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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 05:31:06 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. I, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Actes et Paroles, Vol. I
+
+Author: Victor Hugo
+
+Posting Date: September 21, 2014 [EBook #8186]
+Release Date: May, 2005
+First Posted: June 27, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
+the Online Distributed Proofreading Team
+
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+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO
+
+
+ACTES ET PAROLES I
+
+
+
+
+
+LE DROIT ET LA LOI
+
+
+I
+
+Toute l'eloquence humaine dans toutes les assemblees de tous les
+peuples et de tous les temps peut se resumer en ceci: la querelle du
+droit contre la loi. Cette querelle, et c'est la tout le phenomene du
+progres, tend de plus en plus a decroitre. Le jour ou elle cessera, la
+civilisation touchera a son apogee, la jonction sera faite entre ce
+qui doit etre et ce qui est, la tribune politique se transformera en
+tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamites et des
+catastrophes; on aura double le cap des tempetes; il n'y aura
+pour ainsi dire plus d'evenements; la societe se developpera
+majestueusement selon la nature; la quantite d'eternite possible a la
+terre se melera aux faits humains et les apaisera.
+
+Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le
+regne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les
+constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux
+et deux font quatre, le binome de Newton ne depend pas d'une majorite,
+il y a une geometrie sociale; on sera gouverne par l'evidence; le code
+sera honnete, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la
+vertu la droiture; cette rigidite fait partie de la liberte; elle
+n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont
+rectilignes. L'humanite a deux poles, le vrai et le beau; elle sera
+regie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'ideal. Grace a
+l'instruction substituee a la guerre, le suffrage universel arrivera a
+ce degre de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour
+parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le
+senat. La Convention, en creant l'institut, avait la vision, confuse,
+mais profonde, de l'avenir.
+
+Cette societe de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles
+succederont les decouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils
+grandiront et s'eclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera
+des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer
+ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les
+createurs. La civilisation qui etait toute d'action sera toute de
+pensee; la vie publique se composera de l'etude du vrai et de la
+production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera
+plus emu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontieres s'effaceront
+sous la lumiere des esprits. La Grece etait tres petite, notre
+presqu'ile du Finistere, superposee a la Grece, la couvrirait; la
+Grece etait immense pourtant, immense par Homere, par Eschyle, par
+Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grece
+les eut; de la sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure a son
+rayonnement. La Siberie, cette geante, est une naine; la colossale
+Afrique existe a peine. Une ville, Rome, a ete l'egale de l'univers;
+qui lui parlait parlait a toute la terre. _Urbi et orbi_.
+
+Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a
+cela d'admirable qu'elle est destinee a mourir, mais a mourir comme
+les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe.
+Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par
+l'ascension comme Jesus-Christ. On pourrait dire qu'a un moment donne
+un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de
+deuxieme grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi
+qu'Athenes, Rome et Paris sont pleiades. Lois immenses. La Grece s'est
+transfiguree, et est devenue le monde paien; Rome s'est transfiguree,
+et est devenue le monde chretien; la France se transfigurera et
+deviendra le monde humain. La revolution de France s'appellera
+l'evolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le merite;
+parce qu'elle manque d'egoisme, parce qu'elle ne travaille pas pour
+elle seule, parce qu'elle est creatrice d'esperances universelles,
+parce qu'elle represente toute la bonne volonte humaine, parce que la
+ou les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mere. Cette
+maternite de la genereuse France eclate dans tous les phenomenes
+sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle
+leur fait leurs idees. Sa revolution n'est pas locale, elle est
+generale; elle n'est pas limitee, elle est indefinie et infinie. La
+France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie.
+Dans la philosophie elle retablit la logique, dans l'art elle retablit
+la nature, dans la loi elle retablit le droit.
+
+L'oeuvre est-elle achevee? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir
+la plage lumineuse et lointaine, l'arrivee, l'avenir.
+
+En attendant on lutte.
+
+Lutte laborieuse.
+
+D'un cote l'ideal, de l'autre l'incomplet.
+
+Avant d'aller plus loin, placons ici un mot, qui eclaire tout ce que
+nous allons dire, et qui va meme au dela.
+
+La vie et le droit sont le meme phenomene. Leur superposition est
+etroite.
+
+Qu'on jette les yeux sur les etres crees, la quantite de droit est
+adequate a la quantite de vie.
+
+De la, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent a cette
+notion, le Droit.
+
+
+II
+
+Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nait
+l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit
+parle et commande du sommet des verites, la loi replique du fond des
+realites; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le
+possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberte,
+c'est le droit; la societe, c'est la loi. De la deux tribunes; l'une
+ou sont les hommes del'idee, l'autre ou sont les hommes du fait; l'une
+qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la
+premiere est necessaire, la seconde est utile. De l'une a l'autre il
+y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore
+entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une
+sereine, l'autre passionnee. La loi decoule du droit, mais comme le
+fleuve decoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes
+les impuretes des rives. Souvent lapratique contredit la regle,
+souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet desobeit a
+la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi
+contestent sans cesse; et de leur debat, frequemment orageux, sortent,
+tantot les tenebres, tantot la lumiere. Dans le langage parlementaire
+moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre
+basse.
+
+L'inviolabilite de la vie humaine, la liberte, la paix, rien
+d'indissoluble, rien d'irrevocable, rien d'irreparable; tel est le
+droit.
+
+L'echafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varietes de
+joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'a l'etat
+de siege dans la cite; telle est la loi.
+
+Le droit: aller et venir, acheter, vendre, echanger.
+
+La loi: douane, octroi, frontiere.
+
+Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empietement sur
+la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-a-dire
+l'instruction laique.
+
+La loi: les ignorantins.
+
+Le droit: la croyance libre.
+
+La loi: les religions d'etat.
+
+Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage
+restreint, le jury trie, c'est la loi.
+
+La chose jugee, c'est la loi; la justice, c'est le droit.
+
+Mesurez l'intervalle.
+
+La loi a la crue, la mobilite, l'envahissement et l'anarchie de l'eau,
+souvent trouble; mais le droit est insubmersible.
+
+Pour que tout soit sauve, il suffit que le droit surnage dans une
+conscience.
+
+On n'engloutit pas Dieu.
+
+La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute
+l'agitation sociale vient de la.
+
+Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premieres
+paroles politiques de quelque retentissement prononcees a titre
+officiel par celui qui ecrit ces lignes, aient ete d'abord, a
+l'institut, pour le droit, ensuite, a la chambre des pairs, contre la
+loi.
+
+Le 2 juin 1841, en prenant seance a l'academie francaise, il glorifia
+la resistance a l'empire; le 12 juin 1847, il demanda a la chambre
+des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la
+rentree en France de la famille Bonaparte, bannie.
+
+Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberte, c'est-a-dire
+pour le droit; et, dans le second cas, il elevait la voix contre la
+proscription, c'est-a-dire contre la loi.
+
+Des cette epoque une des formules de sa vie publique a ete: _Pro jure
+contra legem_.
+
+Sa conscience lui a impose, dans ses fonctions de legislateur, une
+confrontation permanente et perpetuelle de la loi que les hommes font
+avec le droit qui fait les hommes.
+
+Obeir a sa conscience est sa regle; regle qui n'admet pas d'exception.
+
+La fidelite a cette regle, c'est la, il l'affirme, ce qu'on trouvera
+dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_.
+
+
+III
+
+Pour lui, il le declare, car tout esprit doit loyalement indiquer son
+point de depart, la plus haute expression du droit, c'est la liberte.
+
+La formule republicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce
+qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irreprochable.
+Liberte, Egalite, Fraternite. Rien a ajouter, rien a retrancher. Ce
+sont les trois marches du perron supreme. La liberte, c'est le droit,
+l'egalite, c'est le fait, la fraternite, c'est le devoir. Tout l'homme
+est la.
+
+Nous sommes freres par la vie, egaux par la naissance et par la mort,
+libres par l'ame.
+
+Otez l'ame, plus de liberte.
+
+Le materialisme est auxiliaire du despotisme.
+
+Remarquons-le en passant, a quelques esprits, dont plusieurs sont meme
+eleves et genereux, le materialisme fait l'effet d'une liberation.
+
+Etrange et triste contradiction, propre a l'intelligence humaine,
+et qui tient a un vague desir d'elargissement d'horizon. Seulement,
+parfois, ce qu'on prend pour elargissement, c'est retrecissement.
+
+Constatons, sans les blamer, ces aberrations sinceres. Lui-meme, qui
+parle ici, n'a-t-il pas ete, pendant les quarante premieres annees de
+sa vie, en proie a une de ces redoutables luttes d'idees qui ont pour
+denouement, tantot l'ascension, tantot la chute?
+
+Il a essaye de monter. S'il a un merite, c'est celui-la.
+
+De la les epreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce
+et la montee est dure. Il est plus aise d'etre Sieyes que d'etre
+Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agreable a de certaines
+ames.
+
+N'etre pas de ces ames-la, voila l'unique ambition de celui qui ecrit
+ces pages.
+
+Puisqu'il est amene a parler de la sorte, il convient peut-etre
+qu'avec la sobriete necessaire il dise un mot de cette partie du passe
+a laquelle a ete melee la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui.
+Un souvenir peut etre un eclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on
+est s'explique par l'enfant qu'on a ete.
+
+
+IV
+
+Au commencement de ce siecle, un enfant habitait, dans le quartier le
+plus desert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un
+grand jardin. Cette maison s'etait appelee, avant la revolution, le
+couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait la seul, avec sa mere
+et ses deux freres et un vieux pretre, ancien oratorien, encore tout
+tremblant de 93, digne vieillard persecute jadis et indulgent
+maintenant, qui etait leur clement precepteur, et qui leur enseignait
+beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond
+du jardin, il y avait de tres grands arbres qui cachaient une ancienne
+chapelle a demi ruinee. Il etait defendu aux enfants d'aller jusqu'a
+cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette
+maison ont disparu. Les embellissements qui ont sevi sur le jardin du
+Luxembourg se sont prolonges jusqu'au Val-de-Grace et ont detruit
+cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe la. Il ne reste
+plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur decrepit
+encore visible entre deux hautes batisses neuves; mais cela ne vaut
+plus la peine d'etre regarde, si ce n'est par l'oeil profond du
+souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin
+de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de
+Bismark a acheve ce qu'avait commence M. Haussmann. C'est dans cette
+maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes
+freres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ebauchant la vie,
+ignorant la destinee, enfances melees au printemps, attentifs aux
+livres, aux arbres, aux nuages, ecoutant le vague et tumultueux
+conseil des oiseaux, surveilles par un doux sourire. Sois benie, o ma
+mere!
+
+On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et decloues, des
+vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et
+ca et la cette inscription: _Propriete nationale_.
+
+Le digne pretre precepteur s'appelait l'abbe de la Riviere. Que son
+nom soit prononce ici avec respect.
+
+Avoir ete enseigne dans sa premiere enfance par un pretre est un fait
+dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute
+du pretre ni la votre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant
+ni le pretre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux
+intelligences, l'une petite, l'autre rapetissee, l'une qui grandit,
+l'autre qui vieillit. La senilite se gagne. Une ame d'enfant peut se
+rider de toutes les erreurs d'un vieillard.
+
+En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des a
+peu pres; chaque religion a son pretre qui enseigne a l'enfant son
+a peu pres. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une
+identite venerable; elles sont terrestres par la surface, qui est
+le dogme, et celestes par le fond, qui est Dieu. De la, devant les
+religions, la grave reverie du philosophe qui, sous leur chimere,
+apercoit leur realite. Cette chimere, qu'elles appellent articles de
+foi et mysteres, les religions la melent a Dieu, et l'enseignent.
+Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquee et de la
+synagogue est etrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le
+pretre, nous parlons du pretre convaincu, n'en est pas coupable; il
+est a peine responsable; il a ete lui-meme anciennement le patient de
+cet enseignement dont il est aujourd'hui l'operateur; devenu maitre,
+il est reste esclave. De la ses lecons redoutables. Quoi de plus
+terrible que le mensonge sincere? Le pretre enseigne le faux, ignorant
+le vrai; il croit bien faire.
+
+Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour
+l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait
+quelle courbure a l'esprit; c'est de l'orthopedie en sens inverse;
+il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux
+chefs-d'oeuvre, de fabriquer des ames difformes, ainsi Torquemada; il
+produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre;
+ainsi tant d'autres, qui ont ete les victimes de cet enseignement
+avant d'en etre les bourreaux.
+
+Etroite et obscure education de caste et de clerge qui a pese sur nos
+peres et qui menace encore nos fils!
+
+Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des
+prejuges, il ote a l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit
+a une telle plenitude du passe que l'ame y est comme noyee, y devient
+on ne sait quelle eponge de tenebres, et ne peut plus admettre
+l'avenir.
+
+Se tirer de l'education qu'on a recue, ce n'est pas aise. Pourtant
+l'instruction clericale n'est pas toujours irremediable. Preuve,
+Voltaire.
+
+Les trois ecoliers des Feuillantines etaient soumis a ce perilleux
+enseignement, tempere, il est vrai, par la tendre et haute raison
+d'une femme; leur mere.
+
+Le plus jeune des trois freres, quoiqu'on lui fit des lors epeler
+Virgile, etait encore tout a fait un enfant.
+
+Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux
+souvenir. Elle lui apparait couverte d'une sorte d'ombre sauvage.
+C'est la qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la
+mysterieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette
+haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours
+asile. Le tumulte imperial y retentissait pourtant. Par intervalles,
+dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces decombres de monastere,
+sous ces voutes de cloitre demantele, l'enfant voyait aller et venir,
+entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armee
+et repartant pour l'armee, un jeune general qui etait son pere et un
+jeune colonel qui etait son oncle; ce charmant fracas paternel
+l'eblouissait un moment; puis, a un coup de clairon, ces visions de
+plumets et de sabres s'evanouissaient, et tout redevenait paix et
+silence dans cette ruine ou il y avait une aurore.
+
+Ainsi vivait, deja serieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui etait
+moi.
+
+Je me rappelle toutes ces choses, emu.
+
+C'etait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de
+l'Elbe force, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enleves, des
+cinquante et un jours de tranchee de Dantzick, des neuf cents bouches
+a feu vomissant cette victoire enorme, Wagram; c'etait le temps des
+empereurs sur le Niemen, et du czar saluant le cesar; c'etait le
+temps ou il y avait un departement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome;
+c'etait l'epoque du pape detruit au Vatican, de l'inquisition detruite
+en Espagne, du moyen age detruit dans l'agregation germanique, des
+sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses
+epousant des aventuriers; c'etait l'heure extraordinaire; a Austerlitz
+la Russie demandait grace, a Iena la Prusse s'ecroulait, a Essling
+l'Autriche s'agenouillait, la confederation du Rhin annexait
+l'Allemagne a la France, le decret de Berlin, formidable, faisait
+presque succeder a la deroute de la Prusse la faillite de
+l'Angleterre, la fortune a Potsdam livrait l'epee de Frederic a
+Napoleon qui dedaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi,
+j'ignorais tout cela, j'etais petit.
+
+Je vivais dans les fleurs.
+
+Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rodais comme un
+enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons
+et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et
+je n'y voyais jamais personne que ma mere, mes deux freres et le bon
+vieux pretre, son livre sous le bras. Parfois, malgre la defense, je
+m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y
+remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait
+que les arbres; et je considerais a travers les branches la vieille
+chapelle dont les vitres defoncees laissaient voir la muraille
+interieure bizarrement incrustee de coquillages marins. Les oiseaux
+entraient et sortaient par les fenetres. Ils etaient la chez eux. Dieu
+et les oiseaux, cela va ensemble.
+
+Un soir, ce devait etre vers 1809, mon pere etait en Espagne,
+quelques visiteurs etaient venus voir ma mere, evenement rare aux
+Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes freres etaient
+restes a l'ecart. Ces visiteurs etaient trois camarades de mon pere;
+ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes etaient
+de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aime la compagnie des
+grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tete-a-tete
+avec l'ocean.
+
+Ma mere les ecoutait parler, je marchais derriere ma mere.
+
+Il y avait fete ce jour-la, une de ces vastes fetes du premier empire.
+Quelle fete? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'etait un soir d'ete;
+la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice,
+lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'a notre solitude; la
+grande ville celebrait la grande armee et le grand chef; la cite avait
+une aureole, comme si les victoires etaient une aurore; le ciel bleu
+devenait lentement rouge; la fete imperiale se reverberait jusqu'au
+zenith; des deux domes qui dominaient le jardin des Feuillantines,
+l'un, tout pres, le Val-de-Grace, masse noire, dressait une flamme a
+son sommet et semblait une tiare qui s'acheve en escarboucle; l'autre,
+lointain, le Pantheon gigantesque et spectral, avait autour de sa
+rondeur un cercle d'etoiles, comme si, pour feter un genie, il se
+faisait une couronne des ames de tous les grands hommes auxquels il
+est dedie.
+
+La clarte de la fete, clarte superbe, vermeille, vaguement sanglante,
+etait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.
+
+Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi etait parvenu,
+peut-etre un peu malgre ma mere, qui avait des velleites de s'arreter
+et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres
+ou etait la chapelle.
+
+Ils causaient, les arbres etaient silencieux, au loin le canon de la
+solennite tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais
+dire est pour moi inoubliable.
+
+Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs
+s'arreta, et regardant le ciel nocturne plein de lumiere, s'ecria:
+
+--N'importe! cet homme est grand.
+
+Une voix sortit de l'ombre et dit:
+
+--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].
+
+Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur
+des arbres.
+
+Les trois causeurs leverent la tete.
+
+--Tiens! s'ecria l'un d'eux.
+
+Et il parut pret a prononcer un nom.
+
+Ma mere, pale, mit un doigt sur sa bouche.
+
+Ils se turent.
+
+Je regardais, etonne.
+
+L'apparition, c'en etait une pour moi, reprit:
+
+--Lucotte, c'est toi qui parlais.
+
+--Oui, dit Lucotte.
+
+--Tu disais: cet homme est grand.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoleon.
+
+--Qui?
+
+--Bonaparte.
+
+Il y eut un silence. Lucotte le rompit.
+
+--Apres Marengo?
+
+L'inconnu repondit:
+
+--Avant Brumaire.
+
+Le general Lucotte, qui etait jeune, riche, beau, heureux, tendit la
+main a l'inconnu et dit:
+
+--Toi, ici! je te croyais en Angleterre.
+
+L'inconnu, dont je remarquais la face severe, l'oeil profond et les
+cheveux grisonnants, repartit:
+
+--Brumaire, c'est la chute.
+
+--De la republique, oui.
+
+--Non, de Bonaparte.
+
+Ce mot, Bonaparte, m'etonnait beaucoup. J'entendais toujours dire
+"l'empereur". Depuis, j'ai compris ces familiarites hautaines de
+la verite. Ce jour-la, j'entendais pour la premiere fois le grand
+tutoiement de l'histoire.
+
+Les trois hommes, c'etaient trois generaux, ecoutaient stupefaits et
+serieux.
+
+Lucotte s'ecria:
+
+--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
+La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux.
+
+--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.
+
+--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma
+fortune. Et toi?
+
+--Ma vie, dit l'inconnu.
+
+Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris
+joyeux, les arbres etaient roses, le reflet de la fete eclairait les
+visages de ces hommes, les constellations s'effacaient au-dessus de
+nos tetes dans le flamboiement de Paris illumine, la lueur de Napoleon
+semblait remplir le ciel.
+
+Tout a coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais
+peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:
+
+--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberte.
+
+Et il posa sa main sur ma petite epaule, tressaillement que je garde
+encore.
+
+Puis il repeta:
+
+--Avant tout la liberte.
+
+Et il rentra sous les arbres, d'ou il venait de sortir.
+
+Qui etait cet homme?
+
+Un proscrit.
+
+Victor Fanneau de Lahorie etait un gentilhomme breton rallie a la
+republique. Il etait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendee, Lahorie
+connut mon pere, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il
+fut son ancien a l'armee du Rhin; il se noua entre eux une de ces
+fraternites d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre.
+En 1801 Lahorie fut implique dans la conspiration de Moreau contre
+Bonaparte. Il fut proscrit, sa tete fut mise a prix, il n'avait pas
+d'asile; mon pere lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des
+Feuillantines, ruine, etait bonne a proteger cette autre ruine, un
+vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eut offert, simplement; et
+il vecut dans cette ombre, cache.
+
+Mon pere et ma mere seuls savaient qu'il etait la.
+
+Le jour ou il parla aux trois generaux, peut-etre fit-il une
+imprudence.
+
+Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux
+pretre, il avait eu dans sa vie une quantite de proscription
+suffisante pour lui oter l'etonnement. Quelqu'un qui etait cache,
+c'etait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait a quel temps il avait
+affaire; se cacher, c'etait comprendre.
+
+Ma mere nous recommanda le silence, que les enfants gardent si
+religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'etre
+mysterieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystere,
+puisqu'il s'etait montre? Il mangeait a la table de famille, il allait
+et venait dans le jardin, et donnait ca et la des coups de beche, cote
+a cote avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses lecons
+aux lecons du pretre; il avait une facon de me prendre dans ses bras
+qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'elevait en l'air, et
+me laissait presque retomber jusqu'a terre. Une certaine securite,
+habituelle a tous les exils prolonges, lui etait venue. Pourtant il ne
+sortait jamais. Il etait gai. Ma mere etait un peu inquiete, bien que
+nous fussions entoures de fidelites absolues.
+
+Lahorie etait un homme simple, doux, austere, vieilli avant l'age,
+savant, ayant le grave heroisme propre aux lettres. Une certaine
+concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de
+l'homme qui joue un role; le premier est Phocion, le second est Murat.
+Il y avait du Phocion dans Lahorie.
+
+Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon
+parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un
+mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le
+germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste
+etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui
+disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la
+masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui,
+l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans
+cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de
+camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait
+expliquer.
+
+J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses
+genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin,
+edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges
+habuere_.
+
+Il s'interrompit et murmura a demi-voix:
+
+--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome.
+
+Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:
+
+--Enfant, avant tout la liberte.
+
+Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des
+evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement
+d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis
+nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais,
+donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
+Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du
+portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne.
+Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en
+avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas.
+Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire
+francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles
+en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire
+et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie."
+--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom.
+
+Et elle ajouta:
+
+--C'est ton parrain.
+
+
+Notes:
+
+[1] Depuis comte de Sopetran.
+
+[2] Depuis comte d'Erlon.
+
+[3] Depuis gouverneur de Segovie.
+
+[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_.
+
+
+V
+
+Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance.
+
+Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon
+horizon.
+
+Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue.
+
+En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle
+etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales.
+
+L'influence sur moi a ete ineffacable.
+
+Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit
+sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir
+dire ce mot du droit et du devoir: Liberte.
+
+Un mot a ete le contre-poids de toute une education.
+
+L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui
+dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre
+a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse
+beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en
+raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions
+interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est
+sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin
+de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une
+vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la
+revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph
+Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et
+complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit
+pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a
+ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les
+hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le
+siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien
+litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute;
+nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de
+bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel
+au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles
+du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces
+aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en
+arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et
+la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il
+a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne
+trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame
+entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la
+liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a
+vaincu.
+
+La est l'unite de sa vie.
+
+Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est,
+dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la
+politique, le Droit.
+
+
+VI
+
+En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive.
+Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la
+liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies
+essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie
+legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus
+qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les
+chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire,
+ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le
+danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion,
+ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement
+democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent
+menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il
+y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela
+de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit
+brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la
+liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin
+fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui
+l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants
+envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire,
+il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux
+vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien
+vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au
+lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya;
+on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya;
+Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit
+fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces
+pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de
+conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le
+representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui
+etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous?
+reprit Lagrange; il repondit: J'attends."
+
+Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit
+plus.
+
+L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre
+d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui
+reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience.
+
+En 1849, cette clarte definitive se fit en lui.
+
+Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la
+majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la
+bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la
+republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les
+coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique,
+il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des
+vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il
+sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait
+a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et
+reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre,
+et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine,
+l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien.
+
+Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta.
+A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la
+republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans
+relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied,
+il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851,
+ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil.
+
+Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie.
+
+
+VII
+
+1849. Grande date pour lui.
+
+Alors commencerent les luttes tragiques.
+
+Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait.
+
+A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait
+omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome
+combattant.
+
+Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte
+individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de
+parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans
+la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a
+propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit
+a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par
+l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la
+propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue
+a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee
+europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de
+l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ
+de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes
+supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes
+les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees
+circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela
+fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce
+livre.
+
+L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un
+jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta
+ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse
+preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette
+affirmation: _On peut detruire la misere_.
+
+C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees
+ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les
+trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet
+inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est
+la l'effort des minorites.
+
+La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui
+obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les
+consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe.
+L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme.
+Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe,
+on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du
+rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque
+souffre pour la verite la demontre.
+
+Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites
+furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la
+persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme
+achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la
+rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la
+couronner.
+
+Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut
+qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire
+l'affront, il s'en contenta.
+
+Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de
+verites insultees.
+
+En veut-on quelques exemples?
+
+Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration
+de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire
+empereur. Une voix lui cria:
+
+--Vous etes un infame calomniateur!
+
+Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille
+francs par an.
+
+Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une
+voix lui jeta cette interruption:
+
+--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France!
+
+Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire.
+
+Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard,
+l'apostrophait ainsi:
+
+--Vous etes l'adorateur du soleil levant!
+
+Du soleil levant de l'exil, oui.
+
+Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait
+prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva
+les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe
+aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit
+pas, il rentra. Indigne.
+
+Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure.
+L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.
+
+Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait.
+
+Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon
+le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en
+de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y
+avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage.
+
+Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il
+y resta trois heures.
+
+Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du
+futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le
+parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de
+Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee.
+
+Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux.
+
+Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup.
+
+Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant
+l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de
+l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de
+l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella
+applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques,
+les hommes de la droite lui crierent:
+
+--A la question!
+
+Il les regarda fixement, et leur dit:
+
+--Vous voudriez bien m'y mettre.
+
+Cela les fit taire.
+
+Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un
+Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui
+etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie,
+on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite
+s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque
+valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me
+donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye
+par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere
+inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte
+avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que
+j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des
+ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se
+levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers,
+s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et
+qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose
+comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout
+portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un
+signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais
+curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus
+polie, je dis:
+
+--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de....
+
+Le silence redoubla et j'ajoutai:
+
+--....monsieur de Montebello.
+
+Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre
+moi.
+
+Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la
+droite avait beaucoup de verve.
+
+--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!--
+Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete
+feroce!--Poete!
+
+Tel etait le crescendo.
+
+Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher,
+pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de
+_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre
+ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une
+chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison.
+Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere
+demain.
+
+Ne repondons pas a la colere par la colere.
+
+Ne soyons pas severes pour des cecites.
+
+"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils
+ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins
+vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de
+l'insulte? A peine.
+
+Pour etre responsable il faut etre intelligent.
+
+Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils
+commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde
+l'est peu, la pierre ne l'est pas.
+
+Fureurs, injustices, calomnies, soit.
+
+Oublions ces brouhaha.
+
+
+VIII
+
+Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les
+collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se
+reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le
+mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans
+la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la
+tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve
+inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre
+dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des
+injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation
+sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la
+revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des
+oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger,
+et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune.
+L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe.
+
+En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les
+discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce
+qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation.
+L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la
+premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait
+que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue
+incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression.
+L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a
+volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir
+soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la
+parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire,
+mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la
+meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie
+parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout
+a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et
+d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir.
+L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette
+facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez
+chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et
+de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un
+projectile. De la l'excellence des discours ecrits.
+
+Les assemblees y reviendront peut-etre.
+
+Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette
+question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de
+Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait
+le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant,
+ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des
+discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les
+trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui
+parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau;
+il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de
+Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait
+de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton
+ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de
+sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre,
+sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient
+son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire,
+lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine
+ouvert sous les yeux.
+
+L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit
+aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces
+de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui
+qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce
+dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences
+de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse.
+
+
+IX
+
+Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont
+pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se
+trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir
+la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour
+la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et
+tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat,
+assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des
+ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le
+fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient
+pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires.
+Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y
+eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son
+voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger,
+academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre,
+habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president,
+procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait
+ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet
+autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans,
+remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,
+senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence
+comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros
+deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical
+trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et
+Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et
+ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres
+reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe
+sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne
+sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait
+dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme,
+d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_,
+vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le
+lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne
+compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet,
+jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en
+Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et
+a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi,
+et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef
+paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le
+sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce
+denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja
+des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a
+lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir
+emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,
+un effacement de silhouette a l'horizon?
+
+Passons.
+
+Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous
+quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue,
+quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil,
+qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!
+qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a
+diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la
+calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,
+mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos
+douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient,
+si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures
+et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite!
+qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe
+l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant
+devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par
+le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la
+vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette
+mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans
+un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite
+reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne
+jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,
+l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications
+necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que
+nous avons voulu. Nous l'aurons.
+
+Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des
+traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et
+qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le
+bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril,
+si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige
+plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes
+les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies,
+batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet
+eblouissant floreal des peuples, la paix universelle!
+
+
+X
+
+Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention,
+affirmer l'avenir dans la mesure du possible.
+
+Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait
+sourire.
+
+Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant
+veritable.
+
+L'effort du penseur, c'est de mediter utilement.
+
+Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde
+qui est incubation. Le vrai penseur couve.
+
+C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les
+diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand
+possible humain, dans la realite, dans la vie.
+
+Arrivera-t-on a l'extremite du progres?
+
+Non.
+
+Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet
+qu'apres la vie.
+
+Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La
+civilisation est une asymptote.
+
+Toutes les formes du progres sont la Revolution.
+
+La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous
+pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans
+la bouche, dans la poitrine, dans l'ame,
+
+La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite.
+
+La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.
+
+De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire
+l'histoire.
+
+Pourquoi?
+
+Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est
+impossible de raconter demain.
+
+On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de
+faire.
+
+Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la
+Revolution.
+
+
+XI
+
+La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en
+approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,
+comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la
+juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder.
+
+Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant
+cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire.
+
+Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe,
+et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de
+l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et
+annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a
+apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure
+qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine
+humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel
+aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee.
+Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune
+a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme
+l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se
+mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand
+cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine,
+c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous
+l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord
+revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie
+se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au
+chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede
+la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la
+paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer
+des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever
+l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une
+telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien
+la disproportion est trop grande.
+
+Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja
+derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet.
+Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre
+est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes
+depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin
+n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul
+personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.
+D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un
+moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre
+Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un
+homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre
+et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et
+Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par
+etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se
+degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene
+ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a
+l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le
+deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un
+volcan explique par une fourmi.
+
+
+XII
+
+Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas
+encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.
+
+Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la
+main.
+
+O mes freres, reconcilions-nous.
+
+Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve.
+Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits,
+et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on
+que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est
+indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il
+y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs,
+et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La
+solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre
+l'autre. O mes freres, soyons freres!
+
+Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere.
+Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.
+
+Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons
+les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux
+foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis.
+Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne
+recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on
+perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une
+facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles
+s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la
+clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes
+qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.
+
+Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe
+au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit
+tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un
+pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui
+veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour
+une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil
+eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu,
+s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre
+civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et
+l'ocean a cinq mille lieues de sa mere!
+
+Ah! pardonnons!
+
+Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La
+douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi
+condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs
+et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois,
+ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et
+lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous.
+Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la
+rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les
+attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie
+de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on?
+
+N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on
+menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui
+voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont
+avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous
+vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une
+heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne
+perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce
+que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes
+actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs
+comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de
+France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de
+Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse:
+il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour
+malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de
+sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense
+genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite
+materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas
+la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons,
+secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui
+souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans
+la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes
+tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres
+aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le
+devoir de tous les forts. J'ai dit.
+
+Paris, juin 1875.
+
+
+
+
+ACTES ET PAROLES
+
+
+AVANT L'EXIL
+
+1841-1851
+
+_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.--
+Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee
+constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_.
+
+
+ACADEMIE FRANCAISE
+
+1841-1844
+
+
+DISCOURS DE RECEPTION
+
+2 JUIN 1841.
+
+[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18
+voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.]
+
+Messieurs,
+
+Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un
+magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si
+grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils
+d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa
+famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique
+francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui
+jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le
+genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le
+possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui
+les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la
+consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait
+choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques
+eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que
+leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il
+etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog,
+avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait
+mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel
+Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le
+general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais
+mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense,
+ses conquetes etaient colossales.
+
+Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des
+limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il
+avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis
+XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir
+la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France
+avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de
+l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de
+quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions
+d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait
+employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la
+Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les
+Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit
+son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour
+bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait
+entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les
+enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la
+petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes
+couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere
+et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui,
+apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu
+pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris
+le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la
+France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme
+etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme
+une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze
+personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et
+le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a
+Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube
+de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de
+Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de
+Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque,
+il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et
+par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce
+titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et
+qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien
+arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de
+France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre;
+trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on
+leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse
+en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de
+blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome
+n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison
+de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les
+electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,
+venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance
+qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,
+manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour
+prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint,
+l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,
+lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde
+et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur
+et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces
+grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui
+transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme
+dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable.
+Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour
+grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere
+pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets
+le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait
+des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il
+enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait
+des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon
+des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce
+qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines
+de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier
+trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette
+grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions
+qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur
+Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la
+monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis
+XVI_.
+
+Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout
+surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres
+princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales
+cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son
+service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut,
+qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
+avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle
+la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie.
+Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six
+poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans
+cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans
+l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer
+devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
+CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.
+
+Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait
+la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la
+splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui,
+devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la
+France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie,
+ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites
+contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule
+chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient
+en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte.
+
+A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits
+moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs
+acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en
+etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir.
+Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que
+Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet
+envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un
+peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que
+suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique
+supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme
+de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette
+compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui
+m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par
+cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte
+que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler,
+confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que
+remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes
+morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en
+aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de
+blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu
+a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions
+enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous
+lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous
+arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous
+profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes
+choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
+accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte
+pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance.
+L'un et l'autre ont ete legitimes.
+
+Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement
+legitime; elle etait glorieuse.
+
+Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a
+Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet
+homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas
+comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la
+toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent;
+Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point
+avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas
+s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un
+vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la
+jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les
+vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un
+victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres.
+Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone,
+autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait
+du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son
+sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait
+pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre
+Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente
+armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas
+d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand.
+
+Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
+l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres,
+ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et
+d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait
+le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se
+compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre
+moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux
+de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite
+Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la
+republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome
+des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le
+fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde.
+
+Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant
+aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
+legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de
+l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout
+fut refuse.
+
+Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions.
+Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres,
+sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de
+couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue.
+
+Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a
+l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y
+eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur
+le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent
+que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on
+voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie
+comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites
+au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre.
+Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue
+et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend
+a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle
+passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple,
+treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque
+magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou
+l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au
+frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la
+societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la
+bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a
+chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages
+de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des
+intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite
+humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une
+imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise
+hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur
+victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
+aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients
+et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs
+violents.
+
+Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait
+aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre
+republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier.
+Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique;
+imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses
+fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du
+talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre;
+modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa
+douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible;
+austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de
+ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un
+homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M.
+Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les
+faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces
+esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui
+critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa
+source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine
+secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il
+paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de
+plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent
+a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on
+parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a
+dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva
+mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique.
+
+Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de
+ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode
+de l'an passe.
+
+Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel
+s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant
+les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un
+caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent
+de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que
+de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere,
+c'est la lampe interieure.
+
+En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme
+alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la
+Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation
+sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le
+pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses
+augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui
+ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence
+que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les
+anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme;
+pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le
+trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme
+Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois
+du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un
+mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous
+pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons
+admirer!
+
+Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la,
+une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le,
+messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de
+demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit
+et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la
+providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir
+sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles
+etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant
+de Dieu, s'appellent des revolutions.
+
+Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand
+elle est sur un peuple.
+
+Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de
+ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce
+moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle
+veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en
+scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la
+revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait
+geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait
+mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait
+a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme,
+Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse
+dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas
+d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la
+Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes,
+de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour
+l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la
+fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une
+journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris
+et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient
+tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune
+de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous
+l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige,
+lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France,
+la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du
+siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui
+pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives
+figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable
+assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.
+
+Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes
+comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton,
+la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine
+l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague
+reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le
+Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour
+le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout
+entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il
+l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin
+il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune
+publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle
+besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles
+l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles
+le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place.
+Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses
+vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les
+discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles
+entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si
+singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour,
+arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes
+dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_.
+
+Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France
+_Agamemnon_.
+
+Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette
+tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre
+Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation
+voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats
+d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples
+d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques
+pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses
+de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que
+l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le
+font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant
+a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les
+discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce
+qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport,
+je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle
+mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_
+est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration
+dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_
+est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans
+contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite
+de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe
+poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est
+l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et
+ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
+l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en
+l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais
+quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande
+oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et
+les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les
+acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez
+surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee
+au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose
+terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit
+Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables!
+L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la
+menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous
+les traits d'un enfant.--
+
+Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou
+l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer
+sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits
+courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il
+put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur
+la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore,
+et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le
+cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont
+faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes
+et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la
+providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a
+recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de
+toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne
+puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore,
+perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les
+evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe
+dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes
+publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI,
+il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe,
+il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit
+passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja
+vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son
+pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la
+royaute, la beaute et le genie!
+
+Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et
+faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes
+demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le
+9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la
+seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe
+se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie
+mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois,
+les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce
+que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation
+intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et
+la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un
+despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine.
+M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha
+tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut
+Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez
+madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule
+epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand,
+madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame
+Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete
+et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt
+ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop
+haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout
+ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui
+avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en
+ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses,
+de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus,
+naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a
+toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un
+homme politique independant, un homme litteraire original.
+
+Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui
+devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant
+quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre
+etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un
+essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit
+de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un
+sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on
+disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le
+ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame
+de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M.
+Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au
+jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme
+de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils
+remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit
+jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans
+l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite.
+Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie
+egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber
+et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison
+devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette
+gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la
+nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre
+sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait
+confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui
+confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il
+perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas
+aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna
+fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya
+Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour
+la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M.
+Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement
+de ce grand nom: _Bonaparte!_
+
+Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et
+l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et
+beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de
+le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que
+l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre
+que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme.
+Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page
+a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire,
+embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
+roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la
+traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement
+philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et
+de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze
+comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture,
+parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux
+de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur
+singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de
+l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille,
+Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III,
+Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques
+sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et
+Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la
+science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans
+l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe,
+messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne
+principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details
+saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution
+portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce
+_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le
+dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un
+avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un
+avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois
+si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un
+vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque
+dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_,
+concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de
+Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif
+rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la
+science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne
+par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est
+tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere
+litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui
+aboie.
+
+Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu
+la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a
+l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans
+le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur
+une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence
+qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce
+superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon
+Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain
+precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat
+refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure,
+qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile
+dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete
+de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro.
+
+Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler
+naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection?
+est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote
+defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction.
+
+Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y
+a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des
+taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le
+grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que
+je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la
+respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a
+mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans
+l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et
+vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux
+etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie,
+j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette
+restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et
+supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains
+les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci,
+je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et
+vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en
+commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui
+m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et
+si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se
+resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est
+la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et
+de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur
+oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,
+peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre
+ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un
+reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre
+ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce
+privilege, ni le malheur de cette pretention.
+
+Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand
+on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son
+caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent.
+
+Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
+l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune,
+qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit,
+son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la
+muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete,
+jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des
+tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait
+ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a
+l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre
+qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de
+chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee
+de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans
+compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public,
+comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_
+proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la
+Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a
+la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823,
+par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure
+imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis
+defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_,
+joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu;
+_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre,
+honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en
+dix ans cinq grands drames tues sous lui.
+
+Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par
+d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme.
+Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le
+maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous
+devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M.
+Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous
+irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa
+tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,
+a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines
+apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il
+desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que
+l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux
+Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien,
+monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M.
+Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot.
+J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete!
+mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo
+et Sainte-Helene!
+
+Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint
+dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age
+avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a
+pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit
+dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait
+a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M.
+Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit
+apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate
+allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le
+vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou
+on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son
+maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le
+premier consul!_
+
+Huit jours apres, il etait parti.
+
+_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux
+details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est
+alle rejoindre_.
+
+Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en
+maintenant l'enseignement qu'elle renferme.
+
+M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a
+se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau
+probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis
+de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les
+gouvernements?
+
+Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees,
+despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique,
+dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous,
+generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu,
+les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,
+qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts
+desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les
+rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention
+n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.
+
+Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et
+l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et
+essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois
+des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des
+parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand.
+
+Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la
+Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait
+l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion
+nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite
+et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et
+la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le
+feuillage, c'est tout l'arbre.
+
+La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une
+colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique.
+La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus
+briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est
+avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si
+forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant
+faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races
+royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince
+l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens
+qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant
+de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et
+petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a
+transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et
+populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine
+d'avenir par sa mission.
+
+Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion
+liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le
+mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit
+par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant
+tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a
+trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,
+d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu
+contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et
+nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et
+si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais
+ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation
+elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies,
+la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son
+temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe;
+depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle
+gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si
+elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a
+l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige
+l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a
+l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce
+qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les
+gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les
+palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements
+insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce
+moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations
+prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans
+leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une
+maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui
+inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les
+limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes,
+non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les
+compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur
+cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire
+ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps
+donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
+la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les
+congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait
+une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des
+frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain
+cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde
+civilise.
+
+Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre
+bienveillante attention, et j'ai fini.
+
+Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me
+pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi
+qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel
+de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il
+me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui
+successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme
+nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose,
+ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies
+et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui,
+messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet
+aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle;
+n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je
+crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.
+
+Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours
+le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi
+qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la
+science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la
+poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette
+justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier
+d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et
+courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du
+grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la
+mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte;
+il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature
+allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que
+des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le
+monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois
+continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme.
+Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants
+ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi
+vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir
+de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se
+tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il
+y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de
+Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_
+
+Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces
+continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne
+l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de
+l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est
+pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud
+comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la
+civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete,
+comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il
+suffit qu'il devoue sa pensee.
+
+Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce
+que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la
+proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma
+regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au
+developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces
+en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en
+s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de
+prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans
+le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin
+selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon
+tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en
+temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec
+l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle
+travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses
+encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes
+d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons
+heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de
+leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre
+sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les
+solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de
+l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans
+l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le
+vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de
+Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la
+pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la
+fonction et la gloire du poete.
+
+Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole,
+si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur
+les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des
+principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace
+depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir
+exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines
+relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos
+prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent
+jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion
+avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits
+pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et
+avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il
+fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les
+grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action,
+pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer
+la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la
+ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres
+pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous
+gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les
+moeurs.
+
+Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les
+questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans
+les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a
+personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes
+modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a
+rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
+etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de
+sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques
+lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder
+ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu.
+
+Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je
+prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu
+une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce
+noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand
+magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est
+venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que
+l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de
+l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs,
+l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les
+bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par
+l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon
+gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee
+Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir
+la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait
+hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut
+ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et
+que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme
+a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire
+orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au
+fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer
+d'un vaisseau disparu dans la tempete!
+
+
+
+
+REPONSE DE M. VICTOR HUGO
+
+DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN
+
+16 janvier 1845.
+
+
+Monsieur,
+
+Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans
+cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde
+et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez
+que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni
+meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez.
+En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment
+pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme
+eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de
+la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en
+butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et
+universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,
+pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du
+malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il
+est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le
+savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent,
+gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et
+droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il
+m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans
+un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,
+aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans
+sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas
+de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme
+excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les
+plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame
+aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec
+un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand
+lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il
+y avait une mere!
+
+Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens
+plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.
+Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a
+l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si
+charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la
+place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de
+langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos
+merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!
+
+M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament
+le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce
+travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu
+facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent
+discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant
+Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je
+l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le
+faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui,
+comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive
+du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans
+deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie,
+et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.
+Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa
+personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne
+a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique,
+le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme
+un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme
+il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il
+y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en
+academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne
+depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son
+coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes
+amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne
+sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui
+l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la
+dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes
+intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il
+etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du
+second rang qui aiment les hommes du premier.
+
+Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et
+en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme
+qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme
+une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque
+coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et
+touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait
+naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour
+les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux
+et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par
+tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une
+figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque.
+
+Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de
+l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut
+M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa
+jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux
+qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous
+repondrons: il fut bon et il fut heureux!
+
+Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la
+femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre
+a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles
+remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
+parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et
+des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable
+bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et
+philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en
+faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en,
+dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour
+elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais
+volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une
+lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
+Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
+eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme
+une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore
+dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses
+elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
+mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi,
+Sevigne, dit-il,
+
+ Toi qui fus mere et ne fus pas auteur.
+
+C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de
+la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee;
+anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et
+moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent
+dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante.
+
+Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain
+attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
+_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
+bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus
+profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes
+variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
+ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de
+rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des
+choses justes.
+
+Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
+Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte
+et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop
+disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
+forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque
+egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les
+instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a
+un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par
+l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
+peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la
+blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans
+tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend;
+les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
+condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce
+qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur
+l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours
+pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
+souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
+tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes
+les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des
+faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre
+humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des
+contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne;
+figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et
+de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation
+et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a
+developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une
+perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte
+le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste;
+sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par
+l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement!
+
+M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le
+remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus
+distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous.
+Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de
+l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient
+hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la
+litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux,
+un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous
+avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte
+parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
+parmi les juges.
+
+Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
+Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu
+de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en
+s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee
+monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris
+vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region
+sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands
+noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de
+calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de
+tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
+ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et
+dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie
+habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur
+rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le
+merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
+la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs
+assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels
+qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux
+memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les
+lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres
+avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete,
+d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon;
+ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant
+Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des
+beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible,
+Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique
+divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi;
+cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres
+plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature,
+dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des
+maitres eternels.
+
+Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui
+profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre
+intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si
+spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
+fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
+particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui
+sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de
+grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien.
+
+Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie
+vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche
+memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez.
+
+Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de
+vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission.
+Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire
+penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
+qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre
+compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte,
+large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
+grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences
+neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits
+murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient
+composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
+jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!
+
+Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
+grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou
+de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de
+soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a
+commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de
+la pensee. Grand spectacle!
+
+A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense
+travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes
+restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au
+fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir,
+l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de
+tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
+se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe
+et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui
+du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves
+et saintes paroles de la concorde universelle!
+
+A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il
+soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache,
+permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du
+nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel
+qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
+parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du
+moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours
+recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule
+studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant
+l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit,
+par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
+sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui
+dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a
+compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit.
+
+Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des
+multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation.
+Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
+spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
+responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
+vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous
+les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou
+trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce
+qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs
+oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus
+qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les
+guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron;
+Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait,
+apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes
+a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la
+bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de
+l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort
+d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre;
+on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il
+repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en
+tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres
+du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je
+enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
+est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les
+penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi
+parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un
+souffle, mais ce souffle remue le monde.
+
+Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action
+publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans
+leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
+qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
+l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat
+ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous
+les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son
+respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui
+souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il
+laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole.
+S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
+qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
+console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude,
+et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
+quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est
+un sacerdoce.
+
+Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette
+fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
+gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
+grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux
+sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
+c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
+meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se
+trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce
+qui aime.
+
+La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
+l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
+balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les
+cieux.
+
+Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance
+de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
+de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et
+splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
+etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou
+la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient
+Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si
+austeres.
+
+Encore un mot, et j'ai fini.
+
+Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement
+de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des
+caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire
+vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui
+germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez
+votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se
+verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
+rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
+creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
+femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
+le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
+fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
+genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le
+bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse
+humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et
+inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous
+voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en
+conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de
+ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
+etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la
+les fleurs de ces noirs rameaux.
+
+
+
+
+REPONSE DE M. VICTOR HUGO
+
+DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE
+
+27 fevrier 1845.
+
+
+Monsieur,
+
+Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
+aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
+vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere
+demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
+Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
+bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose
+grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits
+ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en
+effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
+de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction
+royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire;
+toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel
+pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le
+respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
+deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!
+
+C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son
+talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
+cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui
+frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
+jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
+autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M.
+Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait
+celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
+fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous
+l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
+jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
+meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du
+fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous
+l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
+qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au
+succes et le genie monter a la gloire!
+
+Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et
+l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
+ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour,
+quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous.
+
+Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et
+le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient
+l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes,
+il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les
+grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle
+lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est
+lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain.
+C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui
+se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie
+qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse
+qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque
+personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du
+drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
+passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
+pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons
+entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule
+ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les
+rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
+catastrophes!
+
+Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et
+palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire
+une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux
+du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait
+comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous
+devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous.
+M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
+que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
+qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent
+responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au
+theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
+profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
+spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel,
+illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
+pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
+conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete
+integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
+explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie,
+dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a
+l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la
+Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_,
+dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan
+d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
+conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple.
+Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils
+dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions,
+preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur
+cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere
+fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il
+l'intitula _Marino Faliero_.
+
+Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
+bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces
+titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages
+et a toutes les memoires de grands triomphes.
+
+Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare
+degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en
+ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete
+en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut
+louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit
+le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une
+qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
+son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
+les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite,
+la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la
+clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la
+vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
+dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace
+un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite.
+Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
+d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait
+sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille,
+son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de
+l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait
+dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
+tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant
+de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour
+qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et
+de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit.
+Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait
+son existence entre son pays, auquel il dediait toute son
+intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame.
+C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante,
+l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur.
+
+Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne
+fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
+Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres
+annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis,
+son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par
+la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau
+des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit,
+monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui
+une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous
+l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer
+paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la
+vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et,
+en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou
+une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom
+europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement
+recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc
+d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui
+comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,
+que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte.
+
+Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie
+attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit
+et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait
+la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la
+douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand
+sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est
+jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a
+la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout
+dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement
+amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend
+dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa
+serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme
+calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le
+noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre
+aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est
+bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il
+se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres
+charges de fruits d'or_.
+
+Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans
+cette compagnie.
+
+Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation
+s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne,
+c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on
+prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee,
+envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre
+modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux
+de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
+d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un
+utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que
+vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans
+ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre
+la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne
+qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le
+demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie
+qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame
+un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent
+profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,
+honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre
+pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous
+allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se
+retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et
+inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans
+les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous
+enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la
+fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme
+biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme
+a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la
+delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La
+Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus
+de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent
+toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire
+talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme
+critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous
+completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut
+juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore
+inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion
+definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes
+philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et
+d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le
+siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire
+de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les
+philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a
+l'enthousiasme.
+
+Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de
+votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent
+fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en
+vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le
+critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a
+l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce
+bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous
+lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a
+d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait
+quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de
+Nodier.
+
+Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la
+pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et
+litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos
+regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au
+dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de
+Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle,
+l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans
+la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour
+ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu
+une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,
+et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre
+de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un
+et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout
+ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son
+besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double
+rayonnement.
+
+De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui
+ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le
+premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques
+coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille
+et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre,
+qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de
+vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de
+meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a
+traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et
+haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants,
+trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je
+ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir
+les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole,
+Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires
+tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois
+femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les
+femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui
+substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin
+a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le
+president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout
+ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe
+de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux
+que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai
+votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut
+litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le
+veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement
+religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur
+par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le
+fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec
+amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer
+en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse
+voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et
+forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une
+eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle
+etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes
+qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont
+illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a
+ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites
+necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la
+plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur
+croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la
+tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du
+Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils
+devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres,
+preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux
+instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits!
+Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande
+forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On
+eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes
+du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et
+attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une
+legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient
+de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de
+l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils
+distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de
+Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire!
+
+On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus
+occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur
+communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne
+voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils
+contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de
+l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee!
+Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait
+Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait
+Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de
+victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les
+esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a
+l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans
+un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer
+les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce
+Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi,
+laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes,
+ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans
+l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans
+la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur
+Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible
+ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux!
+
+Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le
+livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace
+dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la
+litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,
+la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur
+maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete
+violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout,
+mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames,
+quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a
+travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution?
+Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi,
+c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient,
+c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but
+pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu
+et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous
+soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses?
+Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,
+une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a
+vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi
+est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut
+croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les
+actions saintes et en poesie les idees sublimes.
+
+Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a
+une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur
+lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et
+ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans
+nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est
+pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui
+comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce
+siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le
+repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le
+sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une
+religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment
+patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme
+qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec
+le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange
+puissance d'emouvoir tout un peuple.
+
+Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet,
+permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous,
+monsieur, un souvenir.
+
+Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos
+memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes
+pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le
+moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la
+chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En
+un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du
+nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra
+dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent
+deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils
+venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route.
+Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce
+que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se
+souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui
+etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux.
+
+L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le
+sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees
+de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans
+jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines
+qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a
+parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques,
+et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de
+regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du
+courage et qu'on eut honte de la gloire.
+
+Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix
+inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un
+accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour
+les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:
+
+ Parmi des tourbillons de flamme et de fumee,
+ O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir?
+ Le bataillon sacre, seul devant une armee,
+ S'arrete pour mourir!
+
+Cette voix relevait la France abattue, et disait:
+
+ Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
+ Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs;
+ J'ai des chants pour toutes ses gloires,
+ Des larmes pour tous ses malheurs!
+
+Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres
+paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et
+puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui
+saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de
+colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un
+poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment,
+en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire
+et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la
+pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et
+l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain
+du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et
+funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et
+eclatant, _Casimir Delavigne_.
+
+Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une
+gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus
+belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un
+mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et
+desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere
+l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous
+avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une
+pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut
+une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir
+fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau!
+Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a
+console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la
+patrie!
+
+
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS
+
+1845-1848
+
+
+I
+
+LA POLOGNE
+
+
+[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses
+secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et
+adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot
+repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait
+dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la
+non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile
+offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut
+tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien
+proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances
+toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien
+autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite,
+de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre
+et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot
+tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la
+discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de
+la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution
+de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M.
+Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour
+obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient
+aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a
+M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier
+discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement
+accueilli. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+19 mars 1846.
+
+Messieurs,
+
+Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui
+m'appelle a cette tribune.
+
+La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee
+n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle
+des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle
+adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus
+contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que
+personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles
+emotions, a ces profondes sympathies.
+
+D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous
+qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la
+civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains
+actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces
+actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas
+une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres
+haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si
+aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement
+autrichien envers la Gallicie.
+
+Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la
+civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la
+France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les
+tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les
+idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le
+missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete
+le chevalier.
+
+Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple
+francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a
+une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la
+Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas.
+
+Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la
+memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres
+peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes,
+la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est
+acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son
+malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu
+l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que
+les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la
+civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une
+grande nation.
+
+C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne,
+messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande
+dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de
+l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne;
+c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces
+services qui ne s'oublient pas.
+
+Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du
+nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond
+respect s'est manifeste dans l'Europe entiere.
+
+En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et
+personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de
+quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce
+n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le
+remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le
+regret de Napoleon.
+
+Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations
+de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit,
+elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie;
+elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve.
+
+Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de
+ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations
+populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes,
+sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme
+temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente
+ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des
+nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de
+la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme.
+
+Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je
+suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre
+qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux
+qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est
+opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au
+milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une
+attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere,
+redoutable parce qu'il se souvient.
+
+Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le
+fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est
+que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je
+sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement
+autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans
+n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques
+et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle
+imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution
+sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits!
+
+Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes
+et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune
+a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le
+ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier,
+je n'en doute pas, a deplorer son silence.
+
+Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent
+pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses
+lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une
+grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence
+morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant
+parmi les nations civilisatrices.
+
+Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la
+France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande
+d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les
+flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et
+militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si
+legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit
+du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la
+civilisation et du progres.
+
+Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?
+Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs?
+
+Pour toute reponse, un exemple.
+
+Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait
+encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait
+la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les
+moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a
+1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont
+seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la
+seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que
+quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers
+a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,
+douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un
+seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe
+et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos
+armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il
+n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont
+parle, l'inquisition est morte.
+
+Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la
+presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle,
+et, dans un temps donne, la Pologne renaitra.
+
+Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront
+impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter
+le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de
+l'Allemagne pour la Pologne.
+
+Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de
+deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de
+cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile
+labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de
+cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples
+puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe
+d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une
+chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose
+plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites.
+
+Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre
+respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme
+et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,
+le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail
+mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte,
+d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples.
+
+Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans
+la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir
+spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait
+alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre.
+Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur
+une chose d'ou toutes les civilisations decoulent.
+
+Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une
+epoque ou l'Europe etait barbare.
+
+Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance
+spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,
+l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.
+
+Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots,
+civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion
+appliquee.
+
+La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au
+developpement des autres peuples.
+
+Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui
+possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme
+peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete
+n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,
+elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la
+souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la
+souverainete est dans la verite.
+
+Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la
+souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement
+outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la
+civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre
+les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de
+justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes
+couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.
+
+Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir
+moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome
+pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui
+l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde
+civilise.
+
+Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure,
+eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et
+independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,
+les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des
+idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la
+Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres,
+les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a
+eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a
+defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais
+elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee
+fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir
+l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont
+lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup
+fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee.
+
+Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la
+France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne
+doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne
+le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement
+morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees
+d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime
+et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.
+
+
+II
+
+CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL
+
+
+[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de
+Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets
+de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans
+differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre
+de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de
+ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le
+vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue
+par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,
+rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut
+rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu
+dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+27 juin et 1er juillet 1846.
+
+Messieurs,
+
+Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des
+travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier
+marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour
+moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans
+mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans
+la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une
+parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi
+necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais
+la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et
+soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable
+ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.
+
+L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici:
+maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire
+et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement
+d'attention._)
+
+Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee;
+vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour,
+investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse,
+qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de
+terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si
+l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et
+trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le
+defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette
+frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,
+c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre
+des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de
+France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette
+immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui
+finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition
+perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur
+les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes,
+l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique
+d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si
+j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour
+demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande
+loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur
+les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des
+milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille
+comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie,
+ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut
+tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un
+siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans,
+quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la
+destruction brusque.
+
+Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si
+l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont
+lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault
+avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer,
+et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe
+aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise,
+l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et
+debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a
+souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il
+ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit
+port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre
+tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans
+un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et
+profonde.
+
+Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus
+haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete
+mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M.
+le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de
+lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans
+un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a
+l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une
+remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question
+a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La
+puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les
+vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci
+le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des
+vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies
+a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a
+pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment
+sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui!
+oui!_)
+
+C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais
+c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent
+venir les grandes indications. (_Tres bien!_)
+
+Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France,
+je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste,
+maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine
+militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le
+but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a
+qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de
+grandeur. (_Sensation._)
+
+Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un
+ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et
+dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux,
+considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la,
+je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._)
+
+Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir
+frapper son attention. Le courant de la Manche....
+
+M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en
+discussion.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a
+M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le
+point de vue special et le point de vue general; le point de vue
+special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je
+l'aborde.
+
+Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous
+voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre
+traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._)
+
+A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il
+ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis
+donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir
+demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi,
+parce qu'il y a urgence pour tout le littoral.
+
+Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir,
+je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre,
+constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des
+travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette
+grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a
+montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal
+employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion
+sur plusieurs bancs._)
+
+Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un
+developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir
+bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi
+(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la
+chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour
+soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le
+ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement.
+
+Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote
+avec empressement; mais j'en provoque une grande.
+
+Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je
+voudrais des travaux d'ensemble.
+
+J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la
+France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et
+d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere,
+la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde:
+maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme:
+maintenir et consolider la configuration du littoral.
+
+Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger.
+Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean.
+
+Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire,
+le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent
+frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des
+assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre
+du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le
+littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants.
+Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la
+verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige
+de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux
+autres, un serieux interet public.
+
+Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France
+en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de
+grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises,
+la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports,
+l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres
+et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence
+des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine
+marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee,
+en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable!
+(_Emotion_.)
+
+Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la
+chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne
+d'occuper au plus haut point cette noble assemblee.
+
+Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la
+derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde
+dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore
+pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout
+a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques
+considerations generales pour fixer l'attention de la chambre,
+l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du
+pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le
+voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi,
+et en ebaucher une grande.
+
+Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du
+littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la
+France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur
+presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai
+a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a
+l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable,
+et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les
+phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de
+deformer la configuration des cotes de France.
+
+Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de
+bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile;
+j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le
+depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel
+la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre
+clair.
+
+Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du
+Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit
+cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le
+faire comprendre a la chambre.
+
+Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de
+Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette
+colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et
+l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette
+enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin
+faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp,
+Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il
+les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant
+rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces
+en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.
+
+Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage;
+la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de
+deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions,
+le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou?
+Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace.
+
+Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers
+gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete
+ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard,
+en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat.
+Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les
+confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention
+marquee_.)
+
+A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le
+Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense
+edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte
+de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe
+et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet
+edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans!
+Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque
+sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et
+ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le
+port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.)
+
+Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu,
+Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom
+m'echappe en ce moment.
+
+Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre
+inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le
+gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans
+leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables
+ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent
+nuit et jour, le fleuve et l'ocean!
+
+Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions
+differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais
+citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous
+citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand
+danger?
+
+Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amenent la degradation de
+notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici
+une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas
+absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance,
+etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai
+depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la
+mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre
+littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le
+profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et
+les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure,
+partiellement soumise.
+
+Je reprends maintenant.
+
+Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce
+phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne,
+enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche,
+ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur
+divers points du littoral.
+
+Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees,
+de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait
+qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire.
+
+Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la
+configuration du littoral.
+
+C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique
+solution.
+
+Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation
+de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve,
+la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille.
+Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la
+plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le
+plus profond.
+
+Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se
+compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense
+pluie; la force s'evanouit.
+
+Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la
+force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense
+qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a
+la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et
+flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car,
+dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur
+est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de
+navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface
+du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague
+vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se
+disperse avec l'ecume.
+
+Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie,
+le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la
+degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le
+brise-lame serait le remede.
+
+Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention
+pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un
+veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics
+qui a provoque dans un port de France une experience considerable du
+brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le
+ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port
+ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires
+jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un
+brise-lame flottant a huit sections.
+
+L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en
+Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon
+decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois
+qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite
+quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de
+quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete
+est au dela, le calme est en deca.
+
+Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu.
+Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon
+sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement.
+
+Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee
+(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des
+considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le
+projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point
+encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une
+grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous
+savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable,
+c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression
+colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au
+littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port
+de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette.
+Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par
+l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant
+la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des
+travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible
+d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature
+elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent
+dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze
+navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut
+sauves.
+
+Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du
+gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question
+du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le
+systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour
+l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement,
+etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement,
+creer des ports de refuge.
+
+Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de
+l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces
+diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session
+prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles
+qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je
+m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a
+ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore;
+et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante
+millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les
+ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand
+et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a
+obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce
+que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen
+approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux
+phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons
+l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux
+perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent
+par l'encombrement; sur la cote de la Mediterranee, ils perissent par
+l'atterrissement.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons
+magnifiques; elle nous a donne ce double littoral sur l'Ocean et sur
+la Mediterranee. Elle nous a donne des rades nombreuses sur les deux
+mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble,
+quand on examine certains phenomenes, qu'elle veuille nous les
+retirer. C'est a nous de nous defendre, c'est a nous de lutter. Par
+quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la
+pensee, que l'industrie mettent a notre service. Ces moyens, je les
+ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux
+que provoquer, je ne peux que desirer un travail serieux sur la
+matiere, une grande impulsion de l'etat. Mais ce que je sais, ce que
+vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces
+marees qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui
+detruisent, peuvent aussi creer, reparer, feconder; elles enfantent le
+desordre, mais, dans les vues eternelles de la providence, c'est pour
+l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple,
+chambres, legislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans
+cesse presente a l'esprit cette haute et patriotique idee, fortifier,
+fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le
+fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocean! Dans ce
+grand but, stimulons l'esprit de decouverte et de nouveaute, qui est
+comme l'ame de notre epoque. C'est la la mission d'un peuple comme la
+France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-meme, Dieu l'a
+voulu ainsi; partout ou il y a une force, il faut qu'il y ait une
+intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec
+les forces aveugles de la matiere est le plus beau spectacle de la
+nature; c'est par la que la creation se subordonne a la civilisation
+et que l'oeuvre complete de la providence s'execute.
+
+Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande a M. le ministre
+des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il
+souleve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que tres
+rapidement, j'en ai indique les motifs a la chambre, soient etudies
+avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grace a la
+centralisation. Je demande qu'a l'une des sessions prochaines un
+travail general, un travail d'ensemble, soit apporte aux chambres.
+Je demande que la question grave du littoral soit mise desormais a
+l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas
+trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes
+les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.)
+
+
+III
+
+LA FAMILLE BONAPARTE
+
+
+[Note: Une petition de Jerome-Napoleon Bonaparte, ancien roi de
+Westphalie, demandait aux chambres la rentree de sa famille en France,
+M. Charles Dupin proposait le depot de cette petition au bureau des
+renseignements; il disait dans son rapport: "C'est a la couronne qu'il
+appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractere et
+les merites des personnes, les faveurs qu'une tolerance eclairee peut
+conseiller; faveurs accordees plusieurs fois a plusieurs membres de
+l'ancienne famille imperiale, et toujours avec l'assentiment de
+la generosite nationale." La petition fut renvoyee au bur
+des renseignements. Le soir de ce meme jour, 14 juin, le roi
+Louis-Philippe, apres avoir pris connaissance du discours de M. Victor
+Hugo, declara au marechal Soult, president du conseil des ministres,
+qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte a rentrer en France.
+(_Note de l'editeur_.)]
+
+
+14 juin 1847.
+
+Messieurs les pairs, en presence d'une petition comme celle-ci, je le
+declare sans hesiter, je suis du parti des exiles et des proscrits. Le
+gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour
+l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans
+toutes les causes justes. Aujourd'hui meme, dans ce moment, je le
+sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre
+une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en
+conviens, n'aurait fait avant l'epoque ou nous sommes, d'oser, en un
+mot, etre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le
+croire assez fort pour cela.
+
+D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de
+la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'etre assez fort parce qu'on
+est grand?
+
+Oui, messieurs, je le dis hautement, dut la candeur de mes paroles
+faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que
+ce qu'ils appellent la necessite politique et la raison d'etat, a mon
+sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la
+civilisation, la couronne de nos trente-deux annees de paix, ce serait
+de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le notre,
+tous ces innocents illustres dont l'exil fait des pretendants et dont
+l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Messieurs, sans meme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le
+noble prince de la Moskowa, toutes les considerations speciales qui se
+rattachent au passe militaire, si national et si brillant, du noble
+petitionnaire, le frere d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat apres
+le 18 brumaire, general a Waterloo, roi dans l'intervalle, sans
+meme invoquer, je le repete, toutes ces considerations pourtant si
+decisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le notre,
+qu'il peut etre bon de maintenir les proscriptions et d'associer
+indefiniment la loi aux violences du sort et aux reactions de la
+destinee.
+
+Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en
+fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu
+tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut
+arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure,
+que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle;
+quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant
+d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang
+de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur
+est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au
+moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations
+des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.)
+
+Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres
+tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre
+impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de
+l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile
+personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la
+France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit:
+entrez!
+
+J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je
+suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle
+ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions
+soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre
+a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les
+esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait
+jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec
+quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a
+ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a
+appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi
+dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et
+du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de
+profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez,
+messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.)
+
+Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent
+qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes
+envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en
+voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du
+temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la
+presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela
+nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.)
+
+Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand
+l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux
+souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui
+a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique,
+desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si
+souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_)
+
+J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je
+serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure
+rapidement en quelques mots.
+
+Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde!
+on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement
+politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger?
+Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite
+payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux
+peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des
+princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le
+pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un
+pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense.
+Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de
+Boulogne.
+
+Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en
+passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du
+cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes
+nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant
+d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes
+utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments
+redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement
+austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le
+peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La
+seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les
+intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde
+au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent
+ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.)
+
+J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage
+et illustre assemblee.
+
+Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que
+je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction,
+et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que,
+dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique,
+lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent
+etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du
+jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement
+illiberales et iniques, elles sont maladroites.
+
+L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas.
+(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur
+leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance,
+c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer
+par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions
+precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur
+signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc
+dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent,
+laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais
+qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez
+habiles.
+
+Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le
+sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand
+j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont
+pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les
+souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire,
+de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere,
+vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler.
+(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on
+parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le,
+qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans
+vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je
+vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse
+iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques
+d'attention._)
+
+Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a
+perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je
+ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre
+ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes,
+l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire
+que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui
+je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_),
+cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est
+peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui
+n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le
+buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose,
+c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien
+me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de
+l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait
+jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet
+homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La
+famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais."
+Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En
+presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait
+etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand
+criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom,
+que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son
+pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte
+d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter
+d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est
+le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses
+frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est
+la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait
+jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.)
+
+Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette
+heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant.
+Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere
+moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant
+la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne
+repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les
+bancs_.)
+
+
+IV
+
+LE PAPE PIE IX
+
+
+[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans
+la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a
+propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous
+croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle
+est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet
+universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre
+les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra
+accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle
+de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous
+secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le
+pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de
+courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de
+reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les
+peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A
+cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait
+revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait
+entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note
+de l'editeur_.)]
+
+
+13 janvier 1848.
+
+Messieurs,
+
+Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable.
+
+Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un
+homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les
+defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes;
+qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement
+les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de
+Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des
+populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre
+non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire,
+enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine.
+Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus
+grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des
+peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat
+auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte,
+de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte
+sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez
+cette grande chose.
+
+Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant
+d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il
+a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou
+l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien
+n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre
+revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite,
+de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment
+apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches,
+formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a
+transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de
+mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur
+veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure
+aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous.
+Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique,
+l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que
+le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees
+francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur
+de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux
+nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques,
+les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui
+ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il
+est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon
+ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de
+verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile
+contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme
+la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et
+doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme
+de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un
+conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie
+charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans
+l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui
+gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand.
+(_Adhesion_.)
+
+Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique
+papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que
+l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.)
+
+Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise
+(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a
+cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome
+et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose
+extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un
+evenement.
+
+Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute
+une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une
+nouvelle Italie.
+
+Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il
+en sortira la vieille Italie.
+
+Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption.
+Beaucoup de pairs protestent_.)
+
+Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome,
+cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir
+enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente,
+entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux
+acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.)
+
+Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps
+exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant
+et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la
+double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant
+un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir,
+avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son
+vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le
+symbole d'un grand peuple vivant!
+
+Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption.
+Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee
+patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit,
+que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces
+remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux
+nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.)
+
+Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces
+questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue
+de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible
+aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de
+la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il
+parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux,
+puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement
+aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un
+decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.)
+
+Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a
+une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie,
+et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous
+chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre
+devoir.
+
+Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a
+la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements
+divers.--Aux voix! aux voix!_)
+
+
+
+
+REUNIONS ELECTORALES
+
+1848-1849
+
+
+I
+
+LETTRE AUX ELECTEURS
+
+20 juin 1848.
+
+Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la
+candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond:
+
+Messieurs,
+
+J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi.
+
+J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez
+bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir.
+
+J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de
+theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en
+1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois
+en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours
+sont au _Moniteur_.
+
+Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien
+a y retrancher, rien a y ajouter.
+
+Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page
+en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa
+conscience et son coeur.
+
+Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de
+mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur
+liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur
+representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees
+de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet
+austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de
+devouement, de desinteressement et de courage.
+
+S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate,
+qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que
+moi.
+
+En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions
+que fait la providence.
+
+Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand
+devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans
+la vie litteraire.
+
+Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a
+donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee,
+ma vie et mon ame a mon pays.
+
+Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma
+cordialite.
+
+
+II
+
+PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE
+
+PLACE DES VOSGES
+
+C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je
+viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre
+et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la
+liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La
+liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le
+coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux
+dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les
+generations de son ombre. (_Acclamations_.)
+
+Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents
+ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre
+de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est
+offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du
+genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.)
+
+La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit
+siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs
+nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a
+ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui
+doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit
+organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de
+l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a
+1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits,
+developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les
+besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps
+ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.)
+
+On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence
+des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs
+par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez
+et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation
+fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la
+meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne
+volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le
+peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie,
+la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la
+France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations.
+Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce
+mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure.
+(_Acclamations_.)
+
+Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde
+entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que
+chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France!
+(_Bravo!_)
+
+Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri:
+Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la
+republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.)
+
+
+III
+
+REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES
+
+Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix
+aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que
+je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence
+a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom;
+permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait
+ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est
+en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait
+d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce
+qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats.
+
+Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les
+connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon
+respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez
+qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et
+j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre
+choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.)
+
+Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition
+pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere,
+glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_;
+c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus
+grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition
+pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen.
+
+Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma
+conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans
+sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il
+faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme
+un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes
+concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout
+soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.)
+
+Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un
+danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite
+pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas.
+(_Longues acclamations_.)
+
+Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous.
+
+Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui,
+toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale.
+L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus
+cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes
+choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux
+qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront
+completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens
+et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils
+montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers,
+dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement
+representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve
+aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin.
+
+Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe
+d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et
+largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains,
+les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la
+representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et
+l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!)
+
+Il faut que tous les ouvriers aient leurs representants a l'assemblee
+nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa
+grandeur; ceux qui remuent les paves et ceux qui remuent les esprits!
+(_Acclamations_.)
+
+Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de
+fevrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose
+aussi que d'etre sans cesse, sans treve, sans relache, debout sur
+les barricades de la pensee, expose aux haines du pouvoir et a la
+mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos freres,
+ont lutte trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous
+avons lutte vingt ans.
+
+Avisez donc a ce grand interet. Que l'un de vous parle pour vous, que
+votre drapeau, qui est le drapeau meme de la civilisation, soit tenu
+au milieu de la melee par une main ferme et illustre. Faites prevaloir
+les idees! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Meme quand
+les revolutions ont tout renverse, il y a une puissance qui reste
+debout, la pensee. Les revolutions brisent les couronnes, mais
+n'eteignent pas les aureoles. (_Longs applaudissements_.)
+
+Un des auteurs presents ayant demande a M. Victor Hugo ce qu'il ferait
+si un club marchait sur l'assemblee constituante, M. Victor Hugo
+replique:
+
+Je prie M. Theodore Muret de ne point oublier que je ne me presente
+pas; je vais lui repondre cependant, mais je lui repondrai comme
+electeur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un
+moment ou le systeme electoral le plus large et le plus liberal que
+les hommes aient jamais pu, je ne dis pas realiser, mais rever,
+appelle tous les citoyens a deposer leur vote, tous, depuis le premier
+jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier,
+ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le
+premier jusqu'a ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un
+moment ou de tous ces votes reunis va sortir l'assemblee definitive,
+l'assemblee supreme qui sera, pour ainsi dire, la majeste visible
+de la France, s'il etait possible qu'a l'heure ou ce senat prendra
+possession de la plenitude legitime de son autorite souveraine, il
+existat dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un
+groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenses,
+pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volonte
+face a face et de front avec la volonte auguste de cette assemblee qui
+sera le pays meme, je me precipiterais au-devant d'eux, et je leur
+crierais: Malheureux! arretez-vous, vous allez devenir de mauvais
+citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'etait pas donne de les
+retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie,
+oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans
+les veines, et je n'aurais pas assez d'imprecations dans la voix, pas
+assez d'indignation dans l'ame, pas assez de colere dans le coeur,
+pour ecraser l'insolence des dictatures sous la souverainete de la
+nation! (_Immenses acclamations_.)
+
+
+IV
+
+VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS
+
+Mes concitoyens,
+
+Je reponds a l'appel des soixante mille electeurs qui m'ont
+spontanement honore de leurs suffrages aux elections de la Seine. Je
+me presente a votre libre choix.
+
+Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma
+pensee. La voici:
+
+Deux republiques sont possibles.
+
+L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
+gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon
+et dressera la statue de Marat, detruira l'institut, l'ecole
+polytechnique et la legion d'honneur, ajoutera a l'auguste devise:
+_Liberte, Egalite, Fraternite_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera
+banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira
+le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
+de chacun, abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur
+des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le
+massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de
+la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les
+arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces
+deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
+aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
+froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres
+l'horrible dans le grand que nos peres ont vu, nous montrera le
+monstrueux dans le petit.
+
+L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present,
+et de tous les peuples un jour, dans le principe democratique; fondera
+une liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui
+admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite, non
+de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous
+l'enseignement comme le soleil donne la lumiere, gratuitement;
+introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la
+loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du
+territoire, en defrichera une autre, decuplera la valeur du sol;
+partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le
+travail et finisse par la propriete, assurera en consequence la
+propriete comme la representation du travail accompli, et le travail
+comme l'element de la propriete future; respectera l'heritage, qui
+n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le
+mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux
+probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de
+l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra,
+sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la
+realisation sereine de tous les grands reves des sages; batira le
+pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit;
+subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la
+guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des
+citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera;
+grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux
+embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.
+
+De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la
+s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une
+et empecher l'autre.
+
+
+V
+
+SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS
+
+D'ART ET D'INDUSTRIE
+
+29 mai 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour
+l'initiative electorale, m'abstenir de toute candidature personnelle;
+mais en meme temps, vous vous le rappelez, j'ai declare que, le
+jour ou le danger apparaitrait sur l'assemblee nationale, je me
+presenterais. Le danger s'est montre, je me presente. (_On
+applaudit_.)
+
+Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec
+douleur:--S'il arrivait que des insenses osassent violer l'assemblee
+nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je
+le repete, la question avec douleur, et je repondis sans hesiter,
+sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce
+furent mes propres paroles--_ecraser l'insolence des dictatures sous
+la souverainete de la nation._
+
+Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens armes
+l'ont fait il y a quinze jours.
+
+Avant cet evenement, qui est un attentat et qui est une catastrophe,
+s'offrir a la candidature, ce n'etait qu'un droit, et l'on peut
+toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on
+n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est deserter. Vous le
+voyez, je ne deserte pas. (_Adhesion_.)
+
+Depuis l'epoque dont je vous parle, en quelques semaines, les
+lineaments confus des questions politiques se sont eclaircis, les
+evenements ont brusquement eclaire d'un jour providentiel l'interieur
+de toutes les pensees, et, a l'heure qu'il est, la situation est d'une
+eclatante simplicite. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la
+mort. D'un cote, il y a les hommes qui veulent la liberte, l'ordre,
+la paix, la famille, la propriete, le travail, le credit, la securite
+commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la
+grandeur de la patrie, en un mot, la prosperite de tous composee du
+bien-etre de chacun. De l'autre cote, il y a les hommes qui veulent
+l'abime. Il y a les hommes qui ont pour reve et pour ideal d'embarquer
+la France sur une espece de radeau de la Meduse ou l'on se devorerait
+en attendant la tempete et la nuit! (_Mouvement_.)
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-la,
+que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai
+de front jusqu'a mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui
+voudraient imposer la guerre a la France par l'emeute et la dictature
+au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours la, debout,
+devant eux, comme citoyen a la tribune, ou comme soldat dans la rue.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je
+l'ai dit a mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes
+convictions dans mon ame, en essayant d'arracher du coeur de tous les
+honnetes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire.
+Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le
+connaissez. Je veux une republique qui fasse envie a tous les peuples,
+et non une republique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous
+aussi vous voulez une republique si noble, si pure, si honnete, si
+fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentees de
+l'imiter et de l'adopter. Je veux une republique si sainte et si
+belle que, lorsqu'on la comparera a toutes les autres formes de
+gouvernement, elle les fasse evanouir rien que par la comparaison.
+Je veux une republique telle que toutes les nations en regardant la
+France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent
+encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.)
+
+Ne vous y trompez pas,--et je voudrais que mes paroles depassassent
+cette enceinte etroite, et peut-etre la depasseront-elles,--la
+propagande de la republique est toute dans la beaute de son
+developpement regulier, et la propagande de la republique, c'est sa
+vie meme. Pour que la republique s'etablisse a jamais en France, il
+faut qu'elle s'etablisse hors de France, et pour qu'elle s'etablisse
+hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du
+genre humain. (_Bravo! bravo!_)
+
+Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pensee, je
+pourrais la resumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse
+de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime
+adhesion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai ecrit, et tout ce que
+j'ai fait dans ma vie publique est la pour le prouver, pas une page
+n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'age d'homme, pas un mot
+n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je
+prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous,
+vous, mes amis, mes confreres, mes freres, je suis aujourd'hui l'homme
+que j'etais hier, l'avocat devoue de cette grande famille populaire
+qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le
+travailleur ami des penseurs; l'ecrivain qui veut pour l'ouvrier, non
+l'aumone qui degrade, mais le travail qui honore. (_Tres bien!_) Je
+suis l'homme qui, hier, defendait le peuple au milieu des riches, et
+qui, demain, defendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du
+peuple. (_Nouvelle adhesion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous
+les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparait ecrit par la
+main de Dieu meme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumiere
+eternelle des cieux, FRATERNITE! (_Acclamations_.)
+
+M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire
+l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans
+parler du danger de la reaction. Il pense que la revolution de fevrier
+n'est pas une revolution politique, mais une revolution sociale. Il
+demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proletariat
+doive disparaitre de la societe.
+
+M. VICTOR HUGO.--Disparaitre, comme l'esclavage a disparu! disparaitre
+a jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la
+mainmorte! (_Sensation_.)
+
+Je n'ai pas deux paroles; je disais tout a l'heure que je suis
+aujourd'hui l'homme que j'etais hier. Mon Dieu! bien avant de faire
+partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans
+un livre imprime: "Si, a moi qui ne suis rien dans l'etat, la parole
+m'etait donnee sur les affaires du pays, je la demanderais seulement
+sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer
+les questions sociales aux questions politiques."
+
+Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annees apres la
+publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie
+d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'etre sobre
+d'apologies retrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs
+que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jete sur douze ou quinze
+cent mille feuilles sa pensee au vent, il est difficile qu'il ajoute
+quelque chose a cette grande profession de foi, et quand je rappelle
+ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entiere, avec la
+certitude que rien dans mon passe ne peut dementir ce que je dis a
+present. Cela bien etabli, je continue.
+
+Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour,
+qu'a propos des falsifications commerciales, dans un bureau ou je
+siegeais, plusieurs des questions qui viennent d'etre soulevees furent
+agitees. Voici ce que je dis alors; je cite:
+
+"Qui souffre de cet etat de choses? la France au dehors, le peuple au
+dedans; la France blessee dans sa prosperite et dans son honneur, le
+peuple froisse dans son existence et dans son travail. En ce moment,
+messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les
+plus restreintes et les plus usitees, pour designer specialement la
+classe nombreuse et laborieuse qui fait la base meme de la societe,
+cette classe si digne d'interet parce qu'elle travaille, si digne de
+respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je
+sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'eveiller vos plus
+genereuses sympathies, j'eprouve pour l'homme de cette classe un
+sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le
+partage. Tous, a des degres divers, nous sommes des ouvriers dans la
+grande oeuvre sociale. Eh bien! je le declare, ceux qui travaillent
+avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui
+travaillent avec la pensee." (_Applaudissements_.)
+
+Voila de quelle maniere je parlais a la chambre aristocratique dont
+j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce
+mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas
+de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir etait debout, j'ai pu le
+combattre; aujourd'hui qu'il est tombe, je le respecte. (_Tres bien!
+Profonde sensation_.)
+
+Toutes les questions qui interessent le bien-etre du peuple, la
+dignite du peuple, l'education due au peuple, ont occupe ma vie
+entiere. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu,
+lisez quinze pages intitulees _Claude Gueux_, que je publiais il y a
+quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple,
+et ce que le peuple est pour moi.
+
+Oui, le proletariat doit disparaitre; mais je ne suis pas de ceux qui
+pensent que la propriete disparaitra. Savez-vous, si la propriete
+etait frappee, ce qui serait tue? Ce serait le travail.
+
+Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'element generateur
+de la propriete. Et qu'est-ce que c'est que la propriete? C'est le
+resultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre
+la maniere dont certains socialistes ont pose cette question. Ce que
+je veux, ce que j'entends, c'est que l'acces de la propriete soit
+rendu facile a l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille
+soit sacre pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure ou
+l'on se repose. Qu'a l'heure ou l'on se repose, on se souvienne de
+ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour
+ameliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une societe
+bien faite, le voici: elargir et adoucir sans cesse la montee,
+autrefois si rude, qui conduit du travail a la propriete, de
+la condition penible a la condition heureuse, du proletariat a
+l'emancipation, des tenebres ou sont les esclaves a la lumiere ou sont
+les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanite
+est une ascension continuelle vers la lumiere et la liberte!
+(_Acclamation_.)
+
+M. PAULIN n'a jamais songe a attaquer les sentiments de M. Victor
+Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot,
+_Association_, le mot qui sauvera la republique et fera des hommes une
+famille de freres. (_On applaudit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ici encore, a beaucoup d'egards, nous pouvons nous
+entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacite que vous. Je
+ne crois pas qu'il soit donne a un mot de sauver le monde; cela n'est
+donne qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idees. (_C'est vrai!
+tres bien!_)
+
+Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une idee,
+et je vais vous dire ce que j'en pense.
+
+J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce
+qu'il n'est pas donne a l'homme, je le repete, de rencontrer ni dans
+le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique,
+une panacee. Cela serait trop vite fini si, avec une idee ou le mot
+qui la represente, on pouvait resoudre toutes les questions et dire:
+embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus severe labeur. Il ne
+suffit pas d'avoir l'idee, il faut encore en extraire le fait. C'est
+la le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit,
+il s'appelle revolution; quand il est accompli, l'enfantement de la
+societe, comme l'enfantement de la femme, s'appelle delivrance.
+(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la revolution; mais, je
+le pense comme vous, la delivrance viendra! (_Bravo!_)
+
+Maintenant, entendons-nous.
+
+Remarquez que, si je n'ai pas prononce le mot _association_, j'ai
+souvent prononce le mot _societe_. Or, au fond de ces deux mots,
+societe, association, qu'y a-t-il? La meme idee: _fraternite_.
+
+Je veux l'association comme vous, vous voulez la societe comme moi.
+Nous sommes d'accord.
+
+Oui, je veux que l'esprit d'association penetre et vivifie toute la
+cite. C'est la mon ideal; mais il y a deux manieres de comprendre cet
+ideal.
+
+Les uns veulent faire de la societe humaine une immense famille.
+
+Les autres veulent en faire un immense monastere.
+
+Je suis contre le monastere et pour la famille. (_Mouvement.
+Applaudissements_.)
+
+Il ne suffit pas que les hommes soient associes, il faut encore qu'ils
+soient sociables.
+
+J'ai lu les ecrits de quelques socialistes celebres, et j'ai ete
+surpris de voir que nous avions, au dix-neuvieme siecle, en France,
+tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.)
+
+Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni reve, c'est que ces fondateurs
+de couvents eussent la pretention d'etre populaires.
+
+Je n'accorde pas que ce soit un progres pour un homme de devenir un
+moine, et je trouve etrange qu'apres un demi-siecle de revolutions
+faites contre les idees monastiques et feodales, nous y revenions
+tout doucement, avec les interpretations du mot _association_. (_Tres
+bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois expliquee dans les
+ecrits accredites de certains socialistes,--moi ecrivain un peu
+benedictin, qui ai feuillete le moyen age, je la connais; elle
+existait a Cluny, a Citeaux, elle existe a la Trappe. Voulez-vous en
+venir la? Regardez-vous comme le dernier mot des societes humaines le
+monastere de l'abbe de Rance? Ah! c'est un spectacle admirable!
+Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abnegation a la plus haute
+puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-memes, faisant tout
+pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache
+rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si
+vous voulez trancher de cette maniere heroique les questions humaines,
+soyez surs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit
+beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut a la fois
+etre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, a
+reflechir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en
+apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle
+est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non,
+la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut
+pas rever l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des
+perfections impossibles, vous lui oteriez ses qualites naturelles.
+(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa
+tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que
+comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit,
+car ce n'est plus une liberte! Vous croyez l'avoir fait monter bien
+haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut
+limiter l'egoisme; mais, dans la vie telle que la providence l'a
+faite a notre infirmite, il ne faut pas exagerer l'oubli de soi-meme.
+L'oubli de soi-meme, bien compris, s'appelle abnegation; mal compris,
+il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les revolutions
+peuvent changer la societe, mais elles ne changent pas le coeur
+humain. Le coeur humain est a la fois ce qu'il y a de plus tendre et
+ce qu'il y a de plus resistant. Prenez garde a votre etrange progres!
+il va droit contre la volonte de Dieu. N'otez pas au peuple la famille
+pour lui donner le monastere! (Applaudissements prolonges_.)
+
+M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute,
+d'autant plus dispose a defendre ce fecond principe de l'association,
+que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat,
+qu'il parlait tout a l'heure devant une association des associations,
+et que c'est, en realite, de l'association qu'il tiendra le mandat que
+les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et
+du travail.
+
+M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir
+l'instruction necessaire pour juger les causes et les effets, m'ont
+demande,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que
+je verrais avec bonheur a la chambre,--m'ont demande pourquoi, en
+promettant de combattre les hommes qui veulent etre, il n'avait pas
+parle de combattre les hommes qui ont ete. Dans ce moment, la classe
+ouvriere craint plus les individus qui se cachent que les individus
+qui se sont montres ... Les republicains qui ont attente a l'assemblee
+le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des republicains! (_Bravo!
+bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les
+ecrase sous le poids du mepris; pour ceux qui se cachent, nous
+desirons que nos representants viennent dire: Nous les combattrons.
+(_Approbation_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai ecoute avec attention, et, chose remarquable,
+chez un orateur si jeune qui parle avec une facilite si distinguee,
+qui dit si clairement sa pensee, je n'ai pu la saisir tout entiere.
+Je vais toutefois essayer de la preciser. Il va voir avec quelle
+sincerite j'aborde toutes les hypotheses.
+
+Il m'a semble qu'il designait comme dangereux, j'emprunte ses propres
+expressions, non-seulement ceux qui veulent etre, mais ceux qui ont
+ete.
+
+Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient
+d'etre brisee par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne
+m'est plus facile que de repondre; remarquez que vous ne me genez pas
+du tout en disant oui.
+
+M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes,
+mais des systemes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui
+(_sourires_), mais du systeme de Louis-Philippe et du systeme de
+Blanqui.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop a mon aise. S'il ne s'agit que
+des systemes, je repondrai par des faits.
+
+J'ai ete trois ans pair de France; j'ai parle six fois comme pair;
+j'ai donne, dans une lettre que les journaux ont publiee, les dates de
+mes discours. Pourquoi ai-je donne ces dates? C'est afin que chacun
+put recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donne avec une tranquillite
+profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris
+et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai
+prononcees alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que
+les six discours que j'ai prononces devant les pairs de France, je
+pourrais les redire tous demain devant l'assemblee nationale. La etait
+le secret de ma tranquillite.
+
+Voulez-vous plus de details? Voulez-vous que je vous dise quels ont
+ete les sujets de ces six discours?
+
+(_De toutes parts: Oui! oui!_)
+
+Le premier discours, prononce le 14 fevrier 1846, a ete consacre aux
+ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave
+deputation. Une loi avait ete presentee qui tendait a nier le
+droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la
+disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter.
+
+Le second discours a ete prononce le 20 mars de la meme annee, les
+journaux l'ont cite il y a quelques jours; c'etait pour la Pologne. Le
+1er avril suivant, j'ai parle pour la troisieme fois. C'etait encore
+pour le peuple; c'etait sur la question de la probite commerciale, sur
+les marques de fabrique. Deux mois apres, les 2 et 5 juillet, j'ai
+repris la parole; c'etait pour la defense et la protection de notre
+littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les cotes
+d'Angleterre sont herissees de canons, et que les cotes de France sont
+desarmees.
+
+Le cinquieme discours date du 14 juin 1847. Ce jour-la, a propos de la
+petition d'un proscrit, je me suis leve pour dire au gouvernement du
+roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours
+passes au gouvernement de la republique: que c'est une chose odieuse
+de bannir et de proscrire ceux que la destinee a frappes. J'ai demande
+hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de
+l'empereur rentrat en France. La chambre me l'a refuse, la providence
+me l'a accorde. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Le sixieme discours, prononce le 13 janvier dernier, etait sur
+l'Italie, sur l'unite de l'Italie, sur la revolution francaise, mere
+de la revolution italienne. Je parlais a trois heures de l'apres-midi;
+j'affirmais qu'une grande revolution allait s'accomplir dans la
+peninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et, a la meme
+minute, le 13 janvier, a trois heures, pendant que je parlais,
+le premier tocsin de l'insurrection sonnait a Palerme. (_Nouveau
+mouvement._) C'est la derniere fois que j'ai parle.
+
+L'independance de ma pensee s'est produite sous bien d'autres formes
+encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont
+peut-etre pas oublie. Dans une circonstance memorable pour moi,
+c'etait la premiere fois que je recueillais des gages de la sympathie
+populaire, dans un proces intente a propos du drame _le Roi s'amuse_,
+dont le gouvernement avait suspendu les representations, je pris la
+parole. Personne n'a attaque avec plus d'energie et de resolution le
+gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours.
+
+Voila des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de
+la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas
+cette lachete de tourner le dos a ceux qui s'en vont, et de tourner
+le visage a ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra
+suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai
+pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs
+de rois, flatteurs du peuple, vous etes les memes hommes, j'ai pour
+vous un mepris profond.
+
+Je voudrais que ma voix fut entendue sur le boulevard, je voudrais que
+ma parole parvint aux oreilles de tout ce loyal peuple repandu en ce
+moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a
+ete proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours ou j'ai
+regrette de ne pas etre de l'assemblee nationale; le 15 mai, pour
+m'opposer au crime de lese-majeste populaire commis par l'emeute, a la
+violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au
+decret de bannissement. Je n'etais pas la lorsque cette loi inique et
+inutile a ete votee par les hommes memes qui soutenaient la dynastie
+il y a quatre mois! Si j'y avais ete, vous m'auriez vu me lever,
+l'indignation dans l'ame et la paleur au front. J'aurais dit: Vous
+faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais
+votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met la, sous vos yeux,
+la preuve eclatante de la misere de cette espece de lois. Vous avez
+ici deux princes,--je dis princes a dessein,--vous avez deux princes
+de la famille Bonaparte, et vous etes forces de les appeler a voter
+sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et,
+en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loue, la loi
+ancienne! Et ils sont la au milieu de vous comme une protestation
+vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et
+violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.)
+
+Voila ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et,
+soyez tranquilles, si l'occasion se represente, je la saisirai; j'en
+prends a la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en
+votre nom on fasse des actions honteuses. Je fletrirai les actes et
+je demasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les
+personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les
+vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non
+par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le cote
+noble, doux et conciliant, et non le cote irritant des choses. Je n'ai
+jamais manque a cette habitude de ma vie entiere, je n'y manquerai pas
+aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but
+de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'etre
+depute a l'assemblee nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit
+une maison qui brule, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo!
+bravo!_)
+
+M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est precisement de voir
+stigmatiser ces memes individus qui ont vote la loi de proscription,
+dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de
+Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui
+doivent tout, et qui se sont montres si ingrats. Ces hommes devraient
+etre marques d'un fer rouge a l'epaule. Nous n'en voulons pas, parce
+qu'ils ont un systeme tenebreux. Ils en ont donne la preuve en votant
+cette loi.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai
+independant, dusse-je rester isole. Je ne suis rien qu'un esprit
+pensif, solitaire et serieux. L'homme qui aime la solitude ne craint
+pas l'isolement.
+
+Je suis resolu a toujours agir selon cette lumiere qui est dans mon
+ame, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne
+serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien
+assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent
+a notre humanite, sans prendre encore le fardeau et la responsabilite
+des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute
+en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantot
+au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais passe,
+tantot au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un
+passe pire encore! (_Emotion et adhesion_.)
+
+Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaisse la France, que je ne
+veux d'une politique qui l'a ensanglantee. Je combattrai l'intrigue
+comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant a
+ce que vous appelez la reaction, je repousse la reaction comme je
+repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.)
+
+En ce moment, les veritables ennemis de la chose publique sont ceux
+qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une
+emeute desarmee et indefinie, que le marchand ne vende plus, que
+l'acheteur n'achete plus, que le consommateur ne consomme plus, que
+les faillites privees amenent la faillite publique, que les boutiques
+se ferment, que l'ouvrier chome, que le peuple soit sans travail et
+sans pain, qu'il mendie, qu'il traine sa detresse sur le pave des
+rues; alors tout s'ecroulera!--Non, ce plan affreux ne reussira pas!
+non, la France ne perira pas de misere! un tel sort n'est pas fait
+pour elle! Non, la grande nation qui a survecu a Waterloo n'expirera
+pas dans une banqueroute! (_Emotion profonde. Bravo! bravo!_)
+
+UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un republicain
+rouge, ni un republicain blanc, mais un republicain tricolore.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprime il y a trois
+jours.
+
+Il me semble qu'il est impossible d'etre plus clair et plus net que
+dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous ecrivit
+mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis trompe.
+Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis republicain?
+C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi
+j'ai une sorte de pudeur et de scrupule a faire cet etalage de
+republicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que
+republicains faire plus de bruit que vous qui etes convaincus. Il y a
+une chose sur laquelle je defie qui que ce soit, c'est le sentiment
+democratique. Il y a vingt ans que je suis democrate. Je suis un
+democrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que
+la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot!
+(_Applaudissements_.)
+
+M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M.
+Victor Hugo dans toutes les questions qui interessent l'election, le
+concours, les droits des artistes et les franchises de l'art.
+
+M. VICTOR HUGO declare qu'ici encore son passe repond de son avenir,
+et que pour defendre les libertes et les droits de l'art et des
+artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandat. Il
+continuera d'etre ce qu'il a toujours ete, le defenseur et l'ami des
+artistes. Ils peuvent compter sur lui.
+
+L'assemblee proclame, a l'unanimite, Victor Hugo candidat des
+associations reunies.
+
+
+VI
+
+SEANCE DES ASSOCIATIONS
+
+APRES LE MANDAT ACCOMPLI
+
+Mai 1849.
+
+Je vous rapporte un double mandat, le mandat de president de
+l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a
+l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement
+unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite
+qui est pour moi un cher et glorieux souvenir.
+
+Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la
+toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis
+par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal,
+fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire
+refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie,
+l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous
+les elements de la civilisation.
+
+C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point
+accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui
+n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont
+fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne
+volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands
+evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la
+savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un
+jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands
+actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en
+un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine
+comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme
+dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre
+l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est
+vrai!_)
+
+Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi
+de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee
+dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai
+puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire
+cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de
+vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les
+mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je
+vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux,
+j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je
+reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir
+accompli. (_Applaudissements_.)
+
+
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE
+
+1848
+
+
+I
+
+ATELIERS NATIONAUX
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale
+insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret
+suivant, qui fut adopte par l'assemblee.
+
+ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre
+des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee
+d'urgence.
+
+ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra
+exceder le chiffre de 1 million.
+
+ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present
+decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par
+l'assemblee.]
+
+
+20 juin 1848.
+
+Messieurs,
+
+Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux
+debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous
+divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre
+danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au
+gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive
+experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee
+de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son
+etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos
+peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons
+tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans
+le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point
+perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou
+nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la
+conciliation dans les paroles.
+
+La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses
+reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et
+d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai
+des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare
+franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une
+necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer
+bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites
+memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de
+convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci.
+
+Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon
+sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a
+faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M.
+le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a
+ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous
+sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre
+peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le
+droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut,
+les fautes a faire.
+
+Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les
+ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et
+a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes
+ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource
+des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux?
+Rien.
+
+Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait
+urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous
+vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense
+de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de
+travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.)
+
+Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux;
+facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au
+point de vue de la politique.
+
+Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au
+point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre
+de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux
+sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du
+travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout
+salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme
+et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors
+que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la
+honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules
+de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume
+les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous
+connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le
+desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et
+pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les
+faineants.--(_Assentiment marque_.)
+
+Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais
+pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne
+s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est
+possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera
+pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais,
+le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et
+intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui
+ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le
+combat. Jamais! (_Sensation_.)
+
+Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe.
+Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y
+vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir
+accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je
+ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee
+monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore
+moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier
+parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus
+civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la
+population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la
+dictature. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de
+lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la
+concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre
+a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de
+l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait
+comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces
+despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe,
+il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment
+de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur
+nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils
+menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on
+vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le
+caractere de l'ouvrier parisien.
+
+Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere
+de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble
+race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle
+conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois
+plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble
+race, admiree du monde entier, reste admirable.
+
+Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour
+l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role
+que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle.
+
+Paris est la capitale actuelle du monde civilise....
+
+UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il
+serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le
+monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome
+etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille,
+l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris
+a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege
+d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement
+quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92,
+juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les
+fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de
+Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.)
+
+Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un
+noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de
+l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois
+temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense,
+intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de
+l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui
+peut le corrompre.
+
+De la mon opposition aux ateliers nationaux.
+
+Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment
+promptement d'une institution nuisible en une institution utile.
+
+QUELQUES VOIX.--Les moyens?
+
+M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous
+les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande
+la permission de ne pas vous les repeter.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les
+mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies.
+Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de
+l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif.
+
+Je voterai le credit sous le benefice de ces observations.
+
+Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le
+ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie
+soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous
+croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le
+gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France
+s'epuisent?
+
+En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette
+tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet,
+grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un
+triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune
+quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus
+qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de
+jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui
+trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les
+evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle.
+
+La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la
+France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas
+dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans
+le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait
+considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes
+modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de
+tout esprit serieux.
+
+C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans
+le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse
+aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des
+promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est
+une question sociale.
+
+Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais
+il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le
+redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est
+dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui
+n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans
+l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie
+ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la
+malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution
+devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence
+sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui
+souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est
+la. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que
+je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous
+prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent
+insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous
+le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et
+la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez!
+(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes,
+voici ce que nous vous disons.
+
+Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements
+profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus
+seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle
+plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout
+le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus
+d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se
+ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne
+se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont
+genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont
+affamees.
+
+A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse
+les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des
+circonstances.
+
+Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la
+solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les
+classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances
+sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a
+la vie a bon marche, a la propriete rendue facile....
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien!
+
+DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens?
+
+M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le
+contraire; on a fait monter la misere.
+
+Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas
+en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est
+en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la
+detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un
+episode dechirant du grand naufrage.
+
+Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres
+jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat
+dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour
+l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le
+commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont
+refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur
+la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection,
+ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien
+croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a
+penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et
+je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant
+le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous
+construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance,
+la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord
+de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres
+du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus
+douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais
+les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie
+profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant
+sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles
+proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous
+n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la
+croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui,
+si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux
+yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se
+prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a
+tour et renversent toutes les existences dans ce pays.
+
+UNE VOIX.--Le moyen?
+
+M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue,
+l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte
+dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_)
+
+Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas
+que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela
+profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle
+la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la
+vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur
+bonheur. (_Tres bien!_)
+
+Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere
+de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates,
+aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs
+genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme
+nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous!
+aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y
+a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez
+pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un
+desespoir. (_Tres bien!_)
+
+Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent
+et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la
+guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion
+et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous!
+
+Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la
+propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation,
+nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite;
+admettez avec nous les necessites momentanees des societes.
+(_Mouvement_.)
+
+M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les
+necessites permanentes.
+
+UNE VOIX.--Les necessites eternelles.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon
+opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui!
+oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme
+qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes.
+J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et
+j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que
+soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent
+le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces
+penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple
+croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes
+et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se
+hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter,
+dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car
+l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut
+qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que,
+par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations,
+sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la
+lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+
+II
+
+POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE
+
+CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS
+
+
+[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur
+la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur
+l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du
+directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc.
+Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice;
+elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont
+(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le
+discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune
+explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre
+ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a
+l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)]
+
+
+M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le
+debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_)
+
+Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier
+surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances
+actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir
+dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_)
+
+Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir
+d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le
+meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que
+vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social
+et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.)
+
+Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au
+gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est
+resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la
+justice.
+
+Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature?
+C'est la, a mon sens, la question.
+
+Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le
+droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la
+dictature, il en est autrement.
+
+M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de
+s'expliquer.
+
+Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement,
+par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours.
+Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait.
+
+L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege
+est une situation legale et definie, et il me parait impossible de
+conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous
+n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege.
+
+Maintenant, si le pouvoir executif ne croit pas l'autorite dont
+l'assemblee l'a investi suffisante, qu'il le declare et que
+l'assemblee avise. Quant a moi, dans une occasion ou il s'agit de la
+premiere et de la plus essentielle de nos libertes, je ne manquerai
+pas a la defense de cette liberte. Defendre aujourd'hui la societe,
+demain la liberte, les defendre l'une avec l'autre, les defendre
+l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme
+representant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme ecrivain.
+(_Mouvement_.)
+
+Si le pouvoir donc desire etre investi d'une autorite dictatoriale,
+qu'il le dise, et que l'assemblee decide.
+
+LE GENERAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir executif, president du
+conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de
+pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes.
+(_Marques d'approbation_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Dans votre interet meme, permettez-moi de vous
+le dire, a vous homme du pouvoir, moi homme de la pensee....
+(_Interruption prolongee_.)
+
+J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemblee
+pourrait se meprendre.
+
+Quand je dis homme de la pensee, je veux dire homme de la presse, vous
+l'avez tous compris. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, dans l'interet de l'avenir encore plus que dans l'interet du
+present, quoique l'interet du present me preoccupe autant qu'aucun
+de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir executif: Prenez garde!
+l'immense autorite dont vous etes investi....
+
+LE GENERAL CAVAIGNAC.--Mais non!
+
+UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--Il est impossible de continuer a discuter si l'on se
+livre a des interpellations particulieres.
+
+M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je
+reponds a l'interruption de l'honorable general Cavaignac,--dans les
+circonstances actuelles, avec la puissance considerable dont il est
+investi, qu'il prenne garde a la liberte de la presse, qu'il respecte
+cette liberte! Que le pouvoir se souvienne que la liberte de la presse
+est l'arme de cette civilisation que nous defendons ensemble.
+La liberte de la presse etait avant vous, elle sera apres vous.
+(_Agitation_.)
+
+Voila ce que je voulais repondre a l'interruption de l'honorable
+general Cavaignac.
+
+Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la maniere dont
+il entend user de l'autorite que nous lui avons confiee. Quant a moi,
+je crois que les lois existantes, energiquement appliquees, suffisent.
+Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble
+penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interregne legal, et
+qu'il faut attendre, pour user de la repression judiciaire, qu'une
+nouvelle loi soit faite par vous. Si ma memoire ne me trompe pas, le
+24 juin, l'honorable procureur general pres la cour d'appel de Paris a
+declare obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez
+cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une legislation en
+vigueur? Le procureur general dit oui, le ministre de la justice dit
+non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur general.
+
+La presse, a l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle,
+est sous l'empire de la legislation de 1828. Dans ma pensee, si l'etat
+de siege seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les
+journaux supprimes ont le droit de reparaitre en se conformant a cette
+legislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande
+qu'on s'explique sur ce point. Je repete que c'est une question de
+liberte, et j'ajoute que les questions de liberte doivent etre dans
+une assemblee nationale, dans une assemblee populaire comme celle-ci,
+traitees, je ne dis pas avec menagement, je dis avec respect.
+(_Adhesion_.)
+
+Quant aux journaux, je n'ai pas a m'expliquer sur leur compte, je n'ai
+pas d'opinion a exprimer sur eux, cette opinion serait peut-etre pour
+la plupart d'entre eux tres severe. Vous comprenez que plus elle est
+severe, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole
+pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se defendre.
+(_Mouvement_.) Je me sers a regret de ces termes, _les journaux
+supprimes_; l'expression _supprimes_ ne me parait ni juste, ni
+politique; _suspendus_ etait le veritable mot dont le pouvoir executif
+aurait du se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la
+justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir executif, je
+le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la
+discussion la plus moderee. Les discussions moderees sont les
+discussions utiles. (_Tres bien!_)
+
+J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attente a la
+propriete, a la liberte de la pensee, a la liberte de la personne d'un
+ecrivain; qu'il avait tenu cet ecrivain neuf jours au secret, onze
+jours dans un etat de detention qui est reste inexplique. (_Mouvements
+divers_.)
+
+Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce cote irritant,
+je le repete, de la question. Je desire simplement obtenir une
+explication, afin que les journaux puissent savoir, a l'issue de cette
+seance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays.
+
+Dans ma conviction, les laisser reparaitre sous l'empire rigide de la
+loi, ce serait a la fois une mesure de vraie justice et une mesure de
+bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'etre demontre; de
+bonne politique, car il est evident pour moi qu'en presence de l'etat
+de siege, et sous la pression des circonstances actuelles, ces
+journaux modereraient d'eux-memes la premiere explosion de leur
+liberte. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans
+l'interet de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus
+dangereuse par la longueur meme de la compression. (_Mouvement_.)
+Pesez ceci, messieurs.
+
+Je demande formellement a l'honorable general Cavaignac de vouloir
+bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent
+reparaitre immediatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils
+doivent, en attendant une legislation nouvelle, rester dans l'etat ou
+ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entraves par l'etat
+de siege, mais confisques par la dictature. (_Mouvement prolonge_.)
+
+
+III
+
+L'ETAT DE SIEGE
+
+
+[Note: Le representant Lichtenberger avait fait une proposition
+relative a la levee de l'etat de siege avant la discussion sur le
+projet de constitution. Le comite de la justice, par l'organe de
+son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en
+consideration la proposition. Le representant Ledru-Rollin la
+defendit, le representant Saureau la defendit egalement, le
+representant Demanet parla dans le meme sens. Le general Cavaignac,
+president du conseil, presenta dans ce debat des considerations a la
+suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut
+close apres son discours. La proposition du representant Lichtenberger
+ne fut pas adoptee. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+2 septembre 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Au point ou la discussion est arrivee, il semblerait
+utile de remettre la continuation dela discussion a lundi. (_Non! non!
+Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemblee ne voudra pas fermer la
+discussion avant qu'elle soit epuisee. (_Non! non!_)
+
+Je ne veux, dis-je, repondre qu'un mot au chef du pouvoir executif,
+mais il me parait impossible de ne pas replacer la question sur son
+veritable terrain.
+
+Pour que la constitution soit sainement discutee, il faut deux
+choses: que l'assemblee soit libre, et que la presse soit libre.
+(_Interruption._)
+
+Ceci est, a mon avis, le veritable point de la question; l'etat de
+siege implique-t-il la suppression de la liberte de la presse? Le
+pouvoir executif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemblee
+hesite a prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront.
+
+L'assemblee nationale a donne au pouvoir executif l'etat de siege pour
+comprimer l'insurrection, et des lois pour reprimer la presse. Lorsque
+le pouvoir executif confond l'etat de siege avec la suspension des
+lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit
+averti. (_A gauche: Tres bien!_)
+
+Ce que nous avons a dire au pouvoir executif, le voici:
+
+L'assemblee nationale a pretendu empecher la guerre civile, mais non
+interdire la discussion; elle a voulu desarmer les bras, mais non
+baillonner les consciences. (_Approbation a gauche._)
+
+Pour pacifier la rue, vous avez l'etat de siege; pour contenir la
+presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'etat
+de siege contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant
+defendre la societe, vous blessez la liberte. (_Mouvement._)
+
+Vous combattez pour des principes sacres, pour l'ordre, pour la
+famille, pour la propriete; nous vous suivrons, nous vous aiderons
+dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois.
+
+Une voix.--Qui, nous?
+
+M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemblee tout entiere. (_A gauche: Tres
+bien! tres bien!_)
+
+Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a ete faite
+plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'etat
+de siege et la suspension des lois.
+
+L'etat de siege est un etat defini et legal, on l'a dit deja; la
+suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la
+chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans
+laquelle une grande assemblee ne voudra jamais placer un grand peuple!
+(_Nouveau mouvement_.)
+
+Je ne puis admettre que le pouvoir executif comprenne ainsi son
+mandat. Quant a moi, je le declare, j'ai pretendu lui donner l'etat
+de siege, je l'ai arme de toute la force sociale pour la defense de
+l'ordre, je lui ai donne toute la somme de pouvoir que mon mandat me
+permettait de lui conferer; mais je ne lui ai pas donne la dictature,
+mais je ne lui ai pas livre la liberte de la pensee, mais je n'ai pas
+pretendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation
+sur plusieurs bancs. Reclamations sur d'autres_.) C'est la censure et
+la confiscation qui, a l'heure qu'il est, pesent sur les organes de
+la pensee publique. (_Oui! tres bien!_) C'est la une situation
+incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le
+repete, que la presse soit libre, et la liberte de la presse n'importe
+pas moins a la bonte et a la duree de la constitution que la liberte
+de l'assemblee elle-meme.
+
+Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont inseparables, et je
+n'admettrais pas que l'assemblee elle-meme fut suffisamment libre,
+c'est-a-dire suffisamment eclairee (_exclamations_) si la presse
+n'etait pas libre a cote d'elle, et si la liberte des opinions
+exterieures ne melait pas sa lumiere a la liberte de vos
+deliberations.
+
+Je demande que M. le president du conseil vienne nous dire de quelle
+facon il entend definitivement l'etat de siege (_Il l'a dit!_); que
+l'on sache si M. le president du conseil entend par etat de siege
+la suspension des lois. Quant a moi, qui crois l'etat de siege
+necessaire, si cependant il etait defini de cette facon, je voterais
+a l'instant meme contre son maintien, car je crois qu'a la pla
+d'un peril passager, l'emeute, nous mettrions un immense malheur,
+l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'etat de siege soit
+maintenu et que la loi soit respectee, voila ce que je demande, voila
+ce que veut la societe qui entend conserver l'ordre, voila ce que veut
+la conscience publique qui entend conserver la liberte. (_Aux voix! La
+cloture!_)
+
+
+IV
+
+LA PEINE DE MORT
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion de l'article 5 du
+projet de constitution. Cet article etait ainsi concu: _La peine de
+mort est abolie en matiere politique_. Les representants Coquerel,
+Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rediger ainsi
+cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la seance du 18
+septembre cet amendement fut repousse par 498 voix contre 216.]
+
+
+15 septembre 1848.
+
+Je regrette que cette question, la premiere de toutes peut-etre,
+arrive au milieu de vos deliberations presque a l'improviste, et
+surprenne les orateurs non prepares.
+
+Quant a moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment
+d'une conviction profonde et ancienne.
+
+Vous venez de consacrer l'inviolabilite du domicile, nous vous
+demandons de consacrer une inviolabilite plus haute et plus sainte
+encore, l'inviolabilite de la vie humaine.
+
+Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par
+la France et pour la France, est necessairement un pas dans la
+civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle
+n'est rien. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort
+est le signe special et eternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout
+ou la peine de mort est prodiguee, la barbarie domine; partout ou la
+peine de mort est rare, la civilisation regne. (_Sensation_.)
+
+Messieurs, ce sont la des faits incontestables. L'adoucissement de
+la penalite est un grand et serieux progres. Le dix-huitieme siecle,
+c'est la une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvieme
+siecle abolira la peine de mort. (_Vive adhesion. Oui! oui!_)
+
+Vous ne l'abolirez pas peut-etre aujourd'hui; mais, n'en doutez
+pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous
+l'abolirons!--Agitation._)
+
+Vous ecrivez en tete du preambule de votre constitution: "En presence
+de Dieu", et vous commenceriez par lui derober, a ce Dieu, ce droit
+qui n'appartient qu'a lui, le droit de vie et de mort. (_Tres bien!
+tres bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont a Dieu et
+qui n'appartiennent pas a l'homme: l'irrevocable, l'irreparable,
+l'indissoluble. Malheur a l'homme s'il les introduit dans ses lois!
+(_Mouvement_.) Tot ou tard elles font plier la societe sous leur
+poids, elles derangent l'equilibre necessaire des lois et des moeurs,
+elles otent a la justice humaine ses proportions; et alors il arrive
+ceci, reflechissez-y, messieurs, que la loi epouvante la conscience.
+(_Sensation_.)
+
+Je suis monte a cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot
+decisif, selon moi; ce mot, le voici. (_Ecoutez! ecoutez!_)
+
+Apres fevrier, le peuple eut une grande pensee, le lendemain du jour
+ou il avait brule le trone, il voulut bruler l'echafaud. (_Tres
+bien!--D'autres voix: Tres mal!_)
+
+Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette
+profondement, a la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Tres
+bien!_) On l'empecha d'executer cette idee sublime.
+
+Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez,
+vous venez de consacrer la premiere pensee du peuple, vous avez
+renverse le trone. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'echafaud.
+(_Applaudissements a gauche. Protestations a droite_.)
+
+Je vote l'abolition pure, simple et definitive de la peine de mort.
+
+
+V
+
+POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE ET CONTRE L'ETAT DE SIEGE
+
+
+[Note: L'etat de siege fut leve le lendemain de ce discours.]
+
+
+11 octobre 1848.
+
+Si je monte a la tribune, malgre l'heure avancee, malgre les signes
+d'impatience d'une partie de l'assemblee (_Non! non! Parlez!_), c'est
+que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblee, la question
+soit jugee. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemblee
+considerera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la
+liberte de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient
+proteges, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent
+manquer d'eveiller, dans une assemblee genereuse, un principe si grand
+et une minorite si faible. (_Tres bien!_)
+
+Je rappellerai a l'honorable ministre de la justice que le comite de
+legislation avait emis le voeu que l'etat de siege fut leve, afin que
+la presse fut ce que j'appelle mise en liberte.
+
+M. ABBATUCCI.--Le comite n'a pas dit cela.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comite de
+legislation, et je dirai a M. le ministre de la justice qu'il serait,
+a mon sens, d'une bonne politique d'alleger peu a peu l'etat de siege,
+et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de preparer la
+transition, et d'amener par degres insensibles l'heure ou l'etat
+de siege pourrait etre leve sans danger. (_Adhesion sur plusieurs
+bancs_.)
+
+Maintenant, j'entre dans la question de la liberte de la presse, et
+je dirai a M. le ministre de la justice que, depuis la derniere
+discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part,
+plus nous avancons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis
+frappe de l'inconvenient de discuter la constitution en l'absence de
+la liberte de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.)
+
+Je dis dans l'absence de la liberte de la presse, et je ne puis
+caracteriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne
+sont point places et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde
+des lois, mais laisses a la discretion du pouvoir executif. (_C'est
+vrai!_)
+
+Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que
+vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Denegation. Adhesion sur
+plusieurs bancs_.)
+
+M. DUPIN (de la Nievre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de
+critiques.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux resolutions graves
+dans ces derniers temps; par l'une, a laquelle je ne me suis point
+associe, vous avez soumis la republique a cette perilleuse epreuve
+d'une assemblee unique; par l'autre, a laquelle je m'honore d'avoir
+concouru, vous avez consacre la plenitude de la souverainete du
+peuple, et vous avez laisse au pays le droit et le soin de choisir
+l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh
+bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion
+publique, que l'opinion du dehors put prendre la parole, la prendre
+hautement et librement, car c'etaient la, a coup sur, des questions
+qui lui appartenaient. (_Tres bien!_) L'avenir, l'avenir immediat
+de votre constitution amene d'autres questions graves. Il serait
+malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les interets du pays
+elevent la voix pour reclamer ou pour se plaindre, la presse est
+baillonnee. (_Agitation_.)
+
+Messieurs, je dis que la liberte de la presse importe a la bonne
+discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_Ecoutez!
+ecoutez!_), je dis que la liberte de la presse importe a la liberte
+meme de l'assemblee. (_Tres bien!_) C'est la une verite....
+(_Interruption_.)
+
+LE PRESIDENT.--Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche a demontrer a
+l'assemblee que sa liberte, que sa dignite meme sont interessees a la
+plenitude de la liberte de la presse, les interrupteurs pourraient
+faire silence. (_Tres bien!_)
+
+Je dis que la liberte de la presse importe a la liberte de cette
+assemblee, et je vous demande la permission d'affirmer cette verite
+comme on affirme une verite politique, en la generalisant.
+
+Messieurs, la liberte de la presse est la garantie de la liberte des
+assemblees. (_Oui! oui!_)
+
+Les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est
+souvent refuse dans les deliberations interieures. Pour prouver ce que
+j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent egalement.
+(_Bruit_.)
+
+VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorites trouvent dans la presse
+libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute
+majorite peut devenir minorite, ainsi respectons les minorites (_vive
+adhesion_);--les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui
+leur manque souvent dans les deliberations interieures. Et voulez-vous
+un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la memoire
+de beaucoup d'entre vous.
+
+Sous la restauration, un jour, un orateur energique de la gauche,
+Casimir Perier, osa jeter a la chambre des deputes cette parole
+hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au
+dehors. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, ces paroles memorables, ces paroles qui contenaient
+l'avenir, furent couvertes, au moment ou l'orateur les prononca,
+par les murmures de la chambre entiere, et le lendemain par les
+acclamations de la presse unanime. (_Tres bien! tres bien! Mouvement
+prolonge_.)
+
+Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour
+l'orateur libre? (_Ecoutez!_) Ouvrez les lettres politiques de
+Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable:
+
+"En revenant a son banc, le lendemain du jour ou il avait parle ainsi,
+Casimir Perier me dit: "Si l'unanimite de la presse n'avait pas fait
+contre-poids a l'unanimite de la chambre, j'aurais peut-etre ete
+decourage."
+
+Voila ce que peut la liberte de la presse, voila l'appui qu'elle peut
+donner! c'est peut-etre a la liberte de la presse que vous avez du cet
+homme courageux qui, le jour ou il le fallut, sut etre bon serviteur
+de l'ordre parce qu'il avait ete bon serviteur de la liberte.
+
+Ne souffrez pas les empietements du pouvoir; ne laissez pas se faire
+autour de vous cette espece de calme faux qui n'est pas le calme, que
+vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention
+a cette verite que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait
+aussi: Le silence autour des assemblees, c'est bientot le silence dans
+les assemblees. (_Mouvement_.)
+
+Encore un mot.
+
+Quelle etait la situation de la presse a l'epoque de la terreur?...
+(_Interruption_.)
+
+Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les epoques,
+mais dans la situation de la presse. La presse alors etait, comme
+aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire
+la presse, on menacait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace
+de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais
+il n'est pas moins efficace.
+
+Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure.
+(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus
+miserable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'ecrivain
+dans ce qu'il a de plus precieux au monde, dans sa dignite meme; celle
+qui livre l'ecrivain aux tatonnements, sans le mettre a l'abri des
+coups d'etat. (_Agitation croissante_.) Voila la situation dans
+laquelle vous placez la presse aujourd'hui.
+
+M. FLOCON.--Je demande la parole.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans
+votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une
+epoque comme celle ou nous sommes, ou il y a tant d'indecision dans
+les esprits.... (_Bruit_.)
+
+LE PRESIDENT.--Il s'agit d'une des libertes les plus cheres au pays;
+je reclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemblee.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui
+m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux libertes a la fois,
+la liberte de la presse, que je defends, et la liberte de la tribune,
+que j'invoque.
+
+Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment ou
+vous venez de declarer que la censure etait abolie, vous la maintenez!
+(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer
+qu'au moment ou le peuple attend des solutions, vous lui donnez des
+contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en
+politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les
+malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.)
+
+Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divises, incertains de tout,
+inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de
+faux semblants politiques, la liberte dans les theories, la censure
+dans la pratique; non, ce qu'il faut a tous dans ce doute et dans
+cette ombre ou sont les consciences, c'est un grand exemple en haut,
+c'est dans le gouvernement, dans l'assemblee nationale, la grande et
+fiere pratique de la justice et de la verite! (_Agitation prolongee_.)
+
+M. le ministre de la justice invoquait tout a l'heure la necessite.
+Je prends la liberte de lui faire observer que la necessite est
+l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous
+tous les regimes, les hommes d'etat, condamnes par une insuffisance,
+qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances
+memes, se sont appuyes sur cet argument de la necessite. Nous avons vu
+deja, et souvent, sous le regime anterieur, les gouvernants recourir
+a l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux
+incarcerations d'ecrivains. Messieurs, prenez garde! vous faites
+respirer a la republique le meme air qu'a la monarchie. Souvenez-vous
+que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.)
+
+L'assemblee me rendra cette justice que des interruptions
+systematiques ne m'ont pas empeche de protester jusqu'au bout en
+faveur de la liberte de la presse.
+
+Messieurs, des temps inconnus s'approchent; preparons-nous a les
+recevoir avec toutes les ressources reunies de l'etat, du peuple,
+de l'intelligence, de la civilisation francaise, et de la bonne
+conscience des gouvernants. Toutes les libertes sont des forces; ne
+nous laissons pas plus depouiller de nos libertes que nous ne nous
+laisserions depouiller de nos armes la veille du combat.
+
+Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que
+nous donnons sont inevitablement, plus tard, nos ennemis ou nos
+auxiliaires; au jour du danger, ils se levent et ils combattent pour
+nous ou contre nous.
+
+Quant a moi, si le secret de mes votes valait la peine d'etre
+explique, je vous dirais: J'ai vote l'autre jour contre la peine de
+mort; je vote aujourd'hui pour la liberte.
+
+Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y
+avait l'echafaud, et il n'y avait pas la liberte.
+
+J'ai toujours ete, sous tous les regimes, pour la liberte, contre la
+compression. Pourquoi? C'est que la liberte reglee par la loi produit
+l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voila pourquoi je
+ne veux pas de la compression et je veux de la liberte. (_Mouvement.
+Longue agitation_).
+
+
+VI
+
+QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS
+
+10 novembre 1848.
+
+M. LE PRESIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget
+rectifie de 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus
+haut!_), n'est penetre de la necessite, de l'urgente necessite
+d'alleger le budget; seulement, a mon avis, le remede a l'embarras
+de nos finances n'est pas dans quelques economies chetives et
+detestables; ce remede serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il
+serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait
+confiance a la France, qui ferait renaitre l'ordre, le travail et le
+credit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer
+meme les enormes depenses speciales qui resultent des embarras de la
+situation. C'est la, messieurs, la veritable surcharge du budget,
+surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si
+vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donne, faire crouler
+l'edifice social.
+
+Ces reserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de
+votre comite des finances.
+
+J'ai deja vote, et je continuerai de voter la plupart des reductions
+proposees, a l'exception de celles qui me paraitraient tarir les
+sources memes de la vie publique, et de celles qui, a cote d'une
+amelioration financiere douteuse, me presenteraient une faute
+politique certaine.
+
+C'est dans cette derniere categorie que je range les reductions
+proposees par le comite des finances sur ce que j'appellerai le budget
+special des lettres, des sciences et des arts.
+
+Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, etre reuni dans
+une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de
+notre classification administrative que ce budget soit reparti
+entre deux ministeres, le ministere de l'instruction publique et le
+ministere de l'interieur.
+
+Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai a dire, d'effleurer quelquefois
+le ministere de l'interieur. Je pense que l'assemblee voudra bien me
+le permettre, pour la clarte meme de la demonstration. Je le ferai, du
+reste, avec une extreme reserve.
+
+Je dis, messieurs, que les reductions proposees sur le budget special
+des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles
+sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles a tous les
+autres points de vue.
+
+Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle
+evidence, que c'est a peine si j'ose mettre sous les yeux de
+l'assemblee le resultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je
+ne voudrais pas eveiller le rire de l'assemblee dans une question
+serieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre
+une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le merite
+d'eclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et
+palpable.
+
+Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500
+francs de revenu, qui consacrerait tous les ans a sa culture
+intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme
+bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de reforme, voudrait
+economiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.)
+
+Voila, messieurs, la mesure exacte de l'economie proposee. (_Nouveau
+rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas a un particulier, au
+dernier des habitants d'un pays civilise, on ose le conseiller a la
+France. (_Mouvement_.)
+
+Je viens de vous montrer a quel point l'economie serait petite; je
+vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.
+
+Pour vous edifier sur ce point, je ne sache rien de plus eloquent
+que la simple nomenclature des institutions, des etablissements, des
+interets que les reductions proposees atteignent dans le present et
+menacent dans l'avenir.
+
+J'ai dresse cette nomenclature; je demande a l'assemblee la permission
+de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de developpements. Les
+reductions proposees atteignent:
+
+ Le college de France,
+ Le museum,
+ Les bibliotheques,
+ L'ecole des chartes,
+ L'ecole des langues orientales,
+ La conservation des archives nationales,
+ La surveillance de la librairie a l'etranger ... (Ruine
+ complete de notre librairie, le champ livre a la contrefacon!)
+ L'ecole de Rome,
+ L'ecole des beaux-arts de Paris,
+ L'ecole de dessin de Dijon,
+ Le conservatoire,
+ Les succursales de province,
+ Les musees des Thermes et de Cluny,
+ Nos musees de peinture et de sculpture,
+ La conservation des monuments historiques.
+ Les reformes menacent pour l'annee prochaine:
+ Les facultes des sciences et des lettres,
+ Les souscriptions aux livres,
+ Les subventions aux societes savantes,
+ Les encouragements aux beaux-arts.
+
+En outre,--ceci touche au ministere de l'interieur, mais la chambre
+me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les
+reductions atteignent des a present et menacent pour l'an prochain les
+theatres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la
+suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression
+d'un censeur et meme de deux censeurs. (_On rit_.)
+
+UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure!
+
+UN MEMBRE, a gauche.--Elle sera bientot retablie!
+
+M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport reserve ses plus dures paroles
+et ses menaces les plus serieuses pour les indemnites et secours
+litteraires. Oh! voila de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs,
+ce que c'est que les indemnites et les secours litteraires? C'est
+l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres,
+honorables entre les plus honorables.
+
+Si vous adoptiez les reductions proposees, savez-vous ce qu'on
+pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un poete, un ecrivain
+celebre travaille toute sa vie, il travaille sans songer a s'enrichir,
+il meurt, il laisse a son pays beaucoup de gloire a la seule condition
+de donner a sa veuve et a ses enfants un peu de pain. Le pays garde la
+gloire et refuse le pain. (_Sensation_.)
+
+Voila ce qu'on pourrait dire, et voila ce qu'on ne dira pas; car,
+a coup sur, vous n'entrerez pas dans ce systeme d'economies qui
+consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est
+vrai!_)
+
+Vous le voyez, ce systeme, comme vous le disait si bien notre
+honorable collegue M. Charles Dupin, ce systeme attaque tout; ce
+systeme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les
+institutions modernes; pas plus les fondations liberales de Francois
+Ier que les fondations liberales de la Convention. Ce systeme
+d'economies ebranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions
+civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du developpement de
+la pensee francaise.
+
+Et quel moment choisit-on? C'est ici, a mon sens, la faute politique
+grave que je vous signalais en commencant; quel moment choisit-on pour
+mettre en question toutes ces institutions a la fois? Le moment ou
+elles sont plus necessaires que jamais, le moment ou, loin de les
+restreindre, il faudrait les etendre et les elargir.
+
+Eh! quel est, en effet, j'en appelle a vos consciences, j'en appelle
+a vos sentiments a tous, quel est le grand peril de la situation
+actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misere.
+(_Adhesion_.)
+
+L'ignorance qui nous deborde, qui nous assiege, qui nous investit de
+toutes parts. C'est a la faveur de l'ignorance que certaines doctrines
+fatales passent de l'esprit impitoyable des theoriciens dans le
+cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de
+l'ignorance. Le jour ou l'ignorance disparaitrait, les sophismes
+s'evanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil
+danger, qu'on songerait a attaquer, a mutiler, a ebranler toutes ces
+institutions qui ont pour but special de poursuivre, de combattre, de
+detruire l'ignorance!
+
+Sur ce point, j'en appelle, je le repete, au sentiment de l'assemblee.
+Quoi! d'un cote la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme
+dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que
+la prudence materielle au monde, il y a autre chose que ce que
+j'appellerai la prudence brutale. Les precautions grossieres, les
+moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des societes
+civilisees.
+
+On pourvoit a l'eclairage des villes, on allume tous les soirs, et on
+fait tres bien, des reverberes dans les carrefours, dans les places
+publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi
+dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les
+esprits? (_Approbation et rires_.)
+
+Puisque l'assemblee m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur
+ma pensee.
+
+Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous
+travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est etrange a dire,
+n'est autre chose que l'exces des tendances materielles. Eh bien,
+comment combattre le developpement des tendances materielles? Par le
+developpement des tendances intellectuelles. Il faut oter au corps et
+donner a l'ame. (_Oui! oui! Sensation_.)
+
+Quand je dis: il faut oter au corps et donner a l'ame, vous ne vous
+meprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous;
+je souhaite passionnement, comme chacun de vous, l'amelioration du
+sort materiel des classes souffrantes; c'est la, selon moi, le grand,
+l'excellent progres auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux
+comme hommes et de tous nos efforts comme legislateurs.
+
+Mais si je veux ardemment, passionnement, le pain de l'ouvrier, le
+pain du travailleur, qui est mon frere, a cote du pain de la vie je
+veux le pain de la pensee, qui est aussi le pain de la vie. Je veux
+multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption
+au centre_.)
+
+Il me semble, messieurs, que ce sont la les questions que souleve
+naturellement ce budget de l'instruction publique discute en ce
+moment. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a ete de pencher, je dis
+plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-etre
+materiel, et de le detourner par consequent du bien-etre religieux et
+du bien-etre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus
+grande que le bien-etre materiel, quoi qu'on fasse, quand meme tous
+les progres qu'on reve, et que je reve aussi, moi, seraient realises,
+le bien-etre materiel ne peut et ne pourra jamais etre que le partage
+de quelques-uns, tandis que le bien-etre religieux, c'est-a-dire la
+croyance, le bien-etre intellectuel, c'est-a-dire l'education, peuvent
+etre donnes a tous.
+
+D'ailleurs le bien-etre materiel ne pourrait etre le but supreme de
+l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et
+c'est la une affirmation desolante, c'est la un mensonge affreux qui
+ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Tres bien!--Mouvement
+prolonge_.)
+
+Il importe, messieurs, de remedier au mal; il faut redresser, pour
+ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est la la grande
+mission, la mission speciale du ministere de l'instruction publique,
+il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la
+conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le desinteresse
+et le grand. C'est la, et seulement la, que vous trouverez la paix de
+l'homme avec lui-meme, et par consequent la paix de l'homme avec la
+societe. (_Tres bien!_)
+
+Pour arriver a ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Precisement
+tout le contraire de ce qu'ont fait les precedents gouvernements;
+precisement tout le contraire de ce que vous propose votre comite des
+finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang
+parmi les institutions liberales, il faudrait multiplier les ecoles,
+les chaires, les bibliotheques, les musees, les theatres, les
+librairies.
+
+Il faudrait multiplier les maisons d'etudes pour les enfants, les
+maisons de lecture pour les hommes, tous les etablissements, tous les
+asiles ou l'on medite, ou l'on s'instruit, ou l'on se recueille, ou
+l'on apprend quelque chose, ou l'on devient meilleur; en un mot, il
+faudrait faire penetrer de toutes parts la lumiere dans l'esprit du
+peuple; car c'est par les tenebres qu'on le perd. (_Tres bien!_)
+
+Ce resultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez,
+vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce
+mouvement, vous l'avez deja; il ne s'agit que de l'utiliser et de le
+diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol.
+
+La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de
+l'assemblee, la question de l'intelligence est identiquement la meme
+que la question de l'agriculture.
+
+L'epoque ou vous etes est une epoque riche et feconde; ce ne sont pas,
+messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents,
+ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion
+sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand
+gouvernement. (_C'est vrai!_)
+
+Ce gouvernement, j'aurais souhaite que la monarchie le fut; elle
+n'a pas su l'etre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais
+loyalement a la monarchie, je le donne loyalement a la republique.
+(_Mouvement_.)
+
+Je voterai contre toutes les reductions que je viens de vous signaler,
+et qui amoindriraient l'eclat utile des lettres, des arts et des
+sciences.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous
+etes tombes dans une meprise regrettable; vous avez cru faire une
+economie d'argent, c'est une economie de gloire que vous faites.
+(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignite de la France, je
+la repousse pour l'honneur de la republique. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+
+VII
+
+LA SEPARATION DE L'ASSEMBLEE
+
+
+[Note: L'assemblee constituante discutait sur les propositions
+relatives soit a la convocation de l'assemblee legislative, soit a la
+modification du decret du 15 decembre concernant les lois organiques.
+Jules Favre venait de prononcer un discours tres eloquent, tres
+vehement, pour prouver que l'assemblee constituante avait droit et
+devoir de rester reunie, quand Victor Hugo monta a la tribune. La
+dissolution fut votee.]
+
+
+29 janvier 1849.
+
+J'entre immediatement dans le debat, et je le prends au point ou le
+dernier orateur l'a laisse.
+
+L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune.
+
+Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considerations
+politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je
+m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemblee a se
+maintenir ou a se dissoudre. Il a cherche a passionner le debat, je
+chercherai a le calmer. (_Chuchotements a gauche_.)
+
+Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions
+politiques qui touchent a celles qu'il a soulevees, l'honorable et
+eloquent orateur peut etre assure que je ne les eviterai pas.
+
+N'en deplaise a l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que
+cette assemblee a recu un mandat tout a la fois illimite et limite.
+(_Exclamations_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemblee au silence.
+On doit ecouter M. Victor Hugo comme on a ecoute M. Jules Favre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Illimite quant a la souverainete, limite quant a
+l'oeuvre a accomplir. (_Tres bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui
+pensent que l'achevement de la constitution epuise le mandat, et que
+le premier effet de la constitution votee doit etre, dans la logique
+politique, de dissoudre la constituante.
+
+Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemblee
+constituante? c'est une revolution agissant et deliberant avec
+un horizon indefini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une
+constitution? C'est une revolution accomplie et desormais
+circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une revolution a
+la fois terminee par le vote de la constitution et continuant par la
+presence de la constituante? C'est-a-dire, en d'autres termes, le
+definitif proclame et le provisoire maintenu; l'affirmation et la
+negation en presence? Une constitution qui regit la nation et qui
+ne regit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut.
+(_Sensation_.)
+
+Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous etes attribue la
+mission de voter ce qu'on a appele les lois organiques. Je ne dirai
+donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le
+moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie
+de la constitution? participent-elles de son privilege et de son
+inviolabilite? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire
+toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les
+lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui
+peuvent etre modifiees, changees, abrogees sans formalites speciales,
+et qui, tandis que la constitution, armee par vous, se defendra,
+peuvent tomber au premier choc de la premiere assemblee legislative.
+Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire
+toutes dans des circonstances ou il est a peine possible de les faire
+viables? Une assemblee constituante ne doit rien faire qui ne porte le
+caractere de la necessite. Et, ne l'oublions pas, la ou une assemblee
+comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainete, elle imprime
+le sceau de sa faiblesse.
+
+Je dis donc qu'il faut limiter a un tres petit nombre les lois
+organiques que la constitution vous impose le devoir de faire.
+
+J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances ou
+nous sommes, il ne faut pas irriter un tel debat, j'aborde la question
+delicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est-a-dire le
+conflit qu'on cherche a elever entre le ministere et l'assemblee a
+l'occasion de la proposition Rateau. Je repete que je traverse cette
+question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puise
+dans mon patriotisme et dans le votre. Je dis seulement, et je me
+borne a ceci, que cette question ainsi posee, que ce conflit, que
+cette susceptibilite, que tout cela est au-dessous de vous.
+(_Oui! oui!--Adhesion_.) Les grandes assemblees comme celle-ci ne
+compromettent pas la paix du pays par susceptibilite, elles se meuvent
+et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assemblees,
+messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec
+dignite et liberte; elles n'obeissent jamais, soit au jour de leur
+avenement, soit au jour de leur retraite, qu'a une seule impulsion,
+l'utilite publique. C'est la le sentiment que j'invoque et que je
+voudrais eveiller dans vos ames.
+
+J'ecarte donc comme renverses par la discussion les trois arguments
+puises, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la necessite
+de voter les lois organiques, et le troisieme dans la susceptibilite
+de l'assemblee en face du ministere.
+
+J'arrive a une derniere objection qui, selon moi, est encore entiere,
+et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre.
+Cette objection, la voici:
+
+Pour dissoudre l'assemblee, nous invoquons la necessite politique.
+Pour la maintenir, on nous oppose la necessite politique. On nous
+dit: Il faut que l'assemblee constituante reste a son poste; il faut
+qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la
+democratie organisee par elle, qu'elle ne livre pas la constitution a
+ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu.
+
+Et la-dessus, messieurs, on evoque je ne sais quel fantome d'une
+assemblee menacante pour la paix publique; on suppose que la prochaine
+assemblee legislative (car c'est la le point reel de la question, j'y
+insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine
+assemblee legislative apportera avec elle les bouleversements et les
+calamites, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver.
+
+C'est la toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous
+n'aviez pas cette crainte et cette anxiete, vous mes collegues de la
+majorite, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas
+cette crainte et cette anxiete, si vous etiez tranquilles sur le
+sort de la future assemblee, a coup sur votre patriotisme vous
+conseillerait de lui ceder la place.
+
+C'est donc la, a mon sens, le point veritable de la question. Eh bien,
+messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je
+suis monte a cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera,
+savez-vous ce que fera la prochaine assemblee legislative? Et l'on
+conclut, des inquietudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir
+l'assemblee constituante.
+
+Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent
+ces arguments comminatoires; je le ferai en tres peu de paroles, et
+par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et
+qui, a mon sens, eclaire singulierement tout ce cote de la question.
+(_Ecoutez! Ecoutez!--Profond silence_.)
+
+Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du
+gouvernement provisoire semblait croire a la necessite de se
+perpetuer. Des publications officielles, placardees au coin des rues,
+affirmaient que l'education politique de la France n'etait pas faite,
+qu'il etait dangereux de livrer au pays, dans l'etat des choses,
+l'exercice de sa souverainete, et qu'il etait indispensable que le
+pouvoir qui etait alors debout prolongeat sa duree. En meme temps, un
+parti, qui se disait le plus avance, une opinion qui se proclamait
+exclusivement republicaine, qui declarait avoir fait la republique, et
+qui semblait penser que la republique lui appartenait, cette opinion
+jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des
+elections, et denoncait aux patriotes, aux republicains, aux bons
+citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense
+danger qui approchait, messieurs,--c'etait vous. (_Tres bien! tres
+bien!_) C'etait l'assemblee nationale a laquelle je parle en ce
+moment. (_Nouvelle approbation_.)
+
+Ces elections fatales, qu'il fallait ajourner a tout prix pour le
+salut public, et qu'on a ajournees, ce sont les elections dont vous
+etes sortis. (_Profonde sensation_.)
+
+Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemblee
+constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemblee legislative.
+
+Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos
+consciences, et vous demander a vous-memes ce que vous avez ete, et
+ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de detailler tous vos
+actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eut
+ete perdue, c'est que la civilisation a ete sauvee par vous. Or sauver
+la civilisation, c'est sauver la vie a un peuple. Voila ce que vous
+avez fait, voila comment vous avez repondu aux propheties sinistres
+qui voulaient retarder votre avenement. (_Vive et universelle
+approbation_.)
+
+Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit
+aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de
+l'assemblee future un peril; aujourd'hui, comme alors, on se defie de
+la France, on se defie du peuple, on se defie du souverain. D'apres ce
+que valaient les craintes du passe, jugez ce que valent les craintes
+du present. (_Mouvement_.)
+
+On peut l'affirmer hautement, l'assemblee legislative repondra aux
+previsions mauvaises comme vous y avez repondu vous-memes, par son
+devouement au bien public.
+
+Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement
+que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas
+rappeler, car j'apporte a cette discussion une moderation profonde
+(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes
+les memoires, il n'y a pas seulement la refutation d'un argument, il
+y a une evidence, il y a un enseignement. Cette evidence, cet
+enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il
+s'agit de consulter le pays, on hesite, on recule, on cherche des
+faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel.
+
+UN MEMBRE.--Mais on a avance l'epoque de l'election du president.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle a la
+conscience de l'assemblee.
+
+Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hesitations? Je le dirai.
+(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne
+m'etonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.)
+
+Ceux qui sont a cette tribune y sont pour entendre des murmures, de
+meme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des verites.
+Nous avons ecoute vos verites, ecoutez les notres. (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hesitations, et je
+le dirai hautement, car la liberte de la tribune n'est rien sans la
+franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous
+ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrete du
+suffrage universel.
+
+Et, je vous le dis, a vous qui avez fonde le gouvernement republicain
+sur le suffrage universel, a vous qui avez ete longtemps le pouvoir
+tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique
+qu'un gouvernement qui tient en defiance son principe. (_Profonde
+sensation_.)
+
+Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet etat de choses.
+Le pays veut etre consulte. Montrez de la confiance au pays, le pays
+vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que
+je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force
+vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquiete ...
+(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et genereux peuple de
+Paris, qu'on entraine de nouveau aux agitations politiques....
+
+UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite!
+
+M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et genereux peuple de Paris, qui
+a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas
+prolonger une situation qui est l'agonie du credit, du commerce, de
+l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer
+vous-memes, en vous retirant, la phase revolutionnaire, et d'ouvrir la
+periode legale. Je vous conjure de convoquer avec empressement,
+avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du
+gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionnes vous ont
+faite avant votre arrivee, ne la faites pas, vous legislateurs,
+a l'assemblee legislative! Ne soupconnez pas, vous qui avez ete
+soupconnes; n'ajournez pas, vous qui avez ete ajournes! (_Mouvement_.)
+La majorite comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin
+venu ou la souverainete de cette assemblee doit rentrer et s'evanouir
+dans la souverainete de la nation.
+
+S'il en etait autrement, messieurs, s'il etait possible, ce que dans
+mon respect pour l'assemblee je suis loin de conjecturer, s'il etait
+possible que cette assemblee se decidat a prolonger indefiniment son
+mandat ... (_rumeurs et denegations_); s'il etait possible, dis-je,
+que l'assemblee prolongeat--vous ne voulez pas indefiniment,
+soit!--prolongeat un mandat desormais discute; s'il etait possible
+qu'elle ne fixat pas de date et de terme a ses travaux; s'il etait
+possible qu'elle se maintint dans la situation ou elle est aujourd'hui
+vis-a-vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de
+la France, qui anime et vivifie cette assemblee, se retirerait d'elle.
+(_Reclamations_.) Cette assemblee ne sentirait plus battre dans son
+sein le coeur de la nation. Il pourrait lui etre encore donne de
+durer, mais non de vivre. La vie politique ne se decrete pas.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+
+VIII
+
+LA LIBERTE DU THEATRE
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion du budget, apres
+un discours dans lequel le representant Jules Favre demanda pour les
+theatres l'abolition de toute censure.]
+
+
+3 avril 1849.
+
+Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs
+esprits, surgisse d'une maniere si inopinee. Pour ma part, je l'avoue
+franchement, je ne suis pas pret a la traiter et a l'approfondir comme
+elle devrait etre approfondie; mais je croirais manquer a un de mes
+plus serieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parait etre la
+verite et le principe.
+
+Je n'etonnerai personne dans cette enceinte en declarant que je suis
+partisan de la liberte du theatre.
+
+Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous
+par la? Qu'est-ce que c'est que la liberte du theatre?
+
+Messieurs, a proprement parler, le theatre n'est pas et ne peut jamais
+etre libre. Il n'echappe a une censure que pour retomber sous une
+autre, car c'est la le veritable noeud de la question, c'est sur ce
+point que j'appelle specialement l'attention de M. le ministre de
+l'interieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que
+je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la
+censure exercee au nom des idees eternelles d'honneur, de decence et
+d'honnetete, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours
+pour elle-meme, c'est la censure exercee par les moeurs publiques.
+(_Mouvements en sens divers. Agitation_.)
+
+L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop
+severes, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit,
+c'est la censure exercee par le pouvoir.
+
+Eh bien! quand vous detruisez la liberte du theatre, savez-vous ce
+que vous faites? Vous enlevez le theatre a la premiere de ces deux
+censures, pour le donner a la seconde.
+
+Croyez-vous y avoir gagne?
+
+Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austere,
+redoutee, obeie, vous avez la censure du pouvoir, la censure
+deconsideree et bravee. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave
+inconvenient.
+
+Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une reaction toute
+naturelle, l'opinion publique, qui serait si severe pour le theatre
+libre, devient tres indulgente pour le theatre censure. Le theatre
+censure lui fait l'effet d'un opprime. (_C'est vrai! c'est vrai!_)
+
+Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis a l'honneur
+de la generosite de ce pays, l'opinion publique finit toujours tot ou
+tard par prendre parti pour ce qui lui parait etre une liberte en
+souffrance.
+
+Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est
+pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le
+public du cote des licences theatrales; le public, mon Dieu! il a
+toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plait,
+l'epigramme l'amuse; le public se met en riant de moitie dans les
+licences du theatre.
+
+Voila ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au
+public sa juridiction naturelle sur le theatre, lui retire en meme
+temps le sentiment de son autorite et de sa responsabilite; du moment
+ou il cesse d'etre juge, il devient complice. (_Mouvement_.)
+
+Je vous invite, messieurs, a reflechir sur les inconvenients de
+la censure ainsi consideree. Il arrive que le public finit tres
+promptement par ne plus voir dans les exces du theatre que des malices
+presque innocentes, soit contre l'autorite, soit contre la censure
+elle-meme; il finit par adopter ce qu'il aurait reprouve, et par
+proteger ce qu'il aurait condamne. (_C'est vrai!_)
+
+J'ajoute ceci: la repression penale n'est plus possible, la societe
+est desarmee, son droit est epuise, elle ne peut plus rien contre les
+delits qui peuvent se commettre pour ainsi dire a travers la censure.
+Il n'y a plus, je le repete, de repression penale. Le propre de la
+censure, et ce n'est pas la son moindre inconvenient, c'est de briser
+la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censure, tout est
+dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien a faire ou le censeur a
+travaille. La loi ne passe pas ou la police a passe.
+
+Quant a moi, ce que je veux, pour le theatre comme pour la presse,
+c'est la liberte, c'est la legalite.
+
+Je resume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux
+legislateurs: par la liberte, vous placez les licences et les exces
+du theatre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez
+sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.)
+
+
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE 1849-1851
+
+
+I
+
+LA MISERE
+
+[Note: M. de Melun avait propose a l'assemblee legislative, au debut
+de ses travaux, de "nommer dans les bureaux une commission de trente
+membres, pour preparer et examiner les lois relatives a la prevoyance
+et a l'assistance publique". Le rapport sur cette proposition fut
+depose a la seance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9
+juillet suivant.
+
+Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la
+proposition, et demanda que la pensee en fut elargie et etendue.
+
+Ce debat fut caracterise par un incident utile a rappeler. Victor Hugo
+avait dit: "Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut
+detruire la misere." Son assertion souleva de nombreuses denegations
+sur les bancs du cote droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur:
+"C'est une erreur profonde!" s'ecria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint,
+aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il etait impossible
+de faire disparaitre la misere.
+
+La proposition de M. de Melun fut votee a l'unanimite. (Note de
+l'editeur.)]
+
+
+9 juillet 1849.
+
+Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun.
+Je commence par declarer qu'une proposition qui embrasserait l'article
+13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous
+laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais
+ici, il ne s'agit que de preparer une legislation qui organise la
+prevoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable
+rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends
+moi-meme, et c'est a ce titre que je viens l'appuyer.
+
+Qu'on veuille bien me permettre, a propos des questions politiques que
+souleve cette proposition, quelques mots d'eclaircissement.
+
+Messieurs, j'entends dire a tout instant, et j'ai entendu dire encore
+tout a l'heure autour de moi, au moment ou j'allais monter a cette
+tribune, qu'il n'y a pas deux manieres de retablir l'ordre. On disait
+que dans les temps d'anarchie il n'y a de remede souverain que la
+force, qu'en dehors de la force tout est vain et sterile, et que la
+proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions
+analogues doivent etre tenues a l'ecart, parce qu'elles ne sont,
+je repete le mot dont on se servait, que du socialisme deguise.
+(_Interruption a droite_.)
+
+Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins
+dangereuses dites en public, a cette tribune, que murmurees
+sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espere amener
+a la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprime les idees que je
+viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au
+grand jour. (_Murmures a droite_.)
+
+J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin.
+(_Interruption_.)
+
+VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parle se nomment eux-memes,
+c'est leur affaire. Qu'ils aient a la tribune le courage de leurs
+opinions de couloirs et de commissions. Quant a moi, ce n'est pas mon
+role de reveler des noms qui se cachent. Les idees se montrent, je
+combats les idees; quand les hommes se montreront, je combattrai les
+hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne
+dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les
+paroles publiques sont pour la foule, les paroles secretes sont pour
+le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secretes quand il
+s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles
+secretes, je les devoile; les influences cachees, je les demasque;
+c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui
+parlaient ainsi ajoutaient que "faire esperer au peuple un surcroit de
+bien-etre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible;
+qu'il n'y a rien a faire, en un mot, que ce qui a deja ete fait par
+tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que
+tout le reste est declamation et chimere, et que la repression
+suffit pour le present et la compression pour l'avenir". (_Violents
+murmures.--De nombreuses interpellations sont adressees a l'orateur
+par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous
+remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._)
+
+Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait eclater une
+telle unanimite de protestations.
+
+M. LE PRESIDENT DUPIN.--L'assemblee a en effet manifeste son
+sentiment. Le president n'a rien a ajouter. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la ma maniere de comprendre le
+retablissement de l'ordre.... (_Interruption a droite_.)
+
+UNE VOIX.--Ce n'est la maniere de personne.
+
+M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris a droite_.)
+
+M. DUFOURNEL, _a M. Parfait_.--Citez! dites qui a parle ainsi!
+
+M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo,
+je prends la liberte de declarer.... (_Interruption_.)
+
+VOIX NOMBREUSES.--A la tribune! a la tribune!
+
+M. DE MONTALEMBERT, _a la tribune_.--Je prends la liberte de declarer
+que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal
+fondee que la commission a ete unanime pour approuver la proposition
+de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est
+qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur meme de la proposition.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert repond a ce que je
+n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'eut pas ete unanime
+pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens,
+que j'avais entendu souvent, et notamment au moment ou j'allais monter
+a la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme
+pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais
+le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, fut-ce en
+depit d'elles-memes, afin de pouvoir les mettre a neant. Vous voyez
+que j'ai eu raison, car des le premier mot, la honte les prend et
+elles s'evanouissent. (_Bruyantes reclamations a droite. Plusieurs
+membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'orateur n'a nomme personne en particulier, mais
+ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et
+je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dementi
+universel de cette assemblee. Je vous engage a rentrer dans la
+question meme.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dementi de l'assemblee que
+lorsqu'il me sera donne par les actes et non par les paroles. Nous
+verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre
+chose que de la compression et de la repression; nous verrons si la
+pensee qu'on desavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on
+arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que
+l'unanimite meme que je viens de provoquer dans cette assemblee est
+une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._)
+
+Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors
+de cette enceinte, et desinteressons les membres de cette assemblee.
+Et maintenant, ceci pose, il me sera peut-etre permis de dire que,
+quant a moi, je ne crois pas que le systeme qui combine la repression
+avec la compression, et qui s'en tient la, soit l'unique maniere, soit
+la bonne maniere de retablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._)
+
+J'ai dit que je desinteresse completement les membres de
+l'assemblee.... (_Bruit_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'assemblee est desinteressee; c'est une
+objection que l'orateur se fait a lui-meme et qu'il va refuter.
+(_Rires.--Rumeurs_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--M. le president se trompe. Sur ce point encore j'en
+appelle a l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas la le
+moins du monde une objection que je me fais a moi-meme, il me suffit
+d'avoir provoque la manifestation unanime de l'assemblee, en esperant
+que l'assemblee s'en souviendra, et je passe a un autre ordre d'idees.
+
+J'entends dire egalement tous les jours.... (_Interruption_.)
+Ah! messieurs, sur ce cote de la question, je ne crains aucune
+interruption, car vous reconnaitrez vous-memes que c'est la
+aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes
+parts que la societe vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut
+profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai
+personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi la mon
+sentiment.
+
+Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblee;
+votre temps si precieux se perdait en de steriles et dangereuses
+luttes de paroles; toutes les questions, les plus serieuses, les plus
+fecondes, disparaissaient devant la bataille a chaque instant livree
+a la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le
+calme s'est fait, le terrorisme s'est evanoui, la victoire est
+complete. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais
+savez-vous comment?
+
+Il faut profiter du silence impose aux passions anarchiques pour
+donner la parole aux interets populaires. (_Sensation_.) Il faut
+profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour creer sur
+une vaste echelle la prevoyance sociale, pour substituer a l'aumone
+qui degrade (_denegations a droite_) l'assistance qui fortifie, pour
+fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des etablissements
+de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le
+travailleur, pour donner cordialement, en ameliorations de toutes
+sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux
+amis ne leur ont jamais promis! Voila comment il faut profiter de la
+victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolonge_.)
+
+Il faut profiter de la disparition de l'esprit de revolution pour
+faire reparaitre l'esprit de progres! Il faut profiter du calme pour
+retablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la
+paix veritable, la paix definitive, la paix faite dans les esprits et
+dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la defaite de la demagogie
+soit la victoire du peuple! (_Vive adhesion_.)
+
+Voila ce qu'il faut faire de la victoire, et voila comment il faut en
+profiter. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Et, messieurs, considerez le moment ou vous etes. Depuis dix-huit
+mois, on a vu le neant de bien des reves. Les chimeres qui etaient
+dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a eclairees; les
+fausses theories ont ete sommees de s'expliquer, les faux systemes ont
+ete mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions
+se sont evanouies dans les masses, et, en s'evanouissant, ont
+fait crouler les popularites sans base et les haines sans motif.
+L'eclaircissement vient peu a peu; le peuple, messieurs, a l'instinct
+du vrai comme il a l'instinct du juste, et, des qu'il s'apaise, le
+peuple est le bon sens meme; la lumiere penetre dans son esprit; en
+meme temps la fraternite pratique, la fraternite qu'on ne decrete pas,
+la fraternite qu'on n'ecrit pas sur les murs, la fraternite qui nait
+du fond des choses et de l'identite reelle des destinees humaines,
+commence a germer dans toutes les ames, dans l'ame du riche comme dans
+l'ame du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers
+les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin
+des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La societe veut se remettre
+en marche apres cette halte au bord d'un abime. Eh bien! messieurs,
+jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus
+clairement indique par la providence pour accomplir, apres tant de
+coleres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et
+qui peut, tout entiere, s'exprimer dans un seul mot: Reconciliation.
+(_Sensation prolongee_.)
+
+Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit a ce but.
+
+Voila, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui
+peut, du reste, etre modifiee en bien et perfectionnee.
+
+Donner a cette assemblee pour objet principal l'etude du sort des
+classes souffrantes, c'est-a-dire le grand et obscur probleme pose par
+Fevrier, environner cette etude de solennite, tirer de cette etude
+approfondie toutes les ameliorations pratiques et possibles;
+substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la
+prevoyance publique a toutes les commissions secondaires qui ne
+voient que le detail et auxquelles l'ensemble echappe; placer cette
+commission tres haut, de maniere a ce qu'on l'apercoive du pays
+entier (_mouvement_); reunir les lumieres eparses, les experiences
+disseminees, les efforts divergents, les devouements, les documents,
+les recherches partielles, les enquetes locales, toutes les bonnes
+volontes en travail, et leur creer ici un centre, un centre ou
+aboutiront toutes les idees et d'ou rayonneront toutes les solutions;
+faire sortir piece a piece, loi a loi, mais avec ensemble, avec
+maturite, des travaux de la legislature actuelle le code coordonne et
+complet, le grand code chretien de la prevoyance et de l'assistance
+publique; en un mot, etouffer les chimeres d'un certain socialisme
+sous les realites de l'evangile (_vive approbation_); voila,
+messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voila pourquoi
+je l'appuie energiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhesion a
+l'orateur._)
+
+Je viens de dire: les chimeres d'un certain socialisme, et je ne veux
+rien retirer de cette expression, qui n'est pas meme severe, qui n'est
+que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce a dire que,
+dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions
+inouies, d'instincts irreflechis, de formules incorrectes, qu'on
+designe sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de
+_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai?
+
+Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger.
+La societe pourrait dedaigner et attendre. Pour que l'imposture ou
+l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles penetrent dans les masses,
+pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur meme de la societe,
+il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la
+realite. La verite ajustee aux erreurs, voila le peril. En pareille
+matiere, la quantite de danger se mesure a la quantite de verite
+contenue dans les chimeres. (_Mouvement_.)
+
+Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le precisement pour trouver
+le remede, il y a au fond du socialisme une partie des realites
+douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_);
+il y a le malaise eternel propre a l'infirmite humaine; il y a
+l'aspiration a un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle a
+l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce
+monde ce qui ne peut etre trouve que dans l'autre. (_Vive et unanime
+adhesion._) Il y a des detresses tres vives, tres vraies, tres
+poignantes, tres guerissables. Il y a enfin, et ceci est tout a fait
+propre a notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnee a l'homme
+par nos revolutions, qui ont constate si hautement et place si haut la
+dignite humaine et la souverainete populaire; de sorte que l'homme du
+peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire
+de sa misere resultant du fait et de sa grandeur resultant du droit.
+(_Profonde sensation_.)
+
+C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout
+cela qui s'y mele aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait
+la force, c'est tout cela qu'il faut en oter.
+
+VOIX NOMBREUSES.--Comment?
+
+M. VICTOR HUGO.--En eclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce
+qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette operation faite, faite
+consciencieusement, loyalement, honnetement, ce que vous redoutez dans
+le socialisme disparait. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui
+retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage
+d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens
+divers_.)
+
+Trouvez bon, messieurs, que je complete ma pensee. Je vois a
+l'agitation de l'assemblee que je ne suis pas pleinement compris. La
+question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles
+qui peuvent etre traitees devant vous.
+
+Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la
+souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis
+de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut detruire la misere.
+(_Reclamations.--Violentes denegations a droite_.)
+
+Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir,
+limiter, circonscrire, je dis detruire. (_Nouveaux murmures a
+droite_.) La misere est une maladie du corps social comme la lepre
+etait une maladie du corps humain; la misere peut disparaitre comme la
+lepre a disparu. (_Oui! oui! a gauche_.) Detruire la misere! oui, cela
+est possible. Les legislateurs et les gouvernants doivent y songer
+sans cesse; car, en pareille matiere, tant que le possible n'est pas
+fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._)
+
+La misere, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous
+savoir ou elle en est, la misere? Voulez-vous savoir jusqu'ou elle
+peut aller, jusqu'ou elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas
+au moyen age, je dis en France, je dis a Paris, et au temps ou nous
+vivons? Voulez-vous des faits?
+
+Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._)
+
+Mon Dieu, je n'hesite pas a les citer, ces faits. Ils sont tristes,
+mais necessaires a reveler; et tenez, s'il faut dire toute ma pensee,
+je voudrais qu'il sortit de cette assemblee, et au besoin j'en ferai
+la proposition formelle, une grande et solennelle enquete sur la
+situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je
+voudrais que tous les faits eclatassent au grand jour. Comment veut-on
+guerir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Tres bien! tres
+bien!_)
+
+Voici donc ces faits.
+
+Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'emeute
+soulevait naguere si aisement, il y a des rues, des maisons, des
+cloaques, ou des familles, des familles entieres, vivent pele-mele,
+hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant
+pour couvertures, j'ai presque dit pour vetements, que des monceaux
+infects de chiffons en fermentation, ramasses dans la fange du coin
+des bornes, espece de fumier des villes, ou des creatures humaines
+s'enfouissent toutes vivantes pour echapper au froid de l'hiver.
+(_Mouvement_.)
+
+Voila un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon
+Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misere n'epargne pas plus
+les professions liberales que les professions manuelles, un malheureux
+homme est mort de faim, mort de faim a la lettre, et l'on a constate,
+apres sa mort, qu'il n'avait pas mange depuis six jours. (_Longue
+interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore?
+Le mois passe, pendant la recrudescence du cholera, on a trouve une
+mere et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans
+les debris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!
+(_Sensation_.)
+
+Eh bien, messieurs, je dis que ce sont la des choses qui ne doivent
+pas etre; je dis que la societe doit depenser toute sa force, toute
+sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonte, pour que de
+telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays
+civilise, engagent la conscience de la societe tout entiere; que je
+m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que
+de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce
+sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolongee_.)
+
+Voila pourquoi je suis penetre, voila pourquoi je voudrais penetrer
+tous ceux qui m'ecoutent de la haute importance de la proposition qui
+vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est decisif. Je
+voudrais que cette assemblee, majorite et minorite, n'importe, je ne
+connais pas, moi, de majorite et de minorite en de telles questions;
+je voudrais que cette assemblee n'eut qu'une seule ame pour marcher a
+ce grand but, a ce but magnifique, a ce but sublime, l'abolition de la
+misere! (_Bravo!--Applaudissements_.)
+
+Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement a votre generosite, je
+m'adresse a ce qu'il y a de plus serieux dans le sentiment politique
+d'une assemblee de legislateurs. Et, a ce sujet, un dernier mot, je
+terminerai par la.
+
+Messieurs, comme je vous le disais tout a l'heure, vous venez, avec
+le concours de la garde nationale, de l'armee et de toutes les forces
+vives du pays, vous venez de raffermir l'etat ebranle encore une fois.
+Vous n'avez recule devant aucun peril, vous n'avez hesite devant aucun
+devoir. Vous avez sauve la societe reguliere, le gouvernement legal,
+les institutions, la paix publique, la civilisation meme. Vous avez
+fait une chose considerable ... Eh bien! vous n'avez rien fait!
+(_Mouvement_.)
+
+Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre
+materiel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolide! (_Tres
+bien! tres bien!--Vive et unanime adhesion_.) Vous n'avez rien fait
+tant que le peuple souffre! (_Bravos a gauche_.) Vous n'avez rien fait
+tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui desespere!
+Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'age
+et qui travaillent peuvent etre sans pain! tant que ceux qui sont
+vieux, et qui ont travaille peuvent etre sans asile! tuant que l'usure
+devore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes
+(_mouvement prolonge_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles,
+des lois evangeliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres
+familles honnetes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de
+coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de
+revolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien
+fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de
+tenebres qui se continue souterrainement, l'homme mechant a pour
+collaborateur fatal l'homme malheureux!
+
+Vous le voyez, messieurs, je le repete en terminant, ce n'est pas
+seulement a votre generosite que je m'adresse, c'est a votre sagesse,
+et je vous conjure d'y reflechir. Messieurs, songez-y, c'est
+l'anarchie qui ouvre les abimes, mais c'est la misere qui les creuse.
+(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie,
+faites maintenant des lois contre la misere! (_Mouvement prolonge
+sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et recoit les
+felicitations de ses collegues._)
+
+
+II
+
+L'EXPEDITION DE ROME
+
+
+[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu
+pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours.
+Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un
+credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps
+expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration
+expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la
+peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle
+aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises
+sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un
+ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa
+pensee primitive l'expedition detournee de son but.
+
+Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a
+la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut
+donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _coute que
+coute_.--La ville fut prise, et le pape restaure.
+
+Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M.
+Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son
+desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population
+des Etats romains.
+
+Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur,
+et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du
+gouvernement clerical dans son domaine temporel.
+
+La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de
+l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une
+demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19
+octobre 1849.
+
+C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que
+Rome et la papaute etaient _la propriete indivise de la catholicite._
+
+Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie,
+dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de
+l'editeur.)]
+
+
+15 octobre 1849.
+
+M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite
+dans la question.
+
+Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait
+hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee
+constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition
+romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre
+laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine
+et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs,
+dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable
+rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous
+sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives.
+
+Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition
+de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de
+Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de
+perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles
+que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de
+perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie,
+maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a
+marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce
+qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer.
+Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle?
+Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.--M. le
+president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y
+sauvegarder la liberte et l'humanite. --M. le general de Lamoriciere
+ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins
+la liberte.--L'expedition romaine fut votee.
+
+L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota
+l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui
+montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine
+afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota
+l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait
+tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expedition
+romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne
+fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec
+restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemblee
+constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne
+fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part,
+l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur
+l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les
+hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans
+cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer,
+toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par
+d'inqualifiables indignites! (_Longs applaudissements a gauche.
+Violents murmures a droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_).
+
+Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez
+trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur
+l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri
+ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune
+de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_Ecoutez!
+ecoutez!_) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en
+ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les
+exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades,
+les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques,
+la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent
+le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre
+d'applaudissements_.)
+
+Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la
+civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne
+ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_),
+qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la
+civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de
+la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.)
+
+Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition
+de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli.
+L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se
+defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre
+discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il
+vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces
+consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays,
+j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention
+purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la
+pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition.
+(_Bravos_.)
+
+Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez
+tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis
+que je deplore, et j'arrive a la situation.
+
+La situation, la voici:
+
+Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure
+purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le
+gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du
+gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et
+tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement
+clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les
+actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des
+trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les
+detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les
+caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires
+ironiques a droite_.)
+
+Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale,
+acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du
+plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et
+alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi
+nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique,
+violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France
+la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles
+a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards
+irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre
+gouvernement. (_Sensation._)
+
+C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president
+de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a
+Rome en mission.
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Je demande la parole. (_On rit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de
+Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a
+cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil.
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma
+pensee! (_Nouveaux rires prolonges._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais
+donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.--Quant a la
+lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee,
+chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un
+acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre,
+je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre
+n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle
+donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout
+le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce
+qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute
+une politique. (_Nouveau mouvement_.)
+
+Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au
+saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications
+genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au
+pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre,
+de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple...
+(_sensation prolongee_) elle tracait au pape le programme serieux d'un
+gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je
+ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement liberal_. (_Rires
+d'approbation_.)
+
+Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce
+gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous
+protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit
+d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse.
+
+Cette reponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour
+post-scriptum.
+
+Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond
+silence_.)
+
+Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente
+autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une
+autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont
+cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la
+providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape.
+J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX,
+aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il
+est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte
+inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le
+courage de dire a cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma
+pensee. Je le ferai en deux mots.
+
+L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique
+qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote
+charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En
+fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de
+clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en
+masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom
+d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.)
+
+Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la
+lettre du president de la republique.
+
+Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux
+mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le
+monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape
+a ferme ses deux mains. (_Sensation prolongee_.)
+
+Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux
+faits, la lettre du president et le _Motu proprio_, c'est-a-dire la
+demande de la France et la reponse du saint-siege.
+
+C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse,
+quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir
+le _Motu proprio_, un intervalle immense les separe. L'une dit oui,
+l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir
+du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner
+tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le
+_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous desavouez la
+lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un cote, le president
+de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la
+grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et
+la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal
+Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez!
+
+Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de
+la France se separera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant a
+moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit
+l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi
+que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il
+est bon d'avoir present a l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu
+liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se
+montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs eclats
+de rire_.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes
+et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher
+un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous
+ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement
+actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration.
+(_Sensation_.)
+
+Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France
+supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a
+travers la gloire de notre armee. (_Vive emotion._) Dans tous les cas,
+je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive
+pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute
+responsabilite politique.
+
+J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec
+la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute
+dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la
+desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question,
+l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a
+cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la
+paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote,
+nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle
+s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du
+continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle....
+(_Explosion de murmures a droite.--Longue et violente interruption_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez....
+
+A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous
+la faute! (_Fremissement d'attention dans l'assemblee._) Comment!
+mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide
+les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas
+de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je
+ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent
+fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des
+juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception.
+(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune
+garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets,
+la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les
+causes laiques et les personnes laiques. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Je continue.
+
+La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission
+de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation
+loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et
+enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion
+inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police.
+Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas
+de compte au tresor, _mais a Dieu seul_. (_Longs eclats de rire._) Je
+continue. (_Parlez! parlez!_)
+
+Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure
+clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience.
+(_Profonde sensation._) On vient de retablir l'inquisition. Je sais
+bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est
+un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il
+ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.)
+Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses
+monstrueux? (_Oui! oui! oui!_)
+
+Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome
+avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il
+faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne
+son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise
+la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il
+faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie:
+_Secularisation_ et _nationalite!_
+
+Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du
+moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les
+hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de
+l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (_Explosion de bravos_.)
+Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire
+ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit
+clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit
+clerical peut la tuer. (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_.)
+
+Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais
+doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans
+quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee,
+qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du president,
+donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres
+ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit
+d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les
+imposer. (_Protestation a droite.--Voix diverses: Imposer vos idees!
+Ah! ah! essayez!_)
+
+Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous?
+Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le
+pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?
+
+Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet,
+l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau ...
+(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait serieuse
+et la difficulte considerable.
+
+Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee
+vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en
+presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent
+rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et
+j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre
+les idees. (_Sensation_.) Il y a deux chimeres egalement absurdes,
+c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau
+mouvement_.)
+
+Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres;
+mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde?
+
+Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui
+dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme
+s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de
+lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous
+l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille
+aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement
+pour le bien? (_C'est vrai!_)
+
+Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement
+doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce
+la le violenter? (_Non! non! a gauche.--Si! si! a droite_.)
+
+Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes
+contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en
+convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere.
+Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse,
+comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie?
+l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.)
+
+UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans
+Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (_Fremissement
+sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis a votre
+honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne
+l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte
+a droite_.)
+
+LA MEME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons
+pas!
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il
+refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements a
+gauche_.)
+
+Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous
+touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet
+francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du
+bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit
+au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un
+interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et
+cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible.
+(_Denegations a droite_.)
+
+Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la
+France une espece d'Algerie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec
+tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une
+conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous
+enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que
+nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin
+(_Bravo! a gauche.--Murmures a droite_), et ou nous serions forces de
+bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil,
+toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications
+europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura
+quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible.
+(_C'est vrai! c'est vrai! a gauche.--Denegations a droite_.)
+
+Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition?
+C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere
+nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution
+derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or
+comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et
+je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en
+la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.)
+
+Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce
+sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du
+president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi,
+terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression,
+et il a donne le _Motu proprio_. Or qu'est-il arrive? Le _Motu
+proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve
+l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation
+profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres
+ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte
+refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui
+arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere,
+et tout serait a recommencer. (_Oui! oui! a gauche.--Non! non! a
+droite_.)
+
+Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est
+faite et nous a faite.
+
+Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et
+d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui
+est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le
+saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un
+meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a
+vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a
+avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras!
+C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole
+pour y recevoir la consigne du parti pretre!
+
+Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation
+pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet
+abaissement pour notre politique. (_Sensation_.)
+
+Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions
+sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui
+vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous?
+
+Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome,
+irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut
+devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de
+prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la
+liberte du peuple romain. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans
+Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises
+municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie
+avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (_On rit.--Bravo_!)
+mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au
+dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par
+ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le
+peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et
+qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique.
+(_Sensation_.)
+
+Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans
+donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme
+de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du
+pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre
+temporel, que tout cela n'est pas possible!
+
+Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est
+pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui
+n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous
+disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au
+retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est
+que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et
+liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son
+drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang
+verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome,
+et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe!
+Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et
+l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette
+ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter
+la France par la main qui devait la benir! (_Longs applaudissements_.)
+
+Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des
+choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde,
+son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand
+ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est
+qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est
+qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats;
+c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation
+inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte!
+
+Voila ce qui n'est pas possible!
+
+(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la
+tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants,
+parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein.
+La seance est suspendue vingt minutes_.)
+
+
+III
+
+REPONSE A M. DE MONTALEMBERT
+
+20 octobre 1849.
+
+M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'etablit_.)--Messieurs, hier,
+dans un moment ou j'etais absent, l'honorable M. de Montalembert a
+dit que les applaudissements d'une partie de cette assemblee, des
+applaudissements sortis de coeurs emus par les souffrances d'un noble
+et malheureux peuple, que ces applaudissements etaient mon chatiment.
+Ce chatiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs
+applaudissements a gauche_.)
+
+Il est d'autres applaudissements que je laisse a qui veut les prendre.
+(_Mouvement a droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et
+des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo! a gauche_.)
+
+Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire
+avec un profond regret pour lui-meme, il fut un temps ou il employait
+mieux son beau talent. (_Denegations a droite._) Il defendait la
+Pologne comme je defends l'Italie. J'etais avec lui alors; il est
+contre moi aujourd'hui. Cela tient a une raison bien simple, c'est
+qu'il a passe du cote de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du
+cote de ceux qui sont opprimes. (_Applaudissements a gauche_.)
+
+
+IV
+
+LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT
+
+
+[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis
+Bonaparte que le ministere de l'instruction publique fut confie a M.
+de Falloux.
+
+L'assemblee legislative, ou le parti du passe arrivait en majorite,
+etait a peine reunie que M. de Falloux presentait un projet de loi
+sur l'enseignement. Ce projet, sous pretexte d'organiser la liberte
+d'enseigner, etablissait, en realite, le monopole de l'instruction
+publique en faveur du clerge. Il avait ete prepare par une commission
+extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait
+l'element catholique. Une commission de l'assemblee, inspiree du meme
+esprit, avait combine les innovations de la loi de telle facon que
+l'enseignement laique disparaissait devant l'enseignement catholique.
+
+La discussion sur le principe general de la loi s'ouvrit le 14 janvier
+1850.--Toute la premiere seance et la moitie de la seconde journee
+du debat furent occupees par un tres habile discours de M. Barthelemy
+Saint-Hilaire.
+
+Apres lui, M. Parisis, eveque de Langres, vint a la tribune donner son
+assentiment a la loi proposee, sous quelques reserves toutefois, et
+avec certaines restrictions.
+
+M. Victor Hugo, dans cette meme seance, repondit au representant du
+parti catholique.
+
+C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a ete prononce
+pour la premiere fois. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+
+15 janvier 1850.
+
+Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche a ce qu'il y
+a de plus serieux dans les destinees du pays, il faut aller tout de
+suite, et sans hesiter, au fond de la question.
+
+Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout a l'heure ce
+que je ne veux pas.
+
+Messieurs, a mon sens, le but, difficile a atteindre et lointain
+sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de
+l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_)
+
+Messieurs, toute question a son ideal. Pour moi, l'ideal de cette
+question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et
+obligatoire. Obligatoire au premier degre seulement, gratuite a
+tous les degres. (_Murmures a droite.--Applaudissements a gauche,_)
+L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant,
+(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacre encore que le
+droit du pere et qui se confond avec le droit de l'etat.
+
+Je reprends. Voici donc, selon moi, l'ideal de la question.
+L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de
+marquer. Un grandiose enseignement public, donne et regle par l'etat,
+partant de l'ecole de village et montant de degre en degre jusqu'au
+college de France, plus haut encore, jusqu'a l'institut de France.
+Les portes de la science toutes grandes ouvertes a toutes les
+intelligences. Partout ou il y a un champ, partout ou il y a un
+esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une ecole, pas une
+ville sans un college, pas un chef-lieu sans une faculte. Un
+vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste reseau d'ateliers
+intellectuels, lycees, gymnases, colleges, chaires, bibliotheques,
+melant leur rayonnement sur la surface du pays, eveillant partout les
+aptitudes et echauffant partout les vocations. En un mot, l'echelle de
+la connaissance humaine dressee fermement par la main de l'etat, posee
+dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et
+aboutissant a la lumiere. Aucune solution de continuite. Le coeur du
+peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs
+applaudissements_.)
+
+Voila comme je comprendrais l'education publique nationale. Messieurs,
+a cote de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les
+esprits de tout ordre, offerte par l'etat, donnant a tous, pour rien,
+les meilleurs maitres et les meilleures methodes, modele de science
+et de discipline, normale, francaise, chretienne, liberale, qui
+eleverait, sans nul doute, le genie national a sa plus haute somme
+d'intensite, je placerais sans hesiter la liberte d'enseignement,
+la liberte d'enseignement pour les instituteurs prives, la liberte
+d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberte
+d'enseignement pleine, entiere, absolue, soumise aux lois generales
+comme toutes les autres libertes, et je n'aurais pas besoin de lui
+donner le pouvoir inquiet de l'etat pour surveillant, parce que je lui
+donnerais l'enseignement gratuit de l'etat pour contre-poids. (_Bravo!
+a gauche.--Murmures a droite_.)
+
+Ceci, messieurs, je le repete, est l'ideal de la question. Ne vous en
+troublez pas, nous ne sommes pas pres d'y atteindre, car la solution
+du probleme contient une question financiere considerable, comme tous
+les problemes sociaux du temps present.
+
+Messieurs, cet ideal, il etait necessaire de l'indiquer, car il faut
+toujours dire ou l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue,
+mais l'heure n'est pas venue de le developper. Je menage les instants
+de l'assemblee, et j'aborde immediatement la question dans sa realite
+positive actuelle. Je la prends ou elle en est aujourd'hui au point
+relatif de maturite ou les evenements d'une part, et d'autre part la
+raison publique, l'ont amenee.
+
+A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle,
+je veux, je le declare, la liberte de l'enseignement, mais je veux la
+surveillance de l'etat, et comme je veux cette surveillance effective,
+je veux l'etat laique, purement laique, exclusivement laique.
+L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matiere d'enseignement,
+l'etat n'est pas et ne peut pas etre autre chose que laique.
+
+Je veux, dis-je, la liberte de l'enseignement sous la surveillance
+de l'etat, et je n'admets, pour personnifier l'etat dans cette
+surveillance si delicate et si difficile, qui exige le concours de
+toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute
+aux carrieres les plus graves, mais n'ayant aucun interet, soit de
+conscience, soit de politique, distinct de l'unite nationale. C'est
+vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil superieur de
+surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni eveques, ni
+delegues d'eveques. J'entends maintenir, quant a moi, et au besoin
+faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire separation
+de l'eglise et de l'etat qui etait l'utopie de nos peres, et cela dans
+l'interet de l'eglise comme dans l'interet de l'etat. (_Acclamation a
+gauche.--Protestation a droite_.)
+
+Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je
+ne veux pas:
+
+Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.
+
+Pourquoi?
+
+Messieurs, cette loi est une arme.
+
+Une arme n'est rien par elle-meme, elle n'existe que par la main qui
+la saisit.
+
+Or quelle est la main qui se saisira de cette loi?
+
+La est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clerical.
+(_C'est vrai!--Longue agitation_.)
+
+Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je
+repousse ce projet.
+
+Cela dit, j'entre dans la discussion.
+
+J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux
+opposants places a mon point de vue, la seule objection qui ait une
+apparence de gravite.
+
+On nous dit: Vous excluez le clerge du conseil de surveillance de
+l'etat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux?
+
+Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se meprendra, par ma faute, ni
+sur ce que je dis, ni sur ce que je pense.
+
+Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous
+bien? il est, selon moi, plus necessaire aujourd'hui que jamais. Plus
+l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux
+il doit voir Dieu. (_Mouvement_.)
+
+Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un
+malheur, c'est une certaine tendance a tout mettre dans cette vie.
+(_Sensation_.) En donnant a l'homme pour fin et pour but la vie
+terrestre et materielle, on aggrave toutes les miseres par la negation
+qui est au bout, on ajoute a l'accablement des malheureux le poids
+insupportable du neant, et de ce qui n'etait que la souffrance,
+c'est-a-dire la loi de Dieu, on fait le desespoir, c'est-a-dire la
+loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De la de profondes convulsions
+sociales. (_Oui! oui!_)
+
+Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette
+enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincerite,
+le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par
+tous les moyens possibles, ameliorer dans cette vie le sort materiel
+de ceux qui souffrent; mais la premiere des ameliorations, c'est de
+leur donner l'esperance. (_Bravos a droite._) Combien s'amoindrissent
+nos miseres finies quand il s'y mele une esperance infinie! (_Tres
+bien! tres bien!_)
+
+Notre devoir a tous, qui que nous soyons, les legislateurs comme les
+eveques, les pretres comme les ecrivains, c'est de repandre, c'est de
+depenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'energie
+sociale pour combattre et detruire la misere (_Bravo! a gauche_), et
+en meme temps de faire lever toutes les tetes vers le ciel (_Bravo! a
+droite_), de diriger toutes les ames, de tourner toutes les attentes
+vers une vie ulterieure ou justice sera faite et ou justice sera
+rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni
+inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Tres bien! a
+droite.--Mouvement_.) La loi du monde materiel, c'est l'equilibre; la
+loi du monde moral, c'est l'equite. Dieu se retrouve a la fin de
+tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le a tous, il n'y aurait aucune
+dignite a vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions
+mourir tout entiers. Ce qui allege le labeur, ce qui sanctifie le
+travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant,
+juste, a la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de
+la liberte, c'est d'avoir devant soi la perpetuelle vision d'un monde
+meilleur rayonnant a travers les tenebres de cette vie. (_Vive et
+unanime approbation_.)
+
+Quant a moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce
+moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorite,
+qu'il me soit permis de le dire ici et de le declarer, je le proclame
+du haut de cette tribune, j'y crois profondement, a ce monde meilleur;
+il est pour moi bien plus reel que cette miserable chimere que nous
+devorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes
+yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, apres
+bien des luttes, bien des etudes et bien des epreuves, il est la
+supreme certitude de ma raison, comme il est la supreme consolation de
+mon ame. (_Profonde sensation_.)
+
+Je veux donc, je veux sincerement, fermement, ardemment,
+l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de
+l'eglise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux
+sincere et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but
+le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire
+envahisse l'autre, je ne veux pas meler le pretre au professeur. Ou,
+si je consens a ce melange, moi legislateur, je le surveille, j'ouvre
+sur les seminaires et sur les congregations enseignantes l'oeil de
+l'etat, et, j'y insiste, de l'etat laique, jaloux uniquement de sa
+grandeur et de son unite.
+
+Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, ou la liberte complete
+de l'enseignement pourra etre proclamee, et en commencant je vous ai
+dit a quelles conditions, jusqu'a ce jour-la, je veux l'enseignement
+de l'eglise en dedans de l'eglise et non au dehors. Surtout je
+considere comme une derision de faire surveiller, au nom de l'etat,
+par le clerge l'enseignement du clerge. En un mot, je veux, je le
+repete, ce que voulaient nos peres, l'eglise chez elle et l'etat chez
+lui. (_Oui! oui!_)
+
+L'assemblee voit deja clairement pourquoi je repousse le projet de
+loi; mais j'acheve de m'expliquer.
+
+Messieurs, comme je vous l'indiquais tout a l'heure, ce projet est
+quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique,
+c'est une loi strategique. (_Chuchotements_.)
+
+Je m'adresse, non, certes, au venerable eveque de Langres, non a
+quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a,
+sinon redige, du moins inspire le projet de loi, a ce parti a la fois
+eteint et ardent, au parti clerical. Je ne sais pas s'il est dans le
+gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblee (_mouvement_);
+mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille
+fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clerical,
+et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me
+defie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me defie
+de ce que vous construisez. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'ame des
+enfants, le developpement des intelligences neuves qui s'ouvrent a la
+vie, l'esprit des generations nouvelles, c'est-a-dire l'avenir de la
+France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que
+vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.)
+
+Il ne me suffit pas que les generations nouvelles nous succedent,
+j'entends qu'elles nous continuent. Voila pourquoi je ne veux ni de
+votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a
+ete fait par nos peres soit defait par vous. Apres cette gloire, je ne
+veux pas de cette honte. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_)
+
+Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensee
+d'asservissement qui prend les allures de la liberte. C'est une
+confiscation intitulee donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements
+a gauche_.)
+
+C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaine, vous dites: Voici
+une liberte! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voila une
+amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.)
+
+Ah! je ne vous confonds pas avec l'eglise, pas plus que je ne confonds
+le gui avec le chene. Vous etes les parasites de l'eglise, vous etes
+la maladie de l'eglise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jesus.
+(_Vive approbation a gauche_.) Vous etes, non les croyants, mais les
+sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous etes les
+metteurs en scene de la saintete. Ne melez pas l'eglise a vos
+affaires, a vos combinaisons, a vos strategies, a vos doctrines, a vos
+ambitions. Ne l'appelez pas votre mere pour en faire votre servante.
+(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le pretexte de lui
+apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez
+le tort que vous lui faites. M. l'eveque de Langres vous l'a dit. (_On
+rit_.)
+
+Voyez comme elle deperit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si
+peu aimer que vous finiriez par la faire hair! En verite, je vous
+le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en
+repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette
+venerable eglise, cette venerable mere, dans sa solitude, dans son
+abnegation, dans son humilite. Tout cela compose sa grandeur! Sa
+solitude lui attirera la foule, son abnegation est sa puissance, son
+humilite est sa majeste. (_Vive adhesion_.)
+
+Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le veritable
+enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,
+celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charite au chevet
+du mourant. C'est le frere de la Merci rachetant l'esclave. C'est
+Vincent de Paul ramassant l'enfant trouve. C'est l'eveque de Marseille
+au milieu des pestiferes. C'est l'archeveque de Paris abordant avec
+un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix
+au-dessus de la guerre civile, et s'inquietant peu de recevoir la
+mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voila le veritable
+enseignement religieux, l'enseignement religieux reel, profond,
+efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et
+l'humanite, fait encore plus de chretiens que vous n'en defaites!
+(_Longs applaudissements a gauche_.)
+
+Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clerical. C'est
+un vieux parti qui a des etats de service. (_On rit._) C'est lui qui
+monte la garde a la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui
+a trouve pour la verite ces deux etais merveilleux, l'ignorance et
+l'erreur. C'est lui qui fait defense a la science et au genie d'aller
+au dela du missel et qui veut cloitrer la pensee dans le dogme. Tous
+les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgre
+lui. Son histoire est ecrite dans l'histoire du progres humain, mais
+elle est ecrite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppose a tout. (_On
+rit_.)
+
+C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que
+les etoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a applique Campanella
+vingt-sept fois a la question pour avoir affirme que le nombre des
+mondes etait infini et entrevu le secret de la creation. C'est lui qui
+a persecute Harvey pour avoir prouve que le sang circulait. De par
+Josue, il a enferme Galilee; de par saint Paul, il a emprisonne
+Christophe Colomb. (_Sensation._) Decouvrir la loi du ciel, c'etait
+une impiete; trouver un monde, c'etait une heresie. C'est lui qui a
+anathematise Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la
+morale, Moliere au nom de la morale et de la religion. Oh! oui,
+certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et
+qui etes le parti clerical, nous vous connaissons. Voila longtemps
+deja que la conscience humaine se revolte contre vous et vous demande:
+Qu'est-ce que vous me voulez? Voila longtemps deja que vous essayez de
+mettre un baillon a l'esprit humain. (_Acclamations a gauche_.)
+
+Et vous voulez etre les maitres de l'enseignement! Et il n'y a pas un
+poete, pas un ecrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous
+acceptiez! Et tout ce qui a ete ecrit, trouve, reve, deduit, illumine,
+imagine, invente par les genies, le tresor de la civilisation,
+l'heritage seculaire des generations, le patrimoine commun des
+intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanite etait la
+devant vos yeux, a votre discretion, ouvert comme la page d'un livre,
+vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout a l'autre une
+emanation superieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran
+est pour l'islamisme, ce que les vedas sont pour l'Inde, un livre
+qui contient toute la sagesse humaine eclairee par toute la sagesse
+divine, un livre que la veneration des peuples appelle le Livre, la
+Bible! Eh bien! votre censure a monte jusque-la! Chose inouie! des
+papes ont proscrit la Bible! Quel etonnement pour les esprits sages,
+quelle epouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pose
+sur le livre de Dieu! (_Vive adhesion a gauche._)
+
+Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres,
+entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de
+ne pas enseigner. (_Applaudissements a gauche.--Vives reclamations a
+droite_.)
+
+Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort
+bien.--Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce
+que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de
+l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre
+discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes
+nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait?
+(_Mouvement_.)
+
+Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui
+pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur
+filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu
+sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie
+et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie
+aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.)
+
+Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a
+le moins de natifs sachant lire! (_Reclamations a droite.--Cris
+violents_.)
+
+L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains
+sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la
+providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu,
+grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug
+de degradation et d'amoindrissement (_applaudissements a gauche_),
+l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des
+romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle
+tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait
+perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.)
+
+L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de
+rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (_Longue
+hilarite a gauche.--Reclamations a droite_.) L'inquisition, qui
+a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions
+d'hommes! (_Denegations a droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition,
+qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (_C'est
+vrai!_), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition,
+qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme
+generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en
+exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets, _ceux qui
+auraient denonce leur pere_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui,
+a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les
+manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index!
+(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous
+lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la
+Catholique! (_Rumeurs a droite_.)
+
+Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce
+cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande
+que la Catholique!" (_Cris a droite. Longue interruption.--Plusieurs
+membres interpellent violemment l'orateur_.)
+
+Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous
+l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine.
+L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez
+fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la
+France? (_Mouvement prolonge_.)
+
+Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un
+beau succes, (_Rires et bravos a gauche_.) Vous venez de baillonner le
+peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais.
+Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement,
+prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant.
+(_Agitation_.)
+
+A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la
+raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non!
+non!_)
+
+Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette
+enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois
+siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus
+eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la
+nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la
+France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh
+bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere
+directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de
+Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons
+conserver! (_Oui! oui!--Bravos a gauche._)
+
+Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque
+l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement
+secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce
+qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.)
+
+Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de
+coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour
+une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution
+de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de
+grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements
+a gauche_.)
+
+Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de
+la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (_Ecoutez!
+ecoutez!_), un conseil serieux. (_Rumeurs a droite_.)
+
+Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances
+l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait
+l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui
+n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il
+appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la
+lethargie. (_Nouveaux rires_.)
+
+Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France.
+C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement
+entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine,
+la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres
+dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les
+esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux!
+(_Acclamations a gauche.--Denegations furieuses a droite_.)
+
+C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas
+d'etre naif. (_Hilarite._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il
+voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui
+monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot,
+et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine,
+pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances
+materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un
+gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle pitie!
+
+Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est
+contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette
+grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne
+reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote
+redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites
+terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste,
+l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal....
+(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite
+se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui
+ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en
+se tournant vers la droite:_)
+
+Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de
+l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune.
+(_On rit. Le bruit s'apaise_.)
+
+Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine,
+malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces
+doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire....
+(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le
+parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au
+moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit
+de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne
+m'empecherez pas de le faire. (_Tres bien!_) Je continue.
+
+Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que
+le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des
+revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans
+Robespierre. (_Sensation_.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule
+parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi,
+redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et
+l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en
+est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs a droite_.)
+
+Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix.
+Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme!
+(_Ecoutez! ecoutez!_) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais
+suspect, par hasard?
+
+CRIS A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?
+
+CRIS A DROITE.--Oui! oui!
+
+(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle
+l'orateur impassible a la tribune_.)
+
+Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se
+retablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez,
+je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah!
+je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an
+dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui
+la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger
+revient de ce cote-la. (_Mouvement_.)
+
+Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais
+mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang
+dans les barricades de juin? (_Bravos a gauche. Nouveaux cris a
+droite. Le tumulte recommence_.)
+
+Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend
+resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi.
+Entre nous le pays jugera. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le
+bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles,
+dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu
+les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai
+le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_)
+
+Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce
+qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est
+le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale,
+paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans
+les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence
+nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhesion a
+gauche_.)
+
+Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la
+compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la
+puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (_Bravo!
+a gauche_.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous
+gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez
+arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer
+le flambeau divin, materialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais
+vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais
+vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (_Profonde
+sensation_.)
+
+Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes,
+des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez
+l'immobilite! (_Tres bien!_) C'est dans le siecle de l'esperance que
+vous proclamez le desespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez a
+terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee,
+l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez!
+n'allons pas plus loin; arretons-nous! (_Denegations a droite_.) Mais
+vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se
+transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous,
+au-dessous de vous! (_Mouvement_.)
+
+Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une
+profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements,
+je vous avertis la mort dans l'ame (_on rit a droite_), vous ne voulez
+pas du progres? vous aurez les revolutions! (_Profonde agitation._)
+Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu
+repond par la terre qui tremble!
+
+(_Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la
+tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent.
+L'assemblee se separe en proie a une vive emotion_.)
+
+
+V
+
+LA DEPORTATION
+
+
+[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait
+congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de
+l'execution de sa pensee.
+
+Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un
+projet de loi sur la deportation.
+
+Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation
+simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation
+compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle
+de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte.
+
+La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet,
+l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle
+autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes
+anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a
+l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la
+citadelle de Zaoudzi.
+
+C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifie _la
+guillotine seche._
+
+M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5
+avril 1850.
+
+Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription
+fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin
+demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et
+portat pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles
+extraites du discours:
+
+"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la
+justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite."
+
+Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription.
+(_Note de l'editeur._)]
+
+
+5 avril 1850.
+
+Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut
+comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut
+celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs
+confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement
+provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie
+en matiere politique. (_Tres bien!_) Ce jour-la, tous les coeurs
+genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir
+le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une
+revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses
+emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense
+ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi
+divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir
+toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la
+veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de
+dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri,
+le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence!
+c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes,
+pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la
+France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les
+evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs
+sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux
+memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions
+peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et
+qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime
+pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.)
+
+Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique
+partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine,
+n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les
+temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps
+calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous
+l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques
+paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les
+railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte
+que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On
+ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on
+dit dans un certain jargon (_Tres bien!_), et de ces hommes positifs,
+qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (_C'est vrai!_)
+
+Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens
+habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains;
+toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements
+nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent,
+et les idees grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.)
+
+C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees
+acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose,
+l'abolition de la peine de mort en matiere politique.
+
+Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe
+tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un
+principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a
+place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une
+magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de
+la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse,
+comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des
+progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de
+l'avenir.
+
+Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale
+en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la
+toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine
+de mort! (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la
+retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe,
+c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette
+journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand
+peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer
+de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la deportation_, le
+gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter
+un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja
+traduit et resume en une seule ligne, que voici: _La peine de mort
+est retablie en matiere politique._ (_Bravos a gauche.--Denegations a
+droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du
+code! voila tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_)
+
+Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de
+la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et
+disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une
+lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut
+simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien la ce
+qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et
+comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous
+fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller
+des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises,
+aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des
+europeens_, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare
+a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres
+difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les
+meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible,
+entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus.
+(_C'est vrai!_)
+
+Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et
+que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat
+donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir;
+au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee.
+(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles,
+quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et
+dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._)
+
+Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le
+prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en
+realite! (_C'est vrai! c'est cela._)
+
+Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas
+faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi
+executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa
+promulgation? Eh bien! pesez ceci:
+
+Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez
+l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a
+la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre
+rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond
+de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au
+pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la
+loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite
+tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi
+rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec
+l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les
+moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe
+et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent,
+les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil
+stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que
+la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement,
+et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en
+granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un
+souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches
+et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la
+formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en
+puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_)
+
+Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,
+remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves.
+J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne
+tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres
+avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir
+executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est
+l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite?
+nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le
+15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est
+pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours
+flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La
+revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme
+nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+Je m'en apercois. (_On rit_.)
+
+Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.
+
+Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et
+je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je
+condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion
+et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un
+grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce
+n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.)
+Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le
+droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que
+le suffrage universel resout et dissout les revolutions.
+(_Applaudissements_.)
+
+Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste.
+Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes
+naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix
+publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus
+difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au
+delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve.
+
+Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point
+pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous
+devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces
+complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les
+reprimer. Soit; je le veux comme vous.
+
+Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela?
+Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense
+pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment!
+
+Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle
+remet de terrible entre vos mains!
+
+Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne!
+un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit
+politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice
+politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.)
+
+Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les
+juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la
+justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais
+que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous
+les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire.
+
+Je poursuis.
+
+Voila un homme que le tribunal special a condamne.
+
+Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que
+vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je
+dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la
+deportation.
+
+Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les
+autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures
+a droite_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est
+criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses
+complices. (_Bravos a droite_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president
+Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la
+justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice.
+(_Longs applaudissements a gauche._)
+
+Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon
+les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa
+renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout,
+a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie;
+vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses
+affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait
+et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres,
+dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.
+(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses
+regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses
+remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la,
+libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui
+occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde
+par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de
+quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans
+echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par
+l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti!
+
+Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._)
+
+Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique
+detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous
+voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore
+faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison!
+multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous
+suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical,
+vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce
+malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,
+a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous
+qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce
+que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un
+cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._)
+
+Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit
+feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition,
+soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre
+mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible
+pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore,
+desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie,
+la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux!
+(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite!
+Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une
+expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une
+justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.)
+
+Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la
+religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de
+nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur
+vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos
+saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez
+dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs
+de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie
+funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils
+font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_)
+Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu
+apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour
+ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a
+gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper
+plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine!
+(_Sensation_.)
+
+Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces
+grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables
+dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils
+apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un
+danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en
+colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur
+de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des
+lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les
+societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons,
+aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une
+situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de
+beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de
+represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois
+genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,
+et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me
+lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la
+fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait
+la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._)
+
+Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous,
+messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres
+de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre
+citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite
+en appelant cela une citadelle. (_On rit_.)
+
+Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous
+aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui
+arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera?
+Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice
+politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans
+l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout
+ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la
+reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.)
+
+Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser
+d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que
+serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il
+y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier.
+Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous
+etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque
+necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde
+civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles
+Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison
+et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.)
+
+Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout
+redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite
+sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une
+ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les
+Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les
+tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui
+aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes
+qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon?
+
+Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel....
+(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.)
+
+Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion
+pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte
+prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux
+qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.
+(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos
+prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus
+se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent,
+l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement
+et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la
+tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera
+reduit a soupirer douloureusement:
+
+Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette
+epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou
+n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra
+le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et
+vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.)
+
+Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet
+effroyable bagne politique.
+
+Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si
+ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui
+traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme
+un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et
+qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.)
+
+Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que
+le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien
+renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez
+l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de
+mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils
+riront!_)
+
+Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort
+desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine
+de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes
+a gauche_.)
+
+Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce
+grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique,
+ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez
+pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la
+France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous
+le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la
+revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui
+etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait
+le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a
+droite_.)
+
+Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la
+conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le
+malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est
+vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces
+grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie
+de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes
+atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison
+d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous
+declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas
+le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ...
+comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la
+plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes!
+(_On rit_.)
+
+Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre
+conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs,
+l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour
+du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur
+nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans
+l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur
+toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la
+conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat!
+ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au
+milieu d'une interruption.
+
+Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais
+conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous
+les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les
+turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison
+d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi
+bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la
+Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle
+l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines
+de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau!
+(_Mouvement_.)
+
+Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la
+politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni
+de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos
+prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois
+qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de
+ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la
+conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat.
+(_Immense acclamation a gauche_.)
+
+Je ne suis qu'un poete, je le vois bien!
+
+Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que
+j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que
+cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le
+dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard
+de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait
+une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de
+bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete.
+(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec
+la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les
+hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du
+peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.)
+Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le
+peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte
+des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les
+vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est
+destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,
+l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je
+vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le
+savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.)
+
+Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous
+etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue
+rumeur a droite_.)
+
+Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas
+a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.)
+Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux
+mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute
+emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la
+victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti
+est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa
+tete. (_Sensation generale_.)
+
+Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a
+droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la
+bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents
+d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau
+mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque
+de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie
+fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes
+possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser
+tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous
+faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups,
+c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au
+moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est
+vous! (_Profonde sensation_.)
+
+Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne,
+ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de
+vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.)
+
+Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A
+droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir;
+mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se
+recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en
+arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt
+ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de
+deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M.
+Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a
+gauche_.)
+
+M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de
+l'interrompre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Volontiers.
+
+M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la
+monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas
+plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le
+passe. (_Tres bien! a droite_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere,
+s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou
+je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice
+injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la
+justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore
+frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je
+maintiens. (_Reclamations a droite_.)
+
+Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une
+pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!
+j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez
+maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se
+retablit.--Ecoutez!_)
+
+De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion
+depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?
+qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui
+rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire
+les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces,
+tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au
+deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._)
+
+Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814?
+L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau,
+redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?
+Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de
+proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._)
+
+Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue
+pour l'orgueil des autres!
+
+L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de
+nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir
+a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont
+bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter
+demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,
+composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans
+l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non
+avec la colere!
+
+Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une
+prison!
+
+Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.
+Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre
+humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans
+une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette
+loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._)
+
+Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere
+supplication.
+
+Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis
+qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous
+ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses,
+croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde
+douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des
+lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon
+emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des
+embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos
+adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons
+peut-etre nous-memes! (_Agitation._)
+
+Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous
+dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour
+de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui
+demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le
+peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!
+(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._)
+
+Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la
+societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent
+sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas
+le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._)
+
+La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser
+de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons
+fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le
+bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation
+et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font
+(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution
+du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui
+contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les
+plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._)
+
+Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise
+decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants
+devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir;
+nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de
+nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi!
+(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est
+suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient
+feliciter l'orateur au pied de la tribune._)
+
+
+VI
+
+LE SUFFRAGE UNIVERSEL
+
+[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui
+devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de
+complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de
+dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+20 mai 1850.
+
+Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle
+semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les
+occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de
+beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux
+magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour,
+ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en
+arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les
+plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et
+d'y installer la souverainete.
+
+Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait
+l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait
+de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui
+les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la
+clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._)
+
+Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par
+lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans
+les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage
+universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui
+introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif.
+Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande
+chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite
+universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre
+ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete
+commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux
+monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout
+dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes
+inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires
+ironiques a droite._)
+
+Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux
+cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le
+cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui
+pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des
+grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont
+les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba
+a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit
+electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe
+moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas
+de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre,
+administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui
+n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas
+electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait
+pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas
+electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond,
+efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher
+dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme
+vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre
+froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et
+de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de
+lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa
+part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de
+souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales
+l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre
+arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui
+retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de
+la violence, le droit! (_Bravos prolonges._)
+
+Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant
+pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_),
+institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa
+grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier
+dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le
+proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le
+delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si
+mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere,
+et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le
+vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le
+malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen!
+(_Acclamation a gauche._)
+
+Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en
+meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant
+un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant
+la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme
+l'apaise. (_Mouvement._)
+
+Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus
+admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes
+souverains. (_Sensation._)
+
+Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances,
+n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez?
+eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand
+oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a
+vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en
+quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.
+
+Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit:
+
+--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit.
+Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas
+a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes
+citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre.
+En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez;
+eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui,
+la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes
+d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du
+rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et
+ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._)
+
+Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage
+universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs,
+dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la
+cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse
+et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le
+sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de
+force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de
+souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une
+issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances
+revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y
+preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands
+peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_),
+oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale
+au point de vue de l'individu.
+
+Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous
+les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y
+a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil,
+ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant
+dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique
+du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand.
+(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou
+le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des
+fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le
+senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les
+representants, le president de la republique, et dit: La puissance,
+c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible
+citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout
+entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des
+affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur
+de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de
+la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._)
+Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de
+moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement!
+Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste
+du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain.
+(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._)
+
+Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence,
+c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est
+la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral.
+(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres
+paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage.
+(_Sensation._)
+
+Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les
+abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider
+et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de
+l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui
+comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y
+faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi
+fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter?
+(_Profond silence._)
+
+Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec
+l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on
+precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du
+droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent,
+je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit
+d'insurrection. (_Mouvement prolonge._)
+
+Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._)
+
+Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux
+choses, il fait une loi, et il cree une situation.
+
+Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee,
+terrible.
+
+Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme,
+viendra. Examinons d'abord la situation.
+
+Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il
+faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait
+atteint!
+
+Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le
+procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le
+mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent;
+les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit
+de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des
+classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement
+accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait
+senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce
+souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine.
+(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit
+presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la
+voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la
+droite._)
+
+Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et
+systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour
+but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui
+oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la
+liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste
+jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._)
+Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la
+majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes
+qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux
+parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a
+droite._)
+
+Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner
+ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que
+des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En
+presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,
+du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les
+pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait
+obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle
+encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_)
+
+Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en
+question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et
+c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui,
+maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est
+ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant
+reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va
+chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse,
+anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!
+pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de
+justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees
+de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau
+mouvement._)
+
+Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les
+aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez!
+
+Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en
+pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?
+pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce
+qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous
+avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous
+trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des
+hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est
+presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte
+depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux
+programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est
+cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre
+gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce
+qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.
+(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de
+son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette
+audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute
+apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est
+souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de
+vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas
+se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors
+vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la
+societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple!
+Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et
+comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean!
+(_Acclamation a gauche._)
+
+Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi,
+eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande
+question du suffrage universel.
+
+Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le
+suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous,
+ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous
+bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage
+universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans
+exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli,
+comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc
+des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_)
+
+Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le
+mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien!
+c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du
+pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien
+haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette
+discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans
+nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte!
+
+Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,
+cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale
+legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat,
+ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour
+a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde
+sensation._)
+
+Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour
+qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude
+souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai!
+c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage
+universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne
+en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans
+exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est
+commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot,
+qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la
+societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._)
+
+A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir
+colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus
+terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre
+renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est
+vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme
+Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._)
+Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service
+de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un
+pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible,
+c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre.
+(_Nouveaux applaudissements a gauche._)
+
+Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et
+s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la
+societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes
+d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!
+c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a
+un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a
+gauche._)
+
+Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere
+integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du
+pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous
+pas cela?
+
+Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes
+ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos
+intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne
+foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des
+organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a
+votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires!
+(_Longue et universelle sensation._)
+
+Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des
+revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez,
+et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de
+faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir
+(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres
+bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez
+dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la
+societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez
+tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en
+vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._)
+
+Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne
+sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve.
+(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._)
+
+L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela,
+voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles
+puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif
+spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera
+conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._)
+
+Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la
+France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le
+progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France
+est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des
+hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la
+liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et
+quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la
+souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il
+attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que
+le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux
+provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles
+soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il
+regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres
+petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle,
+defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs
+malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel!
+(_Acclamation prolongee a gauche._)
+
+Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation.
+Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la
+loi.
+
+Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres
+pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent.
+
+Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace
+qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi
+construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On
+rit._)
+
+Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous
+plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_)
+
+A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue
+sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans,
+et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place
+du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite
+de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le
+principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de
+l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code
+civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une
+simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens
+indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte
+d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du
+serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence
+melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et
+l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre
+le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_)
+
+Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de
+l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est
+pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui
+respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui
+va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec
+lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel,
+personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le
+souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme
+et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de
+pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe!
+(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._)
+
+Je continue.
+
+Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du
+monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre
+du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale
+des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines
+professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que
+l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres
+tous les ans.
+
+A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque
+j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes
+d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux!
+
+A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient
+les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors
+de la societe. (_Tres bien! a gauche._)
+
+A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle
+assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et
+l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_)
+Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A
+droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme
+le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente
+son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_),
+ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale
+publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres
+bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._)
+
+M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne!
+
+AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des
+plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,
+un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire
+tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions
+et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._)
+
+A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous
+les bancs._)
+
+M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui,
+vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice
+Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola!
+(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._)
+
+Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout
+un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances.
+Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois
+millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole,
+ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution,
+la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_)
+
+Contrairement au texte formel de l'article premier de cette
+constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la
+souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et
+elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six
+millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_),
+fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une
+supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble
+des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions
+romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte
+(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a
+ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des
+domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons
+en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du
+suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne
+plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est
+Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous
+les bancs._)
+
+Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec
+tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses,
+avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous
+si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat
+de cette loi? Neant. (_Sensation._)
+
+Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_)
+
+C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi
+est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale
+son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il
+ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens
+de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on
+le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus
+vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour
+l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain
+indigne. (_Vive approbation a gauche._)
+
+Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en
+quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat
+sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne
+retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les
+contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite
+fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays
+actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous
+lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas,
+c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui
+tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression
+decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond
+entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre
+l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que,
+pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui
+est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez
+le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout
+inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve,
+tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._)
+
+Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le
+passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux
+essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si
+vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort!
+(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps
+present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux
+sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a
+gauche.--Murmures a droite._)
+
+Je me resume et je finis.
+
+Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi
+est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est
+qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans
+le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de
+l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas
+vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une
+fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites.
+Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a
+qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,
+savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient
+furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche
+du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard
+terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle
+votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._)
+
+Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de
+tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de
+l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier
+vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible,
+incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est
+l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de
+la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent
+echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais
+desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila
+l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des
+esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous
+heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous
+fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne
+le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez
+plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple!
+(_Acclamations a gauche._)
+
+Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu
+d'une inexprimable agitation._)
+
+
+VII
+
+REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT
+
+23 mai 1850.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel.
+(_Mouvement._)
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole.
+
+M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._)
+
+--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous
+traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a
+faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs,
+M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit
+a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de
+Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre,
+dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange
+allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune.
+
+J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote
+les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general
+Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je
+dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement
+et simplement au fait.
+
+L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont
+repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus
+d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et
+que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme.
+
+Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers
+royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le
+plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme,
+quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite,
+et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de
+l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a
+gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_):
+
+Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette
+assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee
+1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai
+ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les
+tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee
+constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de
+l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._)
+
+Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou
+j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre
+tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous,
+du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces
+vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme,
+toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,
+qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en
+contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui!
+(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._)
+
+Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;
+imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en
+defie. (_Nouveau mouvement._)
+
+Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis
+et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette
+nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la
+conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a
+gauche._)
+
+M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a
+repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les
+causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire
+ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les
+causes que j'ai reniees.
+
+Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute,
+en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836?
+(_Sensation._)
+
+VOIX A DROITE.--Antithese!
+
+M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri
+le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M.
+Thiers._)
+
+M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes
+satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite
+hier, quand elle applaudissait.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez
+bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement.
+(_Les applaudissements de la gauche redoublent._)
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de
+la libre defense des accuses.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et
+que j'ai reniees.
+
+Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur
+le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis
+actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout
+couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom
+de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._)
+
+Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des
+derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24
+fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille
+hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais
+de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en
+effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je
+l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas
+conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche?
+(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de
+Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et,
+quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez
+flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas
+legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux
+que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le
+drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres
+bien! tres bien!_)
+
+M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons
+abandonne le 15 mai.
+
+M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot.
+
+L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime
+d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par
+une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires
+de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez!
+(_Rires a gauche._)
+
+Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus
+prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis
+parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement
+alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas
+necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes
+personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur
+de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me
+foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce
+temps-la.
+
+(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai
+n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le
+parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees,
+la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde
+sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi
+d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de
+deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de
+mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la
+democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je
+suis absent!
+
+(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est
+entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place,
+suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un
+moment suspendue._)
+
+
+VIII
+
+LA LIBERTE DE LA PRESSE
+
+
+[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de
+l'impot du timbre.
+
+Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine,
+M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui
+retablissait le timbre sur les feuilles periodiques.
+
+Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors
+entre le president de la republique et la majorite de la legislative.
+La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la
+loi proposee.
+
+Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait
+la grande question de la liberte de la presse.
+
+C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._
+(_Note de l'editeur._)]
+
+
+9 juillet 1850.
+
+Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute
+democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient
+recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais
+ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative.
+Ces verites, selon moi, les voici:
+
+La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la
+presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est
+la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles
+constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le
+principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La
+souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame
+du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit,
+c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le
+suffrage universel.
+
+Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une
+solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete
+du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse
+eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et
+cette unite, c'est la republique.
+
+Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent,
+parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le
+meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le
+suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans
+les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes,
+souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse,
+existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique
+existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont
+amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus
+dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou
+oligarchie, meme sous le mot republique.
+
+Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir
+ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres
+fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas.
+
+Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des
+revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de
+l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes
+(_applaudissements_) des revolutions, que nous proclamons des
+bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut,
+certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres!
+(_Acclamations_.)
+
+Je reviens, messieurs, a ce que je disais.
+
+Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois
+principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent
+d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement!
+La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se
+leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse
+accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la
+presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre
+la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete
+paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir
+et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est
+lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la
+parole.
+
+Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable
+(_mouvement_) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire
+la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la
+souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut
+mener a fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma
+part, de ne pas avertir l'assemblee.
+
+Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet
+renoncerait a cette loi.
+
+Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute
+livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la
+pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles,
+c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus
+et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet
+par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee
+dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la
+personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire?
+destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la
+personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement
+notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles,
+c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher
+orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (_Mouvement_.)
+
+Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif a gauche_.)
+
+Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De
+la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une
+muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal,
+soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument
+interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public.
+Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Tres bien!_)
+
+Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la
+pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui
+ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie.
+(_Nouveaux rires_.)
+
+Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets
+d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les
+constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles
+contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que
+cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la
+constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de
+la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe
+Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que
+cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte
+d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en
+affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement
+affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert,
+l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier
+de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la
+pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de
+mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte;
+que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse,
+apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance;
+ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en
+sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui
+donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle,
+et Gutenberg l'a faite legion. (_Applaudissements._) Que si cela est
+un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il
+n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la
+liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un
+temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le
+citoyen d'un pays vraiment libre,--a la seule condition de mettre a
+son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir
+une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient
+la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux
+autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de
+se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et
+non les geolieres de la liberte. (_Vive approbation a gauche._)
+
+Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de
+s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un
+pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous
+votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la
+logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient la des
+opinions et un langage d'anarchistes et de factieux.
+
+Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et
+s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets
+d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la
+pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la
+liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est
+a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre,
+mais l'imprimerie est esclave!
+
+Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes
+d'equite! Jugez-en. Voici un exemple:
+
+Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (_Mouvement
+d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche
+plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries
+visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule.
+Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en
+comble.
+
+Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme
+qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports
+d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne
+me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000
+francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an,
+l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre.
+Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le
+retrait de son brevet. (_Sensation_.)
+
+Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie.
+Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau
+mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et
+semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de
+Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au
+bout de quelques instants_.)
+
+Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se
+degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans
+la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout
+n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y
+avait-il quelque chose au dela?
+
+Oui, il y avait cette loi.
+
+Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de
+ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis
+qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la
+pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble
+que je vois frapper ma mere. (_Mouvement_.)
+
+Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement.
+
+Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle
+de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique,
+outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre,
+le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le
+cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel, a la
+fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des
+sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de
+toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence,
+ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la
+ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille
+incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle
+des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet
+aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.)
+Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit:
+Jugez-le! (_Tres bien_!)
+
+Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met
+cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.
+
+En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer
+la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites
+materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables
+deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si
+Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si
+Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas
+une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs,
+ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la
+litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces
+beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne
+les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre
+immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de
+justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames,
+comme une semence de vie et de liberte! (_Mouvement prolonge._)
+
+Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons.
+
+Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par le
+_Journal des Debats_ lui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10
+millions pour une seule contravention (_violentes denegations au banc
+de la commission et au banc des ministres_); je vous repete que ce
+sont les calculs memes du _Journal des Debats_, que vous pouvez les
+retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les
+voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient a la main._) Cela
+n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes
+extravagantes (_nouvelles denegations au banc de la commission:--Vous
+calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute edition publiee
+par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit,
+de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il
+tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise
+qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met
+sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre
+papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais
+il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur
+pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (_Sensation profonde._)
+
+Je continue.
+
+Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les
+pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il
+se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.)
+
+Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la
+production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui
+lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant
+que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le
+miroir ou Basile s'est reconnu. (_Bravos a gauche_.)
+
+Je poursuis.
+
+Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a
+Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs
+et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et
+calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_)
+
+Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de
+lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des
+petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences.
+(_Bravo! a gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant
+mieux!_)
+
+En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette
+miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais
+l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrave, mais
+le pere Loriquet sera libre.
+
+Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce
+projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur
+la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du
+poete, sur le genie de la France. (_Bravo! bravo!_)
+
+Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le
+journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature
+suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts
+de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries
+nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon
+belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux
+intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux
+pauvres (_mouvement_), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du
+peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la
+lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les
+chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des
+amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce
+projet! (_Longue acclamation._)
+
+Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser,
+je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui.
+(_Mouvement.--Protestations a droite._)
+
+Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte
+de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des
+Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est
+tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain
+de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession
+de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance
+intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les
+expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont
+depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont
+de la clemence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je
+demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (_Rires et bravos a
+gauche.--Murmures a droite._)
+
+Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M.
+de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont
+signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par
+ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai! a gauche._) M. de
+Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en
+doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a
+M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si
+jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui
+deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche.
+(_Acclamation prolongee._)
+
+Je reprends.
+
+Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non!
+ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des
+consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays!
+C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de
+choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant
+d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi!
+(_Bravos._)
+
+Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est
+une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation
+qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir
+du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministere et
+de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de
+notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce
+qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie,
+de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de
+ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de
+quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui
+s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir!
+(_Applaudissements._)
+
+Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle
+est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en
+comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!
+
+Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,--et,
+le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront
+qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorite
+finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps
+un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee,
+destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra
+sortir le vrai gouvernement du pays.
+
+Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de
+telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_)
+
+Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la
+France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de
+questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai
+gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les
+conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore,
+experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et
+non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des
+systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les
+forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour
+l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui
+auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple
+qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation a gauche._)
+
+Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour,
+pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes
+ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de
+chomage, de circulation, de production et de consommation, de
+colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse
+et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande
+question du peuple, en un mot!
+
+Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui
+comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui
+qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de
+la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais
+celui qui va en arriere! (_Sensation._)
+
+Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en
+arriere!
+
+On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant,
+ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber.
+
+Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant
+vous, il est derriere vous.
+
+Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements a gauche._)
+
+L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain
+et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les
+redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter.
+En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il
+suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees:
+Voila le gouffre!
+
+Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete
+de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont
+averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait
+inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus
+sincere _desir de les sauver_. (_Clameurs et denegations a droite._)
+
+Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours
+du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit
+s'en souvenir.
+
+(_M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se
+retablit._)
+
+C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que
+j'echouerai? Helas! je le crains.
+
+Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je
+m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce
+banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes
+de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et
+bravos_), et nous savons tous que M. le president de la republique
+est un Numa qui a dix-sept Egeries (_explosion de rires_), [Note: La
+commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se
+composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le
+savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non!
+
+Je vais vous le dire.
+
+Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la
+majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est
+qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la
+situation.
+
+La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous
+ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire,
+et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la
+reaction. Voila pour la question electorale.
+
+Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de
+leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop
+irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois,
+vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi
+leur colere. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'etat! (_On
+rit._)
+
+Voila pour les journaux.
+
+Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront
+resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut
+sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de
+la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre
+commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout
+s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou
+tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion,
+ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine.
+
+Voila pour le droit de reunion.
+
+Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez
+blesses avec vos propres armes!
+
+Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes,
+ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles!
+(_Mouvement._)
+
+Vous direz: Le peril s'aggrave.
+
+Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien
+fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous
+avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut
+extirper le mal dans sa racine.
+
+Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes
+possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les
+logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la
+pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez
+toujours!--que ferez-vous?
+
+Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence
+quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce
+moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un
+avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (_Sensation._) Je
+ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des
+conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je
+m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens
+de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de
+laquelle il y a le precipice.
+
+Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente,
+mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons
+assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que
+la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des
+maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait
+par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent
+sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons
+plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde
+a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux
+revolutions. (_Vive et profonde adhesion._)
+
+Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps
+d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte
+a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage
+universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines
+applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a
+moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes
+les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique,
+s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce
+cote. (_L'orateur montre la gauche_.)
+
+Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on
+ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure
+ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les
+revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (_Oui! oui! a
+gauche.--Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee._)
+
+Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs
+de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise
+(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux
+hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire:
+
+Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait:
+Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas
+plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne
+confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons
+le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la
+croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de
+saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha
+avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les
+dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie
+(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de
+paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et
+partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche
+l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies
+aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce
+qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees
+parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce
+qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme,
+de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles,
+qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le
+benitier! (_Mouvement prolonge.--Une voix a droite: Envoyez l'orateur
+a Bicetre!_)
+
+Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans
+votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui
+s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette
+majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans
+la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la
+loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je
+parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir
+qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de
+la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de
+la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrache
+quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a
+deraciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_)
+
+Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres
+depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces
+personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne
+daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment
+que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs.
+(_Rires._)
+
+Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que
+j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre
+la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et
+je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel,
+par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la
+pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour
+la societe. (_Oui! oui!_) Quel coup pretend-on porter aux idees
+avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont
+incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer?
+Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont
+immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en
+souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce
+n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les
+dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les
+dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en
+deplaise a l'orateur clerical.... (_Violente interruption a
+droite.--M. de Montalembert s'agite._)
+
+A DROITE.--A l'ordre! c'est intolerable. (_Cris._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert
+n'est pas representant au meme titre que vous? (_Bruit._) Les
+personnalites sont defendues.
+
+UNE VOIX A GAUCHE.--M. le president s'est reveille.
+
+M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution.
+
+UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la republique!
+
+M. LE PRESIDENT.--La republique ne souffre pas et ne se plaint pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette
+qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel
+je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la
+retirer.
+
+M. LE PRESIDENT.--Elle m'a paru inconvenante.
+
+(_M. de Montalembert se leve pour repondre._)
+
+VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le
+discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres.
+
+VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+VOIX A GAUCHE.--Non! non!
+
+M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Consentez-vous a laisser parler
+M. de Montalembert?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'y consens.
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo y consent.
+
+M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune!
+
+M. LE PRESIDENT.--Il est en face de vous!
+
+M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le
+president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A
+travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de
+rien et ne me plains de rien. (_Approbation a droite.--Reclamations a
+gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il
+suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui
+personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire,
+c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque
+lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise....
+(_Rires bruyants a droite._)
+
+M. PISCATORY.--Il n'a pas provoque.
+
+M. LE PRESIDENT.--Il n'a pas provoque du tout.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je reponde?.... (_A
+gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures?
+Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors,
+ecoutez!
+
+VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas
+que vous disiez qu'on vous a provoque.
+
+A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu
+des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant
+a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
+sache.... (_Interruption a droite._)
+
+QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demande.
+
+M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
+sache.... (_Nouvelle interruptions._)
+
+M. LE PRESIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez
+donc rien a repondre!
+
+A GAUCHE.--Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne
+repondiez. Parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me
+laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus.
+
+Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais.
+(_Interruption a droite_.)
+
+Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous
+avez le devoir de m'ecouter.
+
+VOIX A DROITE.--Comment donc!
+
+M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques
+d'assentiment de tous les cotes_.)
+
+J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je
+m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien
+qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont
+passes.
+
+VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille.
+
+M. LE PRESIDENT, _a l'orateur_.--Vous n'etes plus du tout dans la
+discussion de la loi.
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le president trouble l'orateur.
+
+M. LE PRESIDENT.--Le president fait ce qu'il peut pour ramener
+l'orateur a la question. (_Vives denegations a gauche_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorite m'a invite a
+repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (_Parlez donc!_) Ce
+serait deja fait.
+
+Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie
+fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois
+expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle,
+mais contre son parti.
+
+Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque....
+
+A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoque....
+
+A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!
+
+M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la droite_.--Ca ne finira pas! Il est
+evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables
+de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant.
+
+PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non!
+
+M. VICTOR HUGO, _s'adressant a la droite_.--Exigez-vous, oui ou non,
+que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert?
+
+A DROITE.--Il n'a rien dit!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois
+que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert
+veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le
+faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune;
+mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une
+minute de plus ou de moins qui importe.
+
+Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que
+je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti.... (_Nouvelle
+interruption a droite._)--Vous tairez-vous?
+
+(_Le silence se retablit. L'orateur reprend:_)
+
+Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur
+son compte (_bruit a droite_); quant a ce parti qui, a l'insu meme de
+la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux
+yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit,
+l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant a ce
+parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui
+appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos
+theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la
+repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele
+la proscription sur nos tetes (_C'est cela! bravo!_), a ce parti
+d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres,
+d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non
+l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler
+complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a
+beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain;
+il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce
+qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours
+fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les
+temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a
+beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre
+diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos
+lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous
+occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le
+sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le
+contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un
+danger public sont passes! (_Oui! oui!_).
+
+Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes
+et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq
+de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue
+(_applaudissements_)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il
+emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens
+qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si
+bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en
+plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu
+des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne
+peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un
+phenomene, une curiosite (_rires_), un miracle, si c'est la le mot qui
+lui plait (_rire universel_), quelque chose d'etrange et de hideux
+comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien
+de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache
+cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne
+le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il
+fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._)
+
+Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur,
+c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les
+memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les
+tendances de la societe toutes les forces de la societe.
+
+Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci.
+
+Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la
+philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les
+nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct,
+les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui
+va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse
+sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele
+l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._)
+
+Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme
+siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le
+mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la
+suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons.
+
+Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah!
+ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le
+chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se
+sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de
+l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin
+de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus
+prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain,
+au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils
+viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles
+lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la
+pensee universelle! (_Profonde emotion._)
+
+Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des
+lois contre les idees. (_Bravo! a gauche.--Une voix a droite: Et ce
+discours coutera 25 francs a la France!_)
+
+Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle
+est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme
+il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir,
+dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,--car il y
+a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est
+lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne
+demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de
+l'ordre,--comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a
+quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire,
+permettez-moi un dernier mot.
+
+Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres
+tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de
+tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est
+imminent.
+
+On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se
+demande:
+
+Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal?
+quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?
+
+Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il
+dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui
+observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce
+n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit
+humain! (_Mouvement._)
+
+C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce
+qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine,
+discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit
+sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature
+par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute,
+combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et,
+passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en
+siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain
+qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de
+Constance (_Bravo!_); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle
+l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi;
+qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (_Longue
+sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe,
+a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de
+plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie,
+l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie.
+(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr,
+Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete
+tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie,
+schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand
+pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le
+juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les
+ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la
+tete de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._)
+
+Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre,
+mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que
+vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et,
+avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez.
+Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a
+detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera
+quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la
+France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure
+l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner.
+(_Rires et bravos_.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier
+journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier
+hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore
+a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des
+generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose
+qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous
+les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend
+toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme
+progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et
+inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain!
+(_Acclamations prolongees_.)
+
+(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et
+viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue._)
+
+
+IX
+
+REVISION DE LA CONSTITUTION
+
+
+[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision
+de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.
+
+Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de
+Bourges) sur la meme question.
+
+Les debats semblaient epuises par le discours du representant du
+Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la
+discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis;
+il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les
+precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la
+reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain
+par M. Baroche, fut close.
+
+La proposition de revision fut rejetee. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+17 juillet 1851.
+
+M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce
+debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja
+faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du
+31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant
+rayes,--resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car
+tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour
+vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer
+votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant
+supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses
+propositions qui investissent en ce moment la tribune:
+
+Que nous voulez-vous?
+
+Quelle est la question?
+
+Que demandez-vous?
+
+La revision de la constitution?
+
+Par qui?
+
+Par le souverain!
+
+Ou est-il?
+
+Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._)
+
+Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous
+voulez la faire defaire par le suffrage restreint!
+
+Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le
+faire renverser par une fraction privilegiee!
+
+Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la
+majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette
+fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer,
+vous voulez vous y confier de nouveau!
+
+Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est
+insense! (_Sensation._)
+
+Et puis, un mot.
+
+Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai
+n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien,
+ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui
+lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi
+contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,--quel
+peut etre le succes de vos propositions?
+
+Qu'en attendez-vous?
+
+Qu'en esperez-vous?
+
+Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de
+la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la
+minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie
+de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire,
+devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable
+devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article
+111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi!
+c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous
+dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux,
+qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a
+vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans
+aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous
+obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les
+orages du debat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire
+bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser
+les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et
+l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._)
+
+Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre,
+c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la
+majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut
+quereller, il veut discuter, il est le maitre!
+
+Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est
+la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait,
+puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la
+commettre. Soit, discutons.
+
+J'entre immediatement dans le debat. (_Rumeur a droite. Cris: La
+cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout
+l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il
+rentre. On rit a gauche. L'orateur continue._)
+
+Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les
+protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de
+l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de
+Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent
+suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux
+ans,--je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre
+dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote
+(_l'orateur designe la gauche_), votre attaque contre la republique
+francaise est une attaque contre la revolution francaise!
+
+Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien;
+depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous
+sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_)
+
+Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au
+monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est
+la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se
+manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique,
+c'est la revolution fondee. (_Vive approbation._).
+
+Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89
+de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (_Interruption
+a droite.--Bravos a gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos
+protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour
+une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que
+j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le
+change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans
+cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y
+aura pas de dupes! (_Rumeurs a droite._)
+
+Cela dit, j'aborde la question.
+
+Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi
+un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la
+democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois
+annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit:
+
+--La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il
+fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de
+definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a
+fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique
+elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en
+germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains
+travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le
+citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle
+ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (_A gauche: C'est
+cela!--Murmures a droite._)
+
+Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir
+executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple.
+(_Rumeurs a droite._)
+
+Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique,
+et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le
+peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter
+l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas
+discuter le juge!
+
+M. LE PRESIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette
+semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de
+la tolerance. (_Rires d'approbation a droite._)
+
+M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales!
+
+M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, ce que vous venez de dire
+n'est pas serieux. (_A gauche: Tres bien!_)
+
+Je reprends, et j'insiste.
+
+J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des
+lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le
+pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines
+dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du
+souverain.
+
+En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit
+emaner du peuple. (_Sensation._)
+
+Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les
+magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il
+est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur
+inamovible. (_Mouvement prolonge._)
+
+J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer
+la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en
+surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au
+suffrage universel des extensions et des applications nouvelles.
+Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee
+unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui
+le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette
+omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de
+certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance,
+une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage
+universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au
+peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien
+procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le
+parlement.
+
+J'aurais compris qu'on dit.... (_Interruption et rumeurs a droite._)
+
+Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que
+je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment,
+contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de
+l'assemblee (_la gauche_). (_Vives reclamations sur les bancs de la
+majorite.--Allons donc! Allons donc!--La cloture! La cloture!--Le
+silence se retablit. L'orateur reprend:_)
+
+J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et
+developper plus logiquement que ne le fait la constitution les
+quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle,
+c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure....
+
+M. GRESLAN.--C'est le droit au travail!
+
+M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organisee, et, dans
+l'ordre penal, la peine de mort abolie;
+
+Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire
+l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la
+parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_);
+
+Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est
+entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique
+et industriel de l'homme;
+
+Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel
+dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des
+legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus
+et temporaires.... (_Exclamations a droite._)
+
+A GAUCHE.--Ecoutez! ecoutez!
+
+PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administree par des
+magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi
+et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non,
+dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela
+apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein
+de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la
+majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant
+le peuple, juge souverain. (_Rumeurs a droite.--Longue et vive
+approbation a gauche._)
+
+Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent
+vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales
+que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et
+qu'on ajoutat:
+
+La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme
+du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la
+civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher
+aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser
+la constitution.
+
+Oui, cela, je l'aurais compris.
+
+Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations
+civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain,
+qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte
+le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et
+qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.... (_Denegations a
+droite._)
+
+Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions
+comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions
+qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la
+revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la
+revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation
+des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (_Vive
+approbation a gauche.--Rires a droite_); c'est, apres les siecles
+de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de
+l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain
+sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme!
+(_Acclamation._)
+
+Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France
+la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine
+possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa
+toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans
+la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et
+absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus
+parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de
+droit naturel comme la liberte pour l'homme. (_Murmures a
+droite.--Approbation a gauche._) Le peuple francais a taille dans
+un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent
+monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui
+s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat
+de rire a droite.)
+
+
+[Note: Ce mot, les _Etats-Unis d'Europe_, fit un effet d'etonnement.
+Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a
+la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une
+explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes
+sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et
+les nota. Les voici:
+
+_M. de Montalembert_.--Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo
+est fou.
+
+_M. Mole_.--Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle
+extravagance!
+
+_M. Quentin-Bauchard.--Ces poetes! (_Note de l'editeur._)]
+
+
+Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands
+philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations
+par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien
+universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue
+par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite
+par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (_Vives
+reclamations a droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements repetes a
+gauche. Longue et generale agitation._)
+
+M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blaspheme!
+
+M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs
+par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des
+choses comme celles-la!
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du
+moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la
+revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit,
+c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous
+allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution,
+nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains
+de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792,
+1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui
+fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle
+la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie,
+l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France,
+le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu!
+(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela,
+qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila
+ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Tres bien! tres bien!--Rires a
+droite._)
+
+Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter
+de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles?
+Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?
+
+Je vais vous le dire.
+
+Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.
+
+La monarchie!
+
+Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc,
+messieurs! nous vous avons ecoutes hier.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.
+
+Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez,
+dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question
+republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir,
+personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette
+question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique;
+elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu
+de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le
+moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons
+tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._)
+
+Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux
+yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait
+que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux
+monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en
+posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur
+profit la souverainete du peuple.
+
+Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la
+legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux
+privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire.
+
+Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.
+
+Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes,
+quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets
+a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour
+lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des
+francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et
+respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces
+exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien!
+tres bien!_)
+
+Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la
+monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois
+les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme
+royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la
+liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.
+
+Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que
+la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la
+monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._)
+
+Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un
+peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre
+chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._)
+
+Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce
+soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen
+age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle
+sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant
+dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un
+electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre
+pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations
+irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les
+montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais,
+dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque
+toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est
+vrai!_)
+
+Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite
+humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait
+n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement
+du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme
+quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale,
+et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique
+etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il
+ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous
+legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du
+droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que
+le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la,
+tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous
+sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un
+mot vide de sens.
+
+Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom
+du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe,
+c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est
+se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite
+politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est
+mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne
+vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas
+un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels,
+presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre
+la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les
+siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas
+le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete
+bien democratiquement conduites....
+
+A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles!
+
+M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort
+cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle
+qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie
+proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime,
+qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de
+prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de
+quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers
+banqueroute! (_Rires et applaudissements._)
+
+Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le
+grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est
+Boileau qui le dit, _le rentier_
+
+ A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.
+
+Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui
+flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers,
+messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a
+droite.--Et les assignats?_)
+
+Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est
+le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par
+l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante
+pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.
+
+UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes!
+
+_M. Victor Hugo s'arrete._
+
+A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe
+par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete
+offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.
+
+M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette
+du roi. (_Rumeurs a gauche._)
+
+M. BAC.--Meprisez ces injures!
+
+M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je
+le veux bien.
+
+M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la
+personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez
+pas!--A l'ordre! a l'ordre!_)
+
+M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse,
+depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus
+profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le
+garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un
+fait materiel.
+
+M. VICTOR HUGO.--Parlez!
+
+M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais
+touche de pension de la monarchie....".
+
+M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a
+droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._)
+
+PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas!
+
+M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos
+applaudissements sont indecents!
+
+M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous
+la trahissez.
+
+M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites!
+
+M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je
+prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien
+permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._)
+
+M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis.
+
+A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le
+president!
+
+M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._)
+Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions;
+je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche
+qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme
+gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font
+des efforts pour ramener le silence._)
+
+UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.
+
+M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_)
+Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les
+memes bancs a gauche._)
+
+Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy
+reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a
+gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous
+empeche de saisir._)
+
+Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs
+minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette
+justice.
+
+M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis
+de tout entendre.
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le
+president.
+
+M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un
+bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de
+l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M.
+le president._)
+
+Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a
+l'extreme gauche._)
+
+UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres....
+
+D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes.
+
+M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites.
+
+M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre
+injurieuses.
+
+M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (_Le
+silence se retablit._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne
+cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos
+d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) Ecoutez ce que j'ai a vous
+dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je
+vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._)
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.--Si!
+
+M. VICTOR HUGO, _a l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas
+loyal. (_Bravos a gauche.--Un profond silence s'etablit._)
+
+J'avais dix-neuf ans....
+
+UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'etais si jeune! (_Longs murmures a
+gauche.--Cris: C'est indecent!_)
+
+M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable
+d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de
+se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements a
+gauche.--Silence a droite.--Personne ne se nomme._)
+
+Il se tait. Je le constate.
+
+(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence consterne a
+droite._)
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un
+volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez,
+le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut
+spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je
+recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez
+dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait
+un signe d'assentiment.--Mouvement a droite._)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est tres bien, monsieur Victor Hugo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait,
+je fis une piece de theatre, _Marion de Lorme_; la censure interdit
+la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma
+piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le
+lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que,
+pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux
+mille francs a six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'ecrivis
+au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete
+mon independance d'ecrivain. (_Applaudissements prolonges a
+gauche.--Sensation meme a droite._)
+
+C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_)
+Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X.
+J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers!
+
+M. VICTOR HUGO, _a la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne
+riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui!
+oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._)
+
+A GAUCHE.--Allons donc! c'est indecent!
+
+PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _a M. Victor Hugo_.--Vous avez bien
+fait.
+
+M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accepte le tout.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois
+banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait
+empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies.
+Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.
+
+Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit?
+Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres
+Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme.... Est-ce
+assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue
+hilarite a gauche._)
+
+En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la
+banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe
+Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres
+qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois
+definissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait
+banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._)
+
+Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non,
+quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie,
+on le lui ait peut-etre un peu conseille. (_On rit encore a gauche, et
+meme a droite._)
+
+Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on
+peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de
+probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche:
+Non! non!_), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne?
+Pas davantage.
+
+Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis
+dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour
+faire rengainer bien des grands sabres.
+
+Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis
+monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a
+laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815?
+(_Mouvement._) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815!
+(_Vive approbation a gauche._)
+
+Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a
+des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui
+ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv
+ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les
+commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les
+conferences socialistes du Luxembourg!"--Le Luxembourg! ah! oui, le
+Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg;
+n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le
+spectre du marechal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements
+prolonges a gauche._)
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier.
+
+UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotine vingt-cinq generaux!
+
+M. DE RESSEGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._)
+
+M. LE PRESIDENT.--N'interrompez pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me
+reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (_Exclamations
+a droite.--Rires ironiques et approbatifs a gauche._)
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez....
+
+M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous
+n'avez pas la parole.
+
+M. DE RESSEGUIER, _s'adressant a l'orateur_.--Vous vous meprenez
+formellement....
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre
+formellement.
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez avec intention.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au
+proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements.
+
+M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce
+qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez
+pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et
+saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a
+la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force
+de vous l'avouer, c'est la votre. (_Rires a gauche.--Murmures a
+droite._)
+
+Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est
+une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France
+demeure, la France grandit, sachez cela! (_Tres bien!--Rires a
+droite._)
+
+Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers
+le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous
+l'ignorez!
+
+Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment
+que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce
+siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa
+philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble
+anarchique. (_Rires ironiques a droite.--Oui! oui!_) Vous voyez,
+vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble
+anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la
+nommez demagogie. (_Oui! oui! a droite._)
+
+Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais,
+et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce
+siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte.
+
+Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes
+morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._)
+
+Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les
+vivants. (_Rire general._)
+
+M. DE TINGUY, _a l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le
+vicomte?
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!
+
+M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte!
+
+M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en
+face_.--Quoi! vous voulez reparaitre! (_Nouvelle explosion d'hilarite
+et de bravos!_)
+
+Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui
+devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et
+le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent
+les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves
+saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en
+faut encore. (_Sensation._)
+
+Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes,
+nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales!
+
+Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont
+toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance
+comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages
+formidables de la destinee! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans
+ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de
+catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple
+a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des
+lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres
+et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le
+parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par
+des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par
+des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et
+maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie
+des ecrivains (_vifs applaudissements a gauche_); qui se continue par
+des violations de chartes ou trempent les majorites complices (_Tres
+bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par
+des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des
+conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que
+vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc
+rien? (_Interruption.--A l'ordre! a l'ordre!_) Mais frappez du pied ce
+pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez
+encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a
+votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la
+tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil!
+(_Applaudissements prolonges a gauche.--Murmures. Exclamations._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous
+menacez quelqu'un? Ecartez cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement.
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes
+les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une
+diatribe, ce n'est pas un discours.
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer
+l'histoire!
+
+UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au president_.--On met la constitution
+et la republique en question, et vous ne laissez pas parler!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts;
+ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolongee.--Rires
+approbatifs a droite._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les
+termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle
+de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres
+avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette
+enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera
+pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le
+bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que
+les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et
+finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire
+que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et
+finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si
+vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux
+pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez
+sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie
+dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans
+l'exil! (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_) il ne me sera pas
+permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive
+approbation et applaudissements a gauche._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'etait hier!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais
+on l'entendra cependant.... (_Reclamations a droite._) On l'entendra.
+
+Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle
+difficulte d'en convenir....
+
+UNE VOIX A DROITE.--Vous etes bien bon!
+
+M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient
+forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des
+interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire
+le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces
+hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se
+rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la
+perdrez.
+
+Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est,
+qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI....
+
+M. DE MONTEBELLO.--Encore!
+
+M. VICTOR HUGO.--... Apres l'ecroulement de Napoleon, apres l'exil
+de Charles X, apres la chute de Louis-Philippe, apres la revolution
+francaise, en un mot, c'est-a-dire apres le renouvellement complet,
+absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des
+situations, des influences et des faits, c'est la republique qui
+est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure.
+(_Applaudissements._)
+
+Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne
+s'accommodera de la democratie!
+
+A DROITE.--Il n'a pas dit cela!
+
+UNE VOIX A DROITE.--Il a dit de la republique.
+
+M. DE MONTEBELLO.--C'est autre chose.
+
+M. MATHIEU BOURDON.--C'est tout different.
+
+M. VICTOR HUGO.--Cela m'est egal! j'accepte votre version. M. Berryer
+nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la republique.
+
+Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de
+Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de
+la monarchie pure, les memes qui traitaient Louis XVIII de
+revolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (_hilarite_), les
+partisans de la monarchie pure s'epouvantaient de la monarchie
+representative, absolument comme les partisans de la monarchie
+representative s'epouvantent aujourd'hui de la republique.
+
+On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M.
+Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amerique! (_Tres bien! tres
+bien!_)
+
+On disait: La liberte de la presse, les discussions de la tribune, des
+orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du desordre;
+jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite!
+
+M. DE TINGUY.--Et defaite.
+
+M. VICTOR HUGO.--La France s'est faite au regime parlementaire, elle
+se fera de meme au regime democratique. C'est un pas en avant. Voila
+tout. (_Mouvement._)
+
+Apres la royaute representative, on s'habituera au surcroit de
+mouvement des moeurs democratiques, de meme qu'apres la royaute
+absolue on avait fini par s'habituer au surcroit d'excitation des
+moeurs liberales, et la prosperite publique se degagera a travers
+les agitations republicaines, comme elle se degageait a travers les
+agitations constitutionnelles; elle se degagera agrandie et affermie.
+Les aspirations populaires se regleront comme les passions bourgeoises
+se sont reglees. Une grande nation comme la France finit toujours par
+retrouver son equilibre. Sa masse est l'element de sa stabilite.
+
+Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune
+souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle
+autour d'une idee, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal
+patient, ces legions de votes gagnant des batailles la ou l'emeute en
+perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France a un jour
+donne, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la
+fermentation meme du progres (_Tres bien!_), fermentation utile,
+necessaire, saine, feconde, excellente! Vous prenez cela pour la
+fievre? C'est la vie. (_Longs applaudissements._)
+
+Voila ce que j'ai a repondre a M. Berryer.
+
+Vous le voyez, messieurs, ni l'utilite, ni la stabilite politique, ni
+la securite financiere, ni la prosperite publique, ni le droit, ni le
+fait, ne sont du cote de la monarchie dans ce debat.
+
+Maintenant, car il faut bien en venir la, quelle est la moralite de
+cette agression contre la constitution, qui masque une agression
+contre la republique?
+
+Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs
+vieillis, mais toujours preponderants, du parti monarchique actuel,
+a ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemblee
+constituante, a ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le
+declare, la portion jeune et genereuse de leur parti, qui ne les suit
+qu'a regret.
+
+Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les
+membres de cette assemblee, et s'il m'echappait quelque parole qui put
+froisser qui que ce soit parmi mes collegues, je la retire d'avance.
+Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des
+royalistes autrefois....
+
+M. CALLET.--Vous en savez quelque chose. (_Exclamations a
+gauche.--N'interrompez pas!_)
+
+M. CHARRAS, _a M. Victor Hugo_.--Descendez de la tribune.
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est evident! il n'y a plus de liberte de tribune!
+(_Reclamations a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Demandez a M. Michel (de Bourges) si la liberte de
+la tribune est supprimee.
+
+M. SOUBIES.--Elle doit exister pour tous et non pour un seul.
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur, l'assemblee est la meme; les orateurs
+changent. C'est a l'orateur a faire l'auditeur, on vous l'a dit
+avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit.
+
+M. LAMARQUE.--Il a dit le contraire.
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est ma variante.
+
+M. MICHEL (de Bourges), _de sa place_.--Monsieur le president,
+voulez-vous me permettre un mot? (_Signe d'assentiment de M. le
+president._)
+
+Vous avez change les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit
+ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septieme
+siecle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur
+faisait l'auditeur; il a dit que c'etait l'auditeur qui faisait
+l'orateur. (_A gauche: Tres bien! tres bien!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--En renversant les termes de la proposition, il y a
+une verite qui est la meme; c'est qu'il y a une reaction necessaire
+de l'orateur sur l'assemblee et de l'assemblee sur l'orateur. C'est
+Royer-Collard lui-meme qui, desesperant de faire ecouter certaines
+choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous ecoute.
+
+Je declare qu'il m'est impossible de procurer le meme silence a tous
+les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (_Hilarite bruyante
+sur les bancs de la majorite.--Rumeurs et interpellations diverses a
+gauche._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Est-ce que l'injure est permise?
+
+M. CHARRAS.--C'est une impertinence.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, a la citation de Royer-Collard que vient
+de me faire notre honorable president, je repondrai par une citation
+de Sheridan, qui disait:--Quand le president cesse de proteger
+l'orateur, c'est que la liberte de la tribune n'existe plus.
+--(_Applaudissements repetes a gauche._)
+
+M. ARNAUD (de l'Ariege).--Jamais on n'a vu une pareille partialite.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous
+disais,--et je rattache cela a l'agression dirigee aujourd'hui contre
+la republique, et je pretends tirer la moralite de cette agression--je
+vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-la,
+dont des hasards de famille ont pu meler des traditions a l'enfance de
+plusieurs d'entre nous, a la mienne en particulier, puisqu'on me le
+rappelle sans cesse; ces royalistes-la, nos peres les ont connus,
+nos peres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-la, quand ils
+confessaient leurs principes, c'etait le jour du danger, non le
+lendemain! (_A gauche.--Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'etaient pas des citoyens, soit; mais c'etaient
+des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensee, abominable,
+impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient
+pas! (_Vive approbation a gauche._)
+
+Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute
+fremissante, cette grande et magnifique et formidable revolution
+francaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui
+trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendee.
+
+M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tete.
+Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant
+le lion! (_Applaudissements a gauche.--M. de la Rochejaquelein fait un
+signe d'assentiment._)
+
+M. VICTOR HUGO, _a M. de la Rochejaquelein_.--Ceci s'adresse a vous et
+a votre nom; c'est un hommage que je rends aux votres.
+
+Ils ne venaient pas lui derober, a cette revolution, l'un apres
+l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses
+conquetes, ses armes! ils cherchaient a la tuer, non a la voler!
+(_Bravos a gauche._)
+
+Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en
+hommes sinceres qu'ils etaient; et ils ne venaient pas en plein midi,
+en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblee de la nation,
+balbutier: Vive le roi! apres avoir crie vingt-sept fois dans un
+seul jour: Vive la Republique! (_Acclamations a gauche.--Bravos
+prolonges._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesses
+de Fevrier.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je resume d'un mot tout ce que je viens de
+dire. La monarchie de principe, la legitimite, est morte en France.
+C'est un fait qui a ete et qui n'est plus.
+
+La legitimite restauree, ce serait la revolution a l'etat chronique,
+le mouvement social remplace par les commotions periodiques. La
+republique, au contraire, c'est le progres fait gouvernement.
+(_Approbation._)
+
+Finissons de ce cote.
+
+M. LEO DE LABORDE.--Je demande la parole. (_Mouvement prolonge._)
+
+M. MATHIEU BOURDON.--La legitimite se reveille.
+
+(_M. de Falloux se leve._)
+
+A GAUCHE.--Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas!
+
+(_M. de Falloux s'approche de la tribune.--Agitation bruyante._)
+
+A GAUCHE, _a l'orateur_.--Ne laissez pas parler! ne laissez pas
+parler!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne permets pas l'interruption.
+
+(_M. de Falloux monte au bureau aupres du president, et echange avec
+lui quelques paroles._)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Falloux oublie tellement les
+droits de l'orateur, que ce n'est plus a l'orateur qu'il demande la
+permission de l'interrompre, c'est au president.
+
+M. DE FALLOUX, _revenant au pied de la tribune_.--Je vous demande la
+permission de vous interrompre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne vous la donne pas.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Mais des publicistes d'une autre couleur, des
+journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement
+la pensee du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec
+privilege et a l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous
+crient:
+
+--Vous avez raison; la legitimite est impossible, la monarchie de
+droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie
+de gloire, l'empire, celle-la est non-seulement possible, mais
+necessaire.
+
+Voila le langage qu'on nous tient.
+
+Ceci est l'autre cote de la question monarchie. Examinons.
+
+Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la
+gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarite._) Je serais curieux de voir de
+la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements a
+gauche._)
+
+Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de
+moi. De quoi se compose-t-elle?
+
+M. LEPIC.--Demandez a votre pere!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant
+moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes
+prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage
+universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant
+a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue
+(_mouvement_), l'histoire dira peut-etre un complot ... (_vive
+sensation_) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la
+republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille
+fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu
+de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots
+improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de
+siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance,
+l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee,
+des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des
+casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on
+laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traquee, le
+jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere
+en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite!
+au dehors, le cadavre de la republique romaine! (_Bravos a gauche._)
+
+VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la republique.
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que
+la tribune est libre. Continuez. (_Tres bien! tres bien! a gauche._)
+
+M. CHARRAS.--Libre malgre vous.
+
+M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est-a-dire l'Autriche
+(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur
+Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites
+dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout
+le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a
+Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion;
+notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui
+est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la
+Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les
+proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila
+ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille
+de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive
+l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par
+hasard? (_Profonde agitation._)
+
+M. DE LADEVANSAYE.--C'est la republique qui nous a donne tout cela!
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on
+reproche tout cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux
+bien. (_Rires a gauche._)
+
+M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais
+pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour
+habitude d'arracher les masques.
+
+Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris
+payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye?
+
+Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient
+donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens
+en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M.
+Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait?
+
+Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation
+des pouvoirs?
+
+Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a
+vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une
+intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je
+la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela!
+
+Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve,
+un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._)
+
+Un empereur! Discutons un peu la pretention.
+
+Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo,
+et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la
+bataille de Satory! (_Rires._)
+
+A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!--Bravo!
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue.
+
+M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre
+contre l'anarchie.
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela,
+Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la
+face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne
+ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,--et pourtant il y a eu dans
+l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois
+Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il
+ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour
+reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre
+genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est
+dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont
+l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France
+et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes
+eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi!
+parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque
+fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber
+d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de
+choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser
+apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne,
+et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee
+des geants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! apres
+Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand,
+il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (_La gauche applaudit, la
+droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes.
+Tumulte inexprimable._)
+
+A GAUCHE.--Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la
+droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite.
+
+M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A
+gauche: Tres bien!_)
+
+M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la
+republique dans la personne du president de la republique.
+
+M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On deshonore
+la republique!
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la republique!_ et
+insultent le president.
+
+M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napoleon Bonaparte a eu six millions de
+suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (_Vive agitation au banc des
+ministres.--M. le president essaye en vain de se faire entendre au
+milieu du bruit._)
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot
+d'indignation n'eclate a de pareilles paroles!
+
+M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_ [Note: President du
+conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]--Discutez, mais
+n'insultez pas.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation
+de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit
+d'insulter! (_Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et
+couvrent la voix de M. le president._)
+
+M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.--Vous discutez des projets
+qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extreme
+gauche continuent._)
+
+UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.--Il fallait defendre la republique hier
+quand on l'attaquait!
+
+M. LE PRESIDENT.--L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements
+et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait
+precedee.
+
+Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester
+la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit,
+mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante,
+une candidature personnelle qui n'est pas en jeu.
+
+VOIX A L'EXTREME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu.
+
+M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis
+president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.
+
+M. CHARRAS.--On ne les a pas respectees envers vous.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui
+m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le
+droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en
+userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon
+temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il
+n'est pas un grand homme. (_Vives reclamations sur quelques bancs de
+la droite._)
+
+M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui.
+
+M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre,
+sachez-le bien!
+
+M. LE PRESIDENT.--Si vous continuez apres mon avertissement, je vous
+rappellerai a l'ordre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne
+m'empechera pas de completer mon explication. (_Vive agitation._)
+
+Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique,
+ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre
+fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme,
+c'est qu'il le quitte en honnete homme.
+
+A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!
+
+M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le
+calomniez pas, en attendant.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui
+laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas
+le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un
+seditieux.
+
+VOIX A GAUCHE.--Et un parjure!
+
+M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]--Ce sont la des calomnies,
+M. Victor Hugo le sait bien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorite, vous avez supprime la
+liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune?
+(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens
+demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir
+brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi,
+afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus
+libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau
+malheur!_) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur
+sans dignite. (_Profonde sensation._)
+
+Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue.
+
+Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit!
+
+Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on
+puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un
+aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (_Longs applaudissements._)
+
+M. LEON FAUCHER.--L'orateur insulte le president de la republique.
+(_Oui! oui! a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le president de la republique. (_Oui!
+oui! a droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de
+l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je reprends.
+
+Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes
+mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou
+cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est
+impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (_Agitation.
+L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser
+deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat
+de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on
+s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que
+dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a
+huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a
+ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait
+qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes,
+quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe
+republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il
+pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a
+aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens
+et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque
+rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui
+serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque
+fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte,
+humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se
+collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas
+enfin venir le canon russe!
+
+(_Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.--Toute la
+droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de
+l'orateur.--A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre._)
+
+(_Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec
+vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des
+apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de
+membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des
+finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.],
+le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les
+premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._)
+
+M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.]
+--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous
+protestons!
+
+M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a
+40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel a l'ordre.
+
+M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note:
+Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]--Faites une application
+personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo,
+parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.
+
+QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur a gages!
+
+M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse.
+
+M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le
+courage! (_Agitation tumultueuse._)
+
+VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous etes un infame calomniateur.--C'est une
+lachete et une insolence. (_A l'ordre! a l'ordre!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche
+d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande a m'expliquer. (_Murmures bruyants et
+prolonges._)
+
+M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le
+jouer sa piece!
+
+M. LEON FAUCHER, _ministre de l'interieur_.--L'orateur....
+(_Interruption a gauche._) L'orateur....
+
+A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole!
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a
+l'ordre.
+
+M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra
+insulter ici le president de la republique.... (_Bruyante interruption
+a gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la
+parole.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a
+faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre;
+il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la
+police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des
+interruptions precipitees. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai ete rappele
+a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de
+connaitre....
+
+UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la
+tribune et dit_:
+
+--C'est moi.
+
+M. VICTOR HUGO.--Qui, vous?
+
+L'INTERRUPTEUR.--Moi!
+
+M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous.
+
+L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise
+litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de
+la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la
+Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne
+sais pas le votre. Comment vous appelez-vous?
+
+L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson.
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esperais. (_Long eclat de rire
+sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._)
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il
+faudrait m'appliquer la censure.
+
+VOIX A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit,
+... (_denegations a droite_) pour avoir qualifie les auteurs des
+pamphlets cesaristes ... (_Reclamations a droite.--M. Victor Hugo se
+penche vers le stenographe du_ Moniteur _et lui demande communication
+immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de
+rassemblee._)
+
+VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la
+phrase au _Moniteur_.
+
+M. LE PRESIDENT.--L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui
+ont du etre recueillies par le stenographe du _Moniteur_. Le rappel a
+l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees,
+et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si
+vous les changez, l'assemblee sera juge.
+
+M. VICTOR HUGO.--Comme le stenographe du _Moniteur_ les a recueillies
+de ma bouche ... (_Interruptions diverses._)
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changees!--Vous avez parle au
+stenographe! (_Bruit confus._)
+
+M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien a
+craindre. Les paroles paraitront au _Moniteur_ comme elles sont
+sorties de la bouche de l'orateur.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ...
+(_rumeurs a droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez
+interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans
+laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que
+son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et
+pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous
+prononcons les mots _democratie, liberte, humanite, progres_, se
+couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre
+terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon
+russe....
+
+VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai ete rappele a l'ordre pour cela!
+
+M. DE TREVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A
+Romieu! au _Spectre rouge_!
+
+M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une
+phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite
+d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le
+president de la republique qui existe. (_Agitation prolongee.--Un
+grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec
+peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font
+reprendre les places et ramenent un peu de silence._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles.
+
+VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_.
+
+M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais
+il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que
+ce soit dans l'assemblee. (_Reclamations et rires bruyants a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le
+president de la republique.
+
+M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.].--S'il ne s'agit pas de nous,
+pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour _l'Evenement_?
+
+M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le president_. --Vous voyez bien
+que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la
+Republique qu'il s'agit maintenant!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous l'avez traine aussi bas que possible....
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la la question!
+
+M. LE PRESIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le
+president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure!
+(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont
+adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite
+et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a
+l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._)
+
+M. VICTOR HUGO, _apres avoir lu_.--On me transmet l'observation que
+voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici:
+
+"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit _vous_, et que
+vous n'avez pas parle indirectement."
+
+L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le
+_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parle indirectement,
+que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et
+je repete que je ne m'adresse a personne.
+
+Faisons cesser ce malentendu.
+
+VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre.
+
+M. LE PRESIDENT.--Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez
+mise.
+
+Messieurs, veuillez faire silence.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes
+paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe
+un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et
+je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president.
+(_Mouvement.--Tres bien! tres bien!_)
+
+Encore un instant, et je descends de la tribune.
+
+(_Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers
+la droite._)
+
+Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous
+voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a
+de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a
+Wagram.
+
+Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous
+le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui?
+Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette
+coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est
+que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite?
+Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la
+legitimite a fusille Murat! (_Vive impression._)
+
+Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de
+sang! (_Sensation._)
+
+Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la
+une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille
+dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et
+qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc
+essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa
+republique!
+
+Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait
+invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit
+en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la
+somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule
+des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique
+autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie
+du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme
+absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle
+est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont
+respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en
+respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est
+imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et
+de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de
+l'autre!
+
+Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez.
+Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la
+voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain
+degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature
+d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne
+sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui
+donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux
+autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux
+qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants.
+(_Explosion d'applaudissements.--Cris et murmures a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On
+rit._)
+
+M. BELIN.--Pour l'amour du diner.
+
+M. LE PRESIDENT.--Allons! de grace! de grace!
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les
+questions fausses et les questions vraies.
+
+L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes
+laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours
+negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de
+temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les
+souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant,
+l'education, la penalite, la production, la consommation, la
+circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage
+universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes
+et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la
+fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite
+europeenne,--voila les questions vraies.
+
+La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie
+sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de
+barricades, le choix entre les pretendants,--voila les fausses
+questions.
+
+Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies
+pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour
+les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique!
+Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et
+l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien
+ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis
+tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique;
+les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres
+oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le
+temps, c'est-a-dire la vie, se perd!
+
+Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation
+de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent,
+l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de
+pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion.
+Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de
+gouvernement!
+
+Et cela, dans quel moment?
+
+Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique
+est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une
+solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs,
+intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du
+peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment
+ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets
+semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment
+ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe
+et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852
+s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions
+redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les
+observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat,
+qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur
+l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites
+accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de
+la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (_Vive et
+universelle emotion. Quelques rires a droite._)
+
+Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion,
+si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses,
+n'est qu'un prelude.
+
+Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont
+reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai,
+armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel
+garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces
+legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant
+arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues,
+imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant
+ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain!
+Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux
+revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce
+grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on
+appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne
+sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est
+certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne
+perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera
+debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense
+acclamation.--Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au
+pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue
+pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des
+huissiers._)
+
+
+
+
+CONGRES DE LA PAIX
+
+A PARIS
+
+
+I
+
+DISCOURS D'OUVERTURE
+
+2l aout 1849.
+
+M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M.
+Victor Hugo se leve et dit:
+
+Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les
+plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous
+comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres
+des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes
+considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les
+lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les
+declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne
+veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien
+de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux
+principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants,
+les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque
+sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui
+impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a
+encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la
+fraternite des hommes.
+
+Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._)
+
+En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir
+place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les
+premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards
+plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand
+honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande
+chose que vous voulez faire.
+
+Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les
+nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi
+supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse
+est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee
+realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui,
+beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement
+des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds
+sans hesiter, je reponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer
+de le prouver tout a l'heure.
+
+Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable,
+je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater
+l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas
+etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la
+guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commence
+par la lutte, comme la creation par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'ou
+viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la
+paix; cela n'est pas moins evident.
+
+Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre
+affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi
+rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de
+nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle
+surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de
+l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi,
+humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme
+siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne
+ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les
+tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand,
+au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez
+brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._)
+
+Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la
+guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province
+a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la
+Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a
+la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un
+jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre
+les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus:--Les normands ont
+attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous
+aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre,
+des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la
+place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place
+des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des
+lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin
+que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira,
+quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez
+tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile
+souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout
+en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la
+justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton
+droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix!
+(_Applaudissements._) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee
+commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous
+embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme
+race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous
+serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la
+Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez
+plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation.
+
+Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes
+positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se
+fussent ecries:--Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme
+connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde
+chimere!--Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la
+realite. (_Mouvement._)
+
+Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime
+eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de
+Dieu! (_Nouveau mouvement._)
+
+Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent
+avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a
+l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la
+Russie, nous leur disons:
+
+Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi!
+Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi
+impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre
+Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait
+absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et
+Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous
+Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du
+continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse
+individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite
+superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument
+comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace,
+toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra
+ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches
+s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour
+viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes,
+par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un
+grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a
+l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee
+legislative est a la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra ou
+l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui
+un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (_Rires
+et bravos._) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes
+immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe
+(_applaudissements_), places en face l'un de l'autre, se tendant la
+main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce,
+leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe,
+colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du
+createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous,
+ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de
+Dieu! (_Longs applaudissements._)
+
+Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener,
+car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant
+d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine
+les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois
+l'ouvrage d'un siecle.
+
+Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens,
+americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a
+ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._)
+
+Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la
+meilleure maniere d'aider Dieu!
+
+Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il
+fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie
+humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de
+simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter
+par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de
+l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de
+guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples
+lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le
+rapprochement, c'est le commencement de la fraternite.
+
+Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande
+que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on
+traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait
+autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme
+les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques
+annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et
+etreindra le monde. (_Applaudissements._)
+
+Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste
+concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu;
+quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la
+paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la
+politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit.
+
+Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations
+europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees,
+une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y
+ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve
+a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de
+travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus
+vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous
+ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci
+que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre
+milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en
+trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a
+ete depensee pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez
+que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de
+se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent
+dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est
+homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une
+famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si
+follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser
+par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine,
+donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la
+guerre, donnez-les a la paix! (_Applaudissements._) donnez-les
+au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce
+la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et
+representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette
+gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de
+cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous
+ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes
+seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les
+chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande
+du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes,
+ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore
+que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que
+des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait
+rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes
+les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere
+evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les
+revolutions. (_Bravos prolonges_.) Oui, la face du monde serait
+changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait
+pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on
+ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation,
+on apporterait la civilisation a la barbarie! (_Nouveaux
+applaudissements_.)
+
+Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la preoccupation de la guerre
+jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards
+qui ont ete donnes par l'Europe depuis trente-deux ans a la guerre qui
+n'existait pas avaient ete donnes a la paix qui existait, disons-le,
+et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y
+voit en ce moment; le continent, au lieu d'etre un champ de bataille,
+serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible,
+le Piemont abattu, Rome, la ville eternelle, livree aux oscillations
+miserables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se
+debattent heroiquement, la France inquiete, appauvrie et sombre, la
+misere, le deuil, la guerre civile, l'obscurite sur l'avenir; au lieu
+de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esperance, la
+joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-etre commun,
+et nous verrions partout se degager de la civilisation en travail le
+majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo!
+--Applaudissements._)
+
+Chose digne de meditation! ce sont nos precautions contre la guerre
+qui ont amene les revolutions. On a tout fait, on a tout depense
+contre le peril imaginaire. On a aggrave ainsi la misere, qui etait le
+peril reel. On s'est fortifie contre un danger chimerique, on a tourne
+ses regards du cote ou n'etait pas le point noir, on a vu les
+guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les revolutions qui
+arrivaient. (_Longs applaudissements._)
+
+Messieurs, ne desesperons pas pourtant. Au contraire, esperons
+plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions
+momentanees, secousses necessaires peut-etre des grands enfantements.
+Ne soyons pas injustes pour les temps ou nous vivons, ne voyons
+pas notre epoque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et
+admirable epoque apres tout, et le dix-neuvieme siecle sera, disons-le
+hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le
+rappelais tout a l'heure, tous les progres s'y revelent et s'y
+manifestent a la fois, les uns amenant les autres; chute des
+animosites internationales, effacement des frontieres sur la carte et
+des prejuges dans les coeurs, tendance a l'unite, adoucissement des
+moeurs, elevation du niveau de l'enseignement et abaissement du
+niveau des penalites, domination des langues les plus litteraires,
+c'est-a-dire les plus humaines; tout se meut en meme temps, economie
+politique, science, industrie, philosophie, legislation, et converge
+au meme but, la creation du bien-etre et de la bienveillance,
+c'est-a-dire, et c'est la pour ma part le but auquel je tendrai
+toujours, extinction de la misere au dedans, extinction de la guerre
+au dehors. (_Applaudissements._)
+
+Oui, je le dis en terminant, l'ere des revolutions se ferme, l'ere
+des ameliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la
+forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu ou
+la providence va substituer a l'action desordonnee des agitateurs
+l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_)
+
+Desormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le
+voici: faire reconnaitre toutes les nationalites, restaurer l'unite
+historique des peuples et rallier cette unite a la civilisation par la
+paix, elargir sans cesse le groupe civilise, donner le bon exemple
+aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles;
+enfin, et ceci resume tout, faire prononcer par la justice le dernier
+mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde
+sensation._)
+
+Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensee nous encourage,
+ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans
+cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre
+a fait le premier pas, et par son exemple seculaire elle a dit aux
+peuples: Vous etes libres. La France a fait le second pas, et elle a
+dit aux peuples: Vous etes souverains. Maintenant faisons le troisieme
+pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne,
+Italie, Europe, Amerique, disons aux peuples: Vous etes freres!
+(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des
+applaudissements._)
+
+
+II
+
+CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX
+
+24 aout 1849.
+
+Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de
+bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu.
+
+Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit
+l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas
+a me faire rappeler a l'ordre par le president. (_On rit._)
+
+Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui!
+oui!_) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et
+une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie.
+(_Sensation._) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous
+sommes compatriotes! (_Oui! oui!_)
+
+Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec
+sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions,
+les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique
+noblement les grandes moeurs des peuples libres.
+
+Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis
+qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix eloquentes
+se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous
+les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez
+depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities
+internationales, le germe imperissable de la paix universelle.
+
+Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les
+yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la
+France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a
+moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion
+d'applaudissements_.)
+
+Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur
+plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de
+France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jete
+les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle,
+et semez partout cette grande pensee.
+
+Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne
+rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais
+permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles
+que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage!
+L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis
+que vous enfantez, se realisera. (_Bravo! bravo!_) Songez a tous les
+pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe
+souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces
+pour votre foi.
+
+Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui.
+
+Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un
+respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la
+Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante
+eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la,
+un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele
+que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la
+Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et
+a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte,
+moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte!
+(_Mouvement prolonge._)
+
+Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept
+annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait
+epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche
+d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient
+aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un
+guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines,
+haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime
+abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour,
+dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines
+et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._)
+Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il
+y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (_long mouvement_);
+a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met
+l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par
+sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement
+a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de
+cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement
+anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais
+ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se
+reconnaissent freres (_mouvement prolonge_) et s'unissent dans un
+etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos
+et d'applaudissements.--M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel
+s'embrassent devant le fauteuil du president.--Les acclamations
+redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.--M. Victor
+Hugo reprend.)
+
+Osez maintenant nier le progres! (_Nouveaux applaudissements._) Mais,
+sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie
+le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme
+chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel!
+(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_)
+
+Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations
+futures. (_Applaudissements repetes._) Oui, que ce jour soit un jour
+memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il
+marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le
+commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le
+24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (_Longue et
+unanime acclamation.--L'emotion est a son comble; les bravos eclatent
+de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant
+leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de
+M. Cobden, ils poussent sept hourras._)
+
+
+
+
+COUR D'ASSISES
+
+1851
+
+
+POUR CHARLES HUGO
+
+
+[Note: Un braconnier de la Nievre, Montcharmont, condamne a mort,
+fut conduit, pour y etre execute, dans le petit village ou avait ete
+commis le crime.
+
+Le patient etait doue d'une grande force physique; le bourreau et ses
+aides ne purent l'arracher de la charrette. L'execution fut suspendue;
+il fallut attendre du renfort. Quand les executeurs furent en nombre,
+le patient fut ramene devant l'echafaud, enleve du tombereau, porte
+sur la bascule, et pousse sous le couteau.
+
+M. Charles Hugo, dans l'_Evenement_, raconta ce fait avec horreur. Il
+fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation
+d'avoir manque au respect du a la loi.
+
+Il fut defendu par son pere. Il fut condamne. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+LA PEINE DE MORT
+
+COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Proces de _l'Evenement_)
+
+11 juin 1851.
+
+Messieurs les jures, aux premieres paroles que M. l'avocat general a
+prononcees, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation.
+Cette illusion n'a pas longtemps dure. Apres avoir fait de vains
+efforts pour circonscrire et amoindrir le debat, le ministere public
+a ete entraine, par la nature meme du sujet, a des developpements qui
+ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgre lui, la
+question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas.
+
+J'aborde immediatement l'accusation. Mais, auparavant, commencons par
+bien nous entendre sur un mot. Les bonnes definitions font les
+bonnes discussions. Ce mot "respect du aux lois", qui sert de base a
+l'accusation, quelle portee a-t-il? que signifie-t-il? quel est son
+vrai sens? Evidemment, et le ministere public lui-meme me parait
+resigne a ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier
+suppression, sous pretexte de respect, de la critique des lois. Ce mot
+signifie tout simplement respect de l'execution des lois. Pas autre
+chose. Il permet la critique, il permet le blame, meme severe, nous
+en voyons des exemples tous les jours, et meme a l'endroit de la
+constitution, qui est superieure aux lois. Ce mot permet l'invocation
+au pouvoir legislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin
+qu'on oppose a la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on
+lui oppose un obstacle materiel. Laissez executer une loi, meme
+mauvaise, meme injuste, meme barbare, denoncez-la a l'opinion,
+denoncez-la au legislateur, mais laissez-la executer. Dites qu'elle
+est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare,
+mais laissez-la executer. La critique, oui; la revolte, non. Voila le
+vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois.
+
+Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave operation de
+l'elaboration des lois, operation qui comprend deux fonctions, la
+fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui eclaire, et
+la fonction du legislateur, qui decide,--dans cette grave operation,
+dis-je, la premiere fonction, la critique, serait paralysee, et par
+contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquees, et,
+par consequent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent
+jamais ameliorees, jamais reformees, l'assemblee nationale legislative
+serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu'a la fermer. Ce
+n'est pas la ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._)
+
+Ce point eclairci, toute equivoque dissipee sur le vrai sens du mot
+"respect du aux lois", j'entre dans le vif de la question.
+
+Messieurs les jures, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le
+vieux code europeen, une loi que, depuis plus d'un siecle, tous les
+philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'etat, veulent
+effacer du livre venerable de la legislation universelle; une loi que
+Beccaria a declaree impie et que Franklin a declaree abominable, sans
+qu'on ait fait de proces a Beccaria ni a Franklin; une loi qui, pesant
+particulierement sur cette portion du peuple qu'accablent encore
+l'ignorance et la misere, est odieuse a la democratie, mais qui n'est
+pas moins repoussee par les conservateurs intelligents; une loi dont
+le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect du
+a la vieillesse, au malheur et a un tombeau dans l'exil, une loi dont
+le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai detestee toute ma vie_; une loi
+contre laquelle M. de Broglie a ecrit, contre laquelle M. Guizot a
+ecrit; une loi dont la chambre des deputes reclamait par acclamation
+l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu'a la
+meme epoque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes;
+une loi que l'assemblee de Francfort abolissait il y a trois ans, et
+que l'assemblee constituante de la republique romaine, il y a deux
+ans, presque a pareil jour, a declaree abolie _a jamais_, sur
+la proposition du depute Charles Bonaparte; une loi que notre
+constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse
+indecision et la plus poignante repugnance; une loi qui, a l'heure ou
+je parle, est placee sous le coup de deux propositions d'abolition,
+deposees sur la tribune legislative; une loi enfin dont la Toscane ne
+veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que
+la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience
+humaine recule avec une anxiete chaque jour plus profonde, c'est la
+peine de mort.
+
+Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce proces;
+c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fache pour M. l'avocat
+general, mais je l'apercois derriere lui! (_Long mouvement._)
+
+Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annees, je croyais, et moi qui
+parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous
+lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Leon Faucher, qui, en 1836,
+ecrivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite):
+
+"L'echafaud n'apparait plus sur nos places publiques qu'a de rares
+intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner."
+(_Mouvement._)
+
+Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par
+son nom, commencait a se rendre justice a elle-meme, qu'elle se
+sentait reprouvee, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonce
+a la place de Greve, au plein soleil, a la foule, elle ne se faisait
+plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un
+spectacle. Elle s'etait mise a faire ses exemples le plus obscurement
+possible, au petit jour, barriere Saint-Jacques, dans un lieu desert,
+devant personne. Il me semblait qu'elle commencait a se cacher, et je
+l'avais felicitee de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._)
+
+Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Leon Faucher se trompait. (_On
+rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent
+qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et
+qui sait? peut-etre meme reve-t-elle, elle aussi, sa restauration.
+(_On rit._)
+
+La barriere Saint-Jacques, c'est la decheance. Peut-etre allons-nous
+la voir un de ces jours reparaitre place de Greve, en plein midi,
+en pleine foule, avec son cortege de bourreaux, de gendarmes et de
+crieurs publics, sous les fenetres memes de l'hotel de ville, du haut
+desquelles on a eu un jour, le 24 fevrier, l'insolence de la fletrir
+et de la mutiler!
+
+En attendant, elle se redresse. Elle sent que la societe ebranlee a
+besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir a toutes
+les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle
+proteste contre ces declamateurs demagogues qui s'appellent Beccaria,
+Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent
+Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui
+osent croire et dire qu'une machine a couper des tetes est de trop
+dans une societe qui a pour livre l'evangile! (_Sensation._)
+
+Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le
+lendemain de ses journees les plus funebres et les plus sanglantes,
+elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou,
+sinon, elle se declare insultee, elle se porte partie civile, et elle
+reclame des dommages-interets! (_Hilarite generale et prolongee._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme
+toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle
+question.
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez,
+elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison!
+
+Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon
+fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable
+proces,--nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et
+l'on devrait y etre accoutume,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete
+frappe de stupeur, je me suis dit:
+
+Quoi! est-ce donc la que nous en sommes?
+
+Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la
+liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on
+viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel,
+celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais
+le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les
+consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre,
+_abhorret a sanguine_; pour ces penalites qui osent etre irreparables,
+sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui
+trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement:
+"Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de
+l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de
+Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes
+pas la! non! (_Vive et universelle sensation._)
+
+Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs
+les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon
+emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce
+n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolonge._)
+
+Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq
+ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables!
+moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion
+l'inviolabilite de la vie humaine!
+
+Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis
+bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur
+l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances
+aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive!
+(_Nouveau mouvement._)
+
+Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et
+inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai
+combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jures!--et, tant
+qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous
+mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes
+comme legislateur, je le declare (_M. Victor Hugo etend le bras et
+montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_)
+devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde
+et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille
+ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a
+cloue la loi divine! (_Profonde et inexprimable emotion._)
+
+Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le
+lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon
+fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut
+continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son
+pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit
+poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de
+nous faire voir cette nouveaute! (_On rit._)
+
+Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous
+sommes me confond.
+
+Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des
+spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a
+rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets
+horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il
+serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de
+respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait
+tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons
+la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible,
+appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation
+civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en
+Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais
+que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque
+chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est
+certes pas la republique! (_Nouveaux rires._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle
+l'auditoire au silence; autrement, je serai force de faire evacuer la
+salle.
+
+M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits,
+rapprochons des realites la phraseologie de l'accusation.
+
+Messieurs les jures, en Espagne, l'inquisition a ete la loi. Eh bien!
+il faut bien le dire, on a manque de respect a l'inquisition. En
+France, la torture a ete la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire
+encore, on a manque de respect a la torture. Le poing coupe a ete la
+loi. On a manque ...--j'ai manque de respect au couperet! Le fer rouge
+a ete la loi. On a manque de respect au fer rouge! La guillotine est
+la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect a la
+guillotine! (_Mouvement_.)
+
+Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat general? Je vais vous le
+dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre
+d'execration ou sont deja tombes, aux applaudissements du genre
+humain, le fer rouge, le poing coupe, la torture et l'inquisition!
+C'est parce qu'on veut faire disparaitre de l'auguste et lumineux
+sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le
+remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._)
+
+Ah! et parce que nous voulons cela, nous ebranlons la societe! Ah!
+oui, c'est vrai! nous sommes des hommes tres dangereux, nous voulons
+supprimer la guillotine! C'est monstrueux!
+
+Messieurs les jures, vous etes les citoyens souverains d'une nation
+libre, et, sans denaturer ce debat, on peut, on doit vous parler
+comme a des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous
+traversons un temps de revolutions, tirez les consequences de ce que
+je vais vous dire. Si Louis XVI eut aboli la peine de mort, comme
+il avait aboli la torture, sa tete ne serait pas tombee. 93 eut ete
+desarme du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans
+l'histoire, la date funebre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc,
+en presence de la conscience publique, a la face de la France, a la
+face du monde civilise, qui donc eut ose relever l'echafaud pour le
+roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renverse!
+(_Mouvement prolonge._)
+
+On accuse le redacteur de l'_Evenement_ d'avoir manque de respect
+aux lois! d'avoir manque de respect a la peine de mort! Messieurs,
+elevons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, elevons-nous
+jusqu'a ce qui fait le fond meme de toute legislation, jusqu'au
+for interieur de l'homme. Quand Servan, qui etait avocat general
+cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps
+cette fletrissure memorable: "Nos lois penales ouvrent toutes les
+issues a l'accusation, et les ferment presque toutes a l'accuse";
+quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez
+pas de ces juges, moitie singes et moitie tigres!_ (_on rit_); quand
+Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote
+_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des
+deputes, a propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait
+ce cri celebre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui desobeir_;
+quand ces legislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes,
+quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les
+autres venerables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils
+de respect a la loi, a la loi locale et momentanee? c'est possible,
+M. l'avocat general le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est
+qu'ils etaient les religieux echos de la loi des lois, de la
+conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur
+temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais
+ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice eternelle.
+(_Mouvement general d'adhesion._)
+
+Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grace de nous le dire au
+sein meme de l'assemblee nationale, on traduirait en justice l'athee
+Voltaire, l'immoral Moliere, l'obscene La Fontaine, le demagogue
+Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voila ce qu'on pense, voila ce
+qu'on avoue, voila ou on est! Vous apprecierez, messieurs les jures!
+
+Messieurs les jures, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer
+severement, et en particulier et surtout la loi penale, qui peut si
+facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer,
+qui est place a cote du devoir d'ameliorer, comme le flambeau a cote
+de l'ouvrage a faire, ce droit de l'ecrivain, non moins sacre que le
+droit du legislateur, ce droit necessaire, ce droit imprescriptible,
+vous le reconnaitrez par votre verdict, vous acquitterez les accuses.
+
+Mais le ministere public, c'est la son second argument, pretend que
+la critique de _l'Evenement_ a ete trop loin, a ete trop vive. Ah!
+vraiment, messieurs les jures, le fait qui a amene ce pretendu delit
+qu'on a le courage de reprocher au redacteur de _l'Evenement_, ce fait
+effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de pres.
+
+Quoi! un homme, un condamne, un miserable homme, est traine un matin
+sur une de nos places publiques; la, il trouve l'echafaud. Il se
+revolte, il se debat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore,
+il a vingt-neuf ans a peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va
+me dire: C'est un assassin! Mais ecoutez!...--Deux executeurs le
+saisissent, il a les mains liees, les pieds lies, il repousse les deux
+executeurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamne embarrasse ses
+pieds garrottes dans l'echelle patibulaire, il se sert de l'echafaud
+contre l'echafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule.
+Les executeurs, la sueur et la honte au front, pales, haletants,
+terrifies, desesperes,--desesperes de je ne sais quel horrible
+desespoir,--courbes sous cette reprobation publique qui devrait
+se borner a condamner la peine de mort et qui a tort d'ecraser
+l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les executeurs font
+des efforts sauvages. Il faut que force reste a la loi, c'est la
+maxime. L'homme se cramponne a l'echafaud et demande grace. Ses
+vetements sont arraches, ses epaules nues sont en sang; il resiste
+toujours. Enfin, apres trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!...
+(_Mouvement. M. l'avocat general fait un signe de denegation.
+M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ...
+trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de
+ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde,
+entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est la autant que pour
+le condamne, apres ce siecle d'angoisse, messieurs les jures, on
+ramene le miserable a la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a
+des prejuges de vieille humanite, et qui est clement parce qu'il se
+sent souverain, le peuple croit l'homme epargne. Point. La guillotine
+est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour,
+au milieu d'une population consternee. Et, le soir, on prend un
+renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit
+plus qu'une chose inerte, et, a la nuit tombante, on le rapporte
+sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglante,
+demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pere et sa mere, car
+devant la mort cet homme etait redevenu un enfant. (_Sensation._) On
+le hisse sur l'echafaud, et sa tete tombe!--Et alors un fremissement
+sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre legal n'avait apparu
+avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi
+dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir,
+chacun sent au fond de soi ce qu'on eprouverait si l'on voyait en
+pleine France, en plein soleil, la civilisation insultee par la
+barbarie. C'est dans ce moment-la qu'un cri echappe a la poitrine
+d'un jeune homme, a ses entrailles, a son coeur, a son ame, un cri de
+pitie, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanite; et ce
+cri, vous le puniriez! Et, en presence des epouvantables faits que je
+viens de remettre sous vos yeux, vous diriez a la guillotine: Tu as
+raison! et vous diriez a la pitie, a la sainte pitie: Tu as tort!
+
+Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (_Fremissement d'emotion
+dans l'auditoire._)
+
+Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous
+ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez
+une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs
+adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance
+du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a
+l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait
+marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite
+pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace
+le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire
+la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la
+religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau
+faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre
+a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous
+avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire,
+et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les
+partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas
+la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux
+sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes
+coupees! (_Mouvement general_.)
+
+Messieurs, j'ai fini.
+
+Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge
+digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la
+verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile
+de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le
+vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine
+et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou
+s'est assis Lamennais! (_Sensation_.)
+
+Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere
+parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi
+au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour
+l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des
+peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce
+banc ou s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolongee.
+L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._)
+
+
+LES PROCES DE _L'EVENEMENT_
+
+Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en
+prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait
+Vacquerie. _L'Evenement_ fut supprime. C'etait la justice dans ce
+temps-la. _L'Evenement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avenement_.
+Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire.
+
+Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de
+prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait
+recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo,
+Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice.
+
+Victor Hugo etait inviolable.
+
+Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre.
+
+En decembre, Victor Hugo eut l'exil.
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE
+
+REDACTEUR EN CHEF DE L'_Avenement du peuple_.
+
+Mon cher ami,
+
+L'_Evenement_ est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes
+et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun
+journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le
+drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la
+main.
+
+Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de
+combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite,
+sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la
+reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie
+contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout
+ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee
+chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez
+tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune,
+votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et
+le peuple vous criera: bravo!
+
+Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde
+l'_Evenement_, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul
+Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires.
+Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous
+n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer,
+reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres,
+le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que
+vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre,
+elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous
+avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument.
+--L'_Evenement_ ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent
+cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a
+ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le
+fond des idees. L'_Evenement_, de mediateur devenu combattant, a
+continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique
+et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit,
+l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des
+moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale
+et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du
+peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le
+progres. L'_Evenement_ a demande de toutes parts et a tous les partis
+politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la
+clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il
+a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque
+l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il
+semblait aux ecrivains de l'_Evenement_ que ce droit d'asile, que le
+chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir,
+eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est
+sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont
+dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre
+l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans
+concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils
+ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes
+d'energie.
+
+Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne
+sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont
+manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers
+chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour
+elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini,
+un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus
+heroique qu'un heros, c'est un martyr.
+
+Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de
+nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la
+petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est,
+il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage.
+Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos
+compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_Evenement_
+n'est plus, l'_Avenement du peuple_ le remplacera dans les sympathies
+democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee.
+
+Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme
+vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits
+que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le
+temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite,
+l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous
+persecutera, c'est possible. Apres?
+
+Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les
+realites sont avec vous.
+
+On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on
+ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements,--j'espere
+que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont
+quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier
+n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait
+debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire.
+Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura
+toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur.
+Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait
+le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu
+n'atteindras pas Dieu!
+
+Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour
+lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la
+violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme,
+on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait
+jaillir de la lumiere.
+
+Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous
+voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main
+en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme
+de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime
+peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote.
+Pourquoi? je ne me l'explique pas.
+
+Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la
+plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font
+a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il
+semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe
+pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes
+fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour
+couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison.
+Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont
+qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons,
+fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous
+ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune.
+A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a
+toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon?
+Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a
+faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons
+l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire.
+
+Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie
+avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a
+s'habituer a manger un peu de pain de prison.
+
+Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous
+fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs,
+pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du
+mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas
+le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne
+n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans
+un avenir prochain.
+
+Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements
+inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui
+desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes
+coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements
+possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai
+permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement,
+tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans
+represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de
+paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable
+ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique
+francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou
+nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme
+en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel!
+
+VICTOR HUGO.
+
+18 septembre 1851.
+
+
+
+
+ENTERREMENTS
+
+1843-1850
+
+
+I
+
+FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE
+
+20 decembre 1843.
+
+Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne
+peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un
+pareil jour ni muet devant un pareil cercueil.
+
+Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general;
+il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le
+douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec
+une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la
+providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves
+desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et
+qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant
+qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant.
+
+Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour
+supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere!
+Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse
+maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de
+grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour
+viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres
+pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge,
+cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit
+consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present,
+dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux
+accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont
+ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien
+remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout
+ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique,
+il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la
+popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les
+triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes.
+Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil
+constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite,
+que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le
+sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce
+parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre
+populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il
+avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de
+concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait
+salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les
+nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a
+ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la
+paix.
+
+Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines
+qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles,
+que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes
+litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices,
+clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des
+hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort,
+c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la
+gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu.
+
+
+II
+
+FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE
+
+27 septembre 1847.
+
+Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce
+jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom
+l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit
+grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie.
+Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne
+de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte.
+Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete
+soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de
+l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a
+quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous
+penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous
+inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie.
+
+Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des
+oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez
+seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et
+d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler
+la figure morale de ce remarquable ecrivain.
+
+Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie
+a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est
+donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie,
+chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre
+temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de
+ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et
+qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui
+ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un
+instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui
+respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de
+l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur
+audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans
+l'ecrivain et du pretre dans le poete.
+
+Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait
+qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame,
+toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui
+venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en
+puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi
+qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense,
+recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable
+renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux
+qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu,
+il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus
+douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il
+avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce
+qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le
+devouement: etre libre et etre utile.
+
+Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort
+doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec
+la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter
+d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains
+de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle
+et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les
+intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a
+ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion
+et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple,
+parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes
+les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses
+succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes
+dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les
+grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient
+d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs;
+il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres
+mysteres, dans l'ombre profonde de la mort.
+
+Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui
+veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple
+genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces
+solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains
+comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si
+serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains,
+quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les
+hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans
+inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans
+laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de
+l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils
+regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie,
+cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une
+prison, mais que l'ame y trouve des ailes.
+
+Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle
+dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde
+qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense
+a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas
+ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne
+rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette
+affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans
+un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee
+immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans
+l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau!
+
+
+III
+
+FUNERAILLES DE BALZAC
+
+20 aout 1850.
+
+Messieurs,
+
+L'homme qui vient de descendre dans cette tombe etait de ceux auxquels
+la douleur publique fait cortege. Dans les temps ou nous sommes,
+toutes les fictions sont evanouies. Les regards se fixent desormais
+non sur les tetes qui regnent, mais sur les tetes qui pensent, et
+le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces tetes disparait.
+Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent;
+le deuil national, c'est la mort de l'homme de genie.
+
+Messieurs, le nom de Balzac se melera a la trace lumineuse que notre
+epoque laissera dans l'avenir.
+
+M. de Balzac faisait partie de cette puissante generation des
+ecrivains du dix-neuvieme siecle qui est venue apres Napoleon, de
+meme que l'illustre pleiade du dix-septieme est venue apres
+Richelieu,--comme si, dans le developpement de la civilisation, il
+y avait une loi qui fit succeder aux dominateurs par le glaive les
+dominateurs par l'esprit.
+
+M. de Balzac etait un des premiers parmi les plus grands, un des plus
+hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce
+qu'etait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres
+ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit
+aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effare
+et de terrible mele au reel, toute notre civilisation contemporaine;
+livre merveilleux que le poete a intitule comedie et qu'il aurait pu
+intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les
+styles, qui depasse Tacite et qui va jusqu'a Suetone, qui traverse
+Beaumarchais et qui va jusqu'a Rabelais; livre qui est l'observation
+et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le
+bourgeois, le trivial, le materiel, et qui par moments, a travers
+toutes les realites brusquement et largement dechirees, laisse tout a
+coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique ideal.
+
+A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
+de cette oeuvre immense et etrange est de la forte race des ecrivains
+revolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps a corps la
+societe moderne. Il arrache a tous quelque chose, aux uns l'illusion,
+aux autres l'esperance, a ceux-ci un cri, a ceux-la un masque. Il
+fouille le vice, il disseque la passion. Il creuse et sonde l'homme,
+l'ame, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abime que chacun a en
+soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un
+privilege des intelligences de notre temps qui, ayant vu de pres les
+revolutions, apercoivent mieux la fin de l'humanite et comprennent
+mieux la providence, Balzac se degage souriant et serein de ces
+redoutables etudes qui produisaient la melancolie chez Moliere et la
+misanthropie chez Rousseau.
+
+Voila ce qu'il a fait parmi nous. Voila l'oeuvre qu'il nous laisse,
+oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit,
+monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira desormais sa
+renommee. Les grands hommes font leur propre piedestal; l'avenir se
+charge de la statue.
+
+Sa mort a frappe Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il etait
+rentre en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie,
+comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mere.
+
+Sa vie a ete courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours.
+
+Helas! ce travailleur puissant et jamais fatigue, ce philosophe, ce
+penseur, ce poete, ce genie, a vecu parmi nous de cette vie d'orages,
+de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps a
+tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des
+contestations et des haines. Il entre, le meme jour, dans la gloire
+et dans le tombeau. Il va briller desormais, au-dessus de toutes ces
+nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la patrie!
+
+Vous tous qui etes ici, est-ce que vous n'etes pas tentes de l'envier?
+
+Messieurs, quelle que soit notre douleur en presence d'une telle
+perte, resignons-nous a ces catastrophes. Acceptons-les dans ce
+qu'elles ont de poignant et de severe. Il est bon peut-etre, il est
+necessaire peut-etre, dans une epoque comme la notre, que de temps en
+temps une grande mort communique aux esprits devores de doute et de
+scepticisme un ebranlement religieux. La providence sait ce qu'elle
+fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face a face avec le mystere
+supreme, et quand elle lui donne a mediter la mort, qui est la grande
+egalite et qui est aussi la grande liberte.
+
+La providence sait ce qu'elle fait, car c'est la le plus haut de tous
+les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austeres et serieuses
+pensees dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait
+majestueusement son entree dans l'autre vie, quand un de ces etres qui
+ont plane longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles
+du genie, deployant tout a coup ces autres ailes qu'on ne voit pas,
+s'enfonce brusquement dans l'inconnu.
+
+Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai deja dit dans une autre
+occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le repeter, non, ce
+n'est pas la nuit, c'est la lumiere! Ce n'est pas la fin, c'est le
+commencement! Ce n'est pas le neant, c'est l'eternite! N'est-il
+pas vrai, vous tous qui m'ecoutez? De pareils cercueils demontrent
+l'immortalite; en presence de certains morts illustres, on sent plus
+distinctement les destinees divines de cette intelligence qui traverse
+la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme,
+et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont ete des genies
+pendant leur vie ne soient pas des ames apres leur mort!
+
+
+
+
+LE 2 DECEMBRE 1851
+
+
+Un vaillant proscrit de decembre, M. Hippolyte Magen, a publie,
+pendant son exil, a Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade),
+un remarquable recit des faits dont il avait ete temoin. Nous
+extrayons de ce recit les pages qu'on va lire, en faisant seulement
+quelques suppressions dans les eloges adresses par M. H. Magen a M.
+Victor Hugo.
+
+"Le 2 decembre, a dix heures du matin, des representants du peuple
+etaient reunis dans une maison de la rue Blanche.
+
+"Deux opinions se combattaient. La premiere, emise et soutenue par
+Victor Hugo, voulait qu'on fit immediatement un appel aux armes;
+la population etait oscillante, il fallait, par une impulsion
+revolutionnaire, la jeter du cote de l'assemblee.
+
+"Exciter lentement les coleres, entretenir longtemps l'agitation, tel
+etait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le
+soutenir il s'appuyait sur le passe. En 1830, on avait d'abord crie,
+puis lance des pierres aux gardes royaux, enfin on s'etait jete dans
+la bataille, avec des passions deja fermentees; en fevrier 1848,
+l'agitation de la rue avait aussi precede le combat.
+
+"La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux
+epoques.
+
+"Malheureusement le systeme de la temporisation l'emporta; il fut
+decide qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il
+serait fait un appel aux legions de la garde nationale sur lesquelles
+on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier
+accepterent la responsabilite de ces demarches, et rendez-vous fut
+pris a deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour
+l'execution des mesures arretees.
+
+"Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils
+avaient recu, un incident prouva que, suivant l'opinion repoussee
+dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et
+revolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'apercut
+que la foule reconnaissait Hugo et s'epaississait autour d'eux:--"Vous
+etes reconnu, dit-il a son collegue."--Au meme instant, quelques
+jeunes gens crierent: _Vive Victor Hugo!_
+
+"Un d'eux lui demanda: "Citoyen que faut-il faire?"
+
+"Victor Hugo repondit: "Dechirez les affiches factieuses du coup
+d'etat et criez: _Vive la constitution!_
+
+"--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier.
+
+"--Vous courrez aux armes", repliqua Victor Hugo.
+
+"Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui
+de tous les crimes. Nous, representants du peuple, nous le mettons
+hors la loi; mais, sans meme qu'il soit besoin de notre declaration,
+il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous
+avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre
+fusil, et courez sur Bonaparte!"
+
+"La foule poussa une acclamation.
+
+"Un bourgeois qui fermait sa boutique dit a l'orateur: "Parlez moins
+haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.
+
+"--Eh bien! repondit Hugo, vous promeneriez mon cadavre, et ce serait
+une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!"
+
+"Tous crierent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_
+leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la
+republique!_ sortit de toutes les poitrines.
+
+"L'enthousiasme, l'indignation, la colere melaient leurs eclairs dans
+tous les regards. C'etait la, peut-etre, une minute supreme. Victor
+Hugo fut tente d'enlever toute cette foule et de commencer le combat.
+
+"Charamaule le retint et lui dit tout bas:--"Vous causerez une
+mitraillade inutile; tout ce monde est desarme. L'infanterie est a
+deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive."
+
+"En effet, plusieurs pieces de canon, attelees, debouchaient par la
+rue de Bondy, derriere le Chateau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce
+pouvait etre la victoire, mais ce pouvait etre aussi un massacre. "Le
+conseil de s'abstenir, donne par un homme aussi intrepide que l'a ete
+Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait etre suspect; en
+outre Victor Hugo, quel que fut son entrainement interieur, se
+sentait lie par la deliberation de la gauche. Il recula devant la
+responsabilite qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu
+souvent repeter lui-meme: "Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?"
+
+"Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jeterent. La
+foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la republique!
+Vive Victor Hugo!_
+
+"Les deux representants se dirigerent vers la rue Blanche, ou ils
+rendirent compte de la scene du Chateau d'Eau; ils essayerent encore
+de decider leurs collegues a une action revolutionnaire, mais la
+decision du matin fut maintenue.
+
+"Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante:
+
+"Louis-Napoleon est un traitre.
+
+"Il a viole la constitution.
+
+"Il s'est mis hors la loi.
+
+Les representants republicains rappellent au peuple et a l'armee
+l'article 68 et l'article 110 ainsi concus: "L'assemblee constituante
+confie la defense de la presente constitution et des droits qu'elle
+consacre a la garde et au patriotisme de tous les francais."
+
+"Le peuple est a jamais en possession du suffrage universel, n'a
+besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chatiera le rebelle.
+
+"Que le peuple fasse son devoir.
+
+"Les representants republicains marcheront a sa tete.
+
+"Aux armes! Vive la republique!"
+
+"Michel (de Bourges), Schoelcher, le general Leydet, Joigneaux, Jules
+Favre, Deflotte, Eugene Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau,
+
+Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se haterent de
+mettre sur cette proclamation leurs noms a cote de celui de Victor
+Hugo.
+
+"A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche,
+chasses de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait
+sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le representant
+Lafon; a eux s'etaient joints quelques journalistes et plusieurs
+citoyens devoues a la republique.
+
+"Au milieu d'une vive animation, un comite de resistance fut nomme; il
+se composait des citoyens:
+
+ Victor Hugo,
+ Carnot,
+ Michel (de Bourges),
+ Madier de Montjau,
+ Jules Favre,
+ Deflotte,
+ Faure (du Rhone).
+
+"On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu
+avait remises a des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera
+recueillie par l'histoire; elle s'echappa de l'ame de Victor Hugo. La
+voici:
+
+
+PROCLAMATION A L'ARMEE.
+
+Soldats!
+
+Un homme vient de briser la constitution, il dechire le serment qu'il
+avait prete au peuple, supprime la loi, etouffe le droit, ensanglante
+Paris, garrotte la France, trahit la Republique.
+
+Soldats, cet homme vous engage dans le crime.
+
+Il y a deux choses saintes: le drapeau qui represente l'honneur
+militaire, et la loi qui represente le droit national. Soldats! le
+plus grand des attentats, c'est le drapeau leve contre la loi.
+
+Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous egare. Pour un tel
+crime, les soldats francais sont des vengeurs, non des complices.
+
+Livrez a la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napoleon. Un
+vrai Napoleon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait
+recommencer Transnonain.
+
+Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armee francaise. Proteger
+la patrie, propager la revolution, delivrer les peuples, soutenir les
+nationalites, affranchir le continent, briser les chaines partout,
+defendre partout le droit, voila votre role parmi les armees d'Europe;
+vous etes dignes des grands champs de bataille.
+
+Soldats! l'armee francaise est l'avant-garde de l'humanite. Rentrez en
+vous-memes, reflechissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez
+a vos generaux arretes, pris au collet par des argousins et jetes,
+menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le scelerat qui est a
+l'Elysee croit que l'armee de la France est une bande du bas-empire,
+qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obeit. Il vous fait faire
+une besogne infame; il vous fait egorger, en plein dix-neuvieme siecle
+et dans Paris meme, la liberte, le progres, la civilisation; il vous
+fait detruire, a vous enfants de la France, ce que la France a si
+glorieusement et si peniblement construit en trois siecles de lumiere
+et en soixante ans de revolution! Soldats, si vous etes la grande
+armee, respectez la grande nation!
+
+Nous, citoyens, nous representants du peuple et vos
+representants,--nous, vos amis, vos freres, nous qui sommes la loi et
+le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras
+et que vous frappez aveuglement de vos epees, savez-vous ce qui nous
+desespere? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir
+votre honneur qui s'en va.
+
+Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis
+Bonaparte, et vous etes perdus devant la conscience universelle.
+Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des
+generaux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend.
+Vous soldats, il en est temps encore, revenez a la patrie, revenez a
+la republique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait
+de vous? Elle dirait: "Ils ont foule aux pieds de leurs chevaux et
+ecrase sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur
+pays; eux, des soldats francais, ils ont deshonore l'anniversaire
+d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il degoutte
+aujourd'hui du nom de Napoleon sur la France autant de honte qu'il en
+a autrefois decoule de gloire."
+
+Soldats francais, cessez de preter main-forte au crime!
+
+_Pour les representants du peuple restes libres, le representant
+membre du comite de resistance,_
+
+VICTOR HUGO.
+
+Paris, 3 decembre.
+
+"Cette proclamation ... ou brillent toutes les qualites du genie et
+du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les
+copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle etait affichee
+dans les rues Charlot, de l'Homme-Arme, Rambuteau, et sur le boulevard
+du Temple.
+
+"Cependant on est encore averti que la police a pris l'eveil; a
+travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, ou les
+ateliers de Frederic Cournet ouvriront un asile sur.
+
+" ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux
+tabourets seulement; Victor Hugo, qui va presider la reunion, en prend
+un,--l'autre est donne a Baudin, qui servira de secretaire. Dans cette
+assemblee, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule,
+Sartin, Arnaud de l'Ariege, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son
+collaborateur, etc., etc.
+
+"Apres un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est
+aise de concevoir, plusieurs resolutions furent prises. On avait vu
+successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord),
+Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drome); ce dernier
+ne fit qu'une courte apparition.
+
+"Victor Hugo avait pris la parole et resumait les perils de la
+situation, les moyens de resistance et de combat.
+
+"Tout a coup, un homme en blouse se presente, effare.
+
+"--Nous sommes perdus, s'ecria-t-il; du point d'observation ou l'on
+m'a place, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de
+soldats.
+
+"--Qu'importe! a repondu Cournet, en montrant des armes, la porte de
+ma maison est etroite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient
+pas de front; nous sommes ici soixante resolus a mourir; deliberez en
+paix."
+
+"A ce terrible episode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les
+paroles de Victor Hugo ont ete stenographiees, sur place, par un
+des assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononca. Il
+s'ecrie: / "Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites.
+
+"D'un, cote, cent mille hommes, dix-sept batteries attelees, six
+mille bouches a feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des
+munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt
+representants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux
+cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une
+cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une
+proclamation; a peine, ca et la, une presse lithographique, une cave
+ou l'on imprimera, en hate et furtivement, un placard a la brosse;
+peine de mort contre qui remuera un pave, peine de mort contre qui
+s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouve en conciliabule,
+peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous etes
+pris pendant le combat, la mort; si vous etes pris apres le combat,
+la deportation et l'exil.--D'un cote, une armee et le crime;--de
+l'autre, une poignee d'hommes et le droit. Voila cette lutte,
+l'acceptez-vous?"
+
+"Ce fut un moment admirable; cette parole energique et puissante
+avait remue toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime,
+repondit: "_Oui, oui, nous l'acceptons!_"
+
+"Et la deliberation recommenca grave et silencieuse."
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS
+
+1846.
+
+
+NOTE 1
+
+LA PROPRIETE DES OEUVRES D'ART
+
+Un projet de loi sur les dessins et modeles de fabrique etait propose
+par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la
+chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la duree
+de la propriete de ces dessins et de ces modeles. Le projet du
+gouvernement decretait une duree de quinze annees. La commission qui
+avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'etendre le droit
+exclusif d'exploitation d'un modele a trente ans. Quelques membres de
+la chambre voulaient le maintien pur et simple de la legislation de
+1793 qui attribue a l'auteur d'un dessin ou d'un modele artistique
+destine a l'industrie les memes droits qu'a l'auteur d'une statue ou
+d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole.
+
+Messieurs,
+
+Je n'aurai qu'une simple observation a faire sur la question la plus
+importante, a mes yeux du moins, la question de duree; et j'appuierai
+la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue meme,
+l'ancienne legislation. Je n'ai que tres peu de mots a dire, et je
+n'abuserai jamais de l'attention de la chambre.
+
+Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art veritable qui
+est en question ici. Je ne pretends pas mettre cet art, dans lequel
+l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des creations
+poetiques ou litteraires, creations purement spontanees, qui ne
+relevent que de l'artiste, de l'ecrivain, du penseur. Cependant, il
+est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier.
+
+Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms
+qui se rattachent a cet art, elle reconnaitrait elle-meme qu'il y a
+la des genies createurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la
+propriete doit etre protegee par la loi. Bernard de Palissy etait un
+potier; Benvenuto Cellini etait un orfevre. Un pape a desire un modele
+de chandeliers d'eglise; Michel-Ange et Raphael ont concouru pour ce
+modele, et les deux flambeaux ont ete executes. Oserait-on dire que ce
+ne sont pas la des objets d'art?
+
+Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art veritable dans la
+question, et c'est ce qui me fait prendre la parole.
+
+Jusqu'a present cette matiere a ete regie en France par une
+legislation vague, obscure, incomplete, plutot formee de jurisprudence
+et d'extensions que composee de textes directs emanes du legislateur.
+Cette legislation a beaucoup de defauts, mais elle a une qualite qui,
+a mes yeux, compense tous les defauts, elle est genereuse.
+
+Cette legislation, que donnait-elle a l'art qui est ici en question?
+Elle lui donnait la duree; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois
+que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres,
+donnez-leur le temps, donnez-leur la duree, assurez-leur le respect de
+leur pensee et de leur propriete. Si vous voulez que la France reste a
+ce point ou elle est placee, d'imposer a toutes les nations la loi de
+sa mode, de son gout, de son imagination; si vous voulez que la France
+reste la maitresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la
+fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique
+et nationale; si vous voulez donner a cet art tous les moyens de
+prosperer, ne touchez pas legerement a la legislation sous laquelle il
+s'est developpe avec tant d'eclat.
+
+Notez que depuis que cette legislation, incomplete, je le repete, mais
+genereuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matieres
+d'art et d'industrie melee a l'art, n'a cesse de s'accroitre.
+
+Que demandez-vous donc a une legislation? qu'elle produise de bons
+effets, qu'elle donne de bons resultats? Que reprochez-vous a
+celle-ci? Sous son empire, l'art francais est devenu le maitre et le
+modele de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilise.
+Pourquoi donc toucher legerement a un etat de choses dont vous avez a
+vous applaudir?
+
+J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention
+l'expose des motifs; j'y ai cherche la raison pour laquelle il etait
+innove a un etat aussi excellent, je n'en ai trouve qu'une qui ne me
+parait pas suffisante, c'est un desir de mettre la legislation qui
+regit cette matiere en harmonie avec la legislation qui regit d'autres
+matieres qu'on suppose a tort analogues. C'est la, messieurs, une pure
+question de symetrie. Cela ne me parait pas suffisant pour innover,
+j'ose dire, aussi temerairement.
+
+J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde
+et la plus sincere estime; c'est un homme des plus distingues, et
+je reconnais avec empressement sa haute competence sur toutes les
+matieres qui sont soumises a son administration. Cependant je ne me
+suis pas explique comment il se faisait qu'en presence d'un beau,
+noble et magnifique resultat, on venait innover dans la loi qui a, en
+partie du moins, produit cet effet.
+
+Je le repete, je demande de la duree. Je suis convaincu qu'un pas
+sera fait en arriere le jour ou vous diminuerez la duree de cette
+propriete. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai deja dit en
+commencant, a la propriete litteraire proprement dite. Elle est
+au-dessous de la propriete litteraire; mais elle n'en est pas moins
+respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, ou vous aurez
+diminue la duree de cette propriete, vous aurez diminue l'interet des
+fabricants a produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins
+de l'art; vous aurez diminue l'interet des grands artistes a penetrer
+de plus en plus dans cette region ou l'industrie se releve par son
+contact avec l'art.
+
+Aujourd'hui, a l'heure ou nous parlons, des sculpteurs du premier
+ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier,
+n'hesitent pas a accorder leur concours a ces productions qui ne sont
+pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui
+sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre.
+
+Un jour viendra, n'en doutez pas, ou beaucoup de ces oeuvres que vous
+traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous
+reglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra
+ou beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les musees. N'oubliez
+pas que vous avez ici, en France, a Paris, un musee compose
+precisement des debris de cet art mixte qui est en ce moment en
+question. La collection des vases etrusques, qu'est-ce autre chose?
+
+Si vous voulez maintenir cet art au niveau deja eleve ou il est
+parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il
+a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps.
+
+Voila tout ce que je voulais dire.
+
+Je voterai pour tout ce qui tendra a augmenter la duree accordee aux
+proprietaires de cette sorte d'oeuvres, et je declare, en finissant,
+que je ne puis m'empecher de regretter l'ancienne legislation. (_Tres
+bien! tres bien!_)
+
+
+NOTE 2
+
+LA MARQUE DE FABRIQUE
+
+Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique,
+deux systemes etaient en presence, celui de la marque facultative
+et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous
+conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre
+commentaire, les deux discours que Victor Hugo prononca dans ce debat.
+
+Messieurs,
+
+Je viens defendre une opinion qui, je le crains, malgre les
+excellentes observations qui ont ete faites, a peu de faveur dans la
+chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de
+la noble assemblee. Le projet de loi sur les dessins de fabrique
+soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de
+fabrique souleve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi
+touche a une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et
+qui ne soit competent.
+
+Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le
+commerce honnete et loyal, le commerce deloyal et frauduleux. Le
+commerce honnete, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre
+aux consommateurs des produits sinceres; c'est celui qui cherche avant
+tout, avant meme les benefices d'argent, le plus sur, le meilleur,
+le plus fecond des benefices, la bonne renommee. La bonne renommee,
+messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce
+frauduleux, est celui qui a la fievre des fortunes rapides, qui jette
+sur tous les marches du monde des produits falsifies; c'est celui,
+enfin, qui prefere les profits a l'estime, l'argent a la renommee.
+
+Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en presence,
+lequel voulez-vous proteger? Il me semble que vous devez protection a
+l'un, et la protection de l'un c'est la repression de l'autre. J'ai
+cherche dans le projet de loi, dans l'expose des motifs et dans le
+rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque
+mode de repression preferable au seul mode de repression qui se soit
+presente a mon esprit, et j'avoue, a regret, n'en avoir pas trouve.
+A mon avis, que je soumets a la chambre, il n'y a d'autre mode de
+repression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour
+le commerce loyal et honnete, que la marque obligatoire.
+
+Mais on dira: La marque obligatoire est contraire a la liberte.
+Permettez que je m'explique sur ce point, car il est delicat et grave.
+
+J'aime la liberte, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a
+dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis pret a me
+devouer pour cette conviction. La liberte a ses abus et ses perils.
+Mais a cote des abus elle a ses bienfaits, a cote des perils elle a la
+gloire. J'aime donc la liberte, je la crois bonne en toute occasion.
+Je veux la liberte du bon commerce; j'admettrais meme, s'il en etait
+besoin, la liberte du mauvais commerce, quoique ce soit, a mon avis,
+la liberte de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense
+pas que, dans la question de la marque obligatoire, la liberte soit le
+moins du monde compromise.
+
+Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise a la
+marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite,
+c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier
+imprime, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque
+denomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse etre, il
+n'existe pas un papier imprime qui ne doive, aux termes des lois qui
+nous regissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce
+que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que
+la marque obligatoire ait supprime la liberte de la presse?
+(_Mouvement._)
+
+Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une
+liberte publique, la plus importante de toutes, la plus vitale,
+qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire,
+c'est-a-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une
+autre liberte dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il
+est donc evident que puisque la marque obligatoire ne gene dans aucun
+de ses developpements la plus precieuse de nos libertes, elle n'aura
+aucun effet funeste, ni meme aucun effet facheux sur la liberte
+commerciale. J'ajoute qu'a mon avis liberte implique responsabilite.
+La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire,
+c'est la responsabilite. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de
+ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la liberte sans subir la
+responsabilite. (_Mouvement_.)
+
+Je voterai pour la marque obligatoire.
+
+ * * * * *
+
+Je vois la chambre fatiguee, je ne crois pas au succes de
+l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est
+que ma conviction est profonde.
+
+La marque facultative peut-elle avoir ce rare resultat de separer en
+deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le
+commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hesiterais pas a me
+rallier au systeme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le
+pense pas.
+
+Dans mon opinion, la marque facultative est une precaution illusoire.
+Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre;
+non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci:
+l'industrie a un interet, le commerce croit souvent en avoir un autre.
+Quel est l'interet de l'industrie? Donner d'abord de bons produits,
+et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les
+cas ou l'industrie touche a l'art, des produits admirables. Ceci est
+l'interet de l'industrie, ceci est aussi l'interet de la nation. Quel
+est l'interet du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au
+hasard, souvent a bon marche et a vil prix. A vil prix! c'est
+fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce
+frauduleux que je voudrais detruire? Il lui faut des produits
+frelates, falsifies, chetifs, miserables, coutant peu et pouvant,
+erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce
+deloyal? il impose sa loi a l'industrie. Il commande, l'industrie
+obeit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face a face avec le
+consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermediaire,
+le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de
+le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a
+malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque
+facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gemira et cedera.
+La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette
+defense a l'industrie loyale contre le commerce deloyal. Je vous
+le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en presence des faits
+deplorables que vous ont cites plusieurs nobles membres de cette
+Chambre, en presence des debouches qui se ferment, en presence des
+marches etrangers qui ne s'ouvrent plus, en presence de la diminution
+du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denrees
+qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction
+croissante, devant la concurrence interieure, devant la concurrence
+exterieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincerite
+commerciale! (_Mouvement._)
+
+Mettez la marque obligatoire dans la loi.
+
+L'industrie francaise est une richesse nationale. Le commerce loyal
+tend a elever l'industrie; le commerce frauduleux tend a l'avilir et a
+la degrader. Protegez le commerce loyal, frappez le commerce deloyal.
+
+
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE
+
+1848-1849.
+
+
+NOTE 3
+
+SECOURS AUX THEATRES
+
+17 juillet 1848.
+
+
+A la suite des fatales journees de juin 1848, les theatres de Paris
+furent fermes. Cette cloture, qui semblait devoir se prolonger
+indefiniment, etait une calamite de plus ajoutee aux autres calamites
+publiques. La ruine des theatres etait imminente. M. Victor Hugo
+sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua
+une reunion speciale des representants de Paris dans le 1er bureau,
+leur demanda d'appuyer un projet de decret qu'il se chargeait de
+presenter et qui allouait une subvention d'un million aux theatres,
+pour les mettre a meme de rouvrir. La proposition fut vivement
+debattue. Un membre accusa l'auteur du projet de decret de vouloir
+_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'ecria:
+
+
+Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du
+pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain
+pour les vingt mille familles que les theatres alimentent! Ce que je
+veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifies
+par ces ruisseaux de seve qui jaillissent des theatres de Paris! c'est
+la paix publique, c'est la serenite publique, c'est la splendeur de la
+ville de Paris, c'est l'eclat des lettres et des arts, c'est la venue
+des etrangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que
+repandent d'activite, de joie, de sante, de richesse, de civilisation,
+de prosperite, les theatres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas,
+c'est le deuil, c'est la detresse, c'est l'agitation, c'est l'idee
+de revolution et d'epouvante que contiennent ces mots lugubres: Les
+theatres de Paris sont fermes! Je l'ai dit a une autre epoque et dans
+une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les theatres
+fermes, c'est le drapeau noir deploye.
+
+Eh bien, je voudrais que vous, vous les representants de Paris, vous
+vinssiez dire a cette portion de la majorite qui vous inquiete:
+Osez deployer ce drapeau noir! osez abandonner les theatres! Mais,
+sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres fait fermer les
+boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres de Paris,
+fait une chose que nos plus redoutables annees n'ont pas faite; que
+l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les theatres
+de Paris eteint le feu qui eclaire, pour ne plus laisser resplendir
+que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilite!
+
+Messieurs, cette question des theatres est maintenant un cote, un cote
+bien douloureux, de la grande question des detresses publiques. Ce que
+nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a
+la, autour de nous, je vous le repete, vingt mille familles qui nous
+demandent de ne pas leur oter leur pain! Le plus deplorable temoignage
+de la durete des temps que nous traversons, c'est que les theatres,
+qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui
+partie de notre misere.
+
+Je vous en conjure, reflechissez-y. Ne desertez pas ce grand interet.
+Faites de moi ce que vous voudrez; je suis pret a monter a la tribune,
+je suis pret a combattre, _a la poupe, a la proue, ou l'on voudra,
+n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec
+vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la
+proposition.
+
+
+La proposition, appuyee par la presque unanimite des representants de
+la Seine et adoptee par le comite de l'interieur, fut acceptee par
+le gouvernement, qui reduisit a six cent mille francs la subvention
+proposee. M. Victor Hugo, nomme president et rapporteur d'une
+commission speciale chargee d'examiner le projet de decret, et
+composee de MM. Leon de Maleville, Bixio et Evariste Bavoux, deposa au
+nom du comite de l'interieur et lut en seance publique, le 17 juillet,
+le rapport suivant:
+
+
+Citoyens representants,
+
+Dans les graves conjonctures ou nous sommes, en examinant le projet de
+subvention aux theatres de Paris, votre comite de l'interieur et la
+commission qu'il a nommee ont eu le courage d'ecarter toutes les
+hautes considerations d'art, de litterature, de gloire nationale, qui
+viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du
+reste, et que nous ferons certainement valoir a l'occasion dans des
+temps meilleurs; le comite, dis-je, a eu le courage d'ecarter toutes
+ces considerations pour ne se preoccuper de la mesure proposee qu'au
+point de vue de l'utilite politique.
+
+C'est a ce point de vue unique d'une grande et evidente utilite
+politique et immediate, que nous avons l'honneur de vous proposer
+l'adoption de la mesure.
+
+Les theatres de Paris sont peut-etre les rouages principaux de ce
+mecanisme complique qui met en mouvement le luxe de la capitale et les
+innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mecanisme
+immense et delicat, que les bons gouvernements entretiennent avec
+soin, qui ne s'arrete jamais sans que la misere naisse a l'instant
+meme, et qui, s'il venait jamais a se briser, marquerait l'heure
+fatale ou les revolutions sociales succedent aux revolutions
+politiques.
+
+Les theatres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion
+a l'industrie parisienne, qui, a son tour, communique la vie a
+l'industrie des departements. Toutes les branches du commerce
+recoivent quelque chose du theatre. Les theatres de Paris font vivre
+directement dix mille familles, trente ou quarante metiers divers,
+occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans
+la circulation une somme qui, d'apres des chiffres incontestables, ne
+peut guere etre evaluee a moins de vingt ou trente millions.
+
+La cloture des theatres de Paris est donc une veritable catastrophe
+commerciale qui a toutes les proportions d'une calamite publique. Les
+faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accorde, il
+y a peu de jours, cinq millions a l'industrie du batiment; accorder
+aujourd'hui un subside aux theatres, c'est appliquer le meme principe,
+c'est pourvoir aux memes necessites politiques. Si vous refusiez
+aujourd'hui ces six cent mille francs a une industrie utile, vous
+auriez dans un mois plusieurs millions a ajouter a vos aumones.
+
+D'autres considerations font encore ressortir l'importance politique
+de la mesure qui rouvrirait nos theatres. A une epoque comme la notre,
+ou les esprits se laissent entrainer, dans cette espece de lassitude
+et de desoeuvrement qui suit les revolutions, a toutes les emotions,
+et quelquefois a toutes les violences de la fievre politique, les
+representations dramatiques sont une distraction souhaitable, et
+peuvent etre une heureuse et puissante diversion. L'experience a
+prouve que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire
+a la louange de ce peuple si intelligent, le theatre est un calmant
+efficace et souverain.
+
+Ce peuple, pareil a tant d'egards au peuple athenien, se tourne
+toujours volontiers, meme dans les jours d'agitation, vers les joies
+de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements resistent a
+un theatre ouvert; aucun attroupement ne resisterait a un spectacle
+gratis.
+
+L'utilite politique de la mesure de la subvention aux theatres est
+donc demontree. Il importe que les theatres de Paris rouvrent et
+se soutiennent, et l'etat consulte un grand interet public en leur
+accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu'a la saison
+d'hiver, ou leur prosperite renaitra, nous l'esperons, et sera a la
+fois un temoignage et un element de la prosperite generale.
+
+Cela pose, ce grand interet politique une fois constate, votre comite
+a du rechercher les moyens d'arriver surement a ce but: faire vivre
+les theatres jusqu'a l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout
+qu'aucune partie de la somme votee par vous ne put etre detournee de
+sa destination, et consacree, par exemple, a payer les dettes que les
+theatres ont contractees depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus
+honorable courage contre les difficultes de la situation. Cet argent
+est destine a l'avenir et non au passe. Il ne pourra etre revendique
+par aucun creancier. Votre comite vous propose de declarer les sommes
+allouees aux theatres par le decret incessibles et insaisissables.
+
+Les sommes ne seraient versees aux directeurs des theatres que sous
+des conditions acceptees par eux, ayant toutes pour objet la meilleure
+exploitation de chaque theatre en particulier, et que les directeurs
+seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit a
+l'allocation.
+
+Quant aux sommes en elles-memes, votre comite en a examine
+soigneusement la repartition. Cette repartition a ete modifiee pour
+quelques theatres, d'accord avec M. le ministre de l'interieur, et
+toujours dans le but d'utilite positive qui a preoccupe votre comite.
+
+L'allocation de 170,000 francs a ete conservee a l'Opera dont la
+prosperite se lie si etroitement a la paix de la capitale. La part du
+Vaudeville a ete portee a 24,000 francs, sous la condition que les
+directeurs ne negligeront rien pour rendre a ce theatre son ancienne
+prosperite, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y
+applaudissait dans ces derniers temps.
+
+Un theatre oublie a ete retabli dans la nomenclature, c'est le theatre
+Beaumarchais, c'est-a-dire le theatre special du 8e arrondissement et
+du faubourg Saint-Antoine. L'assemblee s'associera a la pensee qui a
+voulu favoriser la reouverture de ce theatre.
+
+Voici cette repartition, telle qu'elle est indiquee et arretee dans
+l'expose des motifs qui vous a ete distribue ce matin:
+
+ Pour l'Opera, Theatre de la Nation 170,000 fr.
+ Pour le Theatre de la Republique 105,000
+ Pour l'Opera-Comique 80,000
+ Pour l'Odeon 45,000
+ Pour le Gymnase 30,000
+ Pour la Porte-Saint-Martin 35,000
+ Pour le Vaudeville 24,000
+ Pour les Varietes 24,000
+ Pour le Theatre Montansier 15,000
+ Pour l'Ambigu-Comique 25,000
+ Pour la Gaite 25,000
+ Pour le Theatre-Historique 27,000
+ Pour le Cirque 4,000
+ Pour les Folies-Dramatiques 11,000
+ Pour les Delassements-Comiques 11,000
+ Pour le Theatre Beaumarchais 10,000
+ Pour le Theatre Lazary 4,000
+ Pour le Theatre des Funambules 5,000
+ Pour le Theatre du Luxembourg 5,000
+ Pour les theatres de la banlieue 10,000
+ Pour l'Hippodrome 5,000
+ Pour eventualites 10,000
+
+ Total 680,000 fr.
+
+Le comite a cru necessaire d'ajouter aux subventions reparties une
+somme de 10,000 francs destinee a des allocations eventuelles qu'il
+est impossible de ne pas prevoir en pareille matiere.
+
+Afin de multiplier les precautions et de rendre tout abus impossible,
+votre comite, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par
+l'article 2 du decret, que la distribution de la somme afferente a
+chaque theatre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquiemes,
+jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront
+affectes au payement des artistes, employes et gagistes des theatres.
+Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'execution du
+decret a votre comite de l'interieur.
+
+Un decret special avait ete presente pour le Theatre de la Nation; le
+comite, ne voyant aucun motif a ce double emploi, a fondu les deux
+decrets en un seul.
+
+Le credit total alloue par les deux decrets ainsi reunis s'eleve a
+680,000 francs.
+
+Par toutes les considerations que nous venons d'exposer devant vous,
+nous esperons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce decret dont
+vous avez deja reconnu et declare l'urgence. Il faut que tous les
+symptomes de la confiance et de la securite reparaissent; il faut que
+les theatres rouvrent; il faut que la population reprenne sa serenite
+en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise.
+Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du
+commerce, de l'industrie, c'est-a-dire tout ce qui produit le travail,
+tout ce qui detruit la misere; les theatres sont un de ces moteurs.
+
+Que les etrangers se sentent rappeles a Paris par le calme retabli;
+qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui
+roulent, des boutiques ouvertes, des cafes eclaires; qu'on puisse
+rentrer tard chez soi; les theatres vous restitueront toutes ces
+libertes de la vie parisienne, qui sont les indices memes de la
+tranquillite publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante,
+animee, paisible, a cette grande ville de Paris, qui porte avec
+accablement, depuis un mois bientot, le plus douloureux de tous les
+deuils, le deuil de la guerre civile!
+
+Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce
+que vous ferez en ce moment sera utile pour le present et fecond pour
+l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au theatre,
+le theatre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un
+engagement. Aujourd'hui, la societe secourt le theatre, demain le
+theatre secourra la societe. Le theatre, c'est la sa fonction et son
+devoir, moralise les masses en meme temps qu'il enrichit la cite. 11
+peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps serieux comme
+ceux ou nous sommes, les auteurs dramatiques, libres desormais,
+comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du theatre
+une chaire de verite et une tribune d'honnetete, pousser les coeurs
+vers la fraternite, elever les esprits aux sentiments genereux par le
+spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et
+dans la foule la raison, enseigner, apaiser, eclairer, consoler, c'est
+la plus pure source de la renommee, c'est la plus belle forme de la
+gloire!
+
+La subvention aux theatres fut votee. Les theatres rouvrirent.
+
+
+NOTE 4
+
+SECOURS AUX TRANSPORTES
+
+14 aout 1848.
+
+Immediatement apres les journees de juin, M. Victor Hugo se preoccupa
+du sort fait aux transportes. Il appela tous les hommes de bonne
+volonte, dans toutes les nuances de l'assemblee, a leur venir en aide.
+Il organisa dans ce but une reunion speciale en dehors de tous les
+partis.
+
+Voici en quels termes le fait est raconte dans _la Presse_ du 14 aout
+1848:
+
+
+"Tous les hommes politiques ne sont pas en declin, heureusement! Au
+premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont
+deploye sous la grele des balles dans les tristes journees de juin,
+par la fermete conciliante qu'ils ont apportee a la tribune, et enfin
+par l'elan d'une fraternite sincere telle que nous la concevons, telle
+que nous la ressentons, nous aimons a signaler un de nos illustres
+amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaissee,
+et que la liberte de la presse a trouve debout a la tribune au jour
+des interpellations adressees a M. le general Cavaignac.
+
+"M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous
+ne saurions trop le feliciter. Il s'agit de visiter les detenus de
+juin. Cette proposition a motive la reunion spontanee d'un certain
+nombre de representants dans l'un des bureaux de l'assemblee
+nationale; nous en empruntons les details au journal l'_Evenement_:
+
+"La reunion se composait deja de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'eveque
+de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Felix
+Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Voguee,
+Cremieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considerant, le general Laydet,
+Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribiere,
+Antony Thouret.
+
+"M. Victor Hugo a expose l'objet de la reunion. Il a dit:
+
+"Qu'au milieu des reunions qui se sont produites au sein de
+l'assemblee, et qui s'occupent toutes avec un zele louable, et selon
+leur opinion consciencieuse, des grands interets politiques du pays,
+il serait utile qu'une reunion se format qui n'eut aucune couleur
+politique, qui resumat toute sa pensee dans le seul mot _fraternite_,
+et qui eut pour but unique l'apaisement des haines et le soulagement
+des miseres nees de la guerre civile.
+
+"Cette reunion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui
+oublieraient, en y entrant, a quel parti ils appartiennent, pour ne
+se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France.
+Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de
+l'ordre le plus eleve; car soulager les malheurs de la guerre civile
+dans le present, c'est eteindre les fureurs de la guerre civile dans
+l'avenir. L'assemblee nationale est animee des intentions les plus
+patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les
+egares, mais elle ne veut rien au dela de la severite strictement
+necessaire, et, certainement, a cote de sa severite, elle cherchera
+toujours les occasions de faire sentir sa paternite. La reunion
+projetee provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se
+manifesteraient, la bonne volonte genereuse de l'assemblee.
+
+"Cette reunion ne se compose encore que de membres qui se sont
+spontanement rapproches et qui appartiennent a toutes les opinions
+representees dans l'assemblee; mais elle admettrait avec empressement
+tous les membres qui auraient du temps a donner aux travaux de
+fraternite qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les
+forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du
+pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se preoccuperait
+de tout ce qui peut, sans desarmer, bien entendu, ni enerver l'action
+de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs
+familles.
+
+"En ce qui touche ces malheureuses familles, la reunion rechercherait
+les moyens d'assurer l'execution du decret qui leur reserve le droit
+de suivre les transportes, et qui, evidemment n'a pas voulu que ce
+droit fut illusoire ou onereux pour les familles pauvres. Le general
+Cavaignac, consulte par M. Victor Hugo, a pleinement approuve cette
+pensee, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention
+fraternelle et l'unite politique, et a promis de faciliter, par tous
+les moyens en son pouvoir, l'acces et la visite des prisons aux
+membres de la reunion; ce sera pour eux une occupation fatigante et
+penible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur
+rendra douce.
+
+"En terminant, M. Victor Hugo a exprime le voeu que la reunion mit a
+sa tete et choisit pour son president l'homme venerable qu'elle compte
+parmi ses membres, et qui joint au caractere sacre de representant
+le caractere sacre d'eveque, M. Parisis, eveque de Langres. Ainsi le
+double but evangelique et populaire sera admirablement exprime par la
+personne meme de son president. La fraternite est le premier mot de
+l'evangile et le dernier mot de la democratie."
+
+"La reunion a completement adhere a ces genereuses paroles. Elle a
+aussitot constitue son bureau, qui est ainsi compose:
+
+"President, M. Parisis, eveque de Langres; vice-president, M. Victor
+Hugo; secretaire, M. Xavier Durrieu.
+
+"La reunion s'est separee, apres avoir charge MM. Parisis, Victor Hugo
+et Xavier Durrieu de demander au general Cavaignac, pour les membres
+de la reunion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les
+prisons de Paris."
+
+
+NOTE 5.
+
+LA QUESTION DE DISSOLUTION
+
+
+En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemblee
+constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion
+prealable des bureaux, M. Victor Hugo prononca, le 15 janvier, un
+discours que la stenographie a conserve. Le voici:
+
+
+M. VICTOR HUGO.--Posons la question.
+
+Deux souverainetes sont en presence.
+
+Il y a d'un cote l'assemblee, de l'autre le pays
+
+D'un cote l'assemblee. Une assemblee qui a rendu a Paris, a la
+France, a l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est
+considerable; en juin, elle a fait face a l'emeute, elle a sauve la
+democratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de revolte
+contre le peuple tout entier. C'est la le titre de cette assemblee.
+Ce titre serait plus beau si la victoire eut ete moins dure. Les
+meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clements. Pour ma part,
+j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blame la repression
+soldatesque. Du reste, cette assemblee, disons-le, a plutot essaye de
+grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts,
+ce qui est l'histoire des assemblees et ce qui est aussi l'histoire
+des hommes. Un peu de bon, pas mal de mediocre, beaucoup de mauvais.
+Quant a moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite
+vaillante de l'assemblee en juin, son courage, le service rendu. Elle
+a bien fait son entree; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa
+sortie.
+
+De l'autre cote, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays.
+Qui doit l'emporter? (_Reclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi
+de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande
+votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas a etre nomme
+commissaire, je cherche a dire la verite. Je sais que chaque parti a
+une pente a s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous
+enivrons bien vite de nous-memes et nous avons bientot fait de crier:
+Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule
+quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers,
+j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale,
+voici ce que je pense: L'an dernier, a pareille epoque, qui est-ce
+qui voulait la reforme? Le pays. Cette annee, qui est-ce qui veut la
+dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit:
+retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblee repondra: je reste.
+
+Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas.
+
+J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect a l'assemblee, mais
+l'assemblee doit du respect au pays.
+
+Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est
+pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je
+n'abuse pas de celui-ci.
+
+Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinement, a une
+assemblee, a un chef d'etat, a un pouvoir: va-t'en! pour que ce
+pouvoir doive s'en aller?
+
+Je reponds: non!
+
+Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainete, il faut
+qu'elle ait la raison.
+
+Voyons si elle a la raison.
+
+Il y a en republique deux cas, seulement deux cas ou le pays peut dire
+a une assemblee de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une
+assemblee legislative dont le terme est arrive, ou une assemblee
+constituante dont le mandat est epuise.
+
+Hors de la, le pays, le pays lui-meme peut avoir la force, il n'a pas
+le droit.
+
+L'assemblee legislative dont la duree constitutionnelle n'est pas
+achevee, l'assemblee constituante dont le mandat n'est pas accompli
+ont le droit, ont le devoir de repondre au pays lui-meme: non! et de
+continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre.
+
+Toute la question est donc la. Je la precise, vous voyez. La
+Constituante de 1848 a-t-elle epuise son mandat? a-t-elle termine son
+oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non.
+
+UNE VOIX.--L'assemblee n'a point epuise son mandat.
+
+M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemblee parviennent
+a me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait a faire, et que
+son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord a l'instant
+meme.
+
+Examinons.
+
+Qu'est-ce que la constituante avait a faire? Une constitution.
+
+La constitution est faite.
+
+LE MEME MEMBRE.--Mais, apres la constitution, il faut que l'assemblee
+fasse les lois organiques.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques!
+
+Entendons-nous.
+
+Est-ce une necessite ou une convenance?
+
+Si les lois organiques participent du privilege de la constitution,
+si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'a une seule
+reserve, la sanction du peuple et le droit de revision, si comme la
+constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines,
+inviolables, au-dessus des assemblees legislatives, au-dessus des
+codes, placees a la fois a la base et au faite, oh! alors, il n'y
+a pas de question, il n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a
+necessite. Vous devez repondre au pays qui vous presse: attendez! nous
+n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de
+nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos
+adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en
+repoussant la proposition Rateau? vous avez manque a votre devoir!
+
+Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les
+autres, des lois modifiables et revocables, des lois que la prochaine
+assemblee legislative pourra citer a sa barre, juger et condamner,
+comme le gouvernement provisoire a condamne les lois de la monarchie,
+comme vous avez condamne les decrets du gouvernement provisoire, si
+cela est, ou est la necessite de les faire? a quoi bon devorer le
+temps de la France pour jeter quelques lois de plus a cet appetit de
+revocation qui caracterise les nouvelles assemblees?
+
+Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis
+de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela
+vous etait bien agreable, cela me serait egal. Oui, vous trouvez
+convenable que les redacteurs du texte soient aussi les redacteurs du
+commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes,
+que ceux qui ont bati l'edifice pavent aussi les rues a l'entour, que
+le theoreme constitutionnel fasse penetrer son unite dans tous ses
+corollaires; apres avoir ete legislateurs constituants, il vous plait
+d'etre legislateurs organiques; cela est bien arrange, cela est plus
+regulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois
+organiques; pourquoi? pour la symetrie.
+
+Ah! ici, messieurs, je vous arrete. Pour une assemblee constituante,
+ou il n'y a plus de necessite il n'y a plus de droit. Car du moment ou
+votre droit s'eclipse, le droit du pays reparait.
+
+Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment,
+il faudra l'admettre toujours, a chaque instant et dans tous les cas,
+que dans six mois elle dira au president de se demettre et que dans un
+an elle criera a la legislative de se dissoudre. Non! la constitution,
+une fois sanctionnee par le peuple, protegera le president et
+la legislative. Reflechissez. Voyez l'abime qui separe les deux
+situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre
+l'assemblee constituante? Un vote, une boule dans la boite du
+scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemblee
+legislative? Une revolution.
+
+Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothese,
+reculez de quelques mois en arriere, reportez-vous a l'epoque ou
+vous etiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce
+moment-la, au milieu de l'oeuvre ebauchee, le pays, impatient ou
+egare, vous eut crie: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous!
+
+Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit
+alors?
+
+Je vous eusse dit: Resistez!
+
+Resister! a qui? a la France?
+
+Sans doute.
+
+Notre devoir eut ete de dire au peuple:--Tu nous as donne un mandat,
+nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit
+n'est plus en toi, mais en nous. Tu te revoltes contre toi-meme; car
+nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux
+refaire une revolution? tu veux courir de nouveau les chances
+anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es a la fois le plus
+fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y
+tomberons, mais tu y tomberas apres nous.
+
+Voila ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas separes.
+
+Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion resister a tous
+les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de
+l'histoire est a ce prix.
+
+Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: resistez!
+aujourd'hui je vous dis: cedez!
+
+Pourquoi?
+
+Je viens de vous l'expliquer.
+
+Parce qu'il y a trois mois le droit etait de votre cote, et
+qu'aujourd'hui il est du cote du pays.
+
+Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous?
+vous ne les ferez meme pas, vous les baclerez. Ou trouverez-vous
+le calme, la reflexion, l'attention, le temps pour examiner les
+questions, le temps pour les laisser murir? Mais telle de ces lois
+est un code! mais c'est la societe tout entiere a refaire! Onze lois
+organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vecu presque un
+an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un siecle, c'est la une
+fort belle longevite revolutionnaire. Contentez-vous-en.
+
+Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel a nos fiertes. Quoi! nous
+nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'a nous! Nous
+cedons a un _quinze mai moral!_ l'assemblee nationale se laisse
+chasser! Messieurs, l'assemblee chassee! Comment? par qui? Non, j'en
+appelle a la dignite de vos consciences, vous ne vous sentez pas
+chasses! Vous n'avez pas donne les mains a votre honte! Vous vous
+retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les
+violences des factions, mais devant la souverainete de la nation.
+L'assemblee se laisser chasser! Ah! ce degre d'abaissement rendrait sa
+condamnation legitime, elle la meriterait pour y avoir consenti! Il
+n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait
+meprisee, et qu'elle s'en ira respectee!
+
+Messieurs, je crois avoir ruine les objections les unes apres les
+autres. Me voici revenu a mon point de depart, le pays a pour lui le
+droit, et il a pour lui la raison. Considerez qu'il souffre, qu'il
+est, depuis un an bientot, etendu sur le lit de douleur d'une
+revolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison
+vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du cote droit sur le
+cote gauche.
+
+UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du cote gauche sur le cote droit.
+(_Sourires._)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On
+rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons
+des hommes politiques et considerons la situation. Elle nous dicte
+notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la republique, je
+ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que
+dans toutes mes paroles vous sentez l'honnete homme. Votre attention
+me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle,
+je me sens le droit de m'adresser a votre coeur de bons citoyens.
+Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauve le present, maintenant ne
+compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en
+ce moment? C'est l'inquietude, c'est l'anxiete, c'est le doute du
+lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanes, mais
+reels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui
+que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi,
+vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver?
+Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la
+legislative? Non, votre heure est fixee et la sienne est venue, les
+temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre
+noblement. Deferez au voeu de la France. Ne passez pas de la
+souverainete a l'usurpation. Je le repete, donnons le bon exemple,
+retirons-nous a temps et a propos, et croyons tous au lendemain! Ne
+disons pas, comme je l'ai entendu declarer, que notre disparition sera
+une revolution. Comment! democrates, vous n'auriez pas foi dans la
+democratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai
+pour que l'assemblee se separe au terme le plus prochain.
+
+
+NOTE 6
+
+ACHEVEMENT DU LOUVRE
+
+Fevrier 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses,
+l'interet de l'etat, l'interet de la ville de Paris.
+
+Certes, creer dans la capitale une sorte d'edifice metropolitain de
+l'intelligence, installer la pensee la ou etait la royaute, remplacer
+une puissance par une puissance, ou etait la splendeur du trone mettre
+le rayonnement du genie, faire succeder a la grandeur du passe ce qui
+fait la grandeur du present et ce qui fera la beaute de l'avenir,
+conserver a cette metropole de la pensee ce nom de Louvre, qui veut
+dire souverainete et gloire; c'est la, messieurs, une idee haute et
+belle. Maintenant, est-ce une idee utile?
+
+Je n'hesite pas; je reponds: Oui.
+
+Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore a la haute idee
+de civilisation que Paris represente, donner d'immenses travaux sous
+toutes les formes a toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan
+jusqu'a l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres,
+occuper et nourrir le peuple avec une idee, lorsque les ennemis de la
+paix publique cherchent a l'occuper, je ne dis pas a le nourrir, avec
+des passions, est-ce que ce n'est pas la une pensee utile?
+
+Mais l'argent? cela coutera fort cher. Messieurs, entendons-nous,
+j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je
+ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tout prix, l'alleger.
+Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entrainer une
+charge pour les contribuables, je serais le premier a le repousser.
+Mais, l'expose des motifs vous le dit, on peut faire face a la depense
+par des alienations peu regrettables d'une portion du domaine de
+l'etat qui coute plus qu'elle ne rapporte.
+
+J'ajoute ceci. Cet ete, vous votiez des sommes considerables pour des
+resultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler
+le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et
+politique du travail, que la seule pensee d'en donner vous suffisait.
+Quoi! vous accordiez des travaux steriles, et aujourd'hui vous
+refuseriez des travaux utiles?
+
+Le projet peut etre ameliore. Ainsi, il faudrait conserver toutes les
+menuiseries de la bibliotheque actuelle, qui sont fort belles et
+fort precieuses. Ce sont la des details. Je signale une lacune plus
+importante. Selon moi, il faudrait completer la pensee du projet en
+installant l'institut dans le Louvre, c'est-a-dire en faisant sieger
+le senat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain.
+Representez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un cote une galerie
+de peinture comparable a la galerie du Vatican, de l'autre une
+bibliotheque comparable a la bibliotheque d'Alexandrie; tout pres
+cette grande nouveaute des temps modernes, le palais de l'Industrie;
+toute connaissance humaine reunie et rayonnant dans un monument
+unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps.
+
+Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient a ce
+monument comme a une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi
+transforme le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi
+le palais, vous auriez agrandi l'idee qu'il contenait.
+
+Cette creation, ou l'on trouvera tous les magnifiques progres de l'art
+contemporain, dotera, sans qu'il en coute un sou aux contribuables,
+d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de
+plus. J'appuie le projet.
+
+
+NOTE 7
+
+SECOURS AUX ARTISTES
+
+3 avril 1849.
+
+Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononce par M.
+Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par
+l'honorable M. Charlemagne, comme exagerant les besoins et les miseres
+des artistes et des lettres. Peu de mois s'ecoulerent, la question des
+arts revint devant l'assemblee le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo,
+appele a la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amene a
+dire:
+
+
+Les besoins des artistes n'ont jamais ete plus imperieux. Et,
+messieurs, puisque je suis monte a cette tribune,--c'est l'occasion
+que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas
+en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-etre quelque
+influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche
+plus particulierement aux interets des lettres et des arts.
+
+Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette meme place et que
+je combattais certaines reductions speciales qui portaient sur le
+budget des arts et des lettres, je vous disais que ces reductions,
+dans certains cas, pouvaient etre funestes, qu'elles pouvaient
+entrainer bien des detresses, qu'elles pouvaient amener meme des
+catastrophes. On trouva a cette epoque qu'il y avait quelque
+exageration dans mes paroles.
+
+Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment,
+et c'est ici le lieu de le dire, a ce rare et celebre artiste qui
+vient de disparaitre si fatalement, qu'un secours donne a propos,
+qu'un travail commande a temps aurait pu sauver.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le!
+
+M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine.
+
+M. LEON FAUCHER.--Je demande la parole.
+
+M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci merite votre
+attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amere et profonde
+douleur, a trouve plus facile de renoncer a la vie que de lutter
+contre la misere. (_Mouvement._)
+
+Eh bien! que ce soit la un grave et douloureux enseignement. Je le
+depose dans vos consciences. Je m'adresse a la generosite connue et
+prouvee de cette assemblee. Je l'ai deja trouvee, nous l'avons tous
+trouvee sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment,
+ce n'est pas un reproche que je fais a personne, c'est un fait que je
+constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que,
+dans la suite de la discussion, quand vous aurez a voter, soit
+a propos du budget de l'interieur, soit a propos du budget de
+l'instruction publique, sur certaines reductions que je ne qualifie
+pas d'avance, mais qui peuvent etre mal entendues, qui peuvent etre
+deplorables, vous vous souviendrez que des reductions fatales peuvent,
+pour faire gagner quelques ecus au tresor public, faire perdre a la
+France de grands artistes. (_Sensation._)
+
+
+
+
+CONSEILS DE GUERRE
+
+
+NOTE 8
+
+L'ETAT DE SIEGE
+
+28 septembre 1848.
+
+Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M.
+Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque
+forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en
+pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution
+comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes:
+
+
+"_Cedule_.
+
+"La presente devra etre apportee en venant deposer.
+
+"REPUBLIQUE FRANCAISE.
+
+"_Liberte, Egalite, Fraternite._
+
+"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division
+militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi.
+
+"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de
+guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor,
+representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a
+l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848,
+a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes
+Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de
+se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les
+voies de droit.
+
+"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848.
+
+"_Le rapporteur_, DE BEURMANN."
+
+
+La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes
+contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_,
+adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son
+devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de
+la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque
+dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le
+lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il
+savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement
+etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle
+injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte
+meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree,
+une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part
+des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal
+militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut,
+le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre
+l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite
+du representant.
+
+Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette
+audience:
+
+
+2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS
+
+Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne.
+
+_Audience du 29 septembre._
+
+INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT
+LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT.
+
+Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle
+d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire
+soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin
+de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo,
+qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin.
+
+L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres
+avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le
+president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant
+du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore
+presente.
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il
+se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra
+vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du
+gouvernement, vous avez la parole.
+
+M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les
+faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques
+phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo
+s'approche.
+
+M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et
+domicile.
+
+M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre,
+monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le
+conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale
+que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois
+cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre
+membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose
+aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux
+simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes
+paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus
+que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne
+cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission
+que vous accomplissez.
+
+Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment
+d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre
+immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette
+etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire
+que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses
+travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il
+constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc
+pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite.
+
+Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela
+de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee,
+une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je
+pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites
+de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et
+non ici.
+
+Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je
+dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention
+m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on
+m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant,
+je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma
+deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre
+utile a la defense qu'a l'accusation.
+
+M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi,
+qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a
+M. le president la permission de vous repondre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits
+de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait
+de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de
+s'entendre sur l'heure.
+
+M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au
+nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne
+ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est
+formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite
+regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et
+meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit
+assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait
+des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre
+poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer
+d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre
+egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa
+protection.
+
+M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement
+m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences,
+a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du
+peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela
+dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je
+maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de
+son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre
+du vote qu'il va deposer dans l'urne.
+
+LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier
+pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident
+qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au
+conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce
+qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les
+veritables droits de chacun ici.
+
+M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee
+nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme
+une violation de son droit de representant.
+
+La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a
+jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a
+jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un
+representant ou un depute est appele pendant le cours de la session
+d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant
+un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit
+etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les
+devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et
+le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa
+liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre
+donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa
+fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important
+sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de
+representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le
+president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage,
+c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que
+M. Victor Hugo ait soutenu le premier.
+
+M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom
+de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a
+l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme.
+Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo
+fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son
+temoignage, la justice commande et ne sollicite pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens
+que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions
+legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la
+souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion
+sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre
+enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments
+du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de
+representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une
+question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a
+repondre a vos questions.
+
+LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un
+condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les
+plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des
+accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du
+condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien!
+si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu
+hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut
+pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses
+n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation
+qui peut entrainer la peine des travaux forces.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le
+defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait
+sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite
+que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui
+tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute
+que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des
+malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais
+demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit.
+Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger
+les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais
+donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument
+inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les
+devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en
+outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un
+representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris
+est place en ce moment.
+
+M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels
+sont vos nom et prenoms?
+
+M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre profession?
+
+M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance?
+
+M. VICTOR HUGO.--Besancon.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel?
+
+M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent?
+
+M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6.
+
+M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition
+devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes
+souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes
+paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce
+que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la
+rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive
+qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee
+et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en
+travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant
+tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai
+supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes
+collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils
+s'y sont refuses.
+
+M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette
+occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade,
+accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et
+dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas
+prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient
+quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas,
+je cedai a leurs prieres.
+
+Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures
+que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison.
+Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis
+quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me
+rappeler si j'ai vu celui-ci.
+
+M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous?
+
+(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor
+Hugo._)
+
+M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre
+monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait
+amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que
+j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis
+innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a
+me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une
+des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la
+justice suivre son cours, et on l'emmena.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant
+vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous
+avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit
+de se mettre au-dessus d'elle.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et
+du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion
+s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et
+je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait
+simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a
+choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque
+autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure
+a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant
+inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux
+deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir
+de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait
+toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait
+plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que
+l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays.
+Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque
+eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait
+les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation.
+
+(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui
+l'accompagne au dehors de la salle d'audience._)
+
+M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la
+parole.
+
+M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses.
+
+M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses.
+
+Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure
+ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et
+Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir
+pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes
+apparentes.
+
+En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long
+a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24
+mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal.
+
+--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le
+conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee,
+l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la
+salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete
+vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee.
+On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le
+president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de
+guerre.
+
+
+
+
+CONSEIL D'ETAT
+
+1849
+
+
+NOTE 9
+
+LA LIBERTE DU THEATRE
+
+En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi
+sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs
+etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite
+et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees
+a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs
+dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit
+comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et
+du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la
+stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat.
+
+
+_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant
+devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie
+publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra
+n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde,
+le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les
+points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la
+commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont
+soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe
+volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de
+semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer
+les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder.
+
+Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des
+theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux
+interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un
+est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple.
+
+J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes
+politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens
+de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle
+m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle.
+
+Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui
+ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et
+l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand
+principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me
+tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que
+par la liberte?
+
+Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande,
+a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les
+formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la
+dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en
+presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre
+ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire
+d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que
+vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous?
+Examinons.
+
+Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour
+lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre
+existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a
+constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les
+connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve.
+
+M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait
+en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne
+regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des
+theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution.
+
+Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses
+fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas
+un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait
+s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre
+de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre,
+jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a
+regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a
+introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur
+hierarchique.
+
+Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit?
+On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte
+le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut
+degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le
+theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression
+du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et
+froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce
+qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les
+sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il
+etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait
+sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui
+permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a
+fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas
+ete libre.
+
+Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare
+immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis
+XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de
+l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et
+sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art
+dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les
+plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire
+n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite,
+s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat
+admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de
+Campistron.
+
+Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais
+je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique
+qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la
+rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite
+avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose
+de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors
+un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le
+plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince
+de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de
+toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper
+a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue,
+la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout
+prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment
+meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il
+s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins.
+
+Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui
+pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a
+pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que
+ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait
+honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans
+les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne
+ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est
+la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui
+demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.
+
+M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve
+pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres,
+ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer
+le regne imperial.
+
+M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur
+faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des
+talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses
+passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout
+litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve.
+Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille.
+
+Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en
+couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer.
+Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de
+perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce
+principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le
+faisait en quelque sorte vivant? Rien.
+
+M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau
+vers.
+
+Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a
+produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau.
+
+J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats,
+que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire
+fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre
+chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi.
+
+Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue
+de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la
+question qui me touche infiniment.
+
+Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je
+me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait
+vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple
+tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe
+monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la
+puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a
+ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa
+personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les
+siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que
+vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que
+lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses
+oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere,
+de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la
+liberte contre la religion.
+
+Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que
+l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.
+
+Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait
+completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en
+conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au
+peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le
+meilleur selon elle.
+
+Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les
+desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme
+devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous
+la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de
+Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont
+declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par
+le parlement.
+
+Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient!
+Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur
+imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse
+et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le
+parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont
+ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la
+vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite.
+C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est
+faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie
+toujours d'immoralite.
+
+Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste!
+L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois
+martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les
+revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a
+fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet.
+
+Je reprends, et je resume ce que je viens de dire.
+
+Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire
+fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction
+utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non.
+
+Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les
+genies, il a gene les chefs-d'oeuvre.
+
+Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je
+voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au
+point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce
+point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le
+nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre
+cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu.
+Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la
+question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins
+bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a
+pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les
+dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees,
+l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par
+la distinction des genres. Quel a ete le resultat?
+
+L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans
+Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en
+pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une
+partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce
+que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts
+a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire
+juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit
+esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable
+administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la
+politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir
+successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires.
+
+Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature,
+l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans
+des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot:
+point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles
+grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait
+de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de
+marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission
+d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom
+de l'art et de la litterature, avaient demande un second
+Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne
+l'Odeon!
+
+Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le
+principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il
+a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor,
+soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement
+materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons
+vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population
+parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise
+pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on
+trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches.
+Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie
+miserable pour refouler le developpement de l'art.
+
+Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que,
+du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du
+caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les
+bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une
+calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les
+entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget.
+Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite.
+Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont
+guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre
+chose que le principe d'autorite.
+
+Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au
+principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le
+principe de liberte.
+
+Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la
+liberte.
+
+Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air
+de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee.
+
+Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de
+pensee, c'est-a-dire point de censure.
+
+Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre
+question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui.
+
+Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici,
+je dois supposer un peu; rien n'existe.
+
+Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le
+perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle
+qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques,
+quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les
+institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la
+liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans
+toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera
+au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici
+d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie
+theatrale fut proclamee.
+
+Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions
+politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement
+y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte
+d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il
+en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux
+intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un
+interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance.
+
+Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux
+conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que
+voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le
+cahier des charges de la liberte.
+
+Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte
+des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre
+est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la
+moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se
+resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions,
+regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres
+libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera
+jour.
+
+Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les
+celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les
+auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera,
+un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces
+quatre theatres.
+
+Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a
+une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils
+reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut
+prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le
+laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de
+talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur;
+vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez
+ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les
+meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles.
+En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la
+rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a
+atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au
+peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible.
+
+Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien
+assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a
+l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand
+pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon
+vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou
+le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le
+provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les
+soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour
+ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit
+humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la
+moralisation universelle.
+
+Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient
+les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par
+une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je
+gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en
+arranger.
+
+Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a
+tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne
+soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat
+financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous
+diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires.
+Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un
+chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un
+agent de change par un coup de bourse.
+
+Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui
+viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire
+votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but
+plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il
+est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de
+toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites
+que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et
+qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde
+comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira
+l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la
+foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme,
+le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla
+reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands
+faits de notre histoire.
+
+Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le
+peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche
+en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son
+education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse
+pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous
+qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez
+vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration
+europeenne vous remboursera.
+
+Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui
+soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et
+cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole
+immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans.
+Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee:
+comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au
+dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par
+la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole
+sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je
+creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les
+nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
+
+Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres
+speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge,
+non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres
+crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale
+parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle.
+Je les appellerais theatres municipaux.
+
+La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a
+l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux
+et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a
+faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent
+parfois des commotions si fatales a la ville.
+
+Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le
+plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant
+surtout mon assertion aux classes inferieures de la population
+parisienne: le peuple francais, la population parisienne
+principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose
+pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des
+especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements
+populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais
+pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais
+lieux, fera moins de revolutions violentes.
+
+L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les
+frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et
+distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires,
+tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie
+de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser
+fermer.
+
+Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents
+quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les
+moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre
+theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la
+ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote
+de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon
+systeme.
+
+Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur
+de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous
+avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme
+base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez
+et choisissez.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous
+faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront
+ecrases par ceux de l'etat.
+
+M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a
+cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres.
+Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il
+vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres
+accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous
+aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez
+dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.
+
+On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire
+concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les
+plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux
+passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le
+scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique;
+ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des
+comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de
+criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous
+en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou
+l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que
+m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout,
+que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses
+cinquante mille exemplaires.
+
+Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on
+me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des
+lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la
+presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent,
+je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur.
+Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes
+ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est
+l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres
+libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser,
+de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres
+nationaux et municipaux; la victoire vous restera.
+
+M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo
+sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient
+a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M.
+Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire.
+Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et
+l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les
+theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces
+officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre
+user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les
+theatres libres seraient evidemment ecrases.
+
+Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale,
+qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de
+liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je
+voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me
+fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains
+du gouvernement.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres
+privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege
+ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle
+fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres.
+La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon
+systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout
+le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon
+systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un
+theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs
+encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait
+user de la liberte commune; voila tout.
+
+M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur
+un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du
+cautionnement?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je
+l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets
+de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les
+comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de
+la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui
+dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je
+payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce
+que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre
+usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux
+directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est
+pourquoi je veux le cautionnement.
+
+M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir,
+dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des
+conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres,
+de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de
+dimension, etc.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a
+l'etablissement des theatres.
+
+M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.
+
+M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des
+representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les
+cafes-spectacles.
+
+M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.
+
+M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le
+systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes?
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans
+mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres
+nationaux et les theatres municipaux.
+
+Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un
+systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous
+promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la
+realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les
+hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les
+_theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas
+grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le
+ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron;
+quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront
+le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au
+Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps.
+
+Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs
+independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au
+directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant,
+pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par
+le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de
+leurs theatres.
+
+M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera
+les directeurs?
+
+M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui
+aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets.
+
+M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez
+un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la
+Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine
+couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette
+couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son
+service, sera immediatement destitue.
+
+M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires.
+
+
+Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien.
+
+M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec
+le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux
+tribunaux ordinaires.
+
+On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent
+souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine
+connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation;
+puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard;
+representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une
+piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces
+ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait
+impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou
+la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est
+admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu.
+
+M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la
+question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France.
+
+En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour
+ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute
+la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien.
+Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que
+Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont
+abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en
+Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_.
+
+Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre
+n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand
+homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le
+Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette
+liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire
+de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien
+different.
+
+Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France.
+
+Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il
+faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines
+restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils
+sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure
+preventive en l'ameliorant autant que possible.
+
+J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et
+plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte
+industrielle.
+
+Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je
+dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a
+pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour
+en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout
+ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete
+etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui
+se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees
+politiques, que c'etaient la des questions frivoles.
+
+A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais
+qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code
+special pour les choses de l'intelligence et de la pensee.
+
+Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose
+inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du
+droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la
+societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants.
+
+Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete
+aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et
+la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une
+acquisition, mais une creation, la propriete litteraire.
+
+Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux
+communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les
+poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la
+societe par la propriete.
+
+Cela fait, organisez.
+
+Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe
+des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une
+certaine impulsion.
+
+Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit
+d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui
+a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les
+auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre
+temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont
+excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles
+lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.
+
+Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt
+annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations
+precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au
+contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de
+prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez
+reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits
+de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une
+repression rapide et tres efficace.
+
+Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est
+l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est
+un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le
+gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il
+s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur
+est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur
+des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la
+passe au bureau de censure.
+
+Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis!
+Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on
+appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi!
+
+La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la
+surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le
+theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure.
+
+Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point.
+
+Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis
+trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour?
+Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui
+pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant.
+
+Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En
+a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.
+
+Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir
+uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les
+moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a
+ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi
+donc y tenez-vous?
+
+Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs
+publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre
+surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du
+theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit
+un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice.
+
+La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est
+un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates,
+sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient
+logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en
+litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils
+rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc
+jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et
+j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que
+vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De
+la morale!
+
+Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee
+jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On
+n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des
+personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee
+nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec
+une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup
+sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection,
+c'est que c'est impossible.
+
+Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres
+haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la
+susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere
+prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les
+ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de
+peinture.
+
+Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la
+tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee,
+et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le
+service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais
+ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est
+si peu, la censure.
+
+Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee
+nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que
+l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en
+quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de
+parti qui vous feraient de belle besogne.
+
+Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission
+des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet
+element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous
+refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce
+que serait une commission de marine sans marins.
+
+Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission
+composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un
+representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour
+de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si
+telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels
+que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions
+et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la
+censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur
+la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour?
+
+Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses
+l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront
+difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne
+s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne
+faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les
+details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie
+sera plus grande qu'elle n'a jamais ete.
+
+Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte.
+C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.
+
+En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la
+liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La
+liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup
+plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre.
+
+Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la
+repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le
+jury; pour le theatre, qu'aurez-vous?
+
+La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.
+
+Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de
+toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur
+en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a
+ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant
+aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens
+reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.
+
+Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de
+nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains
+emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du
+costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut
+etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin
+il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers,
+un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.
+
+Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?
+
+Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la?
+le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public?
+Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste.
+Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous
+sieger la cour d'assises au parterre?
+
+Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en
+general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver
+a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas
+grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les
+indications du ministere public et condamneront sans broncher sur
+oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la
+pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant
+devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et
+supprimeront la liberte.
+
+Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure
+preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure
+repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux
+moyens du droit commun.
+
+Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.
+
+Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que
+je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres
+subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a
+Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et
+quatre par la ville.
+
+L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur
+ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du
+gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire
+des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous
+imposerez a l'industrie theatrale.
+
+Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la
+position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs
+dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et
+ayant un syndicat.
+
+Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre
+dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de
+l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme
+des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable.
+Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait
+son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de
+prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera
+de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les
+personnages les plus consideres et les plus considerables de
+l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de
+tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de
+l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique
+elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les
+directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une
+sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il
+comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression,
+et il saura superposer la peine au delit.
+
+Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame;
+s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une
+amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre
+prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la
+societe.
+
+Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste
+des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint
+pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa
+fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de
+ses droits de province.
+
+Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury
+dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant
+le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte
+par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette
+excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives.
+
+Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique
+elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public.
+
+C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive.
+De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le
+probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas
+partie de l'association?
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si
+l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait
+plus.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait
+a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois,
+et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le
+theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il
+empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui
+seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux
+ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour
+les refractaires.
+
+M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre
+societe?
+
+M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines
+conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits
+professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable
+de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop
+souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable
+que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose
+d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur
+association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il
+faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque
+chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur,
+comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre
+pour ses delits professionnels.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un
+avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors
+du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le
+suspendre.
+
+M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs
+dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de
+l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le
+public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse
+encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de
+magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de
+mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive,
+telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je
+le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des
+auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor
+Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation.
+Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un
+auteur?
+
+M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous
+les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du
+jury.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au
+systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions
+determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats.
+De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit
+litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a
+craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees
+contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un
+tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne
+risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs
+dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait
+impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
+
+M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par
+quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer
+dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une
+justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper,
+et ceux-la seront sans doute les plus dangereux.
+
+Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et
+vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le
+seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes.
+Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes
+considerables de professions diverses, parmi lesquelles se
+trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le
+suffrage de leurs confreres?
+
+Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des
+beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs
+confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant
+le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait
+changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas
+de honte a exercer les fonctions de censeur.
+
+M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques
+consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une
+magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce
+que c'est une police.
+
+J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser
+la censure preventive; je n'y reviens pas.
+
+Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a
+appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques
+pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la
+corporation, et qu'alors mon but serait manque.
+
+Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je
+l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour
+realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit
+de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat,
+au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des
+conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat
+dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un
+theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la
+soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des
+auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en
+dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on
+pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la
+representation d'une ou plusieurs pieces.
+
+Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je
+la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais
+qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs
+dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de
+presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux
+d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours
+l'inefficacite de la repression par les cours d'assises?
+
+Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait
+necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la
+place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une
+autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la
+tranquillite du pays.
+
+Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte
+entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une
+condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de
+remplir.
+
+Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon
+ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures.
+Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les
+lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la
+collaboration du temps.
+
+M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre
+demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou
+maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution
+qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme
+eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins
+eloigne.
+
+M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles
+qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le
+principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les
+associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte.
+
+Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes
+d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres
+veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et
+rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec
+des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je
+n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le
+parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a
+ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues;
+voila comme j'entends la solution du probleme.
+
+J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur
+l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne
+pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la
+haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se
+rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de
+l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un
+directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne
+saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos!
+
+Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de
+l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction
+publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises;
+le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.
+Tout cela devrait etre reuni.
+
+Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet
+ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees
+divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout
+progres reel.
+
+Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser.
+L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de
+veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee
+et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais,
+pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut
+l'organiser.
+
+Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens
+de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi,
+d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis
+dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France?
+
+Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des
+garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on
+appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que
+beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le
+sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas
+de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans
+la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec
+la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a
+l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle
+etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces
+reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant.
+
+Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction
+commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire;
+elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous
+donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant
+meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national!
+
+Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale.
+En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces
+decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la
+censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus
+difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc
+vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
+
+Laissez la la censure, organisez; mais, je vous le repete, organisez
+la liberte.
+
+
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE
+
+1849-1851
+
+
+NOTE 10
+
+PILLAGE DES IMPRIMERIES
+
+Aux journees de juin 1848, Victor Hugo, apres avoir contribue a la
+victoire, etait venu au secours des vaincus. Apres le 13 juin 1849, il
+accepta le meme devoir. La majorite etait enivree par la colere, et
+voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment
+sur les imprimeries saccagees et pillees. Victor Hugo monta le 15 juin
+a la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel
+qu'il est au _Moniteur_.
+
+
+Permanence.--Seance du 15 juin 1849.
+
+INTERPELLATION
+
+La parole est a M. Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande a l'assemblee la permission
+d'adresser une question a MM. les membres du cabinet.
+
+Cette assemblee, dans sa moderation et dans sa sagesse, voudra
+certainement que tous les actes de desordre soient reprimes, de
+quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les details publies,
+des actes de violence regrettables auraient ete commis dans diverses
+imprimeries. Ces actes constitueraient de veritables attentats contre
+la legalite, la liberte et la propriete.
+
+Je demande a M. le ministre de la justice, ou, en son absence, a MM.
+les membres du cabinet presents, si des poursuites ont ete ordonnees,
+si des informations sont commencees. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui?
+
+M. DUFAURE, _ministre de l'interieur_.--Messieurs, nous regrettons
+aussi amerement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les
+actes a propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose
+l'affirmer, spontanement, au milieu des emotions de la journee du 13
+juin.... (_Interruptions a gauche._)
+
+Je dis qu'ils ont eu lieu spontanement, c'est a ce sujet que j'ai ete
+interrompu. Rien n'avait prevenu l'autorite des actes de violence qui
+devaient etre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je
+veux expliquer seulement comment l'autorite n'etait pas, n'a pas pu
+etre prevenue, comment l'autorite n'a pas pu les empecher.
+
+On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du general Changarnier
+avait preside a cette devastation. Je le nie hautement. Un aide de
+camp du general Changarnier a paru sur les lieux pour reprimer
+cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant ete consomme;
+d'ailleurs, on ne l'ecoutait pas. J'ajoute qu'aussitot que nous avons
+ete prevenus de ces faits, ordre a ete donne de faire deux choses, de
+constater les degats et d'en rechercher les auteurs. On les recherche
+en ce moment, et je puis assurer a l'assemblee, qu'aussitot qu'ils
+seront decouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son
+execution. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'incident est reserve.
+
+
+A propos de cet incident, on lit dans le _Siecle_ du 17 juin 1848:
+
+M. Victor Hugo etait tres vivement blame aujourd'hui par un grand
+nombre de ses collegues pour la genereuse initiative qu'il a prise
+hier en fletrissant du haut de la tribune les actes condamnables
+commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'etait pas le
+moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce
+n'etait pas a nous a appeler sur ces actes l'attention publique; il
+fallait laisser ce soin a un membre de l'autre cote, et la chose n'eut
+pas eu le retentissement que votre parole lui a donne.
+
+Nous etions loin de nous attendre a ce que l'honnete indignation
+exprimee par M. Victor Hugo, et la loyale reponse de M. le ministre de
+l'interieurpussent etre l'objet d'un blame meme indirect d'une partie
+quelconque de l'assemblee. Nous pensions que le sentiment du juste,
+le respect de la propriete devaient etre au-dessus de toutes les
+miserables agitations de parti. Nous nous trompions.
+
+M. Victor Hugo racontait lui-meme aujourd'hui dans l'un des groupes
+qui se formaient ca et la dans les couloirs une reponse qu'il aurait
+ete amene a faire a l'un de ces moderes excessifs.--Si je rencontrais
+un tel dans la rue, je lui brulerais la cervelle, dit celui-la.--Vous
+vous calomniez vous-meme, repondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire
+que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez
+sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la
+rue, ici meme.--Monsieur, dit le poete indigne, vous etes le
+meme homme qui a tue le general Brea!--Il est difficile de dire
+l'impression profonde que ce mot a causee a tous les assistants,
+a l'exception de celui qui venait de provoquer cette reponse
+foudroyante.
+
+
+NOTE 11
+
+PROPOSITION MELUN.--ENQUETE SUR LA MISERE
+
+Bureaux.--Juin 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'appuie energiquement la proposition.
+
+Messieurs, il est certain qu'a l'heure ou nous sommes, la misere pese
+sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misere? Les longues
+agitations politiques, les lacunes de la prevoyance sociale,
+l'imperfection des lois, les faux systemes, les chimeres poursuivies
+et les realites delaissees, la faute des hommes, la force des choses.
+Voila, messieurs, de quelles causes est sortie la misere. Cette
+misere, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la
+question sociale, toute la question politique. Elle engendre a la fois
+le malaise materiel et la degradation intellectuelle; elle torture le
+peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance.
+
+Cette misere, je le repete, est aujourd'hui la question d'etat.
+Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la detruire,
+non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela
+est sage. La meilleure habilete aujourd'hui, c'est la fraternite. Le
+grand homme politique d'a present serait un grand homme chretien.
+
+Reflechissez, en effet, messieurs.
+
+Cette misere est la, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe
+et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimeriques, le
+communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misere publique a
+leur disposition, la saisissent et la precipitent contre la societe.
+Avec de la souffrance, on a sitot fait de la haine! De la ces coups de
+main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24
+juin. De la ces revolutions inconnues et formidables qui arrivent,
+portant dans leurs flancs le mystere de la misere.
+
+Que faire donc en presence de ce danger? Je viens de vous le dire.
+Oter la misere de la question. La combattre, la dissoudre, la
+detruire.
+
+Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misere
+publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal,
+emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut detruire le faux
+socialisme par le vrai. C'est la votre mission.
+
+Oui, il faut que l'assemblee nationale saisisse immediatement la
+grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche
+le remede, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a la une foule de
+problemes qui veulent etre muris et medites. Il importe, a mon sens,
+que l'assemblee nomme une grande commission centrale, permanente,
+metropolitaine, a laquelle viendront aboutir toutes les recherches,
+toutes les enquetes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes
+les specialites economiques, toutes les opinions meme, devront
+etre representees dans cette commission, qui fera les travaux
+preparatoires; et, a mesure qu'une idee praticable se degagera de ses
+travaux, l'idee sera portee a l'assemblee qui en fera une loi. Le code
+de l'assistance et de la prevoyance sociale se construira ainsi piece
+a piece avec des solutions diverses, mais avec une pensee unique. Il
+ne faut pas disperser les etudes; tout ce grand ensemble veut
+etre coordonne. Il ne faut pas surtout separer l'assistance de la
+prevoyance, il ne faut pas etudier a part les questions d'hospices,
+d'hopitaux de refuges, etc. Il faut meler le travail a l'assistance,
+ne rien laisser degenerer en aumone. Il y a aujourd'hui dans les
+masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignite. Et c'est un
+bien. Le travailleur veut etre traite, non comme un pauvre, mais comme
+un citoyen. Secourez-les en les elevant.
+
+C'est la, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je
+m'y associe avec empressement.
+
+Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il
+faut que vous fassiez? Il faut, vous majorite, vous assemblee, montrer
+votre coeur a la nation, venir en aide aux classes souffrantes par
+toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les
+facons, ouvrir les ateliers et les ecoles, repandre la lumiere et
+le bien-etre, multiplier les ameliorations materielles et morales,
+diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journees par
+une mesure utile et populaire; en un mot, dire a tous ces malheureux
+egares qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous
+ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos freres.
+
+
+NOTE 12
+
+LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT
+
+Bureaux.--Juin 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle
+contient un progres. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un
+peril.
+
+Le progres, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux
+choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorite de l'etat
+et la liberte du pere de famille. Ce sont la deux sources vives et
+fecondes d'impulsions utiles.
+
+Le peril, je l'indiquerai tout a l'heure.
+
+Messieurs, deux corporations redoutables, le clerge jusqu'a notre
+revolution, depuis notre revolution, l'universite, ont successivement
+domine l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont
+fait l'education de la France.
+
+Universite et clerge ont rendu d'immenses services; mais, a cote de
+ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerge, dans sa
+vive ardeur pour l'unite de la foi, avait fini par se meprendre, et en
+etait venu,--ce fut la son tort du temps de nos peres,--a contrarier
+la marche de l'intelligence humaine et a vouloir eteindre l'esprit
+de progres qui est le flambeau meme de la France. L'universite,
+excellente par ses methodes, illustre par ses services, mais enfermee
+peut-etre dans des traditions trop etroites, n'a pas en elle-meme
+cette largeur d'idees qui convient aux grandes epoques que nous
+traversons, et n'a pas toujours fait penetrer dans l'enseignement
+toute la lumiere possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un
+clerge.
+
+Les dernieres annees de la monarchie disparue ont vu une lutte
+acharnee entre ces deux puissances, l'universite et l'eglise, qui se
+disputaient l'esprit des generations nouvelles.
+
+Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en
+emulation. C'est la le sens, c'est la le but du projet actuel. Il
+maintient l'universite dans l'enseignement, et il introduit l'eglise
+par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la
+liberte. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se
+reconcilieront-elles? De quelle facon vont-elles combiner leurs
+influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est-a-dire
+l'avenir? C'est la, messieurs, la question. Chacun de ces deux clerges
+a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les
+esprits ombrageux, et en matiere d'enseignement je suis de ce nombre,
+pourraient craindre qu'avec l'universite seule l'instruction ne fut
+pas assez religieuse, et qu'avec l'eglise seule l'instruction ne fut
+pas assez nationale. Or religion et nationalite, ce sont la les deux
+grands instincts des hommes, ce sont la les deux grands besoins de
+l'avenir. Il faut donc, je parle en laique et en homme politique,
+il faut au-dessus de l'eglise et de l'universite quelqu'un pour les
+dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir,
+pour les departager. Qui? l'etat.
+
+L'etat, messieurs, c'est l'unite politique du pays, c'est la tradition
+francaise, c'est la communaute historique et souveraine de tous les
+citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France,
+c'est le pouvoir supreme, qui aie droit d'imposer a l'universite
+l'enseignement religieux, et a l'eglise l'esprit national.
+
+Le projet actuel installe l'etat au sommet de la loi. Le conseil
+superieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas
+autre chose. C'est en cela qu'il me convient.
+
+Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement superieur
+dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui
+est destine a reclasser les masses aujourd'hui declassees. Nous
+reviendrons sur ces graves questions.
+
+Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universite, en acceptant
+le clerge, le projet fait l'enseignement libre et fait l'etat juge. Je
+me reserve de l'examiner encore.
+
+M. de Melun, qui soutint la predominance de l'eglise dans
+l'enseignement, fut nomme commissaire par 20 voix contre 18 donnees a
+M. Victor Hugo.
+
+
+NOTE 13
+
+DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRESENTANTS SOMMIER
+ET RICHARDET
+
+Bureaux.--31 juillet 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les idees d'ordre, le respect
+de l'autorite qu'il faut raffermir, la protection que l'assemblee doit
+au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites.
+J'invoque les memes idees pour la combattre.
+
+Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici:
+
+Un delit de presse aurait ete commis, il y a quatre mois, dans un
+departement eloigne, dans une commune obscure, par un journal ignore.
+Depuis cette epoque, les auteurs presumes de ce delit ont ete nommes
+representants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire
+en justice.
+
+De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la
+refuserez. Examinons les deux cas.
+
+Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France,
+oublie de la localite meme ou il s'est produit, vous faites un
+evenement. Le fait etait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous
+le grossissez du retentissement d'un proces, de l'eclat d'un debat
+passionne, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de
+l'opposition et de la presse. Ce delit, commis dans le champ de foire
+d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France.
+Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de
+Paris pour porte-voix. Cet outrage au president de la republique, cet
+article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez
+dans tous les esprits, vous tirez l'offense a huit cent mille
+exemplaires.
+
+Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand
+respect du pouvoir et de l'autorite.
+
+Si vous refusez l'autorisation, tout s'evanouit, tout s'eteint. Le
+fait est mort, vous l'ensevelissez, voila tout.
+
+Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux
+les interets de l'ordre et de l'autorite et le raffermissement du
+pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous
+qui la refusons?
+
+Cette question d'interet social videe et ecartee, permettez-moi de
+m'elever a des considerations d'une autre nature.
+
+Dans quelle situation etes-vous?
+
+Vous etes une majorite immense, compacte, triomphante, en presence
+d'une minorite vaincue et decimee. Je constate la situation et je la
+livre a votre appreciation politique. Le 13 juin a cree pour vous ce
+que vous appelez des necessites; en tout cas, ce sont des necessites
+bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait
+considerable, terrible, mysterieux, au fond duquel il vous importe,
+dites-vous, que la justice penetre, que le jour se fasse. Il faut, en
+effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet evenement
+d'ou a failli sortir une revolution. Vous avez pu aider la justice.
+Ce qu'elle vous a demande en fait de poursuites, vous avez pu le lui
+accorder. Vous avez ete prodigues, c'est mon sentiment.
+
+Mais enfin, de ce cote, tout est fini. Trente-huit representants,
+c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'etre
+genereux? Est-ce qu'ici la generosite n'est pas de la sagesse? Quoi!
+livrer encore deux representants, non plus pour les necessites de
+l'instruction de juin, mais pour un fait ignore, prescrit, oublie!
+Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours defendu l'ordre,
+gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, reaction, rancune,
+parti-pris, coup de majorite! Il faut savoir se refuser a soi-meme les
+dernieres satisfactions de la victoire. C'est a ce prix que, de la
+situation de vainqueurs, on passe a la condition de gouvernants. Ne
+soyez pas seulement une majorite nombreuse, soyez une majorite grande!
+
+Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre
+force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est
+la mesure. Le jour ou l'opinion publique dira: Ils sont vraiment
+moderes, la conscience des partis repondra: C'est qu'ils sont vraiment
+forts!
+
+Je refuse l'autorisation de poursuites.
+
+M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomme
+rapporteur par 14 voix contre 11 donnees a M. Victor Hugo.
+
+
+NOTE 14.
+
+DOTATION DE M. BONAPARTE.
+
+Bureaux.--6 fevrier 1851.
+
+En janvier 1851, immediatement apres le vote de defiance, M. Louis
+Bonaparte tendit la main a cette assemblee qui venait de le frapper,
+et lui demanda trois millions. C'etait une veritable dotation
+princiere. L'assemblee debattit cette pretention, d'abord dans les
+bureaux, puis en seance publique. La discussion publique ne dura qu'un
+jour et fut peu remarquable. La discussion prealable des bureaux, qui
+eut lieu le 6 fevrier, avait vivement excite l'attention publique, et,
+quand la question arriva au grand jour, elle avait ete comme epuisee
+par ce debat preliminaire.
+
+Dans le 12e bureau particulierement, le debat fut vif et prolonge. A
+deux heures et demie, malgre la seance commencee, la discussion durait
+encore. Une grande partie des membres de l'assemblee, groupes derriere
+les larges portes vitrees du 12e bureau, assistaient du dehors a
+cette lutte ou furent successivement entendus MM. Leon Faucher,
+Sainte-Beuve, auteur de la redaction de defiance, Michel (de Bourges)
+et Victor Hugo.
+
+M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Leon Faucher
+et apres lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte,
+soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionne de M.
+Leon Faucher amena dans le debat M. Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Leon Faucher m'oblige a prendre
+la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne desire pas etre nomme
+commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la
+tribune, et mon intention n'etait pas de parler, meme ici.
+
+Selon moi, l'assemblee, en votant la dotation il y a dix mois, a
+commis une premiere faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle
+commettrait une seconde faute, plus grave encore.
+
+Je n'invoque pas seulement ici l'interet du pays, les detresses
+publiques, la necessite d'alleger le budget et non de l'aggraver;
+j'invoque l'interet bien entendu de l'assemblee, j'invoque l'interet
+meme du pouvoir executif, et je dis qu'a tous ces points de vue, aux
+points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus
+generaux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considerable.
+
+Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premiere dotation, la
+situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On
+etait en paix, on est en guerre. Un serieux conflit a eclate.
+
+Ce conflit, au dire de ceux-la memes qui soutiennent le plus
+energiquement le pouvoir executif, ce conflit est une cause de
+desordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les interets; ce
+conflit a presque les proportions d'une calamite publique.
+
+Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation.
+
+Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les
+harangues, les revues, les banquets de sous-officiers meles aux
+generaux, Satory, la place du Havre, la societe du Dix-Decembre, les
+cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas
+eu ces tentatives pretoriennes qui tendaient a donner a la republique
+l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire.
+
+Vous n'auriez pas eu tous ces faits etranges qui ont si profondement
+inquiete le pays, et qui ont du irresistiblement eveiller le pouvoir
+legislatif et amener le vote de ce qu'on a appele la coalition,
+coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition.
+
+Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont ete apportes devant
+vous, vous les avez juges dans votre conscience, et vous avez
+solennellement declare votre defiance.
+
+La defiance du pouvoir legislatif contre le pouvoir executif!
+
+Or, comment le pouvoir executif, votre subordonne apres tout, a-t-il
+recu cet avertissement de l'assemblee souveraine?
+
+Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a neant votre vote. Il a declare
+excellent ce cabinet que vous aviez declare suspect. Resistance qui a
+aggrave le conflit et qui a augmente votre defiance.
+
+Et aujourd'hui que fait-il?
+
+Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi?
+Ce qu'il avait commence. Il vous dit:--Vous vous defiez de moi. Soit!
+payez toujours, je vais continuer.
+
+Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le
+pouvoir executif ecoute peu sa dignite. Vous ecouterez la votre et
+vous refuserez.
+
+Ce qu'a dit M. Faucher des interets du pays, lorsqu'il a nomme
+M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vote pour M.
+Bonaparte. J'ai, dans la sphere de mon action, favorise son election.
+J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui
+ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons
+pas vote pour Napoleon, en tant que Napoleon; nous avons vote pour
+l'homme qui, muri par la prison politique, avait ecrit, en faveur des
+classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vote pour lui,
+enfin, parce qu'en face de tant de pretentions monarchiques nous
+trouvions utile qu'un prince abdiquat ses titres en recevant du pays
+les fonctions de president de la republique.
+
+Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant
+d'importance a rappeler ce titre, etait un prince revolutionnaire, un
+membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la revolution,
+et qui, loin d'etre la negation de cette revolution, en etait
+l'affirmation. Voila pourquoi nous l'avions nomme. Dans ce condamne
+politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un
+democrate. Nous avons espere en lui.
+
+Nous avons ete trompes dans nos esperances. Ce que nous attendions de
+l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait
+faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout
+autre, a sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne
+l'oserait pas. Je suppose le general Changarnier au pouvoir. Il
+suivrait probablement la meme politique que M. Bonaparte, mais il ne
+songerait pas a venir vous demander 2 millions a ajouter a 1,200,000
+francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait reellement, lui,
+simple particulier avant son election, que faire d'une pareille liste
+civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive
+l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul,
+qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoleon lui-meme, dans une
+position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire
+des dettes, il payait tres noblement, avec cette somme, celles de ses
+generaux.
+
+Arretons ces deplorables tendances; disons par notre vote: Assez!
+assez!
+
+Qui a rouvert ce debat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette
+discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de
+le dire, est-ce a nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le
+mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemblee.
+
+Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorite a vote la
+dotation la premiere fois, elle ne savait pas ce qui etait derriere.
+
+Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'etait de l'imprudence; la
+voter aujourd'hui, ce serait de la complicite.
+
+Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre?
+acceptez la republique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement,
+simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus
+d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de
+complots, mais je dirai plus de reves. Quand personne ne revera plus,
+tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de
+rassurer les interets et d'apaiser les esprits que de dire sans
+cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Preparons autre
+chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princieres,
+ces dotations tristement demandees et facheusement depensees, ces
+esperances qui vont on ne sait ou, ces aspirations a un lendemain
+dictatorial et par consequent revolutionnaire, c'est de l'agitation,
+c'est du desordre. Acceptons la republique. L'ordre, c'est le
+definitif.
+
+On sait que l'assemblee refusa la dotation.
+
+
+NOTE 15.
+
+LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO
+
+Seance du 18 juillet 1851.
+
+Apres le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatise par
+Victor Hugo d'un nom que la posterite lui conservera, _Napoleon le
+Petit_, sentit le besoin de repondre. Son ministre, M. Baroche, se
+chargea de la reponse. Il ne trouva rien de mieux a opposer a Victor
+Hugo qu'une citation falsifiee. Victor Hugo monta a la tribune pour
+repliquer au ministre et retablir les faits et les textes. La droite,
+encore tout ecumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau
+discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne
+croirait pas a de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du
+lecteur l'extrait de la seance meme du 18 juillet. Le voici:
+
+M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_.--Je voudrais ne pas
+entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordee hier M. Victor
+Hugo.
+
+Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont
+je m'honore d'etre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la
+repousser. (_Tres bien! tres bien! a droite._)
+
+Et d'abord, une observation. La seance d'hier a offert un douloureux
+contraste avec les seances precedentes. Jusque-la, tous les orateurs,
+l'honorable general Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et meme M.
+Pascal Duprat, malgre la vivacite de son langage, s'etaient efforces
+de donner a la discussion un caractere de calme et de dignite qu'elle
+n'aurait jamais du perdre.
+
+C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel....
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on
+nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui
+nous attaque.
+
+C'est le meme homme qui a conquis les suffrages des electeurs de la
+Seine par des circulaires de ce genre.
+
+(_M. le ministre deroule une feuille de papier et lit:_)
+
+"Deux republiques sont possibles:
+
+L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
+gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon
+et dressera la statue de Marat; detruira l'institut, l'ecole
+polytechnique et la legion d'honneur; ajoutera a l'auguste devise:
+_Liberte, Egalite, Fraternite_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera
+banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira
+le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
+de chacun; abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur
+des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le
+massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera
+de la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera
+les arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces
+deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
+aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
+froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres
+l'horrible dans le grand, que nos peres ont vu, nous montrera le
+monstrueux dans le petit...."
+
+M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout!
+
+M. BAROCHE _reprend_.--Voila, messieurs, un langage qui contraste
+singulierement avec celui que vous avez entendu hier....
+
+M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout!
+
+M. BAROCHE, _continuant_.--Voila l'homme qui reprochait a cette
+majorite de ruser comme le renard, pour combattre le lion
+revolutionnaire. Voila l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement
+cherche a retracter, accusait la majorite, une partie du moins de
+cette majorite, de se mettre a plat ventre et d'ecouter si elle
+n'entendait pas venir le canon russe.
+
+ * * * * *
+
+M. VICTOR HUGO, _a la tribune_.--Je declare que M. Baroche n'a
+articule que d'infames calomnies; qu'il a, malgre mes sommations de
+tout lire, tronque honteusement une citation. J'ai le droit de lui
+repondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_)
+
+A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolonge._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Quand un orateur n'est pas mele au debat, et qu'un
+autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la
+parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous a moi? Mais quand un
+orateur inscrit a parle a son tour pendant trois heures et demie,
+et qu'on prononce son nom en lui repondant, il n'y a pas la
+fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs
+nombreuses._)
+
+M. JULES FAVRE.--Je demande la parole.
+
+M. LE PRESIDENT.--La parole appartient a M. Dufaure, je ne puis vous
+la donner.
+
+M. JULES FAVRE.--J'ai demande la parole pour un rappel au reglement.
+Je n'ai a faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le
+droit d'etre entendu.
+
+L'art. 45 du reglement, qui accorde la parole pour un fait personnel,
+est un article absolu qui protege l'honneur de tous les membres de
+l'assemblee. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu etablir M. le
+president; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'etre entendu.
+
+VOIX NOMBREUSES, _a Victor Hugo_.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--La reponse que j'ai a faire a M. Baroche porte sur
+deux points.
+
+Le premier point porte sur un document qui n'a ete lu qu'en partie;
+l'autre est relatif a un fait qui s'est passe hier dans l'assemblee.
+
+L'assemblee doit remarquer que ce n'a ete que lorsqu'une agression
+personnelle m'a ete adressee pour la troisieme fois que j'ai enfin
+exige, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_)
+
+Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment ou une sorte
+d'effroi bien justifie saisissait les coeurs les plus profondement
+devoues a la cause populaire, j'ai adresse a mes concitoyens la
+declaration que je vais vous lire.
+
+Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient ete faites contre
+le suffrage universel, siegeant ici dans toute sa majeste; j'ai
+toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel,
+et, a l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette
+fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements a gauche._)
+
+Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles
+de Paris la declaration suivante adressee aux electeurs, declaration
+dont M. Baroche a lu la premiere partie, et dont, malgre mon
+insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire....
+(_Interruption a droite._)
+
+VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entiere!
+
+UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous avez deja entendu la premiere partie, elle est
+presente a tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux
+bien relire ce qui a ete lu. Ce n'est que du temps perdu.
+
+M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien!
+
+M. VICTOR HUGO, _a M. Leboeuf_.--Ah! vous pretendez me dicter ce que
+je dois etre et ce que je dois faire a cette tribune! En ce cas c'est
+different. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Tres bien! vous
+avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignite
+de ne pas lire. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+(_Un long desordre regne dans l'assemblee; la seance reste interrompue
+pendant quelques instants._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: "Deux republiques sont
+possibles...."--M. Baroche a lu ce qui etait relatif a la premiere de
+ces republiques; dans ma pensee, c'est la republique qu'on pouvait
+redouter a cette epoque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._)
+Je reprends la lecture ou M. Baroche l'a laissee.... (_Interruption._)
+
+A DROITE.--Non! non! tout!
+
+M. LE. PRESIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle,
+ecoutez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ecoutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement,
+et grace a vos violences d'hier (_A gauche: Tres bien! Tres
+bien!_), peut a peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet,
+profondement alteree par la fatigue.--Rires a droite.--L'orateur
+reprend._)
+
+Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures a droite._)
+
+M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat a la Convention.
+
+M. LE PRESIDENT, _a la droite_.--C'est vous qui avez donne la parole a
+l'orateur; ecoutez-le.
+
+VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de
+tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans
+le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans
+violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun,
+une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres;
+donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere,
+gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la
+conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer,
+reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera
+la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme
+commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en
+consequence, la propriete comme la representation du travail accompli,
+et le travail comme l'element de la propriete future, respectera
+l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux
+enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement,
+pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les
+accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de
+la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du
+possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands
+reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte,
+c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence;
+dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera
+de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra
+et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot,
+le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu
+satisfait.
+
+"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la
+s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une
+et empecher l'autre.
+
+"26 mai 1848.
+
+"VICTOR HUGO."
+
+A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a
+cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que
+j'ai ete nomme.
+
+M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous.
+
+(_Bruit._)
+
+UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous?
+
+M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M.
+Baroche. (_Hilarite._)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete
+nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere,
+c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans.
+
+Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des
+promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait
+le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._)
+
+Si j'avais accepte l'expedition romaine;
+
+Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a
+donne aux jesuites;
+
+Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort
+en matiere politique;
+
+Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre
+la liberte de la presse;
+
+Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat?
+(_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la
+gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_)
+
+J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._)
+
+A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne
+laissez pas continuer l'orateur.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete.
+
+M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche.
+
+CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever!
+
+A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la
+violence materielle! (_Tumulte._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La
+droite se leve en masse._)
+
+A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux!
+
+L'ordre du jour est adopte.
+
+M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a
+l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de
+tribune. Je proteste.
+
+(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a
+gauche._)
+
+
+NOTE 16.
+
+LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI
+
+Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851.
+
+Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine
+s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons
+Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la
+proposition du rappel de la loi du 31 mai.
+
+Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et
+Rigal.
+
+MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome),
+Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers.
+
+La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le
+fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de
+proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede
+pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir
+le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son
+ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses
+orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit
+et au nom du peuple?
+
+La question de liberte devait-elle primer la question de conduite?
+
+--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout
+entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui
+est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de
+Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere.
+Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient
+jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux.
+Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle
+a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution?
+Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi
+fondamentale?
+
+M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas
+le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point
+epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a
+la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace
+c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle
+fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet
+orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes,
+severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation
+de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit
+etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la
+majorite reflechira.
+
+Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend
+la parole.
+
+Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de
+Bussac). Il ajoute:
+
+"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense;
+tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il
+importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le
+peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut
+pas brusquer.
+
+M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par
+la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir
+l'auditoire.
+
+_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la
+loi donne rendez-vous a la guerre civile_.
+
+Puis il reprend:
+
+Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout
+ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent,
+annoncent de determine, de resolu, d'inevitable.
+
+Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces.
+
+Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace,
+
+Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte.
+
+M. Victor Hugo termine ainsi:
+
+Je me resume.
+
+Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire
+qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien
+dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte!
+
+Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez.
+Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais
+vous le dire.
+
+La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des
+represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi
+pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est
+pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je
+le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de
+moi.
+
+Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part,
+j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation
+est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit
+entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant
+s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement
+prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays
+legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme
+perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la
+guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je
+ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point
+eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas
+de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se
+resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester
+calme. Je m'exclus.
+
+La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont
+(de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo.
+
+
+M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche.
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE DROIT ET LA LOI
+
+ACTES ET PAROLES
+
+AVANT L'EXIL
+
+
+ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844.
+
+I. Discours de reception
+
+II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie
+ francaise, au discours de Saint-Marc Girardin
+
+III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie
+ francaise, au discours de M. Sainte-Beuve
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848
+
+I. La Pologne
+
+II. Consolidation et defense du littoral
+
+III. La famille Bonaparte
+
+IV. Le pape Pie IX
+
+
+REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849.
+
+I. Lettre aux electeurs
+
+II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges
+
+III. Reunion des auteurs dramatiques
+
+IV. Victor Hugo a ses concitoyens
+
+V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie
+
+VI. Seance des associations, apres le mandat accompli
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848.
+
+I. Ateliers nationaux
+
+II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation
+ des ecrivains
+
+III. L'etat de siege
+
+IV. La peine de mort
+
+V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege
+
+VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements
+ aux lettres et aux arts
+
+VII. La separation de l'assemblee
+
+VIII.La liberte du theatre
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
+
+I. La misere
+
+II. Affaire de Rome
+
+III. Reponse a M. de Montalembert
+
+IV. La liberte de l'enseignement
+
+V. La deportation
+
+VI. Le suffrage universel
+
+VII. Replique a M. de Montalembert
+
+VIII.La liberte de la presse
+
+IX. Revision de la constitution
+
+
+CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849.
+
+I. Discours d'ouverture
+
+II. Discours de cloture
+
+
+COUR D'ASSISES.--1851.
+
+I. Pour Charles Hugo. La peine de mort
+
+II. Les proces de l'_Evenement_
+
+
+ENTERREMENTS.--1843-1850.
+
+I. Funerailles de Casimir Delavigne
+
+II. Funerailles de Frederic Soulie
+
+III. Funerailles de Balzac
+
+
+LE DEUX DECEMBRE 1851.
+
+Proclamations et Discours
+
+
+NOTES.
+
+CHAMBRE DES PAIRS.--1846.
+
+1. La propriete des oeuvres d'art
+
+2. La marque de fabrique
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849.
+
+3. Secours aux theatres
+
+4. Secours aux transportes
+
+5. La question de dissolution
+
+6. Achevement du Louvre
+
+7. Secours aux artistes
+
+
+CONSEILS DE GUERRE.--1848.
+
+8. L'etat de siege (28 septembre)
+
+
+CONSEIL D'ETAT.--1849.
+
+9. La liberte du theatre
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
+
+10. Pillage des imprimeries
+
+11. Enquete sur la misere
+
+12. Loi sur l'enseignement
+
+13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants
+ Sommier et Richardet
+
+14. Dotation de M. Bonaparte
+
+15. Le ministre Baroche et Victor Hugo
+
+16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai
+
+FIN.
+
+
+
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+End of the Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. I, by Victor Hugo
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I ***
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+***** This file should be named 8186.txt or 8186.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
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+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
+date contact information can be found at the Foundation's web site and
+official page at www.gutenberg.org/contact
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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@@ -0,0 +1,17783 @@
+The Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, vol. I, by Victor Hugo
+#8 in our series by Victor Hugo
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Actes et Paroles, vol. I
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: May, 2005 [EBook #8186]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 27, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe
+and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO
+
+
+ACTES ET PAROLES I
+
+
+
+
+
+LE DROIT ET LA LOI
+
+
+I
+
+Toute l'eloquence humaine dans toutes les assemblees de tous les
+peuples et de tous les temps peut se resumer en ceci: la querelle du
+droit contre la loi. Cette querelle, et c'est la tout le phenomene du
+progres, tend de plus en plus a decroitre. Le jour ou elle cessera, la
+civilisation touchera a son apogee, la jonction sera faite entre ce
+qui doit etre et ce qui est, la tribune politique se transformera en
+tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamites et des
+catastrophes; on aura double le cap des tempetes; il n'y aura
+pour ainsi dire plus d'evenements; la societe se developpera
+majestueusement selon la nature; la quantite d'eternite possible a la
+terre se melera aux faits humains et les apaisera.
+
+Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le
+regne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les
+constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux
+et deux font quatre, le binome de Newton ne depend pas d'une majorite,
+il y a une geometrie sociale; on sera gouverne par l'evidence; le code
+sera honnete, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la
+vertu la droiture; cette rigidite fait partie de la liberte; elle
+n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont
+rectilignes. L'humanite a deux poles, le vrai et le beau; elle sera
+regie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'ideal. Grace a
+l'instruction substituee a la guerre, le suffrage universel arrivera a
+ce degre de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour
+parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le
+senat. La Convention, en creant l'institut, avait la vision, confuse,
+mais profonde, de l'avenir.
+
+Cette societe de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles
+succederont les decouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils
+grandiront et s'eclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera
+des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer
+ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les
+createurs. La civilisation qui etait toute d'action sera toute de
+pensee; la vie publique se composera de l'etude du vrai et de la
+production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera
+plus emu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontieres s'effaceront
+sous la lumiere des esprits. La Grece etait tres petite, notre
+presqu'ile du Finistere, superposee a la Grece, la couvrirait; la
+Grece etait immense pourtant, immense par Homere, par Eschyle, par
+Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grece
+les eut; de la sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure a son
+rayonnement. La Siberie, cette geante, est une naine; la colossale
+Afrique existe a peine. Une ville, Rome, a ete l'egale de l'univers;
+qui lui parlait parlait a toute la terre. _Urbi et orbi_.
+
+Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a
+cela d'admirable qu'elle est destinee a mourir, mais a mourir comme
+les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe.
+Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par
+l'ascension comme Jesus-Christ. On pourrait dire qu'a un moment donne
+un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de
+deuxieme grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi
+qu'Athenes, Rome et Paris sont pleiades. Lois immenses. La Grece s'est
+transfiguree, et est devenue le monde paien; Rome s'est transfiguree,
+et est devenue le monde chretien; la France se transfigurera et
+deviendra le monde humain. La revolution de France s'appellera
+l'evolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le merite;
+parce qu'elle manque d'egoisme, parce qu'elle ne travaille pas pour
+elle seule, parce qu'elle est creatrice d'esperances universelles,
+parce qu'elle represente toute la bonne volonte humaine, parce que la
+ou les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mere. Cette
+maternite de la genereuse France eclate dans tous les phenomenes
+sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle
+leur fait leurs idees. Sa revolution n'est pas locale, elle est
+generale; elle n'est pas limitee, elle est indefinie et infinie. La
+France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie.
+Dans la philosophie elle retablit la logique, dans l'art elle retablit
+la nature, dans la loi elle retablit le droit.
+
+L'oeuvre est-elle achevee? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir
+la plage lumineuse et lointaine, l'arrivee, l'avenir.
+
+En attendant on lutte.
+
+Lutte laborieuse.
+
+D'un cote l'ideal, de l'autre l'incomplet.
+
+Avant d'aller plus loin, placons ici un mot, qui eclaire tout ce que
+nous allons dire, et qui va meme au dela.
+
+La vie et le droit sont le meme phenomene. Leur superposition est
+etroite.
+
+Qu'on jette les yeux sur les etres crees, la quantite de droit est
+adequate a la quantite de vie.
+
+De la, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent a cette
+notion, le Droit.
+
+
+II
+
+Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nait
+l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit
+parle et commande du sommet des verites, la loi replique du fond des
+realites; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le
+possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberte,
+c'est le droit; la societe, c'est la loi. De la deux tribunes; l'une
+ou sont les hommes del'idee, l'autre ou sont les hommes du fait; l'une
+qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la
+premiere est necessaire, la seconde est utile. De l'une a l'autre il
+y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore
+entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une
+sereine, l'autre passionnee. La loi decoule du droit, mais comme le
+fleuve decoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes
+les impuretes des rives. Souvent lapratique contredit la regle,
+souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet desobeit a
+la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi
+contestent sans cesse; et de leur debat, frequemment orageux, sortent,
+tantot les tenebres, tantot la lumiere. Dans le langage parlementaire
+moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre
+basse.
+
+L'inviolabilite de la vie humaine, la liberte, la paix, rien
+d'indissoluble, rien d'irrevocable, rien d'irreparable; tel est le
+droit.
+
+L'echafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varietes de
+joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'a l'etat
+de siege dans la cite; telle est la loi.
+
+Le droit: aller et venir, acheter, vendre, echanger.
+
+La loi: douane, octroi, frontiere.
+
+Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empietement sur
+la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-a-dire
+l'instruction laique.
+
+La loi: les ignorantins.
+
+Le droit: la croyance libre.
+
+La loi: les religions d'etat.
+
+Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage
+restreint, le jury trie, c'est la loi.
+
+La chose jugee, c'est la loi; la justice, c'est le droit.
+
+Mesurez l'intervalle.
+
+La loi a la crue, la mobilite, l'envahissement et l'anarchie de l'eau,
+souvent trouble; mais le droit est insubmersible.
+
+Pour que tout soit sauve, il suffit que le droit surnage dans une
+conscience.
+
+On n'engloutit pas Dieu.
+
+La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute
+l'agitation sociale vient de la.
+
+Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premieres
+paroles politiques de quelque retentissement prononcees a titre
+officiel par celui qui ecrit ces lignes, aient ete d'abord, a
+l'institut, pour le droit, ensuite, a la chambre des pairs, contre la
+loi.
+
+Le 2 juin 1841, en prenant seance a l'academie francaise, il glorifia
+la resistance a l'empire; le 12 juin 1847, il demanda a la chambre
+des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la
+rentree en France de la famille Bonaparte, bannie.
+
+Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberte, c'est-a-dire
+pour le droit; et, dans le second cas, il elevait la voix contre la
+proscription, c'est-a-dire contre la loi.
+
+Des cette epoque une des formules de sa vie publique a ete: _Pro jure
+contra legem_.
+
+Sa conscience lui a impose, dans ses fonctions de legislateur, une
+confrontation permanente et perpetuelle de la loi que les hommes font
+avec le droit qui fait les hommes.
+
+Obeir a sa conscience est sa regle; regle qui n'admet pas d'exception.
+
+La fidelite a cette regle, c'est la, il l'affirme, ce qu'on trouvera
+dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_.
+
+
+III
+
+Pour lui, il le declare, car tout esprit doit loyalement indiquer son
+point de depart, la plus haute expression du droit, c'est la liberte.
+
+La formule republicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce
+qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irreprochable.
+Liberte, Egalite, Fraternite. Rien a ajouter, rien a retrancher. Ce
+sont les trois marches du perron supreme. La liberte, c'est le droit,
+l'egalite, c'est le fait, la fraternite, c'est le devoir. Tout l'homme
+est la.
+
+Nous sommes freres par la vie, egaux par la naissance et par la mort,
+libres par l'ame.
+
+Otez l'ame, plus de liberte.
+
+Le materialisme est auxiliaire du despotisme.
+
+Remarquons-le en passant, a quelques esprits, dont plusieurs sont meme
+eleves et genereux, le materialisme fait l'effet d'une liberation.
+
+Etrange et triste contradiction, propre a l'intelligence humaine,
+et qui tient a un vague desir d'elargissement d'horizon. Seulement,
+parfois, ce qu'on prend pour elargissement, c'est retrecissement.
+
+Constatons, sans les blamer, ces aberrations sinceres. Lui-meme, qui
+parle ici, n'a-t-il pas ete, pendant les quarante premieres annees de
+sa vie, en proie a une de ces redoutables luttes d'idees qui ont pour
+denouement, tantot l'ascension, tantot la chute?
+
+Il a essaye de monter. S'il a un merite, c'est celui-la.
+
+De la les epreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce
+et la montee est dure. Il est plus aise d'etre Sieyes que d'etre
+Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agreable a de certaines
+ames.
+
+N'etre pas de ces ames-la, voila l'unique ambition de celui qui ecrit
+ces pages.
+
+Puisqu'il est amene a parler de la sorte, il convient peut-etre
+qu'avec la sobriete necessaire il dise un mot de cette partie du passe
+a laquelle a ete melee la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui.
+Un souvenir peut etre un eclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on
+est s'explique par l'enfant qu'on a ete.
+
+
+IV
+
+Au commencement de ce siecle, un enfant habitait, dans le quartier le
+plus desert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un
+grand jardin. Cette maison s'etait appelee, avant la revolution, le
+couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait la seul, avec sa mere
+et ses deux freres et un vieux pretre, ancien oratorien, encore tout
+tremblant de 93, digne vieillard persecute jadis et indulgent
+maintenant, qui etait leur clement precepteur, et qui leur enseignait
+beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond
+du jardin, il y avait de tres grands arbres qui cachaient une ancienne
+chapelle a demi ruinee. Il etait defendu aux enfants d'aller jusqu'a
+cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette
+maison ont disparu. Les embellissements qui ont sevi sur le jardin du
+Luxembourg se sont prolonges jusqu'au Val-de-Grace et ont detruit
+cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe la. Il ne reste
+plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur decrepit
+encore visible entre deux hautes batisses neuves; mais cela ne vaut
+plus la peine d'etre regarde, si ce n'est par l'oeil profond du
+souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin
+de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de
+Bismark a acheve ce qu'avait commence M. Haussmann. C'est dans cette
+maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes
+freres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ebauchant la vie,
+ignorant la destinee, enfances melees au printemps, attentifs aux
+livres, aux arbres, aux nuages, ecoutant le vague et tumultueux
+conseil des oiseaux, surveilles par un doux sourire. Sois benie, o ma
+mere!
+
+On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et decloues, des
+vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et
+ca et la cette inscription: _Propriete nationale_.
+
+Le digne pretre precepteur s'appelait l'abbe de la Riviere. Que son
+nom soit prononce ici avec respect.
+
+Avoir ete enseigne dans sa premiere enfance par un pretre est un fait
+dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute
+du pretre ni la votre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant
+ni le pretre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux
+intelligences, l'une petite, l'autre rapetissee, l'une qui grandit,
+l'autre qui vieillit. La senilite se gagne. Une ame d'enfant peut se
+rider de toutes les erreurs d'un vieillard.
+
+En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des a
+peu pres; chaque religion a son pretre qui enseigne a l'enfant son
+a peu pres. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une
+identite venerable; elles sont terrestres par la surface, qui est
+le dogme, et celestes par le fond, qui est Dieu. De la, devant les
+religions, la grave reverie du philosophe qui, sous leur chimere,
+apercoit leur realite. Cette chimere, qu'elles appellent articles de
+foi et mysteres, les religions la melent a Dieu, et l'enseignent.
+Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquee et de la
+synagogue est etrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le
+pretre, nous parlons du pretre convaincu, n'en est pas coupable; il
+est a peine responsable; il a ete lui-meme anciennement le patient de
+cet enseignement dont il est aujourd'hui l'operateur; devenu maitre,
+il est reste esclave. De la ses lecons redoutables. Quoi de plus
+terrible que le mensonge sincere? Le pretre enseigne le faux, ignorant
+le vrai; il croit bien faire.
+
+Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour
+l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait
+quelle courbure a l'esprit; c'est de l'orthopedie en sens inverse;
+il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux
+chefs-d'oeuvre, de fabriquer des ames difformes, ainsi Torquemada; il
+produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre;
+ainsi tant d'autres, qui ont ete les victimes de cet enseignement
+avant d'en etre les bourreaux.
+
+Etroite et obscure education de caste et de clerge qui a pese sur nos
+peres et qui menace encore nos fils!
+
+Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des
+prejuges, il ote a l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit
+a une telle plenitude du passe que l'ame y est comme noyee, y devient
+on ne sait quelle eponge de tenebres, et ne peut plus admettre
+l'avenir.
+
+Se tirer de l'education qu'on a recue, ce n'est pas aise. Pourtant
+l'instruction clericale n'est pas toujours irremediable. Preuve,
+Voltaire.
+
+Les trois ecoliers des Feuillantines etaient soumis a ce perilleux
+enseignement, tempere, il est vrai, par la tendre et haute raison
+d'une femme; leur mere.
+
+Le plus jeune des trois freres, quoiqu'on lui fit des lors epeler
+Virgile, etait encore tout a fait un enfant.
+
+Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux
+souvenir. Elle lui apparait couverte d'une sorte d'ombre sauvage.
+C'est la qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la
+mysterieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette
+haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours
+asile. Le tumulte imperial y retentissait pourtant. Par intervalles,
+dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces decombres de monastere,
+sous ces voutes de cloitre demantele, l'enfant voyait aller et venir,
+entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armee
+et repartant pour l'armee, un jeune general qui etait son pere et un
+jeune colonel qui etait son oncle; ce charmant fracas paternel
+l'eblouissait un moment; puis, a un coup de clairon, ces visions de
+plumets et de sabres s'evanouissaient, et tout redevenait paix et
+silence dans cette ruine ou il y avait une aurore.
+
+Ainsi vivait, deja serieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui etait
+moi.
+
+Je me rappelle toutes ces choses, emu.
+
+C'etait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de
+l'Elbe force, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enleves, des
+cinquante et un jours de tranchee de Dantzick, des neuf cents bouches
+a feu vomissant cette victoire enorme, Wagram; c'etait le temps des
+empereurs sur le Niemen, et du czar saluant le cesar; c'etait le
+temps ou il y avait un departement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome;
+c'etait l'epoque du pape detruit au Vatican, de l'inquisition detruite
+en Espagne, du moyen age detruit dans l'agregation germanique, des
+sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses
+epousant des aventuriers; c'etait l'heure extraordinaire; a Austerlitz
+la Russie demandait grace, a Iena la Prusse s'ecroulait, a Essling
+l'Autriche s'agenouillait, la confederation du Rhin annexait
+l'Allemagne a la France, le decret de Berlin, formidable, faisait
+presque succeder a la deroute de la Prusse la faillite de
+l'Angleterre, la fortune a Potsdam livrait l'epee de Frederic a
+Napoleon qui dedaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi,
+j'ignorais tout cela, j'etais petit.
+
+Je vivais dans les fleurs.
+
+Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rodais comme un
+enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons
+et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et
+je n'y voyais jamais personne que ma mere, mes deux freres et le bon
+vieux pretre, son livre sous le bras. Parfois, malgre la defense, je
+m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y
+remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait
+que les arbres; et je considerais a travers les branches la vieille
+chapelle dont les vitres defoncees laissaient voir la muraille
+interieure bizarrement incrustee de coquillages marins. Les oiseaux
+entraient et sortaient par les fenetres. Ils etaient la chez eux. Dieu
+et les oiseaux, cela va ensemble.
+
+Un soir, ce devait etre vers 1809, mon pere etait en Espagne,
+quelques visiteurs etaient venus voir ma mere, evenement rare aux
+Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes freres etaient
+restes a l'ecart. Ces visiteurs etaient trois camarades de mon pere;
+ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes etaient
+de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aime la compagnie des
+grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tete-a-tete
+avec l'ocean.
+
+Ma mere les ecoutait parler, je marchais derriere ma mere.
+
+Il y avait fete ce jour-la, une de ces vastes fetes du premier empire.
+Quelle fete? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'etait un soir d'ete;
+la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice,
+lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'a notre solitude; la
+grande ville celebrait la grande armee et le grand chef; la cite avait
+une aureole, comme si les victoires etaient une aurore; le ciel bleu
+devenait lentement rouge; la fete imperiale se reverberait jusqu'au
+zenith; des deux domes qui dominaient le jardin des Feuillantines,
+l'un, tout pres, le Val-de-Grace, masse noire, dressait une flamme a
+son sommet et semblait une tiare qui s'acheve en escarboucle; l'autre,
+lointain, le Pantheon gigantesque et spectral, avait autour de sa
+rondeur un cercle d'etoiles, comme si, pour feter un genie, il se
+faisait une couronne des ames de tous les grands hommes auxquels il
+est dedie.
+
+La clarte de la fete, clarte superbe, vermeille, vaguement sanglante,
+etait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin.
+
+Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi etait parvenu,
+peut-etre un peu malgre ma mere, qui avait des velleites de s'arreter
+et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres
+ou etait la chapelle.
+
+Ils causaient, les arbres etaient silencieux, au loin le canon de la
+solennite tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais
+dire est pour moi inoubliable.
+
+Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs
+s'arreta, et regardant le ciel nocturne plein de lumiere, s'ecria:
+
+--N'importe! cet homme est grand.
+
+Une voix sortit de l'ombre et dit:
+
+--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3].
+
+Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur
+des arbres.
+
+Les trois causeurs leverent la tete.
+
+--Tiens! s'ecria l'un d'eux.
+
+Et il parut pret a prononcer un nom.
+
+Ma mere, pale, mit un doigt sur sa bouche.
+
+Ils se turent.
+
+Je regardais, etonne.
+
+L'apparition, c'en etait une pour moi, reprit:
+
+--Lucotte, c'est toi qui parlais.
+
+--Oui, dit Lucotte.
+
+--Tu disais: cet homme est grand.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoleon.
+
+--Qui?
+
+--Bonaparte.
+
+Il y eut un silence. Lucotte le rompit.
+
+--Apres Marengo?
+
+L'inconnu repondit:
+
+--Avant Brumaire.
+
+Le general Lucotte, qui etait jeune, riche, beau, heureux, tendit la
+main a l'inconnu et dit:
+
+--Toi, ici! je te croyais en Angleterre.
+
+L'inconnu, dont je remarquais la face severe, l'oeil profond et les
+cheveux grisonnants, repartit:
+
+--Brumaire, c'est la chute.
+
+--De la republique, oui.
+
+--Non, de Bonaparte.
+
+Ce mot, Bonaparte, m'etonnait beaucoup. J'entendais toujours dire
+"l'empereur". Depuis, j'ai compris ces familiarites hautaines de
+la verite. Ce jour-la, j'entendais pour la premiere fois le grand
+tutoiement de l'histoire.
+
+Les trois hommes, c'etaient trois generaux, ecoutaient stupefaits et
+serieux.
+
+Lucotte s'ecria:
+
+--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices.
+La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux.
+
+--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre.
+
+--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma
+fortune. Et toi?
+
+--Ma vie, dit l'inconnu.
+
+Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris
+joyeux, les arbres etaient roses, le reflet de la fete eclairait les
+visages de ces hommes, les constellations s'effacaient au-dessus de
+nos tetes dans le flamboiement de Paris illumine, la lueur de Napoleon
+semblait remplir le ciel.
+
+Tout a coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais
+peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit:
+
+--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberte.
+
+Et il posa sa main sur ma petite epaule, tressaillement que je garde
+encore.
+
+Puis il repeta:
+
+--Avant tout la liberte.
+
+Et il rentra sous les arbres, d'ou il venait de sortir.
+
+Qui etait cet homme?
+
+Un proscrit.
+
+Victor Fanneau de Lahorie etait un gentilhomme breton rallie a la
+republique. Il etait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendee, Lahorie
+connut mon pere, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il
+fut son ancien a l'armee du Rhin; il se noua entre eux une de ces
+fraternites d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre.
+En 1801 Lahorie fut implique dans la conspiration de Moreau contre
+Bonaparte. Il fut proscrit, sa tete fut mise a prix, il n'avait pas
+d'asile; mon pere lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des
+Feuillantines, ruine, etait bonne a proteger cette autre ruine, un
+vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eut offert, simplement; et
+il vecut dans cette ombre, cache.
+
+Mon pere et ma mere seuls savaient qu'il etait la.
+
+Le jour ou il parla aux trois generaux, peut-etre fit-il une
+imprudence.
+
+Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux
+pretre, il avait eu dans sa vie une quantite de proscription
+suffisante pour lui oter l'etonnement. Quelqu'un qui etait cache,
+c'etait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait a quel temps il avait
+affaire; se cacher, c'etait comprendre.
+
+Ma mere nous recommanda le silence, que les enfants gardent si
+religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'etre
+mysterieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystere,
+puisqu'il s'etait montre? Il mangeait a la table de famille, il allait
+et venait dans le jardin, et donnait ca et la des coups de beche, cote
+a cote avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses lecons
+aux lecons du pretre; il avait une facon de me prendre dans ses bras
+qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'elevait en l'air, et
+me laissait presque retomber jusqu'a terre. Une certaine securite,
+habituelle a tous les exils prolonges, lui etait venue. Pourtant il ne
+sortait jamais. Il etait gai. Ma mere etait un peu inquiete, bien que
+nous fussions entoures de fidelites absolues.
+
+Lahorie etait un homme simple, doux, austere, vieilli avant l'age,
+savant, ayant le grave heroisme propre aux lettres. Une certaine
+concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de
+l'homme qui joue un role; le premier est Phocion, le second est Murat.
+Il y avait du Phocion dans Lahorie.
+
+Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon
+parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un
+mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le
+germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste
+etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui
+disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la
+masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui,
+l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans
+cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de
+camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait
+expliquer.
+
+J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses
+genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin,
+edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges
+habuere_.
+
+Il s'interrompit et murmura a demi-voix:
+
+--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome.
+
+Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole:
+
+--Enfant, avant tout la liberte.
+
+Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des
+evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement
+d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis
+nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais,
+donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas.
+Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du
+portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne.
+Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en
+avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas.
+Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire
+francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles
+en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire
+et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie."
+--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom.
+
+Et elle ajouta:
+
+--C'est ton parrain.
+
+
+Notes:
+
+[1] Depuis comte de Sopetran.
+
+[2] Depuis comte d'Erlon.
+
+[3] Depuis gouverneur de Segovie.
+
+[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_.
+
+
+V
+
+Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance.
+
+Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon
+horizon.
+
+Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue.
+
+En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle
+etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales.
+
+L'influence sur moi a ete ineffacable.
+
+Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit
+sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir
+dire ce mot du droit et du devoir: Liberte.
+
+Un mot a ete le contre-poids de toute une education.
+
+L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui
+dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre
+a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse
+beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en
+raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions
+interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est
+sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin
+de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une
+vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la
+revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph
+Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et
+complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit
+pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a
+ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les
+hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le
+siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien
+litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute;
+nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de
+bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel
+au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles
+du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces
+aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en
+arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et
+la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il
+a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne
+trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame
+entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la
+liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a
+vaincu.
+
+La est l'unite de sa vie.
+
+Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est,
+dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la
+politique, le Droit.
+
+
+VI
+
+En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive.
+Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la
+liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies
+essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie
+legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus
+qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les
+chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire,
+ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le
+danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion,
+ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement
+democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent
+menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il
+y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela
+de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit
+brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la
+liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin
+fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui
+l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants
+envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire,
+il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux
+vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien
+vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au
+lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya;
+on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya;
+Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit
+fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces
+pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de
+conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le
+representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui
+etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous?
+reprit Lagrange; il repondit: J'attends."
+
+Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit
+plus.
+
+L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre
+d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui
+reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience.
+
+En 1849, cette clarte definitive se fit en lui.
+
+Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la
+majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la
+bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la
+republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les
+coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique,
+il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des
+vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il
+sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait
+a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et
+reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre,
+et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine,
+l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien.
+
+Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta.
+A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la
+republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans
+relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied,
+il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851,
+ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil.
+
+Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie.
+
+
+VII
+
+1849. Grande date pour lui.
+
+Alors commencerent les luttes tragiques.
+
+Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait.
+
+A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait
+omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome
+combattant.
+
+Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte
+individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de
+parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans
+la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a
+propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit
+a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par
+l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la
+propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue
+a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee
+europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de
+l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ
+de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes
+supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes
+les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees
+circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela
+fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce
+livre.
+
+L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un
+jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta
+ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse
+preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette
+affirmation: _On peut detruire la misere_.
+
+C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees
+ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les
+trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet
+inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est
+la l'effort des minorites.
+
+La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui
+obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les
+consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe.
+L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme.
+Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe,
+on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du
+rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque
+souffre pour la verite la demontre.
+
+Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites
+furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la
+persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme
+achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la
+rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la
+couronner.
+
+Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut
+qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire
+l'affront, il s'en contenta.
+
+Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de
+verites insultees.
+
+En veut-on quelques exemples?
+
+Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration
+de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire
+empereur. Une voix lui cria:
+
+--Vous etes un infame calomniateur!
+
+Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille
+francs par an.
+
+Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une
+voix lui jeta cette interruption:
+
+--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France!
+
+Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire.
+
+Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard,
+l'apostrophait ainsi:
+
+--Vous etes l'adorateur du soleil levant!
+
+Du soleil levant de l'exil, oui.
+
+Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait
+prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva
+les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe
+aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit
+pas, il rentra. Indigne.
+
+Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure.
+L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir.
+
+Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait.
+
+Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon
+le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en
+de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y
+avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage.
+
+Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il
+y resta trois heures.
+
+Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du
+futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le
+parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de
+Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee.
+
+Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux.
+
+Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup.
+
+Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant
+l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de
+l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de
+l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella
+applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques,
+les hommes de la droite lui crierent:
+
+--A la question!
+
+Il les regarda fixement, et leur dit:
+
+--Vous voudriez bien m'y mettre.
+
+Cela les fit taire.
+
+Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un
+Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui
+etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie,
+on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite
+s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque
+valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me
+donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye
+par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere
+inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte
+avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que
+j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des
+ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se
+levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers,
+s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et
+qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose
+comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout
+portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un
+signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais
+curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus
+polie, je dis:
+
+--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de....
+
+Le silence redoubla et j'ajoutai:
+
+--....monsieur de Montebello.
+
+Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre
+moi.
+
+Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la
+droite avait beaucoup de verve.
+
+--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!--
+Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete
+feroce!--Poete!
+
+Tel etait le crescendo.
+
+Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher,
+pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de
+_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre
+ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une
+chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison.
+Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere
+demain.
+
+Ne repondons pas a la colere par la colere.
+
+Ne soyons pas severes pour des cecites.
+
+"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils
+ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins
+vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de
+l'insulte? A peine.
+
+Pour etre responsable il faut etre intelligent.
+
+Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils
+commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde
+l'est peu, la pierre ne l'est pas.
+
+Fureurs, injustices, calomnies, soit.
+
+Oublions ces brouhaha.
+
+
+VIII
+
+Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les
+collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se
+reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le
+mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans
+la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la
+tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve
+inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre
+dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des
+injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation
+sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la
+revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des
+oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger,
+et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune.
+L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe.
+
+En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les
+discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce
+qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation.
+L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la
+premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait
+que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue
+incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression.
+L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a
+volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir
+soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la
+parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire,
+mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la
+meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie
+parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout
+a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et
+d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir.
+L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette
+facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez
+chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et
+de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un
+projectile. De la l'excellence des discours ecrits.
+
+Les assemblees y reviendront peut-etre.
+
+Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette
+question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de
+Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait
+le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant,
+ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des
+discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les
+trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui
+parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau;
+il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de
+Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait
+de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton
+ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de
+sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre,
+sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient
+son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire,
+lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine
+ouvert sous les yeux.
+
+L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit
+aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces
+de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui
+qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce
+dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences
+de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse.
+
+
+IX
+
+Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont
+pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se
+trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir
+la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour
+la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et
+tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat,
+assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des
+ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le
+fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient
+pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires.
+Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y
+eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son
+voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger,
+academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre,
+habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president,
+procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait
+ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet
+autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans,
+remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin,
+senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence
+comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros
+deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical
+trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et
+Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et
+ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres
+reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe
+sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne
+sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait
+dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme,
+d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_,
+vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le
+lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne
+compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet,
+jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en
+Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et
+a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi,
+et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef
+paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le
+sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce
+denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja
+des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a
+lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir
+emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il,
+un effacement de silhouette a l'horizon?
+
+Passons.
+
+Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous
+quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue,
+quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil,
+qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple!
+qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a
+diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la
+calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre,
+mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos
+douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient,
+si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures
+et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite!
+qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe
+l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant
+devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par
+le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la
+vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette
+mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans
+un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite
+reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne
+jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin,
+l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications
+necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que
+nous avons voulu. Nous l'aurons.
+
+Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des
+traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et
+qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le
+bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril,
+si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige
+plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes
+les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies,
+batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet
+eblouissant floreal des peuples, la paix universelle!
+
+
+X
+
+Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention,
+affirmer l'avenir dans la mesure du possible.
+
+Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait
+sourire.
+
+Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant
+veritable.
+
+L'effort du penseur, c'est de mediter utilement.
+
+Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde
+qui est incubation. Le vrai penseur couve.
+
+C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les
+diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand
+possible humain, dans la realite, dans la vie.
+
+Arrivera-t-on a l'extremite du progres?
+
+Non.
+
+Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet
+qu'apres la vie.
+
+Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La
+civilisation est une asymptote.
+
+Toutes les formes du progres sont la Revolution.
+
+La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous
+pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans
+la bouche, dans la poitrine, dans l'ame,
+
+La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite.
+
+La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.
+
+De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire
+l'histoire.
+
+Pourquoi?
+
+Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est
+impossible de raconter demain.
+
+On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de
+faire.
+
+Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la
+Revolution.
+
+
+XI
+
+La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en
+approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres,
+comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la
+juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder.
+
+Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant
+cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire.
+
+Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe,
+et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de
+l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et
+annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a
+apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure
+qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine
+humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel
+aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee.
+Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune
+a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme
+l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se
+mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand
+cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine,
+c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous
+l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord
+revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie
+se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au
+chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede
+la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la
+paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer
+des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever
+l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une
+telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien
+la disproportion est trop grande.
+
+Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja
+derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet.
+Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre
+est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes
+depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin
+n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul
+personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini.
+D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un
+moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre
+Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un
+homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre
+et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et
+Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par
+etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se
+degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene
+ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a
+l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le
+deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un
+volcan explique par une fourmi.
+
+
+XII
+
+Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas
+encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres.
+
+Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la
+main.
+
+O mes freres, reconcilions-nous.
+
+Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve.
+Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits,
+et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on
+que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est
+indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il
+y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs,
+et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La
+solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre
+l'autre. O mes freres, soyons freres!
+
+Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere.
+Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau.
+
+Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons
+les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux
+foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis.
+Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne
+recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on
+perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une
+facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles
+s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la
+clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes
+qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants.
+
+Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe
+au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit
+tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un
+pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui
+veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour
+une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil
+eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu,
+s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre
+civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et
+l'ocean a cinq mille lieues de sa mere!
+
+Ah! pardonnons!
+
+Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La
+douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi
+condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs
+et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois,
+ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et
+lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous.
+Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la
+rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les
+attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie
+de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on?
+
+N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on
+menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui
+voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont
+avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous
+vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une
+heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne
+perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce
+que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes
+actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs
+comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de
+France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de
+Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse:
+il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour
+malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de
+sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense
+genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite
+materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas
+la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons,
+secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui
+souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans
+la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes
+tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres
+aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le
+devoir de tous les forts. J'ai dit.
+
+Paris, juin 1875.
+
+
+
+
+ACTES ET PAROLES
+
+
+AVANT L'EXIL
+
+1841-1851
+
+_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.--
+Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee
+constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_.
+
+
+ACADEMIE FRANCAISE
+
+1841-1844
+
+
+DISCOURS DE RECEPTION
+
+2 JUIN 1841.
+
+[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18
+voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.]
+
+Messieurs,
+
+Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un
+magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si
+grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils
+d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa
+famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique
+francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui
+jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le
+genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le
+possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui
+les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la
+consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait
+choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques
+eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que
+leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il
+etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog,
+avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait
+mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel
+Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le
+general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais
+mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense,
+ses conquetes etaient colossales.
+
+Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des
+limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il
+avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis
+XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir
+la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France
+avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de
+l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de
+quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions
+d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait
+employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la
+Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les
+Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit
+son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour
+bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait
+entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les
+enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la
+petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes
+couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere
+et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui,
+apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu
+pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris
+le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la
+France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme
+etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme
+une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze
+personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et
+le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a
+Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube
+de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de
+Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de
+Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque,
+il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et
+par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce
+titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et
+qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien
+arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de
+France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre;
+trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on
+leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse
+en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de
+blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome
+n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison
+de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les
+electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs,
+venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance
+qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa,
+manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour
+prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint,
+l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes,
+lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde
+et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur
+et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces
+grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui
+transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme
+dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable.
+Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour
+grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere
+pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets
+le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait
+des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il
+enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait
+des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon
+des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce
+qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines
+de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier
+trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette
+grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions
+qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur
+Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la
+monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis
+XVI_.
+
+Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout
+surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres
+princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales
+cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son
+service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut,
+qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible,
+avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle
+la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie.
+Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six
+poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans
+cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans
+l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer
+devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT,
+CHATEAUBRIAND, LEMERCIER.
+
+Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait
+la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la
+splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui,
+devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la
+France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie,
+ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites
+contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule
+chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient
+en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte.
+
+A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits
+moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs
+acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en
+etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir.
+Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que
+Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet
+envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un
+peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que
+suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique
+supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme
+de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette
+compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui
+m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par
+cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte
+que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler,
+confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que
+remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes
+morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en
+aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de
+blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu
+a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions
+enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous
+lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous
+arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous
+profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes
+choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont
+accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte
+pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance.
+L'un et l'autre ont ete legitimes.
+
+Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement
+legitime; elle etait glorieuse.
+
+Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a
+Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet
+homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas
+comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la
+toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent;
+Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point
+avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas
+s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un
+vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la
+jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les
+vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un
+victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres.
+Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone,
+autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait
+du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son
+sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait
+pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre
+Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente
+armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas
+d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand.
+
+Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou
+l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres,
+ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et
+d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait
+le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se
+compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre
+moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux
+de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite
+Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la
+republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome
+des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le
+fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde.
+
+Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant
+aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la
+legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de
+l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout
+fut refuse.
+
+Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions.
+Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres,
+sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de
+couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue.
+
+Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a
+l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y
+eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur
+le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent
+que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on
+voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie
+comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites
+au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre.
+Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue
+et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend
+a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle
+passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple,
+treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque
+magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou
+l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au
+frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la
+societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la
+bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a
+chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages
+de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des
+intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite
+humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une
+imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise
+hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur
+victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances
+aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients
+et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs
+violents.
+
+Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait
+aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre
+republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier.
+Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique;
+imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses
+fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du
+talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre;
+modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa
+douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible;
+austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de
+ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un
+homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M.
+Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les
+faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces
+esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui
+critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa
+source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine
+secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il
+paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de
+plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent
+a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on
+parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a
+dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva
+mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique.
+
+Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de
+ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode
+de l'an passe.
+
+Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel
+s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant
+les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un
+caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent
+de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que
+de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere,
+c'est la lampe interieure.
+
+En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme
+alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la
+Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation
+sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le
+pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses
+augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui
+ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence
+que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les
+anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme;
+pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le
+trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme
+Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois
+du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un
+mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous
+pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons
+admirer!
+
+Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la,
+une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le,
+messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de
+demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit
+et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la
+providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir
+sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles
+etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant
+de Dieu, s'appellent des revolutions.
+
+Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand
+elle est sur un peuple.
+
+Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de
+ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce
+moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle
+veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en
+scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la
+revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait
+geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait
+mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait
+a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme,
+Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse
+dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas
+d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la
+Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes,
+de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour
+l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la
+fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une
+journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris
+et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient
+tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune
+de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous
+l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige,
+lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France,
+la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du
+siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui
+pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives
+figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable
+assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel.
+
+Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes
+comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton,
+la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine
+l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague
+reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le
+Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour
+le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout
+entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il
+l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin
+il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune
+publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle
+besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles
+l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles
+le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place.
+Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses
+vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les
+discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles
+entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si
+singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour,
+arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes
+dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_.
+
+Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France
+_Agamemnon_.
+
+Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette
+tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre
+Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation
+voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats
+d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples
+d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques
+pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses
+de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que
+l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le
+font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant
+a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les
+discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce
+qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport,
+je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle
+mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_
+est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration
+dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_
+est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans
+contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite
+de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe
+poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est
+l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et
+ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que
+l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en
+l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais
+quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande
+oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et
+les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les
+acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez
+surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee
+au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose
+terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit
+Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables!
+L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la
+menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous
+les traits d'un enfant.--
+
+Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou
+l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer
+sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits
+courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il
+put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur
+la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore,
+et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le
+cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont
+faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes
+et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la
+providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a
+recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de
+toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne
+puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore,
+perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les
+evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe
+dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes
+publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI,
+il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe,
+il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit
+passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja
+vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son
+pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la
+royaute, la beaute et le genie!
+
+Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et
+faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes
+demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le
+9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la
+seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe
+se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie
+mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois,
+les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce
+que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation
+intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et
+la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un
+despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine.
+M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha
+tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut
+Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez
+madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule
+epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand,
+madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame
+Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete
+et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt
+ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop
+haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout
+ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui
+avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en
+ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses,
+de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus,
+naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a
+toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un
+homme politique independant, un homme litteraire original.
+
+Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui
+devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant
+quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre
+etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un
+essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit
+de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un
+sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on
+disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le
+ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame
+de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M.
+Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au
+jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme
+de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils
+remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit
+jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans
+l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite.
+Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie
+egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber
+et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison
+devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette
+gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la
+nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre
+sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait
+confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui
+confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il
+perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas
+aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna
+fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya
+Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour
+la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M.
+Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement
+de ce grand nom: _Bonaparte!_
+
+Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et
+l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et
+beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de
+le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que
+l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre
+que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme.
+Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page
+a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire,
+embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le
+roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la
+traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement
+philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et
+de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze
+comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture,
+parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux
+de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur
+singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de
+l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille,
+Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III,
+Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques
+sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et
+Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la
+science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans
+l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe,
+messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne
+principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details
+saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution
+portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce
+_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le
+dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un
+avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un
+avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois
+si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un
+vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque
+dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_,
+concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de
+Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif
+rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la
+science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne
+par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est
+tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere
+litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui
+aboie.
+
+Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu
+la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a
+l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans
+le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur
+une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence
+qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce
+superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon
+Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain
+precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat
+refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure,
+qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile
+dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete
+de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro.
+
+Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler
+naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection?
+est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote
+defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction.
+
+Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y
+a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des
+taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le
+grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que
+je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la
+respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a
+mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans
+l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et
+vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux
+etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie,
+j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette
+restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et
+supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains
+les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci,
+je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et
+vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en
+commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui
+m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et
+si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se
+resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est
+la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et
+de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur
+oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective,
+peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre
+ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un
+reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre
+ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce
+privilege, ni le malheur de cette pretention.
+
+Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand
+on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son
+caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent.
+
+Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait
+l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune,
+qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit,
+son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la
+muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete,
+jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des
+tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait
+ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a
+l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre
+qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de
+chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee
+de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans
+compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public,
+comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_
+proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la
+Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a
+la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823,
+par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure
+imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis
+defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_,
+joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu;
+_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre,
+honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en
+dix ans cinq grands drames tues sous lui.
+
+Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par
+d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme.
+Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le
+maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous
+devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M.
+Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous
+irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa
+tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812,
+a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines
+apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il
+desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que
+l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux
+Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien,
+monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M.
+Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot.
+J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete!
+mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo
+et Sainte-Helene!
+
+Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint
+dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age
+avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a
+pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit
+dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait
+a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M.
+Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit
+apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate
+allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le
+vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou
+on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son
+maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le
+premier consul!_
+
+Huit jours apres, il etait parti.
+
+_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux
+details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est
+alle rejoindre_.
+
+Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en
+maintenant l'enseignement qu'elle renferme.
+
+M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a
+se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau
+probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis
+de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les
+gouvernements?
+
+Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees,
+despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique,
+dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous,
+generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu,
+les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route,
+qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts
+desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les
+rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention
+n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau.
+
+Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et
+l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et
+essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois
+des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des
+parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand.
+
+Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la
+Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait
+l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion
+nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite
+et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et
+la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le
+feuillage, c'est tout l'arbre.
+
+La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une
+colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique.
+La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus
+briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est
+avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si
+forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant
+faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races
+royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince
+l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens
+qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant
+de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et
+petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a
+transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et
+populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine
+d'avenir par sa mission.
+
+Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion
+liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le
+mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit
+par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant
+tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a
+trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser,
+d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu
+contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et
+nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et
+si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais
+ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation
+elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies,
+la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son
+temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe;
+depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle
+gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si
+elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a
+l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige
+l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a
+l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce
+qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les
+gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les
+palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements
+insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce
+moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations
+prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans
+leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une
+maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui
+inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les
+limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes,
+non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les
+compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur
+cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire
+ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps
+donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de
+la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les
+congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait
+une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des
+frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain
+cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde
+civilise.
+
+Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre
+bienveillante attention, et j'ai fini.
+
+Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me
+pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi
+qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel
+de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il
+me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui
+successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme
+nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose,
+ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies
+et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui,
+messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet
+aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle;
+n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je
+crois en Dieu et j'ai foi en sa providence.
+
+Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours
+le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi
+qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la
+science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la
+poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette
+justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier
+d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et
+courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du
+grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la
+mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte;
+il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature
+allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que
+des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le
+monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois
+continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme.
+Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants
+ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi
+vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir
+de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se
+tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il
+y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de
+Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_
+
+Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces
+continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne
+l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de
+l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est
+pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud
+comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la
+civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete,
+comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il
+suffit qu'il devoue sa pensee.
+
+Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce
+que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la
+proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma
+regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au
+developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces
+en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en
+s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de
+prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans
+le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin
+selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon
+tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en
+temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec
+l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle
+travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses
+encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes
+d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons
+heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de
+leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre
+sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les
+solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de
+l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans
+l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le
+vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de
+Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la
+pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la
+fonction et la gloire du poete.
+
+Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole,
+si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur
+les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des
+principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace
+depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir
+exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines
+relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos
+prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent
+jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion
+avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits
+pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et
+avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il
+fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les
+grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action,
+pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer
+la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la
+ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres
+pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous
+gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les
+moeurs.
+
+Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les
+questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans
+les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a
+personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes
+modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a
+rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus
+etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de
+sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques
+lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder
+ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu.
+
+Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je
+prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu
+une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce
+noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand
+magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est
+venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que
+l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de
+l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs,
+l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les
+bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par
+l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon
+gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee
+Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir
+la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait
+hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut
+ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et
+que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme
+a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire
+orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au
+fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer
+d'un vaisseau disparu dans la tempete!
+
+
+
+
+REPONSE DE M. VICTOR HUGO
+
+DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN
+
+16 janvier 1845.
+
+
+Monsieur,
+
+Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans
+cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde
+et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez
+que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni
+meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez.
+En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment
+pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme
+eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de
+la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en
+butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et
+universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre,
+pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du
+malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il
+est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le
+savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent,
+gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et
+droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il
+m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans
+un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas,
+aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans
+sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas
+de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme
+excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les
+plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame
+aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec
+un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand
+lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il
+y avait une mere!
+
+Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens
+plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance.
+Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a
+l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si
+charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la
+place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de
+langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos
+merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon!
+
+M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament
+le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce
+travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu
+facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent
+discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant
+Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je
+l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le
+faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui,
+comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive
+du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans
+deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie,
+et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit.
+Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa
+personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne
+a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique,
+le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme
+un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme
+il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il
+y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en
+academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne
+depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son
+coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes
+amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne
+sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui
+l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la
+dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes
+intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il
+etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du
+second rang qui aiment les hommes du premier.
+
+Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et
+en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme
+qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme
+une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque
+coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et
+touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait
+naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour
+les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux
+et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par
+tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une
+figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque.
+
+Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de
+l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut
+M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa
+jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux
+qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous
+repondrons: il fut bon et il fut heureux!
+
+Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la
+femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre
+a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles
+remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le
+parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et
+des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable
+bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et
+philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en
+faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en,
+dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour
+elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais
+volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une
+lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse.
+Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement
+eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme
+une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore
+dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses
+elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart,
+mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi,
+Sevigne, dit-il,
+
+ Toi qui fus mere et ne fus pas auteur.
+
+C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de
+la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee;
+anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et
+moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent
+dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante.
+
+Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain
+attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme
+_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de
+bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus
+profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes
+variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve
+ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de
+rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des
+choses justes.
+
+Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain!
+Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte
+et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop
+disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si
+forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque
+egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les
+instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a
+un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par
+l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence
+peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la
+blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans
+tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend;
+les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est
+condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce
+qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur
+l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours
+pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle
+souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde
+tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes
+les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des
+faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre
+humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des
+contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne;
+figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et
+de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation
+et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a
+developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une
+perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte
+le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste;
+sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par
+l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement!
+
+M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le
+remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus
+distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous.
+Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de
+l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient
+hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la
+litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux,
+un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous
+avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte
+parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet
+parmi les juges.
+
+Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira.
+Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu
+de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en
+s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee
+monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris
+vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region
+sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands
+noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de
+calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de
+tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas
+ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et
+dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie
+habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur
+rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le
+merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler
+la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs
+assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels
+qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux
+memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les
+lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres
+avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete,
+d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon;
+ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant
+Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des
+beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible,
+Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique
+divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi;
+cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres
+plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature,
+dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des
+maitres eternels.
+
+Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui
+profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre
+intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si
+spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se
+fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en
+particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui
+sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de
+grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien.
+
+Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie
+vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche
+memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez.
+
+Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de
+vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission.
+Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire
+penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant,
+qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre
+compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte,
+large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un
+grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences
+neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits
+murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient
+composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux
+jeunes gens, et quelque chose aux vieillards!
+
+Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un
+grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou
+de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de
+soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a
+commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de
+la pensee. Grand spectacle!
+
+A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense
+travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes
+restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au
+fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir,
+l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de
+tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui
+se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe
+et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui
+du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves
+et saintes paroles de la concorde universelle!
+
+A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il
+soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache,
+permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du
+nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel
+qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire
+parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du
+moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours
+recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule
+studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant
+l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit,
+par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux
+sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui
+dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a
+compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit.
+
+Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des
+multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation.
+Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir
+spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre
+responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez
+vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous
+les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou
+trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce
+qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs
+oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus
+qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les
+guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron;
+Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait,
+apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes
+a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la
+bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de
+l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort
+d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre;
+on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il
+repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en
+tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres
+du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je
+enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible,
+est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les
+penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi
+parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un
+souffle, mais ce souffle remue le monde.
+
+Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action
+publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans
+leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration,
+qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est
+l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat
+ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous
+les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son
+respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui
+souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il
+laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole.
+S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore,
+qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il
+console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude,
+et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal,
+quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est
+un sacerdoce.
+
+Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette
+fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la
+gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les
+grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux
+sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau,
+c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez
+meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se
+trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce
+qui aime.
+
+La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de
+l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une
+balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les
+cieux.
+
+Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance
+de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux
+de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et
+splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens
+etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou
+la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient
+Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si
+austeres.
+
+Encore un mot, et j'ai fini.
+
+Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement
+de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des
+caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire
+vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui
+germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez
+votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se
+verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez,
+rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la
+creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les
+femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple
+le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher
+fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au
+genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le
+bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse
+humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et
+inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous
+voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en
+conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de
+ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les
+etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la
+les fleurs de ces noirs rameaux.
+
+
+
+
+REPONSE DE M. VICTOR HUGO
+
+DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE
+
+AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE
+
+27 fevrier 1845.
+
+
+Monsieur,
+
+Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera
+aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus
+vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere
+demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place.
+Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et
+bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose
+grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits
+ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en
+effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour
+de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction
+royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire;
+toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel
+pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le
+respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le
+deuil d'une seule famille dans tous les coeurs!
+
+C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son
+talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres
+cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui
+frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple
+jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet
+autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M.
+Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait
+celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que
+fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous
+l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours
+jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions,
+meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du
+fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous
+l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde
+qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au
+succes et le genie monter a la gloire!
+
+Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et
+l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature,
+ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour,
+quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous.
+
+Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et
+le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient
+l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes,
+il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les
+grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle
+lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est
+lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain.
+C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui
+se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie
+qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse
+qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque
+personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du
+drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les
+passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme
+pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons
+entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule
+ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les
+rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des
+catastrophes!
+
+Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et
+palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire
+une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux
+du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait
+comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous
+devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous.
+M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent
+que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce
+qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent
+responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au
+theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment
+profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout
+spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel,
+illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur
+pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur
+conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete
+integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une
+explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie,
+dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a
+l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la
+Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_,
+dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan
+d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il
+conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple.
+Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils
+dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions,
+preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur
+cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere
+fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il
+l'intitula _Marino Faliero_.
+
+Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi
+bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces
+titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages
+et a toutes les memoires de grands triomphes.
+
+Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare
+degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en
+ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete
+en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut
+louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit
+le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une
+qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans
+son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes
+les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite,
+la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la
+clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la
+vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi
+dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace
+un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite.
+Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil
+d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait
+sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille,
+son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de
+l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait
+dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi
+tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant
+de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour
+qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et
+de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit.
+Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait
+son existence entre son pays, auquel il dediait toute son
+intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame.
+C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante,
+l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur.
+
+Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne
+fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir
+Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres
+annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis,
+son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par
+la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau
+des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit,
+monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui
+une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous
+l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer
+paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la
+vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et,
+en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou
+une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom
+europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement
+recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc
+d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui
+comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi,
+que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte.
+
+Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie
+attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit
+et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait
+la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la
+douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand
+sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est
+jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a
+la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout
+dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement
+amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend
+dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa
+serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme
+calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le
+noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre
+aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est
+bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il
+se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres
+charges de fruits d'or_.
+
+Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans
+cette compagnie.
+
+Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation
+s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne,
+c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on
+prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee,
+envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre
+modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux
+de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement
+d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un
+utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que
+vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans
+ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre
+la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne
+qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le
+demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie
+qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame
+un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent
+profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient,
+honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre
+pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous
+allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se
+retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et
+inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans
+les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous
+enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la
+fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme
+biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme
+a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la
+delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La
+Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus
+de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent
+toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire
+talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme
+critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous
+completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut
+juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore
+inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion
+definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes
+philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et
+d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le
+siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire
+de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les
+philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a
+l'enthousiasme.
+
+Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de
+votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent
+fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en
+vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le
+critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a
+l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce
+bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous
+lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a
+d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait
+quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de
+Nodier.
+
+Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la
+pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et
+litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos
+regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au
+dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de
+Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle,
+l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans
+la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour
+ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu
+une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement,
+et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre
+de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un
+et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout
+ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son
+besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double
+rayonnement.
+
+De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui
+ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le
+premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques
+coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille
+et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre,
+qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de
+vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de
+meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a
+traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et
+haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants,
+trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je
+ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir
+les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole,
+Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires
+tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois
+femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les
+femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui
+substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin
+a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le
+president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout
+ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe
+de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux
+que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai
+votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut
+litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le
+veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement
+religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur
+par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le
+fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec
+amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer
+en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse
+voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et
+forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une
+eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle
+etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes
+qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont
+illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a
+ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites
+necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la
+plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur
+croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la
+tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du
+Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils
+devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres,
+preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux
+instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits!
+Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande
+forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On
+eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes
+du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et
+attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une
+legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient
+de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de
+l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils
+distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de
+Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire!
+
+On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus
+occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur
+communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne
+voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils
+contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de
+l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee!
+Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait
+Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait
+Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de
+victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les
+esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a
+l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans
+un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer
+les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce
+Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi,
+laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes,
+ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans
+l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans
+la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur
+Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible
+ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux!
+
+Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le
+livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace
+dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la
+litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire,
+la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur
+maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete
+violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout,
+mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames,
+quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a
+travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution?
+Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi,
+c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient,
+c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but
+pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu
+et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous
+soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses?
+Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique,
+une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a
+vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi
+est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut
+croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les
+actions saintes et en poesie les idees sublimes.
+
+Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a
+une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur
+lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et
+ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans
+nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est
+pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui
+comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce
+siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le
+repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le
+sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une
+religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment
+patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme
+qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec
+le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange
+puissance d'emouvoir tout un peuple.
+
+Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet,
+permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous,
+monsieur, un souvenir.
+
+Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos
+memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes
+pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le
+moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la
+chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En
+un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du
+nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra
+dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent
+deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils
+venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route.
+Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce
+que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se
+souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui
+etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux.
+
+L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le
+sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees
+de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans
+jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines
+qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a
+parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques,
+et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de
+regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du
+courage et qu'on eut honte de la gloire.
+
+Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix
+inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un
+accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour
+les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait:
+
+ Parmi des tourbillons de flamme et de fumee,
+ O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir?
+ Le bataillon sacre, seul devant une armee,
+ S'arrete pour mourir!
+
+Cette voix relevait la France abattue, et disait:
+
+ Malheureux de ses maux et fier de ses victoires,
+ Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs;
+ J'ai des chants pour toutes ses gloires,
+ Des larmes pour tous ses malheurs!
+
+Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres
+paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et
+puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui
+saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de
+colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un
+poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment,
+en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire
+et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la
+pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et
+l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain
+du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et
+funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et
+eclatant, _Casimir Delavigne_.
+
+Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une
+gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus
+belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un
+mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et
+desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere
+l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous
+avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une
+pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut
+une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir
+fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau!
+Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a
+console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la
+patrie!
+
+
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS
+
+1845-1848
+
+
+I
+
+LA POLOGNE
+
+
+[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses
+secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et
+adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot
+repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait
+dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la
+non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile
+offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut
+tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien
+proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances
+toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien
+autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite,
+de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre
+et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot
+tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la
+discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de
+la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution
+de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M.
+Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour
+obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient
+aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a
+M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier
+discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement
+accueilli. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+19 mars 1846.
+
+Messieurs,
+
+Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui
+m'appelle a cette tribune.
+
+La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee
+n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle
+des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle
+adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus
+contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que
+personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles
+emotions, a ces profondes sympathies.
+
+D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous
+qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la
+civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains
+actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces
+actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas
+une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres
+haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si
+aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement
+autrichien envers la Gallicie.
+
+Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la
+civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la
+France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les
+tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les
+idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le
+missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete
+le chevalier.
+
+Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple
+francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a
+une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la
+Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas.
+
+Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la
+memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres
+peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes,
+la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est
+acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son
+malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu
+l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que
+les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la
+civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une
+grande nation.
+
+C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne,
+messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande
+dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de
+l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne;
+c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces
+services qui ne s'oublient pas.
+
+Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du
+nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond
+respect s'est manifeste dans l'Europe entiere.
+
+En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et
+personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de
+quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce
+n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le
+remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le
+regret de Napoleon.
+
+Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations
+de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit,
+elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie;
+elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve.
+
+Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de
+ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations
+populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes,
+sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme
+temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente
+ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des
+nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de
+la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme.
+
+Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je
+suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre
+qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux
+qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est
+opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au
+milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une
+attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere,
+redoutable parce qu'il se souvient.
+
+Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le
+fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est
+que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je
+sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement
+autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans
+n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques
+et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle
+imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution
+sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits!
+
+Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes
+et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune
+a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le
+ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier,
+je n'en doute pas, a deplorer son silence.
+
+Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent
+pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses
+lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une
+grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence
+morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant
+parmi les nations civilisatrices.
+
+Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la
+France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande
+d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les
+flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et
+militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si
+legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit
+du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la
+civilisation et du progres.
+
+Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale?
+Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs?
+
+Pour toute reponse, un exemple.
+
+Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait
+encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait
+la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les
+moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a
+1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont
+seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la
+seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que
+quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers
+a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres,
+douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un
+seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe
+et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos
+armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il
+n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont
+parle, l'inquisition est morte.
+
+Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la
+presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle,
+et, dans un temps donne, la Pologne renaitra.
+
+Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront
+impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter
+le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de
+l'Allemagne pour la Pologne.
+
+Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de
+deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de
+cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile
+labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de
+cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples
+puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe
+d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une
+chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose
+plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites.
+
+Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre
+respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme
+et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle,
+le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail
+mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte,
+d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples.
+
+Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans
+la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir
+spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait
+alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre.
+Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur
+une chose d'ou toutes les civilisations decoulent.
+
+Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une
+epoque ou l'Europe etait barbare.
+
+Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance
+spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation,
+l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion.
+
+Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots,
+civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion
+appliquee.
+
+La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au
+developpement des autres peuples.
+
+Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui
+possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme
+peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete
+n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes,
+elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la
+souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la
+souverainete est dans la verite.
+
+Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la
+souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement
+outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la
+civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre
+les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de
+justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes
+couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion.
+
+Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir
+moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome
+pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui
+l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde
+civilise.
+
+Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure,
+eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et
+independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes,
+les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des
+idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la
+Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres,
+les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a
+eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a
+defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais
+elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee
+fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir
+l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont
+lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup
+fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee.
+
+Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la
+France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne
+doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne
+le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement
+morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees
+d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime
+et abattu. Rien de plus, mais rien de moins.
+
+
+II
+
+CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL
+
+
+[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de
+Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets
+de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans
+differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre
+de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de
+ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le
+vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue
+par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier,
+rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut
+rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu
+dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+27 juin et 1er juillet 1846.
+
+Messieurs,
+
+Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des
+travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier
+marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour
+moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans
+mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans
+la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une
+parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi
+necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais
+la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et
+soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable
+ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics.
+
+L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici:
+maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire
+et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement
+d'attention._)
+
+Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee;
+vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour,
+investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse,
+qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de
+terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si
+l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et
+trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le
+defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette
+frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe,
+c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre
+des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de
+France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette
+immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui
+finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition
+perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur
+les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes,
+l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique
+d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si
+j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour
+demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande
+loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur
+les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des
+milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille
+comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie,
+ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut
+tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un
+siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans,
+quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la
+destruction brusque.
+
+Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si
+l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont
+lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault
+avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer,
+et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe
+aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise,
+l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et
+debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a
+souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il
+ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit
+port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre
+tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans
+un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et
+profonde.
+
+Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus
+haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete
+mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M.
+le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de
+lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans
+un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a
+l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une
+remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question
+a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La
+puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les
+vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci
+le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des
+vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies
+a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a
+pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment
+sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui!
+oui!_)
+
+C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais
+c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent
+venir les grandes indications. (_Tres bien!_)
+
+Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France,
+je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste,
+maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine
+militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le
+but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a
+qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de
+grandeur. (_Sensation._)
+
+Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un
+ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et
+dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux,
+considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la,
+je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._)
+
+Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir
+frapper son attention. Le courant de la Manche....
+
+M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en
+discussion.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a
+M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le
+point de vue special et le point de vue general; le point de vue
+special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je
+l'aborde.
+
+Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous
+voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre
+traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._)
+
+A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il
+ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis
+donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir
+demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi,
+parce qu'il y a urgence pour tout le littoral.
+
+Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir,
+je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre,
+constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des
+travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette
+grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a
+montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal
+employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion
+sur plusieurs bancs._)
+
+Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un
+developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir
+bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi
+(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la
+chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour
+soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le
+ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement.
+
+Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote
+avec empressement; mais j'en provoque une grande.
+
+Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je
+voudrais des travaux d'ensemble.
+
+J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_)
+
+Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la
+France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et
+d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere,
+la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde:
+maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme:
+maintenir et consolider la configuration du littoral.
+
+Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger.
+Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean.
+
+Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire,
+le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent
+frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des
+assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre
+du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le
+littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants.
+Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la
+verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige
+de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux
+autres, un serieux interet public.
+
+Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France
+en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de
+grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises,
+la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports,
+l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres
+et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence
+des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine
+marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee,
+en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable!
+(_Emotion_.)
+
+Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la
+chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne
+d'occuper au plus haut point cette noble assemblee.
+
+Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la
+derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde
+dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore
+pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout
+a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques
+considerations generales pour fixer l'attention de la chambre,
+l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du
+pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le
+voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi,
+et en ebaucher une grande.
+
+Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du
+littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la
+France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur
+presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai
+a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a
+l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable,
+et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les
+phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de
+deformer la configuration des cotes de France.
+
+Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de
+bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile;
+j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le
+depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel
+la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre
+clair.
+
+Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du
+Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit
+cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le
+faire comprendre a la chambre.
+
+Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de
+Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette
+colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et
+l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette
+enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin
+faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp,
+Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il
+les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant
+rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces
+en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte.
+
+Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage;
+la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de
+deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions,
+le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou?
+Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace.
+
+Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers
+gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete
+ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard,
+en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat.
+Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les
+confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention
+marquee_.)
+
+A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le
+Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense
+edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte
+de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe
+et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet
+edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans!
+Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque
+sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et
+ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le
+port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.)
+
+Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu,
+Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom
+m'echappe en ce moment.
+
+Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre
+inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le
+gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans
+leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables
+ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent
+nuit et jour, le fleuve et l'ocean!
+
+Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions
+differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais
+citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous
+citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand
+danger?
+
+Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amenent la degradation de
+notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici
+une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas
+absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance,
+etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai
+depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la
+mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre
+littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le
+profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et
+les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure,
+partiellement soumise.
+
+Je reprends maintenant.
+
+Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce
+phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne,
+enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche,
+ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur
+divers points du littoral.
+
+Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees,
+de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait
+qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire.
+
+Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la
+configuration du littoral.
+
+C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique
+solution.
+
+Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation
+de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve,
+la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille.
+Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la
+plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le
+plus profond.
+
+Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se
+compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense
+pluie; la force s'evanouit.
+
+Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la
+force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense
+qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a
+la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et
+flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car,
+dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur
+est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de
+navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface
+du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague
+vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se
+disperse avec l'ecume.
+
+Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie,
+le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la
+degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le
+brise-lame serait le remede.
+
+Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention
+pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un
+veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics
+qui a provoque dans un port de France une experience considerable du
+brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le
+ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port
+ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires
+jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un
+brise-lame flottant a huit sections.
+
+L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en
+Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon
+decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois
+qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite
+quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de
+quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete
+est au dela, le calme est en deca.
+
+Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu.
+Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon
+sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement.
+
+Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee
+(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des
+considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le
+projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point
+encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une
+grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous
+savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable,
+c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression
+colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au
+littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port
+de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette.
+Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par
+l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant
+la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des
+travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible
+d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature
+elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent
+dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze
+navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut
+sauves.
+
+Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du
+gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question
+du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le
+systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour
+l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement,
+etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement,
+creer des ports de refuge.
+
+Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de
+l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces
+diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session
+prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles
+qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je
+m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a
+ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore;
+et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante
+millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les
+ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand
+et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a
+obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce
+que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen
+approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux
+phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons
+l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux
+perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent
+par l'encombrement; sur la cote de la Mediterranee, ils perissent par
+l'atterrissement.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons
+magnifiques; elle nous a donne ce double littoral sur l'Ocean et sur
+la Mediterranee. Elle nous a donne des rades nombreuses sur les deux
+mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble,
+quand on examine certains phenomenes, qu'elle veuille nous les
+retirer. C'est a nous de nous defendre, c'est a nous de lutter. Par
+quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la
+pensee, que l'industrie mettent a notre service. Ces moyens, je les
+ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux
+que provoquer, je ne peux que desirer un travail serieux sur la
+matiere, une grande impulsion de l'etat. Mais ce que je sais, ce que
+vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces
+marees qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui
+detruisent, peuvent aussi creer, reparer, feconder; elles enfantent le
+desordre, mais, dans les vues eternelles de la providence, c'est pour
+l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple,
+chambres, legislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans
+cesse presente a l'esprit cette haute et patriotique idee, fortifier,
+fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le
+fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocean! Dans ce
+grand but, stimulons l'esprit de decouverte et de nouveaute, qui est
+comme l'ame de notre epoque. C'est la la mission d'un peuple comme la
+France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-meme, Dieu l'a
+voulu ainsi; partout ou il y a une force, il faut qu'il y ait une
+intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec
+les forces aveugles de la matiere est le plus beau spectacle de la
+nature; c'est par la que la creation se subordonne a la civilisation
+et que l'oeuvre complete de la providence s'execute.
+
+Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande a M. le ministre
+des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il
+souleve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que tres
+rapidement, j'en ai indique les motifs a la chambre, soient etudies
+avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grace a la
+centralisation. Je demande qu'a l'une des sessions prochaines un
+travail general, un travail d'ensemble, soit apporte aux chambres.
+Je demande que la question grave du littoral soit mise desormais a
+l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas
+trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes
+les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.)
+
+
+III
+
+LA FAMILLE BONAPARTE
+
+
+[Note: Une petition de Jerome-Napoleon Bonaparte, ancien roi de
+Westphalie, demandait aux chambres la rentree de sa famille en France,
+M. Charles Dupin proposait le depot de cette petition au bureau des
+renseignements; il disait dans son rapport: "C'est a la couronne qu'il
+appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractere et
+les merites des personnes, les faveurs qu'une tolerance eclairee peut
+conseiller; faveurs accordees plusieurs fois a plusieurs membres de
+l'ancienne famille imperiale, et toujours avec l'assentiment de
+la generosite nationale." La petition fut renvoyee au bur
+des renseignements. Le soir de ce meme jour, 14 juin, le roi
+Louis-Philippe, apres avoir pris connaissance du discours de M. Victor
+Hugo, declara au marechal Soult, president du conseil des ministres,
+qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte a rentrer en France.
+(_Note de l'editeur_.)]
+
+
+14 juin 1847.
+
+Messieurs les pairs, en presence d'une petition comme celle-ci, je le
+declare sans hesiter, je suis du parti des exiles et des proscrits. Le
+gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour
+l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans
+toutes les causes justes. Aujourd'hui meme, dans ce moment, je le
+sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre
+une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en
+conviens, n'aurait fait avant l'epoque ou nous sommes, d'oser, en un
+mot, etre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le
+croire assez fort pour cela.
+
+D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de
+la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'etre assez fort parce qu'on
+est grand?
+
+Oui, messieurs, je le dis hautement, dut la candeur de mes paroles
+faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que
+ce qu'ils appellent la necessite politique et la raison d'etat, a mon
+sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la
+civilisation, la couronne de nos trente-deux annees de paix, ce serait
+de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le notre,
+tous ces innocents illustres dont l'exil fait des pretendants et dont
+l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Messieurs, sans meme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le
+noble prince de la Moskowa, toutes les considerations speciales qui se
+rattachent au passe militaire, si national et si brillant, du noble
+petitionnaire, le frere d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat apres
+le 18 brumaire, general a Waterloo, roi dans l'intervalle, sans
+meme invoquer, je le repete, toutes ces considerations pourtant si
+decisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le notre,
+qu'il peut etre bon de maintenir les proscriptions et d'associer
+indefiniment la loi aux violences du sort et aux reactions de la
+destinee.
+
+Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en
+fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu
+tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut
+arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure,
+que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle;
+quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant
+d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang
+de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur
+est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au
+moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations
+des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.)
+
+Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres
+tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre
+impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de
+l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile
+personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la
+France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit:
+entrez!
+
+J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je
+suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle
+ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions
+soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre
+a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les
+esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait
+jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec
+quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a
+ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a
+appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi
+dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et
+du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de
+profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez,
+messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.)
+
+Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent
+qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes
+envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en
+voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du
+temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la
+presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela
+nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.)
+
+Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand
+l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux
+souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui
+a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique,
+desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si
+souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_)
+
+J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je
+serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure
+rapidement en quelques mots.
+
+Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde!
+on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement
+politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger?
+Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite
+payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux
+peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des
+princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le
+pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un
+pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense.
+Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de
+Boulogne.
+
+Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en
+passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du
+cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes
+nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant
+d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes
+utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments
+redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement
+austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le
+peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La
+seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les
+intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde
+au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent
+ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.)
+
+J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage
+et illustre assemblee.
+
+Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que
+je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction,
+et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que,
+dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique,
+lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent
+etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du
+jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement
+illiberales et iniques, elles sont maladroites.
+
+L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas.
+(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur
+leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance,
+c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer
+par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions
+precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur
+signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc
+dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent,
+laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais
+qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez
+habiles.
+
+Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le
+sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand
+j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont
+pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les
+souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire,
+de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere,
+vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler.
+(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on
+parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le,
+qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans
+vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je
+vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse
+iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques
+d'attention._)
+
+Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a
+perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je
+ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre
+ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes,
+l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire
+que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui
+je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_),
+cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est
+peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui
+n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le
+buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose,
+c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien
+me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de
+l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait
+jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet
+homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La
+famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais."
+Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En
+presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait
+etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand
+criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom,
+que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son
+pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte
+d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter
+d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est
+le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses
+frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est
+la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait
+jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.)
+
+Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette
+heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant.
+Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere
+moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant
+la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne
+repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les
+bancs_.)
+
+
+IV
+
+LE PAPE PIE IX
+
+
+[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans
+la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a
+propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous
+croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle
+est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet
+universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre
+les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra
+accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle
+de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous
+secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le
+pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de
+courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de
+reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les
+peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A
+cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait
+revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait
+entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note
+de l'editeur_.)]
+
+
+13 janvier 1848.
+
+Messieurs,
+
+Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable.
+
+Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un
+homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les
+defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes;
+qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement
+les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de
+Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des
+populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre
+non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire,
+enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine.
+Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus
+grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des
+peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat
+auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte,
+de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte
+sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez
+cette grande chose.
+
+Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant
+d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il
+a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou
+l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien
+n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre
+revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite,
+de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment
+apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches,
+formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a
+transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de
+mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur
+veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure
+aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous.
+Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique,
+l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que
+le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees
+francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur
+de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux
+nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques,
+les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui
+ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il
+est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon
+ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de
+verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile
+contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme
+la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et
+doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme
+de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un
+conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie
+charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans
+l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui
+gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand.
+(_Adhesion_.)
+
+Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique
+papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que
+l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.)
+
+Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise
+(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a
+cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome
+et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose
+extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un
+evenement.
+
+Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute
+une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une
+nouvelle Italie.
+
+Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il
+en sortira la vieille Italie.
+
+Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption.
+Beaucoup de pairs protestent_.)
+
+Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome,
+cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir
+enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente,
+entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux
+acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.)
+
+Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps
+exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant
+et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la
+double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant
+un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir,
+avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son
+vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le
+symbole d'un grand peuple vivant!
+
+Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption.
+Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee
+patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit,
+que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces
+remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux
+nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.)
+
+Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces
+questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue
+de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible
+aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de
+la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il
+parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux,
+puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement
+aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un
+decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.)
+
+Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a
+une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie,
+et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous
+chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre
+devoir.
+
+Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a
+la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements
+divers.--Aux voix! aux voix!_)
+
+
+
+
+REUNIONS ELECTORALES
+
+1848-1849
+
+
+I
+
+LETTRE AUX ELECTEURS
+
+20 juin 1848.
+
+Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la
+candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond:
+
+Messieurs,
+
+J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi.
+
+J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez
+bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir.
+
+J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de
+theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en
+1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois
+en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours
+sont au _Moniteur_.
+
+Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien
+a y retrancher, rien a y ajouter.
+
+Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page
+en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa
+conscience et son coeur.
+
+Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de
+mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur
+liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur
+representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees
+de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet
+austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de
+devouement, de desinteressement et de courage.
+
+S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate,
+qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que
+moi.
+
+En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions
+que fait la providence.
+
+Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand
+devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans
+la vie litteraire.
+
+Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a
+donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee,
+ma vie et mon ame a mon pays.
+
+Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma
+cordialite.
+
+
+II
+
+PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE
+
+PLACE DES VOSGES
+
+C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je
+viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre
+et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la
+liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La
+liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le
+coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux
+dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les
+generations de son ombre. (_Acclamations_.)
+
+Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents
+ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre
+de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est
+offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du
+genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.)
+
+La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit
+siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs
+nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a
+ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui
+doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit
+organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de
+l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a
+1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits,
+developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les
+besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps
+ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.)
+
+On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence
+des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs
+par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez
+et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation
+fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la
+meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne
+volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le
+peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie,
+la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la
+France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations.
+Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce
+mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure.
+(_Acclamations_.)
+
+Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde
+entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que
+chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France!
+(_Bravo!_)
+
+Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri:
+Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la
+republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.)
+
+
+III
+
+REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES
+
+Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix
+aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que
+je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence
+a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom;
+permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait
+ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est
+en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait
+d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce
+qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats.
+
+Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les
+connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon
+respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez
+qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et
+j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre
+choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.)
+
+Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition
+pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere,
+glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_;
+c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus
+grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition
+pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen.
+
+Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma
+conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans
+sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il
+faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme
+un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes
+concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout
+soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.)
+
+Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un
+danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite
+pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas.
+(_Longues acclamations_.)
+
+Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous.
+
+Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui,
+toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale.
+L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus
+cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes
+choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux
+qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront
+completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens
+et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils
+montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers,
+dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement
+representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve
+aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin.
+
+Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe
+d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et
+largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains,
+les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la
+representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et
+l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!)
+
+Il faut que tous les ouvriers aient leurs representants a l'assemblee
+nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa
+grandeur; ceux qui remuent les paves et ceux qui remuent les esprits!
+(_Acclamations_.)
+
+Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de
+fevrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose
+aussi que d'etre sans cesse, sans treve, sans relache, debout sur
+les barricades de la pensee, expose aux haines du pouvoir et a la
+mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos freres,
+ont lutte trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous
+avons lutte vingt ans.
+
+Avisez donc a ce grand interet. Que l'un de vous parle pour vous, que
+votre drapeau, qui est le drapeau meme de la civilisation, soit tenu
+au milieu de la melee par une main ferme et illustre. Faites prevaloir
+les idees! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Meme quand
+les revolutions ont tout renverse, il y a une puissance qui reste
+debout, la pensee. Les revolutions brisent les couronnes, mais
+n'eteignent pas les aureoles. (_Longs applaudissements_.)
+
+Un des auteurs presents ayant demande a M. Victor Hugo ce qu'il ferait
+si un club marchait sur l'assemblee constituante, M. Victor Hugo
+replique:
+
+Je prie M. Theodore Muret de ne point oublier que je ne me presente
+pas; je vais lui repondre cependant, mais je lui repondrai comme
+electeur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un
+moment ou le systeme electoral le plus large et le plus liberal que
+les hommes aient jamais pu, je ne dis pas realiser, mais rever,
+appelle tous les citoyens a deposer leur vote, tous, depuis le premier
+jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier,
+ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le
+premier jusqu'a ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un
+moment ou de tous ces votes reunis va sortir l'assemblee definitive,
+l'assemblee supreme qui sera, pour ainsi dire, la majeste visible
+de la France, s'il etait possible qu'a l'heure ou ce senat prendra
+possession de la plenitude legitime de son autorite souveraine, il
+existat dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un
+groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenses,
+pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volonte
+face a face et de front avec la volonte auguste de cette assemblee qui
+sera le pays meme, je me precipiterais au-devant d'eux, et je leur
+crierais: Malheureux! arretez-vous, vous allez devenir de mauvais
+citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'etait pas donne de les
+retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie,
+oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans
+les veines, et je n'aurais pas assez d'imprecations dans la voix, pas
+assez d'indignation dans l'ame, pas assez de colere dans le coeur,
+pour ecraser l'insolence des dictatures sous la souverainete de la
+nation! (_Immenses acclamations_.)
+
+
+IV
+
+VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS
+
+Mes concitoyens,
+
+Je reponds a l'appel des soixante mille electeurs qui m'ont
+spontanement honore de leurs suffrages aux elections de la Seine. Je
+me presente a votre libre choix.
+
+Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma
+pensee. La voici:
+
+Deux republiques sont possibles.
+
+L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
+gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon
+et dressera la statue de Marat, detruira l'institut, l'ecole
+polytechnique et la legion d'honneur, ajoutera a l'auguste devise:
+_Liberte, Egalite, Fraternite_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera
+banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira
+le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
+de chacun, abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur
+des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le
+massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de
+la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les
+arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces
+deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
+aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
+froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres
+l'horrible dans le grand que nos peres ont vu, nous montrera le
+monstrueux dans le petit.
+
+L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present,
+et de tous les peuples un jour, dans le principe democratique; fondera
+une liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui
+admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite, non
+de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous
+l'enseignement comme le soleil donne la lumiere, gratuitement;
+introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la
+loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du
+territoire, en defrichera une autre, decuplera la valeur du sol;
+partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le
+travail et finisse par la propriete, assurera en consequence la
+propriete comme la representation du travail accompli, et le travail
+comme l'element de la propriete future; respectera l'heritage, qui
+n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le
+mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux
+probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de
+l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra,
+sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la
+realisation sereine de tous les grands reves des sages; batira le
+pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit;
+subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la
+guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des
+citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera;
+grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux
+embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.
+
+De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la
+s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une
+et empecher l'autre.
+
+
+V
+
+SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS
+
+D'ART ET D'INDUSTRIE
+
+29 mai 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour
+l'initiative electorale, m'abstenir de toute candidature personnelle;
+mais en meme temps, vous vous le rappelez, j'ai declare que, le
+jour ou le danger apparaitrait sur l'assemblee nationale, je me
+presenterais. Le danger s'est montre, je me presente. (_On
+applaudit_.)
+
+Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec
+douleur:--S'il arrivait que des insenses osassent violer l'assemblee
+nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je
+le repete, la question avec douleur, et je repondis sans hesiter,
+sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce
+furent mes propres paroles--_ecraser l'insolence des dictatures sous
+la souverainete de la nation._
+
+Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens armes
+l'ont fait il y a quinze jours.
+
+Avant cet evenement, qui est un attentat et qui est une catastrophe,
+s'offrir a la candidature, ce n'etait qu'un droit, et l'on peut
+toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on
+n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est deserter. Vous le
+voyez, je ne deserte pas. (_Adhesion_.)
+
+Depuis l'epoque dont je vous parle, en quelques semaines, les
+lineaments confus des questions politiques se sont eclaircis, les
+evenements ont brusquement eclaire d'un jour providentiel l'interieur
+de toutes les pensees, et, a l'heure qu'il est, la situation est d'une
+eclatante simplicite. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la
+mort. D'un cote, il y a les hommes qui veulent la liberte, l'ordre,
+la paix, la famille, la propriete, le travail, le credit, la securite
+commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la
+grandeur de la patrie, en un mot, la prosperite de tous composee du
+bien-etre de chacun. De l'autre cote, il y a les hommes qui veulent
+l'abime. Il y a les hommes qui ont pour reve et pour ideal d'embarquer
+la France sur une espece de radeau de la Meduse ou l'on se devorerait
+en attendant la tempete et la nuit! (_Mouvement_.)
+
+Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-la,
+que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai
+de front jusqu'a mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui
+voudraient imposer la guerre a la France par l'emeute et la dictature
+au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours la, debout,
+devant eux, comme citoyen a la tribune, ou comme soldat dans la rue.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je
+l'ai dit a mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes
+convictions dans mon ame, en essayant d'arracher du coeur de tous les
+honnetes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire.
+Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le
+connaissez. Je veux une republique qui fasse envie a tous les peuples,
+et non une republique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous
+aussi vous voulez une republique si noble, si pure, si honnete, si
+fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentees de
+l'imiter et de l'adopter. Je veux une republique si sainte et si
+belle que, lorsqu'on la comparera a toutes les autres formes de
+gouvernement, elle les fasse evanouir rien que par la comparaison.
+Je veux une republique telle que toutes les nations en regardant la
+France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent
+encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.)
+
+Ne vous y trompez pas,--et je voudrais que mes paroles depassassent
+cette enceinte etroite, et peut-etre la depasseront-elles,--la
+propagande de la republique est toute dans la beaute de son
+developpement regulier, et la propagande de la republique, c'est sa
+vie meme. Pour que la republique s'etablisse a jamais en France, il
+faut qu'elle s'etablisse hors de France, et pour qu'elle s'etablisse
+hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du
+genre humain. (_Bravo! bravo!_)
+
+Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pensee, je
+pourrais la resumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse
+de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime
+adhesion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai ecrit, et tout ce que
+j'ai fait dans ma vie publique est la pour le prouver, pas une page
+n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'age d'homme, pas un mot
+n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je
+prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous,
+vous, mes amis, mes confreres, mes freres, je suis aujourd'hui l'homme
+que j'etais hier, l'avocat devoue de cette grande famille populaire
+qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le
+travailleur ami des penseurs; l'ecrivain qui veut pour l'ouvrier, non
+l'aumone qui degrade, mais le travail qui honore. (_Tres bien!_) Je
+suis l'homme qui, hier, defendait le peuple au milieu des riches, et
+qui, demain, defendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du
+peuple. (_Nouvelle adhesion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous
+les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparait ecrit par la
+main de Dieu meme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumiere
+eternelle des cieux, FRATERNITE! (_Acclamations_.)
+
+M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire
+l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans
+parler du danger de la reaction. Il pense que la revolution de fevrier
+n'est pas une revolution politique, mais une revolution sociale. Il
+demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proletariat
+doive disparaitre de la societe.
+
+M. VICTOR HUGO.--Disparaitre, comme l'esclavage a disparu! disparaitre
+a jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la
+mainmorte! (_Sensation_.)
+
+Je n'ai pas deux paroles; je disais tout a l'heure que je suis
+aujourd'hui l'homme que j'etais hier. Mon Dieu! bien avant de faire
+partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans
+un livre imprime: "Si, a moi qui ne suis rien dans l'etat, la parole
+m'etait donnee sur les affaires du pays, je la demanderais seulement
+sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer
+les questions sociales aux questions politiques."
+
+Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annees apres la
+publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie
+d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'etre sobre
+d'apologies retrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs
+que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jete sur douze ou quinze
+cent mille feuilles sa pensee au vent, il est difficile qu'il ajoute
+quelque chose a cette grande profession de foi, et quand je rappelle
+ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entiere, avec la
+certitude que rien dans mon passe ne peut dementir ce que je dis a
+present. Cela bien etabli, je continue.
+
+Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour,
+qu'a propos des falsifications commerciales, dans un bureau ou je
+siegeais, plusieurs des questions qui viennent d'etre soulevees furent
+agitees. Voici ce que je dis alors; je cite:
+
+"Qui souffre de cet etat de choses? la France au dehors, le peuple au
+dedans; la France blessee dans sa prosperite et dans son honneur, le
+peuple froisse dans son existence et dans son travail. En ce moment,
+messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les
+plus restreintes et les plus usitees, pour designer specialement la
+classe nombreuse et laborieuse qui fait la base meme de la societe,
+cette classe si digne d'interet parce qu'elle travaille, si digne de
+respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je
+sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'eveiller vos plus
+genereuses sympathies, j'eprouve pour l'homme de cette classe un
+sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le
+partage. Tous, a des degres divers, nous sommes des ouvriers dans la
+grande oeuvre sociale. Eh bien! je le declare, ceux qui travaillent
+avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui
+travaillent avec la pensee." (_Applaudissements_.)
+
+Voila de quelle maniere je parlais a la chambre aristocratique dont
+j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce
+mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas
+de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir etait debout, j'ai pu le
+combattre; aujourd'hui qu'il est tombe, je le respecte. (_Tres bien!
+Profonde sensation_.)
+
+Toutes les questions qui interessent le bien-etre du peuple, la
+dignite du peuple, l'education due au peuple, ont occupe ma vie
+entiere. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu,
+lisez quinze pages intitulees _Claude Gueux_, que je publiais il y a
+quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple,
+et ce que le peuple est pour moi.
+
+Oui, le proletariat doit disparaitre; mais je ne suis pas de ceux qui
+pensent que la propriete disparaitra. Savez-vous, si la propriete
+etait frappee, ce qui serait tue? Ce serait le travail.
+
+Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'element generateur
+de la propriete. Et qu'est-ce que c'est que la propriete? C'est le
+resultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre
+la maniere dont certains socialistes ont pose cette question. Ce que
+je veux, ce que j'entends, c'est que l'acces de la propriete soit
+rendu facile a l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille
+soit sacre pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure ou
+l'on se repose. Qu'a l'heure ou l'on se repose, on se souvienne de
+ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour
+ameliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une societe
+bien faite, le voici: elargir et adoucir sans cesse la montee,
+autrefois si rude, qui conduit du travail a la propriete, de
+la condition penible a la condition heureuse, du proletariat a
+l'emancipation, des tenebres ou sont les esclaves a la lumiere ou sont
+les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanite
+est une ascension continuelle vers la lumiere et la liberte!
+(_Acclamation_.)
+
+M. PAULIN n'a jamais songe a attaquer les sentiments de M. Victor
+Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot,
+_Association_, le mot qui sauvera la republique et fera des hommes une
+famille de freres. (_On applaudit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ici encore, a beaucoup d'egards, nous pouvons nous
+entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacite que vous. Je
+ne crois pas qu'il soit donne a un mot de sauver le monde; cela n'est
+donne qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idees. (_C'est vrai!
+tres bien!_)
+
+Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une idee,
+et je vais vous dire ce que j'en pense.
+
+J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce
+qu'il n'est pas donne a l'homme, je le repete, de rencontrer ni dans
+le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique,
+une panacee. Cela serait trop vite fini si, avec une idee ou le mot
+qui la represente, on pouvait resoudre toutes les questions et dire:
+embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus severe labeur. Il ne
+suffit pas d'avoir l'idee, il faut encore en extraire le fait. C'est
+la le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit,
+il s'appelle revolution; quand il est accompli, l'enfantement de la
+societe, comme l'enfantement de la femme, s'appelle delivrance.
+(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la revolution; mais, je
+le pense comme vous, la delivrance viendra! (_Bravo!_)
+
+Maintenant, entendons-nous.
+
+Remarquez que, si je n'ai pas prononce le mot _association_, j'ai
+souvent prononce le mot _societe_. Or, au fond de ces deux mots,
+societe, association, qu'y a-t-il? La meme idee: _fraternite_.
+
+Je veux l'association comme vous, vous voulez la societe comme moi.
+Nous sommes d'accord.
+
+Oui, je veux que l'esprit d'association penetre et vivifie toute la
+cite. C'est la mon ideal; mais il y a deux manieres de comprendre cet
+ideal.
+
+Les uns veulent faire de la societe humaine une immense famille.
+
+Les autres veulent en faire un immense monastere.
+
+Je suis contre le monastere et pour la famille. (_Mouvement.
+Applaudissements_.)
+
+Il ne suffit pas que les hommes soient associes, il faut encore qu'ils
+soient sociables.
+
+J'ai lu les ecrits de quelques socialistes celebres, et j'ai ete
+surpris de voir que nous avions, au dix-neuvieme siecle, en France,
+tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.)
+
+Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni reve, c'est que ces fondateurs
+de couvents eussent la pretention d'etre populaires.
+
+Je n'accorde pas que ce soit un progres pour un homme de devenir un
+moine, et je trouve etrange qu'apres un demi-siecle de revolutions
+faites contre les idees monastiques et feodales, nous y revenions
+tout doucement, avec les interpretations du mot _association_. (_Tres
+bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois expliquee dans les
+ecrits accredites de certains socialistes,--moi ecrivain un peu
+benedictin, qui ai feuillete le moyen age, je la connais; elle
+existait a Cluny, a Citeaux, elle existe a la Trappe. Voulez-vous en
+venir la? Regardez-vous comme le dernier mot des societes humaines le
+monastere de l'abbe de Rance? Ah! c'est un spectacle admirable!
+Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abnegation a la plus haute
+puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-memes, faisant tout
+pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache
+rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si
+vous voulez trancher de cette maniere heroique les questions humaines,
+soyez surs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit
+beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut a la fois
+etre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, a
+reflechir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en
+apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle
+est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non,
+la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut
+pas rever l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des
+perfections impossibles, vous lui oteriez ses qualites naturelles.
+(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa
+tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que
+comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit,
+car ce n'est plus une liberte! Vous croyez l'avoir fait monter bien
+haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut
+limiter l'egoisme; mais, dans la vie telle que la providence l'a
+faite a notre infirmite, il ne faut pas exagerer l'oubli de soi-meme.
+L'oubli de soi-meme, bien compris, s'appelle abnegation; mal compris,
+il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les revolutions
+peuvent changer la societe, mais elles ne changent pas le coeur
+humain. Le coeur humain est a la fois ce qu'il y a de plus tendre et
+ce qu'il y a de plus resistant. Prenez garde a votre etrange progres!
+il va droit contre la volonte de Dieu. N'otez pas au peuple la famille
+pour lui donner le monastere! (Applaudissements prolonges_.)
+
+M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute,
+d'autant plus dispose a defendre ce fecond principe de l'association,
+que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat,
+qu'il parlait tout a l'heure devant une association des associations,
+et que c'est, en realite, de l'association qu'il tiendra le mandat que
+les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et
+du travail.
+
+M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir
+l'instruction necessaire pour juger les causes et les effets, m'ont
+demande,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que
+je verrais avec bonheur a la chambre,--m'ont demande pourquoi, en
+promettant de combattre les hommes qui veulent etre, il n'avait pas
+parle de combattre les hommes qui ont ete. Dans ce moment, la classe
+ouvriere craint plus les individus qui se cachent que les individus
+qui se sont montres ... Les republicains qui ont attente a l'assemblee
+le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des republicains! (_Bravo!
+bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les
+ecrase sous le poids du mepris; pour ceux qui se cachent, nous
+desirons que nos representants viennent dire: Nous les combattrons.
+(_Approbation_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai ecoute avec attention, et, chose remarquable,
+chez un orateur si jeune qui parle avec une facilite si distinguee,
+qui dit si clairement sa pensee, je n'ai pu la saisir tout entiere.
+Je vais toutefois essayer de la preciser. Il va voir avec quelle
+sincerite j'aborde toutes les hypotheses.
+
+Il m'a semble qu'il designait comme dangereux, j'emprunte ses propres
+expressions, non-seulement ceux qui veulent etre, mais ceux qui ont
+ete.
+
+Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient
+d'etre brisee par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne
+m'est plus facile que de repondre; remarquez que vous ne me genez pas
+du tout en disant oui.
+
+M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes,
+mais des systemes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui
+(_sourires_), mais du systeme de Louis-Philippe et du systeme de
+Blanqui.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop a mon aise. S'il ne s'agit que
+des systemes, je repondrai par des faits.
+
+J'ai ete trois ans pair de France; j'ai parle six fois comme pair;
+j'ai donne, dans une lettre que les journaux ont publiee, les dates de
+mes discours. Pourquoi ai-je donne ces dates? C'est afin que chacun
+put recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donne avec une tranquillite
+profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris
+et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai
+prononcees alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que
+les six discours que j'ai prononces devant les pairs de France, je
+pourrais les redire tous demain devant l'assemblee nationale. La etait
+le secret de ma tranquillite.
+
+Voulez-vous plus de details? Voulez-vous que je vous dise quels ont
+ete les sujets de ces six discours?
+
+(_De toutes parts: Oui! oui!_)
+
+Le premier discours, prononce le 14 fevrier 1846, a ete consacre aux
+ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave
+deputation. Une loi avait ete presentee qui tendait a nier le
+droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la
+disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter.
+
+Le second discours a ete prononce le 20 mars de la meme annee, les
+journaux l'ont cite il y a quelques jours; c'etait pour la Pologne. Le
+1er avril suivant, j'ai parle pour la troisieme fois. C'etait encore
+pour le peuple; c'etait sur la question de la probite commerciale, sur
+les marques de fabrique. Deux mois apres, les 2 et 5 juillet, j'ai
+repris la parole; c'etait pour la defense et la protection de notre
+littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les cotes
+d'Angleterre sont herissees de canons, et que les cotes de France sont
+desarmees.
+
+Le cinquieme discours date du 14 juin 1847. Ce jour-la, a propos de la
+petition d'un proscrit, je me suis leve pour dire au gouvernement du
+roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours
+passes au gouvernement de la republique: que c'est une chose odieuse
+de bannir et de proscrire ceux que la destinee a frappes. J'ai demande
+hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de
+l'empereur rentrat en France. La chambre me l'a refuse, la providence
+me l'a accorde. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Le sixieme discours, prononce le 13 janvier dernier, etait sur
+l'Italie, sur l'unite de l'Italie, sur la revolution francaise, mere
+de la revolution italienne. Je parlais a trois heures de l'apres-midi;
+j'affirmais qu'une grande revolution allait s'accomplir dans la
+peninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et, a la meme
+minute, le 13 janvier, a trois heures, pendant que je parlais,
+le premier tocsin de l'insurrection sonnait a Palerme. (_Nouveau
+mouvement._) C'est la derniere fois que j'ai parle.
+
+L'independance de ma pensee s'est produite sous bien d'autres formes
+encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont
+peut-etre pas oublie. Dans une circonstance memorable pour moi,
+c'etait la premiere fois que je recueillais des gages de la sympathie
+populaire, dans un proces intente a propos du drame _le Roi s'amuse_,
+dont le gouvernement avait suspendu les representations, je pris la
+parole. Personne n'a attaque avec plus d'energie et de resolution le
+gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours.
+
+Voila des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de
+la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas
+cette lachete de tourner le dos a ceux qui s'en vont, et de tourner
+le visage a ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra
+suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai
+pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs
+de rois, flatteurs du peuple, vous etes les memes hommes, j'ai pour
+vous un mepris profond.
+
+Je voudrais que ma voix fut entendue sur le boulevard, je voudrais que
+ma parole parvint aux oreilles de tout ce loyal peuple repandu en ce
+moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a
+ete proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours ou j'ai
+regrette de ne pas etre de l'assemblee nationale; le 15 mai, pour
+m'opposer au crime de lese-majeste populaire commis par l'emeute, a la
+violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au
+decret de bannissement. Je n'etais pas la lorsque cette loi inique et
+inutile a ete votee par les hommes memes qui soutenaient la dynastie
+il y a quatre mois! Si j'y avais ete, vous m'auriez vu me lever,
+l'indignation dans l'ame et la paleur au front. J'aurais dit: Vous
+faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais
+votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met la, sous vos yeux,
+la preuve eclatante de la misere de cette espece de lois. Vous avez
+ici deux princes,--je dis princes a dessein,--vous avez deux princes
+de la famille Bonaparte, et vous etes forces de les appeler a voter
+sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et,
+en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loue, la loi
+ancienne! Et ils sont la au milieu de vous comme une protestation
+vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et
+violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.)
+
+Voila ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et,
+soyez tranquilles, si l'occasion se represente, je la saisirai; j'en
+prends a la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en
+votre nom on fasse des actions honteuses. Je fletrirai les actes et
+je demasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les
+personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les
+vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non
+par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le cote
+noble, doux et conciliant, et non le cote irritant des choses. Je n'ai
+jamais manque a cette habitude de ma vie entiere, je n'y manquerai pas
+aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but
+de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'etre
+depute a l'assemblee nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit
+une maison qui brule, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo!
+bravo!_)
+
+M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est precisement de voir
+stigmatiser ces memes individus qui ont vote la loi de proscription,
+dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de
+Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui
+doivent tout, et qui se sont montres si ingrats. Ces hommes devraient
+etre marques d'un fer rouge a l'epaule. Nous n'en voulons pas, parce
+qu'ils ont un systeme tenebreux. Ils en ont donne la preuve en votant
+cette loi.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai
+independant, dusse-je rester isole. Je ne suis rien qu'un esprit
+pensif, solitaire et serieux. L'homme qui aime la solitude ne craint
+pas l'isolement.
+
+Je suis resolu a toujours agir selon cette lumiere qui est dans mon
+ame, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne
+serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien
+assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent
+a notre humanite, sans prendre encore le fardeau et la responsabilite
+des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute
+en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantot
+au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais passe,
+tantot au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un
+passe pire encore! (_Emotion et adhesion_.)
+
+Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaisse la France, que je ne
+veux d'une politique qui l'a ensanglantee. Je combattrai l'intrigue
+comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant a
+ce que vous appelez la reaction, je repousse la reaction comme je
+repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.)
+
+En ce moment, les veritables ennemis de la chose publique sont ceux
+qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une
+emeute desarmee et indefinie, que le marchand ne vende plus, que
+l'acheteur n'achete plus, que le consommateur ne consomme plus, que
+les faillites privees amenent la faillite publique, que les boutiques
+se ferment, que l'ouvrier chome, que le peuple soit sans travail et
+sans pain, qu'il mendie, qu'il traine sa detresse sur le pave des
+rues; alors tout s'ecroulera!--Non, ce plan affreux ne reussira pas!
+non, la France ne perira pas de misere! un tel sort n'est pas fait
+pour elle! Non, la grande nation qui a survecu a Waterloo n'expirera
+pas dans une banqueroute! (_Emotion profonde. Bravo! bravo!_)
+
+UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un republicain
+rouge, ni un republicain blanc, mais un republicain tricolore.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprime il y a trois
+jours.
+
+Il me semble qu'il est impossible d'etre plus clair et plus net que
+dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous ecrivit
+mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis trompe.
+Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis republicain?
+C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi
+j'ai une sorte de pudeur et de scrupule a faire cet etalage de
+republicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que
+republicains faire plus de bruit que vous qui etes convaincus. Il y a
+une chose sur laquelle je defie qui que ce soit, c'est le sentiment
+democratique. Il y a vingt ans que je suis democrate. Je suis un
+democrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que
+la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot!
+(_Applaudissements_.)
+
+M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M.
+Victor Hugo dans toutes les questions qui interessent l'election, le
+concours, les droits des artistes et les franchises de l'art.
+
+M. VICTOR HUGO declare qu'ici encore son passe repond de son avenir,
+et que pour defendre les libertes et les droits de l'art et des
+artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandat. Il
+continuera d'etre ce qu'il a toujours ete, le defenseur et l'ami des
+artistes. Ils peuvent compter sur lui.
+
+L'assemblee proclame, a l'unanimite, Victor Hugo candidat des
+associations reunies.
+
+
+VI
+
+SEANCE DES ASSOCIATIONS
+
+APRES LE MANDAT ACCOMPLI
+
+Mai 1849.
+
+Je vous rapporte un double mandat, le mandat de president de
+l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a
+l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement
+unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite
+qui est pour moi un cher et glorieux souvenir.
+
+Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la
+toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis
+par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal,
+fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire
+refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie,
+l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous
+les elements de la civilisation.
+
+C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point
+accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui
+n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont
+fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne
+volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands
+evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la
+savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un
+jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands
+actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en
+un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine
+comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme
+dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre
+l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est
+vrai!_)
+
+Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi
+de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee
+dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai
+puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire
+cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de
+vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les
+mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je
+vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux,
+j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je
+reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir
+accompli. (_Applaudissements_.)
+
+
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE
+
+1848
+
+
+I
+
+ATELIERS NATIONAUX
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale
+insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret
+suivant, qui fut adopte par l'assemblee.
+
+ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre
+des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee
+d'urgence.
+
+ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra
+exceder le chiffre de 1 million.
+
+ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present
+decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par
+l'assemblee.]
+
+
+20 juin 1848.
+
+Messieurs,
+
+Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux
+debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous
+divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre
+danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au
+gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive
+experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee
+de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son
+etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos
+peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons
+tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans
+le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point
+perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou
+nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la
+conciliation dans les paroles.
+
+La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses
+reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et
+d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai
+des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare
+franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une
+necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer
+bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites
+memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de
+convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci.
+
+Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon
+sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a
+faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M.
+le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a
+ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous
+sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre
+peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le
+droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut,
+les fautes a faire.
+
+Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les
+ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et
+a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes
+ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource
+des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux?
+Rien.
+
+Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait
+urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous
+vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense
+de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de
+travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.)
+
+Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux;
+facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au
+point de vue de la politique.
+
+Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au
+point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre
+de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux
+sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du
+travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout
+salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme
+et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors
+que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la
+honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules
+de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume
+les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous
+connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le
+desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et
+pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les
+faineants.--(_Assentiment marque_.)
+
+Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais
+pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne
+s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est
+possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera
+pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais,
+le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et
+intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui
+ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le
+combat. Jamais! (_Sensation_.)
+
+Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe.
+Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y
+vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir
+accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je
+ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee
+monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore
+moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier
+parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus
+civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la
+population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la
+dictature. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de
+lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la
+concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre
+a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de
+l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait
+comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces
+despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe,
+il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment
+de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur
+nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils
+menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on
+vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le
+caractere de l'ouvrier parisien.
+
+Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere
+de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble
+race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle
+conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois
+plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble
+race, admiree du monde entier, reste admirable.
+
+Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour
+l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role
+que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle.
+
+Paris est la capitale actuelle du monde civilise....
+
+UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il
+serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le
+monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome
+etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille,
+l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris
+a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege
+d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement
+quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92,
+juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les
+fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de
+Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.)
+
+Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un
+noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de
+l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois
+temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense,
+intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de
+l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui
+peut le corrompre.
+
+De la mon opposition aux ateliers nationaux.
+
+Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment
+promptement d'une institution nuisible en une institution utile.
+
+QUELQUES VOIX.--Les moyens?
+
+M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous
+les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande
+la permission de ne pas vous les repeter.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les
+mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies.
+Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de
+l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif.
+
+Je voterai le credit sous le benefice de ces observations.
+
+Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le
+ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie
+soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous
+croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le
+gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France
+s'epuisent?
+
+En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette
+tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet,
+grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un
+triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune
+quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus
+qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de
+jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui
+trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les
+evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle.
+
+La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la
+France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas
+dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans
+le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait
+considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes
+modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de
+tout esprit serieux.
+
+C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans
+le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse
+aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des
+promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est
+une question sociale.
+
+Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais
+il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le
+redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est
+dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui
+n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans
+l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie
+ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la
+malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution
+devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence
+sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui
+souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est
+la. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que
+je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous
+prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent
+insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous
+le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et
+la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez!
+(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes,
+voici ce que nous vous disons.
+
+Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements
+profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus
+seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle
+plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout
+le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus
+d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se
+ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne
+se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont
+genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont
+affamees.
+
+A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse
+les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des
+circonstances.
+
+Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la
+solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les
+classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances
+sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a
+la vie a bon marche, a la propriete rendue facile....
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien!
+
+DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens?
+
+M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le
+contraire; on a fait monter la misere.
+
+Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas
+en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est
+en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la
+detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un
+episode dechirant du grand naufrage.
+
+Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres
+jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat
+dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour
+l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le
+commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont
+refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur
+la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection,
+ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien
+croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a
+penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et
+je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant
+le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous
+construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance,
+la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord
+de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres
+du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus
+douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais
+les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie
+profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant
+sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles
+proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous
+n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la
+croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui,
+si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux
+yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se
+prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a
+tour et renversent toutes les existences dans ce pays.
+
+UNE VOIX.--Le moyen?
+
+M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue,
+l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte
+dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_)
+
+Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas
+que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela
+profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle
+la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la
+vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur
+bonheur. (_Tres bien!_)
+
+Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere
+de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates,
+aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs
+genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme
+nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous!
+aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y
+a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez
+pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un
+desespoir. (_Tres bien!_)
+
+Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent
+et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la
+guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion
+et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous!
+
+Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la
+propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation,
+nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite;
+admettez avec nous les necessites momentanees des societes.
+(_Mouvement_.)
+
+M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les
+necessites permanentes.
+
+UNE VOIX.--Les necessites eternelles.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon
+opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui!
+oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme
+qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes.
+J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et
+j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que
+soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent
+le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces
+penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple
+croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes
+et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se
+hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter,
+dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car
+l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut
+qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que,
+par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations,
+sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la
+lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+
+II
+
+POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE
+
+CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS
+
+
+[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur
+la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur
+l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du
+directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc.
+Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice;
+elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont
+(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le
+discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune
+explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre
+ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a
+l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)]
+
+
+M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le
+debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_)
+
+Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier
+surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances
+actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir
+dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_)
+
+Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir
+d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le
+meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que
+vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social
+et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.)
+
+Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au
+gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est
+resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la
+justice.
+
+Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature?
+C'est la, a mon sens, la question.
+
+Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le
+droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la
+dictature, il en est autrement.
+
+M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de
+s'expliquer.
+
+Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement,
+par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours.
+Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait.
+
+L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege
+est une situation legale et definie, et il me parait impossible de
+conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous
+n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege.
+
+Maintenant, si le pouvoir executif ne croit pas l'autorite dont
+l'assemblee l'a investi suffisante, qu'il le declare et que
+l'assemblee avise. Quant a moi, dans une occasion ou il s'agit de la
+premiere et de la plus essentielle de nos libertes, je ne manquerai
+pas a la defense de cette liberte. Defendre aujourd'hui la societe,
+demain la liberte, les defendre l'une avec l'autre, les defendre
+l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme
+representant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme ecrivain.
+(_Mouvement_.)
+
+Si le pouvoir donc desire etre investi d'une autorite dictatoriale,
+qu'il le dise, et que l'assemblee decide.
+
+LE GENERAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir executif, president du
+conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de
+pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes.
+(_Marques d'approbation_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Dans votre interet meme, permettez-moi de vous
+le dire, a vous homme du pouvoir, moi homme de la pensee....
+(_Interruption prolongee_.)
+
+J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemblee
+pourrait se meprendre.
+
+Quand je dis homme de la pensee, je veux dire homme de la presse, vous
+l'avez tous compris. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, dans l'interet de l'avenir encore plus que dans l'interet du
+present, quoique l'interet du present me preoccupe autant qu'aucun
+de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir executif: Prenez garde!
+l'immense autorite dont vous etes investi....
+
+LE GENERAL CAVAIGNAC.--Mais non!
+
+UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--Il est impossible de continuer a discuter si l'on se
+livre a des interpellations particulieres.
+
+M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je
+reponds a l'interruption de l'honorable general Cavaignac,--dans les
+circonstances actuelles, avec la puissance considerable dont il est
+investi, qu'il prenne garde a la liberte de la presse, qu'il respecte
+cette liberte! Que le pouvoir se souvienne que la liberte de la presse
+est l'arme de cette civilisation que nous defendons ensemble.
+La liberte de la presse etait avant vous, elle sera apres vous.
+(_Agitation_.)
+
+Voila ce que je voulais repondre a l'interruption de l'honorable
+general Cavaignac.
+
+Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la maniere dont
+il entend user de l'autorite que nous lui avons confiee. Quant a moi,
+je crois que les lois existantes, energiquement appliquees, suffisent.
+Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble
+penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interregne legal, et
+qu'il faut attendre, pour user de la repression judiciaire, qu'une
+nouvelle loi soit faite par vous. Si ma memoire ne me trompe pas, le
+24 juin, l'honorable procureur general pres la cour d'appel de Paris a
+declare obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez
+cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une legislation en
+vigueur? Le procureur general dit oui, le ministre de la justice dit
+non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur general.
+
+La presse, a l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle,
+est sous l'empire de la legislation de 1828. Dans ma pensee, si l'etat
+de siege seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les
+journaux supprimes ont le droit de reparaitre en se conformant a cette
+legislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande
+qu'on s'explique sur ce point. Je repete que c'est une question de
+liberte, et j'ajoute que les questions de liberte doivent etre dans
+une assemblee nationale, dans une assemblee populaire comme celle-ci,
+traitees, je ne dis pas avec menagement, je dis avec respect.
+(_Adhesion_.)
+
+Quant aux journaux, je n'ai pas a m'expliquer sur leur compte, je n'ai
+pas d'opinion a exprimer sur eux, cette opinion serait peut-etre pour
+la plupart d'entre eux tres severe. Vous comprenez que plus elle est
+severe, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole
+pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se defendre.
+(_Mouvement_.) Je me sers a regret de ces termes, _les journaux
+supprimes_; l'expression _supprimes_ ne me parait ni juste, ni
+politique; _suspendus_ etait le veritable mot dont le pouvoir executif
+aurait du se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la
+justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir executif, je
+le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la
+discussion la plus moderee. Les discussions moderees sont les
+discussions utiles. (_Tres bien!_)
+
+J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attente a la
+propriete, a la liberte de la pensee, a la liberte de la personne d'un
+ecrivain; qu'il avait tenu cet ecrivain neuf jours au secret, onze
+jours dans un etat de detention qui est reste inexplique. (_Mouvements
+divers_.)
+
+Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce cote irritant,
+je le repete, de la question. Je desire simplement obtenir une
+explication, afin que les journaux puissent savoir, a l'issue de cette
+seance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays.
+
+Dans ma conviction, les laisser reparaitre sous l'empire rigide de la
+loi, ce serait a la fois une mesure de vraie justice et une mesure de
+bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'etre demontre; de
+bonne politique, car il est evident pour moi qu'en presence de l'etat
+de siege, et sous la pression des circonstances actuelles, ces
+journaux modereraient d'eux-memes la premiere explosion de leur
+liberte. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans
+l'interet de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus
+dangereuse par la longueur meme de la compression. (_Mouvement_.)
+Pesez ceci, messieurs.
+
+Je demande formellement a l'honorable general Cavaignac de vouloir
+bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent
+reparaitre immediatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils
+doivent, en attendant une legislation nouvelle, rester dans l'etat ou
+ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entraves par l'etat
+de siege, mais confisques par la dictature. (_Mouvement prolonge_.)
+
+
+III
+
+L'ETAT DE SIEGE
+
+
+[Note: Le representant Lichtenberger avait fait une proposition
+relative a la levee de l'etat de siege avant la discussion sur le
+projet de constitution. Le comite de la justice, par l'organe de
+son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en
+consideration la proposition. Le representant Ledru-Rollin la
+defendit, le representant Saureau la defendit egalement, le
+representant Demanet parla dans le meme sens. Le general Cavaignac,
+president du conseil, presenta dans ce debat des considerations a la
+suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut
+close apres son discours. La proposition du representant Lichtenberger
+ne fut pas adoptee. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+2 septembre 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Au point ou la discussion est arrivee, il semblerait
+utile de remettre la continuation dela discussion a lundi. (_Non! non!
+Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemblee ne voudra pas fermer la
+discussion avant qu'elle soit epuisee. (_Non! non!_)
+
+Je ne veux, dis-je, repondre qu'un mot au chef du pouvoir executif,
+mais il me parait impossible de ne pas replacer la question sur son
+veritable terrain.
+
+Pour que la constitution soit sainement discutee, il faut deux
+choses: que l'assemblee soit libre, et que la presse soit libre.
+(_Interruption._)
+
+Ceci est, a mon avis, le veritable point de la question; l'etat de
+siege implique-t-il la suppression de la liberte de la presse? Le
+pouvoir executif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemblee
+hesite a prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront.
+
+L'assemblee nationale a donne au pouvoir executif l'etat de siege pour
+comprimer l'insurrection, et des lois pour reprimer la presse. Lorsque
+le pouvoir executif confond l'etat de siege avec la suspension des
+lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit
+averti. (_A gauche: Tres bien!_)
+
+Ce que nous avons a dire au pouvoir executif, le voici:
+
+L'assemblee nationale a pretendu empecher la guerre civile, mais non
+interdire la discussion; elle a voulu desarmer les bras, mais non
+baillonner les consciences. (_Approbation a gauche._)
+
+Pour pacifier la rue, vous avez l'etat de siege; pour contenir la
+presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'etat
+de siege contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant
+defendre la societe, vous blessez la liberte. (_Mouvement._)
+
+Vous combattez pour des principes sacres, pour l'ordre, pour la
+famille, pour la propriete; nous vous suivrons, nous vous aiderons
+dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois.
+
+Une voix.--Qui, nous?
+
+M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemblee tout entiere. (_A gauche: Tres
+bien! tres bien!_)
+
+Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a ete faite
+plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'etat
+de siege et la suspension des lois.
+
+L'etat de siege est un etat defini et legal, on l'a dit deja; la
+suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la
+chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans
+laquelle une grande assemblee ne voudra jamais placer un grand peuple!
+(_Nouveau mouvement_.)
+
+Je ne puis admettre que le pouvoir executif comprenne ainsi son
+mandat. Quant a moi, je le declare, j'ai pretendu lui donner l'etat
+de siege, je l'ai arme de toute la force sociale pour la defense de
+l'ordre, je lui ai donne toute la somme de pouvoir que mon mandat me
+permettait de lui conferer; mais je ne lui ai pas donne la dictature,
+mais je ne lui ai pas livre la liberte de la pensee, mais je n'ai pas
+pretendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation
+sur plusieurs bancs. Reclamations sur d'autres_.) C'est la censure et
+la confiscation qui, a l'heure qu'il est, pesent sur les organes de
+la pensee publique. (_Oui! tres bien!_) C'est la une situation
+incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le
+repete, que la presse soit libre, et la liberte de la presse n'importe
+pas moins a la bonte et a la duree de la constitution que la liberte
+de l'assemblee elle-meme.
+
+Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont inseparables, et je
+n'admettrais pas que l'assemblee elle-meme fut suffisamment libre,
+c'est-a-dire suffisamment eclairee (_exclamations_) si la presse
+n'etait pas libre a cote d'elle, et si la liberte des opinions
+exterieures ne melait pas sa lumiere a la liberte de vos
+deliberations.
+
+Je demande que M. le president du conseil vienne nous dire de quelle
+facon il entend definitivement l'etat de siege (_Il l'a dit!_); que
+l'on sache si M. le president du conseil entend par etat de siege
+la suspension des lois. Quant a moi, qui crois l'etat de siege
+necessaire, si cependant il etait defini de cette facon, je voterais
+a l'instant meme contre son maintien, car je crois qu'a la pla
+d'un peril passager, l'emeute, nous mettrions un immense malheur,
+l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'etat de siege soit
+maintenu et que la loi soit respectee, voila ce que je demande, voila
+ce que veut la societe qui entend conserver l'ordre, voila ce que veut
+la conscience publique qui entend conserver la liberte. (_Aux voix! La
+cloture!_)
+
+
+IV
+
+LA PEINE DE MORT
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion de l'article 5 du
+projet de constitution. Cet article etait ainsi concu: _La peine de
+mort est abolie en matiere politique_. Les representants Coquerel,
+Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rediger ainsi
+cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la seance du 18
+septembre cet amendement fut repousse par 498 voix contre 216.]
+
+
+15 septembre 1848.
+
+Je regrette que cette question, la premiere de toutes peut-etre,
+arrive au milieu de vos deliberations presque a l'improviste, et
+surprenne les orateurs non prepares.
+
+Quant a moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment
+d'une conviction profonde et ancienne.
+
+Vous venez de consacrer l'inviolabilite du domicile, nous vous
+demandons de consacrer une inviolabilite plus haute et plus sainte
+encore, l'inviolabilite de la vie humaine.
+
+Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par
+la France et pour la France, est necessairement un pas dans la
+civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle
+n'est rien. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort
+est le signe special et eternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout
+ou la peine de mort est prodiguee, la barbarie domine; partout ou la
+peine de mort est rare, la civilisation regne. (_Sensation_.)
+
+Messieurs, ce sont la des faits incontestables. L'adoucissement de
+la penalite est un grand et serieux progres. Le dix-huitieme siecle,
+c'est la une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvieme
+siecle abolira la peine de mort. (_Vive adhesion. Oui! oui!_)
+
+Vous ne l'abolirez pas peut-etre aujourd'hui; mais, n'en doutez
+pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous
+l'abolirons!--Agitation._)
+
+Vous ecrivez en tete du preambule de votre constitution: "En presence
+de Dieu", et vous commenceriez par lui derober, a ce Dieu, ce droit
+qui n'appartient qu'a lui, le droit de vie et de mort. (_Tres bien!
+tres bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont a Dieu et
+qui n'appartiennent pas a l'homme: l'irrevocable, l'irreparable,
+l'indissoluble. Malheur a l'homme s'il les introduit dans ses lois!
+(_Mouvement_.) Tot ou tard elles font plier la societe sous leur
+poids, elles derangent l'equilibre necessaire des lois et des moeurs,
+elles otent a la justice humaine ses proportions; et alors il arrive
+ceci, reflechissez-y, messieurs, que la loi epouvante la conscience.
+(_Sensation_.)
+
+Je suis monte a cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot
+decisif, selon moi; ce mot, le voici. (_Ecoutez! ecoutez!_)
+
+Apres fevrier, le peuple eut une grande pensee, le lendemain du jour
+ou il avait brule le trone, il voulut bruler l'echafaud. (_Tres
+bien!--D'autres voix: Tres mal!_)
+
+Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette
+profondement, a la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Tres
+bien!_) On l'empecha d'executer cette idee sublime.
+
+Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez,
+vous venez de consacrer la premiere pensee du peuple, vous avez
+renverse le trone. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'echafaud.
+(_Applaudissements a gauche. Protestations a droite_.)
+
+Je vote l'abolition pure, simple et definitive de la peine de mort.
+
+
+V
+
+POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE ET CONTRE L'ETAT DE SIEGE
+
+
+[Note: L'etat de siege fut leve le lendemain de ce discours.]
+
+
+11 octobre 1848.
+
+Si je monte a la tribune, malgre l'heure avancee, malgre les signes
+d'impatience d'une partie de l'assemblee (_Non! non! Parlez!_), c'est
+que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblee, la question
+soit jugee. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemblee
+considerera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la
+liberte de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient
+proteges, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent
+manquer d'eveiller, dans une assemblee genereuse, un principe si grand
+et une minorite si faible. (_Tres bien!_)
+
+Je rappellerai a l'honorable ministre de la justice que le comite de
+legislation avait emis le voeu que l'etat de siege fut leve, afin que
+la presse fut ce que j'appelle mise en liberte.
+
+M. ABBATUCCI.--Le comite n'a pas dit cela.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comite de
+legislation, et je dirai a M. le ministre de la justice qu'il serait,
+a mon sens, d'une bonne politique d'alleger peu a peu l'etat de siege,
+et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de preparer la
+transition, et d'amener par degres insensibles l'heure ou l'etat
+de siege pourrait etre leve sans danger. (_Adhesion sur plusieurs
+bancs_.)
+
+Maintenant, j'entre dans la question de la liberte de la presse, et
+je dirai a M. le ministre de la justice que, depuis la derniere
+discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part,
+plus nous avancons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis
+frappe de l'inconvenient de discuter la constitution en l'absence de
+la liberte de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.)
+
+Je dis dans l'absence de la liberte de la presse, et je ne puis
+caracteriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne
+sont point places et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde
+des lois, mais laisses a la discretion du pouvoir executif. (_C'est
+vrai!_)
+
+Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que
+vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Denegation. Adhesion sur
+plusieurs bancs_.)
+
+M. DUPIN (de la Nievre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de
+critiques.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux resolutions graves
+dans ces derniers temps; par l'une, a laquelle je ne me suis point
+associe, vous avez soumis la republique a cette perilleuse epreuve
+d'une assemblee unique; par l'autre, a laquelle je m'honore d'avoir
+concouru, vous avez consacre la plenitude de la souverainete du
+peuple, et vous avez laisse au pays le droit et le soin de choisir
+l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh
+bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion
+publique, que l'opinion du dehors put prendre la parole, la prendre
+hautement et librement, car c'etaient la, a coup sur, des questions
+qui lui appartenaient. (_Tres bien!_) L'avenir, l'avenir immediat
+de votre constitution amene d'autres questions graves. Il serait
+malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les interets du pays
+elevent la voix pour reclamer ou pour se plaindre, la presse est
+baillonnee. (_Agitation_.)
+
+Messieurs, je dis que la liberte de la presse importe a la bonne
+discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_Ecoutez!
+ecoutez!_), je dis que la liberte de la presse importe a la liberte
+meme de l'assemblee. (_Tres bien!_) C'est la une verite....
+(_Interruption_.)
+
+LE PRESIDENT.--Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche a demontrer a
+l'assemblee que sa liberte, que sa dignite meme sont interessees a la
+plenitude de la liberte de la presse, les interrupteurs pourraient
+faire silence. (_Tres bien!_)
+
+Je dis que la liberte de la presse importe a la liberte de cette
+assemblee, et je vous demande la permission d'affirmer cette verite
+comme on affirme une verite politique, en la generalisant.
+
+Messieurs, la liberte de la presse est la garantie de la liberte des
+assemblees. (_Oui! oui!_)
+
+Les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est
+souvent refuse dans les deliberations interieures. Pour prouver ce que
+j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent egalement.
+(_Bruit_.)
+
+VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorites trouvent dans la presse
+libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute
+majorite peut devenir minorite, ainsi respectons les minorites (_vive
+adhesion_);--les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui
+leur manque souvent dans les deliberations interieures. Et voulez-vous
+un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la memoire
+de beaucoup d'entre vous.
+
+Sous la restauration, un jour, un orateur energique de la gauche,
+Casimir Perier, osa jeter a la chambre des deputes cette parole
+hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au
+dehors. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, ces paroles memorables, ces paroles qui contenaient
+l'avenir, furent couvertes, au moment ou l'orateur les prononca,
+par les murmures de la chambre entiere, et le lendemain par les
+acclamations de la presse unanime. (_Tres bien! tres bien! Mouvement
+prolonge_.)
+
+Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour
+l'orateur libre? (_Ecoutez!_) Ouvrez les lettres politiques de
+Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable:
+
+"En revenant a son banc, le lendemain du jour ou il avait parle ainsi,
+Casimir Perier me dit: "Si l'unanimite de la presse n'avait pas fait
+contre-poids a l'unanimite de la chambre, j'aurais peut-etre ete
+decourage."
+
+Voila ce que peut la liberte de la presse, voila l'appui qu'elle peut
+donner! c'est peut-etre a la liberte de la presse que vous avez du cet
+homme courageux qui, le jour ou il le fallut, sut etre bon serviteur
+de l'ordre parce qu'il avait ete bon serviteur de la liberte.
+
+Ne souffrez pas les empietements du pouvoir; ne laissez pas se faire
+autour de vous cette espece de calme faux qui n'est pas le calme, que
+vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention
+a cette verite que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait
+aussi: Le silence autour des assemblees, c'est bientot le silence dans
+les assemblees. (_Mouvement_.)
+
+Encore un mot.
+
+Quelle etait la situation de la presse a l'epoque de la terreur?...
+(_Interruption_.)
+
+Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les epoques,
+mais dans la situation de la presse. La presse alors etait, comme
+aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire
+la presse, on menacait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace
+de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais
+il n'est pas moins efficace.
+
+Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure.
+(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus
+miserable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'ecrivain
+dans ce qu'il a de plus precieux au monde, dans sa dignite meme; celle
+qui livre l'ecrivain aux tatonnements, sans le mettre a l'abri des
+coups d'etat. (_Agitation croissante_.) Voila la situation dans
+laquelle vous placez la presse aujourd'hui.
+
+M. FLOCON.--Je demande la parole.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans
+votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une
+epoque comme celle ou nous sommes, ou il y a tant d'indecision dans
+les esprits.... (_Bruit_.)
+
+LE PRESIDENT.--Il s'agit d'une des libertes les plus cheres au pays;
+je reclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemblee.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui
+m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux libertes a la fois,
+la liberte de la presse, que je defends, et la liberte de la tribune,
+que j'invoque.
+
+Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment ou
+vous venez de declarer que la censure etait abolie, vous la maintenez!
+(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer
+qu'au moment ou le peuple attend des solutions, vous lui donnez des
+contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en
+politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les
+malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.)
+
+Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divises, incertains de tout,
+inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de
+faux semblants politiques, la liberte dans les theories, la censure
+dans la pratique; non, ce qu'il faut a tous dans ce doute et dans
+cette ombre ou sont les consciences, c'est un grand exemple en haut,
+c'est dans le gouvernement, dans l'assemblee nationale, la grande et
+fiere pratique de la justice et de la verite! (_Agitation prolongee_.)
+
+M. le ministre de la justice invoquait tout a l'heure la necessite.
+Je prends la liberte de lui faire observer que la necessite est
+l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous
+tous les regimes, les hommes d'etat, condamnes par une insuffisance,
+qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances
+memes, se sont appuyes sur cet argument de la necessite. Nous avons vu
+deja, et souvent, sous le regime anterieur, les gouvernants recourir
+a l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux
+incarcerations d'ecrivains. Messieurs, prenez garde! vous faites
+respirer a la republique le meme air qu'a la monarchie. Souvenez-vous
+que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.)
+
+Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.)
+
+L'assemblee me rendra cette justice que des interruptions
+systematiques ne m'ont pas empeche de protester jusqu'au bout en
+faveur de la liberte de la presse.
+
+Messieurs, des temps inconnus s'approchent; preparons-nous a les
+recevoir avec toutes les ressources reunies de l'etat, du peuple,
+de l'intelligence, de la civilisation francaise, et de la bonne
+conscience des gouvernants. Toutes les libertes sont des forces; ne
+nous laissons pas plus depouiller de nos libertes que nous ne nous
+laisserions depouiller de nos armes la veille du combat.
+
+Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que
+nous donnons sont inevitablement, plus tard, nos ennemis ou nos
+auxiliaires; au jour du danger, ils se levent et ils combattent pour
+nous ou contre nous.
+
+Quant a moi, si le secret de mes votes valait la peine d'etre
+explique, je vous dirais: J'ai vote l'autre jour contre la peine de
+mort; je vote aujourd'hui pour la liberte.
+
+Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y
+avait l'echafaud, et il n'y avait pas la liberte.
+
+J'ai toujours ete, sous tous les regimes, pour la liberte, contre la
+compression. Pourquoi? C'est que la liberte reglee par la loi produit
+l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voila pourquoi je
+ne veux pas de la compression et je veux de la liberte. (_Mouvement.
+Longue agitation_).
+
+
+VI
+
+QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS
+
+10 novembre 1848.
+
+M. LE PRESIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget
+rectifie de 1848.
+
+M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus
+haut!_), n'est penetre de la necessite, de l'urgente necessite
+d'alleger le budget; seulement, a mon avis, le remede a l'embarras
+de nos finances n'est pas dans quelques economies chetives et
+detestables; ce remede serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il
+serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait
+confiance a la France, qui ferait renaitre l'ordre, le travail et le
+credit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer
+meme les enormes depenses speciales qui resultent des embarras de la
+situation. C'est la, messieurs, la veritable surcharge du budget,
+surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si
+vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donne, faire crouler
+l'edifice social.
+
+Ces reserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de
+votre comite des finances.
+
+J'ai deja vote, et je continuerai de voter la plupart des reductions
+proposees, a l'exception de celles qui me paraitraient tarir les
+sources memes de la vie publique, et de celles qui, a cote d'une
+amelioration financiere douteuse, me presenteraient une faute
+politique certaine.
+
+C'est dans cette derniere categorie que je range les reductions
+proposees par le comite des finances sur ce que j'appellerai le budget
+special des lettres, des sciences et des arts.
+
+Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, etre reuni dans
+une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de
+notre classification administrative que ce budget soit reparti
+entre deux ministeres, le ministere de l'instruction publique et le
+ministere de l'interieur.
+
+Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai a dire, d'effleurer quelquefois
+le ministere de l'interieur. Je pense que l'assemblee voudra bien me
+le permettre, pour la clarte meme de la demonstration. Je le ferai, du
+reste, avec une extreme reserve.
+
+Je dis, messieurs, que les reductions proposees sur le budget special
+des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles
+sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles a tous les
+autres points de vue.
+
+Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle
+evidence, que c'est a peine si j'ose mettre sous les yeux de
+l'assemblee le resultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je
+ne voudrais pas eveiller le rire de l'assemblee dans une question
+serieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre
+une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le merite
+d'eclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et
+palpable.
+
+Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500
+francs de revenu, qui consacrerait tous les ans a sa culture
+intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme
+bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de reforme, voudrait
+economiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.)
+
+Voila, messieurs, la mesure exacte de l'economie proposee. (_Nouveau
+rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas a un particulier, au
+dernier des habitants d'un pays civilise, on ose le conseiller a la
+France. (_Mouvement_.)
+
+Je viens de vous montrer a quel point l'economie serait petite; je
+vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand.
+
+Pour vous edifier sur ce point, je ne sache rien de plus eloquent
+que la simple nomenclature des institutions, des etablissements, des
+interets que les reductions proposees atteignent dans le present et
+menacent dans l'avenir.
+
+J'ai dresse cette nomenclature; je demande a l'assemblee la permission
+de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de developpements. Les
+reductions proposees atteignent:
+
+ Le college de France,
+ Le museum,
+ Les bibliotheques,
+ L'ecole des chartes,
+ L'ecole des langues orientales,
+ La conservation des archives nationales,
+ La surveillance de la librairie a l'etranger ... (Ruine
+ complete de notre librairie, le champ livre a la contrefacon!)
+ L'ecole de Rome,
+ L'ecole des beaux-arts de Paris,
+ L'ecole de dessin de Dijon,
+ Le conservatoire,
+ Les succursales de province,
+ Les musees des Thermes et de Cluny,
+ Nos musees de peinture et de sculpture,
+ La conservation des monuments historiques.
+ Les reformes menacent pour l'annee prochaine:
+ Les facultes des sciences et des lettres,
+ Les souscriptions aux livres,
+ Les subventions aux societes savantes,
+ Les encouragements aux beaux-arts.
+
+En outre,--ceci touche au ministere de l'interieur, mais la chambre
+me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les
+reductions atteignent des a present et menacent pour l'an prochain les
+theatres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la
+suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression
+d'un censeur et meme de deux censeurs. (_On rit_.)
+
+UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure!
+
+UN MEMBRE, a gauche.--Elle sera bientot retablie!
+
+M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport reserve ses plus dures paroles
+et ses menaces les plus serieuses pour les indemnites et secours
+litteraires. Oh! voila de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs,
+ce que c'est que les indemnites et les secours litteraires? C'est
+l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres,
+honorables entre les plus honorables.
+
+Si vous adoptiez les reductions proposees, savez-vous ce qu'on
+pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un poete, un ecrivain
+celebre travaille toute sa vie, il travaille sans songer a s'enrichir,
+il meurt, il laisse a son pays beaucoup de gloire a la seule condition
+de donner a sa veuve et a ses enfants un peu de pain. Le pays garde la
+gloire et refuse le pain. (_Sensation_.)
+
+Voila ce qu'on pourrait dire, et voila ce qu'on ne dira pas; car,
+a coup sur, vous n'entrerez pas dans ce systeme d'economies qui
+consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est
+vrai!_)
+
+Vous le voyez, ce systeme, comme vous le disait si bien notre
+honorable collegue M. Charles Dupin, ce systeme attaque tout; ce
+systeme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les
+institutions modernes; pas plus les fondations liberales de Francois
+Ier que les fondations liberales de la Convention. Ce systeme
+d'economies ebranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions
+civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du developpement de
+la pensee francaise.
+
+Et quel moment choisit-on? C'est ici, a mon sens, la faute politique
+grave que je vous signalais en commencant; quel moment choisit-on pour
+mettre en question toutes ces institutions a la fois? Le moment ou
+elles sont plus necessaires que jamais, le moment ou, loin de les
+restreindre, il faudrait les etendre et les elargir.
+
+Eh! quel est, en effet, j'en appelle a vos consciences, j'en appelle
+a vos sentiments a tous, quel est le grand peril de la situation
+actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misere.
+(_Adhesion_.)
+
+L'ignorance qui nous deborde, qui nous assiege, qui nous investit de
+toutes parts. C'est a la faveur de l'ignorance que certaines doctrines
+fatales passent de l'esprit impitoyable des theoriciens dans le
+cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de
+l'ignorance. Le jour ou l'ignorance disparaitrait, les sophismes
+s'evanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil
+danger, qu'on songerait a attaquer, a mutiler, a ebranler toutes ces
+institutions qui ont pour but special de poursuivre, de combattre, de
+detruire l'ignorance!
+
+Sur ce point, j'en appelle, je le repete, au sentiment de l'assemblee.
+Quoi! d'un cote la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme
+dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que
+la prudence materielle au monde, il y a autre chose que ce que
+j'appellerai la prudence brutale. Les precautions grossieres, les
+moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des societes
+civilisees.
+
+On pourvoit a l'eclairage des villes, on allume tous les soirs, et on
+fait tres bien, des reverberes dans les carrefours, dans les places
+publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi
+dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les
+esprits? (_Approbation et rires_.)
+
+Puisque l'assemblee m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur
+ma pensee.
+
+Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous
+travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est etrange a dire,
+n'est autre chose que l'exces des tendances materielles. Eh bien,
+comment combattre le developpement des tendances materielles? Par le
+developpement des tendances intellectuelles. Il faut oter au corps et
+donner a l'ame. (_Oui! oui! Sensation_.)
+
+Quand je dis: il faut oter au corps et donner a l'ame, vous ne vous
+meprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous;
+je souhaite passionnement, comme chacun de vous, l'amelioration du
+sort materiel des classes souffrantes; c'est la, selon moi, le grand,
+l'excellent progres auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux
+comme hommes et de tous nos efforts comme legislateurs.
+
+Mais si je veux ardemment, passionnement, le pain de l'ouvrier, le
+pain du travailleur, qui est mon frere, a cote du pain de la vie je
+veux le pain de la pensee, qui est aussi le pain de la vie. Je veux
+multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption
+au centre_.)
+
+Il me semble, messieurs, que ce sont la les questions que souleve
+naturellement ce budget de l'instruction publique discute en ce
+moment. (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a ete de pencher, je dis
+plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-etre
+materiel, et de le detourner par consequent du bien-etre religieux et
+du bien-etre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus
+grande que le bien-etre materiel, quoi qu'on fasse, quand meme tous
+les progres qu'on reve, et que je reve aussi, moi, seraient realises,
+le bien-etre materiel ne peut et ne pourra jamais etre que le partage
+de quelques-uns, tandis que le bien-etre religieux, c'est-a-dire la
+croyance, le bien-etre intellectuel, c'est-a-dire l'education, peuvent
+etre donnes a tous.
+
+D'ailleurs le bien-etre materiel ne pourrait etre le but supreme de
+l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et
+c'est la une affirmation desolante, c'est la un mensonge affreux qui
+ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Tres bien!--Mouvement
+prolonge_.)
+
+Il importe, messieurs, de remedier au mal; il faut redresser, pour
+ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est la la grande
+mission, la mission speciale du ministere de l'instruction publique,
+il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la
+conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le desinteresse
+et le grand. C'est la, et seulement la, que vous trouverez la paix de
+l'homme avec lui-meme, et par consequent la paix de l'homme avec la
+societe. (_Tres bien!_)
+
+Pour arriver a ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Precisement
+tout le contraire de ce qu'ont fait les precedents gouvernements;
+precisement tout le contraire de ce que vous propose votre comite des
+finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang
+parmi les institutions liberales, il faudrait multiplier les ecoles,
+les chaires, les bibliotheques, les musees, les theatres, les
+librairies.
+
+Il faudrait multiplier les maisons d'etudes pour les enfants, les
+maisons de lecture pour les hommes, tous les etablissements, tous les
+asiles ou l'on medite, ou l'on s'instruit, ou l'on se recueille, ou
+l'on apprend quelque chose, ou l'on devient meilleur; en un mot, il
+faudrait faire penetrer de toutes parts la lumiere dans l'esprit du
+peuple; car c'est par les tenebres qu'on le perd. (_Tres bien!_)
+
+Ce resultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez,
+vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce
+mouvement, vous l'avez deja; il ne s'agit que de l'utiliser et de le
+diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol.
+
+La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de
+l'assemblee, la question de l'intelligence est identiquement la meme
+que la question de l'agriculture.
+
+L'epoque ou vous etes est une epoque riche et feconde; ce ne sont pas,
+messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents,
+ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion
+sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand
+gouvernement. (_C'est vrai!_)
+
+Ce gouvernement, j'aurais souhaite que la monarchie le fut; elle
+n'a pas su l'etre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais
+loyalement a la monarchie, je le donne loyalement a la republique.
+(_Mouvement_.)
+
+Je voterai contre toutes les reductions que je viens de vous signaler,
+et qui amoindriraient l'eclat utile des lettres, des arts et des
+sciences.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous
+etes tombes dans une meprise regrettable; vous avez cru faire une
+economie d'argent, c'est une economie de gloire que vous faites.
+(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignite de la France, je
+la repousse pour l'honneur de la republique. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+
+VII
+
+LA SEPARATION DE L'ASSEMBLEE
+
+
+[Note: L'assemblee constituante discutait sur les propositions
+relatives soit a la convocation de l'assemblee legislative, soit a la
+modification du decret du 15 decembre concernant les lois organiques.
+Jules Favre venait de prononcer un discours tres eloquent, tres
+vehement, pour prouver que l'assemblee constituante avait droit et
+devoir de rester reunie, quand Victor Hugo monta a la tribune. La
+dissolution fut votee.]
+
+
+29 janvier 1849.
+
+J'entre immediatement dans le debat, et je le prends au point ou le
+dernier orateur l'a laisse.
+
+L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune.
+
+Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considerations
+politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je
+m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemblee a se
+maintenir ou a se dissoudre. Il a cherche a passionner le debat, je
+chercherai a le calmer. (_Chuchotements a gauche_.)
+
+Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions
+politiques qui touchent a celles qu'il a soulevees, l'honorable et
+eloquent orateur peut etre assure que je ne les eviterai pas.
+
+N'en deplaise a l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que
+cette assemblee a recu un mandat tout a la fois illimite et limite.
+(_Exclamations_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemblee au silence.
+On doit ecouter M. Victor Hugo comme on a ecoute M. Jules Favre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Illimite quant a la souverainete, limite quant a
+l'oeuvre a accomplir. (_Tres bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui
+pensent que l'achevement de la constitution epuise le mandat, et que
+le premier effet de la constitution votee doit etre, dans la logique
+politique, de dissoudre la constituante.
+
+Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemblee
+constituante? c'est une revolution agissant et deliberant avec
+un horizon indefini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une
+constitution? C'est une revolution accomplie et desormais
+circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une revolution a
+la fois terminee par le vote de la constitution et continuant par la
+presence de la constituante? C'est-a-dire, en d'autres termes, le
+definitif proclame et le provisoire maintenu; l'affirmation et la
+negation en presence? Une constitution qui regit la nation et qui
+ne regit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut.
+(_Sensation_.)
+
+Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous etes attribue la
+mission de voter ce qu'on a appele les lois organiques. Je ne dirai
+donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le
+moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie
+de la constitution? participent-elles de son privilege et de son
+inviolabilite? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire
+toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les
+lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui
+peuvent etre modifiees, changees, abrogees sans formalites speciales,
+et qui, tandis que la constitution, armee par vous, se defendra,
+peuvent tomber au premier choc de la premiere assemblee legislative.
+Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire
+toutes dans des circonstances ou il est a peine possible de les faire
+viables? Une assemblee constituante ne doit rien faire qui ne porte le
+caractere de la necessite. Et, ne l'oublions pas, la ou une assemblee
+comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainete, elle imprime
+le sceau de sa faiblesse.
+
+Je dis donc qu'il faut limiter a un tres petit nombre les lois
+organiques que la constitution vous impose le devoir de faire.
+
+J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances ou
+nous sommes, il ne faut pas irriter un tel debat, j'aborde la question
+delicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est-a-dire le
+conflit qu'on cherche a elever entre le ministere et l'assemblee a
+l'occasion de la proposition Rateau. Je repete que je traverse cette
+question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puise
+dans mon patriotisme et dans le votre. Je dis seulement, et je me
+borne a ceci, que cette question ainsi posee, que ce conflit, que
+cette susceptibilite, que tout cela est au-dessous de vous.
+(_Oui! oui!--Adhesion_.) Les grandes assemblees comme celle-ci ne
+compromettent pas la paix du pays par susceptibilite, elles se meuvent
+et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assemblees,
+messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec
+dignite et liberte; elles n'obeissent jamais, soit au jour de leur
+avenement, soit au jour de leur retraite, qu'a une seule impulsion,
+l'utilite publique. C'est la le sentiment que j'invoque et que je
+voudrais eveiller dans vos ames.
+
+J'ecarte donc comme renverses par la discussion les trois arguments
+puises, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la necessite
+de voter les lois organiques, et le troisieme dans la susceptibilite
+de l'assemblee en face du ministere.
+
+J'arrive a une derniere objection qui, selon moi, est encore entiere,
+et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre.
+Cette objection, la voici:
+
+Pour dissoudre l'assemblee, nous invoquons la necessite politique.
+Pour la maintenir, on nous oppose la necessite politique. On nous
+dit: Il faut que l'assemblee constituante reste a son poste; il faut
+qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la
+democratie organisee par elle, qu'elle ne livre pas la constitution a
+ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu.
+
+Et la-dessus, messieurs, on evoque je ne sais quel fantome d'une
+assemblee menacante pour la paix publique; on suppose que la prochaine
+assemblee legislative (car c'est la le point reel de la question, j'y
+insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine
+assemblee legislative apportera avec elle les bouleversements et les
+calamites, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver.
+
+C'est la toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous
+n'aviez pas cette crainte et cette anxiete, vous mes collegues de la
+majorite, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas
+cette crainte et cette anxiete, si vous etiez tranquilles sur le
+sort de la future assemblee, a coup sur votre patriotisme vous
+conseillerait de lui ceder la place.
+
+C'est donc la, a mon sens, le point veritable de la question. Eh bien,
+messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je
+suis monte a cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera,
+savez-vous ce que fera la prochaine assemblee legislative? Et l'on
+conclut, des inquietudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir
+l'assemblee constituante.
+
+Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent
+ces arguments comminatoires; je le ferai en tres peu de paroles, et
+par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et
+qui, a mon sens, eclaire singulierement tout ce cote de la question.
+(_Ecoutez! Ecoutez!--Profond silence_.)
+
+Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du
+gouvernement provisoire semblait croire a la necessite de se
+perpetuer. Des publications officielles, placardees au coin des rues,
+affirmaient que l'education politique de la France n'etait pas faite,
+qu'il etait dangereux de livrer au pays, dans l'etat des choses,
+l'exercice de sa souverainete, et qu'il etait indispensable que le
+pouvoir qui etait alors debout prolongeat sa duree. En meme temps, un
+parti, qui se disait le plus avance, une opinion qui se proclamait
+exclusivement republicaine, qui declarait avoir fait la republique, et
+qui semblait penser que la republique lui appartenait, cette opinion
+jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des
+elections, et denoncait aux patriotes, aux republicains, aux bons
+citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense
+danger qui approchait, messieurs,--c'etait vous. (_Tres bien! tres
+bien!_) C'etait l'assemblee nationale a laquelle je parle en ce
+moment. (_Nouvelle approbation_.)
+
+Ces elections fatales, qu'il fallait ajourner a tout prix pour le
+salut public, et qu'on a ajournees, ce sont les elections dont vous
+etes sortis. (_Profonde sensation_.)
+
+Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemblee
+constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemblee legislative.
+
+Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos
+consciences, et vous demander a vous-memes ce que vous avez ete, et
+ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de detailler tous vos
+actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eut
+ete perdue, c'est que la civilisation a ete sauvee par vous. Or sauver
+la civilisation, c'est sauver la vie a un peuple. Voila ce que vous
+avez fait, voila comment vous avez repondu aux propheties sinistres
+qui voulaient retarder votre avenement. (_Vive et universelle
+approbation_.)
+
+Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit
+aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de
+l'assemblee future un peril; aujourd'hui, comme alors, on se defie de
+la France, on se defie du peuple, on se defie du souverain. D'apres ce
+que valaient les craintes du passe, jugez ce que valent les craintes
+du present. (_Mouvement_.)
+
+On peut l'affirmer hautement, l'assemblee legislative repondra aux
+previsions mauvaises comme vous y avez repondu vous-memes, par son
+devouement au bien public.
+
+Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement
+que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas
+rappeler, car j'apporte a cette discussion une moderation profonde
+(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes
+les memoires, il n'y a pas seulement la refutation d'un argument, il
+y a une evidence, il y a un enseignement. Cette evidence, cet
+enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il
+s'agit de consulter le pays, on hesite, on recule, on cherche des
+faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel.
+
+UN MEMBRE.--Mais on a avance l'epoque de l'election du president.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle a la
+conscience de l'assemblee.
+
+Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hesitations? Je le dirai.
+(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne
+m'etonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.)
+
+Ceux qui sont a cette tribune y sont pour entendre des murmures, de
+meme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des verites.
+Nous avons ecoute vos verites, ecoutez les notres. (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hesitations, et je
+le dirai hautement, car la liberte de la tribune n'est rien sans la
+franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous
+ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrete du
+suffrage universel.
+
+Et, je vous le dis, a vous qui avez fonde le gouvernement republicain
+sur le suffrage universel, a vous qui avez ete longtemps le pouvoir
+tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique
+qu'un gouvernement qui tient en defiance son principe. (_Profonde
+sensation_.)
+
+Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet etat de choses.
+Le pays veut etre consulte. Montrez de la confiance au pays, le pays
+vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que
+je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force
+vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquiete ...
+(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et genereux peuple de
+Paris, qu'on entraine de nouveau aux agitations politiques....
+
+UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite!
+
+M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et genereux peuple de Paris, qui
+a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas
+prolonger une situation qui est l'agonie du credit, du commerce, de
+l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer
+vous-memes, en vous retirant, la phase revolutionnaire, et d'ouvrir la
+periode legale. Je vous conjure de convoquer avec empressement,
+avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du
+gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionnes vous ont
+faite avant votre arrivee, ne la faites pas, vous legislateurs,
+a l'assemblee legislative! Ne soupconnez pas, vous qui avez ete
+soupconnes; n'ajournez pas, vous qui avez ete ajournes! (_Mouvement_.)
+La majorite comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin
+venu ou la souverainete de cette assemblee doit rentrer et s'evanouir
+dans la souverainete de la nation.
+
+S'il en etait autrement, messieurs, s'il etait possible, ce que dans
+mon respect pour l'assemblee je suis loin de conjecturer, s'il etait
+possible que cette assemblee se decidat a prolonger indefiniment son
+mandat ... (_rumeurs et denegations_); s'il etait possible, dis-je,
+que l'assemblee prolongeat--vous ne voulez pas indefiniment,
+soit!--prolongeat un mandat desormais discute; s'il etait possible
+qu'elle ne fixat pas de date et de terme a ses travaux; s'il etait
+possible qu'elle se maintint dans la situation ou elle est aujourd'hui
+vis-a-vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de
+la France, qui anime et vivifie cette assemblee, se retirerait d'elle.
+(_Reclamations_.) Cette assemblee ne sentirait plus battre dans son
+sein le coeur de la nation. Il pourrait lui etre encore donne de
+durer, mais non de vivre. La vie politique ne se decrete pas.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+
+VIII
+
+LA LIBERTE DU THEATRE
+
+
+[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion du budget, apres
+un discours dans lequel le representant Jules Favre demanda pour les
+theatres l'abolition de toute censure.]
+
+
+3 avril 1849.
+
+Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs
+esprits, surgisse d'une maniere si inopinee. Pour ma part, je l'avoue
+franchement, je ne suis pas pret a la traiter et a l'approfondir comme
+elle devrait etre approfondie; mais je croirais manquer a un de mes
+plus serieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parait etre la
+verite et le principe.
+
+Je n'etonnerai personne dans cette enceinte en declarant que je suis
+partisan de la liberte du theatre.
+
+Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous
+par la? Qu'est-ce que c'est que la liberte du theatre?
+
+Messieurs, a proprement parler, le theatre n'est pas et ne peut jamais
+etre libre. Il n'echappe a une censure que pour retomber sous une
+autre, car c'est la le veritable noeud de la question, c'est sur ce
+point que j'appelle specialement l'attention de M. le ministre de
+l'interieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que
+je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la
+censure exercee au nom des idees eternelles d'honneur, de decence et
+d'honnetete, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours
+pour elle-meme, c'est la censure exercee par les moeurs publiques.
+(_Mouvements en sens divers. Agitation_.)
+
+L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop
+severes, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit,
+c'est la censure exercee par le pouvoir.
+
+Eh bien! quand vous detruisez la liberte du theatre, savez-vous ce
+que vous faites? Vous enlevez le theatre a la premiere de ces deux
+censures, pour le donner a la seconde.
+
+Croyez-vous y avoir gagne?
+
+Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austere,
+redoutee, obeie, vous avez la censure du pouvoir, la censure
+deconsideree et bravee. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave
+inconvenient.
+
+Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une reaction toute
+naturelle, l'opinion publique, qui serait si severe pour le theatre
+libre, devient tres indulgente pour le theatre censure. Le theatre
+censure lui fait l'effet d'un opprime. (_C'est vrai! c'est vrai!_)
+
+Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis a l'honneur
+de la generosite de ce pays, l'opinion publique finit toujours tot ou
+tard par prendre parti pour ce qui lui parait etre une liberte en
+souffrance.
+
+Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est
+pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le
+public du cote des licences theatrales; le public, mon Dieu! il a
+toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plait,
+l'epigramme l'amuse; le public se met en riant de moitie dans les
+licences du theatre.
+
+Voila ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au
+public sa juridiction naturelle sur le theatre, lui retire en meme
+temps le sentiment de son autorite et de sa responsabilite; du moment
+ou il cesse d'etre juge, il devient complice. (_Mouvement_.)
+
+Je vous invite, messieurs, a reflechir sur les inconvenients de
+la censure ainsi consideree. Il arrive que le public finit tres
+promptement par ne plus voir dans les exces du theatre que des malices
+presque innocentes, soit contre l'autorite, soit contre la censure
+elle-meme; il finit par adopter ce qu'il aurait reprouve, et par
+proteger ce qu'il aurait condamne. (_C'est vrai!_)
+
+J'ajoute ceci: la repression penale n'est plus possible, la societe
+est desarmee, son droit est epuise, elle ne peut plus rien contre les
+delits qui peuvent se commettre pour ainsi dire a travers la censure.
+Il n'y a plus, je le repete, de repression penale. Le propre de la
+censure, et ce n'est pas la son moindre inconvenient, c'est de briser
+la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censure, tout est
+dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien a faire ou le censeur a
+travaille. La loi ne passe pas ou la police a passe.
+
+Quant a moi, ce que je veux, pour le theatre comme pour la presse,
+c'est la liberte, c'est la legalite.
+
+Je resume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux
+legislateurs: par la liberte, vous placez les licences et les exces
+du theatre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez
+sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.)
+
+
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE 1849-1851
+
+
+I
+
+LA MISERE
+
+[Note: M. de Melun avait propose a l'assemblee legislative, au debut
+de ses travaux, de "nommer dans les bureaux une commission de trente
+membres, pour preparer et examiner les lois relatives a la prevoyance
+et a l'assistance publique". Le rapport sur cette proposition fut
+depose a la seance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9
+juillet suivant.
+
+Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la
+proposition, et demanda que la pensee en fut elargie et etendue.
+
+Ce debat fut caracterise par un incident utile a rappeler. Victor Hugo
+avait dit: "Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut
+detruire la misere." Son assertion souleva de nombreuses denegations
+sur les bancs du cote droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur:
+"C'est une erreur profonde!" s'ecria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint,
+aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il etait impossible
+de faire disparaitre la misere.
+
+La proposition de M. de Melun fut votee a l'unanimite. (Note de
+l'editeur.)]
+
+
+9 juillet 1849.
+
+Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun.
+Je commence par declarer qu'une proposition qui embrasserait l'article
+13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous
+laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais
+ici, il ne s'agit que de preparer une legislation qui organise la
+prevoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable
+rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends
+moi-meme, et c'est a ce titre que je viens l'appuyer.
+
+Qu'on veuille bien me permettre, a propos des questions politiques que
+souleve cette proposition, quelques mots d'eclaircissement.
+
+Messieurs, j'entends dire a tout instant, et j'ai entendu dire encore
+tout a l'heure autour de moi, au moment ou j'allais monter a cette
+tribune, qu'il n'y a pas deux manieres de retablir l'ordre. On disait
+que dans les temps d'anarchie il n'y a de remede souverain que la
+force, qu'en dehors de la force tout est vain et sterile, et que la
+proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions
+analogues doivent etre tenues a l'ecart, parce qu'elles ne sont,
+je repete le mot dont on se servait, que du socialisme deguise.
+(_Interruption a droite_.)
+
+Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins
+dangereuses dites en public, a cette tribune, que murmurees
+sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espere amener
+a la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprime les idees que je
+viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au
+grand jour. (_Murmures a droite_.)
+
+J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin.
+(_Interruption_.)
+
+VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parle se nomment eux-memes,
+c'est leur affaire. Qu'ils aient a la tribune le courage de leurs
+opinions de couloirs et de commissions. Quant a moi, ce n'est pas mon
+role de reveler des noms qui se cachent. Les idees se montrent, je
+combats les idees; quand les hommes se montreront, je combattrai les
+hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne
+dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les
+paroles publiques sont pour la foule, les paroles secretes sont pour
+le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secretes quand il
+s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles
+secretes, je les devoile; les influences cachees, je les demasque;
+c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui
+parlaient ainsi ajoutaient que "faire esperer au peuple un surcroit de
+bien-etre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible;
+qu'il n'y a rien a faire, en un mot, que ce qui a deja ete fait par
+tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que
+tout le reste est declamation et chimere, et que la repression
+suffit pour le present et la compression pour l'avenir". (_Violents
+murmures.--De nombreuses interpellations sont adressees a l'orateur
+par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous
+remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._)
+
+Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait eclater une
+telle unanimite de protestations.
+
+M. LE PRESIDENT DUPIN.--L'assemblee a en effet manifeste son
+sentiment. Le president n'a rien a ajouter. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la ma maniere de comprendre le
+retablissement de l'ordre.... (_Interruption a droite_.)
+
+UNE VOIX.--Ce n'est la maniere de personne.
+
+M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris a droite_.)
+
+M. DUFOURNEL, _a M. Parfait_.--Citez! dites qui a parle ainsi!
+
+M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo,
+je prends la liberte de declarer.... (_Interruption_.)
+
+VOIX NOMBREUSES.--A la tribune! a la tribune!
+
+M. DE MONTALEMBERT, _a la tribune_.--Je prends la liberte de declarer
+que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal
+fondee que la commission a ete unanime pour approuver la proposition
+de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est
+qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur meme de la proposition.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert repond a ce que je
+n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'eut pas ete unanime
+pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens,
+que j'avais entendu souvent, et notamment au moment ou j'allais monter
+a la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme
+pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais
+le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, fut-ce en
+depit d'elles-memes, afin de pouvoir les mettre a neant. Vous voyez
+que j'ai eu raison, car des le premier mot, la honte les prend et
+elles s'evanouissent. (_Bruyantes reclamations a droite. Plusieurs
+membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'orateur n'a nomme personne en particulier, mais
+ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et
+je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dementi
+universel de cette assemblee. Je vous engage a rentrer dans la
+question meme.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dementi de l'assemblee que
+lorsqu'il me sera donne par les actes et non par les paroles. Nous
+verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre
+chose que de la compression et de la repression; nous verrons si la
+pensee qu'on desavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on
+arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que
+l'unanimite meme que je viens de provoquer dans cette assemblee est
+une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._)
+
+Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors
+de cette enceinte, et desinteressons les membres de cette assemblee.
+Et maintenant, ceci pose, il me sera peut-etre permis de dire que,
+quant a moi, je ne crois pas que le systeme qui combine la repression
+avec la compression, et qui s'en tient la, soit l'unique maniere, soit
+la bonne maniere de retablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._)
+
+J'ai dit que je desinteresse completement les membres de
+l'assemblee.... (_Bruit_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'assemblee est desinteressee; c'est une
+objection que l'orateur se fait a lui-meme et qu'il va refuter.
+(_Rires.--Rumeurs_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--M. le president se trompe. Sur ce point encore j'en
+appelle a l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas la le
+moins du monde une objection que je me fais a moi-meme, il me suffit
+d'avoir provoque la manifestation unanime de l'assemblee, en esperant
+que l'assemblee s'en souviendra, et je passe a un autre ordre d'idees.
+
+J'entends dire egalement tous les jours.... (_Interruption_.)
+Ah! messieurs, sur ce cote de la question, je ne crains aucune
+interruption, car vous reconnaitrez vous-memes que c'est la
+aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes
+parts que la societe vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut
+profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai
+personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi la mon
+sentiment.
+
+Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblee;
+votre temps si precieux se perdait en de steriles et dangereuses
+luttes de paroles; toutes les questions, les plus serieuses, les plus
+fecondes, disparaissaient devant la bataille a chaque instant livree
+a la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le
+calme s'est fait, le terrorisme s'est evanoui, la victoire est
+complete. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais
+savez-vous comment?
+
+Il faut profiter du silence impose aux passions anarchiques pour
+donner la parole aux interets populaires. (_Sensation_.) Il faut
+profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour creer sur
+une vaste echelle la prevoyance sociale, pour substituer a l'aumone
+qui degrade (_denegations a droite_) l'assistance qui fortifie, pour
+fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des etablissements
+de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le
+travailleur, pour donner cordialement, en ameliorations de toutes
+sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux
+amis ne leur ont jamais promis! Voila comment il faut profiter de la
+victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolonge_.)
+
+Il faut profiter de la disparition de l'esprit de revolution pour
+faire reparaitre l'esprit de progres! Il faut profiter du calme pour
+retablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la
+paix veritable, la paix definitive, la paix faite dans les esprits et
+dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la defaite de la demagogie
+soit la victoire du peuple! (_Vive adhesion_.)
+
+Voila ce qu'il faut faire de la victoire, et voila comment il faut en
+profiter. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Et, messieurs, considerez le moment ou vous etes. Depuis dix-huit
+mois, on a vu le neant de bien des reves. Les chimeres qui etaient
+dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a eclairees; les
+fausses theories ont ete sommees de s'expliquer, les faux systemes ont
+ete mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions
+se sont evanouies dans les masses, et, en s'evanouissant, ont
+fait crouler les popularites sans base et les haines sans motif.
+L'eclaircissement vient peu a peu; le peuple, messieurs, a l'instinct
+du vrai comme il a l'instinct du juste, et, des qu'il s'apaise, le
+peuple est le bon sens meme; la lumiere penetre dans son esprit; en
+meme temps la fraternite pratique, la fraternite qu'on ne decrete pas,
+la fraternite qu'on n'ecrit pas sur les murs, la fraternite qui nait
+du fond des choses et de l'identite reelle des destinees humaines,
+commence a germer dans toutes les ames, dans l'ame du riche comme dans
+l'ame du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers
+les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin
+des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La societe veut se remettre
+en marche apres cette halte au bord d'un abime. Eh bien! messieurs,
+jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus
+clairement indique par la providence pour accomplir, apres tant de
+coleres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et
+qui peut, tout entiere, s'exprimer dans un seul mot: Reconciliation.
+(_Sensation prolongee_.)
+
+Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit a ce but.
+
+Voila, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui
+peut, du reste, etre modifiee en bien et perfectionnee.
+
+Donner a cette assemblee pour objet principal l'etude du sort des
+classes souffrantes, c'est-a-dire le grand et obscur probleme pose par
+Fevrier, environner cette etude de solennite, tirer de cette etude
+approfondie toutes les ameliorations pratiques et possibles;
+substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la
+prevoyance publique a toutes les commissions secondaires qui ne
+voient que le detail et auxquelles l'ensemble echappe; placer cette
+commission tres haut, de maniere a ce qu'on l'apercoive du pays
+entier (_mouvement_); reunir les lumieres eparses, les experiences
+disseminees, les efforts divergents, les devouements, les documents,
+les recherches partielles, les enquetes locales, toutes les bonnes
+volontes en travail, et leur creer ici un centre, un centre ou
+aboutiront toutes les idees et d'ou rayonneront toutes les solutions;
+faire sortir piece a piece, loi a loi, mais avec ensemble, avec
+maturite, des travaux de la legislature actuelle le code coordonne et
+complet, le grand code chretien de la prevoyance et de l'assistance
+publique; en un mot, etouffer les chimeres d'un certain socialisme
+sous les realites de l'evangile (_vive approbation_); voila,
+messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voila pourquoi
+je l'appuie energiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhesion a
+l'orateur._)
+
+Je viens de dire: les chimeres d'un certain socialisme, et je ne veux
+rien retirer de cette expression, qui n'est pas meme severe, qui n'est
+que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce a dire que,
+dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions
+inouies, d'instincts irreflechis, de formules incorrectes, qu'on
+designe sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de
+_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai?
+
+Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger.
+La societe pourrait dedaigner et attendre. Pour que l'imposture ou
+l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles penetrent dans les masses,
+pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur meme de la societe,
+il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la
+realite. La verite ajustee aux erreurs, voila le peril. En pareille
+matiere, la quantite de danger se mesure a la quantite de verite
+contenue dans les chimeres. (_Mouvement_.)
+
+Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le precisement pour trouver
+le remede, il y a au fond du socialisme une partie des realites
+douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_);
+il y a le malaise eternel propre a l'infirmite humaine; il y a
+l'aspiration a un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle a
+l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce
+monde ce qui ne peut etre trouve que dans l'autre. (_Vive et unanime
+adhesion._) Il y a des detresses tres vives, tres vraies, tres
+poignantes, tres guerissables. Il y a enfin, et ceci est tout a fait
+propre a notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnee a l'homme
+par nos revolutions, qui ont constate si hautement et place si haut la
+dignite humaine et la souverainete populaire; de sorte que l'homme du
+peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire
+de sa misere resultant du fait et de sa grandeur resultant du droit.
+(_Profonde sensation_.)
+
+C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout
+cela qui s'y mele aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait
+la force, c'est tout cela qu'il faut en oter.
+
+VOIX NOMBREUSES.--Comment?
+
+M. VICTOR HUGO.--En eclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce
+qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette operation faite, faite
+consciencieusement, loyalement, honnetement, ce que vous redoutez dans
+le socialisme disparait. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui
+retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage
+d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens
+divers_.)
+
+Trouvez bon, messieurs, que je complete ma pensee. Je vois a
+l'agitation de l'assemblee que je ne suis pas pleinement compris. La
+question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles
+qui peuvent etre traitees devant vous.
+
+Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la
+souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis
+de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut detruire la misere.
+(_Reclamations.--Violentes denegations a droite_.)
+
+Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir,
+limiter, circonscrire, je dis detruire. (_Nouveaux murmures a
+droite_.) La misere est une maladie du corps social comme la lepre
+etait une maladie du corps humain; la misere peut disparaitre comme la
+lepre a disparu. (_Oui! oui! a gauche_.) Detruire la misere! oui, cela
+est possible. Les legislateurs et les gouvernants doivent y songer
+sans cesse; car, en pareille matiere, tant que le possible n'est pas
+fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._)
+
+La misere, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous
+savoir ou elle en est, la misere? Voulez-vous savoir jusqu'ou elle
+peut aller, jusqu'ou elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas
+au moyen age, je dis en France, je dis a Paris, et au temps ou nous
+vivons? Voulez-vous des faits?
+
+Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._)
+
+Mon Dieu, je n'hesite pas a les citer, ces faits. Ils sont tristes,
+mais necessaires a reveler; et tenez, s'il faut dire toute ma pensee,
+je voudrais qu'il sortit de cette assemblee, et au besoin j'en ferai
+la proposition formelle, une grande et solennelle enquete sur la
+situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je
+voudrais que tous les faits eclatassent au grand jour. Comment veut-on
+guerir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Tres bien! tres
+bien!_)
+
+Voici donc ces faits.
+
+Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'emeute
+soulevait naguere si aisement, il y a des rues, des maisons, des
+cloaques, ou des familles, des familles entieres, vivent pele-mele,
+hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant
+pour couvertures, j'ai presque dit pour vetements, que des monceaux
+infects de chiffons en fermentation, ramasses dans la fange du coin
+des bornes, espece de fumier des villes, ou des creatures humaines
+s'enfouissent toutes vivantes pour echapper au froid de l'hiver.
+(_Mouvement_.)
+
+Voila un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon
+Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misere n'epargne pas plus
+les professions liberales que les professions manuelles, un malheureux
+homme est mort de faim, mort de faim a la lettre, et l'on a constate,
+apres sa mort, qu'il n'avait pas mange depuis six jours. (_Longue
+interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore?
+Le mois passe, pendant la recrudescence du cholera, on a trouve une
+mere et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans
+les debris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon!
+(_Sensation_.)
+
+Eh bien, messieurs, je dis que ce sont la des choses qui ne doivent
+pas etre; je dis que la societe doit depenser toute sa force, toute
+sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonte, pour que de
+telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays
+civilise, engagent la conscience de la societe tout entiere; que je
+m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que
+de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce
+sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolongee_.)
+
+Voila pourquoi je suis penetre, voila pourquoi je voudrais penetrer
+tous ceux qui m'ecoutent de la haute importance de la proposition qui
+vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est decisif. Je
+voudrais que cette assemblee, majorite et minorite, n'importe, je ne
+connais pas, moi, de majorite et de minorite en de telles questions;
+je voudrais que cette assemblee n'eut qu'une seule ame pour marcher a
+ce grand but, a ce but magnifique, a ce but sublime, l'abolition de la
+misere! (_Bravo!--Applaudissements_.)
+
+Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement a votre generosite, je
+m'adresse a ce qu'il y a de plus serieux dans le sentiment politique
+d'une assemblee de legislateurs. Et, a ce sujet, un dernier mot, je
+terminerai par la.
+
+Messieurs, comme je vous le disais tout a l'heure, vous venez, avec
+le concours de la garde nationale, de l'armee et de toutes les forces
+vives du pays, vous venez de raffermir l'etat ebranle encore une fois.
+Vous n'avez recule devant aucun peril, vous n'avez hesite devant aucun
+devoir. Vous avez sauve la societe reguliere, le gouvernement legal,
+les institutions, la paix publique, la civilisation meme. Vous avez
+fait une chose considerable ... Eh bien! vous n'avez rien fait!
+(_Mouvement_.)
+
+Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre
+materiel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolide! (_Tres
+bien! tres bien!--Vive et unanime adhesion_.) Vous n'avez rien fait
+tant que le peuple souffre! (_Bravos a gauche_.) Vous n'avez rien fait
+tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui desespere!
+Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'age
+et qui travaillent peuvent etre sans pain! tant que ceux qui sont
+vieux, et qui ont travaille peuvent etre sans asile! tuant que l'usure
+devore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes
+(_mouvement prolonge_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles,
+des lois evangeliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres
+familles honnetes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de
+coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de
+revolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien
+fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de
+tenebres qui se continue souterrainement, l'homme mechant a pour
+collaborateur fatal l'homme malheureux!
+
+Vous le voyez, messieurs, je le repete en terminant, ce n'est pas
+seulement a votre generosite que je m'adresse, c'est a votre sagesse,
+et je vous conjure d'y reflechir. Messieurs, songez-y, c'est
+l'anarchie qui ouvre les abimes, mais c'est la misere qui les creuse.
+(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie,
+faites maintenant des lois contre la misere! (_Mouvement prolonge
+sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et recoit les
+felicitations de ses collegues._)
+
+
+II
+
+L'EXPEDITION DE ROME
+
+
+[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu
+pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours.
+Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un
+credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps
+expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration
+expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la
+peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle
+aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises
+sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un
+ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa
+pensee primitive l'expedition detournee de son but.
+
+Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a
+la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut
+donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _coute que
+coute_.--La ville fut prise, et le pape restaure.
+
+Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M.
+Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son
+desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population
+des Etats romains.
+
+Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur,
+et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du
+gouvernement clerical dans son domaine temporel.
+
+La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de
+l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une
+demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19
+octobre 1849.
+
+C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que
+Rome et la papaute etaient _la propriete indivise de la catholicite._
+
+Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie,
+dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de
+l'editeur.)]
+
+
+15 octobre 1849.
+
+M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite
+dans la question.
+
+Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait
+hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee
+constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition
+romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre
+laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine
+et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs,
+dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable
+rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous
+sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives.
+
+Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition
+de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de
+Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de
+perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles
+que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de
+perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie,
+maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a
+marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce
+qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer.
+Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle?
+Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.--M. le
+president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y
+sauvegarder la liberte et l'humanite. --M. le general de Lamoriciere
+ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins
+la liberte.--L'expedition romaine fut votee.
+
+L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota
+l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui
+montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine
+afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota
+l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait
+tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expedition
+romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne
+fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec
+restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemblee
+constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne
+fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part,
+l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur
+l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les
+hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans
+cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer,
+toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par
+d'inqualifiables indignites! (_Longs applaudissements a gauche.
+Violents murmures a droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_).
+
+Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez
+trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur
+l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri
+ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune
+de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_Ecoutez!
+ecoutez!_) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en
+ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les
+exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades,
+les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques,
+la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent
+le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre
+d'applaudissements_.)
+
+Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la
+civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne
+ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_),
+qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la
+civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de
+la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.)
+
+Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition
+de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli.
+L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se
+defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre
+discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il
+vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces
+consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays,
+j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention
+purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la
+pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition.
+(_Bravos_.)
+
+Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez
+tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis
+que je deplore, et j'arrive a la situation.
+
+La situation, la voici:
+
+Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure
+purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le
+gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du
+gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et
+tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement
+clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les
+actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des
+trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les
+detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les
+caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires
+ironiques a droite_.)
+
+Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale,
+acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du
+plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et
+alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi
+nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique,
+violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France
+la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles
+a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards
+irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre
+gouvernement. (_Sensation._)
+
+C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president
+de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a
+Rome en mission.
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Je demande la parole. (_On rit_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de
+Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a
+cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil.
+
+M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma
+pensee! (_Nouveaux rires prolonges._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais
+donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.--Quant a la
+lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee,
+chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un
+acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre,
+je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre
+n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle
+donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout
+le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce
+qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute
+une politique. (_Nouveau mouvement_.)
+
+Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au
+saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications
+genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au
+pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre,
+de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple...
+(_sensation prolongee_) elle tracait au pape le programme serieux d'un
+gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je
+ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement liberal_. (_Rires
+d'approbation_.)
+
+Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce
+gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous
+protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit
+d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse.
+
+Cette reponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour
+post-scriptum.
+
+Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond
+silence_.)
+
+Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente
+autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une
+autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont
+cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la
+providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape.
+J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX,
+aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il
+est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte
+inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le
+courage de dire a cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma
+pensee. Je le ferai en deux mots.
+
+L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique
+qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote
+charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En
+fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de
+clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en
+masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom
+d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.)
+
+Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la
+lettre du president de la republique.
+
+Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux
+mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le
+monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape
+a ferme ses deux mains. (_Sensation prolongee_.)
+
+Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux
+faits, la lettre du president et le _Motu proprio_, c'est-a-dire la
+demande de la France et la reponse du saint-siege.
+
+C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse,
+quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir
+le _Motu proprio_, un intervalle immense les separe. L'une dit oui,
+l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir
+du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner
+tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le
+_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous desavouez la
+lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un cote, le president
+de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la
+grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et
+la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal
+Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez!
+
+Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de
+la France se separera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant a
+moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit
+l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi
+que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il
+est bon d'avoir present a l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu
+liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se
+montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs eclats
+de rire_.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes
+et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher
+un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous
+ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement
+actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration.
+(_Sensation_.)
+
+Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France
+supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a
+travers la gloire de notre armee. (_Vive emotion._) Dans tous les cas,
+je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive
+pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute
+responsabilite politique.
+
+J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec
+la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute
+dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la
+desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question,
+l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a
+cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la
+paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote,
+nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle
+s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du
+continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle....
+(_Explosion de murmures a droite.--Longue et violente interruption_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez....
+
+A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous
+la faute! (_Fremissement d'attention dans l'assemblee._) Comment!
+mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide
+les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas
+de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je
+ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent
+fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des
+juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception.
+(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune
+garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets,
+la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les
+causes laiques et les personnes laiques. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Je continue.
+
+La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission
+de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation
+loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et
+enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion
+inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police.
+Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas
+de compte au tresor, _mais a Dieu seul_. (_Longs eclats de rire._) Je
+continue. (_Parlez! parlez!_)
+
+Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure
+clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience.
+(_Profonde sensation._) On vient de retablir l'inquisition. Je sais
+bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est
+un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il
+ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.)
+Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses
+monstrueux? (_Oui! oui! oui!_)
+
+Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome
+avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il
+faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne
+son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise
+la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il
+faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie:
+_Secularisation_ et _nationalite!_
+
+Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du
+moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les
+hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de
+l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (_Explosion de bravos_.)
+Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire
+ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit
+clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit
+clerical peut la tuer. (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_.)
+
+Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais
+doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans
+quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee,
+qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du president,
+donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres
+ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit
+d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les
+imposer. (_Protestation a droite.--Voix diverses: Imposer vos idees!
+Ah! ah! essayez!_)
+
+Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous?
+Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le
+pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape?
+
+Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet,
+l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau ...
+(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait serieuse
+et la difficulte considerable.
+
+Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee
+vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en
+presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent
+rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et
+j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre
+les idees. (_Sensation_.) Il y a deux chimeres egalement absurdes,
+c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau
+mouvement_.)
+
+Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres;
+mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde?
+
+Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui
+dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme
+s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de
+lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous
+l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille
+aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement
+pour le bien? (_C'est vrai!_)
+
+Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement
+doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce
+la le violenter? (_Non! non! a gauche.--Si! si! a droite_.)
+
+Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes
+contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en
+convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere.
+Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse,
+comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie?
+l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.)
+
+UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans
+Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (_Fremissement
+sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis a votre
+honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne
+l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte
+a droite_.)
+
+LA MEME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons
+pas!
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il
+refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements a
+gauche_.)
+
+Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous
+touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet
+francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du
+bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit
+au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un
+interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et
+cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible.
+(_Denegations a droite_.)
+
+Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la
+France une espece d'Algerie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec
+tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une
+conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous
+enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que
+nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin
+(_Bravo! a gauche.--Murmures a droite_), et ou nous serions forces de
+bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil,
+toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications
+europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura
+quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible.
+(_C'est vrai! c'est vrai! a gauche.--Denegations a droite_.)
+
+Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition?
+C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere
+nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution
+derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or
+comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et
+je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en
+la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.)
+
+Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce
+sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du
+president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi,
+terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression,
+et il a donne le _Motu proprio_. Or qu'est-il arrive? Le _Motu
+proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve
+l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation
+profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres
+ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte
+refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui
+arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere,
+et tout serait a recommencer. (_Oui! oui! a gauche.--Non! non! a
+droite_.)
+
+Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est
+faite et nous a faite.
+
+Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et
+d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui
+est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le
+saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un
+meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a
+vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a
+avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras!
+C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole
+pour y recevoir la consigne du parti pretre!
+
+Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation
+pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet
+abaissement pour notre politique. (_Sensation_.)
+
+Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions
+sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui
+vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous?
+
+Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome,
+irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut
+devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de
+prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la
+liberte du peuple romain. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans
+Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises
+municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie
+avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (_On rit.--Bravo_!)
+mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au
+dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par
+ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le
+peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et
+qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique.
+(_Sensation_.)
+
+Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans
+donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme
+de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du
+pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre
+temporel, que tout cela n'est pas possible!
+
+Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est
+pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui
+n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous
+disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au
+retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est
+que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et
+liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son
+drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang
+verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome,
+et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe!
+Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et
+l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette
+ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter
+la France par la main qui devait la benir! (_Longs applaudissements_.)
+
+Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des
+choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde,
+son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand
+ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est
+qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est
+qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats;
+c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation
+inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte!
+
+Voila ce qui n'est pas possible!
+
+(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la
+tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants,
+parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein.
+La seance est suspendue vingt minutes_.)
+
+
+III
+
+REPONSE A M. DE MONTALEMBERT
+
+20 octobre 1849.
+
+M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'etablit_.)--Messieurs, hier,
+dans un moment ou j'etais absent, l'honorable M. de Montalembert a
+dit que les applaudissements d'une partie de cette assemblee, des
+applaudissements sortis de coeurs emus par les souffrances d'un noble
+et malheureux peuple, que ces applaudissements etaient mon chatiment.
+Ce chatiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs
+applaudissements a gauche_.)
+
+Il est d'autres applaudissements que je laisse a qui veut les prendre.
+(_Mouvement a droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et
+des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo! a gauche_.)
+
+Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire
+avec un profond regret pour lui-meme, il fut un temps ou il employait
+mieux son beau talent. (_Denegations a droite._) Il defendait la
+Pologne comme je defends l'Italie. J'etais avec lui alors; il est
+contre moi aujourd'hui. Cela tient a une raison bien simple, c'est
+qu'il a passe du cote de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du
+cote de ceux qui sont opprimes. (_Applaudissements a gauche_.)
+
+
+IV
+
+LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT
+
+
+[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis
+Bonaparte que le ministere de l'instruction publique fut confie a M.
+de Falloux.
+
+L'assemblee legislative, ou le parti du passe arrivait en majorite,
+etait a peine reunie que M. de Falloux presentait un projet de loi
+sur l'enseignement. Ce projet, sous pretexte d'organiser la liberte
+d'enseigner, etablissait, en realite, le monopole de l'instruction
+publique en faveur du clerge. Il avait ete prepare par une commission
+extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait
+l'element catholique. Une commission de l'assemblee, inspiree du meme
+esprit, avait combine les innovations de la loi de telle facon que
+l'enseignement laique disparaissait devant l'enseignement catholique.
+
+La discussion sur le principe general de la loi s'ouvrit le 14 janvier
+1850.--Toute la premiere seance et la moitie de la seconde journee
+du debat furent occupees par un tres habile discours de M. Barthelemy
+Saint-Hilaire.
+
+Apres lui, M. Parisis, eveque de Langres, vint a la tribune donner son
+assentiment a la loi proposee, sous quelques reserves toutefois, et
+avec certaines restrictions.
+
+M. Victor Hugo, dans cette meme seance, repondit au representant du
+parti catholique.
+
+C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a ete prononce
+pour la premiere fois. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+
+15 janvier 1850.
+
+Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche a ce qu'il y
+a de plus serieux dans les destinees du pays, il faut aller tout de
+suite, et sans hesiter, au fond de la question.
+
+Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout a l'heure ce
+que je ne veux pas.
+
+Messieurs, a mon sens, le but, difficile a atteindre et lointain
+sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de
+l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_)
+
+Messieurs, toute question a son ideal. Pour moi, l'ideal de cette
+question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et
+obligatoire. Obligatoire au premier degre seulement, gratuite a
+tous les degres. (_Murmures a droite.--Applaudissements a gauche,_)
+L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant,
+(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacre encore que le
+droit du pere et qui se confond avec le droit de l'etat.
+
+Je reprends. Voici donc, selon moi, l'ideal de la question.
+L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de
+marquer. Un grandiose enseignement public, donne et regle par l'etat,
+partant de l'ecole de village et montant de degre en degre jusqu'au
+college de France, plus haut encore, jusqu'a l'institut de France.
+Les portes de la science toutes grandes ouvertes a toutes les
+intelligences. Partout ou il y a un champ, partout ou il y a un
+esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une ecole, pas une
+ville sans un college, pas un chef-lieu sans une faculte. Un
+vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste reseau d'ateliers
+intellectuels, lycees, gymnases, colleges, chaires, bibliotheques,
+melant leur rayonnement sur la surface du pays, eveillant partout les
+aptitudes et echauffant partout les vocations. En un mot, l'echelle de
+la connaissance humaine dressee fermement par la main de l'etat, posee
+dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et
+aboutissant a la lumiere. Aucune solution de continuite. Le coeur du
+peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs
+applaudissements_.)
+
+Voila comme je comprendrais l'education publique nationale. Messieurs,
+a cote de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les
+esprits de tout ordre, offerte par l'etat, donnant a tous, pour rien,
+les meilleurs maitres et les meilleures methodes, modele de science
+et de discipline, normale, francaise, chretienne, liberale, qui
+eleverait, sans nul doute, le genie national a sa plus haute somme
+d'intensite, je placerais sans hesiter la liberte d'enseignement,
+la liberte d'enseignement pour les instituteurs prives, la liberte
+d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberte
+d'enseignement pleine, entiere, absolue, soumise aux lois generales
+comme toutes les autres libertes, et je n'aurais pas besoin de lui
+donner le pouvoir inquiet de l'etat pour surveillant, parce que je lui
+donnerais l'enseignement gratuit de l'etat pour contre-poids. (_Bravo!
+a gauche.--Murmures a droite_.)
+
+Ceci, messieurs, je le repete, est l'ideal de la question. Ne vous en
+troublez pas, nous ne sommes pas pres d'y atteindre, car la solution
+du probleme contient une question financiere considerable, comme tous
+les problemes sociaux du temps present.
+
+Messieurs, cet ideal, il etait necessaire de l'indiquer, car il faut
+toujours dire ou l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue,
+mais l'heure n'est pas venue de le developper. Je menage les instants
+de l'assemblee, et j'aborde immediatement la question dans sa realite
+positive actuelle. Je la prends ou elle en est aujourd'hui au point
+relatif de maturite ou les evenements d'une part, et d'autre part la
+raison publique, l'ont amenee.
+
+A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle,
+je veux, je le declare, la liberte de l'enseignement, mais je veux la
+surveillance de l'etat, et comme je veux cette surveillance effective,
+je veux l'etat laique, purement laique, exclusivement laique.
+L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matiere d'enseignement,
+l'etat n'est pas et ne peut pas etre autre chose que laique.
+
+Je veux, dis-je, la liberte de l'enseignement sous la surveillance
+de l'etat, et je n'admets, pour personnifier l'etat dans cette
+surveillance si delicate et si difficile, qui exige le concours de
+toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute
+aux carrieres les plus graves, mais n'ayant aucun interet, soit de
+conscience, soit de politique, distinct de l'unite nationale. C'est
+vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil superieur de
+surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni eveques, ni
+delegues d'eveques. J'entends maintenir, quant a moi, et au besoin
+faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire separation
+de l'eglise et de l'etat qui etait l'utopie de nos peres, et cela dans
+l'interet de l'eglise comme dans l'interet de l'etat. (_Acclamation a
+gauche.--Protestation a droite_.)
+
+Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je
+ne veux pas:
+
+Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte.
+
+Pourquoi?
+
+Messieurs, cette loi est une arme.
+
+Une arme n'est rien par elle-meme, elle n'existe que par la main qui
+la saisit.
+
+Or quelle est la main qui se saisira de cette loi?
+
+La est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clerical.
+(_C'est vrai!--Longue agitation_.)
+
+Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je
+repousse ce projet.
+
+Cela dit, j'entre dans la discussion.
+
+J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux
+opposants places a mon point de vue, la seule objection qui ait une
+apparence de gravite.
+
+On nous dit: Vous excluez le clerge du conseil de surveillance de
+l'etat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux?
+
+Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se meprendra, par ma faute, ni
+sur ce que je dis, ni sur ce que je pense.
+
+Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous
+bien? il est, selon moi, plus necessaire aujourd'hui que jamais. Plus
+l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux
+il doit voir Dieu. (_Mouvement_.)
+
+Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un
+malheur, c'est une certaine tendance a tout mettre dans cette vie.
+(_Sensation_.) En donnant a l'homme pour fin et pour but la vie
+terrestre et materielle, on aggrave toutes les miseres par la negation
+qui est au bout, on ajoute a l'accablement des malheureux le poids
+insupportable du neant, et de ce qui n'etait que la souffrance,
+c'est-a-dire la loi de Dieu, on fait le desespoir, c'est-a-dire la
+loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De la de profondes convulsions
+sociales. (_Oui! oui!_)
+
+Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette
+enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincerite,
+le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par
+tous les moyens possibles, ameliorer dans cette vie le sort materiel
+de ceux qui souffrent; mais la premiere des ameliorations, c'est de
+leur donner l'esperance. (_Bravos a droite._) Combien s'amoindrissent
+nos miseres finies quand il s'y mele une esperance infinie! (_Tres
+bien! tres bien!_)
+
+Notre devoir a tous, qui que nous soyons, les legislateurs comme les
+eveques, les pretres comme les ecrivains, c'est de repandre, c'est de
+depenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'energie
+sociale pour combattre et detruire la misere (_Bravo! a gauche_), et
+en meme temps de faire lever toutes les tetes vers le ciel (_Bravo! a
+droite_), de diriger toutes les ames, de tourner toutes les attentes
+vers une vie ulterieure ou justice sera faite et ou justice sera
+rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni
+inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Tres bien! a
+droite.--Mouvement_.) La loi du monde materiel, c'est l'equilibre; la
+loi du monde moral, c'est l'equite. Dieu se retrouve a la fin de
+tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le a tous, il n'y aurait aucune
+dignite a vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions
+mourir tout entiers. Ce qui allege le labeur, ce qui sanctifie le
+travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant,
+juste, a la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de
+la liberte, c'est d'avoir devant soi la perpetuelle vision d'un monde
+meilleur rayonnant a travers les tenebres de cette vie. (_Vive et
+unanime approbation_.)
+
+Quant a moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce
+moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorite,
+qu'il me soit permis de le dire ici et de le declarer, je le proclame
+du haut de cette tribune, j'y crois profondement, a ce monde meilleur;
+il est pour moi bien plus reel que cette miserable chimere que nous
+devorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes
+yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, apres
+bien des luttes, bien des etudes et bien des epreuves, il est la
+supreme certitude de ma raison, comme il est la supreme consolation de
+mon ame. (_Profonde sensation_.)
+
+Je veux donc, je veux sincerement, fermement, ardemment,
+l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de
+l'eglise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux
+sincere et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but
+le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire
+envahisse l'autre, je ne veux pas meler le pretre au professeur. Ou,
+si je consens a ce melange, moi legislateur, je le surveille, j'ouvre
+sur les seminaires et sur les congregations enseignantes l'oeil de
+l'etat, et, j'y insiste, de l'etat laique, jaloux uniquement de sa
+grandeur et de son unite.
+
+Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, ou la liberte complete
+de l'enseignement pourra etre proclamee, et en commencant je vous ai
+dit a quelles conditions, jusqu'a ce jour-la, je veux l'enseignement
+de l'eglise en dedans de l'eglise et non au dehors. Surtout je
+considere comme une derision de faire surveiller, au nom de l'etat,
+par le clerge l'enseignement du clerge. En un mot, je veux, je le
+repete, ce que voulaient nos peres, l'eglise chez elle et l'etat chez
+lui. (_Oui! oui!_)
+
+L'assemblee voit deja clairement pourquoi je repousse le projet de
+loi; mais j'acheve de m'expliquer.
+
+Messieurs, comme je vous l'indiquais tout a l'heure, ce projet est
+quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique,
+c'est une loi strategique. (_Chuchotements_.)
+
+Je m'adresse, non, certes, au venerable eveque de Langres, non a
+quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a,
+sinon redige, du moins inspire le projet de loi, a ce parti a la fois
+eteint et ardent, au parti clerical. Je ne sais pas s'il est dans le
+gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblee (_mouvement_);
+mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille
+fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clerical,
+et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me
+defie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me defie
+de ce que vous construisez. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'ame des
+enfants, le developpement des intelligences neuves qui s'ouvrent a la
+vie, l'esprit des generations nouvelles, c'est-a-dire l'avenir de la
+France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que
+vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.)
+
+Il ne me suffit pas que les generations nouvelles nous succedent,
+j'entends qu'elles nous continuent. Voila pourquoi je ne veux ni de
+votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a
+ete fait par nos peres soit defait par vous. Apres cette gloire, je ne
+veux pas de cette honte. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_)
+
+Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensee
+d'asservissement qui prend les allures de la liberte. C'est une
+confiscation intitulee donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements
+a gauche_.)
+
+C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaine, vous dites: Voici
+une liberte! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voila une
+amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.)
+
+Ah! je ne vous confonds pas avec l'eglise, pas plus que je ne confonds
+le gui avec le chene. Vous etes les parasites de l'eglise, vous etes
+la maladie de l'eglise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jesus.
+(_Vive approbation a gauche_.) Vous etes, non les croyants, mais les
+sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous etes les
+metteurs en scene de la saintete. Ne melez pas l'eglise a vos
+affaires, a vos combinaisons, a vos strategies, a vos doctrines, a vos
+ambitions. Ne l'appelez pas votre mere pour en faire votre servante.
+(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le pretexte de lui
+apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez
+le tort que vous lui faites. M. l'eveque de Langres vous l'a dit. (_On
+rit_.)
+
+Voyez comme elle deperit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si
+peu aimer que vous finiriez par la faire hair! En verite, je vous
+le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en
+repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette
+venerable eglise, cette venerable mere, dans sa solitude, dans son
+abnegation, dans son humilite. Tout cela compose sa grandeur! Sa
+solitude lui attirera la foule, son abnegation est sa puissance, son
+humilite est sa majeste. (_Vive adhesion_.)
+
+Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le veritable
+enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner,
+celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charite au chevet
+du mourant. C'est le frere de la Merci rachetant l'esclave. C'est
+Vincent de Paul ramassant l'enfant trouve. C'est l'eveque de Marseille
+au milieu des pestiferes. C'est l'archeveque de Paris abordant avec
+un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix
+au-dessus de la guerre civile, et s'inquietant peu de recevoir la
+mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voila le veritable
+enseignement religieux, l'enseignement religieux reel, profond,
+efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et
+l'humanite, fait encore plus de chretiens que vous n'en defaites!
+(_Longs applaudissements a gauche_.)
+
+Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clerical. C'est
+un vieux parti qui a des etats de service. (_On rit._) C'est lui qui
+monte la garde a la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui
+a trouve pour la verite ces deux etais merveilleux, l'ignorance et
+l'erreur. C'est lui qui fait defense a la science et au genie d'aller
+au dela du missel et qui veut cloitrer la pensee dans le dogme. Tous
+les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgre
+lui. Son histoire est ecrite dans l'histoire du progres humain, mais
+elle est ecrite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppose a tout. (_On
+rit_.)
+
+C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que
+les etoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a applique Campanella
+vingt-sept fois a la question pour avoir affirme que le nombre des
+mondes etait infini et entrevu le secret de la creation. C'est lui qui
+a persecute Harvey pour avoir prouve que le sang circulait. De par
+Josue, il a enferme Galilee; de par saint Paul, il a emprisonne
+Christophe Colomb. (_Sensation._) Decouvrir la loi du ciel, c'etait
+une impiete; trouver un monde, c'etait une heresie. C'est lui qui a
+anathematise Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la
+morale, Moliere au nom de la morale et de la religion. Oh! oui,
+certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et
+qui etes le parti clerical, nous vous connaissons. Voila longtemps
+deja que la conscience humaine se revolte contre vous et vous demande:
+Qu'est-ce que vous me voulez? Voila longtemps deja que vous essayez de
+mettre un baillon a l'esprit humain. (_Acclamations a gauche_.)
+
+Et vous voulez etre les maitres de l'enseignement! Et il n'y a pas un
+poete, pas un ecrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous
+acceptiez! Et tout ce qui a ete ecrit, trouve, reve, deduit, illumine,
+imagine, invente par les genies, le tresor de la civilisation,
+l'heritage seculaire des generations, le patrimoine commun des
+intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanite etait la
+devant vos yeux, a votre discretion, ouvert comme la page d'un livre,
+vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement
+prolonge_.)
+
+Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout a l'autre une
+emanation superieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran
+est pour l'islamisme, ce que les vedas sont pour l'Inde, un livre
+qui contient toute la sagesse humaine eclairee par toute la sagesse
+divine, un livre que la veneration des peuples appelle le Livre, la
+Bible! Eh bien! votre censure a monte jusque-la! Chose inouie! des
+papes ont proscrit la Bible! Quel etonnement pour les esprits sages,
+quelle epouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pose
+sur le livre de Dieu! (_Vive adhesion a gauche._)
+
+Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres,
+entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de
+ne pas enseigner. (_Applaudissements a gauche.--Vives reclamations a
+droite_.)
+
+Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort
+bien.--Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce
+que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de
+l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre
+discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes
+nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait?
+(_Mouvement_.)
+
+Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui
+pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur
+filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu
+sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie
+et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie
+aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.)
+
+Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a
+le moins de natifs sachant lire! (_Reclamations a droite.--Cris
+violents_.)
+
+L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains
+sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la
+providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu,
+grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug
+de degradation et d'amoindrissement (_applaudissements a gauche_),
+l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des
+romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle
+tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait
+perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.)
+
+L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de
+rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (_Longue
+hilarite a gauche.--Reclamations a droite_.) L'inquisition, qui
+a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions
+d'hommes! (_Denegations a droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition,
+qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (_C'est
+vrai!_), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition,
+qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme
+generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en
+exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets, _ceux qui
+auraient denonce leur pere_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui,
+a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les
+manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index!
+(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous
+lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la
+Catholique! (_Rumeurs a droite_.)
+
+Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce
+cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande
+que la Catholique!" (_Cris a droite. Longue interruption.--Plusieurs
+membres interpellent violemment l'orateur_.)
+
+Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous
+l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine.
+L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez
+fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la
+France? (_Mouvement prolonge_.)
+
+Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un
+beau succes, (_Rires et bravos a gauche_.) Vous venez de baillonner le
+peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais.
+Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement,
+prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant.
+(_Agitation_.)
+
+A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la
+raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non!
+non!_)
+
+Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette
+enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois
+siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus
+eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la
+nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la
+France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh
+bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere
+directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de
+Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons
+conserver! (_Oui! oui!--Bravos a gauche._)
+
+Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque
+l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement
+secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce
+qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.)
+
+Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de
+coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour
+une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution
+de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de
+grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements
+a gauche_.)
+
+Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de
+la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (_Ecoutez!
+ecoutez!_), un conseil serieux. (_Rumeurs a droite_.)
+
+Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances
+l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait
+l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui
+n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il
+appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la
+lethargie. (_Nouveaux rires_.)
+
+Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France.
+C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement
+entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine,
+la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres
+dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les
+esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux!
+(_Acclamations a gauche.--Denegations furieuses a droite_.)
+
+C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas
+d'etre naif. (_Hilarite._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il
+voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui
+monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot,
+et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine,
+pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances
+materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un
+gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle pitie!
+
+Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est
+contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette
+grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne
+reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote
+redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites
+terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste,
+l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal....
+(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite
+se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui
+ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en
+se tournant vers la droite:_)
+
+Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de
+l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune.
+(_On rit. Le bruit s'apaise_.)
+
+Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine,
+malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces
+doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire....
+(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le
+parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au
+moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit
+de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne
+m'empecherez pas de le faire. (_Tres bien!_) Je continue.
+
+Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que
+le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des
+revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans
+Robespierre. (_Sensation_.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule
+parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi,
+redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et
+l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en
+est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs a droite_.)
+
+Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix.
+Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme!
+(_Ecoutez! ecoutez!_) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais
+suspect, par hasard?
+
+CRIS A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites?
+
+CRIS A DROITE.--Oui! oui!
+
+(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle
+l'orateur impassible a la tribune_.)
+
+Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se
+retablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez,
+je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah!
+je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an
+dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui
+la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger
+revient de ce cote-la. (_Mouvement_.)
+
+Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais
+mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang
+dans les barricades de juin? (_Bravos a gauche. Nouveaux cris a
+droite. Le tumulte recommence_.)
+
+Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend
+resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi.
+Entre nous le pays jugera. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le
+bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles,
+dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu
+les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai
+le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_)
+
+Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce
+qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est
+le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale,
+paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans
+les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence
+nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhesion a
+gauche_.)
+
+Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la
+compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la
+puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (_Bravo!
+a gauche_.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous
+gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez
+arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer
+le flambeau divin, materialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais
+vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais
+vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (_Profonde
+sensation_.)
+
+Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes,
+des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez
+l'immobilite! (_Tres bien!_) C'est dans le siecle de l'esperance que
+vous proclamez le desespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez a
+terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee,
+l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez!
+n'allons pas plus loin; arretons-nous! (_Denegations a droite_.) Mais
+vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se
+transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous,
+au-dessous de vous! (_Mouvement_.)
+
+Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une
+profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements,
+je vous avertis la mort dans l'ame (_on rit a droite_), vous ne voulez
+pas du progres? vous aurez les revolutions! (_Profonde agitation._)
+Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu
+repond par la terre qui tremble!
+
+(_Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la
+tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent.
+L'assemblee se separe en proie a une vive emotion_.)
+
+
+V
+
+LA DEPORTATION
+
+
+[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait
+congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de
+l'execution de sa pensee.
+
+Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un
+projet de loi sur la deportation.
+
+Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation
+simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation
+compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle
+de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte.
+
+La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet,
+l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle
+autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes
+anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a
+l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la
+citadelle de Zaoudzi.
+
+C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifie _la
+guillotine seche._
+
+M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5
+avril 1850.
+
+Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription
+fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin
+demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et
+portat pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles
+extraites du discours:
+
+"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la
+justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite."
+
+Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription.
+(_Note de l'editeur._)]
+
+
+5 avril 1850.
+
+Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut
+comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut
+celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs
+confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement
+provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie
+en matiere politique. (_Tres bien!_) Ce jour-la, tous les coeurs
+genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir
+le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une
+revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses
+emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense
+ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi
+divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir
+toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la
+veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de
+dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri,
+le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence!
+c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes,
+pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la
+France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les
+evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs
+sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux
+memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions
+peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et
+qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime
+pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.)
+
+Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique
+partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine,
+n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les
+temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps
+calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous
+l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques
+paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les
+railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte
+que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On
+ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on
+dit dans un certain jargon (_Tres bien!_), et de ces hommes positifs,
+qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (_C'est vrai!_)
+
+Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens
+habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains;
+toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements
+nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent,
+et les idees grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.)
+
+C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees
+acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose,
+l'abolition de la peine de mort en matiere politique.
+
+Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe
+tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un
+principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a
+place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une
+magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de
+la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse,
+comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des
+progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de
+l'avenir.
+
+Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale
+en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la
+toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine
+de mort! (_Oui! oui!_)
+
+Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la
+retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe,
+c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette
+journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand
+peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer
+de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la deportation_, le
+gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter
+un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja
+traduit et resume en une seule ligne, que voici: _La peine de mort
+est retablie en matiere politique._ (_Bravos a gauche.--Denegations a
+droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du
+code! voila tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_)
+
+Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de
+la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et
+disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une
+lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut
+simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien la ce
+qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et
+comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous
+fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller
+des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises,
+aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des
+europeens_, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare
+a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres
+difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les
+meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible,
+entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus.
+(_C'est vrai!_)
+
+Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et
+que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat
+donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir;
+au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee.
+(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles,
+quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et
+dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._)
+
+Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le
+prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en
+realite! (_C'est vrai! c'est cela._)
+
+Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas
+faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi
+executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa
+promulgation? Eh bien! pesez ceci:
+
+Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez
+l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a
+la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre
+rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond
+de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au
+pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la
+loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite
+tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi
+rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec
+l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les
+moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe
+et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent,
+les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil
+stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que
+la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement,
+et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en
+granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un
+souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches
+et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la
+formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en
+puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_)
+
+Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement,
+remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves.
+J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne
+tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres
+avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir
+executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est
+l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite?
+nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le
+15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est
+pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours
+flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La
+revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme
+nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+Je m'en apercois. (_On rit_.)
+
+Avant d'aller plus loin, un mot d'explication.
+
+Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et
+je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je
+condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion
+et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un
+grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce
+n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.)
+Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le
+droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que
+le suffrage universel resout et dissout les revolutions.
+(_Applaudissements_.)
+
+Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste.
+Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes
+naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix
+publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus
+difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au
+delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve.
+
+Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point
+pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous
+devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces
+complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les
+reprimer. Soit; je le veux comme vous.
+
+Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela?
+Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense
+pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment!
+
+Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle
+remet de terrible entre vos mains!
+
+Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne!
+un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit
+politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice
+politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.)
+
+Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les
+juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la
+justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais
+que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous
+les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire.
+
+Je poursuis.
+
+Voila un homme que le tribunal special a condamne.
+
+Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que
+vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je
+dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la
+deportation.
+
+Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les
+autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures
+a droite_.)
+
+M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est
+criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses
+complices. (_Bravos a droite_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president
+Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la
+justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice.
+(_Longs applaudissements a gauche._)
+
+Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon
+les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa
+renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout,
+a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie;
+vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses
+affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait
+et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres,
+dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal.
+(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses
+regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses
+remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la,
+libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui
+occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde
+par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de
+quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans
+echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par
+l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti!
+
+Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._)
+
+Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique
+detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous
+voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore
+faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison!
+multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous
+suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical,
+vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce
+malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui,
+a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous
+qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce
+que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un
+cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._)
+
+Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit
+feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition,
+soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre
+mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible
+pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore,
+desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie,
+la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux!
+(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite!
+Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une
+expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une
+justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.)
+
+Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la
+religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de
+nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur
+vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos
+saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez
+dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs
+de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie
+funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils
+font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_)
+Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu
+apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour
+ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a
+gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper
+plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine!
+(_Sensation_.)
+
+Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces
+grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables
+dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils
+apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un
+danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en
+colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur
+de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des
+lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les
+societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons,
+aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une
+situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de
+beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de
+represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois
+genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse,
+et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me
+lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la
+fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait
+la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._)
+
+Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous,
+messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres
+de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre
+citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite
+en appelant cela une citadelle. (_On rit_.)
+
+Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous
+aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui
+arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera?
+Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice
+politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans
+l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout
+ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la
+reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.)
+
+Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser
+d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que
+serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il
+y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier.
+Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous
+etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque
+necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde
+civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles
+Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison
+et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.)
+
+Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout
+redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite
+sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une
+ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les
+Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les
+tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui
+aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes
+qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon?
+
+Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel....
+(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.)
+
+Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion
+pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte
+prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux
+qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel.
+(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos
+prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus
+se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent,
+l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement
+et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la
+tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera
+reduit a soupirer douloureusement:
+
+Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette
+epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou
+n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra
+le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et
+vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.)
+
+Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet
+effroyable bagne politique.
+
+Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si
+ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui
+traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme
+un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et
+qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.)
+
+Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que
+le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien
+renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez
+l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de
+mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils
+riront!_)
+
+Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort
+desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine
+de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes
+a gauche_.)
+
+Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce
+grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique,
+ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez
+pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la
+France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous
+le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la
+revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui
+etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait
+le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a
+droite_.)
+
+Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la
+conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le
+malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est
+vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces
+grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie
+de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes
+atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison
+d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous
+declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas
+le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ...
+comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la
+plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes!
+(_On rit_.)
+
+Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre
+conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs,
+l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour
+du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur
+nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans
+l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur
+toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la
+conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat!
+ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au
+milieu d'une interruption.
+
+Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais
+conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous
+les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les
+turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison
+d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi
+bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la
+Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle
+l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines
+de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau!
+(_Mouvement_.)
+
+Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la
+politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni
+de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos
+prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois
+qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de
+ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la
+conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat.
+(_Immense acclamation a gauche_.)
+
+Je ne suis qu'un poete, je le vois bien!
+
+Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que
+j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que
+cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le
+dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard
+de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait
+une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de
+bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete.
+(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec
+la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les
+hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du
+peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.)
+Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le
+peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte
+des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les
+vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.)
+
+Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est
+destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot,
+l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je
+vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le
+savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.)
+
+Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous
+etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue
+rumeur a droite_.)
+
+Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas
+a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.)
+Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux
+mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute
+emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la
+victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti
+est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa
+tete. (_Sensation generale_.)
+
+Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a
+droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la
+bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents
+d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau
+mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque
+de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie
+fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes
+possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser
+tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous
+faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups,
+c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au
+moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est
+vous! (_Profonde sensation_.)
+
+Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne,
+ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de
+vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.)
+
+Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A
+droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir;
+mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se
+recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en
+arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt
+ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de
+deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M.
+Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a
+gauche_.)
+
+M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de
+l'interrompre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Volontiers.
+
+M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la
+monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas
+plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le
+passe. (_Tres bien! a droite_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere,
+s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou
+je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice
+injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la
+justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore
+frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je
+maintiens. (_Reclamations a droite_.)
+
+Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une
+pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien!
+j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez
+maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se
+retablit.--Ecoutez!_)
+
+De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion
+depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien?
+qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui
+rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire
+les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces,
+tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au
+deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._)
+
+Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814?
+L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau,
+redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment?
+Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de
+proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._)
+
+Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue
+pour l'orgueil des autres!
+
+L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de
+nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir
+a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont
+bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter
+demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute,
+composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans
+l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non
+avec la colere!
+
+Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une
+prison!
+
+Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique.
+Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre
+humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans
+une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette
+loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._)
+
+Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere
+supplication.
+
+Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis
+qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous
+ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses,
+croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde
+douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des
+lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon
+emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des
+embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos
+adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons
+peut-etre nous-memes! (_Agitation._)
+
+Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous
+dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour
+de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui
+demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le
+peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire!
+(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._)
+
+Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la
+societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent
+sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas
+le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._)
+
+La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser
+de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons
+fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le
+bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation
+et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font
+(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution
+du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui
+contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les
+plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._)
+
+Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise
+decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants
+devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir;
+nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de
+nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi!
+(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est
+suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient
+feliciter l'orateur au pied de la tribune._)
+
+
+VI
+
+LE SUFFRAGE UNIVERSEL
+
+[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui
+devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de
+complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de
+dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+20 mai 1850.
+
+Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle
+semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les
+occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de
+beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux
+magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour,
+ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en
+arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les
+plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et
+d'y installer la souverainete.
+
+Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait
+l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait
+de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui
+les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la
+clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._)
+
+Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par
+lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans
+les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage
+universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui
+introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif.
+Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande
+chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite
+universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre
+ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete
+commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux
+monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout
+dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes
+inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires
+ironiques a droite._)
+
+Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux
+cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le
+cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui
+pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des
+grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont
+les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba
+a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit
+electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe
+moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas
+de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre,
+administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui
+n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas
+electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait
+pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas
+electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond,
+efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher
+dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme
+vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre
+froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et
+de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de
+lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa
+part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de
+souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales
+l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre
+arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui
+retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de
+la violence, le droit! (_Bravos prolonges._)
+
+Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant
+pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_),
+institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa
+grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier
+dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le
+proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le
+delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si
+mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere,
+et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le
+vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le
+malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen!
+(_Acclamation a gauche._)
+
+Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en
+meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant
+un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant
+la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme
+l'apaise. (_Mouvement._)
+
+Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus
+admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes
+souverains. (_Sensation._)
+
+Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances,
+n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez?
+eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand
+oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a
+vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en
+quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles.
+
+Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit:
+
+--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit.
+Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas
+a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes
+citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre.
+En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez;
+eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui,
+la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes
+d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du
+rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et
+ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._)
+
+Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage
+universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs,
+dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la
+cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse
+et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le
+sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de
+force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de
+souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une
+issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances
+revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y
+preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands
+peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_),
+oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale
+au point de vue de l'individu.
+
+Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous
+les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y
+a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil,
+ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant
+dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique
+du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand.
+(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou
+le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des
+fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le
+senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les
+representants, le president de la republique, et dit: La puissance,
+c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible
+citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout
+entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des
+affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur
+de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de
+la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._)
+Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de
+moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement!
+Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste
+du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain.
+(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._)
+
+Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence,
+c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est
+la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral.
+(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres
+paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage.
+(_Sensation._)
+
+Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les
+abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider
+et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de
+l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui
+comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y
+faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi
+fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter?
+(_Profond silence._)
+
+Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec
+l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on
+precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du
+droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent,
+je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit
+d'insurrection. (_Mouvement prolonge._)
+
+Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._)
+
+Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux
+choses, il fait une loi, et il cree une situation.
+
+Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee,
+terrible.
+
+Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme,
+viendra. Examinons d'abord la situation.
+
+Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il
+faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait
+atteint!
+
+Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le
+procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le
+mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent;
+les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit
+de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des
+classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement
+accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait
+senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce
+souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine.
+(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit
+presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la
+voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la
+droite._)
+
+Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et
+systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour
+but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui
+oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la
+liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste
+jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._)
+Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la
+majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes
+qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux
+parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a
+droite._)
+
+Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner
+ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que
+des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En
+presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions,
+du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les
+pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait
+obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle
+encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_)
+
+Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en
+question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et
+c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui,
+maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est
+ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant
+reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va
+chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse,
+anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage!
+pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de
+justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees
+de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau
+mouvement._)
+
+Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les
+aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez!
+
+Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en
+pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat?
+pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce
+qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous
+avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous
+trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des
+hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est
+presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte
+depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux
+programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est
+cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre
+gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce
+qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient.
+(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de
+son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette
+audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute
+apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est
+souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de
+vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas
+se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors
+vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la
+societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple!
+Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et
+comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean!
+(_Acclamation a gauche._)
+
+Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi,
+eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande
+question du suffrage universel.
+
+Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le
+suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous,
+ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous
+bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage
+universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans
+exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli,
+comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc
+des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_)
+
+Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le
+mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien!
+c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du
+pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien
+haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette
+discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans
+nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte!
+
+Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses,
+cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale
+legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat,
+ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour
+a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde
+sensation._)
+
+Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour
+qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude
+souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai!
+c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage
+universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne
+en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans
+exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est
+commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot,
+qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la
+societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._)
+
+A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir
+colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus
+terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre
+renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est
+vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme
+Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._)
+Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service
+de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un
+pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible,
+c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre.
+(_Nouveaux applaudissements a gauche._)
+
+Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et
+s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la
+societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes
+d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu!
+c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a
+un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a
+gauche._)
+
+Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere
+integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du
+pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous
+pas cela?
+
+Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes
+ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos
+intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne
+foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des
+organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a
+votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires!
+(_Longue et universelle sensation._)
+
+Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des
+revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez,
+et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de
+faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir
+(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres
+bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez
+dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la
+societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez
+tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en
+vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._)
+
+Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne
+sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve.
+(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._)
+
+L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela,
+voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles
+puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif
+spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera
+conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._)
+
+Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la
+France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le
+progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France
+est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des
+hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la
+liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et
+quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la
+souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il
+attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que
+le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux
+provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles
+soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il
+regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres
+petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle,
+defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs
+malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel!
+(_Acclamation prolongee a gauche._)
+
+Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation.
+Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la
+loi.
+
+Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres
+pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent.
+
+Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace
+qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi
+construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On
+rit._)
+
+Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous
+plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_)
+
+A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue
+sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans,
+et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place
+du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite
+de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le
+principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de
+l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code
+civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une
+simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens
+indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte
+d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du
+serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence
+melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et
+l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre
+le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_)
+
+Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de
+l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est
+pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui
+respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui
+va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec
+lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel,
+personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le
+souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme
+et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de
+pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe!
+(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._)
+
+Je continue.
+
+Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du
+monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre
+du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale
+des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines
+professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que
+l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres
+tous les ans.
+
+A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque
+j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes
+d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux!
+
+A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient
+les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors
+de la societe. (_Tres bien! a gauche._)
+
+A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle
+assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et
+l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_)
+Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A
+droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme
+le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente
+son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_),
+ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale
+publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres
+bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._)
+
+M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne!
+
+AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des
+plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples,
+un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire
+tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions
+et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._)
+
+A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous
+les bancs._)
+
+M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui,
+vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice
+Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola!
+(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._)
+
+Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout
+un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances.
+Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois
+millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole,
+ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution,
+la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_)
+
+Contrairement au texte formel de l'article premier de cette
+constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la
+souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et
+elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six
+millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_),
+fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une
+supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble
+des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions
+romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte
+(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a
+ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des
+domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons
+en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du
+suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne
+plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est
+Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous
+les bancs._)
+
+Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec
+tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses,
+avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous
+si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat
+de cette loi? Neant. (_Sensation._)
+
+Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_)
+
+C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi
+est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale
+son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il
+ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens
+de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on
+le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus
+vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour
+l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain
+indigne. (_Vive approbation a gauche._)
+
+Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en
+quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat
+sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne
+retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les
+contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite
+fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays
+actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous
+lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas,
+c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui
+tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression
+decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond
+entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre
+l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous.
+(_Tres bien! tres bien!_)
+
+Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que,
+pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui
+est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez
+le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout
+inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve,
+tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._)
+
+Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le
+passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux
+essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si
+vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort!
+(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps
+present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux
+sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a
+gauche.--Murmures a droite._)
+
+Je me resume et je finis.
+
+Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi
+est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est
+qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans
+le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de
+l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas
+vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une
+fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites.
+Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a
+qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez,
+savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient
+furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche
+du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard
+terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle
+votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._)
+
+Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de
+tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de
+l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier
+vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible,
+incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est
+l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de
+la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent
+echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais
+desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila
+l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des
+esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous
+heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous
+fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne
+le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez
+plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple!
+(_Acclamations a gauche._)
+
+Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu
+d'une inexprimable agitation._)
+
+
+VII
+
+REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT
+
+23 mai 1850.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel.
+(_Mouvement._)
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole.
+
+M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._)
+
+--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous
+traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a
+faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs,
+M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit
+a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de
+Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre,
+dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange
+allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune.
+
+J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote
+les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general
+Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je
+dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement
+et simplement au fait.
+
+L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont
+repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus
+d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et
+que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme.
+
+Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers
+royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le
+plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme,
+quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite,
+et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de
+l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a
+gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_):
+
+Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette
+assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee
+1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai
+ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les
+tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee
+constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de
+l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._)
+
+Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou
+j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre
+tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous,
+du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces
+vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme,
+toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot,
+qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en
+contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui!
+(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._)
+
+Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout;
+imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en
+defie. (_Nouveau mouvement._)
+
+Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis
+et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette
+nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la
+conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a
+gauche._)
+
+M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a
+repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les
+causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire
+ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les
+causes que j'ai reniees.
+
+Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute,
+en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836?
+(_Sensation._)
+
+VOIX A DROITE.--Antithese!
+
+M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri
+le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M.
+Thiers._)
+
+M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes
+satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite
+hier, quand elle applaudissait.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez
+bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement.
+(_Les applaudissements de la gauche redoublent._)
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de
+la libre defense des accuses.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et
+que j'ai reniees.
+
+Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur
+le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis
+actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout
+couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom
+de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._)
+
+Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des
+derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24
+fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille
+hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais
+de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en
+effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je
+l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_)
+
+Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas
+conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche?
+(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de
+Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et,
+quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez
+flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas
+legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux
+que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le
+drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres
+bien! tres bien!_)
+
+M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons
+abandonne le 15 mai.
+
+M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot.
+
+L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime
+d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par
+une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires
+de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez!
+(_Rires a gauche._)
+
+Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus
+prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis
+parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement
+alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas
+necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes
+personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur
+de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me
+foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce
+temps-la.
+
+(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai
+n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le
+parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees,
+la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde
+sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi
+d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de
+deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de
+mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la
+democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je
+suis absent!
+
+(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est
+entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place,
+suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un
+moment suspendue._)
+
+
+VIII
+
+LA LIBERTE DE LA PRESSE
+
+
+[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de
+l'impot du timbre.
+
+Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine,
+M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui
+retablissait le timbre sur les feuilles periodiques.
+
+Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors
+entre le president de la republique et la majorite de la legislative.
+La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la
+loi proposee.
+
+Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait
+la grande question de la liberte de la presse.
+
+C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._
+(_Note de l'editeur._)]
+
+
+9 juillet 1850.
+
+Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute
+democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient
+recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais
+ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative.
+Ces verites, selon moi, les voici:
+
+La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la
+presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est
+la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles
+constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le
+principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La
+souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame
+du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit,
+c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le
+suffrage universel.
+
+Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une
+solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete
+du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse
+eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et
+cette unite, c'est la republique.
+
+Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent,
+parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le
+meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le
+suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans
+les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes,
+souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse,
+existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique
+existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont
+amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus
+dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou
+oligarchie, meme sous le mot republique.
+
+Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir
+ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres
+fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas.
+
+Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des
+revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de
+l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes
+(_applaudissements_) des revolutions, que nous proclamons des
+bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut,
+certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres!
+(_Acclamations_.)
+
+Je reviens, messieurs, a ce que je disais.
+
+Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois
+principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent
+d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement!
+La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se
+leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse
+accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la
+presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre
+la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete
+paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir
+et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est
+lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la
+parole.
+
+Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable
+(_mouvement_) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire
+la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la
+souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut
+mener a fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma
+part, de ne pas avertir l'assemblee.
+
+Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet
+renoncerait a cette loi.
+
+Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute
+livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la
+pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles,
+c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus
+et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet
+par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee
+dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la
+personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire?
+destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la
+personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement
+notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles,
+c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher
+orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (_Mouvement_.)
+
+Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif a gauche_.)
+
+Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De
+la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une
+muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal,
+soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument
+interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public.
+Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Tres bien!_)
+
+Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la
+pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui
+ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie.
+(_Nouveaux rires_.)
+
+Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets
+d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les
+constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles
+contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que
+cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la
+constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de
+la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe
+Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que
+cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte
+d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en
+affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement
+affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert,
+l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier
+de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la
+pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de
+mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte;
+que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse,
+apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance;
+ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en
+sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui
+donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle,
+et Gutenberg l'a faite legion. (_Applaudissements._) Que si cela est
+un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il
+n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la
+liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un
+temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le
+citoyen d'un pays vraiment libre,--a la seule condition de mettre a
+son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir
+une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient
+la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux
+autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de
+se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et
+non les geolieres de la liberte. (_Vive approbation a gauche._)
+
+Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de
+s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un
+pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous
+votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la
+logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient la des
+opinions et un langage d'anarchistes et de factieux.
+
+Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et
+s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets
+d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la
+pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la
+liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est
+a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre,
+mais l'imprimerie est esclave!
+
+Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes
+d'equite! Jugez-en. Voici un exemple:
+
+Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (_Mouvement
+d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche
+plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries
+visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule.
+Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en
+comble.
+
+Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme
+qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports
+d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne
+me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000
+francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an,
+l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre.
+Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le
+retrait de son brevet. (_Sensation_.)
+
+Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie.
+Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau
+mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et
+semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de
+Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au
+bout de quelques instants_.)
+
+Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se
+degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans
+la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout
+n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y
+avait-il quelque chose au dela?
+
+Oui, il y avait cette loi.
+
+Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de
+ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis
+qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la
+pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble
+que je vois frapper ma mere. (_Mouvement_.)
+
+Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement.
+
+Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle
+de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique,
+outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre,
+le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le
+cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel, a la
+fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des
+sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de
+toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence,
+ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la
+ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille
+incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle
+des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet
+aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.)
+Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit:
+Jugez-le! (_Tres bien_!)
+
+Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met
+cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi.
+
+En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer
+la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites
+materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables
+deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si
+Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si
+Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas
+une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs,
+ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la
+litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces
+beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne
+les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre
+immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de
+justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames,
+comme une semence de vie et de liberte! (_Mouvement prolonge._)
+
+Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons.
+
+Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par le
+_Journal des Debats_ lui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10
+millions pour une seule contravention (_violentes denegations au banc
+de la commission et au banc des ministres_); je vous repete que ce
+sont les calculs memes du _Journal des Debats_, que vous pouvez les
+retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les
+voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient a la main._) Cela
+n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes
+extravagantes (_nouvelles denegations au banc de la commission:--Vous
+calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute edition publiee
+par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit,
+de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il
+tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise
+qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met
+sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre
+papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais
+il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur
+pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (_Sensation profonde._)
+
+Je continue.
+
+Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les
+pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il
+se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.)
+
+Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la
+production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui
+lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant
+que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le
+miroir ou Basile s'est reconnu. (_Bravos a gauche_.)
+
+Je poursuis.
+
+Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a
+Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs
+et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et
+calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_)
+
+Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de
+lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des
+petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences.
+(_Bravo! a gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant
+mieux!_)
+
+En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette
+miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais
+l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrave, mais
+le pere Loriquet sera libre.
+
+Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce
+projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur
+la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du
+poete, sur le genie de la France. (_Bravo! bravo!_)
+
+Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le
+journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature
+suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts
+de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries
+nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon
+belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux
+intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux
+pauvres (_mouvement_), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du
+peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la
+lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les
+chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des
+amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce
+projet! (_Longue acclamation._)
+
+Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser,
+je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui.
+(_Mouvement.--Protestations a droite._)
+
+Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte
+de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des
+Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est
+tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain
+de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession
+de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance
+intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les
+expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont
+depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont
+de la clemence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je
+demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (_Rires et bravos a
+gauche.--Murmures a droite._)
+
+Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M.
+de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont
+signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par
+ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai! a gauche._) M. de
+Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en
+doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a
+M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si
+jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui
+deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche.
+(_Acclamation prolongee._)
+
+Je reprends.
+
+Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non!
+ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des
+consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays!
+C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de
+choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant
+d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi!
+(_Bravos._)
+
+Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est
+une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation
+qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir
+du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministere et
+de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de
+notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce
+qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie,
+de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de
+ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de
+quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui
+s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir!
+(_Applaudissements._)
+
+Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle
+est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en
+comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi!
+
+Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,--et,
+le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront
+qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorite
+finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps
+un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee,
+destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra
+sortir le vrai gouvernement du pays.
+
+Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de
+telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_)
+
+Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la
+France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de
+questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai
+gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les
+conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore,
+experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et
+non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des
+systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les
+forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour
+l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui
+auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple
+qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation a gauche._)
+
+Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour,
+pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes
+ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de
+chomage, de circulation, de production et de consommation, de
+colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse
+et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande
+question du peuple, en un mot!
+
+Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui
+comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui
+qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de
+la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais
+celui qui va en arriere! (_Sensation._)
+
+Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en
+arriere!
+
+On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant,
+ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber.
+
+Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant
+vous, il est derriere vous.
+
+Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements a gauche._)
+
+L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain
+et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les
+redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter.
+En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il
+suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees:
+Voila le gouffre!
+
+Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete
+de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont
+averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait
+inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus
+sincere _desir de les sauver_. (_Clameurs et denegations a droite._)
+
+Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours
+du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit
+s'en souvenir.
+
+(_M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se
+retablit._)
+
+C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que
+j'echouerai? Helas! je le crains.
+
+Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je
+m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce
+banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes
+de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et
+bravos_), et nous savons tous que M. le president de la republique
+est un Numa qui a dix-sept Egeries (_explosion de rires_), [Note: La
+commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se
+composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le
+savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non!
+
+Je vais vous le dire.
+
+Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la
+majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est
+qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la
+situation.
+
+La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous
+ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire,
+et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la
+reaction. Voila pour la question electorale.
+
+Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de
+leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop
+irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois,
+vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi
+leur colere. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'etat! (_On
+rit._)
+
+Voila pour les journaux.
+
+Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront
+resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut
+sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de
+la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre
+commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout
+s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou
+tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion,
+ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine.
+
+Voila pour le droit de reunion.
+
+Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez
+blesses avec vos propres armes!
+
+Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes,
+ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles!
+(_Mouvement._)
+
+Vous direz: Le peril s'aggrave.
+
+Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien
+fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous
+avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut
+extirper le mal dans sa racine.
+
+Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes
+possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les
+logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la
+pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez
+toujours!--que ferez-vous?
+
+Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence
+quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce
+moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un
+avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (_Sensation._) Je
+ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des
+conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je
+m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens
+de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de
+laquelle il y a le precipice.
+
+Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente,
+mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons
+assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que
+la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des
+maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait
+par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent
+sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons
+plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde
+a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux
+revolutions. (_Vive et profonde adhesion._)
+
+Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps
+d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte
+a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage
+universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines
+applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a
+moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes
+les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique,
+s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce
+cote. (_L'orateur montre la gauche_.)
+
+Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on
+ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure
+ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les
+revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (_Oui! oui! a
+gauche.--Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee._)
+
+Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs
+de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise
+(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux
+hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire:
+
+Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait:
+Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas
+plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne
+confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons
+le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la
+croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de
+saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha
+avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les
+dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie
+(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de
+paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et
+partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche
+l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies
+aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce
+qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees
+parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce
+qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme,
+de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles,
+qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le
+benitier! (_Mouvement prolonge.--Une voix a droite: Envoyez l'orateur
+a Bicetre!_)
+
+Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans
+votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui
+s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette
+majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans
+la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la
+loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je
+parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir
+qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de
+la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de
+la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrache
+quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a
+deraciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_)
+
+Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres
+depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces
+personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne
+daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment
+que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs.
+(_Rires._)
+
+Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que
+j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre
+la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et
+je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel,
+par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la
+pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour
+la societe. (_Oui! oui!_) Quel coup pretend-on porter aux idees
+avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont
+incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer?
+Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont
+immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en
+souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce
+n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les
+dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les
+dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en
+deplaise a l'orateur clerical.... (_Violente interruption a
+droite.--M. de Montalembert s'agite._)
+
+A DROITE.--A l'ordre! c'est intolerable. (_Cris._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert
+n'est pas representant au meme titre que vous? (_Bruit._) Les
+personnalites sont defendues.
+
+UNE VOIX A GAUCHE.--M. le president s'est reveille.
+
+M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution.
+
+UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la republique!
+
+M. LE PRESIDENT.--La republique ne souffre pas et ne se plaint pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette
+qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel
+je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la
+retirer.
+
+M. LE PRESIDENT.--Elle m'a paru inconvenante.
+
+(_M. de Montalembert se leve pour repondre._)
+
+VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo!
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le
+discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres.
+
+VOIX A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+VOIX A GAUCHE.--Non! non!
+
+M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Consentez-vous a laisser parler
+M. de Montalembert?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'y consens.
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo y consent.
+
+M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune!
+
+M. LE PRESIDENT.--Il est en face de vous!
+
+M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le
+president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A
+travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de
+rien et ne me plains de rien. (_Approbation a droite.--Reclamations a
+gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il
+suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui
+personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire,
+c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque
+lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise....
+(_Rires bruyants a droite._)
+
+M. PISCATORY.--Il n'a pas provoque.
+
+M. LE PRESIDENT.--Il n'a pas provoque du tout.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je reponde?.... (_A
+gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures?
+Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors,
+ecoutez!
+
+VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas
+que vous disiez qu'on vous a provoque.
+
+A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu
+des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant
+a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
+sache.... (_Interruption a droite._)
+
+QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demande.
+
+M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il
+sache.... (_Nouvelle interruptions._)
+
+M. LE PRESIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez
+donc rien a repondre!
+
+A GAUCHE.--Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne
+repondiez. Parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me
+laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus.
+
+Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais.
+(_Interruption a droite_.)
+
+Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous
+avez le devoir de m'ecouter.
+
+VOIX A DROITE.--Comment donc!
+
+M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques
+d'assentiment de tous les cotes_.)
+
+J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je
+m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien
+qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont
+passes.
+
+VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille.
+
+M. LE PRESIDENT, _a l'orateur_.--Vous n'etes plus du tout dans la
+discussion de la loi.
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le president trouble l'orateur.
+
+M. LE PRESIDENT.--Le president fait ce qu'il peut pour ramener
+l'orateur a la question. (_Vives denegations a gauche_.)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorite m'a invite a
+repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (_Parlez donc!_) Ce
+serait deja fait.
+
+Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie
+fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois
+expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle,
+mais contre son parti.
+
+Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque....
+
+A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoque....
+
+A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si!
+
+M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la droite_.--Ca ne finira pas! Il est
+evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables
+de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant.
+
+PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non!
+
+M. VICTOR HUGO, _s'adressant a la droite_.--Exigez-vous, oui ou non,
+que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert?
+
+A DROITE.--Il n'a rien dit!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois
+que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert
+veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le
+faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune;
+mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une
+minute de plus ou de moins qui importe.
+
+Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que
+je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti.... (_Nouvelle
+interruption a droite._)--Vous tairez-vous?
+
+(_Le silence se retablit. L'orateur reprend:_)
+
+Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur
+son compte (_bruit a droite_); quant a ce parti qui, a l'insu meme de
+la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux
+yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit,
+l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant a ce
+parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui
+appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos
+theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la
+repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele
+la proscription sur nos tetes (_C'est cela! bravo!_), a ce parti
+d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres,
+d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non
+l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler
+complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a
+beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain;
+il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce
+qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours
+fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les
+temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a
+beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre
+diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos
+lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous
+occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le
+sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le
+contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un
+danger public sont passes! (_Oui! oui!_).
+
+Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes
+et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq
+de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue
+(_applaudissements_)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il
+emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens
+qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si
+bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en
+plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu
+des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne
+peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un
+phenomene, une curiosite (_rires_), un miracle, si c'est la le mot qui
+lui plait (_rire universel_), quelque chose d'etrange et de hideux
+comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien
+de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache
+cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne
+le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il
+fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._)
+
+Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur,
+c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les
+memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les
+tendances de la societe toutes les forces de la societe.
+
+Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci.
+
+Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la
+philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les
+nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct,
+les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui
+va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse
+sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele
+l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._)
+
+Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme
+siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le
+mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la
+suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons.
+
+Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah!
+ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le
+chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se
+sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de
+l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin
+de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus
+prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain,
+au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils
+viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles
+lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la
+pensee universelle! (_Profonde emotion._)
+
+Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des
+lois contre les idees. (_Bravo! a gauche.--Une voix a droite: Et ce
+discours coutera 25 francs a la France!_)
+
+Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle
+est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme
+il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir,
+dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,--car il y
+a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est
+lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne
+demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de
+l'ordre,--comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a
+quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire,
+permettez-moi un dernier mot.
+
+Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres
+tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de
+tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est
+imminent.
+
+On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se
+demande:
+
+Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal?
+quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper?
+
+Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il
+dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui
+observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce
+n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit
+humain! (_Mouvement._)
+
+C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce
+qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine,
+discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit
+sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature
+par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute,
+combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et,
+passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en
+siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain
+qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de
+Constance (_Bravo!_); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle
+l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi;
+qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (_Longue
+sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe,
+a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de
+plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie,
+l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie.
+(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr,
+Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete
+tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie,
+schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand
+pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le
+juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les
+ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la
+tete de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._)
+
+Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre,
+mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que
+vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et,
+avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez.
+Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a
+detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera
+quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la
+France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain.
+(_Mouvement prolonge_.)
+
+Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure
+l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner.
+(_Rires et bravos_.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier
+journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier
+hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore
+a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des
+generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose
+qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous
+les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend
+toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme
+progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et
+inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain!
+(_Acclamations prolongees_.)
+
+(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et
+viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue._)
+
+
+IX
+
+REVISION DE LA CONSTITUTION
+
+
+[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision
+de la constitution. M. Victor Hugo la combattit.
+
+Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de
+Bourges) sur la meme question.
+
+Les debats semblaient epuises par le discours du representant du
+Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la
+discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis;
+il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les
+precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la
+reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain
+par M. Baroche, fut close.
+
+La proposition de revision fut rejetee. (_Note de l'editeur._)]
+
+
+17 juillet 1851.
+
+M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce
+debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja
+faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du
+31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant
+rayes,--resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car
+tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour
+vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer
+votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant
+supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses
+propositions qui investissent en ce moment la tribune:
+
+Que nous voulez-vous?
+
+Quelle est la question?
+
+Que demandez-vous?
+
+La revision de la constitution?
+
+Par qui?
+
+Par le souverain!
+
+Ou est-il?
+
+Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._)
+
+Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous
+voulez la faire defaire par le suffrage restreint!
+
+Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le
+faire renverser par une fraction privilegiee!
+
+Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la
+majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette
+fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer,
+vous voulez vous y confier de nouveau!
+
+Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est
+insense! (_Sensation._)
+
+Et puis, un mot.
+
+Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai
+n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien,
+ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui
+lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi
+contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,--quel
+peut etre le succes de vos propositions?
+
+Qu'en attendez-vous?
+
+Qu'en esperez-vous?
+
+Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de
+la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la
+minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie
+de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire,
+devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable
+devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article
+111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi!
+c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous
+dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux,
+qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a
+vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans
+aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous
+obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les
+orages du debat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire
+bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser
+les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et
+l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._)
+
+Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre,
+c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la
+majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut
+quereller, il veut discuter, il est le maitre!
+
+Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est
+la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait,
+puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la
+commettre. Soit, discutons.
+
+J'entre immediatement dans le debat. (_Rumeur a droite. Cris: La
+cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout
+l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il
+rentre. On rit a gauche. L'orateur continue._)
+
+Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les
+protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de
+l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de
+Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent
+suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux
+ans,--je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre
+dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote
+(_l'orateur designe la gauche_), votre attaque contre la republique
+francaise est une attaque contre la revolution francaise!
+
+Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien;
+depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous
+sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_)
+
+Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au
+monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est
+la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se
+manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique,
+c'est la revolution fondee. (_Vive approbation._).
+
+Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89
+de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (_Interruption
+a droite.--Bravos a gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos
+protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour
+une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que
+j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le
+change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans
+cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y
+aura pas de dupes! (_Rumeurs a droite._)
+
+Cela dit, j'aborde la question.
+
+Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi
+un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la
+democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois
+annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit:
+
+--La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il
+fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de
+definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a
+fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique
+elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en
+germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains
+travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le
+citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle
+ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (_A gauche: C'est
+cela!--Murmures a droite._)
+
+Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir
+executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple.
+(_Rumeurs a droite._)
+
+Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique,
+et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le
+peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter
+l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas
+discuter le juge!
+
+M. LE PRESIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette
+semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de
+la tolerance. (_Rires d'approbation a droite._)
+
+M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales!
+
+M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, ce que vous venez de dire
+n'est pas serieux. (_A gauche: Tres bien!_)
+
+Je reprends, et j'insiste.
+
+J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des
+lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le
+pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines
+dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du
+souverain.
+
+En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit
+emaner du peuple. (_Sensation._)
+
+Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les
+magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il
+est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur
+inamovible. (_Mouvement prolonge._)
+
+J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer
+la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en
+surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au
+suffrage universel des extensions et des applications nouvelles.
+Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee
+unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui
+le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette
+omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de
+certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance,
+une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage
+universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au
+peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien
+procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le
+parlement.
+
+J'aurais compris qu'on dit.... (_Interruption et rumeurs a droite._)
+
+Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que
+je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment,
+contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de
+l'assemblee (_la gauche_). (_Vives reclamations sur les bancs de la
+majorite.--Allons donc! Allons donc!--La cloture! La cloture!--Le
+silence se retablit. L'orateur reprend:_)
+
+J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et
+developper plus logiquement que ne le fait la constitution les
+quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle,
+c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure....
+
+M. GRESLAN.--C'est le droit au travail!
+
+M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organisee, et, dans
+l'ordre penal, la peine de mort abolie;
+
+Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire
+l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la
+parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_);
+
+Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est
+entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique
+et industriel de l'homme;
+
+Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel
+dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des
+legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus
+et temporaires.... (_Exclamations a droite._)
+
+A GAUCHE.--Ecoutez! ecoutez!
+
+PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administree par des
+magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi
+et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non,
+dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela
+apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein
+de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la
+majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant
+le peuple, juge souverain. (_Rumeurs a droite.--Longue et vive
+approbation a gauche._)
+
+Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent
+vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales
+que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et
+qu'on ajoutat:
+
+La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme
+du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la
+civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher
+aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser
+la constitution.
+
+Oui, cela, je l'aurais compris.
+
+Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations
+civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain,
+qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte
+le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et
+qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.... (_Denegations a
+droite._)
+
+Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions
+comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions
+qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la
+revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la
+revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation
+des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (_Vive
+approbation a gauche.--Rires a droite_); c'est, apres les siecles
+de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de
+l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain
+sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme!
+(_Acclamation._)
+
+Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France
+la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine
+possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa
+toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans
+la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et
+absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus
+parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de
+droit naturel comme la liberte pour l'homme. (_Murmures a
+droite.--Approbation a gauche._) Le peuple francais a taille dans
+un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent
+monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui
+s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat
+de rire a droite.)
+
+
+[Note: Ce mot, les _Etats-Unis d'Europe_, fit un effet d'etonnement.
+Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a
+la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une
+explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes
+sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et
+les nota. Les voici:
+
+_M. de Montalembert_.--Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo
+est fou.
+
+_M. Mole_.--Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle
+extravagance!
+
+_M. Quentin-Bauchard.--Ces poetes! (_Note de l'editeur._)]
+
+
+Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands
+philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations
+par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien
+universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue
+par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite
+par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (_Vives
+reclamations a droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements repetes a
+gauche. Longue et generale agitation._)
+
+M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blaspheme!
+
+M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs
+par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des
+choses comme celles-la!
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du
+moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la
+revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit,
+c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous
+allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution,
+nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains
+de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792,
+1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui
+fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle
+la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie,
+l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France,
+le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu!
+(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela,
+qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila
+ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Tres bien! tres bien!--Rires a
+droite._)
+
+Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter
+de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles?
+Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous?
+
+Je vais vous le dire.
+
+Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe.
+
+La monarchie!
+
+Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc,
+messieurs! nous vous avons ecoutes hier.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat.
+
+Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez,
+dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question
+republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir,
+personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette
+question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique;
+elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu
+de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le
+moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons
+tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._)
+
+Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux
+yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait
+que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux
+monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en
+posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur
+profit la souverainete du peuple.
+
+Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la
+legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux
+privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire.
+
+Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord.
+
+Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes,
+quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets
+a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour
+lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des
+francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et
+respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces
+exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien!
+tres bien!_)
+
+Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la
+monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois
+les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme
+royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la
+liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire.
+
+Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que
+la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la
+monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._)
+
+Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un
+peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre
+chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._)
+
+Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce
+soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen
+age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle
+sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant
+dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un
+electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre
+pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations
+irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les
+montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais,
+dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque
+toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est
+vrai!_)
+
+Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite
+humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait
+n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement
+du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme
+quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale,
+et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique
+etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il
+ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous
+legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du
+droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que
+le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la,
+tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous
+sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un
+mot vide de sens.
+
+Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom
+du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe,
+c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est
+se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite
+politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est
+mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne
+vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas
+un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels,
+presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre
+la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les
+siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas
+le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete
+bien democratiquement conduites....
+
+A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles!
+
+M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort
+cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle
+qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie
+proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime,
+qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de
+prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de
+quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers
+banqueroute! (_Rires et applaudissements._)
+
+Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le
+grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est
+Boileau qui le dit, _le rentier_
+
+ A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier.
+
+Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui
+flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers,
+messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a
+droite.--Et les assignats?_)
+
+Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est
+le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par
+l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante
+pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans.
+
+UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes!
+
+_M. Victor Hugo s'arrete._
+
+A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe
+par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete
+offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee.
+
+M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette
+du roi. (_Rumeurs a gauche._)
+
+M. BAC.--Meprisez ces injures!
+
+M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je
+le veux bien.
+
+M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la
+personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez
+pas!--A l'ordre! a l'ordre!_)
+
+M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse,
+depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus
+profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le
+garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un
+fait materiel.
+
+M. VICTOR HUGO.--Parlez!
+
+M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais
+touche de pension de la monarchie....".
+
+M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a
+droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._)
+
+PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas!
+
+M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos
+applaudissements sont indecents!
+
+M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous
+la trahissez.
+
+M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites!
+
+M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je
+prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien
+permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._)
+
+M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis.
+
+A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le
+president!
+
+M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._)
+Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions;
+je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche
+qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme
+gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font
+des efforts pour ramener le silence._)
+
+UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote.
+
+M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_)
+Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les
+memes bancs a gauche._)
+
+Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy
+reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a
+gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous
+empeche de saisir._)
+
+Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs
+minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette
+justice.
+
+M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis
+de tout entendre.
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le
+president.
+
+M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un
+bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de
+l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M.
+le president._)
+
+Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a
+l'extreme gauche._)
+
+UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres....
+
+D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes.
+
+M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites.
+
+M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre
+injurieuses.
+
+M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (_Le
+silence se retablit._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne
+cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos
+d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) Ecoutez ce que j'ai a vous
+dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je
+vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._)
+
+UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.--Si!
+
+M. VICTOR HUGO, _a l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas
+loyal. (_Bravos a gauche.--Un profond silence s'etablit._)
+
+J'avais dix-neuf ans....
+
+UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'etais si jeune! (_Longs murmures a
+gauche.--Cris: C'est indecent!_)
+
+M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable
+d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de
+se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements a
+gauche.--Silence a droite.--Personne ne se nomme._)
+
+Il se tait. Je le constate.
+
+(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence consterne a
+droite._)
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un
+volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez,
+le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut
+spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je
+recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez
+dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait
+un signe d'assentiment.--Mouvement a droite._)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est tres bien, monsieur Victor Hugo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait,
+je fis une piece de theatre, _Marion de Lorme_; la censure interdit
+la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma
+piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le
+lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que,
+pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux
+mille francs a six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'ecrivis
+au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete
+mon independance d'ecrivain. (_Applaudissements prolonges a
+gauche.--Sensation meme a droite._)
+
+C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_)
+Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X.
+J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._)
+
+M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers!
+
+M. VICTOR HUGO, _a la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne
+riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui!
+oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._)
+
+A GAUCHE.--Allons donc! c'est indecent!
+
+PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _a M. Victor Hugo_.--Vous avez bien
+fait.
+
+M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accepte le tout.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois
+banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait
+empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies.
+Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes.
+
+Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit?
+Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres
+Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme.... Est-ce
+assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue
+hilarite a gauche._)
+
+En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la
+banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe
+Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres
+qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois
+definissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait
+banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._)
+
+Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non,
+quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie,
+on le lui ait peut-etre un peu conseille. (_On rit encore a gauche, et
+meme a droite._)
+
+Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on
+peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de
+probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche:
+Non! non!_), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne?
+Pas davantage.
+
+Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis
+dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour
+faire rengainer bien des grands sabres.
+
+Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis
+monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a
+laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815?
+(_Mouvement._) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815!
+(_Vive approbation a gauche._)
+
+Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a
+des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui
+ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv
+ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les
+commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les
+conferences socialistes du Luxembourg!"--Le Luxembourg! ah! oui, le
+Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg;
+n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le
+spectre du marechal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements
+prolonges a gauche._)
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier.
+
+UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotine vingt-cinq generaux!
+
+M. DE RESSEGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._)
+
+M. LE PRESIDENT.--N'interrompez pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me
+reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (_Exclamations
+a droite.--Rires ironiques et approbatifs a gauche._)
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez....
+
+M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous
+n'avez pas la parole.
+
+M. DE RESSEGUIER, _s'adressant a l'orateur_.--Vous vous meprenez
+formellement....
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre
+formellement.
+
+M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez avec intention.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au
+proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements.
+
+M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce
+qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez
+pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et
+saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a
+la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force
+de vous l'avouer, c'est la votre. (_Rires a gauche.--Murmures a
+droite._)
+
+Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est
+une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France
+demeure, la France grandit, sachez cela! (_Tres bien!--Rires a
+droite._)
+
+Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers
+le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous
+l'ignorez!
+
+Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment
+que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce
+siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa
+philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble
+anarchique. (_Rires ironiques a droite.--Oui! oui!_) Vous voyez,
+vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble
+anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la
+nommez demagogie. (_Oui! oui! a droite._)
+
+Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais,
+et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce
+siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte.
+
+Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes
+morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._)
+
+Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les
+vivants. (_Rire general._)
+
+M. DE TINGUY, _a l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le
+vicomte?
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy!
+
+M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte!
+
+M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en
+face_.--Quoi! vous voulez reparaitre! (_Nouvelle explosion d'hilarite
+et de bravos!_)
+
+Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui
+devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et
+le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent
+les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves
+saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en
+faut encore. (_Sensation._)
+
+Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes,
+nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales!
+
+Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont
+toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance
+comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages
+formidables de la destinee! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans
+ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de
+catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple
+a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des
+lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres
+et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le
+parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par
+des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par
+des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et
+maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie
+des ecrivains (_vifs applaudissements a gauche_); qui se continue par
+des violations de chartes ou trempent les majorites complices (_Tres
+bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par
+des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des
+conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que
+vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc
+rien? (_Interruption.--A l'ordre! a l'ordre!_) Mais frappez du pied ce
+pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez
+encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a
+votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la
+tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil!
+(_Applaudissements prolonges a gauche.--Murmures. Exclamations._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous
+menacez quelqu'un? Ecartez cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement.
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes
+les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une
+diatribe, ce n'est pas un discours.
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer
+l'histoire!
+
+UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au president_.--On met la constitution
+et la republique en question, et vous ne laissez pas parler!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts;
+ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolongee.--Rires
+approbatifs a droite._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les
+termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle
+de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres
+avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette
+enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera
+pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le
+bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que
+les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et
+finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire
+que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et
+finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si
+vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux
+pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez
+sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie
+dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans
+l'exil! (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_) il ne me sera pas
+permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive
+approbation et applaudissements a gauche._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'etait hier!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais
+on l'entendra cependant.... (_Reclamations a droite._) On l'entendra.
+
+Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle
+difficulte d'en convenir....
+
+UNE VOIX A DROITE.--Vous etes bien bon!
+
+M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient
+forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des
+interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire
+le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces
+hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se
+rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la
+perdrez.
+
+Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est,
+qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI....
+
+M. DE MONTEBELLO.--Encore!
+
+M. VICTOR HUGO.--... Apres l'ecroulement de Napoleon, apres l'exil
+de Charles X, apres la chute de Louis-Philippe, apres la revolution
+francaise, en un mot, c'est-a-dire apres le renouvellement complet,
+absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des
+situations, des influences et des faits, c'est la republique qui
+est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure.
+(_Applaudissements._)
+
+Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne
+s'accommodera de la democratie!
+
+A DROITE.--Il n'a pas dit cela!
+
+UNE VOIX A DROITE.--Il a dit de la republique.
+
+M. DE MONTEBELLO.--C'est autre chose.
+
+M. MATHIEU BOURDON.--C'est tout different.
+
+M. VICTOR HUGO.--Cela m'est egal! j'accepte votre version. M. Berryer
+nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la republique.
+
+Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de
+Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de
+la monarchie pure, les memes qui traitaient Louis XVIII de
+revolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (_hilarite_), les
+partisans de la monarchie pure s'epouvantaient de la monarchie
+representative, absolument comme les partisans de la monarchie
+representative s'epouvantent aujourd'hui de la republique.
+
+On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M.
+Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amerique! (_Tres bien! tres
+bien!_)
+
+On disait: La liberte de la presse, les discussions de la tribune, des
+orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du desordre;
+jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite!
+
+M. DE TINGUY.--Et defaite.
+
+M. VICTOR HUGO.--La France s'est faite au regime parlementaire, elle
+se fera de meme au regime democratique. C'est un pas en avant. Voila
+tout. (_Mouvement._)
+
+Apres la royaute representative, on s'habituera au surcroit de
+mouvement des moeurs democratiques, de meme qu'apres la royaute
+absolue on avait fini par s'habituer au surcroit d'excitation des
+moeurs liberales, et la prosperite publique se degagera a travers
+les agitations republicaines, comme elle se degageait a travers les
+agitations constitutionnelles; elle se degagera agrandie et affermie.
+Les aspirations populaires se regleront comme les passions bourgeoises
+se sont reglees. Une grande nation comme la France finit toujours par
+retrouver son equilibre. Sa masse est l'element de sa stabilite.
+
+Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune
+souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle
+autour d'une idee, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal
+patient, ces legions de votes gagnant des batailles la ou l'emeute en
+perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France a un jour
+donne, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la
+fermentation meme du progres (_Tres bien!_), fermentation utile,
+necessaire, saine, feconde, excellente! Vous prenez cela pour la
+fievre? C'est la vie. (_Longs applaudissements._)
+
+Voila ce que j'ai a repondre a M. Berryer.
+
+Vous le voyez, messieurs, ni l'utilite, ni la stabilite politique, ni
+la securite financiere, ni la prosperite publique, ni le droit, ni le
+fait, ne sont du cote de la monarchie dans ce debat.
+
+Maintenant, car il faut bien en venir la, quelle est la moralite de
+cette agression contre la constitution, qui masque une agression
+contre la republique?
+
+Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs
+vieillis, mais toujours preponderants, du parti monarchique actuel,
+a ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemblee
+constituante, a ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le
+declare, la portion jeune et genereuse de leur parti, qui ne les suit
+qu'a regret.
+
+Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les
+membres de cette assemblee, et s'il m'echappait quelque parole qui put
+froisser qui que ce soit parmi mes collegues, je la retire d'avance.
+Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des
+royalistes autrefois....
+
+M. CALLET.--Vous en savez quelque chose. (_Exclamations a
+gauche.--N'interrompez pas!_)
+
+M. CHARRAS, _a M. Victor Hugo_.--Descendez de la tribune.
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est evident! il n'y a plus de liberte de tribune!
+(_Reclamations a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Demandez a M. Michel (de Bourges) si la liberte de
+la tribune est supprimee.
+
+M. SOUBIES.--Elle doit exister pour tous et non pour un seul.
+
+M. LE PRESIDENT.--Monsieur, l'assemblee est la meme; les orateurs
+changent. C'est a l'orateur a faire l'auditeur, on vous l'a dit
+avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit.
+
+M. LAMARQUE.--Il a dit le contraire.
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est ma variante.
+
+M. MICHEL (de Bourges), _de sa place_.--Monsieur le president,
+voulez-vous me permettre un mot? (_Signe d'assentiment de M. le
+president._)
+
+Vous avez change les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit
+ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septieme
+siecle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur
+faisait l'auditeur; il a dit que c'etait l'auditeur qui faisait
+l'orateur. (_A gauche: Tres bien! tres bien!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--En renversant les termes de la proposition, il y a
+une verite qui est la meme; c'est qu'il y a une reaction necessaire
+de l'orateur sur l'assemblee et de l'assemblee sur l'orateur. C'est
+Royer-Collard lui-meme qui, desesperant de faire ecouter certaines
+choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous ecoute.
+
+Je declare qu'il m'est impossible de procurer le meme silence a tous
+les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (_Hilarite bruyante
+sur les bancs de la majorite.--Rumeurs et interpellations diverses a
+gauche._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Est-ce que l'injure est permise?
+
+M. CHARRAS.--C'est une impertinence.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, a la citation de Royer-Collard que vient
+de me faire notre honorable president, je repondrai par une citation
+de Sheridan, qui disait:--Quand le president cesse de proteger
+l'orateur, c'est que la liberte de la tribune n'existe plus.
+--(_Applaudissements repetes a gauche._)
+
+M. ARNAUD (de l'Ariege).--Jamais on n'a vu une pareille partialite.
+
+M. VICTOR HUGO.--Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous
+disais,--et je rattache cela a l'agression dirigee aujourd'hui contre
+la republique, et je pretends tirer la moralite de cette agression--je
+vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-la,
+dont des hasards de famille ont pu meler des traditions a l'enfance de
+plusieurs d'entre nous, a la mienne en particulier, puisqu'on me le
+rappelle sans cesse; ces royalistes-la, nos peres les ont connus,
+nos peres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-la, quand ils
+confessaient leurs principes, c'etait le jour du danger, non le
+lendemain! (_A gauche.--Tres bien! tres bien!_)
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'etaient pas des citoyens, soit; mais c'etaient
+des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensee, abominable,
+impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient
+pas! (_Vive approbation a gauche._)
+
+Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute
+fremissante, cette grande et magnifique et formidable revolution
+francaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui
+trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendee.
+
+M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tete.
+Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant
+le lion! (_Applaudissements a gauche.--M. de la Rochejaquelein fait un
+signe d'assentiment._)
+
+M. VICTOR HUGO, _a M. de la Rochejaquelein_.--Ceci s'adresse a vous et
+a votre nom; c'est un hommage que je rends aux votres.
+
+Ils ne venaient pas lui derober, a cette revolution, l'un apres
+l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses
+conquetes, ses armes! ils cherchaient a la tuer, non a la voler!
+(_Bravos a gauche._)
+
+Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en
+hommes sinceres qu'ils etaient; et ils ne venaient pas en plein midi,
+en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblee de la nation,
+balbutier: Vive le roi! apres avoir crie vingt-sept fois dans un
+seul jour: Vive la Republique! (_Acclamations a gauche.--Bravos
+prolonges._)
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesses
+de Fevrier.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je resume d'un mot tout ce que je viens de
+dire. La monarchie de principe, la legitimite, est morte en France.
+C'est un fait qui a ete et qui n'est plus.
+
+La legitimite restauree, ce serait la revolution a l'etat chronique,
+le mouvement social remplace par les commotions periodiques. La
+republique, au contraire, c'est le progres fait gouvernement.
+(_Approbation._)
+
+Finissons de ce cote.
+
+M. LEO DE LABORDE.--Je demande la parole. (_Mouvement prolonge._)
+
+M. MATHIEU BOURDON.--La legitimite se reveille.
+
+(_M. de Falloux se leve._)
+
+A GAUCHE.--Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas!
+
+(_M. de Falloux s'approche de la tribune.--Agitation bruyante._)
+
+A GAUCHE, _a l'orateur_.--Ne laissez pas parler! ne laissez pas
+parler!
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne permets pas l'interruption.
+
+(_M. de Falloux monte au bureau aupres du president, et echange avec
+lui quelques paroles._)
+
+M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Falloux oublie tellement les
+droits de l'orateur, que ce n'est plus a l'orateur qu'il demande la
+permission de l'interrompre, c'est au president.
+
+M. DE FALLOUX, _revenant au pied de la tribune_.--Je vous demande la
+permission de vous interrompre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne vous la donne pas.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Mais des publicistes d'une autre couleur, des
+journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement
+la pensee du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec
+privilege et a l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous
+crient:
+
+--Vous avez raison; la legitimite est impossible, la monarchie de
+droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie
+de gloire, l'empire, celle-la est non-seulement possible, mais
+necessaire.
+
+Voila le langage qu'on nous tient.
+
+Ceci est l'autre cote de la question monarchie. Examinons.
+
+Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la
+gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarite._) Je serais curieux de voir de
+la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements a
+gauche._)
+
+Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de
+moi. De quoi se compose-t-elle?
+
+M. LEPIC.--Demandez a votre pere!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant
+moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes
+prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage
+universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant
+a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue
+(_mouvement_), l'histoire dira peut-etre un complot ... (_vive
+sensation_) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la
+republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille
+fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu
+de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots
+improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de
+siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance,
+l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee,
+des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des
+casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on
+laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traquee, le
+jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere
+en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite!
+au dehors, le cadavre de la republique romaine! (_Bravos a gauche._)
+
+VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la republique.
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que
+la tribune est libre. Continuez. (_Tres bien! tres bien! a gauche._)
+
+M. CHARRAS.--Libre malgre vous.
+
+M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est-a-dire l'Autriche
+(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur
+Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites
+dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout
+le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a
+Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion;
+notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui
+est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la
+Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les
+proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila
+ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille
+de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive
+l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par
+hasard? (_Profonde agitation._)
+
+M. DE LADEVANSAYE.--C'est la republique qui nous a donne tout cela!
+
+M. LE PRESIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on
+reproche tout cela!
+
+M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux
+bien. (_Rires a gauche._)
+
+M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais
+pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour
+habitude d'arracher les masques.
+
+Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris
+payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye?
+
+Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient
+donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens
+en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M.
+Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait?
+
+Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation
+des pouvoirs?
+
+Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a
+vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une
+intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je
+la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela!
+
+Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve,
+un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._)
+
+Un empereur! Discutons un peu la pretention.
+
+Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo,
+et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la
+bataille de Satory! (_Rires._)
+
+A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!--Bravo!
+
+M. EMILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue.
+
+M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre
+contre l'anarchie.
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela,
+Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la
+face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne
+ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,--et pourtant il y a eu dans
+l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois
+Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il
+ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour
+reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre
+genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est
+dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont
+l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France
+et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes
+eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi!
+parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque
+fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber
+d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de
+choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser
+apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne,
+et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee
+des geants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! apres
+Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand,
+il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (_La gauche applaudit, la
+droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes.
+Tumulte inexprimable._)
+
+A GAUCHE.--Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la
+droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite.
+
+M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A
+gauche: Tres bien!_)
+
+M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par
+an.]--M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la
+republique dans la personne du president de la republique.
+
+M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On deshonore
+la republique!
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la republique!_ et
+insultent le president.
+
+M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napoleon Bonaparte a eu six millions de
+suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (_Vive agitation au banc des
+ministres.--M. le president essaye en vain de se faire entendre au
+milieu du bruit._)
+
+M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot
+d'indignation n'eclate a de pareilles paroles!
+
+M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_ [Note: President du
+conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]--Discutez, mais
+n'insultez pas.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation
+de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit
+d'insulter! (_Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et
+couvrent la voix de M. le president._)
+
+M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.--Vous discutez des projets
+qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extreme
+gauche continuent._)
+
+UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.--Il fallait defendre la republique hier
+quand on l'attaquait!
+
+M. LE PRESIDENT.--L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements
+et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait
+precedee.
+
+Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester
+la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit,
+mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante,
+une candidature personnelle qui n'est pas en jeu.
+
+VOIX A L'EXTREME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu.
+
+M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis
+president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu.
+
+M. CHARRAS.--On ne les a pas respectees envers vous.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui
+m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le
+droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en
+userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon
+temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il
+n'est pas un grand homme. (_Vives reclamations sur quelques bancs de
+la droite._)
+
+M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui.
+
+M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre,
+sachez-le bien!
+
+M. LE PRESIDENT.--Si vous continuez apres mon avertissement, je vous
+rappellerai a l'ordre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne
+m'empechera pas de completer mon explication. (_Vive agitation._)
+
+Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique,
+ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre
+fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme,
+c'est qu'il le quitte en honnete homme.
+
+A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!
+
+M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le
+calomniez pas, en attendant.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui
+laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas
+le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un
+seditieux.
+
+VOIX A GAUCHE.--Et un parjure!
+
+M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]--Ce sont la des calomnies,
+M. Victor Hugo le sait bien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorite, vous avez supprime la
+liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune?
+(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens
+demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir
+brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi,
+afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus
+libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau
+malheur!_) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur
+sans dignite. (_Profonde sensation._)
+
+Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue.
+
+Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit!
+
+Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on
+puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un
+aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (_Longs applaudissements._)
+
+M. LEON FAUCHER.--L'orateur insulte le president de la republique.
+(_Oui! oui! a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le president de la republique. (_Oui!
+oui! a droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de
+l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je reprends.
+
+Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes
+mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou
+cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est
+impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (_Agitation.
+L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser
+deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat
+de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on
+s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que
+dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a
+huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a
+ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait
+qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes,
+quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe
+republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il
+pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a
+aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens
+et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque
+rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui
+serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque
+fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte,
+humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se
+collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas
+enfin venir le canon russe!
+
+(_Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.--Toute la
+droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de
+l'orateur.--A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre._)
+
+(_Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec
+vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des
+apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de
+membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des
+finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.],
+le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les
+premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._)
+
+M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.]
+--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous
+protestons!
+
+M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a
+40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel a l'ordre.
+
+M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note:
+Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]--Faites une application
+personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez!
+
+M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo,
+parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter.
+
+QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur a gages!
+
+M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse.
+
+M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le
+courage! (_Agitation tumultueuse._)
+
+VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous etes un infame calomniateur.--C'est une
+lachete et une insolence. (_A l'ordre! a l'ordre!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche
+d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande a m'expliquer. (_Murmures bruyants et
+prolonges._)
+
+M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le
+jouer sa piece!
+
+M. LEON FAUCHER, _ministre de l'interieur_.--L'orateur....
+(_Interruption a gauche._) L'orateur....
+
+A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole!
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a
+l'ordre.
+
+M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra
+insulter ici le president de la republique.... (_Bruyante interruption
+a gauche._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la
+parole.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a
+faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre;
+il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la
+police impossible si vous voulez usurper mes fonctions.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des
+interruptions precipitees. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai ete rappele
+a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de
+connaitre....
+
+UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la
+tribune et dit_:
+
+--C'est moi.
+
+M. VICTOR HUGO.--Qui, vous?
+
+L'INTERRUPTEUR.--Moi!
+
+M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous.
+
+L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise
+litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de
+la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la
+Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne
+sais pas le votre. Comment vous appelez-vous?
+
+L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson.
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esperais. (_Long eclat de rire
+sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._)
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il
+faudrait m'appliquer la censure.
+
+VOIX A DROITE.--Oui! oui!
+
+M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit,
+... (_denegations a droite_) pour avoir qualifie les auteurs des
+pamphlets cesaristes ... (_Reclamations a droite.--M. Victor Hugo se
+penche vers le stenographe du_ Moniteur _et lui demande communication
+immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de
+rassemblee._)
+
+VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la
+phrase au _Moniteur_.
+
+M. LE PRESIDENT.--L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui
+ont du etre recueillies par le stenographe du _Moniteur_. Le rappel a
+l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees,
+et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si
+vous les changez, l'assemblee sera juge.
+
+M. VICTOR HUGO.--Comme le stenographe du _Moniteur_ les a recueillies
+de ma bouche ... (_Interruptions diverses._)
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changees!--Vous avez parle au
+stenographe! (_Bruit confus._)
+
+M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien a
+craindre. Les paroles paraitront au _Moniteur_ comme elles sont
+sorties de la bouche de l'orateur.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ...
+(_rumeurs a droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez
+interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans
+laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que
+son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et
+pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous
+prononcons les mots _democratie, liberte, humanite, progres_, se
+couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre
+terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon
+russe....
+
+VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai ete rappele a l'ordre pour cela!
+
+M. DE TREVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A
+Romieu! au _Spectre rouge_!
+
+M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une
+phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite
+d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le
+president de la republique qui existe. (_Agitation prolongee.--Un
+grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec
+peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font
+reprendre les places et ramenent un peu de silence._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles.
+
+VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_.
+
+M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais
+il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que
+ce soit dans l'assemblee. (_Reclamations et rires bruyants a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le
+president de la republique.
+
+M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.].--S'il ne s'agit pas de nous,
+pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour _l'Evenement_?
+
+M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le president_. --Vous voyez bien
+que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la
+Republique qu'il s'agit maintenant!
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous l'avez traine aussi bas que possible....
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la la question!
+
+M. LE PRESIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le
+president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure!
+(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont
+adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite
+et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a
+l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._)
+
+M. VICTOR HUGO, _apres avoir lu_.--On me transmet l'observation que
+voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici:
+
+"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit _vous_, et que
+vous n'avez pas parle indirectement."
+
+L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le
+_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parle indirectement,
+que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et
+je repete que je ne m'adresse a personne.
+
+Faisons cesser ce malentendu.
+
+VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre.
+
+M. LE PRESIDENT.--Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez
+mise.
+
+Messieurs, veuillez faire silence.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes
+paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe
+un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et
+je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president.
+(_Mouvement.--Tres bien! tres bien!_)
+
+Encore un instant, et je descends de la tribune.
+
+(_Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers
+la droite._)
+
+Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous
+voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a
+de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a
+Wagram.
+
+Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous
+le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui?
+Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette
+coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est
+que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite?
+Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la
+legitimite a fusille Murat! (_Vive impression._)
+
+Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de
+sang! (_Sensation._)
+
+Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la
+une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille
+dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et
+qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc
+essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa
+republique!
+
+Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait
+invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit
+en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la
+somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule
+des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique
+autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie
+du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme
+absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle
+est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont
+respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en
+respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est
+imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et
+de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de
+l'autre!
+
+Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez.
+Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la
+voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain
+degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature
+d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne
+sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui
+donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux
+autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux
+qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants.
+(_Explosion d'applaudissements.--Cris et murmures a droite._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On
+rit._)
+
+M. BELIN.--Pour l'amour du diner.
+
+M. LE PRESIDENT.--Allons! de grace! de grace!
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les
+questions fausses et les questions vraies.
+
+L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes
+laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours
+negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de
+temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les
+souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant,
+l'education, la penalite, la production, la consommation, la
+circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage
+universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes
+et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la
+fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite
+europeenne,--voila les questions vraies.
+
+La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie
+sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de
+barricades, le choix entre les pretendants,--voila les fausses
+questions.
+
+Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies
+pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour
+les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique!
+Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et
+l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien
+ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis
+tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique;
+les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres
+oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le
+temps, c'est-a-dire la vie, se perd!
+
+Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation
+de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent,
+l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de
+pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion.
+Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de
+gouvernement!
+
+Et cela, dans quel moment?
+
+Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique
+est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une
+solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs,
+intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du
+peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment
+ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets
+semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment
+ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe
+et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852
+s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions
+redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les
+observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat,
+qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur
+l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites
+accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de
+la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (_Vive et
+universelle emotion. Quelques rires a droite._)
+
+Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion,
+si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses,
+n'est qu'un prelude.
+
+Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont
+reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai,
+armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel
+garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces
+legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant
+arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues,
+imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant
+ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain!
+Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux
+revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce
+grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on
+appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne
+sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est
+certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne
+perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera
+debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense
+acclamation.--Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au
+pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue
+pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des
+huissiers._)
+
+
+
+
+CONGRES DE LA PAIX
+
+A PARIS
+
+
+I
+
+DISCOURS D'OUVERTURE
+
+2l aout 1849.
+
+M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M.
+Victor Hugo se leve et dit:
+
+Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les
+plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous
+comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres
+des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes
+considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les
+lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les
+declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne
+veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien
+de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux
+principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants,
+les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque
+sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui
+impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a
+encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la
+fraternite des hommes.
+
+Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._)
+
+En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir
+place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les
+premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards
+plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand
+honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande
+chose que vous voulez faire.
+
+Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les
+nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi
+supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse
+est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee
+realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui,
+beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement
+des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds
+sans hesiter, je reponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer
+de le prouver tout a l'heure.
+
+Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable,
+je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater
+l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas
+etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la
+guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commence
+par la lutte, comme la creation par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'ou
+viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la
+paix; cela n'est pas moins evident.
+
+Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre
+affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi
+rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de
+nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle
+surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de
+l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi,
+humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme
+siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne
+ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les
+tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand,
+au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez
+brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._)
+
+Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la
+guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province
+a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la
+Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a
+la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un
+jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre
+les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus:--Les normands ont
+attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous
+aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre,
+des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la
+place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place
+des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des
+lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin
+que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira,
+quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez
+tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile
+souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout
+en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la
+justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton
+droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix!
+(_Applaudissements._) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee
+commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous
+embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme
+race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous
+serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la
+Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez
+plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation.
+
+Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes
+positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se
+fussent ecries:--Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme
+connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde
+chimere!--Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la
+realite. (_Mouvement._)
+
+Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime
+eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de
+Dieu! (_Nouveau mouvement._)
+
+Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent
+avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a
+l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la
+Russie, nous leur disons:
+
+Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi!
+Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi
+impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre
+Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait
+absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et
+Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous
+Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du
+continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse
+individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite
+superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument
+comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace,
+toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra
+ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches
+s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour
+viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes,
+par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un
+grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a
+l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee
+legislative est a la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra ou
+l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui
+un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (_Rires
+et bravos._) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes
+immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe
+(_applaudissements_), places en face l'un de l'autre, se tendant la
+main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce,
+leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe,
+colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du
+createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous,
+ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de
+Dieu! (_Longs applaudissements._)
+
+Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener,
+car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant
+d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine
+les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois
+l'ouvrage d'un siecle.
+
+Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens,
+americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a
+ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._)
+
+Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la
+meilleure maniere d'aider Dieu!
+
+Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il
+fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie
+humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de
+simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter
+par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de
+l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de
+guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples
+lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le
+rapprochement, c'est le commencement de la fraternite.
+
+Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande
+que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on
+traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait
+autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme
+les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques
+annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et
+etreindra le monde. (_Applaudissements._)
+
+Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste
+concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu;
+quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la
+paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la
+politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit.
+
+Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations
+europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees,
+une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y
+ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve
+a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de
+travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus
+vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous
+ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci
+que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre
+milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en
+trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a
+ete depensee pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez
+que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de
+se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent
+dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est
+homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une
+famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si
+follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser
+par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine,
+donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la
+guerre, donnez-les a la paix! (_Applaudissements._) donnez-les
+au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce
+la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et
+representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette
+gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de
+cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous
+ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes
+seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les
+chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande
+du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes,
+ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore
+que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que
+des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait
+rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes
+les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere
+evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les
+revolutions. (_Bravos prolonges_.) Oui, la face du monde serait
+changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait
+pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on
+ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation,
+on apporterait la civilisation a la barbarie! (_Nouveaux
+applaudissements_.)
+
+Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la preoccupation de la guerre
+jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards
+qui ont ete donnes par l'Europe depuis trente-deux ans a la guerre qui
+n'existait pas avaient ete donnes a la paix qui existait, disons-le,
+et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y
+voit en ce moment; le continent, au lieu d'etre un champ de bataille,
+serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible,
+le Piemont abattu, Rome, la ville eternelle, livree aux oscillations
+miserables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se
+debattent heroiquement, la France inquiete, appauvrie et sombre, la
+misere, le deuil, la guerre civile, l'obscurite sur l'avenir; au lieu
+de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esperance, la
+joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-etre commun,
+et nous verrions partout se degager de la civilisation en travail le
+majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo!
+--Applaudissements._)
+
+Chose digne de meditation! ce sont nos precautions contre la guerre
+qui ont amene les revolutions. On a tout fait, on a tout depense
+contre le peril imaginaire. On a aggrave ainsi la misere, qui etait le
+peril reel. On s'est fortifie contre un danger chimerique, on a tourne
+ses regards du cote ou n'etait pas le point noir, on a vu les
+guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les revolutions qui
+arrivaient. (_Longs applaudissements._)
+
+Messieurs, ne desesperons pas pourtant. Au contraire, esperons
+plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions
+momentanees, secousses necessaires peut-etre des grands enfantements.
+Ne soyons pas injustes pour les temps ou nous vivons, ne voyons
+pas notre epoque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et
+admirable epoque apres tout, et le dix-neuvieme siecle sera, disons-le
+hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le
+rappelais tout a l'heure, tous les progres s'y revelent et s'y
+manifestent a la fois, les uns amenant les autres; chute des
+animosites internationales, effacement des frontieres sur la carte et
+des prejuges dans les coeurs, tendance a l'unite, adoucissement des
+moeurs, elevation du niveau de l'enseignement et abaissement du
+niveau des penalites, domination des langues les plus litteraires,
+c'est-a-dire les plus humaines; tout se meut en meme temps, economie
+politique, science, industrie, philosophie, legislation, et converge
+au meme but, la creation du bien-etre et de la bienveillance,
+c'est-a-dire, et c'est la pour ma part le but auquel je tendrai
+toujours, extinction de la misere au dedans, extinction de la guerre
+au dehors. (_Applaudissements._)
+
+Oui, je le dis en terminant, l'ere des revolutions se ferme, l'ere
+des ameliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la
+forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu ou
+la providence va substituer a l'action desordonnee des agitateurs
+l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_)
+
+Desormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le
+voici: faire reconnaitre toutes les nationalites, restaurer l'unite
+historique des peuples et rallier cette unite a la civilisation par la
+paix, elargir sans cesse le groupe civilise, donner le bon exemple
+aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles;
+enfin, et ceci resume tout, faire prononcer par la justice le dernier
+mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde
+sensation._)
+
+Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensee nous encourage,
+ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans
+cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre
+a fait le premier pas, et par son exemple seculaire elle a dit aux
+peuples: Vous etes libres. La France a fait le second pas, et elle a
+dit aux peuples: Vous etes souverains. Maintenant faisons le troisieme
+pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne,
+Italie, Europe, Amerique, disons aux peuples: Vous etes freres!
+(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des
+applaudissements._)
+
+
+II
+
+CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX
+
+24 aout 1849.
+
+Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de
+bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu.
+
+Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit
+l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas
+a me faire rappeler a l'ordre par le president. (_On rit._)
+
+Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui!
+oui!_) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et
+une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie.
+(_Sensation._) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous
+sommes compatriotes! (_Oui! oui!_)
+
+Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec
+sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions,
+les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique
+noblement les grandes moeurs des peuples libres.
+
+Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis
+qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix eloquentes
+se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous
+les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez
+depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities
+internationales, le germe imperissable de la paix universelle.
+
+Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les
+yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la
+France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a
+moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion
+d'applaudissements_.)
+
+Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur
+plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de
+France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jete
+les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle,
+et semez partout cette grande pensee.
+
+Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne
+rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais
+permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles
+que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage!
+L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis
+que vous enfantez, se realisera. (_Bravo! bravo!_) Songez a tous les
+pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe
+souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces
+pour votre foi.
+
+Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui.
+
+Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un
+respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la
+Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante
+eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la,
+un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele
+que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la
+Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et
+a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte,
+moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte!
+(_Mouvement prolonge._)
+
+Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept
+annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait
+epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche
+d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient
+aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un
+guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines,
+haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime
+abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour,
+dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines
+et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._)
+Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il
+y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (_long mouvement_);
+a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met
+l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par
+sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement
+a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de
+cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement
+anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais
+ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se
+reconnaissent freres (_mouvement prolonge_) et s'unissent dans un
+etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos
+et d'applaudissements.--M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel
+s'embrassent devant le fauteuil du president.--Les acclamations
+redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.--M. Victor
+Hugo reprend.)
+
+Osez maintenant nier le progres! (_Nouveaux applaudissements._) Mais,
+sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie
+le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme
+chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel!
+(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_)
+
+Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations
+futures. (_Applaudissements repetes._) Oui, que ce jour soit un jour
+memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il
+marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le
+commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le
+24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (_Longue et
+unanime acclamation.--L'emotion est a son comble; les bravos eclatent
+de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant
+leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de
+M. Cobden, ils poussent sept hourras._)
+
+
+
+
+COUR D'ASSISES
+
+1851
+
+
+POUR CHARLES HUGO
+
+
+[Note: Un braconnier de la Nievre, Montcharmont, condamne a mort,
+fut conduit, pour y etre execute, dans le petit village ou avait ete
+commis le crime.
+
+Le patient etait doue d'une grande force physique; le bourreau et ses
+aides ne purent l'arracher de la charrette. L'execution fut suspendue;
+il fallut attendre du renfort. Quand les executeurs furent en nombre,
+le patient fut ramene devant l'echafaud, enleve du tombereau, porte
+sur la bascule, et pousse sous le couteau.
+
+M. Charles Hugo, dans l'_Evenement_, raconta ce fait avec horreur. Il
+fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation
+d'avoir manque au respect du a la loi.
+
+Il fut defendu par son pere. Il fut condamne. (_Note de l'editeur_.)]
+
+
+LA PEINE DE MORT
+
+COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Proces de _l'Evenement_)
+
+11 juin 1851.
+
+Messieurs les jures, aux premieres paroles que M. l'avocat general a
+prononcees, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation.
+Cette illusion n'a pas longtemps dure. Apres avoir fait de vains
+efforts pour circonscrire et amoindrir le debat, le ministere public
+a ete entraine, par la nature meme du sujet, a des developpements qui
+ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgre lui, la
+question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas.
+
+J'aborde immediatement l'accusation. Mais, auparavant, commencons par
+bien nous entendre sur un mot. Les bonnes definitions font les
+bonnes discussions. Ce mot "respect du aux lois", qui sert de base a
+l'accusation, quelle portee a-t-il? que signifie-t-il? quel est son
+vrai sens? Evidemment, et le ministere public lui-meme me parait
+resigne a ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier
+suppression, sous pretexte de respect, de la critique des lois. Ce mot
+signifie tout simplement respect de l'execution des lois. Pas autre
+chose. Il permet la critique, il permet le blame, meme severe, nous
+en voyons des exemples tous les jours, et meme a l'endroit de la
+constitution, qui est superieure aux lois. Ce mot permet l'invocation
+au pouvoir legislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin
+qu'on oppose a la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on
+lui oppose un obstacle materiel. Laissez executer une loi, meme
+mauvaise, meme injuste, meme barbare, denoncez-la a l'opinion,
+denoncez-la au legislateur, mais laissez-la executer. Dites qu'elle
+est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare,
+mais laissez-la executer. La critique, oui; la revolte, non. Voila le
+vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois.
+
+Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave operation de
+l'elaboration des lois, operation qui comprend deux fonctions, la
+fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui eclaire, et
+la fonction du legislateur, qui decide,--dans cette grave operation,
+dis-je, la premiere fonction, la critique, serait paralysee, et par
+contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquees, et,
+par consequent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent
+jamais ameliorees, jamais reformees, l'assemblee nationale legislative
+serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu'a la fermer. Ce
+n'est pas la ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._)
+
+Ce point eclairci, toute equivoque dissipee sur le vrai sens du mot
+"respect du aux lois", j'entre dans le vif de la question.
+
+Messieurs les jures, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le
+vieux code europeen, une loi que, depuis plus d'un siecle, tous les
+philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'etat, veulent
+effacer du livre venerable de la legislation universelle; une loi que
+Beccaria a declaree impie et que Franklin a declaree abominable, sans
+qu'on ait fait de proces a Beccaria ni a Franklin; une loi qui, pesant
+particulierement sur cette portion du peuple qu'accablent encore
+l'ignorance et la misere, est odieuse a la democratie, mais qui n'est
+pas moins repoussee par les conservateurs intelligents; une loi dont
+le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect du
+a la vieillesse, au malheur et a un tombeau dans l'exil, une loi dont
+le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai detestee toute ma vie_; une loi
+contre laquelle M. de Broglie a ecrit, contre laquelle M. Guizot a
+ecrit; une loi dont la chambre des deputes reclamait par acclamation
+l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu'a la
+meme epoque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes;
+une loi que l'assemblee de Francfort abolissait il y a trois ans, et
+que l'assemblee constituante de la republique romaine, il y a deux
+ans, presque a pareil jour, a declaree abolie _a jamais_, sur
+la proposition du depute Charles Bonaparte; une loi que notre
+constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse
+indecision et la plus poignante repugnance; une loi qui, a l'heure ou
+je parle, est placee sous le coup de deux propositions d'abolition,
+deposees sur la tribune legislative; une loi enfin dont la Toscane ne
+veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que
+la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience
+humaine recule avec une anxiete chaque jour plus profonde, c'est la
+peine de mort.
+
+Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce proces;
+c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fache pour M. l'avocat
+general, mais je l'apercois derriere lui! (_Long mouvement._)
+
+Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annees, je croyais, et moi qui
+parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous
+lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Leon Faucher, qui, en 1836,
+ecrivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite):
+
+"L'echafaud n'apparait plus sur nos places publiques qu'a de rares
+intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner."
+(_Mouvement._)
+
+Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par
+son nom, commencait a se rendre justice a elle-meme, qu'elle se
+sentait reprouvee, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonce
+a la place de Greve, au plein soleil, a la foule, elle ne se faisait
+plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un
+spectacle. Elle s'etait mise a faire ses exemples le plus obscurement
+possible, au petit jour, barriere Saint-Jacques, dans un lieu desert,
+devant personne. Il me semblait qu'elle commencait a se cacher, et je
+l'avais felicitee de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._)
+
+Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Leon Faucher se trompait. (_On
+rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent
+qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et
+qui sait? peut-etre meme reve-t-elle, elle aussi, sa restauration.
+(_On rit._)
+
+La barriere Saint-Jacques, c'est la decheance. Peut-etre allons-nous
+la voir un de ces jours reparaitre place de Greve, en plein midi,
+en pleine foule, avec son cortege de bourreaux, de gendarmes et de
+crieurs publics, sous les fenetres memes de l'hotel de ville, du haut
+desquelles on a eu un jour, le 24 fevrier, l'insolence de la fletrir
+et de la mutiler!
+
+En attendant, elle se redresse. Elle sent que la societe ebranlee a
+besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir a toutes
+les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle
+proteste contre ces declamateurs demagogues qui s'appellent Beccaria,
+Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent
+Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui
+osent croire et dire qu'une machine a couper des tetes est de trop
+dans une societe qui a pour livre l'evangile! (_Sensation._)
+
+Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le
+lendemain de ses journees les plus funebres et les plus sanglantes,
+elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou,
+sinon, elle se declare insultee, elle se porte partie civile, et elle
+reclame des dommages-interets! (_Hilarite generale et prolongee._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme
+toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle
+question.
+
+M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez,
+elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison!
+
+Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon
+fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable
+proces,--nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et
+l'on devrait y etre accoutume,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete
+frappe de stupeur, je me suis dit:
+
+Quoi! est-ce donc la que nous en sommes?
+
+Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la
+liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on
+viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel,
+celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais
+le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les
+consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre,
+_abhorret a sanguine_; pour ces penalites qui osent etre irreparables,
+sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui
+trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement:
+"Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de
+l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de
+Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes
+pas la! non! (_Vive et universelle sensation._)
+
+Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs
+les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon
+emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce
+n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolonge._)
+
+Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq
+ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables!
+moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion
+l'inviolabilite de la vie humaine!
+
+Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis
+bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur
+l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances
+aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive!
+(_Nouveau mouvement._)
+
+Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et
+inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai
+combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jures!--et, tant
+qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous
+mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes
+comme legislateur, je le declare (_M. Victor Hugo etend le bras et
+montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_)
+devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde
+et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille
+ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a
+cloue la loi divine! (_Profonde et inexprimable emotion._)
+
+Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le
+lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon
+fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut
+continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son
+pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit
+poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de
+nous faire voir cette nouveaute! (_On rit._)
+
+Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous
+sommes me confond.
+
+Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des
+spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a
+rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets
+horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il
+serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de
+respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait
+tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons
+la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible,
+appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation
+civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en
+Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais
+que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque
+chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est
+certes pas la republique! (_Nouveaux rires._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle
+l'auditoire au silence; autrement, je serai force de faire evacuer la
+salle.
+
+M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits,
+rapprochons des realites la phraseologie de l'accusation.
+
+Messieurs les jures, en Espagne, l'inquisition a ete la loi. Eh bien!
+il faut bien le dire, on a manque de respect a l'inquisition. En
+France, la torture a ete la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire
+encore, on a manque de respect a la torture. Le poing coupe a ete la
+loi. On a manque ...--j'ai manque de respect au couperet! Le fer rouge
+a ete la loi. On a manque de respect au fer rouge! La guillotine est
+la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect a la
+guillotine! (_Mouvement_.)
+
+Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat general? Je vais vous le
+dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre
+d'execration ou sont deja tombes, aux applaudissements du genre
+humain, le fer rouge, le poing coupe, la torture et l'inquisition!
+C'est parce qu'on veut faire disparaitre de l'auguste et lumineux
+sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le
+remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._)
+
+Ah! et parce que nous voulons cela, nous ebranlons la societe! Ah!
+oui, c'est vrai! nous sommes des hommes tres dangereux, nous voulons
+supprimer la guillotine! C'est monstrueux!
+
+Messieurs les jures, vous etes les citoyens souverains d'une nation
+libre, et, sans denaturer ce debat, on peut, on doit vous parler
+comme a des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous
+traversons un temps de revolutions, tirez les consequences de ce que
+je vais vous dire. Si Louis XVI eut aboli la peine de mort, comme
+il avait aboli la torture, sa tete ne serait pas tombee. 93 eut ete
+desarme du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans
+l'histoire, la date funebre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc,
+en presence de la conscience publique, a la face de la France, a la
+face du monde civilise, qui donc eut ose relever l'echafaud pour le
+roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renverse!
+(_Mouvement prolonge._)
+
+On accuse le redacteur de l'_Evenement_ d'avoir manque de respect
+aux lois! d'avoir manque de respect a la peine de mort! Messieurs,
+elevons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, elevons-nous
+jusqu'a ce qui fait le fond meme de toute legislation, jusqu'au
+for interieur de l'homme. Quand Servan, qui etait avocat general
+cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps
+cette fletrissure memorable: "Nos lois penales ouvrent toutes les
+issues a l'accusation, et les ferment presque toutes a l'accuse";
+quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez
+pas de ces juges, moitie singes et moitie tigres!_ (_on rit_); quand
+Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote
+_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des
+deputes, a propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait
+ce cri celebre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui desobeir_;
+quand ces legislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes,
+quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les
+autres venerables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils
+de respect a la loi, a la loi locale et momentanee? c'est possible,
+M. l'avocat general le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est
+qu'ils etaient les religieux echos de la loi des lois, de la
+conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur
+temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais
+ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice eternelle.
+(_Mouvement general d'adhesion._)
+
+Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grace de nous le dire au
+sein meme de l'assemblee nationale, on traduirait en justice l'athee
+Voltaire, l'immoral Moliere, l'obscene La Fontaine, le demagogue
+Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voila ce qu'on pense, voila ce
+qu'on avoue, voila ou on est! Vous apprecierez, messieurs les jures!
+
+Messieurs les jures, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer
+severement, et en particulier et surtout la loi penale, qui peut si
+facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer,
+qui est place a cote du devoir d'ameliorer, comme le flambeau a cote
+de l'ouvrage a faire, ce droit de l'ecrivain, non moins sacre que le
+droit du legislateur, ce droit necessaire, ce droit imprescriptible,
+vous le reconnaitrez par votre verdict, vous acquitterez les accuses.
+
+Mais le ministere public, c'est la son second argument, pretend que
+la critique de _l'Evenement_ a ete trop loin, a ete trop vive. Ah!
+vraiment, messieurs les jures, le fait qui a amene ce pretendu delit
+qu'on a le courage de reprocher au redacteur de _l'Evenement_, ce fait
+effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de pres.
+
+Quoi! un homme, un condamne, un miserable homme, est traine un matin
+sur une de nos places publiques; la, il trouve l'echafaud. Il se
+revolte, il se debat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore,
+il a vingt-neuf ans a peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va
+me dire: C'est un assassin! Mais ecoutez!...--Deux executeurs le
+saisissent, il a les mains liees, les pieds lies, il repousse les deux
+executeurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamne embarrasse ses
+pieds garrottes dans l'echelle patibulaire, il se sert de l'echafaud
+contre l'echafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule.
+Les executeurs, la sueur et la honte au front, pales, haletants,
+terrifies, desesperes,--desesperes de je ne sais quel horrible
+desespoir,--courbes sous cette reprobation publique qui devrait
+se borner a condamner la peine de mort et qui a tort d'ecraser
+l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les executeurs font
+des efforts sauvages. Il faut que force reste a la loi, c'est la
+maxime. L'homme se cramponne a l'echafaud et demande grace. Ses
+vetements sont arraches, ses epaules nues sont en sang; il resiste
+toujours. Enfin, apres trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!...
+(_Mouvement. M. l'avocat general fait un signe de denegation.
+M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ...
+trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de
+ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde,
+entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est la autant que pour
+le condamne, apres ce siecle d'angoisse, messieurs les jures, on
+ramene le miserable a la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a
+des prejuges de vieille humanite, et qui est clement parce qu'il se
+sent souverain, le peuple croit l'homme epargne. Point. La guillotine
+est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour,
+au milieu d'une population consternee. Et, le soir, on prend un
+renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit
+plus qu'une chose inerte, et, a la nuit tombante, on le rapporte
+sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglante,
+demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pere et sa mere, car
+devant la mort cet homme etait redevenu un enfant. (_Sensation._) On
+le hisse sur l'echafaud, et sa tete tombe!--Et alors un fremissement
+sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre legal n'avait apparu
+avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi
+dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir,
+chacun sent au fond de soi ce qu'on eprouverait si l'on voyait en
+pleine France, en plein soleil, la civilisation insultee par la
+barbarie. C'est dans ce moment-la qu'un cri echappe a la poitrine
+d'un jeune homme, a ses entrailles, a son coeur, a son ame, un cri de
+pitie, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanite; et ce
+cri, vous le puniriez! Et, en presence des epouvantables faits que je
+viens de remettre sous vos yeux, vous diriez a la guillotine: Tu as
+raison! et vous diriez a la pitie, a la sainte pitie: Tu as tort!
+
+Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (_Fremissement d'emotion
+dans l'auditoire._)
+
+Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous
+ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez
+une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs
+adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance
+du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a
+l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait
+marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite
+pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace
+le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire
+la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la
+religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau
+faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre
+a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous
+avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire,
+et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les
+partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas
+la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux
+sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes
+coupees! (_Mouvement general_.)
+
+Messieurs, j'ai fini.
+
+Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge
+digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la
+verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile
+de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le
+vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine
+et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou
+s'est assis Lamennais! (_Sensation_.)
+
+Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere
+parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi
+au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour
+l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des
+peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce
+banc ou s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolongee.
+L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._)
+
+
+LES PROCES DE _L'EVENEMENT_
+
+Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en
+prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait
+Vacquerie. _L'Evenement_ fut supprime. C'etait la justice dans ce
+temps-la. _L'Evenement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avenement_.
+Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire.
+
+Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de
+prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait
+recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo,
+Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice.
+
+Victor Hugo etait inviolable.
+
+Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre.
+
+En decembre, Victor Hugo eut l'exil.
+
+A M. AUGUSTE VACQUERIE
+
+REDACTEUR EN CHEF DE L'_Avenement du peuple_.
+
+Mon cher ami,
+
+L'_Evenement_ est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes
+et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun
+journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le
+drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la
+main.
+
+Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de
+combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite,
+sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la
+reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie
+contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout
+ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee
+chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez
+tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune,
+votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et
+le peuple vous criera: bravo!
+
+Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde
+l'_Evenement_, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul
+Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires.
+Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous
+n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer,
+reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres,
+le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que
+vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre,
+elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous
+avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument.
+--L'_Evenement_ ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent
+cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a
+ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le
+fond des idees. L'_Evenement_, de mediateur devenu combattant, a
+continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique
+et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit,
+l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des
+moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale
+et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du
+peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le
+progres. L'_Evenement_ a demande de toutes parts et a tous les partis
+politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la
+clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il
+a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque
+l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il
+semblait aux ecrivains de l'_Evenement_ que ce droit d'asile, que le
+chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir,
+eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est
+sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont
+dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre
+l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans
+concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils
+ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes
+d'energie.
+
+Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne
+sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont
+manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers
+chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour
+elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini,
+un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus
+heroique qu'un heros, c'est un martyr.
+
+Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de
+nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la
+petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est,
+il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage.
+Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos
+compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_Evenement_
+n'est plus, l'_Avenement du peuple_ le remplacera dans les sympathies
+democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee.
+
+Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme
+vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits
+que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le
+temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite,
+l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous
+persecutera, c'est possible. Apres?
+
+Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les
+realites sont avec vous.
+
+On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on
+ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements,--j'espere
+que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont
+quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier
+n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait
+debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire.
+Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura
+toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur.
+Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait
+le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu
+n'atteindras pas Dieu!
+
+Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour
+lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la
+violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme,
+on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait
+jaillir de la lumiere.
+
+Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous
+voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main
+en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme
+de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime
+peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote.
+Pourquoi? je ne me l'explique pas.
+
+Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la
+plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font
+a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il
+semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe
+pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes
+fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour
+couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison.
+Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont
+qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons,
+fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous
+ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune.
+A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a
+toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon?
+Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a
+faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons
+l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire.
+
+Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie
+avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a
+s'habituer a manger un peu de pain de prison.
+
+Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous
+fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs,
+pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du
+mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas
+le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne
+n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans
+un avenir prochain.
+
+Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements
+inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui
+desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes
+coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements
+possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai
+permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement,
+tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans
+represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de
+paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable
+ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique
+francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou
+nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme
+en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel!
+
+VICTOR HUGO.
+
+18 septembre 1851.
+
+
+
+
+ENTERREMENTS
+
+1843-1850
+
+
+I
+
+FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE
+
+20 decembre 1843.
+
+Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne
+peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un
+pareil jour ni muet devant un pareil cercueil.
+
+Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general;
+il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le
+douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec
+une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la
+providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves
+desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et
+qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant
+qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant.
+
+Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour
+supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere!
+Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse
+maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de
+grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour
+viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres
+pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge,
+cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit
+consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present,
+dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux
+accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont
+ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien
+remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout
+ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique,
+il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la
+popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les
+triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes.
+Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil
+constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite,
+que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le
+sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce
+parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre
+populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il
+avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de
+concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait
+salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les
+nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a
+ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la
+paix.
+
+Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines
+qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles,
+que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes
+litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices,
+clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des
+hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort,
+c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la
+gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu.
+
+
+II
+
+FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE
+
+27 septembre 1847.
+
+Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce
+jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom
+l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit
+grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie.
+Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne
+de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte.
+Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete
+soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de
+l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a
+quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous
+penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous
+inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie.
+
+Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des
+oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez
+seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et
+d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler
+la figure morale de ce remarquable ecrivain.
+
+Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie
+a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est
+donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie,
+chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre
+temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de
+ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et
+qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui
+ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un
+instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui
+respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de
+l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur
+audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans
+l'ecrivain et du pretre dans le poete.
+
+Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait
+qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame,
+toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui
+venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en
+puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi
+qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense,
+recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable
+renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux
+qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu,
+il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus
+douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il
+avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce
+qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le
+devouement: etre libre et etre utile.
+
+Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort
+doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec
+la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter
+d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains
+de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle
+et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les
+intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a
+ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion
+et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple,
+parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes
+les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses
+succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes
+dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les
+grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient
+d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs;
+il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres
+mysteres, dans l'ombre profonde de la mort.
+
+Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui
+veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple
+genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces
+solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains
+comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si
+serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains,
+quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les
+hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans
+inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans
+laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de
+l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils
+regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie,
+cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une
+prison, mais que l'ame y trouve des ailes.
+
+Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle
+dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde
+qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense
+a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas
+ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne
+rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette
+affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans
+un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee
+immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans
+l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau!
+
+
+III
+
+FUNERAILLES DE BALZAC
+
+20 aout 1850.
+
+Messieurs,
+
+L'homme qui vient de descendre dans cette tombe etait de ceux auxquels
+la douleur publique fait cortege. Dans les temps ou nous sommes,
+toutes les fictions sont evanouies. Les regards se fixent desormais
+non sur les tetes qui regnent, mais sur les tetes qui pensent, et
+le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces tetes disparait.
+Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent;
+le deuil national, c'est la mort de l'homme de genie.
+
+Messieurs, le nom de Balzac se melera a la trace lumineuse que notre
+epoque laissera dans l'avenir.
+
+M. de Balzac faisait partie de cette puissante generation des
+ecrivains du dix-neuvieme siecle qui est venue apres Napoleon, de
+meme que l'illustre pleiade du dix-septieme est venue apres
+Richelieu,--comme si, dans le developpement de la civilisation, il
+y avait une loi qui fit succeder aux dominateurs par le glaive les
+dominateurs par l'esprit.
+
+M. de Balzac etait un des premiers parmi les plus grands, un des plus
+hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce
+qu'etait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres
+ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit
+aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effare
+et de terrible mele au reel, toute notre civilisation contemporaine;
+livre merveilleux que le poete a intitule comedie et qu'il aurait pu
+intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les
+styles, qui depasse Tacite et qui va jusqu'a Suetone, qui traverse
+Beaumarchais et qui va jusqu'a Rabelais; livre qui est l'observation
+et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le
+bourgeois, le trivial, le materiel, et qui par moments, a travers
+toutes les realites brusquement et largement dechirees, laisse tout a
+coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique ideal.
+
+A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur
+de cette oeuvre immense et etrange est de la forte race des ecrivains
+revolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps a corps la
+societe moderne. Il arrache a tous quelque chose, aux uns l'illusion,
+aux autres l'esperance, a ceux-ci un cri, a ceux-la un masque. Il
+fouille le vice, il disseque la passion. Il creuse et sonde l'homme,
+l'ame, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abime que chacun a en
+soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un
+privilege des intelligences de notre temps qui, ayant vu de pres les
+revolutions, apercoivent mieux la fin de l'humanite et comprennent
+mieux la providence, Balzac se degage souriant et serein de ces
+redoutables etudes qui produisaient la melancolie chez Moliere et la
+misanthropie chez Rousseau.
+
+Voila ce qu'il a fait parmi nous. Voila l'oeuvre qu'il nous laisse,
+oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit,
+monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira desormais sa
+renommee. Les grands hommes font leur propre piedestal; l'avenir se
+charge de la statue.
+
+Sa mort a frappe Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il etait
+rentre en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie,
+comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mere.
+
+Sa vie a ete courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours.
+
+Helas! ce travailleur puissant et jamais fatigue, ce philosophe, ce
+penseur, ce poete, ce genie, a vecu parmi nous de cette vie d'orages,
+de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps a
+tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des
+contestations et des haines. Il entre, le meme jour, dans la gloire
+et dans le tombeau. Il va briller desormais, au-dessus de toutes ces
+nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la patrie!
+
+Vous tous qui etes ici, est-ce que vous n'etes pas tentes de l'envier?
+
+Messieurs, quelle que soit notre douleur en presence d'une telle
+perte, resignons-nous a ces catastrophes. Acceptons-les dans ce
+qu'elles ont de poignant et de severe. Il est bon peut-etre, il est
+necessaire peut-etre, dans une epoque comme la notre, que de temps en
+temps une grande mort communique aux esprits devores de doute et de
+scepticisme un ebranlement religieux. La providence sait ce qu'elle
+fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face a face avec le mystere
+supreme, et quand elle lui donne a mediter la mort, qui est la grande
+egalite et qui est aussi la grande liberte.
+
+La providence sait ce qu'elle fait, car c'est la le plus haut de tous
+les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austeres et serieuses
+pensees dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait
+majestueusement son entree dans l'autre vie, quand un de ces etres qui
+ont plane longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles
+du genie, deployant tout a coup ces autres ailes qu'on ne voit pas,
+s'enfonce brusquement dans l'inconnu.
+
+Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai deja dit dans une autre
+occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le repeter, non, ce
+n'est pas la nuit, c'est la lumiere! Ce n'est pas la fin, c'est le
+commencement! Ce n'est pas le neant, c'est l'eternite! N'est-il
+pas vrai, vous tous qui m'ecoutez? De pareils cercueils demontrent
+l'immortalite; en presence de certains morts illustres, on sent plus
+distinctement les destinees divines de cette intelligence qui traverse
+la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme,
+et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont ete des genies
+pendant leur vie ne soient pas des ames apres leur mort!
+
+
+
+
+LE 2 DECEMBRE 1851
+
+
+Un vaillant proscrit de decembre, M. Hippolyte Magen, a publie,
+pendant son exil, a Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade),
+un remarquable recit des faits dont il avait ete temoin. Nous
+extrayons de ce recit les pages qu'on va lire, en faisant seulement
+quelques suppressions dans les eloges adresses par M. H. Magen a M.
+Victor Hugo.
+
+"Le 2 decembre, a dix heures du matin, des representants du peuple
+etaient reunis dans une maison de la rue Blanche.
+
+"Deux opinions se combattaient. La premiere, emise et soutenue par
+Victor Hugo, voulait qu'on fit immediatement un appel aux armes;
+la population etait oscillante, il fallait, par une impulsion
+revolutionnaire, la jeter du cote de l'assemblee.
+
+"Exciter lentement les coleres, entretenir longtemps l'agitation, tel
+etait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le
+soutenir il s'appuyait sur le passe. En 1830, on avait d'abord crie,
+puis lance des pierres aux gardes royaux, enfin on s'etait jete dans
+la bataille, avec des passions deja fermentees; en fevrier 1848,
+l'agitation de la rue avait aussi precede le combat.
+
+"La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux
+epoques.
+
+"Malheureusement le systeme de la temporisation l'emporta; il fut
+decide qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il
+serait fait un appel aux legions de la garde nationale sur lesquelles
+on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier
+accepterent la responsabilite de ces demarches, et rendez-vous fut
+pris a deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour
+l'execution des mesures arretees.
+
+"Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils
+avaient recu, un incident prouva que, suivant l'opinion repoussee
+dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et
+revolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'apercut
+que la foule reconnaissait Hugo et s'epaississait autour d'eux:--"Vous
+etes reconnu, dit-il a son collegue."--Au meme instant, quelques
+jeunes gens crierent: _Vive Victor Hugo!_
+
+"Un d'eux lui demanda: "Citoyen que faut-il faire?"
+
+"Victor Hugo repondit: "Dechirez les affiches factieuses du coup
+d'etat et criez: _Vive la constitution!_
+
+"--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier.
+
+"--Vous courrez aux armes", repliqua Victor Hugo.
+
+"Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui
+de tous les crimes. Nous, representants du peuple, nous le mettons
+hors la loi; mais, sans meme qu'il soit besoin de notre declaration,
+il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous
+avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre
+fusil, et courez sur Bonaparte!"
+
+"La foule poussa une acclamation.
+
+"Un bourgeois qui fermait sa boutique dit a l'orateur: "Parlez moins
+haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait.
+
+"--Eh bien! repondit Hugo, vous promeneriez mon cadavre, et ce serait
+une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!"
+
+"Tous crierent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_
+leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la
+republique!_ sortit de toutes les poitrines.
+
+"L'enthousiasme, l'indignation, la colere melaient leurs eclairs dans
+tous les regards. C'etait la, peut-etre, une minute supreme. Victor
+Hugo fut tente d'enlever toute cette foule et de commencer le combat.
+
+"Charamaule le retint et lui dit tout bas:--"Vous causerez une
+mitraillade inutile; tout ce monde est desarme. L'infanterie est a
+deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive."
+
+"En effet, plusieurs pieces de canon, attelees, debouchaient par la
+rue de Bondy, derriere le Chateau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce
+pouvait etre la victoire, mais ce pouvait etre aussi un massacre. "Le
+conseil de s'abstenir, donne par un homme aussi intrepide que l'a ete
+Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait etre suspect; en
+outre Victor Hugo, quel que fut son entrainement interieur, se
+sentait lie par la deliberation de la gauche. Il recula devant la
+responsabilite qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu
+souvent repeter lui-meme: "Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?"
+
+"Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jeterent. La
+foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la republique!
+Vive Victor Hugo!_
+
+"Les deux representants se dirigerent vers la rue Blanche, ou ils
+rendirent compte de la scene du Chateau d'Eau; ils essayerent encore
+de decider leurs collegues a une action revolutionnaire, mais la
+decision du matin fut maintenue.
+
+"Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante:
+
+"Louis-Napoleon est un traitre.
+
+"Il a viole la constitution.
+
+"Il s'est mis hors la loi.
+
+Les representants republicains rappellent au peuple et a l'armee
+l'article 68 et l'article 110 ainsi concus: "L'assemblee constituante
+confie la defense de la presente constitution et des droits qu'elle
+consacre a la garde et au patriotisme de tous les francais."
+
+"Le peuple est a jamais en possession du suffrage universel, n'a
+besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chatiera le rebelle.
+
+"Que le peuple fasse son devoir.
+
+"Les representants republicains marcheront a sa tete.
+
+"Aux armes! Vive la republique!"
+
+"Michel (de Bourges), Schoelcher, le general Leydet, Joigneaux, Jules
+Favre, Deflotte, Eugene Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau,
+
+Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se haterent de
+mettre sur cette proclamation leurs noms a cote de celui de Victor
+Hugo.
+
+"A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche,
+chasses de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait
+sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le representant
+Lafon; a eux s'etaient joints quelques journalistes et plusieurs
+citoyens devoues a la republique.
+
+"Au milieu d'une vive animation, un comite de resistance fut nomme; il
+se composait des citoyens:
+
+ Victor Hugo,
+ Carnot,
+ Michel (de Bourges),
+ Madier de Montjau,
+ Jules Favre,
+ Deflotte,
+ Faure (du Rhone).
+
+"On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu
+avait remises a des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera
+recueillie par l'histoire; elle s'echappa de l'ame de Victor Hugo. La
+voici:
+
+
+PROCLAMATION A L'ARMEE.
+
+Soldats!
+
+Un homme vient de briser la constitution, il dechire le serment qu'il
+avait prete au peuple, supprime la loi, etouffe le droit, ensanglante
+Paris, garrotte la France, trahit la Republique.
+
+Soldats, cet homme vous engage dans le crime.
+
+Il y a deux choses saintes: le drapeau qui represente l'honneur
+militaire, et la loi qui represente le droit national. Soldats! le
+plus grand des attentats, c'est le drapeau leve contre la loi.
+
+Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous egare. Pour un tel
+crime, les soldats francais sont des vengeurs, non des complices.
+
+Livrez a la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napoleon. Un
+vrai Napoleon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait
+recommencer Transnonain.
+
+Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armee francaise. Proteger
+la patrie, propager la revolution, delivrer les peuples, soutenir les
+nationalites, affranchir le continent, briser les chaines partout,
+defendre partout le droit, voila votre role parmi les armees d'Europe;
+vous etes dignes des grands champs de bataille.
+
+Soldats! l'armee francaise est l'avant-garde de l'humanite. Rentrez en
+vous-memes, reflechissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez
+a vos generaux arretes, pris au collet par des argousins et jetes,
+menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le scelerat qui est a
+l'Elysee croit que l'armee de la France est une bande du bas-empire,
+qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obeit. Il vous fait faire
+une besogne infame; il vous fait egorger, en plein dix-neuvieme siecle
+et dans Paris meme, la liberte, le progres, la civilisation; il vous
+fait detruire, a vous enfants de la France, ce que la France a si
+glorieusement et si peniblement construit en trois siecles de lumiere
+et en soixante ans de revolution! Soldats, si vous etes la grande
+armee, respectez la grande nation!
+
+Nous, citoyens, nous representants du peuple et vos
+representants,--nous, vos amis, vos freres, nous qui sommes la loi et
+le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras
+et que vous frappez aveuglement de vos epees, savez-vous ce qui nous
+desespere? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir
+votre honneur qui s'en va.
+
+Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis
+Bonaparte, et vous etes perdus devant la conscience universelle.
+Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des
+generaux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend.
+Vous soldats, il en est temps encore, revenez a la patrie, revenez a
+la republique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait
+de vous? Elle dirait: "Ils ont foule aux pieds de leurs chevaux et
+ecrase sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur
+pays; eux, des soldats francais, ils ont deshonore l'anniversaire
+d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il degoutte
+aujourd'hui du nom de Napoleon sur la France autant de honte qu'il en
+a autrefois decoule de gloire."
+
+Soldats francais, cessez de preter main-forte au crime!
+
+_Pour les representants du peuple restes libres, le representant
+membre du comite de resistance,_
+
+VICTOR HUGO.
+
+Paris, 3 decembre.
+
+"Cette proclamation ... ou brillent toutes les qualites du genie et
+du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les
+copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle etait affichee
+dans les rues Charlot, de l'Homme-Arme, Rambuteau, et sur le boulevard
+du Temple.
+
+"Cependant on est encore averti que la police a pris l'eveil; a
+travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, ou les
+ateliers de Frederic Cournet ouvriront un asile sur.
+
+" ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux
+tabourets seulement; Victor Hugo, qui va presider la reunion, en prend
+un,--l'autre est donne a Baudin, qui servira de secretaire. Dans cette
+assemblee, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule,
+Sartin, Arnaud de l'Ariege, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son
+collaborateur, etc., etc.
+
+"Apres un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est
+aise de concevoir, plusieurs resolutions furent prises. On avait vu
+successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord),
+Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drome); ce dernier
+ne fit qu'une courte apparition.
+
+"Victor Hugo avait pris la parole et resumait les perils de la
+situation, les moyens de resistance et de combat.
+
+"Tout a coup, un homme en blouse se presente, effare.
+
+"--Nous sommes perdus, s'ecria-t-il; du point d'observation ou l'on
+m'a place, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de
+soldats.
+
+"--Qu'importe! a repondu Cournet, en montrant des armes, la porte de
+ma maison est etroite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient
+pas de front; nous sommes ici soixante resolus a mourir; deliberez en
+paix."
+
+"A ce terrible episode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les
+paroles de Victor Hugo ont ete stenographiees, sur place, par un
+des assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononca. Il
+s'ecrie: / "Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites.
+
+"D'un, cote, cent mille hommes, dix-sept batteries attelees, six
+mille bouches a feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des
+munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt
+representants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux
+cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une
+cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une
+proclamation; a peine, ca et la, une presse lithographique, une cave
+ou l'on imprimera, en hate et furtivement, un placard a la brosse;
+peine de mort contre qui remuera un pave, peine de mort contre qui
+s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouve en conciliabule,
+peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous etes
+pris pendant le combat, la mort; si vous etes pris apres le combat,
+la deportation et l'exil.--D'un cote, une armee et le crime;--de
+l'autre, une poignee d'hommes et le droit. Voila cette lutte,
+l'acceptez-vous?"
+
+"Ce fut un moment admirable; cette parole energique et puissante
+avait remue toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime,
+repondit: "_Oui, oui, nous l'acceptons!_"
+
+"Et la deliberation recommenca grave et silencieuse."
+
+
+
+
+NOTES
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS
+
+1846.
+
+
+NOTE 1
+
+LA PROPRIETE DES OEUVRES D'ART
+
+Un projet de loi sur les dessins et modeles de fabrique etait propose
+par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la
+chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la duree
+de la propriete de ces dessins et de ces modeles. Le projet du
+gouvernement decretait une duree de quinze annees. La commission qui
+avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'etendre le droit
+exclusif d'exploitation d'un modele a trente ans. Quelques membres de
+la chambre voulaient le maintien pur et simple de la legislation de
+1793 qui attribue a l'auteur d'un dessin ou d'un modele artistique
+destine a l'industrie les memes droits qu'a l'auteur d'une statue ou
+d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole.
+
+Messieurs,
+
+Je n'aurai qu'une simple observation a faire sur la question la plus
+importante, a mes yeux du moins, la question de duree; et j'appuierai
+la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue meme,
+l'ancienne legislation. Je n'ai que tres peu de mots a dire, et je
+n'abuserai jamais de l'attention de la chambre.
+
+Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art veritable qui
+est en question ici. Je ne pretends pas mettre cet art, dans lequel
+l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des creations
+poetiques ou litteraires, creations purement spontanees, qui ne
+relevent que de l'artiste, de l'ecrivain, du penseur. Cependant, il
+est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier.
+
+Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms
+qui se rattachent a cet art, elle reconnaitrait elle-meme qu'il y a
+la des genies createurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la
+propriete doit etre protegee par la loi. Bernard de Palissy etait un
+potier; Benvenuto Cellini etait un orfevre. Un pape a desire un modele
+de chandeliers d'eglise; Michel-Ange et Raphael ont concouru pour ce
+modele, et les deux flambeaux ont ete executes. Oserait-on dire que ce
+ne sont pas la des objets d'art?
+
+Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art veritable dans la
+question, et c'est ce qui me fait prendre la parole.
+
+Jusqu'a present cette matiere a ete regie en France par une
+legislation vague, obscure, incomplete, plutot formee de jurisprudence
+et d'extensions que composee de textes directs emanes du legislateur.
+Cette legislation a beaucoup de defauts, mais elle a une qualite qui,
+a mes yeux, compense tous les defauts, elle est genereuse.
+
+Cette legislation, que donnait-elle a l'art qui est ici en question?
+Elle lui donnait la duree; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois
+que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres,
+donnez-leur le temps, donnez-leur la duree, assurez-leur le respect de
+leur pensee et de leur propriete. Si vous voulez que la France reste a
+ce point ou elle est placee, d'imposer a toutes les nations la loi de
+sa mode, de son gout, de son imagination; si vous voulez que la France
+reste la maitresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la
+fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique
+et nationale; si vous voulez donner a cet art tous les moyens de
+prosperer, ne touchez pas legerement a la legislation sous laquelle il
+s'est developpe avec tant d'eclat.
+
+Notez que depuis que cette legislation, incomplete, je le repete, mais
+genereuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matieres
+d'art et d'industrie melee a l'art, n'a cesse de s'accroitre.
+
+Que demandez-vous donc a une legislation? qu'elle produise de bons
+effets, qu'elle donne de bons resultats? Que reprochez-vous a
+celle-ci? Sous son empire, l'art francais est devenu le maitre et le
+modele de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilise.
+Pourquoi donc toucher legerement a un etat de choses dont vous avez a
+vous applaudir?
+
+J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention
+l'expose des motifs; j'y ai cherche la raison pour laquelle il etait
+innove a un etat aussi excellent, je n'en ai trouve qu'une qui ne me
+parait pas suffisante, c'est un desir de mettre la legislation qui
+regit cette matiere en harmonie avec la legislation qui regit d'autres
+matieres qu'on suppose a tort analogues. C'est la, messieurs, une pure
+question de symetrie. Cela ne me parait pas suffisant pour innover,
+j'ose dire, aussi temerairement.
+
+J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde
+et la plus sincere estime; c'est un homme des plus distingues, et
+je reconnais avec empressement sa haute competence sur toutes les
+matieres qui sont soumises a son administration. Cependant je ne me
+suis pas explique comment il se faisait qu'en presence d'un beau,
+noble et magnifique resultat, on venait innover dans la loi qui a, en
+partie du moins, produit cet effet.
+
+Je le repete, je demande de la duree. Je suis convaincu qu'un pas
+sera fait en arriere le jour ou vous diminuerez la duree de cette
+propriete. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai deja dit en
+commencant, a la propriete litteraire proprement dite. Elle est
+au-dessous de la propriete litteraire; mais elle n'en est pas moins
+respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, ou vous aurez
+diminue la duree de cette propriete, vous aurez diminue l'interet des
+fabricants a produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins
+de l'art; vous aurez diminue l'interet des grands artistes a penetrer
+de plus en plus dans cette region ou l'industrie se releve par son
+contact avec l'art.
+
+Aujourd'hui, a l'heure ou nous parlons, des sculpteurs du premier
+ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier,
+n'hesitent pas a accorder leur concours a ces productions qui ne sont
+pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui
+sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre.
+
+Un jour viendra, n'en doutez pas, ou beaucoup de ces oeuvres que vous
+traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous
+reglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra
+ou beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les musees. N'oubliez
+pas que vous avez ici, en France, a Paris, un musee compose
+precisement des debris de cet art mixte qui est en ce moment en
+question. La collection des vases etrusques, qu'est-ce autre chose?
+
+Si vous voulez maintenir cet art au niveau deja eleve ou il est
+parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il
+a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps.
+
+Voila tout ce que je voulais dire.
+
+Je voterai pour tout ce qui tendra a augmenter la duree accordee aux
+proprietaires de cette sorte d'oeuvres, et je declare, en finissant,
+que je ne puis m'empecher de regretter l'ancienne legislation. (_Tres
+bien! tres bien!_)
+
+
+NOTE 2
+
+LA MARQUE DE FABRIQUE
+
+Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique,
+deux systemes etaient en presence, celui de la marque facultative
+et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous
+conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre
+commentaire, les deux discours que Victor Hugo prononca dans ce debat.
+
+Messieurs,
+
+Je viens defendre une opinion qui, je le crains, malgre les
+excellentes observations qui ont ete faites, a peu de faveur dans la
+chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de
+la noble assemblee. Le projet de loi sur les dessins de fabrique
+soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de
+fabrique souleve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi
+touche a une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et
+qui ne soit competent.
+
+Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le
+commerce honnete et loyal, le commerce deloyal et frauduleux. Le
+commerce honnete, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre
+aux consommateurs des produits sinceres; c'est celui qui cherche avant
+tout, avant meme les benefices d'argent, le plus sur, le meilleur,
+le plus fecond des benefices, la bonne renommee. La bonne renommee,
+messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce
+frauduleux, est celui qui a la fievre des fortunes rapides, qui jette
+sur tous les marches du monde des produits falsifies; c'est celui,
+enfin, qui prefere les profits a l'estime, l'argent a la renommee.
+
+Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en presence,
+lequel voulez-vous proteger? Il me semble que vous devez protection a
+l'un, et la protection de l'un c'est la repression de l'autre. J'ai
+cherche dans le projet de loi, dans l'expose des motifs et dans le
+rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque
+mode de repression preferable au seul mode de repression qui se soit
+presente a mon esprit, et j'avoue, a regret, n'en avoir pas trouve.
+A mon avis, que je soumets a la chambre, il n'y a d'autre mode de
+repression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour
+le commerce loyal et honnete, que la marque obligatoire.
+
+Mais on dira: La marque obligatoire est contraire a la liberte.
+Permettez que je m'explique sur ce point, car il est delicat et grave.
+
+J'aime la liberte, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a
+dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis pret a me
+devouer pour cette conviction. La liberte a ses abus et ses perils.
+Mais a cote des abus elle a ses bienfaits, a cote des perils elle a la
+gloire. J'aime donc la liberte, je la crois bonne en toute occasion.
+Je veux la liberte du bon commerce; j'admettrais meme, s'il en etait
+besoin, la liberte du mauvais commerce, quoique ce soit, a mon avis,
+la liberte de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense
+pas que, dans la question de la marque obligatoire, la liberte soit le
+moins du monde compromise.
+
+Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise a la
+marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite,
+c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier
+imprime, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque
+denomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse etre, il
+n'existe pas un papier imprime qui ne doive, aux termes des lois qui
+nous regissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce
+que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que
+la marque obligatoire ait supprime la liberte de la presse?
+(_Mouvement._)
+
+Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une
+liberte publique, la plus importante de toutes, la plus vitale,
+qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire,
+c'est-a-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une
+autre liberte dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il
+est donc evident que puisque la marque obligatoire ne gene dans aucun
+de ses developpements la plus precieuse de nos libertes, elle n'aura
+aucun effet funeste, ni meme aucun effet facheux sur la liberte
+commerciale. J'ajoute qu'a mon avis liberte implique responsabilite.
+La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire,
+c'est la responsabilite. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de
+ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la liberte sans subir la
+responsabilite. (_Mouvement_.)
+
+Je voterai pour la marque obligatoire.
+
+ * * * * *
+
+Je vois la chambre fatiguee, je ne crois pas au succes de
+l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est
+que ma conviction est profonde.
+
+La marque facultative peut-elle avoir ce rare resultat de separer en
+deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le
+commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hesiterais pas a me
+rallier au systeme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le
+pense pas.
+
+Dans mon opinion, la marque facultative est une precaution illusoire.
+Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre;
+non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci:
+l'industrie a un interet, le commerce croit souvent en avoir un autre.
+Quel est l'interet de l'industrie? Donner d'abord de bons produits,
+et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les
+cas ou l'industrie touche a l'art, des produits admirables. Ceci est
+l'interet de l'industrie, ceci est aussi l'interet de la nation. Quel
+est l'interet du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au
+hasard, souvent a bon marche et a vil prix. A vil prix! c'est
+fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce
+frauduleux que je voudrais detruire? Il lui faut des produits
+frelates, falsifies, chetifs, miserables, coutant peu et pouvant,
+erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce
+deloyal? il impose sa loi a l'industrie. Il commande, l'industrie
+obeit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face a face avec le
+consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermediaire,
+le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de
+le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a
+malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque
+facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gemira et cedera.
+La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette
+defense a l'industrie loyale contre le commerce deloyal. Je vous
+le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en presence des faits
+deplorables que vous ont cites plusieurs nobles membres de cette
+Chambre, en presence des debouches qui se ferment, en presence des
+marches etrangers qui ne s'ouvrent plus, en presence de la diminution
+du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denrees
+qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction
+croissante, devant la concurrence interieure, devant la concurrence
+exterieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincerite
+commerciale! (_Mouvement._)
+
+Mettez la marque obligatoire dans la loi.
+
+L'industrie francaise est une richesse nationale. Le commerce loyal
+tend a elever l'industrie; le commerce frauduleux tend a l'avilir et a
+la degrader. Protegez le commerce loyal, frappez le commerce deloyal.
+
+
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE
+
+1848-1849.
+
+
+NOTE 3
+
+SECOURS AUX THEATRES
+
+17 juillet 1848.
+
+
+A la suite des fatales journees de juin 1848, les theatres de Paris
+furent fermes. Cette cloture, qui semblait devoir se prolonger
+indefiniment, etait une calamite de plus ajoutee aux autres calamites
+publiques. La ruine des theatres etait imminente. M. Victor Hugo
+sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua
+une reunion speciale des representants de Paris dans le 1er bureau,
+leur demanda d'appuyer un projet de decret qu'il se chargeait de
+presenter et qui allouait une subvention d'un million aux theatres,
+pour les mettre a meme de rouvrir. La proposition fut vivement
+debattue. Un membre accusa l'auteur du projet de decret de vouloir
+_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'ecria:
+
+
+Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du
+pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain
+pour les vingt mille familles que les theatres alimentent! Ce que je
+veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifies
+par ces ruisseaux de seve qui jaillissent des theatres de Paris! c'est
+la paix publique, c'est la serenite publique, c'est la splendeur de la
+ville de Paris, c'est l'eclat des lettres et des arts, c'est la venue
+des etrangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que
+repandent d'activite, de joie, de sante, de richesse, de civilisation,
+de prosperite, les theatres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas,
+c'est le deuil, c'est la detresse, c'est l'agitation, c'est l'idee
+de revolution et d'epouvante que contiennent ces mots lugubres: Les
+theatres de Paris sont fermes! Je l'ai dit a une autre epoque et dans
+une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les theatres
+fermes, c'est le drapeau noir deploye.
+
+Eh bien, je voudrais que vous, vous les representants de Paris, vous
+vinssiez dire a cette portion de la majorite qui vous inquiete:
+Osez deployer ce drapeau noir! osez abandonner les theatres! Mais,
+sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres fait fermer les
+boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres de Paris,
+fait une chose que nos plus redoutables annees n'ont pas faite; que
+l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les theatres
+de Paris eteint le feu qui eclaire, pour ne plus laisser resplendir
+que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilite!
+
+Messieurs, cette question des theatres est maintenant un cote, un cote
+bien douloureux, de la grande question des detresses publiques. Ce que
+nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a
+la, autour de nous, je vous le repete, vingt mille familles qui nous
+demandent de ne pas leur oter leur pain! Le plus deplorable temoignage
+de la durete des temps que nous traversons, c'est que les theatres,
+qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui
+partie de notre misere.
+
+Je vous en conjure, reflechissez-y. Ne desertez pas ce grand interet.
+Faites de moi ce que vous voudrez; je suis pret a monter a la tribune,
+je suis pret a combattre, _a la poupe, a la proue, ou l'on voudra,
+n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec
+vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la
+proposition.
+
+
+La proposition, appuyee par la presque unanimite des representants de
+la Seine et adoptee par le comite de l'interieur, fut acceptee par
+le gouvernement, qui reduisit a six cent mille francs la subvention
+proposee. M. Victor Hugo, nomme president et rapporteur d'une
+commission speciale chargee d'examiner le projet de decret, et
+composee de MM. Leon de Maleville, Bixio et Evariste Bavoux, deposa au
+nom du comite de l'interieur et lut en seance publique, le 17 juillet,
+le rapport suivant:
+
+
+Citoyens representants,
+
+Dans les graves conjonctures ou nous sommes, en examinant le projet de
+subvention aux theatres de Paris, votre comite de l'interieur et la
+commission qu'il a nommee ont eu le courage d'ecarter toutes les
+hautes considerations d'art, de litterature, de gloire nationale, qui
+viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du
+reste, et que nous ferons certainement valoir a l'occasion dans des
+temps meilleurs; le comite, dis-je, a eu le courage d'ecarter toutes
+ces considerations pour ne se preoccuper de la mesure proposee qu'au
+point de vue de l'utilite politique.
+
+C'est a ce point de vue unique d'une grande et evidente utilite
+politique et immediate, que nous avons l'honneur de vous proposer
+l'adoption de la mesure.
+
+Les theatres de Paris sont peut-etre les rouages principaux de ce
+mecanisme complique qui met en mouvement le luxe de la capitale et les
+innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mecanisme
+immense et delicat, que les bons gouvernements entretiennent avec
+soin, qui ne s'arrete jamais sans que la misere naisse a l'instant
+meme, et qui, s'il venait jamais a se briser, marquerait l'heure
+fatale ou les revolutions sociales succedent aux revolutions
+politiques.
+
+Les theatres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion
+a l'industrie parisienne, qui, a son tour, communique la vie a
+l'industrie des departements. Toutes les branches du commerce
+recoivent quelque chose du theatre. Les theatres de Paris font vivre
+directement dix mille familles, trente ou quarante metiers divers,
+occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans
+la circulation une somme qui, d'apres des chiffres incontestables, ne
+peut guere etre evaluee a moins de vingt ou trente millions.
+
+La cloture des theatres de Paris est donc une veritable catastrophe
+commerciale qui a toutes les proportions d'une calamite publique. Les
+faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accorde, il
+y a peu de jours, cinq millions a l'industrie du batiment; accorder
+aujourd'hui un subside aux theatres, c'est appliquer le meme principe,
+c'est pourvoir aux memes necessites politiques. Si vous refusiez
+aujourd'hui ces six cent mille francs a une industrie utile, vous
+auriez dans un mois plusieurs millions a ajouter a vos aumones.
+
+D'autres considerations font encore ressortir l'importance politique
+de la mesure qui rouvrirait nos theatres. A une epoque comme la notre,
+ou les esprits se laissent entrainer, dans cette espece de lassitude
+et de desoeuvrement qui suit les revolutions, a toutes les emotions,
+et quelquefois a toutes les violences de la fievre politique, les
+representations dramatiques sont une distraction souhaitable, et
+peuvent etre une heureuse et puissante diversion. L'experience a
+prouve que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire
+a la louange de ce peuple si intelligent, le theatre est un calmant
+efficace et souverain.
+
+Ce peuple, pareil a tant d'egards au peuple athenien, se tourne
+toujours volontiers, meme dans les jours d'agitation, vers les joies
+de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements resistent a
+un theatre ouvert; aucun attroupement ne resisterait a un spectacle
+gratis.
+
+L'utilite politique de la mesure de la subvention aux theatres est
+donc demontree. Il importe que les theatres de Paris rouvrent et
+se soutiennent, et l'etat consulte un grand interet public en leur
+accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu'a la saison
+d'hiver, ou leur prosperite renaitra, nous l'esperons, et sera a la
+fois un temoignage et un element de la prosperite generale.
+
+Cela pose, ce grand interet politique une fois constate, votre comite
+a du rechercher les moyens d'arriver surement a ce but: faire vivre
+les theatres jusqu'a l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout
+qu'aucune partie de la somme votee par vous ne put etre detournee de
+sa destination, et consacree, par exemple, a payer les dettes que les
+theatres ont contractees depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus
+honorable courage contre les difficultes de la situation. Cet argent
+est destine a l'avenir et non au passe. Il ne pourra etre revendique
+par aucun creancier. Votre comite vous propose de declarer les sommes
+allouees aux theatres par le decret incessibles et insaisissables.
+
+Les sommes ne seraient versees aux directeurs des theatres que sous
+des conditions acceptees par eux, ayant toutes pour objet la meilleure
+exploitation de chaque theatre en particulier, et que les directeurs
+seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit a
+l'allocation.
+
+Quant aux sommes en elles-memes, votre comite en a examine
+soigneusement la repartition. Cette repartition a ete modifiee pour
+quelques theatres, d'accord avec M. le ministre de l'interieur, et
+toujours dans le but d'utilite positive qui a preoccupe votre comite.
+
+L'allocation de 170,000 francs a ete conservee a l'Opera dont la
+prosperite se lie si etroitement a la paix de la capitale. La part du
+Vaudeville a ete portee a 24,000 francs, sous la condition que les
+directeurs ne negligeront rien pour rendre a ce theatre son ancienne
+prosperite, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y
+applaudissait dans ces derniers temps.
+
+Un theatre oublie a ete retabli dans la nomenclature, c'est le theatre
+Beaumarchais, c'est-a-dire le theatre special du 8e arrondissement et
+du faubourg Saint-Antoine. L'assemblee s'associera a la pensee qui a
+voulu favoriser la reouverture de ce theatre.
+
+Voici cette repartition, telle qu'elle est indiquee et arretee dans
+l'expose des motifs qui vous a ete distribue ce matin:
+
+ Pour l'Opera, Theatre de la Nation 170,000 fr.
+ Pour le Theatre de la Republique 105,000
+ Pour l'Opera-Comique 80,000
+ Pour l'Odeon 45,000
+ Pour le Gymnase 30,000
+ Pour la Porte-Saint-Martin 35,000
+ Pour le Vaudeville 24,000
+ Pour les Varietes 24,000
+ Pour le Theatre Montansier 15,000
+ Pour l'Ambigu-Comique 25,000
+ Pour la Gaite 25,000
+ Pour le Theatre-Historique 27,000
+ Pour le Cirque 4,000
+ Pour les Folies-Dramatiques 11,000
+ Pour les Delassements-Comiques 11,000
+ Pour le Theatre Beaumarchais 10,000
+ Pour le Theatre Lazary 4,000
+ Pour le Theatre des Funambules 5,000
+ Pour le Theatre du Luxembourg 5,000
+ Pour les theatres de la banlieue 10,000
+ Pour l'Hippodrome 5,000
+ Pour eventualites 10,000
+
+ Total 680,000 fr.
+
+Le comite a cru necessaire d'ajouter aux subventions reparties une
+somme de 10,000 francs destinee a des allocations eventuelles qu'il
+est impossible de ne pas prevoir en pareille matiere.
+
+Afin de multiplier les precautions et de rendre tout abus impossible,
+votre comite, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par
+l'article 2 du decret, que la distribution de la somme afferente a
+chaque theatre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquiemes,
+jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront
+affectes au payement des artistes, employes et gagistes des theatres.
+Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'execution du
+decret a votre comite de l'interieur.
+
+Un decret special avait ete presente pour le Theatre de la Nation; le
+comite, ne voyant aucun motif a ce double emploi, a fondu les deux
+decrets en un seul.
+
+Le credit total alloue par les deux decrets ainsi reunis s'eleve a
+680,000 francs.
+
+Par toutes les considerations que nous venons d'exposer devant vous,
+nous esperons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce decret dont
+vous avez deja reconnu et declare l'urgence. Il faut que tous les
+symptomes de la confiance et de la securite reparaissent; il faut que
+les theatres rouvrent; il faut que la population reprenne sa serenite
+en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise.
+Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du
+commerce, de l'industrie, c'est-a-dire tout ce qui produit le travail,
+tout ce qui detruit la misere; les theatres sont un de ces moteurs.
+
+Que les etrangers se sentent rappeles a Paris par le calme retabli;
+qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui
+roulent, des boutiques ouvertes, des cafes eclaires; qu'on puisse
+rentrer tard chez soi; les theatres vous restitueront toutes ces
+libertes de la vie parisienne, qui sont les indices memes de la
+tranquillite publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante,
+animee, paisible, a cette grande ville de Paris, qui porte avec
+accablement, depuis un mois bientot, le plus douloureux de tous les
+deuils, le deuil de la guerre civile!
+
+Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce
+que vous ferez en ce moment sera utile pour le present et fecond pour
+l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au theatre,
+le theatre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un
+engagement. Aujourd'hui, la societe secourt le theatre, demain le
+theatre secourra la societe. Le theatre, c'est la sa fonction et son
+devoir, moralise les masses en meme temps qu'il enrichit la cite. 11
+peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps serieux comme
+ceux ou nous sommes, les auteurs dramatiques, libres desormais,
+comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du theatre
+une chaire de verite et une tribune d'honnetete, pousser les coeurs
+vers la fraternite, elever les esprits aux sentiments genereux par le
+spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et
+dans la foule la raison, enseigner, apaiser, eclairer, consoler, c'est
+la plus pure source de la renommee, c'est la plus belle forme de la
+gloire!
+
+La subvention aux theatres fut votee. Les theatres rouvrirent.
+
+
+NOTE 4
+
+SECOURS AUX TRANSPORTES
+
+14 aout 1848.
+
+Immediatement apres les journees de juin, M. Victor Hugo se preoccupa
+du sort fait aux transportes. Il appela tous les hommes de bonne
+volonte, dans toutes les nuances de l'assemblee, a leur venir en aide.
+Il organisa dans ce but une reunion speciale en dehors de tous les
+partis.
+
+Voici en quels termes le fait est raconte dans _la Presse_ du 14 aout
+1848:
+
+
+"Tous les hommes politiques ne sont pas en declin, heureusement! Au
+premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont
+deploye sous la grele des balles dans les tristes journees de juin,
+par la fermete conciliante qu'ils ont apportee a la tribune, et enfin
+par l'elan d'une fraternite sincere telle que nous la concevons, telle
+que nous la ressentons, nous aimons a signaler un de nos illustres
+amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaissee,
+et que la liberte de la presse a trouve debout a la tribune au jour
+des interpellations adressees a M. le general Cavaignac.
+
+"M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous
+ne saurions trop le feliciter. Il s'agit de visiter les detenus de
+juin. Cette proposition a motive la reunion spontanee d'un certain
+nombre de representants dans l'un des bureaux de l'assemblee
+nationale; nous en empruntons les details au journal l'_Evenement_:
+
+"La reunion se composait deja de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'eveque
+de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Felix
+Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Voguee,
+Cremieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considerant, le general Laydet,
+Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribiere,
+Antony Thouret.
+
+"M. Victor Hugo a expose l'objet de la reunion. Il a dit:
+
+"Qu'au milieu des reunions qui se sont produites au sein de
+l'assemblee, et qui s'occupent toutes avec un zele louable, et selon
+leur opinion consciencieuse, des grands interets politiques du pays,
+il serait utile qu'une reunion se format qui n'eut aucune couleur
+politique, qui resumat toute sa pensee dans le seul mot _fraternite_,
+et qui eut pour but unique l'apaisement des haines et le soulagement
+des miseres nees de la guerre civile.
+
+"Cette reunion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui
+oublieraient, en y entrant, a quel parti ils appartiennent, pour ne
+se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France.
+Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de
+l'ordre le plus eleve; car soulager les malheurs de la guerre civile
+dans le present, c'est eteindre les fureurs de la guerre civile dans
+l'avenir. L'assemblee nationale est animee des intentions les plus
+patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les
+egares, mais elle ne veut rien au dela de la severite strictement
+necessaire, et, certainement, a cote de sa severite, elle cherchera
+toujours les occasions de faire sentir sa paternite. La reunion
+projetee provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se
+manifesteraient, la bonne volonte genereuse de l'assemblee.
+
+"Cette reunion ne se compose encore que de membres qui se sont
+spontanement rapproches et qui appartiennent a toutes les opinions
+representees dans l'assemblee; mais elle admettrait avec empressement
+tous les membres qui auraient du temps a donner aux travaux de
+fraternite qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les
+forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du
+pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se preoccuperait
+de tout ce qui peut, sans desarmer, bien entendu, ni enerver l'action
+de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs
+familles.
+
+"En ce qui touche ces malheureuses familles, la reunion rechercherait
+les moyens d'assurer l'execution du decret qui leur reserve le droit
+de suivre les transportes, et qui, evidemment n'a pas voulu que ce
+droit fut illusoire ou onereux pour les familles pauvres. Le general
+Cavaignac, consulte par M. Victor Hugo, a pleinement approuve cette
+pensee, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention
+fraternelle et l'unite politique, et a promis de faciliter, par tous
+les moyens en son pouvoir, l'acces et la visite des prisons aux
+membres de la reunion; ce sera pour eux une occupation fatigante et
+penible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur
+rendra douce.
+
+"En terminant, M. Victor Hugo a exprime le voeu que la reunion mit a
+sa tete et choisit pour son president l'homme venerable qu'elle compte
+parmi ses membres, et qui joint au caractere sacre de representant
+le caractere sacre d'eveque, M. Parisis, eveque de Langres. Ainsi le
+double but evangelique et populaire sera admirablement exprime par la
+personne meme de son president. La fraternite est le premier mot de
+l'evangile et le dernier mot de la democratie."
+
+"La reunion a completement adhere a ces genereuses paroles. Elle a
+aussitot constitue son bureau, qui est ainsi compose:
+
+"President, M. Parisis, eveque de Langres; vice-president, M. Victor
+Hugo; secretaire, M. Xavier Durrieu.
+
+"La reunion s'est separee, apres avoir charge MM. Parisis, Victor Hugo
+et Xavier Durrieu de demander au general Cavaignac, pour les membres
+de la reunion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les
+prisons de Paris."
+
+
+NOTE 5.
+
+LA QUESTION DE DISSOLUTION
+
+
+En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemblee
+constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion
+prealable des bureaux, M. Victor Hugo prononca, le 15 janvier, un
+discours que la stenographie a conserve. Le voici:
+
+
+M. VICTOR HUGO.--Posons la question.
+
+Deux souverainetes sont en presence.
+
+Il y a d'un cote l'assemblee, de l'autre le pays
+
+D'un cote l'assemblee. Une assemblee qui a rendu a Paris, a la
+France, a l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est
+considerable; en juin, elle a fait face a l'emeute, elle a sauve la
+democratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de revolte
+contre le peuple tout entier. C'est la le titre de cette assemblee.
+Ce titre serait plus beau si la victoire eut ete moins dure. Les
+meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clements. Pour ma part,
+j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blame la repression
+soldatesque. Du reste, cette assemblee, disons-le, a plutot essaye de
+grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts,
+ce qui est l'histoire des assemblees et ce qui est aussi l'histoire
+des hommes. Un peu de bon, pas mal de mediocre, beaucoup de mauvais.
+Quant a moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite
+vaillante de l'assemblee en juin, son courage, le service rendu. Elle
+a bien fait son entree; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa
+sortie.
+
+De l'autre cote, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays.
+Qui doit l'emporter? (_Reclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi
+de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande
+votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas a etre nomme
+commissaire, je cherche a dire la verite. Je sais que chaque parti a
+une pente a s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous
+enivrons bien vite de nous-memes et nous avons bientot fait de crier:
+Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule
+quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers,
+j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale,
+voici ce que je pense: L'an dernier, a pareille epoque, qui est-ce
+qui voulait la reforme? Le pays. Cette annee, qui est-ce qui veut la
+dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit:
+retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblee repondra: je reste.
+
+Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas.
+
+J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect a l'assemblee, mais
+l'assemblee doit du respect au pays.
+
+Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est
+pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je
+n'abuse pas de celui-ci.
+
+Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinement, a une
+assemblee, a un chef d'etat, a un pouvoir: va-t'en! pour que ce
+pouvoir doive s'en aller?
+
+Je reponds: non!
+
+Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainete, il faut
+qu'elle ait la raison.
+
+Voyons si elle a la raison.
+
+Il y a en republique deux cas, seulement deux cas ou le pays peut dire
+a une assemblee de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une
+assemblee legislative dont le terme est arrive, ou une assemblee
+constituante dont le mandat est epuise.
+
+Hors de la, le pays, le pays lui-meme peut avoir la force, il n'a pas
+le droit.
+
+L'assemblee legislative dont la duree constitutionnelle n'est pas
+achevee, l'assemblee constituante dont le mandat n'est pas accompli
+ont le droit, ont le devoir de repondre au pays lui-meme: non! et de
+continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre.
+
+Toute la question est donc la. Je la precise, vous voyez. La
+Constituante de 1848 a-t-elle epuise son mandat? a-t-elle termine son
+oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non.
+
+UNE VOIX.--L'assemblee n'a point epuise son mandat.
+
+M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemblee parviennent
+a me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait a faire, et que
+son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord a l'instant
+meme.
+
+Examinons.
+
+Qu'est-ce que la constituante avait a faire? Une constitution.
+
+La constitution est faite.
+
+LE MEME MEMBRE.--Mais, apres la constitution, il faut que l'assemblee
+fasse les lois organiques.
+
+M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques!
+
+Entendons-nous.
+
+Est-ce une necessite ou une convenance?
+
+Si les lois organiques participent du privilege de la constitution,
+si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'a une seule
+reserve, la sanction du peuple et le droit de revision, si comme la
+constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines,
+inviolables, au-dessus des assemblees legislatives, au-dessus des
+codes, placees a la fois a la base et au faite, oh! alors, il n'y
+a pas de question, il n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a
+necessite. Vous devez repondre au pays qui vous presse: attendez! nous
+n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de
+nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos
+adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en
+repoussant la proposition Rateau? vous avez manque a votre devoir!
+
+Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les
+autres, des lois modifiables et revocables, des lois que la prochaine
+assemblee legislative pourra citer a sa barre, juger et condamner,
+comme le gouvernement provisoire a condamne les lois de la monarchie,
+comme vous avez condamne les decrets du gouvernement provisoire, si
+cela est, ou est la necessite de les faire? a quoi bon devorer le
+temps de la France pour jeter quelques lois de plus a cet appetit de
+revocation qui caracterise les nouvelles assemblees?
+
+Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis
+de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela
+vous etait bien agreable, cela me serait egal. Oui, vous trouvez
+convenable que les redacteurs du texte soient aussi les redacteurs du
+commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes,
+que ceux qui ont bati l'edifice pavent aussi les rues a l'entour, que
+le theoreme constitutionnel fasse penetrer son unite dans tous ses
+corollaires; apres avoir ete legislateurs constituants, il vous plait
+d'etre legislateurs organiques; cela est bien arrange, cela est plus
+regulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois
+organiques; pourquoi? pour la symetrie.
+
+Ah! ici, messieurs, je vous arrete. Pour une assemblee constituante,
+ou il n'y a plus de necessite il n'y a plus de droit. Car du moment ou
+votre droit s'eclipse, le droit du pays reparait.
+
+Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment,
+il faudra l'admettre toujours, a chaque instant et dans tous les cas,
+que dans six mois elle dira au president de se demettre et que dans un
+an elle criera a la legislative de se dissoudre. Non! la constitution,
+une fois sanctionnee par le peuple, protegera le president et
+la legislative. Reflechissez. Voyez l'abime qui separe les deux
+situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre
+l'assemblee constituante? Un vote, une boule dans la boite du
+scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemblee
+legislative? Une revolution.
+
+Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothese,
+reculez de quelques mois en arriere, reportez-vous a l'epoque ou
+vous etiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce
+moment-la, au milieu de l'oeuvre ebauchee, le pays, impatient ou
+egare, vous eut crie: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous!
+
+Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit
+alors?
+
+Je vous eusse dit: Resistez!
+
+Resister! a qui? a la France?
+
+Sans doute.
+
+Notre devoir eut ete de dire au peuple:--Tu nous as donne un mandat,
+nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit
+n'est plus en toi, mais en nous. Tu te revoltes contre toi-meme; car
+nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux
+refaire une revolution? tu veux courir de nouveau les chances
+anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es a la fois le plus
+fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y
+tomberons, mais tu y tomberas apres nous.
+
+Voila ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas separes.
+
+Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion resister a tous
+les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de
+l'histoire est a ce prix.
+
+Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: resistez!
+aujourd'hui je vous dis: cedez!
+
+Pourquoi?
+
+Je viens de vous l'expliquer.
+
+Parce qu'il y a trois mois le droit etait de votre cote, et
+qu'aujourd'hui il est du cote du pays.
+
+Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous?
+vous ne les ferez meme pas, vous les baclerez. Ou trouverez-vous
+le calme, la reflexion, l'attention, le temps pour examiner les
+questions, le temps pour les laisser murir? Mais telle de ces lois
+est un code! mais c'est la societe tout entiere a refaire! Onze lois
+organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vecu presque un
+an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un siecle, c'est la une
+fort belle longevite revolutionnaire. Contentez-vous-en.
+
+Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel a nos fiertes. Quoi! nous
+nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'a nous! Nous
+cedons a un _quinze mai moral!_ l'assemblee nationale se laisse
+chasser! Messieurs, l'assemblee chassee! Comment? par qui? Non, j'en
+appelle a la dignite de vos consciences, vous ne vous sentez pas
+chasses! Vous n'avez pas donne les mains a votre honte! Vous vous
+retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les
+violences des factions, mais devant la souverainete de la nation.
+L'assemblee se laisser chasser! Ah! ce degre d'abaissement rendrait sa
+condamnation legitime, elle la meriterait pour y avoir consenti! Il
+n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait
+meprisee, et qu'elle s'en ira respectee!
+
+Messieurs, je crois avoir ruine les objections les unes apres les
+autres. Me voici revenu a mon point de depart, le pays a pour lui le
+droit, et il a pour lui la raison. Considerez qu'il souffre, qu'il
+est, depuis un an bientot, etendu sur le lit de douleur d'une
+revolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison
+vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du cote droit sur le
+cote gauche.
+
+UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du cote gauche sur le cote droit.
+(_Sourires._)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On
+rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons
+des hommes politiques et considerons la situation. Elle nous dicte
+notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la republique, je
+ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que
+dans toutes mes paroles vous sentez l'honnete homme. Votre attention
+me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle,
+je me sens le droit de m'adresser a votre coeur de bons citoyens.
+Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauve le present, maintenant ne
+compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en
+ce moment? C'est l'inquietude, c'est l'anxiete, c'est le doute du
+lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanes, mais
+reels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui
+que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi,
+vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver?
+Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la
+legislative? Non, votre heure est fixee et la sienne est venue, les
+temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre
+noblement. Deferez au voeu de la France. Ne passez pas de la
+souverainete a l'usurpation. Je le repete, donnons le bon exemple,
+retirons-nous a temps et a propos, et croyons tous au lendemain! Ne
+disons pas, comme je l'ai entendu declarer, que notre disparition sera
+une revolution. Comment! democrates, vous n'auriez pas foi dans la
+democratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai
+pour que l'assemblee se separe au terme le plus prochain.
+
+
+NOTE 6
+
+ACHEVEMENT DU LOUVRE
+
+Fevrier 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses,
+l'interet de l'etat, l'interet de la ville de Paris.
+
+Certes, creer dans la capitale une sorte d'edifice metropolitain de
+l'intelligence, installer la pensee la ou etait la royaute, remplacer
+une puissance par une puissance, ou etait la splendeur du trone mettre
+le rayonnement du genie, faire succeder a la grandeur du passe ce qui
+fait la grandeur du present et ce qui fera la beaute de l'avenir,
+conserver a cette metropole de la pensee ce nom de Louvre, qui veut
+dire souverainete et gloire; c'est la, messieurs, une idee haute et
+belle. Maintenant, est-ce une idee utile?
+
+Je n'hesite pas; je reponds: Oui.
+
+Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore a la haute idee
+de civilisation que Paris represente, donner d'immenses travaux sous
+toutes les formes a toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan
+jusqu'a l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres,
+occuper et nourrir le peuple avec une idee, lorsque les ennemis de la
+paix publique cherchent a l'occuper, je ne dis pas a le nourrir, avec
+des passions, est-ce que ce n'est pas la une pensee utile?
+
+Mais l'argent? cela coutera fort cher. Messieurs, entendons-nous,
+j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je
+ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tout prix, l'alleger.
+Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entrainer une
+charge pour les contribuables, je serais le premier a le repousser.
+Mais, l'expose des motifs vous le dit, on peut faire face a la depense
+par des alienations peu regrettables d'une portion du domaine de
+l'etat qui coute plus qu'elle ne rapporte.
+
+J'ajoute ceci. Cet ete, vous votiez des sommes considerables pour des
+resultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler
+le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et
+politique du travail, que la seule pensee d'en donner vous suffisait.
+Quoi! vous accordiez des travaux steriles, et aujourd'hui vous
+refuseriez des travaux utiles?
+
+Le projet peut etre ameliore. Ainsi, il faudrait conserver toutes les
+menuiseries de la bibliotheque actuelle, qui sont fort belles et
+fort precieuses. Ce sont la des details. Je signale une lacune plus
+importante. Selon moi, il faudrait completer la pensee du projet en
+installant l'institut dans le Louvre, c'est-a-dire en faisant sieger
+le senat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain.
+Representez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un cote une galerie
+de peinture comparable a la galerie du Vatican, de l'autre une
+bibliotheque comparable a la bibliotheque d'Alexandrie; tout pres
+cette grande nouveaute des temps modernes, le palais de l'Industrie;
+toute connaissance humaine reunie et rayonnant dans un monument
+unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps.
+
+Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient a ce
+monument comme a une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi
+transforme le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi
+le palais, vous auriez agrandi l'idee qu'il contenait.
+
+Cette creation, ou l'on trouvera tous les magnifiques progres de l'art
+contemporain, dotera, sans qu'il en coute un sou aux contribuables,
+d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de
+plus. J'appuie le projet.
+
+
+NOTE 7
+
+SECOURS AUX ARTISTES
+
+3 avril 1849.
+
+Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononce par M.
+Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par
+l'honorable M. Charlemagne, comme exagerant les besoins et les miseres
+des artistes et des lettres. Peu de mois s'ecoulerent, la question des
+arts revint devant l'assemblee le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo,
+appele a la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amene a
+dire:
+
+
+Les besoins des artistes n'ont jamais ete plus imperieux. Et,
+messieurs, puisque je suis monte a cette tribune,--c'est l'occasion
+que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas
+en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-etre quelque
+influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche
+plus particulierement aux interets des lettres et des arts.
+
+Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette meme place et que
+je combattais certaines reductions speciales qui portaient sur le
+budget des arts et des lettres, je vous disais que ces reductions,
+dans certains cas, pouvaient etre funestes, qu'elles pouvaient
+entrainer bien des detresses, qu'elles pouvaient amener meme des
+catastrophes. On trouva a cette epoque qu'il y avait quelque
+exageration dans mes paroles.
+
+Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment,
+et c'est ici le lieu de le dire, a ce rare et celebre artiste qui
+vient de disparaitre si fatalement, qu'un secours donne a propos,
+qu'un travail commande a temps aurait pu sauver.
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le!
+
+M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine.
+
+M. LEON FAUCHER.--Je demande la parole.
+
+M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci merite votre
+attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amere et profonde
+douleur, a trouve plus facile de renoncer a la vie que de lutter
+contre la misere. (_Mouvement._)
+
+Eh bien! que ce soit la un grave et douloureux enseignement. Je le
+depose dans vos consciences. Je m'adresse a la generosite connue et
+prouvee de cette assemblee. Je l'ai deja trouvee, nous l'avons tous
+trouvee sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment,
+ce n'est pas un reproche que je fais a personne, c'est un fait que je
+constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que,
+dans la suite de la discussion, quand vous aurez a voter, soit
+a propos du budget de l'interieur, soit a propos du budget de
+l'instruction publique, sur certaines reductions que je ne qualifie
+pas d'avance, mais qui peuvent etre mal entendues, qui peuvent etre
+deplorables, vous vous souviendrez que des reductions fatales peuvent,
+pour faire gagner quelques ecus au tresor public, faire perdre a la
+France de grands artistes. (_Sensation._)
+
+
+
+
+CONSEILS DE GUERRE
+
+
+NOTE 8
+
+L'ETAT DE SIEGE
+
+28 septembre 1848.
+
+Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M.
+Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque
+forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en
+pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution
+comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes:
+
+
+"_Cedule_.
+
+"La presente devra etre apportee en venant deposer.
+
+"REPUBLIQUE FRANCAISE.
+
+"_Liberte, Egalite, Fraternite._
+
+"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division
+militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi.
+
+"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de
+guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor,
+representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a
+l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848,
+a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes
+Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de
+se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les
+voies de droit.
+
+"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848.
+
+"_Le rapporteur_, DE BEURMANN."
+
+
+La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes
+contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_,
+adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son
+devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de
+la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque
+dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le
+lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il
+savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement
+etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle
+injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte
+meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree,
+une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part
+des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal
+militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut,
+le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre
+l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite
+du representant.
+
+Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette
+audience:
+
+
+2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS
+
+Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne.
+
+_Audience du 29 septembre._
+
+INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT
+LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT.
+
+Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle
+d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire
+soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin
+de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo,
+qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin.
+
+L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres
+avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le
+president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant
+du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore
+presente.
+
+M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il
+se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra
+vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du
+gouvernement, vous avez la parole.
+
+M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les
+faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques
+phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo
+s'approche.
+
+M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et
+domicile.
+
+M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre,
+monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le
+conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale
+que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois
+cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre
+membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose
+aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux
+simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes
+paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus
+que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne
+cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission
+que vous accomplissez.
+
+Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment
+d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre
+immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette
+etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire
+que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses
+travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il
+constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc
+pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite.
+
+Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela
+de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee,
+une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je
+pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites
+de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et
+non ici.
+
+Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je
+dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention
+m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on
+m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant,
+je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma
+deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre
+utile a la defense qu'a l'accusation.
+
+M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi,
+qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a
+M. le president la permission de vous repondre.
+
+M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits
+de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait
+de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de
+s'entendre sur l'heure.
+
+M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au
+nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne
+ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est
+formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite
+regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et
+meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit
+assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait
+des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre
+poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer
+d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre
+egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa
+protection.
+
+M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement
+m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences,
+a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du
+peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela
+dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je
+maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de
+son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre
+du vote qu'il va deposer dans l'urne.
+
+LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier
+pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident
+qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au
+conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce
+qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les
+veritables droits de chacun ici.
+
+M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee
+nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme
+une violation de son droit de representant.
+
+La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a
+jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a
+jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un
+representant ou un depute est appele pendant le cours de la session
+d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant
+un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit
+etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les
+devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et
+le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa
+liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre
+donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa
+fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important
+sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de
+representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le
+president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage,
+c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que
+M. Victor Hugo ait soutenu le premier.
+
+M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom
+de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a
+l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme.
+Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo
+fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son
+temoignage, la justice commande et ne sollicite pas.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens
+que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions
+legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la
+souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion
+sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre
+enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments
+du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de
+representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une
+question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a
+repondre a vos questions.
+
+LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un
+condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les
+plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des
+accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du
+condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien!
+si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu
+hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut
+pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses
+n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation
+qui peut entrainer la peine des travaux forces.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le
+defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait
+sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite
+que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui
+tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute
+que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des
+malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais
+demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit.
+Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger
+les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais
+donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument
+inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les
+devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en
+outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un
+representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris
+est place en ce moment.
+
+M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels
+sont vos nom et prenoms?
+
+M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre profession?
+
+M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance?
+
+M. VICTOR HUGO.--Besancon.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel?
+
+M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent?
+
+M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6.
+
+M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition
+devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes
+souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes
+paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce
+que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la
+rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive
+qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee
+et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en
+travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant
+tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai
+supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes
+collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils
+s'y sont refuses.
+
+M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette
+occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade,
+accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et
+dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas
+prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient
+quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas,
+je cedai a leurs prieres.
+
+Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures
+que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison.
+Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis
+quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me
+rappeler si j'ai vu celui-ci.
+
+M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous?
+
+(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor
+Hugo._)
+
+M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre
+monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait
+amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que
+j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis
+innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a
+me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une
+des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la
+justice suivre son cours, et on l'emmena.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant
+vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous
+avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit
+de se mettre au-dessus d'elle.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et
+du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion
+s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et
+je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait
+simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a
+choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque
+autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure
+a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant
+inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux
+deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir
+de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait
+toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait
+plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que
+l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays.
+Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque
+eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait
+les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation.
+
+(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui
+l'accompagne au dehors de la salle d'audience._)
+
+M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la
+parole.
+
+M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses.
+
+M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses.
+
+Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure
+ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et
+Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir
+pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes
+apparentes.
+
+En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long
+a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24
+mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal.
+
+--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le
+conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee,
+l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la
+salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete
+vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee.
+On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le
+president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de
+guerre.
+
+
+
+
+CONSEIL D'ETAT
+
+1849
+
+
+NOTE 9
+
+LA LIBERTE DU THEATRE
+
+En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi
+sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs
+etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite
+et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees
+a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs
+dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit
+comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et
+du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la
+stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat.
+
+
+_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant
+devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie
+publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra
+n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde,
+le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les
+points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la
+commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont
+soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe
+volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de
+semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer
+les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder.
+
+Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des
+theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux
+interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un
+est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple.
+
+J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes
+politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens
+de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle
+m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle.
+
+Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui
+ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et
+l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand
+principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me
+tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que
+par la liberte?
+
+Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande,
+a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les
+formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la
+dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en
+presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre
+ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire
+d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que
+vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous?
+Examinons.
+
+Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour
+lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre
+existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a
+constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les
+connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve.
+
+M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806.
+
+M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait
+en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne
+regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des
+theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution.
+
+Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses
+fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas
+un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait
+s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre
+de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre,
+jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a
+regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a
+introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur
+hierarchique.
+
+Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit?
+On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte
+le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut
+degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le
+theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression
+du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et
+froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce
+qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les
+sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il
+etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait
+sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui
+permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a
+fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas
+ete libre.
+
+Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare
+immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis
+XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de
+l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et
+sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art
+dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les
+plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire
+n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite,
+s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat
+admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de
+Campistron.
+
+Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais
+je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique
+qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la
+rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite
+avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose
+de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors
+un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le
+plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince
+de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de
+toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper
+a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue,
+la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout
+prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment
+meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il
+s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins.
+
+Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui
+pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a
+pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que
+ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait
+honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans
+les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne
+ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est
+la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui
+demanda ce qu'il pouvait faire pour lui.
+
+M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve
+pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres,
+ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer
+le regne imperial.
+
+M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur
+faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des
+talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses
+passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout
+litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve.
+Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille.
+
+Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en
+couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer.
+Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de
+perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce
+principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le
+faisait en quelque sorte vivant? Rien.
+
+M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau
+vers.
+
+Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a
+produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau.
+
+J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats,
+que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire
+fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre
+chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi.
+
+Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue
+de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la
+question qui me touche infiniment.
+
+Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je
+me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait
+vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple
+tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe
+monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la
+puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a
+ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa
+personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les
+siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que
+vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que
+lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses
+oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere,
+de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la
+liberte contre la religion.
+
+Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que
+l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement.
+
+Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait
+completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en
+conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au
+peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le
+meilleur selon elle.
+
+Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les
+desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme
+devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous
+la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de
+Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont
+declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par
+le parlement.
+
+Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient!
+Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur
+imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse
+et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le
+parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont
+ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la
+vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite.
+C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est
+faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie
+toujours d'immoralite.
+
+Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste!
+L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois
+martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les
+revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a
+fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet.
+
+Je reprends, et je resume ce que je viens de dire.
+
+Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire
+fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction
+utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non.
+
+Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les
+genies, il a gene les chefs-d'oeuvre.
+
+Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je
+voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au
+point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce
+point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le
+nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre
+cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu.
+Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la
+question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins
+bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a
+pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les
+dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees,
+l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par
+la distinction des genres. Quel a ete le resultat?
+
+L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans
+Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en
+pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une
+partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce
+que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts
+a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire
+juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit
+esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable
+administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la
+politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir
+successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires.
+
+Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature,
+l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans
+des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot:
+point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles
+grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait
+de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de
+marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission
+d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom
+de l'art et de la litterature, avaient demande un second
+Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne
+l'Odeon!
+
+Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le
+principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il
+a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor,
+soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement
+materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons
+vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population
+parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise
+pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on
+trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches.
+Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie
+miserable pour refouler le developpement de l'art.
+
+Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que,
+du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du
+caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les
+bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une
+calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les
+entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget.
+Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite.
+Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont
+guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre
+chose que le principe d'autorite.
+
+Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au
+principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le
+principe de liberte.
+
+Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la
+liberte.
+
+Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air
+de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee.
+
+Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de
+pensee, c'est-a-dire point de censure.
+
+Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre
+question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui.
+
+Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici,
+je dois supposer un peu; rien n'existe.
+
+Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le
+perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle
+qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques,
+quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les
+institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la
+liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans
+toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera
+au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici
+d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie
+theatrale fut proclamee.
+
+Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions
+politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement
+y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte
+d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il
+en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux
+intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un
+interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance.
+
+Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux
+conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que
+voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le
+cahier des charges de la liberte.
+
+Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte
+des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre
+est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la
+moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se
+resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions,
+regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres
+libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera
+jour.
+
+Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les
+celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les
+auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera,
+un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces
+quatre theatres.
+
+Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a
+une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils
+reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut
+prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le
+laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de
+talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur;
+vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez
+ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les
+meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles.
+En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la
+rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a
+atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au
+peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible.
+
+Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien
+assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a
+l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand
+pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon
+vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou
+le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le
+provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les
+soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour
+ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit
+humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la
+moralisation universelle.
+
+Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient
+les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par
+une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je
+gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en
+arranger.
+
+Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a
+tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne
+soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat
+financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous
+diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires.
+Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un
+chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un
+agent de change par un coup de bourse.
+
+Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui
+viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire
+votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but
+plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il
+est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de
+toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites
+que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et
+qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde
+comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira
+l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la
+foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme,
+le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla
+reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands
+faits de notre histoire.
+
+Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le
+peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche
+en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son
+education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse
+pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous
+qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez
+vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration
+europeenne vous remboursera.
+
+Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui
+soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et
+cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole
+immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans.
+Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee:
+comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au
+dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par
+la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole
+sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je
+creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les
+nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient.
+
+Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres
+speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge,
+non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres
+crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale
+parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle.
+Je les appellerais theatres municipaux.
+
+La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a
+l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux
+et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a
+faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent
+parfois des commotions si fatales a la ville.
+
+Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le
+plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant
+surtout mon assertion aux classes inferieures de la population
+parisienne: le peuple francais, la population parisienne
+principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose
+pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des
+especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements
+populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais
+pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais
+lieux, fera moins de revolutions violentes.
+
+L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les
+frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et
+distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires,
+tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie
+de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser
+fermer.
+
+Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents
+quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les
+moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre
+theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la
+ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote
+de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon
+systeme.
+
+Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur
+de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous
+avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme
+base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez
+et choisissez.
+
+M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous
+faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront
+ecrases par ceux de l'etat.
+
+M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a
+cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres.
+Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il
+vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres
+accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous
+aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez
+dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront.
+
+On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire
+concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les
+plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux
+passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le
+scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique;
+ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des
+comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de
+criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous
+en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou
+l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que
+m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout,
+que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses
+cinquante mille exemplaires.
+
+Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on
+me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des
+lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la
+presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent,
+je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur.
+Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes
+ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est
+l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres
+libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser,
+de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres
+nationaux et municipaux; la victoire vous restera.
+
+M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo
+sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient
+a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M.
+Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire.
+Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et
+l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les
+theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces
+officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre
+user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les
+theatres libres seraient evidemment ecrases.
+
+Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale,
+qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de
+liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je
+voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me
+fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains
+du gouvernement.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres
+privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege
+ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle
+fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres.
+La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon
+systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout
+le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon
+systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un
+theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs
+encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait
+user de la liberte commune; voila tout.
+
+M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur
+un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du
+cautionnement?
+
+M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je
+l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets
+de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les
+comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de
+la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui
+dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je
+payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce
+que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre
+usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux
+directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est
+pourquoi je veux le cautionnement.
+
+M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir,
+dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des
+conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres,
+de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de
+dimension, etc.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a
+l'etablissement des theatres.
+
+M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages.
+
+M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des
+representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les
+cafes-spectacles.
+
+M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police.
+
+M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le
+systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes?
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans
+mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres
+nationaux et les theatres municipaux.
+
+Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un
+systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous
+promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la
+realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les
+hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les
+_theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas
+grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le
+ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron;
+quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront
+le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au
+Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps.
+
+Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs
+independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au
+directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant,
+pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par
+le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de
+leurs theatres.
+
+M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera
+les directeurs?
+
+M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui
+aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets.
+
+M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez
+un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la
+Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine
+couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette
+couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son
+service, sera immediatement destitue.
+
+M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires.
+
+
+Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien.
+
+M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec
+le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux
+tribunaux ordinaires.
+
+On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent
+souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine
+connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation;
+puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard;
+representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une
+piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces
+ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait
+impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou
+la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est
+admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu.
+
+M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la
+question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France.
+
+En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour
+ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute
+la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien.
+Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que
+Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont
+abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en
+Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_.
+
+Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre
+n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand
+homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le
+Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette
+liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire
+de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien
+different.
+
+Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France.
+
+Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il
+faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines
+restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils
+sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure
+preventive en l'ameliorant autant que possible.
+
+J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et
+plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte
+industrielle.
+
+Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je
+dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a
+pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour
+en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout
+ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete
+etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui
+se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees
+politiques, que c'etaient la des questions frivoles.
+
+A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais
+qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code
+special pour les choses de l'intelligence et de la pensee.
+
+Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose
+inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du
+droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la
+societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants.
+
+Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete
+aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et
+la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une
+acquisition, mais une creation, la propriete litteraire.
+
+Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux
+communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les
+poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la
+societe par la propriete.
+
+Cela fait, organisez.
+
+Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe
+des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une
+certaine impulsion.
+
+Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit
+d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui
+a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les
+auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre
+temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont
+excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles
+lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent.
+
+Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt
+annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations
+precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au
+contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de
+prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez
+reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits
+de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une
+repression rapide et tres efficace.
+
+Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est
+l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est
+un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le
+gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il
+s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur
+est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur
+des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la
+passe au bureau de censure.
+
+Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis!
+Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on
+appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi!
+
+La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la
+surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le
+theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure.
+
+Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point.
+
+Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis
+trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour?
+Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui
+pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant.
+
+Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En
+a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage.
+
+Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir
+uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les
+moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a
+ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi
+donc y tenez-vous?
+
+Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs
+publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre
+surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du
+theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit
+un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice.
+
+La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est
+un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates,
+sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient
+logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en
+litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils
+rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc
+jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et
+j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que
+vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De
+la morale!
+
+Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee
+jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On
+n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des
+personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee
+nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec
+une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup
+sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection,
+c'est que c'est impossible.
+
+Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres
+haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la
+susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere
+prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les
+ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de
+peinture.
+
+Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la
+tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee,
+et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le
+service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais
+ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est
+si peu, la censure.
+
+Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee
+nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que
+l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en
+quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de
+parti qui vous feraient de belle besogne.
+
+Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission
+des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet
+element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous
+refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce
+que serait une commission de marine sans marins.
+
+Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission
+composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un
+representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour
+de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si
+telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels
+que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions
+et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la
+censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur
+la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour?
+
+Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses
+l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront
+difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne
+s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne
+faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les
+details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie
+sera plus grande qu'elle n'a jamais ete.
+
+Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte.
+C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur.
+
+En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la
+liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La
+liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup
+plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre.
+
+Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la
+repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le
+jury; pour le theatre, qu'aurez-vous?
+
+La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible.
+
+Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de
+toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur
+en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a
+ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant
+aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens
+reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur.
+
+Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de
+nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains
+emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du
+costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut
+etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin
+il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers,
+un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur.
+
+Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la?
+
+Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la?
+le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public?
+Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste.
+Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous
+sieger la cour d'assises au parterre?
+
+Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en
+general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver
+a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas
+grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les
+indications du ministere public et condamneront sans broncher sur
+oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la
+pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant
+devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et
+supprimeront la liberte.
+
+Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure
+preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure
+repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux
+moyens du droit commun.
+
+Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite.
+
+Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que
+je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres
+subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a
+Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et
+quatre par la ville.
+
+L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur
+ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du
+gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire
+des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous
+imposerez a l'industrie theatrale.
+
+Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la
+position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs
+dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et
+ayant un syndicat.
+
+Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre
+dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de
+l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme
+des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable.
+Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait
+son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de
+prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera
+de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les
+personnages les plus consideres et les plus considerables de
+l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de
+tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de
+l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique
+elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les
+directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une
+sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il
+comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression,
+et il saura superposer la peine au delit.
+
+Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame;
+s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une
+amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre
+prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la
+societe.
+
+Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste
+des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint
+pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa
+fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de
+ses droits de province.
+
+Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury
+dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant
+le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte
+par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette
+excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives.
+
+Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique
+elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public.
+
+C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive.
+De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le
+probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas
+partie de l'association?
+
+M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si
+l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait
+plus.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait
+a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois,
+et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le
+theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il
+empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces?
+
+M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui
+seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux
+ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour
+les refractaires.
+
+M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre
+societe?
+
+M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines
+conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits
+professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable
+de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop
+souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable
+que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose
+d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur
+association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il
+faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque
+chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur,
+comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre
+pour ses delits professionnels.
+
+M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un
+avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors
+du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le
+suspendre.
+
+M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs
+dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de
+l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le
+public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse
+encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de
+magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de
+mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive,
+telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je
+le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des
+auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor
+Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation.
+Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un
+auteur?
+
+M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous
+les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du
+jury.
+
+M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au
+systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions
+determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats.
+De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit
+litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a
+craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees
+contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un
+tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne
+risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs
+dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait
+impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo?
+
+M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par
+quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer
+dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une
+justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper,
+et ceux-la seront sans doute les plus dangereux.
+
+Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et
+vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le
+seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes.
+Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes
+considerables de professions diverses, parmi lesquelles se
+trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le
+suffrage de leurs confreres?
+
+Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des
+beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs
+confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant
+le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait
+changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas
+de honte a exercer les fonctions de censeur.
+
+M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques
+consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une
+magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce
+que c'est une police.
+
+J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser
+la censure preventive; je n'y reviens pas.
+
+Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a
+appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques
+pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la
+corporation, et qu'alors mon but serait manque.
+
+Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je
+l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour
+realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit
+de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat,
+au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des
+conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat
+dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un
+theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la
+soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des
+auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en
+dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on
+pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la
+representation d'une ou plusieurs pieces.
+
+Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je
+la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais
+qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs
+dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de
+presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux
+d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours
+l'inefficacite de la repression par les cours d'assises?
+
+Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait
+necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la
+place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une
+autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la
+tranquillite du pays.
+
+Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte
+entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une
+condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de
+remplir.
+
+Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon
+ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures.
+Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les
+lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la
+collaboration du temps.
+
+M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre
+demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou
+maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution
+qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme
+eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins
+eloigne.
+
+M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles
+qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le
+principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les
+associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte.
+
+Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes
+d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres
+veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et
+rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec
+des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je
+n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le
+parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a
+ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues;
+voila comme j'entends la solution du probleme.
+
+J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur
+l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne
+pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la
+haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se
+rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de
+l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un
+directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne
+saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos!
+
+Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de
+l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction
+publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises;
+le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales.
+Tout cela devrait etre reuni.
+
+Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet
+ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees
+divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout
+progres reel.
+
+Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser.
+L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de
+veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee
+et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais,
+pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut
+l'organiser.
+
+Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens
+de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi,
+d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis
+dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France?
+
+Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des
+garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on
+appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que
+beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le
+sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas
+de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans
+la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec
+la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a
+l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle
+etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces
+reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant.
+
+Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction
+commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire;
+elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous
+donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant
+meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national!
+
+Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale.
+En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces
+decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la
+censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus
+difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc
+vouloir faire mal ce que la foule fait bien?
+
+Laissez la la censure, organisez; mais, je vous le repete, organisez
+la liberte.
+
+
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE
+
+1849-1851
+
+
+NOTE 10
+
+PILLAGE DES IMPRIMERIES
+
+Aux journees de juin 1848, Victor Hugo, apres avoir contribue a la
+victoire, etait venu au secours des vaincus. Apres le 13 juin 1849, il
+accepta le meme devoir. La majorite etait enivree par la colere, et
+voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment
+sur les imprimeries saccagees et pillees. Victor Hugo monta le 15 juin
+a la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel
+qu'il est au _Moniteur_.
+
+
+Permanence.--Seance du 15 juin 1849.
+
+INTERPELLATION
+
+La parole est a M. Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande a l'assemblee la permission
+d'adresser une question a MM. les membres du cabinet.
+
+Cette assemblee, dans sa moderation et dans sa sagesse, voudra
+certainement que tous les actes de desordre soient reprimes, de
+quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les details publies,
+des actes de violence regrettables auraient ete commis dans diverses
+imprimeries. Ces actes constitueraient de veritables attentats contre
+la legalite, la liberte et la propriete.
+
+Je demande a M. le ministre de la justice, ou, en son absence, a MM.
+les membres du cabinet presents, si des poursuites ont ete ordonnees,
+si des informations sont commencees. (_Tres bien! tres bien!_)
+
+PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui?
+
+M. DUFAURE, _ministre de l'interieur_.--Messieurs, nous regrettons
+aussi amerement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les
+actes a propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose
+l'affirmer, spontanement, au milieu des emotions de la journee du 13
+juin.... (_Interruptions a gauche._)
+
+Je dis qu'ils ont eu lieu spontanement, c'est a ce sujet que j'ai ete
+interrompu. Rien n'avait prevenu l'autorite des actes de violence qui
+devaient etre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je
+veux expliquer seulement comment l'autorite n'etait pas, n'a pas pu
+etre prevenue, comment l'autorite n'a pas pu les empecher.
+
+On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du general Changarnier
+avait preside a cette devastation. Je le nie hautement. Un aide de
+camp du general Changarnier a paru sur les lieux pour reprimer
+cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant ete consomme;
+d'ailleurs, on ne l'ecoutait pas. J'ajoute qu'aussitot que nous avons
+ete prevenus de ces faits, ordre a ete donne de faire deux choses, de
+constater les degats et d'en rechercher les auteurs. On les recherche
+en ce moment, et je puis assurer a l'assemblee, qu'aussitot qu'ils
+seront decouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son
+execution. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+M. LE PRESIDENT.--L'incident est reserve.
+
+
+A propos de cet incident, on lit dans le _Siecle_ du 17 juin 1848:
+
+M. Victor Hugo etait tres vivement blame aujourd'hui par un grand
+nombre de ses collegues pour la genereuse initiative qu'il a prise
+hier en fletrissant du haut de la tribune les actes condamnables
+commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'etait pas le
+moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce
+n'etait pas a nous a appeler sur ces actes l'attention publique; il
+fallait laisser ce soin a un membre de l'autre cote, et la chose n'eut
+pas eu le retentissement que votre parole lui a donne.
+
+Nous etions loin de nous attendre a ce que l'honnete indignation
+exprimee par M. Victor Hugo, et la loyale reponse de M. le ministre de
+l'interieurpussent etre l'objet d'un blame meme indirect d'une partie
+quelconque de l'assemblee. Nous pensions que le sentiment du juste,
+le respect de la propriete devaient etre au-dessus de toutes les
+miserables agitations de parti. Nous nous trompions.
+
+M. Victor Hugo racontait lui-meme aujourd'hui dans l'un des groupes
+qui se formaient ca et la dans les couloirs une reponse qu'il aurait
+ete amene a faire a l'un de ces moderes excessifs.--Si je rencontrais
+un tel dans la rue, je lui brulerais la cervelle, dit celui-la.--Vous
+vous calomniez vous-meme, repondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire
+que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez
+sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la
+rue, ici meme.--Monsieur, dit le poete indigne, vous etes le
+meme homme qui a tue le general Brea!--Il est difficile de dire
+l'impression profonde que ce mot a causee a tous les assistants,
+a l'exception de celui qui venait de provoquer cette reponse
+foudroyante.
+
+
+NOTE 11
+
+PROPOSITION MELUN.--ENQUETE SUR LA MISERE
+
+Bureaux.--Juin 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--J'appuie energiquement la proposition.
+
+Messieurs, il est certain qu'a l'heure ou nous sommes, la misere pese
+sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misere? Les longues
+agitations politiques, les lacunes de la prevoyance sociale,
+l'imperfection des lois, les faux systemes, les chimeres poursuivies
+et les realites delaissees, la faute des hommes, la force des choses.
+Voila, messieurs, de quelles causes est sortie la misere. Cette
+misere, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la
+question sociale, toute la question politique. Elle engendre a la fois
+le malaise materiel et la degradation intellectuelle; elle torture le
+peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance.
+
+Cette misere, je le repete, est aujourd'hui la question d'etat.
+Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la detruire,
+non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela
+est sage. La meilleure habilete aujourd'hui, c'est la fraternite. Le
+grand homme politique d'a present serait un grand homme chretien.
+
+Reflechissez, en effet, messieurs.
+
+Cette misere est la, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe
+et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimeriques, le
+communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misere publique a
+leur disposition, la saisissent et la precipitent contre la societe.
+Avec de la souffrance, on a sitot fait de la haine! De la ces coups de
+main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24
+juin. De la ces revolutions inconnues et formidables qui arrivent,
+portant dans leurs flancs le mystere de la misere.
+
+Que faire donc en presence de ce danger? Je viens de vous le dire.
+Oter la misere de la question. La combattre, la dissoudre, la
+detruire.
+
+Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misere
+publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal,
+emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut detruire le faux
+socialisme par le vrai. C'est la votre mission.
+
+Oui, il faut que l'assemblee nationale saisisse immediatement la
+grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche
+le remede, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a la une foule de
+problemes qui veulent etre muris et medites. Il importe, a mon sens,
+que l'assemblee nomme une grande commission centrale, permanente,
+metropolitaine, a laquelle viendront aboutir toutes les recherches,
+toutes les enquetes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes
+les specialites economiques, toutes les opinions meme, devront
+etre representees dans cette commission, qui fera les travaux
+preparatoires; et, a mesure qu'une idee praticable se degagera de ses
+travaux, l'idee sera portee a l'assemblee qui en fera une loi. Le code
+de l'assistance et de la prevoyance sociale se construira ainsi piece
+a piece avec des solutions diverses, mais avec une pensee unique. Il
+ne faut pas disperser les etudes; tout ce grand ensemble veut
+etre coordonne. Il ne faut pas surtout separer l'assistance de la
+prevoyance, il ne faut pas etudier a part les questions d'hospices,
+d'hopitaux de refuges, etc. Il faut meler le travail a l'assistance,
+ne rien laisser degenerer en aumone. Il y a aujourd'hui dans les
+masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignite. Et c'est un
+bien. Le travailleur veut etre traite, non comme un pauvre, mais comme
+un citoyen. Secourez-les en les elevant.
+
+C'est la, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je
+m'y associe avec empressement.
+
+Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il
+faut que vous fassiez? Il faut, vous majorite, vous assemblee, montrer
+votre coeur a la nation, venir en aide aux classes souffrantes par
+toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les
+facons, ouvrir les ateliers et les ecoles, repandre la lumiere et
+le bien-etre, multiplier les ameliorations materielles et morales,
+diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journees par
+une mesure utile et populaire; en un mot, dire a tous ces malheureux
+egares qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous
+ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos freres.
+
+
+NOTE 12
+
+LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT
+
+Bureaux.--Juin 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle
+contient un progres. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un
+peril.
+
+Le progres, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux
+choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorite de l'etat
+et la liberte du pere de famille. Ce sont la deux sources vives et
+fecondes d'impulsions utiles.
+
+Le peril, je l'indiquerai tout a l'heure.
+
+Messieurs, deux corporations redoutables, le clerge jusqu'a notre
+revolution, depuis notre revolution, l'universite, ont successivement
+domine l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont
+fait l'education de la France.
+
+Universite et clerge ont rendu d'immenses services; mais, a cote de
+ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerge, dans sa
+vive ardeur pour l'unite de la foi, avait fini par se meprendre, et en
+etait venu,--ce fut la son tort du temps de nos peres,--a contrarier
+la marche de l'intelligence humaine et a vouloir eteindre l'esprit
+de progres qui est le flambeau meme de la France. L'universite,
+excellente par ses methodes, illustre par ses services, mais enfermee
+peut-etre dans des traditions trop etroites, n'a pas en elle-meme
+cette largeur d'idees qui convient aux grandes epoques que nous
+traversons, et n'a pas toujours fait penetrer dans l'enseignement
+toute la lumiere possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un
+clerge.
+
+Les dernieres annees de la monarchie disparue ont vu une lutte
+acharnee entre ces deux puissances, l'universite et l'eglise, qui se
+disputaient l'esprit des generations nouvelles.
+
+Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en
+emulation. C'est la le sens, c'est la le but du projet actuel. Il
+maintient l'universite dans l'enseignement, et il introduit l'eglise
+par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la
+liberte. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se
+reconcilieront-elles? De quelle facon vont-elles combiner leurs
+influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est-a-dire
+l'avenir? C'est la, messieurs, la question. Chacun de ces deux clerges
+a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les
+esprits ombrageux, et en matiere d'enseignement je suis de ce nombre,
+pourraient craindre qu'avec l'universite seule l'instruction ne fut
+pas assez religieuse, et qu'avec l'eglise seule l'instruction ne fut
+pas assez nationale. Or religion et nationalite, ce sont la les deux
+grands instincts des hommes, ce sont la les deux grands besoins de
+l'avenir. Il faut donc, je parle en laique et en homme politique,
+il faut au-dessus de l'eglise et de l'universite quelqu'un pour les
+dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir,
+pour les departager. Qui? l'etat.
+
+L'etat, messieurs, c'est l'unite politique du pays, c'est la tradition
+francaise, c'est la communaute historique et souveraine de tous les
+citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France,
+c'est le pouvoir supreme, qui aie droit d'imposer a l'universite
+l'enseignement religieux, et a l'eglise l'esprit national.
+
+Le projet actuel installe l'etat au sommet de la loi. Le conseil
+superieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas
+autre chose. C'est en cela qu'il me convient.
+
+Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement superieur
+dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui
+est destine a reclasser les masses aujourd'hui declassees. Nous
+reviendrons sur ces graves questions.
+
+Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universite, en acceptant
+le clerge, le projet fait l'enseignement libre et fait l'etat juge. Je
+me reserve de l'examiner encore.
+
+M. de Melun, qui soutint la predominance de l'eglise dans
+l'enseignement, fut nomme commissaire par 20 voix contre 18 donnees a
+M. Victor Hugo.
+
+
+NOTE 13
+
+DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRESENTANTS SOMMIER
+ET RICHARDET
+
+Bureaux.--31 juillet 1849.
+
+M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les idees d'ordre, le respect
+de l'autorite qu'il faut raffermir, la protection que l'assemblee doit
+au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites.
+J'invoque les memes idees pour la combattre.
+
+Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici:
+
+Un delit de presse aurait ete commis, il y a quatre mois, dans un
+departement eloigne, dans une commune obscure, par un journal ignore.
+Depuis cette epoque, les auteurs presumes de ce delit ont ete nommes
+representants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire
+en justice.
+
+De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la
+refuserez. Examinons les deux cas.
+
+Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France,
+oublie de la localite meme ou il s'est produit, vous faites un
+evenement. Le fait etait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous
+le grossissez du retentissement d'un proces, de l'eclat d'un debat
+passionne, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de
+l'opposition et de la presse. Ce delit, commis dans le champ de foire
+d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France.
+Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de
+Paris pour porte-voix. Cet outrage au president de la republique, cet
+article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez
+dans tous les esprits, vous tirez l'offense a huit cent mille
+exemplaires.
+
+Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand
+respect du pouvoir et de l'autorite.
+
+Si vous refusez l'autorisation, tout s'evanouit, tout s'eteint. Le
+fait est mort, vous l'ensevelissez, voila tout.
+
+Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux
+les interets de l'ordre et de l'autorite et le raffermissement du
+pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous
+qui la refusons?
+
+Cette question d'interet social videe et ecartee, permettez-moi de
+m'elever a des considerations d'une autre nature.
+
+Dans quelle situation etes-vous?
+
+Vous etes une majorite immense, compacte, triomphante, en presence
+d'une minorite vaincue et decimee. Je constate la situation et je la
+livre a votre appreciation politique. Le 13 juin a cree pour vous ce
+que vous appelez des necessites; en tout cas, ce sont des necessites
+bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait
+considerable, terrible, mysterieux, au fond duquel il vous importe,
+dites-vous, que la justice penetre, que le jour se fasse. Il faut, en
+effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet evenement
+d'ou a failli sortir une revolution. Vous avez pu aider la justice.
+Ce qu'elle vous a demande en fait de poursuites, vous avez pu le lui
+accorder. Vous avez ete prodigues, c'est mon sentiment.
+
+Mais enfin, de ce cote, tout est fini. Trente-huit representants,
+c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'etre
+genereux? Est-ce qu'ici la generosite n'est pas de la sagesse? Quoi!
+livrer encore deux representants, non plus pour les necessites de
+l'instruction de juin, mais pour un fait ignore, prescrit, oublie!
+Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours defendu l'ordre,
+gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, reaction, rancune,
+parti-pris, coup de majorite! Il faut savoir se refuser a soi-meme les
+dernieres satisfactions de la victoire. C'est a ce prix que, de la
+situation de vainqueurs, on passe a la condition de gouvernants. Ne
+soyez pas seulement une majorite nombreuse, soyez une majorite grande!
+
+Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre
+force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est
+la mesure. Le jour ou l'opinion publique dira: Ils sont vraiment
+moderes, la conscience des partis repondra: C'est qu'ils sont vraiment
+forts!
+
+Je refuse l'autorisation de poursuites.
+
+M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomme
+rapporteur par 14 voix contre 11 donnees a M. Victor Hugo.
+
+
+NOTE 14.
+
+DOTATION DE M. BONAPARTE.
+
+Bureaux.--6 fevrier 1851.
+
+En janvier 1851, immediatement apres le vote de defiance, M. Louis
+Bonaparte tendit la main a cette assemblee qui venait de le frapper,
+et lui demanda trois millions. C'etait une veritable dotation
+princiere. L'assemblee debattit cette pretention, d'abord dans les
+bureaux, puis en seance publique. La discussion publique ne dura qu'un
+jour et fut peu remarquable. La discussion prealable des bureaux, qui
+eut lieu le 6 fevrier, avait vivement excite l'attention publique, et,
+quand la question arriva au grand jour, elle avait ete comme epuisee
+par ce debat preliminaire.
+
+Dans le 12e bureau particulierement, le debat fut vif et prolonge. A
+deux heures et demie, malgre la seance commencee, la discussion durait
+encore. Une grande partie des membres de l'assemblee, groupes derriere
+les larges portes vitrees du 12e bureau, assistaient du dehors a
+cette lutte ou furent successivement entendus MM. Leon Faucher,
+Sainte-Beuve, auteur de la redaction de defiance, Michel (de Bourges)
+et Victor Hugo.
+
+M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Leon Faucher
+et apres lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte,
+soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionne de M.
+Leon Faucher amena dans le debat M. Victor Hugo.
+
+M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Leon Faucher m'oblige a prendre
+la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne desire pas etre nomme
+commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la
+tribune, et mon intention n'etait pas de parler, meme ici.
+
+Selon moi, l'assemblee, en votant la dotation il y a dix mois, a
+commis une premiere faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle
+commettrait une seconde faute, plus grave encore.
+
+Je n'invoque pas seulement ici l'interet du pays, les detresses
+publiques, la necessite d'alleger le budget et non de l'aggraver;
+j'invoque l'interet bien entendu de l'assemblee, j'invoque l'interet
+meme du pouvoir executif, et je dis qu'a tous ces points de vue, aux
+points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus
+generaux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considerable.
+
+Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premiere dotation, la
+situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On
+etait en paix, on est en guerre. Un serieux conflit a eclate.
+
+Ce conflit, au dire de ceux-la memes qui soutiennent le plus
+energiquement le pouvoir executif, ce conflit est une cause de
+desordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les interets; ce
+conflit a presque les proportions d'une calamite publique.
+
+Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation.
+
+Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les
+harangues, les revues, les banquets de sous-officiers meles aux
+generaux, Satory, la place du Havre, la societe du Dix-Decembre, les
+cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas
+eu ces tentatives pretoriennes qui tendaient a donner a la republique
+l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire.
+
+Vous n'auriez pas eu tous ces faits etranges qui ont si profondement
+inquiete le pays, et qui ont du irresistiblement eveiller le pouvoir
+legislatif et amener le vote de ce qu'on a appele la coalition,
+coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition.
+
+Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont ete apportes devant
+vous, vous les avez juges dans votre conscience, et vous avez
+solennellement declare votre defiance.
+
+La defiance du pouvoir legislatif contre le pouvoir executif!
+
+Or, comment le pouvoir executif, votre subordonne apres tout, a-t-il
+recu cet avertissement de l'assemblee souveraine?
+
+Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a neant votre vote. Il a declare
+excellent ce cabinet que vous aviez declare suspect. Resistance qui a
+aggrave le conflit et qui a augmente votre defiance.
+
+Et aujourd'hui que fait-il?
+
+Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi?
+Ce qu'il avait commence. Il vous dit:--Vous vous defiez de moi. Soit!
+payez toujours, je vais continuer.
+
+Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le
+pouvoir executif ecoute peu sa dignite. Vous ecouterez la votre et
+vous refuserez.
+
+Ce qu'a dit M. Faucher des interets du pays, lorsqu'il a nomme
+M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vote pour M.
+Bonaparte. J'ai, dans la sphere de mon action, favorise son election.
+J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui
+ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons
+pas vote pour Napoleon, en tant que Napoleon; nous avons vote pour
+l'homme qui, muri par la prison politique, avait ecrit, en faveur des
+classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vote pour lui,
+enfin, parce qu'en face de tant de pretentions monarchiques nous
+trouvions utile qu'un prince abdiquat ses titres en recevant du pays
+les fonctions de president de la republique.
+
+Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant
+d'importance a rappeler ce titre, etait un prince revolutionnaire, un
+membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la revolution,
+et qui, loin d'etre la negation de cette revolution, en etait
+l'affirmation. Voila pourquoi nous l'avions nomme. Dans ce condamne
+politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un
+democrate. Nous avons espere en lui.
+
+Nous avons ete trompes dans nos esperances. Ce que nous attendions de
+l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait
+faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout
+autre, a sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne
+l'oserait pas. Je suppose le general Changarnier au pouvoir. Il
+suivrait probablement la meme politique que M. Bonaparte, mais il ne
+songerait pas a venir vous demander 2 millions a ajouter a 1,200,000
+francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait reellement, lui,
+simple particulier avant son election, que faire d'une pareille liste
+civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive
+l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul,
+qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoleon lui-meme, dans une
+position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire
+des dettes, il payait tres noblement, avec cette somme, celles de ses
+generaux.
+
+Arretons ces deplorables tendances; disons par notre vote: Assez!
+assez!
+
+Qui a rouvert ce debat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette
+discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de
+le dire, est-ce a nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le
+mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemblee.
+
+Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorite a vote la
+dotation la premiere fois, elle ne savait pas ce qui etait derriere.
+
+Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'etait de l'imprudence; la
+voter aujourd'hui, ce serait de la complicite.
+
+Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre?
+acceptez la republique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement,
+simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus
+d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de
+complots, mais je dirai plus de reves. Quand personne ne revera plus,
+tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de
+rassurer les interets et d'apaiser les esprits que de dire sans
+cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Preparons autre
+chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princieres,
+ces dotations tristement demandees et facheusement depensees, ces
+esperances qui vont on ne sait ou, ces aspirations a un lendemain
+dictatorial et par consequent revolutionnaire, c'est de l'agitation,
+c'est du desordre. Acceptons la republique. L'ordre, c'est le
+definitif.
+
+On sait que l'assemblee refusa la dotation.
+
+
+NOTE 15.
+
+LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO
+
+Seance du 18 juillet 1851.
+
+Apres le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatise par
+Victor Hugo d'un nom que la posterite lui conservera, _Napoleon le
+Petit_, sentit le besoin de repondre. Son ministre, M. Baroche, se
+chargea de la reponse. Il ne trouva rien de mieux a opposer a Victor
+Hugo qu'une citation falsifiee. Victor Hugo monta a la tribune pour
+repliquer au ministre et retablir les faits et les textes. La droite,
+encore tout ecumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau
+discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne
+croirait pas a de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du
+lecteur l'extrait de la seance meme du 18 juillet. Le voici:
+
+M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_.--Je voudrais ne pas
+entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordee hier M. Victor
+Hugo.
+
+Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont
+je m'honore d'etre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la
+repousser. (_Tres bien! tres bien! a droite._)
+
+Et d'abord, une observation. La seance d'hier a offert un douloureux
+contraste avec les seances precedentes. Jusque-la, tous les orateurs,
+l'honorable general Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et meme M.
+Pascal Duprat, malgre la vivacite de son langage, s'etaient efforces
+de donner a la discussion un caractere de calme et de dignite qu'elle
+n'aurait jamais du perdre.
+
+C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel....
+
+M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._)
+
+M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on
+nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui
+nous attaque.
+
+C'est le meme homme qui a conquis les suffrages des electeurs de la
+Seine par des circulaires de ce genre.
+
+(_M. le ministre deroule une feuille de papier et lit:_)
+
+"Deux republiques sont possibles:
+
+L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des
+gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon
+et dressera la statue de Marat; detruira l'institut, l'ecole
+polytechnique et la legion d'honneur; ajoutera a l'auguste devise:
+_Liberte, Egalite, Fraternite_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera
+banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira
+le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain
+de chacun; abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur
+des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le
+massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera
+de la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera
+les arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces
+deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche
+aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera
+froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres
+l'horrible dans le grand, que nos peres ont vu, nous montrera le
+monstrueux dans le petit...."
+
+M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout!
+
+M. BAROCHE _reprend_.--Voila, messieurs, un langage qui contraste
+singulierement avec celui que vous avez entendu hier....
+
+M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout!
+
+M. BAROCHE, _continuant_.--Voila l'homme qui reprochait a cette
+majorite de ruser comme le renard, pour combattre le lion
+revolutionnaire. Voila l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement
+cherche a retracter, accusait la majorite, une partie du moins de
+cette majorite, de se mettre a plat ventre et d'ecouter si elle
+n'entendait pas venir le canon russe.
+
+ * * * * *
+
+M. VICTOR HUGO, _a la tribune_.--Je declare que M. Baroche n'a
+articule que d'infames calomnies; qu'il a, malgre mes sommations de
+tout lire, tronque honteusement une citation. J'ai le droit de lui
+repondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_)
+
+A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolonge._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Quand un orateur n'est pas mele au debat, et qu'un
+autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la
+parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous a moi? Mais quand un
+orateur inscrit a parle a son tour pendant trois heures et demie,
+et qu'on prononce son nom en lui repondant, il n'y a pas la
+fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs
+nombreuses._)
+
+M. JULES FAVRE.--Je demande la parole.
+
+M. LE PRESIDENT.--La parole appartient a M. Dufaure, je ne puis vous
+la donner.
+
+M. JULES FAVRE.--J'ai demande la parole pour un rappel au reglement.
+Je n'ai a faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le
+droit d'etre entendu.
+
+L'art. 45 du reglement, qui accorde la parole pour un fait personnel,
+est un article absolu qui protege l'honneur de tous les membres de
+l'assemblee. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu etablir M. le
+president; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'etre entendu.
+
+VOIX NOMBREUSES, _a Victor Hugo_.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--La reponse que j'ai a faire a M. Baroche porte sur
+deux points.
+
+Le premier point porte sur un document qui n'a ete lu qu'en partie;
+l'autre est relatif a un fait qui s'est passe hier dans l'assemblee.
+
+L'assemblee doit remarquer que ce n'a ete que lorsqu'une agression
+personnelle m'a ete adressee pour la troisieme fois que j'ai enfin
+exige, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_)
+
+Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment ou une sorte
+d'effroi bien justifie saisissait les coeurs les plus profondement
+devoues a la cause populaire, j'ai adresse a mes concitoyens la
+declaration que je vais vous lire.
+
+Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient ete faites contre
+le suffrage universel, siegeant ici dans toute sa majeste; j'ai
+toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel,
+et, a l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette
+fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements a gauche._)
+
+Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles
+de Paris la declaration suivante adressee aux electeurs, declaration
+dont M. Baroche a lu la premiere partie, et dont, malgre mon
+insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire....
+(_Interruption a droite._)
+
+VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entiere!
+
+UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien.
+
+M. VICTOR HUGO.--Vous avez deja entendu la premiere partie, elle est
+presente a tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux
+bien relire ce qui a ete lu. Ce n'est que du temps perdu.
+
+M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien!
+
+M. VICTOR HUGO, _a M. Leboeuf_.--Ah! vous pretendez me dicter ce que
+je dois etre et ce que je dois faire a cette tribune! En ce cas c'est
+different. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Tres bien! vous
+avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignite
+de ne pas lire. (_Tres bien! Tres bien!_)
+
+(_Un long desordre regne dans l'assemblee; la seance reste interrompue
+pendant quelques instants._)
+
+M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: "Deux republiques sont
+possibles...."--M. Baroche a lu ce qui etait relatif a la premiere de
+ces republiques; dans ma pensee, c'est la republique qu'on pouvait
+redouter a cette epoque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._)
+Je reprends la lecture ou M. Baroche l'a laissee.... (_Interruption._)
+
+A DROITE.--Non! non! tout!
+
+M. LE. PRESIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle,
+ecoutez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Ecoutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement,
+et grace a vos violences d'hier (_A gauche: Tres bien! Tres
+bien!_), peut a peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet,
+profondement alteree par la fatigue.--Rires a droite.--L'orateur
+reprend._)
+
+Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures a droite._)
+
+M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat a la Convention.
+
+M. LE PRESIDENT, _a la droite_.--C'est vous qui avez donne la parole a
+l'orateur; ecoutez-le.
+
+VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez!
+
+M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de
+tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans
+le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans
+violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun,
+une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres;
+donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere,
+gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la
+conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer,
+reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera
+la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme
+commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en
+consequence, la propriete comme la representation du travail accompli,
+et le travail comme l'element de la propriete future, respectera
+l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux
+enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement,
+pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les
+accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de
+la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du
+possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands
+reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte,
+c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence;
+dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera
+de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra
+et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot,
+le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu
+satisfait.
+
+"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la
+s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une
+et empecher l'autre.
+
+"26 mai 1848.
+
+"VICTOR HUGO."
+
+A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo!
+
+M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a
+cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que
+j'ai ete nomme.
+
+M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous.
+
+(_Bruit._)
+
+UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous?
+
+M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M.
+Baroche. (_Hilarite._)
+
+M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete
+nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere,
+c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans.
+
+Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des
+promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait
+le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._)
+
+Si j'avais accepte l'expedition romaine;
+
+Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a
+donne aux jesuites;
+
+Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort
+en matiere politique;
+
+Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre
+la liberte de la presse;
+
+Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat?
+(_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la
+gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_)
+
+J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._)
+
+A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne
+laissez pas continuer l'orateur.
+
+M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete.
+
+M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche.
+
+CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever!
+
+A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez!
+
+M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la
+violence materielle! (_Tumulte._)
+
+M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La
+droite se leve en masse._)
+
+A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux!
+
+L'ordre du jour est adopte.
+
+M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a
+l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de
+tribune. Je proteste.
+
+(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a
+gauche._)
+
+
+NOTE 16.
+
+LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI
+
+Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851.
+
+Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine
+s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons
+Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la
+proposition du rappel de la loi du 31 mai.
+
+Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et
+Rigal.
+
+MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome),
+Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers.
+
+La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le
+fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de
+proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede
+pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir
+le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son
+ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses
+orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit
+et au nom du peuple?
+
+La question de liberte devait-elle primer la question de conduite?
+
+--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout
+entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui
+est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de
+Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere.
+Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient
+jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux.
+Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle
+a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution?
+Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi
+fondamentale?
+
+M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas
+le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point
+epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a
+la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace
+c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle
+fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet
+orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes,
+severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation
+de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit
+etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la
+majorite reflechira.
+
+Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend
+la parole.
+
+Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de
+Bussac). Il ajoute:
+
+"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense;
+tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il
+importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le
+peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut
+pas brusquer.
+
+M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par
+la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir
+l'auditoire.
+
+_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la
+loi donne rendez-vous a la guerre civile_.
+
+Puis il reprend:
+
+Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout
+ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent,
+annoncent de determine, de resolu, d'inevitable.
+
+Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces.
+
+Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace,
+
+Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte.
+
+M. Victor Hugo termine ainsi:
+
+Je me resume.
+
+Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire
+qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien
+dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte!
+
+Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez.
+Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais
+vous le dire.
+
+La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des
+represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi
+pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est
+pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je
+le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de
+moi.
+
+Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part,
+j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation
+est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit
+entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant
+s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement
+prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays
+legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme
+perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la
+guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je
+ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point
+eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas
+de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se
+resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester
+calme. Je m'exclus.
+
+La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont
+(de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo.
+
+
+M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche.
+
+
+
+TABLE
+
+
+LE DROIT ET LA LOI
+
+ACTES ET PAROLES
+
+AVANT L'EXIL
+
+
+ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844.
+
+I. Discours de reception
+
+II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie
+ francaise, au discours de Saint-Marc Girardin
+
+III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie
+ francaise, au discours de M. Sainte-Beuve
+
+
+CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848
+
+I. La Pologne
+
+II. Consolidation et defense du littoral
+
+III. La famille Bonaparte
+
+IV. Le pape Pie IX
+
+
+REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849.
+
+I. Lettre aux electeurs
+
+II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges
+
+III. Reunion des auteurs dramatiques
+
+IV. Victor Hugo a ses concitoyens
+
+V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie
+
+VI. Seance des associations, apres le mandat accompli
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848.
+
+I. Ateliers nationaux
+
+II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation
+ des ecrivains
+
+III. L'etat de siege
+
+IV. La peine de mort
+
+V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege
+
+VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements
+ aux lettres et aux arts
+
+VII. La separation de l'assemblee
+
+VIII.La liberte du theatre
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
+
+I. La misere
+
+II. Affaire de Rome
+
+III. Reponse a M. de Montalembert
+
+IV. La liberte de l'enseignement
+
+V. La deportation
+
+VI. Le suffrage universel
+
+VII. Replique a M. de Montalembert
+
+VIII.La liberte de la presse
+
+IX. Revision de la constitution
+
+
+CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849.
+
+I. Discours d'ouverture
+
+II. Discours de cloture
+
+
+COUR D'ASSISES.--1851.
+
+I. Pour Charles Hugo. La peine de mort
+
+II. Les proces de l'_Evenement_
+
+
+ENTERREMENTS.--1843-1850.
+
+I. Funerailles de Casimir Delavigne
+
+II. Funerailles de Frederic Soulie
+
+III. Funerailles de Balzac
+
+
+LE DEUX DECEMBRE 1851.
+
+Proclamations et Discours
+
+
+NOTES.
+
+CHAMBRE DES PAIRS.--1846.
+
+1. La propriete des oeuvres d'art
+
+2. La marque de fabrique
+
+
+ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849.
+
+3. Secours aux theatres
+
+4. Secours aux transportes
+
+5. La question de dissolution
+
+6. Achevement du Louvre
+
+7. Secours aux artistes
+
+
+CONSEILS DE GUERRE.--1848.
+
+8. L'etat de siege (28 septembre)
+
+
+CONSEIL D'ETAT.--1849.
+
+9. La liberte du theatre
+
+
+ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851.
+
+10. Pillage des imprimeries
+
+11. Enquete sur la misere
+
+12. Loi sur l'enseignement
+
+13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants
+ Sommier et Richardet
+
+14. Dotation de M. Bonaparte
+
+15. Le ministre Baroche et Victor Hugo
+
+16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, vol. I, by Victor Hugo
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I ***
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+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
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+eBooks Year Month
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+ 100 1994 January
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+ 3000 2001 November
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+++ b/old/7act110.zip
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