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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:31:06 -0700 |
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If you are not located in the United States, you'll have +to check the laws of the country where you are located before using this ebook. + +Title: Actes et Paroles, Vol. I + +Author: Victor Hugo + +Posting Date: September 21, 2014 [EBook #8186] +Release Date: May, 2005 +First Posted: June 27, 2003 + +Language: French + +Character set encoding: ASCII + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + + + + + + + + + + + +OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO + + +ACTES ET PAROLES I + + + + + +LE DROIT ET LA LOI + + +I + +Toute l'eloquence humaine dans toutes les assemblees de tous les +peuples et de tous les temps peut se resumer en ceci: la querelle du +droit contre la loi. Cette querelle, et c'est la tout le phenomene du +progres, tend de plus en plus a decroitre. Le jour ou elle cessera, la +civilisation touchera a son apogee, la jonction sera faite entre ce +qui doit etre et ce qui est, la tribune politique se transformera en +tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamites et des +catastrophes; on aura double le cap des tempetes; il n'y aura +pour ainsi dire plus d'evenements; la societe se developpera +majestueusement selon la nature; la quantite d'eternite possible a la +terre se melera aux faits humains et les apaisera. + +Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le +regne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les +constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux +et deux font quatre, le binome de Newton ne depend pas d'une majorite, +il y a une geometrie sociale; on sera gouverne par l'evidence; le code +sera honnete, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la +vertu la droiture; cette rigidite fait partie de la liberte; elle +n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont +rectilignes. L'humanite a deux poles, le vrai et le beau; elle sera +regie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'ideal. Grace a +l'instruction substituee a la guerre, le suffrage universel arrivera a +ce degre de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour +parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le +senat. La Convention, en creant l'institut, avait la vision, confuse, +mais profonde, de l'avenir. + +Cette societe de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles +succederont les decouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils +grandiront et s'eclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera +des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer +ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les +createurs. La civilisation qui etait toute d'action sera toute de +pensee; la vie publique se composera de l'etude du vrai et de la +production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera +plus emu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontieres s'effaceront +sous la lumiere des esprits. La Grece etait tres petite, notre +presqu'ile du Finistere, superposee a la Grece, la couvrirait; la +Grece etait immense pourtant, immense par Homere, par Eschyle, par +Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grece +les eut; de la sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure a son +rayonnement. La Siberie, cette geante, est une naine; la colossale +Afrique existe a peine. Une ville, Rome, a ete l'egale de l'univers; +qui lui parlait parlait a toute la terre. _Urbi et orbi_. + +Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a +cela d'admirable qu'elle est destinee a mourir, mais a mourir comme +les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe. +Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par +l'ascension comme Jesus-Christ. On pourrait dire qu'a un moment donne +un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de +deuxieme grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi +qu'Athenes, Rome et Paris sont pleiades. Lois immenses. La Grece s'est +transfiguree, et est devenue le monde paien; Rome s'est transfiguree, +et est devenue le monde chretien; la France se transfigurera et +deviendra le monde humain. La revolution de France s'appellera +l'evolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le merite; +parce qu'elle manque d'egoisme, parce qu'elle ne travaille pas pour +elle seule, parce qu'elle est creatrice d'esperances universelles, +parce qu'elle represente toute la bonne volonte humaine, parce que la +ou les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mere. Cette +maternite de la genereuse France eclate dans tous les phenomenes +sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle +leur fait leurs idees. Sa revolution n'est pas locale, elle est +generale; elle n'est pas limitee, elle est indefinie et infinie. La +France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie. +Dans la philosophie elle retablit la logique, dans l'art elle retablit +la nature, dans la loi elle retablit le droit. + +L'oeuvre est-elle achevee? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir +la plage lumineuse et lointaine, l'arrivee, l'avenir. + +En attendant on lutte. + +Lutte laborieuse. + +D'un cote l'ideal, de l'autre l'incomplet. + +Avant d'aller plus loin, placons ici un mot, qui eclaire tout ce que +nous allons dire, et qui va meme au dela. + +La vie et le droit sont le meme phenomene. Leur superposition est +etroite. + +Qu'on jette les yeux sur les etres crees, la quantite de droit est +adequate a la quantite de vie. + +De la, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent a cette +notion, le Droit. + + +II + +Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nait +l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit +parle et commande du sommet des verites, la loi replique du fond des +realites; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le +possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberte, +c'est le droit; la societe, c'est la loi. De la deux tribunes; l'une +ou sont les hommes del'idee, l'autre ou sont les hommes du fait; l'une +qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la +premiere est necessaire, la seconde est utile. De l'une a l'autre il +y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore +entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une +sereine, l'autre passionnee. La loi decoule du droit, mais comme le +fleuve decoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes +les impuretes des rives. Souvent lapratique contredit la regle, +souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet desobeit a +la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi +contestent sans cesse; et de leur debat, frequemment orageux, sortent, +tantot les tenebres, tantot la lumiere. Dans le langage parlementaire +moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre +basse. + +L'inviolabilite de la vie humaine, la liberte, la paix, rien +d'indissoluble, rien d'irrevocable, rien d'irreparable; tel est le +droit. + +L'echafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varietes de +joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'a l'etat +de siege dans la cite; telle est la loi. + +Le droit: aller et venir, acheter, vendre, echanger. + +La loi: douane, octroi, frontiere. + +Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empietement sur +la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-a-dire +l'instruction laique. + +La loi: les ignorantins. + +Le droit: la croyance libre. + +La loi: les religions d'etat. + +Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage +restreint, le jury trie, c'est la loi. + +La chose jugee, c'est la loi; la justice, c'est le droit. + +Mesurez l'intervalle. + +La loi a la crue, la mobilite, l'envahissement et l'anarchie de l'eau, +souvent trouble; mais le droit est insubmersible. + +Pour que tout soit sauve, il suffit que le droit surnage dans une +conscience. + +On n'engloutit pas Dieu. + +La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute +l'agitation sociale vient de la. + +Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premieres +paroles politiques de quelque retentissement prononcees a titre +officiel par celui qui ecrit ces lignes, aient ete d'abord, a +l'institut, pour le droit, ensuite, a la chambre des pairs, contre la +loi. + +Le 2 juin 1841, en prenant seance a l'academie francaise, il glorifia +la resistance a l'empire; le 12 juin 1847, il demanda a la chambre +des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la +rentree en France de la famille Bonaparte, bannie. + +Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberte, c'est-a-dire +pour le droit; et, dans le second cas, il elevait la voix contre la +proscription, c'est-a-dire contre la loi. + +Des cette epoque une des formules de sa vie publique a ete: _Pro jure +contra legem_. + +Sa conscience lui a impose, dans ses fonctions de legislateur, une +confrontation permanente et perpetuelle de la loi que les hommes font +avec le droit qui fait les hommes. + +Obeir a sa conscience est sa regle; regle qui n'admet pas d'exception. + +La fidelite a cette regle, c'est la, il l'affirme, ce qu'on trouvera +dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_. + + +III + +Pour lui, il le declare, car tout esprit doit loyalement indiquer son +point de depart, la plus haute expression du droit, c'est la liberte. + +La formule republicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce +qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irreprochable. +Liberte, Egalite, Fraternite. Rien a ajouter, rien a retrancher. Ce +sont les trois marches du perron supreme. La liberte, c'est le droit, +l'egalite, c'est le fait, la fraternite, c'est le devoir. Tout l'homme +est la. + +Nous sommes freres par la vie, egaux par la naissance et par la mort, +libres par l'ame. + +Otez l'ame, plus de liberte. + +Le materialisme est auxiliaire du despotisme. + +Remarquons-le en passant, a quelques esprits, dont plusieurs sont meme +eleves et genereux, le materialisme fait l'effet d'une liberation. + +Etrange et triste contradiction, propre a l'intelligence humaine, +et qui tient a un vague desir d'elargissement d'horizon. Seulement, +parfois, ce qu'on prend pour elargissement, c'est retrecissement. + +Constatons, sans les blamer, ces aberrations sinceres. Lui-meme, qui +parle ici, n'a-t-il pas ete, pendant les quarante premieres annees de +sa vie, en proie a une de ces redoutables luttes d'idees qui ont pour +denouement, tantot l'ascension, tantot la chute? + +Il a essaye de monter. S'il a un merite, c'est celui-la. + +De la les epreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce +et la montee est dure. Il est plus aise d'etre Sieyes que d'etre +Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agreable a de certaines +ames. + +N'etre pas de ces ames-la, voila l'unique ambition de celui qui ecrit +ces pages. + +Puisqu'il est amene a parler de la sorte, il convient peut-etre +qu'avec la sobriete necessaire il dise un mot de cette partie du passe +a laquelle a ete melee la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui. +Un souvenir peut etre un eclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on +est s'explique par l'enfant qu'on a ete. + + +IV + +Au commencement de ce siecle, un enfant habitait, dans le quartier le +plus desert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un +grand jardin. Cette maison s'etait appelee, avant la revolution, le +couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait la seul, avec sa mere +et ses deux freres et un vieux pretre, ancien oratorien, encore tout +tremblant de 93, digne vieillard persecute jadis et indulgent +maintenant, qui etait leur clement precepteur, et qui leur enseignait +beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond +du jardin, il y avait de tres grands arbres qui cachaient une ancienne +chapelle a demi ruinee. Il etait defendu aux enfants d'aller jusqu'a +cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette +maison ont disparu. Les embellissements qui ont sevi sur le jardin du +Luxembourg se sont prolonges jusqu'au Val-de-Grace et ont detruit +cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe la. Il ne reste +plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur decrepit +encore visible entre deux hautes batisses neuves; mais cela ne vaut +plus la peine d'etre regarde, si ce n'est par l'oeil profond du +souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin +de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de +Bismark a acheve ce qu'avait commence M. Haussmann. C'est dans cette +maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes +freres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ebauchant la vie, +ignorant la destinee, enfances melees au printemps, attentifs aux +livres, aux arbres, aux nuages, ecoutant le vague et tumultueux +conseil des oiseaux, surveilles par un doux sourire. Sois benie, o ma +mere! + +On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et decloues, des +vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et +ca et la cette inscription: _Propriete nationale_. + +Le digne pretre precepteur s'appelait l'abbe de la Riviere. Que son +nom soit prononce ici avec respect. + +Avoir ete enseigne dans sa premiere enfance par un pretre est un fait +dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute +du pretre ni la votre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant +ni le pretre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux +intelligences, l'une petite, l'autre rapetissee, l'une qui grandit, +l'autre qui vieillit. La senilite se gagne. Une ame d'enfant peut se +rider de toutes les erreurs d'un vieillard. + +En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des a +peu pres; chaque religion a son pretre qui enseigne a l'enfant son +a peu pres. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une +identite venerable; elles sont terrestres par la surface, qui est +le dogme, et celestes par le fond, qui est Dieu. De la, devant les +religions, la grave reverie du philosophe qui, sous leur chimere, +apercoit leur realite. Cette chimere, qu'elles appellent articles de +foi et mysteres, les religions la melent a Dieu, et l'enseignent. +Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquee et de la +synagogue est etrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le +pretre, nous parlons du pretre convaincu, n'en est pas coupable; il +est a peine responsable; il a ete lui-meme anciennement le patient de +cet enseignement dont il est aujourd'hui l'operateur; devenu maitre, +il est reste esclave. De la ses lecons redoutables. Quoi de plus +terrible que le mensonge sincere? Le pretre enseigne le faux, ignorant +le vrai; il croit bien faire. + +Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour +l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait +quelle courbure a l'esprit; c'est de l'orthopedie en sens inverse; +il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux +chefs-d'oeuvre, de fabriquer des ames difformes, ainsi Torquemada; il +produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre; +ainsi tant d'autres, qui ont ete les victimes de cet enseignement +avant d'en etre les bourreaux. + +Etroite et obscure education de caste et de clerge qui a pese sur nos +peres et qui menace encore nos fils! + +Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des +prejuges, il ote a l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit +a une telle plenitude du passe que l'ame y est comme noyee, y devient +on ne sait quelle eponge de tenebres, et ne peut plus admettre +l'avenir. + +Se tirer de l'education qu'on a recue, ce n'est pas aise. Pourtant +l'instruction clericale n'est pas toujours irremediable. Preuve, +Voltaire. + +Les trois ecoliers des Feuillantines etaient soumis a ce perilleux +enseignement, tempere, il est vrai, par la tendre et haute raison +d'une femme; leur mere. + +Le plus jeune des trois freres, quoiqu'on lui fit des lors epeler +Virgile, etait encore tout a fait un enfant. + +Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux +souvenir. Elle lui apparait couverte d'une sorte d'ombre sauvage. +C'est la qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la +mysterieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette +haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours +asile. Le tumulte imperial y retentissait pourtant. Par intervalles, +dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces decombres de monastere, +sous ces voutes de cloitre demantele, l'enfant voyait aller et venir, +entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armee +et repartant pour l'armee, un jeune general qui etait son pere et un +jeune colonel qui etait son oncle; ce charmant fracas paternel +l'eblouissait un moment; puis, a un coup de clairon, ces visions de +plumets et de sabres s'evanouissaient, et tout redevenait paix et +silence dans cette ruine ou il y avait une aurore. + +Ainsi vivait, deja serieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui etait +moi. + +Je me rappelle toutes ces choses, emu. + +C'etait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de +l'Elbe force, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enleves, des +cinquante et un jours de tranchee de Dantzick, des neuf cents bouches +a feu vomissant cette victoire enorme, Wagram; c'etait le temps des +empereurs sur le Niemen, et du czar saluant le cesar; c'etait le +temps ou il y avait un departement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome; +c'etait l'epoque du pape detruit au Vatican, de l'inquisition detruite +en Espagne, du moyen age detruit dans l'agregation germanique, des +sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses +epousant des aventuriers; c'etait l'heure extraordinaire; a Austerlitz +la Russie demandait grace, a Iena la Prusse s'ecroulait, a Essling +l'Autriche s'agenouillait, la confederation du Rhin annexait +l'Allemagne a la France, le decret de Berlin, formidable, faisait +presque succeder a la deroute de la Prusse la faillite de +l'Angleterre, la fortune a Potsdam livrait l'epee de Frederic a +Napoleon qui dedaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi, +j'ignorais tout cela, j'etais petit. + +Je vivais dans les fleurs. + +Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rodais comme un +enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons +et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et +je n'y voyais jamais personne que ma mere, mes deux freres et le bon +vieux pretre, son livre sous le bras. Parfois, malgre la defense, je +m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y +remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait +que les arbres; et je considerais a travers les branches la vieille +chapelle dont les vitres defoncees laissaient voir la muraille +interieure bizarrement incrustee de coquillages marins. Les oiseaux +entraient et sortaient par les fenetres. Ils etaient la chez eux. Dieu +et les oiseaux, cela va ensemble. + +Un soir, ce devait etre vers 1809, mon pere etait en Espagne, +quelques visiteurs etaient venus voir ma mere, evenement rare aux +Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes freres etaient +restes a l'ecart. Ces visiteurs etaient trois camarades de mon pere; +ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes etaient +de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aime la compagnie des +grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tete-a-tete +avec l'ocean. + +Ma mere les ecoutait parler, je marchais derriere ma mere. + +Il y avait fete ce jour-la, une de ces vastes fetes du premier empire. +Quelle fete? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'etait un soir d'ete; +la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice, +lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'a notre solitude; la +grande ville celebrait la grande armee et le grand chef; la cite avait +une aureole, comme si les victoires etaient une aurore; le ciel bleu +devenait lentement rouge; la fete imperiale se reverberait jusqu'au +zenith; des deux domes qui dominaient le jardin des Feuillantines, +l'un, tout pres, le Val-de-Grace, masse noire, dressait une flamme a +son sommet et semblait une tiare qui s'acheve en escarboucle; l'autre, +lointain, le Pantheon gigantesque et spectral, avait autour de sa +rondeur un cercle d'etoiles, comme si, pour feter un genie, il se +faisait une couronne des ames de tous les grands hommes auxquels il +est dedie. + +La clarte de la fete, clarte superbe, vermeille, vaguement sanglante, +etait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin. + +Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi etait parvenu, +peut-etre un peu malgre ma mere, qui avait des velleites de s'arreter +et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres +ou etait la chapelle. + +Ils causaient, les arbres etaient silencieux, au loin le canon de la +solennite tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais +dire est pour moi inoubliable. + +Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs +s'arreta, et regardant le ciel nocturne plein de lumiere, s'ecria: + +--N'importe! cet homme est grand. + +Une voix sortit de l'ombre et dit: + +--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3]. + +Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur +des arbres. + +Les trois causeurs leverent la tete. + +--Tiens! s'ecria l'un d'eux. + +Et il parut pret a prononcer un nom. + +Ma mere, pale, mit un doigt sur sa bouche. + +Ils se turent. + +Je regardais, etonne. + +L'apparition, c'en etait une pour moi, reprit: + +--Lucotte, c'est toi qui parlais. + +--Oui, dit Lucotte. + +--Tu disais: cet homme est grand. + +--Oui. + +--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoleon. + +--Qui? + +--Bonaparte. + +Il y eut un silence. Lucotte le rompit. + +--Apres Marengo? + +L'inconnu repondit: + +--Avant Brumaire. + +Le general Lucotte, qui etait jeune, riche, beau, heureux, tendit la +main a l'inconnu et dit: + +--Toi, ici! je te croyais en Angleterre. + +L'inconnu, dont je remarquais la face severe, l'oeil profond et les +cheveux grisonnants, repartit: + +--Brumaire, c'est la chute. + +--De la republique, oui. + +--Non, de Bonaparte. + +Ce mot, Bonaparte, m'etonnait beaucoup. J'entendais toujours dire +"l'empereur". Depuis, j'ai compris ces familiarites hautaines de +la verite. Ce jour-la, j'entendais pour la premiere fois le grand +tutoiement de l'histoire. + +Les trois hommes, c'etaient trois generaux, ecoutaient stupefaits et +serieux. + +Lucotte s'ecria: + +--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices. +La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux. + +--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre. + +--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma +fortune. Et toi? + +--Ma vie, dit l'inconnu. + +Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris +joyeux, les arbres etaient roses, le reflet de la fete eclairait les +visages de ces hommes, les constellations s'effacaient au-dessus de +nos tetes dans le flamboiement de Paris illumine, la lueur de Napoleon +semblait remplir le ciel. + +Tout a coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais +peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit: + +--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberte. + +Et il posa sa main sur ma petite epaule, tressaillement que je garde +encore. + +Puis il repeta: + +--Avant tout la liberte. + +Et il rentra sous les arbres, d'ou il venait de sortir. + +Qui etait cet homme? + +Un proscrit. + +Victor Fanneau de Lahorie etait un gentilhomme breton rallie a la +republique. Il etait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendee, Lahorie +connut mon pere, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il +fut son ancien a l'armee du Rhin; il se noua entre eux une de ces +fraternites d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre. +En 1801 Lahorie fut implique dans la conspiration de Moreau contre +Bonaparte. Il fut proscrit, sa tete fut mise a prix, il n'avait pas +d'asile; mon pere lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des +Feuillantines, ruine, etait bonne a proteger cette autre ruine, un +vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eut offert, simplement; et +il vecut dans cette ombre, cache. + +Mon pere et ma mere seuls savaient qu'il etait la. + +Le jour ou il parla aux trois generaux, peut-etre fit-il une +imprudence. + +Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux +pretre, il avait eu dans sa vie une quantite de proscription +suffisante pour lui oter l'etonnement. Quelqu'un qui etait cache, +c'etait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait a quel temps il avait +affaire; se cacher, c'etait comprendre. + +Ma mere nous recommanda le silence, que les enfants gardent si +religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'etre +mysterieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystere, +puisqu'il s'etait montre? Il mangeait a la table de famille, il allait +et venait dans le jardin, et donnait ca et la des coups de beche, cote +a cote avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses lecons +aux lecons du pretre; il avait une facon de me prendre dans ses bras +qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'elevait en l'air, et +me laissait presque retomber jusqu'a terre. Une certaine securite, +habituelle a tous les exils prolonges, lui etait venue. Pourtant il ne +sortait jamais. Il etait gai. Ma mere etait un peu inquiete, bien que +nous fussions entoures de fidelites absolues. + +Lahorie etait un homme simple, doux, austere, vieilli avant l'age, +savant, ayant le grave heroisme propre aux lettres. Une certaine +concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de +l'homme qui joue un role; le premier est Phocion, le second est Murat. +Il y avait du Phocion dans Lahorie. + +Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon +parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un +mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le +germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste +etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui +disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la +masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui, +l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans +cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de +camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait +expliquer. + +J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses +genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin, +edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges +habuere_. + +Il s'interrompit et murmura a demi-voix: + +--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome. + +Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole: + +--Enfant, avant tout la liberte. + +Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des +evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement +d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis +nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais, +donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas. +Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du +portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne. +Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en +avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas. +Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire +francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles +en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire +et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie." +--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom. + +Et elle ajouta: + +--C'est ton parrain. + + +Notes: + +[1] Depuis comte de Sopetran. + +[2] Depuis comte d'Erlon. + +[3] Depuis gouverneur de Segovie. + +[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_. + + +V + +Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance. + +Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon +horizon. + +Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue. + +En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle +etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales. + +L'influence sur moi a ete ineffacable. + +Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit +sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir +dire ce mot du droit et du devoir: Liberte. + +Un mot a ete le contre-poids de toute une education. + +L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui +dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre +a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse +beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en +raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions +interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est +sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin +de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une +vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la +revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph +Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et +complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit +pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a +ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les +hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le +siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien +litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute; +nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de +bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel +au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles +du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces +aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en +arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et +la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il +a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne +trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame +entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la +liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a +vaincu. + +La est l'unite de sa vie. + +Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est, +dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la +politique, le Droit. + + +VI + +En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive. +Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la +liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies +essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie +legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus +qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les +chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire, +ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le +danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion, +ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement +democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent +menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il +y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela +de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit +brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la +liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin +fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui +l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants +envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire, +il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux +vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien +vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au +lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya; +on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya; +Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit +fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces +pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de +conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le +representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui +etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous? +reprit Lagrange; il repondit: J'attends." + +Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit +plus. + +L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre +d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui +reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience. + +En 1849, cette clarte definitive se fit en lui. + +Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la +majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la +bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la +republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les +coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique, +il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des +vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il +sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait +a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et +reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre, +et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine, +l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien. + +Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta. +A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la +republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans +relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied, +il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851, +ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil. + +Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie. + + +VII + +1849. Grande date pour lui. + +Alors commencerent les luttes tragiques. + +Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait. + +A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait +omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome +combattant. + +Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte +individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de +parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans +la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a +propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit +a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par +l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la +propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue +a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee +europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de +l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ +de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes +supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes +les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees +circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela +fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce +livre. + +L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un +jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta +ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse +preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette +affirmation: _On peut detruire la misere_. + +C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees +ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les +trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet +inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est +la l'effort des minorites. + +La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui +obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les +consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe. +L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme. +Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe, +on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du +rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque +souffre pour la verite la demontre. + +Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites +furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la +persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme +achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la +rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la +couronner. + +Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut +qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire +l'affront, il s'en contenta. + +Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de +verites insultees. + +En veut-on quelques exemples? + +Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration +de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire +empereur. Une voix lui cria: + +--Vous etes un infame calomniateur! + +Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille +francs par an. + +Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une +voix lui jeta cette interruption: + +--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France! + +Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire. + +Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard, +l'apostrophait ainsi: + +--Vous etes l'adorateur du soleil levant! + +Du soleil levant de l'exil, oui. + +Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait +prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva +les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe +aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit +pas, il rentra. Indigne. + +Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure. +L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir. + +Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait. + +Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon +le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en +de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y +avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage. + +Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il +y resta trois heures. + +Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du +futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le +parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de +Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee. + +Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux. + +Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup. + +Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant +l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de +l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de +l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella +applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques, +les hommes de la droite lui crierent: + +--A la question! + +Il les regarda fixement, et leur dit: + +--Vous voudriez bien m'y mettre. + +Cela les fit taire. + +Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un +Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui +etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie, +on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite +s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque +valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me +donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye +par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere +inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte +avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que +j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des +ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se +levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers, +s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et +qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose +comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout +portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un +signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais +curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus +polie, je dis: + +--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de.... + +Le silence redoubla et j'ajoutai: + +--....monsieur de Montebello. + +Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre +moi. + +Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la +droite avait beaucoup de verve. + +--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!-- +Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete +feroce!--Poete! + +Tel etait le crescendo. + +Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher, +pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de +_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre +ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une +chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison. +Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere +demain. + +Ne repondons pas a la colere par la colere. + +Ne soyons pas severes pour des cecites. + +"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils +ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins +vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de +l'insulte? A peine. + +Pour etre responsable il faut etre intelligent. + +Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils +commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde +l'est peu, la pierre ne l'est pas. + +Fureurs, injustices, calomnies, soit. + +Oublions ces brouhaha. + + +VIII + +Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les +collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se +reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le +mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans +la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la +tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve +inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre +dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des +injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation +sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la +revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des +oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger, +et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune. +L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe. + +En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les +discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce +qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation. +L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la +premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait +que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue +incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression. +L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a +volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir +soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la +parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire, +mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la +meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie +parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout +a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et +d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir. +L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette +facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez +chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et +de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un +projectile. De la l'excellence des discours ecrits. + +Les assemblees y reviendront peut-etre. + +Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette +question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de +Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait +le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant, +ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des +discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les +trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui +parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau; +il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de +Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait +de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton +ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de +sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre, +sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient +son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire, +lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine +ouvert sous les yeux. + +L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit +aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces +de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui +qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce +dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences +de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse. + + +IX + +Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont +pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se +trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir +la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour +la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et +tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat, +assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des +ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le +fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient +pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires. +Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y +eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son +voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger, +academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre, +habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president, +procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait +ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet +autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans, +remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin, +senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence +comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros +deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical +trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et +Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et +ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres +reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe +sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne +sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait +dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme, +d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_, +vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le +lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne +compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet, +jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en +Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et +a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi, +et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef +paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le +sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce +denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja +des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a +lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir +emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il, +un effacement de silhouette a l'horizon? + +Passons. + +Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous +quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue, +quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil, +qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple! +qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a +diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la +calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre, +mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos +douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient, +si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures +et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite! +qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe +l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant +devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par +le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la +vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette +mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans +un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite +reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne +jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin, +l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications +necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que +nous avons voulu. Nous l'aurons. + +Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des +traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et +qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le +bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril, +si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige +plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes +les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies, +batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet +eblouissant floreal des peuples, la paix universelle! + + +X + +Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention, +affirmer l'avenir dans la mesure du possible. + +Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait +sourire. + +Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant +veritable. + +L'effort du penseur, c'est de mediter utilement. + +Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde +qui est incubation. Le vrai penseur couve. + +C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les +diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand +possible humain, dans la realite, dans la vie. + +Arrivera-t-on a l'extremite du progres? + +Non. + +Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet +qu'apres la vie. + +Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La +civilisation est une asymptote. + +Toutes les formes du progres sont la Revolution. + +La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous +pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans +la bouche, dans la poitrine, dans l'ame, + +La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite. + +La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain. + +De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire +l'histoire. + +Pourquoi? + +Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est +impossible de raconter demain. + +On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de +faire. + +Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la +Revolution. + + +XI + +La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en +approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres, +comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la +juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder. + +Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant +cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire. + +Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe, +et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de +l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et +annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a +apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure +qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine +humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel +aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee. +Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune +a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme +l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se +mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand +cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine, +c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous +l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord +revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie +se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au +chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede +la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la +paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer +des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever +l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une +telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien +la disproportion est trop grande. + +Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja +derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet. +Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre +est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes +depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin +n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul +personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini. +D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un +moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre +Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un +homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre +et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et +Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par +etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se +degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene +ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a +l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le +deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un +volcan explique par une fourmi. + + +XII + +Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas +encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres. + +Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la +main. + +O mes freres, reconcilions-nous. + +Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve. +Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits, +et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on +que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est +indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il +y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs, +et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La +solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre +l'autre. O mes freres, soyons freres! + +Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere. +Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau. + +Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons +les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux +foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis. +Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne +recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on +perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une +facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles +s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la +clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes +qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants. + +Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe +au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit +tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un +pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui +veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour +une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil +eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu, +s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre +civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et +l'ocean a cinq mille lieues de sa mere! + +Ah! pardonnons! + +Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La +douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi +condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs +et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois, +ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et +lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous. +Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la +rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les +attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie +de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on? + +N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on +menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui +voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont +avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous +vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une +heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne +perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce +que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes +actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs +comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de +France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de +Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse: +il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour +malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de +sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense +genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite +materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas +la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons, +secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui +souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans +la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes +tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres +aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le +devoir de tous les forts. J'ai dit. + +Paris, juin 1875. + + + + +ACTES ET PAROLES + + +AVANT L'EXIL + +1841-1851 + +_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.-- +Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee +constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_. + + +ACADEMIE FRANCAISE + +1841-1844 + + +DISCOURS DE RECEPTION + +2 JUIN 1841. + +[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18 +voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.] + +Messieurs, + +Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un +magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si +grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils +d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa +famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique +francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui +jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le +genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le +possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui +les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la +consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait +choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques +eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que +leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il +etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog, +avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait +mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel +Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le +general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais +mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense, +ses conquetes etaient colossales. + +Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des +limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il +avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis +XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir +la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France +avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de +l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de +quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions +d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait +employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la +Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les +Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit +son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour +bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait +entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les +enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la +petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes +couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere +et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui, +apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu +pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris +le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la +France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme +etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme +une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze +personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et +le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a +Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube +de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de +Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de +Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque, +il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et +par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce +titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et +qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien +arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de +France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre; +trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on +leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse +en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de +blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome +n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison +de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les +electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs, +venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance +qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa, +manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour +prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint, +l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes, +lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde +et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur +et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces +grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui +transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme +dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable. +Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour +grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere +pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets +le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait +des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il +enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait +des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon +des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce +qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines +de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier +trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette +grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions +qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur +Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la +monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis +XVI_. + +Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout +surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres +princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales +cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son +service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut, +qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible, +avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle +la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie. +Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six +poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans +cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans +l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer +devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT, +CHATEAUBRIAND, LEMERCIER. + +Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait +la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la +splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui, +devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la +France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie, +ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites +contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule +chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient +en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte. + +A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits +moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs +acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en +etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir. +Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que +Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet +envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un +peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que +suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique +supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme +de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette +compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui +m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par +cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte +que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler, +confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que +remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes +morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en +aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de +blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu +a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions +enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous +lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous +arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous +profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes +choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont +accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte +pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance. +L'un et l'autre ont ete legitimes. + +Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement +legitime; elle etait glorieuse. + +Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a +Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet +homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas +comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la +toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent; +Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point +avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas +s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un +vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la +jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les +vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un +victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres. +Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone, +autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait +du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son +sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait +pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre +Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente +armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas +d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand. + +Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou +l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres, +ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et +d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait +le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se +compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre +moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux +de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite +Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la +republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome +des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le +fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde. + +Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant +aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la +legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de +l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout +fut refuse. + +Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions. +Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres, +sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de +couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue. + +Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a +l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y +eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur +le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent +que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on +voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie +comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites +au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre. +Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue +et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend +a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle +passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple, +treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque +magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou +l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au +frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la +societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la +bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a +chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages +de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des +intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite +humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une +imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise +hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur +victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances +aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients +et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs +violents. + +Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait +aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre +republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier. +Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique; +imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses +fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du +talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre; +modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa +douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible; +austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de +ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un +homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M. +Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les +faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces +esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui +critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa +source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine +secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il +paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de +plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent +a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on +parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a +dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva +mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique. + +Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de +ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode +de l'an passe. + +Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel +s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant +les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un +caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent +de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que +de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere, +c'est la lampe interieure. + +En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme +alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la +Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation +sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le +pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses +augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui +ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence +que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les +anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme; +pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le +trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme +Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois +du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un +mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous +pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons +admirer! + +Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la, +une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le, +messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de +demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit +et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la +providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir +sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles +etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant +de Dieu, s'appellent des revolutions. + +Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand +elle est sur un peuple. + +Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de +ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce +moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle +veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en +scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la +revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait +geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait +mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait +a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme, +Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse +dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas +d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la +Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes, +de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour +l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la +fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une +journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris +et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient +tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune +de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous +l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige, +lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France, +la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du +siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui +pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives +figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable +assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel. + +Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes +comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton, +la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine +l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague +reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le +Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour +le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout +entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il +l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin +il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune +publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle +besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles +l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles +le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place. +Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses +vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les +discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles +entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si +singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour, +arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes +dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_. + +Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France +_Agamemnon_. + +Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette +tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre +Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation +voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats +d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples +d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques +pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses +de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que +l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le +font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant +a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les +discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce +qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport, +je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle +mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_ +est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration +dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_ +est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans +contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite +de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe +poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est +l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et +ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que +l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en +l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais +quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande +oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et +les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les +acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez +surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee +au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose +terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit +Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables! +L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la +menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous +les traits d'un enfant.-- + +Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou +l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer +sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits +courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il +put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur +la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore, +et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le +cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont +faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes +et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la +providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a +recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de +toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne +puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore, +perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les +evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe +dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes +publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI, +il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe, +il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit +passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja +vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son +pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la +royaute, la beaute et le genie! + +Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et +faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes +demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le +9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la +seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe +se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie +mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois, +les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce +que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation +intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et +la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un +despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine. +M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha +tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut +Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez +madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule +epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand, +madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame +Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete +et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt +ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop +haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout +ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui +avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en +ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses, +de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus, +naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a +toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un +homme politique independant, un homme litteraire original. + +Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui +devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant +quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre +etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un +essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit +de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un +sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on +disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le +ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame +de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M. +Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au +jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme +de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils +remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit +jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans +l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite. +Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie +egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber +et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison +devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette +gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la +nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre +sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait +confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui +confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il +perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas +aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna +fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya +Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour +la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M. +Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement +de ce grand nom: _Bonaparte!_ + +Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et +l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et +beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de +le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que +l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre +que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme. +Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page +a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire, +embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le +roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la +traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement +philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et +de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze +comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture, +parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux +de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur +singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de +l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille, +Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III, +Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques +sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et +Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la +science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans +l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe, +messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne +principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details +saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution +portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce +_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le +dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un +avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un +avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois +si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un +vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque +dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_, +concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de +Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif +rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la +science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne +par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est +tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere +litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui +aboie. + +Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu +la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a +l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans +le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur +une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence +qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce +superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon +Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain +precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat +refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure, +qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile +dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete +de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro. + +Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler +naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection? +est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote +defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction. + +Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y +a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des +taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le +grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que +je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la +respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a +mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans +l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et +vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux +etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie, +j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette +restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et +supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains +les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci, +je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et +vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en +commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui +m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et +si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se +resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est +la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et +de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur +oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective, +peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre +ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un +reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre +ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce +privilege, ni le malheur de cette pretention. + +Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand +on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son +caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent. + +Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait +l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune, +qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit, +son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la +muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete, +jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des +tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait +ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a +l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre +qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de +chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee +de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans +compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public, +comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_ +proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la +Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a +la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823, +par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure +imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis +defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_, +joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu; +_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre, +honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en +dix ans cinq grands drames tues sous lui. + +Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par +d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme. +Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le +maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous +devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M. +Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous +irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa +tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812, +a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines +apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il +desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que +l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux +Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien, +monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M. +Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot. +J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete! +mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo +et Sainte-Helene! + +Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint +dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age +avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a +pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit +dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait +a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M. +Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit +apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate +allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le +vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou +on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son +maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le +premier consul!_ + +Huit jours apres, il etait parti. + +_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux +details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est +alle rejoindre_. + +Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en +maintenant l'enseignement qu'elle renferme. + +M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a +se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau +probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis +de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les +gouvernements? + +Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees, +despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique, +dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous, +generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu, +les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route, +qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts +desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les +rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention +n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau. + +Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et +l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et +essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois +des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des +parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand. + +Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la +Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait +l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion +nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite +et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et +la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le +feuillage, c'est tout l'arbre. + +La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une +colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique. +La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus +briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est +avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si +forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant +faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races +royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince +l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens +qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant +de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et +petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a +transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et +populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine +d'avenir par sa mission. + +Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion +liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le +mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit +par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant +tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a +trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser, +d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu +contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et +nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et +si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais +ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation +elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies, +la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son +temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe; +depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle +gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si +elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a +l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige +l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a +l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce +qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les +gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les +palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements +insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce +moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations +prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans +leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une +maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui +inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les +limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes, +non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les +compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur +cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire +ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps +donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de +la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les +congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait +une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des +frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain +cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde +civilise. + +Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre +bienveillante attention, et j'ai fini. + +Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me +pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi +qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel +de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il +me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui +successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme +nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose, +ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies +et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui, +messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet +aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle; +n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je +crois en Dieu et j'ai foi en sa providence. + +Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours +le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi +qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la +science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la +poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette +justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier +d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et +courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du +grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la +mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte; +il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature +allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que +des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le +monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois +continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme. +Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants +ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi +vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir +de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se +tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il +y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de +Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_ + +Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces +continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne +l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de +l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est +pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud +comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la +civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete, +comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il +suffit qu'il devoue sa pensee. + +Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce +que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la +proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma +regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au +developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces +en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en +s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de +prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans +le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin +selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon +tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en +temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec +l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle +travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses +encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes +d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons +heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de +leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre +sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les +solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de +l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans +l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le +vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de +Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la +pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la +fonction et la gloire du poete. + +Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole, +si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur +les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des +principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace +depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir +exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines +relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos +prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent +jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion +avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits +pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et +avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il +fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les +grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action, +pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer +la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la +ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres +pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous +gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les +moeurs. + +Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les +questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans +les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a +personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes +modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a +rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus +etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de +sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques +lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder +ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu. + +Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je +prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu +une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce +noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand +magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est +venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que +l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de +l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs, +l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les +bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par +l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon +gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee +Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir +la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait +hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut +ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et +que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme +a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire +orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au +fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer +d'un vaisseau disparu dans la tempete! + + + + +REPONSE DE M. VICTOR HUGO + +DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN + +16 janvier 1845. + + +Monsieur, + +Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans +cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde +et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez +que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni +meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez. +En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment +pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme +eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de +la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en +butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et +universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre, +pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du +malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il +est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le +savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent, +gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et +droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il +m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans +un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas, +aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans +sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas +de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme +excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les +plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame +aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec +un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand +lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il +y avait une mere! + +Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens +plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance. +Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a +l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si +charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la +place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de +langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos +merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon! + +M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament +le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce +travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu +facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent +discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant +Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je +l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le +faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui, +comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive +du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans +deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie, +et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit. +Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa +personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne +a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique, +le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme +un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme +il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il +y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en +academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne +depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son +coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes +amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne +sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui +l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la +dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes +intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il +etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du +second rang qui aiment les hommes du premier. + +Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et +en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme +qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme +une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque +coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et +touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait +naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour +les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux +et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par +tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une +figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque. + +Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de +l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut +M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa +jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux +qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous +repondrons: il fut bon et il fut heureux! + +Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la +femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre +a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles +remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le +parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et +des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable +bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et +philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en +faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en, +dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour +elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais +volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une +lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse. +Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement +eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme +une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore +dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses +elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart, +mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi, +Sevigne, dit-il, + + Toi qui fus mere et ne fus pas auteur. + +C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de +la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee; +anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et +moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent +dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante. + +Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain +attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme +_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de +bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus +profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes +variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve +ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de +rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des +choses justes. + +Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain! +Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte +et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop +disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si +forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque +egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les +instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a +un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par +l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence +peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la +blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans +tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend; +les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est +condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce +qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur +l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours +pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle +souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde +tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes +les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des +faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre +humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des +contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne; +figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et +de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation +et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a +developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une +perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte +le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste; +sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par +l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement! + +M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le +remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus +distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous. +Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de +l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient +hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la +litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux, +un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous +avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte +parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet +parmi les juges. + +Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira. +Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu +de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en +s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee +monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris +vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region +sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands +noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de +calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de +tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas +ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et +dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie +habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur +rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le +merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler +la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs +assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels +qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux +memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les +lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres +avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete, +d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon; +ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant +Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des +beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible, +Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique +divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi; +cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres +plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature, +dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des +maitres eternels. + +Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui +profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre +intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si +spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se +fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en +particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui +sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de +grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien. + +Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie +vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche +memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez. + +Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de +vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission. +Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire +penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant, +qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre +compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte, +large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un +grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences +neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits +murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient +composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux +jeunes gens, et quelque chose aux vieillards! + +Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un +grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou +de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de +soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a +commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de +la pensee. Grand spectacle! + +A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense +travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes +restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au +fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir, +l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de +tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui +se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe +et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui +du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves +et saintes paroles de la concorde universelle! + +A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il +soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache, +permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du +nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel +qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire +parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du +moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours +recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule +studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant +l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit, +par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux +sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui +dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a +compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit. + +Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des +multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation. +Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir +spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre +responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez +vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous +les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou +trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce +qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs +oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus +qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les +guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron; +Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait, +apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes +a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la +bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de +l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort +d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre; +on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il +repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en +tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres +du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je +enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible, +est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les +penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi +parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un +souffle, mais ce souffle remue le monde. + +Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action +publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans +leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration, +qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est +l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat +ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous +les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son +respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui +souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il +laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole. +S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore, +qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il +console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude, +et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal, +quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est +un sacerdoce. + +Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette +fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la +gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les +grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux +sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau, +c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez +meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se +trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce +qui aime. + +La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de +l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une +balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les +cieux. + +Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance +de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux +de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et +splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens +etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou +la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient +Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si +austeres. + +Encore un mot, et j'ai fini. + +Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement +de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des +caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire +vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui +germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez +votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se +verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, +rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la +creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les +femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple +le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher +fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au +genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le +bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse +humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et +inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous +voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en +conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de +ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les +etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la +les fleurs de ces noirs rameaux. + + + + +REPONSE DE M. VICTOR HUGO + +DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE + +27 fevrier 1845. + + +Monsieur, + +Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera +aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus +vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere +demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place. +Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et +bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose +grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits +ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en +effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour +de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction +royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire; +toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel +pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le +respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le +deuil d'une seule famille dans tous les coeurs! + +C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son +talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres +cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui +frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple +jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet +autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M. +Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait +celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que +fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous +l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours +jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions, +meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du +fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous +l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde +qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au +succes et le genie monter a la gloire! + +Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et +l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature, +ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour, +quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous. + +Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et +le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient +l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes, +il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les +grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle +lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est +lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain. +C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui +se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie +qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse +qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque +personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du +drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les +passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme +pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons +entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule +ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les +rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des +catastrophes! + +Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et +palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire +une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux +du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait +comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous +devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous. +M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent +que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce +qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent +responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au +theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment +profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout +spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel, +illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur +pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur +conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete +integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une +explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie, +dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a +l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la +Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_, +dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan +d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il +conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple. +Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils +dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions, +preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur +cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere +fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il +l'intitula _Marino Faliero_. + +Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi +bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces +titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages +et a toutes les memoires de grands triomphes. + +Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare +degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en +ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete +en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut +louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit +le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une +qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans +son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes +les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite, +la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la +clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la +vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi +dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace +un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite. +Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil +d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait +sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille, +son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de +l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait +dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi +tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant +de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour +qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et +de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit. +Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait +son existence entre son pays, auquel il dediait toute son +intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame. +C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante, +l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur. + +Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne +fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir +Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres +annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis, +son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par +la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau +des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit, +monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui +une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous +l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer +paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la +vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et, +en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou +une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom +europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement +recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc +d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui +comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi, +que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte. + +Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie +attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit +et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait +la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la +douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand +sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est +jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a +la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout +dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement +amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend +dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa +serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme +calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le +noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre +aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est +bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il +se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres +charges de fruits d'or_. + +Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans +cette compagnie. + +Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation +s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne, +c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on +prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee, +envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre +modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux +de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement +d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un +utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que +vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans +ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre +la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne +qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le +demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie +qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame +un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent +profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, +honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre +pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous +allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se +retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et +inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans +les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous +enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la +fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme +biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme +a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la +delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La +Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus +de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent +toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire +talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme +critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous +completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut +juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore +inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion +definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes +philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et +d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le +siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire +de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les +philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a +l'enthousiasme. + +Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de +votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent +fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en +vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le +critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a +l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce +bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous +lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a +d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait +quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de +Nodier. + +Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la +pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et +litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos +regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au +dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de +Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle, +l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans +la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour +ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu +une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement, +et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre +de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un +et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout +ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son +besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double +rayonnement. + +De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui +ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le +premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques +coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille +et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre, +qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de +vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de +meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a +traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et +haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants, +trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je +ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir +les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole, +Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires +tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois +femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les +femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui +substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin +a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le +president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout +ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe +de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux +que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai +votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut +litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le +veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement +religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur +par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le +fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec +amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer +en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse +voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et +forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une +eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle +etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes +qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont +illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a +ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites +necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la +plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur +croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la +tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du +Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils +devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres, +preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux +instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits! +Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande +forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On +eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes +du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et +attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une +legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient +de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de +l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils +distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de +Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire! + +On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus +occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur +communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne +voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils +contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de +l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee! +Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait +Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait +Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de +victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les +esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a +l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans +un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer +les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce +Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi, +laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes, +ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans +l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans +la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur +Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible +ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux! + +Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le +livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace +dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la +litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire, +la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur +maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete +violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout, +mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames, +quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a +travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution? +Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi, +c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient, +c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but +pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu +et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous +soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses? +Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique, +une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a +vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi +est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut +croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les +actions saintes et en poesie les idees sublimes. + +Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a +une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur +lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et +ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans +nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est +pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui +comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce +siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le +repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le +sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une +religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment +patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme +qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec +le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange +puissance d'emouvoir tout un peuple. + +Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet, +permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous, +monsieur, un souvenir. + +Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos +memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes +pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le +moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la +chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En +un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du +nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra +dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent +deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils +venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route. +Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce +que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se +souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui +etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux. + +L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le +sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees +de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans +jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines +qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a +parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques, +et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de +regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du +courage et qu'on eut honte de la gloire. + +Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix +inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un +accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour +les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait: + + Parmi des tourbillons de flamme et de fumee, + O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir? + Le bataillon sacre, seul devant une armee, + S'arrete pour mourir! + +Cette voix relevait la France abattue, et disait: + + Malheureux de ses maux et fier de ses victoires, + Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs; + J'ai des chants pour toutes ses gloires, + Des larmes pour tous ses malheurs! + +Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres +paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et +puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui +saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de +colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un +poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment, +en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire +et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la +pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et +l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain +du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et +funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et +eclatant, _Casimir Delavigne_. + +Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une +gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus +belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un +mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et +desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere +l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous +avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une +pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut +une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir +fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau! +Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a +console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la +patrie! + + + + +CHAMBRE DES PAIRS + +1845-1848 + + +I + +LA POLOGNE + + +[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses +secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et +adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot +repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait +dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la +non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile +offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut +tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien +proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances +toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien +autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite, +de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre +et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot +tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la +discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de +la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution +de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M. +Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour +obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient +aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a +M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier +discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement +accueilli. (_Note de l'editeur_.)] + + +19 mars 1846. + +Messieurs, + +Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui +m'appelle a cette tribune. + +La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee +n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle +des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle +adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus +contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que +personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles +emotions, a ces profondes sympathies. + +D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous +qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la +civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains +actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces +actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas +une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres +haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si +aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement +autrichien envers la Gallicie. + +Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la +civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la +France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les +tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les +idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le +missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete +le chevalier. + +Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple +francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a +une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la +Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas. + +Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la +memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres +peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes, +la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est +acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son +malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu +l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que +les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la +civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une +grande nation. + +C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne, +messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande +dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de +l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne; +c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces +services qui ne s'oublient pas. + +Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du +nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond +respect s'est manifeste dans l'Europe entiere. + +En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et +personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de +quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce +n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le +remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le +regret de Napoleon. + +Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations +de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit, +elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie; +elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve. + +Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de +ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations +populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes, +sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme +temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente +ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des +nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de +la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme. + +Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je +suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre +qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux +qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est +opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au +milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une +attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere, +redoutable parce qu'il se souvient. + +Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le +fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est +que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je +sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement +autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans +n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques +et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle +imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution +sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits! + +Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes +et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune +a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le +ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier, +je n'en doute pas, a deplorer son silence. + +Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent +pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses +lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une +grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence +morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant +parmi les nations civilisatrices. + +Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la +France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande +d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les +flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et +militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si +legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit +du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la +civilisation et du progres. + +Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale? +Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs? + +Pour toute reponse, un exemple. + +Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait +encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait +la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les +moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a +1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont +seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la +seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que +quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers +a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres, +douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un +seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe +et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos +armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il +n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont +parle, l'inquisition est morte. + +Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la +presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle, +et, dans un temps donne, la Pologne renaitra. + +Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront +impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter +le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de +l'Allemagne pour la Pologne. + +Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de +deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de +cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile +labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de +cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples +puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe +d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une +chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose +plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites. + +Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre +respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme +et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle, +le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail +mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte, +d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples. + +Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans +la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir +spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait +alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre. +Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur +une chose d'ou toutes les civilisations decoulent. + +Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une +epoque ou l'Europe etait barbare. + +Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance +spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation, +l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion. + +Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots, +civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion +appliquee. + +La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au +developpement des autres peuples. + +Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui +possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme +peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete +n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes, +elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la +souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la +souverainete est dans la verite. + +Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la +souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement +outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la +civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre +les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de +justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes +couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion. + +Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir +moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome +pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui +l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde +civilise. + +Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure, +eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et +independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes, +les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des +idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la +Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres, +les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a +eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a +defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais +elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee +fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir +l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont +lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup +fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee. + +Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la +France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne +doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne +le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement +morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees +d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime +et abattu. Rien de plus, mais rien de moins. + + +II + +CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL + + +[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de +Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets +de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans +differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre +de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de +ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le +vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue +par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier, +rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut +rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu +dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)] + + +27 juin et 1er juillet 1846. + +Messieurs, + +Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des +travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier +marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour +moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans +mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans +la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une +parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi +necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais +la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et +soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable +ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics. + +L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici: +maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire +et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement +d'attention._) + +Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee; +vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour, +investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse, +qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de +terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si +l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et +trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le +defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette +frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe, +c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre +des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de +France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette +immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui +finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition +perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur +les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes, +l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique +d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si +j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour +demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande +loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_) + +Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur +les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des +milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille +comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie, +ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut +tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un +siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, +quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la +destruction brusque. + +Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si +l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont +lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault +avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer, +et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe +aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise, +l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et +debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a +souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il +ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit +port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre +tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans +un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et +profonde. + +Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus +haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete +mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M. +le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de +lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans +un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a +l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_) + +Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une +remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question +a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La +puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les +vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci +le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des +vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies +a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a +pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment +sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui! +oui!_) + +C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais +c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent +venir les grandes indications. (_Tres bien!_) + +Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France, +je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste, +maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine +militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le +but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a +qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de +grandeur. (_Sensation._) + +Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un +ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et +dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux, +considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la, +je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._) + +Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir +frapper son attention. Le courant de la Manche.... + +M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en +discussion. + +M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a +M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le +point de vue special et le point de vue general; le point de vue +special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je +l'aborde. + +Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous +voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre +traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._) + +A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il +ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis +donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir +demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi, +parce qu'il y a urgence pour tout le littoral. + +Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir, +je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre, +constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des +travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette +grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a +montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal +employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion +sur plusieurs bancs._) + +Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un +developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir +bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi +(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la +chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour +soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le +ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement. + +Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote +avec empressement; mais j'en provoque une grande. + +Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je +voudrais des travaux d'ensemble. + +J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_) + +Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la +France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et +d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere, +la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde: +maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme: +maintenir et consolider la configuration du littoral. + +Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger. +Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean. + +Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire, +le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent +frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des +assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre +du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le +littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants. +Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la +verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige +de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux +autres, un serieux interet public. + +Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France +en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de +grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises, +la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports, +l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres +et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence +des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine +marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee, +en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable! +(_Emotion_.) + +Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la +chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne +d'occuper au plus haut point cette noble assemblee. + +Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la +derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde +dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore +pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout +a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques +considerations generales pour fixer l'attention de la chambre, +l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du +pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le +voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi, +et en ebaucher une grande. + +Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du +littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la +France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur +presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai +a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a +l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable, +et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les +phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de +deformer la configuration des cotes de France. + +Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de +bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile; +j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le +depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel +la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre +clair. + +Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du +Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit +cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le +faire comprendre a la chambre. + +Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de +Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette +colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et +l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette +enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin +faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp, +Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il +les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant +rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces +en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte. + +Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage; +la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de +deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions, +le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou? +Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace. + +Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers +gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete +ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard, +en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat. +Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les +confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention +marquee_.) + +A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le +Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense +edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte +de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe +et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet +edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans! +Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque +sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et +ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le +port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.) + +Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu, +Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom +m'echappe en ce moment. + +Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre +inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le +gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans +leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables +ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent +nuit et jour, le fleuve et l'ocean! + +Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions +differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais +citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous +citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand +danger? + +Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amenent la degradation de +notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici +une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas +absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance, +etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai +depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la +mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre +littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le +profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et +les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure, +partiellement soumise. + +Je reprends maintenant. + +Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce +phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne, +enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche, +ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur +divers points du littoral. + +Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees, +de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait +qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire. + +Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la +configuration du littoral. + +C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique +solution. + +Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation +de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve, +la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille. +Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la +plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le +plus profond. + +Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se +compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense +pluie; la force s'evanouit. + +Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la +force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense +qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a +la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et +flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car, +dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur +est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de +navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface +du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague +vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se +disperse avec l'ecume. + +Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie, +le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la +degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le +brise-lame serait le remede. + +Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention +pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un +veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics +qui a provoque dans un port de France une experience considerable du +brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le +ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port +ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires +jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un +brise-lame flottant a huit sections. + +L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en +Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon +decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois +qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite +quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de +quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete +est au dela, le calme est en deca. + +Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu. +Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon +sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement. + +Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee +(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des +considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le +projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point +encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une +grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous +savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable, +c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression +colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au +littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port +de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette. +Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par +l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant +la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des +travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible +d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature +elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent +dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze +navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut +sauves. + +Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du +gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question +du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le +systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour +l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement, +etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement, +creer des ports de refuge. + +Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de +l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces +diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session +prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles +qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je +m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a +ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore; +et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante +millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les +ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand +et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a +obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce +que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen +approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux +phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons +l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux +perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent +par l'encombrement; sur la cote de la Mediterranee, ils perissent par +l'atterrissement. + +Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons +magnifiques; elle nous a donne ce double littoral sur l'Ocean et sur +la Mediterranee. Elle nous a donne des rades nombreuses sur les deux +mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble, +quand on examine certains phenomenes, qu'elle veuille nous les +retirer. C'est a nous de nous defendre, c'est a nous de lutter. Par +quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la +pensee, que l'industrie mettent a notre service. Ces moyens, je les +ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux +que provoquer, je ne peux que desirer un travail serieux sur la +matiere, une grande impulsion de l'etat. Mais ce que je sais, ce que +vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces +marees qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui +detruisent, peuvent aussi creer, reparer, feconder; elles enfantent le +desordre, mais, dans les vues eternelles de la providence, c'est pour +l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple, +chambres, legislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans +cesse presente a l'esprit cette haute et patriotique idee, fortifier, +fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le +fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocean! Dans ce +grand but, stimulons l'esprit de decouverte et de nouveaute, qui est +comme l'ame de notre epoque. C'est la la mission d'un peuple comme la +France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-meme, Dieu l'a +voulu ainsi; partout ou il y a une force, il faut qu'il y ait une +intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec +les forces aveugles de la matiere est le plus beau spectacle de la +nature; c'est par la que la creation se subordonne a la civilisation +et que l'oeuvre complete de la providence s'execute. + +Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande a M. le ministre +des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il +souleve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que tres +rapidement, j'en ai indique les motifs a la chambre, soient etudies +avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grace a la +centralisation. Je demande qu'a l'une des sessions prochaines un +travail general, un travail d'ensemble, soit apporte aux chambres. +Je demande que la question grave du littoral soit mise desormais a +l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas +trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes +les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.) + + +III + +LA FAMILLE BONAPARTE + + +[Note: Une petition de Jerome-Napoleon Bonaparte, ancien roi de +Westphalie, demandait aux chambres la rentree de sa famille en France, +M. Charles Dupin proposait le depot de cette petition au bureau des +renseignements; il disait dans son rapport: "C'est a la couronne qu'il +appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractere et +les merites des personnes, les faveurs qu'une tolerance eclairee peut +conseiller; faveurs accordees plusieurs fois a plusieurs membres de +l'ancienne famille imperiale, et toujours avec l'assentiment de +la generosite nationale." La petition fut renvoyee au bur +des renseignements. Le soir de ce meme jour, 14 juin, le roi +Louis-Philippe, apres avoir pris connaissance du discours de M. Victor +Hugo, declara au marechal Soult, president du conseil des ministres, +qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte a rentrer en France. +(_Note de l'editeur_.)] + + +14 juin 1847. + +Messieurs les pairs, en presence d'une petition comme celle-ci, je le +declare sans hesiter, je suis du parti des exiles et des proscrits. Le +gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour +l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans +toutes les causes justes. Aujourd'hui meme, dans ce moment, je le +sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre +une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en +conviens, n'aurait fait avant l'epoque ou nous sommes, d'oser, en un +mot, etre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le +croire assez fort pour cela. + +D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de +la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'etre assez fort parce qu'on +est grand? + +Oui, messieurs, je le dis hautement, dut la candeur de mes paroles +faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que +ce qu'ils appellent la necessite politique et la raison d'etat, a mon +sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la +civilisation, la couronne de nos trente-deux annees de paix, ce serait +de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le notre, +tous ces innocents illustres dont l'exil fait des pretendants et dont +l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Tres bien! tres bien!_) + +Messieurs, sans meme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le +noble prince de la Moskowa, toutes les considerations speciales qui se +rattachent au passe militaire, si national et si brillant, du noble +petitionnaire, le frere d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat apres +le 18 brumaire, general a Waterloo, roi dans l'intervalle, sans +meme invoquer, je le repete, toutes ces considerations pourtant si +decisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le notre, +qu'il peut etre bon de maintenir les proscriptions et d'associer +indefiniment la loi aux violences du sort et aux reactions de la +destinee. + +Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en +fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu +tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut +arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure, +que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle; +quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant +d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang +de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur +est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au +moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations +des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.) + +Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres +tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre +impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de +l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile +personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la +France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit: +entrez! + +J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je +suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle +ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions +soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre +a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les +esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait +jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec +quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a +ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a +appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi +dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et +du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de +profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez, +messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.) + +Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent +qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes +envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en +voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du +temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la +presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela +nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.) + +Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand +l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux +souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui +a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique, +desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si +souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_) + +J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je +serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure +rapidement en quelques mots. + +Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde! +on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement +politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger? +Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite +payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux +peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des +princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le +pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un +pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense. +Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de +Boulogne. + +Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en +passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du +cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes +nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant +d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes +utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments +redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement +austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le +peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La +seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les +intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde +au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent +ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.) + +J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage +et illustre assemblee. + +Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que +je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction, +et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que, +dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique, +lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent +etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du +jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement +illiberales et iniques, elles sont maladroites. + +L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas. +(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur +leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance, +c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer +par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions +precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur +signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc +dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent, +laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais +qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez +habiles. + +Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le +sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand +j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont +pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les +souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire, +de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere, +vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler. +(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on +parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le, +qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans +vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je +vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse +iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques +d'attention._) + +Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a +perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je +ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre +ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes, +l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire +que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui +je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_), +cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est +peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui +n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le +buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose, +c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien +me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de +l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait +jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet +homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La +famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais." +Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En +presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait +etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand +criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom, +que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son +pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte +d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter +d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.) + +Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est +le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses +frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est +la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait +jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.) + +Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette +heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant. +Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere +moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant +la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne +repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les +bancs_.) + + +IV + +LE PAPE PIE IX + + +[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans +la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a +propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous +croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle +est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet +universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre +les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra +accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle +de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous +secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le +pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de +courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de +reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les +peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A +cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait +revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait +entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note +de l'editeur_.)] + + +13 janvier 1848. + +Messieurs, + +Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable. + +Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un +homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les +defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes; +qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement +les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de +Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des +populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre +non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire, +enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine. +Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus +grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des +peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat +auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte, +de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte +sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.) + +Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez +cette grande chose. + +Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant +d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il +a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou +l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien +n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre +revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite, +de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment +apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, +formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a +transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de +mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur +veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure +aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous. +Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique, +l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que +le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees +francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur +de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux +nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques, +les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui +ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il +est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon +ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de +verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile +contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme +la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et +doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme +de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un +conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie +charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans +l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui +gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand. +(_Adhesion_.) + +Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique +papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que +l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.) + +Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise +(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a +cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome +et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose +extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un +evenement. + +Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute +une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une +nouvelle Italie. + +Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il +en sortira la vieille Italie. + +Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption. +Beaucoup de pairs protestent_.) + +Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome, +cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir +enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente, +entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux +acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.) + +Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps +exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant +et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la +double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant +un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir, +avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son +vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le +symbole d'un grand peuple vivant! + +Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption. +Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee +patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit, +que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces +remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux +nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.) + +Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces +questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue +de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible +aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de +la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il +parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux, +puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement +aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un +decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.) + +Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a +une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie, +et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous +chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre +devoir. + +Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a +la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements +divers.--Aux voix! aux voix!_) + + + + +REUNIONS ELECTORALES + +1848-1849 + + +I + +LETTRE AUX ELECTEURS + +20 juin 1848. + +Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la +candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond: + +Messieurs, + +J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi. + +J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez +bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir. + +J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de +theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en +1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois +en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours +sont au _Moniteur_. + +Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien +a y retrancher, rien a y ajouter. + +Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page +en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa +conscience et son coeur. + +Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de +mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur +liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur +representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees +de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet +austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de +devouement, de desinteressement et de courage. + +S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate, +qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que +moi. + +En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions +que fait la providence. + +Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand +devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans +la vie litteraire. + +Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a +donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee, +ma vie et mon ame a mon pays. + +Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma +cordialite. + + +II + +PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE + +PLACE DES VOSGES + +C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je +viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre +et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la +liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La +liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le +coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux +dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les +generations de son ombre. (_Acclamations_.) + +Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents +ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre +de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est +offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du +genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.) + +La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit +siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs +nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a +ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui +doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit +organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de +l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a +1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits, +developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les +besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps +ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.) + +On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence +des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs +par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez +et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation +fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la +meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne +volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le +peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie, +la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la +France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations. +Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce +mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure. +(_Acclamations_.) + +Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde +entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que +chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France! +(_Bravo!_) + +Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri: +Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la +republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.) + + +III + +REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES + +Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix +aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que +je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence +a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom; +permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait +ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est +en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait +d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce +qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats. + +Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les +connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon +respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez +qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et +j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre +choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.) + +Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition +pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere, +glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_; +c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus +grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition +pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen. + +Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma +conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans +sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il +faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme +un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes +concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout +soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.) + +Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un +danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite +pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas. +(_Longues acclamations_.) + +Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous. + +Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui, +toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale. +L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus +cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes +choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux +qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront +completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens +et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils +montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers, +dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement +representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve +aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin. + +Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe +d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et +largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains, +les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la +representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et +l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!) + +Il faut que tous les ouvriers aient leurs representants a l'assemblee +nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa +grandeur; ceux qui remuent les paves et ceux qui remuent les esprits! +(_Acclamations_.) + +Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de +fevrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose +aussi que d'etre sans cesse, sans treve, sans relache, debout sur +les barricades de la pensee, expose aux haines du pouvoir et a la +mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos freres, +ont lutte trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous +avons lutte vingt ans. + +Avisez donc a ce grand interet. Que l'un de vous parle pour vous, que +votre drapeau, qui est le drapeau meme de la civilisation, soit tenu +au milieu de la melee par une main ferme et illustre. Faites prevaloir +les idees! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Meme quand +les revolutions ont tout renverse, il y a une puissance qui reste +debout, la pensee. Les revolutions brisent les couronnes, mais +n'eteignent pas les aureoles. (_Longs applaudissements_.) + +Un des auteurs presents ayant demande a M. Victor Hugo ce qu'il ferait +si un club marchait sur l'assemblee constituante, M. Victor Hugo +replique: + +Je prie M. Theodore Muret de ne point oublier que je ne me presente +pas; je vais lui repondre cependant, mais je lui repondrai comme +electeur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un +moment ou le systeme electoral le plus large et le plus liberal que +les hommes aient jamais pu, je ne dis pas realiser, mais rever, +appelle tous les citoyens a deposer leur vote, tous, depuis le premier +jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier, +ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le +premier jusqu'a ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un +moment ou de tous ces votes reunis va sortir l'assemblee definitive, +l'assemblee supreme qui sera, pour ainsi dire, la majeste visible +de la France, s'il etait possible qu'a l'heure ou ce senat prendra +possession de la plenitude legitime de son autorite souveraine, il +existat dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un +groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenses, +pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volonte +face a face et de front avec la volonte auguste de cette assemblee qui +sera le pays meme, je me precipiterais au-devant d'eux, et je leur +crierais: Malheureux! arretez-vous, vous allez devenir de mauvais +citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'etait pas donne de les +retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie, +oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans +les veines, et je n'aurais pas assez d'imprecations dans la voix, pas +assez d'indignation dans l'ame, pas assez de colere dans le coeur, +pour ecraser l'insolence des dictatures sous la souverainete de la +nation! (_Immenses acclamations_.) + + +IV + +VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS + +Mes concitoyens, + +Je reponds a l'appel des soixante mille electeurs qui m'ont +spontanement honore de leurs suffrages aux elections de la Seine. Je +me presente a votre libre choix. + +Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma +pensee. La voici: + +Deux republiques sont possibles. + +L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des +gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon +et dressera la statue de Marat, detruira l'institut, l'ecole +polytechnique et la legion d'honneur, ajoutera a l'auguste devise: +_Liberte, Egalite, Fraternite_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera +banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira +le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain +de chacun, abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur +des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le +massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de +la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les +arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces +deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche +aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera +froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres +l'horrible dans le grand que nos peres ont vu, nous montrera le +monstrueux dans le petit. + +L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present, +et de tous les peuples un jour, dans le principe democratique; fondera +une liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui +admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite, non +de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous +l'enseignement comme le soleil donne la lumiere, gratuitement; +introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la +loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du +territoire, en defrichera une autre, decuplera la valeur du sol; +partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le +travail et finisse par la propriete, assurera en consequence la +propriete comme la representation du travail accompli, et le travail +comme l'element de la propriete future; respectera l'heritage, qui +n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le +mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux +probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de +l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra, +sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la +realisation sereine de tous les grands reves des sages; batira le +pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit; +subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la +guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des +citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; +grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux +embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait. + +De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la +s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une +et empecher l'autre. + + +V + +SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS + +D'ART ET D'INDUSTRIE + +29 mai 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour +l'initiative electorale, m'abstenir de toute candidature personnelle; +mais en meme temps, vous vous le rappelez, j'ai declare que, le +jour ou le danger apparaitrait sur l'assemblee nationale, je me +presenterais. Le danger s'est montre, je me presente. (_On +applaudit_.) + +Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec +douleur:--S'il arrivait que des insenses osassent violer l'assemblee +nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je +le repete, la question avec douleur, et je repondis sans hesiter, +sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce +furent mes propres paroles--_ecraser l'insolence des dictatures sous +la souverainete de la nation._ + +Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens armes +l'ont fait il y a quinze jours. + +Avant cet evenement, qui est un attentat et qui est une catastrophe, +s'offrir a la candidature, ce n'etait qu'un droit, et l'on peut +toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on +n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est deserter. Vous le +voyez, je ne deserte pas. (_Adhesion_.) + +Depuis l'epoque dont je vous parle, en quelques semaines, les +lineaments confus des questions politiques se sont eclaircis, les +evenements ont brusquement eclaire d'un jour providentiel l'interieur +de toutes les pensees, et, a l'heure qu'il est, la situation est d'une +eclatante simplicite. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la +mort. D'un cote, il y a les hommes qui veulent la liberte, l'ordre, +la paix, la famille, la propriete, le travail, le credit, la securite +commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la +grandeur de la patrie, en un mot, la prosperite de tous composee du +bien-etre de chacun. De l'autre cote, il y a les hommes qui veulent +l'abime. Il y a les hommes qui ont pour reve et pour ideal d'embarquer +la France sur une espece de radeau de la Meduse ou l'on se devorerait +en attendant la tempete et la nuit! (_Mouvement_.) + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-la, +que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai +de front jusqu'a mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui +voudraient imposer la guerre a la France par l'emeute et la dictature +au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours la, debout, +devant eux, comme citoyen a la tribune, ou comme soldat dans la rue. +(_Tres bien! tres bien!_) + +Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je +l'ai dit a mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes +convictions dans mon ame, en essayant d'arracher du coeur de tous les +honnetes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire. +Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le +connaissez. Je veux une republique qui fasse envie a tous les peuples, +et non une republique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous +aussi vous voulez une republique si noble, si pure, si honnete, si +fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentees de +l'imiter et de l'adopter. Je veux une republique si sainte et si +belle que, lorsqu'on la comparera a toutes les autres formes de +gouvernement, elle les fasse evanouir rien que par la comparaison. +Je veux une republique telle que toutes les nations en regardant la +France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent +encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.) + +Ne vous y trompez pas,--et je voudrais que mes paroles depassassent +cette enceinte etroite, et peut-etre la depasseront-elles,--la +propagande de la republique est toute dans la beaute de son +developpement regulier, et la propagande de la republique, c'est sa +vie meme. Pour que la republique s'etablisse a jamais en France, il +faut qu'elle s'etablisse hors de France, et pour qu'elle s'etablisse +hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du +genre humain. (_Bravo! bravo!_) + +Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pensee, je +pourrais la resumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse +de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime +adhesion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai ecrit, et tout ce que +j'ai fait dans ma vie publique est la pour le prouver, pas une page +n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'age d'homme, pas un mot +n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je +prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous, +vous, mes amis, mes confreres, mes freres, je suis aujourd'hui l'homme +que j'etais hier, l'avocat devoue de cette grande famille populaire +qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le +travailleur ami des penseurs; l'ecrivain qui veut pour l'ouvrier, non +l'aumone qui degrade, mais le travail qui honore. (_Tres bien!_) Je +suis l'homme qui, hier, defendait le peuple au milieu des riches, et +qui, demain, defendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du +peuple. (_Nouvelle adhesion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous +les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparait ecrit par la +main de Dieu meme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumiere +eternelle des cieux, FRATERNITE! (_Acclamations_.) + +M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire +l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans +parler du danger de la reaction. Il pense que la revolution de fevrier +n'est pas une revolution politique, mais une revolution sociale. Il +demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proletariat +doive disparaitre de la societe. + +M. VICTOR HUGO.--Disparaitre, comme l'esclavage a disparu! disparaitre +a jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la +mainmorte! (_Sensation_.) + +Je n'ai pas deux paroles; je disais tout a l'heure que je suis +aujourd'hui l'homme que j'etais hier. Mon Dieu! bien avant de faire +partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans +un livre imprime: "Si, a moi qui ne suis rien dans l'etat, la parole +m'etait donnee sur les affaires du pays, je la demanderais seulement +sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer +les questions sociales aux questions politiques." + +Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annees apres la +publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie +d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'etre sobre +d'apologies retrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs +que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jete sur douze ou quinze +cent mille feuilles sa pensee au vent, il est difficile qu'il ajoute +quelque chose a cette grande profession de foi, et quand je rappelle +ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entiere, avec la +certitude que rien dans mon passe ne peut dementir ce que je dis a +present. Cela bien etabli, je continue. + +Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour, +qu'a propos des falsifications commerciales, dans un bureau ou je +siegeais, plusieurs des questions qui viennent d'etre soulevees furent +agitees. Voici ce que je dis alors; je cite: + +"Qui souffre de cet etat de choses? la France au dehors, le peuple au +dedans; la France blessee dans sa prosperite et dans son honneur, le +peuple froisse dans son existence et dans son travail. En ce moment, +messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les +plus restreintes et les plus usitees, pour designer specialement la +classe nombreuse et laborieuse qui fait la base meme de la societe, +cette classe si digne d'interet parce qu'elle travaille, si digne de +respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je +sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'eveiller vos plus +genereuses sympathies, j'eprouve pour l'homme de cette classe un +sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le +partage. Tous, a des degres divers, nous sommes des ouvriers dans la +grande oeuvre sociale. Eh bien! je le declare, ceux qui travaillent +avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui +travaillent avec la pensee." (_Applaudissements_.) + +Voila de quelle maniere je parlais a la chambre aristocratique dont +j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce +mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas +de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir etait debout, j'ai pu le +combattre; aujourd'hui qu'il est tombe, je le respecte. (_Tres bien! +Profonde sensation_.) + +Toutes les questions qui interessent le bien-etre du peuple, la +dignite du peuple, l'education due au peuple, ont occupe ma vie +entiere. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu, +lisez quinze pages intitulees _Claude Gueux_, que je publiais il y a +quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple, +et ce que le peuple est pour moi. + +Oui, le proletariat doit disparaitre; mais je ne suis pas de ceux qui +pensent que la propriete disparaitra. Savez-vous, si la propriete +etait frappee, ce qui serait tue? Ce serait le travail. + +Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'element generateur +de la propriete. Et qu'est-ce que c'est que la propriete? C'est le +resultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre +la maniere dont certains socialistes ont pose cette question. Ce que +je veux, ce que j'entends, c'est que l'acces de la propriete soit +rendu facile a l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille +soit sacre pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure ou +l'on se repose. Qu'a l'heure ou l'on se repose, on se souvienne de +ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour +ameliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une societe +bien faite, le voici: elargir et adoucir sans cesse la montee, +autrefois si rude, qui conduit du travail a la propriete, de +la condition penible a la condition heureuse, du proletariat a +l'emancipation, des tenebres ou sont les esclaves a la lumiere ou sont +les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanite +est une ascension continuelle vers la lumiere et la liberte! +(_Acclamation_.) + +M. PAULIN n'a jamais songe a attaquer les sentiments de M. Victor +Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot, +_Association_, le mot qui sauvera la republique et fera des hommes une +famille de freres. (_On applaudit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Ici encore, a beaucoup d'egards, nous pouvons nous +entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacite que vous. Je +ne crois pas qu'il soit donne a un mot de sauver le monde; cela n'est +donne qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idees. (_C'est vrai! +tres bien!_) + +Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une idee, +et je vais vous dire ce que j'en pense. + +J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce +qu'il n'est pas donne a l'homme, je le repete, de rencontrer ni dans +le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique, +une panacee. Cela serait trop vite fini si, avec une idee ou le mot +qui la represente, on pouvait resoudre toutes les questions et dire: +embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus severe labeur. Il ne +suffit pas d'avoir l'idee, il faut encore en extraire le fait. C'est +la le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit, +il s'appelle revolution; quand il est accompli, l'enfantement de la +societe, comme l'enfantement de la femme, s'appelle delivrance. +(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la revolution; mais, je +le pense comme vous, la delivrance viendra! (_Bravo!_) + +Maintenant, entendons-nous. + +Remarquez que, si je n'ai pas prononce le mot _association_, j'ai +souvent prononce le mot _societe_. Or, au fond de ces deux mots, +societe, association, qu'y a-t-il? La meme idee: _fraternite_. + +Je veux l'association comme vous, vous voulez la societe comme moi. +Nous sommes d'accord. + +Oui, je veux que l'esprit d'association penetre et vivifie toute la +cite. C'est la mon ideal; mais il y a deux manieres de comprendre cet +ideal. + +Les uns veulent faire de la societe humaine une immense famille. + +Les autres veulent en faire un immense monastere. + +Je suis contre le monastere et pour la famille. (_Mouvement. +Applaudissements_.) + +Il ne suffit pas que les hommes soient associes, il faut encore qu'ils +soient sociables. + +J'ai lu les ecrits de quelques socialistes celebres, et j'ai ete +surpris de voir que nous avions, au dix-neuvieme siecle, en France, +tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.) + +Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni reve, c'est que ces fondateurs +de couvents eussent la pretention d'etre populaires. + +Je n'accorde pas que ce soit un progres pour un homme de devenir un +moine, et je trouve etrange qu'apres un demi-siecle de revolutions +faites contre les idees monastiques et feodales, nous y revenions +tout doucement, avec les interpretations du mot _association_. (_Tres +bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois expliquee dans les +ecrits accredites de certains socialistes,--moi ecrivain un peu +benedictin, qui ai feuillete le moyen age, je la connais; elle +existait a Cluny, a Citeaux, elle existe a la Trappe. Voulez-vous en +venir la? Regardez-vous comme le dernier mot des societes humaines le +monastere de l'abbe de Rance? Ah! c'est un spectacle admirable! +Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abnegation a la plus haute +puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-memes, faisant tout +pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache +rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si +vous voulez trancher de cette maniere heroique les questions humaines, +soyez surs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit +beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut a la fois +etre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, a +reflechir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en +apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle +est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non, +la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut +pas rever l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des +perfections impossibles, vous lui oteriez ses qualites naturelles. +(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa +tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que +comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit, +car ce n'est plus une liberte! Vous croyez l'avoir fait monter bien +haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut +limiter l'egoisme; mais, dans la vie telle que la providence l'a +faite a notre infirmite, il ne faut pas exagerer l'oubli de soi-meme. +L'oubli de soi-meme, bien compris, s'appelle abnegation; mal compris, +il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les revolutions +peuvent changer la societe, mais elles ne changent pas le coeur +humain. Le coeur humain est a la fois ce qu'il y a de plus tendre et +ce qu'il y a de plus resistant. Prenez garde a votre etrange progres! +il va droit contre la volonte de Dieu. N'otez pas au peuple la famille +pour lui donner le monastere! (Applaudissements prolonges_.) + +M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute, +d'autant plus dispose a defendre ce fecond principe de l'association, +que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat, +qu'il parlait tout a l'heure devant une association des associations, +et que c'est, en realite, de l'association qu'il tiendra le mandat que +les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et +du travail. + +M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir +l'instruction necessaire pour juger les causes et les effets, m'ont +demande,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que +je verrais avec bonheur a la chambre,--m'ont demande pourquoi, en +promettant de combattre les hommes qui veulent etre, il n'avait pas +parle de combattre les hommes qui ont ete. Dans ce moment, la classe +ouvriere craint plus les individus qui se cachent que les individus +qui se sont montres ... Les republicains qui ont attente a l'assemblee +le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des republicains! (_Bravo! +bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les +ecrase sous le poids du mepris; pour ceux qui se cachent, nous +desirons que nos representants viennent dire: Nous les combattrons. +(_Approbation_.) + +M. VICTOR HUGO.--J'ai ecoute avec attention, et, chose remarquable, +chez un orateur si jeune qui parle avec une facilite si distinguee, +qui dit si clairement sa pensee, je n'ai pu la saisir tout entiere. +Je vais toutefois essayer de la preciser. Il va voir avec quelle +sincerite j'aborde toutes les hypotheses. + +Il m'a semble qu'il designait comme dangereux, j'emprunte ses propres +expressions, non-seulement ceux qui veulent etre, mais ceux qui ont +ete. + +Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient +d'etre brisee par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne +m'est plus facile que de repondre; remarquez que vous ne me genez pas +du tout en disant oui. + +M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes, +mais des systemes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui +(_sourires_), mais du systeme de Louis-Philippe et du systeme de +Blanqui. + +M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop a mon aise. S'il ne s'agit que +des systemes, je repondrai par des faits. + +J'ai ete trois ans pair de France; j'ai parle six fois comme pair; +j'ai donne, dans une lettre que les journaux ont publiee, les dates de +mes discours. Pourquoi ai-je donne ces dates? C'est afin que chacun +put recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donne avec une tranquillite +profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris +et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai +prononcees alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que +les six discours que j'ai prononces devant les pairs de France, je +pourrais les redire tous demain devant l'assemblee nationale. La etait +le secret de ma tranquillite. + +Voulez-vous plus de details? Voulez-vous que je vous dise quels ont +ete les sujets de ces six discours? + +(_De toutes parts: Oui! oui!_) + +Le premier discours, prononce le 14 fevrier 1846, a ete consacre aux +ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave +deputation. Une loi avait ete presentee qui tendait a nier le +droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la +disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter. + +Le second discours a ete prononce le 20 mars de la meme annee, les +journaux l'ont cite il y a quelques jours; c'etait pour la Pologne. Le +1er avril suivant, j'ai parle pour la troisieme fois. C'etait encore +pour le peuple; c'etait sur la question de la probite commerciale, sur +les marques de fabrique. Deux mois apres, les 2 et 5 juillet, j'ai +repris la parole; c'etait pour la defense et la protection de notre +littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les cotes +d'Angleterre sont herissees de canons, et que les cotes de France sont +desarmees. + +Le cinquieme discours date du 14 juin 1847. Ce jour-la, a propos de la +petition d'un proscrit, je me suis leve pour dire au gouvernement du +roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours +passes au gouvernement de la republique: que c'est une chose odieuse +de bannir et de proscrire ceux que la destinee a frappes. J'ai demande +hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de +l'empereur rentrat en France. La chambre me l'a refuse, la providence +me l'a accorde. (_Mouvement prolonge_.) + +Le sixieme discours, prononce le 13 janvier dernier, etait sur +l'Italie, sur l'unite de l'Italie, sur la revolution francaise, mere +de la revolution italienne. Je parlais a trois heures de l'apres-midi; +j'affirmais qu'une grande revolution allait s'accomplir dans la +peninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et, a la meme +minute, le 13 janvier, a trois heures, pendant que je parlais, +le premier tocsin de l'insurrection sonnait a Palerme. (_Nouveau +mouvement._) C'est la derniere fois que j'ai parle. + +L'independance de ma pensee s'est produite sous bien d'autres formes +encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont +peut-etre pas oublie. Dans une circonstance memorable pour moi, +c'etait la premiere fois que je recueillais des gages de la sympathie +populaire, dans un proces intente a propos du drame _le Roi s'amuse_, +dont le gouvernement avait suspendu les representations, je pris la +parole. Personne n'a attaque avec plus d'energie et de resolution le +gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours. + +Voila des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de +la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas +cette lachete de tourner le dos a ceux qui s'en vont, et de tourner +le visage a ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra +suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai +pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs +de rois, flatteurs du peuple, vous etes les memes hommes, j'ai pour +vous un mepris profond. + +Je voudrais que ma voix fut entendue sur le boulevard, je voudrais que +ma parole parvint aux oreilles de tout ce loyal peuple repandu en ce +moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a +ete proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours ou j'ai +regrette de ne pas etre de l'assemblee nationale; le 15 mai, pour +m'opposer au crime de lese-majeste populaire commis par l'emeute, a la +violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au +decret de bannissement. Je n'etais pas la lorsque cette loi inique et +inutile a ete votee par les hommes memes qui soutenaient la dynastie +il y a quatre mois! Si j'y avais ete, vous m'auriez vu me lever, +l'indignation dans l'ame et la paleur au front. J'aurais dit: Vous +faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais +votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met la, sous vos yeux, +la preuve eclatante de la misere de cette espece de lois. Vous avez +ici deux princes,--je dis princes a dessein,--vous avez deux princes +de la famille Bonaparte, et vous etes forces de les appeler a voter +sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et, +en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loue, la loi +ancienne! Et ils sont la au milieu de vous comme une protestation +vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et +violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.) + +Voila ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et, +soyez tranquilles, si l'occasion se represente, je la saisirai; j'en +prends a la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en +votre nom on fasse des actions honteuses. Je fletrirai les actes et +je demasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les +personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les +vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non +par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le cote +noble, doux et conciliant, et non le cote irritant des choses. Je n'ai +jamais manque a cette habitude de ma vie entiere, je n'y manquerai pas +aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but +de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'etre +depute a l'assemblee nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit +une maison qui brule, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo! +bravo!_) + +M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est precisement de voir +stigmatiser ces memes individus qui ont vote la loi de proscription, +dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de +Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui +doivent tout, et qui se sont montres si ingrats. Ces hommes devraient +etre marques d'un fer rouge a l'epaule. Nous n'en voulons pas, parce +qu'ils ont un systeme tenebreux. Ils en ont donne la preuve en votant +cette loi. + +M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai +independant, dusse-je rester isole. Je ne suis rien qu'un esprit +pensif, solitaire et serieux. L'homme qui aime la solitude ne craint +pas l'isolement. + +Je suis resolu a toujours agir selon cette lumiere qui est dans mon +ame, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne +serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien +assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent +a notre humanite, sans prendre encore le fardeau et la responsabilite +des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute +en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantot +au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais passe, +tantot au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un +passe pire encore! (_Emotion et adhesion_.) + +Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaisse la France, que je ne +veux d'une politique qui l'a ensanglantee. Je combattrai l'intrigue +comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant a +ce que vous appelez la reaction, je repousse la reaction comme je +repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.) + +En ce moment, les veritables ennemis de la chose publique sont ceux +qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une +emeute desarmee et indefinie, que le marchand ne vende plus, que +l'acheteur n'achete plus, que le consommateur ne consomme plus, que +les faillites privees amenent la faillite publique, que les boutiques +se ferment, que l'ouvrier chome, que le peuple soit sans travail et +sans pain, qu'il mendie, qu'il traine sa detresse sur le pave des +rues; alors tout s'ecroulera!--Non, ce plan affreux ne reussira pas! +non, la France ne perira pas de misere! un tel sort n'est pas fait +pour elle! Non, la grande nation qui a survecu a Waterloo n'expirera +pas dans une banqueroute! (_Emotion profonde. Bravo! bravo!_) + +UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un republicain +rouge, ni un republicain blanc, mais un republicain tricolore. + +M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprime il y a trois +jours. + +Il me semble qu'il est impossible d'etre plus clair et plus net que +dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous ecrivit +mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis trompe. +Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis republicain? +C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi +j'ai une sorte de pudeur et de scrupule a faire cet etalage de +republicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que +republicains faire plus de bruit que vous qui etes convaincus. Il y a +une chose sur laquelle je defie qui que ce soit, c'est le sentiment +democratique. Il y a vingt ans que je suis democrate. Je suis un +democrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que +la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot! +(_Applaudissements_.) + +M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M. +Victor Hugo dans toutes les questions qui interessent l'election, le +concours, les droits des artistes et les franchises de l'art. + +M. VICTOR HUGO declare qu'ici encore son passe repond de son avenir, +et que pour defendre les libertes et les droits de l'art et des +artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandat. Il +continuera d'etre ce qu'il a toujours ete, le defenseur et l'ami des +artistes. Ils peuvent compter sur lui. + +L'assemblee proclame, a l'unanimite, Victor Hugo candidat des +associations reunies. + + +VI + +SEANCE DES ASSOCIATIONS + +APRES LE MANDAT ACCOMPLI + +Mai 1849. + +Je vous rapporte un double mandat, le mandat de president de +l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a +l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement +unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite +qui est pour moi un cher et glorieux souvenir. + +Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la +toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis +par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal, +fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire +refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie, +l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous +les elements de la civilisation. + +C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point +accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui +n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont +fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne +volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands +evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la +savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un +jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands +actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en +un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine +comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme +dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre +l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est +vrai!_) + +Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi +de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee +dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai +puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire +cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de +vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les +mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je +vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux, +j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je +reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir +accompli. (_Applaudissements_.) + + + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE + +1848 + + +I + +ATELIERS NATIONAUX + + +[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale +insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret +suivant, qui fut adopte par l'assemblee. + +ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre +des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee +d'urgence. + +ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra +exceder le chiffre de 1 million. + +ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present +decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par +l'assemblee.] + + +20 juin 1848. + +Messieurs, + +Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux +debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous +divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre +danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au +gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive +experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee +de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son +etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos +peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons +tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans +le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point +perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou +nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la +conciliation dans les paroles. + +La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses +reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et +d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai +des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare +franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une +necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer +bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites +memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de +convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci. + +Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon +sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a +faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M. +le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a +ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous +sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre +peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le +droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut, +les fautes a faire. + +Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les +ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et +a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes +ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource +des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux? +Rien. + +Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait +urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous +vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense +de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de +travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.) + +Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux; +facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au +point de vue de la politique. + +Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au +point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre +de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux +sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du +travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout +salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme +et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors +que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la +honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules +de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume +les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous +connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le +desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et +pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les +faineants.--(_Assentiment marque_.) + +Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais +pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne +s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est +possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera +pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais, +le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et +intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui +ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le +combat. Jamais! (_Sensation_.) + +Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe. +Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y +vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir +accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je +ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee +monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore +moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier +parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus +civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la +population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la +dictature. (_Mouvement prolonge_.) + +Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de +lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la +concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre +a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de +l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait +comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces +despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe, +il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_) + +Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment +de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur +nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils +menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on +vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le +caractere de l'ouvrier parisien. + +Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere +de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble +race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle +conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois +plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble +race, admiree du monde entier, reste admirable. + +Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour +l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role +que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle. + +Paris est la capitale actuelle du monde civilise.... + +UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il +serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le +monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome +etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille, +l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris +a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege +d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement +quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92, +juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les +fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de +Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.) + +Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un +noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de +l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois +temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense, +intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de +l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui +peut le corrompre. + +De la mon opposition aux ateliers nationaux. + +Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment +promptement d'une institution nuisible en une institution utile. + +QUELQUES VOIX.--Les moyens? + +M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous +les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande +la permission de ne pas vous les repeter. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez! + +M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les +mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies. +Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de +l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif. + +Je voterai le credit sous le benefice de ces observations. + +Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le +ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie +soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous +croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le +gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France +s'epuisent? + +En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette +tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet, +grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un +triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune +quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus +qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de +jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui +trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les +evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle. + +La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la +France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas +dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans +le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait +considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes +modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de +tout esprit serieux. + +C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans +le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse +aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des +promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est +une question sociale. + +Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais +il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le +redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est +dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui +n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans +l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie +ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la +malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution +devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence +sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui +souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est +la. (_Oui! oui!_) + +Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que +je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous +prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent +insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous +le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et +la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez! +(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes, +voici ce que nous vous disons. + +Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements +profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus +seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle +plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout +le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus +d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se +ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne +se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont +genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont +affamees. + +A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse +les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des +circonstances. + +Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la +solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les +classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances +sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a +la vie a bon marche, a la propriete rendue facile.... + +PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien! + +DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens? + +M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le +contraire; on a fait monter la misere. + +Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas +en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est +en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la +detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un +episode dechirant du grand naufrage. + +Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres +jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat +dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour +l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le +commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont +refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur +la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection, +ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien +croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a +penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et +je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant +le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous +construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance, +la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement +prolonge_.) + +Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord +de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres +du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus +douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais +les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie +profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant +sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles +proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous +n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la +croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui, +si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux +yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se +prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a +tour et renversent toutes les existences dans ce pays. + +UNE VOIX.--Le moyen? + +M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue, +l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte +dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_) + +Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas +que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela +profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle +la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la +vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur +bonheur. (_Tres bien!_) + +Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere +de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates, +aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs +genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme +nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous! +aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y +a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez +pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un +desespoir. (_Tres bien!_) + +Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent +et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la +guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion +et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous! + +Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la +propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation, +nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite; +admettez avec nous les necessites momentanees des societes. +(_Mouvement_.) + +M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les +necessites permanentes. + +UNE VOIX.--Les necessites eternelles. + +M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon +opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui! +oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme +qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes. +J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et +j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que +soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent +le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces +penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple +croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes +et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se +hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter, +dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car +l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut +qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que, +par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations, +sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la +lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_) + + +II + +POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE + +CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS + + +[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur +la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur +l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du +directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc. +Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice; +elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont +(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le +discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune +explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre +ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a +l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)] + + +M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le +debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_) + +Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier +surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances +actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir +dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_) + +Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir +d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le +meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que +vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social +et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.) + +Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au +gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est +resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la +justice. + +Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature? +C'est la, a mon sens, la question. + +Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le +droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la +dictature, il en est autrement. + +M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature? + +M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de +s'expliquer. + +Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement, +par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours. +Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait. + +L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege +est une situation legale et definie, et il me parait impossible de +conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous +n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege. + +Maintenant, si le pouvoir executif ne croit pas l'autorite dont +l'assemblee l'a investi suffisante, qu'il le declare et que +l'assemblee avise. Quant a moi, dans une occasion ou il s'agit de la +premiere et de la plus essentielle de nos libertes, je ne manquerai +pas a la defense de cette liberte. Defendre aujourd'hui la societe, +demain la liberte, les defendre l'une avec l'autre, les defendre +l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme +representant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme ecrivain. +(_Mouvement_.) + +Si le pouvoir donc desire etre investi d'une autorite dictatoriale, +qu'il le dise, et que l'assemblee decide. + +LE GENERAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir executif, president du +conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de +pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes. +(_Marques d'approbation_.) + +M. VICTOR HUGO.--Dans votre interet meme, permettez-moi de vous +le dire, a vous homme du pouvoir, moi homme de la pensee.... +(_Interruption prolongee_.) + +J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemblee +pourrait se meprendre. + +Quand je dis homme de la pensee, je veux dire homme de la presse, vous +l'avez tous compris. (_Oui! oui!_) + +Eh bien, dans l'interet de l'avenir encore plus que dans l'interet du +present, quoique l'interet du present me preoccupe autant qu'aucun +de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir executif: Prenez garde! +l'immense autorite dont vous etes investi.... + +LE GENERAL CAVAIGNAC.--Mais non! + +UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.) + +M. LE PRESIDENT.--Il est impossible de continuer a discuter si l'on se +livre a des interpellations particulieres. + +M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je +reponds a l'interruption de l'honorable general Cavaignac,--dans les +circonstances actuelles, avec la puissance considerable dont il est +investi, qu'il prenne garde a la liberte de la presse, qu'il respecte +cette liberte! Que le pouvoir se souvienne que la liberte de la presse +est l'arme de cette civilisation que nous defendons ensemble. +La liberte de la presse etait avant vous, elle sera apres vous. +(_Agitation_.) + +Voila ce que je voulais repondre a l'interruption de l'honorable +general Cavaignac. + +Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la maniere dont +il entend user de l'autorite que nous lui avons confiee. Quant a moi, +je crois que les lois existantes, energiquement appliquees, suffisent. +Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble +penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interregne legal, et +qu'il faut attendre, pour user de la repression judiciaire, qu'une +nouvelle loi soit faite par vous. Si ma memoire ne me trompe pas, le +24 juin, l'honorable procureur general pres la cour d'appel de Paris a +declare obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez +cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une legislation en +vigueur? Le procureur general dit oui, le ministre de la justice dit +non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur general. + +La presse, a l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle, +est sous l'empire de la legislation de 1828. Dans ma pensee, si l'etat +de siege seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les +journaux supprimes ont le droit de reparaitre en se conformant a cette +legislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande +qu'on s'explique sur ce point. Je repete que c'est une question de +liberte, et j'ajoute que les questions de liberte doivent etre dans +une assemblee nationale, dans une assemblee populaire comme celle-ci, +traitees, je ne dis pas avec menagement, je dis avec respect. +(_Adhesion_.) + +Quant aux journaux, je n'ai pas a m'expliquer sur leur compte, je n'ai +pas d'opinion a exprimer sur eux, cette opinion serait peut-etre pour +la plupart d'entre eux tres severe. Vous comprenez que plus elle est +severe, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole +pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se defendre. +(_Mouvement_.) Je me sers a regret de ces termes, _les journaux +supprimes_; l'expression _supprimes_ ne me parait ni juste, ni +politique; _suspendus_ etait le veritable mot dont le pouvoir executif +aurait du se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la +justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir executif, je +le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la +discussion la plus moderee. Les discussions moderees sont les +discussions utiles. (_Tres bien!_) + +J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attente a la +propriete, a la liberte de la pensee, a la liberte de la personne d'un +ecrivain; qu'il avait tenu cet ecrivain neuf jours au secret, onze +jours dans un etat de detention qui est reste inexplique. (_Mouvements +divers_.) + +Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce cote irritant, +je le repete, de la question. Je desire simplement obtenir une +explication, afin que les journaux puissent savoir, a l'issue de cette +seance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays. + +Dans ma conviction, les laisser reparaitre sous l'empire rigide de la +loi, ce serait a la fois une mesure de vraie justice et une mesure de +bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'etre demontre; de +bonne politique, car il est evident pour moi qu'en presence de l'etat +de siege, et sous la pression des circonstances actuelles, ces +journaux modereraient d'eux-memes la premiere explosion de leur +liberte. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans +l'interet de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus +dangereuse par la longueur meme de la compression. (_Mouvement_.) +Pesez ceci, messieurs. + +Je demande formellement a l'honorable general Cavaignac de vouloir +bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent +reparaitre immediatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils +doivent, en attendant une legislation nouvelle, rester dans l'etat ou +ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entraves par l'etat +de siege, mais confisques par la dictature. (_Mouvement prolonge_.) + + +III + +L'ETAT DE SIEGE + + +[Note: Le representant Lichtenberger avait fait une proposition +relative a la levee de l'etat de siege avant la discussion sur le +projet de constitution. Le comite de la justice, par l'organe de +son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en +consideration la proposition. Le representant Ledru-Rollin la +defendit, le representant Saureau la defendit egalement, le +representant Demanet parla dans le meme sens. Le general Cavaignac, +president du conseil, presenta dans ce debat des considerations a la +suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut +close apres son discours. La proposition du representant Lichtenberger +ne fut pas adoptee. (_Note de l'editeur_.)] + + +2 septembre 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Au point ou la discussion est arrivee, il semblerait +utile de remettre la continuation dela discussion a lundi. (_Non! non! +Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemblee ne voudra pas fermer la +discussion avant qu'elle soit epuisee. (_Non! non!_) + +Je ne veux, dis-je, repondre qu'un mot au chef du pouvoir executif, +mais il me parait impossible de ne pas replacer la question sur son +veritable terrain. + +Pour que la constitution soit sainement discutee, il faut deux +choses: que l'assemblee soit libre, et que la presse soit libre. +(_Interruption._) + +Ceci est, a mon avis, le veritable point de la question; l'etat de +siege implique-t-il la suppression de la liberte de la presse? Le +pouvoir executif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemblee +hesite a prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront. + +L'assemblee nationale a donne au pouvoir executif l'etat de siege pour +comprimer l'insurrection, et des lois pour reprimer la presse. Lorsque +le pouvoir executif confond l'etat de siege avec la suspension des +lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit +averti. (_A gauche: Tres bien!_) + +Ce que nous avons a dire au pouvoir executif, le voici: + +L'assemblee nationale a pretendu empecher la guerre civile, mais non +interdire la discussion; elle a voulu desarmer les bras, mais non +baillonner les consciences. (_Approbation a gauche._) + +Pour pacifier la rue, vous avez l'etat de siege; pour contenir la +presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'etat +de siege contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant +defendre la societe, vous blessez la liberte. (_Mouvement._) + +Vous combattez pour des principes sacres, pour l'ordre, pour la +famille, pour la propriete; nous vous suivrons, nous vous aiderons +dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois. + +Une voix.--Qui, nous? + +M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemblee tout entiere. (_A gauche: Tres +bien! tres bien!_) + +Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a ete faite +plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'etat +de siege et la suspension des lois. + +L'etat de siege est un etat defini et legal, on l'a dit deja; la +suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la +chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans +laquelle une grande assemblee ne voudra jamais placer un grand peuple! +(_Nouveau mouvement_.) + +Je ne puis admettre que le pouvoir executif comprenne ainsi son +mandat. Quant a moi, je le declare, j'ai pretendu lui donner l'etat +de siege, je l'ai arme de toute la force sociale pour la defense de +l'ordre, je lui ai donne toute la somme de pouvoir que mon mandat me +permettait de lui conferer; mais je ne lui ai pas donne la dictature, +mais je ne lui ai pas livre la liberte de la pensee, mais je n'ai pas +pretendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation +sur plusieurs bancs. Reclamations sur d'autres_.) C'est la censure et +la confiscation qui, a l'heure qu'il est, pesent sur les organes de +la pensee publique. (_Oui! tres bien!_) C'est la une situation +incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le +repete, que la presse soit libre, et la liberte de la presse n'importe +pas moins a la bonte et a la duree de la constitution que la liberte +de l'assemblee elle-meme. + +Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont inseparables, et je +n'admettrais pas que l'assemblee elle-meme fut suffisamment libre, +c'est-a-dire suffisamment eclairee (_exclamations_) si la presse +n'etait pas libre a cote d'elle, et si la liberte des opinions +exterieures ne melait pas sa lumiere a la liberte de vos +deliberations. + +Je demande que M. le president du conseil vienne nous dire de quelle +facon il entend definitivement l'etat de siege (_Il l'a dit!_); que +l'on sache si M. le president du conseil entend par etat de siege +la suspension des lois. Quant a moi, qui crois l'etat de siege +necessaire, si cependant il etait defini de cette facon, je voterais +a l'instant meme contre son maintien, car je crois qu'a la pla +d'un peril passager, l'emeute, nous mettrions un immense malheur, +l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'etat de siege soit +maintenu et que la loi soit respectee, voila ce que je demande, voila +ce que veut la societe qui entend conserver l'ordre, voila ce que veut +la conscience publique qui entend conserver la liberte. (_Aux voix! La +cloture!_) + + +IV + +LA PEINE DE MORT + + +[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion de l'article 5 du +projet de constitution. Cet article etait ainsi concu: _La peine de +mort est abolie en matiere politique_. Les representants Coquerel, +Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rediger ainsi +cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la seance du 18 +septembre cet amendement fut repousse par 498 voix contre 216.] + + +15 septembre 1848. + +Je regrette que cette question, la premiere de toutes peut-etre, +arrive au milieu de vos deliberations presque a l'improviste, et +surprenne les orateurs non prepares. + +Quant a moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment +d'une conviction profonde et ancienne. + +Vous venez de consacrer l'inviolabilite du domicile, nous vous +demandons de consacrer une inviolabilite plus haute et plus sainte +encore, l'inviolabilite de la vie humaine. + +Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par +la France et pour la France, est necessairement un pas dans la +civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle +n'est rien. (_Tres bien! tres bien!_) + +Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort +est le signe special et eternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout +ou la peine de mort est prodiguee, la barbarie domine; partout ou la +peine de mort est rare, la civilisation regne. (_Sensation_.) + +Messieurs, ce sont la des faits incontestables. L'adoucissement de +la penalite est un grand et serieux progres. Le dix-huitieme siecle, +c'est la une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvieme +siecle abolira la peine de mort. (_Vive adhesion. Oui! oui!_) + +Vous ne l'abolirez pas peut-etre aujourd'hui; mais, n'en doutez +pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous +l'abolirons!--Agitation._) + +Vous ecrivez en tete du preambule de votre constitution: "En presence +de Dieu", et vous commenceriez par lui derober, a ce Dieu, ce droit +qui n'appartient qu'a lui, le droit de vie et de mort. (_Tres bien! +tres bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont a Dieu et +qui n'appartiennent pas a l'homme: l'irrevocable, l'irreparable, +l'indissoluble. Malheur a l'homme s'il les introduit dans ses lois! +(_Mouvement_.) Tot ou tard elles font plier la societe sous leur +poids, elles derangent l'equilibre necessaire des lois et des moeurs, +elles otent a la justice humaine ses proportions; et alors il arrive +ceci, reflechissez-y, messieurs, que la loi epouvante la conscience. +(_Sensation_.) + +Je suis monte a cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot +decisif, selon moi; ce mot, le voici. (_Ecoutez! ecoutez!_) + +Apres fevrier, le peuple eut une grande pensee, le lendemain du jour +ou il avait brule le trone, il voulut bruler l'echafaud. (_Tres +bien!--D'autres voix: Tres mal!_) + +Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette +profondement, a la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Tres +bien!_) On l'empecha d'executer cette idee sublime. + +Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez, +vous venez de consacrer la premiere pensee du peuple, vous avez +renverse le trone. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'echafaud. +(_Applaudissements a gauche. Protestations a droite_.) + +Je vote l'abolition pure, simple et definitive de la peine de mort. + + +V + +POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE ET CONTRE L'ETAT DE SIEGE + + +[Note: L'etat de siege fut leve le lendemain de ce discours.] + + +11 octobre 1848. + +Si je monte a la tribune, malgre l'heure avancee, malgre les signes +d'impatience d'une partie de l'assemblee (_Non! non! Parlez!_), c'est +que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblee, la question +soit jugee. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemblee +considerera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la +liberte de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient +proteges, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent +manquer d'eveiller, dans une assemblee genereuse, un principe si grand +et une minorite si faible. (_Tres bien!_) + +Je rappellerai a l'honorable ministre de la justice que le comite de +legislation avait emis le voeu que l'etat de siege fut leve, afin que +la presse fut ce que j'appelle mise en liberte. + +M. ABBATUCCI.--Le comite n'a pas dit cela. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comite de +legislation, et je dirai a M. le ministre de la justice qu'il serait, +a mon sens, d'une bonne politique d'alleger peu a peu l'etat de siege, +et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de preparer la +transition, et d'amener par degres insensibles l'heure ou l'etat +de siege pourrait etre leve sans danger. (_Adhesion sur plusieurs +bancs_.) + +Maintenant, j'entre dans la question de la liberte de la presse, et +je dirai a M. le ministre de la justice que, depuis la derniere +discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part, +plus nous avancons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis +frappe de l'inconvenient de discuter la constitution en l'absence de +la liberte de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.) + +Je dis dans l'absence de la liberte de la presse, et je ne puis +caracteriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne +sont point places et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde +des lois, mais laisses a la discretion du pouvoir executif. (_C'est +vrai!_) + +Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que +vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Denegation. Adhesion sur +plusieurs bancs_.) + +M. DUPIN (de la Nievre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de +critiques. + +M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux resolutions graves +dans ces derniers temps; par l'une, a laquelle je ne me suis point +associe, vous avez soumis la republique a cette perilleuse epreuve +d'une assemblee unique; par l'autre, a laquelle je m'honore d'avoir +concouru, vous avez consacre la plenitude de la souverainete du +peuple, et vous avez laisse au pays le droit et le soin de choisir +l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh +bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion +publique, que l'opinion du dehors put prendre la parole, la prendre +hautement et librement, car c'etaient la, a coup sur, des questions +qui lui appartenaient. (_Tres bien!_) L'avenir, l'avenir immediat +de votre constitution amene d'autres questions graves. Il serait +malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les interets du pays +elevent la voix pour reclamer ou pour se plaindre, la presse est +baillonnee. (_Agitation_.) + +Messieurs, je dis que la liberte de la presse importe a la bonne +discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_Ecoutez! +ecoutez!_), je dis que la liberte de la presse importe a la liberte +meme de l'assemblee. (_Tres bien!_) C'est la une verite.... +(_Interruption_.) + +LE PRESIDENT.--Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves. + +M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche a demontrer a +l'assemblee que sa liberte, que sa dignite meme sont interessees a la +plenitude de la liberte de la presse, les interrupteurs pourraient +faire silence. (_Tres bien!_) + +Je dis que la liberte de la presse importe a la liberte de cette +assemblee, et je vous demande la permission d'affirmer cette verite +comme on affirme une verite politique, en la generalisant. + +Messieurs, la liberte de la presse est la garantie de la liberte des +assemblees. (_Oui! oui!_) + +Les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est +souvent refuse dans les deliberations interieures. Pour prouver ce que +j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent egalement. +(_Bruit_.) + +VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris! + +M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorites trouvent dans la presse +libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute +majorite peut devenir minorite, ainsi respectons les minorites (_vive +adhesion_);--les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui +leur manque souvent dans les deliberations interieures. Et voulez-vous +un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la memoire +de beaucoup d'entre vous. + +Sous la restauration, un jour, un orateur energique de la gauche, +Casimir Perier, osa jeter a la chambre des deputes cette parole +hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au +dehors. (_Mouvement_.) + +Messieurs, ces paroles memorables, ces paroles qui contenaient +l'avenir, furent couvertes, au moment ou l'orateur les prononca, +par les murmures de la chambre entiere, et le lendemain par les +acclamations de la presse unanime. (_Tres bien! tres bien! Mouvement +prolonge_.) + +Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour +l'orateur libre? (_Ecoutez!_) Ouvrez les lettres politiques de +Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable: + +"En revenant a son banc, le lendemain du jour ou il avait parle ainsi, +Casimir Perier me dit: "Si l'unanimite de la presse n'avait pas fait +contre-poids a l'unanimite de la chambre, j'aurais peut-etre ete +decourage." + +Voila ce que peut la liberte de la presse, voila l'appui qu'elle peut +donner! c'est peut-etre a la liberte de la presse que vous avez du cet +homme courageux qui, le jour ou il le fallut, sut etre bon serviteur +de l'ordre parce qu'il avait ete bon serviteur de la liberte. + +Ne souffrez pas les empietements du pouvoir; ne laissez pas se faire +autour de vous cette espece de calme faux qui n'est pas le calme, que +vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention +a cette verite que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait +aussi: Le silence autour des assemblees, c'est bientot le silence dans +les assemblees. (_Mouvement_.) + +Encore un mot. + +Quelle etait la situation de la presse a l'epoque de la terreur?... +(_Interruption_.) + +Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les epoques, +mais dans la situation de la presse. La presse alors etait, comme +aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire +la presse, on menacait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace +de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais +il n'est pas moins efficace. + +Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure. +(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus +miserable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'ecrivain +dans ce qu'il a de plus precieux au monde, dans sa dignite meme; celle +qui livre l'ecrivain aux tatonnements, sans le mettre a l'abri des +coups d'etat. (_Agitation croissante_.) Voila la situation dans +laquelle vous placez la presse aujourd'hui. + +M. FLOCON.--Je demande la parole. + +M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans +votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une +epoque comme celle ou nous sommes, ou il y a tant d'indecision dans +les esprits.... (_Bruit_.) + +LE PRESIDENT.--Il s'agit d'une des libertes les plus cheres au pays; +je reclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemblee. +(_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui +m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux libertes a la fois, +la liberte de la presse, que je defends, et la liberte de la tribune, +que j'invoque. + +Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment ou +vous venez de declarer que la censure etait abolie, vous la maintenez! +(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer +qu'au moment ou le peuple attend des solutions, vous lui donnez des +contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en +politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les +malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.) + +Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divises, incertains de tout, +inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de +faux semblants politiques, la liberte dans les theories, la censure +dans la pratique; non, ce qu'il faut a tous dans ce doute et dans +cette ombre ou sont les consciences, c'est un grand exemple en haut, +c'est dans le gouvernement, dans l'assemblee nationale, la grande et +fiere pratique de la justice et de la verite! (_Agitation prolongee_.) + +M. le ministre de la justice invoquait tout a l'heure la necessite. +Je prends la liberte de lui faire observer que la necessite est +l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous +tous les regimes, les hommes d'etat, condamnes par une insuffisance, +qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances +memes, se sont appuyes sur cet argument de la necessite. Nous avons vu +deja, et souvent, sous le regime anterieur, les gouvernants recourir +a l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux +incarcerations d'ecrivains. Messieurs, prenez garde! vous faites +respirer a la republique le meme air qu'a la monarchie. Souvenez-vous +que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.) + +Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.) + +L'assemblee me rendra cette justice que des interruptions +systematiques ne m'ont pas empeche de protester jusqu'au bout en +faveur de la liberte de la presse. + +Messieurs, des temps inconnus s'approchent; preparons-nous a les +recevoir avec toutes les ressources reunies de l'etat, du peuple, +de l'intelligence, de la civilisation francaise, et de la bonne +conscience des gouvernants. Toutes les libertes sont des forces; ne +nous laissons pas plus depouiller de nos libertes que nous ne nous +laisserions depouiller de nos armes la veille du combat. + +Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que +nous donnons sont inevitablement, plus tard, nos ennemis ou nos +auxiliaires; au jour du danger, ils se levent et ils combattent pour +nous ou contre nous. + +Quant a moi, si le secret de mes votes valait la peine d'etre +explique, je vous dirais: J'ai vote l'autre jour contre la peine de +mort; je vote aujourd'hui pour la liberte. + +Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y +avait l'echafaud, et il n'y avait pas la liberte. + +J'ai toujours ete, sous tous les regimes, pour la liberte, contre la +compression. Pourquoi? C'est que la liberte reglee par la loi produit +l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voila pourquoi je +ne veux pas de la compression et je veux de la liberte. (_Mouvement. +Longue agitation_). + + +VI + +QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS + +10 novembre 1848. + +M. LE PRESIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget +rectifie de 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus +haut!_), n'est penetre de la necessite, de l'urgente necessite +d'alleger le budget; seulement, a mon avis, le remede a l'embarras +de nos finances n'est pas dans quelques economies chetives et +detestables; ce remede serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il +serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait +confiance a la France, qui ferait renaitre l'ordre, le travail et le +credit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer +meme les enormes depenses speciales qui resultent des embarras de la +situation. C'est la, messieurs, la veritable surcharge du budget, +surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si +vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donne, faire crouler +l'edifice social. + +Ces reserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de +votre comite des finances. + +J'ai deja vote, et je continuerai de voter la plupart des reductions +proposees, a l'exception de celles qui me paraitraient tarir les +sources memes de la vie publique, et de celles qui, a cote d'une +amelioration financiere douteuse, me presenteraient une faute +politique certaine. + +C'est dans cette derniere categorie que je range les reductions +proposees par le comite des finances sur ce que j'appellerai le budget +special des lettres, des sciences et des arts. + +Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, etre reuni dans +une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de +notre classification administrative que ce budget soit reparti +entre deux ministeres, le ministere de l'instruction publique et le +ministere de l'interieur. + +Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai a dire, d'effleurer quelquefois +le ministere de l'interieur. Je pense que l'assemblee voudra bien me +le permettre, pour la clarte meme de la demonstration. Je le ferai, du +reste, avec une extreme reserve. + +Je dis, messieurs, que les reductions proposees sur le budget special +des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles +sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles a tous les +autres points de vue. + +Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle +evidence, que c'est a peine si j'ose mettre sous les yeux de +l'assemblee le resultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je +ne voudrais pas eveiller le rire de l'assemblee dans une question +serieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre +une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le merite +d'eclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et +palpable. + +Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500 +francs de revenu, qui consacrerait tous les ans a sa culture +intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme +bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de reforme, voudrait +economiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.) + +Voila, messieurs, la mesure exacte de l'economie proposee. (_Nouveau +rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas a un particulier, au +dernier des habitants d'un pays civilise, on ose le conseiller a la +France. (_Mouvement_.) + +Je viens de vous montrer a quel point l'economie serait petite; je +vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand. + +Pour vous edifier sur ce point, je ne sache rien de plus eloquent +que la simple nomenclature des institutions, des etablissements, des +interets que les reductions proposees atteignent dans le present et +menacent dans l'avenir. + +J'ai dresse cette nomenclature; je demande a l'assemblee la permission +de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de developpements. Les +reductions proposees atteignent: + + Le college de France, + Le museum, + Les bibliotheques, + L'ecole des chartes, + L'ecole des langues orientales, + La conservation des archives nationales, + La surveillance de la librairie a l'etranger ... (Ruine + complete de notre librairie, le champ livre a la contrefacon!) + L'ecole de Rome, + L'ecole des beaux-arts de Paris, + L'ecole de dessin de Dijon, + Le conservatoire, + Les succursales de province, + Les musees des Thermes et de Cluny, + Nos musees de peinture et de sculpture, + La conservation des monuments historiques. + Les reformes menacent pour l'annee prochaine: + Les facultes des sciences et des lettres, + Les souscriptions aux livres, + Les subventions aux societes savantes, + Les encouragements aux beaux-arts. + +En outre,--ceci touche au ministere de l'interieur, mais la chambre +me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les +reductions atteignent des a present et menacent pour l'an prochain les +theatres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la +suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression +d'un censeur et meme de deux censeurs. (_On rit_.) + +UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure! + +UN MEMBRE, a gauche.--Elle sera bientot retablie! + +M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport reserve ses plus dures paroles +et ses menaces les plus serieuses pour les indemnites et secours +litteraires. Oh! voila de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs, +ce que c'est que les indemnites et les secours litteraires? C'est +l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres, +honorables entre les plus honorables. + +Si vous adoptiez les reductions proposees, savez-vous ce qu'on +pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un poete, un ecrivain +celebre travaille toute sa vie, il travaille sans songer a s'enrichir, +il meurt, il laisse a son pays beaucoup de gloire a la seule condition +de donner a sa veuve et a ses enfants un peu de pain. Le pays garde la +gloire et refuse le pain. (_Sensation_.) + +Voila ce qu'on pourrait dire, et voila ce qu'on ne dira pas; car, +a coup sur, vous n'entrerez pas dans ce systeme d'economies qui +consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est +vrai!_) + +Vous le voyez, ce systeme, comme vous le disait si bien notre +honorable collegue M. Charles Dupin, ce systeme attaque tout; ce +systeme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les +institutions modernes; pas plus les fondations liberales de Francois +Ier que les fondations liberales de la Convention. Ce systeme +d'economies ebranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions +civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du developpement de +la pensee francaise. + +Et quel moment choisit-on? C'est ici, a mon sens, la faute politique +grave que je vous signalais en commencant; quel moment choisit-on pour +mettre en question toutes ces institutions a la fois? Le moment ou +elles sont plus necessaires que jamais, le moment ou, loin de les +restreindre, il faudrait les etendre et les elargir. + +Eh! quel est, en effet, j'en appelle a vos consciences, j'en appelle +a vos sentiments a tous, quel est le grand peril de la situation +actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misere. +(_Adhesion_.) + +L'ignorance qui nous deborde, qui nous assiege, qui nous investit de +toutes parts. C'est a la faveur de l'ignorance que certaines doctrines +fatales passent de l'esprit impitoyable des theoriciens dans le +cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de +l'ignorance. Le jour ou l'ignorance disparaitrait, les sophismes +s'evanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil +danger, qu'on songerait a attaquer, a mutiler, a ebranler toutes ces +institutions qui ont pour but special de poursuivre, de combattre, de +detruire l'ignorance! + +Sur ce point, j'en appelle, je le repete, au sentiment de l'assemblee. +Quoi! d'un cote la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme +dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que +la prudence materielle au monde, il y a autre chose que ce que +j'appellerai la prudence brutale. Les precautions grossieres, les +moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des societes +civilisees. + +On pourvoit a l'eclairage des villes, on allume tous les soirs, et on +fait tres bien, des reverberes dans les carrefours, dans les places +publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi +dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les +esprits? (_Approbation et rires_.) + +Puisque l'assemblee m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur +ma pensee. + +Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous +travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est etrange a dire, +n'est autre chose que l'exces des tendances materielles. Eh bien, +comment combattre le developpement des tendances materielles? Par le +developpement des tendances intellectuelles. Il faut oter au corps et +donner a l'ame. (_Oui! oui! Sensation_.) + +Quand je dis: il faut oter au corps et donner a l'ame, vous ne vous +meprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous; +je souhaite passionnement, comme chacun de vous, l'amelioration du +sort materiel des classes souffrantes; c'est la, selon moi, le grand, +l'excellent progres auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux +comme hommes et de tous nos efforts comme legislateurs. + +Mais si je veux ardemment, passionnement, le pain de l'ouvrier, le +pain du travailleur, qui est mon frere, a cote du pain de la vie je +veux le pain de la pensee, qui est aussi le pain de la vie. Je veux +multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption +au centre_.) + +Il me semble, messieurs, que ce sont la les questions que souleve +naturellement ce budget de l'instruction publique discute en ce +moment. (_Oui! oui!_) + +Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a ete de pencher, je dis +plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-etre +materiel, et de le detourner par consequent du bien-etre religieux et +du bien-etre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus +grande que le bien-etre materiel, quoi qu'on fasse, quand meme tous +les progres qu'on reve, et que je reve aussi, moi, seraient realises, +le bien-etre materiel ne peut et ne pourra jamais etre que le partage +de quelques-uns, tandis que le bien-etre religieux, c'est-a-dire la +croyance, le bien-etre intellectuel, c'est-a-dire l'education, peuvent +etre donnes a tous. + +D'ailleurs le bien-etre materiel ne pourrait etre le but supreme de +l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et +c'est la une affirmation desolante, c'est la un mensonge affreux qui +ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Tres bien!--Mouvement +prolonge_.) + +Il importe, messieurs, de remedier au mal; il faut redresser, pour +ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est la la grande +mission, la mission speciale du ministere de l'instruction publique, +il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la +conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le desinteresse +et le grand. C'est la, et seulement la, que vous trouverez la paix de +l'homme avec lui-meme, et par consequent la paix de l'homme avec la +societe. (_Tres bien!_) + +Pour arriver a ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Precisement +tout le contraire de ce qu'ont fait les precedents gouvernements; +precisement tout le contraire de ce que vous propose votre comite des +finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang +parmi les institutions liberales, il faudrait multiplier les ecoles, +les chaires, les bibliotheques, les musees, les theatres, les +librairies. + +Il faudrait multiplier les maisons d'etudes pour les enfants, les +maisons de lecture pour les hommes, tous les etablissements, tous les +asiles ou l'on medite, ou l'on s'instruit, ou l'on se recueille, ou +l'on apprend quelque chose, ou l'on devient meilleur; en un mot, il +faudrait faire penetrer de toutes parts la lumiere dans l'esprit du +peuple; car c'est par les tenebres qu'on le perd. (_Tres bien!_) + +Ce resultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez, +vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce +mouvement, vous l'avez deja; il ne s'agit que de l'utiliser et de le +diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol. + +La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de +l'assemblee, la question de l'intelligence est identiquement la meme +que la question de l'agriculture. + +L'epoque ou vous etes est une epoque riche et feconde; ce ne sont pas, +messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, +ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion +sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand +gouvernement. (_C'est vrai!_) + +Ce gouvernement, j'aurais souhaite que la monarchie le fut; elle +n'a pas su l'etre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais +loyalement a la monarchie, je le donne loyalement a la republique. +(_Mouvement_.) + +Je voterai contre toutes les reductions que je viens de vous signaler, +et qui amoindriraient l'eclat utile des lettres, des arts et des +sciences. + +Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous +etes tombes dans une meprise regrettable; vous avez cru faire une +economie d'argent, c'est une economie de gloire que vous faites. +(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignite de la France, je +la repousse pour l'honneur de la republique. (_Tres bien! Tres bien!_) + + +VII + +LA SEPARATION DE L'ASSEMBLEE + + +[Note: L'assemblee constituante discutait sur les propositions +relatives soit a la convocation de l'assemblee legislative, soit a la +modification du decret du 15 decembre concernant les lois organiques. +Jules Favre venait de prononcer un discours tres eloquent, tres +vehement, pour prouver que l'assemblee constituante avait droit et +devoir de rester reunie, quand Victor Hugo monta a la tribune. La +dissolution fut votee.] + + +29 janvier 1849. + +J'entre immediatement dans le debat, et je le prends au point ou le +dernier orateur l'a laisse. + +L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune. + +Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considerations +politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je +m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemblee a se +maintenir ou a se dissoudre. Il a cherche a passionner le debat, je +chercherai a le calmer. (_Chuchotements a gauche_.) + +Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions +politiques qui touchent a celles qu'il a soulevees, l'honorable et +eloquent orateur peut etre assure que je ne les eviterai pas. + +N'en deplaise a l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que +cette assemblee a recu un mandat tout a la fois illimite et limite. +(_Exclamations_.) + +M. LE PRESIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemblee au silence. +On doit ecouter M. Victor Hugo comme on a ecoute M. Jules Favre. + +M. VICTOR HUGO.--Illimite quant a la souverainete, limite quant a +l'oeuvre a accomplir. (_Tres bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui +pensent que l'achevement de la constitution epuise le mandat, et que +le premier effet de la constitution votee doit etre, dans la logique +politique, de dissoudre la constituante. + +Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemblee +constituante? c'est une revolution agissant et deliberant avec +un horizon indefini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une +constitution? C'est une revolution accomplie et desormais +circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une revolution a +la fois terminee par le vote de la constitution et continuant par la +presence de la constituante? C'est-a-dire, en d'autres termes, le +definitif proclame et le provisoire maintenu; l'affirmation et la +negation en presence? Une constitution qui regit la nation et qui +ne regit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut. +(_Sensation_.) + +Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous etes attribue la +mission de voter ce qu'on a appele les lois organiques. Je ne dirai +donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le +moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie +de la constitution? participent-elles de son privilege et de son +inviolabilite? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire +toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les +lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui +peuvent etre modifiees, changees, abrogees sans formalites speciales, +et qui, tandis que la constitution, armee par vous, se defendra, +peuvent tomber au premier choc de la premiere assemblee legislative. +Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire +toutes dans des circonstances ou il est a peine possible de les faire +viables? Une assemblee constituante ne doit rien faire qui ne porte le +caractere de la necessite. Et, ne l'oublions pas, la ou une assemblee +comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainete, elle imprime +le sceau de sa faiblesse. + +Je dis donc qu'il faut limiter a un tres petit nombre les lois +organiques que la constitution vous impose le devoir de faire. + +J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances ou +nous sommes, il ne faut pas irriter un tel debat, j'aborde la question +delicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est-a-dire le +conflit qu'on cherche a elever entre le ministere et l'assemblee a +l'occasion de la proposition Rateau. Je repete que je traverse cette +question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puise +dans mon patriotisme et dans le votre. Je dis seulement, et je me +borne a ceci, que cette question ainsi posee, que ce conflit, que +cette susceptibilite, que tout cela est au-dessous de vous. +(_Oui! oui!--Adhesion_.) Les grandes assemblees comme celle-ci ne +compromettent pas la paix du pays par susceptibilite, elles se meuvent +et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assemblees, +messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec +dignite et liberte; elles n'obeissent jamais, soit au jour de leur +avenement, soit au jour de leur retraite, qu'a une seule impulsion, +l'utilite publique. C'est la le sentiment que j'invoque et que je +voudrais eveiller dans vos ames. + +J'ecarte donc comme renverses par la discussion les trois arguments +puises, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la necessite +de voter les lois organiques, et le troisieme dans la susceptibilite +de l'assemblee en face du ministere. + +J'arrive a une derniere objection qui, selon moi, est encore entiere, +et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre. +Cette objection, la voici: + +Pour dissoudre l'assemblee, nous invoquons la necessite politique. +Pour la maintenir, on nous oppose la necessite politique. On nous +dit: Il faut que l'assemblee constituante reste a son poste; il faut +qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la +democratie organisee par elle, qu'elle ne livre pas la constitution a +ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu. + +Et la-dessus, messieurs, on evoque je ne sais quel fantome d'une +assemblee menacante pour la paix publique; on suppose que la prochaine +assemblee legislative (car c'est la le point reel de la question, j'y +insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine +assemblee legislative apportera avec elle les bouleversements et les +calamites, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver. + +C'est la toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous +n'aviez pas cette crainte et cette anxiete, vous mes collegues de la +majorite, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas +cette crainte et cette anxiete, si vous etiez tranquilles sur le +sort de la future assemblee, a coup sur votre patriotisme vous +conseillerait de lui ceder la place. + +C'est donc la, a mon sens, le point veritable de la question. Eh bien, +messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je +suis monte a cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera, +savez-vous ce que fera la prochaine assemblee legislative? Et l'on +conclut, des inquietudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir +l'assemblee constituante. + +Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent +ces arguments comminatoires; je le ferai en tres peu de paroles, et +par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et +qui, a mon sens, eclaire singulierement tout ce cote de la question. +(_Ecoutez! Ecoutez!--Profond silence_.) + +Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du +gouvernement provisoire semblait croire a la necessite de se +perpetuer. Des publications officielles, placardees au coin des rues, +affirmaient que l'education politique de la France n'etait pas faite, +qu'il etait dangereux de livrer au pays, dans l'etat des choses, +l'exercice de sa souverainete, et qu'il etait indispensable que le +pouvoir qui etait alors debout prolongeat sa duree. En meme temps, un +parti, qui se disait le plus avance, une opinion qui se proclamait +exclusivement republicaine, qui declarait avoir fait la republique, et +qui semblait penser que la republique lui appartenait, cette opinion +jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des +elections, et denoncait aux patriotes, aux republicains, aux bons +citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense +danger qui approchait, messieurs,--c'etait vous. (_Tres bien! tres +bien!_) C'etait l'assemblee nationale a laquelle je parle en ce +moment. (_Nouvelle approbation_.) + +Ces elections fatales, qu'il fallait ajourner a tout prix pour le +salut public, et qu'on a ajournees, ce sont les elections dont vous +etes sortis. (_Profonde sensation_.) + +Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemblee +constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemblee legislative. + +Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos +consciences, et vous demander a vous-memes ce que vous avez ete, et +ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de detailler tous vos +actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eut +ete perdue, c'est que la civilisation a ete sauvee par vous. Or sauver +la civilisation, c'est sauver la vie a un peuple. Voila ce que vous +avez fait, voila comment vous avez repondu aux propheties sinistres +qui voulaient retarder votre avenement. (_Vive et universelle +approbation_.) + +Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit +aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de +l'assemblee future un peril; aujourd'hui, comme alors, on se defie de +la France, on se defie du peuple, on se defie du souverain. D'apres ce +que valaient les craintes du passe, jugez ce que valent les craintes +du present. (_Mouvement_.) + +On peut l'affirmer hautement, l'assemblee legislative repondra aux +previsions mauvaises comme vous y avez repondu vous-memes, par son +devouement au bien public. + +Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement +que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas +rappeler, car j'apporte a cette discussion une moderation profonde +(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes +les memoires, il n'y a pas seulement la refutation d'un argument, il +y a une evidence, il y a un enseignement. Cette evidence, cet +enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il +s'agit de consulter le pays, on hesite, on recule, on cherche des +faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel. + +UN MEMBRE.--Mais on a avance l'epoque de l'election du president. + +M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle a la +conscience de l'assemblee. + +Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hesitations? Je le dirai. +(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne +m'etonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.) + +Ceux qui sont a cette tribune y sont pour entendre des murmures, de +meme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des verites. +Nous avons ecoute vos verites, ecoutez les notres. (_Mouvement +prolonge_.) + +Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hesitations, et je +le dirai hautement, car la liberte de la tribune n'est rien sans la +franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous +ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrete du +suffrage universel. + +Et, je vous le dis, a vous qui avez fonde le gouvernement republicain +sur le suffrage universel, a vous qui avez ete longtemps le pouvoir +tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique +qu'un gouvernement qui tient en defiance son principe. (_Profonde +sensation_.) + +Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet etat de choses. +Le pays veut etre consulte. Montrez de la confiance au pays, le pays +vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que +je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force +vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquiete ... +(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et genereux peuple de +Paris, qu'on entraine de nouveau aux agitations politiques.... + +UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite! + +M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et genereux peuple de Paris, qui +a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas +prolonger une situation qui est l'agonie du credit, du commerce, de +l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer +vous-memes, en vous retirant, la phase revolutionnaire, et d'ouvrir la +periode legale. Je vous conjure de convoquer avec empressement, +avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du +gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionnes vous ont +faite avant votre arrivee, ne la faites pas, vous legislateurs, +a l'assemblee legislative! Ne soupconnez pas, vous qui avez ete +soupconnes; n'ajournez pas, vous qui avez ete ajournes! (_Mouvement_.) +La majorite comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin +venu ou la souverainete de cette assemblee doit rentrer et s'evanouir +dans la souverainete de la nation. + +S'il en etait autrement, messieurs, s'il etait possible, ce que dans +mon respect pour l'assemblee je suis loin de conjecturer, s'il etait +possible que cette assemblee se decidat a prolonger indefiniment son +mandat ... (_rumeurs et denegations_); s'il etait possible, dis-je, +que l'assemblee prolongeat--vous ne voulez pas indefiniment, +soit!--prolongeat un mandat desormais discute; s'il etait possible +qu'elle ne fixat pas de date et de terme a ses travaux; s'il etait +possible qu'elle se maintint dans la situation ou elle est aujourd'hui +vis-a-vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de +la France, qui anime et vivifie cette assemblee, se retirerait d'elle. +(_Reclamations_.) Cette assemblee ne sentirait plus battre dans son +sein le coeur de la nation. Il pourrait lui etre encore donne de +durer, mais non de vivre. La vie politique ne se decrete pas. +(_Mouvement prolonge_.) + + +VIII + +LA LIBERTE DU THEATRE + + +[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion du budget, apres +un discours dans lequel le representant Jules Favre demanda pour les +theatres l'abolition de toute censure.] + + +3 avril 1849. + +Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs +esprits, surgisse d'une maniere si inopinee. Pour ma part, je l'avoue +franchement, je ne suis pas pret a la traiter et a l'approfondir comme +elle devrait etre approfondie; mais je croirais manquer a un de mes +plus serieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parait etre la +verite et le principe. + +Je n'etonnerai personne dans cette enceinte en declarant que je suis +partisan de la liberte du theatre. + +Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous +par la? Qu'est-ce que c'est que la liberte du theatre? + +Messieurs, a proprement parler, le theatre n'est pas et ne peut jamais +etre libre. Il n'echappe a une censure que pour retomber sous une +autre, car c'est la le veritable noeud de la question, c'est sur ce +point que j'appelle specialement l'attention de M. le ministre de +l'interieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que +je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la +censure exercee au nom des idees eternelles d'honneur, de decence et +d'honnetete, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours +pour elle-meme, c'est la censure exercee par les moeurs publiques. +(_Mouvements en sens divers. Agitation_.) + +L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop +severes, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit, +c'est la censure exercee par le pouvoir. + +Eh bien! quand vous detruisez la liberte du theatre, savez-vous ce +que vous faites? Vous enlevez le theatre a la premiere de ces deux +censures, pour le donner a la seconde. + +Croyez-vous y avoir gagne? + +Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austere, +redoutee, obeie, vous avez la censure du pouvoir, la censure +deconsideree et bravee. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave +inconvenient. + +Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une reaction toute +naturelle, l'opinion publique, qui serait si severe pour le theatre +libre, devient tres indulgente pour le theatre censure. Le theatre +censure lui fait l'effet d'un opprime. (_C'est vrai! c'est vrai!_) + +Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis a l'honneur +de la generosite de ce pays, l'opinion publique finit toujours tot ou +tard par prendre parti pour ce qui lui parait etre une liberte en +souffrance. + +Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est +pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le +public du cote des licences theatrales; le public, mon Dieu! il a +toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plait, +l'epigramme l'amuse; le public se met en riant de moitie dans les +licences du theatre. + +Voila ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au +public sa juridiction naturelle sur le theatre, lui retire en meme +temps le sentiment de son autorite et de sa responsabilite; du moment +ou il cesse d'etre juge, il devient complice. (_Mouvement_.) + +Je vous invite, messieurs, a reflechir sur les inconvenients de +la censure ainsi consideree. Il arrive que le public finit tres +promptement par ne plus voir dans les exces du theatre que des malices +presque innocentes, soit contre l'autorite, soit contre la censure +elle-meme; il finit par adopter ce qu'il aurait reprouve, et par +proteger ce qu'il aurait condamne. (_C'est vrai!_) + +J'ajoute ceci: la repression penale n'est plus possible, la societe +est desarmee, son droit est epuise, elle ne peut plus rien contre les +delits qui peuvent se commettre pour ainsi dire a travers la censure. +Il n'y a plus, je le repete, de repression penale. Le propre de la +censure, et ce n'est pas la son moindre inconvenient, c'est de briser +la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censure, tout est +dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien a faire ou le censeur a +travaille. La loi ne passe pas ou la police a passe. + +Quant a moi, ce que je veux, pour le theatre comme pour la presse, +c'est la liberte, c'est la legalite. + +Je resume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux +legislateurs: par la liberte, vous placez les licences et les exces +du theatre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez +sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.) + + + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE 1849-1851 + + +I + +LA MISERE + +[Note: M. de Melun avait propose a l'assemblee legislative, au debut +de ses travaux, de "nommer dans les bureaux une commission de trente +membres, pour preparer et examiner les lois relatives a la prevoyance +et a l'assistance publique". Le rapport sur cette proposition fut +depose a la seance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9 +juillet suivant. + +Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la +proposition, et demanda que la pensee en fut elargie et etendue. + +Ce debat fut caracterise par un incident utile a rappeler. Victor Hugo +avait dit: "Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut +detruire la misere." Son assertion souleva de nombreuses denegations +sur les bancs du cote droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur: +"C'est une erreur profonde!" s'ecria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint, +aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il etait impossible +de faire disparaitre la misere. + +La proposition de M. de Melun fut votee a l'unanimite. (Note de +l'editeur.)] + + +9 juillet 1849. + +Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun. +Je commence par declarer qu'une proposition qui embrasserait l'article +13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous +laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais +ici, il ne s'agit que de preparer une legislation qui organise la +prevoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable +rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends +moi-meme, et c'est a ce titre que je viens l'appuyer. + +Qu'on veuille bien me permettre, a propos des questions politiques que +souleve cette proposition, quelques mots d'eclaircissement. + +Messieurs, j'entends dire a tout instant, et j'ai entendu dire encore +tout a l'heure autour de moi, au moment ou j'allais monter a cette +tribune, qu'il n'y a pas deux manieres de retablir l'ordre. On disait +que dans les temps d'anarchie il n'y a de remede souverain que la +force, qu'en dehors de la force tout est vain et sterile, et que la +proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions +analogues doivent etre tenues a l'ecart, parce qu'elles ne sont, +je repete le mot dont on se servait, que du socialisme deguise. +(_Interruption a droite_.) + +Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins +dangereuses dites en public, a cette tribune, que murmurees +sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espere amener +a la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprime les idees que je +viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au +grand jour. (_Murmures a droite_.) + +J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin. +(_Interruption_.) + +VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela! + +M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parle se nomment eux-memes, +c'est leur affaire. Qu'ils aient a la tribune le courage de leurs +opinions de couloirs et de commissions. Quant a moi, ce n'est pas mon +role de reveler des noms qui se cachent. Les idees se montrent, je +combats les idees; quand les hommes se montreront, je combattrai les +hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne +dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les +paroles publiques sont pour la foule, les paroles secretes sont pour +le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secretes quand il +s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles +secretes, je les devoile; les influences cachees, je les demasque; +c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui +parlaient ainsi ajoutaient que "faire esperer au peuple un surcroit de +bien-etre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible; +qu'il n'y a rien a faire, en un mot, que ce qui a deja ete fait par +tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que +tout le reste est declamation et chimere, et que la repression +suffit pour le present et la compression pour l'avenir". (_Violents +murmures.--De nombreuses interpellations sont adressees a l'orateur +par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous +remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._) + +Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait eclater une +telle unanimite de protestations. + +M. LE PRESIDENT DUPIN.--L'assemblee a en effet manifeste son +sentiment. Le president n'a rien a ajouter. (_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la ma maniere de comprendre le +retablissement de l'ordre.... (_Interruption a droite_.) + +UNE VOIX.--Ce n'est la maniere de personne. + +M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris a droite_.) + +M. DUFOURNEL, _a M. Parfait_.--Citez! dites qui a parle ainsi! + +M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo, +je prends la liberte de declarer.... (_Interruption_.) + +VOIX NOMBREUSES.--A la tribune! a la tribune! + +M. DE MONTALEMBERT, _a la tribune_.--Je prends la liberte de declarer +que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal +fondee que la commission a ete unanime pour approuver la proposition +de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est +qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur meme de la proposition. +(_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert repond a ce que je +n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'eut pas ete unanime +pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens, +que j'avais entendu souvent, et notamment au moment ou j'allais monter +a la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme +pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais +le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, fut-ce en +depit d'elles-memes, afin de pouvoir les mettre a neant. Vous voyez +que j'ai eu raison, car des le premier mot, la honte les prend et +elles s'evanouissent. (_Bruyantes reclamations a droite. Plusieurs +membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._) + +M. LE PRESIDENT.--L'orateur n'a nomme personne en particulier, mais +ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et +je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dementi +universel de cette assemblee. Je vous engage a rentrer dans la +question meme. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dementi de l'assemblee que +lorsqu'il me sera donne par les actes et non par les paroles. Nous +verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre +chose que de la compression et de la repression; nous verrons si la +pensee qu'on desavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on +arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que +l'unanimite meme que je viens de provoquer dans cette assemblee est +une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._) + +Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors +de cette enceinte, et desinteressons les membres de cette assemblee. +Et maintenant, ceci pose, il me sera peut-etre permis de dire que, +quant a moi, je ne crois pas que le systeme qui combine la repression +avec la compression, et qui s'en tient la, soit l'unique maniere, soit +la bonne maniere de retablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._) + +J'ai dit que je desinteresse completement les membres de +l'assemblee.... (_Bruit_.) + +M. LE PRESIDENT.--L'assemblee est desinteressee; c'est une +objection que l'orateur se fait a lui-meme et qu'il va refuter. +(_Rires.--Rumeurs_.) + +M. VICTOR HUGO.--M. le president se trompe. Sur ce point encore j'en +appelle a l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas la le +moins du monde une objection que je me fais a moi-meme, il me suffit +d'avoir provoque la manifestation unanime de l'assemblee, en esperant +que l'assemblee s'en souviendra, et je passe a un autre ordre d'idees. + +J'entends dire egalement tous les jours.... (_Interruption_.) +Ah! messieurs, sur ce cote de la question, je ne crains aucune +interruption, car vous reconnaitrez vous-memes que c'est la +aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes +parts que la societe vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut +profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai +personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi la mon +sentiment. + +Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblee; +votre temps si precieux se perdait en de steriles et dangereuses +luttes de paroles; toutes les questions, les plus serieuses, les plus +fecondes, disparaissaient devant la bataille a chaque instant livree +a la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le +calme s'est fait, le terrorisme s'est evanoui, la victoire est +complete. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais +savez-vous comment? + +Il faut profiter du silence impose aux passions anarchiques pour +donner la parole aux interets populaires. (_Sensation_.) Il faut +profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour creer sur +une vaste echelle la prevoyance sociale, pour substituer a l'aumone +qui degrade (_denegations a droite_) l'assistance qui fortifie, pour +fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des etablissements +de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le +travailleur, pour donner cordialement, en ameliorations de toutes +sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux +amis ne leur ont jamais promis! Voila comment il faut profiter de la +victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolonge_.) + +Il faut profiter de la disparition de l'esprit de revolution pour +faire reparaitre l'esprit de progres! Il faut profiter du calme pour +retablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la +paix veritable, la paix definitive, la paix faite dans les esprits et +dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la defaite de la demagogie +soit la victoire du peuple! (_Vive adhesion_.) + +Voila ce qu'il faut faire de la victoire, et voila comment il faut en +profiter. (_Tres bien! tres bien!_) + +Et, messieurs, considerez le moment ou vous etes. Depuis dix-huit +mois, on a vu le neant de bien des reves. Les chimeres qui etaient +dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a eclairees; les +fausses theories ont ete sommees de s'expliquer, les faux systemes ont +ete mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions +se sont evanouies dans les masses, et, en s'evanouissant, ont +fait crouler les popularites sans base et les haines sans motif. +L'eclaircissement vient peu a peu; le peuple, messieurs, a l'instinct +du vrai comme il a l'instinct du juste, et, des qu'il s'apaise, le +peuple est le bon sens meme; la lumiere penetre dans son esprit; en +meme temps la fraternite pratique, la fraternite qu'on ne decrete pas, +la fraternite qu'on n'ecrit pas sur les murs, la fraternite qui nait +du fond des choses et de l'identite reelle des destinees humaines, +commence a germer dans toutes les ames, dans l'ame du riche comme dans +l'ame du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers +les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin +des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La societe veut se remettre +en marche apres cette halte au bord d'un abime. Eh bien! messieurs, +jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus +clairement indique par la providence pour accomplir, apres tant de +coleres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et +qui peut, tout entiere, s'exprimer dans un seul mot: Reconciliation. +(_Sensation prolongee_.) + +Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit a ce but. + +Voila, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui +peut, du reste, etre modifiee en bien et perfectionnee. + +Donner a cette assemblee pour objet principal l'etude du sort des +classes souffrantes, c'est-a-dire le grand et obscur probleme pose par +Fevrier, environner cette etude de solennite, tirer de cette etude +approfondie toutes les ameliorations pratiques et possibles; +substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la +prevoyance publique a toutes les commissions secondaires qui ne +voient que le detail et auxquelles l'ensemble echappe; placer cette +commission tres haut, de maniere a ce qu'on l'apercoive du pays +entier (_mouvement_); reunir les lumieres eparses, les experiences +disseminees, les efforts divergents, les devouements, les documents, +les recherches partielles, les enquetes locales, toutes les bonnes +volontes en travail, et leur creer ici un centre, un centre ou +aboutiront toutes les idees et d'ou rayonneront toutes les solutions; +faire sortir piece a piece, loi a loi, mais avec ensemble, avec +maturite, des travaux de la legislature actuelle le code coordonne et +complet, le grand code chretien de la prevoyance et de l'assistance +publique; en un mot, etouffer les chimeres d'un certain socialisme +sous les realites de l'evangile (_vive approbation_); voila, +messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voila pourquoi +je l'appuie energiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhesion a +l'orateur._) + +Je viens de dire: les chimeres d'un certain socialisme, et je ne veux +rien retirer de cette expression, qui n'est pas meme severe, qui n'est +que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce a dire que, +dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions +inouies, d'instincts irreflechis, de formules incorrectes, qu'on +designe sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de +_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai? + +Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger. +La societe pourrait dedaigner et attendre. Pour que l'imposture ou +l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles penetrent dans les masses, +pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur meme de la societe, +il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la +realite. La verite ajustee aux erreurs, voila le peril. En pareille +matiere, la quantite de danger se mesure a la quantite de verite +contenue dans les chimeres. (_Mouvement_.) + +Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le precisement pour trouver +le remede, il y a au fond du socialisme une partie des realites +douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_); +il y a le malaise eternel propre a l'infirmite humaine; il y a +l'aspiration a un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle a +l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce +monde ce qui ne peut etre trouve que dans l'autre. (_Vive et unanime +adhesion._) Il y a des detresses tres vives, tres vraies, tres +poignantes, tres guerissables. Il y a enfin, et ceci est tout a fait +propre a notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnee a l'homme +par nos revolutions, qui ont constate si hautement et place si haut la +dignite humaine et la souverainete populaire; de sorte que l'homme du +peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire +de sa misere resultant du fait et de sa grandeur resultant du droit. +(_Profonde sensation_.) + +C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout +cela qui s'y mele aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait +la force, c'est tout cela qu'il faut en oter. + +VOIX NOMBREUSES.--Comment? + +M. VICTOR HUGO.--En eclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce +qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette operation faite, faite +consciencieusement, loyalement, honnetement, ce que vous redoutez dans +le socialisme disparait. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui +retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage +d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens +divers_.) + +Trouvez bon, messieurs, que je complete ma pensee. Je vois a +l'agitation de l'assemblee que je ne suis pas pleinement compris. La +question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles +qui peuvent etre traitees devant vous. + +Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la +souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis +de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut detruire la misere. +(_Reclamations.--Violentes denegations a droite_.) + +Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, +limiter, circonscrire, je dis detruire. (_Nouveaux murmures a +droite_.) La misere est une maladie du corps social comme la lepre +etait une maladie du corps humain; la misere peut disparaitre comme la +lepre a disparu. (_Oui! oui! a gauche_.) Detruire la misere! oui, cela +est possible. Les legislateurs et les gouvernants doivent y songer +sans cesse; car, en pareille matiere, tant que le possible n'est pas +fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._) + +La misere, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous +savoir ou elle en est, la misere? Voulez-vous savoir jusqu'ou elle +peut aller, jusqu'ou elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas +au moyen age, je dis en France, je dis a Paris, et au temps ou nous +vivons? Voulez-vous des faits? + +Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._) + +Mon Dieu, je n'hesite pas a les citer, ces faits. Ils sont tristes, +mais necessaires a reveler; et tenez, s'il faut dire toute ma pensee, +je voudrais qu'il sortit de cette assemblee, et au besoin j'en ferai +la proposition formelle, une grande et solennelle enquete sur la +situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je +voudrais que tous les faits eclatassent au grand jour. Comment veut-on +guerir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Tres bien! tres +bien!_) + +Voici donc ces faits. + +Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'emeute +soulevait naguere si aisement, il y a des rues, des maisons, des +cloaques, ou des familles, des familles entieres, vivent pele-mele, +hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant +pour couvertures, j'ai presque dit pour vetements, que des monceaux +infects de chiffons en fermentation, ramasses dans la fange du coin +des bornes, espece de fumier des villes, ou des creatures humaines +s'enfouissent toutes vivantes pour echapper au froid de l'hiver. +(_Mouvement_.) + +Voila un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon +Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misere n'epargne pas plus +les professions liberales que les professions manuelles, un malheureux +homme est mort de faim, mort de faim a la lettre, et l'on a constate, +apres sa mort, qu'il n'avait pas mange depuis six jours. (_Longue +interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore? +Le mois passe, pendant la recrudescence du cholera, on a trouve une +mere et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans +les debris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon! +(_Sensation_.) + +Eh bien, messieurs, je dis que ce sont la des choses qui ne doivent +pas etre; je dis que la societe doit depenser toute sa force, toute +sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonte, pour que de +telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays +civilise, engagent la conscience de la societe tout entiere; que je +m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que +de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce +sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolongee_.) + +Voila pourquoi je suis penetre, voila pourquoi je voudrais penetrer +tous ceux qui m'ecoutent de la haute importance de la proposition qui +vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est decisif. Je +voudrais que cette assemblee, majorite et minorite, n'importe, je ne +connais pas, moi, de majorite et de minorite en de telles questions; +je voudrais que cette assemblee n'eut qu'une seule ame pour marcher a +ce grand but, a ce but magnifique, a ce but sublime, l'abolition de la +misere! (_Bravo!--Applaudissements_.) + +Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement a votre generosite, je +m'adresse a ce qu'il y a de plus serieux dans le sentiment politique +d'une assemblee de legislateurs. Et, a ce sujet, un dernier mot, je +terminerai par la. + +Messieurs, comme je vous le disais tout a l'heure, vous venez, avec +le concours de la garde nationale, de l'armee et de toutes les forces +vives du pays, vous venez de raffermir l'etat ebranle encore une fois. +Vous n'avez recule devant aucun peril, vous n'avez hesite devant aucun +devoir. Vous avez sauve la societe reguliere, le gouvernement legal, +les institutions, la paix publique, la civilisation meme. Vous avez +fait une chose considerable ... Eh bien! vous n'avez rien fait! +(_Mouvement_.) + +Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre +materiel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolide! (_Tres +bien! tres bien!--Vive et unanime adhesion_.) Vous n'avez rien fait +tant que le peuple souffre! (_Bravos a gauche_.) Vous n'avez rien fait +tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui desespere! +Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'age +et qui travaillent peuvent etre sans pain! tant que ceux qui sont +vieux, et qui ont travaille peuvent etre sans asile! tuant que l'usure +devore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes +(_mouvement prolonge_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles, +des lois evangeliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres +familles honnetes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de +coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de +revolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien +fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de +tenebres qui se continue souterrainement, l'homme mechant a pour +collaborateur fatal l'homme malheureux! + +Vous le voyez, messieurs, je le repete en terminant, ce n'est pas +seulement a votre generosite que je m'adresse, c'est a votre sagesse, +et je vous conjure d'y reflechir. Messieurs, songez-y, c'est +l'anarchie qui ouvre les abimes, mais c'est la misere qui les creuse. +(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie, +faites maintenant des lois contre la misere! (_Mouvement prolonge +sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et recoit les +felicitations de ses collegues._) + + +II + +L'EXPEDITION DE ROME + + +[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu +pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours. +Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un +credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps +expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration +expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la +peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle +aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises +sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un +ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa +pensee primitive l'expedition detournee de son but. + +Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a +la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut +donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _coute que +coute_.--La ville fut prise, et le pape restaure. + +Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M. +Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son +desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population +des Etats romains. + +Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur, +et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du +gouvernement clerical dans son domaine temporel. + +La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de +l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une +demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19 +octobre 1849. + +C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que +Rome et la papaute etaient _la propriete indivise de la catholicite._ + +Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie, +dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de +l'editeur.)] + + +15 octobre 1849. + +M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite +dans la question. + +Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait +hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee +constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition +romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre +laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine +et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs, +dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable +rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous +sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives. + +Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition +de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de +Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de +perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles +que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de +perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie, +maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a +marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce +qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer. +Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle? +Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.--M. le +president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y +sauvegarder la liberte et l'humanite. --M. le general de Lamoriciere +ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins +la liberte.--L'expedition romaine fut votee. + +L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota +l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui +montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine +afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota +l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait +tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expedition +romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne +fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec +restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemblee +constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne +fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part, +l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur +l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les +hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans +cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer, +toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par +d'inqualifiables indignites! (_Longs applaudissements a gauche. +Violents murmures a droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_). + +Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez +trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur +l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri +ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune +de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_Ecoutez! +ecoutez!_) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en +ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les +exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades, +les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques, +la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent +le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre +d'applaudissements_.) + +Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la +civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne +ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_), +qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la +civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de +la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.) + +Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition +de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli. +L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se +defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre +discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il +vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces +consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays, +j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention +purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la +pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition. +(_Bravos_.) + +Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez +tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis +que je deplore, et j'arrive a la situation. + +La situation, la voici: + +Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure +purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le +gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du +gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et +tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement +clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les +actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des +trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les +detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les +caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires +ironiques a droite_.) + +Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale, +acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du +plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et +alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi +nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique, +violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France +la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles +a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards +irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre +gouvernement. (_Sensation._) + +C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president +de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a +Rome en mission. + +M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Je demande la parole. (_On rit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de +Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a +cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil. + +M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma +pensee! (_Nouveaux rires prolonges._) + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais +donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.--Quant a la +lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee, +chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un +acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre, +je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre +n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle +donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout +le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce +qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute +une politique. (_Nouveau mouvement_.) + +Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au +saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications +genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au +pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre, +de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple... +(_sensation prolongee_) elle tracait au pape le programme serieux d'un +gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je +ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement liberal_. (_Rires +d'approbation_.) + +Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce +gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous +protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit +d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse. + +Cette reponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour +post-scriptum. + +Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond +silence_.) + +Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente +autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une +autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont +cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la +providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape. +J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX, +aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il +est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte +inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le +courage de dire a cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma +pensee. Je le ferai en deux mots. + +L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique +qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote +charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En +fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de +clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en +masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom +d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.) + +Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la +lettre du president de la republique. + +Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux +mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le +monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape +a ferme ses deux mains. (_Sensation prolongee_.) + +Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux +faits, la lettre du president et le _Motu proprio_, c'est-a-dire la +demande de la France et la reponse du saint-siege. + +C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse, +quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir +le _Motu proprio_, un intervalle immense les separe. L'une dit oui, +l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir +du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner +tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le +_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous desavouez la +lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un cote, le president +de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la +grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et +la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal +Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez! + +Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de +la France se separera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant a +moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit +l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi +que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il +est bon d'avoir present a l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu +liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se +montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs eclats +de rire_.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes +et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher +un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous +ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement +actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration. +(_Sensation_.) + +Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France +supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a +travers la gloire de notre armee. (_Vive emotion._) Dans tous les cas, +je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive +pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute +responsabilite politique. + +J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec +la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute +dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la +desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question, +l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a +cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la +paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote, +nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle +s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du +continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle.... +(_Explosion de murmures a droite.--Longue et violente interruption_.) + +M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez.... + +A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites. + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous +la faute! (_Fremissement d'attention dans l'assemblee._) Comment! +mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide +les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas +de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je +ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent +fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des +juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception. +(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune +garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets, +la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les +causes laiques et les personnes laiques. (_Mouvement prolonge_.) + +Je continue. + +La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission +de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation +loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et +enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion +inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police. +Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas +de compte au tresor, _mais a Dieu seul_. (_Longs eclats de rire._) Je +continue. (_Parlez! parlez!_) + +Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure +clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience. +(_Profonde sensation._) On vient de retablir l'inquisition. Je sais +bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est +un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il +ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.) +Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses +monstrueux? (_Oui! oui! oui!_) + +Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome +avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il +faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne +son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise +la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il +faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie: +_Secularisation_ et _nationalite!_ + +Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du +moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les +hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de +l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (_Explosion de bravos_.) +Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire +ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit +clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit +clerical peut la tuer. (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_.) + +Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais +doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans +quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee, +qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du president, +donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres +ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit +d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les +imposer. (_Protestation a droite.--Voix diverses: Imposer vos idees! +Ah! ah! essayez!_) + +Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous? +Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le +pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape? + +Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet, +l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau ... +(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait serieuse +et la difficulte considerable. + +Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee +vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en +presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent +rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et +j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre +les idees. (_Sensation_.) Il y a deux chimeres egalement absurdes, +c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau +mouvement_.) + +Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres; +mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde? + +Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui +dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme +s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de +lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous +l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille +aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement +pour le bien? (_C'est vrai!_) + +Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement +doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce +la le violenter? (_Non! non! a gauche.--Si! si! a droite_.) + +Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes +contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en +convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere. +Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse, +comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie? +l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.) + +UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.) + +M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans +Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (_Fremissement +sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis a votre +honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne +l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte +a droite_.) + +LA MEME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons +pas! + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il +refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements a +gauche_.) + +Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous +touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet +francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du +bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit +au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un +interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et +cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible. +(_Denegations a droite_.) + +Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la +France une espece d'Algerie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec +tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une +conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous +enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que +nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin +(_Bravo! a gauche.--Murmures a droite_), et ou nous serions forces de +bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil, +toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications +europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura +quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible. +(_C'est vrai! c'est vrai! a gauche.--Denegations a droite_.) + +Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition? +C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere +nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution +derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or +comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et +je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en +la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.) + +Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce +sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du +president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi, +terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression, +et il a donne le _Motu proprio_. Or qu'est-il arrive? Le _Motu +proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve +l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation +profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres +ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte +refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui +arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere, +et tout serait a recommencer. (_Oui! oui! a gauche.--Non! non! a +droite_.) + +Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est +faite et nous a faite. + +Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et +d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui +est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le +saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un +meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a +vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a +avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras! +C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole +pour y recevoir la consigne du parti pretre! + +Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation +pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet +abaissement pour notre politique. (_Sensation_.) + +Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions +sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui +vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous? + +Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome, +irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut +devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de +prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la +liberte du peuple romain. (_Mouvement prolonge_.) + +Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans +Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises +municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie +avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (_On rit.--Bravo_!) +mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au +dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par +ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le +peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et +qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique. +(_Sensation_.) + +Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans +donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme +de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du +pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre +temporel, que tout cela n'est pas possible! + +Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est +pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui +n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous +disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au +retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est +que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et +liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son +drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang +verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome, +et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe! +Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et +l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette +ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter +la France par la main qui devait la benir! (_Longs applaudissements_.) + +Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des +choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde, +son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand +ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est +qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est +qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats; +c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation +inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte! + +Voila ce qui n'est pas possible! + +(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la +tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants, +parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein. +La seance est suspendue vingt minutes_.) + + +III + +REPONSE A M. DE MONTALEMBERT + +20 octobre 1849. + +M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'etablit_.)--Messieurs, hier, +dans un moment ou j'etais absent, l'honorable M. de Montalembert a +dit que les applaudissements d'une partie de cette assemblee, des +applaudissements sortis de coeurs emus par les souffrances d'un noble +et malheureux peuple, que ces applaudissements etaient mon chatiment. +Ce chatiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs +applaudissements a gauche_.) + +Il est d'autres applaudissements que je laisse a qui veut les prendre. +(_Mouvement a droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et +des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo! a gauche_.) + +Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire +avec un profond regret pour lui-meme, il fut un temps ou il employait +mieux son beau talent. (_Denegations a droite._) Il defendait la +Pologne comme je defends l'Italie. J'etais avec lui alors; il est +contre moi aujourd'hui. Cela tient a une raison bien simple, c'est +qu'il a passe du cote de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du +cote de ceux qui sont opprimes. (_Applaudissements a gauche_.) + + +IV + +LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT + + +[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis +Bonaparte que le ministere de l'instruction publique fut confie a M. +de Falloux. + +L'assemblee legislative, ou le parti du passe arrivait en majorite, +etait a peine reunie que M. de Falloux presentait un projet de loi +sur l'enseignement. Ce projet, sous pretexte d'organiser la liberte +d'enseigner, etablissait, en realite, le monopole de l'instruction +publique en faveur du clerge. Il avait ete prepare par une commission +extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait +l'element catholique. Une commission de l'assemblee, inspiree du meme +esprit, avait combine les innovations de la loi de telle facon que +l'enseignement laique disparaissait devant l'enseignement catholique. + +La discussion sur le principe general de la loi s'ouvrit le 14 janvier +1850.--Toute la premiere seance et la moitie de la seconde journee +du debat furent occupees par un tres habile discours de M. Barthelemy +Saint-Hilaire. + +Apres lui, M. Parisis, eveque de Langres, vint a la tribune donner son +assentiment a la loi proposee, sous quelques reserves toutefois, et +avec certaines restrictions. + +M. Victor Hugo, dans cette meme seance, repondit au representant du +parti catholique. + +C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a ete prononce +pour la premiere fois. (_Note de l'editeur._)] + + + +15 janvier 1850. + +Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche a ce qu'il y +a de plus serieux dans les destinees du pays, il faut aller tout de +suite, et sans hesiter, au fond de la question. + +Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout a l'heure ce +que je ne veux pas. + +Messieurs, a mon sens, le but, difficile a atteindre et lointain +sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de +l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_) + +Messieurs, toute question a son ideal. Pour moi, l'ideal de cette +question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et +obligatoire. Obligatoire au premier degre seulement, gratuite a +tous les degres. (_Murmures a droite.--Applaudissements a gauche,_) +L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant, +(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacre encore que le +droit du pere et qui se confond avec le droit de l'etat. + +Je reprends. Voici donc, selon moi, l'ideal de la question. +L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de +marquer. Un grandiose enseignement public, donne et regle par l'etat, +partant de l'ecole de village et montant de degre en degre jusqu'au +college de France, plus haut encore, jusqu'a l'institut de France. +Les portes de la science toutes grandes ouvertes a toutes les +intelligences. Partout ou il y a un champ, partout ou il y a un +esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une ecole, pas une +ville sans un college, pas un chef-lieu sans une faculte. Un +vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste reseau d'ateliers +intellectuels, lycees, gymnases, colleges, chaires, bibliotheques, +melant leur rayonnement sur la surface du pays, eveillant partout les +aptitudes et echauffant partout les vocations. En un mot, l'echelle de +la connaissance humaine dressee fermement par la main de l'etat, posee +dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et +aboutissant a la lumiere. Aucune solution de continuite. Le coeur du +peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs +applaudissements_.) + +Voila comme je comprendrais l'education publique nationale. Messieurs, +a cote de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les +esprits de tout ordre, offerte par l'etat, donnant a tous, pour rien, +les meilleurs maitres et les meilleures methodes, modele de science +et de discipline, normale, francaise, chretienne, liberale, qui +eleverait, sans nul doute, le genie national a sa plus haute somme +d'intensite, je placerais sans hesiter la liberte d'enseignement, +la liberte d'enseignement pour les instituteurs prives, la liberte +d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberte +d'enseignement pleine, entiere, absolue, soumise aux lois generales +comme toutes les autres libertes, et je n'aurais pas besoin de lui +donner le pouvoir inquiet de l'etat pour surveillant, parce que je lui +donnerais l'enseignement gratuit de l'etat pour contre-poids. (_Bravo! +a gauche.--Murmures a droite_.) + +Ceci, messieurs, je le repete, est l'ideal de la question. Ne vous en +troublez pas, nous ne sommes pas pres d'y atteindre, car la solution +du probleme contient une question financiere considerable, comme tous +les problemes sociaux du temps present. + +Messieurs, cet ideal, il etait necessaire de l'indiquer, car il faut +toujours dire ou l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue, +mais l'heure n'est pas venue de le developper. Je menage les instants +de l'assemblee, et j'aborde immediatement la question dans sa realite +positive actuelle. Je la prends ou elle en est aujourd'hui au point +relatif de maturite ou les evenements d'une part, et d'autre part la +raison publique, l'ont amenee. + +A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle, +je veux, je le declare, la liberte de l'enseignement, mais je veux la +surveillance de l'etat, et comme je veux cette surveillance effective, +je veux l'etat laique, purement laique, exclusivement laique. +L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matiere d'enseignement, +l'etat n'est pas et ne peut pas etre autre chose que laique. + +Je veux, dis-je, la liberte de l'enseignement sous la surveillance +de l'etat, et je n'admets, pour personnifier l'etat dans cette +surveillance si delicate et si difficile, qui exige le concours de +toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute +aux carrieres les plus graves, mais n'ayant aucun interet, soit de +conscience, soit de politique, distinct de l'unite nationale. C'est +vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil superieur de +surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni eveques, ni +delegues d'eveques. J'entends maintenir, quant a moi, et au besoin +faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire separation +de l'eglise et de l'etat qui etait l'utopie de nos peres, et cela dans +l'interet de l'eglise comme dans l'interet de l'etat. (_Acclamation a +gauche.--Protestation a droite_.) + +Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je +ne veux pas: + +Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte. + +Pourquoi? + +Messieurs, cette loi est une arme. + +Une arme n'est rien par elle-meme, elle n'existe que par la main qui +la saisit. + +Or quelle est la main qui se saisira de cette loi? + +La est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clerical. +(_C'est vrai!--Longue agitation_.) + +Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je +repousse ce projet. + +Cela dit, j'entre dans la discussion. + +J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux +opposants places a mon point de vue, la seule objection qui ait une +apparence de gravite. + +On nous dit: Vous excluez le clerge du conseil de surveillance de +l'etat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux? + +Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se meprendra, par ma faute, ni +sur ce que je dis, ni sur ce que je pense. + +Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous +bien? il est, selon moi, plus necessaire aujourd'hui que jamais. Plus +l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux +il doit voir Dieu. (_Mouvement_.) + +Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un +malheur, c'est une certaine tendance a tout mettre dans cette vie. +(_Sensation_.) En donnant a l'homme pour fin et pour but la vie +terrestre et materielle, on aggrave toutes les miseres par la negation +qui est au bout, on ajoute a l'accablement des malheureux le poids +insupportable du neant, et de ce qui n'etait que la souffrance, +c'est-a-dire la loi de Dieu, on fait le desespoir, c'est-a-dire la +loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De la de profondes convulsions +sociales. (_Oui! oui!_) + +Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette +enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincerite, +le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par +tous les moyens possibles, ameliorer dans cette vie le sort materiel +de ceux qui souffrent; mais la premiere des ameliorations, c'est de +leur donner l'esperance. (_Bravos a droite._) Combien s'amoindrissent +nos miseres finies quand il s'y mele une esperance infinie! (_Tres +bien! tres bien!_) + +Notre devoir a tous, qui que nous soyons, les legislateurs comme les +eveques, les pretres comme les ecrivains, c'est de repandre, c'est de +depenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'energie +sociale pour combattre et detruire la misere (_Bravo! a gauche_), et +en meme temps de faire lever toutes les tetes vers le ciel (_Bravo! a +droite_), de diriger toutes les ames, de tourner toutes les attentes +vers une vie ulterieure ou justice sera faite et ou justice sera +rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni +inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Tres bien! a +droite.--Mouvement_.) La loi du monde materiel, c'est l'equilibre; la +loi du monde moral, c'est l'equite. Dieu se retrouve a la fin de +tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le a tous, il n'y aurait aucune +dignite a vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions +mourir tout entiers. Ce qui allege le labeur, ce qui sanctifie le +travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant, +juste, a la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de +la liberte, c'est d'avoir devant soi la perpetuelle vision d'un monde +meilleur rayonnant a travers les tenebres de cette vie. (_Vive et +unanime approbation_.) + +Quant a moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce +moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorite, +qu'il me soit permis de le dire ici et de le declarer, je le proclame +du haut de cette tribune, j'y crois profondement, a ce monde meilleur; +il est pour moi bien plus reel que cette miserable chimere que nous +devorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes +yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, apres +bien des luttes, bien des etudes et bien des epreuves, il est la +supreme certitude de ma raison, comme il est la supreme consolation de +mon ame. (_Profonde sensation_.) + +Je veux donc, je veux sincerement, fermement, ardemment, +l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de +l'eglise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux +sincere et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but +le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire +envahisse l'autre, je ne veux pas meler le pretre au professeur. Ou, +si je consens a ce melange, moi legislateur, je le surveille, j'ouvre +sur les seminaires et sur les congregations enseignantes l'oeil de +l'etat, et, j'y insiste, de l'etat laique, jaloux uniquement de sa +grandeur et de son unite. + +Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, ou la liberte complete +de l'enseignement pourra etre proclamee, et en commencant je vous ai +dit a quelles conditions, jusqu'a ce jour-la, je veux l'enseignement +de l'eglise en dedans de l'eglise et non au dehors. Surtout je +considere comme une derision de faire surveiller, au nom de l'etat, +par le clerge l'enseignement du clerge. En un mot, je veux, je le +repete, ce que voulaient nos peres, l'eglise chez elle et l'etat chez +lui. (_Oui! oui!_) + +L'assemblee voit deja clairement pourquoi je repousse le projet de +loi; mais j'acheve de m'expliquer. + +Messieurs, comme je vous l'indiquais tout a l'heure, ce projet est +quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique, +c'est une loi strategique. (_Chuchotements_.) + +Je m'adresse, non, certes, au venerable eveque de Langres, non a +quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a, +sinon redige, du moins inspire le projet de loi, a ce parti a la fois +eteint et ardent, au parti clerical. Je ne sais pas s'il est dans le +gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblee (_mouvement_); +mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille +fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clerical, +et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me +defie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me defie +de ce que vous construisez. (_Tres bien! tres bien!_) + +Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'ame des +enfants, le developpement des intelligences neuves qui s'ouvrent a la +vie, l'esprit des generations nouvelles, c'est-a-dire l'avenir de la +France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que +vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.) + +Il ne me suffit pas que les generations nouvelles nous succedent, +j'entends qu'elles nous continuent. Voila pourquoi je ne veux ni de +votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a +ete fait par nos peres soit defait par vous. Apres cette gloire, je ne +veux pas de cette honte. (_Mouvement prolonge_.) + +Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_) + +Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensee +d'asservissement qui prend les allures de la liberte. C'est une +confiscation intitulee donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements +a gauche_.) + +C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaine, vous dites: Voici +une liberte! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voila une +amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.) + +Ah! je ne vous confonds pas avec l'eglise, pas plus que je ne confonds +le gui avec le chene. Vous etes les parasites de l'eglise, vous etes +la maladie de l'eglise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jesus. +(_Vive approbation a gauche_.) Vous etes, non les croyants, mais les +sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous etes les +metteurs en scene de la saintete. Ne melez pas l'eglise a vos +affaires, a vos combinaisons, a vos strategies, a vos doctrines, a vos +ambitions. Ne l'appelez pas votre mere pour en faire votre servante. +(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le pretexte de lui +apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez +le tort que vous lui faites. M. l'eveque de Langres vous l'a dit. (_On +rit_.) + +Voyez comme elle deperit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si +peu aimer que vous finiriez par la faire hair! En verite, je vous +le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en +repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette +venerable eglise, cette venerable mere, dans sa solitude, dans son +abnegation, dans son humilite. Tout cela compose sa grandeur! Sa +solitude lui attirera la foule, son abnegation est sa puissance, son +humilite est sa majeste. (_Vive adhesion_.) + +Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le veritable +enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner, +celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charite au chevet +du mourant. C'est le frere de la Merci rachetant l'esclave. C'est +Vincent de Paul ramassant l'enfant trouve. C'est l'eveque de Marseille +au milieu des pestiferes. C'est l'archeveque de Paris abordant avec +un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix +au-dessus de la guerre civile, et s'inquietant peu de recevoir la +mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voila le veritable +enseignement religieux, l'enseignement religieux reel, profond, +efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et +l'humanite, fait encore plus de chretiens que vous n'en defaites! +(_Longs applaudissements a gauche_.) + +Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clerical. C'est +un vieux parti qui a des etats de service. (_On rit._) C'est lui qui +monte la garde a la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui +a trouve pour la verite ces deux etais merveilleux, l'ignorance et +l'erreur. C'est lui qui fait defense a la science et au genie d'aller +au dela du missel et qui veut cloitrer la pensee dans le dogme. Tous +les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgre +lui. Son histoire est ecrite dans l'histoire du progres humain, mais +elle est ecrite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppose a tout. (_On +rit_.) + +C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que +les etoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a applique Campanella +vingt-sept fois a la question pour avoir affirme que le nombre des +mondes etait infini et entrevu le secret de la creation. C'est lui qui +a persecute Harvey pour avoir prouve que le sang circulait. De par +Josue, il a enferme Galilee; de par saint Paul, il a emprisonne +Christophe Colomb. (_Sensation._) Decouvrir la loi du ciel, c'etait +une impiete; trouver un monde, c'etait une heresie. C'est lui qui a +anathematise Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la +morale, Moliere au nom de la morale et de la religion. Oh! oui, +certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et +qui etes le parti clerical, nous vous connaissons. Voila longtemps +deja que la conscience humaine se revolte contre vous et vous demande: +Qu'est-ce que vous me voulez? Voila longtemps deja que vous essayez de +mettre un baillon a l'esprit humain. (_Acclamations a gauche_.) + +Et vous voulez etre les maitres de l'enseignement! Et il n'y a pas un +poete, pas un ecrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous +acceptiez! Et tout ce qui a ete ecrit, trouve, reve, deduit, illumine, +imagine, invente par les genies, le tresor de la civilisation, +l'heritage seculaire des generations, le patrimoine commun des +intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanite etait la +devant vos yeux, a votre discretion, ouvert comme la page d'un livre, +vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement +prolonge_.) + +Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout a l'autre une +emanation superieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran +est pour l'islamisme, ce que les vedas sont pour l'Inde, un livre +qui contient toute la sagesse humaine eclairee par toute la sagesse +divine, un livre que la veneration des peuples appelle le Livre, la +Bible! Eh bien! votre censure a monte jusque-la! Chose inouie! des +papes ont proscrit la Bible! Quel etonnement pour les esprits sages, +quelle epouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pose +sur le livre de Dieu! (_Vive adhesion a gauche._) + +Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres, +entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de +ne pas enseigner. (_Applaudissements a gauche.--Vives reclamations a +droite_.) + +Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort +bien.--Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce +que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de +l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre +discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes +nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait? +(_Mouvement_.) + +Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui +pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur +filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu +sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie +et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie +aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.) + +Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a +le moins de natifs sachant lire! (_Reclamations a droite.--Cris +violents_.) + +L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains +sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la +providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu, +grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug +de degradation et d'amoindrissement (_applaudissements a gauche_), +l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des +romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle +tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait +perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.) + +L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de +rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (_Longue +hilarite a gauche.--Reclamations a droite_.) L'inquisition, qui +a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions +d'hommes! (_Denegations a droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition, +qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (_C'est +vrai!_), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition, +qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme +generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en +exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets, _ceux qui +auraient denonce leur pere_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui, +a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les +manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index! +(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous +lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la +Catholique! (_Rumeurs a droite_.) + +Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce +cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande +que la Catholique!" (_Cris a droite. Longue interruption.--Plusieurs +membres interpellent violemment l'orateur_.) + +Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous +l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine. +L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez +fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la +France? (_Mouvement prolonge_.) + +Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un +beau succes, (_Rires et bravos a gauche_.) Vous venez de baillonner le +peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais. +Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement, +prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant. +(_Agitation_.) + +A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la +raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non! +non!_) + +Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette +enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois +siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus +eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la +nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la +France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh +bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere +directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de +Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons +conserver! (_Oui! oui!--Bravos a gauche._) + +Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque +l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement +secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce +qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.) + +Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de +coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour +une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution +de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de +grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements +a gauche_.) + +Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de +la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (_Ecoutez! +ecoutez!_), un conseil serieux. (_Rumeurs a droite_.) + +Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances +l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait +l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui +n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il +appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la +lethargie. (_Nouveaux rires_.) + +Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France. +C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement +entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine, +la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres +dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les +esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux! +(_Acclamations a gauche.--Denegations furieuses a droite_.) + +C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas +d'etre naif. (_Hilarite._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il +voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui +monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot, +et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine, +pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances +materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un +gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle pitie! + +Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est +contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette +grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne +reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote +redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites +terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste, +l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal.... +(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite +se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui +ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en +se tournant vers la droite:_) + +Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de +l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune. +(_On rit. Le bruit s'apaise_.) + +Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine, +malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces +doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire.... +(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le +parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au +moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit +de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne +m'empecherez pas de le faire. (_Tres bien!_) Je continue. + +Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que +le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des +revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans +Robespierre. (_Sensation_.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule +parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi, +redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et +l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en +est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs a droite_.) + +Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix. +Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme! +(_Ecoutez! ecoutez!_) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais +suspect, par hasard? + +CRIS A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites? + +CRIS A DROITE.--Oui! oui! + +(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle +l'orateur impassible a la tribune_.) + +Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se +retablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez, +je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah! +je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an +dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui +la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger +revient de ce cote-la. (_Mouvement_.) + +Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais +mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang +dans les barricades de juin? (_Bravos a gauche. Nouveaux cris a +droite. Le tumulte recommence_.) + +Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend +resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi. +Entre nous le pays jugera. (_Tres bien! tres bien!_) + +Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le +bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles, +dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu +les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai +le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_) + +Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce +qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est +le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale, +paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans +les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence +nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhesion a +gauche_.) + +Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la +compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la +puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (_Bravo! +a gauche_.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous +gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez +arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer +le flambeau divin, materialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais +vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais +vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (_Profonde +sensation_.) + +Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes, +des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez +l'immobilite! (_Tres bien!_) C'est dans le siecle de l'esperance que +vous proclamez le desespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez a +terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee, +l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez! +n'allons pas plus loin; arretons-nous! (_Denegations a droite_.) Mais +vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se +transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous, +au-dessous de vous! (_Mouvement_.) + +Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une +profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements, +je vous avertis la mort dans l'ame (_on rit a droite_), vous ne voulez +pas du progres? vous aurez les revolutions! (_Profonde agitation._) +Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu +repond par la terre qui tremble! + +(_Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la +tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent. +L'assemblee se separe en proie a une vive emotion_.) + + +V + +LA DEPORTATION + + +[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait +congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de +l'execution de sa pensee. + +Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un +projet de loi sur la deportation. + +Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation +simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation +compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle +de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte. + +La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet, +l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle +autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes +anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a +l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la +citadelle de Zaoudzi. + +C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifie _la +guillotine seche._ + +M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5 +avril 1850. + +Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription +fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin +demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et +portat pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles +extraites du discours: + +"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la +justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite." + +Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription. +(_Note de l'editeur._)] + + +5 avril 1850. + +Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut +comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut +celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs +confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement +provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie +en matiere politique. (_Tres bien!_) Ce jour-la, tous les coeurs +genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir +le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une +revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses +emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense +ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi +divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir +toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la +veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de +dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri, +le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence! +c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes, +pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la +France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les +evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs +sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux +memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions +peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et +qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime +pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.) + +Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique +partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine, +n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les +temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps +calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous +l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques +paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les +railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte +que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On +ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on +dit dans un certain jargon (_Tres bien!_), et de ces hommes positifs, +qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (_C'est vrai!_) + +Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens +habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains; +toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements +nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent, +et les idees grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.) + +C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees +acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose, +l'abolition de la peine de mort en matiere politique. + +Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe +tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un +principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a +place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une +magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de +la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse, +comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des +progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de +l'avenir. + +Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale +en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la +toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine +de mort! (_Oui! oui!_) + +Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la +retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe, +c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette +journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand +peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer +de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la deportation_, le +gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter +un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja +traduit et resume en une seule ligne, que voici: _La peine de mort +est retablie en matiere politique._ (_Bravos a gauche.--Denegations a +droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du +code! voila tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_) + +Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de +la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et +disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une +lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut +simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien la ce +qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et +comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous +fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller +des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises, +aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des +europeens_, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare +a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres +difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les +meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible, +entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus. +(_C'est vrai!_) + +Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et +que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat +donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir; +au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee. +(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles, +quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et +dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._) + +Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le +prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en +realite! (_C'est vrai! c'est cela._) + +Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas +faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi +executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa +promulgation? Eh bien! pesez ceci: + +Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez +l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a +la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre +rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond +de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au +pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la +loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite +tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi +rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec +l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les +moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe +et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent, +les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil +stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que +la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement, +et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en +granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un +souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches +et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la +formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en +puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_) + +Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement, +remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves. +J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne +tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres +avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir +executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est +l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite? +nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le +15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est +pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours +flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La +revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme +nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux. +(_Mouvement prolonge_.) + +Je m'en apercois. (_On rit_.) + +Avant d'aller plus loin, un mot d'explication. + +Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et +je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je +condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion +et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un +grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce +n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.) +Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le +droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que +le suffrage universel resout et dissout les revolutions. +(_Applaudissements_.) + +Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste. +Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes +naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix +publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus +difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au +delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve. + +Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point +pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous +devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces +complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les +reprimer. Soit; je le veux comme vous. + +Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela? +Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense +pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment! + +Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle +remet de terrible entre vos mains! + +Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne! +un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit +politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice +politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.) + +Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les +juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la +justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais +que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous +les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire. + +Je poursuis. + +Voila un homme que le tribunal special a condamne. + +Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que +vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je +dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la +deportation. + +Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les +autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures +a droite_.) + +M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est +criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses +complices. (_Bravos a droite_.) + +M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president +Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la +justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice. +(_Longs applaudissements a gauche._) + +Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon +les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa +renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout, +a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie; +vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses +affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait +et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres, +dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal. +(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses +regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses +remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la, +libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui +occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde +par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de +quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans +echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par +l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti! + +Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._) + +Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique +detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous +voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore +faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison! +multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous +suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical, +vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce +malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui, +a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous +qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce +que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un +cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._) + +Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit +feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition, +soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre +mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible +pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore, +desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie, +la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux! +(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite! +Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une +expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une +justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.) + +Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la +religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de +nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur +vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos +saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez +dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs +de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie +funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils +font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_) +Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu +apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour +ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a +gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper +plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine! +(_Sensation_.) + +Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces +grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables +dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils +apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un +danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en +colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur +de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des +lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les +societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons, +aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une +situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de +beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de +represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois +genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse, +et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me +lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la +fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait +la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._) + +Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous, +messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres +de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre +citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite +en appelant cela une citadelle. (_On rit_.) + +Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous +aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui +arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera? +Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice +politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans +l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout +ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la +reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.) + +Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser +d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que +serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il +y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier. +Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous +etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque +necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde +civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles +Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison +et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.) + +Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout +redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite +sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une +ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les +Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les +tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui +aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes +qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon? + +Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel.... +(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.) + +Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion +pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte +prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux +qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel. +(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos +prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus +se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent, +l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement +et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la +tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera +reduit a soupirer douloureusement: + +Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette +epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou +n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra +le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et +vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.) + +Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet +effroyable bagne politique. + +Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si +ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui +traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme +un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et +qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.) + +Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que +le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien +renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez +l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de +mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils +riront!_) + +Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort +desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine +de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes +a gauche_.) + +Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce +grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique, +ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez +pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la +France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous +le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la +revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui +etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait +le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a +droite_.) + +Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la +conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le +malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est +vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces +grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie +de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes +atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison +d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous +declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas +le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ... +comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la +plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes! +(_On rit_.) + +Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre +conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs, +l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour +du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur +nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans +l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur +toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la +conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat! +ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au +milieu d'une interruption. + +Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais +conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous +les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les +turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison +d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi +bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la +Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle +l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines +de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau! +(_Mouvement_.) + +Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la +politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni +de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos +prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois +qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de +ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la +conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat. +(_Immense acclamation a gauche_.) + +Je ne suis qu'un poete, je le vois bien! + +Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que +j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que +cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le +dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard +de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait +une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de +bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete. +(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec +la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les +hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du +peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.) +Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le +peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte +des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les +vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.) + +Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est +destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot, +l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je +vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le +savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.) + +Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous +etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue +rumeur a droite_.) + +Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas +a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.) +Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux +mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute +emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la +victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti +est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa +tete. (_Sensation generale_.) + +Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a +droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la +bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents +d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau +mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque +de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie +fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes +possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser +tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous +faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups, +c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au +moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est +vous! (_Profonde sensation_.) + +Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne, +ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de +vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.) + +Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A +droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir; +mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se +recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en +arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt +ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de +deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M. +Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a +gauche_.) + +M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de +l'interrompre. + +M. VICTOR HUGO.--Volontiers. + +M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la +monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas +plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le +passe. (_Tres bien! a droite_.) + +M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere, +s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou +je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice +injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la +justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore +frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je +maintiens. (_Reclamations a droite_.) + +Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une +pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien! +j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez +maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se +retablit.--Ecoutez!_) + +De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion +depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien? +qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui +rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire +les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces, +tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au +deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._) + +Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814? +L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau, +redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment? +Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de +proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._) + +Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue +pour l'orgueil des autres! + +L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de +nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir +a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont +bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter +demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute, +composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans +l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non +avec la colere! + +Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une +prison! + +Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique. +Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre +humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans +une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette +loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._) + +Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere +supplication. + +Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis +qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous +ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses, +croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde +douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des +lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon +emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des +embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos +adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons +peut-etre nous-memes! (_Agitation._) + +Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous +dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour +de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui +demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le +peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire! +(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) + +Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la +societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent +sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas +le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._) + +La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser +de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons +fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le +bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation +et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font +(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution +du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui +contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les +plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._) + +Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise +decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants +devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir; +nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de +nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi! +(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est +suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient +feliciter l'orateur au pied de la tribune._) + + +VI + +LE SUFFRAGE UNIVERSEL + +[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui +devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de +complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de +dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)] + + +20 mai 1850. + +Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle +semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les +occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de +beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux +magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour, +ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en +arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les +plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et +d'y installer la souverainete. + +Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait +l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait +de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui +les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la +clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._) + +Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par +lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans +les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage +universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui +introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif. +Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande +chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite +universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre +ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete +commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux +monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout +dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes +inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires +ironiques a droite._) + +Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux +cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le +cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui +pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des +grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont +les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba +a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit +electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe +moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas +de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre, +administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui +n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas +electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait +pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas +electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond, +efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher +dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme +vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre +froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et +de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de +lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa +part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de +souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales +l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre +arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui +retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de +la violence, le droit! (_Bravos prolonges._) + +Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant +pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_), +institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa +grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier +dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le +proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le +delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si +mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere, +et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le +vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le +malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen! +(_Acclamation a gauche._) + +Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en +meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant +un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant +la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme +l'apaise. (_Mouvement._) + +Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus +admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes +souverains. (_Sensation._) + +Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances, +n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez? +eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand +oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a +vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en +quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles. + +Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit: + +--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit. +Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas +a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes +citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre. +En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez; +eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui, +la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes +d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du +rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et +ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._) + +Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage +universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs, +dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la +cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse +et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le +sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de +force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de +souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une +issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances +revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y +preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands +peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_), +oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale +au point de vue de l'individu. + +Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous +les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y +a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil, +ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant +dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique +du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand. +(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou +le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des +fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le +senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les +representants, le president de la republique, et dit: La puissance, +c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible +citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout +entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des +affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur +de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de +la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._) +Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de +moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement! +Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste +du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain. +(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._) + +Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence, +c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est +la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral. +(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres +paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage. +(_Sensation._) + +Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les +abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider +et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de +l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui +comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y +faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi +fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter? +(_Profond silence._) + +Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec +l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on +precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du +droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent, +je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit +d'insurrection. (_Mouvement prolonge._) + +Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._) + +Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux +choses, il fait une loi, et il cree une situation. + +Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee, +terrible. + +Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme, +viendra. Examinons d'abord la situation. + +Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il +faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait +atteint! + +Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le +procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le +mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent; +les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit +de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des +classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement +accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait +senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce +souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine. +(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit +presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la +voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la +droite._) + +Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et +systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour +but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui +oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la +liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste +jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._) +Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la +majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes +qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux +parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a +droite._) + +Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner +ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que +des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En +presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions, +du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les +pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait +obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle +encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_) + +Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en +question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et +c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui, +maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est +ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant +reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va +chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse, +anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage! +pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de +justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees +de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau +mouvement._) + +Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les +aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez! + +Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en +pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat? +pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce +qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous +avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous +trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des +hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est +presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte +depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux +programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est +cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre +gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce +qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient. +(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de +son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette +audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute +apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est +souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de +vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas +se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors +vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la +societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple! +Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et +comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean! +(_Acclamation a gauche._) + +Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi, +eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande +question du suffrage universel. + +Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le +suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous, +ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous +bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage +universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans +exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli, +comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc +des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_) + +Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le +mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien! +c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du +pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien +haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette +discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans +nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte! + +Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses, +cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale +legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat, +ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour +a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde +sensation._) + +Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour +qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude +souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai! +c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage +universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne +en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans +exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est +commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot, +qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la +societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._) + +A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir +colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus +terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre +renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est +vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme +Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._) +Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service +de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un +pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible, +c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre. +(_Nouveaux applaudissements a gauche._) + +Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et +s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la +societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes +d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu! +c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a +un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a +gauche._) + +Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere +integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du +pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous +pas cela? + +Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes +ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos +intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne +foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des +organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a +votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires! +(_Longue et universelle sensation._) + +Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des +revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez, +et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de +faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir +(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres +bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez +dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la +societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez +tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en +vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._) + +Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne +sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve. +(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._) + +L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela, +voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles +puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif +spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera +conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._) + +Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la +France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le +progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France +est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des +hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la +liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et +quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la +souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il +attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que +le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux +provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles +soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il +regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres +petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle, +defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs +malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel! +(_Acclamation prolongee a gauche._) + +Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation. +Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la +loi. + +Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres +pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent. + +Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace +qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi +construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On +rit._) + +Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous +plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_) + +A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue +sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans, +et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place +du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite +de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le +principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de +l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code +civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une +simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens +indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte +d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du +serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence +melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et +l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre +le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_) + +Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de +l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est +pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui +respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui +va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec +lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel, +personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le +souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme +et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de +pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe! +(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._) + +Je continue. + +Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du +monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre +du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale +des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines +professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que +l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres +tous les ans. + +A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux. + +M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque +j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes +d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux! + +A DROITE.--Oui! oui! + +M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient +les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors +de la societe. (_Tres bien! a gauche._) + +A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle +assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et +l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_) +Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A +droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme +le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente +son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_), +ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale +publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres +bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._) + +M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne! + +AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier! + +M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des +plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples, +un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire +tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions +et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._) + +A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous +les bancs._) + +M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui, +vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice +Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola! +(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._) + +Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout +un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances. +Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois +millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole, +ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution, +la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_) + +Contrairement au texte formel de l'article premier de cette +constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la +souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et +elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six +millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_), +fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une +supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble +des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions +romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte +(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a +ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des +domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons +en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du +suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne +plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est +Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous +les bancs._) + +Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec +tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses, +avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous +si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat +de cette loi? Neant. (_Sensation._) + +Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_) + +C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi +est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale +son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il +ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens +de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on +le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus +vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour +l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain +indigne. (_Vive approbation a gauche._) + +Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en +quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat +sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne +retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les +contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite +fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays +actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous +lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas, +c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui +tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression +decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond +entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre +l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous. +(_Tres bien! tres bien!_) + +Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que, +pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui +est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez +le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout +inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve, +tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._) + +Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le +passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux +essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si +vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort! +(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps +present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux +sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a +gauche.--Murmures a droite._) + +Je me resume et je finis. + +Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi +est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est +qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans +le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de +l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas +vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une +fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites. +Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a +qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez, +savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient +furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche +du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard +terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle +votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._) + +Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de +tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de +l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier +vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible, +incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est +l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de +la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent +echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais +desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila +l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des +esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous +heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous +fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne +le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez +plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple! +(_Acclamations a gauche._) + +Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu +d'une inexprimable agitation._) + + +VII + +REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT + +23 mai 1850. + +M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel. +(_Mouvement._) + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole. + +M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._) + +--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous +traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a +faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs, +M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit +a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de +Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre, +dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange +allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune. + +J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote +les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general +Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je +dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement +et simplement au fait. + +L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont +repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus +d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et +que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme. + +Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers +royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le +plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme, +quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite, +et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de +l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a +gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_): + +Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette +assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee +1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai +ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les +tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee +constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de +l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._) + +Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou +j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre +tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous, +du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces +vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme, +toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot, +qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en +contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui! +(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._) + +Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout; +imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en +defie. (_Nouveau mouvement._) + +Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis +et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette +nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la +conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a +gauche._) + +M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a +repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les +causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire +ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les +causes que j'ai reniees. + +Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute, +en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836? +(_Sensation._) + +VOIX A DROITE.--Antithese! + +M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri +le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M. +Thiers._) + +M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes +satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite +hier, quand elle applaudissait. + +M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez +bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement. +(_Les applaudissements de la gauche redoublent._) + +M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de +la libre defense des accuses. + +M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et +que j'ai reniees. + +Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur +le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis +actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout +couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom +de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._) + +Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des +derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24 +fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille +hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais +de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en +effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je +l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_) + +Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas +conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche? +(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de +Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et, +quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez +flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas +legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux +que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le +drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres +bien! tres bien!_) + +M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons +abandonne le 15 mai. + +M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot. + +L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime +d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par +une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires +de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez! +(_Rires a gauche._) + +Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus +prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis +parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement +alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas +necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes +personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur +de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me +foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce +temps-la. + +(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai +n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le +parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees, +la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde +sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi +d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de +deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de +mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la +democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je +suis absent! + +(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est +entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place, +suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un +moment suspendue._) + + +VIII + +LA LIBERTE DE LA PRESSE + + +[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de +l'impot du timbre. + +Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine, +M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui +retablissait le timbre sur les feuilles periodiques. + +Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors +entre le president de la republique et la majorite de la legislative. +La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la +loi proposee. + +Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait +la grande question de la liberte de la presse. + +C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._ +(_Note de l'editeur._)] + + +9 juillet 1850. + +Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute +democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient +recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais +ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative. +Ces verites, selon moi, les voici: + +La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la +presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est +la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles +constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le +principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La +souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame +du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit, +c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le +suffrage universel. + +Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une +solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete +du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse +eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et +cette unite, c'est la republique. + +Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent, +parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le +meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le +suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans +les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes, +souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse, +existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique +existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont +amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus +dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou +oligarchie, meme sous le mot republique. + +Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir +ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres +fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas. + +Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des +revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de +l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes +(_applaudissements_) des revolutions, que nous proclamons des +bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut, +certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres! +(_Acclamations_.) + +Je reviens, messieurs, a ce que je disais. + +Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois +principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent +d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement! +La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se +leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse +accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la +presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre +la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete +paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir +et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est +lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la +parole. + +Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable +(_mouvement_) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire +la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la +souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut +mener a fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma +part, de ne pas avertir l'assemblee. + +Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet +renoncerait a cette loi. + +Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute +livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la +pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles, +c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus +et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet +par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee +dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la +personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire? +destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la +personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement +notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles, +c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher +orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (_Mouvement_.) + +Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif a gauche_.) + +Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De +la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une +muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal, +soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument +interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public. +Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Tres bien!_) + +Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la +pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui +ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie. +(_Nouveaux rires_.) + +Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets +d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les +constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles +contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que +cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la +constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de +la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe +Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que +cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte +d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en +affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement +affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert, +l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier +de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la +pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de +mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte; +que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse, +apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance; +ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en +sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui +donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle, +et Gutenberg l'a faite legion. (_Applaudissements._) Que si cela est +un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il +n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la +liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un +temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le +citoyen d'un pays vraiment libre,--a la seule condition de mettre a +son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir +une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient +la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux +autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de +se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et +non les geolieres de la liberte. (_Vive approbation a gauche._) + +Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de +s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un +pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous +votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la +logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient la des +opinions et un langage d'anarchistes et de factieux. + +Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et +s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets +d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la +pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la +liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est +a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre, +mais l'imprimerie est esclave! + +Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes +d'equite! Jugez-en. Voici un exemple: + +Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (_Mouvement +d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche +plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries +visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule. +Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en +comble. + +Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme +qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports +d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne +me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000 +francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an, +l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre. +Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le +retrait de son brevet. (_Sensation_.) + +Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie. +Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau +mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et +semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de +Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au +bout de quelques instants_.) + +Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se +degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans +la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout +n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y +avait-il quelque chose au dela? + +Oui, il y avait cette loi. + +Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de +ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis +qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la +pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble +que je vois frapper ma mere. (_Mouvement_.) + +Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement. + +Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle +de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique, +outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre, +le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le +cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel, a la +fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des +sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de +toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence, +ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la +ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille +incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle +des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet +aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.) +Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit: +Jugez-le! (_Tres bien_!) + +Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met +cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi. + +En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer +la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites +materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables +deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si +Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si +Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas +une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs, +ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la +litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces +beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne +les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre +immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de +justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames, +comme une semence de vie et de liberte! (_Mouvement prolonge._) + +Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons. + +Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par le +_Journal des Debats_ lui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10 +millions pour une seule contravention (_violentes denegations au banc +de la commission et au banc des ministres_); je vous repete que ce +sont les calculs memes du _Journal des Debats_, que vous pouvez les +retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les +voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient a la main._) Cela +n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes +extravagantes (_nouvelles denegations au banc de la commission:--Vous +calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute edition publiee +par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit, +de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il +tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise +qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met +sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre +papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais +il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur +pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (_Sensation profonde._) + +Je continue. + +Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les +pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il +se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.) + +Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la +production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui +lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant +que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le +miroir ou Basile s'est reconnu. (_Bravos a gauche_.) + +Je poursuis. + +Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a +Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs +et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et +calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_) + +Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de +lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des +petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences. +(_Bravo! a gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant +mieux!_) + +En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette +miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais +l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrave, mais +le pere Loriquet sera libre. + +Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce +projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur +la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du +poete, sur le genie de la France. (_Bravo! bravo!_) + +Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le +journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature +suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts +de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries +nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon +belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux +intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux +pauvres (_mouvement_), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du +peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la +lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les +chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des +amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce +projet! (_Longue acclamation._) + +Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser, +je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui. +(_Mouvement.--Protestations a droite._) + +Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte +de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des +Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est +tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain +de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession +de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance +intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les +expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont +depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont +de la clemence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je +demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (_Rires et bravos a +gauche.--Murmures a droite._) + +Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M. +de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont +signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par +ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai! a gauche._) M. de +Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en +doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a +M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si +jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui +deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche. +(_Acclamation prolongee._) + +Je reprends. + +Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non! +ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des +consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays! +C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de +choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant +d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi! +(_Bravos._) + +Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est +une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation +qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir +du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministere et +de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de +notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce +qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie, +de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de +ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de +quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui +s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir! +(_Applaudissements._) + +Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle +est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en +comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi! + +Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,--et, +le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront +qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorite +finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps +un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee, +destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra +sortir le vrai gouvernement du pays. + +Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de +telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_) + +Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la +France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de +questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai +gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les +conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore, +experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et +non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des +systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les +forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour +l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui +auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple +qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation a gauche._) + +Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour, +pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes +ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de +chomage, de circulation, de production et de consommation, de +colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse +et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande +question du peuple, en un mot! + +Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui +comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui +qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de +la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais +celui qui va en arriere! (_Sensation._) + +Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en +arriere! + +On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant, +ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber. + +Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant +vous, il est derriere vous. + +Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements a gauche._) + +L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain +et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les +redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter. +En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il +suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees: +Voila le gouffre! + +Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete +de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont +averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait +inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus +sincere _desir de les sauver_. (_Clameurs et denegations a droite._) + +Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours +du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit +s'en souvenir. + +(_M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se +retablit._) + +C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que +j'echouerai? Helas! je le crains. + +Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je +m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce +banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes +de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et +bravos_), et nous savons tous que M. le president de la republique +est un Numa qui a dix-sept Egeries (_explosion de rires_), [Note: La +commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se +composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le +savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non! + +Je vais vous le dire. + +Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la +majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est +qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la +situation. + +La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous +ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire, +et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la +reaction. Voila pour la question electorale. + +Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de +leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop +irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois, +vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi +leur colere. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'etat! (_On +rit._) + +Voila pour les journaux. + +Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront +resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut +sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de +la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre +commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout +s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou +tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion, +ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine. + +Voila pour le droit de reunion. + +Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez +blesses avec vos propres armes! + +Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes, +ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles! +(_Mouvement._) + +Vous direz: Le peril s'aggrave. + +Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien +fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous +avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut +extirper le mal dans sa racine. + +Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes +possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les +logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la +pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez +toujours!--que ferez-vous? + +Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence +quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce +moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un +avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (_Sensation._) Je +ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des +conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je +m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens +de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de +laquelle il y a le precipice. + +Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente, +mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons +assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que +la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des +maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait +par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent +sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons +plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde +a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux +revolutions. (_Vive et profonde adhesion._) + +Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps +d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte +a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage +universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines +applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a +moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes +les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique, +s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce +cote. (_L'orateur montre la gauche_.) + +Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on +ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure +ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les +revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (_Oui! oui! a +gauche.--Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee._) + +Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs +de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise +(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux +hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire: + +Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait: +Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas +plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne +confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons +le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la +croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de +saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha +avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les +dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie +(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de +paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et +partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche +l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies +aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce +qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees +parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce +qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme, +de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles, +qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le +benitier! (_Mouvement prolonge.--Une voix a droite: Envoyez l'orateur +a Bicetre!_) + +Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans +votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui +s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette +majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans +la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la +loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je +parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir +qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de +la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de +la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrache +quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a +deraciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_) + +Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres +depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces +personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne +daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment +que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs. +(_Rires._) + +Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que +j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre +la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et +je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel, +par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la +pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour +la societe. (_Oui! oui!_) Quel coup pretend-on porter aux idees +avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont +incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer? +Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont +immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en +souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce +n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les +dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les +dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en +deplaise a l'orateur clerical.... (_Violente interruption a +droite.--M. de Montalembert s'agite._) + +A DROITE.--A l'ordre! c'est intolerable. (_Cris._) + +M. LE PRESIDENT.--Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert +n'est pas representant au meme titre que vous? (_Bruit._) Les +personnalites sont defendues. + +UNE VOIX A GAUCHE.--M. le president s'est reveille. + +M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution. + +UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la republique! + +M. LE PRESIDENT.--La republique ne souffre pas et ne se plaint pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette +qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel +je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la +retirer. + +M. LE PRESIDENT.--Elle m'a paru inconvenante. + +(_M. de Montalembert se leve pour repondre._) + +VOIX A DROITE.--Parlez! parlez! + +A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo! + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le +discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres. + +VOIX A DROITE.--Parlez! parlez! + +VOIX A GAUCHE.--Non! non! + +M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Consentez-vous a laisser parler +M. de Montalembert? + +M. VICTOR HUGO.--J'y consens. + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo y consent. + +M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune! + +M. LE PRESIDENT.--Il est en face de vous! + +M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le +president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A +travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de +rien et ne me plains de rien. (_Approbation a droite.--Reclamations a +gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il +suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui +personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire, +c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque +lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise.... +(_Rires bruyants a droite._) + +M. PISCATORY.--Il n'a pas provoque. + +M. LE PRESIDENT.--Il n'a pas provoque du tout. + +M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je reponde?.... (_A +gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._) + +M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures? +Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors, +ecoutez! + +VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas +que vous disiez qu'on vous a provoque. + +A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo! + +M. VICTOR HUGO.--Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu +des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant +a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il +sache.... (_Interruption a droite._) + +QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demande. + +M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il +sache.... (_Nouvelle interruptions._) + +M. LE PRESIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez +donc rien a repondre! + +A GAUCHE.--Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne +repondiez. Parlez! + +M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me +laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus. + +Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais. +(_Interruption a droite_.) + +Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous +avez le devoir de m'ecouter. + +VOIX A DROITE.--Comment donc! + +M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques +d'assentiment de tous les cotes_.) + +J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je +m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien +qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont +passes. + +VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille. + +M. LE PRESIDENT, _a l'orateur_.--Vous n'etes plus du tout dans la +discussion de la loi. + +UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le president trouble l'orateur. + +M. LE PRESIDENT.--Le president fait ce qu'il peut pour ramener +l'orateur a la question. (_Vives denegations a gauche_.) + +M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorite m'a invite a +repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (_Parlez donc!_) Ce +serait deja fait. + +Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie +fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois +expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle, +mais contre son parti. + +Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque.... + +A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si! + +M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoque.... + +A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si! + +M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la droite_.--Ca ne finira pas! Il est +evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables +de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant. + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non! + +M. VICTOR HUGO, _s'adressant a la droite_.--Exigez-vous, oui ou non, +que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert? + +A DROITE.--Il n'a rien dit! + +M. VICTOR HUGO.--Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois +que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert +veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le +faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune; +mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une +minute de plus ou de moins qui importe. + +Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que +je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti.... (_Nouvelle +interruption a droite._)--Vous tairez-vous? + +(_Le silence se retablit. L'orateur reprend:_) + +Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur +son compte (_bruit a droite_); quant a ce parti qui, a l'insu meme de +la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux +yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit, +l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant a ce +parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui +appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos +theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la +repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele +la proscription sur nos tetes (_C'est cela! bravo!_), a ce parti +d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres, +d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non +l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler +complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a +beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain; +il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce +qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours +fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les +temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a +beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre +diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos +lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous +occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le +sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le +contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un +danger public sont passes! (_Oui! oui!_). + +Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes +et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq +de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue +(_applaudissements_)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il +emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens +qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si +bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en +plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu +des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne +peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un +phenomene, une curiosite (_rires_), un miracle, si c'est la le mot qui +lui plait (_rire universel_), quelque chose d'etrange et de hideux +comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien +de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache +cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne +le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il +fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._) + +Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur, +c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les +memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les +tendances de la societe toutes les forces de la societe. + +Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci. + +Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la +philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les +nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct, +les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui +va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse +sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele +l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._) + +Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme +siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le +mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la +suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons. + +Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah! +ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le +chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se +sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de +l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin +de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus +prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain, +au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils +viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles +lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la +pensee universelle! (_Profonde emotion._) + +Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des +lois contre les idees. (_Bravo! a gauche.--Une voix a droite: Et ce +discours coutera 25 francs a la France!_) + +Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle +est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme +il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir, +dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,--car il y +a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est +lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne +demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de +l'ordre,--comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a +quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire, +permettez-moi un dernier mot. + +Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres +tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de +tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est +imminent. + +On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se +demande: + +Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal? +quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper? + +Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il +dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui +observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce +n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit +humain! (_Mouvement._) + +C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce +qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine, +discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit +sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature +par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute, +combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et, +passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en +siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain +qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de +Constance (_Bravo!_); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle +l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi; +qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (_Longue +sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe, +a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de +plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie, +l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie. +(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr, +Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete +tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie, +schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand +pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le +juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les +ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la +tete de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._) + +Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre, +mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que +vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et, +avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez. +Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a +detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera +quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la +France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain. +(_Mouvement prolonge_.) + +Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure +l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner. +(_Rires et bravos_.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier +journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier +hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore +a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des +generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose +qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous +les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend +toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme +progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et +inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain! +(_Acclamations prolongees_.) + +(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et +viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue._) + + +IX + +REVISION DE LA CONSTITUTION + + +[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision +de la constitution. M. Victor Hugo la combattit. + +Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de +Bourges) sur la meme question. + +Les debats semblaient epuises par le discours du representant du +Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la +discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis; +il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les +precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la +reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain +par M. Baroche, fut close. + +La proposition de revision fut rejetee. (_Note de l'editeur._)] + + +17 juillet 1851. + +M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce +debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja +faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du +31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant +rayes,--resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car +tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour +vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer +votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant +supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses +propositions qui investissent en ce moment la tribune: + +Que nous voulez-vous? + +Quelle est la question? + +Que demandez-vous? + +La revision de la constitution? + +Par qui? + +Par le souverain! + +Ou est-il? + +Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._) + +Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous +voulez la faire defaire par le suffrage restreint! + +Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le +faire renverser par une fraction privilegiee! + +Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la +majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette +fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer, +vous voulez vous y confier de nouveau! + +Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est +insense! (_Sensation._) + +Et puis, un mot. + +Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai +n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien, +ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui +lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi +contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,--quel +peut etre le succes de vos propositions? + +Qu'en attendez-vous? + +Qu'en esperez-vous? + +Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de +la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la +minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie +de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire, +devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable +devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article +111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi! +c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous +dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux, +qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a +vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans +aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous +obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les +orages du debat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire +bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser +les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et +l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._) + +Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre, +c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la +majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut +quereller, il veut discuter, il est le maitre! + +Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est +la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait, +puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la +commettre. Soit, discutons. + +J'entre immediatement dans le debat. (_Rumeur a droite. Cris: La +cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout +l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il +rentre. On rit a gauche. L'orateur continue._) + +Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les +protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de +l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de +Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent +suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux +ans,--je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre +dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote +(_l'orateur designe la gauche_), votre attaque contre la republique +francaise est une attaque contre la revolution francaise! + +Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien; +depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous +sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_) + +Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au +monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est +la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se +manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique, +c'est la revolution fondee. (_Vive approbation._). + +Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89 +de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (_Interruption +a droite.--Bravos a gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos +protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour +une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que +j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le +change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans +cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y +aura pas de dupes! (_Rumeurs a droite._) + +Cela dit, j'aborde la question. + +Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi +un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la +democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois +annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit: + +--La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il +fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de +definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a +fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique +elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en +germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains +travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le +citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle +ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (_A gauche: C'est +cela!--Murmures a droite._) + +Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir +executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple. +(_Rumeurs a droite._) + +Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique, +et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le +peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter +l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas +discuter le juge! + +M. LE PRESIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette +semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de +la tolerance. (_Rires d'approbation a droite._) + +M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales! + +M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, ce que vous venez de dire +n'est pas serieux. (_A gauche: Tres bien!_) + +Je reprends, et j'insiste. + +J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des +lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le +pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines +dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du +souverain. + +En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit +emaner du peuple. (_Sensation._) + +Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les +magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il +est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur +inamovible. (_Mouvement prolonge._) + +J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer +la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en +surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au +suffrage universel des extensions et des applications nouvelles. +Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee +unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui +le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette +omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de +certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance, +une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage +universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au +peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien +procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le +parlement. + +J'aurais compris qu'on dit.... (_Interruption et rumeurs a droite._) + +Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que +je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment, +contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de +l'assemblee (_la gauche_). (_Vives reclamations sur les bancs de la +majorite.--Allons donc! Allons donc!--La cloture! La cloture!--Le +silence se retablit. L'orateur reprend:_) + +J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et +developper plus logiquement que ne le fait la constitution les +quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle, +c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure.... + +M. GRESLAN.--C'est le droit au travail! + +M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organisee, et, dans +l'ordre penal, la peine de mort abolie; + +Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire +l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la +parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_); + +Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est +entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique +et industriel de l'homme; + +Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel +dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des +legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus +et temporaires.... (_Exclamations a droite._) + +A GAUCHE.--Ecoutez! ecoutez! + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administree par des +magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi +et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non, +dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela +apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein +de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la +majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant +le peuple, juge souverain. (_Rumeurs a droite.--Longue et vive +approbation a gauche._) + +Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent +vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales +que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et +qu'on ajoutat: + +La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme +du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la +civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher +aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser +la constitution. + +Oui, cela, je l'aurais compris. + +Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations +civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain, +qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte +le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et +qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.... (_Denegations a +droite._) + +Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions +comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions +qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la +revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la +revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation +des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (_Vive +approbation a gauche.--Rires a droite_); c'est, apres les siecles +de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de +l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain +sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme! +(_Acclamation._) + +Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France +la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine +possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa +toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans +la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et +absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus +parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de +droit naturel comme la liberte pour l'homme. (_Murmures a +droite.--Approbation a gauche._) Le peuple francais a taille dans +un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent +monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui +s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat +de rire a droite.) + + +[Note: Ce mot, les _Etats-Unis d'Europe_, fit un effet d'etonnement. +Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a +la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une +explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes +sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et +les nota. Les voici: + +_M. de Montalembert_.--Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo +est fou. + +_M. Mole_.--Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle +extravagance! + +_M. Quentin-Bauchard.--Ces poetes! (_Note de l'editeur._)] + + +Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands +philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations +par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien +universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue +par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite +par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (_Vives +reclamations a droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements repetes a +gauche. Longue et generale agitation._) + +M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blaspheme! + +M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs +par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des +choses comme celles-la! + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du +moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la +revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit, +c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous +allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution, +nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains +de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792, +1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui +fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle +la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie, +l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France, +le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu! +(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela, +qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila +ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Tres bien! tres bien!--Rires a +droite._) + +Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter +de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles? +Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous? + +Je vais vous le dire. + +Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe. + +La monarchie! + +Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._) + +M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc, +messieurs! nous vous avons ecoutes hier. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat. + +Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez, +dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question +republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir, +personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette +question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique; +elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu +de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le +moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons +tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._) + +Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux +yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait +que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux +monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en +posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur +profit la souverainete du peuple. + +Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la +legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux +privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire. + +Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord. + +Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, +quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets +a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour +lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des +francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et +respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces +exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien! +tres bien!_) + +Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la +monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois +les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme +royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la +liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire. + +Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que +la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la +monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._) + +Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un +peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre +chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._) + +Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce +soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen +age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle +sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant +dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un +electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre +pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations +irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les +montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais, +dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque +toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est +vrai!_) + +Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite +humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait +n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement +du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme +quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale, +et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique +etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il +ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous +legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du +droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que +le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la, +tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous +sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un +mot vide de sens. + +Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom +du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe, +c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est +se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite +politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est +mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne +vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas +un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels, +presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre +la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les +siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas +le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete +bien democratiquement conduites.... + +A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles! + +M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort +cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle +qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie +proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime, +qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de +prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de +quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers +banqueroute! (_Rires et applaudissements._) + +Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le +grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est +Boileau qui le dit, _le rentier_ + + A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier. + +Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui +flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers, +messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a +droite.--Et les assignats?_) + +Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est +le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par +l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante +pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans. + +UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes! + +_M. Victor Hugo s'arrete._ + +A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas! + +M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe +par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete +offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee. + +M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette +du roi. (_Rumeurs a gauche._) + +M. BAC.--Meprisez ces injures! + +M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot. + +M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je +le veux bien. + +M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la +personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez +pas!--A l'ordre! a l'ordre!_) + +M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse, +depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus +profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le +garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un +fait materiel. + +M. VICTOR HUGO.--Parlez! + +M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais +touche de pension de la monarchie....". + +M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a +droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._) + +PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas! + +M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos +applaudissements sont indecents! + +M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous +la trahissez. + +M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites! + +M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je +prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien +permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._) + +M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis. + +A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le +president! + +M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._) +Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions; +je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche +qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme +gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font +des efforts pour ramener le silence._) + +UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote. + +M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_) +Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les +memes bancs a gauche._) + +Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy +reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a +gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous +empeche de saisir._) + +Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs +minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette +justice. + +M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis +de tout entendre. + +UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le +president. + +M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un +bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de +l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M. +le president._) + +Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a +l'extreme gauche._) + +UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres.... + +D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations. + +M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes. + +M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites. + +M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre +injurieuses. + +M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (_Le +silence se retablit._) + +M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne +cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos +d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) Ecoutez ce que j'ai a vous +dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je +vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._) + +UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.--Si! + +M. VICTOR HUGO, _a l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas +loyal. (_Bravos a gauche.--Un profond silence s'etablit._) + +J'avais dix-neuf ans.... + +UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'etais si jeune! (_Longs murmures a +gauche.--Cris: C'est indecent!_) + +M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable +d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de +se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements a +gauche.--Silence a droite.--Personne ne se nomme._) + +Il se tait. Je le constate. + +(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence consterne a +droite._) + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un +volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez, +le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut +spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je +recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez +dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait +un signe d'assentiment.--Mouvement a droite._) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est tres bien, monsieur Victor Hugo! + +M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait, +je fis une piece de theatre, _Marion de Lorme_; la censure interdit +la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma +piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le +lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que, +pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux +mille francs a six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'ecrivis +au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete +mon independance d'ecrivain. (_Applaudissements prolonges a +gauche.--Sensation meme a droite._) + +C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_) +Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X. +J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers! + +M. VICTOR HUGO, _a la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne +riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui! +oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._) + +A GAUCHE.--Allons donc! c'est indecent! + +PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _a M. Victor Hugo_.--Vous avez bien +fait. + +M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accepte le tout. + +M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois +banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait +empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies. +Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes. + +Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit? +Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres +Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme.... Est-ce +assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue +hilarite a gauche._) + +En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la +banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe +Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres +qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois +definissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait +banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._) + +Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non, +quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie, +on le lui ait peut-etre un peu conseille. (_On rit encore a gauche, et +meme a droite._) + +Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on +peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de +probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche: +Non! non!_), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne? +Pas davantage. + +Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis +dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour +faire rengainer bien des grands sabres. + +Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis +monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a +laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815? +(_Mouvement._) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815! +(_Vive approbation a gauche._) + +Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a +des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui +ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv +ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les +commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les +conferences socialistes du Luxembourg!"--Le Luxembourg! ah! oui, le +Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg; +n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le +spectre du marechal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements +prolonges a gauche._) + +M. DE RESSEGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France! + +M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier. + +UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotine vingt-cinq generaux! + +M. DE RESSEGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._) + +M. LE PRESIDENT.--N'interrompez pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me +reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (_Exclamations +a droite.--Rires ironiques et approbatifs a gauche._) + +M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez.... + +M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous +n'avez pas la parole. + +M. DE RESSEGUIER, _s'adressant a l'orateur_.--Vous vous meprenez +formellement.... + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre +formellement. + +M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez avec intention. + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au +proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements. + +M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce +qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez +pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et +saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a +la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force +de vous l'avouer, c'est la votre. (_Rires a gauche.--Murmures a +droite._) + +Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est +une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France +demeure, la France grandit, sachez cela! (_Tres bien!--Rires a +droite._) + +Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers +le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous +l'ignorez! + +Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment +que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce +siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa +philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble +anarchique. (_Rires ironiques a droite.--Oui! oui!_) Vous voyez, +vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble +anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la +nommez demagogie. (_Oui! oui! a droite._) + +Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais, +et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce +siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte. + +Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes +morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._) + +Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les +vivants. (_Rire general._) + +M. DE TINGUY, _a l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le +vicomte? + +M. LE PRESIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy! + +M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte! + +M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en +face_.--Quoi! vous voulez reparaitre! (_Nouvelle explosion d'hilarite +et de bravos!_) + +Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui +devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et +le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent +les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves +saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en +faut encore. (_Sensation._) + +Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes, +nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales! + +Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont +toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance +comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages +formidables de la destinee! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans +ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de +catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple +a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des +lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres +et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le +parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par +des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par +des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et +maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie +des ecrivains (_vifs applaudissements a gauche_); qui se continue par +des violations de chartes ou trempent les majorites complices (_Tres +bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par +des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des +conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que +vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc +rien? (_Interruption.--A l'ordre! a l'ordre!_) Mais frappez du pied ce +pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez +encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a +votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la +tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! +(_Applaudissements prolonges a gauche.--Murmures. Exclamations._) + +M. LE PRESIDENT.--Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous +menacez quelqu'un? Ecartez cela! + +M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement. + +M. LE PRESIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes +les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une +diatribe, ce n'est pas un discours. + +M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer +l'histoire! + +UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au president_.--On met la constitution +et la republique en question, et vous ne laissez pas parler! + +M. LE PRESIDENT.--Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts; +ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolongee.--Rires +approbatifs a droite._) + +M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les +termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle +de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres +avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette +enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera +pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le +bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que +les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et +finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire +que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et +finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si +vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux +pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez +sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie +dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans +l'exil! (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_) il ne me sera pas +permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive +approbation et applaudissements a gauche._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'etait hier! + +M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais +on l'entendra cependant.... (_Reclamations a droite._) On l'entendra. + +Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle +difficulte d'en convenir.... + +UNE VOIX A DROITE.--Vous etes bien bon! + +M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient +forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des +interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire +le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces +hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se +rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la +perdrez. + +Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est, +qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI.... + +M. DE MONTEBELLO.--Encore! + +M. VICTOR HUGO.--... Apres l'ecroulement de Napoleon, apres l'exil +de Charles X, apres la chute de Louis-Philippe, apres la revolution +francaise, en un mot, c'est-a-dire apres le renouvellement complet, +absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des +situations, des influences et des faits, c'est la republique qui +est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure. +(_Applaudissements._) + +Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne +s'accommodera de la democratie! + +A DROITE.--Il n'a pas dit cela! + +UNE VOIX A DROITE.--Il a dit de la republique. + +M. DE MONTEBELLO.--C'est autre chose. + +M. MATHIEU BOURDON.--C'est tout different. + +M. VICTOR HUGO.--Cela m'est egal! j'accepte votre version. M. Berryer +nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la republique. + +Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de +Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de +la monarchie pure, les memes qui traitaient Louis XVIII de +revolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (_hilarite_), les +partisans de la monarchie pure s'epouvantaient de la monarchie +representative, absolument comme les partisans de la monarchie +representative s'epouvantent aujourd'hui de la republique. + +On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M. +Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amerique! (_Tres bien! tres +bien!_) + +On disait: La liberte de la presse, les discussions de la tribune, des +orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du desordre; +jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite! + +M. DE TINGUY.--Et defaite. + +M. VICTOR HUGO.--La France s'est faite au regime parlementaire, elle +se fera de meme au regime democratique. C'est un pas en avant. Voila +tout. (_Mouvement._) + +Apres la royaute representative, on s'habituera au surcroit de +mouvement des moeurs democratiques, de meme qu'apres la royaute +absolue on avait fini par s'habituer au surcroit d'excitation des +moeurs liberales, et la prosperite publique se degagera a travers +les agitations republicaines, comme elle se degageait a travers les +agitations constitutionnelles; elle se degagera agrandie et affermie. +Les aspirations populaires se regleront comme les passions bourgeoises +se sont reglees. Une grande nation comme la France finit toujours par +retrouver son equilibre. Sa masse est l'element de sa stabilite. + +Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune +souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle +autour d'une idee, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal +patient, ces legions de votes gagnant des batailles la ou l'emeute en +perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France a un jour +donne, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la +fermentation meme du progres (_Tres bien!_), fermentation utile, +necessaire, saine, feconde, excellente! Vous prenez cela pour la +fievre? C'est la vie. (_Longs applaudissements._) + +Voila ce que j'ai a repondre a M. Berryer. + +Vous le voyez, messieurs, ni l'utilite, ni la stabilite politique, ni +la securite financiere, ni la prosperite publique, ni le droit, ni le +fait, ne sont du cote de la monarchie dans ce debat. + +Maintenant, car il faut bien en venir la, quelle est la moralite de +cette agression contre la constitution, qui masque une agression +contre la republique? + +Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs +vieillis, mais toujours preponderants, du parti monarchique actuel, +a ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemblee +constituante, a ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le +declare, la portion jeune et genereuse de leur parti, qui ne les suit +qu'a regret. + +Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les +membres de cette assemblee, et s'il m'echappait quelque parole qui put +froisser qui que ce soit parmi mes collegues, je la retire d'avance. +Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des +royalistes autrefois.... + +M. CALLET.--Vous en savez quelque chose. (_Exclamations a +gauche.--N'interrompez pas!_) + +M. CHARRAS, _a M. Victor Hugo_.--Descendez de la tribune. + +M. VICTOR HUGO.--C'est evident! il n'y a plus de liberte de tribune! +(_Reclamations a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Demandez a M. Michel (de Bourges) si la liberte de +la tribune est supprimee. + +M. SOUBIES.--Elle doit exister pour tous et non pour un seul. + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur, l'assemblee est la meme; les orateurs +changent. C'est a l'orateur a faire l'auditeur, on vous l'a dit +avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit. + +M. LAMARQUE.--Il a dit le contraire. + +M. LE PRESIDENT.--C'est ma variante. + +M. MICHEL (de Bourges), _de sa place_.--Monsieur le president, +voulez-vous me permettre un mot? (_Signe d'assentiment de M. le +president._) + +Vous avez change les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit +ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septieme +siecle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur +faisait l'auditeur; il a dit que c'etait l'auditeur qui faisait +l'orateur. (_A gauche: Tres bien! tres bien!_) + +M. LE PRESIDENT.--En renversant les termes de la proposition, il y a +une verite qui est la meme; c'est qu'il y a une reaction necessaire +de l'orateur sur l'assemblee et de l'assemblee sur l'orateur. C'est +Royer-Collard lui-meme qui, desesperant de faire ecouter certaines +choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous ecoute. + +Je declare qu'il m'est impossible de procurer le meme silence a tous +les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (_Hilarite bruyante +sur les bancs de la majorite.--Rumeurs et interpellations diverses a +gauche._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Est-ce que l'injure est permise? + +M. CHARRAS.--C'est une impertinence. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, a la citation de Royer-Collard que vient +de me faire notre honorable president, je repondrai par une citation +de Sheridan, qui disait:--Quand le president cesse de proteger +l'orateur, c'est que la liberte de la tribune n'existe plus. +--(_Applaudissements repetes a gauche._) + +M. ARNAUD (de l'Ariege).--Jamais on n'a vu une pareille partialite. + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous +disais,--et je rattache cela a l'agression dirigee aujourd'hui contre +la republique, et je pretends tirer la moralite de cette agression--je +vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-la, +dont des hasards de famille ont pu meler des traditions a l'enfance de +plusieurs d'entre nous, a la mienne en particulier, puisqu'on me le +rappelle sans cesse; ces royalistes-la, nos peres les ont connus, +nos peres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-la, quand ils +confessaient leurs principes, c'etait le jour du danger, non le +lendemain! (_A gauche.--Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'etaient pas des citoyens, soit; mais c'etaient +des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensee, abominable, +impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient +pas! (_Vive approbation a gauche._) + +Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute +fremissante, cette grande et magnifique et formidable revolution +francaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui +trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendee. + +M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! + +M. VICTOR HUGO.--Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tete. +Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant +le lion! (_Applaudissements a gauche.--M. de la Rochejaquelein fait un +signe d'assentiment._) + +M. VICTOR HUGO, _a M. de la Rochejaquelein_.--Ceci s'adresse a vous et +a votre nom; c'est un hommage que je rends aux votres. + +Ils ne venaient pas lui derober, a cette revolution, l'un apres +l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses +conquetes, ses armes! ils cherchaient a la tuer, non a la voler! +(_Bravos a gauche._) + +Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en +hommes sinceres qu'ils etaient; et ils ne venaient pas en plein midi, +en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblee de la nation, +balbutier: Vive le roi! apres avoir crie vingt-sept fois dans un +seul jour: Vive la Republique! (_Acclamations a gauche.--Bravos +prolonges._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesses +de Fevrier. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je resume d'un mot tout ce que je viens de +dire. La monarchie de principe, la legitimite, est morte en France. +C'est un fait qui a ete et qui n'est plus. + +La legitimite restauree, ce serait la revolution a l'etat chronique, +le mouvement social remplace par les commotions periodiques. La +republique, au contraire, c'est le progres fait gouvernement. +(_Approbation._) + +Finissons de ce cote. + +M. LEO DE LABORDE.--Je demande la parole. (_Mouvement prolonge._) + +M. MATHIEU BOURDON.--La legitimite se reveille. + +(_M. de Falloux se leve._) + +A GAUCHE.--Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas! + +(_M. de Falloux s'approche de la tribune.--Agitation bruyante._) + +A GAUCHE, _a l'orateur_.--Ne laissez pas parler! ne laissez pas +parler! + +M. VICTOR HUGO.--Je ne permets pas l'interruption. + +(_M. de Falloux monte au bureau aupres du president, et echange avec +lui quelques paroles._) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Falloux oublie tellement les +droits de l'orateur, que ce n'est plus a l'orateur qu'il demande la +permission de l'interrompre, c'est au president. + +M. DE FALLOUX, _revenant au pied de la tribune_.--Je vous demande la +permission de vous interrompre. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne vous la donne pas. + +M. LE PRESIDENT.--Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Mais des publicistes d'une autre couleur, des +journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement +la pensee du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec +privilege et a l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous +crient: + +--Vous avez raison; la legitimite est impossible, la monarchie de +droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie +de gloire, l'empire, celle-la est non-seulement possible, mais +necessaire. + +Voila le langage qu'on nous tient. + +Ceci est l'autre cote de la question monarchie. Examinons. + +Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la +gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarite._) Je serais curieux de voir de +la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements a +gauche._) + +Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de +moi. De quoi se compose-t-elle? + +M. LEPIC.--Demandez a votre pere! + +M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant +moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes +prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage +universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant +a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue +(_mouvement_), l'histoire dira peut-etre un complot ... (_vive +sensation_) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la +republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille +fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu +de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots +improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de +siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance, +l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee, +des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des +casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on +laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traquee, le +jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere +en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite! +au dehors, le cadavre de la republique romaine! (_Bravos a gauche._) + +VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la republique. + +M. LE PRESIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que +la tribune est libre. Continuez. (_Tres bien! tres bien! a gauche._) + +M. CHARRAS.--Libre malgre vous. + +M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est-a-dire l'Autriche +(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur +Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites +dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout +le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a +Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion; +notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui +est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la +Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les +proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila +ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille +de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive +l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par +hasard? (_Profonde agitation._) + +M. DE LADEVANSAYE.--C'est la republique qui nous a donne tout cela! + +M. LE PRESIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on +reproche tout cela! + +M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux +bien. (_Rires a gauche._) + +M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par +an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais +pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour +habitude d'arracher les masques. + +Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris +payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye? + +Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient +donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens +en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M. +Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait? + +Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation +des pouvoirs? + +Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a +vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une +intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je +la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela! + +Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve, +un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._) + +Un empereur! Discutons un peu la pretention. + +Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo, +et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la +bataille de Satory! (_Rires._) + +A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!--Bravo! + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue. + +M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par +an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre +contre l'anarchie. + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela, +Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la +face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne +ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,--et pourtant il y a eu dans +l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois +Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il +ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour +reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre +genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est +dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont +l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France +et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes +eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi! +parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque +fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber +d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de +choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser +apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne, +et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee +des geants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! apres +Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand, +il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (_La gauche applaudit, la +droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes. +Tumulte inexprimable._) + +A GAUCHE.--Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la +droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite. + +M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A +gauche: Tres bien!_) + +M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par +an.]--M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la +republique dans la personne du president de la republique. + +M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On deshonore +la republique! + +M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la republique!_ et +insultent le president. + +M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napoleon Bonaparte a eu six millions de +suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (_Vive agitation au banc des +ministres.--M. le president essaye en vain de se faire entendre au +milieu du bruit._) + +M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot +d'indignation n'eclate a de pareilles paroles! + +M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_ [Note: President du +conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]--Discutez, mais +n'insultez pas. + +M. LE PRESIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation +de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit +d'insulter! (_Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et +couvrent la voix de M. le president._) + +M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.--Vous discutez des projets +qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extreme +gauche continuent._) + +UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.--Il fallait defendre la republique hier +quand on l'attaquait! + +M. LE PRESIDENT.--L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements +et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait +precedee. + +Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester +la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit, +mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante, +une candidature personnelle qui n'est pas en jeu. + +VOIX A L'EXTREME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu. + +M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face. + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis +president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu. + +M. CHARRAS.--On ne les a pas respectees envers vous. + +M. VICTOR HUGO.--Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui +m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le +droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en +userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon +temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il +n'est pas un grand homme. (_Vives reclamations sur quelques bancs de +la droite._) + +M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui. + +M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre, +sachez-le bien! + +M. LE PRESIDENT.--Si vous continuez apres mon avertissement, je vous +rappellerai a l'ordre. + +M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne +m'empechera pas de completer mon explication. (_Vive agitation._) + +Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique, +ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre +fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, +c'est qu'il le quitte en honnete homme. + +A GAUCHE.--Tres bien! tres bien! + +M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le +calomniez pas, en attendant. + +M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui +laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas +le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un +seditieux. + +VOIX A GAUCHE.--Et un parjure! + +M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]--Ce sont la des calomnies, +M. Victor Hugo le sait bien. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorite, vous avez supprime la +liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune? +(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens +demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir +brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi, +afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus +libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau +malheur!_) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur +sans dignite. (_Profonde sensation._) + +Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue. + +Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit! + +Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on +puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un +aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (_Longs applaudissements._) + +M. LEON FAUCHER.--L'orateur insulte le president de la republique. +(_Oui! oui! a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le president de la republique. (_Oui! +oui! a droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de +l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._) + +M. VICTOR HUGO.--Je reprends. + +Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes +mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou +cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est +impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (_Agitation. +L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser +deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat +de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on +s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que +dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a +huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a +ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait +qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes, +quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe +republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il +pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a +aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens +et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque +rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui +serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque +fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte, +humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se +collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas +enfin venir le canon russe! + +(_Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.--Toute la +droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de +l'orateur.--A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre._) + +(_Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec +vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des +apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de +membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des +finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.], +le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les +premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._) + +M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.] +--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous +protestons! + +M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a +40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel a l'ordre. + +M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note: +Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]--Faites une application +personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez! + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo, +parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter. + +QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur a gages! + +M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse. + +M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le +courage! (_Agitation tumultueuse._) + +VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous etes un infame calomniateur.--C'est une +lachete et une insolence. (_A l'ordre! a l'ordre!_) + +M. LE PRESIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche +d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce. + +M. VICTOR HUGO.--Je demande a m'expliquer. (_Murmures bruyants et +prolonges._) + +M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le +jouer sa piece! + +M. LEON FAUCHER, _ministre de l'interieur_.--L'orateur.... +(_Interruption a gauche._) L'orateur.... + +A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole! + +M. LE PRESIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a +l'ordre. + +M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra +insulter ici le president de la republique.... (_Bruyante interruption +a gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la +parole. + +M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a +faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre; +il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la +police impossible si vous voulez usurper mes fonctions. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des +interruptions precipitees. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai ete rappele +a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de +connaitre.... + +UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la +tribune et dit_: + +--C'est moi. + +M. VICTOR HUGO.--Qui, vous? + +L'INTERRUPTEUR.--Moi! + +M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous. + +L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise +litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de +la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la +Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne +sais pas le votre. Comment vous appelez-vous? + +L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson. + +M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esperais. (_Long eclat de rire +sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._) + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il +faudrait m'appliquer la censure. + +VOIX A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit, +... (_denegations a droite_) pour avoir qualifie les auteurs des +pamphlets cesaristes ... (_Reclamations a droite.--M. Victor Hugo se +penche vers le stenographe du_ Moniteur _et lui demande communication +immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de +rassemblee._) + +VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la +phrase au _Moniteur_. + +M. LE PRESIDENT.--L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui +ont du etre recueillies par le stenographe du _Moniteur_. Le rappel a +l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees, +et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si +vous les changez, l'assemblee sera juge. + +M. VICTOR HUGO.--Comme le stenographe du _Moniteur_ les a recueillies +de ma bouche ... (_Interruptions diverses._) + +PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changees!--Vous avez parle au +stenographe! (_Bruit confus._) + +M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien a +craindre. Les paroles paraitront au _Moniteur_ comme elles sont +sorties de la bouche de l'orateur. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ... +(_rumeurs a droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez +interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans +laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que +son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et +pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous +prononcons les mots _democratie, liberte, humanite, progres_, se +couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre +terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon +russe.... + +VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela? + +M. VICTOR HUGO.--J'ai ete rappele a l'ordre pour cela! + +M. DE TREVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A +Romieu! au _Spectre rouge_! + +M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une +phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite +d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le +president de la republique qui existe. (_Agitation prolongee.--Un +grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec +peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font +reprendre les places et ramenent un peu de silence._) + +M. VICTOR HUGO.--Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles. + +VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_. + +M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais +il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que +ce soit dans l'assemblee. (_Reclamations et rires bruyants a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le +president de la republique. + +M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.].--S'il ne s'agit pas de nous, +pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour _l'Evenement_? + +M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le president_. --Vous voyez bien +que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la +Republique qu'il s'agit maintenant! + +M. LE PRESIDENT.--Vous l'avez traine aussi bas que possible.... + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la la question! + +M. LE PRESIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le +president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure! +(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont +adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite +et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a +l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._) + +M. VICTOR HUGO, _apres avoir lu_.--On me transmet l'observation que +voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici: + +"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit _vous_, et que +vous n'avez pas parle indirectement." + +L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le +_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parle indirectement, +que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et +je repete que je ne m'adresse a personne. + +Faisons cesser ce malentendu. + +VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre. + +M. LE PRESIDENT.--Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez +mise. + +Messieurs, veuillez faire silence. + +M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes +paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe +un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et +je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president. +(_Mouvement.--Tres bien! tres bien!_) + +Encore un instant, et je descends de la tribune. + +(_Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers +la droite._) + +Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous +voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a +de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a +Wagram. + +Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous +le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui? +Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette +coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est +que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite? +Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la +legitimite a fusille Murat! (_Vive impression._) + +Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de +sang! (_Sensation._) + +Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la +une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille +dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et +qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc +essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa +republique! + +Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait +invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit +en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la +somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule +des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique +autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie +du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme +absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle +est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont +respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en +respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est +imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et +de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de +l'autre! + +Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez. +Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la +voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain +degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature +d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne +sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui +donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux +autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux +qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants. +(_Explosion d'applaudissements.--Cris et murmures a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On +rit._) + +M. BELIN.--Pour l'amour du diner. + +M. LE PRESIDENT.--Allons! de grace! de grace! + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les +questions fausses et les questions vraies. + +L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes +laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours +negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de +temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les +souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant, +l'education, la penalite, la production, la consommation, la +circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage +universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes +et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la +fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite +europeenne,--voila les questions vraies. + +La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie +sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de +barricades, le choix entre les pretendants,--voila les fausses +questions. + +Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies +pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour +les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique! +Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et +l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien +ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis +tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique; +les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres +oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le +temps, c'est-a-dire la vie, se perd! + +Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation +de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent, +l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de +pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion. +Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de +gouvernement! + +Et cela, dans quel moment? + +Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique +est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une +solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs, +intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du +peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment +ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets +semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment +ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe +et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852 +s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions +redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les +observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat, +qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur +l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites +accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de +la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (_Vive et +universelle emotion. Quelques rires a droite._) + +Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion, +si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses, +n'est qu'un prelude. + +Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont +reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai, +armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel +garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces +legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant +arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues, +imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant +ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain! +Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux +revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce +grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on +appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne +sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est +certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne +perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera +debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense +acclamation.--Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au +pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue +pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des +huissiers._) + + + + +CONGRES DE LA PAIX + +A PARIS + + +I + +DISCOURS D'OUVERTURE + +2l aout 1849. + +M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M. +Victor Hugo se leve et dit: + +Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les +plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous +comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres +des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes +considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les +lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les +declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne +veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien +de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux +principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants, +les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque +sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui +impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a +encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la +fraternite des hommes. + +Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._) + +En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir +place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les +premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards +plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand +honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande +chose que vous voulez faire. + +Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les +nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi +supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse +est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee +realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui, +beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement +des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds +sans hesiter, je reponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer +de le prouver tout a l'heure. + +Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable, +je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater +l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas +etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la +guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commence +par la lutte, comme la creation par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'ou +viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la +paix; cela n'est pas moins evident. + +Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre +affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi +rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de +nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle +surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de +l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi, +humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme +siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne +ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les +tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand, +au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez +brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._) + +Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la +guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province +a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la +Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a +la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un +jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre +les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus:--Les normands ont +attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous +aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre, +des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la +place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place +des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des +lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin +que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira, +quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez +tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile +souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout +en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la +justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton +droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix! +(_Applaudissements._) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee +commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous +embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme +race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous +serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la +Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez +plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation. + +Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes +positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se +fussent ecries:--Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme +connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde +chimere!--Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la +realite. (_Mouvement._) + +Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime +eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de +Dieu! (_Nouveau mouvement._) + +Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent +avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a +l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la +Russie, nous leur disons: + +Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi! +Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi +impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre +Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait +absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et +Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous +Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du +continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse +individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite +superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument +comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, +toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra +ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches +s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour +viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes, +par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un +grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a +l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee +legislative est a la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra ou +l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui +un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (_Rires +et bravos._) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes +immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe +(_applaudissements_), places en face l'un de l'autre, se tendant la +main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce, +leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe, +colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du +createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous, +ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de +Dieu! (_Longs applaudissements._) + +Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener, +car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant +d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine +les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois +l'ouvrage d'un siecle. + +Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens, +americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a +ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._) + +Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la +meilleure maniere d'aider Dieu! + +Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il +fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie +humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de +simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter +par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de +l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de +guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples +lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le +rapprochement, c'est le commencement de la fraternite. + +Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande +que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on +traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait +autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme +les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques +annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et +etreindra le monde. (_Applaudissements._) + +Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste +concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu; +quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la +paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la +politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit. + +Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations +europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees, +une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y +ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve +a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de +travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus +vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous +ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci +que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre +milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en +trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a +ete depensee pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez +que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de +se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent +dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est +homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une +famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si +follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser +par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine, +donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la +guerre, donnez-les a la paix! (_Applaudissements._) donnez-les +au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce +la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et +representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette +gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de +cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous +ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes +seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les +chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande +du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, +ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore +que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que +des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait +rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes +les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere +evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les +revolutions. (_Bravos prolonges_.) Oui, la face du monde serait +changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait +pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on +ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation, +on apporterait la civilisation a la barbarie! (_Nouveaux +applaudissements_.) + +Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la preoccupation de la guerre +jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards +qui ont ete donnes par l'Europe depuis trente-deux ans a la guerre qui +n'existait pas avaient ete donnes a la paix qui existait, disons-le, +et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y +voit en ce moment; le continent, au lieu d'etre un champ de bataille, +serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, +le Piemont abattu, Rome, la ville eternelle, livree aux oscillations +miserables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se +debattent heroiquement, la France inquiete, appauvrie et sombre, la +misere, le deuil, la guerre civile, l'obscurite sur l'avenir; au lieu +de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esperance, la +joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-etre commun, +et nous verrions partout se degager de la civilisation en travail le +majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo! +--Applaudissements._) + +Chose digne de meditation! ce sont nos precautions contre la guerre +qui ont amene les revolutions. On a tout fait, on a tout depense +contre le peril imaginaire. On a aggrave ainsi la misere, qui etait le +peril reel. On s'est fortifie contre un danger chimerique, on a tourne +ses regards du cote ou n'etait pas le point noir, on a vu les +guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les revolutions qui +arrivaient. (_Longs applaudissements._) + +Messieurs, ne desesperons pas pourtant. Au contraire, esperons +plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions +momentanees, secousses necessaires peut-etre des grands enfantements. +Ne soyons pas injustes pour les temps ou nous vivons, ne voyons +pas notre epoque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et +admirable epoque apres tout, et le dix-neuvieme siecle sera, disons-le +hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le +rappelais tout a l'heure, tous les progres s'y revelent et s'y +manifestent a la fois, les uns amenant les autres; chute des +animosites internationales, effacement des frontieres sur la carte et +des prejuges dans les coeurs, tendance a l'unite, adoucissement des +moeurs, elevation du niveau de l'enseignement et abaissement du +niveau des penalites, domination des langues les plus litteraires, +c'est-a-dire les plus humaines; tout se meut en meme temps, economie +politique, science, industrie, philosophie, legislation, et converge +au meme but, la creation du bien-etre et de la bienveillance, +c'est-a-dire, et c'est la pour ma part le but auquel je tendrai +toujours, extinction de la misere au dedans, extinction de la guerre +au dehors. (_Applaudissements._) + +Oui, je le dis en terminant, l'ere des revolutions se ferme, l'ere +des ameliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la +forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu ou +la providence va substituer a l'action desordonnee des agitateurs +l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_) + +Desormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le +voici: faire reconnaitre toutes les nationalites, restaurer l'unite +historique des peuples et rallier cette unite a la civilisation par la +paix, elargir sans cesse le groupe civilise, donner le bon exemple +aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles; +enfin, et ceci resume tout, faire prononcer par la justice le dernier +mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde +sensation._) + +Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensee nous encourage, +ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans +cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre +a fait le premier pas, et par son exemple seculaire elle a dit aux +peuples: Vous etes libres. La France a fait le second pas, et elle a +dit aux peuples: Vous etes souverains. Maintenant faisons le troisieme +pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, +Italie, Europe, Amerique, disons aux peuples: Vous etes freres! +(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des +applaudissements._) + + +II + +CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX + +24 aout 1849. + +Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de +bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu. + +Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit +l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas +a me faire rappeler a l'ordre par le president. (_On rit._) + +Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui! +oui!_) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et +une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie. +(_Sensation._) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous +sommes compatriotes! (_Oui! oui!_) + +Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec +sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions, +les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique +noblement les grandes moeurs des peuples libres. + +Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis +qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix eloquentes +se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous +les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez +depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities +internationales, le germe imperissable de la paix universelle. + +Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les +yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la +France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a +moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion +d'applaudissements_.) + +Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur +plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de +France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jete +les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle, +et semez partout cette grande pensee. + +Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne +rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais +permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles +que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage! +L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis +que vous enfantez, se realisera. (_Bravo! bravo!_) Songez a tous les +pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe +souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces +pour votre foi. + +Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui. + +Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un +respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la +Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante +eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la, +un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele +que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la +Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et +a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte, +moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte! +(_Mouvement prolonge._) + +Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept +annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait +epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche +d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient +aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un +guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines, +haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime +abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour, +dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines +et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._) +Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il +y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (_long mouvement_); +a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met +l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par +sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement +a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de +cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement +anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais +ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se +reconnaissent freres (_mouvement prolonge_) et s'unissent dans un +etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos +et d'applaudissements.--M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel +s'embrassent devant le fauteuil du president.--Les acclamations +redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.--M. Victor +Hugo reprend.) + +Osez maintenant nier le progres! (_Nouveaux applaudissements._) Mais, +sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie +le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme +chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel! +(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_) + +Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations +futures. (_Applaudissements repetes._) Oui, que ce jour soit un jour +memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il +marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le +commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le +24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (_Longue et +unanime acclamation.--L'emotion est a son comble; les bravos eclatent +de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant +leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de +M. Cobden, ils poussent sept hourras._) + + + + +COUR D'ASSISES + +1851 + + +POUR CHARLES HUGO + + +[Note: Un braconnier de la Nievre, Montcharmont, condamne a mort, +fut conduit, pour y etre execute, dans le petit village ou avait ete +commis le crime. + +Le patient etait doue d'une grande force physique; le bourreau et ses +aides ne purent l'arracher de la charrette. L'execution fut suspendue; +il fallut attendre du renfort. Quand les executeurs furent en nombre, +le patient fut ramene devant l'echafaud, enleve du tombereau, porte +sur la bascule, et pousse sous le couteau. + +M. Charles Hugo, dans l'_Evenement_, raconta ce fait avec horreur. Il +fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation +d'avoir manque au respect du a la loi. + +Il fut defendu par son pere. Il fut condamne. (_Note de l'editeur_.)] + + +LA PEINE DE MORT + +COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Proces de _l'Evenement_) + +11 juin 1851. + +Messieurs les jures, aux premieres paroles que M. l'avocat general a +prononcees, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation. +Cette illusion n'a pas longtemps dure. Apres avoir fait de vains +efforts pour circonscrire et amoindrir le debat, le ministere public +a ete entraine, par la nature meme du sujet, a des developpements qui +ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgre lui, la +question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas. + +J'aborde immediatement l'accusation. Mais, auparavant, commencons par +bien nous entendre sur un mot. Les bonnes definitions font les +bonnes discussions. Ce mot "respect du aux lois", qui sert de base a +l'accusation, quelle portee a-t-il? que signifie-t-il? quel est son +vrai sens? Evidemment, et le ministere public lui-meme me parait +resigne a ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier +suppression, sous pretexte de respect, de la critique des lois. Ce mot +signifie tout simplement respect de l'execution des lois. Pas autre +chose. Il permet la critique, il permet le blame, meme severe, nous +en voyons des exemples tous les jours, et meme a l'endroit de la +constitution, qui est superieure aux lois. Ce mot permet l'invocation +au pouvoir legislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin +qu'on oppose a la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on +lui oppose un obstacle materiel. Laissez executer une loi, meme +mauvaise, meme injuste, meme barbare, denoncez-la a l'opinion, +denoncez-la au legislateur, mais laissez-la executer. Dites qu'elle +est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare, +mais laissez-la executer. La critique, oui; la revolte, non. Voila le +vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois. + +Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave operation de +l'elaboration des lois, operation qui comprend deux fonctions, la +fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui eclaire, et +la fonction du legislateur, qui decide,--dans cette grave operation, +dis-je, la premiere fonction, la critique, serait paralysee, et par +contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquees, et, +par consequent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent +jamais ameliorees, jamais reformees, l'assemblee nationale legislative +serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu'a la fermer. Ce +n'est pas la ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._) + +Ce point eclairci, toute equivoque dissipee sur le vrai sens du mot +"respect du aux lois", j'entre dans le vif de la question. + +Messieurs les jures, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le +vieux code europeen, une loi que, depuis plus d'un siecle, tous les +philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'etat, veulent +effacer du livre venerable de la legislation universelle; une loi que +Beccaria a declaree impie et que Franklin a declaree abominable, sans +qu'on ait fait de proces a Beccaria ni a Franklin; une loi qui, pesant +particulierement sur cette portion du peuple qu'accablent encore +l'ignorance et la misere, est odieuse a la democratie, mais qui n'est +pas moins repoussee par les conservateurs intelligents; une loi dont +le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect du +a la vieillesse, au malheur et a un tombeau dans l'exil, une loi dont +le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai detestee toute ma vie_; une loi +contre laquelle M. de Broglie a ecrit, contre laquelle M. Guizot a +ecrit; une loi dont la chambre des deputes reclamait par acclamation +l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu'a la +meme epoque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes; +une loi que l'assemblee de Francfort abolissait il y a trois ans, et +que l'assemblee constituante de la republique romaine, il y a deux +ans, presque a pareil jour, a declaree abolie _a jamais_, sur +la proposition du depute Charles Bonaparte; une loi que notre +constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse +indecision et la plus poignante repugnance; une loi qui, a l'heure ou +je parle, est placee sous le coup de deux propositions d'abolition, +deposees sur la tribune legislative; une loi enfin dont la Toscane ne +veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que +la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience +humaine recule avec une anxiete chaque jour plus profonde, c'est la +peine de mort. + +Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce proces; +c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fache pour M. l'avocat +general, mais je l'apercois derriere lui! (_Long mouvement._) + +Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annees, je croyais, et moi qui +parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous +lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Leon Faucher, qui, en 1836, +ecrivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite): + +"L'echafaud n'apparait plus sur nos places publiques qu'a de rares +intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner." +(_Mouvement._) + +Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par +son nom, commencait a se rendre justice a elle-meme, qu'elle se +sentait reprouvee, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonce +a la place de Greve, au plein soleil, a la foule, elle ne se faisait +plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un +spectacle. Elle s'etait mise a faire ses exemples le plus obscurement +possible, au petit jour, barriere Saint-Jacques, dans un lieu desert, +devant personne. Il me semblait qu'elle commencait a se cacher, et je +l'avais felicitee de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._) + +Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Leon Faucher se trompait. (_On +rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent +qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et +qui sait? peut-etre meme reve-t-elle, elle aussi, sa restauration. +(_On rit._) + +La barriere Saint-Jacques, c'est la decheance. Peut-etre allons-nous +la voir un de ces jours reparaitre place de Greve, en plein midi, +en pleine foule, avec son cortege de bourreaux, de gendarmes et de +crieurs publics, sous les fenetres memes de l'hotel de ville, du haut +desquelles on a eu un jour, le 24 fevrier, l'insolence de la fletrir +et de la mutiler! + +En attendant, elle se redresse. Elle sent que la societe ebranlee a +besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir a toutes +les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle +proteste contre ces declamateurs demagogues qui s'appellent Beccaria, +Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent +Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui +osent croire et dire qu'une machine a couper des tetes est de trop +dans une societe qui a pour livre l'evangile! (_Sensation._) + +Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le +lendemain de ses journees les plus funebres et les plus sanglantes, +elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou, +sinon, elle se declare insultee, elle se porte partie civile, et elle +reclame des dommages-interets! (_Hilarite generale et prolongee._) + +M. LE PRESIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme +toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle +question. + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez, +elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison! + +Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon +fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable +proces,--nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et +l'on devrait y etre accoutume,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete +frappe de stupeur, je me suis dit: + +Quoi! est-ce donc la que nous en sommes? + +Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la +liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on +viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel, +celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais +le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les +consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre, +_abhorret a sanguine_; pour ces penalites qui osent etre irreparables, +sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui +trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement: +"Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de +l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de +Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes +pas la! non! (_Vive et universelle sensation._) + +Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs +les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon +emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce +n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolonge._) + +Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq +ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables! +moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion +l'inviolabilite de la vie humaine! + +Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis +bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur +l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances +aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive! +(_Nouveau mouvement._) + +Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et +inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai +combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jures!--et, tant +qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous +mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes +comme legislateur, je le declare (_M. Victor Hugo etend le bras et +montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_) +devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde +et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille +ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a +cloue la loi divine! (_Profonde et inexprimable emotion._) + +Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le +lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon +fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut +continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son +pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit +poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de +nous faire voir cette nouveaute! (_On rit._) + +Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous +sommes me confond. + +Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des +spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a +rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets +horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il +serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de +respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait +tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons +la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible, +appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation +civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en +Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais +que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque +chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est +certes pas la republique! (_Nouveaux rires._) + +M. LE PRESIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle +l'auditoire au silence; autrement, je serai force de faire evacuer la +salle. + +M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits, +rapprochons des realites la phraseologie de l'accusation. + +Messieurs les jures, en Espagne, l'inquisition a ete la loi. Eh bien! +il faut bien le dire, on a manque de respect a l'inquisition. En +France, la torture a ete la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire +encore, on a manque de respect a la torture. Le poing coupe a ete la +loi. On a manque ...--j'ai manque de respect au couperet! Le fer rouge +a ete la loi. On a manque de respect au fer rouge! La guillotine est +la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect a la +guillotine! (_Mouvement_.) + +Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat general? Je vais vous le +dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre +d'execration ou sont deja tombes, aux applaudissements du genre +humain, le fer rouge, le poing coupe, la torture et l'inquisition! +C'est parce qu'on veut faire disparaitre de l'auguste et lumineux +sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le +remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._) + +Ah! et parce que nous voulons cela, nous ebranlons la societe! Ah! +oui, c'est vrai! nous sommes des hommes tres dangereux, nous voulons +supprimer la guillotine! C'est monstrueux! + +Messieurs les jures, vous etes les citoyens souverains d'une nation +libre, et, sans denaturer ce debat, on peut, on doit vous parler +comme a des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous +traversons un temps de revolutions, tirez les consequences de ce que +je vais vous dire. Si Louis XVI eut aboli la peine de mort, comme +il avait aboli la torture, sa tete ne serait pas tombee. 93 eut ete +desarme du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans +l'histoire, la date funebre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc, +en presence de la conscience publique, a la face de la France, a la +face du monde civilise, qui donc eut ose relever l'echafaud pour le +roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renverse! +(_Mouvement prolonge._) + +On accuse le redacteur de l'_Evenement_ d'avoir manque de respect +aux lois! d'avoir manque de respect a la peine de mort! Messieurs, +elevons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, elevons-nous +jusqu'a ce qui fait le fond meme de toute legislation, jusqu'au +for interieur de l'homme. Quand Servan, qui etait avocat general +cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps +cette fletrissure memorable: "Nos lois penales ouvrent toutes les +issues a l'accusation, et les ferment presque toutes a l'accuse"; +quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez +pas de ces juges, moitie singes et moitie tigres!_ (_on rit_); quand +Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote +_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des +deputes, a propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait +ce cri celebre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui desobeir_; +quand ces legislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes, +quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les +autres venerables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils +de respect a la loi, a la loi locale et momentanee? c'est possible, +M. l'avocat general le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est +qu'ils etaient les religieux echos de la loi des lois, de la +conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur +temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais +ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice eternelle. +(_Mouvement general d'adhesion._) + +Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grace de nous le dire au +sein meme de l'assemblee nationale, on traduirait en justice l'athee +Voltaire, l'immoral Moliere, l'obscene La Fontaine, le demagogue +Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voila ce qu'on pense, voila ce +qu'on avoue, voila ou on est! Vous apprecierez, messieurs les jures! + +Messieurs les jures, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer +severement, et en particulier et surtout la loi penale, qui peut si +facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer, +qui est place a cote du devoir d'ameliorer, comme le flambeau a cote +de l'ouvrage a faire, ce droit de l'ecrivain, non moins sacre que le +droit du legislateur, ce droit necessaire, ce droit imprescriptible, +vous le reconnaitrez par votre verdict, vous acquitterez les accuses. + +Mais le ministere public, c'est la son second argument, pretend que +la critique de _l'Evenement_ a ete trop loin, a ete trop vive. Ah! +vraiment, messieurs les jures, le fait qui a amene ce pretendu delit +qu'on a le courage de reprocher au redacteur de _l'Evenement_, ce fait +effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de pres. + +Quoi! un homme, un condamne, un miserable homme, est traine un matin +sur une de nos places publiques; la, il trouve l'echafaud. Il se +revolte, il se debat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore, +il a vingt-neuf ans a peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va +me dire: C'est un assassin! Mais ecoutez!...--Deux executeurs le +saisissent, il a les mains liees, les pieds lies, il repousse les deux +executeurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamne embarrasse ses +pieds garrottes dans l'echelle patibulaire, il se sert de l'echafaud +contre l'echafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule. +Les executeurs, la sueur et la honte au front, pales, haletants, +terrifies, desesperes,--desesperes de je ne sais quel horrible +desespoir,--courbes sous cette reprobation publique qui devrait +se borner a condamner la peine de mort et qui a tort d'ecraser +l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les executeurs font +des efforts sauvages. Il faut que force reste a la loi, c'est la +maxime. L'homme se cramponne a l'echafaud et demande grace. Ses +vetements sont arraches, ses epaules nues sont en sang; il resiste +toujours. Enfin, apres trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!... +(_Mouvement. M. l'avocat general fait un signe de denegation. +M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ... +trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de +ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde, +entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est la autant que pour +le condamne, apres ce siecle d'angoisse, messieurs les jures, on +ramene le miserable a la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a +des prejuges de vieille humanite, et qui est clement parce qu'il se +sent souverain, le peuple croit l'homme epargne. Point. La guillotine +est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour, +au milieu d'une population consternee. Et, le soir, on prend un +renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit +plus qu'une chose inerte, et, a la nuit tombante, on le rapporte +sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglante, +demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pere et sa mere, car +devant la mort cet homme etait redevenu un enfant. (_Sensation._) On +le hisse sur l'echafaud, et sa tete tombe!--Et alors un fremissement +sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre legal n'avait apparu +avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi +dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir, +chacun sent au fond de soi ce qu'on eprouverait si l'on voyait en +pleine France, en plein soleil, la civilisation insultee par la +barbarie. C'est dans ce moment-la qu'un cri echappe a la poitrine +d'un jeune homme, a ses entrailles, a son coeur, a son ame, un cri de +pitie, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanite; et ce +cri, vous le puniriez! Et, en presence des epouvantables faits que je +viens de remettre sous vos yeux, vous diriez a la guillotine: Tu as +raison! et vous diriez a la pitie, a la sainte pitie: Tu as tort! + +Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (_Fremissement d'emotion +dans l'auditoire._) + +Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous +ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez +une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs +adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance +du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a +l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait +marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite +pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace +le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire +la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la +religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau +faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre +a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous +avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, +et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les +partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas +la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux +sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes +coupees! (_Mouvement general_.) + +Messieurs, j'ai fini. + +Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge +digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la +verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile +de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le +vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine +et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou +s'est assis Lamennais! (_Sensation_.) + +Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere +parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi +au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour +l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des +peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce +banc ou s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolongee. +L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._) + + +LES PROCES DE _L'EVENEMENT_ + +Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en +prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait +Vacquerie. _L'Evenement_ fut supprime. C'etait la justice dans ce +temps-la. _L'Evenement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avenement_. +Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire. + +Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de +prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait +recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo, +Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice. + +Victor Hugo etait inviolable. + +Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre. + +En decembre, Victor Hugo eut l'exil. + +A M. AUGUSTE VACQUERIE + +REDACTEUR EN CHEF DE L'_Avenement du peuple_. + +Mon cher ami, + +L'_Evenement_ est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes +et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun +journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le +drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la +main. + +Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de +combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite, +sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la +reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie +contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout +ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee +chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez +tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune, +votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et +le peuple vous criera: bravo! + +Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde +l'_Evenement_, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul +Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires. +Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous +n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer, +reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres, +le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que +vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre, +elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous +avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument. +--L'_Evenement_ ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent +cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a +ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le +fond des idees. L'_Evenement_, de mediateur devenu combattant, a +continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique +et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit, +l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des +moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale +et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du +peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le +progres. L'_Evenement_ a demande de toutes parts et a tous les partis +politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la +clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il +a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque +l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il +semblait aux ecrivains de l'_Evenement_ que ce droit d'asile, que le +chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir, +eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est +sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont +dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre +l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans +concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils +ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes +d'energie. + +Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne +sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont +manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers +chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour +elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini, +un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus +heroique qu'un heros, c'est un martyr. + +Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de +nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la +petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est, +il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage. +Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos +compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_Evenement_ +n'est plus, l'_Avenement du peuple_ le remplacera dans les sympathies +democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee. + +Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme +vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits +que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le +temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite, +l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous +persecutera, c'est possible. Apres? + +Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les +realites sont avec vous. + +On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on +ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements,--j'espere +que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont +quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier +n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait +debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire. +Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura +toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur. +Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait +le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu +n'atteindras pas Dieu! + +Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour +lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la +violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme, +on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait +jaillir de la lumiere. + +Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous +voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main +en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme +de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime +peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote. +Pourquoi? je ne me l'explique pas. + +Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la +plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font +a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il +semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe +pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes +fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour +couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison. +Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont +qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons, +fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous +ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune. +A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a +toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon? +Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a +faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons +l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire. + +Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie +avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a +s'habituer a manger un peu de pain de prison. + +Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous +fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs, +pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du +mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas +le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne +n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans +un avenir prochain. + +Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements +inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui +desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes +coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements +possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai +permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement, +tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans +represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de +paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable +ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique +francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou +nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme +en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel! + +VICTOR HUGO. + +18 septembre 1851. + + + + +ENTERREMENTS + +1843-1850 + + +I + +FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE + +20 decembre 1843. + +Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne +peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un +pareil jour ni muet devant un pareil cercueil. + +Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general; +il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le +douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec +une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la +providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves +desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et +qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant +qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant. + +Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour +supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere! +Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse +maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de +grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour +viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres +pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge, +cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit +consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present, +dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux +accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont +ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien +remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout +ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique, +il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la +popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les +triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes. +Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil +constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite, +que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le +sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce +parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre +populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il +avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de +concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait +salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les +nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a +ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la +paix. + +Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines +qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles, +que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes +litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices, +clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des +hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort, +c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la +gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu. + + +II + +FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE + +27 septembre 1847. + +Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce +jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom +l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit +grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie. +Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne +de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte. +Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete +soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de +l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a +quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous +penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous +inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie. + +Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des +oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez +seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et +d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler +la figure morale de ce remarquable ecrivain. + +Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie +a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est +donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie, +chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre +temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de +ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et +qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui +ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un +instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui +respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de +l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur +audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans +l'ecrivain et du pretre dans le poete. + +Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait +qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame, +toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui +venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en +puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi +qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense, +recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable +renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux +qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu, +il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus +douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il +avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce +qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le +devouement: etre libre et etre utile. + +Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort +doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec +la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter +d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains +de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle +et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les +intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a +ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion +et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, +parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes +les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses +succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes +dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les +grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient +d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs; +il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres +mysteres, dans l'ombre profonde de la mort. + +Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui +veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple +genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces +solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains +comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si +serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains, +quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les +hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans +inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans +laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de +l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils +regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie, +cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une +prison, mais que l'ame y trouve des ailes. + +Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle +dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde +qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense +a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas +ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne +rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette +affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans +un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee +immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans +l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau! + + +III + +FUNERAILLES DE BALZAC + +20 aout 1850. + +Messieurs, + +L'homme qui vient de descendre dans cette tombe etait de ceux auxquels +la douleur publique fait cortege. Dans les temps ou nous sommes, +toutes les fictions sont evanouies. Les regards se fixent desormais +non sur les tetes qui regnent, mais sur les tetes qui pensent, et +le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces tetes disparait. +Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent; +le deuil national, c'est la mort de l'homme de genie. + +Messieurs, le nom de Balzac se melera a la trace lumineuse que notre +epoque laissera dans l'avenir. + +M. de Balzac faisait partie de cette puissante generation des +ecrivains du dix-neuvieme siecle qui est venue apres Napoleon, de +meme que l'illustre pleiade du dix-septieme est venue apres +Richelieu,--comme si, dans le developpement de la civilisation, il +y avait une loi qui fit succeder aux dominateurs par le glaive les +dominateurs par l'esprit. + +M. de Balzac etait un des premiers parmi les plus grands, un des plus +hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce +qu'etait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres +ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit +aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effare +et de terrible mele au reel, toute notre civilisation contemporaine; +livre merveilleux que le poete a intitule comedie et qu'il aurait pu +intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les +styles, qui depasse Tacite et qui va jusqu'a Suetone, qui traverse +Beaumarchais et qui va jusqu'a Rabelais; livre qui est l'observation +et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le +bourgeois, le trivial, le materiel, et qui par moments, a travers +toutes les realites brusquement et largement dechirees, laisse tout a +coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique ideal. + +A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur +de cette oeuvre immense et etrange est de la forte race des ecrivains +revolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps a corps la +societe moderne. Il arrache a tous quelque chose, aux uns l'illusion, +aux autres l'esperance, a ceux-ci un cri, a ceux-la un masque. Il +fouille le vice, il disseque la passion. Il creuse et sonde l'homme, +l'ame, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abime que chacun a en +soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un +privilege des intelligences de notre temps qui, ayant vu de pres les +revolutions, apercoivent mieux la fin de l'humanite et comprennent +mieux la providence, Balzac se degage souriant et serein de ces +redoutables etudes qui produisaient la melancolie chez Moliere et la +misanthropie chez Rousseau. + +Voila ce qu'il a fait parmi nous. Voila l'oeuvre qu'il nous laisse, +oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, +monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira desormais sa +renommee. Les grands hommes font leur propre piedestal; l'avenir se +charge de la statue. + +Sa mort a frappe Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il etait +rentre en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, +comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mere. + +Sa vie a ete courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours. + +Helas! ce travailleur puissant et jamais fatigue, ce philosophe, ce +penseur, ce poete, ce genie, a vecu parmi nous de cette vie d'orages, +de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps a +tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des +contestations et des haines. Il entre, le meme jour, dans la gloire +et dans le tombeau. Il va briller desormais, au-dessus de toutes ces +nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la patrie! + +Vous tous qui etes ici, est-ce que vous n'etes pas tentes de l'envier? + +Messieurs, quelle que soit notre douleur en presence d'une telle +perte, resignons-nous a ces catastrophes. Acceptons-les dans ce +qu'elles ont de poignant et de severe. Il est bon peut-etre, il est +necessaire peut-etre, dans une epoque comme la notre, que de temps en +temps une grande mort communique aux esprits devores de doute et de +scepticisme un ebranlement religieux. La providence sait ce qu'elle +fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face a face avec le mystere +supreme, et quand elle lui donne a mediter la mort, qui est la grande +egalite et qui est aussi la grande liberte. + +La providence sait ce qu'elle fait, car c'est la le plus haut de tous +les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austeres et serieuses +pensees dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait +majestueusement son entree dans l'autre vie, quand un de ces etres qui +ont plane longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles +du genie, deployant tout a coup ces autres ailes qu'on ne voit pas, +s'enfonce brusquement dans l'inconnu. + +Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai deja dit dans une autre +occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le repeter, non, ce +n'est pas la nuit, c'est la lumiere! Ce n'est pas la fin, c'est le +commencement! Ce n'est pas le neant, c'est l'eternite! N'est-il +pas vrai, vous tous qui m'ecoutez? De pareils cercueils demontrent +l'immortalite; en presence de certains morts illustres, on sent plus +distinctement les destinees divines de cette intelligence qui traverse +la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme, +et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont ete des genies +pendant leur vie ne soient pas des ames apres leur mort! + + + + +LE 2 DECEMBRE 1851 + + +Un vaillant proscrit de decembre, M. Hippolyte Magen, a publie, +pendant son exil, a Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade), +un remarquable recit des faits dont il avait ete temoin. Nous +extrayons de ce recit les pages qu'on va lire, en faisant seulement +quelques suppressions dans les eloges adresses par M. H. Magen a M. +Victor Hugo. + +"Le 2 decembre, a dix heures du matin, des representants du peuple +etaient reunis dans une maison de la rue Blanche. + +"Deux opinions se combattaient. La premiere, emise et soutenue par +Victor Hugo, voulait qu'on fit immediatement un appel aux armes; +la population etait oscillante, il fallait, par une impulsion +revolutionnaire, la jeter du cote de l'assemblee. + +"Exciter lentement les coleres, entretenir longtemps l'agitation, tel +etait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le +soutenir il s'appuyait sur le passe. En 1830, on avait d'abord crie, +puis lance des pierres aux gardes royaux, enfin on s'etait jete dans +la bataille, avec des passions deja fermentees; en fevrier 1848, +l'agitation de la rue avait aussi precede le combat. + +"La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux +epoques. + +"Malheureusement le systeme de la temporisation l'emporta; il fut +decide qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il +serait fait un appel aux legions de la garde nationale sur lesquelles +on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier +accepterent la responsabilite de ces demarches, et rendez-vous fut +pris a deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour +l'execution des mesures arretees. + +"Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils +avaient recu, un incident prouva que, suivant l'opinion repoussee +dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et +revolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'apercut +que la foule reconnaissait Hugo et s'epaississait autour d'eux:--"Vous +etes reconnu, dit-il a son collegue."--Au meme instant, quelques +jeunes gens crierent: _Vive Victor Hugo!_ + +"Un d'eux lui demanda: "Citoyen que faut-il faire?" + +"Victor Hugo repondit: "Dechirez les affiches factieuses du coup +d'etat et criez: _Vive la constitution!_ + +"--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier. + +"--Vous courrez aux armes", repliqua Victor Hugo. + +"Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui +de tous les crimes. Nous, representants du peuple, nous le mettons +hors la loi; mais, sans meme qu'il soit besoin de notre declaration, +il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous +avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre +fusil, et courez sur Bonaparte!" + +"La foule poussa une acclamation. + +"Un bourgeois qui fermait sa boutique dit a l'orateur: "Parlez moins +haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait. + +"--Eh bien! repondit Hugo, vous promeneriez mon cadavre, et ce serait +une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!" + +"Tous crierent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_ +leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la +republique!_ sortit de toutes les poitrines. + +"L'enthousiasme, l'indignation, la colere melaient leurs eclairs dans +tous les regards. C'etait la, peut-etre, une minute supreme. Victor +Hugo fut tente d'enlever toute cette foule et de commencer le combat. + +"Charamaule le retint et lui dit tout bas:--"Vous causerez une +mitraillade inutile; tout ce monde est desarme. L'infanterie est a +deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive." + +"En effet, plusieurs pieces de canon, attelees, debouchaient par la +rue de Bondy, derriere le Chateau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce +pouvait etre la victoire, mais ce pouvait etre aussi un massacre. "Le +conseil de s'abstenir, donne par un homme aussi intrepide que l'a ete +Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait etre suspect; en +outre Victor Hugo, quel que fut son entrainement interieur, se +sentait lie par la deliberation de la gauche. Il recula devant la +responsabilite qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu +souvent repeter lui-meme: "Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?" + +"Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jeterent. La +foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la republique! +Vive Victor Hugo!_ + +"Les deux representants se dirigerent vers la rue Blanche, ou ils +rendirent compte de la scene du Chateau d'Eau; ils essayerent encore +de decider leurs collegues a une action revolutionnaire, mais la +decision du matin fut maintenue. + +"Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante: + +"Louis-Napoleon est un traitre. + +"Il a viole la constitution. + +"Il s'est mis hors la loi. + +Les representants republicains rappellent au peuple et a l'armee +l'article 68 et l'article 110 ainsi concus: "L'assemblee constituante +confie la defense de la presente constitution et des droits qu'elle +consacre a la garde et au patriotisme de tous les francais." + +"Le peuple est a jamais en possession du suffrage universel, n'a +besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chatiera le rebelle. + +"Que le peuple fasse son devoir. + +"Les representants republicains marcheront a sa tete. + +"Aux armes! Vive la republique!" + +"Michel (de Bourges), Schoelcher, le general Leydet, Joigneaux, Jules +Favre, Deflotte, Eugene Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau, + +Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se haterent de +mettre sur cette proclamation leurs noms a cote de celui de Victor +Hugo. + +"A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche, +chasses de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait +sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le representant +Lafon; a eux s'etaient joints quelques journalistes et plusieurs +citoyens devoues a la republique. + +"Au milieu d'une vive animation, un comite de resistance fut nomme; il +se composait des citoyens: + + Victor Hugo, + Carnot, + Michel (de Bourges), + Madier de Montjau, + Jules Favre, + Deflotte, + Faure (du Rhone). + +"On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu +avait remises a des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera +recueillie par l'histoire; elle s'echappa de l'ame de Victor Hugo. La +voici: + + +PROCLAMATION A L'ARMEE. + +Soldats! + +Un homme vient de briser la constitution, il dechire le serment qu'il +avait prete au peuple, supprime la loi, etouffe le droit, ensanglante +Paris, garrotte la France, trahit la Republique. + +Soldats, cet homme vous engage dans le crime. + +Il y a deux choses saintes: le drapeau qui represente l'honneur +militaire, et la loi qui represente le droit national. Soldats! le +plus grand des attentats, c'est le drapeau leve contre la loi. + +Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous egare. Pour un tel +crime, les soldats francais sont des vengeurs, non des complices. + +Livrez a la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napoleon. Un +vrai Napoleon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait +recommencer Transnonain. + +Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armee francaise. Proteger +la patrie, propager la revolution, delivrer les peuples, soutenir les +nationalites, affranchir le continent, briser les chaines partout, +defendre partout le droit, voila votre role parmi les armees d'Europe; +vous etes dignes des grands champs de bataille. + +Soldats! l'armee francaise est l'avant-garde de l'humanite. Rentrez en +vous-memes, reflechissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez +a vos generaux arretes, pris au collet par des argousins et jetes, +menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le scelerat qui est a +l'Elysee croit que l'armee de la France est une bande du bas-empire, +qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obeit. Il vous fait faire +une besogne infame; il vous fait egorger, en plein dix-neuvieme siecle +et dans Paris meme, la liberte, le progres, la civilisation; il vous +fait detruire, a vous enfants de la France, ce que la France a si +glorieusement et si peniblement construit en trois siecles de lumiere +et en soixante ans de revolution! Soldats, si vous etes la grande +armee, respectez la grande nation! + +Nous, citoyens, nous representants du peuple et vos +representants,--nous, vos amis, vos freres, nous qui sommes la loi et +le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras +et que vous frappez aveuglement de vos epees, savez-vous ce qui nous +desespere? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir +votre honneur qui s'en va. + +Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis +Bonaparte, et vous etes perdus devant la conscience universelle. +Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des +generaux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend. +Vous soldats, il en est temps encore, revenez a la patrie, revenez a +la republique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait +de vous? Elle dirait: "Ils ont foule aux pieds de leurs chevaux et +ecrase sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur +pays; eux, des soldats francais, ils ont deshonore l'anniversaire +d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il degoutte +aujourd'hui du nom de Napoleon sur la France autant de honte qu'il en +a autrefois decoule de gloire." + +Soldats francais, cessez de preter main-forte au crime! + +_Pour les representants du peuple restes libres, le representant +membre du comite de resistance,_ + +VICTOR HUGO. + +Paris, 3 decembre. + +"Cette proclamation ... ou brillent toutes les qualites du genie et +du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les +copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle etait affichee +dans les rues Charlot, de l'Homme-Arme, Rambuteau, et sur le boulevard +du Temple. + +"Cependant on est encore averti que la police a pris l'eveil; a +travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, ou les +ateliers de Frederic Cournet ouvriront un asile sur. + +" ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux +tabourets seulement; Victor Hugo, qui va presider la reunion, en prend +un,--l'autre est donne a Baudin, qui servira de secretaire. Dans cette +assemblee, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule, +Sartin, Arnaud de l'Ariege, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son +collaborateur, etc., etc. + +"Apres un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est +aise de concevoir, plusieurs resolutions furent prises. On avait vu +successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord), +Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drome); ce dernier +ne fit qu'une courte apparition. + +"Victor Hugo avait pris la parole et resumait les perils de la +situation, les moyens de resistance et de combat. + +"Tout a coup, un homme en blouse se presente, effare. + +"--Nous sommes perdus, s'ecria-t-il; du point d'observation ou l'on +m'a place, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de +soldats. + +"--Qu'importe! a repondu Cournet, en montrant des armes, la porte de +ma maison est etroite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient +pas de front; nous sommes ici soixante resolus a mourir; deliberez en +paix." + +"A ce terrible episode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les +paroles de Victor Hugo ont ete stenographiees, sur place, par un +des assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononca. Il +s'ecrie: / "Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites. + +"D'un, cote, cent mille hommes, dix-sept batteries attelees, six +mille bouches a feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des +munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt +representants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux +cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une +cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une +proclamation; a peine, ca et la, une presse lithographique, une cave +ou l'on imprimera, en hate et furtivement, un placard a la brosse; +peine de mort contre qui remuera un pave, peine de mort contre qui +s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouve en conciliabule, +peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous etes +pris pendant le combat, la mort; si vous etes pris apres le combat, +la deportation et l'exil.--D'un cote, une armee et le crime;--de +l'autre, une poignee d'hommes et le droit. Voila cette lutte, +l'acceptez-vous?" + +"Ce fut un moment admirable; cette parole energique et puissante +avait remue toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime, +repondit: "_Oui, oui, nous l'acceptons!_" + +"Et la deliberation recommenca grave et silencieuse." + + + + +NOTES + + +CHAMBRE DES PAIRS + +1846. + + +NOTE 1 + +LA PROPRIETE DES OEUVRES D'ART + +Un projet de loi sur les dessins et modeles de fabrique etait propose +par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la +chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la duree +de la propriete de ces dessins et de ces modeles. Le projet du +gouvernement decretait une duree de quinze annees. La commission qui +avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'etendre le droit +exclusif d'exploitation d'un modele a trente ans. Quelques membres de +la chambre voulaient le maintien pur et simple de la legislation de +1793 qui attribue a l'auteur d'un dessin ou d'un modele artistique +destine a l'industrie les memes droits qu'a l'auteur d'une statue ou +d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole. + +Messieurs, + +Je n'aurai qu'une simple observation a faire sur la question la plus +importante, a mes yeux du moins, la question de duree; et j'appuierai +la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue meme, +l'ancienne legislation. Je n'ai que tres peu de mots a dire, et je +n'abuserai jamais de l'attention de la chambre. + +Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art veritable qui +est en question ici. Je ne pretends pas mettre cet art, dans lequel +l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des creations +poetiques ou litteraires, creations purement spontanees, qui ne +relevent que de l'artiste, de l'ecrivain, du penseur. Cependant, il +est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier. + +Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms +qui se rattachent a cet art, elle reconnaitrait elle-meme qu'il y a +la des genies createurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la +propriete doit etre protegee par la loi. Bernard de Palissy etait un +potier; Benvenuto Cellini etait un orfevre. Un pape a desire un modele +de chandeliers d'eglise; Michel-Ange et Raphael ont concouru pour ce +modele, et les deux flambeaux ont ete executes. Oserait-on dire que ce +ne sont pas la des objets d'art? + +Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art veritable dans la +question, et c'est ce qui me fait prendre la parole. + +Jusqu'a present cette matiere a ete regie en France par une +legislation vague, obscure, incomplete, plutot formee de jurisprudence +et d'extensions que composee de textes directs emanes du legislateur. +Cette legislation a beaucoup de defauts, mais elle a une qualite qui, +a mes yeux, compense tous les defauts, elle est genereuse. + +Cette legislation, que donnait-elle a l'art qui est ici en question? +Elle lui donnait la duree; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois +que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres, +donnez-leur le temps, donnez-leur la duree, assurez-leur le respect de +leur pensee et de leur propriete. Si vous voulez que la France reste a +ce point ou elle est placee, d'imposer a toutes les nations la loi de +sa mode, de son gout, de son imagination; si vous voulez que la France +reste la maitresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la +fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique +et nationale; si vous voulez donner a cet art tous les moyens de +prosperer, ne touchez pas legerement a la legislation sous laquelle il +s'est developpe avec tant d'eclat. + +Notez que depuis que cette legislation, incomplete, je le repete, mais +genereuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matieres +d'art et d'industrie melee a l'art, n'a cesse de s'accroitre. + +Que demandez-vous donc a une legislation? qu'elle produise de bons +effets, qu'elle donne de bons resultats? Que reprochez-vous a +celle-ci? Sous son empire, l'art francais est devenu le maitre et le +modele de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilise. +Pourquoi donc toucher legerement a un etat de choses dont vous avez a +vous applaudir? + +J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention +l'expose des motifs; j'y ai cherche la raison pour laquelle il etait +innove a un etat aussi excellent, je n'en ai trouve qu'une qui ne me +parait pas suffisante, c'est un desir de mettre la legislation qui +regit cette matiere en harmonie avec la legislation qui regit d'autres +matieres qu'on suppose a tort analogues. C'est la, messieurs, une pure +question de symetrie. Cela ne me parait pas suffisant pour innover, +j'ose dire, aussi temerairement. + +J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde +et la plus sincere estime; c'est un homme des plus distingues, et +je reconnais avec empressement sa haute competence sur toutes les +matieres qui sont soumises a son administration. Cependant je ne me +suis pas explique comment il se faisait qu'en presence d'un beau, +noble et magnifique resultat, on venait innover dans la loi qui a, en +partie du moins, produit cet effet. + +Je le repete, je demande de la duree. Je suis convaincu qu'un pas +sera fait en arriere le jour ou vous diminuerez la duree de cette +propriete. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai deja dit en +commencant, a la propriete litteraire proprement dite. Elle est +au-dessous de la propriete litteraire; mais elle n'en est pas moins +respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, ou vous aurez +diminue la duree de cette propriete, vous aurez diminue l'interet des +fabricants a produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins +de l'art; vous aurez diminue l'interet des grands artistes a penetrer +de plus en plus dans cette region ou l'industrie se releve par son +contact avec l'art. + +Aujourd'hui, a l'heure ou nous parlons, des sculpteurs du premier +ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier, +n'hesitent pas a accorder leur concours a ces productions qui ne sont +pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui +sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre. + +Un jour viendra, n'en doutez pas, ou beaucoup de ces oeuvres que vous +traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous +reglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra +ou beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les musees. N'oubliez +pas que vous avez ici, en France, a Paris, un musee compose +precisement des debris de cet art mixte qui est en ce moment en +question. La collection des vases etrusques, qu'est-ce autre chose? + +Si vous voulez maintenir cet art au niveau deja eleve ou il est +parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il +a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps. + +Voila tout ce que je voulais dire. + +Je voterai pour tout ce qui tendra a augmenter la duree accordee aux +proprietaires de cette sorte d'oeuvres, et je declare, en finissant, +que je ne puis m'empecher de regretter l'ancienne legislation. (_Tres +bien! tres bien!_) + + +NOTE 2 + +LA MARQUE DE FABRIQUE + +Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique, +deux systemes etaient en presence, celui de la marque facultative +et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous +conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre +commentaire, les deux discours que Victor Hugo prononca dans ce debat. + +Messieurs, + +Je viens defendre une opinion qui, je le crains, malgre les +excellentes observations qui ont ete faites, a peu de faveur dans la +chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de +la noble assemblee. Le projet de loi sur les dessins de fabrique +soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de +fabrique souleve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi +touche a une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et +qui ne soit competent. + +Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le +commerce honnete et loyal, le commerce deloyal et frauduleux. Le +commerce honnete, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre +aux consommateurs des produits sinceres; c'est celui qui cherche avant +tout, avant meme les benefices d'argent, le plus sur, le meilleur, +le plus fecond des benefices, la bonne renommee. La bonne renommee, +messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce +frauduleux, est celui qui a la fievre des fortunes rapides, qui jette +sur tous les marches du monde des produits falsifies; c'est celui, +enfin, qui prefere les profits a l'estime, l'argent a la renommee. + +Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en presence, +lequel voulez-vous proteger? Il me semble que vous devez protection a +l'un, et la protection de l'un c'est la repression de l'autre. J'ai +cherche dans le projet de loi, dans l'expose des motifs et dans le +rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque +mode de repression preferable au seul mode de repression qui se soit +presente a mon esprit, et j'avoue, a regret, n'en avoir pas trouve. +A mon avis, que je soumets a la chambre, il n'y a d'autre mode de +repression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour +le commerce loyal et honnete, que la marque obligatoire. + +Mais on dira: La marque obligatoire est contraire a la liberte. +Permettez que je m'explique sur ce point, car il est delicat et grave. + +J'aime la liberte, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a +dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis pret a me +devouer pour cette conviction. La liberte a ses abus et ses perils. +Mais a cote des abus elle a ses bienfaits, a cote des perils elle a la +gloire. J'aime donc la liberte, je la crois bonne en toute occasion. +Je veux la liberte du bon commerce; j'admettrais meme, s'il en etait +besoin, la liberte du mauvais commerce, quoique ce soit, a mon avis, +la liberte de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense +pas que, dans la question de la marque obligatoire, la liberte soit le +moins du monde compromise. + +Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise a la +marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite, +c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier +imprime, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque +denomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse etre, il +n'existe pas un papier imprime qui ne doive, aux termes des lois qui +nous regissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce +que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que +la marque obligatoire ait supprime la liberte de la presse? +(_Mouvement._) + +Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une +liberte publique, la plus importante de toutes, la plus vitale, +qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire, +c'est-a-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une +autre liberte dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il +est donc evident que puisque la marque obligatoire ne gene dans aucun +de ses developpements la plus precieuse de nos libertes, elle n'aura +aucun effet funeste, ni meme aucun effet facheux sur la liberte +commerciale. J'ajoute qu'a mon avis liberte implique responsabilite. +La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire, +c'est la responsabilite. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de +ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la liberte sans subir la +responsabilite. (_Mouvement_.) + +Je voterai pour la marque obligatoire. + + * * * * * + +Je vois la chambre fatiguee, je ne crois pas au succes de +l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est +que ma conviction est profonde. + +La marque facultative peut-elle avoir ce rare resultat de separer en +deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le +commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hesiterais pas a me +rallier au systeme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le +pense pas. + +Dans mon opinion, la marque facultative est une precaution illusoire. +Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre; +non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci: +l'industrie a un interet, le commerce croit souvent en avoir un autre. +Quel est l'interet de l'industrie? Donner d'abord de bons produits, +et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les +cas ou l'industrie touche a l'art, des produits admirables. Ceci est +l'interet de l'industrie, ceci est aussi l'interet de la nation. Quel +est l'interet du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au +hasard, souvent a bon marche et a vil prix. A vil prix! c'est +fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce +frauduleux que je voudrais detruire? Il lui faut des produits +frelates, falsifies, chetifs, miserables, coutant peu et pouvant, +erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce +deloyal? il impose sa loi a l'industrie. Il commande, l'industrie +obeit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face a face avec le +consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermediaire, +le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de +le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a +malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque +facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gemira et cedera. +La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette +defense a l'industrie loyale contre le commerce deloyal. Je vous +le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en presence des faits +deplorables que vous ont cites plusieurs nobles membres de cette +Chambre, en presence des debouches qui se ferment, en presence des +marches etrangers qui ne s'ouvrent plus, en presence de la diminution +du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denrees +qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction +croissante, devant la concurrence interieure, devant la concurrence +exterieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincerite +commerciale! (_Mouvement._) + +Mettez la marque obligatoire dans la loi. + +L'industrie francaise est une richesse nationale. Le commerce loyal +tend a elever l'industrie; le commerce frauduleux tend a l'avilir et a +la degrader. Protegez le commerce loyal, frappez le commerce deloyal. + + + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE + +1848-1849. + + +NOTE 3 + +SECOURS AUX THEATRES + +17 juillet 1848. + + +A la suite des fatales journees de juin 1848, les theatres de Paris +furent fermes. Cette cloture, qui semblait devoir se prolonger +indefiniment, etait une calamite de plus ajoutee aux autres calamites +publiques. La ruine des theatres etait imminente. M. Victor Hugo +sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua +une reunion speciale des representants de Paris dans le 1er bureau, +leur demanda d'appuyer un projet de decret qu'il se chargeait de +presenter et qui allouait une subvention d'un million aux theatres, +pour les mettre a meme de rouvrir. La proposition fut vivement +debattue. Un membre accusa l'auteur du projet de decret de vouloir +_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'ecria: + + +Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du +pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain +pour les vingt mille familles que les theatres alimentent! Ce que je +veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifies +par ces ruisseaux de seve qui jaillissent des theatres de Paris! c'est +la paix publique, c'est la serenite publique, c'est la splendeur de la +ville de Paris, c'est l'eclat des lettres et des arts, c'est la venue +des etrangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que +repandent d'activite, de joie, de sante, de richesse, de civilisation, +de prosperite, les theatres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas, +c'est le deuil, c'est la detresse, c'est l'agitation, c'est l'idee +de revolution et d'epouvante que contiennent ces mots lugubres: Les +theatres de Paris sont fermes! Je l'ai dit a une autre epoque et dans +une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les theatres +fermes, c'est le drapeau noir deploye. + +Eh bien, je voudrais que vous, vous les representants de Paris, vous +vinssiez dire a cette portion de la majorite qui vous inquiete: +Osez deployer ce drapeau noir! osez abandonner les theatres! Mais, +sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres fait fermer les +boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres de Paris, +fait une chose que nos plus redoutables annees n'ont pas faite; que +l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les theatres +de Paris eteint le feu qui eclaire, pour ne plus laisser resplendir +que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilite! + +Messieurs, cette question des theatres est maintenant un cote, un cote +bien douloureux, de la grande question des detresses publiques. Ce que +nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a +la, autour de nous, je vous le repete, vingt mille familles qui nous +demandent de ne pas leur oter leur pain! Le plus deplorable temoignage +de la durete des temps que nous traversons, c'est que les theatres, +qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui +partie de notre misere. + +Je vous en conjure, reflechissez-y. Ne desertez pas ce grand interet. +Faites de moi ce que vous voudrez; je suis pret a monter a la tribune, +je suis pret a combattre, _a la poupe, a la proue, ou l'on voudra, +n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec +vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la +proposition. + + +La proposition, appuyee par la presque unanimite des representants de +la Seine et adoptee par le comite de l'interieur, fut acceptee par +le gouvernement, qui reduisit a six cent mille francs la subvention +proposee. M. Victor Hugo, nomme president et rapporteur d'une +commission speciale chargee d'examiner le projet de decret, et +composee de MM. Leon de Maleville, Bixio et Evariste Bavoux, deposa au +nom du comite de l'interieur et lut en seance publique, le 17 juillet, +le rapport suivant: + + +Citoyens representants, + +Dans les graves conjonctures ou nous sommes, en examinant le projet de +subvention aux theatres de Paris, votre comite de l'interieur et la +commission qu'il a nommee ont eu le courage d'ecarter toutes les +hautes considerations d'art, de litterature, de gloire nationale, qui +viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du +reste, et que nous ferons certainement valoir a l'occasion dans des +temps meilleurs; le comite, dis-je, a eu le courage d'ecarter toutes +ces considerations pour ne se preoccuper de la mesure proposee qu'au +point de vue de l'utilite politique. + +C'est a ce point de vue unique d'une grande et evidente utilite +politique et immediate, que nous avons l'honneur de vous proposer +l'adoption de la mesure. + +Les theatres de Paris sont peut-etre les rouages principaux de ce +mecanisme complique qui met en mouvement le luxe de la capitale et les +innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mecanisme +immense et delicat, que les bons gouvernements entretiennent avec +soin, qui ne s'arrete jamais sans que la misere naisse a l'instant +meme, et qui, s'il venait jamais a se briser, marquerait l'heure +fatale ou les revolutions sociales succedent aux revolutions +politiques. + +Les theatres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion +a l'industrie parisienne, qui, a son tour, communique la vie a +l'industrie des departements. Toutes les branches du commerce +recoivent quelque chose du theatre. Les theatres de Paris font vivre +directement dix mille familles, trente ou quarante metiers divers, +occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans +la circulation une somme qui, d'apres des chiffres incontestables, ne +peut guere etre evaluee a moins de vingt ou trente millions. + +La cloture des theatres de Paris est donc une veritable catastrophe +commerciale qui a toutes les proportions d'une calamite publique. Les +faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accorde, il +y a peu de jours, cinq millions a l'industrie du batiment; accorder +aujourd'hui un subside aux theatres, c'est appliquer le meme principe, +c'est pourvoir aux memes necessites politiques. Si vous refusiez +aujourd'hui ces six cent mille francs a une industrie utile, vous +auriez dans un mois plusieurs millions a ajouter a vos aumones. + +D'autres considerations font encore ressortir l'importance politique +de la mesure qui rouvrirait nos theatres. A une epoque comme la notre, +ou les esprits se laissent entrainer, dans cette espece de lassitude +et de desoeuvrement qui suit les revolutions, a toutes les emotions, +et quelquefois a toutes les violences de la fievre politique, les +representations dramatiques sont une distraction souhaitable, et +peuvent etre une heureuse et puissante diversion. L'experience a +prouve que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire +a la louange de ce peuple si intelligent, le theatre est un calmant +efficace et souverain. + +Ce peuple, pareil a tant d'egards au peuple athenien, se tourne +toujours volontiers, meme dans les jours d'agitation, vers les joies +de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements resistent a +un theatre ouvert; aucun attroupement ne resisterait a un spectacle +gratis. + +L'utilite politique de la mesure de la subvention aux theatres est +donc demontree. Il importe que les theatres de Paris rouvrent et +se soutiennent, et l'etat consulte un grand interet public en leur +accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu'a la saison +d'hiver, ou leur prosperite renaitra, nous l'esperons, et sera a la +fois un temoignage et un element de la prosperite generale. + +Cela pose, ce grand interet politique une fois constate, votre comite +a du rechercher les moyens d'arriver surement a ce but: faire vivre +les theatres jusqu'a l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout +qu'aucune partie de la somme votee par vous ne put etre detournee de +sa destination, et consacree, par exemple, a payer les dettes que les +theatres ont contractees depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus +honorable courage contre les difficultes de la situation. Cet argent +est destine a l'avenir et non au passe. Il ne pourra etre revendique +par aucun creancier. Votre comite vous propose de declarer les sommes +allouees aux theatres par le decret incessibles et insaisissables. + +Les sommes ne seraient versees aux directeurs des theatres que sous +des conditions acceptees par eux, ayant toutes pour objet la meilleure +exploitation de chaque theatre en particulier, et que les directeurs +seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit a +l'allocation. + +Quant aux sommes en elles-memes, votre comite en a examine +soigneusement la repartition. Cette repartition a ete modifiee pour +quelques theatres, d'accord avec M. le ministre de l'interieur, et +toujours dans le but d'utilite positive qui a preoccupe votre comite. + +L'allocation de 170,000 francs a ete conservee a l'Opera dont la +prosperite se lie si etroitement a la paix de la capitale. La part du +Vaudeville a ete portee a 24,000 francs, sous la condition que les +directeurs ne negligeront rien pour rendre a ce theatre son ancienne +prosperite, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y +applaudissait dans ces derniers temps. + +Un theatre oublie a ete retabli dans la nomenclature, c'est le theatre +Beaumarchais, c'est-a-dire le theatre special du 8e arrondissement et +du faubourg Saint-Antoine. L'assemblee s'associera a la pensee qui a +voulu favoriser la reouverture de ce theatre. + +Voici cette repartition, telle qu'elle est indiquee et arretee dans +l'expose des motifs qui vous a ete distribue ce matin: + + Pour l'Opera, Theatre de la Nation 170,000 fr. + Pour le Theatre de la Republique 105,000 + Pour l'Opera-Comique 80,000 + Pour l'Odeon 45,000 + Pour le Gymnase 30,000 + Pour la Porte-Saint-Martin 35,000 + Pour le Vaudeville 24,000 + Pour les Varietes 24,000 + Pour le Theatre Montansier 15,000 + Pour l'Ambigu-Comique 25,000 + Pour la Gaite 25,000 + Pour le Theatre-Historique 27,000 + Pour le Cirque 4,000 + Pour les Folies-Dramatiques 11,000 + Pour les Delassements-Comiques 11,000 + Pour le Theatre Beaumarchais 10,000 + Pour le Theatre Lazary 4,000 + Pour le Theatre des Funambules 5,000 + Pour le Theatre du Luxembourg 5,000 + Pour les theatres de la banlieue 10,000 + Pour l'Hippodrome 5,000 + Pour eventualites 10,000 + + Total 680,000 fr. + +Le comite a cru necessaire d'ajouter aux subventions reparties une +somme de 10,000 francs destinee a des allocations eventuelles qu'il +est impossible de ne pas prevoir en pareille matiere. + +Afin de multiplier les precautions et de rendre tout abus impossible, +votre comite, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par +l'article 2 du decret, que la distribution de la somme afferente a +chaque theatre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquiemes, +jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront +affectes au payement des artistes, employes et gagistes des theatres. +Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'execution du +decret a votre comite de l'interieur. + +Un decret special avait ete presente pour le Theatre de la Nation; le +comite, ne voyant aucun motif a ce double emploi, a fondu les deux +decrets en un seul. + +Le credit total alloue par les deux decrets ainsi reunis s'eleve a +680,000 francs. + +Par toutes les considerations que nous venons d'exposer devant vous, +nous esperons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce decret dont +vous avez deja reconnu et declare l'urgence. Il faut que tous les +symptomes de la confiance et de la securite reparaissent; il faut que +les theatres rouvrent; il faut que la population reprenne sa serenite +en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise. +Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du +commerce, de l'industrie, c'est-a-dire tout ce qui produit le travail, +tout ce qui detruit la misere; les theatres sont un de ces moteurs. + +Que les etrangers se sentent rappeles a Paris par le calme retabli; +qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui +roulent, des boutiques ouvertes, des cafes eclaires; qu'on puisse +rentrer tard chez soi; les theatres vous restitueront toutes ces +libertes de la vie parisienne, qui sont les indices memes de la +tranquillite publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante, +animee, paisible, a cette grande ville de Paris, qui porte avec +accablement, depuis un mois bientot, le plus douloureux de tous les +deuils, le deuil de la guerre civile! + +Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce +que vous ferez en ce moment sera utile pour le present et fecond pour +l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au theatre, +le theatre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un +engagement. Aujourd'hui, la societe secourt le theatre, demain le +theatre secourra la societe. Le theatre, c'est la sa fonction et son +devoir, moralise les masses en meme temps qu'il enrichit la cite. 11 +peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps serieux comme +ceux ou nous sommes, les auteurs dramatiques, libres desormais, +comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du theatre +une chaire de verite et une tribune d'honnetete, pousser les coeurs +vers la fraternite, elever les esprits aux sentiments genereux par le +spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et +dans la foule la raison, enseigner, apaiser, eclairer, consoler, c'est +la plus pure source de la renommee, c'est la plus belle forme de la +gloire! + +La subvention aux theatres fut votee. Les theatres rouvrirent. + + +NOTE 4 + +SECOURS AUX TRANSPORTES + +14 aout 1848. + +Immediatement apres les journees de juin, M. Victor Hugo se preoccupa +du sort fait aux transportes. Il appela tous les hommes de bonne +volonte, dans toutes les nuances de l'assemblee, a leur venir en aide. +Il organisa dans ce but une reunion speciale en dehors de tous les +partis. + +Voici en quels termes le fait est raconte dans _la Presse_ du 14 aout +1848: + + +"Tous les hommes politiques ne sont pas en declin, heureusement! Au +premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont +deploye sous la grele des balles dans les tristes journees de juin, +par la fermete conciliante qu'ils ont apportee a la tribune, et enfin +par l'elan d'une fraternite sincere telle que nous la concevons, telle +que nous la ressentons, nous aimons a signaler un de nos illustres +amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaissee, +et que la liberte de la presse a trouve debout a la tribune au jour +des interpellations adressees a M. le general Cavaignac. + +"M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous +ne saurions trop le feliciter. Il s'agit de visiter les detenus de +juin. Cette proposition a motive la reunion spontanee d'un certain +nombre de representants dans l'un des bureaux de l'assemblee +nationale; nous en empruntons les details au journal l'_Evenement_: + +"La reunion se composait deja de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'eveque +de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Felix +Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Voguee, +Cremieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considerant, le general Laydet, +Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribiere, +Antony Thouret. + +"M. Victor Hugo a expose l'objet de la reunion. Il a dit: + +"Qu'au milieu des reunions qui se sont produites au sein de +l'assemblee, et qui s'occupent toutes avec un zele louable, et selon +leur opinion consciencieuse, des grands interets politiques du pays, +il serait utile qu'une reunion se format qui n'eut aucune couleur +politique, qui resumat toute sa pensee dans le seul mot _fraternite_, +et qui eut pour but unique l'apaisement des haines et le soulagement +des miseres nees de la guerre civile. + +"Cette reunion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui +oublieraient, en y entrant, a quel parti ils appartiennent, pour ne +se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France. +Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de +l'ordre le plus eleve; car soulager les malheurs de la guerre civile +dans le present, c'est eteindre les fureurs de la guerre civile dans +l'avenir. L'assemblee nationale est animee des intentions les plus +patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les +egares, mais elle ne veut rien au dela de la severite strictement +necessaire, et, certainement, a cote de sa severite, elle cherchera +toujours les occasions de faire sentir sa paternite. La reunion +projetee provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se +manifesteraient, la bonne volonte genereuse de l'assemblee. + +"Cette reunion ne se compose encore que de membres qui se sont +spontanement rapproches et qui appartiennent a toutes les opinions +representees dans l'assemblee; mais elle admettrait avec empressement +tous les membres qui auraient du temps a donner aux travaux de +fraternite qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les +forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du +pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se preoccuperait +de tout ce qui peut, sans desarmer, bien entendu, ni enerver l'action +de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs +familles. + +"En ce qui touche ces malheureuses familles, la reunion rechercherait +les moyens d'assurer l'execution du decret qui leur reserve le droit +de suivre les transportes, et qui, evidemment n'a pas voulu que ce +droit fut illusoire ou onereux pour les familles pauvres. Le general +Cavaignac, consulte par M. Victor Hugo, a pleinement approuve cette +pensee, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention +fraternelle et l'unite politique, et a promis de faciliter, par tous +les moyens en son pouvoir, l'acces et la visite des prisons aux +membres de la reunion; ce sera pour eux une occupation fatigante et +penible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur +rendra douce. + +"En terminant, M. Victor Hugo a exprime le voeu que la reunion mit a +sa tete et choisit pour son president l'homme venerable qu'elle compte +parmi ses membres, et qui joint au caractere sacre de representant +le caractere sacre d'eveque, M. Parisis, eveque de Langres. Ainsi le +double but evangelique et populaire sera admirablement exprime par la +personne meme de son president. La fraternite est le premier mot de +l'evangile et le dernier mot de la democratie." + +"La reunion a completement adhere a ces genereuses paroles. Elle a +aussitot constitue son bureau, qui est ainsi compose: + +"President, M. Parisis, eveque de Langres; vice-president, M. Victor +Hugo; secretaire, M. Xavier Durrieu. + +"La reunion s'est separee, apres avoir charge MM. Parisis, Victor Hugo +et Xavier Durrieu de demander au general Cavaignac, pour les membres +de la reunion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les +prisons de Paris." + + +NOTE 5. + +LA QUESTION DE DISSOLUTION + + +En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemblee +constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion +prealable des bureaux, M. Victor Hugo prononca, le 15 janvier, un +discours que la stenographie a conserve. Le voici: + + +M. VICTOR HUGO.--Posons la question. + +Deux souverainetes sont en presence. + +Il y a d'un cote l'assemblee, de l'autre le pays + +D'un cote l'assemblee. Une assemblee qui a rendu a Paris, a la +France, a l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est +considerable; en juin, elle a fait face a l'emeute, elle a sauve la +democratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de revolte +contre le peuple tout entier. C'est la le titre de cette assemblee. +Ce titre serait plus beau si la victoire eut ete moins dure. Les +meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clements. Pour ma part, +j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blame la repression +soldatesque. Du reste, cette assemblee, disons-le, a plutot essaye de +grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts, +ce qui est l'histoire des assemblees et ce qui est aussi l'histoire +des hommes. Un peu de bon, pas mal de mediocre, beaucoup de mauvais. +Quant a moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite +vaillante de l'assemblee en juin, son courage, le service rendu. Elle +a bien fait son entree; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa +sortie. + +De l'autre cote, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays. +Qui doit l'emporter? (_Reclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi +de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande +votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas a etre nomme +commissaire, je cherche a dire la verite. Je sais que chaque parti a +une pente a s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous +enivrons bien vite de nous-memes et nous avons bientot fait de crier: +Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule +quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers, +j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale, +voici ce que je pense: L'an dernier, a pareille epoque, qui est-ce +qui voulait la reforme? Le pays. Cette annee, qui est-ce qui veut la +dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit: +retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblee repondra: je reste. + +Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas. + +J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect a l'assemblee, mais +l'assemblee doit du respect au pays. + +Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est +pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je +n'abuse pas de celui-ci. + +Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinement, a une +assemblee, a un chef d'etat, a un pouvoir: va-t'en! pour que ce +pouvoir doive s'en aller? + +Je reponds: non! + +Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainete, il faut +qu'elle ait la raison. + +Voyons si elle a la raison. + +Il y a en republique deux cas, seulement deux cas ou le pays peut dire +a une assemblee de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une +assemblee legislative dont le terme est arrive, ou une assemblee +constituante dont le mandat est epuise. + +Hors de la, le pays, le pays lui-meme peut avoir la force, il n'a pas +le droit. + +L'assemblee legislative dont la duree constitutionnelle n'est pas +achevee, l'assemblee constituante dont le mandat n'est pas accompli +ont le droit, ont le devoir de repondre au pays lui-meme: non! et de +continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre. + +Toute la question est donc la. Je la precise, vous voyez. La +Constituante de 1848 a-t-elle epuise son mandat? a-t-elle termine son +oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non. + +UNE VOIX.--L'assemblee n'a point epuise son mandat. + +M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemblee parviennent +a me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait a faire, et que +son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord a l'instant +meme. + +Examinons. + +Qu'est-ce que la constituante avait a faire? Une constitution. + +La constitution est faite. + +LE MEME MEMBRE.--Mais, apres la constitution, il faut que l'assemblee +fasse les lois organiques. + +M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques! + +Entendons-nous. + +Est-ce une necessite ou une convenance? + +Si les lois organiques participent du privilege de la constitution, +si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'a une seule +reserve, la sanction du peuple et le droit de revision, si comme la +constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines, +inviolables, au-dessus des assemblees legislatives, au-dessus des +codes, placees a la fois a la base et au faite, oh! alors, il n'y +a pas de question, il n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a +necessite. Vous devez repondre au pays qui vous presse: attendez! nous +n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de +nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos +adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en +repoussant la proposition Rateau? vous avez manque a votre devoir! + +Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les +autres, des lois modifiables et revocables, des lois que la prochaine +assemblee legislative pourra citer a sa barre, juger et condamner, +comme le gouvernement provisoire a condamne les lois de la monarchie, +comme vous avez condamne les decrets du gouvernement provisoire, si +cela est, ou est la necessite de les faire? a quoi bon devorer le +temps de la France pour jeter quelques lois de plus a cet appetit de +revocation qui caracterise les nouvelles assemblees? + +Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis +de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela +vous etait bien agreable, cela me serait egal. Oui, vous trouvez +convenable que les redacteurs du texte soient aussi les redacteurs du +commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes, +que ceux qui ont bati l'edifice pavent aussi les rues a l'entour, que +le theoreme constitutionnel fasse penetrer son unite dans tous ses +corollaires; apres avoir ete legislateurs constituants, il vous plait +d'etre legislateurs organiques; cela est bien arrange, cela est plus +regulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois +organiques; pourquoi? pour la symetrie. + +Ah! ici, messieurs, je vous arrete. Pour une assemblee constituante, +ou il n'y a plus de necessite il n'y a plus de droit. Car du moment ou +votre droit s'eclipse, le droit du pays reparait. + +Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment, +il faudra l'admettre toujours, a chaque instant et dans tous les cas, +que dans six mois elle dira au president de se demettre et que dans un +an elle criera a la legislative de se dissoudre. Non! la constitution, +une fois sanctionnee par le peuple, protegera le president et +la legislative. Reflechissez. Voyez l'abime qui separe les deux +situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre +l'assemblee constituante? Un vote, une boule dans la boite du +scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemblee +legislative? Une revolution. + +Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothese, +reculez de quelques mois en arriere, reportez-vous a l'epoque ou +vous etiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce +moment-la, au milieu de l'oeuvre ebauchee, le pays, impatient ou +egare, vous eut crie: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous! + +Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit +alors? + +Je vous eusse dit: Resistez! + +Resister! a qui? a la France? + +Sans doute. + +Notre devoir eut ete de dire au peuple:--Tu nous as donne un mandat, +nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit +n'est plus en toi, mais en nous. Tu te revoltes contre toi-meme; car +nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux +refaire une revolution? tu veux courir de nouveau les chances +anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es a la fois le plus +fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y +tomberons, mais tu y tomberas apres nous. + +Voila ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas separes. + +Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion resister a tous +les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de +l'histoire est a ce prix. + +Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: resistez! +aujourd'hui je vous dis: cedez! + +Pourquoi? + +Je viens de vous l'expliquer. + +Parce qu'il y a trois mois le droit etait de votre cote, et +qu'aujourd'hui il est du cote du pays. + +Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous? +vous ne les ferez meme pas, vous les baclerez. Ou trouverez-vous +le calme, la reflexion, l'attention, le temps pour examiner les +questions, le temps pour les laisser murir? Mais telle de ces lois +est un code! mais c'est la societe tout entiere a refaire! Onze lois +organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vecu presque un +an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un siecle, c'est la une +fort belle longevite revolutionnaire. Contentez-vous-en. + +Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel a nos fiertes. Quoi! nous +nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'a nous! Nous +cedons a un _quinze mai moral!_ l'assemblee nationale se laisse +chasser! Messieurs, l'assemblee chassee! Comment? par qui? Non, j'en +appelle a la dignite de vos consciences, vous ne vous sentez pas +chasses! Vous n'avez pas donne les mains a votre honte! Vous vous +retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les +violences des factions, mais devant la souverainete de la nation. +L'assemblee se laisser chasser! Ah! ce degre d'abaissement rendrait sa +condamnation legitime, elle la meriterait pour y avoir consenti! Il +n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait +meprisee, et qu'elle s'en ira respectee! + +Messieurs, je crois avoir ruine les objections les unes apres les +autres. Me voici revenu a mon point de depart, le pays a pour lui le +droit, et il a pour lui la raison. Considerez qu'il souffre, qu'il +est, depuis un an bientot, etendu sur le lit de douleur d'une +revolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison +vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du cote droit sur le +cote gauche. + +UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du cote gauche sur le cote droit. +(_Sourires._) + +M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On +rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons +des hommes politiques et considerons la situation. Elle nous dicte +notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la republique, je +ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que +dans toutes mes paroles vous sentez l'honnete homme. Votre attention +me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle, +je me sens le droit de m'adresser a votre coeur de bons citoyens. +Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauve le present, maintenant ne +compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en +ce moment? C'est l'inquietude, c'est l'anxiete, c'est le doute du +lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanes, mais +reels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui +que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi, +vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver? +Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la +legislative? Non, votre heure est fixee et la sienne est venue, les +temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre +noblement. Deferez au voeu de la France. Ne passez pas de la +souverainete a l'usurpation. Je le repete, donnons le bon exemple, +retirons-nous a temps et a propos, et croyons tous au lendemain! Ne +disons pas, comme je l'ai entendu declarer, que notre disparition sera +une revolution. Comment! democrates, vous n'auriez pas foi dans la +democratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai +pour que l'assemblee se separe au terme le plus prochain. + + +NOTE 6 + +ACHEVEMENT DU LOUVRE + +Fevrier 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses, +l'interet de l'etat, l'interet de la ville de Paris. + +Certes, creer dans la capitale une sorte d'edifice metropolitain de +l'intelligence, installer la pensee la ou etait la royaute, remplacer +une puissance par une puissance, ou etait la splendeur du trone mettre +le rayonnement du genie, faire succeder a la grandeur du passe ce qui +fait la grandeur du present et ce qui fera la beaute de l'avenir, +conserver a cette metropole de la pensee ce nom de Louvre, qui veut +dire souverainete et gloire; c'est la, messieurs, une idee haute et +belle. Maintenant, est-ce une idee utile? + +Je n'hesite pas; je reponds: Oui. + +Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore a la haute idee +de civilisation que Paris represente, donner d'immenses travaux sous +toutes les formes a toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan +jusqu'a l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres, +occuper et nourrir le peuple avec une idee, lorsque les ennemis de la +paix publique cherchent a l'occuper, je ne dis pas a le nourrir, avec +des passions, est-ce que ce n'est pas la une pensee utile? + +Mais l'argent? cela coutera fort cher. Messieurs, entendons-nous, +j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je +ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tout prix, l'alleger. +Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entrainer une +charge pour les contribuables, je serais le premier a le repousser. +Mais, l'expose des motifs vous le dit, on peut faire face a la depense +par des alienations peu regrettables d'une portion du domaine de +l'etat qui coute plus qu'elle ne rapporte. + +J'ajoute ceci. Cet ete, vous votiez des sommes considerables pour des +resultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler +le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et +politique du travail, que la seule pensee d'en donner vous suffisait. +Quoi! vous accordiez des travaux steriles, et aujourd'hui vous +refuseriez des travaux utiles? + +Le projet peut etre ameliore. Ainsi, il faudrait conserver toutes les +menuiseries de la bibliotheque actuelle, qui sont fort belles et +fort precieuses. Ce sont la des details. Je signale une lacune plus +importante. Selon moi, il faudrait completer la pensee du projet en +installant l'institut dans le Louvre, c'est-a-dire en faisant sieger +le senat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain. +Representez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un cote une galerie +de peinture comparable a la galerie du Vatican, de l'autre une +bibliotheque comparable a la bibliotheque d'Alexandrie; tout pres +cette grande nouveaute des temps modernes, le palais de l'Industrie; +toute connaissance humaine reunie et rayonnant dans un monument +unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps. + +Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient a ce +monument comme a une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi +transforme le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi +le palais, vous auriez agrandi l'idee qu'il contenait. + +Cette creation, ou l'on trouvera tous les magnifiques progres de l'art +contemporain, dotera, sans qu'il en coute un sou aux contribuables, +d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de +plus. J'appuie le projet. + + +NOTE 7 + +SECOURS AUX ARTISTES + +3 avril 1849. + +Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononce par M. +Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par +l'honorable M. Charlemagne, comme exagerant les besoins et les miseres +des artistes et des lettres. Peu de mois s'ecoulerent, la question des +arts revint devant l'assemblee le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo, +appele a la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amene a +dire: + + +Les besoins des artistes n'ont jamais ete plus imperieux. Et, +messieurs, puisque je suis monte a cette tribune,--c'est l'occasion +que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas +en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-etre quelque +influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche +plus particulierement aux interets des lettres et des arts. + +Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette meme place et que +je combattais certaines reductions speciales qui portaient sur le +budget des arts et des lettres, je vous disais que ces reductions, +dans certains cas, pouvaient etre funestes, qu'elles pouvaient +entrainer bien des detresses, qu'elles pouvaient amener meme des +catastrophes. On trouva a cette epoque qu'il y avait quelque +exageration dans mes paroles. + +Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment, +et c'est ici le lieu de le dire, a ce rare et celebre artiste qui +vient de disparaitre si fatalement, qu'un secours donne a propos, +qu'un travail commande a temps aurait pu sauver. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le! + +M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine. + +M. LEON FAUCHER.--Je demande la parole. + +M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci merite votre +attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amere et profonde +douleur, a trouve plus facile de renoncer a la vie que de lutter +contre la misere. (_Mouvement._) + +Eh bien! que ce soit la un grave et douloureux enseignement. Je le +depose dans vos consciences. Je m'adresse a la generosite connue et +prouvee de cette assemblee. Je l'ai deja trouvee, nous l'avons tous +trouvee sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment, +ce n'est pas un reproche que je fais a personne, c'est un fait que je +constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que, +dans la suite de la discussion, quand vous aurez a voter, soit +a propos du budget de l'interieur, soit a propos du budget de +l'instruction publique, sur certaines reductions que je ne qualifie +pas d'avance, mais qui peuvent etre mal entendues, qui peuvent etre +deplorables, vous vous souviendrez que des reductions fatales peuvent, +pour faire gagner quelques ecus au tresor public, faire perdre a la +France de grands artistes. (_Sensation._) + + + + +CONSEILS DE GUERRE + + +NOTE 8 + +L'ETAT DE SIEGE + +28 septembre 1848. + +Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M. +Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque +forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en +pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution +comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes: + + +"_Cedule_. + +"La presente devra etre apportee en venant deposer. + +"REPUBLIQUE FRANCAISE. + +"_Liberte, Egalite, Fraternite._ + +"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division +militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi. + +"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de +guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor, +representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a +l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848, +a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes +Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de +se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les +voies de droit. + +"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848. + +"_Le rapporteur_, DE BEURMANN." + + +La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes +contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_, +adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son +devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de +la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque +dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le +lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il +savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement +etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle +injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte +meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree, +une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part +des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal +militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut, +le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre +l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite +du representant. + +Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette +audience: + + +2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS + +Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne. + +_Audience du 29 septembre._ + +INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT +LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT. + +Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle +d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire +soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin +de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo, +qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin. + +L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres +avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le +president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant +du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore +presente. + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il +se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra +vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du +gouvernement, vous avez la parole. + +M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les +faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques +phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo +s'approche. + +M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et +domicile. + +M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre, +monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le +conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale +que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois +cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre +membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose +aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux +simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes +paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus +que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne +cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission +que vous accomplissez. + +Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment +d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre +immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette +etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire +que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses +travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il +constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc +pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite. + +Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela +de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee, +une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je +pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites +de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et +non ici. + +Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je +dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention +m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on +m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant, +je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma +deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre +utile a la defense qu'a l'accusation. + +M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi, +qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a +M. le president la permission de vous repondre. + +M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits +de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait +de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de +s'entendre sur l'heure. + +M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au +nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne +ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est +formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite +regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et +meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit +assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait +des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre +poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer +d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre +egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa +protection. + +M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement +m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences, +a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du +peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela +dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je +maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de +son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre +du vote qu'il va deposer dans l'urne. + +LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier +pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident +qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au +conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce +qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les +veritables droits de chacun ici. + +M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee +nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme +une violation de son droit de representant. + +La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a +jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a +jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un +representant ou un depute est appele pendant le cours de la session +d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant +un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit +etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les +devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et +le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa +liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre +donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa +fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important +sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de +representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le +president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage, +c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que +M. Victor Hugo ait soutenu le premier. + +M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom +de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a +l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme. +Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo +fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son +temoignage, la justice commande et ne sollicite pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens +que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions +legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la +souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion +sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre +enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments +du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de +representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une +question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a +repondre a vos questions. + +LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un +condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les +plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des +accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du +condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien! +si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu +hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut +pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses +n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation +qui peut entrainer la peine des travaux forces. + +M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le +defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait +sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite +que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui +tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute +que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des +malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais +demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit. +Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger +les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais +donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument +inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les +devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en +outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un +representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris +est place en ce moment. + +M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels +sont vos nom et prenoms? + +M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo. + +M. LE PRESIDENT.--Votre profession? + +M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple. + +M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance? + +M. VICTOR HUGO.--Besancon. + +M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel? + +M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5. + +M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent? + +M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6. + +M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel? + +M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition +devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes +souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes +paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce +que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la +rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive +qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee +et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en +travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant +tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai +supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes +collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils +s'y sont refuses. + +M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette +occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade, +accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et +dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas +prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient +quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas, +je cedai a leurs prieres. + +Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures +que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison. +Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis +quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me +rappeler si j'ai vu celui-ci. + +M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous? + +(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor +Hugo._) + +M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre +monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait +amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que +j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis +innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a +me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une +des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la +justice suivre son cours, et on l'emmena. + +M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant +vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous +avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit +de se mettre au-dessus d'elle. + +M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et +du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion +s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et +je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait +simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a +choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque +autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure +a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant +inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux +deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir +de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait +toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait +plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que +l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays. +Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._) + +M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque +eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice. + +M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait +les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation. + +(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui +l'accompagne au dehors de la salle d'audience._) + +M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la +parole. + +M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses. + +M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses. + +Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure +ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et +Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir +pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes +apparentes. + +En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long +a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24 +mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal. + +--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le +conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee, +l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la +salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete +vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee. +On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le +president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de +guerre. + + + + +CONSEIL D'ETAT + +1849 + + +NOTE 9 + +LA LIBERTE DU THEATRE + +En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi +sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs +etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite +et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees +a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs +dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit +comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et +du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la +stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat. + + +_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien. + +M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant +devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie +publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra +n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde, +le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les +points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la +commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont +soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe +volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de +semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer +les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder. + +Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des +theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux +interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un +est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple. + +J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes +politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens +de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle +m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle. + +Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui +ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et +l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand +principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me +tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que +par la liberte? + +Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande, +a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les +formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la +dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en +presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre +ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire +d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que +vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous? +Examinons. + +Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour +lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre +existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a +constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les +connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve. + +M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806. + +M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait +en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne +regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des +theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution. + +Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses +fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas +un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait +s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre +de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre, +jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a +regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a +introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur +hierarchique. + +Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit? +On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte +le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut +degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le +theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression +du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et +froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce +qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les +sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il +etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait +sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui +permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a +fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas +ete libre. + +Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare +immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis +XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de +l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et +sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art +dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les +plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire +n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite, +s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat +admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de +Campistron. + +Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais +je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique +qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la +rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite +avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose +de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors +un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le +plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince +de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de +toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper +a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, +la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout +prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment +meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il +s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins. + +Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui +pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a +pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que +ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait +honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans +les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne +ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est +la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui +demanda ce qu'il pouvait faire pour lui. + +M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve +pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres, +ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer +le regne imperial. + +M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur +faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des +talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses +passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout +litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve. +Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille. + +Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en +couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer. +Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de +perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce +principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le +faisait en quelque sorte vivant? Rien. + +M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau +vers. + +Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a +produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau. + +J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats, +que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire +fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre +chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi. + +Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue +de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la +question qui me touche infiniment. + +Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je +me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait +vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple +tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe +monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la +puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a +ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa +personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les +siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que +vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que +lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses +oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere, +de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la +liberte contre la religion. + +Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que +l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement. + +Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait +completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en +conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au +peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le +meilleur selon elle. + +Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les +desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme +devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous +la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de +Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont +declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par +le parlement. + +Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient! +Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur +imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse +et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le +parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont +ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la +vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite. +C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est +faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie +toujours d'immoralite. + +Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste! +L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois +martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les +revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a +fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet. + +Je reprends, et je resume ce que je viens de dire. + +Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire +fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction +utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non. + +Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les +genies, il a gene les chefs-d'oeuvre. + +Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je +voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au +point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce +point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le +nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre +cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu. +Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la +question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins +bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a +pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les +dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees, +l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par +la distinction des genres. Quel a ete le resultat? + +L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans +Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en +pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une +partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce +que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts +a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire +juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit +esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable +administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la +politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir +successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires. + +Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature, +l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans +des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot: +point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles +grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait +de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de +marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission +d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom +de l'art et de la litterature, avaient demande un second +Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne +l'Odeon! + +Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le +principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il +a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor, +soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement +materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons +vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population +parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise +pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on +trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches. +Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie +miserable pour refouler le developpement de l'art. + +Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que, +du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du +caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les +bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une +calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les +entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget. +Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite. +Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont +guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre +chose que le principe d'autorite. + +Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au +principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le +principe de liberte. + +Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la +liberte. + +Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air +de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee. + +Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de +pensee, c'est-a-dire point de censure. + +Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre +question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui. + +Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici, +je dois supposer un peu; rien n'existe. + +Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le +perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle +qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques, +quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les +institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la +liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans +toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera +au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici +d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie +theatrale fut proclamee. + +Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions +politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement +y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte +d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il +en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux +intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un +interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance. + +Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux +conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que +voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le +cahier des charges de la liberte. + +Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte +des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre +est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la +moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se +resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions, +regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres +libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera +jour. + +Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les +celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les +auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera, +un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces +quatre theatres. + +Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a +une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils +reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut +prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le +laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de +talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur; +vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez +ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les +meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles. +En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la +rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a +atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au +peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible. + +Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien +assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a +l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand +pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon +vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou +le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le +provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les +soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour +ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit +humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la +moralisation universelle. + +Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient +les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par +une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je +gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en +arranger. + +Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a +tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne +soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat +financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous +diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires. +Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un +chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un +agent de change par un coup de bourse. + +Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui +viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire +votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but +plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il +est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de +toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites +que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et +qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde +comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira +l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la +foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme, +le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla +reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands +faits de notre histoire. + +Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le +peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche +en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son +education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse +pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous +qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez +vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration +europeenne vous remboursera. + +Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui +soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et +cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole +immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans. +Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee: +comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au +dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par +la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole +sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je +creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les +nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient. + +Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres +speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge, +non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres +crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale +parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle. +Je les appellerais theatres municipaux. + +La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a +l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux +et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a +faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent +parfois des commotions si fatales a la ville. + +Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le +plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant +surtout mon assertion aux classes inferieures de la population +parisienne: le peuple francais, la population parisienne +principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose +pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des +especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements +populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais +pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais +lieux, fera moins de revolutions violentes. + +L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les +frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et +distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires, +tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie +de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser +fermer. + +Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents +quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les +moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre +theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la +ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote +de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon +systeme. + +Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur +de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous +avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme +base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez +et choisissez. + +M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous +faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront +ecrases par ceux de l'etat. + +M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a +cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres. +Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il +vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres +accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous +aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez +dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront. + +On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire +concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les +plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux +passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le +scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique; +ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des +comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de +criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous +en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou +l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que +m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout, +que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses +cinquante mille exemplaires. + +Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on +me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des +lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la +presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent, +je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur. +Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes +ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est +l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres +libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser, +de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres +nationaux et municipaux; la victoire vous restera. + +M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo +sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient +a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M. +Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. +Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et +l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les +theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces +officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre +user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les +theatres libres seraient evidemment ecrases. + +Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale, +qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de +liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je +voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me +fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains +du gouvernement. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres +privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege +ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle +fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres. +La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon +systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout +le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon +systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un +theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs +encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait +user de la liberte commune; voila tout. + +M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur +un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du +cautionnement? + +M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je +l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets +de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les +comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de +la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui +dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je +payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce +que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre +usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux +directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est +pourquoi je veux le cautionnement. + +M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir, +dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des +conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres, +de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de +dimension, etc. + +M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a +l'etablissement des theatres. + +M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages. + +M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des +representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les +cafes-spectacles. + +M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police. + +M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le +systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes? + +M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans +mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres +nationaux et les theatres municipaux. + +Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un +systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous +promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la +realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les +hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les +_theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas +grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le +ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; +quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront +le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au +Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps. + +Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs +independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au +directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant, +pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par +le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de +leurs theatres. + +M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera +les directeurs? + +M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui +aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets. + +M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez +un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la +Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine +couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette +couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son +service, sera immediatement destitue. + +M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires. + + +Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien. + +M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec +le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux +tribunaux ordinaires. + +On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent +souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine +connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation; +puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard; +representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une +piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces +ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait +impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou +la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est +admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu. + +M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la +question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France. + +En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour +ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute +la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien. +Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que +Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont +abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en +Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_. + +Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre +n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand +homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le +Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette +liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire +de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien +different. + +Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France. + +Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il +faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines +restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils +sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure +preventive en l'ameliorant autant que possible. + +J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et +plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte +industrielle. + +Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je +dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a +pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour +en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout +ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete +etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui +se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees +politiques, que c'etaient la des questions frivoles. + +A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais +qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code +special pour les choses de l'intelligence et de la pensee. + +Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose +inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du +droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la +societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants. + +Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete +aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et +la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une +acquisition, mais une creation, la propriete litteraire. + +Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux +communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les +poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la +societe par la propriete. + +Cela fait, organisez. + +Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe +des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une +certaine impulsion. + +Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit +d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui +a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les +auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre +temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont +excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles +lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent. + +Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt +annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations +precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au +contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de +prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez +reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits +de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une +repression rapide et tres efficace. + +Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est +l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est +un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le +gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il +s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur +est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur +des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la +passe au bureau de censure. + +Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis! +Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on +appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi! + +La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la +surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le +theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure. + +Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point. + +Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis +trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour? +Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui +pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant. + +Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En +a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage. + +Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir +uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les +moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a +ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi +donc y tenez-vous? + +Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs +publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre +surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du +theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit +un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice. + +La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est +un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates, +sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient +logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en +litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils +rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc +jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et +j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que +vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De +la morale! + +Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee +jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On +n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des +personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee +nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec +une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup +sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection, +c'est que c'est impossible. + +Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres +haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la +susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere +prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les +ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de +peinture. + +Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la +tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee, +et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le +service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais +ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est +si peu, la censure. + +Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee +nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que +l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en +quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de +parti qui vous feraient de belle besogne. + +Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission +des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet +element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous +refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce +que serait une commission de marine sans marins. + +Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission +composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un +representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour +de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si +telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels +que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions +et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la +censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur +la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour? + +Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses +l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront +difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne +s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne +faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les +details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie +sera plus grande qu'elle n'a jamais ete. + +Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte. +C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur. + +En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la +liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La +liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup +plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre. + +Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la +repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le +jury; pour le theatre, qu'aurez-vous? + +La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible. + +Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de +toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur +en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a +ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant +aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens +reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur. + +Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de +nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains +emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du +costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut +etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin +il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers, +un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur. + +Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la? + +Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la? +le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public? +Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste. +Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous +sieger la cour d'assises au parterre? + +Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en +general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver +a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas +grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les +indications du ministere public et condamneront sans broncher sur +oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la +pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant +devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et +supprimeront la liberte. + +Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure +preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure +repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux +moyens du droit commun. + +Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite. + +Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que +je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres +subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a +Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et +quatre par la ville. + +L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur +ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du +gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire +des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous +imposerez a l'industrie theatrale. + +Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la +position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs +dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et +ayant un syndicat. + +Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre +dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de +l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme +des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable. +Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait +son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de +prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera +de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les +personnages les plus consideres et les plus considerables de +l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de +tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de +l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique +elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les +directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une +sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il +comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression, +et il saura superposer la peine au delit. + +Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame; +s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une +amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre +prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la +societe. + +Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste +des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint +pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa +fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de +ses droits de province. + +Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury +dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant +le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte +par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette +excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives. + +Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique +elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public. + +C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive. +De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le +probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas +partie de l'association? + +M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si +l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait +plus. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait +a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois, +et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le +theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il +empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces? + +M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui +seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux +ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour +les refractaires. + +M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre +societe? + +M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines +conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits +professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable +de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop +souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable +que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose +d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur +association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il +faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque +chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur, +comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre +pour ses delits professionnels. + +M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un +avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors +du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le +suspendre. + +M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs +dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de +l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le +public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse +encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de +magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de +mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive, +telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je +le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des +auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor +Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation. +Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un +auteur? + +M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous +les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du +jury. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au +systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions +determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. +De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit +litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a +craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees +contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un +tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne +risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs +dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait +impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo? + +M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par +quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer +dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une +justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper, +et ceux-la seront sans doute les plus dangereux. + +Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et +vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le +seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes. +Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes +considerables de professions diverses, parmi lesquelles se +trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le +suffrage de leurs confreres? + +Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des +beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs +confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant +le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait +changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas +de honte a exercer les fonctions de censeur. + +M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques +consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une +magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce +que c'est une police. + +J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser +la censure preventive; je n'y reviens pas. + +Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a +appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques +pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la +corporation, et qu'alors mon but serait manque. + +Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je +l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour +realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit +de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat, +au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des +conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat +dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un +theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la +soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des +auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en +dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on +pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la +representation d'une ou plusieurs pieces. + +Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je +la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais +qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs +dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de +presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux +d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours +l'inefficacite de la repression par les cours d'assises? + +Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait +necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la +place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une +autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la +tranquillite du pays. + +Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte +entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une +condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de +remplir. + +Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon +ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures. +Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les +lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la +collaboration du temps. + +M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre +demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou +maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution +qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme +eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins +eloigne. + +M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles +qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le +principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les +associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte. + +Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes +d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres +veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et +rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec +des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je +n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le +parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a +ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues; +voila comme j'entends la solution du probleme. + +J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur +l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne +pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la +haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se +rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de +l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un +directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne +saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos! + +Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de +l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction +publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises; +le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. +Tout cela devrait etre reuni. + +Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet +ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees +divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout +progres reel. + +Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser. +L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de +veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee +et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais, +pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut +l'organiser. + +Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens +de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi, +d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis +dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France? + +Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des +garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on +appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que +beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le +sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas +de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans +la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec +la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a +l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle +etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces +reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant. + +Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction +commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire; +elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous +donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant +meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national! + +Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale. +En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces +decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la +censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus +difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc +vouloir faire mal ce que la foule fait bien? + +Laissez la la censure, organisez; mais, je vous le repete, organisez +la liberte. + + + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE + +1849-1851 + + +NOTE 10 + +PILLAGE DES IMPRIMERIES + +Aux journees de juin 1848, Victor Hugo, apres avoir contribue a la +victoire, etait venu au secours des vaincus. Apres le 13 juin 1849, il +accepta le meme devoir. La majorite etait enivree par la colere, et +voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment +sur les imprimeries saccagees et pillees. Victor Hugo monta le 15 juin +a la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel +qu'il est au _Moniteur_. + + +Permanence.--Seance du 15 juin 1849. + +INTERPELLATION + +La parole est a M. Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande a l'assemblee la permission +d'adresser une question a MM. les membres du cabinet. + +Cette assemblee, dans sa moderation et dans sa sagesse, voudra +certainement que tous les actes de desordre soient reprimes, de +quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les details publies, +des actes de violence regrettables auraient ete commis dans diverses +imprimeries. Ces actes constitueraient de veritables attentats contre +la legalite, la liberte et la propriete. + +Je demande a M. le ministre de la justice, ou, en son absence, a MM. +les membres du cabinet presents, si des poursuites ont ete ordonnees, +si des informations sont commencees. (_Tres bien! tres bien!_) + +PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui? + +M. DUFAURE, _ministre de l'interieur_.--Messieurs, nous regrettons +aussi amerement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les +actes a propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose +l'affirmer, spontanement, au milieu des emotions de la journee du 13 +juin.... (_Interruptions a gauche._) + +Je dis qu'ils ont eu lieu spontanement, c'est a ce sujet que j'ai ete +interrompu. Rien n'avait prevenu l'autorite des actes de violence qui +devaient etre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je +veux expliquer seulement comment l'autorite n'etait pas, n'a pas pu +etre prevenue, comment l'autorite n'a pas pu les empecher. + +On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du general Changarnier +avait preside a cette devastation. Je le nie hautement. Un aide de +camp du general Changarnier a paru sur les lieux pour reprimer +cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant ete consomme; +d'ailleurs, on ne l'ecoutait pas. J'ajoute qu'aussitot que nous avons +ete prevenus de ces faits, ordre a ete donne de faire deux choses, de +constater les degats et d'en rechercher les auteurs. On les recherche +en ce moment, et je puis assurer a l'assemblee, qu'aussitot qu'ils +seront decouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son +execution. (_Tres bien! Tres bien!_) + +M. LE PRESIDENT.--L'incident est reserve. + + +A propos de cet incident, on lit dans le _Siecle_ du 17 juin 1848: + +M. Victor Hugo etait tres vivement blame aujourd'hui par un grand +nombre de ses collegues pour la genereuse initiative qu'il a prise +hier en fletrissant du haut de la tribune les actes condamnables +commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'etait pas le +moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce +n'etait pas a nous a appeler sur ces actes l'attention publique; il +fallait laisser ce soin a un membre de l'autre cote, et la chose n'eut +pas eu le retentissement que votre parole lui a donne. + +Nous etions loin de nous attendre a ce que l'honnete indignation +exprimee par M. Victor Hugo, et la loyale reponse de M. le ministre de +l'interieurpussent etre l'objet d'un blame meme indirect d'une partie +quelconque de l'assemblee. Nous pensions que le sentiment du juste, +le respect de la propriete devaient etre au-dessus de toutes les +miserables agitations de parti. Nous nous trompions. + +M. Victor Hugo racontait lui-meme aujourd'hui dans l'un des groupes +qui se formaient ca et la dans les couloirs une reponse qu'il aurait +ete amene a faire a l'un de ces moderes excessifs.--Si je rencontrais +un tel dans la rue, je lui brulerais la cervelle, dit celui-la.--Vous +vous calomniez vous-meme, repondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire +que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez +sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la +rue, ici meme.--Monsieur, dit le poete indigne, vous etes le +meme homme qui a tue le general Brea!--Il est difficile de dire +l'impression profonde que ce mot a causee a tous les assistants, +a l'exception de celui qui venait de provoquer cette reponse +foudroyante. + + +NOTE 11 + +PROPOSITION MELUN.--ENQUETE SUR LA MISERE + +Bureaux.--Juin 1849. + +M. VICTOR HUGO.--J'appuie energiquement la proposition. + +Messieurs, il est certain qu'a l'heure ou nous sommes, la misere pese +sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misere? Les longues +agitations politiques, les lacunes de la prevoyance sociale, +l'imperfection des lois, les faux systemes, les chimeres poursuivies +et les realites delaissees, la faute des hommes, la force des choses. +Voila, messieurs, de quelles causes est sortie la misere. Cette +misere, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la +question sociale, toute la question politique. Elle engendre a la fois +le malaise materiel et la degradation intellectuelle; elle torture le +peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance. + +Cette misere, je le repete, est aujourd'hui la question d'etat. +Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la detruire, +non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela +est sage. La meilleure habilete aujourd'hui, c'est la fraternite. Le +grand homme politique d'a present serait un grand homme chretien. + +Reflechissez, en effet, messieurs. + +Cette misere est la, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe +et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimeriques, le +communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misere publique a +leur disposition, la saisissent et la precipitent contre la societe. +Avec de la souffrance, on a sitot fait de la haine! De la ces coups de +main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24 +juin. De la ces revolutions inconnues et formidables qui arrivent, +portant dans leurs flancs le mystere de la misere. + +Que faire donc en presence de ce danger? Je viens de vous le dire. +Oter la misere de la question. La combattre, la dissoudre, la +detruire. + +Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misere +publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal, +emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut detruire le faux +socialisme par le vrai. C'est la votre mission. + +Oui, il faut que l'assemblee nationale saisisse immediatement la +grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche +le remede, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a la une foule de +problemes qui veulent etre muris et medites. Il importe, a mon sens, +que l'assemblee nomme une grande commission centrale, permanente, +metropolitaine, a laquelle viendront aboutir toutes les recherches, +toutes les enquetes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes +les specialites economiques, toutes les opinions meme, devront +etre representees dans cette commission, qui fera les travaux +preparatoires; et, a mesure qu'une idee praticable se degagera de ses +travaux, l'idee sera portee a l'assemblee qui en fera une loi. Le code +de l'assistance et de la prevoyance sociale se construira ainsi piece +a piece avec des solutions diverses, mais avec une pensee unique. Il +ne faut pas disperser les etudes; tout ce grand ensemble veut +etre coordonne. Il ne faut pas surtout separer l'assistance de la +prevoyance, il ne faut pas etudier a part les questions d'hospices, +d'hopitaux de refuges, etc. Il faut meler le travail a l'assistance, +ne rien laisser degenerer en aumone. Il y a aujourd'hui dans les +masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignite. Et c'est un +bien. Le travailleur veut etre traite, non comme un pauvre, mais comme +un citoyen. Secourez-les en les elevant. + +C'est la, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je +m'y associe avec empressement. + +Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il +faut que vous fassiez? Il faut, vous majorite, vous assemblee, montrer +votre coeur a la nation, venir en aide aux classes souffrantes par +toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les +facons, ouvrir les ateliers et les ecoles, repandre la lumiere et +le bien-etre, multiplier les ameliorations materielles et morales, +diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journees par +une mesure utile et populaire; en un mot, dire a tous ces malheureux +egares qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous +ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos freres. + + +NOTE 12 + +LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT + +Bureaux.--Juin 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle +contient un progres. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un +peril. + +Le progres, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux +choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorite de l'etat +et la liberte du pere de famille. Ce sont la deux sources vives et +fecondes d'impulsions utiles. + +Le peril, je l'indiquerai tout a l'heure. + +Messieurs, deux corporations redoutables, le clerge jusqu'a notre +revolution, depuis notre revolution, l'universite, ont successivement +domine l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont +fait l'education de la France. + +Universite et clerge ont rendu d'immenses services; mais, a cote de +ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerge, dans sa +vive ardeur pour l'unite de la foi, avait fini par se meprendre, et en +etait venu,--ce fut la son tort du temps de nos peres,--a contrarier +la marche de l'intelligence humaine et a vouloir eteindre l'esprit +de progres qui est le flambeau meme de la France. L'universite, +excellente par ses methodes, illustre par ses services, mais enfermee +peut-etre dans des traditions trop etroites, n'a pas en elle-meme +cette largeur d'idees qui convient aux grandes epoques que nous +traversons, et n'a pas toujours fait penetrer dans l'enseignement +toute la lumiere possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un +clerge. + +Les dernieres annees de la monarchie disparue ont vu une lutte +acharnee entre ces deux puissances, l'universite et l'eglise, qui se +disputaient l'esprit des generations nouvelles. + +Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en +emulation. C'est la le sens, c'est la le but du projet actuel. Il +maintient l'universite dans l'enseignement, et il introduit l'eglise +par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la +liberte. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se +reconcilieront-elles? De quelle facon vont-elles combiner leurs +influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est-a-dire +l'avenir? C'est la, messieurs, la question. Chacun de ces deux clerges +a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les +esprits ombrageux, et en matiere d'enseignement je suis de ce nombre, +pourraient craindre qu'avec l'universite seule l'instruction ne fut +pas assez religieuse, et qu'avec l'eglise seule l'instruction ne fut +pas assez nationale. Or religion et nationalite, ce sont la les deux +grands instincts des hommes, ce sont la les deux grands besoins de +l'avenir. Il faut donc, je parle en laique et en homme politique, +il faut au-dessus de l'eglise et de l'universite quelqu'un pour les +dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir, +pour les departager. Qui? l'etat. + +L'etat, messieurs, c'est l'unite politique du pays, c'est la tradition +francaise, c'est la communaute historique et souveraine de tous les +citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France, +c'est le pouvoir supreme, qui aie droit d'imposer a l'universite +l'enseignement religieux, et a l'eglise l'esprit national. + +Le projet actuel installe l'etat au sommet de la loi. Le conseil +superieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas +autre chose. C'est en cela qu'il me convient. + +Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement superieur +dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui +est destine a reclasser les masses aujourd'hui declassees. Nous +reviendrons sur ces graves questions. + +Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universite, en acceptant +le clerge, le projet fait l'enseignement libre et fait l'etat juge. Je +me reserve de l'examiner encore. + +M. de Melun, qui soutint la predominance de l'eglise dans +l'enseignement, fut nomme commissaire par 20 voix contre 18 donnees a +M. Victor Hugo. + + +NOTE 13 + +DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRESENTANTS SOMMIER +ET RICHARDET + +Bureaux.--31 juillet 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les idees d'ordre, le respect +de l'autorite qu'il faut raffermir, la protection que l'assemblee doit +au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites. +J'invoque les memes idees pour la combattre. + +Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici: + +Un delit de presse aurait ete commis, il y a quatre mois, dans un +departement eloigne, dans une commune obscure, par un journal ignore. +Depuis cette epoque, les auteurs presumes de ce delit ont ete nommes +representants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire +en justice. + +De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la +refuserez. Examinons les deux cas. + +Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France, +oublie de la localite meme ou il s'est produit, vous faites un +evenement. Le fait etait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous +le grossissez du retentissement d'un proces, de l'eclat d'un debat +passionne, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de +l'opposition et de la presse. Ce delit, commis dans le champ de foire +d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France. +Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de +Paris pour porte-voix. Cet outrage au president de la republique, cet +article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez +dans tous les esprits, vous tirez l'offense a huit cent mille +exemplaires. + +Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand +respect du pouvoir et de l'autorite. + +Si vous refusez l'autorisation, tout s'evanouit, tout s'eteint. Le +fait est mort, vous l'ensevelissez, voila tout. + +Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux +les interets de l'ordre et de l'autorite et le raffermissement du +pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous +qui la refusons? + +Cette question d'interet social videe et ecartee, permettez-moi de +m'elever a des considerations d'une autre nature. + +Dans quelle situation etes-vous? + +Vous etes une majorite immense, compacte, triomphante, en presence +d'une minorite vaincue et decimee. Je constate la situation et je la +livre a votre appreciation politique. Le 13 juin a cree pour vous ce +que vous appelez des necessites; en tout cas, ce sont des necessites +bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait +considerable, terrible, mysterieux, au fond duquel il vous importe, +dites-vous, que la justice penetre, que le jour se fasse. Il faut, en +effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet evenement +d'ou a failli sortir une revolution. Vous avez pu aider la justice. +Ce qu'elle vous a demande en fait de poursuites, vous avez pu le lui +accorder. Vous avez ete prodigues, c'est mon sentiment. + +Mais enfin, de ce cote, tout est fini. Trente-huit representants, +c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'etre +genereux? Est-ce qu'ici la generosite n'est pas de la sagesse? Quoi! +livrer encore deux representants, non plus pour les necessites de +l'instruction de juin, mais pour un fait ignore, prescrit, oublie! +Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours defendu l'ordre, +gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, reaction, rancune, +parti-pris, coup de majorite! Il faut savoir se refuser a soi-meme les +dernieres satisfactions de la victoire. C'est a ce prix que, de la +situation de vainqueurs, on passe a la condition de gouvernants. Ne +soyez pas seulement une majorite nombreuse, soyez une majorite grande! + +Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre +force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est +la mesure. Le jour ou l'opinion publique dira: Ils sont vraiment +moderes, la conscience des partis repondra: C'est qu'ils sont vraiment +forts! + +Je refuse l'autorisation de poursuites. + +M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomme +rapporteur par 14 voix contre 11 donnees a M. Victor Hugo. + + +NOTE 14. + +DOTATION DE M. BONAPARTE. + +Bureaux.--6 fevrier 1851. + +En janvier 1851, immediatement apres le vote de defiance, M. Louis +Bonaparte tendit la main a cette assemblee qui venait de le frapper, +et lui demanda trois millions. C'etait une veritable dotation +princiere. L'assemblee debattit cette pretention, d'abord dans les +bureaux, puis en seance publique. La discussion publique ne dura qu'un +jour et fut peu remarquable. La discussion prealable des bureaux, qui +eut lieu le 6 fevrier, avait vivement excite l'attention publique, et, +quand la question arriva au grand jour, elle avait ete comme epuisee +par ce debat preliminaire. + +Dans le 12e bureau particulierement, le debat fut vif et prolonge. A +deux heures et demie, malgre la seance commencee, la discussion durait +encore. Une grande partie des membres de l'assemblee, groupes derriere +les larges portes vitrees du 12e bureau, assistaient du dehors a +cette lutte ou furent successivement entendus MM. Leon Faucher, +Sainte-Beuve, auteur de la redaction de defiance, Michel (de Bourges) +et Victor Hugo. + +M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Leon Faucher +et apres lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte, +soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionne de M. +Leon Faucher amena dans le debat M. Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Leon Faucher m'oblige a prendre +la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne desire pas etre nomme +commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la +tribune, et mon intention n'etait pas de parler, meme ici. + +Selon moi, l'assemblee, en votant la dotation il y a dix mois, a +commis une premiere faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle +commettrait une seconde faute, plus grave encore. + +Je n'invoque pas seulement ici l'interet du pays, les detresses +publiques, la necessite d'alleger le budget et non de l'aggraver; +j'invoque l'interet bien entendu de l'assemblee, j'invoque l'interet +meme du pouvoir executif, et je dis qu'a tous ces points de vue, aux +points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus +generaux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considerable. + +Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premiere dotation, la +situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On +etait en paix, on est en guerre. Un serieux conflit a eclate. + +Ce conflit, au dire de ceux-la memes qui soutiennent le plus +energiquement le pouvoir executif, ce conflit est une cause de +desordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les interets; ce +conflit a presque les proportions d'une calamite publique. + +Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation. + +Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les +harangues, les revues, les banquets de sous-officiers meles aux +generaux, Satory, la place du Havre, la societe du Dix-Decembre, les +cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas +eu ces tentatives pretoriennes qui tendaient a donner a la republique +l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire. + +Vous n'auriez pas eu tous ces faits etranges qui ont si profondement +inquiete le pays, et qui ont du irresistiblement eveiller le pouvoir +legislatif et amener le vote de ce qu'on a appele la coalition, +coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition. + +Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont ete apportes devant +vous, vous les avez juges dans votre conscience, et vous avez +solennellement declare votre defiance. + +La defiance du pouvoir legislatif contre le pouvoir executif! + +Or, comment le pouvoir executif, votre subordonne apres tout, a-t-il +recu cet avertissement de l'assemblee souveraine? + +Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a neant votre vote. Il a declare +excellent ce cabinet que vous aviez declare suspect. Resistance qui a +aggrave le conflit et qui a augmente votre defiance. + +Et aujourd'hui que fait-il? + +Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi? +Ce qu'il avait commence. Il vous dit:--Vous vous defiez de moi. Soit! +payez toujours, je vais continuer. + +Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le +pouvoir executif ecoute peu sa dignite. Vous ecouterez la votre et +vous refuserez. + +Ce qu'a dit M. Faucher des interets du pays, lorsqu'il a nomme +M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vote pour M. +Bonaparte. J'ai, dans la sphere de mon action, favorise son election. +J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui +ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons +pas vote pour Napoleon, en tant que Napoleon; nous avons vote pour +l'homme qui, muri par la prison politique, avait ecrit, en faveur des +classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vote pour lui, +enfin, parce qu'en face de tant de pretentions monarchiques nous +trouvions utile qu'un prince abdiquat ses titres en recevant du pays +les fonctions de president de la republique. + +Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant +d'importance a rappeler ce titre, etait un prince revolutionnaire, un +membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la revolution, +et qui, loin d'etre la negation de cette revolution, en etait +l'affirmation. Voila pourquoi nous l'avions nomme. Dans ce condamne +politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un +democrate. Nous avons espere en lui. + +Nous avons ete trompes dans nos esperances. Ce que nous attendions de +l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait +faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout +autre, a sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne +l'oserait pas. Je suppose le general Changarnier au pouvoir. Il +suivrait probablement la meme politique que M. Bonaparte, mais il ne +songerait pas a venir vous demander 2 millions a ajouter a 1,200,000 +francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait reellement, lui, +simple particulier avant son election, que faire d'une pareille liste +civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive +l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul, +qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoleon lui-meme, dans une +position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire +des dettes, il payait tres noblement, avec cette somme, celles de ses +generaux. + +Arretons ces deplorables tendances; disons par notre vote: Assez! +assez! + +Qui a rouvert ce debat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette +discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de +le dire, est-ce a nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le +mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemblee. + +Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorite a vote la +dotation la premiere fois, elle ne savait pas ce qui etait derriere. + +Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'etait de l'imprudence; la +voter aujourd'hui, ce serait de la complicite. + +Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre? +acceptez la republique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement, +simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus +d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de +complots, mais je dirai plus de reves. Quand personne ne revera plus, +tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de +rassurer les interets et d'apaiser les esprits que de dire sans +cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Preparons autre +chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princieres, +ces dotations tristement demandees et facheusement depensees, ces +esperances qui vont on ne sait ou, ces aspirations a un lendemain +dictatorial et par consequent revolutionnaire, c'est de l'agitation, +c'est du desordre. Acceptons la republique. L'ordre, c'est le +definitif. + +On sait que l'assemblee refusa la dotation. + + +NOTE 15. + +LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO + +Seance du 18 juillet 1851. + +Apres le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatise par +Victor Hugo d'un nom que la posterite lui conservera, _Napoleon le +Petit_, sentit le besoin de repondre. Son ministre, M. Baroche, se +chargea de la reponse. Il ne trouva rien de mieux a opposer a Victor +Hugo qu'une citation falsifiee. Victor Hugo monta a la tribune pour +repliquer au ministre et retablir les faits et les textes. La droite, +encore tout ecumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau +discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne +croirait pas a de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du +lecteur l'extrait de la seance meme du 18 juillet. Le voici: + +M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_.--Je voudrais ne pas +entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordee hier M. Victor +Hugo. + +Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont +je m'honore d'etre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la +repousser. (_Tres bien! tres bien! a droite._) + +Et d'abord, une observation. La seance d'hier a offert un douloureux +contraste avec les seances precedentes. Jusque-la, tous les orateurs, +l'honorable general Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et meme M. +Pascal Duprat, malgre la vivacite de son langage, s'etaient efforces +de donner a la discussion un caractere de calme et de dignite qu'elle +n'aurait jamais du perdre. + +C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel.... + +M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._) + +M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on +nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui +nous attaque. + +C'est le meme homme qui a conquis les suffrages des electeurs de la +Seine par des circulaires de ce genre. + +(_M. le ministre deroule une feuille de papier et lit:_) + +"Deux republiques sont possibles: + +L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des +gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon +et dressera la statue de Marat; detruira l'institut, l'ecole +polytechnique et la legion d'honneur; ajoutera a l'auguste devise: +_Liberte, Egalite, Fraternite_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera +banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira +le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain +de chacun; abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur +des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le +massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera +de la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera +les arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces +deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche +aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera +froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres +l'horrible dans le grand, que nos peres ont vu, nous montrera le +monstrueux dans le petit...." + +M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout! + +M. BAROCHE _reprend_.--Voila, messieurs, un langage qui contraste +singulierement avec celui que vous avez entendu hier.... + +M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout! + +M. BAROCHE, _continuant_.--Voila l'homme qui reprochait a cette +majorite de ruser comme le renard, pour combattre le lion +revolutionnaire. Voila l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement +cherche a retracter, accusait la majorite, une partie du moins de +cette majorite, de se mettre a plat ventre et d'ecouter si elle +n'entendait pas venir le canon russe. + + * * * * * + +M. VICTOR HUGO, _a la tribune_.--Je declare que M. Baroche n'a +articule que d'infames calomnies; qu'il a, malgre mes sommations de +tout lire, tronque honteusement une citation. J'ai le droit de lui +repondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_) + +A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolonge._) + +M. LE PRESIDENT.--Quand un orateur n'est pas mele au debat, et qu'un +autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la +parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous a moi? Mais quand un +orateur inscrit a parle a son tour pendant trois heures et demie, +et qu'on prononce son nom en lui repondant, il n'y a pas la +fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs +nombreuses._) + +M. JULES FAVRE.--Je demande la parole. + +M. LE PRESIDENT.--La parole appartient a M. Dufaure, je ne puis vous +la donner. + +M. JULES FAVRE.--J'ai demande la parole pour un rappel au reglement. +Je n'ai a faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le +droit d'etre entendu. + +L'art. 45 du reglement, qui accorde la parole pour un fait personnel, +est un article absolu qui protege l'honneur de tous les membres de +l'assemblee. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu etablir M. le +president; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'etre entendu. + +VOIX NOMBREUSES, _a Victor Hugo_.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO.--La reponse que j'ai a faire a M. Baroche porte sur +deux points. + +Le premier point porte sur un document qui n'a ete lu qu'en partie; +l'autre est relatif a un fait qui s'est passe hier dans l'assemblee. + +L'assemblee doit remarquer que ce n'a ete que lorsqu'une agression +personnelle m'a ete adressee pour la troisieme fois que j'ai enfin +exige, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_) + +Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment ou une sorte +d'effroi bien justifie saisissait les coeurs les plus profondement +devoues a la cause populaire, j'ai adresse a mes concitoyens la +declaration que je vais vous lire. + +Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient ete faites contre +le suffrage universel, siegeant ici dans toute sa majeste; j'ai +toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel, +et, a l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette +fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements a gauche._) + +Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles +de Paris la declaration suivante adressee aux electeurs, declaration +dont M. Baroche a lu la premiere partie, et dont, malgre mon +insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire.... +(_Interruption a droite._) + +VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entiere! + +UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien. + +M. VICTOR HUGO.--Vous avez deja entendu la premiere partie, elle est +presente a tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux +bien relire ce qui a ete lu. Ce n'est que du temps perdu. + +M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien! + +M. VICTOR HUGO, _a M. Leboeuf_.--Ah! vous pretendez me dicter ce que +je dois etre et ce que je dois faire a cette tribune! En ce cas c'est +different. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Tres bien! vous +avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignite +de ne pas lire. (_Tres bien! Tres bien!_) + +(_Un long desordre regne dans l'assemblee; la seance reste interrompue +pendant quelques instants._) + +M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: "Deux republiques sont +possibles...."--M. Baroche a lu ce qui etait relatif a la premiere de +ces republiques; dans ma pensee, c'est la republique qu'on pouvait +redouter a cette epoque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._) +Je reprends la lecture ou M. Baroche l'a laissee.... (_Interruption._) + +A DROITE.--Non! non! tout! + +M. LE. PRESIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle, +ecoutez! + +M. VICTOR HUGO.--Ecoutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement, +et grace a vos violences d'hier (_A gauche: Tres bien! Tres +bien!_), peut a peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet, +profondement alteree par la fatigue.--Rires a droite.--L'orateur +reprend._) + +Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures a droite._) + +M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat a la Convention. + +M. LE PRESIDENT, _a la droite_.--C'est vous qui avez donne la parole a +l'orateur; ecoutez-le. + +VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de +tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans +le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans +violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun, +une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; +donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere, +gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la +conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, +reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera +la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme +commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en +consequence, la propriete comme la representation du travail accompli, +et le travail comme l'element de la propriete future, respectera +l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux +enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, +pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les +accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de +la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du +possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands +reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte, +c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence; +dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera +de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra +et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, +le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu +satisfait. + +"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la +s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une +et empecher l'autre. + +"26 mai 1848. + +"VICTOR HUGO." + +A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo! + +M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a +cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que +j'ai ete nomme. + +M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous. + +(_Bruit._) + +UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous? + +M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M. +Baroche. (_Hilarite._) + +M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete +nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere, +c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans. + +Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des +promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait +le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._) + +Si j'avais accepte l'expedition romaine; + +Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a +donne aux jesuites; + +Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort +en matiere politique; + +Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre +la liberte de la presse; + +Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat? +(_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la +gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_) + +J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._) + +A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne +laissez pas continuer l'orateur. + +M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete. + +M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche. + +CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever! + +A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez! + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la +violence materielle! (_Tumulte._) + +M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La +droite se leve en masse._) + +A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux! + +L'ordre du jour est adopte. + +M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a +l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de +tribune. Je proteste. + +(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a +gauche._) + + +NOTE 16. + +LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI + +Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851. + +Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine +s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons +Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la +proposition du rappel de la loi du 31 mai. + +Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et +Rigal. + +MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome), +Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers. + +La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le +fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de +proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede +pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir +le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son +ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses +orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit +et au nom du peuple? + +La question de liberte devait-elle primer la question de conduite? + +--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout +entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui +est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de +Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere. +Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient +jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux. +Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle +a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution? +Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi +fondamentale? + +M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas +le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point +epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a +la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace +c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle +fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet +orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes, +severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation +de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit +etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la +majorite reflechira. + +Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend +la parole. + +Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de +Bussac). Il ajoute: + +"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense; +tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il +importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le +peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut +pas brusquer. + +M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par +la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir +l'auditoire. + +_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la +loi donne rendez-vous a la guerre civile_. + +Puis il reprend: + +Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout +ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent, +annoncent de determine, de resolu, d'inevitable. + +Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces. + +Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace, + +Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte. + +M. Victor Hugo termine ainsi: + +Je me resume. + +Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire +qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien +dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte! + +Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez. +Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais +vous le dire. + +La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des +represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi +pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est +pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je +le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de +moi. + +Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part, +j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation +est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit +entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant +s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement +prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays +legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme +perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la +guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je +ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point +eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas +de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se +resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester +calme. Je m'exclus. + +La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont +(de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo. + + +M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche. + + + +TABLE + + +LE DROIT ET LA LOI + +ACTES ET PAROLES + +AVANT L'EXIL + + +ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844. + +I. Discours de reception + +II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie + francaise, au discours de Saint-Marc Girardin + +III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie + francaise, au discours de M. Sainte-Beuve + + +CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848 + +I. La Pologne + +II. Consolidation et defense du littoral + +III. La famille Bonaparte + +IV. Le pape Pie IX + + +REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849. + +I. Lettre aux electeurs + +II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges + +III. Reunion des auteurs dramatiques + +IV. Victor Hugo a ses concitoyens + +V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie + +VI. Seance des associations, apres le mandat accompli + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848. + +I. Ateliers nationaux + +II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation + des ecrivains + +III. L'etat de siege + +IV. La peine de mort + +V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege + +VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements + aux lettres et aux arts + +VII. La separation de l'assemblee + +VIII.La liberte du theatre + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851. + +I. La misere + +II. Affaire de Rome + +III. Reponse a M. de Montalembert + +IV. La liberte de l'enseignement + +V. La deportation + +VI. Le suffrage universel + +VII. Replique a M. de Montalembert + +VIII.La liberte de la presse + +IX. Revision de la constitution + + +CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849. + +I. Discours d'ouverture + +II. Discours de cloture + + +COUR D'ASSISES.--1851. + +I. Pour Charles Hugo. La peine de mort + +II. Les proces de l'_Evenement_ + + +ENTERREMENTS.--1843-1850. + +I. Funerailles de Casimir Delavigne + +II. Funerailles de Frederic Soulie + +III. Funerailles de Balzac + + +LE DEUX DECEMBRE 1851. + +Proclamations et Discours + + +NOTES. + +CHAMBRE DES PAIRS.--1846. + +1. La propriete des oeuvres d'art + +2. La marque de fabrique + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849. + +3. Secours aux theatres + +4. Secours aux transportes + +5. La question de dissolution + +6. Achevement du Louvre + +7. Secours aux artistes + + +CONSEILS DE GUERRE.--1848. + +8. L'etat de siege (28 septembre) + + +CONSEIL D'ETAT.--1849. + +9. La liberte du theatre + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851. + +10. Pillage des imprimeries + +11. Enquete sur la misere + +12. Loi sur l'enseignement + +13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants + Sommier et Richardet + +14. Dotation de M. Bonaparte + +15. Le ministre Baroche et Victor Hugo + +16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai + +FIN. + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, Vol. I, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I *** + +***** This file should be named 8186.txt or 8186.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/8/1/8/8186/ + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe and +the Online Distributed Proofreading Team + +Updated editions will replace the previous one--the old editions will +be renamed. + +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future +generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see +Sections 3 and 4 and the Foundation information page at +www.gutenberg.org Section 3. Information about the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by +U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the +mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its +volunteers and employees are scattered throughout numerous +locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt +Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to +date contact information can be found at the Foundation's web site and +official page at www.gutenberg.org/contact + +For additional contact information: + + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not +necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper +edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search +facility: www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + diff --git a/8186.zip b/8186.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b70d44f --- /dev/null +++ b/8186.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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I *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe +and the Online Distributed Proofreading Team + + + + + +OEUVRES COMPLETES DE VICTOR HUGO + + +ACTES ET PAROLES I + + + + + +LE DROIT ET LA LOI + + +I + +Toute l'eloquence humaine dans toutes les assemblees de tous les +peuples et de tous les temps peut se resumer en ceci: la querelle du +droit contre la loi. Cette querelle, et c'est la tout le phenomene du +progres, tend de plus en plus a decroitre. Le jour ou elle cessera, la +civilisation touchera a son apogee, la jonction sera faite entre ce +qui doit etre et ce qui est, la tribune politique se transformera en +tribune scientifique; fin des surprises, fin des calamites et des +catastrophes; on aura double le cap des tempetes; il n'y aura +pour ainsi dire plus d'evenements; la societe se developpera +majestueusement selon la nature; la quantite d'eternite possible a la +terre se melera aux faits humains et les apaisera. + +Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasitismes; ce sera le +regne paisible de l'incontestable; on ne fera plus les lois, on les +constatera; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux +et deux font quatre, le binome de Newton ne depend pas d'une majorite, +il y a une geometrie sociale; on sera gouverne par l'evidence; le code +sera honnete, direct, clair; ce n'est pas pour rien qu'on appelle la +vertu la droiture; cette rigidite fait partie de la liberte; elle +n'exclut en rien l'inspiration, les souffles et les rayons sont +rectilignes. L'humanite a deux poles, le vrai et le beau; elle sera +regie, dans l'un par l'exact, dans l'autre par l'ideal. Grace a +l'instruction substituee a la guerre, le suffrage universel arrivera a +ce degre de discernement qu'il saura choisir les esprits; on aura pour +parlement le concile permanent des intelligences; l'institut sera le +senat. La Convention, en creant l'institut, avait la vision, confuse, +mais profonde, de l'avenir. + +Cette societe de l'avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles +succederont les decouvertes; les peuples ne conquerront plus, ils +grandiront et s'eclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera +des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer +ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les +createurs. La civilisation qui etait toute d'action sera toute de +pensee; la vie publique se composera de l'etude du vrai et de la +production du beau; les chefs-d'oeuvre seront les incidents; on sera +plus emu d'une Iliade que d'un Austerlitz. Les frontieres s'effaceront +sous la lumiere des esprits. La Grece etait tres petite, notre +presqu'ile du Finistere, superposee a la Grece, la couvrirait; la +Grece etait immense pourtant, immense par Homere, par Eschyle, par +Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grece +les eut; de la sa grandeur. L'envergure d'un peuple se mesure a son +rayonnement. La Siberie, cette geante, est une naine; la colossale +Afrique existe a peine. Une ville, Rome, a ete l'egale de l'univers; +qui lui parlait parlait a toute la terre. _Urbi et orbi_. + +Cette grandeur, la France l'a, et l'aura de plus en plus. La France a +cela d'admirable qu'elle est destinee a mourir, mais a mourir comme +les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe. +Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par +l'ascension comme Jesus-Christ. On pourrait dire qu'a un moment donne +un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de +deuxieme grandeur, se groupent autour de lui, et c'est ainsi +qu'Athenes, Rome et Paris sont pleiades. Lois immenses. La Grece s'est +transfiguree, et est devenue le monde paien; Rome s'est transfiguree, +et est devenue le monde chretien; la France se transfigurera et +deviendra le monde humain. La revolution de France s'appellera +l'evolution des peuples. Pourquoi? Parce que la France le merite; +parce qu'elle manque d'egoisme, parce qu'elle ne travaille pas pour +elle seule, parce qu'elle est creatrice d'esperances universelles, +parce qu'elle represente toute la bonne volonte humaine, parce que la +ou les autres nations sont seulement des soeurs, elle est mere. Cette +maternite de la genereuse France eclate dans tous les phenomenes +sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle +leur fait leurs idees. Sa revolution n'est pas locale, elle est +generale; elle n'est pas limitee, elle est indefinie et infinie. La +France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie. +Dans la philosophie elle retablit la logique, dans l'art elle retablit +la nature, dans la loi elle retablit le droit. + +L'oeuvre est-elle achevee? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir +la plage lumineuse et lointaine, l'arrivee, l'avenir. + +En attendant on lutte. + +Lutte laborieuse. + +D'un cote l'ideal, de l'autre l'incomplet. + +Avant d'aller plus loin, placons ici un mot, qui eclaire tout ce que +nous allons dire, et qui va meme au dela. + +La vie et le droit sont le meme phenomene. Leur superposition est +etroite. + +Qu'on jette les yeux sur les etres crees, la quantite de droit est +adequate a la quantite de vie. + +De la, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent a cette +notion, le Droit. + + +II + +Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord nait +l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit +parle et commande du sommet des verites, la loi replique du fond des +realites; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le +possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberte, +c'est le droit; la societe, c'est la loi. De la deux tribunes; l'une +ou sont les hommes del'idee, l'autre ou sont les hommes du fait; l'une +qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la +premiere est necessaire, la seconde est utile. De l'une a l'autre il +y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore +entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une +sereine, l'autre passionnee. La loi decoule du droit, mais comme le +fleuve decoule de la source, acceptant toutes les torsions et toutes +les impuretes des rives. Souvent lapratique contredit la regle, +souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet desobeit a +la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi +contestent sans cesse; et de leur debat, frequemment orageux, sortent, +tantot les tenebres, tantot la lumiere. Dans le langage parlementaire +moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre +basse. + +L'inviolabilite de la vie humaine, la liberte, la paix, rien +d'indissoluble, rien d'irrevocable, rien d'irreparable; tel est le +droit. + +L'echafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les varietes de +joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'a l'etat +de siege dans la cite; telle est la loi. + +Le droit: aller et venir, acheter, vendre, echanger. + +La loi: douane, octroi, frontiere. + +Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empietement sur +la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-a-dire +l'instruction laique. + +La loi: les ignorantins. + +Le droit: la croyance libre. + +La loi: les religions d'etat. + +Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage +restreint, le jury trie, c'est la loi. + +La chose jugee, c'est la loi; la justice, c'est le droit. + +Mesurez l'intervalle. + +La loi a la crue, la mobilite, l'envahissement et l'anarchie de l'eau, +souvent trouble; mais le droit est insubmersible. + +Pour que tout soit sauve, il suffit que le droit surnage dans une +conscience. + +On n'engloutit pas Dieu. + +La persistance du droit contre l'obstination de la loi; toute +l'agitation sociale vient de la. + +Le hasard a voulu (mais le hasard existe-t-il?) que les premieres +paroles politiques de quelque retentissement prononcees a titre +officiel par celui qui ecrit ces lignes, aient ete d'abord, a +l'institut, pour le droit, ensuite, a la chambre des pairs, contre la +loi. + +Le 2 juin 1841, en prenant seance a l'academie francaise, il glorifia +la resistance a l'empire; le 12 juin 1847, il demanda a la chambre +des pairs [Footnote: Et obtint. Voir page 151 de _Avant l'exil_.] la +rentree en France de la famille Bonaparte, bannie. + +Ainsi, dans le premier cas, il plaidait pour la liberte, c'est-a-dire +pour le droit; et, dans le second cas, il elevait la voix contre la +proscription, c'est-a-dire contre la loi. + +Des cette epoque une des formules de sa vie publique a ete: _Pro jure +contra legem_. + +Sa conscience lui a impose, dans ses fonctions de legislateur, une +confrontation permanente et perpetuelle de la loi que les hommes font +avec le droit qui fait les hommes. + +Obeir a sa conscience est sa regle; regle qui n'admet pas d'exception. + +La fidelite a cette regle, c'est la, il l'affirme, ce qu'on trouvera +dans ces trois volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_. + + +III + +Pour lui, il le declare, car tout esprit doit loyalement indiquer son +point de depart, la plus haute expression du droit, c'est la liberte. + +La formule republicaine a su admirablement ce qu'elle disait et ce +qu'elle faisait; la gradation de l'axiome social est irreprochable. +Liberte, Egalite, Fraternite. Rien a ajouter, rien a retrancher. Ce +sont les trois marches du perron supreme. La liberte, c'est le droit, +l'egalite, c'est le fait, la fraternite, c'est le devoir. Tout l'homme +est la. + +Nous sommes freres par la vie, egaux par la naissance et par la mort, +libres par l'ame. + +Otez l'ame, plus de liberte. + +Le materialisme est auxiliaire du despotisme. + +Remarquons-le en passant, a quelques esprits, dont plusieurs sont meme +eleves et genereux, le materialisme fait l'effet d'une liberation. + +Etrange et triste contradiction, propre a l'intelligence humaine, +et qui tient a un vague desir d'elargissement d'horizon. Seulement, +parfois, ce qu'on prend pour elargissement, c'est retrecissement. + +Constatons, sans les blamer, ces aberrations sinceres. Lui-meme, qui +parle ici, n'a-t-il pas ete, pendant les quarante premieres annees de +sa vie, en proie a une de ces redoutables luttes d'idees qui ont pour +denouement, tantot l'ascension, tantot la chute? + +Il a essaye de monter. S'il a un merite, c'est celui-la. + +De la les epreuves de sa vie. En toute chose, la descente est douce +et la montee est dure. Il est plus aise d'etre Sieyes que d'etre +Condorcet. La honte est facile, ce qui la rend agreable a de certaines +ames. + +N'etre pas de ces ames-la, voila l'unique ambition de celui qui ecrit +ces pages. + +Puisqu'il est amene a parler de la sorte, il convient peut-etre +qu'avec la sobriete necessaire il dise un mot de cette partie du passe +a laquelle a ete melee la jeunesse de ceux qui sont vieux aujourd'hui. +Un souvenir peut etre un eclaircissement. Quelquefois l'homme qu'on +est s'explique par l'enfant qu'on a ete. + + +IV + +Au commencement de ce siecle, un enfant habitait, dans le quartier le +plus desert de Paris, une grande maison qu'entourait et qu'isolait un +grand jardin. Cette maison s'etait appelee, avant la revolution, le +couvent des Feuillantines. Cet enfant vivait la seul, avec sa mere +et ses deux freres et un vieux pretre, ancien oratorien, encore tout +tremblant de 93, digne vieillard persecute jadis et indulgent +maintenant, qui etait leur clement precepteur, et qui leur enseignait +beaucoup de latin, un peu de grec et pas du tout d'histoire. Au fond +du jardin, il y avait de tres grands arbres qui cachaient une ancienne +chapelle a demi ruinee. Il etait defendu aux enfants d'aller jusqu'a +cette chapelle. Aujourd'hui ces arbres, cette chapelle et cette +maison ont disparu. Les embellissements qui ont sevi sur le jardin du +Luxembourg se sont prolonges jusqu'au Val-de-Grace et ont detruit +cette humble oasis. Une grande rue assez inutile passe la. Il ne reste +plus des Feuillantines qu'un peu d'herbe et un pan de mur decrepit +encore visible entre deux hautes batisses neuves; mais cela ne vaut +plus la peine d'etre regarde, si ce n'est par l'oeil profond du +souvenir. En janvier 1871, une bombe prussienne a choisi ce coin +de terre pour y tomber, continuation des embellissements, et M. de +Bismark a acheve ce qu'avait commence M. Haussmann. C'est dans cette +maison que grandissaient sous le premier empire les trois jeunes +freres. Ils jouaient et travaillaient ensemble, ebauchant la vie, +ignorant la destinee, enfances melees au printemps, attentifs aux +livres, aux arbres, aux nuages, ecoutant le vague et tumultueux +conseil des oiseaux, surveilles par un doux sourire. Sois benie, o ma +mere! + +On voyait sur les murs, parmi les espaliers vermoulus et decloues, des +vestiges de reposoirs, des niches de madones, des restes de croix, et +ca et la cette inscription: _Propriete nationale_. + +Le digne pretre precepteur s'appelait l'abbe de la Riviere. Que son +nom soit prononce ici avec respect. + +Avoir ete enseigne dans sa premiere enfance par un pretre est un fait +dont on ne doit parler qu'avec calme et douceur; ce n'est ni la faute +du pretre ni la votre. C'est, dans des conditions que ni l'enfant +ni le pretre n'ont choisies, une rencontre malsaine de deux +intelligences, l'une petite, l'autre rapetissee, l'une qui grandit, +l'autre qui vieillit. La senilite se gagne. Une ame d'enfant peut se +rider de toutes les erreurs d'un vieillard. + +En dehors de la religion, qui est une, toutes les religions sont des a +peu pres; chaque religion a son pretre qui enseigne a l'enfant son +a peu pres. Toutes les religions, diverses en apparence, ont une +identite venerable; elles sont terrestres par la surface, qui est +le dogme, et celestes par le fond, qui est Dieu. De la, devant les +religions, la grave reverie du philosophe qui, sous leur chimere, +apercoit leur realite. Cette chimere, qu'elles appellent articles de +foi et mysteres, les religions la melent a Dieu, et l'enseignent. +Peuvent-elles faire autrement? L'enseignement de la mosquee et de la +synagogue est etrange, mais c'est innocemment qu'il est funeste; le +pretre, nous parlons du pretre convaincu, n'en est pas coupable; il +est a peine responsable; il a ete lui-meme anciennement le patient de +cet enseignement dont il est aujourd'hui l'operateur; devenu maitre, +il est reste esclave. De la ses lecons redoutables. Quoi de plus +terrible que le mensonge sincere? Le pretre enseigne le faux, ignorant +le vrai; il croit bien faire. + +Cet enseignement a cela de lugubre que tout ce qu'il fait pour +l'enfant est fait contre l'enfant; il donne lentement on ne sait +quelle courbure a l'esprit; c'est de l'orthopedie en sens inverse; +il fait torse ce que la nature a fait droit; il lui arrive, affreux +chefs-d'oeuvre, de fabriquer des ames difformes, ainsi Torquemada; il +produit des intelligences inintelligentes, ainsi Joseph de Maistre; +ainsi tant d'autres, qui ont ete les victimes de cet enseignement +avant d'en etre les bourreaux. + +Etroite et obscure education de caste et de clerge qui a pese sur nos +peres et qui menace encore nos fils! + +Cet enseignement inocule aux jeunes intelligences la vieillesse des +prejuges, il ote a l'enfant l'aube et lui donne la nuit, et il aboutit +a une telle plenitude du passe que l'ame y est comme noyee, y devient +on ne sait quelle eponge de tenebres, et ne peut plus admettre +l'avenir. + +Se tirer de l'education qu'on a recue, ce n'est pas aise. Pourtant +l'instruction clericale n'est pas toujours irremediable. Preuve, +Voltaire. + +Les trois ecoliers des Feuillantines etaient soumis a ce perilleux +enseignement, tempere, il est vrai, par la tendre et haute raison +d'une femme; leur mere. + +Le plus jeune des trois freres, quoiqu'on lui fit des lors epeler +Virgile, etait encore tout a fait un enfant. + +Cette maison des Feuillantines est aujourd'hui son cher et religieux +souvenir. Elle lui apparait couverte d'une sorte d'ombre sauvage. +C'est la qu'au milieu des rayons et des roses se faisait en lui la +mysterieuse ouverture de l'esprit. Rien de plus tranquille que cette +haute masure fleurie, jadis couvent, maintenant solitude, toujours +asile. Le tumulte imperial y retentissait pourtant. Par intervalles, +dans ces vastes chambres d'abbaye, dans ces decombres de monastere, +sous ces voutes de cloitre demantele, l'enfant voyait aller et venir, +entre deux guerres dont il entendait le bruit, revenant de l'armee +et repartant pour l'armee, un jeune general qui etait son pere et un +jeune colonel qui etait son oncle; ce charmant fracas paternel +l'eblouissait un moment; puis, a un coup de clairon, ces visions de +plumets et de sabres s'evanouissaient, et tout redevenait paix et +silence dans cette ruine ou il y avait une aurore. + +Ainsi vivait, deja serieux, il y a soixante ans, cet enfant, qui etait +moi. + +Je me rappelle toutes ces choses, emu. + +C'etait le temps d'Eylau, d'Ulm, d'Auersaedt et de Friedland, de +l'Elbe force, de Spandau, d'Erfurt et de Salzbourg enleves, des +cinquante et un jours de tranchee de Dantzick, des neuf cents bouches +a feu vomissant cette victoire enorme, Wagram; c'etait le temps des +empereurs sur le Niemen, et du czar saluant le cesar; c'etait le +temps ou il y avait un departement du Tibre, Paris chef-lieu de Rome; +c'etait l'epoque du pape detruit au Vatican, de l'inquisition detruite +en Espagne, du moyen age detruit dans l'agregation germanique, des +sergents faits princes, des postillons faits rois, des archiduchesses +epousant des aventuriers; c'etait l'heure extraordinaire; a Austerlitz +la Russie demandait grace, a Iena la Prusse s'ecroulait, a Essling +l'Autriche s'agenouillait, la confederation du Rhin annexait +l'Allemagne a la France, le decret de Berlin, formidable, faisait +presque succeder a la deroute de la Prusse la faillite de +l'Angleterre, la fortune a Potsdam livrait l'epee de Frederic a +Napoleon qui dedaignait de la prendre, disant: _J'ai la mienne_. Moi, +j'ignorais tout cela, j'etais petit. + +Je vivais dans les fleurs. + +Je vivais dans ce jardin des Feuillantines, j'y rodais comme un +enfant, j'y errais comme un homme, j'y regardais le vol des papillons +et des abeilles, j'y cueillais des boutons d'or et des liserons, et +je n'y voyais jamais personne que ma mere, mes deux freres et le bon +vieux pretre, son livre sous le bras. Parfois, malgre la defense, je +m'aventurais jusqu'au hallier farouche du fond du jardin; rien n'y +remuait que le vent, rien n'y parlait que les nids, rien n'y vivait +que les arbres; et je considerais a travers les branches la vieille +chapelle dont les vitres defoncees laissaient voir la muraille +interieure bizarrement incrustee de coquillages marins. Les oiseaux +entraient et sortaient par les fenetres. Ils etaient la chez eux. Dieu +et les oiseaux, cela va ensemble. + +Un soir, ce devait etre vers 1809, mon pere etait en Espagne, +quelques visiteurs etaient venus voir ma mere, evenement rare aux +Feuillantines. On se promenait dans le jardin; mes freres etaient +restes a l'ecart. Ces visiteurs etaient trois camarades de mon pere; +ils venaient apporter ou demander de ses nouvelles; ces hommes etaient +de haute taille; je les suivais, j'ai toujours aime la compagnie des +grands; c'est ce qui, plus tard, m'a rendu facile un long tete-a-tete +avec l'ocean. + +Ma mere les ecoutait parler, je marchais derriere ma mere. + +Il y avait fete ce jour-la, une de ces vastes fetes du premier empire. +Quelle fete? je l'ignorais. Je l'ignore encore. C'etait un soir d'ete; +la nuit tombait, splendide. Canon des Invalides, feu d'artifice, +lampions; une rumeur de triomphe arrivait jusqu'a notre solitude; la +grande ville celebrait la grande armee et le grand chef; la cite avait +une aureole, comme si les victoires etaient une aurore; le ciel bleu +devenait lentement rouge; la fete imperiale se reverberait jusqu'au +zenith; des deux domes qui dominaient le jardin des Feuillantines, +l'un, tout pres, le Val-de-Grace, masse noire, dressait une flamme a +son sommet et semblait une tiare qui s'acheve en escarboucle; l'autre, +lointain, le Pantheon gigantesque et spectral, avait autour de sa +rondeur un cercle d'etoiles, comme si, pour feter un genie, il se +faisait une couronne des ames de tous les grands hommes auxquels il +est dedie. + +La clarte de la fete, clarte superbe, vermeille, vaguement sanglante, +etait telle qu'il faisait presque grand jour dans le jardin. + +Tout en se promenant, le groupe qui marchait devant moi etait parvenu, +peut-etre un peu malgre ma mere, qui avait des velleites de s'arreter +et qui semblait ne vouloir pas aller si loin, jusqu'au massif d'arbres +ou etait la chapelle. + +Ils causaient, les arbres etaient silencieux, au loin le canon de la +solennite tirait de quart d'heure en quart d'heure. Ce que je vais +dire est pour moi inoubliable. + +Comme ils allaient entrer sous les arbres, un des trois interlocuteurs +s'arreta, et regardant le ciel nocturne plein de lumiere, s'ecria: + +--N'importe! cet homme est grand. + +Une voix sortit de l'ombre et dit: + +--Bonjour, Lucotte[1], bonjour, Drouet[2], bonjour, Tilly[3]. + +Et un homme, de haute stature aussi lui, apparut dans le clair-obscur +des arbres. + +Les trois causeurs leverent la tete. + +--Tiens! s'ecria l'un d'eux. + +Et il parut pret a prononcer un nom. + +Ma mere, pale, mit un doigt sur sa bouche. + +Ils se turent. + +Je regardais, etonne. + +L'apparition, c'en etait une pour moi, reprit: + +--Lucotte, c'est toi qui parlais. + +--Oui, dit Lucotte. + +--Tu disais: cet homme est grand. + +--Oui. + +--Eh bien, quelqu'un est plus grand que Napoleon. + +--Qui? + +--Bonaparte. + +Il y eut un silence. Lucotte le rompit. + +--Apres Marengo? + +L'inconnu repondit: + +--Avant Brumaire. + +Le general Lucotte, qui etait jeune, riche, beau, heureux, tendit la +main a l'inconnu et dit: + +--Toi, ici! je te croyais en Angleterre. + +L'inconnu, dont je remarquais la face severe, l'oeil profond et les +cheveux grisonnants, repartit: + +--Brumaire, c'est la chute. + +--De la republique, oui. + +--Non, de Bonaparte. + +Ce mot, Bonaparte, m'etonnait beaucoup. J'entendais toujours dire +"l'empereur". Depuis, j'ai compris ces familiarites hautaines de +la verite. Ce jour-la, j'entendais pour la premiere fois le grand +tutoiement de l'histoire. + +Les trois hommes, c'etaient trois generaux, ecoutaient stupefaits et +serieux. + +Lucotte s'ecria: + +--Tu as raison. Pour effacer Brumaire, je ferais tous les sacrifices. +La France grande, c'est bien; la France libre, c'est mieux. + +--La France n'est pas grande si elle n'est pas libre. + +--C'est encore vrai. Pour revoir la France libre, je donnerais ma +fortune. Et toi? + +--Ma vie, dit l'inconnu. + +Il y eut encore un silence. On entendait le grand bruit de Paris +joyeux, les arbres etaient roses, le reflet de la fete eclairait les +visages de ces hommes, les constellations s'effacaient au-dessus de +nos tetes dans le flamboiement de Paris illumine, la lueur de Napoleon +semblait remplir le ciel. + +Tout a coup l'homme si brusquement apparu se tourna vers moi qui avais +peur et me cachais un peu, me regarda fixement, et me dit: + +--Enfant, souviens-toi de ceci: avant tout, la liberte. + +Et il posa sa main sur ma petite epaule, tressaillement que je garde +encore. + +Puis il repeta: + +--Avant tout la liberte. + +Et il rentra sous les arbres, d'ou il venait de sortir. + +Qui etait cet homme? + +Un proscrit. + +Victor Fanneau de Lahorie etait un gentilhomme breton rallie a la +republique. Il etait l'ami de Moreau, breton aussi. En Vendee, Lahorie +connut mon pere, plus jeune que lui de vingt-cinq ans. Plus tard, il +fut son ancien a l'armee du Rhin; il se noua entre eux une de ces +fraternites d'armes qui font qu'on donne sa vie l'un pour l'autre. +En 1801 Lahorie fut implique dans la conspiration de Moreau contre +Bonaparte. Il fut proscrit, sa tete fut mise a prix, il n'avait pas +d'asile; mon pere lui ouvrit sa maison; la vieille chapelle des +Feuillantines, ruine, etait bonne a proteger cette autre ruine, un +vaincu. Lahorie accepta l'asile comme il l'eut offert, simplement; et +il vecut dans cette ombre, cache. + +Mon pere et ma mere seuls savaient qu'il etait la. + +Le jour ou il parla aux trois generaux, peut-etre fit-il une +imprudence. + +Son apparition nous surprit fort, nous les enfants. Quant au vieux +pretre, il avait eu dans sa vie une quantite de proscription +suffisante pour lui oter l'etonnement. Quelqu'un qui etait cache, +c'etait pour ce bonhomme quelqu'un qui savait a quel temps il avait +affaire; se cacher, c'etait comprendre. + +Ma mere nous recommanda le silence, que les enfants gardent si +religieusement. A dater de ce jour, cet inconnu cessa d'etre +mysterieux dans la maison. A quoi bon la continuation du mystere, +puisqu'il s'etait montre? Il mangeait a la table de famille, il allait +et venait dans le jardin, et donnait ca et la des coups de beche, cote +a cote avec le jardinier; il nous conseillait; il ajoutait ses lecons +aux lecons du pretre; il avait une facon de me prendre dans ses bras +qui me faisait rire et qui me faisait peur; il m'elevait en l'air, et +me laissait presque retomber jusqu'a terre. Une certaine securite, +habituelle a tous les exils prolonges, lui etait venue. Pourtant il ne +sortait jamais. Il etait gai. Ma mere etait un peu inquiete, bien que +nous fussions entoures de fidelites absolues. + +Lahorie etait un homme simple, doux, austere, vieilli avant l'age, +savant, ayant le grave heroisme propre aux lettres. Une certaine +concision dans le courage distingue l'homme qui remplit un devoir de +l'homme qui joue un role; le premier est Phocion, le second est Murat. +Il y avait du Phocion dans Lahorie. + +Nous les enfants, nous ne savions rien de lui, sinon qu'il etait mon +parrain. Il m'avait vu naitre; il avait dit a mon pere: _Hugo est un +mot du nord, il faut l'adoucir par un mot du midi, et completer le +germain par le romain_. Et il me donna le nom de Victor, qui du reste +etait le sien. Quant a son nom historique, je l'ignorais. Ma mere lui +disait _general_, je l'appelais _mon parrain_ Il habitait toujours la +masure du fond du jardin, peu soucieux de la pluie et de la neige qui, +l'hiver, entraient par les croisees sans vitres; il continuait dans +cette chapelle son bivouac. Il avait derriere l'autel un lit de +camp, avec ses pistolets dans un coin, et un Tacite qu'il me faisait +expliquer. + +J'aurai toujours present a la memoire le jour ou il me prit sur ses +genoux, ouvrit ce Tacite qu'il avait, un in-octavo relie en parchemin, +edition Herhan, et me lut cette ligne: _Urbem Romam a principio reges +habuere_. + +Il s'interrompit et murmura a demi-voix: + +--Si Rome eut garde ses rois, elle n'eut pas ete Rome. + +Et, me regardant tendrement, il redit cette grande parole: + +--Enfant, avant tout la liberte. + +Un jour il disparut de la maison. J'ignorais alors pourquoi.[4] Des +evenements survinrent, il y eut Moscou, la Beresina, un commencement +d'ombre terrible. Nous allames rejoindre mon pere en Espagne. Puis +nous revinmes aux Feuillantines. Un soir d'octobre 1812, je passais, +donnant la main a ma mere, devant l'eglise Saint-Jacques-du-Haut-Pas. +Une grande affiche blanche etait placardee sur une des colonnes du +portail, celle de droite; je vais quelquefois revoir cette colonne. +Les passants regardaient obliquement cette affiche, semblaient en +avoir un peu peur, et, apres l'avoir entrevue, doublaient le pas. +Ma mere s'arreta, et me dit: Lis. Je lus. Je lus ceci: "--Empire +francais.--Par sentence du premier conseil de guerre, ont ete fusilles +en plaine de Grenelle, pour crime de conspiration contre l'empire +et l'empereur, les trois ex-generaux Malet, Guidal et Lahorie." +--Lahorie, me dit ma mere. Retiens ce nom. + +Et elle ajouta: + +--C'est ton parrain. + + +Notes: + +[1] Depuis comte de Sopetran. + +[2] Depuis comte d'Erlon. + +[3] Depuis gouverneur de Segovie. + +[4] Voir le livre _Victor Hugo raconte par un temoin de sa vie_. + + +V + +Tel est le fantome que j'apercois dans les profondeurs de mon enfance. + +Cette figure est une de celles qui n'ont jamais disparu de mon +horizon. + +Le temps, loin de la diminuer, l'a accrue. + +En s'eloignant, elle s'est augmentee, d'autant plus haute qu'elle +etait plus lointaine, ce qui n'est propre qu'aux grandeurs morales. + +L'influence sur moi a ete ineffacable. + +Ce n'est pas vainement que j'ai eu, tout petit, de l'ombre de proscrit +sur ma tete, et que j'ai entendu la voix de celui qui devait mourir +dire ce mot du droit et du devoir: Liberte. + +Un mot a ete le contre-poids de toute une education. + +L'homme qui publie aujourd'hui ce recueil, _Actes et Paroles_, et qui +dans ces volumes, _Avant l'exil, Pendant l'exil, Depuis l'exil_, ouvre +a deux battants sa vie a ses contemporains, cet homme a traverse +beaucoup d'erreurs. Il compte, si Dieu lui en accorde le temps, en +raconter les peripeties sous ce titre: _Histoire des revolutions +interieures d'une conscience honnete_. Tout homme peut, s'il est +sincere, refaire l'itineraire, variable pour chaque esprit, du chemin +de Damas. Lui, comme il l'a dit quelque part, il est fils d'une +vendeenne, amie de madame de la Rochejaquelein, et d'un soldat de la +revolution et de l'empire, ami de Desaix, de Jourdan et de Joseph +Bonaparte; il a subi les consequences d'une education solitaire et +complexe ou un proscrit republicain donnait la replique a un proscrit +pretre. Il y a toujours eu en lui le patriote sous le vendeen; il a +ete napoleonien en 1813, bourbonnien en 1814; comme presque tous les +hommes du commencement de ce siecle, il a ete tout ce qu'a ete le +siecle; illogique et probe, legitimiste et voltairien, chretien +litteraire, bonapartiste liberal, socialiste a tatons dans la royaute; +nuances bizarrement reelles, surprenantes aujourd'hui; il a ete de +bonne foi toujours; il a eu pour effort de rectifier son rayon visuel +au milieu de tous ces mirages; toutes les approximations possibles +du vrai ont tente tour a tour et quelquefois trompe son esprit; ces +aberrations successives, ou, disons-le, il n'y a jamais eu un pas en +arriere, ont laisse trace dans ses oeuvres; on peut en constater ca et +la l'influence; mais, il le declare ici, jamais, dans tout ce qu'il +a ecrit, meme dans ses livres d'enfant et d'adolescent, jamais on ne +trouvera une ligne contre la liberte. Il y a eu lutte dans son ame +entre la royaute que lui avait imposee le pretre catholique et la +liberte que lui avait recommandee le soldat republicain; la liberte a +vaincu. + +La est l'unite de sa vie. + +Il cherche a faire en tout prevaloir la liberte. La liberte, c'est, +dans la philosophie, la Raison, dans l'art, l'Inspiration, dans la +politique, le Droit. + + +VI + +En 1848, son parti n'etait pas pris sur la forme sociale definitive. +Chose singuliere, on pourrait presque dire qu'a cette epoque la +liberte lui masqua la republique. Sortant d'une serie de monarchies +essayees et mises au rebut tour a tour, monarchie imperiale, monarchie +legitime, monarchie constitutionnelle, jete dans des faits inattendus +qui lui semblaient illogiques, oblige de constater a la fois dans les +chefs guerriers qui dirigeaient l'etat l'honnetete et l'arbitraire, +ayant malgre lui sa part de l'immense dictature anonyme qui est le +danger des assemblees uniques, il se decida a observer, sans adhesion, +ce gouvernement militaire ou il ne pouvait reconnaitre un gouvernement +democratique, se borna a proteger les principes quand ils lui parurent +menaces et se retrancha dans la defense du droit meconnu. En 1848, il +y eut presque un dix-huit fructidor; les dix-huit fructidor ont cela +de funeste qu'ils donnent le modele et le pretexte aux dix-huit +brumaire, et qu'ils font faire par la republique des blessures a la +liberte; ce qui, prolonge, serait un suicide. L'insurrection de juin +fut fatale, fatale par ceux qui l'allumerent, fatale par ceux qui +l'eteignirent; il la combattit; il fut un des soixante representants +envoyes par l'assemblee aux barricades. Mais, apres la victoire, +il dut se separer des vainqueurs. Vaincre, puis tendre la main aux +vaincus, telle est la loi de sa vie. On fit le contraire. Il y a bien +vaincre et mal vaincre. L'insurrection de 1848 fut mal vaincue. Au +lieu de pacifier, on envenima; au lieu de relever, on foudroya; +on acheva l'ecrasement; toute la violence soldatesque se deploya; +Cayenne, Lambessa, deportation sans jugement; il s'indigna; il prit +fait et cause pour les accables; il eleva la voix pour toutes ces +pauvres familles desesperees; il repoussa cette fausse republique de +conseils de guerre et d'etat de siege. Un jour, a l'assemblee, le +representant Lagrange, homme vaillant, l'aborda et lui dit: "Avec qui +etes-vous ici? il repondit: Avec la liberte.--Et que faites-vous? +reprit Lagrange; il repondit: J'attends." + +Apres juin 1848, il attendait; mais, apres juin 1849, il n'attendit +plus. + +L'eclair qui jaillit des evenements lui entra dans l'esprit. Ce genre +d'eclair, une fois qu'il a brille, ne s'efface pas. Un eclair qui +reste, c'est la la lumiere du vrai dans la conscience. + +En 1849, cette clarte definitive se fit en lui. + +Quand il vit Rome terrassee au nom de la France, quand il vit la +majorite, jusqu'alors hypocrite, jeter tout a coup le masque par la +bouche duquel, le 4 mai 1848, elle avait dix-sept fois crie: Vive la +republique! quand il vit, apres le 13 juin, le triomphe de toutes les +coalitions ennemies du progres, quand il vit cette joie cynique, +il fut triste, il comprit, et, au moment ou toutes les mains des +vainqueurs se tendaient vers lui pour l'attirer dans leurs rangs, il +sentit dans le fond de son ame qu'il etait un vaincu. Une morte etait +a terre, on criait: c'est la republique! il alla a cette morte, et +reconnut que c'etait la liberte. Alors il se pencha vers ce cadavre, +et il l'epousa. Il vit devant lui la chute, la defaite, la ruine, +l'affront, la proscription, et il dit: C'est bien. + +Tout de suite, le 15 juin, il monta a la tribune, et il protesta. +A partir de ce jour, la jonction fut faite dans son ame entre la +republique et la liberte. A partir de ce jour, sans treve, sans +relache, presque sans reprise d'haleine, opiniatrement, pied a pied, +il lutta pour ces deux grandes calomniees. Enfin, le 2 decembre 1851, +ce qu'il attendait, il l'eut; vingt ans d'exil. + +Telle est l'histoire de ce qu'on a appele son apostasie. + + +VII + +1849. Grande date pour lui. + +Alors commencerent les luttes tragiques. + +Il y eut de memorables orages; l'avenir attaquait, le passe resistait. + +A cette etrange epoque le passe etait tout-puissant. Il etait +omnipotent, ce qui ne l'empechait pas d'etre mort. Effrayant fantome +combattant. + +Toutes les questions se presenterent; independance nationale, liberte +individuelle, liberte de conscience, liberte de pensee, liberte de +parole, liberte de tribune et de presse, question du mariage dans +la femme, question de l'education dans l'enfant, droit au travail a +propos du salaire, droit a la patrie a propos de la deportation, droit +a la vie a propos de la reforme du code, penalite decroissante par +l'education croissante, separation de l'eglise et de l'etat, la +propriete des monuments, eglises, musees, palais dits royaux, rendue +a la nation, la magistrature restreinte, le jury augmente, l'armee +europeenne licenciee par la federation continentale, l'impot de +l'argent diminue, l'impot du sang aboli, les soldats retires au champ +de bataille et restitues au sillon comme travailleurs, les douanes +supprimees, les frontieres effacees, les isthmes coupes, toutes +les ligatures disparues, aucune entrave a aucun progres, les idees +circulant dans la civilisation comme le sang dans l'homme. Tout cela +fut debattu, propose, impose parfois. On trouvera ces luttes dans ce +livre. + +L'homme qui esquisse en ce moment sa vie parlementaire, entendant un +jour les membres de la droite exagerer le droit du pere, leur jeta +ce mot inattendu, _le droit de l'enfant_. Un autre jour, sans cesse +preoccupe du peuple et du pauvre, il les stupefia par cette +affirmation: _On peut detruire la misere_. + +C'est une vie violente que celle des orateurs. Dans les assemblees +ivres de leur triomphe et de leur pouvoir, les minorites etant les +trouble-fete sont les souffre-douleurs. C'est dur de rouler cet +inexorable rocher de Sisyphe, le droit; on le monte, il retombe. C'est +la l'effort des minorites. + +La beaute du devoir s'impose; une fois qu'on l'a comprise, on lui +obeit, plus d'hesitation; le sombre charme du devouement attire les +consciences, et l'on accepte les epreuves avec une joie severe. +L'approche de la lumiere a cela de terrible qu'elle devient flamme. +Elle eclaire d'abord, rechauffe ensuite, et devore enfin. N'importe, +on s'y precipite. On s'y ajoute. On augmente cette clarte du +rayonnement de son propre sacrifice; bruler, c'est briller; quiconque +souffre pour la verite la demontre. + +Huer avant de proscrire, c'est le procede ordinaire des majorites +furieuses; elles preludent a la persecution materielle par la +persecution morale, l'imprecation commence ce que l'ostracisme +achevera; elles parent la victime pour l'immolation avec toute la +rhetorique de l'injure; et elles l'outragent, c'est leur facon de la +couronner. + +Celui qui parle ici traversa ces diverses facons d'agir, et n'eut +qu'un merite, le dedain. Il fit son devoir, et, ayant pour salaire +l'affront, il s'en contenta. + +Ce qu'etaient ces affronts, on le verra en lisant ce recueil de +verites insultees. + +En veut-on quelques exemples? + +Un jour, le 17 juillet 1851, il denonca a la tribune la conspiration +de Louis Bonaparte, et declara que le president voulait se faire +empereur. Une voix lui cria: + +--Vous etes un infame calomniateur! + +Cette voix a depuis prete serment a l'empire moyennant trente mille +francs par an. + +Une autre fois, comme il combattait la feroce loi de deportation, une +voix lui jeta cette interruption: + +--Et dire que ce discours coutera vingt-cinq francs a la France! + +Cet interrupteur-la aussi a ete senateur de l'empire. + +Une autre fois, on ne sait qui, senateur egalement plus tard, +l'apostrophait ainsi: + +--Vous etes l'adorateur du soleil levant! + +Du soleil levant de l'exil, oui. + +Le jour ou il dit a la tribune ce mot que personne encore n'y avait +prononce: _les Etats-Unis d'Europe_, M. Mole fut remarquable. Il leva +les yeux au ciel, se dressa debout, traversa toute la salle, fit signe +aux membres de la majorite de le suivre, et sortit. On ne le suivit +pas, il rentra. Indigne. + +Parfois les huees et les eclats de rire duraient un quart d'heure. +L'orateur qui parle ici en profitait pour se recueillir. + +Pendant l'insulte, il s'adossait au mur de la tribune et meditait. + +Ce meme 17 juillet 1851 fut le jour ou il prononca le mot: "Napoleon +le Petit". Sur ce mot, la fureur de la majorite fut telle et eclata en +de si menacantes rumeurs, que cela s'entendait du dehors et qu'il y +avait foule sur le pont de la Concorde pour ecouter ce bruit d'orage. + +Ce jour-la, il monta a la tribune, croyant y rester vingt minutes, il +y resta trois heures. + +Pour avoir entrevu et annonce le coup d'etat, tout le futur senat du +futur empire le declara "calomniateur". Il eut contre lui tout le +parti de l'ordre et toutes les nuances conservatrices, depuis M. de +Falloux, catholique, jusqu'a M. Vieillard, athee. + +Etre un contre tous, cela est quelquefois laborieux. + +Il ripostait dans l'occasion, tachant de rendre coup pour coup. + +Une fois a propos d'une loi d'education clericale cachant +l'asservissement des etudes sous cette rubrique, _liberte de +l'enseignement_, il lui arriva de parler du moyen age, de +l'inquisition, de Savonarole, de Giordano Bruno, et de Campanella +applique vingt-sept fois a la torture pour ses opinions philosophiques, +les hommes de la droite lui crierent: + +--A la question! + +Il les regarda fixement, et leur dit: + +--Vous voudriez bien m'y mettre. + +Cela les fit taire. + +Un autre jour, je repliquais a je ne sais quelle attaque d'un +Montalembert quelconque, la droite entiere s'associa a l'attaque, qui +etait, cela va sans dire, un mensonge, quel mensonge? je l'ai oublie, +on trouvera cela dans ce livre; les cinq cents myopes de la majorite +s'ajouterent a leur orateur, lequel n'etait pas du reste sans quelque +valeur, et avait l'espece de talent possible a une ame mediocre; on me +donna l'assaut a la tribune, et j'y fus quelque temps comme aboye +par toutes les vociferations folles et pardonnables de la colere +inconsciente; c'etait un vacarme de meute; j'ecoutais ce tumulte +avec indulgence, attendant que le bruit cessat pour continuer ce que +j'avais a dire; subitement, il y eut un mouvement au banc des +ministres; c'etait le duc de Montebello, ministre de la marine, qui se +levait; le duc quitta sa place, ecarta frenetiquement les huissiers, +s'avanca vers moi et me jeta une phrase qu'il comprenait peut-etre et +qui avait evidemment la volonte d'etre hostile; c'etait quelque chose +comme: _Vous etes un empoisonneur public!_ Ainsi caracterise a bout +portant et effleure par cette intention de meurtrissure, je fis un +signe de la main, les clameurs s'interrompirent, on est furieux mais +curieux, on se tut, et, dans ce silence d'attente, de ma voix la plus +polie, je dis: + +--Je ne m'attendais pas, je l'avoue, a recevoir le coup de pied de.... + +Le silence redoubla et j'ajoutai: + +--....monsieur de Montebello. + +Et la tempete s'acheva par un rire qui, cette fois, ne fut pas contre +moi. + +Ces choses-la ne sont pas toujours au _Moniteur_. Habituellement la +droite avait beaucoup de verve. + +--Vous ne parlez pas francais!--Portez cela a la Porte-Saint-Martin!-- +Imposteur!--Corrupteur! --Apostat!--Renegat!--Buveur de sang!--Bete +feroce!--Poete! + +Tel etait le crescendo. + +Injure, ironie, sarcasme, et ca et la la calomnie, S'en facher, +pourquoi? Washington, traite par la presse hostile d'_escroc_ et de +_filou_ (pick-pocket), en rit dans ses lettres. Un jour, un celebre +ministre anglais; eclabousse a la tribune de la meme facon, donna une +chiquenaude a sa manche, et dit: _Cela se brosse_. Il avait raison. +Les haines, les noirceurs, les mensonges, boue aujourd'hui, poussiere +demain. + +Ne repondons pas a la colere par la colere. + +Ne soyons pas severes pour des cecites. + +"Ils ne savent ce qu'ils font", a dit quelqu'un sur le calvaire. "Ils +ne savent ce qu'ils disent", n'est pas moins melancolique ni moins +vrai. Le crieur ignore son cri. L'insulteur est-il responsable de +l'insulte? A peine. + +Pour etre responsable il faut etre intelligent. + +Les chefs comprenaient jusqu'a un certain point les actions qu'ils +commettaient; les autres, non. La main est responsable, la fronde +l'est peu, la pierre ne l'est pas. + +Fureurs, injustices, calomnies, soit. + +Oublions ces brouhaha. + + +VIII + +Et puis, car il faut tout dire, c'est si bon la bonne foi, dans les +collisions d'assemblee rappelees ici, l'orateur n'a-t-il rien a se +reprocher? Ne lui est-il jamais arrive de se laisser conduire par le +mouvement de la parole au dela de sa pensee? Avouons-le, c'est dans +la parole qu'il y a du hasard. On ne sait quel trepied est mele a la +tribune, ce lieu sonore est un lieu mysterieux, on y sent l'effluve +inconnu, le vaste esprit de tout un peuple vous enveloppe et s'infiltre +dans votre esprit, la colere des irrites vous gagne, l'injustice des +injustes vous penetre, vous sentez monter en vous la grande indignation +sombre, la parole va et vient de la conviction fixe et sereine a la +revolte plus ou moins mesuree contre l'incident inattendu. De la des +oscillations redoutables. On se laisse entrainer, ce qui est un danger, +et emporter, ce qui est un tort. On fait des fautes de tribune. +L'orateur qui se confesse ici n'y a point echappe. + +En dehors des discours purement de replique et de combat, tous les +discours de tribune qu'on trouvera dans ce livre ont ete ce +qu'on appelle improvises. Expliquons-nous sur l'improvisation. +L'improvisation, dans les graves questions politiques, implique la +premeditation, _provisam rem_, dit Horace. La premeditation fait +que, lorsqu'on parle, les mots ne viennent pas malgre eux; la longue +incubation de l'idee facilite l'eclosion immediate de l'expression. +L'improvisation n'est pas autre chose que l'ouverture subite et a +volonte de ce reservoir, le cerveau, mais il faut que le reservoir +soit plein. De la plenitude de la pensee resulte l'abondance de la +parole. Au fond, ce que vous improvisez semble nouveau a l'auditoire, +mais est ancien chez vous. Celui-la parle bien qui depense la +meditation d'un jour, d'une semaine, d'un mois, de toute sa vie +parfois, en une parole d'une heure. Les mots arrivent aisement surtout +a l'orateur qui est ecrivain, qui a l'habitude de leur commander et +d'etre servi par eux, et qui, lorsqu'il les sonne, les fait venir. +L'improvisation, c'est la veine piquee, l'idee jaillit. Mais cette +facilite meme est un peril. Toute rapidite est dangereuse. Vous avez +chance et vous courez risque de mettre la main sur l'exageration et +de la lancer a vos ennemis. Le premier mot venu est quelquefois un +projectile. De la l'excellence des discours ecrits. + +Les assemblees y reviendront peut-etre. + +Est-ce qu'on peut etre orateur avec un discours ecrit? On a fait cette +question. Elle est etrange. Tous les discours de Demosthene et de +Ciceron sont des discours ecrits. _Ce discours sent l'huile_, disait +le zoile quelconque de Demosthene. Royer-Collard, ce pedant charmant, +ce grand esprit etroit, etait un orateur; il n'a prononce que des +discours ecrits; il arrivait, et posait son cahier sur la tribune. Les +trois quarts des harangues de Mirabeau sont des harangues ecrites, qui +parfois meme, et nous le blamons de ceci, ne sont pas de Mirabeau; +il debitait a la tribune, comme de lui, tel discours qui etait de +Talleyrand, tel discours qui etait de Malouet, tel discours qui etait +de je ne sais plus quel suisse dont le nom nous echappe. Danton +ecrivait souvent ses discours; on en a retrouve des pages, toutes de +sa main, dans son logis de la cour du Commerce. Quant a Robespierre, +sur dix harangues, neuf sont ecrites. Dans les nuits qui precedaient +son apparition a la tribune, il ecrivait ce qu'il devait dire, +lentement, correctement, sur sa petite table de sapin, avec un Racine +ouvert sous les yeux. + +L'improvisation a un avantage, elle saisit l'auditoire; elle saisit +aussi l'orateur, c'est la son inconvenient; Elle le pousse a ces exces +de polemique oratoire qui sont comme le pugilat de la tribune. Celui +qui parle ici, reserve faite de la meditation prealable, n'a prononce +dans les assemblees que des discours improvises. De la des violences +de paroles, de la des fautes. Il s'en accuse. + + +IX + +Ces hommes des anciennes majorites ont fait tout le mal qu'ils ont +pu. Voulaient-ils faire le mal? Non; ils trompaient, mais ils se +trompaient, c'est la leur circonstance attenuante. Ils croyaient avoir +la verite, et ils mentaient au service de la verite. Leur pitie pour +la societe etait impitoyable pour le peuple. De la tant de lois et +tant d'actes aveuglement feroces. Ces hommes, plutot cohue que senat, +assez innocents au fond, criaient pele-mele sur leurs bancs, ayant des +ressorts qui les faisaient mouvoir, huant ou applaudissant selon le +fil tire, proscrivant au besoin, pantins pouvant mordre. Ils avaient +pour chefs les meilleurs d'entre eux, c'est-a-dire les pires. +Celui-ci, ancien liberal rallie aux servitudes, demandait qu'il n'y +eut plus qu'un seul journal, _le Moniteur_, ce qui faisait dire a son +voisin l'eveque Parisis: _Et encore!_ Cet autre, pesamment leger, +academicien de l'espece qui parle bien et ecrit mal. Cet autre, +habit noir, cravate blanche, cordon rouge, gros souliers, president, +procureur, tout ce qu'on veut, qui eut pu etre Ciceron s'il n'avait +ete Guy-Patin, jadis avocat spirituel, le dernier des laches. Cet +autre, homme de simarre et grand juge de l'empire a trente ans, +remarquable maintenant par son chapeau gris et son pantalon de nankin, +senile dans sa jeunesse, juvenile dans sa vieillesse, ayant commence +comme Lamoignon et finissant comme Brummel. Cet autre, ancien heros +deforme, interrupteur injurieux, vaillant soldat devenu clerical +trembleur, general devant Abd-el-Kader, caporal derriere Nonotte et +Patouillet, se donnant, lui si brave, la peine d'etre bravache, et +ridicule par ou il eut du etre admire, ayant reussi a faire de sa tres +reelle renommee militaire un epouvantail postiche, lion qui coupe +sa criniere et s'en fait une perruque. Cet autre, faux orateur, ne +sachant que lapider avec des grossieretes, et n'ayant de ce qui etait +dans la bouche de Demosthene que les cailloux. Celui-ci, deja nomme, +d'ou etait sortie l'odieuse parole _Expedition de Rome a l'interieur_, +vanite du premier ordre, parlant du nez par elegance, jargonnant, le +lorgnon a l'oeil, une petite eloquence impertinente, homme de bonne +compagnie un peu poissard, melant la halle a l'hotel de Rambouillet, +jesuite longtemps echappe dans la demagogie, abhorrant le czar en +Pologne et voulant le knout a Paris, poussant le peuple a l'eglise et +a l'abattoir, berger de l'espece bourreau. Cet autre, insulteur aussi, +et non moins zele serviteur de Rome, intrigant du bon Dieu, chef +paisible des choses souterraines, figure sinistre et douce avec le +sourire de la rage. Cet autre ...--Mais je m'arrete. A quoi bon ce +denombrement? _Et caetera_, dit l'histoire. Tous ces masques sont deja +des inconnus. Laissons tranquille l'oubli reprenant ce qui est a +lui. Laissons la nuit tomber sur les hommes de nuit. Le vent du soir +emporte de l'ombre, laissons-le faire. En quoi cela nous regarde-t-il, +un effacement de silhouette a l'horizon? + +Passons. + +Oui, soyons indulgents. S'il y a eu pour plusieurs d'entre nous +quelque labeur et quelque epreuve, une tempete plus ou moins longue, +quelques jets d'ecume sur l'ecueil, un peu de ruine, un peu d'exil, +qu'importe si la fin est bonne pour toi, France, pour toi, peuple! +qu'importe l'augmentation de souffrance de quelques-uns s'il y a +diminution de souffrance pour tous! La proscription est dure, la +calomnie est noire, la vie loin de la patrie est une insomnie lugubre, +mais qu'importe si l'humanite grandit et se delivre! qu'importe nos +douleurs si les questions avancent, si les problemes se simplifient, +si les solutions murissent, si a travers la claire-voie des impostures +et des illusions on apercoit de plus en plus distinctement la verite! +qu'importe dix-neuf ans de froide bise a l'etranger, qu'importe +l'absence mal recue au retour, si devant l'ennemi Paris charmant +devient Paris sublime, si la majeste de la grande nation s'accroit par +le malheur, si la France mutilee laisse couler par ses plaies de la +vie pour le monde entier! qu'importe si les ongles repoussent a cette +mutilee, et si l'heure de la restitution arrive! qu'importe si, dans +un prochain avenir, deja distinct et visible, chaque nationalite +reprend sa figure naturelle, la Russie jusqu'a l'Inde, l'Allemagne +jusqu'au Danube, l'Italie jusqu'aux Alpes, la France jusqu'au Rhin, +l'Espagne ayant Gibraltar, et Cuba ayant Cuba; rectifications +necessaires a l'immense amitie future des nations! C'est tout cela que +nous avons voulu. Nous l'aurons. + +Il y a des saisons sociales, il y a pour la civilisation des +traversees climateriques, qu'importe notre fatigue dans l'ouragan! et +qu'est-ce que cela fait que nous ayons ete malheureux si c'est pour le +bien, si decidement le genre humain passe de son decembre a son avril, +si l'hiver des despotismes et des guerres est fini, s'il ne nous neige +plus de superstitions et de prejuges sur la tete, et si, apres toutes +les nuees evanouies, feodalites, monarchies, empires, tyrannies, +batailles et carnages, nous voyons enfin poindre a l'horizon rose cet +eblouissant floreal des peuples, la paix universelle! + + +X + +Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une pretention, +affirmer l'avenir dans la mesure du possible. + +Prevoir ressemble quelquefois a errer; le vrai trop lointain fait +sourire. + +Dire qu'un oeuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant +veritable. + +L'effort du penseur, c'est de mediter utilement. + +Il y a la meditation perdue qui est reverie, et la meditation feconde +qui est incubation. Le vrai penseur couve. + +C'est de cette incubation que sortent, a des heures voulues, les +diverses formes du progres destinees a s'envoler dans le grand +possible humain, dans la realite, dans la vie. + +Arrivera-t-on a l'extremite du progres? + +Non. + +Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet +qu'apres la vie. + +Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La +civilisation est une asymptote. + +Toutes les formes du progres sont la Revolution. + +La Revolution, c'est la ce que nous faisons, c'est la ce que nous +pensons, c'est la ce que nous parlons, c'est la ce que nous avons dans +la bouche, dans la poitrine, dans l'ame, + +La Revolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanite. + +La Revolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain. + +De la, disons-le, la necessite et l'impossibilite d'en faire +l'histoire. + +Pourquoi? + +Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est +impossible de raconter demain. + +On ne peut que le deduire et le preparer. C'est ce que nous tachons de +faire. + +Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensite de la +Revolution. + + +XI + +La Revolution tente tous les puissants esprits, et c'est a qui s'en +approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres, +comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la +juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la feconder. + +Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant +cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme a faire. + +Pourquoi? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passe, +et que, repetons-le, l'histoire de la Revolution est l'histoire de +l'avenir. La Revolution a conquis en avant, elle a decouvert et +annonce le grand Chanaan de l'humanite, il y a dans ce qu'elle nous a +apporte encore plus de terre promise que de terrain gagne, et a mesure +qu'une de ces conquetes faites d'avance entrera dans le domaine +humain, a mesure qu'une de ces promesses se realisera, un nouvel +aspect de la Revolution se revelera, et son histoire sera renouvelee. +Les histoires actuelles n'en seront pas moins definitives, chacune +a son point de vue, les historiens contemporains domineront meme +l'historien futur, comme Moise domine Cuvier, mais leurs travaux se +mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand +cet ensemble sera-t-il complet? Quand le phenomene sera termine, +c'est-a-dire quand la revolution de France sera devenue, comme nous +l'avons indique dans les premieres pages de cet ecrit, d'abord +revolution d'Europe, puis revolution de l'homme; quand l'utopie +se sera consolidee en progres, quand l'ebauche aura abouti au +chef-d'oeuvre; quand a la coalition fratricide des rois aura succede +la federation fraternelle des peuples, et a la guerre contre tous, la +paix pour tous. Impossible, a moins d'y ajouter le reve, de completer +des aujourd'hui ce qui ne se completera que demain, et d'achever +l'histoire d'un fait inacheve, surtout quand ce fait contient une +telle vegetation d'evenements futurs. Entre l'histoire et l'historien +la disproportion est trop grande. + +Rien de plus colossal. Le total echappe. Regardez ce qui est deja +derriere nous. La Terreur est un cratere, la Convention est un sommet. +Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre +est effare par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes +depassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procede divin +n'en a pas. Dans ce tableau a faire vous vous borneriez a un seul +personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini. +D'autres horizons sont moins demesures. Ainsi, par exemple, a un +moment donne de l'histoire, il y a d'un cote Tibere et de l'autre +Jesus. Mais le jour ou Tibere et Jesus font leur jonction dans un +homme et s'amalgament dans un etre formidable ensanglantant la terre +et sauvant le monde, l'historien romain lui-meme aurait un frisson, et +Robespierre deconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par +etre force d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se +degager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phenomene +ne s'ajuste a la notre. La hauteur est inouie et se derobe a +l'observation. Si grand que soit l'historien, cette enormite le +deborde. La Revolution francaise racontee par un homme, c'est un +volcan explique par une fourmi. + + +XII + +Que conclure? Une seule chose. En presence de cet ouragan enorme, pas +encore fini, entr'aidons-nous les uns les autres. + +Nous ne sommes pas assez hors de danger pour ne point nous tendre la +main. + +O mes freres, reconcilions-nous. + +Prenons la route immense de l'apaisement. On s'est assez hai. Treve. +Oui, tendons-nous tous la main. Que les grands aient pitie des petits, +et que les petits fassent grace aux grands. Quand donc comprendra-t-on +que nous sommes sur le meme navire, et que le naufrage est +indivisible? Cette mer qui nous menace est assez grande pour tous, il +y a de l'abime pour vous comme pour moi. Je l'ai dit deja ailleurs, +et je le repete. Sauver les autres, c'est se sauver soi-meme. La +solidarite est terrible, mais la fraternite est douce. L'une engendre +l'autre. O mes freres, soyons freres! + +Voulons-nous terminer notre malheur? renoncons a notre colere. +Reconcilions-nous. Vous verrez comme ce sourire sera beau. + +Envoyons aux exils lointains la flotte lumineuse du retour, restituons +les maris aux femmes, les travailleurs aux ateliers, les familles aux +foyers, restituons-nous a nous-memes ceux qui ont ete nos ennemis. +Est-ce qu'il n'est pas enfin temps de s'aimer? Voulez-vous qu'on ne +recommence pas? finissez. Finir, c'est absoudre. En sevissant, on +perpetue. Qui tue son ennemi fait vivre la haine. Il n'y a qu'une +facon d'achever les vaincus, leur pardonner. Les guerres civiles +s'ouvrent par toutes les portes et se ferment par une seule, la +clemence. La plus efficace des repressions, c'est l'amnistie. O femmes +qui pleurez, je voudrais vous rendre vos enfants. + +Ah! je songe aux exiles. J'ai par moments le coeur serre. Je songe +au mal du pays. J'en ai eu ma part peut-etre. Sait-on de quelle nuit +tombante se compose la nostalgie? Je me figure la sombre ame d'un +pauvre enfant de vingt ans qui sait a peine ce que la societe lui +veut, qui subit pour ou ne sait quoi, pour un article de journal, pour +une page fievreuse ecrite dans la folie, ce supplice demesure, l'exil +eternel, et qui, apres une journee de bagne, le crepuscule venu, +s'assied sur la falaise severe, accable sous l'enormite de la guerre +civile et sous la serenite des etoiles! Chose horrible, le soir et +l'ocean a cinq mille lieues de sa mere! + +Ah! pardonnons! + +Ce cri de nos ames n'est pas seulement tendre, il est raisonnable. La +douceur n'est pas seulement la douceur, elle est l'habilete. Pourquoi +condamner l'avenir au grossissement des vengeances gonflees de pleurs +et a la sinistre repercussion des rancunes! Allez dans les bois, +ecoutez les echos, et songez aux represailles; cette voix obscure et +lointaine qui vous repond, c'est votre haine qui revient contre vous. +Prenez garde, l'avenir est bon debiteur, et votre colere, il vous la +rendra. Regardez les berceaux, ne leur noircissez pas la vie qui les +attend. Si nous n'avons pas pitie des enfants, des autres, ayons pitie +de nos enfants. Apaisement! apaisement! Helas! nous ecoutera-t-on? + +N'importe, persistons, nous qui voulons qu'on promette et non qu'on +menace, nous qui voulons qu'on guerisse et non qu'on mutile, nous qui +voulons qu'on vive et non qu'on meure. Les grandes lois d'en haut sont +avec nous. Il y a un profond parallelisme entre la lumiere qui nous +vient du soleil et la clemence qui nous vient de Dieu. Il y aura une +heure de pleine fraternite, comme il y a une heure de plein midi. Ne +perds pas courage, o pitie! Quant a moi, je ne me lasserai pas, et ce +que j'ai ecrit dans tous mes livres, ce que j'ai atteste par tous mes +actes, ce que j'ai dit a tous les auditoires, a la tribune des pairs +comme dans le cimetiere des proscrits, a l'assemblee nationale de +France comme a la fenetre lapidee de la place des Barricades de +Bruxelles, je l'attesterai, je l'ecrirai, et je le dirai sans cesse: +il faut s'aimer, s'aimer, s'aimer! Les heureux doivent avoir pour +malheur les malheureux. L'egoisme social est un commencement de +sepulcre. Voulons-nous vivre, melons nos coeurs, et soyons l'immense +genre humain. Marchons en avant, remorquons en arriere. La prosperite +materielle n'est pas la felicite morale, l'etourdissement n'est pas +la guerison, l'oubli n'est pas le paiement. Aidons, protegeons, +secourons, avouons la faute publique et reparons-la. Tout ce qui +souffre accuse, tout ce qui pleure dans l'individu saigne dans +la societe, personne n'est tout seul, toutes les fibres vivantes +tressaillent ensemble et se confondent, les petits doivent etre sacres +aux grands, et c'est du droit de tous les faibles que se compose le +devoir de tous les forts. J'ai dit. + +Paris, juin 1875. + + + + +ACTES ET PAROLES + + +AVANT L'EXIL + +1841-1851 + +_Institut.--Chambre des Pairs Reunions electorales.--Enterrements.-- +Cour d'assises Conseils de guerre.--Congres de la Paix Assemblee +constituante.--Assemblee legislative Le Deux decembre 1851_. + + +ACADEMIE FRANCAISE + +1841-1844 + + +DISCOURS DE RECEPTION + +2 JUIN 1841. + +[Note: M. Victor Hugo fut nomme membre de l'academie francaise, par 18 +voix contre 16, le 7 janvier 1841. Il prit seance le 2 juin.] + +Messieurs, + +Au commencement de ce siecle, la France etait pour les nations un +magnifique spectacle. Un homme la remplissait alors et la faisait si +grande qu'elle remplissait l'Europe. Cet homme, sorti de l'ombre, fils +d'un pauvre gentilhomme corse, produit de deux republiques, par sa +famille de la republique de Florence, par lui-meme de la republique +francaise, etait arrive en peu d'annees a la plus haute royaute qui +jamais peut-etre ait etonne l'histoire. Il etait prince par le +genie, par la destinee et par les actions. Tout en lui indiquait le +possesseur legitime d'un pouvoir providentiel. Il avait eu pour lui +les trois conditions supremes, l'evenement, l'acclamation et la +consecration. Une revolution l'avait enfante, un peuple l'avait +choisi, un pape l'avait couronne. Des rois et des generaux, marques +eux-memes par la fatalite, avaient reconnu en lui, avec l'instinct que +leur donnait leur sombre et mysterieux avenir, l'elu du destin. Il +etait l'homme auquel Alexandre de Russie, qui devait perir a Taganrog, +avait dit: _Vous etes predestine du ciel_; auquel Kleber, qui devait +mourir en Egypte, avait dit: _Vous etes grand comme le monde_; auquel +Desaix, tombe a Marengo, avait dit: _Je suis le soldat et vous etes le +general_; auquel Valhubert, expirant a Austerlitz, avait dit: _Je vais +mourir, mais vous allez regner_. Sa renommee militaire etait immense, +ses conquetes etaient colossales. + +Chaque annee il reculait les frontieres de son empire au dela meme des +limites majestueuses et necessaires que Dieu a donnees a la France. Il +avait efface les Alpes comme Charlemagne, et les Pyrenees comme Louis +XIV; il avait passe le Rhin comme Cesar, et il avait failli franchir +la Manche comme Guillaume le Conquerant. Sous cet homme, la France +avait cent trente departements; d'un cote elle touchait aux bouches de +l'Elbe, de l'autre elle atteignait le Tibre. Il etait le souverain de +quarante-quatre millions de francais et le protecteur de cent millions +d'europeens. Dans la composition hardie de ses frontieres, il avait +employe comme materiaux deux grands-duches souverains, la Savoie et la +Toscane, et cinq anciennes republiques, Genes, les Etats romains, les +Etats venitiens, le Valais et les Provinces-Unies. Il avait construit +son etat au centre de l'Europe comme une citadelle, lui donnant pour +bastions et pour ouvrages avances dix monarchies qu'il avait fait +entrer a la fois dans son empire et dans sa famille. De tous les +enfants, ses cousins et ses freres, qui avaient joue avec lui dans la +petite cour de la maison natale d'Ajaccio, il avait fait des tetes +couronnees. Il avait marie son fils adoptif a une princesse de Baviere +et son plus jeune frere a une princesse de Wurtemberg. Quant a lui, +apres avoir ote a l'Autriche l'empire d'Allemagne qu'il s'etait a peu +pres arroge sous le nom de Confederation du Rhin, apres lui avoir pris +le Tyrol pour l'ajouter a la Baviere et l'Illyrie pour la reunir a la +France, il avait daigne epouser une archiduchesse. Tout dans cet homme +etait demesure et splendide. Il etait au-dessus de l'Europe comme +une vision extraordinaire. Une fois on le vit au milieu de quatorze +personnes souveraines, sacrees et couronnees, assis entre le cesar et +le czar sur un fauteuil plus eleve que le leur. Un jour il donna a +Talma le spectacle d'un parterre de rois. N'etant encore qu'a l'aube +de sa puissance, il lui avait pris fantaisie de toucher au nom de +Bourbon dans un coin de l'Italie et de l'agrandir a sa maniere; de +Louis, duc de Parme, il avait fait un roi d'Etrurie. A la meme epoque, +il avait profite d'une treve, puissamment imposee par son influence et +par ses armes, pour faire quitter aux rois de la Grande-Bretagne ce +titre de _rois de France_ qu'ils avaient usurpe quatre cents ans, et +qu'ils n'ont pas ose reprendre depuis, tant il leur fut alors bien +arrache. La revolution avait efface les fleurs de lys de l'ecusson de +France; lui aussi, il les avait effacees, mais du blason d'Angleterre; +trouvant ainsi moyen de leur faire honneur de la meme maniere dont on +leur avait fait affront. Par decret imperial il divisait la Prusse +en quatre departements, il mettait les Iles Britanniques en etat de +blocus, il declarait Amsterdam troisieme ville de l'empire,--Rome +n'etait que la seconde,--ou bien il affirmait au monde que la maison +de Bragance avait cesse de regner. Quand il passait le Rhin, les +electeurs d'Allemagne, ces hommes qui avaient fait des empereurs, +venaient au-devant de lui jusqu'a leurs frontieres dans l'esperance +qu'il les ferait peut-etre rois. L'antique royaume de Gustave Wasa, +manquant d'heritier et cherchant un maitre, lui demandait pour +prince un de ses marechaux. Le successeur de Charles-Quint, +l'arriere-petit-fils de Louis XIV, le roi des Espagnes et des Indes, +lui demandait pour femme une de ses soeurs. Il etait compris, gronde +et adore de ses soldats, vieux grenadiers familiers avec leur empereur +et avec la mort. Le lendemain des batailles, il avait avec eux de ces +grands dialogues qui commentent superbement les grandes actions et qui +transforment l'histoire en epopee. Il entrait dans sa puissance comme +dans sa majeste quelque chose de simple, de brusque et de formidable. +Il n'avait pas, comme les empereurs d'Orient, le doge de Venise pour +grand echanson, ou, comme les empereurs d'Allemagne, le duc de Baviere +pour grand ecuyer; mais il lui arrivait parfois de mettre aux arrets +le roi qui commandait sa cavalerie. Entre deux guerres, il creusait +des canaux, il percait des routes, il dotait des theatres, il +enrichissait des academies, il provoquait des decouvertes, il fondait +des monuments grandioses, ou bien il redigeait des codes dans un salon +des Tuileries, et il querellait ses conseillers d'etat jusqu'a ce +qu'il eut reussi a substituer, dans quelque texte de loi, aux routines +de la procedure, la raison supreme et naive du genie. Enfin, dernier +trait qui complete a mon sens la configuration singuliere de cette +grande gloire, il etait entre si avant dans l'histoire par ses actions +qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon predecesseur l'empereur +Charlemagne_; et il s'etait par ses alliances tellement mele a la +monarchie, qu'il pouvait dire et qu'il disait: _Mon oncle le roi Louis +XVI_. + +Cet homme etait prodigieux. Sa fortune, messieurs, avait tout +surmonte. Comme je viens de vous le rappeler, les plus illustres +princes sollicitaient son amitie, les plus anciennes races royales +cherchaient son alliance, les plus vieux gentilshommes briguaient son +service. Il n'y avait pas une tete, si haute ou si fiere qu'elle fut, +qui ne saluat ce front sur lequel la main de Dieu, presque visible, +avait pose deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle +la royaute, l'autre qui est faite de lumiere et qu'on appelle le genie. +Tout dans le continent s'inclinait devant Napoleon, tout,--excepte six +poetes, messieurs,--permettez-moi de le dire et d'en etre fier dans +cette enceinte,--excepte six penseurs restes seuls debout dans +l'univers agenouille; et ces noms glorieux, j'ai hate de les prononcer +devant vous, les voici: DUCIS, DELILLE, Mme DE STAEL, BENJAMIN CONSTANT, +CHATEAUBRIAND, LEMERCIER. + +Que signifiait cette resistance? Au milieu de cette France qui avait +la victoire, la force, la puissance, l'empire, la domination, la +splendeur; au milieu de cette Europe emerveillee et vaincue qui, +devenue presque francaise, participait elle-meme du rayonnement de la +France, que representaient ces six esprits revoltes contre un genie, +ces six renommees indignees contre la gloire, ces six poetes irrites +contre un heros? Messieurs, ils representaient en Europe la seule +chose qui manquat alors a l'Europe, l'independance; ils representaient +en France la seule chose qui manquat alors a la France, la liberte. + +A Dieu ne plaise que je pretende jeter ici le blame sur les esprits +moins severes qui entouraient alors le maitre du monde de leurs +acclamations! Cet homme, apres avoir ete l'etoile d'une nation, en +etait devenu le soleil. On pouvait sans crime se laisser eblouir. +Il etait plus malaise peut-etre qu'on ne pense, pour l'individu que +Napoleon voulait gagner, de defendre sa frontiere contre cet +envahisseur irresistible qui savait le grand art de subjuguer un +peuple et qui savait aussi le grand art de seduire un homme. Que +suis-je, d'ailleurs, messieurs, pour m'arroger ce droit de critique +supreme? Quel est mon titre? N'ai-je pas bien plutot besoin moi-meme +de bienveillance et d'indulgence a l'heure ou j'entre dans cette +compagnie, emu de toutes les emotions ensemble, fier des suffrages qui +m'ont appele, heureux des sympathies qui m'accueillent, trouble par +cet auditoire si imposant et si charmant, triste de la grande perte +que vous avez faite et dont il ne me sera pas donne de vous consoler, +confus enfin d'etre si peu de chose dans ce lieu venerable que +remplissent a la fois de leur eclat serein et fraternel d'augustes +morts et d'illustres vivants? Et puis, pour dire toute ma pensee, en +aucun cas je ne reconnaitrais aux generations nouvelles ce droit de +blame rigoureux envers nos anciens et nos aines. Qui n'a pas combattu +a-t-il le droit de juger? Nous devons nous souvenir que nous etions +enfants alors, et que la vie etait legere et insouciante pour nous +lorsqu'elle etait si grave et si laborieuse pour d'autres. Nous +arrivons apres nos peres; ils sont fatigues, soyons respectueux. Nous +profitons a la fois des grandes idees qui ont lutte et des grandes +choses qui ont prevalu. Soyons justes envers tous, envers ceux qui ont +accepte l'empereur pour maitre comme envers ceux qui l'ont accepte +pour adversaire. Comprenons l'enthousiasme et honorons la resistance. +L'un et l'autre ont ete legitimes. + +Pourtant, redisons-le, messieurs, la resistance n'etait pas seulement +legitime; elle etait glorieuse. + +Elle affligeait l'empereur. L'homme qui, comme il l'a dit plus tard a +Sainte-Helene, _eut fait Pascal senateur et Corneille ministre_, cet +homme-la, messieurs, avait trop de grandeur en lui-meme pour ne pas +comprendre la grandeur dans autrui. Un esprit vulgaire, appuye sur la +toute-puissance, eut dedaigne peut-etre cette rebellion du talent; +Napoleon s'en preoccupait. Il se savait trop historique pour ne point +avoir souci de l'histoire; il se sentait trop poetique pour ne pas +s'inquieter des poetes. Il faut le reconnaitre hautement, c'etait un +vrai prince que ce sous-lieutenant d'artillerie qui avait gagne sur la +jeune republique francaise la bataille du dix-huit brumaire et sur les +vieilles monarchies europeennes la bataille d'Austerlitz. C'etait un +victorieux, et, comme tous les victorieux, c'etait un ami des lettres. +Napoleon avait tous les gouts et tous les instincts du trone, +autrement que Louis XIV sans doute, mais autant que lui. Il y avait +du grand roi dans le grand empereur. Rallier la litterature a son +sceptre, c'etait une de ses premieres ambitions. Il ne lui suffisait +pas d'avoir musele les passions populaires, il eut voulu soumettre +Benjamin Constant; il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu trente +armees, il eut voulu vaincre Lemercier; il ne lui suffisait pas +d'avoir conquis dix royaumes, il eut voulu conquerir Chateaubriand. + +Ce n'est pas, messieurs, que tout en jugeant le premier consul ou +l'empereur chacun sous l'influence de leurs sympathies particulieres, +ces hommes-la contestassent ce qu'il y avait de genereux, de rare et +d'illustre dans Napoleon. Mais, selon eux, le politique ternissait +le victorieux, le heros etait double d'un tyran, le Scipion se +compliquait d'un Cromwell; une moitie de sa vie faisait a l'autre +moitie des repliques ameres. Bonaparte avait fait porter aux drapeaux +de son armee le deuil de Washington; mais il n'avait pas imite +Washington. Il avait nomme La Tour d'Auvergne premier grenadier de la +republique; mais il avait aboli la republique. Il avait donne le dome +des Invalides pour sepulcre au grand Turenne; mais il avait donne le +fosse de Vincennes pour tombe au petit-fils du grand Conde. + +Malgre leur fiere et chaste attitude, l'empereur n'hesita devant +aucune avance. Les ambassades, les dotations, les hauts grades de la +legion d'honneur, le senat, tout fut offert, disons-le a la gloire de +l'empereur, et, disons-le a la gloire de ces nobles refractaires, tout +fut refuse. + +Apres les caresses, je l'ajoute a regret, vinrent les persecutions. +Aucun ne ceda. Grace a ces six talents, grace a ces six caracteres, +sous ce regne qui supprima tant de libertes et qui humilia tant de +couronnes, la dignite royale de la pensee libre fut maintenue. + +Il n'y eut pas que cela, messieurs, il y eut aussi service rendu a +l'humanite. Il n'y eut pas seulement resistance au despotisme, il y +eut aussi resistance a la guerre. Et qu'on ne se meprenne pas ici sur +le sens et sur la portee de mes paroles, je suis de ceux qui pensent +que la guerre est souvent bonne. A ce point de vue superieur d'ou l'on +voit toute l'histoire comme un seul groupe et toute la philosophie +comme une seule idee, les batailles ne sont pas plus des plaies faites +au genre humain que les sillons ne sont des plaies faites a la terre. +Depuis cinq mille ans, toutes les moissons s'ebauchent par la charrue +et toutes les civilisations par la guerre. Mais lorsque la guerre tend +a dominer, lorsqu'elle devient l'etat normal d'une nation, lorsqu'elle +passe a l'etat chronique, pour ainsi dire, quand il y a, par exemple, +treize grandes guerres en quatorze ans, alors, messieurs, quelque +magnifiques que soient les resultats ulterieurs, il vient un moment ou +l'humanite souffre. Le cote delicat des moeurs s'use et s'amoindrit au +frottement des idees brutales; le sabre devient le seul outil de la +societe; la force se forge un droit a elle; le rayonnement divin de la +bonne foi, qui doit toujours eclairer la face des nations, s'eclipse a +chaque instant dans l'ombre ou s'elaborent les traites et les partages +de royaumes; le commerce, l'industrie, le developpement radieux des +intelligences, toute l'activite pacifique disparait; la sociabilite +humaine est en peril. Dans ces moments-la, messieurs, il sied qu'une +imposante reclamation s'eleve; il est moral que l'intelligence dise +hardiment son fait a la force; il est bon qu'en presence meme de leur +victoire et de leur puissance, les penseurs fassent des remontrances +aux heros, et que les poetes, ces civilisateurs sereins, patients +et paisibles, protestent contre les conquerants, ces civilisateurs +violents. + +Parmi ces illustres protestants, il etait un homme que Bonaparte avait +aime, et auquel il aurait pu dire, comme un autre dictateur a un autre +republicain: _Tu quoque!_ Cet homme, messieurs, c'etait M. Lemercier. +Nature probe, reservee et sobre; intelligence droite et logique; +imagination exacte et, pour ainsi dire, algebrique jusque dans ses +fantaisies; ne gentilhomme, mais ne croyant qu'a l'aristocratie du +talent; ne riche, mais ayant la science d'etre noblement pauvre; +modeste d'une sorte de modestie hautaine; doux, mais ayant dans sa +douceur je ne sais quoi d'obstine, de silencieux et d'inflexible; +austere dans les choses publiques, difficile a entrainer, offusque de +ce qui eblouit les autres, M. Lemercier, detail remarquable dans un +homme qui avait livre tout un cote de sa pensee aux theories, M. +Lemercier n'avait laisse construire son opinion politique que par les +faits. Et encore voyait-il les faits a sa maniere. C'etait un de ces +esprits qui donnent plus d'attention aux causes qu'aux effets, et qui +critiqueraient volontiers la plante sur sa racine et le fleuve sur sa +source. Ombrageux et sans cesse pret a se cabrer, plein d'une haine +secrete et souvent vaillante contre tout ce qui tend a dominer, il +paraissait avoir mis autant d'amour-propre a se tenir toujours de +plusieurs annees en arriere des evenements que d'autres en mettent +a se precipiter en avant. En 1789, il etait royaliste, ou, comme on +parlait alors, _monarchien_, de 1785; en 93 il devint, comme il l'a +dit lui-meme, liberal de 89; en 1804, au moment ou Bonaparte se trouva +mur pour l'empire, Lemercier se sentit mur pour la republique. + +Comme vous le voyez, messieurs, son opinion politique, dedaigneuse de +ce qui lui semblait le caprice du jour, etait toujours mise a la mode +de l'an passe. + +Veuillez me permettre ici quelques details sur le milieu dans lequel +s'ecoula la jeunesse de M. Lemercier. Ce n'est qu'en explorant +les commencements d'une vie qu'on peut etudier la formation d'un +caractere. Or, quand on veut connaitre a fond ces hommes qui repandent +de la lumiere, il ne faut pas moins s'eclairer de leur caractere que +de leur genie. Le genie, c'est le flambeau du dehors; le caractere, +c'est la lampe interieure. + +En 1793, au plus fort de la terreur, M. Lemercier, tout jeune homme +alors, suivait avec une assiduite remarquable les seances de la +Convention nationale. C'etait la, messieurs, un sujet de contemplation +sombre, lugubre, effrayant, mais sublime. Soyons justes, nous le +pouvons sans danger aujourd'hui, soyons justes envers ces choses +augustes et terribles qui ont passe sur la civilisation humaine et qui +ne reviendront plus! C'est, a mon sens, une volonte de la providence +que la France ait toujours a sa tete quelque chose de grand. Sous les +anciens rois, c'etait un principe; sous l'empire, ce fut un homme; +pendant la revolution, ce fut une assemblee. Assemblee qui a brise le +trone et qui a sauve le pays, qui a eu un duel avec la royaute comme +Cromwell et un duel avec l'univers comme Annibal, qui a eu a la fois +du genie comme tout un peuple et du genie comme un seul homme, en un +mot, qui a commis des attentats et qui a fait des prodiges, que nous +pouvons detester, que nous pouvons maudire, mais que nous devons +admirer! + +Reconnaissons-le neanmoins, il se fit en France, dans ce temps-la, +une diminution de lumiere morale, et par consequent,--remarquons-le, +messieurs,--une diminution de lumiere intellectuelle. Cette espece de +demi-jour ou de demi-obscurite qui ressemble a la tombee de la nuit +et qui se repand sur de certaines epoques, est necessaire pour que la +providence puisse, dans l'interet ulterieur du genre humain, accomplir +sur les societes vieillies ces effrayantes voies de fait qui, si elles +etaient commises par des hommes, seraient des crimes, et qui, venant +de Dieu, s'appellent des revolutions. + +Cette ombre, c'est l'ombre meme que fait la main du Seigneur quand +elle est sur un peuple. + +Comme je l'indiquais tout a l'heure, 93 n'est pas l'epoque de +ces hautes individualites que leur genie isole. Il semble, en ce +moment-la, que la providence trouve l'homme trop petit pour ce qu'elle +veut faire, qu'elle le relegue sur le second plan, et qu'elle entre en +scene elle-meme. Eu effet, en 93, des trois geants qui ont fait de la +revolution francaise, le premier, un fait social, le deuxieme, un fait +geographique, le dernier, un fait europeen, l'un, Mirabeau, etait +mort; l'autre, Sieyes, avait disparu dans l'eclipse, il _reussissait +a vivre_, comme ce lache grand homme l'a dit plus tard; le troisieme, +Bonaparte, n'etait pas ne encore a la vie historique. Sieyes laisse +dans l'ombre et Danton peut-etre excepte, il n'y avait donc pas +d'hommes du premier ordre, pas d'intelligences capitales dans la +Convention, mais il y avait de grandes passions, de grandes luttes, +de grands eclairs, de grands fantomes. Cela suffisait, certes, pour +l'eblouissement du peuple, redoutable spectateur incline sur la +fatale assemblee. Ajoutons qu'a cette epoque ou chaque jour etait une +journee, les choses marchaient si vite, l'Europe et la France, Paris +et la frontiere, le champ de bataille et la place publique avaient +tant d'aventures, tout se developpait si rapidement, qu'a la tribune +de la Convention nationale l'evenement croissait pour ainsi dire sous +l'orateur a mesure qu'il parlait, et, tout en lui donnant le vertige, +lui communiquait sa grandeur. Et puis, comme Paris, comme la France, +la Convention se mouvait dans cette clarte crepusculaire de la fin du +siecle qui attachait des ombres immenses aux plus petits hommes, qui +pretait des contours indefinis et gigantesques aux plus chetives +figures, et qui, dans l'histoire meme, repand sur cette formidable +assemblee je ne sais quoi de sinistre et de surnaturel. + +Ces monstrueuses reunions d'hommes ont souvent fascine les poetes +comme l'hydre fascine l'oiseau. Le Long-Parlement absorbait Milton, +la Convention attirait Lemercier. Tous deux plus tard ont illumine +l'interieur d'une sombre epopee avec je ne sais quelle vague +reverberation de ces deux pandemoniums. On sent Cromwell dans _le +Paradis perdu_, et 93 dans la _Panhypocrisiade_. La Convention, pour +le jeune Lemercier, c'etait la revolution faite vision et reunie tout +entiere sous son regard. Tous les jours il venait voir la, comme il +l'a dit admirablement, _mettre les lois hors la loi_. Chaque matin +il arrivait a l'ouverture de la seance et s'asseyait a la tribune +publique parmi ces femmes etranges qui melaient je ne sais quelle +besogne domestique aux plus terribles spectacles, et auxquelles +l'histoire conservera leur hideux surnom de _tricoteuses_. Elles +le connaissaient, elles l'attendaient et lui gardaient sa place. +Seulement il y avait dans sa jeunesse, dans le desordre de ses +vetements, dans son attention effaree, dans son anxiete pendant les +discussions, dans la fixite profonde de son regard, dans les paroles +entrecoupees qui lui echappaient par moments, quelque chose de si +singulier pour elles, qu'elles le croyaient prive de raison. Un jour, +arrivant plus tard qu'a l'ordinaire, il entendit une de ces femmes +dire a l'autre: _Ne te mets pas la, c'est la place de l'idiot_. + +Quatre ans plus tard, en 1797, l'idiot donnait a la France +_Agamemnon_. + +Est-ce que par hasard cette assemblee aurait fait faire au poete cette +tragedie? Qu'y a-t-il de commun entre Egisthe et Danton, entre +Argos et Paris, entre la barbarie homerique et la demoralisation +voltairienne? Quelle etrange idee de donner pour miroir aux attentats +d'une civilisation decrepite et corrompue les crimes naifs et simples +d'une epoque primitive, de faire errer, pour ainsi dire, a quelques +pas des echafauds de la revolution francaise, les spectres grandioses +de la tragedie grecque, et de confronter au regicide moderne, tel que +l'accomplissent les passions populaires, l'antique regicide tel que le +font les passions domestiques! Je l'avouerai, messieurs, en songeant +a cette remarquable epoque du talent de M. Lemercier, entre les +discussions de la Convention et les querelles des Atrides, entre ce +qu'il voyait et ce qu'il revait, j'ai souvent cherche un rapport, +je n'ai trouve tout au plus qu'une harmonie. Pourquoi, par quelle +mysterieuse transformation de la pensee dans le cerveau, _Agamemnon_ +est-il ne ainsi? C'est la un de ces sombres caprices de l'inspiration +dont les poetes seuls ont le secret. Quoi qu'il en soit, _Agamemnon_ +est une oeuvre, une des plus belles tragedies de notre theatre, sans +contredit, par l'horreur et par la pitie a la fois, par la simplicite +de l'element tragique, par la gravite austere du style. Ce severe +poeme a vraiment le profil grec. On sent, en le considerant, que c'est +l'epoque ou David donne la couleur aux bas-reliefs d'Athenes et +ou Talma leur donne la parole et le mouvement. On y sent plus que +l'epoque, on y sent l'homme. On devine que le poete a souffert en +l'ecrivant. En effet, une melancolie profonde, melee a je ne sais +quelle terreur presque revolutionnaire, couvre toute cette grande +oeuvre. Examinez-la,--elle le merite, messieurs,--voyez l'ensemble et +les details, Agamemnon et Strophus, la galere qui aborde au port, les +acclamations du peuple, le tutoiement heroique des rois. Contemplez +surtout Clytemnestre, la pale et sanglante figure, l'adultere devouee +au parricide, qui regarde a cote d'elle sans les comprendre et, chose +terrible! sans en etre epouvantee, la captive Cassandre et le petit +Oreste; deux etres faibles en apparence, en realite formidables! +L'avenir parle dans l'un et vit dans l'autre. Cassandre, c'est la +menace sous la forme d'une esclave; Oreste, c'est le chatiment sous +les traits d'un enfant.-- + +Comme je viens de le dire, a l'age ou l'on ne souffre pas encore et ou +l'on reve a peine, M. Lemercier souffrit et crea. Cherchant a composer +sa pensee, curieux de cette curiosite profonde qui attire les esprits +courageux aux spectacles effrayants, il s'approcha le plus pres qu'il +put de la Convention, c'est-a-dire de la revolution. Il se pencha sur +la fournaise pendant que la statue de l'avenir y bouillonnait encore, +et il y vit flamboyer et il y entendit rugir, comme la lave dans le +cratere, les grands principes revolutionnaires, ce bronze dont sont +faites aujourd'hui toutes les bases de nos idees, de nos libertes +et de nos lois. La civilisation future etait alors le secret de la +providence, M. Lemercier n'essaya pas de le deviner. Il se borna a +recevoir en silence, avec une resignation stoique, son contrecoup de +toutes les calamites. Chose digne d'attention, et sur laquelle je ne +puis m'empecher d'insister, si jeune, si obscur, si inapercu encore, +perdu dans cette foule qui, pendant la terreur, regardait les +evenements traverser la rue conduits par le bourreau, il fut frappe +dans toutes ses affections les plus intimes par les catastrophes +publiques. Sujet devoue et presque serviteur personnel de Louis XVI, +il vit passer le fiacre du 21 janvier; filleul de madame de Lamballe, +il vit passer la pique du 2 septembre; ami d'Andre Chenier, il vit +passer la charrette du 7 thermidor. Ainsi, a vingt ans, il avait deja +vu decapiter, dans les trois etres les plus sacres pour lui apres son +pere, les trois choses de ce monde les plus rayonnantes apres Dieu, la +royaute, la beaute et le genie! + +Quand ils ont subi de pareilles impressions, les esprits tendres et +faibles restent tristes toute leur vie, les esprits eleves et fermes +demeurent serieux. M. Lemercier accepta donc la vie avec gravite. Le +9 thermidor avait ouvert pour la France cette ere nouvelle qui est la +seconde phase de toute revolution. Apres avoir regarde la societe +se dissoudre, M. Lemercier la regarda se reformer. Il mena la vie +mondaine et litteraire. Il etudia et partagea, en souriant parfois, +les moeurs de cette epoque du directoire qui est apres Robespierre ce +que la regence est apres Louis XIV, le tumulte joyeux d'une nation +intelligente echappee a l'ennui ou a la peur, l'esprit, la gaite et +la licence protestant par une orgie, ici, contre la tristesse d'un +despotisme devot, la, contre l'abrutissement d'une tyrannie puritaine. +M. Lemercier, celebre alors par le succes d'_Agamemnon_, rechercha +tous les hommes d'elite de ce temps, et en fut recherche. Il connut +Ecouchard-Lebrun chez Ducis, comme il avait connu Andre Chenier chez +madame Pourat. Lebrun l'aima tant, qu'il n'a pas fait une seule +epigramme contre lui. Le duc de Fitz-James et le prince de Talleyrand, +madame de Lameth et M. de Florian, la duchesse d'Aiguillon et madame +Tallien, Bernardin de Saint-Pierre et madame de Stael lui firent fete +et l'accueillirent. Beaumarchais voulut etre son editeur, comme vingt +ans plus tard Dupuytren voulut etre son professeur. Deja place trop +haut pour descendre aux exclusions de partis, de plain-pied avec tout +ce qui etait superieur, il devint en meme temps l'ami de David qui +avait juge le roi et de Delille qui l'avait pleure. C'est ainsi qu'en +ces annees-la, de cet echange d'idees avec tant de natures diverses, +de la contemplation des moeurs et de l'observation des individus, +naquirent et se developperent dans M. Lemercier, pour faire face a +toutes les rencontres de la vie, deux hommes,--deux hommes libres,--un +homme politique independant, un homme litteraire original. + +Un peu avant cette epoque, il avait connu l'officier de fortune qui +devait succeder plus tard au directoire. Leur vie se cotoya pendant +quelques annees. Tous deux etaient obscurs. L'un etait ruine, l'autre +etait pauvre. On reprochait a l'un sa premiere tragedie qui etait un +essai d'ecolier, et a l'autre sa premiere action qui etait un exploit +de jacobin. Leurs deux renommees commencerent en meme temps par un +sobriquet. On disait _M. Mercier-Meleagre_ au meme instant ou l'on +disait le _general Vendemiaire_. Loi etrange qui veut qu'en France le +ridicule s'essaye un moment a tous les hommes superieurs! Quand madame +de Beauharnais songea a epouser le protege de Barras, elle consulta M. +Lemercier sur cette mesalliance. M. Lemercier, qui portait interet au +jeune artilleur de Toulon, la lui conseilla. Puis tous deux, l'homme +de lettres et l'homme de guerre, grandirent presque parallelement. Ils +remporterent en meme temps leurs premieres victoires. M. Lemercier fit +jouer _Agamemnon_ dans l'annee d'Arcole et de Lodi, et _Pinto_ dans +l'annee de Marengo. Avant Marengo, leur liaison etait deja etroite. +Le salon de la rue Chantereine avait vu M. Lemercier lire sa tragedie +egyptienne d'_Ophis_ au general en chef de l'armee d'Egypte; Kleber +et Desaix ecoutaient assis dans un coin. Sous le consulat, la liaison +devint de l'amitie. A la Malmaison, le premier consul, avec cette +gaite d'enfant propre aux vrais grands hommes, entrait brusquement la +nuit dans la chambre ou veillait le poete, et s'amusait a lui eteindre +sa bougie, puis il s'echappait en riant aux eclats. Josephine avait +confie a M. Lemercier son projet de mariage; le premier consul lui +confia son projet d'empire. Ce jour-la, M. Lemercier sentit qu'il +perdait un ami. Il ne voulut pas d'un maitre. On ne renonce pas +aisement a l'egalite avec un pareil homme. Le poete s'eloigna +fierement. On pourrait dire que, le dernier en France, il tutoya +Napoleon. Le 14 floreal an XII, le jour meme ou le senat donnait pour +la premiere fois a l'elu de la nation le titre imperial: _Sire_, M. +Lemercier, dans une lettre memorable, l'appelait encore familierement +de ce grand nom: _Bonaparte!_ + +Cette amitie, a laquelle la lutte dut succeder, les honorait l'un et +l'autre. Le poete n'etait pas indigne du capitaine. C'etait un rare et +beau talent que M. Lemercier. On a plus de raisons que jamais de +le dire aujourd'hui que son monument est termine, aujourd'hui que +l'edifice construit par cet esprit a recu cette fatale derniere pierre +que la main de Dieu pose toujours sur tous les travaux de l'homme. +Vous n'attendez certes pas de moi, messieurs, que j'examine ici page +a page cette oeuvre immense et multiple qui, comme celle de Voltaire, +embrasse tout, l'ode, l'epitre, l'apologue, la chanson, la parodie, le +roman, le drame, l'histoire et le pamphlet, la prose et le vers, la +traduction et l'invention, l'enseignement politique, l'enseignement +philosophique et l'enseignement litteraire; vaste amas de volumes et +de brochures que couronnent avec quelque majeste dix poemes, douze +comedies et quatorze tragedies; riche et fantasque architecture, +parfois tenebreuse, parfois vivement eclairee, sous les arceaux +de laquelle apparaissent, etrangement meles dans un clair-obscur +singulier, tous les fantomes imposants de la fable, de la bible et de +l'histoire, Atride, Ismael, le levite d'Ephraim, Lycurgue, Camille, +Clovis, Charlemagne, Baudouin, saint Louis, Charles VI, Richard III, +Richelieu, Bonaparte, domines tous par ces quatre colosses symboliques +sculptes sur le fronton de l'oeuvre, Moise, Alexandre, Homere et +Newton; c'est-a-dire par la legislation, la guerre, la poesie et la +science. Ce groupe de figures et d'idees que le poete avait dans +l'esprit et qu'il a pose largement dans notre litterature, ce groupe, +messieurs, est plein de grandeur. Apres avoir degage la ligne +principale de l'oeuvre, permettez-moi d'en signaler quelques details +saillants et caracteristiques; cette comedie de la revolution +portugaise, si vive, si spirituelle, si ironique et si profonde; ce +_Plaute_, qui differe de l'_Harpagon_ de Moliere en ce que, comme le +dit ingenieusement l'auteur lui-meme, _le sujet de Moliere, c'est un +avare gui perd un tresor; mon sujet a moi, c'est Plaute qui trouve un +avare_; ce _Christophe Colomb_, ou l'unite de lieu est tout a la fois +si rigoureusement observee, car l'action se passe sur le pont d'un +vaisseau, et si audacieusement violee, car ce vaisseau--j'ai presque +dit ce drame--va de l'ancien monde au nouveau; cette _Fredegonde_, +concue comme un reve de Crebillon, executee comme une pensee de +Corneille; cette _Atlantiade_, que la nature penetre d'un assez vif +rayon, quoiqu'elle y soit plutot interpretee peut-etre selon la +science que selon la poesie; enfin, ce dernier poeme, l'homme donne +par Dieu en spectacle aux demons, cette _Panhypocrisiade_ qui est +tout ensemble une epopee, une comedie et une satire, sorte de chimere +litteraire, espece de monstre a trois tetes qui chante, qui rit et qui +aboie. + +Apres avoir traverse tous ces livres, apres avoir monte et descendu +la double echelle, construite par lui-meme pour lui seul peut-etre, a +l'aide de laquelle ce penseur plongeait dans l'enfer ou penetrait dans +le ciel, il est impossible, messieurs, de ne pas se sentir au coeur +une sympathie sincere pour cette noble et travailleuse intelligence +qui, sans se rebuter, a courageusement essaye tant d'idees a ce +superbe gout francais si difficile a satisfaire; philosophe selon +Voltaire, qui a ete parfois un poete selon Shakespeare; ecrivain +precurseur qui dediait des epopees a Dante a l'epoque ou Dorat +refleurissait sous le nom de Demoustier; esprit a la vaste envergure, +qui a tout a la fois une aile dans la tragedie primitive et une aile +dans la comedie revolutionnaire, qui touche par _Agamemnon_ au poete +de Promethee et par _Pinto_ au poete de Figaro. + +Le droit de critique, messieurs, parait au premier abord decouler +naturellement du droit d'apologie. L'oeil humain--est-ce perfection? +est-ce infirmite?--est ainsi fait qu'il cherche toujours le cote +defectueux de tout. Boileau n'a pas loue Moliere sans restriction. + +Cela est-il a l'honneur de Boileau? Je l'ignore, mais cela est. Il y +a deux cent trente ans que l'astronome Jean Fabricius a trouve des +taches dans le soleil; il y a deux mille deux cents ans que le +grammairien Zoile en avait trouve dans Homere. Il semble donc que +je pourrais ici, sans offenser vos usages et sans manquer a la +respectable memoire qui m'est confiee, meler quelques reproches a +mes louanges et prendre de certaines precautions conservatoires dans +l'interet de l'art. Je ne le ferai pourtant pas, messieurs. Et +vous-memes, en reflechissant que si, par hasard, moi qui ne peux +etre que fidele a des convictions hautement proclamees toute ma vie, +j'articulais une restriction au sujet de M. Lemercier, cette +restriction porterait peut-etre principalement sur un point delicat et +supreme, sur la condition qui, selon moi, ouvre ou ferme aux ecrivains +les portes de l'avenir, c'est-a-dire sur le style, en songeant a ceci, +je n'en doute pas, messieurs, vous comprendrez ma reserve et +vous approuverez mon silence. D'ailleurs, et ce que je disais en +commencant, ne dois-je pas le repeter ici surtout? qui suis-je? qui +m'a donne qualite pour trancher des questions si complexes et +si graves? Pourquoi la certitude que je crois sentir en moi se +resoudrait-elle en autorite pour autrui? La posterite seule--et c'est +la encore une de mes convictions a le droit definitif de critique et +de jugement envers les talents superieurs. Elle seule, qui voit leur +oeuvre dans son ensemble, dans sa proportion et dans sa perspective, +peut dire ou ils ont erre et decider ou ils ont failli. Pour prendre +ici devant vous le role auguste de la posterite, pour adresser un +reproche ou un blame a un grand esprit, il faudrait au moins etre +ou se croire un contemporain eminent. Je n'ai ni le bonheur de ce +privilege, ni le malheur de cette pretention. + +Et puis, messieurs, et c'est toujours la qu'il en faut revenir quand +on parle de M. Lemercier, quel que soit son eclat litteraire, son +caractere etait peut-etre plus complet encore que son talent. + +Du jour ou il crut de son devoir de lutter contre ce qui lui semblait +l'injustice faite gouvernement, il immola a cette lutte sa fortune, +qu'il avait retrouvee apres la revolution et que l'empire lui reprit, +son loisir, son repos, cette securite exterieure qui est comme la +muraille du bonheur domestique, et, chose admirable dans un poete, +jusqu'au succes de ses ouvrages. Jamais poete n'a fait combattre des +tragedies et des comedies avec une plus heroique bravoure. Il envoyait +ses pieces a la censure comme un general envoie ses soldats a +l'assaut. Un drame supprime etait immediatement remplace par un autre +qui avait le meme sort. J'ai eu, messieurs, la triste curiosite de +chercher et d'evaluer le dommage cause par cette lutte a la renommee +de l'auteur d'_Agamemnon_. Voulez-vous savoir le resultat?--Sans +compter _le Levite d'Ephraim_ proscrit par le comite de salut public, +comme dangereux pour la philosophie, _le Tartuffe revolutionnaire_ +proscrit par la Convention, comme contraire a la republique, _la +Demence de Charles VI_ proscrite par la restauration, comme hostile a +la royaute; sans m'arreter au _Corrupteur_, siffle, dit-on, en 1823, +par les gardes du corps; en me bornant aux actes de la censure +imperiale, voici ce que j'ai trouve: _Pinto_, joue vingt fois, puis +defendu; _Plaute_, joue sept fois, puis defendu; _Christophe Colomb_, +joue onze fois militairement devant les bayonnettes, puis defendu; +_Charlemagne_, defendu; _Camille_, defendu. Dans cette guerre, +honteuse pour le pouvoir, honorable pour le poete, M. Lemercier eut en +dix ans cinq grands drames tues sous lui. + +Il plaida quelque temps pour son droit et pour sa pensee par +d'energiques reclamations directement adressees a Bonaparte lui-meme. +Un jour, au milieu d'une discussion delicate et presque blessante, le +maitre, s'interrompant, lui dit brusquement: _Qu'avez-vous donc? vous +devenez tout rouge_.--_Et vous tout pale_, repliqua fierement M. +Lemercier; _c'est notre maniere a tous deux quand quelque chose nous +irrite, vous ou moi. Je rougis et vous palissez_. Bientot il cessa +tout a fait de voir l'empereur. Une fois pourtant, en janvier 1812, +a l'epoque culminante des prosperites de Napoleon, quelques semaines +apres la suppression arbitraire de son _Camille_, dans un moment ou il +desesperait de jamais faire representer aucune de ses pieces tant que +l'empire durerait, il dut, comme membre de l'institut, se rendre aux +Tuileries. Des que Napoleon l'apercut, il vint droit a lui.--_Eh bien, +monsieur Lemercier, quand nous donnerez-vous une belle tragedie_? M. +Lemercier regarda l'empereur fixement et dit ce seul-mot: _Bientot. +J'attends_. Mot terrible! mot de prophete plus encore que de poete! +mot qui, prononce au commencement de 1812, contient Moscou, Waterloo +et Sainte-Helene! + +Tout sentiment sympathique pour Bonaparte n'etait cependant pas eteint +dans ce coeur silencieux et severe. Vers ces derniers temps, l'age +avait plutot rallume qu'etouffe l'etincelle. L'an passe, presque a +pareille epoque, par une belle matinee de mai, le bruit se repandit +dans Paris que l'Angleterre, honteuse enfin de ce qu'elle a fait +a Sainte-Helene, rendait a la France le cercueil de Napoleon. M. +Lemercier, deja souffrant et malade depuis pres d'un mois, se fit +apporter le journal. Le journal, en effet, annoncait qu'une fregate +allait mettre a la voile pour Sainte-Helene. Pale et tremblant, le +vieux poete se leva, une larme brilla dans son oeil, et au moment ou +on lui lut que "le general Bertrand irait chercher l'empereur son +maitre...."--_Et moi_, s'ecria-t-il, _si j'allais chercher mon ami le +premier consul!_ + +Huit jours apres, il etait parti. + +_Helas!_ me disait sa respectable veuve en me racontant ces douloureux +details, _il ne l'est pas alle chercher, il a fuit davantage, il l'est +alle rejoindre_. + +Nous venons de parcourir du regard toute cette noble vie; tirons-en +maintenant l'enseignement qu'elle renferme. + +M. Lemercier est un de ces hommes rares qui obligent l'esprit a +se poser et aident la pensee a resoudre ce grave et beau +probleme:--Quelle doit etre l'attitude de la litterature vis-a-vis +de la societe, selon les epoques, selon les peuples et selon les +gouvernements? + +Aujourd'hui, vieux trone de Louis XIV, gouvernement des assemblees, +despotisme de la gloire, monarchie absolue, republique tyrannique, +dictature militaire, tout cela s'est evanoui. A mesure que nous, +generations nouvelles, nous voguons d'annee en annee vers l'inconnu, +les trois objets immenses que M. Lemercier rencontra sur sa route, +qu'il aima, contempla et combattit tour a tour, immobiles et morts +desormais, s'enfoncent peu a peu dans la brume epaisse du passe. Les +rois de la branche ainee ne sont plus que des ombres, la Convention +n'est plus qu'un souvenir, l'empereur n'est plus qu'un tombeau. + +Seulement, les idees qu'ils contenaient leur ont survecu. La mort et +l'ecroulement ne servent qu'a degager cette valeur intrinseque et +essentielle des choses qui en est comme l'ame. Dieu met quelquefois +des idees dans certains faits et dans certains hommes comme des +parfums dans des vases. Quand le vase tombe, l'idee se repand. + +Messieurs, la race ainee contenait la tradition historique, la +Convention contenait l'expansion revolutionnaire, Napoleon contenait +l'unite nationale. De la tradition nait la stabilite, de l'expansion +nait la liberte, de l'unite nait le pouvoir. Or la tradition, l'unite +et l'expansion, en d'autres termes, la stabilite, le pouvoir et +la liberte, c'est la civilisation meme. La racine, le tronc et le +feuillage, c'est tout l'arbre. + +La tradition, messieurs, importe a ce pays. La France n'est pas une +colonie violemment faite nation; la France n'est pas une Amerique. +La France fait partie integrante de l'Europe. Elle ne peut pas plus +briser avec le passe que rompre avec le sol. Aussi, a mon sens, c'est +avec un admirable instinct que notre derniere revolution, si grave, si +forte, si intelligente, a compris que, les familles couronnees etant +faites pour les nations souveraines, a de certains ages des races +royales, il fallait substituer a l'heredite de prince a prince +l'heredite de branche a branche; c'est avec un profond bon sens +qu'elle a choisi pour chef constitutionnel un ancien lieutenant +de Dumouriez et de Kellermann qui etait petit-fils de Henri IV et +petit-neveu de Louis XIV; c'est avec une haute raison qu'elle a +transforme en jeune dynastie une vieille famille, monarchique et +populaire a la fois, pleine de passe par son histoire et pleine +d'avenir par sa mission. + +Mais si la tradition historique importe a la France, l'expansion +liberale ne lui importe pas moins. L'expansion des idees, c'est le +mouvement qui lui est propre. Elle est par la tradition et elle vit +par l'expansion. A Dieu ne plaise, messieurs, qu'en vous rappelant +tout a l'heure combien la France etait puissante et superbe il y a +trente ans, j'aie eu un seul moment l'intention impie d'abaisser, +d'humilier ou de decourager, par le sous-entendu d'un pretendu +contraste, la France d'a present! Nous pouvons le dire avec calme, et +nous n'avons pas besoin de hausser la voix pour une chose si simple et +si vraie, la France est aussi grande aujourd'hui qu'elle l'a jamais +ete. Depuis cinquante annees qu'en commencant sa propre transformation +elle a commence le rajeunissement de toutes les societes vieillies, +la France semble avoir fait deux parts egales de sa tache et de son +temps. Pendant vingt-cinq ans elle a impose ses armes a l'Europe; +depuis vingt-cinq ans elle lui impose ses idees. Par sa presse, elle +gouverne les peuples; par ses livres, elle gouverne les esprits. Si +elle n'a plus la conquete, cette domination par la guerre, elle a +l'initiative, cette domination par la paix. C'est elle qui redige +l'ordre du jour de la pensee universelle. Ce qu'elle propose est a +l'instant meme mis en discussion par l'humanite tout entiere; ce +qu'elle conclut fait loi. Son esprit s'introduit peu a peu dans les +gouvernements, et les assainit. C'est d'elle que viennent toutes les +palpitations genereuses des autres peuples, tous les changements +insensibles du mal au bien qui s'accomplissent parmi les hommes en ce +moment et qui epargnent aux etats des secousses violentes. Les nations +prudentes et qui ont souci de l'avenir tachent de faire penetrer dans +leur vieux sang l'utile fievre des idees francaises, non comme une +maladie, mais, permettez-moi cette expression, comme une vaccine qui +inocule le progres et qui preserve des revolutions. Peut-etre les +limites materielles de la France sont-elles momentanement restreintes, +non, certes, sur la mappemonde eternelle dont Dieu a marque les +compartiments avec des fleuves, des oceans et des montagnes, mais sur +cette carte ephemere, bariolee de rouge et de bleu, que la victoire +ou la diplomatie refont tous les vingt ans. Qu'importe! Dans un temps +donne, l'avenir remet toujours tout dans le moule de Dieu. La forme de +la France est fatale. Et puis, si les coalitions, les reactions et les +congres ont bati une France, les poetes et les ecrivains en ont fait +une autre. Outre ses frontieres visibles, la grande nation a des +frontieres invisibles qui ne s'arretent que la ou le genre humain +cesse de parler sa langue, c'est-a-dire aux bornes memes du monde +civilise. + +Encore quelques mots, messieurs, encore quelques instants de votre +bienveillante attention, et j'ai fini. + +Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui desesperent. Qu'on me +pardonne cette faiblesse, j'admire mon pays et j'aime mon temps. Quoi +qu'on en puisse dire, je ne crois pas plus a l'affaiblissement graduel +de la France qu'a l'amoindrissement progressif de la race humaine. Il +me semble que cela ne peut etre dans les desseins du Seigneur, qui +successivement a fait Rome pour l'homme ancien et Paris pour l'homme +nouveau. Le doigt eternel, visible, ce me semble, en toute chose, +ameliore perpetuellement l'univers par l'exemple des nations choisies +et les nations choisies par le travail des intelligences elues. Oui, +messieurs, n'en deplaise a l'esprit de diatribe et de denigrement, cet +aveugle qui regarde, je crois en l'humanite et j'ai foi en mon siecle; +n'en deplaise a l'esprit de doute et d'examen, ce sourd qui ecoute, je +crois en Dieu et j'ai foi en sa providence. + +Rien donc, non, rien n'a degenere chez nous. La France tient toujours +le flambeau des nations. Cette epoque est grande, je le pense,--moi +qui ne suis rien, j'ai le droit de le dire!--elle est grande par la +science, grande par l'industrie, grande par l'eloquence, grande par la +poesie et par l'art. Les hommes des nouvelles generations, que cette +justice tardive leur soit du moins rendue par le moindre et le dernier +d'entre eux, les hommes des nouvelles generations ont pieusement et +courageusement continue l'oeuvre de leurs peres. Depuis la mort du +grand Goethe, la pensee allemande est rentree dans l'ombre; depuis la +mort de Byron et de Walter Scott, la poesie anglaise s'est eteinte; +il n'y a plus a cette heure dans l'univers qu'une seule litterature +allumee et vivante, c'est la litterature francaise. On ne lit plus que +des livres francais de Petersbourg a Cadix, de Calcutta a New-York. Le +monde s'en inspire, la Belgique en vit. Sur toute la surface des trois +continents, partout ou germe une idee un livre francais a ete seme. +Honneur donc aux travaux des jeunes generations! Les puissants +ecrivains, les nobles poetes, les maitres eminents qui sont parmi +vous, regardent avec douceur et avec joie de belles renommees surgir +de toutes parts dans le champ eternel de la pensee. Oh! qu'elles se +tournent avec confiance vers cette enceinte! Comme vous le disait il +y a onze ans, en prenant seance parmi vous, mon illustre ami. M. de +Lamartine, _vous n'en laisserez aucune sur le seuil!_ + +Mais que ces jeunes renommees, que ces beaux talents, que ces +continuateurs de la grande tradition litteraire francaise ne +l'oublient pas: a temps nouveaux, devoirs nouveaux. La tache de +l'ecrivain aujourd'hui est moins perilleuse qu'autrefois, mais n'est +pas moins auguste. Il n'a plus la royaute a defendre contre l'echafaud +comme en 93, ou la liberte a sauver du baillon comme en 1810, il a la +civilisation a propager. Il n'est plus necessaire qu'il donne sa tete, +comme Andre Chenier, ni qu'il sacrifie son oeuvre, comme Lemercier, il +suffit qu'il devoue sa pensee. + +Devouer sa pensee,--permettez-moi de repeter ici solennellement ce +que j'ai dit toujours, ce que j'ai ecrit partout, ce qui, dans la +proportion restreinte de mes efforts, n'a jamais cesse d'etre ma +regle, ma loi, mon principe et mon but;--devouer sa pensee au +developpement continu de la sociabilite humaine; avoir les populaces +en dedain et le peuple en amour; respecter dans les partis, tout en +s'ecartant d'eux quelquefois, les innombrables formes qu'a le droit de +prendre l'initiative multiple et feconde de la liberte; menager dans +le pouvoir, tout en lui resistant au besoin, le point d'appui, divin +selon les uns, humain selon les autres, mysterieux et salutaire selon +tous, sans lequel toute societe chancelle; confronter de temps en +temps les lois humaines avec la loi chretienne et la penalite avec +l'evangile; aider la presse par le livre toutes les fois qu'elle +travaille dans le vrai sens du siecle; repandre largement ses +encouragements et ses sympathies sur ces generations encore couvertes +d'ombre qui languissent faute d'air et d'espace, et que nous entendons +heurter tumultueusement de leurs passions, de leurs souffrances et de +leurs idees les portes profondes de l'avenir; verser par le theatre +sur la foule, a travers le rire et les pleurs, a travers les +solennelles lecons de l'histoire, a travers les hautes fantaisies de +l'imagination, cette emotion tendre et poignante qui se resout dans +l'ame, des spectateurs en pitie pour la femme et en veneration pour le +vieillard; faire penetrer la nature dans l'art comme la seve meme de +Dieu; en un mot, civiliser les hommes par le calme rayonnement de la +pensee sur leurs tetes, voila aujourd'hui, messieurs, la mission, la +fonction et la gloire du poete. + +Ce que je dis du poete solitaire, ce que je dis de l'ecrivain isole, +si j'osais, je le dirais de vous-memes, messieurs. Vous avez sur +les coeurs et sur les ames une influence immense. Vous etes un des +principaux centres de ce pouvoir spirituel qui s'est deplace +depuis Luther et qui, depuis trois siecles, a cesse d'appartenir +exclusivement a l'eglise. Dans la civilisation actuelle deux domaines +relevent de vous, le domaine intellectuel et le domaine moral. Vos +prix et vos couronnes ne s'arretent pas au talent, ils atteignent +jusqu'a la vertu. L'academie francaise est en perpetuelle communion +avec les esprits speculatifs par ses philosophes, avec les esprits +pratiques par ses historiens, avec la jeunesse, avec les penseurs et +avec les femmes par ses poetes, avec le peuple par la langue qu'il +fait et qu'elle constate en la rectifiant. Vous etes places entre les +grands corps de l'etat et a leur niveau pour completer leur action, +pour rayonner dans toutes les ombres sociales, et pour faire penetrer +la pensee, cette puissance subtile et, pour ainsi dire, respirable, la +ou ne peut penetrer le code, ce texte rigide et materiel. Les autres +pouvoirs assurent et reglent la vie exterieure de la nation, vous +gouvernez la vie interieure. Ils font les lois, vous faites les +moeurs. + +Cependant, messieurs, n'allons pas au dela du possible. Ni dans les +questions religieuses, ni dans les questions sociales, ni meme dans +les questions politiques, la solution definitive n'est donnee a +personne Le miroir de la verite s'est brise au milieu des societes +modernes. Chaque parti en a ramasse un morceau. Le penseur cherche a +rapprocher ces fragments, rompus la plupart selon les formes les plus +etranges, quelques-uns souilles de boue, d'autres, helas! taches de +sang. Pour les rajuster tant bien que mal et y retrouver, a quelques +lacunes pres, la verite totale, il suffit d'un sage; pour les souder +ensemble et leur rendre l'unite, il faudrait Dieu. + +Nul n'a plus ressemble a ce sage,--souffrez, messieurs, que je +prononce en terminant un nom venerable pour lequel j'ai toujours eu +une piete particuliere,--nul n'a plus ressemble a ce sage que ce +noble Malesherbes qui fut tout a la fois un grand lettre, un grand +magistrat, un grand ministre et un grand citoyen. Seulement il est +venu trop tot. Il etait plutot l'homme qui ferme les revolutions que +l'homme qui les ouvre. L'absorption insensible des commotions de +l'avenir par les progres du present, l'adoucissement des moeurs, +l'education des masses par les ecoles, les ateliers et les +bibliotheques, l'amelioration graduelle de l'homme par la loi et par +l'enseignement, voila le but serieux que doit se proposer tout bon +gouvernement et tout vrai penseur; voila la tache que s'etait donnee +Malesherbes durant ses trop courts ministeres. Des 1776, sentant venir +la tourmente qui, dix-sept ans plus tard, a tout arrache, il s'etait +hate de rattacher la monarchie chancelante a ce fond solide. Il eut +ainsi sauve l'etat et le roi si le cable n'avait pas casse. Mais--et +que cecien courage quiconque voudra l'imiter--si Malesherbes lui-meme +a peri, son souvenir du moins est reste indestructible dans la memoire +orageuse de ce peuple en revolution qui oubliait tout, comme reste au +fond de l'ocean, a demi enfouie sous le sable, la vieille ancre de fer +d'un vaisseau disparu dans la tempete! + + + + +REPONSE DE M. VICTOR HUGO + +DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +AU DISCOURS DE M. SAINT-MARC GIRARDIN + +16 janvier 1845. + + +Monsieur, + +Votre pensee a devance la mienne. Au moment ou j'eleve la voix dans +cette enceinte pour vous repondre, je ne puis maitriser une profonde +et douloureuse emotion. Vous la comprenez, monsieur; vous comprenez +que mon premier mouvement ne saurait se porter d'abord vers vous, ni +meme vers le confrere honorable et regrette auquel vous succedez. +En cet instant ou je parle au nom de l'academie entiere, comment +pourrais-je voir une place vide dans ses rangs sans songer a l'homme +eminent et rare qui devrait y etre assis, a cet integre serviteur de +la patrie et des lettres, epuise par ses travaux memes, hier en +butte a tant de haines, aujourd'hui entoure de cette respectueuse et +universelle sympathie, qui n'a qu'un tort, c'est de toujours attendre, +pour se declarer en faveur des hommes illustres, l'heure supreme du +malheur? Laissez-moi, monsieur, vous parler de lui un moment. Ce qu'il +est dans l'estime de tous, ce qu'il est dans cette academie, vous le +savez, le maitre de la critique moderne, l'ecrivain eleve, eloquent, +gracieux et severe, le juste et sage esprit devoue a la ferme et +droite raison, le confrere affectueux, l'ami fidele et sur; et il +m'est impossible de le sentir absent d'aupres de moi aujourd'hui sans +un inexprimable serrement de coeur. Cette absence, n'en doutons pas, +aura un terme; il nous reviendra. Confions-nous a Dieu, qui tient dans +sa main nos intelligences et nos destinees, mais qui ne cree pas +de pareils hommes pour qu'ils laissent leur tache inachevee. Homme +excellent et cher! il partageait sa vie noble et serieuse entre les +plus hautes affaires et les soins les plus touchants. Il avait l'ame +aussi inepuisable que l'esprit. Son eloge, on pourrait le faire avec +un mot. Le jour ou cela fut necessaire, il se trouva que dans ce grand +lettre, dans cet homme public, dans cet orateur, dans ce ministre, il +y avait une mere! + +Au milieu de ces regrets unanimes qui se tournent vers lui, je sens +plus vivement que jamais toute sa valeur et toute mon insuffisance. +Que ne me remplace-t-il a cette heure! S'il avait pu etre donne a +l'academie, s'il avait pu etre donne a cet auditoire si illustre et si +charmant qui m'environne, de l'entendre en cette occasion parler de la +place ou je suis, avec quelle surete degout, avec quelle elevation de +langage, avec quelle autorite de bon sens il aurait su apprecier vos +merites, monsieur, et rendre hommage au talent de M. Campenon! + +M. Campenon, en effet, avait une de ces natures d'esprit qui reclament +le coup d'oeil du critique le plus exerce et le plus delicat. Ce +travail d'analyse intelligente et attentive, vous me l'avez rendu +facile, monsieur, en le faisant vous-meme, et, apres votre excellent +discours, il me reste peu de chose a dire de l'auteur de _l'Enfant +Prodigue_ et de _la Maison des Champs_. Etudier M. Campenon comme je +l'ai fait, c'est l'aimer; l'expliquer comme vous l'avez fait, c'est le +faire aimer. Pour le bien lire, il faut le bien connaitre. Chez lui, +comme dans toutes les natures franches et sinceres, l'ecrivain derive +du philosophe, le poete derive de l'homme, simplement, aisement, sans +deviation, sans effort. De son caractere on peut conclure sa poesie, +et de sa vie ses poemes. Ses ouvrages sont tout ce qu'est son esprit. +Il etait doux, facile, calme, bienveillant, plein de grace dans sa +personne et d'amenite dans sa parole, indulgent a tout homme, resigne +a toute chose; il aimait la famille, la maison, le foyer domestique, +le toit paternel; il aimait la retraite, les livres, le loisir comme +un poete, l'intimite comme un sage; il aimait les champs, mais comme +il faut aimer les champs, pour eux-memes, plutot pour les fleurs qu'il +y trouvait que pour les vers qu'il y faisait, plutot en bonhomme qu'en +academicien, plutot comme La Fontaine que comme Delille. Rien ne +depassait l'excellence de son esprit, si ce n'est l'excellence de son +coeur. Il avait le gout de l'admiration; il recherchait les grandes +amities litteraires, et s'y plaisait. Le ciel ne lui avait pas donne +sans doute la splendeur du genie, mais il lui avait donne ce qui +l'accompagne presque toujours, ce qui en tient lieu quelquefois, la +dignite de l'ame. M. Campenon etait sans envie devant les grandes +intelligences comme sans ambition devant les grandes destinees. Il +etait, chose admirable et rare, du petit nombre de ces hommes du +second rang qui aiment les hommes du premier. + +Je le repete, son caractere une fois connu, on connait son talent, et +en cela il participait de ce noble privilege de revelation de soi-meme +qui semble n'appartenir qu'au genie. Chacune de ses oeuvres est comme +une production necessaire, dont on retrouve la racine dans quelque +coin de son coeur. Son amour pour la famille engendre ce doux et +touchant poeme de _l'Enfant Prodigue_; son gout pour la campagne fait +naitre _la Maison des Champs_, cette gracieuse idylle; son culte pour +les esprits eminents determine les _Etudes sur Ducis_, livre curieux +et interessant au plus haut degre, par tout ce qu'il fait voir et par +tout ce qu'il laisse entrevoir; portrait fidele et soigneux d'une +figure isolee, peinture involontaire de toute une epoque. + +Vous le voyez, le lettre refletant l'homme, le talent, miroir de +l'ame, le coeur toujours etroitement mele a l'imagination, tel fut +M. Campenon. Il aima, il songea, il ecrivit. Il fut reveur dans sa +jeunesse, il devint pensif dans ses vieux jours. Maintenant, a ceux +qui nous demanderaient s'il fut grand et s'il fut illustre, nous +repondrons: il fut bon et il fut heureux! + +Un des caracteres du talent de M. Campenon, c'est la presence de la +femme dans toutes ses oeuvres. En 1810, il ecrivait dans une lettre +a M. Legouve, auteur du _Merite des femmes_, ces paroles +remarquables:--"Quand donc les gens de lettres comprendront-ils le +parti qu'ils pourraient tirer dans leurs vers des qualites infinies et +des graces de la femme, qui a tant de soucis et si peu de veritable +bonheur ici-bas? Ce serait honorable pour nous, litterateurs et +philosophes, de chercher dans nos ouvrages a eveiller l'interet en +faveur des femmes, un peu desheritees par les hommes, convenons-en, +dans l'ordre de societe que nous avons fait pour nous plutot que pour +elles. Vous avez dedie aux femmes tout un poeme; je leur dedierais +volontiers toute ma poesie." Il y a, dans ce peu de lignes, une +lumiere jetee sur cette nature tendre, compatissante et affectueuse. +Toutes ses compositions, en effet, sont pour ainsi dire doucement +eclairees par une figure de femme, belle et lumineuse, penchee comme +une muse sur le front souffrant et douloureux du poete. C'est Eleonore +dans son poeme du _Tasse_, malheureusement inacheve; c'est, dans ses +elegies, la jeune fille malade, la juive de Cambrai, Marie Stuart, +mademoiselle de la Valliere; ailleurs, madame de Sevigne. Toi, +Sevigne, dit-il, + + Toi qui fus mere et ne fus pas auteur. + +C'est, dans la parabole de _l'Enfant Prodigue_, cette intervention de +la mere que vous lui avez d'ailleurs, monsieur, justement reprochee; +anachronisme d'un coeur irreflechi et bon, qui se montre chretien et +moderne la ou il faudrait etre juif et antique; et qui reste indulgent +dans un sujet severe; faute reelle, mais charmante. + +Quant a moi, je ne puis, je l'avoue, lire sans un certain +attendrissement ce voeu touchant de M. Campenon en faveur de la femme +_qui a_, je redis ses propres paroles, _tant de soucis et si peu de +bonheur ici-bas_. Cet appel aux ecrivains vient, on le sent, du plus +profond de son ame. Il l'a souvent repete ca et la, sous des formes +variees, dans tous ses ouvrages, et chaque fois qu'on retrouve +ce sentiment, il plait et il emeut, car rien ne charme comme de +rencontrer dans un livre des choses douces qui sont en meme temps des +choses justes. + +Oh! que ce voeu soit entendu! que cet appel ne soit pas fait en vain! +Que le poete et le penseur achevent de rendre de plus en plus sainte +et venerable aux yeux de la foule, trop prompte a l'ironie et trop +disposee a l'insouciance, cette pure et noble compagne de l'homme, si +forte quelquefois, souvent si accablee, toujours si resignee, presque +egale a l'homme par la pensee, superieure a l'homme par tous les +instincts mysterieux de la tendresse et du sentiment, n'ayant pas a +un aussi haut degre, si l'on veut, la faculte virile de creer par +l'esprit, mais sachant mieux aimer, moins grande intelligence +peut-etre, mais a coup sur plus grand coeur. Les esprits legers la +blament et la raillent aisement; le vulgaire est encore paien dans +tout ce qui la touche, meme dans le culte grossier qu'il lui rend; +les lois sociales sont rudes et avares pour elle; pauvre, elle est +condamnee au labeur; riche, a la contrainte; les prejuges, meme en ce +qu'ils ont de bon et d'utile, pesent plus durement sur elle que sur +l'homme; son coeur meme, si eleve et si sublime, n'est pas toujours +pour elle une consolation et un asile; comme elle aime mieux, elle +souffre davantage; il semble que Dieu ait voulu lui donner en ce monde +tous les martyres, sans doute parce qu'il lui reserve ailleurs toutes +les couronnes. Mais aussi quel role elle joue dans l'ensemble des +faits providentiels d'ou resulte l'amelioration continue du genre +humain! Comme elle est grande dans l'enthousiasme serieux des +contemplateurs et des poetes, la femme de la civilisation chretienne; +figure angelique et sacree, belle a la fois de la beaute physique et +de la beaute morale, car la beaute exterieure n'est que la revelation +et le rayonnement de la beaute interieure; toujours prete a +developper, selon l'occasion ou une grace qui nous charme ou une +perfection qui nous conseille; acceptant tout du malheur, excepte +le fiel, devenant plus douce a mesure qu'elle devient plus triste; +sanctifiee enfin, a chaque age de la vie, jeune fille, par +l'innocence, epouse, par le devoir, mere, par le devouement! + +M. Campenon faisait partie de l'universite; l'academie, pour le +remplacer, a cherche ce que l'universite pouvait lui offrir de plus +distingue; son choix, monsieur, s'est naturellement fixe sur vous. +Vos travaux litteraires sur l'Allemagne, vos recherches sur l'etat de +l'instruction intermediaire dans ce grand pays, vous recommandaient +hautement aux suffrages de l'academie. Deja un _Tableau de la +litterature francaise au seizieme siecle_, plein d'apercus ingenieux, +un remarquable _Eloge de Bossuet_, ecrit d'un style vigoureux, vous +avaient merite deux de ses couronnes. L'academie vous avait compte +parmi ses laureats les plus brillants; aujourd'hui elle vous admet +parmi les juges. + +Dans cette position nouvelle, votre horizon, monsieur, s'agrandira. +Vous embrasserez d'un coup d'oeil a la fois plus ferme et plus etendu +de plus vastes espaces. Les esprits comme le votre se fortifient en +s'elevant. A mesure que leur point de vue se hausse, leur pensee +monte. De nouvelles perspectives, dont peut-etre vous serez surpris +vous-meme, s'ouvriront a votre regard. C'est ici, monsieur, une region +sereine. En entrant dans cette compagnie seculaire que tant de grands +noms ont honoree, ou il y a tant de gloire et par consequent tant de +calme, chacun depose sa passion personnelle, et prend la passion de +tous, la verite. Soyez le bienvenu, monsieur. Vous ne trouverez pas +ici l'echo des controverses qui emeuvent les esprits au dehors, et +dont le bruit n'arrive pas jusqu'a nous. Les membres de cette academie +habitent la sphere des idees pures. Qu'il me soit permis de leur +rendre cette justice, a moi, l'un des derniers d'entre eux par le +merite et par l'age. Ils ignorent tout sentiment qui pourrait troubler +la paix inalterable de leur pensee. Bientot, monsieur, appele a leurs +assemblees interieures, vous les connaitrez, vous les verrez tels +qu'ils sont, affectueux, bienveillants, paisibles, tous devoues aux +memes travaux et aux memes gouts; honorant les lettres, cultivant les +lettres, les uns avec plus de penchant pour le passe, les autres +avec plus de foi dans l'avenir; ceux-ci soigneux surtout de purete, +d'ornement et de correction, preferant Racine, Boileau et Fenelon; +ceux-la, preoccupes de philosophie et d'histoire, feuilletant +Descartes, Pascal, Bossuet et Voltaire; ceux-la encore, epris des +beautes hardies et males du genie libre, admirant avant tout la Bible, +Homere, Eschyle, Dante, Shakespeare et Moliere; tous d'accord, quoique +divers; mettant en commun leurs opinions avec cordialite et bonne foi; +cherchant le parfait, meditant le grand; vivant ensemble enfin, freres +plus encore que confreres, dans l'etude des livres et de la nature, +dans la religion du beau et de l'ideal, dans la contemplation des +maitres eternels. + +Ce sera pour vous-meme, monsieur, un enseignement interieur qui +profitera, n'en doutez pas, a votre enseignement du dehors. Meme votre +intelligence si cultivee, meme votre parole si vive, si variee, si +spirituelle et si justement applaudie, pourront se nourrir et se +fortifier au commerce de tant d'esprits hauts et tranquilles, et en +particulier de ces nobles vieillards, vos anciens et vos maitres, qui +sont tout a la fois pleins d'autorite et de douceur, de gravite et de +grace, qui savent le vrai et qui veulent le bien. + +Vous, monsieur, vous apporterez aux deliberations de l'academie +vos lumieres, votre erudition, votre esprit ingenieux, votre riche +memoire, votre langage elegant. Vous recevrez et vous donnerez. + +Felicitez-vous des forces nouvelles que vous acquerrez ainsi pres de +vos venerables confreres pour votre delicate et difficile mission. +Quoi de plus efficace et de plus eleve qu'un enseignement litteraire +penetre de l'esprit si impartial, si sympathique et si bienveillant, +qui anime a l'heure ou nous sommes cette antique et illustre +compagnie! Quoi de plus utile qu'un enseignement litteraire, docte, +large, desinteresse, digne d'un grand corps comme l'institut et d'un +grand peuple comme la France, sujet d'etude pour les intelligences +neuves, sujet de meditation pour les talents faits et les esprits +murs! Quoi de plus fecond que des lecons pareilles qui seraient +composees de sagesse autant que de science, qui apprendraient tout aux +jeunes gens, et quelque chose aux vieillards! + +Ce n'est pas une mediocre fonction, monsieur, de porter le poids d'un +grand enseignement public dans cette memorable et illustre epoque, ou +de toutes parts l'esprit humain se renouvelle. A une generation de +soldats ce siecle a vu succeder une generation d'ecrivains. Il a +commence par les victoires de l'epee, il continue par les victoires de +la pensee. Grand spectacle! + +A tout prendre, en jugeant d'un point de vue eleve l'immense +travail qui s'opere de tous cotes, toutes critiques faites, toutes +restrictions admises, dans le temps ou nous sommes, ce qui est au +fond des intelligences est bon. Tous font leur tache et leur devoir, +l'industriel comme le lettre, l'homme de presse comme l'homme de +tribune, tous, depuis l'humble ouvrier, bienveillant et laborieux, qui +se leve avant le jour dans sa cellule obscure, qui accepte la societe +et qui la sert, quoique place en bas, jusqu'au roi, sage couronne, qui +du haut de son trone laisse tomber sur toutes les nations les graves +et saintes paroles de la concorde universelle! + +A une epoque aussi serieuse, il faut de serieux conseils. Quoiqu'il +soit presque temeraire d'entreprendre une pareille tache, +permettez-moi, monsieur, a moi qui n'ai jamais eu le bonheur d'etre du +nombre de vos auditeurs, et qui le regrette, de me representer, tel +qu'il doit etre, tel qu'il est sans nul doute, et d'essayer de faire +parler un moment en votre presence, ainsi que je le comprendrais, du +moins a son point de depart, ce haut enseignement de l'etat, toujours +recueilli, j'insiste sur ce point, comme une lecon par la foule +studieuse et par les jeunes generations, parfois meme meritant +l'insigne honneur d'etre accepte comme un avertissement par l'erudit, +par le savant, par le publiciste, par le talent qui fertilise le vieux +sillon litteraire, meme par ces hommes eminents et solitaires qui +dominent toute une epoque, appuyes a la fois sur l'idee dont Dieu a +compose leur siecle et sur l'idee dont Dieu a compose leur esprit. + +Lettres! vous etes l'elite des generations, l'intelligence des +multitudes resumee en quelques hommes, la tete meme de la nation. +Vous etes les instruments vivants, les chefs visibles d'un pouvoir +spirituel redoutable et libre. Pour n'oublier jamais quelle est votre +responsabilite, n'oubliez jamais quelle est votre influence. Regardez +vos aieux, et ce qu'ils ont fait; car vous avez pour ancetres tous +les genies qui depuis trois mille ans ont guide ou egare, eclaire ou +trouble le genre humain. Ce qui se degage de tous leurs travaux, ce +qui resulte de toutes leurs epreuves, ce qui sort de toutes leurs +oeuvres, c'est l'idee de leur puissance. Homere a fait plus +qu'Achille, il a fait Alexandre; Virgile a calme l'Italie apres les +guerres civiles; Dante l'a agitee; Lucain etait l'insomnie de Neron; +Tacite a fait de Capree le pilori de Tibere. Au moyen age, qui etait, +apres Jesus-Christ, la loi des intelligences? Aristote. Cervantes +a detruit la chevalerie; Moliere a corrige la noblesse par la +bourgeoisie, et la bourgeoisie par la noblesse; Corneille a verse de +l'esprit romain dans l'esprit francais; Racine, qui pourtant est mort +d'un regard de Louis XIV, a fait descendre Louis XIV du theatre; +on demandait au grand Frederic quel roi il craignait en Europe, il +repondit: _Le roi Voltaire_. Les lettres du XVIIIe siecle, Voltaire en +tete, ont battu en breche et jete bas la societe ancienne; les lettres +du XIXe peuvent consolider ou ebranler la nouvelle. Que vous dirai-je +enfin? le premier de tous les livres et de tous les codes, la Bible, +est un poeme. Partout et toujours ces grands reveurs qu'on nomme les +penseurs et les poetes se melent a la vie universelle, et, pour ainsi +parler, a la respiration meme de l'humanite. La pensee n'est qu'un +souffle, mais ce souffle remue le monde. + +Que les ecrivains donc se prennent au serieux. Dans leur action +publique, qu'ils soient graves, moderes, independants et dignes. Dans +leur action litteraire, dans les libres caprices de leur inspiration, +qu'ils respectent toujours les lois radicales de la langue qui est +l'expression du vrai, et du style qui est la forme du beau. En l'etat +ou sont aujourd'hui les esprits, le lettre doit sa sympathie a tous +les malaises individuels, sa pensee a tous les problemes sociaux, son +respect a toutes les enigmes religieuses. Il appartient a ceux qui +souffrent, a ceux qui errent, a ceux qui cherchent. Il faut qu'il +laisse aux uns un conseil, aux autres une solution, a tous une parole. +S'il est fort, qu'il pese et qu'il juge; s'il est plus fort encore, +qu'il examine et qu'il enseigne; s'il est le plus grand de tous, qu'il +console. Selon ce que vaut l'ecrivain, la table ou il s'accoude, +et d'ou il parle aux intelligences, est quelquefois un tribunal, +quelquefois une chaire. Le talent est une magistrature; le genie est +un sacerdoce. + +Ecrivains qui voulez etre dignes de ce noble titre et de cette +fonction severe, augmentez chaque jour, s'il vous est possible, la +gravite de votre raison; descendez dans les entrailles de toutes les +grandes questions humaines; posez sur votre pensee, comme des fardeaux +sublimes, l'art, l'histoire, la science, la philosophie. C'est beau, +c'est louable, et c'est utile. En devenant plus grands, vous devenez +meilleurs. Par une sorte de double travail divin et mysterieux, il se +trouve qu'en ameliorant en vous ce qui pense, vous ameliorez aussi ce +qui aime. + +La hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de +l'intelligence. Le coeur et l'esprit sont les deux plateaux d'une +balance. Plongez l'esprit dans l'etude, vous elevez le coeur dans les +cieux. + +Vivez dans la meditation du beau moral, et, par la secrete puissance +de transformation qui est dans votre cerveau, faites-en, pour les yeux +de tous, le beau poetique et litteraire, cette chose rayonnante et +splendide! N'entendez pas ces mots, le _beau moral_, dans le sens +etroit et petit, comme les interprete la pedanterie scolastique ou +la pedanterie devote; entendez-les grandement, comme les entendaient +Shakespeare et Moliere, ces genies si libres a la surface, au fond si +austeres. + +Encore un mot, et j'ai fini. + +Soit que sur le theatre vous rendiez visible, pour l'enseignement +de la foule, la triple lutte, tantot ridicule, tantot terrible, des +caracteres, des passions et des evenements; soit que dans l'histoire +vous cherchiez, glaneur attentif et courbe, quelle est l'idee qui +germe sous chaque fait; soit que, par la poesie pure, vous repandiez +votre ame dans toutes les ames pour sentir ensuite tous les coeurs se +verser dans votre coeur; quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez, +rapportez tout a Dieu. Que dans votre intelligence, ainsi que dans la +creation, tout commence a Dieu, _ab Jove_. Croyez en lui comme les +femmes et comme les enfants. Faites de cette grande foi toute simple +le fond et comme le sol de toutes vos oeuvres. Qu'on les sente marcher +fermement sur ce terrain solide. C'est Dieu, Dieu seul! qui donne au +genie ces profondes lueurs du vrai qui nous eblouissent. Sachez-le +bien, penseurs! depuis quatre mille ans qu'elle reve, la sagesse +humaine n'a rien trouve hors de lui. Parce que, dans le sombre et +inextricable reseau des philosophies inventees par l'homme, vous +voyez rayonner ca et la quelques verites eternelles, gardez-vous d'en +conclure qu'elles ont meme origine, et que ces verites sont nees de +ces philosophies. Ce serait l'erreur de gens-qui apercevraient les +etoiles a travers des arbres, et qui s'imagineraient que ce sont la +les fleurs de ces noirs rameaux. + + + + +REPONSE DE M. VICTOR HUGO + +DIRECTEUR DE L'ACADEMIE FRANCAISE + +AU DISCOURS DE M. SAINTE-BEUVE + +27 fevrier 1845. + + +Monsieur, + +Vous venez de rappeler avec de dignes paroles un jour que n'oubliera +aucun de ceux qui l'ont vu. Jamais regrets publics ne furent plus +vrais et plus unanimes que ceux qui accompagnerent jusqu'a sa derniere +demeure le poete eminent dont vous venez aujourd'hui occuper la place. +Il faut avoir bien vecu, il faut avoir bien accompli son oeuvre et +bien rempli sa tache pour etre pleure ainsi. Ce serait une chose +grande et morale que de rendre a jamais presentes a tous les esprits +ces graves et touchantes funerailles. Beau et consolant spectacle, en +effet! cette foule qui encombrait les rues, aussi nombreuse qu'un jour +de fete, aussi desolee qu'un jour de calamite publique; l'affliction +royale manifestee en meme temps que l'attendrissement populaire; +toutes les tetes nues sur le passage du poete, malgre le ciel +pluvieux, malgre la froide journee d'hiver; la douleur partout, le +respect partout; le nom d'un seul homme dans toutes les bouches, le +deuil d'une seule famille dans tous les coeurs! + +C'est qu'il nous etait cher a tous! c'est qu'il y avait dans son +talent cette dignite serieuse, c'est qu'il y avait dans ses oeuvres +cette empreinte de meditation severe qui appelle la sympathie, et qui +frappe de respect quiconque a une conscience, depuis l'homme du peuple +jusqu'a l'homme de lettres, depuis l'ouvrier jusqu'au penseur, cet +autre ouvrier! C'est que tous, nous qui etions enfants lorsque M. +Delavigne etait homme, nous qui etions obscurs lorsqu'il etait +celebre, nous qui luttions lorsqu'on le couronnait, quelle que +fut l'ecole, quel que fut le parti, quel que fut le drapeau, nous +l'estimions et nous l'aimions! C'est que, depuis ses premiers jours +jusqu'aux derniers, sentant qu'il honorait les lettres, nous avions, +meme en restant fideles a d'autres idees que les siennes, applaudi du +fond du coeur a tous ses pas dans sa radieuse carriere, et que nous +l'avions suivi de triomphe en triomphe avec cette joie profonde +qu'eprouve toute ame elevee et honnete a voir le talent monter au +succes et le genie monter a la gloire! + +Vous avez apprecie, monsieur, selon la variete d'apercus et +l'excellent tour d'esprit qui vous est propre, cette riche nature, +ce rare et beau talent. Permettez-moi de le glorifier a mon tour, +quoiqu'il soit dangereux d'en parler apres vous. + +Dans M. Casimir Delavigne il y avait deux poetes, le poete lyrique et +le poete dramatique. Ces deux formes du meme esprit se completaient +l'une par l'autre. Dans tous ses poemes, dans toutes ses messeniennes, +il y a de petits drames; dans ses tragedies, comme chez tous les +grands poetes dramatiques, on sent a chaque instant passer le souffle +lyrique. Disons-le a cette occasion, ce cote par lequel le drame est +lyrique, c'est tout simplement le cote par lequel il est humain. +C'est, en presence des fatalites qui viennent d'en haut, l'amour qui +se plaint, la terreur qui se recrie, la haine qui blaspheme, la pitie +qui pleure, l'ambition qui aspire, la virilite qui lutte, la jeunesse +qui reve, la vieillesse qui se resigne; c'est le moi de chaque +personnage qui parle. Or, je le repete, c'est la le cote humain du +drame. Les evenements sont dans la main de Dieu; les sentiments et les +passions sont dans le coeur de l'homme. Dieu frappe le coup, l'homme +pousse le cri. Au theatre, c'est le cri surtout que nous voulons +entendre. Cri humain et profond qui emeut une foule comme une seule +ame; douloureux dans Moliere quand il se fait jour a travers les +rires, terrible dans Shakespeare quand il sort du milieu des +catastrophes! + +Nul ne saurait calculer ce que peut, sur la multitude assemblee et +palpitante, ce cri de l'homme qui souffre sous la destinee. Extraire +une lecon utile de cette emotion poignante, c'est le devoir rigoureux +du poete. Cette premiere loi de la scene, M. Casimir Delavigne l'avait +comprise ou, pour mieux dire, il l'avait trouvee en lui-meme. Nous +devenons artistes ou poetes par les choses que nous trouvons en nous. +M. Delavigne etait du nombre de ces hommes vrais ou probes, qui savent +que leur pensee peut faire le mal ou le bien, qui sont fiers parce +qu'ils se sentent libres, et serieux parce qu'ils se sentent +responsables. Partout, dans les treize pieces qu'il a donnees au +theatre, on sent le respect profond de son art et le sentiment +profond de sa mission. Il sait que tout lecteur commente, et que tout +spectateur interprete; il sait que, lorsqu'un poete est universel, +illustre et populaire, beaucoup d'hommes en portent au fond de leur +pensee un exemplaire qu'ils traduisent dans les conseils de leur +conscience et dans les actions de leur vie. Aussi lui, le poete +integre et attentif, il tire de chaque chose un enseignement et une +explication; Il donne un sens philosophique et moral a la fantaisie, +dans _la Princesse Aurelie_ et _le Conseiller rapporteur_; a +l'observation, dans _les Comediens_; aux recits legendaires, dans _la +Fille du Cid_; aux faits historiques, dans _les Vepres siciliennes_, +dans _Louis XI,_ dans _les Enfants d'Edouard_, dans _Don Juan +d'Autriche_, dans _la Famille au temps de Luther_. Dans _le Paria_, il +conseille les castes; dans _la Popularite_, il conseille le peuple. +Frappe de tout ce que l'age peut amener de disproportion et de perils +dans la lutte de l'homme avec la vie, de l'ame avec les passions, +preoccupe un jour du cote ridicule des choses et le lendemain de leur +cote terrible, il fit deux fois _l'Ecole des Vieillards_; la premiere +fois il l'appela _l'Ecole des Vieillards_, la seconde fois il +l'intitula _Marino Faliero_. + +Je n'analyse pas ces compositions excellentes, je les cite. A quoi +bon analyser ce que tous ont lu et applaudi? Enumerer simplement ces +titres glorieux, c'est rappeler a tous les esprits de beaux ouvrages +et a toutes les memoires de grands triomphes. + +Quoique la faculte du beau et de l'ideal fut developpee a un rare +degre chez M. Delavigne, l'essor de la grande ambition litteraire, en +ce qu'il peut avoir parfois de temeraire et de supreme, etait arrete +en lui et comme limite par une sorte de reserve naturelle, qu'on peut +louer ou blamer, selon qu'on prefere dans les productions de l'esprit +le gout qui circonscrit ou le genie qui entreprend, mais qui etait une +qualite aimable et gracieuse, et qui se traduisait en modestie dans +son caractere et en prudence dans ses ouvrages. Son style avait toutes +les perfections de son esprit, l'elevation, la precision, la maturite, +la dignite, l'elegance habituelle, et, par instants, la grace, la +clarte continue, et, par moments, l'eclat. Sa vie etait mieux que la +vie d'un philosophe, c'etait la vie d'un sage. Il avait, pour ainsi +dire, trace un cercle autour de sa destinee, comme il en avait trace +un autour de son inspiration. Il vivait comme il pensait, abrite. +Il aimait son champ, son jardin, sa maison, sa retraite; le soleil +d'avril sur ses roses, le soleil d'aout sur ses treilles. Il tenait +sans cesse pres de son coeur, comme pour le rechauffer, sa famille, +son enfant, ses freres, quelques amis. Il avait ce gout charmant de +l'obscurite qui est la soif de ceux qui sont celebres. Il composait +dans la solitude ces poemes qui plus tard remuaient la foule. Aussi +tous ses ouvrages, tragedies, comedies, messeniennes, eclos dans tant +de calme, couronnes de tant de succes, conservent-ils toujours, pour +qui les lit avec attention, je ne sais quelle fraicheur d'ombre et +de silence qui les suit meme dans la lumiere et dans le bruit. +Appartenant a tous et se reservant pour quelques-uns, il partageait +son existence entre son pays, auquel il dediait toute son +intelligence, et sa famille, a laquelle il donnait toute son ame. +C'est ainsi qu'il a obtenu la double palme, l'une bien eclatante, +l'autre bien douce; comme poete, la renommee, comme homme, le bonheur. + +Cette vie pourtant, si sereine au dedans, si brillant eau dehors, ne +fut ni sans epreuves, ni sans traverses. Tout jeune encore, M. Casimir +Delavigne eut a lutter par le travail contre la gene. Ses premieres +annees furent rudes et severes. Plus tard son talent lui fit des amis, +son succes lui fit un public, son caractere lui fit une autorite. Par +la hauteur de son esprit, il etait, des sa jeunesse meme, au niveau +des plus illustres amities. Deux hommes eminents, vous l'avez dit, +monsieur, le rechercherent et eurent la joie, qui est aujourd'hui +une gloire, de l'aider et de le servir, M. Francais de Nantes sous +l'empire, M. Pasquier sous la restauration. Il put ainsi se livrer +paisiblement a ses travaux, sans inquietude, sans trop de souci de la +vie materielle, heureux, admire, entoure de l'affection publique, et, +en particulier, de l'affection populaire. Un jour arriva cependant ou +une injuste et impolitique defaveur vint frapper ce poete dont le nom +europeen faisait tant d'honneur a la France; il fut alors noblement +recueilli et soutenu par le prince dont Napoleon a dit: Le duc +d'Orleans est toujours reste national; grand et juste esprit qui +comprenait des lors comme prince, et qui depuis a reconnu comme roi, +que la pensee est une puissance et que le talent est une liberte. + +Quand la meditation se fixe sur M. Casimir Delavigne, quand on etudie +attentivement cette heureuse nature, on est frappe du rapport etroit +et intime qui existe entre la qualite propre de son esprit, qui etait +la clarte, et le principal trait de son caractere, qui etait la +douceur. La douceur, en effet, est une clarte de l'ame qui se repand +sur les actions de la vie. Chez M. Delavigne, cette douceur ne s'est +jamais dementie. Il etait doux a toute chose, a la vie, au succes, a +la souffrance; doux a ses amis, doux a ses ennemis. En butte, surtout +dans ses dernieres annees, a de violentes critiques, a un denigrement +amer et passionne, il semblait, c'est son frere qui nous l'apprend +dans une interessante biographie, il semblait ne pas s'en douter. Sa +serenite n'en etait pas alteree un instant. Il avait toujours le meme +calme, la meme expansion, la meme bienveillance, le meme sourire. Le +noble poete avait cette candide ignorance de la haine qui est propre +aux ames delicates et fieres. Il savait d'ailleurs que tout ce qui est +bon, grand, fecond, eleve, utile, est necessairement attaque; et il +se souvenait du proverbe arabe: _On ne jette de pierres qu'aux arbres +charges de fruits d'or_. + +Tel etait, monsieur, l'homme justement admire que vous remplacez dans +cette compagnie. + +Succeder a un poete que toute une nation regrette, quand cette nation +s'appelle la France et quand ce poete s'appelle Casimir Delavigne, +c'est plus qu'un honneur qu'on accepte, c'est un engagement qu'on +prend. Grave engagement envers la litterature, envers la renommee, +envers le pays! Cependant, monsieur, j'ai hate de rassurer votre +modestie. L'academie peut le proclamer hautement, et je suis heureux +de le dire en son nom, et le sentiment de tous sera ici pleinement +d'accord avec elle, en vous appelant dans son sein, elle a fait un +utile et excellent choix. Peu d'hommes ont donne plus de gages que +vous aux lettres et aux graves labeurs de l'intelligence. Poete, dans +ce siecle ou la poesie est si haute, si puissante et si feconde, entre +la messenienne epique et l'elegie lyrique, entre Casimir Delavigne +qui est si noble et Lamartine qui est si grand, vous avez su dans le +demi-jour decouvrir un sentier qui est le votre et creer une elegie +qui est vous-meme. Vous avez donne a certains epanchements de l'ame +un accent nouveau. Votre vers, presque toujours douloureux, souvent +profond, va chercher tous ceux qui souffrent, quels qu'ils soient, +honores ou dechus, bons ou mechants. Pour arriver jusqu'a eux, votre +pensee se voile, car vous ne voulez pas troubler l'ombre ou vous +allez les trouver. Vous savez, vous poete, que ceux qui souffrent se +retirent et se cachent avec je ne sais quel sentiment farouche et +inquiet qui est de la honte dans les ames tombees et de la pudeur dans +les ames pures. Vous le savez, et, pour etre un des leurs, vous vous +enveloppez comme eux. De la, une poesie penetrante et timide a la +fois, qui touche discretement les fibres mysterieuses du coeur. Comme +biographe, vous avez, dans vos _Portraits de femmes_, mele le charme +a l'erudition, et laisse entrevoir un moraliste qui egale parfois la +delicatesse de Vauvenargues et ne rappelle jamais la cruaute de La +Rochefoucauld. Comme romancier, vous avez sonde des cotes inconnus +de la vie possible, et dans vos analyses patientes et neuves on sent +toujours cette force secrete qui se cache dans la grace de voire +talent. Comme philosophe vous avez confronte tous les systemes; comme +critique, vous avez etudie toutes les litteratures. Un jour vous +completerez et vous couronnerez ces derniers travaux qu'on ne peut +juger aujourd'hui, parce que, dans votre esprit meme, ils sont encore +inacheves; vous constaterez, du meme coup d'oeil, comme conclusion +definitive, que, s'il y a toujours, au fond de tous les systemes +philosophiques, quelque chose d'humain, c'est-a-dire de vague et +d'indecis, en meme temps il y a toujours dans l'art, quel que soit le +siecle, quelle que soit la forme, quelque chose de divin, c'est-a-dire +de certain et d'absolu; de sorte que, tandis que l'etude de toutes les +philosophies mene au doute, l'etude de toutes les poesies conduit a +l'enthousiasme. + +Par vos recherches sur la langue, par la souplesse et la variete de +votre esprit, par la vivacite de vos idees toujours fines, souvent +fecondes, par ce melange d'erudition et d'imagination qui fait qu'en +vous le poete ne disparait jamais tout a fait sous le critique, et le +critique ne depouille jamais entierement le poete, vous rappelez a +l'academie un de ses membres les plus chers et les plus regrettes, ce +bon et charmant Nodier, qui etait si superieur et si-doux. Vous +lui ressemblez par le cote ingenieux, comme lui-meme ressemblait a +d'autres grands esprits par le cote insouciant. Nodier nous rendait +quelque chose de La Fontaine; vous nous rendrez quelque chose de +Nodier. + +Il etait impossible, monsieur, que, par la nature de vos travaux et la +pente de votre talent enclin surtout a la curiosite biographique et +litteraire, vous n'en vinssiez pas a arreter quelque jour vos +regards sur deux groupes celebres de grands esprits qui donnent au +dix-septieme siecle ses deux aspects les plus originaux, l'hotel de +Rambouillet et Port-Royal. L'un a ouvert le dix-septieme siecle, +l'autre l'a accompagne et ferme. L'un a introduit l'imagination dans +la langue, l'autre y a introduit l'austerite. Tous deux, places pour +ainsi dire aux extremites opposees de la pensee humaine, ont repandu +une lumiere diverse. Leurs influences se sont combattues heureusement, +et combinees plus heureusement encore; et dans certains chefs-d'oeuvre +de notre litterature, places en quelque sorte a egale distance de l'un +et de l'autre, dans quelques ouvrages immortels qui satisfont tout +ensemble l'esprit dans son besoin d'imagination et l'ame dans son +besoin de gravite, on voit se meler et se confondre leur double +rayonnement. + +De ces deux grands faits qui caracterisent une epoque illustre et qui +ont si puissamment agi en France sur les lettres et sur les moeurs, le +premier, l'hotel de Rambouillet, a obtenu de vous, ca et la, quelques +coups de pinceau vifs et spirituels; le second, Port-Royal, a eveille +et fixe votre attention. Vous lui avez consacre un excellent livre, +qui, bien que non termine, est sans contredit le plus important de +vos ouvrages. Vous avez bien fait, monsieur. C'est un digne sujet de +meditation et d'etude que cette grave famille de solitaires qui a +traverse le dix-septieme siecle, persecutee et honoree, admiree et +haie, recherchee par les grands et poursuivie par les puissants, +trouvant moyen d'extraire de sa faiblesse et de son isolement meme je +ne sais quelle imposante et inexplicable autorite, et faisant servir +les grandeurs de l'intelligence a l'agrandissement de la foi. Nicole, +Lancelot, Lemaistre, Sacy, Tillemont, les Arnauld, Pascal, gloires +tranquilles, noms venerables, parmi lesquels brillent chastement trois +femmes, anges austeres, qui ont dans la saintete cette majeste que les +femmes romaines avaient dans l'heroisme! Belle et savante ecole qui +substituait, comme maitre et docteur de l'intelligence, saint Augustin +a Aristote, qui conquit la duchesse de Longueville, qui forma le +president de Harlay, qui convertit Turenne, et qui avait puise tout +ensemble dans saint Francois de Sales l'extreme douceur et dans l'abbe +de Saint-Cyran l'extreme severite! A vrai dire, et qui le sait mieux +que vous, monsieur (car dans tout ce que je dis en ce moment, j'ai +votre livre present a l'esprit)? l'oeuvre de Port-Royal ne fut +litteraire que par occasion, et de cote, pour ainsi parler; le +veritable but de ces penseurs attristes et rigides etait purement +religieux. Resserrer le lien de l'eglise au dedans et a l'exterieur +par plus de discipline chez le pretre et plus de croyance chez le +fidele; reformer Rome en lui obeissant; faire a l'interieur et avec +amour ce que Luther avait tente au dehors et avec colere; creer +en France, entre le peuple souffrant et ignorant et la noblesse +voluptueuse et corrompue, une classe intermediaire, saine, stoique et +forte, une haute bourgeoisie intelligente et chretienne; fonder une +eglise modele dans l'eglise, une nation modele dans la nation, telle +etait l'ambition secrete, tel etait le reve profond de ces hommes +qui etaient illustres alors par la tentative religieuse et qui sont +illustres aujourd'hui par le resultat litteraire. Et pour arriver a +ce but, pour fonder la societe selon la foi, entre les verites +necessaires, la plus necessaire a leurs yeux, la plus lumineuse, la +plus efficace, celle que leur demontraient le plus invinciblement leur +croyance et leur raison, c'etait l'infirmite de l'homme prouvee par la +tache originelle, la necessite d'un Dieu redempteur, la divinite du +Christ. Tous leurs efforts se tournaient de ce cote, comme s'ils +devinaient que la etait le peril. Ils entassaient livres sur livres, +preuves sur preuves, demonstrations sur demonstrations. Merveilleux +instinct de prescience qui n'appartient qu'aux serieux esprits! +Comment ne pas insister sur ce point? Ils batissaient cette grande +forteresse a la hate, comme s'ils pressentaient une grande attaque. On +eut dit que ces hommes du dix-septieme siecle prevoyaient les hommes +du dix-huitieme. On eut dit que, penches sur l'avenir, inquiets et +attentifs, sentant a je ne sais quel ebranlement sinistre qu'une +legion inconnue etait en marche dans les tenebres, ils entendaient +de loin venir dans l'ombre la sombre et tumultueuse armee de +l'Encyclopedie, et qu'au milieu de cette rumeur obscure ils +distinguaient deja confusement la parole triste et fatale de +Jean-Jacques et l'effrayant eclat de rire de Voltaire! + +On les persecutait, mais ils y songeaient a peine. Ils etaient plus +occupes des perils de leur foi dans l'avenir que des douleurs de leur +communaute dans le present. Ils ne demandaient rien, ils ne +voulaient rien, ils n'ambitionnaient rien; ils travaillaient et ils +contemplaient. Ils vivaient dans l'ombre du monde et dans la clarte de +l'esprit. Spectacle auguste et qui emeut l'ame en frappant la pensee! +Tandis que Louis XIV domptait l'Europe, que Versailles emerveillait +Paris, que la cour applaudissait Racine, que la ville applaudissait +Moliere; tandis que le siecle retentissait d'un bruit de fete et de +victoire; tandis que tous les yeux admiraient le grand roi et tous les +esprits le grand regne, eux, ces reveurs, ces solitaires, promis a +l'exil, a la captivite, a la mort obscure et lointaine, enfermes dans +un cloitre devoue a la ruine et dont la charrue devait effacer +les derniers vestiges, perdus dans un desert a quelques pas de ce +Versailles, de ce Paris, de ce grand regne, de ce grand roi, +laboureurs et penseurs, cultivant la terre, etudiant les textes, +ignorant ce que faisaient la France et l'Europe, cherchant dans +l'ecriture sainte les preuves de la divinite de Jesus, cherchant dans +la creation la glorification du createur, l'oeil fixe uniquement sur +Dieu, meditaient les livres sacres et la nature eternelle, la bible +ouverte dans l'eglise et le soleil epanoui dans les cieux! + +Leur passage n'a pas ete inutile. Vous l'avez dit, monsieur, dans le +livre remarquable qu'ils vous ont inspire, ils ont laisse leur trace +dans la theologie, dans la philosophie, dans la langue, dans la +litterature, et, aujourd'hui encore, Port-Royal est, pour ainsi dire, +la lumiere interieure et secrete de quelques grands esprits. Leur +maison a ete demolie, leur champ a ete ravage, leurs tombes ont ete +violees, mais leur memoire est sainte, mais leurs idees sont debout, +mais des choses qu'ils ont semees, beaucoup ont germe dans les ames, +quelques-unes ont germe dans les coeurs. Pourquoi cette victoire a +travers ces calamites? Pourquoi ce triomphe malgre cette persecution? +Ce n'est pas seulement parce qu'ils etaient superieurs, c'est aussi, +c'est surtout parce qu'ils etaient sinceres! C'est qu'ils croyaient, +c'est qu'ils etaient convaincus, c'est qu'ils allaient a leur but +pleins d'une volonte unique et d'une foi profonde. Apres avoir lu +et medite leur histoire, on serait tente de s'ecrier:--Qui que vous +soyez, voulez-vous avoir de grandes idees et faire de grandes choses? +Croyez! ayez foi! Ayez une foi religieuse, une foi patriotique, +une foi litteraire. Croyez a l'humanite, au genie, a l'avenir, a +vous-memes. Sachez d'ou vous venez pour savoir ou vous allez. La foi +est bonne et saine a l'esprit. Il ne suffit pas de penser, il faut +croire. C'est de foi et de conviction que sont faites en morale les +actions saintes et en poesie les idees sublimes. + +Nous ne sommes plus, monsieur, au temps de ces grands devouements a +une pensee purement religieuse. Ce sont la de ces enthousiasmes sur +lesquels Voltaire et l'ironie ont passe. Mais, disons-le bien haut, et +ayons quelque fierte de ce qui nous reste, il y a place encore dans +nos ames pour des croyances efficaces, et la flamme genereuse n'est +pas eteinte en nous. Ce don, une conviction, constitue aujourd'hui +comme autrefois l'identite meme de l'ecrivain. Le penseur, en ce +siecle, peut avoir aussi sa foi sainte, sa foi utile, et croire, je le +repete, a la patrie, a l'intelligence, a la poesie, a la liberte. Le +sentiment national, par exemple, n'est-il pas a lui seul toute une +religion? Telle heure peut sonner ou la foi au pays, le sentiment +patriotique, profondement exalte, fait tout a coup, d'un jeune homme +qui s'ignorait lui-meme, un Tyrtee, rallie d'innombrables ames avec +le cri d'une seule, et donne a la parole d'un adolescent l'etrange +puissance d'emouvoir tout un peuple. + +Et a ce propos, puisque j'y suis naturellement amene par mon sujet, +permettez-moi, au moment de terminer, de rappeler, apres vous, +monsieur, un souvenir. + +Il est une epoque, une epoque fatale, que n'ont pu effacer de nos +memoires quinze ans de luttes pour la liberte, quinze ans de luttes +pour la civilisation, trente annees d'une paix feconde. C'est le +moment ou tomba celui qui etait si grand que sa chute parut etre la +chute meme de la France. La catastrophe fut decisive et complete. En +un jour tout fut consomme. La Rome moderne fut livree aux hommes du +nord comme l'avait ete la Rome ancienne; l'armee de l'Europe entra +dans la capitale du monde; les drapeaux de vingt nations flotterent +deployes au milieu des fanfares sur nos places publiques; naguere ils +venaient aussi chez nous, mais ils changeaient de maitres en route. +Les chevaux des cosaques brouterent l'herbe des Tuileries. Voila ce +que nos yeux ont vu! Ceux d'entre nous qui etaient des hommes se +souviennent de leur indignation profonde; ceux d'entre nous qui +etaient des enfants se souviennent de leur etonnement douloureux. + +L'humiliation etait poignante. La France courbait la tete dans le +sombre silence de Niobe. Elle venait de voir tomber, a quatre journees +de Paris, sur le dernier champ de bataille de l'empire, les veterans +jusque-la invincibles qui rappelaient au monde ces legions romaines +qu'a glorifiees Cesar et cette infanterie espagnole dont Bossuet a +parle. Ils etaient morts d'une mort sublime, ces vaincus heroiques, +et nul n'osait prononcer leurs noms. Tout se taisait; pas un cri de +regret; pas une parole de consolation. Il semblait qu'on eut peur du +courage et qu'on eut honte de la gloire. + +Tout a coup, au milieu de ce silence, une voix s'eleva, une voix +inattendue, une voix inconnue, parlant a toutes les ames avec un +accent sympathique, pleine de foi pour la patrie et de religion pour +les heros. Cette voix honorait les vaincus, et disait: + + Parmi des tourbillons de flamme et de fumee, + O douleur! quel spectacle a mes yeux vient s'offrir? + Le bataillon sacre, seul devant une armee, + S'arrete pour mourir! + +Cette voix relevait la France abattue, et disait: + + Malheureux de ses maux et fier de ses victoires, + Je depose a ses pieds ma joie et mes douleurs; + J'ai des chants pour toutes ses gloires, + Des larmes pour tous ses malheurs! + +Qui pourrait dire l'inexprimable effet de ces douces et fieres +paroles? Ce fut dans toutes les ames un enthousiasme electrique et +puissant, dans toutes les bouches une acclamation fremissante qui +saisit ces nobles strophes au passage avec je ne sais quel melange de +colere et d'amour, et qui fit en un jour d'un jeune homme inconnu un +poete national. La France redressa la tete, et, a dater de ce moment, +en ce pays qui fait toujours marcher de front sa grandeur militaire +et sa grandeur litteraire, la renommee du poete se rattacha dans la +pensee de tous a la catastrophe meme, comme pour la voiler et +l'amoindrir. Disons-le, parce que c'est glorieux a dire, le lendemain +du jour ou la France inscrivit dans son histoire ce mot nouveau et +funebre, _Waterloo_, elle grava dans ses fastes ce nom jeune et +eclatant, _Casimir Delavigne_. + +Oh! que c'est la un beau souvenir pour le genereux poete, et une +gloire digne d'envie! Quel homme de genie ne donnerait pas sa plus +belle oeuvre pour cet insigne honneur d'avoir fait battre alors d'un +mouvement de joie et d'orgueil le coeur de la France accablee et +desesperee? Aujourd'hui que la belle ame du poete a disparu derriere +l'horizon d'ou elle nous envoie encore tant de lumiere, rappelons-nous +avec attendrissement son aube si eblouissante et si pure. Qu'une +pieuse reconnaissance s'attache a jamais a cette noble poesie qui fut +une noble action! Qu'elle suive Casimir Delavigne, et qu'apres avoir +fait une couronne a sa vie, elle fasse une aureole a son tombeau! +Envions-le et aimons-le! Heureux le fils dont on peut dire: Il a +console sa mere! Heureux le poete dont on peut dire: Il a console la +patrie! + + + + +CHAMBRE DES PAIRS + +1845-1848 + + +I + +LA POLOGNE + + +[Note: Dans la discussion du projet de loi relatif aux depenses +secretes M. de Montalembert vint plaider la cause de la Pologne et +adjurer le Gouvernement de sortir de sa politique egoiste. M. Guizot +repondit que le gouvernement du roi persistait et persisterait +dans les deux regles de conduite qu'il s'etait imposees: la +non-intervention dans les affaires de Pologne; les secours, l'asile +offert aux malheureux polonais. "L'opposition, disait M. Guizot, peut +tenir le langage qui lui plait; elle peut, sans rien faire, sans rien +proposer, donner a ses reproches toute l'amertume, a ses esperances +toute la latitude qui lui conviennent. Il y a, croyez-moi, bien +autant, et c'est par egard que je ne dis pas bien plus, de moralite, +de dignite, de vraie charite meme envers les polonais, a ne promettre +et a ne dire que ce qu'on fait reellement."--En somme, M. Guizot +tenait le debat engage pour inutile et ne pensait pas que la +discussion des droits de la Pologne, que l'expression du jugement de +la France pussent produire aucun effet heureux pour la reconstitution +de la nationalite polonaise. Le gouvernement francais, selon M. +Guizot, devait remplir son devoir de neutralite _en contenant, pour +obeir a l'interet legitime de son pays, les sentiments qui s'elevaient +aussi dans son ame_.--Apres M. le prince de la Moskowa qui repondit a +M. Guizot, M. Victor Hugo monta a la tribune. Ce discours, le premier +discours politique qu'ait prononce Victor Hugo, fut tres froidement +accueilli. (_Note de l'editeur_.)] + + +19 mars 1846. + +Messieurs, + +Je dirai tres peu de mots. Je cede a un sentiment irresistible qui +m'appelle a cette tribune. + +La question qui se debat en ce moment devant cette noble assemblee +n'est pas une question ordinaire, elle depasse la portee habituelle +des questions politiques; elle reunit dans une commune et universelle +adhesion les dissidences les plus declarees, les opinions les plus +contraires, et l'on peut dire, sans craindre d'etre dementi, que +personne dans cette enceinte, personne, n'est etranger a ces nobles +emotions, a ces profondes sympathies. + +D'ou vient ce sentiment unanime? Est-ce que vous ne sentez pas tous +qu'il y a une certaine grandeur dans la question qui s'agite? C'est la +civilisation meme qui est compromise, qui est offensee par certains +actes que nous avons vu s'accomplir dans un coin de l'Europe. Ces +actes, messieurs, je ne veux pas les qualifier, je n'envenimerai pas +une plaie vive et saignante. Cependant je le dis, et je le dis tres +haut, la civilisation europeenne recevrait une serieuse atteinte, si +aucune protestation ne s'elevait contre le procede du gouvernement +autrichien envers la Gallicie. + +Deux nations entre toutes, depuis quatre siecles, ont joue dans la +civilisation europeenne un role desinteresse; ces deux nations sont la +France et la Pologne. Notez ceci, messieurs: la France dissipait les +tenebres, la Pologne repoussait la barbarie; la France repandait les +idees, la Pologne couvrait la frontiere. Le peuple francais a ete le +missionnaire de la civilisation en Europe; le peuple polonais en a ete +le chevalier. + +Si le peuple polonais n'avait pas accompli son oeuvre, le peuple +francais n'aurait pas pu accomplir la sienne. A un certain jour, a +une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la +Pologne a eu Sobieski comme la Grece avait eu Leonidas. + +Ce sont la, messieurs, des faits qui ne peuvent s'effacer de la +memoire des nations. Quand un peuple a travaille pour les autres +peuples, il est comme un homme qui a travaille pour les autres hommes, +la reconnaissance de tous l'entoure, la sympathie de tous lui est +acquise, il est glorifie dans sa puissance, il est respecte dans son +malheur, et si, par la durete des temps, ce peuple, qui n'a jamais eu +l'egoisme pour loi, qui n'a jamais consulte que sa generosite, que +les nobles et puissants instincts qui le portaient a defendre la +civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une +grande nation. + +C'est la, messieurs, la destinee de la Pologne. Mais la Pologne, +messieurs les pairs, est grande encore parmi vous; elle est grande +dans les sympathies de la France; elle est grande dans les respects de +l'Europe! Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communaute europeenne; +c'est qu'a certains jours, elle a rendu a toute l'Europe de ces +services qui ne s'oublient pas. + +Aussi, lorsque, il y a quatrevingts ans, cette nation a ete rayee du +nombre des nations, un sentiment douloureux, un sentiment de profond +respect s'est manifeste dans l'Europe entiere. + +En 1773, la Pologne est condamnee; quatrevingts ans ont passe, et +personne ne pourrait dire que ce fait soit accompli. Au bout de +quatrevingts ans, ce grave fait de la radiation d'un peuple, non, ce +n'est point un fait accompli! Avoir demembre la Pologne, c'etait le +remords de Frederic II; n'avoir pas releve la Pologne, c'etait le +regret de Napoleon. + +Je le repete, lorsqu'une nation a rendu au groupe des autres nations +de ces services eclatants, elle ne peut plus disparaitre; elle vit, +elle vit a jamais! Opprimee ou heureuse, elle rencontre la sympathie; +elle la trouve toutes les fois qu'elle se leve. + +Certes, je pourrais presque me dispenser de le dire, je ne suis pas de +ceux qui appellent les conflits des puissances et les conflagrations +populaires. Les ecrivains, les artistes, les poetes, les philosophes, +sont les hommes de la paix. La paix fait fructifier les idees en meme +temps que les interets. C'est un magnifique spectacle depuis trente +ans que cette immense paix europeenne, que cette union profonde des +nations dans le travail universel de l'industrie, de la science et de +la pensee. Ce travail, c'est la civilisation meme. + +Je suis heureux de la part que mon pays prend a cette paix feconde, je +suis heureux de sa situation libre et prospere sous le roi illustre +qu'il s'est donne; mais je suis fier aussi des fremissements genereux +qui l'agitent quand l'humanite est violee, quand la liberte est +opprimee sur un point quelconque du globe; je suis fier de voir, au +milieu de la paix de l'Europe, mon pays prendre et garder une +attitude a la fois sereine et redoutable, sereine parce qu'il espere, +redoutable parce qu'il se souvient. + +Ce qui fait qu'aujourd'hui j'eleve la parole, c'est que le +fremissement genereux de la France, je le sens comme vous tous; c'est +que la Pologne ne doit jamais appeler la France en vain; c'est que je +sens la civilisation offensee par les actes recents du gouvernement +autrichien. Dans ce qui vient de se faire en Gallicie, les paysans +n'ont pas ete payes, on le nie du moins; mais ils ont ete provoques +et encourages, cela est certain. J'ajoute que cela est fatal. Quelle +imprudence! s'abriter d'une revolution politique dans une revolution +sociale! Redouter des rebelles et creer des bandits! + +Que faire maintenant? Voila la question qui nait des faits eux-memes +et qu'on s'adresse de toutes parts. Messieurs les pairs, cette tribune +a un devoir. Il faut qu'elle le remplisse. Si elle se taisait, M. le +ministre des affaires etrangeres, ce grand esprit, serait le premier, +je n'en doute pas, a deplorer son silence. + +Messieurs, les elements du pouvoir d'une grande nation ne se composent +pas seulement de ses flottes, de ses armees, de la sagesse de ses +lois, de l'etendue de son territoire. Les elements du pouvoir d'une +grande nation sont, outre ce que je viens de dire, son influence +morale, l'autorite de sa raison et de ses lumieres, son ascendant +parmi les nations civilisatrices. + +Eh bien, messieurs, ce qu'on vous demande, ce n'est pas de jeter la +France dans l'impossible et dans l'inconnu; ce qu'on vous demande +d'engager dans cette question, ce ne sont pas les armees et les +flottes de la France, ce n'est pas sa puissance continentale et +militaire, c'est son ascendant moral, c'est l'autorite qu'elle a si +legitimement parmi les peuples, cette grande nation qui fait au profit +du monde entier depuis trois siecles toutes les experiences de la +civilisation et du progres. + +Mais qu'est-ce que c'est, dira-t-on, qu'une intervention morale? +Peut-elle avoir des resultats materiels et positifs? + +Pour toute reponse, un exemple. + +Au commencement du dernier siecle, l'inquisition espagnole etait +encore toute-puissante. C'etait un pouvoir formidable qui dominait +la royaute elle-meme, et qui, des lois, avait presque passe dans les +moeurs. Dans la premiere moitie du dix-huitieme siecle, de 1700 a +1750, le saint-office n'a pas fait moins de douze mille victimes, dont +seize cents moururent sur le bucher. Eh bien, ecoutez ceci. Dans la +seconde moitie du meme siecle, cette meme inquisition n'a fait que +quatrevingt-dix-sept victimes. Et, sur ce nombre, combien de buchers +a-t-elle dresses? Pas un seul. Pas un seul! Entre ces deux chiffres, +douze mille et quatrevingt-dix-sept, seize cents buchers et pas un +seul, qu'y a-t-il? Y a-t-il une guerre? y a-t-il intervention directe +et armee d'une nation? y a-t-il effort de nos flottes et de nos +armees, ou meme simplement de notre diplomatie? Non, messieurs, il +n'y a eu que ceci, une intervention morale. Voltaire et la France ont +parle, l'inquisition est morte. + +Aujourd'hui comme alors une intervention morale peut suffire. Que la +presse et la tribune francaises elevent la voix, que la France parle, +et, dans un temps donne, la Pologne renaitra. + +Que la France parle, et les actes sauvages que nous deplorons seront +impossibles, et l'Autriche et la Russie seront contraintes d'imiter +le noble exemple de la Prusse, d'accepter les nobles sympathies de +l'Allemagne pour la Pologne. + +Messieurs, je ne dis plus qu'un mot. L'unite des peuples s'incarne de +deux facons, dans les dynasties et dans les nationalites. C'est de +cette maniere, sous cette double forme, que s'accomplit ce difficile +labeur de la civilisation, oeuvre commune de l'humanite; c'est de +cette maniere que se produisent les rois illustres et les peuples +puissants. C'est en se faisant nationalite ou dynastie que le passe +d'un empire devient fecond et peut produire l'avenir. Aussi c'est une +chose fatale quand les peuples brisent des dynasties; c'est une chose +plus fatale encore quand les princes brisent des nationalites. + +Messieurs, la nationalite polonaise etait glorieuse; elle eut du etre +respectee. Que la France avertisse les princes, qu'elle mette un terme +et qu'elle fasse obstacle aux barbaries. Quand la France parle, +le monde ecoute; quand la France conseille, il se fait un travail +mysterieux dans les esprits, et les idees de droit et de liberte, +d'humanite et de raison, germent chez tous les peuples. + +Dans tous les temps, a toutes les epoques, la France a joue dans +la civilisation ce role considerable, et ceci n'est que du pouvoir +spirituel, c'est le pouvoir qu'exercait Rome au moyen age. Rome etait +alors un etat de quatrieme rang, mais une puissance de premier ordre. +Pourquoi? C'est que Rome s'appuyait sur la religion des peuples, sur +une chose d'ou toutes les civilisations decoulent. + +Voila, messieurs, ce qui a fait Rome catholique puissante, a une +epoque ou l'Europe etait barbare. + +Aujourd'hui la France a herite d'une partie de cette puissance +spirituelle de Rome; la France a, dans les choses de la civilisation, +l'autorite que Rome avait et a encore dans les choses de la religion. + +Ne vous etonnez pas, messieurs, de m'entendre meler ces mots, +civilisation et religion; la civilisation, c'est la religion +appliquee. + +La France a ete et est encore plus que jamais la nation qui preside au +developpement des autres peuples. + +Que de cette discussion il resulte au moins ceci: les princes qui +possedent des peuples ne les possedent pas comme maitres, mais comme +peres; le seul maitre, le vrai maitre est ailleurs; la souverainete +n'est pas dans les dynasties, elle n'est pas dans les princes, +elle n'est pas dans les peuples non plus, elle est plus haut; la +souverainete est dans toutes les idees d'ordre et de justice, la +souverainete est dans la verite. + +Quand un peuple est opprime, la justice souffre, la verite, la +souverainete du droit, est offensee; quand un prince est injustement +outrage ou precipite du trone, la justice souffre egalement, la +civilisation souffre egalement. Il y a une eternelle solidarite entre +les idees de justice qui font le droit des peuples et les idees de +justice qui font le droitdes princes. Dites-le aujourd'hui aux tetes +couronnees comme vous le diriez aux peuples dans l'occasion. + +Que les hommes qui gouvernent les autres hommes le sachent, le pouvoir +moral de la France est immense. Autrefois, la malediction de Rome +pouvait placer un empire en dehors du monde religieux; aujourd'hui +l'indignation de la France peut jeter un prince en dehors du monde +civilise. + +Il faut donc, il faut que la tribune francaise, a cette heure, +eleve en faveur de la nation polonaise une voix desinteressee et +independante; qu'elle proclame, en cette occasion, comme en toutes, +les eternelles idees d'ordre et de justice, et que ce soit au nom des +idees de stabilite et de civilisation qu'elle defende la cause de la +Pologne opprimee. Apres toutes nos discordes et toutes nos guerres, +les deux nations dont je parlais en commencant, cette France qui a +eleve et muri la civilisation de l'Europe, cette Pologne qui l'a +defendue, ont subi des destinees diverses; l'une a ete amoindrie, mais +elle est restee grande; l'autre a ete enchainee, mais elle est restee +fiere. Ces deux nations aujourd'hui doivent s'entendre, doivent avoir +l'une pour l'autre cette sympathie profonde de deux soeurs qui ont +lutte ensemble. Toutes deux, je l'ai dit et je le repete, ont beaucoup +fait pour l'Europe; l'une s'est prodiguee, l'autre s'est devouee. + +Messieurs, je me resume et je finis par un mot. L'intervention de la +France dans la grande question qui nous occupe, cette intervention ne +doit pas etre une intervention materielle, directe, militaire, je ne +le pense pas. Cette intervention doit etre une intervention purement +morale; ce doit etre l'adhesion et la sympathie hautement exprimees +d'un grand peuple, heureux et prospere, pour un autre peuple opprime +et abattu. Rien de plus, mais rien de moins. + + +II + +CONSOLIDATION ET DEFENSE DU LITTORAL + + +[Note: Dans la seance du 27 juin, un incident fut souleve, par M. de +Boissy, sur l'ordre du jour. La chambre avait a discuter deux projets +de loi: le premier etait relatif a des travaux a executer dans +differents ports de commerce, le second decretait le rachat du havre +de Courseulles. M. de Boissy voulait que la discussion du premier de +ces projets, qui emportait 13 millions de depense, fut remise apres le +vote du budget des recettes. La proposition de M. de Boissy, combattue +par M. Dumon, le ministre des travaux publics et par M. Tupinier, +rapporteur de la commission qui avait examine les projets de loi, fut +rejetee apres ce discours de M. Victor Hugo. La discussion eut lieu +dans la seance du 29. (_Note de l'editeur_.)] + + +27 juin et 1er juillet 1846. + +Messieurs, + +Je me reunis aux observations presentees par M. le ministre des +travaux publics. Les degradations auxquelles il s'agit d'obvier +marchent, il faut le dire, avec une effrayante rapidite. Il y a pour +moi, et pour ceux qui ont etudie cette matiere, il y a urgence. Dans +mon esprit meme, le projet de loi a une portee plus grande que dans +la pensee de ses auteurs. La loi qui vous est presentee n'est qu'une +parcelle d'une grande loi, d'une grande loi possible, d'une grande loi +necessaire; cette loi, je la provoque, je declare que je voudrais +la voir discuter par les chambres, je voudrais la voir presenter et +soutenir par l'excellent esprit et l'excellente parole de l'honorable +ministre qui tient en ce moment le portefeuille des travaux publics. + +L'objet de cette grande loi dont je deplore l'absence, le voici: +maintenir, consolider et ameliorer au double point de vue militaire +et commercial la configuration du littoral de la France. (_Mouvement +d'attention._) + +Messieurs, si on venait vous dire: Une de vos frontieres est menacee; +vous avez un ennemi qui, a toute heure, en toute saison, nuit et jour, +investit et assiege une de vos frontieres, qui l'envahit sans cesse, +qui empiete sans relache, qui aujourd'hui vous derobe une langue de +terre, demain une bourgade, apres-demain une ville frontiere; si +l'on vous disait cela, a l'instant meme cette chambre seleverait et +trouverait que ce n'est pas trop de toutes les forces du pays pour le +defendre contre un pareil danger. Eh bien, messieurs les pairs, cette +frontiere, elle existe, c'est votre littoral; cet ennemi, il existe, +c'est l'ocean. (_Mouvement._) Je ne veux rien exagerer. M. le ministre +des travaux publics sait comme moi que les degradations des cotes de +France sont nombreuses et rapides; il sait, par exemple, que cette +immense falaise, qui commence a l'embouchure de la Somme et qui +finit a l'embouchure de la Seine, est dans un etat de demolition +perpetuelle. Vous n'ignorez pas que la mer agit incessamment sur +les cotes; de meme que l'action de l'atmosphere use les montagnes, +l'action de la mer use les cotes. L'action atmospherique se complique +d'une multitude de phenomenes. Je demande pardon a la chambre si +j'entre dans ces details, mais je crois qu'ils sont utiles pour +demontrer l'urgence du projet actuel et l'urgence d'une plus grande +loi sur cette matiere. (_De toutes parts: Parlez! parlez!_) + +Messieurs, je viens de le dire, l'action de l'atmosphere qui agit sur +les montagnes se complique d'une multitude de phenomenes; il faut des +milliers d'annees a l'action atmospherique pour demolir une muraille +comme les Pyrenees, pour creer une ruine comme le cirque de Gavarnie, +ruine qui est en meme temps le plus merveilleux des edifices. Il faut +tres peu de temps aux flots de la mer pour degrader une cote; un +siecle ou deux suffisent, quelquefois moins de cinquante ans, +quelquefois un coup d'equinoxe. Il y a la destruction continue et la +destruction brusque. + +Depuis l'embouchure de la Somme jusqu'a l'embouchure de la Seine, si +l'on voulait compter toutes les degradations quotidiennes qui ont +lieu, on serait effraye. Etretat s'ecroule sans cesse; le Bourgdault +avait deux villages il y a un siecle, le village du bord de la mer, +et le village du haut de la cote. Le premier a disparu, il n'existe +aujourd'hui que le village du haut de la cote. Il y avait une eglise, +l'eglise d'en bas, qu'on voyait encore il y a trente ans, seule et +debout au milieu des flots comme un navire echoue; un jour l'ouragan a +souffle, un coup de mer est venu, l'eglise a sombre. (_Mouvement._) Il +ne reste rien aujourd'hui de cette population de pecheurs, de ce petit +port si utile. Messieurs, vous ne l'ignorez pas, Dieppe s'encombre +tous les jours; vous savez que tous nos ports de la Manche sont dans +un etat grave, et pour ainsi dire atteints d'une maladie serieuse et +profonde. + +Vous parlerai-je du Havre, dont l'etat doit vous preoccuper au plus +haut degre? J'insiste sur ce point; je sais que ce port n'a pas ete +mis dans la loi, je voudrais cependant qu'il fixat l'attention de M. +le ministre des travaux publics. Je prie la chambre de me permettre de +lui indiquer rapidement quels sont les phenomenes qui ameneront, dans +un temps assez prochain, la destruction de ce grand port, qui est a +l'Ocean ce que Marseille est a la Mediterranee. (_Parlez! parlez!_) + +Messieurs, il y a quelques jours on discutait devant vous, avec une +remarquable lucidite de vues, la question de la marine; cette question +a ete traitee dans une autre enceinte avec une egale superiorite. La +puissance maritime d'une nation se fonde sur quatre elements: les +vaisseaux, les matelots, les colonies et les ports; je cite celui-ci +le dernier, quoiqu'il soit le premier. Eh bien, la question des +vaisseaux et des matelots a ete approfondie, la question des colonies +a ete effleuree; la question des ports n'a pas ete traitee, elle n'a +pas meme ete entrevue. Elle se presente aujourd'hui, c'est le moment +sinon de la traiter a fond, au moins de l'effleurer aussi. (_Oui! +oui!_) + +C'est du gouvernement que doivent venir les grandes impulsions; mais +c'est des chambres, c'est de cette chambre en particulier, que doivent +venir les grandes indications. (_Tres bien!_) + +Messieurs, je touche ici a un des plus grands interets de la France, +je prie la chambre de s'en penetrer. Je le repete et j'y insiste, +maintenir, consolider et ameliorer, au profit de notre marine +militaire et marchande, la configuration de notre littoral, voila le +but qu'on doit se proposer. (_Oui, tres bien!_) La loi actuelle n'a +qu'un defaut, ce n'est pas un manque d'urgence, c'est un manque de +grandeur. (_Sensation._) + +Je voudrais que la loi fut un systeme, qu'elle fit partie d'un +ensemble, que le ministre nous l'eut presentee dans un grand but et +dans une grande vue, et qu'une foule de travaux importants, serieux, +considerables fussent entrepris dans ce but par la France. C'est la, +je le repete, un immense interet national. (_Vif assentiment._) + +Voici, puisque la chambre semble m'encourager, ce qui me parait devoir +frapper son attention. Le courant de la Manche.... + +M. LE CHANCELIER.--J'invite l'orateur a se renfermer dans le projet en +discussion. + +M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'aurai l'honneur de faire remarquer a +M. le chancelier. Une loi contient toujours deux points de vue, le +point de vue special et le point de vue general; le point de vue +special, vous venez de l'entendre traiter; le point de vue general, je +l'aborde. + +Eh bien! lorsqu'une loi souleve des questions aussi graves, vous +voudriez que ces questions passassent devant la chambre sans etre +traitees, sans etre examinees par elle! (_Bruit._) + +A l'heure qu'il est, la question d'urgence se discute; je crois qu'il +ne s'agit que de cette question, et c'est elle que je traite, je suis +donc dans la question. (_Plusieurs voix: Oui! oui!_) Je crois pouvoir +demontrer a cette noble chambre qu'il y a urgence pour cette loi, +parce qu'il y a urgence pour tout le littoral. + +Maintenant si, au nombre des arguments dont je dois me servir, +je presente le fait d'une grande imminence, d'un peril demontre, +constate, evident pour tous, et en particulier pour M. le ministre des +travaux publics, il me semble que je puis, que je dois invoquer cette +grande urgence, signaler ce grand peril, et que si je puis reussir a +montrer qu'il y a la un serieux interet public, je n'aurai pas mal +employe le temps que la chambre aura bien voulu m'accorder. (_Adhesion +sur plusieurs bancs._) + +Si la question d'ordre du jour s'oppose a ce que je continue un +developpement que je croyais utile, je prierai la chambre de vouloir +bien me reserver la parole au moment de la discussion de cette loi +(_Sans doute! sans doute!_), car je crois necessaire de dire a la +chambre certaines choses; mais dans ce moment-ci je ne parle que pour +soutenir l'urgence du projet de loi. J'approuve l'insistance de M. le +ministre des travaux publics; je l'appuie, je l'appuie energiquement. + +Vous nous mettez en presence d'une petite loi; je la vote, je la vote +avec empressement; mais j'en provoque une grande. + +Vous nous apportez des travaux partiels, je les approuve; mais je +voudrais des travaux d'ensemble. + +J'insiste sur l'importance de la question. (_Parlez! parlez!_) + +Messieurs, toute nation a la fois continentale et maritime comme la +France a toujours trois questions qui dominent toutes les autres, et +d'ou toutes les autres decoulent. De ces trois questions, la premiere, +la voici: ameliorer la condition de la population. Voici la seconde: +maintenir et defendre l'integrite du territoire. Voici la troisieme: +maintenir et consolider la configuration du littoral. + +Maintenir le territoire, c'est-a-dire surveiller l'etranger. +Consolider le littoral, c'est-a-dire surveiller l'ocean. + +Ainsi, trois questions de premier ordre: le peuple, le territoire, +le littoral. De ces trois questions, les deux premieres apparaissent +frequemment sous toutes les formes dans les deliberations des +assemblees. Lorsque l'imprevoyance des hommes les retire de l'ordre +du jour, la force des choses les y remet. La troisieme question, le +littoral, semble preoccuper moins vivement les corps deliberants. +Est-elle plus obscure que les deux autres? Elle se complique, a la +verite, d'un element politique et d'un element geologique, elle exige +de certaines etudes speciales; cependant elle est, comme les deux +autres, un serieux interet public. + +Chaque fois que cette question du littoral, du littoral de la France +en particulier, se presente a l'esprit, voici ce qu'elle offre de +grave et d'inquietant: la degradation de nos dunes et de nos falaises, +la ruine des populations riveraines, l'encombrement de nos ports, +l'ensablement des embouchures de nos fleuves, la creation des barres +et des traverses, qui rendent la navigation si difficile, la frequence +des sinistres, la diminution de la marine militaire et de la marine +marchande; enfin, messieurs, notre cote de France, nue et desarmee, +en presence de la cote d'Angleterre, armee, gardee et formidable! +(_Emotion_.) + +Vous le voyez, messieurs, vous le sentez, et ce mouvement de la +chambre me le prouve, cette question a de la grandeur, elle est digne +d'occuper au plus haut point cette noble assemblee. + +Ce n'est pas cependant a la derniere heure d'une session, a la +derniere heure d'une legislature, qu'un pareil sujet peut etre aborde +dans tous ses details, examine dans toute son etendue. On n'explore +pas au dernier moment un si vaste horizon, qui nous apparait tout +a coup. Je me bornerai a un coup d'oeil. Je me bornerai a quelques +considerations generales pour fixer l'attention de la chambre, +l'attention de M. le ministre des travaux publics, l'attention du +pays, s'il est possible. Notre but, aujourd'hui, mon but a moi, le +voici en deux, mots; je l'ai dit en commencant: voter une petite loi, +et en ebaucher une grande. + +Messieurs les pairs, il ne faut pas se dissimuler que l'etat du +littoral de la France est en general alarmant; le littoral de la +France est entame sur un tres grand nombre de points, menace sur +presque tous. Je pourrais citer des faits nombreux, je me bornerai +a un seul; un fait sur lequel j'ai commence a appeler vos regards a +l'une des precedentes seances; un fait d'une gravite considerable, +et qui fera comprendre par un seul exemple de quelle nature sont les +phenomenes qui menacent de ruiner une partie de nos ports et de +deformer la configuration des cotes de France. + +Ici, messieurs, je reclame beaucoup d'attention et un peu de +bienveillance, car j'entreprends une chose tres difficile; +j'entreprends d'expliquer a la chambre en peu de mots, et en le +depouillant des termes techniques, un phenomene a l'explication duquel +la science depense des volumes. Je serai court et je tacherai d'etre +clair. + +Vous connaissez tous plus ou moins vaguement la situation grave du +Havre; vous rendez-vous tous bien compte du phenomene qui produit +cette situation, et de ce qu'est cette situation? Je vais tacher de le +faire comprendre a la chambre. + +Les courants de la Manche s'appuient sur la grande falaise de +Normandie, la battent, la minent, la degradent perpetuellement; cette +colossale demolition tombe dans le flot, le flot s'en empare et +l'emporte; le courant de l'Ocean longe la cote en charriant cette +enorme quantite de matieres, toute la ruine de la falaise; chemin +faisant, il rencontre le Treport, Saint-Valery-en-Caux, Fecamp, +Dieppe, Etretat, tous vos ports de la Manche, grands et petits, il +les encombre et passe outre. Arrive au cap de la Heve, le courant +rencontre, quoi? la Seine qui debouche dans la mer. Voila deux forces +en presence, le fleuve qui descend, la mer qui passe et qui monte. + +Comment ces deux forces vont-elles se comporter? Une lutte s'engage; +la premiere chose que font ces deux courants qui luttent, c'est de +deposer les fardeaux qu'ils apportent; le fleuve depose ses alluvions, +le courant depose les ruines de la cote. Ce depot se fait, ou? +Precisement a l'endroit ou la providence a place le Havre-de-Grace. + +Ce phenomene a depuis longtemps eveille la sollicitude des divers +gouvernements qui se sont succede en France. En 1784 un sondage a ete +ordonne, et execute par l'ingenieur Degaule. Cinquante ans plus tard, +en 1834, un autre sondage a ete execute par les ingenieurs de l'etat. +Les cartes speciales de ces deux sondages existent, on peut les +confronter. Voici ce que ces deux cartes demontrent. (_Attention +marquee_.) + +A l'endroit precis ou les deux courants se rencontrent, devant le +Havre meme, sous cette mer qui ne dit rien au regard, un immense +edifice se batit, une construction invisible, sous-marine, une sorte +de cirque gigantesque qui s'accroit tous les jours, et qui enveloppe +et enferme silencieusement le port du Havre. En cinquante ans, cet +edifice s'est accru d'une hauteur deja considerable. En cinquante ans! +Et a l'heure ou nous sommes, on peut entrevoir le jour ou ce cirque +sera ferme, ou il apparaitra tout entier a la surface de la mer, et +ce jour-la, messieurs, le plus grand port commercial de la France, le +port du Havre n'existera plus. (_Mouvement_.) + +Notez ceci: dans ce meme lieu quatre ports ont existe et ont disparu, +Granville, Sainte-Adresse, Harfleur, et un quatrieme, dont le nom +m'echappe en ce moment. + +Oui, j'appelle sur ce point votre attention, je dis plus, votre +inquietude. Dans un temps donne le Havre est perdu, si le +gouvernement, si la science ne trouvent pas un moyen d'arreter dans +leur operation redoutable et mysterieuse ces deux infatigables +ouvriers qui ne dorment pas, qui ne se reposent pas, qui travaillent +nuit et jour, le fleuve et l'ocean! + +Messieurs, ce phenomene alarmant se reproduit dans des proportions +differentes sur beaucoup de points de notre littoral. Je pourrais +citer d'autres exemples, je me borne a celui-ci. Que pourrais-je vous +citer de plus frappant qu'un si grand port en proie a un si grand +danger? + +Lorsqu'on examine l'ensemble des causes qui amenent la degradation de +notre littoral ...--Je demande pardon a la chambre d'introduire ici +une parenthese, mais j'ai besoin de lui dire que je ne suis pas +absolument etranger a cette matiere. J'ai fait dans mon enfance, +etant destine a l'ecole polytechnique, les etudes preliminaires; j'ai +depuis, a diverses reprises, passe beaucoup de temps au bord de la +mer; j'ai de plus, pendant plusieurs annees, parcouru tout notre +littoral de l'Ocean et de la Mediterranee, en etudiant, avec le +profond interet qu'eveillent en moi les interets de la France et +les choses de la nature, la question qui vous est, a cette heure, +partiellement soumise. + +Je reprends maintenant. + +Ce phenomene, que je viens de tacher d'expliquer a la chambre, ce +phenomene qui menace le port du Havre, qui, dans un temps donne, +enlevera a la France ce grand port, son principal port sur la Manche, +ce phenomene se produit aussi, je le repete, sous diverses formes, sur +divers points du littoral. + +Le choc de la vague! au milieu de tout ce desordre de causes melees, +de toute cette complication, voila un fait plein d'unite, un fait +qu'on peut saisir; la science a essaye de le faire. + +Amortissez, detruisez le choc de la vague, vous sauvez la +configuration du littoral. + +C'est la un vaste probleme digne de rencontrer une magnifique +solution. + +Et d'abord, qu'est-ce que le choc de la vague? Messieurs, l'agitation +de la vague est un fait superficiel, la cloche a plongeur l'a prouve, +la science l'a reconnu. Le fond de la mer est toujours tranquille. +Dans les redoutables ouragans de l'equinoxe, vous avez a la surface la +plus violente tempete, a trois toises au-dessous du flot, le calme le +plus profond. + +Ensuite, qu'est-ce que la force de la vague? La force de la vague se +compose de sa masse. Divisez la masse, vous n'avez plus qu'une immense +pluie; la force s'evanouit. + +Partant de ces deux faits capitaux, l'agitation superficielle, la +force dans la masse, un anglais, d'autres disent un francais, a pense +qu'il suffirait, pour briser le choc de la vague, de lui opposer, a +la surface de la mer, un obstacle a claire-voie, a la fois fixe et +flottant. De la l'invention du brise-lame du capitaine Taylor, car, +dans mon impartialite, je crois et je dois le dire, que l'inventeur +est anglais. Ce brise-lame n'est autre chose qu'une carcasse de +navire, une sorte de corbeille de charpente qui flotte a la surface +du flot, retenue au fond de la mer par un ancrage puissant. La vague +vient, rencontre cet appareil, le traverse, s'y divise, et la force se +disperse avec l'ecume. + +Vous le voyez, messieurs, si la pratique est d'accord avec la theorie, +le probleme est bien pres d'etre resolu. Vous pouvez arreter la +degradation de vos cotes. Le choc de la vague est le danger, le +brise-lame serait le remede. + +Messieurs les pairs, je n'ai aucune competence ni aucune pretention +pour decider de l'excellence de cette invention; mais je rends ici un +veritable, un sincere hommage a M. le ministre des travaux publics +qui a provoque dans un port de France une experience considerable du +brise-lame flottant. Cette experience a eu lieu a la Ciotat. M. le +ministre des travaux publics a autorise au port de la Ciotat, port +ouvert aux vents du sud-est qui viennent y briser les navires +jusque sur le quai, il a autorise dans ce port la construction d'un +brise-lame flottant a huit sections. + +L'experience parait avoir reussi. D'autres essais ont ete faits en +Angleterre, et, sans qu'on puisse rien affirmer encore d'une facon +decisive, voici ce qui s'est produit jusqu'a ce jour. Toutes les fois +qu'un brise-lame flottant est installe dans un port, dans une localite +quelconque, meme en pleine mer, si l'on examine dans les gros temps de +quelle facon la mer se comporte aupres de ce brise-lame, la tempete +est au dela, le calme est en deca. + +Le probleme du choc de la vague est donc bien pres d'etre resolu. +Feconder l'invention du brise-lame, la perfectionner, voila, a mon +sens, un grand interet public que je recommande au gouvernement. + +Je ne veux pas abuser de l'attention si bienveillante de l'assemblee +(_Parlez! tout ceci est nouveau!_), je ne veux pas entrer dans des +considerations plus etendues encore auxquelles donnerait lieu le +projet de loi. Je ferai remarquer seulement, et j'appelle sur ce point +encore l'attention de M. le ministre des travaux publics, qu'une +grande partie de notre littoral est depourvue de ports de refuge. Vous +savez ce que c'est que le golfe de Gascogne, c'est un lieu redoutable, +c'est une sorte de fond de cuve ou s'accumulent, sous la pression +colossale des vagues, tous les sables arraches depuis le pole au +littoral europeen. Eh bien, le golfe de Gascogne n'a pas un seul port +de refuge. La cote de la Mediterranee n'en a que deux, Bouc et Cette. +Le port de Cette a perdu une grande partie de son efficacite par +l'etablissement d'un brise-lame en maconnerie qui, en retrecissant +la passe, a rendu l'entree extremement difficile. M. le ministre des +travaux publics le sait comme moi et le reconnait. Il serait possible +d'etablir a Agde un port de refuge qui semble indique par la nature +elle-meme. Ceci est d'autant plus important que les sinistres abondent +dans ces parages. De 1836 a 1844, en sept ans, quatrevingt-douze +navires se sont perdus sur cette cote; un port de refuge les eut +sauves. + +Voila donc les divers points sur lesquels j'appelle la sollicitude du +gouvernement: premierement, etudier dans son ensemble la question +du littoral que je n'ai pu qu'effleurer; deuxiemement, examiner le +systeme propose par M. Bernard Fortin, ingenieur de l'etat, pour +l'embouchure des fleuves et notamment pour le Havre; troisiemement, +etudier et generaliser l'application du brise-lame; quatriemement, +creer des ports de refuge. + +Je voudrais qu'un bon sens ferme et ingenieux comme celui de +l'honorable M. Dumon s'appliquat a l'etude et a la solution de ces +diverses questions. Je voudrais qu'il nous fut presente a la session +prochaine un ensemble de mesures qui regulariserait toutes celles +qu'on a prises jusqu'a ce jour et a l'efficacite desquelles je +m'associe en grande partie. Je suis loin de meconnaitre tout ce qui a +ete fait, pourvu qu'on reconnaisse tout ce qui peut etre fait encore; +et pour ma part j'appuie le projet de loi. Une somme de cent cinquante +millions a ete depensee depuis dix ans dans le but d'ameliorer les +ports; cette somme aurait pu etre utilisee dans un systeme plus grand +et plus vaste; cependant cette depense a ete localement utile et a +obvie a de grands inconvenients, je suis loin de le nier. Mais ce +que je demande a M. le ministre des travaux publics, c'est l'examen +approfondi de toutes ces questions. Nous sommes en presence de deux +phenomenes contraires sur notre double littoral. Sur l'un, nous avons +l'Ocean qui s'avance; sur l'autre, la Mediterranee qui se retire. Deux +perils egalement graves. Sur la cote de l'Ocean, nos ports perissent +par l'encombrement; sur la cote de la Mediterranee, ils perissent par +l'atterrissement. + +Je ne dirai plus qu'un mot, messieurs. La nature nous a fait des dons +magnifiques; elle nous a donne ce double littoral sur l'Ocean et sur +la Mediterranee. Elle nous a donne des rades nombreuses sur les deux +mers, des havres de commerce, des ports de guerre. Eh bien, il semble, +quand on examine certains phenomenes, qu'elle veuille nous les +retirer. C'est a nous de nous defendre, c'est a nous de lutter. Par +quels moyens? Par tous les moyens que l'art, que la science, que la +pensee, que l'industrie mettent a notre service. Ces moyens, je les +ignore, ce n'est pas moi qui peux utilement les indiquer; je ne peux +que provoquer, je ne peux que desirer un travail serieux sur la +matiere, une grande impulsion de l'etat. Mais ce que je sais, ce que +vous savez comme moi, ce que j'affirme, c'est que ces forces, ces +marees qui montent, ces fleuves qui descendent, ces forces qui +detruisent, peuvent aussi creer, reparer, feconder; elles enfantent le +desordre, mais, dans les vues eternelles de la providence, c'est pour +l'ordre qu'elles sont faites. Secondons ces grandes vues; peuple, +chambres, legislateurs, savants, penseurs, gouvernants, ayons sans +cesse presente a l'esprit cette haute et patriotique idee, fortifier, +fortifier dans tous les sens du mot, le littoral de la France, le +fortifier contre l'Angleterre, le fortifier contre l'Ocean! Dans ce +grand but, stimulons l'esprit de decouverte et de nouveaute, qui est +comme l'ame de notre epoque. C'est la la mission d'un peuple comme la +France. Dans ce monde, c'est la mission de l'homme lui-meme, Dieu l'a +voulu ainsi; partout ou il y a une force, il faut qu'il y ait une +intelligence pour la dompter. La lutte de l'intelligence humaine avec +les forces aveugles de la matiere est le plus beau spectacle de la +nature; c'est par la que la creation se subordonne a la civilisation +et que l'oeuvre complete de la providence s'execute. + +Je vote donc pour le projet de loi; mais je demande a M. le ministre +des travaux publics un examen approfondi de toutes les questions qu'il +souleve. Je demande que les points que je n'ai pu parcourir que tres +rapidement, j'en ai indique les motifs a la chambre, soient etudies +avec tous les moyens dont le gouvernement dispose, grace a la +centralisation. Je demande qu'a l'une des sessions prochaines un +travail general, un travail d'ensemble, soit apporte aux chambres. +Je demande que la question grave du littoral soit mise desormais a +l'ordre du jour pour les pouvoirs comme pour les esprits. Ce n'est pas +trop de toute l'intelligence de la France pour lutter contre toutes +les forces de la mer. (_Approbation sur tous les bancs_.) + + +III + +LA FAMILLE BONAPARTE + + +[Note: Une petition de Jerome-Napoleon Bonaparte, ancien roi de +Westphalie, demandait aux chambres la rentree de sa famille en France, +M. Charles Dupin proposait le depot de cette petition au bureau des +renseignements; il disait dans son rapport: "C'est a la couronne qu'il +appartient de choisir le moment pour accorder, suivant le caractere et +les merites des personnes, les faveurs qu'une tolerance eclairee peut +conseiller; faveurs accordees plusieurs fois a plusieurs membres de +l'ancienne famille imperiale, et toujours avec l'assentiment de +la generosite nationale." La petition fut renvoyee au bur +des renseignements. Le soir de ce meme jour, 14 juin, le roi +Louis-Philippe, apres avoir pris connaissance du discours de M. Victor +Hugo, declara au marechal Soult, president du conseil des ministres, +qu'il entendait autoriser la famille Bonaparte a rentrer en France. +(_Note de l'editeur_.)] + + +14 juin 1847. + +Messieurs les pairs, en presence d'une petition comme celle-ci, je le +declare sans hesiter, je suis du parti des exiles et des proscrits. Le +gouvernement de mon pays peut compter sur moi, toujours, partout, pour +l'aider et pour le servir dans toutes les occasions graves et dans +toutes les causes justes. Aujourd'hui meme, dans ce moment, je le +sers, je crois le servir du moins, en lui conseillant de prendre +une noble initiative, d'oser faire ce qu'aucun gouvernement, j'en +conviens, n'aurait fait avant l'epoque ou nous sommes, d'oser, en un +mot, etre magnanime et intelligent. Je lui fais cet honneur de le +croire assez fort pour cela. + +D'ailleurs, laisser rentrer en France des princes bannis, ce serait de +la grandeur, et depuis quand cesse-t-on d'etre assez fort parce qu'on +est grand? + +Oui, messieurs, je le dis hautement, dut la candeur de mes paroles +faire sourire ceux qui ne reconnaissent dans les choses humaines que +ce qu'ils appellent la necessite politique et la raison d'etat, a mon +sens, l'honneur de notre gouvernement de juillet, le triomphe de la +civilisation, la couronne de nos trente-deux annees de paix, ce serait +de rappeler purement et simplement dans leur pays, qui est le notre, +tous ces innocents illustres dont l'exil fait des pretendants et dont +l'air de la patrie ferait des citoyens. (_Tres bien! tres bien!_) + +Messieurs, sans meme invoquer ici, comme l'a fait si dignement le +noble prince de la Moskowa, toutes les considerations speciales qui se +rattachent au passe militaire, si national et si brillant, du noble +petitionnaire, le frere d'armes de beaucoup d'entre vous, soldat apres +le 18 brumaire, general a Waterloo, roi dans l'intervalle, sans +meme invoquer, je le repete, toutes ces considerations pourtant si +decisives, ce n'est pas, disons-le, dans un temps comme le notre, +qu'il peut etre bon de maintenir les proscriptions et d'associer +indefiniment la loi aux violences du sort et aux reactions de la +destinee. + +Ne l'oublions pas, car de tels evenements sont de hautes lecons, en +fait d'elevations comme en fait d'abaissements, notre epoque a vu +tous les spectacles que la fortune peut donner aux hommes. Tout peut +arriver, car tout est arrive. Il semble, permettez-moi cette figure, +que la destinee, sans etre la justice, ait une balance comme elle; +quand un plateau monte, l'autre descend. Tandis qu'un sous-lieutenant +d'artillerie devenait empereur des Francais, le premier prince du sang +de France devenait professeur de mathematiques. Cet auguste professeur +est aujourd'hui le plus eminent des rois de l'Europe. Messieurs, au +moment de statuer sur cette petition, ayez ces profondes oscillations +des existences royales presentes a l'esprit. (_Adhesion_.) + +Non, ce n'est pas apres tant de revolutions, ce n'est pas apres +tant de vicissitudes qui n'ont epargne aucune tete, qu'il peut etre +impolitique de donner solennellement l'exemple du saint respect de +l'adversite. Heureuse la dynastie dont on pourra dire: Elle n'a exile +personne! elle n'a proscrit personne! elle a trouve les portes de la +France fermees a des francais, elle les a ouvertes et elle a dit: +entrez! + +J'ai ete heureux, je l'avoue, que cette petition fut presentee. Je +suis de ceux qui aiment l'ordre d'idees qu'elle souleve et qu'elle +ramene. Gardez-vous de croire, messieurs, que de pareilles discussions +soient inutiles! elles sont utiles entre toutes. Elles font reparaitre +a tous les yeux, elles eclairent d'une vive lumiere pour tous les +esprits ce cote noble et pur des questions humaines qui ne devrait +jamais s'obscurcir ni s'effacer. Depuis quinze ans, on a traite avec +quelque dedain et quelque ironie tout cet ordre de sentiments; on a +ridiculise l'enthousiasme. Poesie! disait-on. On a raille ce qu'on a +appele la politique sentimentale et chevaleresque, on a diminue ainsi +dans les coeurs la notion, l'eternelle notion du vrai, du juste et +du beau, et l'on a fait prevaloir les considerations d'utilite et de +profit, les hommes d'affaires, les interets materiels. Vous savez, +messieurs, ou cela nous a conduits. (_Mouvement_.) + +Quant a moi, en voyant les consciences qui se degradent, l'argent +qui regne, la corruption qui s'etend, les positions les plus hautes +envahies par les passions les plus basses (_mouvement prolonge_), en +voyant les miseres du temps present, je songe aux grandes choses du +temps passe, et je suis, par moments, tente de dire a la chambre, a la +presse, a la France entiere: Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela +nous fera du bien! (_Vive et profonde adhesion_.) + +Oui, messieurs, remettons quelquefois a l'ordre du jour, quand +l'occasion s'en presente, les genereuses idees et les genereux +souvenirs. Occupons-nous un peu, quand nous le pouvons, de ce qui +a ete et de ce qui est noble et pur, illustre, fier, heroique, +desinteresse, national, ne fut-ce que pour nous consoler d'etre si +souvent forces de nous occuper d'autre chose. (_Tres bien!_) + +J'aborde maintenant le cote purement politique de la question. Je +serai tres court; je prie la chambre de trouver bon que je l'effleure +rapidement en quelques mots. + +Tout a l'heure, j'entendais dire a cote de moi: Mais prenez garde! +on ne provoque pas legerement l'abrogation d'une loi de bannissement +politique; il y a danger; il peut y avoir danger. Danger! quel danger? +Quoi? Des menees? des intrigues? des complots de salon? la generosite +payee en conspirations et en ingratitude? Y a-t-il la un serieux +peril? Non, messieurs Le danger, aujourd'hui, n'est pas du cote des +princes. Nous ne sommes, grace a Dieu, ni dans le siecle ni dans le +pays des revolutions de caserne et de palais. C'est peu de chose qu'un +pretendant en presence d'une nation libre qui travaille et qui pense. +Rappelez-vous l'avortement de Strasbourg suivi de l'avortement de +Boulogne. + +Le danger aujourd'hui, messieurs, permettez-moi de vous le dire en +passant, voulez-vous savoir ou il est? Tournez vos regards, non du +cote des princes, mais du cote des masses,--du cote des classes +nombreuses et laborieuses, ou il y a tant de courage, tant +d'intelligence, tant de patriotisme, ou il y a tant de germes +utiles et en meme temps, je le dis avec douleur, tant de ferments +redoutables. C'est au gouvernement que j'adresse cet avertissement +austere. Il ne faut pas que le peuple souffre! il ne faut pas que le +peuple ait faim! La est la question serieuse, la est le danger. La +seulement, la, messieurs, et point ailleurs! (_Oui!_) Toutes les +intrigues de tous les pretendants ne feront point changer de cocarde +au moindre de vos soldats, les coups de fourche de Buzancais peuvent +ouvrir brusquement un abime! (_Mouvement_.) + +J'appelle sur ce que je dis en ce moment les meditations de cette sage +et illustre assemblee. + +Quant aux princes bannis, sur lesquels le debat s'engage, voici ce que +je dirai au gouvernement; j'insiste sur ceci, qui est ma conviction, +et aussi, je crois, celle de beaucoup de bons esprits: j'admets que, +dans des circonstances donnees, des lois de bannissement politique, +lois de leur nature toujours essentiellement revolutionnaires, peuvent +etre momentanement necessaires. Mais cette necessite cesse; et, du +jour ou elles ne sont plus necessaires, elles ne sont pas seulement +illiberales et iniques, elles sont maladroites. + +L'exil est une designation a la couronne, les exiles sont des en-cas. +(_Mouvement_.) Tout au contraire, rendre a des princes bannis, sur +leur demande, leur droit de cite, c'est leur oter toute importance, +c'est leur declarer qu'on ne les craint pas, c'est leur demontrer +par le fait que leur temps est fini. Pour me servir d'expressions +precises, leur restituer leur qualite civique, c'est leur retirer leur +signification politique. Cela me parait evident. Replacez-les donc +dans la loi commune; laissez-les, puisqu'ils vous le demandent, +laissez-les rentrer en France comme de simples et nobles francais +qu'ils sont, et vous ne serez pas seulement justes, vous serez +habiles. + +Je ne veux remuer ici, cela va sans dire, aucune passion. J'ai le +sentiment que j'accomplis un devoir en montant a cette tribune. Quand +j'apporte au roi Jerome-Napoleon, exile, mon faible appui, ce ne sont +pas seulement toutes les convictions de mon ame, ce sont tous les +souvenirs de mon enfance qui me sollicitent. Il y a, pour ainsi dire, +de l'heredite dans ce devoir, et il me semble que c'est mon pere, +vieux soldat de l'empire, qui m'ordonne de me lever et de parler. +(_Sensation_.) Aussi je vous parle, messieurs les pairs, comme on +parle quand on accomplit un devoir. Je ne m'adresse, remarquez-le, +qu'a ce qu'il y a de plus calme, de plus grave, de plus religieux dans +vos consciences. Et c'est pour cela que je veux vous dire et que je +vais vous dire, en terminant, ma pensee tout entiere sur l'odieuse +iniquite de cette loi dont je provoque l'abrogation. (_Marques +d'attention._) + +Messieurs les pairs, cet article d'une loi francaise qui bannit a +perpetuite du sol francais la famille de Napoleon me fait eprouver je +ne sais quoi d'inoui et d'inexprimable. Tenez, pour faire comprendre +ma pensee, je vais faire une supposition presque impossible. Certes, +l'histoire des quinze premieres annees de ce siecle, cette histoire +que vous avez faite, vous, generaux, veterans venerables devant qui +je m'incline et qui m'ecoutez dans cette enceinte ... (_mouvement_), +cette histoire, dis-je, est connue du monde entier, et il n'est +peut-etre pas, dans les pays les plus lointains, un etre humain qui +n'en ait entendu parler. On a trouve en Chine, dans une pagode, le +buste de Napoleon parmi les figures des dieux! Eh bien! je suppose, +c'est la ma supposition a peu pres impossible, mais vous voulez bien +me l'accorder, je suppose qu'il existe dans un coin quelconque de +l'univers un homme qui ne sache rien de cette histoire, et qui n'ait +jamais entendu prononcer le nom de l'empereur, je suppose que cet +homme vienne en France, et qu'il lise ce texte de loi qui dit: "La +famille de Napoleon est bannie a perpetuite du territoire francais." +Savez-vous ce qui se passerait dans l'esprit de cet etranger? En +presence d'une penalite si terrible, il se demanderait ce que pouvait +etre ce Napoleon, il se dirait qu'a coup sur c'etait un grand +criminel, que sans doute une honte indelebile s'attachait a son nom, +que probablement il avait renie ses dieux, vendu son peuple, trahi son +pays, que sais-je? ... Il se demanderait, cet etranger, avec une sorte +d'effroi, par quels crimes monstrueux ce Napoleon avait pu meriter +d'etre ainsi frappe a jamais dans toute sa race. (_Mouvement_.) + +Messieurs, ces crimes, les voici; c'est la religion relevee, c'est +le code civil redige, c'est la France augmentee au dela meme de ses +frontieres naturelles, c'est Marengo, Iena, Wagram, Austerlitz, c'est +la plus magnifique dot de puissance et de gloire qu'un grand homme ait +jamais apportee a une grande nation! (_Tres bien! Approbation_.) + +Messieurs les pairs, le frere de ce grand homme vous implore a cette +heure. C'est un vieillard, c'est un ancien roi aujourd'hui suppliant. +Rendez-lui la terre de la patrie! Jerome-Napoleon, pendant la premiere +moitie de sa vie, n'a eu qu'un desir, mourir pour la France. Pendant +la derniere, il n'a eu qu'une pensee, mourir en France. Vous ne +repousserez pas un pareil voeu. (_Approbation prolongee sur tous les +bancs_.) + + +IV + +LE PAPE PIE IX + + +[Note: Ce discours, du reste assez mal accueilli, fut prononce dans +la discussion de l'adresse en reponse au discours de la couronne, a +propos du paragraphe 6 de cette adresse, qui etait ainsi concu: "Nous +croyons, avec votre majeste, que la paix du monde est assuree. Elle +est essentielle a tous les gouvernements et a tous les peuples. Cet +universel besoin est la garantie des bons rapports qui existent entre +les etats. Nos voeux accompagneront les progres que chaque pays pourra +accomplir, dans son action propre et independante. Une ere nouvelle +de civilisation et de liberte s'ouvre pour les etats italiens. Nous +secondons de toute notre sympathie et de toutes nos esperances le +pontife magnanime qui l'inaugure avec autant de sagesse que de +courage, et les souverains qui suivent, comme lui, cette voie de +reformes pacifiques ou marchent de concert les gouvernements et les +peuples." Le paragraphe ainsi redige fut adopte a l'unanimite. A +cette epoque, l'Italie criait: _Vivo, Pio nono_! Pie IX etait +revolutionnaire. On a pu mesurer depuis la distance qu'il y avait +entre le pape des Droits de l'homme et le pape du _Syllabus_. (_Note +de l'editeur_.)] + + +13 janvier 1848. + +Messieurs, + +Les annees 1846 et 1847 ont vu se produire un evenement considerable. + +Il y a, a l'heure ou nous parlons, sur le trone de saint Pierre un +homme, un pape, qui a subitement aboli toutes les haines, toutes les +defiances, je dirais presque toutes les heresies et tous les schismes; +qui s'est fait admirer a la fois, j'adopte sur ce point pleinement +les paroles de notre noble et eloquent collegue M. le comte de +Montalembert, qui s'est fait admirer a la fois, non seulement des +populations qui vivent dans l'eglise romaine, mais de l'Angleterre +non catholique, mais de la Turquie non chretienne, qui a fait faire, +enfin, en un jour, pourrait-on dire, un pas a la civilisation humaine. +Et cela comment? De la facon la plus calme, la plus simple et la plus +grande, en communiant publiquement, lui pape, avec les idees des +peuples, avec les idees d'emancipation et de fraternite. Contrat +auguste; utile et admirable alliance de l'autorite et de la liberte, +de l'autorite sans laquelle il n'y a pas de societe, de la liberte +sans laquelle il n'y a pas de nation. (_Mouvement_.) + +Messieurs les pairs, ceci est digne de vos meditations. Approfondissez +cette grande chose. + +Cet homme qui tient dans ses mains les clefs de la pensee de tant +d'hommes, il pouvait fermer les intelligences, il les a ouvertes. Il +a pose l'idee d'emancipation et de liberte sur le plus haut sommet ou +l'homme puisse poser une lumiere. Ces principes eternels que rien +n'a pu souiller et que rien ne pourra detruire, qui ont fait notre +revolution et lui ont survecu, ces principes de droit, d'egalite, +de devoir reciproque, qui, il y a cinquante ans, etaient un moment +apparus au monde, toujours grands sans doute, mais farouches, +formidables et terribles sous le bonnet rouge, Pie IX les a +transfigures, il vient de les montrer a l'univers rayonnants de +mansuetude, doux et venerables sous la tiare. C'est que c'est la leur +veritable couronne en effet! Pie IX enseigne la route bonne et sure +aux rois, aux peuples, aux hommes d'etat, aux philosophes, a tous. +Graces lui soient rendues! Il s'est fait l'auxiliaire evangelique, +l'auxiliaire supreme et souverain, de ces hautes verites sociales que +le continent, a notre grand et serieux honneur, appelle les idees +francaises. Lui, le maitre des consciences, il s'est fait le serviteur +de la raison. Il est venu, revolutionnaire rassurant, faire voir aux +nations, a la fois eblouies et effrayees par les evenements tragiques, +les conquetes, les prodiges militaires et les guerres de geants qui +ont rempli la fin du dernier siecle et le commencement de celui-ci, il +est venu, dis-je, faire voir aux nations que, pour feconder le sillon +ou germe l'avenir des peuples libres, il n'est pas necessaire de +verser le sang, il suffit de repandre les idees; que l'evangile +contient toutes les chartes; que la liberte de tous les peuples comme +la delivrance de tous les esclaves etait dans le coeur du Christ et +doit etre dans le coeur de l'eveque; que, lorsqu'il le veut, l'homme +de paix est un plus grand conquerant que l'homme de guerre, et un +conquerant meilleur; que celui-la qui a dans l'ame la vraie +charite divine, la vraie fraternite humaine, a en meme temps dans +l'intelligence le vrai genie politique, et qu'en un mot, pour qui +gouverne les hommes, c'est la meme chose d'etre saint et d'etre grand. +(_Adhesion_.) + +Messieurs, je ne parlerai jamais de l'ancienne papaute, de l'antique +papaute, qu'avec veneration et respect; mais je dis cependant que +l'apparition d'un tel pape est un evenement immense. (_Interruption_.) + +Oui, j'y insiste, un pape qui adopte la revolution francaise +(_bruit_), qui en fait la revolution chretienne, et qui la mele a +cette benediction qu'il repand du haut du balcon Quirinal sur Rome +et sur l'univers, _urbi et orbi_, un pape qui fait cette chose +extraordinaire et sublime, n'est pas seulement un homme, il est un +evenement. + +Evenement social, evenement politique. Social, car il en sortira toute +une phase de civilisation nouvelle; politique, car il en sortira une +nouvelle Italie. + +Ou plutot, je le dis, le coeur plein de reconnaissance et de joie, il +en sortira la vieille Italie. + +Ceci est l'autre aspect de ce grand fait europeen. (_Interruption. +Beaucoup de pairs protestent_.) + +Oui, messieurs, je suis de ceux qui tressaillent en songeant que Rome, +cette vieille et feconde Rome, cette metropole de l'unite, apres avoir +enfante l'unite de la foi, l'unite du dogme, l'unite de la chretiente, +entre en travail encore une fois, et va enfanter peut-etre, aux +acclamations du monde, l'unite de l'Italie. (_Mouvements divers_.) + +Ce nom merveilleux, ce mot magique, l'Italie, qui a si longtemps +exprime parmi les hommes la gloire des armes, le genie conquerant +et civilisateur, la grandeur des lettres, la splendeur des arts, la +double domination par le glaive et par l'esprit, va reprendre, avant +un quart de siecle peut-etre, sa signification sublime, et redevenir, +avec l'aide de Dieu et de celui qui n'aura jamais ete mieux nomme son +vicaire, non-seulement le resume d'une grande histoire morte, mais le +symbole d'un grand peuple vivant! + +Aidons de toutes nos forces a ce desirable resultat. (_Interruption. +Les protestations redoublent_.) Et puis, en outre, comme une pensee +patriotique est toujours bonne, ayons ceci present a l'esprit, +que nous, les mutiles de 1815, nous n'avons rien a perdre a ces +remaniements providentiels de l'Europe, qui tendent a rendre aux +nations leur forme naturelle et necessaire. (_Mouvement_.) + +Je ne veux pas faire rentrer la chambre dans le detail de toutes ces +questions. Au point ou la discussion est arrivee, avec la fatigue +de l'assemblee, ce qu'on aurait pu dire hier n'est plus possible +aujourd'hui; je le regrette, et je me borne a indiquer l'ensemble de +la question, et a en marquer le point culminant. Il importe qu'il +parte de la tribune francaise un encouragement grave, serieux, +puissant, a ce noble pape, et a cette noble nation! un encouragement +aux princes intelligents qui suivent le pretre inspire, un +decouragement aux autres, s'il est possible! (_Agitation_.) + +Ne l'oublions pas, ne l'oublions jamais, la civilisation du monde a +une aieule qui s'appelle la Grece, une mere qui s'appelle l'Italie, +et une fille ainee qui s'appelle la France. Ceci nous indique, a nous +chambres francaises, notre droit qui ressemble beaucoup a notre +devoir. + +Messieurs les pairs, en d'autres temps nous avons tendu la main a +la Grece, tendons aujourd'hui la main a l'Italie. (_Mouvements +divers.--Aux voix! aux voix!_) + + + + +REUNIONS ELECTORALES + +1848-1849 + + +I + +LETTRE AUX ELECTEURS + +20 juin 1848. + +Des electeurs ecrivent a M. Victor Hugo pour lui proposer la +candidature a l'assemblee nationale constituante. Il repond: + +Messieurs, + +J'appartiens a mon pays, il peut disposer de moi. + +J'ai un respect, exagere peut-etre, pour la liberte du choix; trouvez +bon que je pousse ce respect jusqu'a ne pas m'offrir. + +J'ai ecrit trente-deux volumes, j'ai fait jouer huit pieces de +theatre; j'ai parle six fois a la chambre des pairs, quatre fois en +1846, le 14 fevrier, le 20 mars, le 1er avril, le 5 juillet, une fois +en 1847, le 14 juin, une fois en 1848, le 13 janvier. Mes discours +sont au _Moniteur_. + +Tout cela est au grand jour. Tout cela est livre a tous. Je n'ai rien +a y retrancher, rien a y ajouter. + +Je ne me presente pas. A quoi bon? Tout homme qui a ecrit une page +en sa vie est naturellement presente par cette page s'il y a mis sa +conscience et son coeur. + +Mon nom et mes travaux ne sont peut-etre pas absolument inconnus de +mes concitoyens. Si mes concitoyens jugent a propos, dans leur +liberte et dans leur souverainete, de m'appeler a sieger, comme leur +representant, dans l'assemblee qui va tenir en ses mains les destinees +de la France et de l'Europe, j'accepterai avec recueillement cet +austere mandat. Je le remplirai avec tout ce que j'ai en moi de +devouement, de desinteressement et de courage. + +S'ils ne me designent pas, je remercierai le ciel, comme ce spartiate, +qu'il se soit trouve dans ma patrie neuf cents citoyens meilleurs que +moi. + +En ce moment, je me tais, j'attends et j'admire les grandes actions +que fait la providence. + +Je suis pret,--si mes concitoyens songent a moi et m'imposent ce grand +devoir public, a rentrer dans la vie politique;--sinon, a rester dans +la vie litteraire. + +Dans les deux cas, et quel que soit le resultat, je continuerai a +donner, comme je le fais depuis vingt-cinq ans, mon coeur, ma pensee, +ma vie et mon ame a mon pays. + +Recevez, messieurs, l'assurance fraternelle de mon devouement et de ma +cordialite. + + +II + +PLANTATION DE L'ARBRE DE LA LIBERTE + +PLACE DES VOSGES + +C'est avec joie que je me rends a l'appel de mes concitoyens et que je +viens saluer au milieu d'eux les esperances d'emancipation, d'ordre +et de paix qui vont germer, melees aux racines de cet arbre de la +liberte. C'est un beau et vrai symbole pour la liberte qu'un arbre! La +liberte a ses racines dans le coeur du peuple, comme l'arbre dans le +coeur de la terre; comme l'arbre, elle eleve et deploie ses rameaux +dans le ciel; comme l'arbre, elle grandit sans cesse et couvre les +generations de son ombre. (_Acclamations_.) + +Le premier arbre de la liberte a ete plante, il y a dix-huit cents +ans, par Dieu meme sur le Golgotha. (_Acclamations_.) Le premier arbre +de la liberte, c'est cette croix sur laquelle Jesus-Christ s'est +offert en sacrifice pour la liberte, l'egalite et la fraternite du +genre humain. (_Bravos et longs applaudissements_.) + +La signification de cet arbre n'a point change depuis dix-huit +siecles; seulement, ne l'oublions pas, a temps nouveaux devoirs +nouveaux. La revolution que nos peres ont faite il y a soixante ans a +ete grande par la guerre, la revolution que vous faites aujourd'hui +doit etre grande par la paix. La premiere a detruit, la seconde doit +organiser. L'oeuvre d'organisation est le complement necessaire de +l'oeuvre de destruction; c'est la ce qui rattache intimement 1848 a +1789. Fonder, creer, produire, pacifier; satisfaire a tous les droits, +developper tous les grands instincts de l'homme, pourvoir a tous les +besoins des societes; voila la tache de l'avenir. Or, dans les temps +ou nous sommes, l'avenir vient vite. (_Applaudissements_.) + +On pourrait presque dire que l'avenir n'est plus demain, il commence +des aujourd'hui. (_Bravo!_) A l'oeuvre donc, a l'oeuvre, travailleurs +par le bras, travailleurs par l'intelligence, vous tous qui m'ecoutez +et qui m'entourez! mettez a fin cette grande oeuvre de l'organisation +fraternelle de tous les peuples, conduits au meme but, rattaches a la +meme idee, et vivant du meme coeur. Soyons tous des hommes de bonne +volonte, ne menageons ni notre peine ni nos sueurs. Repandons sur le +peuple qui nous entoure, et de la sur le monde entier, la sympathie, +la charite et la fraternite. Depuis trois siecles, le monde imite la +France. Depuis trois siecles, la France est la premiere des nations. +Et savez-vous ce que veut dire ce mot, la premiere des nations? Ce +mot veut dire, la plus grande; ce mot veut dire aussi, la meilleure. +(_Acclamations_.) + +Mes amis, mes freres, mes concitoyens, etablissons dans le monde +entier, par la grandeur de nos exemples, l'empire de nos idees! Que +chaque nation soit heureuse et fiere de ressembler a la France! +(_Bravo!_) + +Unissons-nous dans une pensee commune, et repetez avec moi ce cri: +Vive la liberte universelle! Vive la republique universelle! (_Vive la +republique! Vive Victor Hugo!--Longues acclamations_.) + + +III + +REUNION DES AUTEURS DRAMATIQUES + +Je suis profondement touche des sympathies qui m'environnent. Des voix +aimees, des confreres celebres m'ont glorifie bien au dela du peu que +je vaux. Permettez-moi de les remercier de cette cordiale eloquence +a laquelle je dois les applaudissements qui ont accueilli mon nom; +permettez-moi, en meme temps, de m'abstenir de tout ce qui pourrait +ressembler a une sollicitation de suffrages. Puisque la nation est +en train de chercher son ideal, voici quel serait le mien en fait +d'elections. Je voudrais les elections libres et pures; libres, en ce +qui touche les electeurs; pures, en ce qui touche les candidats. + +Personnellement, je ne me presente pas. Mes raisons, vous les +connaissez, je les ai publiees; elles sont toutes puisees dans mon +respect pour la liberte electorale. Je dis aux electeurs: Choisissez +qui vous voudrez et comme vous voudrez; quant a moi, j'attends, et +j'applaudirai au resultat quel qu'il soit. Je serai fier d'etre +choisi, satisfait d'etre oublie. (_Approbation_.) + +Ce n'est pas que je n'aie aussi, moi, mes ambitions. J'ai une ambition +pour mon pays,--c'est qu'il soit puissant, heureux, riche, prospere, +glorieux, sous cette simple formule, _Liberte, egalite, fraternite_; +c'est qu'il soit le plus grand dans la paix, comme il a ete le plus +grand dans la guerre. (_Bravo! bravo!_) Et puis, j'ai une ambition +pour moi,--c'est de rester ecrivain libre et simple citoyen. + +Maintenant, s'il arrive que mon pays, connaissant ma pensee et ma +conscience qui sont publiques depuis vingt-cinq ans, m'appelle, dans +sa confiance, a l'assemblee nationale et m'assigne un poste ou il +faudra veiller et peut-etre combattre, j'accepterai son vote comme +un ordre et j'irai ou il m'enverra. Je suis a la disposition de mes +concitoyens. Je suis candidat a l'assemblee nationale comme tout +soldat est candidat au champ de bataille. (_Acclamations_.) + +Le mandat de representant du peuple sera a la fois un honneur et un +danger; il suffit que ce soit un honneur pour que je ne le sollicite +pas, il suffit que ce soit un danger pour que je ne le refuse pas. +(_Longues acclamations_.) + +Vous m'avez compris. Maintenant je vais vous parler de vous. + +Il y a, en ce moment, en France, a Paris, deux classes d'ouvriers qui, +toutes deux, ont droit a etre representees dans l'assemblee nationale. +L'une ... a Dieu ne plaise que je parle autrement qu'avec la plus +cordiale effusion de ces braves ouvriers qui ont fait de si grandes +choses et qui en feront de plus grandes encore. Je ne suis pas de ceux +qui les flattent, mais je suis de ceux qui les aiment. Ils sauront +completer la haute idee qu'ils ont donnee au monde de leur bon sens +et de leur vertu. Ils ont montre le courage pendant le combat, ils +montreront la patience apres la victoire. Cette classe d'ouvriers, +dis-je, a fait de grandes choses, elle sera noblement et largement +representee a l'assemblee constituante, et, pour ma part, je reserve +aux ouvriers de Paris dix places sur mon bulletin. + +Mais je veux, je veux pour l'honneur de la France, que l'autre classe +d'ouvriers, les ouvriers de l'intelligence, soit aussi noblement et +largement representee. Le jour ou l'on pourrait dire: Les ecrivains, +les poetes, les artistes, les hommes de la pensee, sont absents de la +representation nationale, ce serait une sombre et fatale eclipse, et +l'on verrait diminuer la lumiere de la France! (_Bravo_!) + +Il faut que tous les ouvriers aient leurs representants a l'assemblee +nationale, ceux qui font la richesse du pays et ceux qui font sa +grandeur; ceux qui remuent les paves et ceux qui remuent les esprits! +(_Acclamations_.) + +Certes, c'est quelque chose que d'avoir construit les barricades de +fevrier sous la mousqueterie et la fusillade, mais c'est quelque chose +aussi que d'etre sans cesse, sans treve, sans relache, debout sur +les barricades de la pensee, expose aux haines du pouvoir et a la +mitraille des partis. (_Applaudissements_.)Les ouvriers, nos freres, +ont lutte trois jours; nous, travailleurs de l'intelligence, nous +avons lutte vingt ans. + +Avisez donc a ce grand interet. Que l'un de vous parle pour vous, que +votre drapeau, qui est le drapeau meme de la civilisation, soit tenu +au milieu de la melee par une main ferme et illustre. Faites prevaloir +les idees! Montrez que la gloire est une force! (_Bravo!_) Meme quand +les revolutions ont tout renverse, il y a une puissance qui reste +debout, la pensee. Les revolutions brisent les couronnes, mais +n'eteignent pas les aureoles. (_Longs applaudissements_.) + +Un des auteurs presents ayant demande a M. Victor Hugo ce qu'il ferait +si un club marchait sur l'assemblee constituante, M. Victor Hugo +replique: + +Je prie M. Theodore Muret de ne point oublier que je ne me presente +pas; je vais lui repondre cependant, mais je lui repondrai comme +electeur et non comme candidat. (_Mouvement d'attention_.) Dans un +moment ou le systeme electoral le plus large et le plus liberal que +les hommes aient jamais pu, je ne dis pas realiser, mais rever, +appelle tous les citoyens a deposer leur vote, tous, depuis le premier +jusqu'au dernier,--je me trompe, il n'y a plus maintenant ni premier, +ni dernier,--tous, veux-je dire, depuis ce qu'on appelait autrefois le +premier jusqu'a ce qu'on appelait autrefois le dernier; dans un +moment ou de tous ces votes reunis va sortir l'assemblee definitive, +l'assemblee supreme qui sera, pour ainsi dire, la majeste visible +de la France, s'il etait possible qu'a l'heure ou ce senat prendra +possession de la plenitude legitime de son autorite souveraine, il +existat dans un coin quelconque de Paris une fraction, une coterie, un +groupe d'hommes, je ne dirai pas assez coupables, mais assez insenses, +pour oser, dans un paroxysme d'orgueil, mettre leur petite volonte +face a face et de front avec la volonte auguste de cette assemblee qui +sera le pays meme, je me precipiterais au-devant d'eux, et je leur +crierais: Malheureux! arretez-vous, vous allez devenir de mauvais +citoyens! (_Bravo! bravo!_) Et s'il ne m'etait pas donne de les +retenir, s'ils persistaient dans leur tentative d'usurpation impie, +oh! alors je donnerais, s'il le fallait, tout le sang que j'ai dans +les veines, et je n'aurais pas assez d'imprecations dans la voix, pas +assez d'indignation dans l'ame, pas assez de colere dans le coeur, +pour ecraser l'insolence des dictatures sous la souverainete de la +nation! (_Immenses acclamations_.) + + +IV + +VICTOR HUGO A SES CONCITOYENS + +Mes concitoyens, + +Je reponds a l'appel des soixante mille electeurs qui m'ont +spontanement honore de leurs suffrages aux elections de la Seine. Je +me presente a votre libre choix. + +Dans la situation politique telle qu'elle est, on me demande toute ma +pensee. La voici: + +Deux republiques sont possibles. + +L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des +gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon +et dressera la statue de Marat, detruira l'institut, l'ecole +polytechnique et la legion d'honneur, ajoutera a l'auguste devise: +_Liberte, Egalite, Fraternite_, l'option sinistre: _ou la Mort_; fera +banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira +le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain +de chacun, abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur +des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le +massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendre, fera de +la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera les +arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces +deux, machines fatales qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche +aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera +froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres +l'horrible dans le grand que nos peres ont vu, nous montrera le +monstrueux dans le petit. + +L'autre sera la sainte communion de tous les francais des a present, +et de tous les peuples un jour, dans le principe democratique; fondera +une liberte sans usurpations et sans violences, une egalite qui +admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternite, non +de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; donnera a tous +l'enseignement comme le soleil donne la lumiere, gratuitement; +introduira la clemence dans la loi penale et la conciliation dans la +loi civile; multipliera les chemins de fer, reboisera une partie du +territoire, en defrichera une autre, decuplera la valeur du sol; +partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le +travail et finisse par la propriete, assurera en consequence la +propriete comme la representation du travail accompli, et le travail +comme l'element de la propriete future; respectera l'heritage, qui +n'est autre chose que la main du pere tendue aux enfants a travers le +mur du tombeau; combinera pacifiquement, pour resoudre le glorieux +probleme du bien-etre universel, les accroissements continus de +l'industrie, de la science, de l'art et de la pensee; poursuivra, +sans quitter terre pourtant et sans sortir du possible et du vrai, la +realisation sereine de tous les grands reves des sages; batira le +pouvoir sur la meme base que la liberte, c'est-a-dire sur le droit; +subordonnera la force a l'intelligence; dissoudra l'emeute et la +guerre, ces deux formes de la barbarie; fera de l'ordre la loi des +citoyens, et de la paix la loi des nations; vivra et rayonnera; +grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, le majestueux +embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait. + +De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la +s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une +et empecher l'autre. + + +V + +SEANCE DES CINQ ASSOCIATIONS + +D'ART ET D'INDUSTRIE + +29 mai 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Il y a un mois, j'avais cru devoir, par respect pour +l'initiative electorale, m'abstenir de toute candidature personnelle; +mais en meme temps, vous vous le rappelez, j'ai declare que, le +jour ou le danger apparaitrait sur l'assemblee nationale, je me +presenterais. Le danger s'est montre, je me presente. (_On +applaudit_.) + +Il y a un mois, l'un de vous me fit cette question que j'acceptai avec +douleur:--S'il arrivait que des insenses osassent violer l'assemblee +nationale, que pensez-vous qu'il faudrait faire? J'acceptai, je +le repete, la question avec douleur, et je repondis sans hesiter, +sur-le-champ: Il faudrait se lever tous comme un seul homme, et--ce +furent mes propres paroles--_ecraser l'insolence des dictatures sous +la souverainete de la nation._ + +Ce que je demandais il y a un mois, trois cent mille citoyens armes +l'ont fait il y a quinze jours. + +Avant cet evenement, qui est un attentat et qui est une catastrophe, +s'offrir a la candidature, ce n'etait qu'un droit, et l'on peut +toujours s'abstenir d'un droit. Aujourd'hui c'est un devoir, et l'on +n'abdique pas le devoir. Abdiquer le devoir, c'est deserter. Vous le +voyez, je ne deserte pas. (_Adhesion_.) + +Depuis l'epoque dont je vous parle, en quelques semaines, les +lineaments confus des questions politiques se sont eclaircis, les +evenements ont brusquement eclaire d'un jour providentiel l'interieur +de toutes les pensees, et, a l'heure qu'il est, la situation est d'une +eclatante simplicite. Il n'y a plus que deux questions: la vie ou la +mort. D'un cote, il y a les hommes qui veulent la liberte, l'ordre, +la paix, la famille, la propriete, le travail, le credit, la securite +commerciale, l'industrie florissante, le bonheur du peuple, la +grandeur de la patrie, en un mot, la prosperite de tous composee du +bien-etre de chacun. De l'autre cote, il y a les hommes qui veulent +l'abime. Il y a les hommes qui ont pour reve et pour ideal d'embarquer +la France sur une espece de radeau de la Meduse ou l'on se devorerait +en attendant la tempete et la nuit! (_Mouvement_.) + +Je n'ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas de ces hommes-la, +que je n'en serai jamais! (_Non! non!_ _nous le savons!_) Je lutterai +de front jusqu'a mon dernier souffle contre ces mauvais citoyens qui +voudraient imposer la guerre a la France par l'emeute et la dictature +au peuple par la terreur. Ils me trouveront toujours la, debout, +devant eux, comme citoyen a la tribune, ou comme soldat dans la rue. +(_Tres bien! tres bien!_) + +Ce que je veux, vous le savez. Je l'ai dit il y a peu de jours. Je +l'ai dit a mon pays tout entier. Je l'ai dit en prenant toutes mes +convictions dans mon ame, en essayant d'arracher du coeur de tous les +honnetes gens la parole que chacun pense et que personne n'ose dire. +Eh bien, cette parole, je l'ai dite! Mon choix est fait; vous le +connaissez. Je veux une republique qui fasse envie a tous les peuples, +et non une republique qui leur fasse horreur! Je veux, moi, et vous +aussi vous voulez une republique si noble, si pure, si honnete, si +fraternelle, si pacifique que toutes les nations soient tentees de +l'imiter et de l'adopter. Je veux une republique si sainte et si +belle que, lorsqu'on la comparera a toutes les autres formes de +gouvernement, elle les fasse evanouir rien que par la comparaison. +Je veux une republique telle que toutes les nations en regardant la +France ne disent pas seulement: Qu'elle est grande! mais disent +encore: Qu'elle est heureuse! (_Applaudissements_.) + +Ne vous y trompez pas,--et je voudrais que mes paroles depassassent +cette enceinte etroite, et peut-etre la depasseront-elles,--la +propagande de la republique est toute dans la beaute de son +developpement regulier, et la propagande de la republique, c'est sa +vie meme. Pour que la republique s'etablisse a jamais en France, il +faut qu'elle s'etablisse hors de France, et pour qu'elle s'etablisse +hors de France il faut qu'elle se fasse accepter par la conscience du +genre humain. (_Bravo! bravo!_) + +Vous connaissez maintenant le fond de mon coeur. Toute ma pensee, je +pourrais la resumer en un seul mot; ce mot, le voici: haine vigoureuse +de l'anarchie, tendre et profond amour du peuple. (_Vive et unanime +adhesion_.) J'ajoute ceci, et tout ce que j'ai ecrit, et tout ce que +j'ai fait dans ma vie publique est la pour le prouver, pas une page +n'est sortie de ma plume depuis que j'ai l'age d'homme, pas un mot +n'est sorti de ma bouche qui ne soit d'accord avec les paroles que je +prononce en ce moment. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vous le savez tous, +vous, mes amis, mes confreres, mes freres, je suis aujourd'hui l'homme +que j'etais hier, l'avocat devoue de cette grande famille populaire +qui a souffert trop longtemps; le penseur ami des travailleurs, le +travailleur ami des penseurs; l'ecrivain qui veut pour l'ouvrier, non +l'aumone qui degrade, mais le travail qui honore. (_Tres bien!_) Je +suis l'homme qui, hier, defendait le peuple au milieu des riches, et +qui, demain, defendrait, s'il le fallait, les riches au milieu du +peuple. (_Nouvelle adhesion_.) C'est ainsi que je comprends, avec tous +les devoirs qu'il contient, ce mot sublime qui m'apparait ecrit par la +main de Dieu meme, au-dessus de toutes les nations, dans la lumiere +eternelle des cieux, FRATERNITE! (_Acclamations_.) + +M. PAULIN regrette que le citoyen Victor Hugo, dont il admire +l'immense talent, ait cru devoir signaler le danger de l'anarchie sans +parler du danger de la reaction. Il pense que la revolution de fevrier +n'est pas une revolution politique, mais une revolution sociale. Il +demande au citoyen Victor Hugo s'il est d'avis que le proletariat +doive disparaitre de la societe. + +M. VICTOR HUGO.--Disparaitre, comme l'esclavage a disparu! disparaitre +a jamais! mais non en ramenant, sous une autre forme, le servage et la +mainmorte! (_Sensation_.) + +Je n'ai pas deux paroles; je disais tout a l'heure que je suis +aujourd'hui l'homme que j'etais hier. Mon Dieu! bien avant de faire +partie d'un corps politique, il y a quinze ans, je disais ceci dans +un livre imprime: "Si, a moi qui ne suis rien dans l'etat, la parole +m'etait donnee sur les affaires du pays, je la demanderais seulement +sur l'ordre du jour, et je sommerais les gouvernements de substituer +les questions sociales aux questions politiques." + +Il y a quinze ans que j'imprimais cela. Quelques annees apres la +publication des paroles que je viens de rappeler, j'ai fait partie +d'un corps politique ... Je m'interromps, permettez-moi d'etre sobre +d'apologies retrospectives, je ne les aime pas. Je pense d'ailleurs +que lorsqu'un homme, depuis vingt-cinq ans, a jete sur douze ou quinze +cent mille feuilles sa pensee au vent, il est difficile qu'il ajoute +quelque chose a cette grande profession de foi, et quand je rappelle +ce que j'ai dit, je le fais avec une candeur entiere, avec la +certitude que rien dans mon passe ne peut dementir ce que je dis a +present. Cela bien etabli, je continue. + +Lorsque je faisais partie de la chambre des pairs, il arriva, un jour, +qu'a propos des falsifications commerciales, dans un bureau ou je +siegeais, plusieurs des questions qui viennent d'etre soulevees furent +agitees. Voici ce que je dis alors; je cite: + +"Qui souffre de cet etat de choses? la France au dehors, le peuple au +dedans; la France blessee dans sa prosperite et dans son honneur, le +peuple froisse dans son existence et dans son travail. En ce moment, +messieurs, j'emploie ce mot, le peuple, dans une de ses acceptions les +plus restreintes et les plus usitees, pour designer specialement la +classe nombreuse et laborieuse qui fait la base meme de la societe, +cette classe si digne d'interet parce qu'elle travaille, si digne de +respect parce qu'elle souffre. Je ne le cache pas, messieurs, et je +sais bien qu'en vous parlant ainsi je ne fais qu'eveiller vos plus +genereuses sympathies, j'eprouve pour l'homme de cette classe un +sentiment cordial et fraternel. Ce sentiment, tout esprit qui pense le +partage. Tous, a des degres divers, nous sommes des ouvriers dans la +grande oeuvre sociale. Eh bien! je le declare, ceux qui travaillent +avec le bras et avec la main sont sous la garde de ceux qui +travaillent avec la pensee." (_Applaudissements_.) + +Voila de quelle maniere je parlais a la chambre aristocratique dont +j'avais l'honneur de faire partie. (_Mouvements en sens divers_.) Ce +mot, _j'avais l'honneur_, ne saurait vous choquer. Vous n'attendez pas +de moi un autre langage; lorsque ce pouvoir etait debout, j'ai pu le +combattre; aujourd'hui qu'il est tombe, je le respecte. (_Tres bien! +Profonde sensation_.) + +Toutes les questions qui interessent le bien-etre du peuple, la +dignite du peuple, l'education due au peuple, ont occupe ma vie +entiere. Tenez, entrez dans le premier cabinet de lecture venu, +lisez quinze pages intitulees _Claude Gueux_, que je publiais il y a +quatorze ans, en 1834, et vous y verrez ce que je suis pour le peuple, +et ce que le peuple est pour moi. + +Oui, le proletariat doit disparaitre; mais je ne suis pas de ceux qui +pensent que la propriete disparaitra. Savez-vous, si la propriete +etait frappee, ce qui serait tue? Ce serait le travail. + +Car, qu'est-ce que c'est que le travail? C'est l'element generateur +de la propriete. Et qu'est-ce que c'est que la propriete? C'est le +resultat du travail. (_Oui! oui!_) Il m'est impossible de comprendre +la maniere dont certains socialistes ont pose cette question. Ce que +je veux, ce que j'entends, c'est que l'acces de la propriete soit +rendu facile a l'homme qui travaille, c'est que l'homme qui travaille +soit sacre pour celui qui ne travaille plus. Il vient une heure ou +l'on se repose. Qu'a l'heure ou l'on se repose, on se souvienne de +ce qu'on a souffert lorsqu'on travaillait, qu'on s'en souvienne pour +ameliorer sans cesse le sort des travailleurs! Le but d'une societe +bien faite, le voici: elargir et adoucir sans cesse la montee, +autrefois si rude, qui conduit du travail a la propriete, de +la condition penible a la condition heureuse, du proletariat a +l'emancipation, des tenebres ou sont les esclaves a la lumiere ou sont +les hommes libres. Dans la civilisation vraie, la marche de l'humanite +est une ascension continuelle vers la lumiere et la liberte! +(_Acclamation_.) + +M. PAULIN n'a jamais songe a attaquer les sentiments de M. Victor +Hugo, mais il aurait voulu entendre sortir de sa bouche le grand mot, +_Association_, le mot qui sauvera la republique et fera des hommes une +famille de freres. (_On applaudit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Ici encore, a beaucoup d'egards, nous pouvons nous +entendre. Je n'attache pas aux mots autant d'efficacite que vous. Je +ne crois pas qu'il soit donne a un mot de sauver le monde; cela n'est +donne qu'aux choses, et, entre les choses, qu'aux idees. (_C'est vrai! +tres bien!_) + +Je prends donc l'association, non comme un mot, mais comme une idee, +et je vais vous dire ce que j'en pense. + +J'en pense beaucoup de bien; pas tout le bien qu'on en dit, parce +qu'il n'est pas donne a l'homme, je le repete, de rencontrer ni dans +le monde physique, ni dans le monde moral, ni dans le monde politique, +une panacee. Cela serait trop vite fini si, avec une idee ou le mot +qui la represente, on pouvait resoudre toutes les questions et dire: +embrassons-nous. Dieu impose aux hommes un plus severe labeur. Il ne +suffit pas d'avoir l'idee, il faut encore en extraire le fait. C'est +la le grand et douloureux enfantement. Pendant qu'il s'accomplit, +il s'appelle revolution; quand il est accompli, l'enfantement de la +societe, comme l'enfantement de la femme, s'appelle delivrance. +(_Sensation_.) En ce moment, nous sommes dans la revolution; mais, je +le pense comme vous, la delivrance viendra! (_Bravo!_) + +Maintenant, entendons-nous. + +Remarquez que, si je n'ai pas prononce le mot _association_, j'ai +souvent prononce le mot _societe_. Or, au fond de ces deux mots, +societe, association, qu'y a-t-il? La meme idee: _fraternite_. + +Je veux l'association comme vous, vous voulez la societe comme moi. +Nous sommes d'accord. + +Oui, je veux que l'esprit d'association penetre et vivifie toute la +cite. C'est la mon ideal; mais il y a deux manieres de comprendre cet +ideal. + +Les uns veulent faire de la societe humaine une immense famille. + +Les autres veulent en faire un immense monastere. + +Je suis contre le monastere et pour la famille. (_Mouvement. +Applaudissements_.) + +Il ne suffit pas que les hommes soient associes, il faut encore qu'ils +soient sociables. + +J'ai lu les ecrits de quelques socialistes celebres, et j'ai ete +surpris de voir que nous avions, au dix-neuvieme siecle, en France, +tant de fondateurs de couvents. (_On rit_.) + +Mais, ce que je n'aurais jamais cru ni reve, c'est que ces fondateurs +de couvents eussent la pretention d'etre populaires. + +Je n'accorde pas que ce soit un progres pour un homme de devenir un +moine, et je trouve etrange qu'apres un demi-siecle de revolutions +faites contre les idees monastiques et feodales, nous y revenions +tout doucement, avec les interpretations du mot _association_. (_Tres +bien!_) Oui, l'association, telle que je la vois expliquee dans les +ecrits accredites de certains socialistes,--moi ecrivain un peu +benedictin, qui ai feuillete le moyen age, je la connais; elle +existait a Cluny, a Citeaux, elle existe a la Trappe. Voulez-vous en +venir la? Regardez-vous comme le dernier mot des societes humaines le +monastere de l'abbe de Rance? Ah! c'est un spectacle admirable! +Rien au monde n'est plus beau; c'est l'abnegation a la plus haute +puissance, ces hommes ne faisant rien pour eux-memes, faisant tout +pour le prochain, mieux encore, faisant tout pour Dieu! Je ne sache +rien de plus beau. Je ne sache rien de moins humain. (_Sensation_.) Si +vous voulez trancher de cette maniere heroique les questions humaines, +soyez surs que vous n'atteindrez pas votre but. Quoique cela soit +beau, je crois que cela est mauvais. Oui, une chose peut a la fois +etre belle et mauvaise! et je vous invite, vous tous penseurs, a +reflechir sur ce point. Les meilleurs esprits, les plus sages en +apparence, peuvent se tromper, et, voyant une chose belle, dire: elle +est bonne. Eh bien! non, le couvent, qui est beau, n'est pas bon! non, +la vie monastique, qui est sublime, n'est pas applicable! Il ne faut +pas rever l'homme autrement que Dieu ne l'a fait. Pour lui donner des +perfections impossibles, vous lui oteriez ses qualites naturelles. +(_Bravo!_) Pensez-y bien, l'homme devenu un moine, perdant son nom, sa +tradition de famille, tous ses liens de nature, ne comptant plus que +comme un chiffre, ce n'est plus un homme, car ce n'est plus un esprit, +car ce n'est plus une liberte! Vous croyez l'avoir fait monter bien +haut, regardez, vous l'avez fait tomber bien bas. Sans doute, il faut +limiter l'egoisme; mais, dans la vie telle que la providence l'a +faite a notre infirmite, il ne faut pas exagerer l'oubli de soi-meme. +L'oubli de soi-meme, bien compris, s'appelle abnegation; mal compris, +il s'appelle abrutissement. Socialistes, songez-y! les revolutions +peuvent changer la societe, mais elles ne changent pas le coeur +humain. Le coeur humain est a la fois ce qu'il y a de plus tendre et +ce qu'il y a de plus resistant. Prenez garde a votre etrange progres! +il va droit contre la volonte de Dieu. N'otez pas au peuple la famille +pour lui donner le monastere! (Applaudissements prolonges_.) + +M. TAYLOR fait remarquer que M. Victor Hugo sera, sans nul doute, +d'autant plus dispose a defendre ce fecond principe de l'association, +que c'est l'association qui l'a d'abord choisi pour son candidat, +qu'il parlait tout a l'heure devant une association des associations, +et que c'est, en realite, de l'association qu'il tiendra le mandat que +les artistes et les ouvriers veulent lui confier, au nom de l'art et +du travail. + +M. AUBRY.--Beaucoup de personnes que je connais, qui sont loin d'avoir +l'instruction necessaire pour juger les causes et les effets, m'ont +demande,--lorsque je proposais le grand nom de M. Victor Hugo, que +je verrais avec bonheur a la chambre,--m'ont demande pourquoi, en +promettant de combattre les hommes qui veulent etre, il n'avait pas +parle de combattre les hommes qui ont ete. Dans ce moment, la classe +ouvriere craint plus les individus qui se cachent que les individus +qui se sont montres ... Les republicains qui ont attente a l'assemblee +le 15 mai ... je me trompe, ce ne sont pas des republicains! (_Bravo! +bravo! Applaudissements_); les individus qui se montrent, on les +ecrase sous le poids du mepris; pour ceux qui se cachent, nous +desirons que nos representants viennent dire: Nous les combattrons. +(_Approbation_.) + +M. VICTOR HUGO.--J'ai ecoute avec attention, et, chose remarquable, +chez un orateur si jeune qui parle avec une facilite si distinguee, +qui dit si clairement sa pensee, je n'ai pu la saisir tout entiere. +Je vais toutefois essayer de la preciser. Il va voir avec quelle +sincerite j'aborde toutes les hypotheses. + +Il m'a semble qu'il designait comme dangereux, j'emprunte ses propres +expressions, non-seulement ceux qui veulent etre, mais ceux qui ont +ete. + +Je commence par lui dire: Entendez-vous parler de la famille qui vient +d'etre brisee par un mouvement populaire? Si vous dites oui, rien ne +m'est plus facile que de repondre; remarquez que vous ne me genez pas +du tout en disant oui. + +M. AUBRY.--En parlant ainsi, je n'ai pas voulu parler des personnes, +mais des systemes; non de M. Louis-Philippe, ni de M. Blanqui +(_sourires_), mais du systeme de Louis-Philippe et du systeme de +Blanqui. + +M. VICTOR HUGO.--Vous me mettez trop a mon aise. S'il ne s'agit que +des systemes, je repondrai par des faits. + +J'ai ete trois ans pair de France; j'ai parle six fois comme pair; +j'ai donne, dans une lettre que les journaux ont publiee, les dates de +mes discours. Pourquoi ai-je donne ces dates? C'est afin que chacun +put recourir au _Moniteur_. Pourquoi ai-je donne avec une tranquillite +profonde ces six dates aux millions de lecteurs des journaux de Paris +et de la France? C'est que je savais que pas une des paroles que j'ai +prononcees alors ne serait hors de propos aujourd'hui; c'est que +les six discours que j'ai prononces devant les pairs de France, je +pourrais les redire tous demain devant l'assemblee nationale. La etait +le secret de ma tranquillite. + +Voulez-vous plus de details? Voulez-vous que je vous dise quels ont +ete les sujets de ces six discours? + +(_De toutes parts: Oui! oui!_) + +Le premier discours, prononce le 14 fevrier 1846, a ete consacre aux +ouvriers, au peuple, dont nous voyons ici une honorable et grave +deputation. Une loi avait ete presentee qui tendait a nier le +droit que l'artiste industriel a sur son oeuvre. J'ai combattu la +disposition mauvaise que cette loi contenait; je l'ai fait rejeter. + +Le second discours a ete prononce le 20 mars de la meme annee, les +journaux l'ont cite il y a quelques jours; c'etait pour la Pologne. Le +1er avril suivant, j'ai parle pour la troisieme fois. C'etait encore +pour le peuple; c'etait sur la question de la probite commerciale, sur +les marques de fabrique. Deux mois apres, les 2 et 5 juillet, j'ai +repris la parole; c'etait pour la defense et la protection de notre +littoral; je signalais aux chambres ce fait grave que les cotes +d'Angleterre sont herissees de canons, et que les cotes de France sont +desarmees. + +Le cinquieme discours date du 14 juin 1847. Ce jour-la, a propos de la +petition d'un proscrit, je me suis leve pour dire au gouvernement du +roi Louis-Philippe ce que je regrette de n'avoir pu dire ces jours +passes au gouvernement de la republique: que c'est une chose odieuse +de bannir et de proscrire ceux que la destinee a frappes. J'ai demande +hautement--il n'y a pas encore un an de cela--que la famille de +l'empereur rentrat en France. La chambre me l'a refuse, la providence +me l'a accorde. (_Mouvement prolonge_.) + +Le sixieme discours, prononce le 13 janvier dernier, etait sur +l'Italie, sur l'unite de l'Italie, sur la revolution francaise, mere +de la revolution italienne. Je parlais a trois heures de l'apres-midi; +j'affirmais qu'une grande revolution allait s'accomplir dans la +peninsule italienne. La chambre des pairs disait non, et, a la meme +minute, le 13 janvier, a trois heures, pendant que je parlais, +le premier tocsin de l'insurrection sonnait a Palerme. (_Nouveau +mouvement._) C'est la derniere fois que j'ai parle. + +L'independance de ma pensee s'est produite sous bien d'autres formes +encore; je rappelle un souvenir que les auteurs dramatiques n'ont +peut-etre pas oublie. Dans une circonstance memorable pour moi, +c'etait la premiere fois que je recueillais des gages de la sympathie +populaire, dans un proces intente a propos du drame _le Roi s'amuse_, +dont le gouvernement avait suspendu les representations, je pris la +parole. Personne n'a attaque avec plus d'energie et de resolution le +gouvernement d'alors; vous pouvez relire mon discours. + +Voila des faits. Passerons-nous aux personnes? Vous me donnez bien de +la force. Non, je n'attaquerai pas les personnes; non, je ne ferai pas +cette lachete de tourner le dos a ceux qui s'en vont, et de tourner +le visage a ceux qui arrivent; jamais, jamais! personne ne me verra +suivre, comme un vil courtisan, les flatteurs du peuple, moi qui n'ai +pas suivi les flatteurs des rois! (_Explosion de bravos._) Flatteurs +de rois, flatteurs du peuple, vous etes les memes hommes, j'ai pour +vous un mepris profond. + +Je voudrais que ma voix fut entendue sur le boulevard, je voudrais que +ma parole parvint aux oreilles de tout ce loyal peuple repandu en ce +moment dans les carrefours, qui ne veut pas de proscription, lui qui a +ete proscrit si longtemps! Depuis un mois, il y a deux jours ou j'ai +regrette de ne pas etre de l'assemblee nationale; le 15 mai, pour +m'opposer au crime de lese-majeste populaire commis par l'emeute, a la +violation du domicile de la nation; et le 25 mai, pour m'opposer au +decret de bannissement. Je n'etais pas la lorsque cette loi inique et +inutile a ete votee par les hommes memes qui soutenaient la dynastie +il y a quatre mois! Si j'y avais ete, vous m'auriez vu me lever, +l'indignation dans l'ame et la paleur au front. J'aurais dit: Vous +faites une loi de proscription! mais votre loi est invalide! mais +votre loi est nulle! Et, tenez, la providence met la, sous vos yeux, +la preuve eclatante de la misere de cette espece de lois. Vous avez +ici deux princes,--je dis princes a dessein,--vous avez deux princes +de la famille Bonaparte, et vous etes forces de les appeler a voter +sur cette loi, eux qui sont sous le coup d'une-loi pareille! et, +en votant sur la loi nouvelle, ils violent, Dieu soit loue, la loi +ancienne! Et ils sont la au milieu de vous comme une protestation +vivante de la toute-puissance divine contre cette chose faible et +violente qu'on appelle la toute-puissance humaine! (_Acclamation_.) + +Voila ce que j'aurais dit. Je regrette de n'avoir pu le dire; et, +soyez tranquilles, si l'occasion se represente, je la saisirai; j'en +prends a la face du peuple l'engagement. Je ne permettrai pas qu'en +votre nom on fasse des actions honteuses. Je fletrirai les actes et +je demasquerai les hommes. (_Bravo!_) Non, je n'attaquerai jamais les +personnes d'aucun parti malheureux! Je n'attaquerai jamais les +vaincus! J'ai l'habitude de traiter les questions par l'amour et non +par la haine. (_Sensation_.) J'ai l'instinct de chercher le cote +noble, doux et conciliant, et non le cote irritant des choses. Je n'ai +jamais manque a cette habitude de ma vie entiere, je n'y manquerai pas +aujourd'hui. Et pourquoi y manquerais-je? dans quel but? Dans un but +de candidature! Est-ce que vous croyez que j'ai l'ambition d'etre +depute a l'assemblee nationale? J'ai l'ambition du pompier qui voit +une maison qui brule, et qui dit: Donnez-moi un seau d'eau! (_Bravo! +bravo!_) + +M. AUBRAY.--Ce que mes amis demandent, c'est precisement de voir +stigmatiser ces memes individus qui ont vote la loi de proscription, +dont nous ne voulons pas. S'ils ont proscrit la famille de +Louis-Philippe, c'est qu'ils craignent de la voir revenir, eux qui lui +doivent tout, et qui se sont montres si ingrats. Ces hommes devraient +etre marques d'un fer rouge a l'epaule. Nous n'en voulons pas, parce +qu'ils ont un systeme tenebreux. Ils en ont donne la preuve en votant +cette loi. + +M. VICTOR HUGO.--Je ferai ce que j'ai fait, toujours fait, je resterai +independant, dusse-je rester isole. Je ne suis rien qu'un esprit +pensif, solitaire et serieux. L'homme qui aime la solitude ne craint +pas l'isolement. + +Je suis resolu a toujours agir selon cette lumiere qui est dans mon +ame, et qui me montre le juste et le vrai. Soyez tranquilles, je ne +serai jamais ni dupe ni complice des folies d'aucun parti. J'ai bien +assez, nous avons tous bien assez des fautes personnelles qui tiennent +a notre humanite, sans prendre encore le fardeau et la responsabilite +des fautes d'autrui. Ce que je sais de pire au monde, c'est la faute +en commun. Vous me verrez me jeter sans le moindre calcul tantot +au-devant des nouveaux partis qui veulent refaire un mauvais passe, +tantot au-devant des vieux partis qui veulent, eux aussi, refaire un +passe pire encore! (_Emotion et adhesion_.) + +Je ne veux pas plus d'une politique qui a abaisse la France, que je ne +veux d'une politique qui l'a ensanglantee. Je combattrai l'intrigue +comme la violence, de quelque part qu'elles viennent; et, quant a +ce que vous appelez la reaction, je repousse la reaction comme je +repousse l'anarchie. (_Applaudissements_.) + +En ce moment, les veritables ennemis de la chose publique sont ceux +qui disent: Il faut entretenir l'agitation dans la rue, faire une +emeute desarmee et indefinie, que le marchand ne vende plus, que +l'acheteur n'achete plus, que le consommateur ne consomme plus, que +les faillites privees amenent la faillite publique, que les boutiques +se ferment, que l'ouvrier chome, que le peuple soit sans travail et +sans pain, qu'il mendie, qu'il traine sa detresse sur le pave des +rues; alors tout s'ecroulera!--Non, ce plan affreux ne reussira pas! +non, la France ne perira pas de misere! un tel sort n'est pas fait +pour elle! Non, la grande nation qui a survecu a Waterloo n'expirera +pas dans une banqueroute! (_Emotion profonde. Bravo! bravo!_) + +UN MEMBRE.--Que M. Victor Hugo dise: Je ne suis pas un republicain +rouge, ni un republicain blanc, mais un republicain tricolore. + +M. VICTOR HUGO.--Ce que vous me dites, je l'ai imprime il y a trois +jours. + +Il me semble qu'il est impossible d'etre plus clair et plus net que +dans cette publication. Je ne voudrais pas qu'un seul de vous ecrivit +mon nom sur son bulletin et dit le lendemain: je me suis trompe. +Savez-vous pourquoi je ne crie pas bien haut: je suis republicain? +C'est parce que beaucoup trop de gens le crient. Savez-vous pourquoi +j'ai une sorte de pudeur et de scrupule a faire cet etalage de +republicanisme? C'est que je vois des gens qui ne sont rien moins que +republicains faire plus de bruit que vous qui etes convaincus. Il y a +une chose sur laquelle je defie qui que ce soit, c'est le sentiment +democratique. Il y a vingt ans que je suis democrate. Je suis un +democrate de la veille. Est-ce que vous aimeriez mieux le mot que +la chose? Moi, je vous donne la chose, qui vaut mieux que le mot! +(_Applaudissements_.) + +M. MARLET, au nom des artistes-peintres, demande l'appui de M. +Victor Hugo dans toutes les questions qui interessent l'election, le +concours, les droits des artistes et les franchises de l'art. + +M. VICTOR HUGO declare qu'ici encore son passe repond de son avenir, +et que pour defendre les libertes et les droits de l'art et des +artistes depuis vingt ans il n'a pas attendu qu'on le lui demandat. Il +continuera d'etre ce qu'il a toujours ete, le defenseur et l'ami des +artistes. Ils peuvent compter sur lui. + +L'assemblee proclame, a l'unanimite, Victor Hugo candidat des +associations reunies. + + +VI + +SEANCE DES ASSOCIATIONS + +APRES LE MANDAT ACCOMPLI + +Mai 1849. + +Je vous rapporte un double mandat, le mandat de president de +l'association que vous voulutes bien, il y a un an, me confier a +l'unanimite, le mandat de representant que vos votes, egalement +unanimes, m'ont confere a la meme epoque. Je rappelle cette unanimite +qui est pour moi un cher et glorieux souvenir. + +Messieurs, nous venons de traverser une annee laborieuse. Grace a la +toute-puissante volonte de la nation, nettement signifiee aux partis +par le suffrage universel, un gouvernement serieux, regulier, normal, +fonctionnant selon la liberte et la loi, peut desormais tout faire +refleurir parmi nous, le travail, la paix, le commerce, l'industrie, +l'art; c'est-a-dire remettre la France en pleine possession de tous +les elements de la civilisation. + +C'est la, messieurs, un grand pas en avant; mais ce pas ne s'est point +accompli sans peine et sans labeur. Il n'est pas un bon citoyen qui +n'ait pousse a la roue dans ce retour a la vie sociale; tous l'ont +fait, avec des forces inegales sans doute, mais avec une egale bonne +volonte. Quant a moi, l'humble part que j'ai prise dans les grands +evenements survenus depuis un an, je ne vous la dirai pas; vous la +savez, votre bienveillance meme se l'exagere. Ce sera ma gloire, un +jour, de n'avoir pas ete etranger a ces grands faits, a ces grands +actes. Toute ma conduite politique depuis une annee peut se resumer en +un seul mot; j'ai defendu energiquement, resolument, de ma poitrine +comme de ma parole, dans les douloureuses batailles de la rue comme +dans les luttes ameres de la tribune, j'ai defendu l'ordre contre +l'anarchie, et la liberte contre l'arbitraire. (_Oui! oui! c'est +vrai!_) + +Cette double loi, qui, pour moi, est une loi unique, cette double loi +de ma conduite, dont je n'ai pas devie un seul instant, je l'ai puisee +dans ma conscience, et il me semble aussi, messieurs, que je l'ai +puisee dans la votre! (_Unanime adhesion_.) Permettez-moi de dire +cela, car l'unanimite de vos suffrages il y a un an, et l'unanimite de +vos adhesions en ce moment, nous fait en quelque sorte, a vous, les +mandants, et a moi, le mandataire, une ame commune. (_Oui! oui!_) Je +vous rapporte mon mandat rempli loyalement. J'ai fait de mon mieux, +j'ai fait, non tout ce que j'ai voulu, mais tout ce que j'ai pu, et je +reviens au milieu de vous avec la grave et austere serenite du devoir +accompli. (_Applaudissements_.) + + + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE + +1848 + + +I + +ATELIERS NATIONAUX + + +[Note: Ce discours fut prononce quatre jours avant la fatale +insurrection du 24 juin. Il ouvrit la discussion sur le decret +suivant, qui fut adopte par l'assemblee. + +ART. 1. L'allocation de 3 millions demandee par M. le ministre +des travaux publics pour les ateliers nationaux lui est accordee +d'urgence. + +ART. 2. Chaque allocation nouvelle affectee au meme emploi ne pourra +exceder le chiffre de 1 million. + +ART. 3. Les pouvoirs de la commission chargee de l'examen du present +decret sont continues jusqu'a ce qu'il en soit autrement ordonne par +l'assemblee.] + + +20 juin 1848. + +Messieurs, + +Je ne monte pas a cette tribune pour ajouter de la passion aux +debats qui vous agitent, ni de l'amertume aux contestations qui vous +divisent. Dans un moment ou tout est difficulte, ou tout peut etre +danger, je rougirais d'apporter volontairement des embarras au +gouvernement de mon pays. Nous assistons a une solennelle et decisive +experience; j'aurais honte de moi s'il pouvait entrer dans ma pensee +de troubler par des chicanes, dans l'heure si difficile de son +etablissement, cette majestueuse forme sociale, la republique, que nos +peres ont vue grande et terrible dans le passe, et que nous voulons +tous voir grande et bienfaisante dans l'avenir. Je tacherai donc, dans +le peu que j'ai a dire a propos des ateliers nationaux, de ne point +perdre de vue cette verite, qu'a l'epoque delicate et grave ou +nous sommes, s'il faut de la fermete dans les actes, il faut de la +conciliation dans les paroles. + +La question des ateliers nationaux a deja ete traitee a diverses +reprises devant vous avec une remarquable elevation d'apercus et +d'idees. Je ne reviendrai pas sur ce qui a ete dit. Je m'abstiendrai +des chiffres que vous connaissez tous. Dans mon opinion, je le declare +franchement, la creation des ateliers nationaux a pu etre, a ete une +necessite; mais le propre des hommes d'etat veritables, c'est de tirer +bon parti des necessites, et de convertir quelquefois les fatalites +memes d'une situation en moyens de gouvernement. Je suis oblige de +convenir qu'on n'a pas tire bon parti de cette necessite-ci. + +Ce qui me frappe au premier abord, ce qui frappe tout homme de bon +sens dans cette institution des ateliers nationaux, telle qu'on l'a +faite, c'est une enorme force depensee en pure perte. Je sais que M. +le ministre des travaux publics annonce des mesures; mais, jusqu'a +ce que la realisation de ces mesures ait serieusement commence, nous +sommes bien obliges de parler de ce qui est, de ce qui menace d'etre +peut-etre longtemps encore; et, dans tous les cas, notre controle a le +droit de remonter aux fautes faites, afin d'empecher, s'il se peut, +les fautes a faire. + +Je dis donc que ce qu'il y a de plus clair jusqu'a ce jour dans les +ateliers nationaux, c'est une enorme force depensee en pure perte; et +a quel moment? Au moment ou la nation epuisee avait besoin de toutes +ses ressources, de la ressource des bras autant que de la ressource +des capitaux. En quatre mois, qu'ont produit les ateliers nationaux? +Rien. + +Je ne veux pas entrer dans la nomenclature des travaux qu'il etait +urgent d'entreprendre, que le pays reclamait, qui sont presents a tous +vos esprits; mais examinez ceci. D'un cote une quantite immense +de travaux possibles, de l'autre cote une quantite immense de +travailleurs disponibles. Et le resultat? neant! (_Mouvement_.) + +Neant, je me trompe; le resultat n'a pas ete nul, il a ete facheux; +facheux doublement, facheux au point de vue des finances, facheux au +point de vue de la politique. + +Toutefois, ma severite admet des temperaments; je ne vais pas jusqu'au +point ou vont ceux qui disent avec une rigueur trop voisine peut-etre +de la colere pour etre tout a fait la justice:--Les ateliers nationaux +sont un expedient fatal. Vous avez abatardi les vigoureux enfants du +travail, vous avez ote a une partie du peuple le gout du labeur, gout +salutaire qui contient la dignite, la fierte, le respect de soi-meme +et la sante de la conscience. A ceux qui n'avaient connu jusqu'alors +que la force genereuse du bras qui travaille, vous avez appris la +honteuse puissance de la main tendue; vous avez deshabitue les epaules +de porter le poids glorieux du travail honnete, et vous avez accoutume +les consciences a porter le fardeau humiliant de l'aumone. Nous +connaissions deja le desoeuvre de l'opulence, vous avez cree le +desoeuvre de la misere, cent fois plus dangereux pour lui-meme et +pour autrui. La monarchie avait les oisifs, la republique aura les +faineants.--(_Assentiment marque_.) + +Ce langage rude et chagrin, je ne le tiens pas precisement, je ne vais +pas jusque-la. Non, le glorieux peuple de juillet et de fevrier ne +s'abatardira pas. Cette faineantise fatale a la civilisation est +possible en Turquie; en Turquie et non pas en France. Paris ne copiera +pas Naples; jamais, jamais Paris ne copiera Constantinople. Jamais, +le voulut-on, jamais on ne parviendra a faire de nos dignes et +intelligents ouvriers qui lisent et qui pensent, qui parlent et qui +ecoutent, des lazzaroni en temps de paix et des janissaires pour le +combat. Jamais! (_Sensation_.) + +Ce mot _le voulut-on_, je viens de le prononcer; il m'est echappe. +Je ne voudrais pas que vous y vissiez une arriere-pensee, que vous y +vissiez une accusation par insinuation. Le jour ou je croirai devoir +accuser, j'accuserai, je n'insinuerai pas. Non, je ne crois pas, je +ne puis croire, et je le dis en toute sincerite, que cette pensee +monstrueuse ait pu germer dans la tete de qui que ce soit, encore +moins d'un ou de plusieurs de nos gouvernants, de convertir l'ouvrier +parisien en un condottiere, et de creer dans la ville la plus +civilisee du monde, avec les elements admirables dont se compose la +population ouvriere, des pretoriens de l'emeute au service de la +dictature. (_Mouvement prolonge_.) + +Cette pensee, personne ne l'a eue, cette pensee serait un crime de +lese-majeste populaire! (_C'est vrai!_) Et malheur a ceux qui la +concevraient jamais! malheur a ceux qui seraient tentes de la mettre +a execution! car le peuple, n'en doutez pas, le peuple, qui a de +l'esprit, s'en apercevrait bien vite, et ce jour-la il se leverait +comme un seul homme contre ces tyrans masques en flatteurs, contre ces +despotes deguises en courtisans, et il ne serait pas seulement severe, +il serait terrible. (_Tres bien! tres bien!_) + +Je rejette cet ordre d'idees, et je me borne a dire qu'independamment +de la funeste perturbation que les ateliers nationaux font peser sur +nos finances, les ateliers nationaux tels qu'ils sont, tels qu'ils +menacent de se perpetuer, pourraient, a la longue,--danger qu'on +vous a deja signale, et sur lequel j'insiste,--alterer gravement le +caractere de l'ouvrier parisien. + +Eh bien, je suis de ceux qui ne veulent pas qu'on altere le caractere +de l'ouvrier parisien; je suis de ceux qui veulent que cette noble +race d'hommes conserve sa purete; je suis de ceux qui veulent qu'elle +conserve sa dignite virile, son gout du travail, son courage a la fois +plebeien et chevaleresque; je suis de ceux qui veulent que cette noble +race, admiree du monde entier, reste admirable. + +Et pourquoi est-ce que je le veux? Je ne le veux pas seulement pour +l'ouvrier parisien, je le veux pour nous; je le veux a cause du role +que Paris remplit dans l'oeuvre de la civilisation universelle. + +Paris est la capitale actuelle du monde civilise.... + +UNE VOIX.--C'est connu! (_On rit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Sans doute, c'est connu! J'admire l'interruption! il +serait rare et curieux que Paris fut la capitale du monde et que le +monde n'en sut rien. (_Tres bien!--On rit_.) Je poursuis. Ce que Rome +etait autrefois, Paris l'est aujourd'hui. Ce que Paris conseille, +l'Europe le medite; ce que Paris commence, l'Europe le continue. Paris +a une fonction dominante parmi les nations. Paris a le privilege +d'etablir a certaines epoques, souverainement, brusquement +quelquefois, de grandes choses: la liberte de 89, la republique de 92, +juillet 1830, fevrier 1848; et ces grandes choses, qui est-ce qui les +fait? Les penseurs de Paris qui les preparent, et les ouvriers de +Paris qui les executent. (_Interruptions diverses_.) + +Voila pourquoi je veux que l'ouvrier de Paris reste ce qu'il est, un +noble et courageux travailleur, soldat de l'idee au besoin, de +l'idee et non de l'emeute (_sensation_), l'improvisateur quelquefois +temeraire des revolutions, mais l'initiateur genereux, sense, +intelligent et desinteresse des peuples. C'est la le grand role de +l'ouvrier parisien. J'ecarte donc de lui avec indignation tout ce qui +peut le corrompre. + +De la mon opposition aux ateliers nationaux. + +Il est necessaire que les ateliers nationaux se transforment +promptement d'une institution nuisible en une institution utile. + +QUELQUES VOIX.--Les moyens? + +M. VICTOR HUGO.--Tout a l'heure, en commencant, ces moyens, je vous +les ai indiques; le gouvernement les enumerait hier, je vous demande +la permission de ne pas vous les repeter. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Continuez! continuez! + +M. VICTOR HUGO.--Trop de temps deja a ete perdu; il importe que les +mesures annoncees soient le plus tot possible des mesures accomplies. +Voila ce qui importe. J'appelle sur ce point l'attention de +l'assemblee et de ses delegues au pouvoir executif. + +Je voterai le credit sous le benefice de ces observations. + +Que demain il nous soit annonce que les mesures dont a parle M. le +ministre des travaux publics sont en pleine execution, que cette voie +soit largement suivie, et mes critiques disparaissent. Est-ce que vous +croyez qu'il n'est pas de la plus haute importance de stimuler le +gouvernement lorsque le temps se perd, lorsque les forces de la France +s'epuisent? + +En terminant, messieurs, permettez-moi d'adresser du haut de cette +tribune, a propos des ateliers nationaux...--ceci est dans le sujet, +grand Dieu! et les ateliers nationaux ne sont qu'un triste detail d'un +triste ensemble...--permettez-moi d'adresser du haut de cette tribune +quelques paroles a cette classe de penseurs severes et convaincus +qu'on appelle les socialistes (_Oh! oh!--Ecoutez! ecoutez!_) et de +jeter avec eux un coup d'oeil rapide sur la question generale qui +trouble, a cette heure, tous les esprits et qui envenime tous les +evenements, c'est-a-dire sur le fond reel de la situation actuelle. + +La question, a mon avis, la grande question fondamentale qui saisit la +France en ce moment et qui emplira l'avenir, cette question n'est pas +dans un mot, elle est dans un fait. On aurait tort de la poser dans +le mot _republique_, elle est dans le fait _democratie_; fait +considerable, qui doit engendrer l'etat definitif des societes +modernes et dont l'avenement pacifique est, je le declare, le but de +tout esprit serieux. + +C'est parce que la question est dans le fait _democratie_ et non dans +le mot _republique_, qu'on a eu raison de dire que ce qui se dresse +aujourd'hui devant nous avec des menaces selon les uns, avec des +promesses selon les autres, ce n'est pas une question politique, c'est +une question sociale. + +Representants du peuple, la question est dans le peuple. Je le disais +il y a un an a peine dans une autre enceinte, j'ai bien le droit de le +redire aujourd'hui ici; la question, depuis longues annees deja, est +dans les detresses du peuple, dans les detresses des campagnes qui +n'ont point assez de bras, et des villes qui en ont trop, dans +l'ouvrier qui n'a qu'une chambre ou il manque d'air, et une industrie +ou il manque de travail, dans l'enfant qui va pieds nus, dans la +malheureuse jeune fille que la misere ronge et que la prostitution +devore, dans le vieillard sans asile, a qui l'absence de la providence +sociale fait nier la providence divine; la question est dans ceux qui +souffrent, dans ceux qui ont froid et qui ont faim. La question est +la. (_Oui! oui!_) + +Eh bien,--socialiste moi-meme, c'est aux socialistes impatients que +je m'adresse,--est-ce que vous croyez que ces souffrances ne nous +prennent pas le coeur? est-ce que vous croyez qu'elles nous laissent +insensibles? est-ce que vous croyez qu'elles n'eveillent pas en nous +le plus tendre respect, le plus profond amour, la plus ardente et +la plus poignante sympathie? Oh! comme vous vous tromperiez! +(_Sensation._) Seulement, en ce moment, au moment ou nous sommes, +voici ce que nous vous disons. + +Depuis le grand evenement de fevrier, par suite de ces ebranlements +profonds qui ont amene des ecroulements necessaires, il n'y a plus +seulement la detresse de cette portion de la population qu'on appelle +plus specialement le peuple, il y a la detresse generale de tout +le reste de la nation. Plus de confiance, plus de credit, plus +d'industrie, plus de commerce; la demande a cesse, les debouches se +ferment, les faillites se multiplient, les loyers et les fermages ne +se payent plus, tout a flechi a la fois; les familles riches sont +genees, les familles aisees sont pauvres, les familles pauvres sont +affamees. + +A mon sens, le pouvoir revolutionnaire s'est mepris. J'accuse +les fausses mesures, j'accuse aussi et surtout la fatalite des +circonstances. + +Le probleme social etait pose. Quant a moi, j'en comprenais ainsi la +solution: n'effrayer personne, rassurer tout le monde, appeler les +classes jusqu'ici desheritees, comme on les nomme, aux jouissances +sociales, a l'education, au bien-etre, a la consommation abondante, a +la vie a bon marche, a la propriete rendue facile.... + +PLUSIEURS MEMBRES.--Tres bien! + +DE TOUTES PARTS.--Nous sommes d'accord, mais par quels moyens? + +M. VICTOR HUGO.--En un mot, faire descendre la richesse. On a fait le +contraire; on a fait monter la misere. + +Qu'est-il resulte de la? Une situation sombre ou tout ce qui n'est pas +en perdition est en peril, ou tout ce qui n'est pas en peril est +en question; une detresse generale, je le repete, dans laquelle la +detresse populaire n'est plus qu'une circonstance aggravante, qu'un +episode dechirant du grand naufrage. + +Et ce qui ajoute encore a mon inexprimable douleur, c'est que d'autres +jouissent et profitent de nos calamites. Pendant que Paris se debat +dans ce paroxysme, que nos ennemis, ils se trompent! prennent pour +l'agonie, Londres est dans la joie, Londres est dans les fetes, le +commerce y a triple, le luxe, l'industrie, la richesse s'y sont +refugies. Oh! ceux qui agitent la rue, ceux qui jettent le peuple sur +la place publique, ceux qui poussent au desordre et a l'insurrection, +ceux qui font fuir les capitaux et fermer les boutiques, je puis bien +croire que ce sont de mauvais logiciens, mais je ne puis me resigner a +penser que ce sont decidement de mauvais francais, et je leur dis, et +je leur crie: En agitant Paris, en remuant les masses, en provoquant +le trouble et l'emeute, savez-vous ce que vous faites? Vous +construisez la force, la grandeur, la richesse, la puissance, +la prosperite et la preponderance de l'Angleterre. (_Mouvement +prolonge_.) + +Oui, l'Angleterre, a l'heure ou nous sommes, s'assied en riant au bord +de l'abime ou la France tombe. (_Sensation_.) Oh! certes, les miseres +du peuple nous touchent; nous sommes de ceux qu'elles emeuvent le plus +douloureusement. Oui, les miseres du peuple nous touchent, mais +les miseres de la France nous touchent aussi! Nous avons une pitie +profonde pour l'ouvrier avarement et durement exploite, pour l'enfant +sans pain, pour la femme sans travail et sans appui, pour les familles +proletaires depuis si longtemps lamentables et accablees; mais nous +n'avons pas une pitie moins grande pour la patrie qui saigne sur la +croix des revolutions, pour la France, pour notre France sacree qui, +si cela durait, perdrait sa puissance, sa grandeur et sa lumiere, aux +yeux de l'univers. (_Tres bien!_) Il ne faut pas que cette agonie se +prolonge; il ne faut pas que la ruine et le desastre saisissent tour a +tour et renversent toutes les existences dans ce pays. + +UNE VOIX.--Le moyen? + +M. VICTOR HUGO.--Le moyen, je viens de le dire, le calme dans la rue, +l'union dans la cite, la force dans le gouvernement, la bonne volonte +dans le travail, la bonne foi dans tout. (_Oui! c'est vrai!_) + +Il ne faut pas, dis-je, que cette agonie se prolonge; il ne faut pas +que toutes les existences soient tour a tour renversees. Et a qui cela +profiterait-il chez nous? Depuis quand la misere du riche est-elle +la richesse du pauvre? Dans un tel resultat je pourrais bien voir la +vengeance des classes longtemps souffrantes, je n'y verrais pas leur +bonheur. (_Tres bien!_) + +Dans cette extremite, je m'adresse du plus profond et du plus sincere +de mon coeur aux philosophes initiateurs, aux penseurs democrates, +aux socialistes, et je leur dis: Vous comptez parmi vous des coeurs +genereux, des esprits puissants et bienveillants, vous voulez comme +nous le bien de la France et de l'humanite. Eh bien, aidez-nous! +aidez-nous! Il n'y a plus seulement la detresse des travailleurs, il y +a la detresse de tous. N'irritez pas la ou il faut concilier, n'armez +pas une misere contre une misere, n'ameutez pas un desespoir contre un +desespoir. (_Tres bien!_) + +Prenez garde! deux fleaux sont a votre porte, deux monstres attendent +et rugissent la, dans les tenebres, derriere nous et derriere vous, la +guerre civile et la guerre servile (_agitation_), c'est-a-dire le lion +et le tigre; ne les dechainez pas! Au nom du ciel, aidez-nous! + +Toutes les fois que vous ne mettez pas en question la famille et la +propriete, ces bases saintes sur lesquelles repose toute civilisation, +nous admettons avec vous les instincts nouveaux de l'humanite; +admettez avec nous les necessites momentanees des societes. +(_Mouvement_.) + +M. FLOCON, _ministre de l'agriculture et du commerce_.--Dites les +necessites permanentes. + +UNE VOIX.--Les necessites eternelles. + +M. VICTOR HUGO.--J'entends dire les necessites eternelles. Mon +opinion, ce me semble, etait assez claire pour etre comprise. (_Oui! +oui!_) Il va sans dire que l'homme qui vous parle n'est pas un homme +qui nie et met en doute les necessites eternelles des societes. +J'invoque la necessite momentanee d'un peril immense et imminent, et +j'appelle autour de ce grand peril tous les bons citoyens, quelle que +soit leur nuance, quelle que soit leur couleur, tous ceux qui veulent +le bonheur de la France et la grandeur du pays, et je dis a ces +penseurs auxquels je m'adressais tout a l'heure: Puisque le peuple +croit en vous, puisque vous avez ce doux et cher bonheur d'etre aimes +et ecoutes de lui, oh! je vous en conjure, dites-lui de ne point se +hater vers la rupture et la colere, dites-lui de ne rien precipiter, +dites-lui de revenir a l'ordre, aux idees de travail et de paix, car +l'avenir est pour tous, car l'avenir est pour le peuple! Il ne faut +qu'un peu de patience et de fraternite; et il serait horrible que, +par une revolte d'equipage, la France, ce premier navire des nations, +sombrat en vue de ce port magnifique que nous apercevons tous dans la +lumiere et qui attend le genre humain. (_Tres bien! tres bien!_) + + +II + +POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE + +CONTRE L'ARRESTATION DES ECRIVAINS + + +[Note: M. Crespel-Delatouche avait interpelle le gouvernement sur +la suppression de onze journaux frappes d'interdit le 25 juin, sur +l'arrestation et la detention au secret, dix jours durant, du +directeur de l'un des journaux supprimes, M. Emile de Girardin, etc. +Les mesures attaquees furent defendues par le ministre de la justice; +elles furent combattues par les representants Vesin, Valette, Dupont +(de Bussac), Germain Sarrut et Lenglet. Le general Cavaignac, apres le +discours de Victor Hugo, declara qu'il ne voulait entrer dans aucune +explication et qu'il laissait a l'assemblee le soin de le defendre +ou de l'accuser. L'assemblee declara la discussion close et passa a +l'ordre du jour. (Note de l'editeur.)] + + +M. VICTOR HUGO.--Je sens que l'assemblee est impatiente de clore le +debat, aussi ne dirai-je que quelques mots. (_Parlez! parlez!_) + +Je suis de ceux qui pensent aujourd'hui plus que jamais, depuis hier +surtout, que le devoir d'un bon citoyen, dans les circonstances +actuelles, est de s'abstenir de tout ce qui peut affaiblir le pouvoir +dont l'ordre social a un tel besoin. (_Tres bien!_) + +Je renonce donc a entrer dans ce que cette discussion pourrait avoir +d'irritant, et ce sacrifice m'est d'autant plus facile que j'ai le +meme but que vous, le meme but que le pouvoir executif; ce but que +vous comprenez, il peut se resumer en deux mots, armer l'ordre social +et desarmer ses ennemis. (_Adhesion_.) + +Ma pensee est, vous le voyez, parfaitement claire, et je demande au +gouvernement la permission de lui adresser une question; car il est +resulte un doute dans mon esprit des paroles de M. le ministre de la +justice. + +Sommes-nous dans l'etat de siege, ou sommes-nous dans la dictature? +C'est la, a mon sens, la question. + +Si nous sommes dans l'etat de siege, les journaux supprimes ont le +droit de reparaitre en se conformant aux lois. Si nous sommes dans la +dictature, il en est autrement. + +M. DEMOSTHENE OLLIVIER.--Qui donc aurait donne la dictature? + +M. VICTOR HUGO.--Je demande au chef du pouvoir executif de +s'expliquer. + +Quant a moi, je pense que la dictature a dure justement, legitimement, +par l'imperieuse necessite des circonstances, pendant quatre jours. +Ces quatre jours passes, l'etat de siege suffisait. + +L'etat de siege, je le declare, est necessaire, mais l'etat de siege +est une situation legale et definie, et il me parait impossible de +conceder au pouvoir executif la dictature indefinie, lorsque vous +n'avez pretendu lui donner que l'etat de siege. + +Maintenant, si le pouvoir executif ne croit pas l'autorite dont +l'assemblee l'a investi suffisante, qu'il le declare et que +l'assemblee avise. Quant a moi, dans une occasion ou il s'agit de la +premiere et de la plus essentielle de nos libertes, je ne manquerai +pas a la defense de cette liberte. Defendre aujourd'hui la societe, +demain la liberte, les defendre l'une avec l'autre, les defendre +l'une par l'autre, c'est ainsi que je comprends mon mandat comme +representant, mon droit comme citoyen et mon devoir comme ecrivain. +(_Mouvement_.) + +Si le pouvoir donc desire etre investi d'une autorite dictatoriale, +qu'il le dise, et que l'assemblee decide. + +LE GENERAL CAVAIGNAC, _chef du pouvoir executif, president du +conseil_.--Ne craignez rien, monsieur, je n'ai pas besoin de tant de +pouvoir; j'en ai assez, j'en ai trop de pouvoir; calmez vos craintes. +(_Marques d'approbation_.) + +M. VICTOR HUGO.--Dans votre interet meme, permettez-moi de vous +le dire, a vous homme du pouvoir, moi homme de la pensee.... +(_Interruption prolongee_.) + +J'ai besoin d'expliquer une expression sur laquelle l'assemblee +pourrait se meprendre. + +Quand je dis homme de la pensee, je veux dire homme de la presse, vous +l'avez tous compris. (_Oui! oui!_) + +Eh bien, dans l'interet de l'avenir encore plus que dans l'interet du +present, quoique l'interet du present me preoccupe autant qu'aucun +de vous, croyez-le bien, je dis au pouvoir executif: Prenez garde! +l'immense autorite dont vous etes investi.... + +LE GENERAL CAVAIGNAC.--Mais non! + +UN MEMBRE A GAUCHE.--Faites une proposition. (_Rumeurs diverses_.) + +M. LE PRESIDENT.--Il est impossible de continuer a discuter si l'on se +livre a des interpellations particulieres. + +M. VICTOR HUGO.--Que le pouvoir me permette de le lui dire,--je +reponds a l'interruption de l'honorable general Cavaignac,--dans les +circonstances actuelles, avec la puissance considerable dont il est +investi, qu'il prenne garde a la liberte de la presse, qu'il respecte +cette liberte! Que le pouvoir se souvienne que la liberte de la presse +est l'arme de cette civilisation que nous defendons ensemble. +La liberte de la presse etait avant vous, elle sera apres vous. +(_Agitation_.) + +Voila ce que je voulais repondre a l'interruption de l'honorable +general Cavaignac. + +Maintenant je demande au pouvoir de se prononcer sur la maniere dont +il entend user de l'autorite que nous lui avons confiee. Quant a moi, +je crois que les lois existantes, energiquement appliquees, suffisent. +Je n'adopte pas l'opinion de M. le ministre de la justice, qui semble +penser que nous nous trouvons dans une sorte d'interregne legal, et +qu'il faut attendre, pour user de la repression judiciaire, qu'une +nouvelle loi soit faite par vous. Si ma memoire ne me trompe pas, le +24 juin, l'honorable procureur general pres la cour d'appel de Paris a +declare obligatoire la loi sur la presse du 16 juillet 1828. Remarquez +cette contradiction. Y a-t-il pour la presse une legislation en +vigueur? Le procureur general dit oui, le ministre de la justice dit +non. (_Mouvement_.) Je suis de l'avis du procureur general. + +La presse, a l'heure qu'il est, et jusqu'au vote d'une loi nouvelle, +est sous l'empire de la legislation de 1828. Dans ma pensee, si l'etat +de siege seul existe, si nous ne sommes pas en pleine dictature, les +journaux supprimes ont le droit de reparaitre en se conformant a cette +legislation. (_Agitation_.) Je pose la question ainsi et je demande +qu'on s'explique sur ce point. Je repete que c'est une question de +liberte, et j'ajoute que les questions de liberte doivent etre dans +une assemblee nationale, dans une assemblee populaire comme celle-ci, +traitees, je ne dis pas avec menagement, je dis avec respect. +(_Adhesion_.) + +Quant aux journaux, je n'ai pas a m'expliquer sur leur compte, je n'ai +pas d'opinion a exprimer sur eux, cette opinion serait peut-etre pour +la plupart d'entre eux tres severe. Vous comprenez que plus elle est +severe, plus je dois la taire; je ne veux pas prendre la parole +pour les attaquer quand ils n'ont pas la parole pour se defendre. +(_Mouvement_.) Je me sers a regret de ces termes, _les journaux +supprimes_; l'expression _supprimes_ ne me parait ni juste, ni +politique; _suspendus_ etait le veritable mot dont le pouvoir executif +aurait du se servir. (_Signe d'assentiment de M. le ministre de la +justice_.) Je n'attaque pas en ce moment le pouvoir executif, je +le conseille. J'ai voulu et je veux rester dans les limites de la +discussion la plus moderee. Les discussions moderees sont les +discussions utiles. (_Tres bien!_) + +J'aurais pu dire, remarquez-le, que le pouvoir avait attente a la +propriete, a la liberte de la pensee, a la liberte de la personne d'un +ecrivain; qu'il avait tenu cet ecrivain neuf jours au secret, onze +jours dans un etat de detention qui est reste inexplique. (_Mouvements +divers_.) + +Je n'ai pas voulu entrer et je n'entrerai pas dans ce cote irritant, +je le repete, de la question. Je desire simplement obtenir une +explication, afin que les journaux puissent savoir, a l'issue de cette +seance, ce qu'ils peuvent attendre du pouvoir qui gouverne le pays. + +Dans ma conviction, les laisser reparaitre sous l'empire rigide de la +loi, ce serait a la fois une mesure de vraie justice et une mesure de +bonne politique; de justice, cela n'a pas besoin d'etre demontre; de +bonne politique, car il est evident pour moi qu'en presence de l'etat +de siege, et sous la pression des circonstances actuelles, ces +journaux modereraient d'eux-memes la premiere explosion de leur +liberte. Or c'est cette explosion qu'il serait utile d'amortir dans +l'interet de la paix publique. L'ajourner, ce n'est que la rendre plus +dangereuse par la longueur meme de la compression. (_Mouvement_.) +Pesez ceci, messieurs. + +Je demande formellement a l'honorable general Cavaignac de vouloir +bien nous dire s'il entend que les journaux interdits peuvent +reparaitre immediatement sous l'empire des lois existantes, ou s'ils +doivent, en attendant une legislation nouvelle, rester dans l'etat ou +ils sont, ni vivants ni morts, non pas seulement entraves par l'etat +de siege, mais confisques par la dictature. (_Mouvement prolonge_.) + + +III + +L'ETAT DE SIEGE + + +[Note: Le representant Lichtenberger avait fait une proposition +relative a la levee de l'etat de siege avant la discussion sur le +projet de constitution. Le comite de la justice, par l'organe de +son rapporteur, disait qu'il n'y avait pas lieu de prendre en +consideration la proposition. Le representant Ledru-Rollin la +defendit, le representant Saureau la defendit egalement, le +representant Demanet parla dans le meme sens. Le general Cavaignac, +president du conseil, presenta dans ce debat des considerations a la +suite desquelles Victor Hugo demanda la parole. La discussion fut +close apres son discours. La proposition du representant Lichtenberger +ne fut pas adoptee. (_Note de l'editeur_.)] + + +2 septembre 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Au point ou la discussion est arrivee, il semblerait +utile de remettre la continuation dela discussion a lundi. (_Non! non! +Parlez! parlez!_) Je crois que l'assemblee ne voudra pas fermer la +discussion avant qu'elle soit epuisee. (_Non! non!_) + +Je ne veux, dis-je, repondre qu'un mot au chef du pouvoir executif, +mais il me parait impossible de ne pas replacer la question sur son +veritable terrain. + +Pour que la constitution soit sainement discutee, il faut deux +choses: que l'assemblee soit libre, et que la presse soit libre. +(_Interruption._) + +Ceci est, a mon avis, le veritable point de la question; l'etat de +siege implique-t-il la suppression de la liberte de la presse? Le +pouvoir executif dit oui; je dis non. Qui a tort? Si l'assemblee +hesite a prononcer, l'histoire et l'avenir jugeront. + +L'assemblee nationale a donne au pouvoir executif l'etat de siege pour +comprimer l'insurrection, et des lois pour reprimer la presse. Lorsque +le pouvoir executif confond l'etat de siege avec la suspension des +lois, il est dans une erreur profonde, et il importe qu'il soit +averti. (_A gauche: Tres bien!_) + +Ce que nous avons a dire au pouvoir executif, le voici: + +L'assemblee nationale a pretendu empecher la guerre civile, mais non +interdire la discussion; elle a voulu desarmer les bras, mais non +baillonner les consciences. (_Approbation a gauche._) + +Pour pacifier la rue, vous avez l'etat de siege; pour contenir la +presse, vous avez les tribunaux. Mais ne vous servez pas de l'etat +de siege contre la presse; vous vous trompez d'arme, et, en croyant +defendre la societe, vous blessez la liberte. (_Mouvement._) + +Vous combattez pour des principes sacres, pour l'ordre, pour la +famille, pour la propriete; nous vous suivrons, nous vous aiderons +dans le combat; mais nous voulons que vous combattiez avec les lois. + +Une voix.--Qui, nous? + +M. VICTOR HUGO.--Nous, l'assemblee tout entiere. (_A gauche: Tres +bien! tres bien!_) + +Il m'est impossible de ne pas rappeler que la distinction a ete faite +plusieurs fois et comprise et accueillie par vous tous, entre l'etat +de siege et la suspension des lois. + +L'etat de siege est un etat defini et legal, on l'a dit deja; la +suspension des lois est une situation monstrueuse dans laquelle la +chambre ne peut pas vouloir placer la France (_mouvement_), dans +laquelle une grande assemblee ne voudra jamais placer un grand peuple! +(_Nouveau mouvement_.) + +Je ne puis admettre que le pouvoir executif comprenne ainsi son +mandat. Quant a moi, je le declare, j'ai pretendu lui donner l'etat +de siege, je l'ai arme de toute la force sociale pour la defense de +l'ordre, je lui ai donne toute la somme de pouvoir que mon mandat me +permettait de lui conferer; mais je ne lui ai pas donne la dictature, +mais je ne lui ai pas livre la liberte de la pensee, mais je n'ai pas +pretendu lui attribuer la censure et la confiscation! (_Approbation +sur plusieurs bancs. Reclamations sur d'autres_.) C'est la censure et +la confiscation qui, a l'heure qu'il est, pesent sur les organes de +la pensee publique. (_Oui! tres bien!_) C'est la une situation +incompatible avec la discussion de la constitution. Il importe, je le +repete, que la presse soit libre, et la liberte de la presse n'importe +pas moins a la bonte et a la duree de la constitution que la liberte +de l'assemblee elle-meme. + +Pour moi, ces deux points sont indivisibles, sont inseparables, et je +n'admettrais pas que l'assemblee elle-meme fut suffisamment libre, +c'est-a-dire suffisamment eclairee (_exclamations_) si la presse +n'etait pas libre a cote d'elle, et si la liberte des opinions +exterieures ne melait pas sa lumiere a la liberte de vos +deliberations. + +Je demande que M. le president du conseil vienne nous dire de quelle +facon il entend definitivement l'etat de siege (_Il l'a dit!_); que +l'on sache si M. le president du conseil entend par etat de siege +la suspension des lois. Quant a moi, qui crois l'etat de siege +necessaire, si cependant il etait defini de cette facon, je voterais +a l'instant meme contre son maintien, car je crois qu'a la pla +d'un peril passager, l'emeute, nous mettrions un immense malheur, +l'abaissement de la nation. (_Mouvement._) Que l'etat de siege soit +maintenu et que la loi soit respectee, voila ce que je demande, voila +ce que veut la societe qui entend conserver l'ordre, voila ce que veut +la conscience publique qui entend conserver la liberte. (_Aux voix! La +cloture!_) + + +IV + +LA PEINE DE MORT + + +[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion de l'article 5 du +projet de constitution. Cet article etait ainsi concu: _La peine de +mort est abolie en matiere politique_. Les representants Coquerel, +Koenig et Buvignier proposaient par amendement de rediger ainsi +cet article 5: _La peine de mort est abolie_. Dans la seance du 18 +septembre cet amendement fut repousse par 498 voix contre 216.] + + +15 septembre 1848. + +Je regrette que cette question, la premiere de toutes peut-etre, +arrive au milieu de vos deliberations presque a l'improviste, et +surprenne les orateurs non prepares. + +Quant a moi, je dirai peu de mots, mais, ils partiront du sentiment +d'une conviction profonde et ancienne. + +Vous venez de consacrer l'inviolabilite du domicile, nous vous +demandons de consacrer une inviolabilite plus haute et plus sainte +encore, l'inviolabilite de la vie humaine. + +Messieurs, une constitution, et surtout une constitution faite par +la France et pour la France, est necessairement un pas dans la +civilisation. Si elle n'est point un pas dans la civilisation, elle +n'est rien. (_Tres bien! tres bien!_) + +Eh bien, songez-y, qu'est-ce que la peine de mort? La peine de mort +est le signe special et eternel de la barbarie. (_Mouvement._) Partout +ou la peine de mort est prodiguee, la barbarie domine; partout ou la +peine de mort est rare, la civilisation regne. (_Sensation_.) + +Messieurs, ce sont la des faits incontestables. L'adoucissement de +la penalite est un grand et serieux progres. Le dix-huitieme siecle, +c'est la une partie de sa gloire, a aboli la torture; le dix-neuvieme +siecle abolira la peine de mort. (_Vive adhesion. Oui! oui!_) + +Vous ne l'abolirez pas peut-etre aujourd'hui; mais, n'en doutez +pas, demain vous l'abolirez, ou vos successeurs l'aboliront. (_Nous +l'abolirons!--Agitation._) + +Vous ecrivez en tete du preambule de votre constitution: "En presence +de Dieu", et vous commenceriez par lui derober, a ce Dieu, ce droit +qui n'appartient qu'a lui, le droit de vie et de mort. (_Tres bien! +tres bien!_) Messieurs, il y a trois choses qui sont a Dieu et +qui n'appartiennent pas a l'homme: l'irrevocable, l'irreparable, +l'indissoluble. Malheur a l'homme s'il les introduit dans ses lois! +(_Mouvement_.) Tot ou tard elles font plier la societe sous leur +poids, elles derangent l'equilibre necessaire des lois et des moeurs, +elles otent a la justice humaine ses proportions; et alors il arrive +ceci, reflechissez-y, messieurs, que la loi epouvante la conscience. +(_Sensation_.) + +Je suis monte a cette tribune pour vous dire un seul mot, un mot +decisif, selon moi; ce mot, le voici. (_Ecoutez! ecoutez!_) + +Apres fevrier, le peuple eut une grande pensee, le lendemain du jour +ou il avait brule le trone, il voulut bruler l'echafaud. (_Tres +bien!--D'autres voix: Tres mal!_) + +Ceux qui agissaient sur son esprit alors ne furent pas, je le regrette +profondement, a la hauteur de son grand coeur. (_A gauche: Tres +bien!_) On l'empecha d'executer cette idee sublime. + +Eh bien, dans le premier article de la constitution que vous votez, +vous venez de consacrer la premiere pensee du peuple, vous avez +renverse le trone. Maintenant consacrez l'autre, renversez l'echafaud. +(_Applaudissements a gauche. Protestations a droite_.) + +Je vote l'abolition pure, simple et definitive de la peine de mort. + + +V + +POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE ET CONTRE L'ETAT DE SIEGE + + +[Note: L'etat de siege fut leve le lendemain de ce discours.] + + +11 octobre 1848. + +Si je monte a la tribune, malgre l'heure avancee, malgre les signes +d'impatience d'une partie de l'assemblee (_Non! non! Parlez!_), c'est +que je ne puis croire que, dans l'opinion de l'assemblee, la question +soit jugee. (_Non! elle ne l'est pas!_) En outre, l'assemblee +considerera le petit nombre d'orateurs qui soutiennent en ce moment la +liberte de la presse, et je ne doute pas que ces orateurs ne soient +proteges, dans cette discussion, par ce double respect que ne peuvent +manquer d'eveiller, dans une assemblee genereuse, un principe si grand +et une minorite si faible. (_Tres bien!_) + +Je rappellerai a l'honorable ministre de la justice que le comite de +legislation avait emis le voeu que l'etat de siege fut leve, afin que +la presse fut ce que j'appelle mise en liberte. + +M. ABBATUCCI.--Le comite n'a pas dit cela. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'irai pas aussi loin que votre comite de +legislation, et je dirai a M. le ministre de la justice qu'il serait, +a mon sens, d'une bonne politique d'alleger peu a peu l'etat de siege, +et de le rendre de jour en jour moins pesant, afin de preparer la +transition, et d'amener par degres insensibles l'heure ou l'etat +de siege pourrait etre leve sans danger. (_Adhesion sur plusieurs +bancs_.) + +Maintenant, j'entre dans la question de la liberte de la presse, et +je dirai a M. le ministre de la justice que, depuis la derniere +discussion, cette question a pris des aspects nouveaux. Pour ma part, +plus nous avancons dans l'oeuvre de la constitution, plus je suis +frappe de l'inconvenient de discuter la constitution en l'absence de +la liberte de la presse. (_Bruit et interruptions diverses_.) + +Je dis dans l'absence de la liberte de la presse, et je ne puis +caracteriser autrement une situation dans laquelle les journaux ne +sont point places et maintenus sous la surveillance et la sauvegarde +des lois, mais laisses a la discretion du pouvoir executif. (_C'est +vrai!_) + +Eh bien, messieurs, je crains que, dans l'avenir, la constitution que +vous discutez ne soit moralement amoindrie. (_Denegation. Adhesion sur +plusieurs bancs_.) + +M. DUPIN (de la Nievre).--Ce ne sera pas faute d'amendements et de +critiques. + +M. VICTOR HUGO.--Vous avez pris, messieurs, deux resolutions graves +dans ces derniers temps; par l'une, a laquelle je ne me suis point +associe, vous avez soumis la republique a cette perilleuse epreuve +d'une assemblee unique; par l'autre, a laquelle je m'honore d'avoir +concouru, vous avez consacre la plenitude de la souverainete du +peuple, et vous avez laisse au pays le droit et le soin de choisir +l'homme qui doit diriger le gouvernement du pays. (_Rumeurs._) Eh +bien, messieurs, il importait dans ces deux occasions que l'opinion +publique, que l'opinion du dehors put prendre la parole, la prendre +hautement et librement, car c'etaient la, a coup sur, des questions +qui lui appartenaient. (_Tres bien!_) L'avenir, l'avenir immediat +de votre constitution amene d'autres questions graves. Il serait +malheureux qu'on put dire que, tandis que tous les interets du pays +elevent la voix pour reclamer ou pour se plaindre, la presse est +baillonnee. (_Agitation_.) + +Messieurs, je dis que la liberte de la presse importe a la bonne +discussion de votre constitution. Je vais plus loin (_Ecoutez! +ecoutez!_), je dis que la liberte de la presse importe a la liberte +meme de l'assemblee. (_Tres bien!_) C'est la une verite.... +(_Interruption_.) + +LE PRESIDENT.--Ecoutez, messieurs, la question est des plus graves. + +M. VICTOR HUGO.--Il me semble que, lorsque je cherche a demontrer a +l'assemblee que sa liberte, que sa dignite meme sont interessees a la +plenitude de la liberte de la presse, les interrupteurs pourraient +faire silence. (_Tres bien!_) + +Je dis que la liberte de la presse importe a la liberte de cette +assemblee, et je vous demande la permission d'affirmer cette verite +comme on affirme une verite politique, en la generalisant. + +Messieurs, la liberte de la presse est la garantie de la liberte des +assemblees. (_Oui! oui!_) + +Les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui leur est +souvent refuse dans les deliberations interieures. Pour prouver ce que +j'avance, les raisonnements abondent, les faits abondent egalement. +(_Bruit_.) + +VOIX A GAUCHE.--Attendez le silence! C'est un parti pris! + +M. VICTOR HUGO.--Je dis que les minorites trouvent dans la presse +libre ...--et, messieurs, permettez-moi de vous rappeler que toute +majorite peut devenir minorite, ainsi respectons les minorites (_vive +adhesion_);--les minorites trouvent dans la presse libre l'appui qui +leur manque souvent dans les deliberations interieures. Et voulez-vous +un fait? Je vais vous en citer un qui est certainement dans la memoire +de beaucoup d'entre vous. + +Sous la restauration, un jour, un orateur energique de la gauche, +Casimir Perier, osa jeter a la chambre des deputes cette parole +hardie: Nous sommes six dans cette enceinte et trente millions au +dehors. (_Mouvement_.) + +Messieurs, ces paroles memorables, ces paroles qui contenaient +l'avenir, furent couvertes, au moment ou l'orateur les prononca, +par les murmures de la chambre entiere, et le lendemain par les +acclamations de la presse unanime. (_Tres bien! tres bien! Mouvement +prolonge_.) + +Eh bien, voulez-vous savoir ce que la presse libre a fait pour +l'orateur libre? (_Ecoutez!_) Ouvrez les lettres politiques de +Benjamin Constant, vous y trouverez ce passage remarquable: + +"En revenant a son banc, le lendemain du jour ou il avait parle ainsi, +Casimir Perier me dit: "Si l'unanimite de la presse n'avait pas fait +contre-poids a l'unanimite de la chambre, j'aurais peut-etre ete +decourage." + +Voila ce que peut la liberte de la presse, voila l'appui qu'elle peut +donner! c'est peut-etre a la liberte de la presse que vous avez du cet +homme courageux qui, le jour ou il le fallut, sut etre bon serviteur +de l'ordre parce qu'il avait ete bon serviteur de la liberte. + +Ne souffrez pas les empietements du pouvoir; ne laissez pas se faire +autour de vous cette espece de calme faux qui n'est pas le calme, que +vous prenez pour l'ordre et qui n'est pas l'ordre; faites attention +a cette verite que Cromwell n'ignorait pas, et que Bonaparte savait +aussi: Le silence autour des assemblees, c'est bientot le silence dans +les assemblees. (_Mouvement_.) + +Encore un mot. + +Quelle etait la situation de la presse a l'epoque de la terreur?... +(_Interruption_.) + +Il faut bien que je vous rappelle des analogies, non dans les epoques, +mais dans la situation de la presse. La presse alors etait, comme +aujourd'hui, libre de droit, esclave de fait. Alors, pour faire taire +la presse, on menacait de mort les journalistes; aujourd'hui on menace +de mort les journaux. (_Mouvement_.) Le moyen est moins terrible, mais +il n'est pas moins efficace. + +Qu'est-ce que c'est que cette situation? c'est la censure. +(_Agitation_.) C'est la censure, c'est la pire, c'est la plus +miserable de toutes les censures; c'est celle qui attaque l'ecrivain +dans ce qu'il a de plus precieux au monde, dans sa dignite meme; celle +qui livre l'ecrivain aux tatonnements, sans le mettre a l'abri des +coups d'etat. (_Agitation croissante_.) Voila la situation dans +laquelle vous placez la presse aujourd'hui. + +M. FLOCON.--Je demande la parole. + +M. VICTOR HUGO.--Eh quoi! messieurs, vous raturez la censure dans +votre constitution et vous la maintenez dans votre gouvernement! A une +epoque comme celle ou nous sommes, ou il y a tant d'indecision dans +les esprits.... (_Bruit_.) + +LE PRESIDENT.--Il s'agit d'une des libertes les plus cheres au pays; +je reclame pour l'orateur le silence et l'attention de l'assemblee. +(_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Je fais remarquer aux honorables membres qui +m'interrompent en ce moment qu'ils outragent deux libertes a la fois, +la liberte de la presse, que je defends, et la liberte de la tribune, +que j'invoque. + +Comment! il n'est pas permis de vous faire remarquer qu'au moment ou +vous venez de declarer que la censure etait abolie, vous la maintenez! +(_Bruit. Parlez! parlez!_) Il n'est pas permis de vous faire remarquer +qu'au moment ou le peuple attend des solutions, vous lui donnez des +contradictions! Savez-vous ce que c'est que les contradictions en +politique? Les contradictions sont la source des malentendus, et les +malentendus sont la source des catastrophes. (_Mouvement_.) + +Ce qu'il faut en ce moment aux esprits divises, incertains de tout, +inquiets de tout, ce ne sont pas des hypocrisies, des mensonges, de +faux semblants politiques, la liberte dans les theories, la censure +dans la pratique; non, ce qu'il faut a tous dans ce doute et dans +cette ombre ou sont les consciences, c'est un grand exemple en haut, +c'est dans le gouvernement, dans l'assemblee nationale, la grande et +fiere pratique de la justice et de la verite! (_Agitation prolongee_.) + +M. le ministre de la justice invoquait tout a l'heure la necessite. +Je prends la liberte de lui faire observer que la necessite est +l'argument des mauvaises politiques; que, dans tous les temps, sous +tous les regimes, les hommes d'etat, condamnes par une insuffisance, +qui ne venait pas d'eux quelquefois, qui venait des circonstances +memes, se sont appuyes sur cet argument de la necessite. Nous avons vu +deja, et souvent, sous le regime anterieur, les gouvernants recourir +a l'arbitraire, au despotisme, aux suspensions de journaux, aux +incarcerations d'ecrivains. Messieurs, prenez garde! vous faites +respirer a la republique le meme air qu'a la monarchie. Souvenez-vous +que la monarchie en est morte. (_Mouvement_.) + +Messieurs, je ne dirai plus qu'un mot.... (_Interruption_.) + +L'assemblee me rendra cette justice que des interruptions +systematiques ne m'ont pas empeche de protester jusqu'au bout en +faveur de la liberte de la presse. + +Messieurs, des temps inconnus s'approchent; preparons-nous a les +recevoir avec toutes les ressources reunies de l'etat, du peuple, +de l'intelligence, de la civilisation francaise, et de la bonne +conscience des gouvernants. Toutes les libertes sont des forces; ne +nous laissons pas plus depouiller de nos libertes que nous ne nous +laisserions depouiller de nos armes la veille du combat. + +Prenons garde aux exemples que nous donnons! Les exemples que +nous donnons sont inevitablement, plus tard, nos ennemis ou nos +auxiliaires; au jour du danger, ils se levent et ils combattent pour +nous ou contre nous. + +Quant a moi, si le secret de mes votes valait la peine d'etre +explique, je vous dirais: J'ai vote l'autre jour contre la peine de +mort; je vote aujourd'hui pour la liberte. + +Pourquoi? C'est que je ne veux pas revoir 93! c'est qu'en 93 il y +avait l'echafaud, et il n'y avait pas la liberte. + +J'ai toujours ete, sous tous les regimes, pour la liberte, contre la +compression. Pourquoi? C'est que la liberte reglee par la loi produit +l'ordre, et que la compression produit l'explosion. Voila pourquoi je +ne veux pas de la compression et je veux de la liberte. (_Mouvement. +Longue agitation_). + + +VI + +QUESTION DES ENCOURAGEMENTS AUX LETTRES ET AUX ARTS + +10 novembre 1848. + +M. LE PRESIDENT.--L'ordre du jour appelle la discussion du budget +rectifie de 1848. + +M. VICTOR HUGO.--Personne plus que moi, messieurs (_Plus haut! plus +haut!_), n'est penetre de la necessite, de l'urgente necessite +d'alleger le budget; seulement, a mon avis, le remede a l'embarras +de nos finances n'est pas dans quelques economies chetives et +detestables; ce remede serait, selon moi, plus haut et ailleurs; il +serait dans une politique intelligente et rassurante, qui donnerait +confiance a la France, qui ferait renaitre l'ordre, le travail et le +credit ... (_agitation_) et qui permettrait de diminuer, de supprimer +meme les enormes depenses speciales qui resultent des embarras de la +situation. C'est la, messieurs, la veritable surcharge du budget, +surcharge qui, si elle se prolongeait et s'aggravait encore, et si +vous n'y preniez garde, pourrait, dans un temps donne, faire crouler +l'edifice social. + +Ces reserves faites, je partage, sur beaucoup de points, l'avis de +votre comite des finances. + +J'ai deja vote, et je continuerai de voter la plupart des reductions +proposees, a l'exception de celles qui me paraitraient tarir les +sources memes de la vie publique, et de celles qui, a cote d'une +amelioration financiere douteuse, me presenteraient une faute +politique certaine. + +C'est dans cette derniere categorie que je range les reductions +proposees par le comite des finances sur ce que j'appellerai le budget +special des lettres, des sciences et des arts. + +Ce budget devrait, pour toutes les raisons ensemble, etre reuni dans +une seule administration et tenu dans une seule main. C'est un vice de +notre classification administrative que ce budget soit reparti +entre deux ministeres, le ministere de l'instruction publique et le +ministere de l'interieur. + +Ceci m'obligera, dans le peu que j'ai a dire, d'effleurer quelquefois +le ministere de l'interieur. Je pense que l'assemblee voudra bien me +le permettre, pour la clarte meme de la demonstration. Je le ferai, du +reste, avec une extreme reserve. + +Je dis, messieurs, que les reductions proposees sur le budget special +des sciences, des lettres et des arts sont mauvaises doublement. Elles +sont insignifiantes au point de vue financier, et nuisibles a tous les +autres points de vue. + +Insignifiantes au point de vue financier. Cela est d'une telle +evidence, que c'est a peine si j'ose mettre sous les yeux de +l'assemblee le resultat d'un calcul de proportion que j'ai fait. Je +ne voudrais pas eveiller le rire de l'assemblee dans une question +serieuse; cependant, il m'est impossible de ne pas lui soumettre +une comparaison bien triviale, bien vulgaire, mais qui a le merite +d'eclairer la question et de la rendre pour ainsi dire visible et +palpable. + +Que penseriez-vous, messieurs, d'un particulier qui aurait 1,500 +francs de revenu, qui consacrerait tous les ans a sa culture +intellectuelle, pour les sciences, les lettres et les arts, une somme +bien modeste, 5 francs, et qui, dans un jour de reforme, voudrait +economiser sur son intelligence six sous? (_Rire approbatif_.) + +Voila, messieurs, la mesure exacte de l'economie proposee. (_Nouveau +rire_.) Eh bien! ce que vous ne conseilleriez pas a un particulier, au +dernier des habitants d'un pays civilise, on ose le conseiller a la +France. (_Mouvement_.) + +Je viens de vous montrer a quel point l'economie serait petite; je +vais vous montrer maintenant combien le ravage serait grand. + +Pour vous edifier sur ce point, je ne sache rien de plus eloquent +que la simple nomenclature des institutions, des etablissements, des +interets que les reductions proposees atteignent dans le present et +menacent dans l'avenir. + +J'ai dresse cette nomenclature; je demande a l'assemblee la permission +de la lui lire, cela me dispensera de beaucoup de developpements. Les +reductions proposees atteignent: + + Le college de France, + Le museum, + Les bibliotheques, + L'ecole des chartes, + L'ecole des langues orientales, + La conservation des archives nationales, + La surveillance de la librairie a l'etranger ... (Ruine + complete de notre librairie, le champ livre a la contrefacon!) + L'ecole de Rome, + L'ecole des beaux-arts de Paris, + L'ecole de dessin de Dijon, + Le conservatoire, + Les succursales de province, + Les musees des Thermes et de Cluny, + Nos musees de peinture et de sculpture, + La conservation des monuments historiques. + Les reformes menacent pour l'annee prochaine: + Les facultes des sciences et des lettres, + Les souscriptions aux livres, + Les subventions aux societes savantes, + Les encouragements aux beaux-arts. + +En outre,--ceci touche au ministere de l'interieur, mais la chambre +me permettra de le dire, pour que le tableau soit complet,--les +reductions atteignent des a present et menacent pour l'an prochain les +theatres. Je ne veux vous en dire qu'un mot en passant. On propose la +suppression d'un commissaire sur deux; j'aimerais mieux la suppression +d'un censeur et meme de deux censeurs. (_On rit_.) + +UN MEMBRE.--Il n'y a plus de censure! + +UN MEMBRE, a gauche.--Elle sera bientot retablie! + +M. VICTOR HUGO.--Enfin le rapport reserve ses plus dures paroles +et ses menaces les plus serieuses pour les indemnites et secours +litteraires. Oh! voila de monstrueux abus! Savez-vous, messieurs, +ce que c'est que les indemnites et les secours litteraires? C'est +l'existence de quelques familles pauvres entre les plus pauvres, +honorables entre les plus honorables. + +Si vous adoptiez les reductions proposees, savez-vous ce qu'on +pourrait dire? On pourrait dire: Un artiste, un poete, un ecrivain +celebre travaille toute sa vie, il travaille sans songer a s'enrichir, +il meurt, il laisse a son pays beaucoup de gloire a la seule condition +de donner a sa veuve et a ses enfants un peu de pain. Le pays garde la +gloire et refuse le pain. (_Sensation_.) + +Voila ce qu'on pourrait dire, et voila ce qu'on ne dira pas; car, +a coup sur, vous n'entrerez pas dans ce systeme d'economies qui +consternerait l'intelligence et qui humilierait la nation. (_C'est +vrai!_) + +Vous le voyez, ce systeme, comme vous le disait si bien notre +honorable collegue M. Charles Dupin, ce systeme attaque tout; ce +systeme ne respecte rien, ni les institutions anciennes, ni les +institutions modernes; pas plus les fondations liberales de Francois +Ier que les fondations liberales de la Convention. Ce systeme +d'economies ebranle d'un seul coup tout cet ensemble d'institutions +civilisatrices qui est, pour ainsi dire, la base du developpement de +la pensee francaise. + +Et quel moment choisit-on? C'est ici, a mon sens, la faute politique +grave que je vous signalais en commencant; quel moment choisit-on pour +mettre en question toutes ces institutions a la fois? Le moment ou +elles sont plus necessaires que jamais, le moment ou, loin de les +restreindre, il faudrait les etendre et les elargir. + +Eh! quel est, en effet, j'en appelle a vos consciences, j'en appelle +a vos sentiments a tous, quel est le grand peril de la situation +actuelle? L'ignorance. L'ignorance encore plus que la misere. +(_Adhesion_.) + +L'ignorance qui nous deborde, qui nous assiege, qui nous investit de +toutes parts. C'est a la faveur de l'ignorance que certaines doctrines +fatales passent de l'esprit impitoyable des theoriciens dans le +cerveau confus des multitudes. Le communisme n'est qu'une forme de +l'ignorance. Le jour ou l'ignorance disparaitrait, les sophismes +s'evanouiraient. Et c'est dans un pareil moment, devant un pareil +danger, qu'on songerait a attaquer, a mutiler, a ebranler toutes ces +institutions qui ont pour but special de poursuivre, de combattre, de +detruire l'ignorance! + +Sur ce point, j'en appelle, je le repete, au sentiment de l'assemblee. +Quoi! d'un cote la barbarie dans la rue, et de l'autre le vandalisme +dans le gouvernement! (_Mouvement_.) Messieurs, il n'y a pas que +la prudence materielle au monde, il y a autre chose que ce que +j'appellerai la prudence brutale. Les precautions grossieres, les +moyens de police ne sont pas, Dieu merci, le dernier mot des societes +civilisees. + +On pourvoit a l'eclairage des villes, on allume tous les soirs, et on +fait tres bien, des reverberes dans les carrefours, dans les places +publiques; quand donc comprendra-t-on que la nuit peut se faire aussi +dans le monde moral, et qu'il faut allumer des flambeaux pour les +esprits? (_Approbation et rires_.) + +Puisque l'assemblee m'a interrompu, elle me permettra d'insister sur +ma pensee. + +Oui, messieurs, j'y insiste. Un mal moral, un mal moral profond nous +travaille et nous tourmente. Ce mal moral, cela est etrange a dire, +n'est autre chose que l'exces des tendances materielles. Eh bien, +comment combattre le developpement des tendances materielles? Par le +developpement des tendances intellectuelles. Il faut oter au corps et +donner a l'ame. (_Oui! oui! Sensation_.) + +Quand je dis: il faut oter au corps et donner a l'ame, vous ne vous +meprenez pas sur mon sentiment. (_Non! non!_) Vous me comprenez tous; +je souhaite passionnement, comme chacun de vous, l'amelioration du +sort materiel des classes souffrantes; c'est la, selon moi, le grand, +l'excellent progres auquel nous devons tous tendre de tous nos voeux +comme hommes et de tous nos efforts comme legislateurs. + +Mais si je veux ardemment, passionnement, le pain de l'ouvrier, le +pain du travailleur, qui est mon frere, a cote du pain de la vie je +veux le pain de la pensee, qui est aussi le pain de la vie. Je veux +multiplier le pain de l'esprit comme le pain du corps. (_Interruption +au centre_.) + +Il me semble, messieurs, que ce sont la les questions que souleve +naturellement ce budget de l'instruction publique discute en ce +moment. (_Oui! oui!_) + +Eh bien, la grande erreur de notre temps, c'a ete de pencher, je dis +plus, de courber, l'esprit des hommes vers la recherche du bien-etre +materiel, et de le detourner par consequent du bien-etre religieux et +du bien-etre intellectuel. (_C'est vrai!_) La faute est d'autant plus +grande que le bien-etre materiel, quoi qu'on fasse, quand meme tous +les progres qu'on reve, et que je reve aussi, moi, seraient realises, +le bien-etre materiel ne peut et ne pourra jamais etre que le partage +de quelques-uns, tandis que le bien-etre religieux, c'est-a-dire la +croyance, le bien-etre intellectuel, c'est-a-dire l'education, peuvent +etre donnes a tous. + +D'ailleurs le bien-etre materiel ne pourrait etre le but supreme de +l'homme en ce monde qu'autant qu'il n'y aurait pas d'autre vie, et +c'est la une affirmation desolante, c'est la un mensonge affreux qui +ne doit pas sortir des institutions sociales. (_Tres bien!--Mouvement +prolonge_.) + +Il importe, messieurs, de remedier au mal; il faut redresser, pour +ainsi dire, l'esprit de l'homme; il faut, et c'est la la grande +mission, la mission speciale du ministere de l'instruction publique, +il faut relever l'esprit de l'homme, le tourner vers Dieu, vers la +conscience, vers le beau, le juste et le vrai, vers le desinteresse +et le grand. C'est la, et seulement la, que vous trouverez la paix de +l'homme avec lui-meme, et par consequent la paix de l'homme avec la +societe. (_Tres bien!_) + +Pour arriver a ce but, messieurs, que faudrait-il faire? Precisement +tout le contraire de ce qu'ont fait les precedents gouvernements; +precisement tout le contraire de ce que vous propose votre comite des +finances. Outre l'enseignement religieux, qui tient le premier rang +parmi les institutions liberales, il faudrait multiplier les ecoles, +les chaires, les bibliotheques, les musees, les theatres, les +librairies. + +Il faudrait multiplier les maisons d'etudes pour les enfants, les +maisons de lecture pour les hommes, tous les etablissements, tous les +asiles ou l'on medite, ou l'on s'instruit, ou l'on se recueille, ou +l'on apprend quelque chose, ou l'on devient meilleur; en un mot, il +faudrait faire penetrer de toutes parts la lumiere dans l'esprit du +peuple; car c'est par les tenebres qu'on le perd. (_Tres bien!_) + +Ce resultat, vous l'aurez quand vous voudrez. Quand vous le voudrez, +vous aurez en France un magnifique mouvement intellectuel; ce +mouvement, vous l'avez deja; il ne s'agit que de l'utiliser et de le +diriger; il ne s'agit que de bien cultiver le sol. + +La question de l'intelligence, j'appelle sur ce point l'attention de +l'assemblee, la question de l'intelligence est identiquement la meme +que la question de l'agriculture. + +L'epoque ou vous etes est une epoque riche et feconde; ce ne sont pas, +messieurs, les intelligences qui manquent, ce ne sont pas les talents, +ce ne sont pas les grandes aptitudes; ce qui manque, c'est l'impulsion +sympathique, c'est l'encouragement enthousiaste d'un grand +gouvernement. (_C'est vrai!_) + +Ce gouvernement, j'aurais souhaite que la monarchie le fut; elle +n'a pas su l'etre. Eh bien, ce conseil affectueux que je donnais +loyalement a la monarchie, je le donne loyalement a la republique. +(_Mouvement_.) + +Je voterai contre toutes les reductions que je viens de vous signaler, +et qui amoindriraient l'eclat utile des lettres, des arts et des +sciences. + +Je ne dirai plus qu'un mot aux honorables auteurs du rapport. Vous +etes tombes dans une meprise regrettable; vous avez cru faire une +economie d'argent, c'est une economie de gloire que vous faites. +(_Nouveau mouvement._) Je la repousse pour la dignite de la France, je +la repousse pour l'honneur de la republique. (_Tres bien! Tres bien!_) + + +VII + +LA SEPARATION DE L'ASSEMBLEE + + +[Note: L'assemblee constituante discutait sur les propositions +relatives soit a la convocation de l'assemblee legislative, soit a la +modification du decret du 15 decembre concernant les lois organiques. +Jules Favre venait de prononcer un discours tres eloquent, tres +vehement, pour prouver que l'assemblee constituante avait droit et +devoir de rester reunie, quand Victor Hugo monta a la tribune. La +dissolution fut votee.] + + +29 janvier 1849. + +J'entre immediatement dans le debat, et je le prends au point ou le +dernier orateur l'a laisse. + +L'heure s'avance, et j'occuperai peu de temps cette tribune. + +Je ne suivrai pas l'honorable orateur dans les considerations +politiques de diverse nature qu'il a successivement parcourues; je +m'enfermerai dans la discussion du droit de cette assemblee a se +maintenir ou a se dissoudre. Il a cherche a passionner le debat, je +chercherai a le calmer. (_Chuchotements a gauche_.) + +Mais si, chemin faisant, je rencontre quelques-unes des questions +politiques qui touchent a celles qu'il a soulevees, l'honorable et +eloquent orateur peut etre assure que je ne les eviterai pas. + +N'en deplaise a l'honorable orateur, je suis de ceux qui pensent que +cette assemblee a recu un mandat tout a la fois illimite et limite. +(_Exclamations_.) + +M. LE PRESIDENT.--J'invite tous les membres de l'assemblee au silence. +On doit ecouter M. Victor Hugo comme on a ecoute M. Jules Favre. + +M. VICTOR HUGO.--Illimite quant a la souverainete, limite quant a +l'oeuvre a accomplir. (_Tres bien! Mouvement._) Je suis de ceux qui +pensent que l'achevement de la constitution epuise le mandat, et que +le premier effet de la constitution votee doit etre, dans la logique +politique, de dissoudre la constituante. + +Et, en effet, messieurs, qu'est-ce que c'est qu'une assemblee +constituante? c'est une revolution agissant et deliberant avec +un horizon indefini devant elle. Et qu'est-ce que c'est qu'une +constitution? C'est une revolution accomplie et desormais +circonscrite. Or peut-on se figurer une telle chose: une revolution a +la fois terminee par le vote de la constitution et continuant par la +presence de la constituante? C'est-a-dire, en d'autres termes, le +definitif proclame et le provisoire maintenu; l'affirmation et la +negation en presence? Une constitution qui regit la nation et qui +ne regit pas le parlement! Tout cela se heurte et s'exclut. +(_Sensation_.) + +Je sais qu'aux termes de la constitution vous vous etes attribue la +mission de voter ce qu'on a appele les lois organiques. Je ne dirai +donc pas qu'il ne faut pas les faire; je dirai qu'il faut en faire le +moins possible. Et pourquoi? Les lois organiques font-elles partie +de la constitution? participent-elles de son privilege et de son +inviolabilite? Oh! alors votre droit et votre devoir est de les faire +toutes. Mais les lois organiques ne sont que des lois ordinaires; les +lois organiques ne sont que des lois comme toutes les autres, qui +peuvent etre modifiees, changees, abrogees sans formalites speciales, +et qui, tandis que la constitution, armee par vous, se defendra, +peuvent tomber au premier choc de la premiere assemblee legislative. +Cela est incontestable. A quoi bon les multiplier, alors, et les faire +toutes dans des circonstances ou il est a peine possible de les faire +viables? Une assemblee constituante ne doit rien faire qui ne porte le +caractere de la necessite. Et, ne l'oublions pas, la ou une assemblee +comme celle-ci n'imprime pas le sceau de sa souverainete, elle imprime +le sceau de sa faiblesse. + +Je dis donc qu'il faut limiter a un tres petit nombre les lois +organiques que la constitution vous impose le devoir de faire. + +J'aborde, pour la traverser rapidement, car, dans les circonstances ou +nous sommes, il ne faut pas irriter un tel debat, j'aborde la question +delicate que j'appellerai la question d'amour-propre, c'est-a-dire le +conflit qu'on cherche a elever entre le ministere et l'assemblee a +l'occasion de la proposition Rateau. Je repete que je traverse cette +question rapidement; vous en comprenez tous le motif, il est puise +dans mon patriotisme et dans le votre. Je dis seulement, et je me +borne a ceci, que cette question ainsi posee, que ce conflit, que +cette susceptibilite, que tout cela est au-dessous de vous. +(_Oui! oui!--Adhesion_.) Les grandes assemblees comme celle-ci ne +compromettent pas la paix du pays par susceptibilite, elles se meuvent +et se gouvernent par des raisons plus hautes. Les grandes assemblees, +messieurs, savent envisager l'heure de leur abdication politique avec +dignite et liberte; elles n'obeissent jamais, soit au jour de leur +avenement, soit au jour de leur retraite, qu'a une seule impulsion, +l'utilite publique. C'est la le sentiment que j'invoque et que je +voudrais eveiller dans vos ames. + +J'ecarte donc comme renverses par la discussion les trois arguments +puises, l'un dans la nature de notre mandat, l'autre dans la necessite +de voter les lois organiques, et le troisieme dans la susceptibilite +de l'assemblee en face du ministere. + +J'arrive a une derniere objection qui, selon moi, est encore entiere, +et qui est au fond du discours remarquable que vous venez d'entendre. +Cette objection, la voici: + +Pour dissoudre l'assemblee, nous invoquons la necessite politique. +Pour la maintenir, on nous oppose la necessite politique. On nous +dit: Il faut que l'assemblee constituante reste a son poste; il faut +qu'elle veille sur son oeuvre; il importe qu'elle ne livre pas la +democratie organisee par elle, qu'elle ne livre pas la constitution a +ce courant qui emporte les esprits vers un avenir inconnu. + +Et la-dessus, messieurs, on evoque je ne sais quel fantome d'une +assemblee menacante pour la paix publique; on suppose que la prochaine +assemblee legislative (car c'est la le point reel de la question, j'y +insiste, et j'y appelle votre attention), on suppose que la prochaine +assemblee legislative apportera avec elle les bouleversements et les +calamites, qu'elle perdra la France au lieu de la sauver. + +C'est la toute la question, il n'y en a pas d'autre; car si vous +n'aviez pas cette crainte et cette anxiete, vous mes collegues de la +majorite, que j'honore et auxquels je m'adresse, si vous n'aviez pas +cette crainte et cette anxiete, si vous etiez tranquilles sur le +sort de la future assemblee, a coup sur votre patriotisme vous +conseillerait de lui ceder la place. + +C'est donc la, a mon sens, le point veritable de la question. Eh bien, +messieurs, j'aborde cette objection. C'est pour la combattre que je +suis monte a cette tribune. On nous dit: Savez-vous ce que sera, +savez-vous ce que fera la prochaine assemblee legislative? Et l'on +conclut, des inquietudes qu'on manifeste, qu'il faut maintenir +l'assemblee constituante. + +Eh bien, messieurs, mon intention est de vous montrer ce que valent +ces arguments comminatoires; je le ferai en tres peu de paroles, et +par un simple rapprochement, qui est maintenant de l'histoire, et +qui, a mon sens, eclaire singulierement tout ce cote de la question. +(_Ecoutez! Ecoutez!--Profond silence_.) + +Messieurs, il y a moins d'un an, en mars dernier, une partie du +gouvernement provisoire semblait croire a la necessite de se +perpetuer. Des publications officielles, placardees au coin des rues, +affirmaient que l'education politique de la France n'etait pas faite, +qu'il etait dangereux de livrer au pays, dans l'etat des choses, +l'exercice de sa souverainete, et qu'il etait indispensable que le +pouvoir qui etait alors debout prolongeat sa duree. En meme temps, un +parti, qui se disait le plus avance, une opinion qui se proclamait +exclusivement republicaine, qui declarait avoir fait la republique, et +qui semblait penser que la republique lui appartenait, cette opinion +jetait le cri d'alarme, demandait hautement l'ajournement des +elections, et denoncait aux patriotes, aux republicains, aux bons +citoyens, l'approche d'un danger immense et imminent. Cet immense +danger qui approchait, messieurs,--c'etait vous. (_Tres bien! tres +bien!_) C'etait l'assemblee nationale a laquelle je parle en ce +moment. (_Nouvelle approbation_.) + +Ces elections fatales, qu'il fallait ajourner a tout prix pour le +salut public, et qu'on a ajournees, ce sont les elections dont vous +etes sortis. (_Profonde sensation_.) + +Eh bien, messieurs, ce qu'on disait, il y a dix mois, de l'assemblee +constituante, on le dit aujourd'hui de l'assemblee legislative. + +Je laisse vos esprits conclure, je vous laisse interroger vos +consciences, et vous demander a vous-memes ce que vous avez ete, et +ce que vous avez fait. Ce n'est pas ici le lieu de detailler tous vos +actes; mais ce que je sais, c'est que la civilisation, sans vous, eut +ete perdue, c'est que la civilisation a ete sauvee par vous. Or sauver +la civilisation, c'est sauver la vie a un peuple. Voila ce que vous +avez fait, voila comment vous avez repondu aux propheties sinistres +qui voulaient retarder votre avenement. (_Vive et universelle +approbation_.) + +Messieurs, j'insiste. Ce qu'on disait, avant, de vous, on le dit +aujourd'hui de vos successeurs; aujourd'hui, comme alors, on fait de +l'assemblee future un peril; aujourd'hui, comme alors, on se defie de +la France, on se defie du peuple, on se defie du souverain. D'apres ce +que valaient les craintes du passe, jugez ce que valent les craintes +du present. (_Mouvement_.) + +On peut l'affirmer hautement, l'assemblee legislative repondra aux +previsions mauvaises comme vous y avez repondu vous-memes, par son +devouement au bien public. + +Messieurs, dans les faits que je viens de citer, dans le rapprochement +que je viens de faire, dans beaucoup d'autres actes que je ne veux pas +rappeler, car j'apporte a cette discussion une moderation profonde +(_C'est vrai._), dans beaucoup d'autres actes, qui sont dans toutes +les memoires, il n'y a pas seulement la refutation d'un argument, il +y a une evidence, il y a un enseignement. Cette evidence, cet +enseignement, les voici: c'est que depuis onze mois, chaque fois qu'il +s'agit de consulter le pays, on hesite, on recule, on cherche des +faux-fuyants. (_Oui! oui! non! non!_) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--On insulte constamment au suffrage universel. + +UN MEMBRE.--Mais on a avance l'epoque de l'election du president. + +M. VICTOR HUGO.--Je suis certain qu'en ce moment je parle a la +conscience de l'assemblee. + +Et savez-vous ce qu'il y a au fond de ces hesitations? Je le dirai. +(_Rumeurs.--Parlez! parlez!_) Mon Dieu, messieurs, ces murmures ne +m'etonnent ni ne m'intimident. (_Exclamations_.) + +Ceux qui sont a cette tribune y sont pour entendre des murmures, de +meme que ceux qui sont sur ces bancs y sont pour entendre des verites. +Nous avons ecoute vos verites, ecoutez les notres. (_Mouvement +prolonge_.) + +Messieurs, je dirai ce qu'il y avait au fond de ces hesitations, et je +le dirai hautement, car la liberte de la tribune n'est rien sans la +franchise de l'orateur. Ce qu'il y a au fond de tout cela, de tous +ces actes que je rappelle, ce qu'il y a, c'est une crainte secrete du +suffrage universel. + +Et, je vous le dis, a vous qui avez fonde le gouvernement republicain +sur le suffrage universel, a vous qui avez ete longtemps le pouvoir +tout entier, je vous le dis: il n'y a rien de plus grave en politique +qu'un gouvernement qui tient en defiance son principe. (_Profonde +sensation_.) + +Il vous appartient et il est temps de faire cesser cet etat de choses. +Le pays veut etre consulte. Montrez de la confiance au pays, le pays +vous rendra de la confiance. C'est par ces mots de conciliation que +je veux finir. Je puise dans mon mandat le droit et la force +vous conjurer, au nom de la France qui attend et s'inquiete ... +(_exclamations diverses_), au nom de ce noble et genereux peuple de +Paris, qu'on entraine de nouveau aux agitations politiques.... + +UNE voix.--C'est le gouvernement qui l'agite! + +M. VICTOR HUGO.--Au nom de ce bon et genereux peuple de Paris, qui +a tant souffert et qui souffre encore, je vous conjure de ne pas +prolonger une situation qui est l'agonie du credit, du commerce, de +l'industrie et du travail. (_C'est vrai!_) Je vous conjure de fermer +vous-memes, en vous retirant, la phase revolutionnaire, et d'ouvrir la +periode legale. Je vous conjure de convoquer avec empressement, +avec confiance, vos successeurs. Ne tombez pas dans la faute du +gouvernement provisoire. L'injure que les partis passionnes vous ont +faite avant votre arrivee, ne la faites pas, vous legislateurs, +a l'assemblee legislative! Ne soupconnez pas, vous qui avez ete +soupconnes; n'ajournez pas, vous qui avez ete ajournes! (_Mouvement_.) +La majorite comprendra, je n'en doute pas, que le moment est enfin +venu ou la souverainete de cette assemblee doit rentrer et s'evanouir +dans la souverainete de la nation. + +S'il en etait autrement, messieurs, s'il etait possible, ce que dans +mon respect pour l'assemblee je suis loin de conjecturer, s'il etait +possible que cette assemblee se decidat a prolonger indefiniment son +mandat ... (_rumeurs et denegations_); s'il etait possible, dis-je, +que l'assemblee prolongeat--vous ne voulez pas indefiniment, +soit!--prolongeat un mandat desormais discute; s'il etait possible +qu'elle ne fixat pas de date et de terme a ses travaux; s'il etait +possible qu'elle se maintint dans la situation ou elle est aujourd'hui +vis-a-vis du pays,--il est temps encore de vous le dire, l'esprit de +la France, qui anime et vivifie cette assemblee, se retirerait d'elle. +(_Reclamations_.) Cette assemblee ne sentirait plus battre dans son +sein le coeur de la nation. Il pourrait lui etre encore donne de +durer, mais non de vivre. La vie politique ne se decrete pas. +(_Mouvement prolonge_.) + + +VIII + +LA LIBERTE DU THEATRE + + +[Note: Ce discours fut prononce dans la discussion du budget, apres +un discours dans lequel le representant Jules Favre demanda pour les +theatres l'abolition de toute censure.] + + +3 avril 1849. + +Je regrette que cette grave question, qui divise les meilleurs +esprits, surgisse d'une maniere si inopinee. Pour ma part, je l'avoue +franchement, je ne suis pas pret a la traiter et a l'approfondir comme +elle devrait etre approfondie; mais je croirais manquer a un de mes +plus serieux devoirs, si je n'apportais ici ce qui me parait etre la +verite et le principe. + +Je n'etonnerai personne dans cette enceinte en declarant que je suis +partisan de la liberte du theatre. + +Et d'abord, messieurs, expliquons-nous sur ce mot. Qu'entendons-nous +par la? Qu'est-ce que c'est que la liberte du theatre? + +Messieurs, a proprement parler, le theatre n'est pas et ne peut jamais +etre libre. Il n'echappe a une censure que pour retomber sous une +autre, car c'est la le veritable noeud de la question, c'est sur ce +point que j'appelle specialement l'attention de M. le ministre de +l'interieur. Il existe deux sortes de censures. L'une, qui est ce que +je connais au monde de plus respectable et de plus efficace, c'est la +censure exercee au nom des idees eternelles d'honneur, de decence et +d'honnetete, au nom de ce respect qu'une grande nation a toujours +pour elle-meme, c'est la censure exercee par les moeurs publiques. +(_Mouvements en sens divers. Agitation_.) + +L'autre censure, qui est, je ne veux pas me servir d'expressions trop +severes, qui est ce qu'il y a de plus malheureux et de plus maladroit, +c'est la censure exercee par le pouvoir. + +Eh bien! quand vous detruisez la liberte du theatre, savez-vous ce +que vous faites? Vous enlevez le theatre a la premiere de ces deux +censures, pour le donner a la seconde. + +Croyez-vous y avoir gagne? + +Au lieu de la censure du public, de la censure grave, austere, +redoutee, obeie, vous avez la censure du pouvoir, la censure +deconsideree et bravee. Ajoutez-y le pouvoir compromis. Grave +inconvenient. + +Et savez-vous ce qui arrive encore? C'est que, par une reaction toute +naturelle, l'opinion publique, qui serait si severe pour le theatre +libre, devient tres indulgente pour le theatre censure. Le theatre +censure lui fait l'effet d'un opprime. (_C'est vrai! c'est vrai!_) + +Il ne faut pas se dissimuler qu'en France, et je le dis a l'honneur +de la generosite de ce pays, l'opinion publique finit toujours tot ou +tard par prendre parti pour ce qui lui parait etre une liberte en +souffrance. + +Eh bien, je ne dis pas seulement il n'est pas moral, je dis il n'est +pas adroit, il n'est pas habile, il n'est pas politique de mettre le +public du cote des licences theatrales; le public, mon Dieu! il a +toujours dans l'esprit un fonds d'opposition, l'allusion lui plait, +l'epigramme l'amuse; le public se met en riant de moitie dans les +licences du theatre. + +Voila ce que vous obtenez avec la censure. La censure, en retirant au +public sa juridiction naturelle sur le theatre, lui retire en meme +temps le sentiment de son autorite et de sa responsabilite; du moment +ou il cesse d'etre juge, il devient complice. (_Mouvement_.) + +Je vous invite, messieurs, a reflechir sur les inconvenients de +la censure ainsi consideree. Il arrive que le public finit tres +promptement par ne plus voir dans les exces du theatre que des malices +presque innocentes, soit contre l'autorite, soit contre la censure +elle-meme; il finit par adopter ce qu'il aurait reprouve, et par +proteger ce qu'il aurait condamne. (_C'est vrai!_) + +J'ajoute ceci: la repression penale n'est plus possible, la societe +est desarmee, son droit est epuise, elle ne peut plus rien contre les +delits qui peuvent se commettre pour ainsi dire a travers la censure. +Il n'y a plus, je le repete, de repression penale. Le propre de la +censure, et ce n'est pas la son moindre inconvenient, c'est de briser +la loi en s'y substituant. Le manuscrit une fois censure, tout est +dit, tout est fini. Le magistrat n'a rien a faire ou le censeur a +travaille. La loi ne passe pas ou la police a passe. + +Quant a moi, ce que je veux, pour le theatre comme pour la presse, +c'est la liberte, c'est la legalite. + +Je resume mon opinion en un mot que j'adresse aux gouvernants et aux +legislateurs: par la liberte, vous placez les licences et les exces +du theatre sous la censure du public; par la censure, vous les mettez +sous sa protection. Choisissez. (_Longue agitation_.) + + + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE 1849-1851 + + +I + +LA MISERE + +[Note: M. de Melun avait propose a l'assemblee legislative, au debut +de ses travaux, de "nommer dans les bureaux une commission de trente +membres, pour preparer et examiner les lois relatives a la prevoyance +et a l'assistance publique". Le rapport sur cette proposition fut +depose a la seance du 23 juin 1849. La discussion s'ouvrit le 9 +juillet suivant. + +Victor Hugo prit le premier la parole. Il parla en faveur de la +proposition, et demanda que la pensee en fut elargie et etendue. + +Ce debat fut caracterise par un incident utile a rappeler. Victor Hugo +avait dit: "Je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut +detruire la misere." Son assertion souleva de nombreuses denegations +sur les bancs du cote droit. M. Poujoulat interrompit l'orateur: +"C'est une erreur profonde!" s'ecria-t-il. Et M. Benoit d'Azy soutint, +aux applaudissements de la droite et du centre, qu'il etait impossible +de faire disparaitre la misere. + +La proposition de M. de Melun fut votee a l'unanimite. (Note de +l'editeur.)] + + +9 juillet 1849. + +Messieurs, je viens appuyer la proposition de l'honorable M. de Melun. +Je commence par declarer qu'une proposition qui embrasserait l'article +13 de la constitution tout entier serait une oeuvre immense sous +laquelle succomberait la commission qui voudrait l'entreprendre; mais +ici, il ne s'agit que de preparer une legislation qui organise la +prevoyance et l'assistance publique, c'est ainsi que l'honorable +rapporteur a entendu la proposition, c'est ainsi que je la comprends +moi-meme, et c'est a ce titre que je viens l'appuyer. + +Qu'on veuille bien me permettre, a propos des questions politiques que +souleve cette proposition, quelques mots d'eclaircissement. + +Messieurs, j'entends dire a tout instant, et j'ai entendu dire encore +tout a l'heure autour de moi, au moment ou j'allais monter a cette +tribune, qu'il n'y a pas deux manieres de retablir l'ordre. On disait +que dans les temps d'anarchie il n'y a de remede souverain que la +force, qu'en dehors de la force tout est vain et sterile, et que la +proposition de l'honorable M. de Melun et toutes autres propositions +analogues doivent etre tenues a l'ecart, parce qu'elles ne sont, +je repete le mot dont on se servait, que du socialisme deguise. +(_Interruption a droite_.) + +Messieurs, je crois que des paroles de cette nature sont moins +dangereuses dites en public, a cette tribune, que murmurees +sourdement; et si je cite ces conversations, c'est que j'espere amener +a la tribune, pour s'expliquer, ceux qui ont exprime les idees que je +viens de rapporter. Alors, messieurs, nous pourrons les combattre au +grand jour. (_Murmures a droite_.) + +J'ajouterai, messieurs, qu'on allait encore plus loin. +(_Interruption_.) + +VOIX A DROITE.--Qui? qui? Nommez qui a dit cela! + +M. VICTOR HUGO.--Que ceux qui ont ainsi parle se nomment eux-memes, +c'est leur affaire. Qu'ils aient a la tribune le courage de leurs +opinions de couloirs et de commissions. Quant a moi, ce n'est pas mon +role de reveler des noms qui se cachent. Les idees se montrent, je +combats les idees; quand les hommes se montreront, je combattrai les +hommes. (_Agitation._) Messieurs, vous le savez, les choses qu'on ne +dit pas tout haut sont souvent celles qui font le plus de mal. Ici les +paroles publiques sont pour la foule, les paroles secretes sont pour +le vote. Eh bien, je ne veux pas, moi, de paroles secretes quand il +s'agit de l'avenir du peuple et des lois de mon pays. Les paroles +secretes, je les devoile; les influences cachees, je les demasque; +c'est mon devoir. (_L'agitation redouble._) Je continue donc. Ceux qui +parlaient ainsi ajoutaient que "faire esperer au peuple un surcroit de +bien-etre et une diminution de malaise, c'est promettre l'impossible; +qu'il n'y a rien a faire, en un mot, que ce qui a deja ete fait par +tous les gouvernements dans toutes les circonstances semblables; que +tout le reste est declamation et chimere, et que la repression +suffit pour le present et la compression pour l'avenir". (_Violents +murmures.--De nombreuses interpellations sont adressees a l'orateur +par des membres de la droite et du centre, parmi lesquels nous +remarquons MM. Denis Benoist et de Dampierre._) + +Je suis heureux, messieurs, que mes paroles aient fait eclater une +telle unanimite de protestations. + +M. LE PRESIDENT DUPIN.--L'assemblee a en effet manifeste son +sentiment. Le president n'a rien a ajouter. (_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la ma maniere de comprendre le +retablissement de l'ordre.... (_Interruption a droite_.) + +UNE VOIX.--Ce n'est la maniere de personne. + +M. NOEL PARFAIT.--On l'a dit dans mon bureau. (_Cris a droite_.) + +M. DUFOURNEL, _a M. Parfait_.--Citez! dites qui a parle ainsi! + +M. DE MONTALEMBERT.--Avec la permission de l'honorable M. Victor Hugo, +je prends la liberte de declarer.... (_Interruption_.) + +VOIX NOMBREUSES.--A la tribune! a la tribune! + +M. DE MONTALEMBERT, _a la tribune_.--Je prends la liberte de declarer +que l'assertion de l'honorable M. Victor Hugo est d'autant plus mal +fondee que la commission a ete unanime pour approuver la proposition +de M. de Melun, et la meilleure preuve que j'en puisse donner, c'est +qu'elle a choisi pour rapporteur l'auteur meme de la proposition. +(_Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert repond a ce que je +n'ai pas dit. Je n'ai pas dit que la commission n'eut pas ete unanime +pour adopter la proposition; j'ai seulement dit, et je le maintiens, +que j'avais entendu souvent, et notamment au moment ou j'allais monter +a la tribune, les paroles auxquelles j'ai fait allusion, et que, comme +pour moi les objections occultes sont les plus dangereuses, j'avais +le droit et le devoir d'en faire des objections publiques, fut-ce en +depit d'elles-memes, afin de pouvoir les mettre a neant. Vous voyez +que j'ai eu raison, car des le premier mot, la honte les prend et +elles s'evanouissent. (_Bruyantes reclamations a droite. Plusieurs +membres interpellent vivement l'orateur au milieu du bruit._) + +M. LE PRESIDENT.--L'orateur n'a nomme personne en particulier, mais +ses paroles ont quelque chose de personnel pour tout le monde, et +je ne puis voir dans l'interruption qui se produit qu'un dementi +universel de cette assemblee. Je vous engage a rentrer dans la +question meme. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'accepterai le dementi de l'assemblee que +lorsqu'il me sera donne par les actes et non par les paroles. Nous +verrons si l'avenir me donne tort; nous verrons si l'on fera autre +chose que de la compression et de la repression; nous verrons si la +pensee qu'on desavoue aujourd'hui ne sera pas la politique qu'on +arborera demain. En attendant et dans tous les cas, il me semble que +l'unanimite meme que je viens de provoquer dans cette assemblee est +une chose excellente.... (_Bruit.--Interruption._) + +Eh bien, messieurs, transportons cette nature d'objections au dehors +de cette enceinte, et desinteressons les membres de cette assemblee. +Et maintenant, ceci pose, il me sera peut-etre permis de dire que, +quant a moi, je ne crois pas que le systeme qui combine la repression +avec la compression, et qui s'en tient la, soit l'unique maniere, soit +la bonne maniere de retablir l'ordre. (_Nouveaux murmures._) + +J'ai dit que je desinteresse completement les membres de +l'assemblee.... (_Bruit_.) + +M. LE PRESIDENT.--L'assemblee est desinteressee; c'est une +objection que l'orateur se fait a lui-meme et qu'il va refuter. +(_Rires.--Rumeurs_.) + +M. VICTOR HUGO.--M. le president se trompe. Sur ce point encore j'en +appelle a l'avenir. Nous verrons. Du reste, comme ce n'est pas la le +moins du monde une objection que je me fais a moi-meme, il me suffit +d'avoir provoque la manifestation unanime de l'assemblee, en esperant +que l'assemblee s'en souviendra, et je passe a un autre ordre d'idees. + +J'entends dire egalement tous les jours.... (_Interruption_.) +Ah! messieurs, sur ce cote de la question, je ne crains aucune +interruption, car vous reconnaitrez vous-memes que c'est la +aujourd'hui le grand mot de la situation; j'entends dire de toutes +parts que la societe vient encore une fois de vaincre,--et qu'il faut +profiter de la victoire. (_Mouvement_.) Messieurs, je ne surprendrai +personne dans cette enceinte en disant que c'est aussi la mon +sentiment. + +Avant le 13 juin, une sorte de tourmente agitait cette assemblee; +votre temps si precieux se perdait en de steriles et dangereuses +luttes de paroles; toutes les questions, les plus serieuses, les plus +fecondes, disparaissaient devant la bataille a chaque instant livree +a la tribune et offerte dans la rue. (_C'est vrai!_) Aujourd'hui le +calme s'est fait, le terrorisme s'est evanoui, la victoire est +complete. Il faut en profiter. Oui, il faut en profiter! Mais +savez-vous comment? + +Il faut profiter du silence impose aux passions anarchiques pour +donner la parole aux interets populaires. (_Sensation_.) Il faut +profiter de l'ordre reconquis pour relever le travail, pour creer sur +une vaste echelle la prevoyance sociale, pour substituer a l'aumone +qui degrade (_denegations a droite_) l'assistance qui fortifie, pour +fonder de toutes parts, et sous toutes les formes, des etablissements +de toute nature qui rassurent le malheureux et qui encouragent le +travailleur, pour donner cordialement, en ameliorations de toutes +sortes aux classes souffrantes, plus, cent fois plus que leurs faux +amis ne leur ont jamais promis! Voila comment il faut profiter de la +victoire. (_Oui! oui! Mouvement prolonge_.) + +Il faut profiter de la disparition de l'esprit de revolution pour +faire reparaitre l'esprit de progres! Il faut profiter du calme pour +retablir la paix, non pas seulement la paix dans les rues, mais la +paix veritable, la paix definitive, la paix faite dans les esprits et +dans les coeurs! Il faut, en un mot, que la defaite de la demagogie +soit la victoire du peuple! (_Vive adhesion_.) + +Voila ce qu'il faut faire de la victoire, et voila comment il faut en +profiter. (_Tres bien! tres bien!_) + +Et, messieurs, considerez le moment ou vous etes. Depuis dix-huit +mois, on a vu le neant de bien des reves. Les chimeres qui etaient +dans l'ombre en sont sorties, et le grand jour les a eclairees; les +fausses theories ont ete sommees de s'expliquer, les faux systemes ont +ete mis au pied du mur; qu'ont-ils produit? Rien. Beaucoup d'illusions +se sont evanouies dans les masses, et, en s'evanouissant, ont +fait crouler les popularites sans base et les haines sans motif. +L'eclaircissement vient peu a peu; le peuple, messieurs, a l'instinct +du vrai comme il a l'instinct du juste, et, des qu'il s'apaise, le +peuple est le bon sens meme; la lumiere penetre dans son esprit; en +meme temps la fraternite pratique, la fraternite qu'on ne decrete pas, +la fraternite qu'on n'ecrit pas sur les murs, la fraternite qui nait +du fond des choses et de l'identite reelle des destinees humaines, +commence a germer dans toutes les ames, dans l'ame du riche comme dans +l'ame du pauvre; partout, en haut, en bas, on se penche les uns vers +les autres avec cette inexprimable soif de concorde qui marque la fin +des dissensions civiles. (_Oui! oui!_) La societe veut se remettre +en marche apres cette halte au bord d'un abime. Eh bien! messieurs, +jamais, jamais moment ne fut plus propice, mieux choisi, plus +clairement indique par la providence pour accomplir, apres tant de +coleres et de malentendus, la grande oeuvre qui est votre mission, et +qui peut, tout entiere, s'exprimer dans un seul mot: Reconciliation. +(_Sensation prolongee_.) + +Messieurs, la proposition de M. de Melun va droit a ce but. + +Voila, selon moi, le sens vrai et complet de cette proposition, qui +peut, du reste, etre modifiee en bien et perfectionnee. + +Donner a cette assemblee pour objet principal l'etude du sort des +classes souffrantes, c'est-a-dire le grand et obscur probleme pose par +Fevrier, environner cette etude de solennite, tirer de cette etude +approfondie toutes les ameliorations pratiques et possibles; +substituer une grande et unique commission de l'assistance et de la +prevoyance publique a toutes les commissions secondaires qui ne +voient que le detail et auxquelles l'ensemble echappe; placer cette +commission tres haut, de maniere a ce qu'on l'apercoive du pays +entier (_mouvement_); reunir les lumieres eparses, les experiences +disseminees, les efforts divergents, les devouements, les documents, +les recherches partielles, les enquetes locales, toutes les bonnes +volontes en travail, et leur creer ici un centre, un centre ou +aboutiront toutes les idees et d'ou rayonneront toutes les solutions; +faire sortir piece a piece, loi a loi, mais avec ensemble, avec +maturite, des travaux de la legislature actuelle le code coordonne et +complet, le grand code chretien de la prevoyance et de l'assistance +publique; en un mot, etouffer les chimeres d'un certain socialisme +sous les realites de l'evangile (_vive approbation_); voila, +messieurs, le but de la proposition de M. de Melun, voila pourquoi +je l'appuie energiquement. (_M. de Melun fait un signe d'adhesion a +l'orateur._) + +Je viens de dire: les chimeres d'un certain socialisme, et je ne veux +rien retirer de cette expression, qui n'est pas meme severe, qui n'est +que juste. Messieurs, expliquons-nous cependant. Est-ce a dire que, +dans cet amas de notions confuses, d'aspirations obscures, d'illusions +inouies, d'instincts irreflechis, de formules incorrectes, qu'on +designe sous ce nom vague et d'ailleurs fort peu compris de +_socialisme_, il n'y ait rien de vrai, absolument rien de vrai? + +Messieurs, s'il n'y avait rien de vrai, il n'y aurait aucun danger. +La societe pourrait dedaigner et attendre. Pour que l'imposture ou +l'erreur soient dangereuses, pour qu'elles penetrent dans les masses, +pour qu'elles puissent percer jusqu'au coeur meme de la societe, +il faut qu'elles se fassent une arme d'une partie quelconque de la +realite. La verite ajustee aux erreurs, voila le peril. En pareille +matiere, la quantite de danger se mesure a la quantite de verite +contenue dans les chimeres. (_Mouvement_.) + +Eh bien, messieurs, disons-le, et disons-le precisement pour trouver +le remede, il y a au fond du socialisme une partie des realites +douloureuses de notre temps et de tous les temps (_chuchotements_); +il y a le malaise eternel propre a l'infirmite humaine; il y a +l'aspiration a un sort meilleur, qui n'est pas moins naturelle a +l'homme, mais qui se trompe souvent de route en cherchant dans ce +monde ce qui ne peut etre trouve que dans l'autre. (_Vive et unanime +adhesion._) Il y a des detresses tres vives, tres vraies, tres +poignantes, tres guerissables. Il y a enfin, et ceci est tout a fait +propre a notre temps, il y a cette attitude nouvelle donnee a l'homme +par nos revolutions, qui ont constate si hautement et place si haut la +dignite humaine et la souverainete populaire; de sorte que l'homme du +peuple aujourd'hui souffre avec le sentiment double et contradictoire +de sa misere resultant du fait et de sa grandeur resultant du droit. +(_Profonde sensation_.) + +C'est tout cela, messieurs, qui est dans le socialisme, c'est tout +cela qui s'y mele aux passions mauvaises, c'est tout cela qui en fait +la force, c'est tout cela qu'il faut en oter. + +VOIX NOMBREUSES.--Comment? + +M. VICTOR HUGO.--En eclairant ce qui est faux, en satisfaisant ce +qui est juste. (_C'est vrai!_) Une fois cette operation faite, faite +consciencieusement, loyalement, honnetement, ce que vous redoutez dans +le socialisme disparait. En lui retirant ce qu'il a de vrai, vous lui +retirez ce qu'il a de dangereux. Ce n'est plus qu'un informe nuage +d'erreurs que le premier souffle emportera. (_Mouvements en sens +divers_.) + +Trouvez bon, messieurs, que je complete ma pensee. Je vois a +l'agitation de l'assemblee que je ne suis pas pleinement compris. La +question qui s'agite est grave. C'est la plus grave de toutes celles +qui peuvent etre traitees devant vous. + +Je ne suis pas, messieurs, de ceux qui croient qu'on peut supprimer la +souffrance en ce monde, la souffrance est une loi divine, mais je suis +de ceux qui pensent et qui affirment qu'on peut detruire la misere. +(_Reclamations.--Violentes denegations a droite_.) + +Remarquez-le bien, messieurs, je ne dis pas diminuer, amoindrir, +limiter, circonscrire, je dis detruire. (_Nouveaux murmures a +droite_.) La misere est une maladie du corps social comme la lepre +etait une maladie du corps humain; la misere peut disparaitre comme la +lepre a disparu. (_Oui! oui! a gauche_.) Detruire la misere! oui, cela +est possible. Les legislateurs et les gouvernants doivent y songer +sans cesse; car, en pareille matiere, tant que le possible n'est pas +fait, le devoir n'est pas rempli. (_Sensation universelle._) + +La misere, messieurs, j'aborde ici le vif de la question, voulez-vous +savoir ou elle en est, la misere? Voulez-vous savoir jusqu'ou elle +peut aller, jusqu'ou elle va, je ne dis pas en Irlande, je ne dis pas +au moyen age, je dis en France, je dis a Paris, et au temps ou nous +vivons? Voulez-vous des faits? + +Il y a dans Paris ... (_L'orateur s'interrompt._) + +Mon Dieu, je n'hesite pas a les citer, ces faits. Ils sont tristes, +mais necessaires a reveler; et tenez, s'il faut dire toute ma pensee, +je voudrais qu'il sortit de cette assemblee, et au besoin j'en ferai +la proposition formelle, une grande et solennelle enquete sur la +situation vraie des classes laborieuses et souffrantes en France. Je +voudrais que tous les faits eclatassent au grand jour. Comment veut-on +guerir le mal si l'on ne sonde pas les plaies? (_Tres bien! tres +bien!_) + +Voici donc ces faits. + +Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l'emeute +soulevait naguere si aisement, il y a des rues, des maisons, des +cloaques, ou des familles, des familles entieres, vivent pele-mele, +hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant +pour couvertures, j'ai presque dit pour vetements, que des monceaux +infects de chiffons en fermentation, ramasses dans la fange du coin +des bornes, espece de fumier des villes, ou des creatures humaines +s'enfouissent toutes vivantes pour echapper au froid de l'hiver. +(_Mouvement_.) + +Voila un fait. En voici d'autres. Ces jours derniers, un homme, mon +Dieu, un malheureux homme de lettres, car la misere n'epargne pas plus +les professions liberales que les professions manuelles, un malheureux +homme est mort de faim, mort de faim a la lettre, et l'on a constate, +apres sa mort, qu'il n'avait pas mange depuis six jours. (_Longue +interruption_.) Voulez-vous quelque chose de plus douloureux encore? +Le mois passe, pendant la recrudescence du cholera, on a trouve une +mere et ses quatre enfants qui cherchaient leur nourriture dans +les debris immondes et pestilentiels des charniers de Montfaucon! +(_Sensation_.) + +Eh bien, messieurs, je dis que ce sont la des choses qui ne doivent +pas etre; je dis que la societe doit depenser toute sa force, toute +sa sollicitude, toute son intelligence, toute sa volonte, pour que de +telles choses ne soient pas! Je dis que de tels faits, dans un pays +civilise, engagent la conscience de la societe tout entiere; que je +m'en sens, moi qui parle, complice et solidaire (_mouvement_), et que +de tels faits ne sont pas seulement des torts envers l'homme, que ce +sont des crimes envers Dieu! (_Sensation prolongee_.) + +Voila pourquoi je suis penetre, voila pourquoi je voudrais penetrer +tous ceux qui m'ecoutent de la haute importance de la proposition qui +vous est soumise. Ce n'est qu'un premier pas, mais il est decisif. Je +voudrais que cette assemblee, majorite et minorite, n'importe, je ne +connais pas, moi, de majorite et de minorite en de telles questions; +je voudrais que cette assemblee n'eut qu'une seule ame pour marcher a +ce grand but, a ce but magnifique, a ce but sublime, l'abolition de la +misere! (_Bravo!--Applaudissements_.) + +Et, messieurs, je ne m'adresse pas seulement a votre generosite, je +m'adresse a ce qu'il y a de plus serieux dans le sentiment politique +d'une assemblee de legislateurs. Et, a ce sujet, un dernier mot, je +terminerai par la. + +Messieurs, comme je vous le disais tout a l'heure, vous venez, avec +le concours de la garde nationale, de l'armee et de toutes les forces +vives du pays, vous venez de raffermir l'etat ebranle encore une fois. +Vous n'avez recule devant aucun peril, vous n'avez hesite devant aucun +devoir. Vous avez sauve la societe reguliere, le gouvernement legal, +les institutions, la paix publique, la civilisation meme. Vous avez +fait une chose considerable ... Eh bien! vous n'avez rien fait! +(_Mouvement_.) + +Vous n'avez rien fait, j'insiste sur ce point, tant que l'ordre +materiel raffermi n'a point pour base l'ordre moral consolide! (_Tres +bien! tres bien!--Vive et unanime adhesion_.) Vous n'avez rien fait +tant que le peuple souffre! (_Bravos a gauche_.) Vous n'avez rien fait +tant qu'il y a au-dessous de vous une partie du peuple qui desespere! +Vous n'avez rien fait, tant que ceux qui sont dans la force de l'age +et qui travaillent peuvent etre sans pain! tant que ceux qui sont +vieux, et qui ont travaille peuvent etre sans asile! tuant que l'usure +devore nos campagnes, tant qu'on meurt de faim dans nos villes +(_mouvement prolonge_), tant qu'il n'y a pas des lois fraternelles, +des lois evangeliques qui viennent de toutes parts en aide aux pauvres +familles honnetes, aux bons paysans, aux bons ouvriers, aux gens de +coeur! (_Acclamation._) Vous n'avez rien fait, tant que l'esprit de +revolution a pour auxiliaire la souffrance publique! Vous n'avez rien +fait, rien fait, tant que, dans cette oeuvre de destruction et de +tenebres qui se continue souterrainement, l'homme mechant a pour +collaborateur fatal l'homme malheureux! + +Vous le voyez, messieurs, je le repete en terminant, ce n'est pas +seulement a votre generosite que je m'adresse, c'est a votre sagesse, +et je vous conjure d'y reflechir. Messieurs, songez-y, c'est +l'anarchie qui ouvre les abimes, mais c'est la misere qui les creuse. +(_C'est vrai! c'est vrai!_) Vous avez fait des lois contre l'anarchie, +faites maintenant des lois contre la misere! (_Mouvement prolonge +sur tous les bancs.--L'orateur descend de la tribune et recoit les +felicitations de ses collegues._) + + +II + +L'EXPEDITION DE ROME + + +[Note: Le triste episode de l'expedition contre Rome est trop connu +pour qu'il soit necessaire de donner un long sommaire a ce discours. +Tout le monde se rappelle que l'assemblee constituante avait vote un +credit de 1,200,000 francs pour les premieres depenses d'un corps +expeditionnaire en destination de l'Italie, sur la declaration +expresse du pouvoir executif que cette force devait proteger la +peninsule contre les envahissements de l'Autriche. On se rappelle +aussi qu'en apprenant l'attaque de Rome par les troupes francaises +sous les ordres du general Oudinot, l'assemblee constituante vota un +ordre du jour qui prescrivait au pouvoir executif de ramener a sa +pensee primitive l'expedition detournee de son but. + +Des que l'assemblee legislative, dont la majorite etait sympathique a +la destruction de la republique romaine, fut reunie, ordre fut +donne au general Oudinot d'attaquer Rome et de l'enlever _coute que +coute_.--La ville fut prise, et le pape restaure. + +Le president de la Republique francaise ecrivit a son aide de camp, M. +Edgar Ney, une lettre, qui fut rendue publique, ou il manifestait son +desir d'obtenir du pape des institutions en faveur de la population +des Etats romains. + +Le pape ne tint aucun compte de la recommandation de son restaurateur, +et publia une bulle qui consacrait le despotisme le plus absolu du +gouvernement clerical dans son domaine temporel. + +La question romaine, deja debattue plusieurs fois dans le soin de +l'assemblee legislative, y fut agitee de nouveau, a propos d'une +demande de credits supplementaires, dans les seances du 18 et du 19 +octobre 1849. + +C'est dans cette discussion que M. Thuriot de la Rosiere soutint que +Rome et la papaute etaient _la propriete indivise de la catholicite._ + +Victor Hugo soutint, au contraire, la these "si chere a l'Italie, +dit-il, de la secularisation et de la nationalite". (Note de +l'editeur.)] + + +15 octobre 1849. + +M. VICTOR HUGO. (_Profond silence._)--Messieurs, j'entre tout de suite +dans la question. + +Une parole de M. le ministre des affaires etrangeres qui interpretait +hier, en dehors de la realite, selon moi, le vote de l'assemblee +constituante, m'impose le devoir, a moi qui ai vote l'expedition +romaine, de retablir d'abord les faits. Aucune ombre ne doit etre +laissee par nous, volontairement du moins, sur ce vote qui a entraine +et qui entrainera encore tant d'evenements. Il importe d'ailleurs, +dans une affaire aussi grave, et je pense en cela comme l'honorable +rapporteur de la commission, de bien preciser le point d'ou nous +sommes partis, pour faire mieux juger le point ou nous sommes arrives. + +Messieurs, apres la bataille de Novare, le projet de l'expedition +de Rome fut apporte a l'assemblee constituante. M. le general de +Lamoriciere monta a cette tribune, et nous dit: L'Italie vient de +perdre sa bataille de Waterloo,--je cite ici en substance des paroles +que tous vous pouvez retrouver dans _le Moniteur_,--l'Italie vient de +perdre sa bataille de Waterloo, l'Autriche est maitresse de l'Italie, +maitresse de la situation; l'Autriche va marcher sur Rome comme elle a +marche sur Milan, elle va faire a Rome ce qu'elle a fait a Milan, ce +qu'elle a fait partout, proscrire, emprisonner, fusiller, executer. +Voulez-vous que la France assiste les bras croises a ce spectacle? +Si vous ne le voulez pas, devancez l'Autriche, allez a Rome.--M. le +president du conseil s'ecria: La France doit aller a Rome pour y +sauvegarder la liberte et l'humanite. --M. le general de Lamoriciere +ajouta: Si nous ne pouvons y sauver la republique, sauvons-y du moins +la liberte.--L'expedition romaine fut votee. + +L'assemblee constituante n'hesita pas, messieurs. Elle vota +l'expedition de Rome dans ce but d'humanite et de liberte que lui +montrait M. le president du conseil; elle vota l'expedition romaine +afin de faire contre-poids a la bataille de Novare; elle vota +l'expedition romaine afin de mettre l'epee de la France la ou allait +tomber le sabre de l'Autriche (_mouvement_); elle vota l'expedition +romaine....--j'insiste sur ce point, pas une autre explication ne +fut donnee, pas un mot de plus ne fut dit; s'il y eut des votes avec +restriction mentale, je les ignore (_on rit_);--...l'assemblee +constituante vota, nous votames l'expedition romaine, afin qu'il ne +fut pas dit que la France etait absente, quand, d'une part, +l'interet de l'humanite, et, d'autre part, l'interet de sa grandeur +l'appelaient, afin d'abriter en un mot contre l'Autriche Rome et les +hommes engages dans la republique romaine, contre l'Autriche qui, dans +cette guerre qu'elle fait aux revolutions, a l'habitude de deshonorer, +toutes ses victoires, si cela peut s'appeler des victoires, par +d'inqualifiables indignites! (_Longs applaudissements a gauche. +Violents murmures a droite.--L'orateur, se tournant vers la droite_). + +Vous murmurez! Cette expression trop faible, vous la trouvez +trop forte! Ah! de telles interruptions me font sortir du coeur +l'indignation que j'y refoulais! Comment! la tribune anglaise a fletri +ces indignites aux applaudissements de tous les partis, et la tribune +de France serait moins libre que la tribune d'Angleterre! (_Ecoutez! +ecoutez!_) Eh bien! je le declare, et je voudrais que ma parole, en +ce moment, empruntat a cette tribune un retentissement europeen, les +exactions, les extorsions d'argent, les spoliations, les fusillades, +les executions en masse, la potence dressee pour des hommes heroiques, +la bastonnade donnee a des femmes, toutes ces infamies mettent +le gouvernement autrichien au pilori de l'Europe! (_Tonnerre +d'applaudissements_.) + +Quant a moi, soldat obscur, mais devoue, de l'ordre et de la +civilisation, je repousse de toutes les forces de mon coeur indigne +ces sauvages auxiliaires, ces Radetzki et ces Haynau (_mouvement_), +qui pretendent, eux aussi, servir cette sainte cause, et qui font a la +civilisation cette abominable injure de la defendre par les moyens de +la barbarie! (_Nouvelles acclamations_.) + +Je viens de vous rappeler, messieurs, dans quel sens l'expedition +de Rome fut votee. Je le repete, c'est un devoir que j'ai rempli. +L'assemblee constituante n'existe plus, elle n'est plus la pour se +defendre; son vote est, pour ainsi dire, entre vos mains, a votre +discretion; vous pouvez attacher a ce vote telles consequences qu'il +vous plaira. Mais s'il arrivait, ce qu'a Dieu ne plaise, que ces +consequences fussent decidement fatales a l'honneur de mon pays, +j'aurais du moins retabli, autant qu'il etait en moi, l'intention +purement humaine et liberale de l'assemblee constituante, et la +pensee de l'expedition protestera contre le resultat de l'expedition. +(_Bravos_.) + +Maintenant, comment l'expedition a devie de son but, vous le savez +tous; je n'y insiste pas, je traverse rapidement des faits accomplis +que je deplore, et j'arrive a la situation. + +La situation, la voici: + +Le 2 juillet, l'armee est entree dans Rome. Le pape a ete restaure +purement et simplement; il faut bien que je le dise. (_Mouvement_.) Le +gouvernement clerical, que pour ma part je distingue profondement du +gouvernement pontifical tel que les esprits eleves le comprennent, et +tel que Pie IX un moment avait semble le comprendre, le gouvernement +clerical a ressaisi Rome. Un triumvirat en a remplace un autre. Les +actes de ce gouvernement clerical, les actes de cette commission des +trois cardinaux, vous les connaissez, je ne crois pas devoir les +detailler ici; il me serait difficile de les enumerer sans les +caracteriser, et je ne veux pas irriter cette discussion. (_Rires +ironiques a droite_.) + +Il me suffira de dire que des ses premiers pas l'autorite clericale, +acharnee aux reactions, animee du plus aveugle, du plus funeste et du +plus ingrat esprit, blessa les coeurs genereux et les hommes sages, et +alarma tous les amis intelligents du pape et de la papaute. Parmi +nous l'opinion s'emut. Chacun des actes de cette autorite fanatique, +violente, hostile a nous-memes, froissa dans Rome l'armee et en France +la nation. On se demanda si c'etait pour cela que nous etions alles +a Rome, si la France jouait la un role digne d'elle, et les regards +irrites de l'opinion commencerent a se tourner vers notre +gouvernement. (_Sensation._) + +C'est en ce moment qu'une lettre parut, lettre ecrite par le president +de la republique a l'un de ses officiers d'ordonnance envoye par lui a +Rome en mission. + +M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Je demande la parole. (_On rit_.) + +M. VICTOR HUGO.--Je vais, je crois, satisfaire l'honorable M. de +Givre. Messieurs, pour dire ma pensee tout entiere, j'aurais prefere a +cette lettre un acte de gouvernement delibere en conseil. + +M. DESMOUSSEAUX DE GIVRE.--Non pas! non pas! Ce n'est pas la ma +pensee! (_Nouveaux rires prolonges._) + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je dis ma pensee et non la votre. J'aurais +donc prefere a cette lettre un acte du gouvernement.--Quant a la +lettre en elle-meme, je l'aurais voulue plus murie et plus meditee, +chaque mot devait y etre pese; la moindre trace de legerete dans un +acte grave cree un embarras; mais, telle qu'elle est, cette lettre, +je le constate, fut un evenement. Pourquoi? Parce que cette lettre +n'etait autre chose qu'une traduction de l'opinion, parce qu'elle +donnait une issue au sentiment national, parce qu'elle rendait a tout +le monde le service de dire tres haut ce que chacun pensait, parce +qu'enfin cette lettre, meme dans sa forme incomplete, contenait toute +une politique. (_Nouveau mouvement_.) + +Elle donnait une base aux negociations pendantes; elle donnait au +saint-siege, dans son interet, d'utiles conseils et des indications +genereuses; elle demandait les reformes et l'amnistie; elle tracait au +pape, auquel nous avons rendu le service, un peu trop grand peut-etre, +de le restaurer sans attendre l'acclamation de son peuple... +(_sensation prolongee_) elle tracait au pape le programme serieux d'un +gouvernement de liberte. Je dis gouvernement de liberte, car, moi, je +ne sais pas traduire autrement le mot _gouvernement liberal_. (_Rires +d'approbation_.) + +Quelques jours apres cette lettre, le gouvernement clerical, ce +gouvernement que nous avons rappele, retabli, releve, que nous +protegeons et que nous gardons a l'heure qu'il est, qui nous doit +d'etre en ce moment, le gouvernement clerical publiait sa reponse. + +Cette reponse, c'est le _Motu proprio_, avec l'amnistie pour +post-scriptum. + +Maintenant, qu'est-ce que c'est que le _Motu proprio_? (_Profond +silence_.) + +Messieurs, je ne parlerai, en aucun cas, du chef de la chretiente +autrement qu'avec un respect profond; je n'oublie pas que, dans une +autre enceinte, j'ai glorifie son avenement; je suis de ceux qui ont +cru voir en lui, a cette epoque, le don le plus magnifique que la +providence puisse faire aux nations, un grand homme dans un pape. +J'ajoute que maintenant la pitie se joint au respect. Pie IX, +aujourd'hui, est plus malheureux que jamais; dans ma conviction, il +est restaure, mais il n'est pas libre. Je ne lui impute pas l'acte +inqualifiable emane de sa chancellerie, et c'est ce qui me donne le +courage de dire a cette tribune, sur le _Motu proprio_, toute ma +pensee. Je le ferai en deux mots. + +L'acte de la chancellerie romaine a deux faces, le cote politique +qui regle les questions de liberte, et ce que j'appellerai le cote +charitable, le cote chretien, qui regle la question de clemence. En +fait de liberte politique, le saint-siege n'accorde rien. En fait de +clemence, il accorde moins encore; il octroie une proscription en +masse. Seulement il a la bonte de donner a cette proscription le nom +d'amnistie. (_Rires et longs applaudissements_.) + +Voila, messieurs, la reponse faite par le gouvernement clerical a la +lettre du president de la republique. + +Un grand eveque a dit, dans un livre fameux, que le pape a ses deux +mains toujours ouvertes, et que de l'une decoule incessamment sur le +monde la liberte, et de l'autre la misericorde. Vous le voyez, le pape +a ferme ses deux mains. (_Sensation prolongee_.) + +Telle est, messieurs, la situation. Elle est toute dans ces deux +faits, la lettre du president et le _Motu proprio_, c'est-a-dire la +demande de la France et la reponse du saint-siege. + +C'est entre ces deux faits que vous allez prononcer. Quoi qu'on fasse, +quoi qu'on dise pour attenuer la lettre du president, pour elargir +le _Motu proprio_, un intervalle immense les separe. L'une dit oui, +l'autre dit non. (_Bravo! bravo!--On rit._) Il est impossible de sortir +du dilemme pose par la force des choses, il faut absolument donner +tort a quelqu'un. Si vous sanctionnez la lettre, vous reprouvez le +_Motu proprio_; si vous acceptez le _Motu proprio_, vous desavouez la +lettre. (_C'est cela!_) Vous avez devant vous, d'un cote, le president +de la republique reclamant la liberte du peuple romain au nom de la +grande nation qui, depuis trois siecles, repand a flots la lumiere et +la pensee sur le monde civilise; vous avez, de l'autre, le cardinal +Antonelli refusant au nom du gouvernement clerical. Choisissez! + +Selon le choix que vous ferez, je n'hesite pas a le dire, l'opinion de +la France se separera de vous ou vous suivra. (_Mouvement_.) Quant a +moi, je ne puis croire que votre choix soit douteux. Quelle que soit +l'attitude du cabinet, quoi que dise le rapport de la commission, quoi +que semblent penser quelques membres influents de la majorite, il +est bon d'avoir present a l'esprit que le _Motu proprio_ a paru peu +liberal au cabinet autrichien lui-meme, et il faut craindre de se +montrer plus satisfait que le prince de Schwartzenberg. (_Longs eclats +de rire_.) Vous etes ici, messieurs, pour resumer et traduire en actes +et en lois le haut bon sens de la nation; vous ne voudrez pas attacher +un avenir mauvais a cette grave et obscure question d'Italie; vous +ne voudrez pas que l'expedition de Rome soit, pour le gouvernement +actuel, ce que l'expedition d'Espagne a ete pour la restauration. +(_Sensation_.) + +Ne l'oublions pas, de toutes les humiliations, celles que la France +supporte le plus malaisement, ce sont celles qui lui arrivent a +travers la gloire de notre armee. (_Vive emotion._) Dans tous les cas, +je conjure la majorite d'y reflechir, c'est une occasion decisive +pour elle et pour le pays, elle assumera par son vote une haute +responsabilite politique. + +J'entre plus avant dans la question, messieurs. Reconcilier Rome avec +la papaute, faire rentrer, avec l'adhesion populaire, la papaute +dans Rome, rendre cette grande ame a ce grand corps, ce doit etre la +desormais, dans l'etat ou les faits accomplis ont amene la question, +l'oeuvre de notre gouvernement, oeuvre difficile, sans nul doute, a +cause des irritations et des malentendus, mais possible, et utile a la +paix du monde. Mais pour cela, il faut que la papaute, de son cote, +nous aide et s'aide elle-meme. Voila trop longtemps deja qu'elle +s'isole de la marche de l'esprit humain et de tous les progres du +continent. Il faut qu'elle comprenne son peuple et son siecle.... +(_Explosion de murmures a droite.--Longue et violente interruption_.) + +M. VICTOR HUGO.--Vous murmurez! vous m'interrompez.... + +A DROITE.--Oui! Nous nions ce que vous dites. + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! je vais dire ce que je voulais taire! A vous +la faute! (_Fremissement d'attention dans l'assemblee._) Comment! +mais, messieurs, dans Rome, dans cette Rome qui a si longtemps guide +les peuples lumineusement, savez-vous ou en est la civilisation? Pas +de legislation, ou, pour mieux dire, pour toute legislation, je +ne sais quel chaos de lois feodales et monacales, qui produisent +fatalement la barbarie des juges criminels et la venalite des +juges civils. Pour Rome seulement, quatorze tribunaux d'exception. +(_Applaudissements.--Parlez! parlez!_) Devant ces tribunaux, aucune +garantie d'aucun genre pour qui que ce soit! les debats sont secrets, +la defense orale est interdite. Des juges ecclesiastiques jugent les +causes laiques et les personnes laiques. (_Mouvement prolonge_.) + +Je continue. + +La haine du progres en toute chose. Pie VII avait cree une commission +de vaccine, Leon XII l'a abolie. Que vous dirai-je? La confiscation +loi de l'etat, le droit d'asile en vigueur, les juifs parques et +enfermes tous les soirs comme au quinzieme siecle, une confusion +inouie, le clerge mele a tout! Les cures font des rapports de police. +Les comptables des deniers publics, c'est leur regle, ne doivent pas +de compte au tresor, _mais a Dieu seul_. (_Longs eclats de rire._) Je +continue. (_Parlez! parlez!_) + +Deux censures pesent sur la pensee, la censure politique et la censure +clericale; l'une garrotte l'opinion, l'autre baillonne la conscience. +(_Profonde sensation._) On vient de retablir l'inquisition. Je sais +bien qu'on me dira que l'inquisition n'est plus qu'un nom; mais c'est +un nom horrible et je m'en defie, car a l'ombre d'un mauvais nom il +ne peut y avoir que de mauvaises choses! (_Explosion d'applaudissements_.) +Voila la situation de Rome. Est-ce que ce n'est pas la un etat de choses +monstrueux? (_Oui! oui! oui!_) + +Messieurs, si vous voulez que la reconciliation si desirable de Rome +avec la papaute se fasse, il faut que cet etat de choses finisse; il +faut que le pontificat, je le repete, comprenne son peuple, comprenne +son siecle; il faut que l'esprit vivant de l'evangile penetre et brise +la lettre morte de toutes ces institutions devenues barbares. Il +faut que la papaute arbore ce double drapeau cher a l'Italie: +_Secularisation_ et _nationalite!_ + +Il faut que la papaute, je ne dis pas prepare des a present, mais du +moins ne se comporte pas de facon a repousser a jamais les +hautes destinees qui l'attendent le jour, le jour inevitable, de +l'affranchissement et de l'unite de l'Italie. (_Explosion de bravos_.) +Il faut enfin qu'elle se garde de son pire ennemi; or, son pire +ennemi, ce n'est pas l'esprit revolutionnaire, c'est l'esprit +clerical. L'esprit revolutionnaire ne peut que la rudoyer, l'esprit +clerical peut la tuer. (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_.) + +Voila, selon moi, messieurs, dans quel sens le gouvernement francais +doit influer sur les determinations du gouvernement romain. Voila dans +quel sens je souhaiterais une eclatante manifestation de l'assemblee, +qui, repoussant le _Motu proprio_ et adoptant la lettre du president, +donnerait a notre diplomatie un inebranlable point d'appui. Apres +ce qu'elle a fait pour le saint-siege, la France a quelque droit +d'inspirer ses idees. Certes, on aurait a moins le droit de les +imposer. (_Protestation a droite.--Voix diverses: Imposer vos idees! +Ah! ah! essayez!_) + +Ici l'on m'arrete encore. Imposer vos idees! me dit-on; y pensez-vous? +Vous voulez donc contraindre le pape? Est-ce qu'on peut contraindre le +pape? Comment vous y prendrez-vous pour contraindre le pape? + +Messieurs, si nous voulions contraindre et violenter le pape en effet, +l'enfermer au chateau Saint-Ange ou l'amener a Fontainebleau ... +(_longue interruption, chuchotements_) ... l'objection serait serieuse +et la difficulte considerable. + +Oui, j'en conviens sans nulle hesitation, la contrainte est malaisee +vis-a-vis d'un tel adversaire; la force materielle echoue et avorte en +presence de la puissance spirituelle. Les bataillons ne peuvent +rien contre les dogmes; je dis ceci pour un cote de l'assemblee, et +j'ajoute, pour l'autre cote, qu'ils ne peuvent rien non plus contre +les idees. (_Sensation_.) Il y a deux chimeres egalement absurdes, +c'est l'oppression d'un pape et la compression d'un peuple. (_Nouveau +mouvement_.) + +Certes, je ne veux pas que nous essayions la premiere de ces chimeres; +mais n'y a-t-il pas moyen d'empecher le pape de tenter la seconde? + +Quoi! messieurs, le pape livre Rome au bras seculier! L'homme qui +dispose de l'amour et de la foi a recours a la force brutale, comme +s'il n'etait qu'un malheureux prince temporel! Lui, l'homme de +lumiere, il veut replonger son peuple dans la nuit! Ne pouvez-vous +l'avertir? On pousse le pape dans une voie fatale; on le conseille +aveuglement pour le mal; ne pouvons-nous le conseiller energiquement +pour le bien? (_C'est vrai!_) + +Il y a des occasions, et celle-ci en est une, ou un grand gouvernement +doit parler haut. Serieusement, est-ce la contraindre le pape? est-ce +la le violenter? (_Non! non! a gauche.--Si! si! a droite_.) + +Mais vous-memes, vous qui nous faites l'objection, vous n'etes +contents qu'a demi, apres tout; le rapport de la commission en +convient, il vous reste beaucoup de choses a demander au saint-pere. +Les plus satisfaits d'entre vous veulent une amnistie. S'il refuse, +comment vous y prendrez-vous? Exigerez-vous cette amnistie? +l'imposerez-vous, oui ou non? (_Sensation_.) + +UNE VOIX A DROITE.--Non! (_Mouvement_.) + +M. VICTOR HUGO.--Non? Alors vous laisserez les gibets se dresser dans +Rome, vous presents, a l'ombre du drapeau tricolore? (_Fremissement +sur toits les bancs.--A la droite_.) Eh bien! je le dis a votre +honneur, vous ne le ferez pas! Cette parole imprudente, je ne +l'accepte pas; elle n'est pas sortie de vos coeurs. (_Violent tumulte +a droite_.) + +LA MEME VOIX.--Le pape fera ce qu'il voudra, nous ne le contraindrons +pas! + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! alors, nous le contraindrons, nous! Et s'il +refuse l'amnistie, nous la lui imposerons. (_Longs applaudissements a +gauche_.) + +Permettez-moi, messieurs, de terminer par une consideration qui vous +touchera, je l'espere, car elle est puisee uniquement dans l'interet +francais. Independamment du soin de notre honneur, independamment du +bien que nous voulons faire, selon le parti ou nous inclinons, soit +au peuple romain, soit a la papaute, nous avons un interet a Rome, un +interet serieux, pressant, sur lequel nous serons tous d'accord, et +cet interet, le voici: c'est de nous en aller le plus tot possible. +(_Denegations a droite_.) + +Nous avons un interet immense a ce que Rome ne devienne pas pour la +France une espece d'Algerie (_Mouvement.--A droite: Bah!_), avec +tous les inconvenients de l'Algerie sans la compensation d'etre une +conquete et un empire a nous; une espece d'Algerie, dis-je, ou nous +enverrions indefiniment nos soldats et nos millions, nos soldats, que +nos frontieres reclament, nos millions, dont nos miseres ont besoin +(_Bravo! a gauche.--Murmures a droite_), et ou nous serions forces de +bivouaquer, jusques a quand? Dieu le sait! toujours en eveil, +toujours en alerte, et a demi paralyses au milieu des complications +europeennes. Notre interet, je le repete, sitot que l'Autriche aura +quitte Bologne, est de nous en aller de Rome le plus tot possible. +(_C'est vrai! c'est vrai! a gauche.--Denegations a droite_.) + +Eh bien! pour pouvoir evacuer Rome, quelle est la premiere condition? +C'est d'etre surs que nous n'y laissons pas une revolution derriere +nous. Qu'y a-t-il donc a faire pour ne pas laisser la revolution +derriere nous? C'est de la terminer pendant que nous y sommes. Or +comment termine-t-on une revolution? Je vous l'ai deja dit une fois et +je vous le repete, c'est en l'acceptant dans ce qu'elle a de vrai, en +la satisfaisant dans ce qu'elle a de juste. (_Mouvement_.) + +Notre gouvernement l'a pense, et je l'en loue, et c'est dans ce +sens qu'il a pese sur le gouvernement du pape. De la la lettre du +president. Le saint-siege pense le contraire; il veut, lui aussi, +terminer la revolution, mais par un autre moyen, par la compression, +et il a donne le _Motu proprio_. Or qu'est-il arrive? Le _Motu +proprio_ et l'amnistie, ces calmants si efficaces, ont souleve +l'indignation du peuple romain; a l'heure qu'il est, une agitation +profonde trouble Rome, et, M. le ministre des affaires etrangeres +ne me dementira pas, demain, si nous quittions Rome, sitot la porte +refermee derriere le dernier de nos soldats, savez-vous ce qui +arriverait? Une revolution eclaterait, plus terrible que la premiere, +et tout serait a recommencer. (_Oui! oui! a gauche.--Non! non! a +droite_.) + +Voila, messieurs, la situation que le gouvernement clerical s'est +faite et nous a faite. + +Vraiment! est-ce que vous n'avez pas le droit d'intervenir, et +d'intervenir energiquement, encore un coup, dans une situation qui +est la votre apres tout? Vous voyez que le moyen employe par le +saint-siege pour terminer les revolutions est mauvais; prenez-en un +meilleur, prenez le seul bon, je viens de vous l'indiquer. C'est a +vous de voir si vous etes d'humeur et si vous vous sentez de force a +avoir hors de chez vous, indefiniment, un etat de siege sur les bras! +C'est a vous de voir s'il vous convient que la France soit au Capitole +pour y recevoir la consigne du parti pretre! + +Quant a moi, je ne le veux pas, je ne veux ni de cette humiliation +pour nos soldats, ni de cette ruine pour nos finances, ni de cet +abaissement pour notre politique. (_Sensation_.) + +Messieurs, deux systemes sont en presence: le systeme des concessions +sages, qui vous permet de quitter Rome; le systeme de compression, qui +vous condamne a y rester. Lequel preferez-vous? + +Un dernier mot, messieurs. Songez-y, l'expedition de Rome, +irreprochable a son point de depart, je crois l'avoir demontre, peut +devenir coupable par le resultat. Vous n'avez qu'une maniere de +prouver que la constitution n'est pas violee, c'est de maintenir la +liberte du peuple romain. (_Mouvement prolonge_.) + +Et, sur ce mot liberte, pas d'equivoque. Nous devons laisser dans +Rome, en nous retirant, non pas telle ou telle quantite de franchises +municipales, c'est-a-dire ce que presque toutes les villes d'Italie +avaient au moyen age, le beau progres vraiment! (_On rit.--Bravo_!) +mais la liberte vraie, la liberte serieuse, la liberte propre au +dix-neuvieme siecle, la seule qui puisse etre dignement garantie par +ceux qui s'appellent le peuple francais a ceux qui s'appellent le +peuple romain, cette liberte qui grandit les peuples debout et +qui releve les peuples tombes, c'est-a-dire la liberte politique. +(_Sensation_.) + +Et qu'on ne nous dise pas, en se bornant a des affirmations et sans +donner de preuves, que ces transactions liberales, que ce systeme +de concessions sages, que cette liberte fonctionnant en presence du +pontificat, souverain dans l'ordre spirituel, limite dans l'ordre +temporel, que tout cela n'est pas possible! + +Car alors je repondrai: Messieurs, ce qui n'est pas possible, ce n'est +pas cela! ce qui n'est pas possible, je vais vous le dire. Ce qui +n'est pas possible, c'est qu'une expedition entreprise, rrous +disait-on, dans un but d'humanite et de liberte, aboutisse au +retablissement du saint-office! Ce qui n'est pas possible, c'est +que nous n'ayons pas meme secoue sur Rome ces idees genereuses et +liberales que la France porte partout avec elle dans les plis de son +drapeau! Ce qui n'est pas possible, c'est qu'il ne sorte de notre sang +verse ni un droit ni un pardon! c'est que la France soit allee a Rome, +et qu'aux gibets pres, ce soit comme si l'Autriche y avait passe! +Ce qui n'est pas possible, c'est d'accepter le _Motu proprio_ et +l'amnistie du triumvirat des cardinaux! c'est de subir cette +ingratitude, cet avortement, cet affront! c'est de laisser souffleter +la France par la main qui devait la benir! (_Longs applaudissements_.) + +Ce qui n'est pas possible, c'est que cette France ait engage une des +choses les plus grandes et les plus sacrees qu'il y ait dans le monde, +son drapeau; c'est qu'elle ait engage ce qui n'est pas moins grand +ni moins sacre, sa responsabilite morale devant les nations; c'est +qu'elle ait prodigue son argent, l'argent du peuple qui souffre; c'est +qu'elle ait verse, je le repete, le glorieux sang de ses soldats; +c'est qu'elle ait fait tout cela pour rien!.... (_Sensation +inexprimable._) Je me trompe, pour de la honte! + +Voila ce qui n'est pas possible! + +(_Explosion de bravos et d'applaudissements. L'orateur descend de la +tribune et recoit les felicitations d'une foule de representants, +parmi lesquels on remarque MM. Dupin, Cavaignac et Larochejaquelein. +La seance est suspendue vingt minutes_.) + + +III + +REPONSE A M. DE MONTALEMBERT + +20 octobre 1849. + +M. VICTOR HUGO. (_Un profond silence s'etablit_.)--Messieurs, hier, +dans un moment ou j'etais absent, l'honorable M. de Montalembert a +dit que les applaudissements d'une partie de cette assemblee, des +applaudissements sortis de coeurs emus par les souffrances d'un noble +et malheureux peuple, que ces applaudissements etaient mon chatiment. +Ce chatiment, je l'accepte (_sensation_), et je m'en honore. (_Longs +applaudissements a gauche_.) + +Il est d'autres applaudissements que je laisse a qui veut les prendre. +(_Mouvement a droite_.) Ce sont ceux des bourreaux de la Hongrie et +des oppresseurs de l'Italie. (_Bravo! bravo! a gauche_.) + +Il fut un temps, que M. de Montalembert me permette de le lui dire +avec un profond regret pour lui-meme, il fut un temps ou il employait +mieux son beau talent. (_Denegations a droite._) Il defendait la +Pologne comme je defends l'Italie. J'etais avec lui alors; il est +contre moi aujourd'hui. Cela tient a une raison bien simple, c'est +qu'il a passe du cote de ceux qui oppriment, et que, moi, je reste du +cote de ceux qui sont opprimes. (_Applaudissements a gauche_.) + + +IV + +LA LIBERTE DE L'ENSEIGNEMENT + + +[Note: Le parti catholique, en France, avait obtenu de M. Louis +Bonaparte que le ministere de l'instruction publique fut confie a M. +de Falloux. + +L'assemblee legislative, ou le parti du passe arrivait en majorite, +etait a peine reunie que M. de Falloux presentait un projet de loi +sur l'enseignement. Ce projet, sous pretexte d'organiser la liberte +d'enseigner, etablissait, en realite, le monopole de l'instruction +publique en faveur du clerge. Il avait ete prepare par une commission +extra-parlementaire choisie par le gouvernement, et ou dominait +l'element catholique. Une commission de l'assemblee, inspiree du meme +esprit, avait combine les innovations de la loi de telle facon que +l'enseignement laique disparaissait devant l'enseignement catholique. + +La discussion sur le principe general de la loi s'ouvrit le 14 janvier +1850.--Toute la premiere seance et la moitie de la seconde journee +du debat furent occupees par un tres habile discours de M. Barthelemy +Saint-Hilaire. + +Apres lui, M. Parisis, eveque de Langres, vint a la tribune donner son +assentiment a la loi proposee, sous quelques reserves toutefois, et +avec certaines restrictions. + +M. Victor Hugo, dans cette meme seance, repondit au representant du +parti catholique. + +C'est dans ce discours que le mot _droit de l'enfant_ a ete prononce +pour la premiere fois. (_Note de l'editeur._)] + + + +15 janvier 1850. + +Messieurs, quand une discussion est ouverte qui touche a ce qu'il y +a de plus serieux dans les destinees du pays, il faut aller tout de +suite, et sans hesiter, au fond de la question. + +Je commence par dire ce que je voudrais, je dirai tout a l'heure ce +que je ne veux pas. + +Messieurs, a mon sens, le but, difficile a atteindre et lointain +sans doute, mais auquel il faut tendre dans cette grave question de +l'enseignement, le voici. (_Plus haut! plus haut!_) + +Messieurs, toute question a son ideal. Pour moi, l'ideal de cette +question de l'enseignement, le voici. L'instruction gratuite et +obligatoire. Obligatoire au premier degre seulement, gratuite a +tous les degres. (_Murmures a droite.--Applaudissements a gauche,_) +L'instruction primaire obligatoire, c'est le droit de l'enfant, +(_mouvement_) qui, ne vous y trompez pas, est plus sacre encore que le +droit du pere et qui se confond avec le droit de l'etat. + +Je reprends. Voici donc, selon moi, l'ideal de la question. +L'instruction gratuite et obligatoire dans la mesure que je viens de +marquer. Un grandiose enseignement public, donne et regle par l'etat, +partant de l'ecole de village et montant de degre en degre jusqu'au +college de France, plus haut encore, jusqu'a l'institut de France. +Les portes de la science toutes grandes ouvertes a toutes les +intelligences. Partout ou il y a un champ, partout ou il y a un +esprit, qu'il y ait un livre. Pas une commune sans une ecole, pas une +ville sans un college, pas un chef-lieu sans une faculte. Un +vaste ensemble, ou, pour mieux dire, un vaste reseau d'ateliers +intellectuels, lycees, gymnases, colleges, chaires, bibliotheques, +melant leur rayonnement sur la surface du pays, eveillant partout les +aptitudes et echauffant partout les vocations. En un mot, l'echelle de +la connaissance humaine dressee fermement par la main de l'etat, posee +dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et +aboutissant a la lumiere. Aucune solution de continuite. Le coeur du +peuple mis en communication avec le cerveau de la France. (_Longs +applaudissements_.) + +Voila comme je comprendrais l'education publique nationale. Messieurs, +a cote de cette magnifique instruction gratuite, sollicitant les +esprits de tout ordre, offerte par l'etat, donnant a tous, pour rien, +les meilleurs maitres et les meilleures methodes, modele de science +et de discipline, normale, francaise, chretienne, liberale, qui +eleverait, sans nul doute, le genie national a sa plus haute somme +d'intensite, je placerais sans hesiter la liberte d'enseignement, +la liberte d'enseignement pour les instituteurs prives, la liberte +d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberte +d'enseignement pleine, entiere, absolue, soumise aux lois generales +comme toutes les autres libertes, et je n'aurais pas besoin de lui +donner le pouvoir inquiet de l'etat pour surveillant, parce que je lui +donnerais l'enseignement gratuit de l'etat pour contre-poids. (_Bravo! +a gauche.--Murmures a droite_.) + +Ceci, messieurs, je le repete, est l'ideal de la question. Ne vous en +troublez pas, nous ne sommes pas pres d'y atteindre, car la solution +du probleme contient une question financiere considerable, comme tous +les problemes sociaux du temps present. + +Messieurs, cet ideal, il etait necessaire de l'indiquer, car il faut +toujours dire ou l'on tend. Il offre d'innombrables points de vue, +mais l'heure n'est pas venue de le developper. Je menage les instants +de l'assemblee, et j'aborde immediatement la question dans sa realite +positive actuelle. Je la prends ou elle en est aujourd'hui au point +relatif de maturite ou les evenements d'une part, et d'autre part la +raison publique, l'ont amenee. + +A ce point de vue restreint, mais pratique, de la situation actuelle, +je veux, je le declare, la liberte de l'enseignement, mais je veux la +surveillance de l'etat, et comme je veux cette surveillance effective, +je veux l'etat laique, purement laique, exclusivement laique. +L'honorable M. Guizot l'a dit avant moi, en matiere d'enseignement, +l'etat n'est pas et ne peut pas etre autre chose que laique. + +Je veux, dis-je, la liberte de l'enseignement sous la surveillance +de l'etat, et je n'admets, pour personnifier l'etat dans cette +surveillance si delicate et si difficile, qui exige le concours de +toutes les forces vives du pays, que des hommes appartenant sans doute +aux carrieres les plus graves, mais n'ayant aucun interet, soit de +conscience, soit de politique, distinct de l'unite nationale. C'est +vous dire que je n'introduis, soit dans le conseil superieur de +surveillance, soit dans les conseils secondaires, ni eveques, ni +delegues d'eveques. J'entends maintenir, quant a moi, et au besoin +faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire separation +de l'eglise et de l'etat qui etait l'utopie de nos peres, et cela dans +l'interet de l'eglise comme dans l'interet de l'etat. (_Acclamation a +gauche.--Protestation a droite_.) + +Je viens de vous dire ce que je voudrais. Maintenant, voici ce que je +ne veux pas: + +Je ne veux pas de la loi qu'on vous apporte. + +Pourquoi? + +Messieurs, cette loi est une arme. + +Une arme n'est rien par elle-meme, elle n'existe que par la main qui +la saisit. + +Or quelle est la main qui se saisira de cette loi? + +La est toute la question. Messieurs, c'est la main du parti clerical. +(_C'est vrai!--Longue agitation_.) + +Messieurs, je redoute cette main, je veux briser cette arme, je +repousse ce projet. + +Cela dit, j'entre dans la discussion. + +J'aborde tout de suite, et de front, une objection qu'on fait aux +opposants places a mon point de vue, la seule objection qui ait une +apparence de gravite. + +On nous dit: Vous excluez le clerge du conseil de surveillance de +l'etat; vous voulez donc proscrire l'enseignement religieux? + +Messieurs, je m'explique. Jamais on ne se meprendra, par ma faute, ni +sur ce que je dis, ni sur ce que je pense. + +Loin que je veuille proscrire l'enseignement religieux, entendez-vous +bien? il est, selon moi, plus necessaire aujourd'hui que jamais. Plus +l'homme grandit, plus il doit croire. Plus il approche de Dieu, mieux +il doit voir Dieu. (_Mouvement_.) + +Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque il n'y a qu'un +malheur, c'est une certaine tendance a tout mettre dans cette vie. +(_Sensation_.) En donnant a l'homme pour fin et pour but la vie +terrestre et materielle, on aggrave toutes les miseres par la negation +qui est au bout, on ajoute a l'accablement des malheureux le poids +insupportable du neant, et de ce qui n'etait que la souffrance, +c'est-a-dire la loi de Dieu, on fait le desespoir, c'est-a-dire la +loi de l'enfer. (_Long mouvement_.) De la de profondes convulsions +sociales. (_Oui! oui!_) + +Certes je suis de ceux qui veulent, et personne n'en doute dans cette +enceinte, je suis de ceux qui veulent, je ne dis pas avec sincerite, +le mot est trop faible, je veux avec une inexprimable ardeur, et par +tous les moyens possibles, ameliorer dans cette vie le sort materiel +de ceux qui souffrent; mais la premiere des ameliorations, c'est de +leur donner l'esperance. (_Bravos a droite._) Combien s'amoindrissent +nos miseres finies quand il s'y mele une esperance infinie! (_Tres +bien! tres bien!_) + +Notre devoir a tous, qui que nous soyons, les legislateurs comme les +eveques, les pretres comme les ecrivains, c'est de repandre, c'est de +depenser, c'est de prodiguer, sous toutes les formes, toute l'energie +sociale pour combattre et detruire la misere (_Bravo! a gauche_), et +en meme temps de faire lever toutes les tetes vers le ciel (_Bravo! a +droite_), de diriger toutes les ames, de tourner toutes les attentes +vers une vie ulterieure ou justice sera faite et ou justice sera +rendue. Disons-le bien haut, personne n'aura injustement ni +inutilement souffert. La mort est une restitution. (_Tres bien! a +droite.--Mouvement_.) La loi du monde materiel, c'est l'equilibre; la +loi du monde moral, c'est l'equite. Dieu se retrouve a la fin de +tout. Ne l'oublions pas et enseignons-le a tous, il n'y aurait aucune +dignite a vivre et cela n'en vaudrait pas la peine, si nous devions +mourir tout entiers. Ce qui allege le labeur, ce qui sanctifie le +travail, ce qui rend l'homme fort, bon, sage, patient, bienveillant, +juste, a la fois humble et grand, digne de l'intelligence, digne de +la liberte, c'est d'avoir devant soi la perpetuelle vision d'un monde +meilleur rayonnant a travers les tenebres de cette vie. (_Vive et +unanime approbation_.) + +Quant a moi, puisque le hasard veut que ce soit moi qui parle en ce +moment et met de si graves paroles dans une bouche de peu d'autorite, +qu'il me soit permis de le dire ici et de le declarer, je le proclame +du haut de cette tribune, j'y crois profondement, a ce monde meilleur; +il est pour moi bien plus reel que cette miserable chimere que nous +devorons et que nous appelons la vie; il est sans cesse devant mes +yeux; j'y crois de toutes les puissances de ma conviction, et, apres +bien des luttes, bien des etudes et bien des epreuves, il est la +supreme certitude de ma raison, comme il est la supreme consolation de +mon ame. (_Profonde sensation_.) + +Je veux donc, je veux sincerement, fermement, ardemment, +l'enseignement religieux, mais je veux l'enseignement religieux de +l'eglise et non l'enseignement religieux d'un parti. Je le veux +sincere et non hypocrite. (_Bravo! bravo!_) Je le veux ayant pour but +le ciel et non la terre. (_Mouvement._) Je ne veux pas qu'une chaire +envahisse l'autre, je ne veux pas meler le pretre au professeur. Ou, +si je consens a ce melange, moi legislateur, je le surveille, j'ouvre +sur les seminaires et sur les congregations enseignantes l'oeil de +l'etat, et, j'y insiste, de l'etat laique, jaloux uniquement de sa +grandeur et de son unite. + +Jusqu'au jour, que j'appelle de tous mes voeux, ou la liberte complete +de l'enseignement pourra etre proclamee, et en commencant je vous ai +dit a quelles conditions, jusqu'a ce jour-la, je veux l'enseignement +de l'eglise en dedans de l'eglise et non au dehors. Surtout je +considere comme une derision de faire surveiller, au nom de l'etat, +par le clerge l'enseignement du clerge. En un mot, je veux, je le +repete, ce que voulaient nos peres, l'eglise chez elle et l'etat chez +lui. (_Oui! oui!_) + +L'assemblee voit deja clairement pourquoi je repousse le projet de +loi; mais j'acheve de m'expliquer. + +Messieurs, comme je vous l'indiquais tout a l'heure, ce projet est +quelque chose de plus, de pire, si vous voulez, qu'une loi politique, +c'est une loi strategique. (_Chuchotements_.) + +Je m'adresse, non, certes, au venerable eveque de Langres, non a +quelque personne que ce soit dans cette enceinte, mais au parti qui a, +sinon redige, du moins inspire le projet de loi, a ce parti a la fois +eteint et ardent, au parti clerical. Je ne sais pas s'il est dans le +gouvernement, je ne sais pas s'il est dans l'assemblee (_mouvement_); +mais je le sens un peu partout. (_Nouveau mouvement_.) Il a l'oreille +fine, il m'entendra. (_On rit_.) Je m'adresse donc au parti clerical, +et je lui dis: Cette loi est votre loi. Tenez, franchement, je me +defie de vous. Instruire, c'est construire. (_Sensation_.) Je me defie +de ce que vous construisez. (_Tres bien! tres bien!_) + +Je ne veux pas vous confier l'enseignement de la jeunesse, l'ame des +enfants, le developpement des intelligences neuves qui s'ouvrent a la +vie, l'esprit des generations nouvelles, c'est-a-dire l'avenir de la +France. Je ne veux pas vous confier l'avenir de la France, parce que +vous le confier, ce serait vous le livrer. (_Mouvement_.) + +Il ne me suffit pas que les generations nouvelles nous succedent, +j'entends qu'elles nous continuent. Voila pourquoi je ne veux ni de +votre main, ni de votre souffle sur elles. Je ne veux pas que ce qui a +ete fait par nos peres soit defait par vous. Apres cette gloire, je ne +veux pas de cette honte. (_Mouvement prolonge_.) + +Votre loi est une loi qui a un masque. (_Bravo!_) + +Elle dit une chose et elle en ferait une autre. C'est une pensee +d'asservissement qui prend les allures de la liberte. C'est une +confiscation intitulee donation. Je n'en veux pas. (_Applaudissements +a gauche_.) + +C'est votre habitude. Quand vous forgez une chaine, vous dites: Voici +une liberte! Quand vous faites une proscription, vous criez: Voila une +amnistie! (_Nouveaux applaudissements_.) + +Ah! je ne vous confonds pas avec l'eglise, pas plus que je ne confonds +le gui avec le chene. Vous etes les parasites de l'eglise, vous etes +la maladie de l'eglise. (_On rit_.) Ignace est l'ennemi de Jesus. +(_Vive approbation a gauche_.) Vous etes, non les croyants, mais les +sectaires d'une religion que vous ne comprenez pas. Vous etes les +metteurs en scene de la saintete. Ne melez pas l'eglise a vos +affaires, a vos combinaisons, a vos strategies, a vos doctrines, a vos +ambitions. Ne l'appelez pas votre mere pour en faire votre servante. +(_Profonde sensation_.) Ne la tourmentez pas sous le pretexte de lui +apprendre la politique. Surtout ne l'identifiez pas avec vous. Voyez +le tort que vous lui faites. M. l'eveque de Langres vous l'a dit. (_On +rit_.) + +Voyez comme elle deperit depuis qu'elle vous a! Vous vous faites si +peu aimer que vous finiriez par la faire hair! En verite, je vous +le dis (_on rit_), elle se passera fort bien de vous. Laissez-la en +repos. Quand vous n'y serez plus, on y reviendra. Laissez-la, cette +venerable eglise, cette venerable mere, dans sa solitude, dans son +abnegation, dans son humilite. Tout cela compose sa grandeur! Sa +solitude lui attirera la foule, son abnegation est sa puissance, son +humilite est sa majeste. (_Vive adhesion_.) + +Vous parlez d'enseignement religieux! Savez-vous quel est le veritable +enseignement religieux, celui devant lequel il faut se prosterner, +celui qu'il ne faut pas troubler? C'est la soeur de charite au chevet +du mourant. C'est le frere de la Merci rachetant l'esclave. C'est +Vincent de Paul ramassant l'enfant trouve. C'est l'eveque de Marseille +au milieu des pestiferes. C'est l'archeveque de Paris abordant avec +un sourire ce formidable faubourg Saint-Antoine, levant son crucifix +au-dessus de la guerre civile, et s'inquietant peu de recevoir la +mort, pourvu qu'il apporte la paix. (_Bravo!_) Voila le veritable +enseignement religieux, l'enseignement religieux reel, profond, +efficace et populaire, celui qui, heureusement pour la religion et +l'humanite, fait encore plus de chretiens que vous n'en defaites! +(_Longs applaudissements a gauche_.) + +Ah! nous vous connaissons! nous connaissons le parti clerical. C'est +un vieux parti qui a des etats de service. (_On rit._) C'est lui qui +monte la garde a la porte de l'orthodoxie. (_On rit._) C'est lui qui +a trouve pour la verite ces deux etais merveilleux, l'ignorance et +l'erreur. C'est lui qui fait defense a la science et au genie d'aller +au dela du missel et qui veut cloitrer la pensee dans le dogme. Tous +les pas qu'a faits l'intelligence de l'Europe, elle les a faits malgre +lui. Son histoire est ecrite dans l'histoire du progres humain, mais +elle est ecrite au verso. (_Sensation._) Il s'est oppose a tout. (_On +rit_.) + +C'est lui qui a fait battre de verges Prinelli pour avoir dit que +les etoiles ne tomberaient pas. C'est lui qui a applique Campanella +vingt-sept fois a la question pour avoir affirme que le nombre des +mondes etait infini et entrevu le secret de la creation. C'est lui qui +a persecute Harvey pour avoir prouve que le sang circulait. De par +Josue, il a enferme Galilee; de par saint Paul, il a emprisonne +Christophe Colomb. (_Sensation._) Decouvrir la loi du ciel, c'etait +une impiete; trouver un monde, c'etait une heresie. C'est lui qui a +anathematise Pascal au nom de la religion, Montaigne au nom de la +morale, Moliere au nom de la morale et de la religion. Oh! oui, +certes, qui que vous soyez, qui vous appelez le parti catholique et +qui etes le parti clerical, nous vous connaissons. Voila longtemps +deja que la conscience humaine se revolte contre vous et vous demande: +Qu'est-ce que vous me voulez? Voila longtemps deja que vous essayez de +mettre un baillon a l'esprit humain. (_Acclamations a gauche_.) + +Et vous voulez etre les maitres de l'enseignement! Et il n'y a pas un +poete, pas un ecrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous +acceptiez! Et tout ce qui a ete ecrit, trouve, reve, deduit, illumine, +imagine, invente par les genies, le tresor de la civilisation, +l'heritage seculaire des generations, le patrimoine commun des +intelligences, vous le rejetez! Si le cerveau de l'humanite etait la +devant vos yeux, a votre discretion, ouvert comme la page d'un livre, +vous y feriez des ratures! (_Oui! oui!_) Convenez-en! (_Mouvement +prolonge_.) + +Enfin, il y a un livre, un livre qui semble d'un bout a l'autre une +emanation superieure, un livre qui est pour l'univers ce que le koran +est pour l'islamisme, ce que les vedas sont pour l'Inde, un livre +qui contient toute la sagesse humaine eclairee par toute la sagesse +divine, un livre que la veneration des peuples appelle le Livre, la +Bible! Eh bien! votre censure a monte jusque-la! Chose inouie! des +papes ont proscrit la Bible! Quel etonnement pour les esprits sages, +quelle epouvante pour les coeurs simples, de voir l'index de Rome pose +sur le livre de Dieu! (_Vive adhesion a gauche._) + +Et vous reclamez la liberte d'enseigner! Tenez, soyons sinceres, +entendons-nous sur la liberte que vous reclamez; c'est la liberte de +ne pas enseigner. (_Applaudissements a gauche.--Vives reclamations a +droite_.) + +Ah! vous voulez qu'on vous donne des peuples a instruire! Fort +bien.--Voyons vos eleves. Voyons vos produits. (_On rit_.) Qu'est-ce +que vous avez fait de l'Italie? Qu'est-ce que vous avez fait de +l'Espagne? Depuis des siecles vous tenez dans vos mains, a votre +discretion, a votre ecole, sous votre ferule, ces deux grandes +nations, illustres parmi les plus illustres; qu'en avez-vous fait? +(_Mouvement_.) + +Je vais vous le dire. Grace a vous, l'Italie, dont aucun homme qui +pense ne peut plus prononcer le nom qu'avec une inexprimable douleur +filiale, l'Italie, cette mere des genies et des nations, qui a repandu +sur l'univers toutes les plus eblouissantes merveilles de la poesie +et des arts, l'Italie, qui a appris a lire au genre humain, l'Italie +aujourd'hui ne sait pas lire! (_Profonde sensation_.) + +Oui, l'Italie est de tous les etats de l'Europe celui ou il y a +le moins de natifs sachant lire! (_Reclamations a droite.--Cris +violents_.) + +L'Espagne, magnifiquement dotee, l'Espagne, qui avait recu des romains +sa premiere civilisation, des arabes sa seconde civilisation, de la +providence, et malgre vous, un monde, l'Amerique; l'Espagne a perdu, +grace a vous, grace a votre joug d'abrutissement, qui est un joug +de degradation et d'amoindrissement (_applaudissements a gauche_), +l'Espagne a perdu ce secret de la puissance qu'elle tenait des +romains, ce genie des arts qu'elle tenait des arabes, ce monde qu'elle +tenait de Dieu, et, en echange de tout ce que vous lui avez fait +perdre, elle a recu de vous l'inquisition. (_Mouvement_.) + +L'inquisition, que certains hommes du parti essayent aujourd'hui de +rehabiliter avec une timidite pudique dont je les honore. (_Longue +hilarite a gauche.--Reclamations a droite_.) L'inquisition, qui +a brule sur le bucher ou etouffe dans les cachots cinq millions +d'hommes! (_Denegations a droite_.) Lisez l'histoire! L'inquisition, +qui exhumait les morts pour les bruler comme heretiques (_C'est +vrai!_), temoin Urgel et Arnault, comte de Forcalquier. L'inquisition, +qui declarait les enfants des heretiques, jusqu'a la deuxieme +generation, infames et incapables d'aucuns honneurs publics, en +exceptant seulement, ce sont les propres termes des arrets, _ceux qui +auraient denonce leur pere_! (_Long mouvement_.) L'inquisition, qui, +a l'heure ou je parle, tient encore dans la bibliotheque vaticane les +manuscrits de Galilee clos et scelles sous le scelle de l'index! +(_Agitation._) Il est vrai que, pour consoler l'Espagne de ce que vous +lui otiez et de ce que vous lui donniez, vous l'avez surnommee la +Catholique! (_Rumeurs a droite_.) + +Ah! savez-vous? vous avez arrache a l'un de ses plus grands hommes ce +cri douloureux qui vous accuse: "J'aime mieux qu'elle soit la Grande +que la Catholique!" (_Cris a droite. Longue interruption.--Plusieurs +membres interpellent violemment l'orateur_.) + +Voila vos chefs-d'oeuvre! Ce foyer qu'on appelait l'Italie, vous +l'avez eteint. Ce colosse qu'on appelait l'Espagne, vous l'avez mine. +L'une est en cendres, l'autre est en ruine. Voila ce que vous avez +fait de deux grands peuples. Qu'est-ce que vous voulez faire de la +France? (_Mouvement prolonge_.) + +Tenez, vous venez de Rome; je vous fais compliment. Vous avez eu la un +beau succes, (_Rires et bravos a gauche_.) Vous venez de baillonner le +peuple romain; maintenant vous voulez baillonner le peuple francais. +Je comprends, cela est encore plus beau, cela tente. Seulement, +prenez garde! c'est malaise. Celui-ci est un lion tout a fait vivant. +(_Agitation_.) + +A qui en voulez-vous donc? Je vais vous le dire. Vous en voulez a la +raison humaine. Pourquoi? Parce qu'elle fait le jour. (_Oui! oui! Non! +non!_) + +Oui, voulez-vous que je vous dise ce qui vous importune? C'est cette +enorme quantite de lumiere libre que la France degage depuis trois +siecles, lumiere toute faite de raison, lumiere aujourd'hui plus +eclatante que jamais, lumiere qui fait de la nation francaise la +nation eclairante, de telle sorte qu'on apercoit la clarte de la +France sur la face de tous les peuples de l'univers. (_Sensation._) Eh +bien, cette clarte de la France, cette lumiere libre, cette lumiere +directe, cette lumiere qui ne vient pas de Rome, qui vient de +Dieu, voila ce que vous voulez eteindre, voila ce que nous voulons +conserver! (_Oui! oui!--Bravos a gauche._) + +Je repousse votre loi. Je la repousse parce qu'elle confisque +l'enseignement primaire, parce qu'elle degrade l'enseignement +secondaire, parce qu'elle abaisse le niveau de la science, parce +qu'elle diminue mon pays. (_Sensation_.) + +Je la repousse, parce que je suis de ceux qui ont un serrement de +coeur et la rougeur au front toutes les fois que la France subit, pour +une cause quelconque, une diminution, que ce soit une diminution +de territoire, comme par les traites de 1815, ou une diminution de +grandeur intellectuelle, comme par votre loi! (_Vifs applaudissements +a gauche_.) + +Messieurs, avant de terminer, permettez-moi d'adresser ici, du haut de +la tribune, au parti clerical, au parti qui nous envahit (_Ecoutez! +ecoutez!_), un conseil serieux. (_Rumeurs a droite_.) + +Ce n'est pas l'habilete qui lui manque. Quand les circonstances +l'aident, il est fort, tres fort, trop fort! (_Mouvement._) Il sait +l'art de maintenir une nation dans un etat mixte et lamentable, qui +n'est pas la mort, mais qui n'est plus la vie. (_C'est vrai!_) Il +appelle cela gouverner. (_Rires._) C'est le gouvernement par la +lethargie. (_Nouveaux rires_.) + +Mais qu'il y prenne garde, rien de pareil ne convient a la France. +C'est un jeu redoutable que de lui laisser entrevoir, seulement +entrevoir, a cette France, l'ideal que voici: la sacristie souveraine, +la liberte trahie, l'intelligence vaincue et liee, les livres +dechires, le prone remplacant la presse, la nuit faite dans les +esprits par l'ombre des soutanes, et les genies mates par les bedeaux! +(_Acclamations a gauche.--Denegations furieuses a droite_.) + +C'est vrai, le parti clerical est habile; mais cela ne l'empeche pas +d'etre naif. (_Hilarite._) Quoi! il redoute le socialisme! Quoi! il +voit monter le flot, a ce qu'il dit, et il lui oppose, a ce flot qui +monte, je ne sais quel obstacle a claire-voie! Il voit monter le flot, +et il s'imagine que la societe sera sauvee parce qu'il aura combine, +pour la defendre, les hypocrisies sociales avec les resistances +materielles, et qu'il aura mis un jesuite partout ou il n'y a pas un +gendarme! (_Rires et applaudissements._) Quelle pitie! + +Je le repete, qu'il y prenne garde, le dix-neuvieme siecle lui est +contraire. Qu'il ne s'obstine pas, qu'il renonce a maitriser cette +grande epoque pleine d'instincts profonds et nouveaux, sinon il ne +reussira qu'a la courroucer, il developpera imprudemment le cote +redoutable de notre temps, et il fera surgir des eventualites +terribles. Oui, avec ce systeme qui fait sortir, j'y insiste, +l'education de la sacristie et le gouvernement du confessionnal.... +(_Longue interruption. Cris: A l'ordre! Plusieurs membres de la droite +se levent. M. le president et M. Victor Hugo echangent un colloque gui +ne parvient pas jusqu'a nous. Violent tumulte. L'orateur reprend, en +se tournant vers la droite:_) + +Messieurs, vous voulez beaucoup, dites-vous, la liberte de +l'enseignement; tachez de vouloir un peu la liberte de la tribune. +(_On rit. Le bruit s'apaise_.) + +Avec ces doctrines qu'une logique inflexible et fatale entraine, +malgre les hommes eux-memes, et feconde pour le mal, avec ces +doctrines qui font horreur quand on les regarde dans l'histoire.... +(_Nouveaux cris: A l'ordre. L'orateur s'interrompant_:) Messieurs, le +parti clerical, je vous l'ai dit, nous envahit. Je le combats, et au +moment ou ce parti se presente une loi a la main, c'est mon droit +de legislateur d'examiner cette loi et d'examiner ce parti. Vous ne +m'empecherez pas de le faire. (_Tres bien!_) Je continue. + +Oui, avec ce systeme-la, cette doctrine-la et cette histoire-la, que +le parti clerical le sache, partout ou il sera, il engendrera des +revolutions; partout, pour eviter Torquemada, on se jettera dans +Robespierre. (_Sensation_.) Voila ce qui fait du parti qui s'intitule +parti catholique un serieux danger public. Et ceux qui, comme moi, +redoutent egalement pour les nations le bouleversement anarchique et +l'assoupissement sacerdotal, jettent le cri d'alarme. Pendant qu'il en +est temps encore, qu'on y songe bien! (_Clameurs a droite_.) + +Vous m'interrompez. Les cris et les murmures couvrent ma voix. +Messieurs, je vous parle, non en agitateur, mais en honnete homme! +(_Ecoutez! ecoutez!_) Ah ca, messieurs, est-ce que je vous serais +suspect, par hasard? + +CRIS A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! je vous suis suspect! Vous le dites? + +CRIS A DROITE.--Oui! oui! + +(_Tumulte inexprimable. Une partie de la droite se leve et interpelle +l'orateur impassible a la tribune_.) + +Eh bien! sur ce point, il faut s'expliquer. (_Le silence se +retablit_.) C'est en quelque sorte un fait personnel. Vous ecouterez, +je le pense, une explication que vous avez provoquee vous-memes. Ah! +je vous suis suspect! Et de quoi? Je vous suis suspect! Mais l'an +dernier, je defendais l'ordre en peril comme je defends aujourd'hui +la liberte menacee! comme je defendrai l'ordre demain, si le danger +revient de ce cote-la. (_Mouvement_.) + +Je vous suis suspect! Mais vous etais-je suspect quand j'accomplissais +mon mandat de representant de Paris, en prevenant l'effusion du sang +dans les barricades de juin? (_Bravos a gauche. Nouveaux cris a +droite. Le tumulte recommence_.) + +Eh bien! vous ne voulez pas meme entendre une voix qui defend +resolument la liberte! Si je vous suis suspect, vous me l'etes aussi. +Entre nous le pays jugera. (_Tres bien! tres bien!_) + +Messieurs, un dernier mot. Je suis peut-etre un de ceux qui ont eu le +bonheur de rendre a la cause de l'ordre, dans les temps difficiles, +dans un passe recent, quelques services obscurs. Ces services, on a pu +les oublier, je ne les rappelle pas. Mais au moment ou je parle, j'ai +le droit de m'y appuyer. (_Non! non!--Si! si!_) + +Eh bien! appuye sur ce passe, je le declare, dans ma conviction, ce +qu'il faut a la France, c'est l'ordre, mais l'ordre vivant, qui est +le progres; c'est l'ordre tel qu'il resulte de la croissance normale, +paisible, naturelle du peuple; c'est l'ordre se faisant a la fois dans +les faits et dans les idees par le plein rayonnement de l'intelligence +nationale. C'est tout le contraire de votre loi! (_Vive adhesion a +gauche_.) + +Je suis de ceux qui veulent pour ce noble pays la liberte et non la +compression, la croissance continue et non l'amoindrissement, la +puissance et non la servitude, la grandeur et non le neant! (_Bravo! +a gauche_.) Quoi! voila les lois que vous nous apportez! Quoi! vous +gouvernants, vous legislateurs, vous voulez vous arreter! vous voulez +arreter la France! Vous voulez petrifier la pensee humaine, etouffer +le flambeau divin, materialiser l'esprit! (_Oui! oui! Non! non!_) Mais +vous ne voyez donc pas les elements memes du temps ou vous etes. Mais +vous etes donc dans votre siecle comme des etrangers! (_Profonde +sensation_.) + +Quoi! c'est dans ce siecle, dans ce grand siecle des nouveautes, +des avenements, des decouvertes, des conquetes, que vous revez +l'immobilite! (_Tres bien!_) C'est dans le siecle de l'esperance que +vous proclamez le desespoir! (_Bravo!_) Quoi! vous jetez a +terre, comme des hommes de peine fatigues, la gloire, la pensee, +l'intelligence, le progres, l'avenir, et vous dites: C'est assez! +n'allons pas plus loin; arretons-nous! (_Denegations a droite_.) Mais +vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s'accroit, se +transforme et se renouvelle autour de vous, au-dessus de vous, +au-dessous de vous! (_Mouvement_.) + +Ah! vous voulez vous arreter! Eh bien! je vous le repete avec une +profonde douleur, moi qui hais les catastrophes et les ecroulements, +je vous avertis la mort dans l'ame (_on rit a droite_), vous ne voulez +pas du progres? vous aurez les revolutions! (_Profonde agitation._) +Aux hommes assez insenses pour dire: L'humanite ne marchera pas, Dieu +repond par la terre qui tremble! + +(_Longs applaudissements a gauche. L'orateur, descendant de la +tribune, est entoure par une foule de membres qui le felicitent. +L'assemblee se separe en proie a une vive emotion_.) + + +V + +LA DEPORTATION + + +[Note: Par son message du 31 octobre 1849, M. Louis Bonaparte avait +congedie un ministere independant et charge un ministere subalterne de +l'execution de sa pensee. + +Quelques jours apres, M. Rouher, ministre de la justice, presenta un +projet de loi sur la deportation. + +Ce projet contenait deux dispositions principales, la deportation +simple dans l'ile de Pamanzi et les Marquises, et la deportation +compliquee de la detention dans une enceinte fortifiee, la citadelle +de Zaoudzi, pres l'ile Mayotte. + +La commission nommee par l'assemblee adopta la pensee du projet, +l'emprisonnement dans l'exil. Elle l'aggrava meme en ce sens qu'elle +autorisait l'application retroactive de la loi aux condamnes +anterieurement a sa promulgation. Elle substitua l'ile de Noukahiva a +l'ile de Pamanzi, et la forteresse de Vaithau, iles Marquises, a la +citadelle de Zaoudzi. + +C'etait bien la ce que le deporte Troncon-Ducoudray avait qualifie _la +guillotine seche._ + +M. Victor Hugo prit la parole contre cette loi dans la seance du 5 +avril 1850. + +Le lendemain du jour ou ce discours fut prononce, une souscription +fut faite pour le repandre dans toute la France. M. Emile de Girardin +demanda qu'une medaille fut frappee a l'effigie de l'orateur, et +portat pour inscription la date, _5 avril 1850_, et ces paroles +extraites du discours: + +"Quand les hommes mettent dans une loi l'injustice, Dieu y met la +justice, et il frappe avec cette loi ceux qui l'ont faite." + +Le gouvernement permit la medaille, mais defendit l'inscription. +(_Note de l'editeur._)] + + +5 avril 1850. + +Messieurs, parmi les journees de fevrier, journees qu'on ne peut +comparer a rien dans l'histoire, il y eut un jour admirable, ce fut +celui ou cette voix souveraine du peuple qui, a travers les rumeurs +confuses de la place publique, dictait les decrets du gouvernement +provisoire, prononca cette grande parole: La peine de mort est abolie +en matiere politique. (_Tres bien!_) Ce jour-la, tous les coeurs +genereux, tous les esprits serieux tressaillirent. Et en effet, voir +le progres sortir immediatement, sortir calme et majestueux d'une +revolution toute fremissante; voir surgir au-dessus des masses +emues le Christ vivant et couronne; voir du milieu de cet immense +ecroulement de lois humaines se degager dans toute sa splendeur la loi +divine (_Bravo!_); voir la multitude se comporter comme un sage; voir +toutes ces passions, toutes ces intelligences, toutes ces ames, la +veille encore pleines de colere, toutes ces bouches qui venaient de +dechirer des cartouches, s'unir et se confondre dans un seul cri, +le plus beau qui puisse etre pousse par la voix humaine: Clemence! +c'etait la, messieurs, pour les philosophes, pour les publicistes, +pour l'homme chretien, pour l'homme politique, ce fut pour la +France et pour l'Europe un magnifique spectacle. Ceux memes que les +evenements de fevrier froissaient dans leurs interets, dans leurs +sentiments, dans leurs affections, ceux memes qui gemissaient, ceux +memes qui tremblaient, applaudirent et reconnurent que les revolutions +peuvent meler le bien a leurs explosions les plus violentes, et +qu'elles ont cela de merveilleux qu'il leur suffit d'une heure sublime +pour effacer toutes les heures terribles. (_Sensation_.) + +Du reste, messieurs, ce triomphe subit et eblouissant, quoique +partiel, du dogme qui prescrit l'inviolabilite de la vie humaine, +n'etonna pas ceux qui connaissent la puissance des idees. Dans les +temps ordinaires, dans ce qu'on est convenu d'appeler les temps +calmes, faute d'apercevoir le mouvement profond qui se fait sous +l'immobilite apparente de la surface, dans les epoques dites epoques +paisibles, on dedaigne volontiers les idees; il est de bon gout de les +railler. Reve, declamation, utopie! s'ecrie-t-on. On ne tient compte +que des faits, et plus ils sont materiels, plus ils sont estimes. On +ne fait cas que des gens d'affaires, des esprits _pratiques_, comme on +dit dans un certain jargon (_Tres bien!_), et de ces hommes positifs, +qui ne sont, apres tout, que des hommes negatifs. (_C'est vrai!_) + +Mais qu'une revolution eclate, les hommes d'affaires, les gens +habiles, qui semblaient des colosses, ne sont plus que des nains; +toutes les realites qui n'ont plus la proportion des evenements +nouveaux s'ecroulent et s'evanouissent; les faits materiels tombent, +et les idees grandissent jusqu'au ciel. (_Mouvement_.) + +C'est ainsi, par cette soudaine force d'expansion que les idees +acquierent en temps de revolution, que s'est faite cette grande chose, +l'abolition de la peine de mort en matiere politique. + +Messieurs, cette grande chose, ce decret fecond qui contient en germe +tout un code, ce progres, qui etait plus qu'un progres, qui etait un +principe, l'assemblee constituante l'a adopte et consacre. Elle l'a +place, je dirais presque au sommet de la constitution, comme une +magnifique avance faite par l'esprit de la revolution a l'esprit de +la civilisation, comme une conquete, mais surtout comme une promesse, +comme une sorte de porte ouverte qui laisse penetrer, au milieu des +progres obscurs et incomplets du present, la lumiere sereine de +l'avenir. + +Et en effet, dans un temps donne, l'abolition de la peine capitale +en matiere politique doit amener et amenera necessairement, par la +toute-puissance de la logique, l'abolition pure et simple de la peine +de mort! (_Oui! oui!_) + +Eh bien, messieurs, cette promesse, il s'agit aujourd'hui de la +retirer! cette conquete, il s'agit d'y renoncer! ce principe, +c'est-a-dire la chose qui ne recule pas, il s'agit de le briser! cette +journee memorable de fevrier, marquee par l'enthousiasme d'un grand +peuple et par l'enfantement d'un grand progres, il s'agit de la rayer +de l'histoire! Sous le titre modeste de _loi sur la deportation_, le +gouvernement nous apporte et votre commission vous propose d'adopter +un projet de loi que le sentiment public, qui ne se trompe pas, a deja +traduit et resume en une seule ligne, que voici: _La peine de mort +est retablie en matiere politique._ (_Bravos a gauche.--Denegations a +droite.--Il n'est pas question de cela!--On comble une lacune_ _du +code! voila tout.--C'est pour remplacer la peine capitale!_) + +Vous l'entendez, messieurs, les auteurs du projet, les membres de +la commission, les honorables chefs de la majorite se recrient et +disent:--Il n'est pas question de cela le moins du monde. Il y a une +lacune dans le code penal, on veut la remplir, rien de plus; on veut +simplement remplacer la peine de mort.--N'est-ce pas? C'est bien la ce +qu'on a dit? On veut donc simplement remplacer la peine de mort, et +comment s'y prend-on? On combine le climat ... Oui, quoi que vous +fassiez, messieurs, vous aurez beau chercher, choisir, explorer, aller +des Marquises a Madagascar, et revenir de Madagascar aux Marquises, +aux Marquises, que M. l'amiral Bruat appelle _le tombeau des +europeens_, le climat du lieu de deportation sera toujours, compare +a la France, un climat meurtrier, et l'acclimatement, deja tres +difficile pour des personnes libres, satisfaites, placees dans les +meilleures conditions d'activite et d'hygiene, sera impossible, +entendez-vous bien? absolument impossible pour de malheureux detenus. +(_C'est vrai!_) + +Je reprends. On veut donc simplement remplacer la peine de mort. Et +que fait-on? On combine le climat, l'exil et la prison. Le climat +donne sa malignite, l'exil son accablement, la prison son desespoir; +au lieu d'un bourreau on en a trois. La peine de mort est remplacee. +(_Profonde sensation._) Ah! quittez ces precautions de paroles, +quittez cette phraseologie hypocrite; soyez du moins sinceres, et +dites avec nous: La peine de mort est retablie! (_Bravo! a gauche._) + +Oui, retablie; oui, c'est la peine de mort! et, je vais vous le +prouver tout a l'heure, moins terrible en apparence, plus horrible en +realite! (_C'est vrai! c'est cela._) + +Mais, voyons, discutons froidement. Apparemment vous ne voulez pas +faire seulement une loi severe, vous voulez faire aussi une loi +executable, une loi qui ne tombe pas en desuetude le lendemain de sa +promulgation? Eh bien! pesez ceci: + +Quand vous deposez un exces de severite dans la loi, vous y deposez +l'impuissance. (_Oui! oui! c'est vrai!_) Vouloir faire rendre trop a +la severite de la loi, c'est le plus sur moyen de ne lui faire rendre +rien. Savez-vous pourquoi? C'est parce que la peine juste a, au fond +de toutes les consciences, de certaines limites qu'il n'est pas au +pouvoir du legislateur de deplacer. Le jour ou, par votre ordre, la +loi veut transgresser cette limite, cette limite sacree, cette limite +tracee dans l'equite de l'homme par le doigt meme de Dieu, la loi +rencontre la conscience qui lui defend de passer outre. D'accord avec +l'opinion, avec l'etat des esprits, avec le sentiment public, avec les +moeurs, la loi peut tout. En lutte avec ces forces vives de la societe +et de la civilisation, elle ne peut rien. Les tribunaux hesitent, +les jurys acquittent, les textes defaillent et meurent sous l'oeil +stupefait des juges. (_Mouvement._) Songez-y, messieurs, tout ce que +la penalite construit en dehors de la justice s'ecroule promptement, +et, je le dis pour tous les partis, eussiez-vous bati vos iniquites en +granit, a chaux et a ciment, il suffira pour les jeter a terre d'un +souffle (_Oui! oui!_), de ce souffle qui sort de toutes les bouches +et qu'on appelle l'opinion. (_Sensation._) Je le repete, et voici la +formule du vrai dans cette matiere: Toute loi penale a de moins en +puissance ce qu'elle a de trop en severite. (_C'est vrai!_) + +Mais je suppose que je me trompe dans mon raisonnement, raisonnement, +remarquez-le bien, que je pourrais appuyer d'une foule de preuves. +J'admets que je me trompe. Je suppose que cette nouveaute penale ne +tombera pas immediatement en desuetude. Je vous accorde qu'apres +avoir vote une pareille loi, vous aurez ce grand malheur de la voir +executee. C'est bien. Maintenant, permettez-moi deux questions: Ou est +l'opportunite d'une telle loi? ou en est la necessite? L'opportunite? +nous dit-on. Oubliez-vous les attentats d'hier, de tous les jours, le +15 mai, le 23 juin, le 13 juin? La necessite? Mais est-ce qu'il n'est +pas necessaire d'opposer a ces attentats, toujours possibles, toujours +flagrants, une repression enorme, une immense intimidation? La +revolution de fevrier nous a ote la guillotine. Nous faisons comme +nous pouvons pour la remplacer; nous faisons de notre mieux. +(_Mouvement prolonge_.) + +Je m'en apercois. (_On rit_.) + +Avant d'aller plus loin, un mot d'explication. + +Messieurs, autant que qui que ce soit, et j'ai le droit de le dire, et +je crois l'avoir prouve, autant que qui que ce soit, je repousse et je +condamne, sous un regime de suffrage universel, les actes de rebellion +et de desordre, les recours a la force brutale. Ce qui convient a un +grand peuple souverain de lui-meme, a un grand peuple intelligent, ce +n'est pas l'appel aux armes, c'est l'appel aux idees. (_Sensation_.) +Pour moi, et ce doit etre, du reste, l'axiome de la democratie, le +droit de suffrage abolit le droit d'insurrection. C'est en cela que +le suffrage universel resout et dissout les revolutions. +(_Applaudissements_.) + +Voila le principe, principe incontestable et absolu; j'y insiste. +Pourtant, je dois le dire, dans l'application penale, les incertitudes +naissent. Quand de funestes et deplorables violations de la paix +publique donnent lieu a des poursuites juridiques, rien n'est plus +difficile que de preciser les faits et de proportionner la peine au +delit. Tous nos proces politiques l'ont prouve. + +Quoi qu'il en soit, la societe doit se defendre. Je suis sur ce point +pleinement d'accord avec vous. La societe doit se defendre, et vous +devez la proteger. Ces troubles, ces emeutes, ces insurrections, ces +complots, ces attentats, vous voulez les empecher, les prevenir, les +reprimer. Soit; je le veux comme vous. + +Mais est-ce que vous avez besoin d'une penalite nouvelle pour cela? +Lisez le code. Voyez-y la definition de la deportation. Quel immense +pouvoir pour l'intimidation et pour le chatiment! + +Tournez-vous donc vers la penalite actuelle! remarquez tout ce qu'elle +remet de terrible entre vos mains! + +Quoi! voila un homme, un homme que le tribunal special a condamne! +un homme frappe pour le plus incertain de tous les delits, un delit +politique, par la plus incertaine de toutes les justices, la justice +politique!.... (_Rumeurs a droite.--Longue interruption_.) + +Messieurs, je m'etonne de cette interruption. Je respecte toutes les +juridictions legales et constitutionnelles; mais quand je qualifie la +justice politique en general comme je viens de le faire, je ne fais +que repeter ce qu'a dit dans tous les siecles la philosophie de tous +les peuples, et je ne suis que l'echo de l'histoire. + +Je poursuis. + +Voila un homme que le tribunal special a condamne. + +Cet homme, un arret de deportation vous le livre. Remarquez ce que +vous pouvez en faire, remarquez le pouvoir que la loi vous donne! Je +dis le code penal actuel, la loi actuelle, avec sa definition de la +deportation. + +Cet homme, ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon les +autres, car c'est la le malheur des temps.... (_Explosion de murmures +a droite_.) + +M. LE PRESIDENT.--Quand la justice a prononce, le criminel est +criminel pour tout le monde, et ne peut etre un heros que pour ses +complices. (_Bravos a droite_.) + +M. VICTOR HUGO.--Je ferai remarquer ceci a monsieur le president +Dupin: le marechal Ney, juge en 1815, a ete declare criminel par la +justice. Il est un heros, pour moi, et je ne suis pas son complice. +(_Longs applaudissements a gauche._) + +Je reprends. Ce condamne, ce criminel selon les uns, ce heros selon +les autres, vous le saisissez; vous le saisissez au milieu de sa +renommee, de son influence, de sa popularite; vous l'arrachez a tout, +a sa femme, a ses enfants, a ses amis, a sa famille, a sa patrie; +vous le deracinez violemment de tous ses interets et de toutes ses +affections; vous le saisissez encore tout plein du bruit qu'il faisait +et de la clarte qu'il repandait, et vous le jetez dans les tenebres, +dans le silence, a on ne sait quelle distance effrayante du sol natal. +(_Sensation._) Vous le tenez la, seul, en proie a lui-meme, a ses +regrets, s'il croit avoir ete un homme necessaire a son pays; a ses +remords, s'il reconnait avoir ete un homme fatal. Vous le tenez la, +libre, mais garde, nul moyen d'evasion, garde par une garnison qui +occupe l'ile, garde par un stationnaire qui surveille la cote, garde +par l'ocean, qui ouvre entre cet homme et la patrie un gouffre de +quatre mille lieues. Vous tenez cet homme la, incapable de nuire, sans +echos autour de lui, ronge par l'isolement, par l'impuissance et par +l'oubli, decouronne, desarme, brise, aneanti! + +Et cela ne vous suffit pas! (_Mouvement._) + +Ce vaincu, ce proscrit, ce condamne de la fortune, cet homme politique +detruit, cet homme populaire terrasse, vous voulez l'enfermer! Vous +voulez faire cette chose sans nom qu'aucune legislation n'a encore +faite, joindre aux tortures de l'exil les tortures de la prison! +multiplier une rigueur par une cruaute! (_C'est vrai!_) Il ne vous +suffit pas d'avoir mis sur cette tete la voute du ciel tropical, +vous voulez y ajouter encore le plafond du cabanon! Cet homme, ce +malheureux homme, vous voulez le murer vivant dans une forteresse qui, +a cette distance, nous apparait avec un aspect si funebre, que vous +qui la construisez, oui, je vous le dis, vous n'etes pas surs de ce +que vous batissez la, et que vous ne savez pas vous-memes si c'est un +cachot ou si c'est un tombeau! (_Mouvement prolonge._) + +Vous voulez que lentement, jour par jour, heure par heure, a petit +feu, cette ame, cette intelligence, cette activite,--cette ambition, +soit!--ensevelie toute vivante, toute vivante, je le repete, a quatre +mille lieues de la patrie, sous ce soleil etouffant, sous l'horrible +pression de cette prison-sepulcre, se torde, se creuse, se devore, +desespere, demande grace, appelle la France, implore l'air, la vie, +la liberte, et agonise et expire miserablement! Ah! c'est monstrueux! +(_Profonde sensation._) Ah! je proteste d'avance au nom de l'humanite! +Ah! vous etes sans pitie et sans coeur! Ce que vous appelez une +expiation, je l'appelle un martyre; et ce que vous appelez une +justice, je l'appelle un assassinat! (_Acclamations a gauche_.) + +Mais levez-vous donc, catholiques, pretres, eveques, hommes de la +religion qui siegez dans cette assemblee et que je vois au milieu de +nous! levez-vous, c'est votre role! Qu'est-ce que vous faites sur +vos bancs? Montez a cette tribune, et venez, avec l'autorite de vos +saintes croyances, avec l'autorite de vos saintes traditions, venez +dire a ces inspirateurs de mesures cruelles, a ces applaudisseurs +de lois barbares, a ceux qui poussent la majorite dans cette voie +funeste, dites-leur que ce qu'ils font la est mauvais, que ce qu'ils +font la est detestable, que ce qu'ils font la est impie! (_Oui! oui!_) +Rappelez-leur que c'est une loi de mansuetude que le Christ est venu +apporter au monde, et non une loi de cruaute; dites-leur que le jour +ou l'Homme-Dieu a subi la peine de mort, il l'a abolie (_Bravo! a +gauche_); car il a montre que la folle justice humaine pouvait frapper +plus qu'une tete innocente, qu'elle pouvait frapper une tete divine! +(_Sensation_.) + +Dites aux auteurs, dites aux defenseurs de ce projet, dites a ces +grands politiques que ce n'est pas en faisant agoniser des miserables +dans une cellule, a quatre mille lieues de leur pays, qu'ils +apaiseront la place publique; que, bien au contraire, ils creent un +danger, le danger d'exasperer la pitie du peuple et de la changer en +colere. (_Oui! oui!_) Dites a ces hommes d'etre humains; ordonnez-leur +de redevenir chretiens; enseignez-leur que ce n'est pas avec des +lois impitoyables qu'on defend les gouvernements et qu'on sauve les +societes; que ce qu'il faut aux temps douloureux que nous traversons, +aux coeurs et aux esprits malades, ce qu'il faut pour resoudre une +situation qui resulte surtout de beaucoup de malentendus et de +beaucoup de definitions mal faites, ce ne sont pas des mesures de +represailles, de reaction, de rancune et d'acharnement, mais des lois +genereuses, des lois cordiales, des lois de concorde et de sagesse, +et que le dernier mot de la crise sociale ou nous sommes, je ne me +lasserai pas de le repeter, non! ce n'est pas la compression, c'est la +fraternite; car la fraternite, avant d'etre la pensee du peuple, etait +la pensee de Dieu! (_Nouvelles acclamations._) + +Vous vous taisez!--Eh bien! je continue. Je m'adresse a vous, +messieurs les ministres, je m'adresse a vous, messieurs les membres +de la commission. Je presse de plus pres encore l'idee de votre +citadelle, ou de votre forteresse, puisqu'on choque votre sensibilite +en appelant cela une citadelle. (_On rit_.) + +Quand vous aurez institue ce penitentiaire des deportes, quand vous +aurez cree ce cimetiere, avez-vous essaye de vous imaginer ce qui +arriverait la-bas? Avez-vous la moindre idee de ce qui s'y passera? +Vous etes-vous dit que vous livriez les hommes frappes par la justice +politique a l'inconnu et a ce qu'il y a de plus horrible dans +l'inconnu? Etes-vous entres avec vous-memes dans le detail de tout +ce que renferme d'abominable cette idee, cette affreuse idee de la +reclusion dans la deportation? (_Murmures a droite_.) + +Tenez, en commencant, j'ai essaye de vous indiquer et de caracteriser +d'un mot ce que serait ce climat, ce que serait cet exil, ce que +serait ce cabanon. Je vous ai dit que ce seraient trois bourreaux. Il +y en a un quatrieme que j'oubliais, c'est le directeur du penitencier. +Vous etes-vous rappele Jeannet, le bourreau de Sinnamari? Vous +etes-vous rendu compte de ce que serait, je dirais presque +necessairement, l'homme quelconque qui acceptera, a la face du monde +civilise, la charge morale de cet odieux etablissement des iles +Marquises, l'homme qui consentira a etre le fossoyeur de cette prison +et le geolier de cette tombe? (_Long mouvement_.) + +Vous etes-vous figure, si loin de tout controle et de tout +redressement, dans cette irresponsabilite complete, avec une autorite +sans limite et des victimes sans defense, la tyrannie possible d'une +ame mechante et basse? Messieurs, les Sainte-Helene produisent les +Hudson Lowe. (_Bravo!_) Eh bien! vous etes-vous represente toutes les +tortures, tous les raffinements, tous les desespoirs qu'un homme qui +aurait le temperament de Hudson Lowe pourrait inventer pour des hommes +qui n'auraient pas l'aureole de Napoleon? + +Ici, du moins, en France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel.... +(_L'orateur s'interrompt. Mouvement d'attention_.) + +Et puisque ce nom m'est venu a la bouche, je saisis cette occasion +pour annoncer a M. le ministre de l'interieur que je compte +prochainement lui adresser une question sur des faits monstrueux +qui se seraient accomplis dans cette prison du Mont-Saint-Michel. +(_Chuchotements.--A gauche: Tres bien!--L'orateur reprend._) Dans nos +prisons de France, a Doullens, au Mont-Saint-Michel, qu'un abus +se produise, qu'une iniquite se tente, les journaux s'inquietent, +l'assemblee s'emeut, et le cri du prisonnier parvient au gouvernement +et au peuple, repercute par le double echo de la presse et de la +tribune. Mais dans votre citadelle des iles Marquises, le patient sera +reduit a soupirer douloureusement: + +Ah! si le peuple le savait! (_Tres bien!_) Oui, la, la-bas, a cette +epouvantable distance, dans ce silence, dans cette solitude muree, ou +n'arrivera et d'ou ne sortira aucune voix humaine, a qui se plaindra +le miserable prisonnier? qui l'entendra? Il y aura entre sa plainte et +vous le bruit de toutes les vagues de l'ocean. (_Sensation profonde_.) + +Messieurs, l'ombre et le silence de la mort peseront sur cet +effroyable bagne politique. + +Rien n'en transpirera, rien n'en arrivera jusqu'a vous, rien! ... si +ce n'est de temps en temps, par intervalles, une nouvelle lugubre qui +traversera les mers, qui viendra frapper en France et en Europe, comme +un glas funebre, sur le timbre vivant et douloureux de l'opinion, et +qui vous dira: Tel condamne est mort! (_Agitation_.) + +Ce condamne, ce sera, car a cette heure supreme on ne voit plus que +le merite d'un homme, ce sera un publiciste celebre, un historien +renomme, un ecrivain illustre, un orateur fameux. Vous preterez +l'oreille a ce bruit sinistre, vous calculerez le petit nombre de +mois ecoules, et vous frissonnerez! (_Long mouvement.--A gauche: Ils +riront!_) + +Ah! vous le voyez bien! c'est la peine de mort! la peine de mort +desesperee! c'est quelque chose de pire que l'echafaud! c'est la peine +de mort sans le dernier regard au ciel de la patrie! (_Bravos repetes +a gauche_.) + +Vous ne le voudrez pas! vous rejetterez la loi! (_Mouvement_.) Ce +grand principe, l'abolition de la peine de mort en matiere politique, +ce genereux principe tombe de la large main du peuple, vous ne voudrez +pas le ressaisir! Vous ne voudrez pas le reprendre furtivement a la +France, qui, loin d'en attendre de vous l'abolition, en attend de vous +le complement! Vous ne voudrez pas raturer ce decret, l'honneur de la +revolution de fevrier! Vous ne voudrez pas donner un dementi a ce qui +etait plus meme que le cri de la conscience populaire, a ce qui etait +le cri de la conscience humaine! (_Vive adhesion a gauche.--Murmures a +droite_.) + +Je sais, messieurs, que toutes les fois que nous tirons de ce mot, la +conscience, tout ce qu'on en doit tirer, selon nous, nous avons le +malheur de faire sourire de bien grands politiques. (_A droite: C'est +vrai!--A gauche: Ils en conviennent!_) Dans le premier moment, ces +grands politiques ne nous croient pas incurables, ils prennent pitie +de nous, ils consentent a traiter cette infirmite dont nous sommes +atteints, la conscience, et ils nous opposent avec bonte la raison +d'etat. Si nous persistons, oh! alors ils se fachent, ils nous +declarent que nous n'entendons rien aux affaires, que nous n'avons pas +le sens politique, que nous ne sommes pas des hommes serieux, et ... +comment vous dirai-je cela? ma foi! ils nous disent un gros mot, la +plus grosse injure qu'ils puissent trouver, ils nous appellent poetes! +(_On rit_.) + +Ils nous affirment que tout ce que nous croyons trouver dans notre +conscience, la foi au progres, l'adoucissement des lois et des moeurs, +l'acceptation des principes degages par les revolutions, l'amour +du peuple, le devouement a la liberte, le fanatisme de la grandeur +nationale, que tout cela, bon en soi sans doute, mene, dans +l'application, droit aux deceptions et aux chimeres, et que, sur +toutes ces choses, il faut s'en rapporter, selon l'occasion et la +conjoncture, a ce que conseille la raison d'etat. La raison d'etat! +ah! c'est la le grand mot! et tout a l'heure je le distinguais au +milieu d'une interruption. + +Messieurs, j'examine la raison d'etat, je me rappelle tous les mauvais +conseils qu'elle a deja donnes. J'ouvre l'histoire, je vois dans tous +les temps toutes les bassesses, toutes les indignites, toutes les +turpitudes, toutes les lachetes, toutes les cruautes que la raison +d'etat a autorisees ou qu'elle a faites. Marat l'invoquait aussi +bien que Louis XI; elle a fait le deux septembre apres avoir fait la +Saint-Barthelemy; elle a laisse sa trace dans les Cevennes, et elle +l'a laissee a Sinnamari; c'est elle qui a dresse les guillotines +de Robespierre, et c'est elle qui dresse les potences de Haynau! +(_Mouvement_.) + +Ah! mon coeur se souleve! Ah! je ne veux, je ne veux, moi, ni de la +politique de la guillotine, ni de la politique de la potence, ni +de Marat, ni de Haynau, ni de votre loi de deportation! (_Bravos +prolonges_.) Et quoi qu'on fasse, quoi qu'il arrive, toutes les fois +qu'il s'agira de chercher une inspiration ou un conseil, je suis de +ceux qui n'hesiteront jamais entre cette vierge qu'on appelle la +conscience et cette prostituee qu'on appelle la raison d'etat. +(_Immense acclamation a gauche_.) + +Je ne suis qu'un poete, je le vois bien! + +Messieurs, s'il etait possible, ce qu'a Dieu ne plaise, ce que +j'eloigne pour ma part de toutes mes forces, s'il etait possible que +cette assemblee adoptat la loi qu'on lui propose, il y aurait, je le +dis a regret, il y aurait un spectacle douloureux a mettre en regard +de la memorable journee que je vous rappelais en commencant. Ce serait +une epoque de calme defaisant a loisir ce qu'a fait de grand et de +bon, dans une sorte d'improvisation sublime, une epoque de tempete. +(_Tres bien!_) Ce serait la violence dans le senat, contrastant avec +la sagesse dans la place publique. (_Bravo a gauche_.) Ce serait les +hommes d'etat se montrant aveugles et passionnes la ou les hommes du +peuple se sont montres intelligents et justes! (_Murmures a droite_.) +Oui, intelligents et justes! Messieurs, savez-vous ce que faisait le +peuple de fevrier en proclamant la clemence? Il fermait la porte +des revolutions. Et savez-vous ce que vous faites en decretant les +vengeances? Vous la rouvrez. (_Mouvement prolonge_.) + +Messieurs, cette loi, dit-on, n'aura pas d'effet retroactif et est +destinee a ne regir que l'avenir. Ah! puisque vous prononcez ce mot, +l'avenir, c'est precisement sur ce mot et sur ce qu'il contient que je +vous engage a reflechir. Voyons, pour qui faites-vous cette loi? Le +savez-vous? (_Agitation sur tous les bancs_.) + +Messieurs de la majorite, vous etes victorieux en ce moment, vous +etes les plus forts, mais etes-vous surs de l'etre toujours? (_Longue +rumeur a droite_.) + +Ne l'oubliez pas, le glaive de la penalite politique n'appartient pas +a la justice, il appartient au hasard. (_L'agitation redouble_.) +Il passe au vainqueur avec la fortune. Il fait partie de ce hideux +mobilier revolutionnaire que tout coup d'etat heureux, que toute +emeute triomphante trouve dans la rue et ramasse le lendemain de la +victoire, et il a cela de fatal, ce terrible glaive, que chaque parti +est destine tour a tour a le tenir dans sa main et a le sentir sur sa +tete. (_Sensation generale_.) + +Ah! quand vous combinez une de ces lois de vengeance (_Non! non! a +droite_), que les partis vainqueurs appellent lois de justice dans la +bonne foi de leur fanatisme (_mouvement_), vous etes bien imprudents +d'aggraver les peines et de multiplier les rigueurs. (_Nouveau +mouvement_.) Quant a moi, je ne sais pas moi-meme, dans cette epoque +de trouble, l'avenir qui m'est reserve. Je plains d'une pitie +fraternelle toutes les victimes actuelles, toutes les victimes +possibles de nos temps revolutionnaires. Je hais et je voudrais briser +tout ce qui peut servir d'arme aux violences. Or cette loi que vous +faites est une loi redoutable qui peut avoir d'etranges contre-coups, +c'est une loi perfide dont les retours sont inconnus. Et peut-etre, au +moment ou je vous parle, savez-vous qui je defends contre vous? C'est +vous! (_Profonde sensation_.) + +Oui, j'y insiste, vous ne savez pas vous-memes ce qu'a un jour donne, +ce que, dans des circonstances possibles, votre propre loi fera de +vous! (_Agitation inexprimable. Les interruptions se croisent_.) + +Vous vous recriez de ce cote, vous ne croyez pas a mes paroles. (_A +droite: Non! non!_) Voyons. Vous pouvez fermer les yeux a l'avenir; +mais les fermerez-vous au passe? L'avenir se conteste, le passe ne se +recuse pas. Eh bien! tournez la tete, regardez a quelques annees en +arriere. Supposez que les deux revolutions survenues depuis vingt +ans aient ete vaincues par la royaute, supposez que votre loi de +deportation eut existe alors, Charles X aurait pu l'appliquer a M. +Thiers, et Louis-Philippe a M. Odilon Barrot. (_Applaudissements a +gauche_.) + +M. ODILON BARROT, se levant.--Je demande a l'orateur la permission de +l'interrompre. + +M. VICTOR HUGO.--Volontiers. + +M. ODILON BARROT.--Je n'ai jamais conspire; j'ai soutenu le dernier la +monarchie; je ne conspirerai jamais, et aucune justice ne pourra pas +plus m'atteindre dans l'avenir qu'elle n'aurait pu m'atteindre dans le +passe. (_Tres bien! a droite_.) + +M. VICTOR HUGO.--M. Odilon Barrot, dont j'honore le noble caractere, +s'est mepris sur le sens de mes paroles. Il a oublie qu'au moment ou +je parlais, je ne parlais pas de la justice juste, mais de la justice +injuste, de la justice politique, de la justice des partis. Or la +justice injuste frappe l'homme juste, et pouvait et peut encore +frapper M. Odilon Barrot. C'est ce que j'ai dit, et c'est ce que je +maintiens. (_Reclamations a droite_.) + +Quand je vous parle des revanches de la destinee et de tout ce qu'une +pareille loi peut contenir de contrecoups, vous murmurez. Eh bien! +j'insiste encore! et je vous previens seulement que, si vous murmurez +maintenant, vous murmurerez contre l'histoire. (_Le silence se +retablit.--Ecoutez!_) + +De tous les hommes qui ont dirige le gouvernement ou domine l'opinion +depuis soixante ans, il n'en est pas un, pas un, entendez-vous bien? +qui n'ait ete precipite, soit avant, soit apres. Tous les noms qui +rappellent des triomphes rappellent aussi des catastrophes; l'histoire +les designe par des synonymes ou sont empreintes leurs disgraces, +tous, depuis le captif d'Olmutz, qui avait ete La Fayette, jusqu'au +deporte de Sainte-Helene, qui avait ete Napoleon. (_Mouvement._) + +Voyez et reflechissez. Qui a repris le trone de France en 1814? +L'exile de Hartwell. Qui a regne apres 1830? Le proscrit de Reichenau, +redevenu aujourd'hui le banni de Claremont. Qui gouverne en ce moment? +Le prisonnier de Ham. (_Profonde sensation._) Faites des lois de +proscription maintenant! (_Bravo! a gauche._) + +Ah! que ceci vous instruise! Que la lecon des uns ne soit pas perdue +pour l'orgueil des autres! + +L'avenir est un edifice mysterieux que nous batissons nous-memes de +nos propres mains dans l'obscurite, et qui doit plus tard nous servir +a tous de demeure. Un jour vient ou il se referme sur ceux qui l'ont +bati. Ah! puisque nous le construisons aujourd'hui pour l'habiter +demain, puisqu'il nous attend, puisqu'il nous saisira sans nul doute, +composons-le donc, cet avenir, avec ce que nous avons de meilleur dans +l'ame, et non avec ce que nous avons de pire; avec l'amour, et non +avec la colere! + +Faisons-le rayonnant et non tenebreux! faisons-en un palais et non une +prison! + +Messieurs, la loi qu'on vous propose est mauvaise, barbare, inique. +Vous la repousserez. J'ai foi dans votre sagesse et dans votre +humanite. Songez-y au moment du vote. Quand les hommes mettent dans +une loi l'injustice, Dieu y met la justice, et il frappe avec cette +loi ceux qui l'ont faite. (_Mouvement general et prolonge._) + +Un dernier mot, ou, pour mieux dire, une derniere priere, une derniere +supplication. + +Ah! croyez-moi, je m'adresse a vous tous, hommes de tous les partis +qui siegez dans cette enceinte, et parmi lesquels il y a sur tous +ces bancs tant de coeurs eleves et tant d'intelligences genereuses, +croyez-moi, je vous parle avec une profonde conviction et une profonde +douleur, ce n'est pas un bon emploi de notre temps que de faire des +lois comme celle-ci! (_Tres bien! c'est vrai!_) Ce n'est pas un bon +emploi de notre temps que de nous tendre les uns aux autres des +embuches dans une penalite terrible et obscure, et de creuser pour nos +adversaires des abimes de misere et de souffrance ou nous tomberons +peut-etre nous-memes! (_Agitation._) + +Mon Dieu! quand donc cesserons-nous de nous menacer et de nous +dechirer? Nous avons pourtant autre chose a faire! Nous avons autour +de nous les travailleurs qui demandent des ateliers, les enfants qui +demandent des ecoles, les vieillards qui demandent des asiles, le +peuple qui demande du pain, la France qui demande de la gloire! +(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) + +Nous avons une societe nouvelle a faire sortir des entrailles de la +societe ancienne, et, quant a moi, je suis de ceux qui ne veulent +sacrifier ni l'enfant ni la mere. (_Mouvement._) Ah! nous n'avons pas +le temps de nous hair! (_Nouveau mouvement._) + +La haine depense de la force, et, de toutes les manieres de depenser +de la force, c'est la plus mauvaise. (_Tres bien! bravo!_) Reunissons +fraternellement tous nos efforts, au contraire, dans un but commun, le +bien du pays. Au lieu d'echafauder peniblement des lois d'irritation +et d'animosite, des lois qui calomnient ceux qui les font +(_mouvement_), cherchons ensemble, et cordialement, la solution +du redoutable probleme de civilisation qui nous est pose, et qui +contient, selon ce que nous en saurons faire, les catastrophes les +plus fatales ou le plus magnifique avenir. (_Bravo! a gauche._) + +Nous sommes une generation predestinee, nous touchons a une crise +decisive, et nous avons de bien plus grands et de bien plus effrayants +devoirs que nos peres. Nos peres n'avaient que la France a servir; +nous, nous avons la France a sauver. Non, nous n'avons pas le temps de +nous hair! (_Mouvement prolonge._) Je vote contre le projet de loi! +(_Acclamations a gauche et longs applaudissements.--La seance est +suspendue, pendant que tout le cote gauche en masse descend et vient +feliciter l'orateur au pied de la tribune._) + + +VI + +LE SUFFRAGE UNIVERSEL + +[Note: Ce discours fut prononce durant la discussion du projet qui +devint la funeste loi du 31 mai 1850. Ce projet avait ete prepare, de +complicite avec M. Louis Bonaparte, par une commission speciale de +dix-sept membres. (_Note de l'editeur._)] + + +20 mai 1850. + +Messieurs, la revolution de fevrier, et, pour ma part, puisqu'elle +semble vaincue, puisqu'elle est calomniee, je chercherai toutes les +occasions de la glorifier dans ce qu'elle a fait de magnanime et de +beau (_Tres bien! tres bien!_), la revolution de fevrier avait eu deux +magnifiques pensees. La premiere, je vous la rappelais l'autre jour, +ce fut de monter jusqu'aux sommets de l'ordre politique et d'en +arracher la peine de mort; la seconde, ce fut d'elever subitement les +plus humbles regions de l'ordre social au niveau des plus hautes et +d'y installer la souverainete. + +Double et pacifique victoire du progres qui, d'une part, relevait +l'humanite, qui, d'autre part, constituait le peuple, qui emplissait +de lumiere en meme temps le monde politique et le monde social, et qui +les regenerait et les consolidait tous deux a la fois, l'un par la +clemence, l'autre par l'egalite. (_Bravo! a gauche._) + +Messieurs, le grand acte, tout ensemble politique et chretien, par +lequel la revolution de fevrier fit penetrer son principe jusque dans +les racines memes de l'ordre social, fut l'etablissement du suffrage +universel, fait capital, fait immense, evenement considerable qui +introduisit dans l'etat un element nouveau, irrevocable, definitif. +Remarquez-en, messieurs, toute la portee. Certes, ce fut une grande +chose de reconnaitre le droit de tous, de composer l'autorite +universelle de la somme des libertes individuelles, de dissoudre +ce qui restait des castes dans l'unite auguste d'une souverainete +commune, et d'emplir du meme peuple tous les compartiments du vieux +monde social; certes, cela fut grand. Mais, messieurs, c'est surtout +dans son action sur les classes qualifiees jusqu'alors classes +inferieures qu'eclate la beaute du suffrage universel. (_Rires +ironiques a droite._) + +Messieurs, vos rires me contraignent d'y insister. Oui, le merveilleux +cote du suffrage universel, le cote efficace, le cote politique, le +cote profond, ce ne fut pas de lever le bizarre interdit electoral qui +pesait, sans qu'on put deviner pourquoi,--mais c'etait la sagesse des +grands hommes d'etat de ce temps-la (_on rit a gauche_),--qui sont +les memes que ceux de ce temps-ci....--(_nouveaux rires approba +a gauche_); ce ne fut pas, dis-je, de lever le bizarre interdit +electoral qui pesait sur une partie de ce qu'on nommait la classe +moyenne, et meme de ce qu'on nommait la classe elevee; ce ne fut pas +de restituer son droit a l'homme qui etait avocat, medecin, lettre, +administrateur, officier, professeur, pretre, magistrat, et qui +n'etait pas electeur; a l'homme qui etait jure, et qui n'etait pas +electeur; a l'homme qui etait membre de l'institut, et qui n'etait +pas electeur; a l'homme qui etait pair de France, et qui n'etait pas +electeur; non, le cote merveilleux, je le repete, le cote profond, +efficace, politique du suffrage universel, ce fut d'aller chercher +dans les regions douloureuses de la societe, dans les bas-fonds, comme +vous dites, l'etre courbe sous le poids des negations sociales, l'etre +froisse qui, jusqu'alors, n'avait eu d'autre espoir que la revolte, et +de lui apporter l'esperance sous une autre forme (_Tres bien!_), et de +lui dire: Vote! ne te bats plus! (_Mouvement._) Ce fut de rendre sa +part de souverainete a celui qui jusque-la n'avait eu que sa part de +souffrance! Ce fut d'aborder dans ses tenebres materielles et morales +l'infortune qui, dans les extremites de sa detresse, n'avait d'autre +arme, d'autre defense, d'autre ressource que la violence, et de lui +retirer la violence, et de lui remettre dans les mains, a la place de +la violence, le droit! (_Bravos prolonges._) + +Oui, la grande sagesse de cette revolution de fevrier qui, prenant +pour base de la politique l'evangile (_a droite: Quelle impiete!_), +institua le suffrage universel, sa grande sagesse, et en meme temps sa +grande justice, ce ne fut pas seulement de confondre et de dignifier +dans l'exercice du meme pouvoir souverain le bourgeois et le +proletaire; ce fut d'aller chercher dans l'accablement, dans le +delaissement, dans l'abandon, dans cet abaissement qui conseille si +mal, l'homme de desespoir, et de lui dire: Espere! l'homme de colere, +et de lui dire: Raisonne! le mendiant, comme on l'appelle, le +vagabond, comme on l'appelle, le pauvre, l'indigent, le desherite, le +malheureux, le miserable, comme on l'appelle, et de le sacrer citoyen! +(_Acclamation a gauche._) + +Voyez, messieurs, comme ce qui est profondement juste est toujours en +meme temps profondement politique. Le suffrage universel, en donnant +un bulletin a ceux qui souffrent, leur ote le fusil. En leur donnant +la puissance, il leur donne le calme. Tout ce qui grandit l'homme +l'apaise. (_Mouvement._) + +Le suffrage universel dit a tous, et je ne connais pas de plus +admirable formule de la paix publique: Soyez tranquilles, vous etes +souverains. (_Sensation._) + +Il ajoute: Vous souffrez? eh bien! n'aggravez pas vos souffrances, +n'aggravez pas les detresses publiques par la revolte. Vous souffrez? +eh bien! vous allez travailler vous-memes, des a present, au grand +oeuvre de la destruction de la misere, par des hommes qui seront a +vous, par des hommes en qui vous mettrez votre ame, et qui seront, en +quelque sorte, votre main. Soyez tranquilles. + +Puis, pour ceux qui seraient tentes d'etre recalcitrants, il dit: + +--Avez-vous vote? Oui. Vous avez epuise votre droit, tout est dit. +Quand le vote a parle, la souverainete a prononce. Il n'appartient pas +a une fraction de defaire ni de refaire l'oeuvre collective. Vous etes +citoyens, vous etes libres, votre heure reviendra, sachez l'attendre. +En attendant, parlez, ecrivez, discutez, enseignez, eclairez; +eclairez-vous, eclairez les autres. Vous avez a vous, aujourd'hui, +la verite, demain la souverainete, vous etes forts. Quoi! deux modes +d'action sont a votre disposition, le droit du souverain et le role du +rebelle, vous choisiriez le role du rebelle! ce serait une sottise et +ce serait un crime. (_Applaudissements a gauche._) + +Voila les conseils que donne aux classes souffrantes le suffrage +universel. (_Oui! oui! a gauche--Rires a droite._) Messieurs, +dissoudre les animosites, desarmer les haines, faire tomber la +cartouche des mains de la misere, relever l'homme injustement abaisse +et assainir l'esprit malade par ce qu'il y a de plus pur au monde, le +sentiment du droit librement exerce, reprendre a chacun le droit de +force, qui est le fait naturel, et lui rendre en echange la part de +souverainete, qui est le fait social, montrer aux souffrances une +issue vers la lumiere et le bien-etre, eloigner les echeances +revolutionnaires et donner a la societe, avertie, le temps de s'y +preparer, inspirer aux masses cette patience forte qui fait les grands +peuples, voila l'oeuvre du suffrage universel (_sensation profonde_), +oeuvre eminemment sociale au point de vue de l'etat, eminemment morale +au point de vue de l'individu. + +Meditez ceci, en effet: sur cette terre d'egalite et de liberte, tous +les hommes respirent le meme air et le meme droit. (_Mouvement._) Il y +a dans l'annee un jour ou celui qui vous obeit se voit votre pareil, +ou celui qui vous sert se voit votre egal, ou chaque citoyen, entrant +dans la balance universelle, sent et constate la pesanteur specifique +du droit de cite, et ou le plus petit fait equilibre au plus grand. +(_Bravo! a gauche.--On rit a droite._) Il y a un jour dans l'annee ou +le gagne-pain, le journalier, le manoeuvre, l'homme qui traine des +fardeaux, l'homme qui casse des pierres au bord des routes, juge le +senat, prend dans sa main, durcie par le travail, les ministres, les +representants, le president de la republique, et dit: La puissance, +c'est moi! Il y a un jour dans l'annee ou le plus imperceptible +citoyen, ou l'atome social participe a la vie immense du pays tout +entier, ou la plus etroite poitrine se dilate a l'air vaste des +affaires publiques; un jour ou le plus faible sent en lui la grandeur +de la souverainete nationale, ou le plus humble sent en lui l'ame de +la patrie! (_Applaudissements a gauche.--Rires et bruit a droite._) +Quel accroissement de dignite pour l'individu, et par consequent de +moralite! Quelle satisfaction, et par consequent quel apaisement! +Regardez l'ouvrier qui va au scrutin. Il y entre, avec le front triste +du proletaire accable, il en sort avec le regard d'un souverain. +(_Acclamations a gauche.--Murmures a droite._) + +Or qu'est-ce que tout cela, messieurs? C'est la fin de la violence, +c'est la fin de la force brutale, c'est la fin de l'emeute, c'est +la fin du fait materiel, et c'est le commencement du fait moral. +(_Mouvement_) C'est, si vous permettez que je rappelle mes propres +paroles, le droit d'insurrection aboli par le droit de suffrage. +(_Sensation._) + +Eh bien! vous, legislateurs charges par la providence de fermer les +abimes et non de les ouvrir, vous qui etes venus pour consolider +et non pour ebranler, vous, representants de ce grand peuple de +l'initiative et du progres, vous, hommes de sagesse et de raison, qui +comprenez toute la saintete de votre mission, et qui, certes, n'y +faillirez pas, savez-vous ce que vient faire aujourd'hui cette loi +fatale, cette loi aveugle qu'on ose si imprudemment vous presenter? +(_Profond silence._) + +Elle vient, je le dis avec un fremissement d'angoisse, je le dis avec +l'anxiete douloureuse du bon citoyen epouvante des aventures ou l'on +precipite la patrie, elle vient proposer a l'assemblee l'abolition du +droit de suffrage pour les classes souffrantes, et, par consequent, +je ne sais quel retablissement abominable et impie du droit +d'insurrection. (_Mouvement prolonge._) + +Voila toute la situation en deux mots. (_Nouveau mouvement._) + +Oui, messieurs, ce projet, qui est toute une politique, fait deux +choses, il fait une loi, et il cree une situation. + +Une situation grave, inattendue, nouvelle, menacante, compliquee, +terrible. + +Allons au plus presse. Le tour de la loi, consideree en elle-meme, +viendra. Examinons d'abord la situation. + +Quoi! apres deux annees d'agitation et d'epreuves, inseparables, il +faut bien le dire, de toute grande commotion sociale, le but etait +atteint! + +Quoi! la paix etait faite! Quoi! le plus difficile de la solution, le +procede, etait trouve, et, avec le procede, la certitude. Quoi! le +mode de creation pacifique du progres etait substitue au mode violent; +les impatiences et les coleres avaient desarme; l'echange du droit +de revolte contre le droit de suffrage etait consomme; l'homme des +classes souffrantes avait accepte, il avait doucement et noblement +accepte. Nulle agitation, nulle turbulence. Le malheureux s'etait +senti rehausse par la confiance sociale. Ce nouveau citoyen, ce +souverain restaure, etait entre dans la cite avec une dignite sereine. +(_Applaudissements a gauche.--Depuis quelques instants, un bruit +presque continuel, venant de certains bancs de la droite, se mele a la +voix de l'orateur. M. Victor Hugo s'interrompt et se tourne vers la +droite._) + +Messieurs, je sais bien que ces interruptions calculees et +systematiques (_denegations a droite.--Oui! oui! a gauche_) ont pour +but de deconcerter la pensee de l'orateur (_C'est vrai!_) et de lui +oter la liberte d'esprit, ce qui est une maniere de lui oter la +liberte de la parole. (_Tres bien!_) Mais c'est la vraiment un triste +jeu, et peu digne d'une grande assemblee. (_Denegations a droite._) +Quant a moi, je mets le droit de l'orateur sous la sauvegarde de la +majorite vraie, c'est-a-dire de tous les esprits genereux et justes +qui siegent sur tous les bancs et qui sont toujours les plus nombreux +parmi les elus d'un grand peuple. (_Tres bien! a gauche. --Silence a +droite._) + +Je reprends. La vie publique avait saisi le proletaire sans l'etonner +ni l'enivrer. Les jours d'election etaient pour le pays mieux que +des jours de fete, c'etaient des jours de calme. (_C'est vrai!_) En +presence de ce calme, le mouvement des affaires, des transactions, +du commerce, de l'industrie, du luxe, des arts, avait repris; les +pulsations de la vie reguliere revenaient. Un admirable resultat etait +obtenu. Un imposant traite de paix etait signe entre ce qu'on appelle +encore le haut et le bas de la societe. (_Oui! oui!_) + +Et c'est la le moment que vous choisissez pour tout remettre en +question! Et ce traite signe, vous le dechirez! (_Mouvement._) Et +c'est precisement cet homme, le dernier sur l'echelle de vie, qui, +maintenant, esperait remonter, peu a peu et tranquillement, c'est +ce pauvre, c'est ce malheureux, naguere redoutable, maintenant +reconcilie, apaise, confiant, fraternel, c'est lui que votre loi va +chercher! Pourquoi? Pour faire une chose insensee, indigne, odieuse, +anarchique, abominable! pour lui reprendre son droit de suffrage! +pour l'arracher aux idees de paix, de conciliation, d'esperance, de +justice, de concorde, et, par consequent, pour le rendre aux idees +de violence! Mais quels hommes de desordre etes-vous donc? (_Nouveau +mouvement._) + +Quoi! le port etait trouve, et c'est vous qui recommencez les +aventures! Quoi! le pacte etait conclu, et c'est vous qui le violez! + +Et pourquoi cette violation du pacte? pourquoi cette agression en +pleine paix? pourquoi ces emportements? pourquoi cet attentat? +pourquoi cette folie? Pourquoi? je vais vous le dire. C'est parce +qu'il a plu au peuple, apres avoir nomme qui vous vouliez, ce que vous +avez trouve fort bon, de nommer qui vous ne vouliez pas, ce que vous +trouvez mauvais. C'est parce qu'il a juge dignes de son choix des +hommes que vous jugiez dignes de vos insultes. C'est parce qu'il est +presumable qu'il a la hardiesse de changer d'avis sur votre compte +depuis que vous etes le pouvoir, et qu'il peut comparer les actes aux +programmes, et ce qu'on avait promis avec ce qu'on a tenu. (_C'est +cela!_) C'est parce qu'il est probable qu'il ne trouve pas votre +gouvernement completement sublime. (_Tres bien!--On rit._) C'est parce +qu'il semble se permettre de ne pas vous admirer comme il convient. +(_Tres bien! tres bien!--Mouvement._) C'est parce qu'il ose user de +son vote a sa fantaisie, ce peuple, parce qu'il parait avoir cette +audace inouie de s'imaginer qu'il est libre, et que, selon toute +apparence, il lui passe par la tete cette autre idee etrange qu'il est +souverain. (_Tres bien!_) C'est, enfin, parce qu'il a l'insolence de +vous donner un avis sous cette forme pacifique du scrutin et de ne pas +se prosterner purement et simplement a vos pieds. (_Mouvement._) Alors +vous vous indignez, vous vous mettez en colere, vous declarez la +societe en danger, vous vous ecriez: Nous allons te chatier, peuple! +Nous allons te punir, peuple! Tu vas avoir affaire a nous, peuple!--Et +comme ce maniaque de l'histoire, vous battez de verges l'ocean! +(_Acclamation a gauche._) + +Que l'assemblee me permette ici une observation qui, selon moi, +eclaire jusqu'au fond, et d'un jour vrai et rassurant, cette grande +question du suffrage universel. + +Quoi! le gouvernement veut restreindre, amoindrir, emonder, mutiler le +suffrage universel! Mais y a-t-il bien reflechi? Mais voyons, vous, +ministres, hommes serieux, hommes politiques, vous rendez-vous +bien compte de ce que c'est que le suffrage universel? le suffrage +universel vrai, le suffrage universel sans restrictions, sans +exclusions, sans defiances, comme la revolution de fevrier l'a etabli, +comme le comprennent et le veulent les hommes de progres? (_Au banc +des ministres: C'est de l'anarchie. Nous ne voulons pas de ca!_) + +Je vous entends, vous me repondez:--Nous n'en voulons pas! c'est le +mode de creation de l'anarchie!--(_Oui! oui! a droite._) Eh bien! +c'est precisement tout le contraire. C'est le mode de creation du +pouvoir. (_Bravo! a gauche._) Oui, il faut le dire et le dire bien +haut, et j'y insiste, ceci, selon moi, devrait eclairer toute cette +discussion: ce qui sort du suffrage universel, c'est la liberte, sans +nul doute, mais c'est encore plus le pouvoir que la liberte! + +Le suffrage universel, au milieu de toutes nos oscillations orageuses, +cree un point fixe. Ce point fixe, c'est la volonte nationale +legalement manifestee; la volonte nationale, robuste amarre de l'etat, +ancre d'airain qui ne casse pas et que viennent battre vainement tour +a tour le flux des revolutions et le reflux des reactions! (_Profonde +sensation._) + +Et, pour que le suffrage universel puisse creer ce point fixe, pour +qu'il puisse degager la volonte nationale dans toute sa plenitude +souveraine, il faut qu'il n'ait rien de contestable (_C'est vrai! +c'est cela!_); il faut qu'il soit bien reellement le suffrage +universel, c'est-a-dire qu'il ne laisse personne, absolument personne +en dehors du vote; qu'il fasse de la cite la chose de tous, sans +exception; car, en pareille matiere, faire une exception, c'est +commettre une usurpation (_Bravo! a gauche_); il faut, en un mot, +qu'il ne laisse a qui que ce soit le droit redoutable de dire a la +societe: Je ne te connais pas! (_Mouvement prolonge._) + +A ces conditions, le suffrage universel produit le pouvoir, un pouvoir +colossal, un pouvoir superieur a tous les assauts, meme les plus +terribles; un pouvoir qui pourra etre attaque, mais qui ne pourra etre +renverse, temoin le 15 mai, temoin le 23 juin (_C'est vrai! c'est +vrai!_); un pouvoir invincible parce qu'il pose sur le peuple, comme +Antee parce qu'il pose sur la terre! (_Applaudissements a gauche._) +Oui, grace au suffrage universel, vous creez et vous mettez au service +de l'ordre un pouvoir ou se condense toute la force de la nation; un +pouvoir pour lequel il n'y a qu'une chose qui soit impossible, +c'est de detruire son principe, c'est de tuer ce qui l'a engendre. +(_Nouveaux applaudissements a gauche._) + +Grace au suffrage universel, dans notre epoque ou flottent et +s'ecroulent toutes les fictions, vous trouvez le fond solide de la +societe. Ah! vous etes embarrasses du suffrage universel, hommes +d'etat! ah! vous ne savez que faire du suffrage universel! Grand Dieu! +c'est le point d'appui, l'inebranlable point d'appui qui suffirait a +un Archimede politique pour soulever le monde! (_Longue acclamation a +gauche._) + +Ministres, hommes qui nous gouvernez, en detruisant le caractere +integral du suffrage universel, vous attentez au principe meme du +pouvoir, du seul pouvoir possible aujourd'hui! Comment ne voyez-vous +pas cela? + +Tenez, voulez-vous que je vous le dise? Vous ne savez pas vous-memes +ce que vous etes ni ce que vous faites. Je n'accuse pas vos +intentions, j'accuse votre aveuglement. Vous vous croyez, de bonne +foi, des conservateurs, des reconstructeurs de la societe, des +organisateurs? Eh bien! je suis fache de detruire votre illusion; a +votre insu, candidement, innocemment, vous etes des revolutionnaires! +(_Longue et universelle sensation._) + +Oui! et des revolutionnaires de la plus dangereuse espece, des +revolutionnaires de l'espece naive! (_Hilarite generale._) Vous avez, +et plusieurs d'entre vous l'ont deja prouve, ce talent merveilleux de +faire des revolutions sans le voir, sans le vouloir et sans le savoir +(_nouvelle hilarite_), en voulant faire autre chose! (_On rit.--Tres +bien! tres bien!_) Vous nous dites: Soyez tranquilles! Vous saisissez +dans vos mains, sans vous douter de ce que cela pese, la France, la +societe, le present, l'avenir, la civilisation, et vous les laissez +tomber sur le pave par maladresse! Vous faites la guerre a l'abime en +vous y jetant tete baissee! (_Long mouvement.--M. d'Hautpoul rit._) + +Eh bien! l'abime ne s'ouvrira pas! (_Sensation._) Le peuple ne +sortira pas de son calme! Le peuple calme, c'est l'avenir sauve. +(_Applaudissements a gauche.--Rumeurs a droite._) + +L'intelligente et genereuse population parisienne sait cela, +voyez-vous, et, je le dis sans comprendre que de telles paroles +puissent eveiller des murmures, Paris offrira ce grand et instructif +spectacle que si le gouvernement est revolutionnaire, le peuple sera +conservateur. (_Bravo! bravo!--Rires a droite._) + +Il a a conserver, en effet, ce peuple, non-seulement l'avenir de la +France, mais l'avenir de toutes les nations! Il a a conserver le +progres humain dont la France est l'ame, la democratie dont la France +est le foyer, et ce travail magnifique que la France fait et qui, des +hauteurs de la France, se repand sur le monde, la civilisation par la +liberte! (_Explosion de bravos._) Oui, le peuple sait cela, et +quoi qu'on fasse, je le repete, il ne remuera pas. Lui qui a la +souverainete, il saura aussi avoir la majeste. (_Mouvement._) Il +attendra, impassible, que son jour, que le jour infaillible, que +le jour legal se leve! Comme il le fait deja depuis huit mois, aux +provocations quelles qu'elles soient, aux agressions quelles qu'elles +soient, il opposera la formidable tranquillite de la force, et il +regardera, avec le sourire indigne et froid du dedain, vos pauvres +petites lois, si furieuses et si faibles, defier l'esprit du siecle, +defier le bon sens public, defier la democratie, et enfoncer leurs +malheureux petits ongles dans le granit du suffrage universel! +(_Acclamation prolongee a gauche._) + +Messieurs, un dernier mot. J'ai essaye de caracteriser la situation. +Avant de descendre de cette tribune, permettez-moi de caracteriser la +loi. + +Cette loi, comme brandon revolutionnaire, les hommes du progres +pourraient la redouter; comme moyen electoral, ils la dedaignent. + +Ce n'est pas qu'elle soit mal faite, au contraire. Tout inefficace +qu'elle est et qu'elle sera, c'est une loi savante, c'est une loi +construite dans toutes les regles de l'art. Je lui rends justice. (_On +rit._) + +Tenez, voyez, chaque detail est une habilete. Passons, s'il vous +plait, cette revue instructive. (_Nouveaux rires.--Tres bien!_) + +A la simple residence decretee par la constituante, elle substitue +sournoisement le domicile. Au lieu de six mois, elle ecrit trois ans, +et elle dit: C'est la meme chose. (_Denegations a droite._) A la place +du principe de la permanence des listes, necessaire a la sincerite +de l'election, elle met, sans avoir l'air d'y toucher (_on rit_), le +principe de la permanence du domicile, attentatoire au droit de +l'electeur. Sans en dire un mot, elle biffe l'article 104 du code +civil, qui n'exige pour la constatation du domicile qu'une +simple declaration, et elle remplace cet article 104 par le cens +indirectement retabli, et, a defaut du cens, par une sorte +d'assujettissement electoral mal deguise de l'ouvrier au patron, du +serviteur au maitre, du fils au pere. Elle cree ainsi, imprudence +melee a tant d'habiletes, une sourde guerre entre le patron et +l'ouvrier, entre le domestique et le maitre, et, chose coupable, entre +le pere et le fils. (_Mouvement.--C'est vrai!_) + +Ce droit de suffrage, qui, je crois l'avoir demontre, fait partie de +l'entite du citoyen, ce droit de suffrage sans lequel le citoyen n'est +pas, ce droit qui fait plus que le suivre, qui s'incorpore a lui, qui +respire dans sa poitrine, qui coule dans ses veines avec son sang, qui +va, vient et se meut avec lui, qui est libre avec lui, qui nait avec +lui pour ne mourir qu'avec lui, ce droit imperdable, essentiel, +personnel, vivant, sacre (_on rit a droite_), ce droit, qui est le +souffle, la chair et l'ame d'un homme, votre loi le prend a l'homme +et le transporte a quoi? A la chose inanimee, au logis, au tas de +pierres, au numero de la maison! Elle attache l'electeur a la glebe! +(_Bravos a gauche.--Murmures a droite._) + +Je continue. + +Elle entreprend, elle accomplit, comme la chose la plus simple du +monde, cette enormite, de faire supprimer par le mandataire le titre +du mandant. (_Mouvement._) Quoi encore? Elle chasse de la cite legale +des classes entieres de citoyens, elle proscrit en masse de certaines +professions liberales, les artistes dramatiques, par exemple, que +l'exercice de leur art contraint a changer de residence a peu pres +tous les ans. + +A DROITE.--Les comediens dehors! Eh bien! tantmieux. + +M. VICTOR HUGO.--Je constate, et le _Moniteur_ constatera que, lorsque +j'ai deplore l'exclusion d'une classe de citoyens digne entre toutes +d'estime et d'interet, de ce cote on a ri et on a dit: Tant mieux! + +A DROITE.--Oui! oui! + +M. TH. BAC.--C'est l'excommunication qui revient. Vos peres jetaient +les comediens hors de l'eglise, vous faites mieux, vous les jetez hors +de la societe. (_Tres bien! a gauche._) + +A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Passons. Je continue l'examen de votre loi. Elle +assimile, elle identifie l'homme condamne pour delit commun et +l'ecrivain frappe pour delit de presse. (_A droite: Elle fait bien!_) +Elle les confond dans la meme indignite et dans la meme exclusion. (_A +droite: Elle a raison!_) De telle sorte que si Voltaire vivait, comme +le present systeme, qui cache sous un masque d'austerite transparente +son intolerance religieuse et son intolerance politique (_mouvement_), +ferait certainement condamner Voltaire pour offense a la morale +publique et religieuse.... (_A droite: Oui! oui! et l'on ferait tres +bien!...--M. Thiers et M. de Montalembert s'agitent sur leur banc._) + +M. TH. BAC.--Et Beranger! il serait indigne! + +AUTRES voix.--Et M. Michel Chevalier! + +M. VICTOR HUGO.--Je n'ai voulu citer aucun vivant. J'ai pris un des +plus grands et des plus illustres noms qui soient parmi les peuples, +un nom qui est une gloire de la France, et je vous dis: Voltaire +tomberait sous votre loi, et vous auriez sur la liste des exclusions +et des indignites le repris de justice Voltaire. (_Long mouvement._) + +A DROITE.--Et ce serait tres bien! (_Inexprimable agitation sur tous +les bancs._) + +M. VICTOR HUGO _reprend_:--Ce serait tres bien, n'est-ce pas? Oui, +vous auriez sur vos listes d'exclus et d'indignes le repris de justice +Voltaire (_nouveau mouvement_), ce qui ferait grand plaisir a Loyola! +(_Applaudissements a gauche et longs eclats de rire._) + +Que vous dirai-je? Cette loi construit, avec une adresse funeste, tout +un systeme de formalites et de delais qui entrainent des decheances. +Elle est pleine de pieges et de trappes ou se perdra le droit de trois +millions d'hommes! (_Vive sensation._) Messieurs, cette loi viole, +ceci resume tout, ce qui est anterieur et superieur a la constitution, +la souverainete de la nation. (_Oui! oui!_) + +Contrairement au texte formel de l'article premier de cette +constitution, elle attribue a une fraction du peuple l'exercice de la +souverainete qui n'appartient qu'a l'universalite des citoyens, et +elle fait gouverner feodalement trois millions d'exclus par six +millions de privilegies. Elle institue des ilotes (_mouvement_), +fait monstrueux! Enfin, par une hypocrisie qui est en meme temps une +supreme ironie, et qui, du reste, complete admirablement l'ensemble +des sincerites regnantes, lesquelles appellent les proscriptions +romaines amnisties, et la servitude de l'enseignement liberte +(_Bravo!_), cette loi continue de donner a ce suffrage restreint, a +ce suffrage mutile, a ce suffrage privilegie, a ce suffrage des +domicilies, le nom de suffrage universel! Ainsi, ce que nous discutons +en ce moment, ce que je discute, moi, a cette tribune, c'est la loi du +suffrage universel! Messieurs, cette loi, je ne dirai pas, a Dieu ne +plaise! que c'est Tartuffe qui l'a faite, mais j'affirme que c'est +Escobar qui l'a baptisee. (_Vifs applaudissements et hilarite sur tous +les bancs._) + +Eh bien! j'y insiste, avec toute cette complication de finesses, avec +tout cet enchevetrement de pieges, avec tout cet entassement de ruses, +avec tout cet echafaudage de combinaisons et d'expedients, savez-vous +si, par impossible, elle est jamais appliquee, quel sera le resultat +de cette loi? Neant. (_Sensation._) + +Neant pour vous qui la faites. (_A droite: C'est notre affaire!_) + +C'est que, comme je vous le disais tout a l'heure, votre projet de loi +est temeraire, violent, monstrueux, mais il est chetif. Rien n'egale +son audace, si ce n'est son impuissance. (_Oui! c'est vrai!_) Ah! s'il +ne faisait pas courir a la paix publique l'immense risque que je viens +de signaler a cette grande assemblee, je vous dirais: Mon Dieu! qu'on +le vote! il ne pourra rien et il ne fera rien. Les electeurs maintenus +vengeront les electeurs supprimes. La reaction aura recrute pour +l'opposition. Comptez-y. Le souverain mutile sera un souverain +indigne. (_Vive approbation a gauche._) + +Allez, faites! retranchez trois millions d'electeurs, retranchez-en +quatre, retranchez-en huit millions sur neuf. Fort bien! Le resultat +sera le meme pour vous, sinon pire. (_Oui! oui!_) Ce que vous ne +retrancherez pas, ce sont vos fautes (_mouvement_); ce sont tous les +contre-sens de votre politique de compression; c'est votre incapacite +fatale (_rires au banc des ministres_); c'est votre ignorance du pays +actuel; c'est l'antipathie qu'il vous inspire et l'antipathie que vous +lui inspirez. (_Nouveau mouvement._) Ce que vous ne retrancherez pas, +c'est le temps qui marche, c'est l'heure qui sonne, c'est la terre qui +tourne, c'est le mouvement ascendant des idees, c'est la progression +decroissante des prejuges, c'est l'ecartement de plus en plus profond +entre le siecle et vous, entre les jeunes generations et vous, entre +l'esprit de liberte et vous, entre l'esprit de philosophie et vous. +(_Tres bien! tres bien!_) + +Ce que vous ne retrancherez pas, c'est ce fait invincible, que, +pendant que vous allez d'un cote, la nation va de l'autre, que ce qui +est pour vous l'orient est pour elle le couchant, et que vous tournez +le dos a l'avenir, tandis que ce grand peuple de France, la face tout +inondee de lumiere par l'aube de l'humanite nouvelle qui se leve, +tourne le dos au passe! (_Explosion de bravos a gauche._) + +Tenez, faites-en votre sacrifice! que cela vous plaise ou non, le +passe est le passe. (_Bravos._) Essayez de raccommoder ses vieux +essieux et ses vieilles roues, attelez-y dix-sept hommes d'etat si +vous voulez. (_Rire universel._) Dix-sept hommes d'etat de renfort! +(_Nouveaux rires prolonges._) Trainez-le au grand jour du temps +present, eh bien! quoi! ce sera toujours le passe! On verra mieux +sa decrepitude, voila tout. (_Rires et applaudissements a +gauche.--Murmures a droite._) + +Je me resume et je finis. + +Messieurs, cette loi est invalide, cette loi est nulle, cette loi +est morte meme avant d'etre nee. Et savez-vous ce qui la tue? C'est +qu'elle ment! (_Profonde sensation._) C'est qu'elle est hypocrite dans +le pays de la franchise, c'est qu'elle est deloyale dans le pays de +l'honnetete! C'est qu'elle n'est pas juste, c'est qu'elle n'est pas +vraie, c'est qu'elle cherche en vain a creer une fausse justice et une +fausse verite sociales! Il n'y a pas deux justices et deux verites. +Il n'y a qu'une justice, celle qui sort de la conscience, et il n'y a +qu'une verite, celle qui vient de Dieu! Hommes qui nous gouvernez, +savez-vous ce qui tue votre loi? C'est qu'au moment ou elle vient +furtivement derober le bulletin, voler la souverainete dans la poche +du faible et du pauvre, elle rencontre le regard severe, le regard +terrible de la probite nationale! lumiere foudroyante sous laquelle +votre oeuvre de tenebres s'evanouit. (_Mouvement prolonge._) + +Tenez, prenez-en votre parti. Au fond de la conscience de +tout citoyen, du plus humble comme du plus grand, au fond de +l'ame--j'accepte vos expressions--du dernier mendiant, du dernier +vagabond, il y a un sentiment sublime, sacre, indestructible, +incorruptible, eternel, le droit! (_sensation_) ce sentiment, qui est +l'element de la raison de l'homme; ce sentiment, qui est le granit de +la conscience humaine; le droit, voila le rocher sur lequel viennent +echouer et se briser les iniquites, les hypocrisies, les mauvais +desseins, les mauvaises lois, les mauvais gouvernements! Voila +l'obstacle cache, invisible, obscurement perdu au plus profond des +esprits, mais incessamment present et debout, auquel vous vous +heurterez toujours, et que vous n'userez jamais, quoi que vous +fassiez! (_Non! non!_) Je vous le dis, vous perdez vos peines. Vous ne +le deracinerez pas! vous ne l'ebranlerez pas! Vous arracheriez +plutot l'ecueil du fond de la mer que le droit du coeur du peuple! +(_Acclamations a gauche._) + +Je vote contre le projet de loi. (_La seance est suspendue au milieu +d'une inexprimable agitation._) + + +VII + +REPLIQUE A M. DE MONTALEMBERT + +23 mai 1850. + +M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole pour un fait personnel. +(_Mouvement._) + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo a la parole. + +M. VICTOR HUGO, _a la tribune_. (_Profond silence._) + +--Messieurs, dans des circonstances graves comme celles que nous +traversons, les questions personnelles ne sont bonnes, selon moi, qu'a +faire perdre du temps aux assemblees, et si trois honorables orateurs, +M. Jules de Lasteyrie, un deuxieme dont le nom m'echappe (_on rit +a gauche, tous les regards se portent sur M. Bechard_), et M. de +Montalembert, n'avaient pas tous les trois, l'un apres l'autre, +dirige contre moi, avec une persistance singuliere, la meme etrange +allegation, je ne serais certes pas monte a cette tribune. + +J'y monte en ce moment pour n'y dire qu'un mot. Je laisse de cote +les attaques passionnees qui m'ont fait sourire. L'honorable general +Cavaignac a dit noblement hier qu'il dedaignait de certains eloges; je +dedaigne, moi, de certaines injures (_sensation_), et je vais purement +et simplement au fait. + +L'honorable M. de Lasteyrie a dit, et les deux honorables orateurs ont +repete apres lui, avec des formes variees, que j'avais glorifie plus +d'un pouvoir, et que par consequent mes opinions etaient mobiles, et +que j'etais aujourd'hui en contradiction avec moi-meme. + +Si mes honorables adversaires entendent faire allusion par la aux vers +royalistes, inspires du reste par le sentiment le plus candide et le +plus pur, que j'ai faits dans mon adolescence, dans mon enfance meme, +quelques-uns avant l'age de quinze ans, ce n'est qu'une puerilite, +et je n'y reponds pas. (_Mouvement._) Mais si c'est aux opinions de +l'homme qu'ils s'adressent, et non a celles de l'enfant (_Tres bien! a +gauche.--Rires a droite_), voici ma reponse (_Ecoutez! ecoutez!_): + +Je vous livre a tous, a tous mes adversaires, soit dans cette +assemblee, soit hors de cette assemblee, je vous livre, depuis l'annee +1827, epoque ou j'ai eu age d'homme, je vous livre tout ce que j'ai +ecrit, vers ou prose; je vous livre tout ce que j'ai dit a toutes les +tribunes, non seulement a l'assemblee legislative, mais a l'assemblee +constituante, mais aux reunions electorales, mais a la tribune de +l'institut, mais a la tribune de la chambre des pairs. (_Mouvement._) + +Je vous livre, depuis cette epoque, tout ce que j'ai ecrit partout ou +j'ai ecrit, tout ce que j'ai dit partout ou j'ai parle, je vous livre +tout, sans rien retenir, sans rien reserver, et je vous porte a tous, +du haut de cette tribune, le defi de trouver dans tout cela, dans ces +vingt-trois annees de l'ame, de la vie et de la conscience d'un homme, +toutes grandes ouvertes devant vous, une page, une ligne, un mot, +qui, sur quelque question de principes que ce soit, me mette en +contradiction avec ce que je dis et avec ce que je suis aujourd'hui! +(_Bravo! bravo!--Mouvement prolonge._) + +Explorez, fouillez, cherchez, je vous ouvre tout, je vous livre tout; +imprimez mes anciennes opinions en regard de mes nouvelles, je vous en +defie. (_Nouveau mouvement._) + +Si ce defi n'est pas releve, si vous reculez devant ce defi, je le dis +et je le declare une fois pour toutes, je ne repondrai plus a cette +nature d'attaques que par un profond dedain, et je les livrerai a la +conscience publique, qui est mon juge et le votre! (_Acclamations a +gauche._) + +M. de Montalembert a dit,--en verite j'eprouve quelque pudeur a +repeter de telles paroles,--il a dit que j'avais flatte toutes les +causes et que je les avais toutes reniees. Je le somme de venir dire +ici quelles sont les causes que j'ai flattees et quelles sont les +causes que j'ai reniees. + +Est-ce Charles X dont j'ai honore l'exil au moment de sa chute, +en 1830, et dont j'ai honore la tombe apres sa mort, en 1836? +(_Sensation._) + +VOIX A DROITE.--Antithese! + +M. VICTOR HUGO.--Est-ce madame la duchesse de Berry, dont j'ai fletri +le vendeur et condamne l'acheteur? (_Tous les yeux se tournent vers M. +Thiers._) + +M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la gauche_.--Maintenant, vous etes +satisfaits; faites silence. (_Exclamations a gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--Monsieur Dupin, vous n'avez pas dit cela a la droite +hier, quand elle applaudissait. + +M. LE PRESIDENT.--Vous trouvez mauvais quand on rit, mais vous trouvez +bon quand on applaudit. L'un et l'autre sont contraires au reglement. +(_Les applaudissements de la gauche redoublent._) + +M. DE LA MOSKOWA.--Monsieur le president, rappelez-vous le principe de +la libre defense des accuses. + +M. VICTOR HUGO.--Je continue l'examen des causes que j'ai flattees et +que j'ai reniees. + +Est-ce Napoleon, pour la famille duquel j'ai demande la rentree sur +le sol de la patrie, au sein de la chambre des pairs, contre des amis +actuels de M. de Montalembert, que je ne veux pas nommer, et qui, tout +couverts des bienfaits de l'empereur, levaient la main contre le nom +de l'empereur? (_Tous les regards cherchent M. de Montebello._) + +Est-ce, enfin, madame la duchesse d'Orleans dont j'ai, l'un des +derniers, le dernier peut-etre, sur la place de la Bastille, le 24 +fevrier, a deux heures de l'apres-midi, en presence de trente mille +hommes du peuple armes, proclame la regence, parce que je me souvenais +de mon serment de pair de France? (_Mouvement._) Messieurs, je suis en +effet un homme etrange, je n'ai prete dans ma vie qu'un serment, et je +l'ai tenu! (_Tres bien! tres bien!_) + +Il est vrai que depuis que la republique est etablie, je n'ai pas +conspire contre la republique; est-ce la ce qu'on me reproche? +(_Applaudissements a gauche._) Messieurs, je dirai a l'honorable M. de +Montalembert: Dites donc quelles sont les causes que j'ai reniees; et, +quant a vous, je ne dirai pas quelles sont les causes que vous avez +flattees et que vous avez reniees, parce que je ne me sers pas +legerement de ces mots-la. Mais je vous dirai quels sont les drapeaux +que vous avez, tristement pour vous, abandonnes. Il y en a deux: le +drapeau de la Pologne et le drapeau de la liberte. (_A gauche: Tres +bien! tres bien!_) + +M. JULES DE LASTEYRIE.--Le drapeau de la Pologne, nous l'avons +abandonne le 15 mai. + +M. VICTOR HUGO.--Un dernier mot. + +L'honorable M. de Montalembert m'a reproche hier amerement le crime +d'absence. Je lui reponds:--Oui, quand je serai epuise de fatigue par +une heure et demie de luttes contre MM. les interrupteurs ordinaires +de la majorite (_cris a droite_), qui recommencent, comme vous voyez! +(_Rires a gauche._) + +Quand j'aurai la voix eteinte et brisee, quand je ne pourrai plus +prononcer une parole, et vous voyez que c'est a peine si je puis +parler aujourd'hui (_la voix de l'orateur est, en effet, visiblement +alteree_); quand je jugerai que ma presence muette n'est pas +necessaire a l'assemblee; surtout quand il ne s'agira que de luttes +personnelles, quand il ne s'agira que de vous et de moi, oui, monsieur +de Montalembert, je pourrai vous laisser la satisfaction de me +foudroyer a votre aise, moi absent, et je me reposerai pendant ce +temps-la. + +(_Longs eclats de rire a gauche et applaudissements._) Oui, je pourrai +n'etre pas present! Mais attaquez, par votre politique, vous et le +parti clerical (_mouvement_), attaquez les nationalites opprimees, +la Hongrie suppliciee, l'Italie garrottee, Rome crucifiee (_profonde +sensation_); attaquez le genie de la France par votre loi +d'enseignement; attaquez le progres humain par votre loi de +deportation; attaquez le suffrage universel par votre loi de +mutilation; attaquez la souverainete du peuple, attaquez la +democratie, attaquez la liberte, et vous verrez, ces jours-la, si je +suis absent! + +(_Explosion de bravos.--L'orateur, en descendant de la tribune, est +entoure d'une foule de membres qui le felicitent, et regagne sa place, +suivi par les applaudissements de toute la gauche.--La seance est un +moment suspendue._) + + +VIII + +LA LIBERTE DE LA PRESSE + + +[Note: Depuis le 24 fevrier 1848, les journaux etaient affranchis de +l'impot du timbre. + +Dans l'espoir de tuer, sous une loi d'impot, la presse republicaine, +M. Louis Bonaparte fit presenter a l'assemblee une loi fiscale, qui +retablissait le timbre sur les feuilles periodiques. + +Une entente cordiale, scellee par la loi du 31 mai, regnait alors +entre le president de la republique et la majorite de la legislative. +La commission nommee par la droite donna un assentiment complet a la +loi proposee. + +Sous l'apparence d'une simple disposition fiscale, le projet soulevait +la grande question de la liberte de la presse. + +C'est l'epoque ou M. Rouher disait: _la catastrophe de Fevrier._ +(_Note de l'editeur._)] + + +9 juillet 1850. + +Messieurs, quoique les verites fondamentales, qui sont la base de toute +democratie, et en particulier de la grande democratie francaise, aient +recu le 31 mai dernier une grave atteinte, comme l'avenir n'est jamais +ferme, il est toujours temps de les rappeler a une assemblee legislative. +Ces verites, selon moi, les voici: + +La souverainete du peuple, le suffrage universel, la liberte de la +presse, sont trois choses identiques, ou, pour mieux dire, c'est +la meme chose sous trois noms differents. A elles trois, elles +constituent notre droit public tout entier; la premiere en est le +principe, la seconde en est le mode, la troisieme en est le verbe. La +souverainete du peuple, c'est la nation a l'etat abstrait, c'est l'ame +du pays. Elle se manifeste sous deux formes; d'une main, elle ecrit, +c'est la liberte de la presse; de l'autre, elle vote, c'est le +suffrage universel. + +Ces trois choses, ces trois faits, ces trois principes, lies d'une +solidarite essentielle, faisant chacun leur fonction, la souverainete +du peuple vivifiant, le suffrage universel gouvernant, la presse +eclairant, se confondent dans une etroite et indissoluble unite, et +cette unite, c'est la republique. + +Et voyez comme toutes les verites se retrouvent et se rencontrent, +parce qu'ayant le meme point de depart elles ont necessairement le +meme point d'arrivee! La souverainete du peuple cree la liberte, le +suffrage universel cree l'egalite, la presse, qui l'ait le jour dans +les esprits, cree la fraternite. Partout ou ces trois principes, +souverainete du peuple, suffrage universel, liberte de la presse, +existent dans leur puissance et dans leur plenitude, la republique +existe, meme sous le mot monarchie. La, ou ces trois principes sont +amoindris dans leur developpement, opprimes dans leur action, meconnus +dans leur solidarite, contestes dans leur majeste, il y a monarchie ou +oligarchie, meme sous le mot republique. + +Et c'est alors, comme rien n'est plus dans l'ordre, qu'on peut voir +ce phenomene monstrueux d'un gouvernement renie par ses propres +fonctionnaires. Or, d'etre renie a etre trahi il n'y a qu'un pas. + +Et c'est alors que les plus fermes coeurs se prennent a douter des +revolutions, ces grands evenements maladroits qui font sortir de +l'ombre en meme temps de si hautes idees et de si petits hommes +(_applaudissements_) des revolutions, que nous proclamons des +bienfaits quand nous voyons leurs principes, mais qu'on peut, +certes, appeler des catastrophes quand on voit leurs ministres! +(_Acclamations_.) + +Je reviens, messieurs, a ce que je disais. + +Prenons-y garde et ne l'oublions jamais, nous legislateurs, ces trois +principes, peuple souverain, suffrage universel, presse libre, vivent +d'une vie commune. Aussi voyez comme ils se defendent reciproquement! +La Liberte de la presse est-elle en peril, le suffrage universel se +leve et la protege. Le suffrage universel est-il menace, la presse +accourt et le defend. Messieurs, toute atteinte a la liberte de la +presse, toute atteinte au suffrage universel est un attentat contre +la souverainete nationale. La liberte mutilee, c'est la souverainete +paralysee. La souverainete du peuple n'est pas, si elle ne peut agir +et si elle ne peut parler. Or, entraver le suffrage universel, c'est +lui oter l'action; entraver la liberte de la presse, c'est lui oter la +parole. + +Eh bien, messieurs, la premiere moitie de cette entreprise redoutable +(_mouvement_) a ete faite le 31 mai dernier. On veut aujourd'hui faire +la seconde. Tel est le but de la loi proposee. C'est le proces de la +souverainete du peuple qui s'instruit, qui se poursuit et qu'on veut +mener a fin. (_Oui! oui! c'est cela!_) Il m'est impossible, pour ma +part, de ne pas avertir l'assemblee. + +Messieurs, je l'avouerai, j'ai cru un moment que le cabinet +renoncerait a cette loi. + +Il me semblait, en effet, que la liberte de la presse etait deja toute +livree au gouvernement. La jurisprudence aidant, on avait contre la +pensee tout un arsenal d'armes parfaitement inconstitutionnelles, +c'est vrai, mais parfaitement legales. Que pouvait-on desirer de plus +et de mieux? La liberte de la presse n'etait-elle pas saisie au collet +par des sergents de ville dans la personne du colporteur? traquee +dans la personne du crieur et de l'afficheur? mise a l'amende dans la +personne du vendeur? persecutee dans la personne du libraire? +destituee dans la personne de l'imprimeur? emprisonnee dans la +personne du gerant? Il ne lui manquait qu'une chose, malheureusement +notre siecle incroyant se refuse a ce genre de spectacles utiles, +c'etait d'etre brulee vive en place publique, sur un bon bucher +orthodoxe, dans la personne de l'ecrivain. (_Mouvement_.) + +Mais cela pouvait venir. (_Rire approbatif a gauche_.) + +Voyez, messieurs, ou nous en etions, et comme c'etait bien arrange! De +la loi des brevets d'imprimerie, sainement comprise, on faisait une +muraille entre le journaliste et l'imprimeur. Ecrivez votre journal, +soit; on ne l'imprimera pas. De la loi sur le colportage, dument +interpretee, on faisait une murailleentre le journal et le public. +Imprimez votre journal, soit; on ne le distribuera pas. (_Tres bien!_) + +Entre ces deux murailles, double enceinte construite autour de la +pensee, on disait a la presse: Tu es libre! (_On rit_.) Ce qui +ajoutait aux satisfactions de l'arbitraire les joies de l'ironie. +(_Nouveaux rires_.) + +Quelle admirable loi en particulier que cette loi des brevets +d'imprimeur! Les hommes opiniatres qui veulent absolument que les +constitutions aient un sens, qu'elles portent un fruit, et qu'elles +contiennent une logique quelconque, ces hommes-la se figuraient que +cette loi de 1814 etait virtuellement abolie par l'article 8 de la +constitution, qui proclame ou qui a l'air de proclamer la liberte de +la presse. Ils se disaient, avec Benjamin Constant, avec M. Eusebe +Salverte, avec M. Firmin Didot, avec l'honorable M. de Tracy, que +cette loi des brevets etait desormais un non-sens; que la liberte +d'ecrire, c'etait la liberte d'imprimer ou ce n'etait rien; qu'en +affranchissant la pensee, l'esprit de progres avait necessairement +affranchi du meme coup tous les procedes materiels dont elle se sert, +l'encrier dans le cabinet de l'ecrivain, la mecanique dans l'atelier +de l'imprimeur; que, sans cela, ce pretendu affranchissement de la +pensee serait une derision. Ils se disaient que toutes les manieres de +mettre l'encre en contact avec le papier appartiennent a la liberte; +que l'ecritoire et la presse, c'est la meme chose; que la presse, +apres tout, n'est que l'ecritoire elevee a sa plus haute puissance; +ils se disaient que la pensee a ete creee par Dieu pour s'envoler en +sortant du cerveau de l'homme, et que les presses ne font que lui +donner ce million d'ailes dont parle l'Ecriture. Dieu l'a faite aigle, +et Gutenberg l'a faite legion. (_Applaudissements._) Que si cela est +un malheur, il faut s'y resigner; car, au dix-neuvieme siecle, il +n'y a plus pour les societes humaines d'autre air respirable que la +liberte. Ils se disaient enfin, ces hommes obstines, que, dans un +temps qui doit etre une epoque d'enseignement universel, que, pour le +citoyen d'un pays vraiment libre,--a la seule condition de mettre a +son oeuvre la marque d'origine, avoir une idee dans son cerveau, avoir +une ecritoire sur sa table, avoir une presse dans sa maison, c'etaient +la trois droits identiques; que nier l'un, c'etait nier les deux +autres; que sans doute tous les droits s'exercent sous la reserve de +se conformer aux lois, mais que les lois doivent etre les tutrices et +non les geolieres de la liberte. (_Vive approbation a gauche._) + +Voila ce que se disaient les hommes qui ont cette infirmite de +s'enteter aux principes, et qui exigent que les institutions d'un +pays soient logiques et vraies. Mais, si j'en crois les lois que vous +votez, j'ai bien peur que la verite ne soit une demagogue, que la +logique ne soit une rouge (_rires_), et que ce ne soient la des +opinions et un langage d'anarchistes et de factieux. + +Voyez eu regard le systeme contraire! Comme tout s'y enchaine et +s'y tient! Quelle bonne loi, j'y insiste, que cette loi des brevets +d'imprimeur, entendue comme on l'entend, et pratiquee comme on la +pratique! Quelle excellente chose que de proclamer en meme temps la +liberte de l'ouvrier et la servitude de l'outil, de dire: La plume est +a l'ecrivain, mais l'ecritoire est a la police; la presse est libre, +mais l'imprimerie est esclave! + +Et, dans l'application, quels beaux resultats! quels phenomenes +d'equite! Jugez-en. Voici un exemple: + +Il y a un an, le 13 juin, une imprimerie est saccagee. (_Mouvement +d'attention_.) Par qui? Je ne l'examine pas en ce moment, je cherche +plutot a attenuer le fait qu'a l'aggraver; il y a eu deux imprimeries +visitees de cette facon, mais pour l'instant je me borne a une seule. +Une imprimerie donc est mise a sac, devastee, ravagee de fond en +comble. + +Une commission, nommee par le gouvernement, commission dont l'homme +qui vous parle etait membre, verifie les faits, entend des rapports +d'experts, declare qu'il y a lieu a indemnite, et propose, si je ne +me trompe, pour cette imprimerie specialement, un chiffre de 75,000 +francs. La decision reparatrice se fait attendre. Au bout d'un an, +l'imprimeur victime du desastre recoit enfin une lettre du ministre. +Que lui apporte cette lettre? L'allocation de son indemnite? Non, le +retrait de son brevet. (_Sensation_.) + +Admirez ceci, messieurs! Des furieux devastent une imprimerie. +Compensation: le gouvernement ruine l'imprimeur. (_Nouveau +mouvement.--En ce moment l'orateur s'interrompt. Il est tres pale et +semble souffrant. On lui crie de toutes parts: Reposez-vous! M. de +Larochejaquelein lui passe un flacon. Il le respire, et reprend au +bout de quelques instants_.) + +Est-ce que tout cela n'etait pas merveilleux? Est-ce qu'il ne se +degageait pas, de l'ensemble de tous ces moyens d'action places dans +la main du pouvoir, toute l'intimidation possible? Est-ce que tout +n'etait pas epuise la en fait d'arbitraire et de tyrannie, et y +avait-il quelque chose au dela? + +Oui, il y avait cette loi. + +Messieurs, je l'avoue, il m'est difficile de parler avec sang-froid de +ce projet de loi. Je ne suis rien, moi, qu'un homme accoutume, depuis +qu'il existe, a tout devoir a cette sainte et laborieuse liberte de la +pensee, et, quand je lis cet inqualifiable projet de loi, il me semble +que je vois frapper ma mere. (_Mouvement_.) + +Je vais essayer pourtant d'analyser cette loi froidement. + +Ce projet, messieurs, c'est la son caractere, cherche a faire obstacle +de toute part a la pensee. Il fait peser sur la presse politique, +outre le cautionnement ordinaire, un cautionnement d'un nouveau genre, +le cautionnement eventuel, le cautionnement discretionnaire, le +cautionnement de bon plaisir (_rires et bravos_), lequel, a la +fantaisie du ministere public, pourra brusquement s'elever a des +sommes monstrueuses, exigibles dans les trois jours. Au rebours de +toutes les regles du droit criminel, qui presume toujours l'innocence, +ce projet presume la culpabilite, et il condamne d'avance a la +ruine un journal qui n'est pas encore juge. Au moment ou la feuille +incriminee franchit le passage de la chambre d'accusation a la salle +des assises, le cautionnement eventuel est la comme une sorte de muet +aposte qui l'etrangle entre les deux portes. (_Sensation profonde_.) +Puis, quand le journal est mort, il le jette aux jures, et leur dit: +Jugez-le! (_Tres bien_!) + +Ce projet favorise une presse aux depens de l'autre, et met +cyniquement deux poids et deux mesures dans la main de la loi. + +En dehors de la politique, ce projet fait ce qu'il peut pour diminuer +la gloire et la lumiere de la France. Il ajoute des impossibilites +materielles, des impossibilites d'argent, aux difficultes innombrables +deja qui genent en France la production et l'avenement des talents. Si +Pascal, si La Fontaine, si Montesquieu, si Voltaire, si Diderot, si +Jean-Jacques, sont vivants, il les assujettit au timbre. Il n'est pas +une page illustre qu'il ne fasse salir par le timbre. Messieurs, +ce projet, quelle honte! pose la griffe malpropre du fisc sur la +litterature! sur les beaux livres! sur les chefs-d'oeuvre! Ah! ces +beaux livres, au siecle dernier, le bourreau les brulait, mais il ne +les tachait pas. Ce n'etait plus que de la cendre; mais cette cendre +immortelle, le vent venait la chercher sur les marches du palais de +justice, et il l'emportait, et il la jetait dans toutes les ames, +comme une semence de vie et de liberte! (_Mouvement prolonge._) + +Desormais les livres ne seront plus brules, mais marques. Passons. + +Sous peine d'amendes folles, d'amendes dont le chiffre, calcule par le +_Journal des Debats_ lui-meme, peut varier de 2,500,000 francs a 10 +millions pour une seule contravention (_violentes denegations au banc +de la commission et au banc des ministres_); je vous repete que ce +sont les calculs memes du _Journal des Debats_, que vous pouvez les +retrouver dans la petition des libraires, et que ces calculs, les +voici. (_L'orateur montre un papier qu'il tient a la main._) Cela +n'est pas croyable, mais cela est!--Sous la menace de ces amendes +extravagantes (_nouvelles denegations au banc de la commission:--Vous +calomniez la loi_), ce projet condamne au timbre toute edition publiee +par livraisons, quelle qu'elle soit, de quelque ouvrage que ce soit, +de quelque auteur que ce soit, mort ou vivant; en d'autres termes, il +tue la librairie. Entendons-nous, ce n'est que la librairie francaise +qu'il tue, car, du contrecoup, il enrichit la librairie belge. Il met +sur le pave notre imprimerie, notre librairie, notre fonderie, notre +papeterie, il detruit nos ateliers, nos manufactures, nos usines; mais +il fait les affaires de la contre-facon; il ote a nos ouvriers leur +pain et il le jette aux ouvriers etrangers. (_Sensation profonde._) + +Je continue. + +Ce projet, tout empreint de certaines rancunes, timbre toutes les +pieces de theatre sans exception, Corneille aussi bien que Moliere. Il +se venge du _Tartuffe sur Polyeucte. (Rires et applaudissements_.) + +Oui, remarquez-le bien, j'y insiste, il n'est pas moins hostile a la +production litteraire qu'a la polemique politique, et c'est la ce qui +lui donne son cachet de loi clericale. Il poursuit le theatre autant +que le journal, et il voudrait briser dans la main de Beaumarchais le +miroir ou Basile s'est reconnu. (_Bravos a gauche_.) + +Je poursuis. + +Il n'est pas moins maladroit que malfaisant. Il supprime d'un coup, a +Paris seulement, environ trois cents recueils speciaux, inoffensifs +et utiles, qui poussaient les esprits vers les etudes sereines et +calmantes. (_C'est vrai! c'est vrai!_) + +Enfin, ce qui complete et couronne tous ces actes de +lese-civilisation, il rend impossible cette presse populaire des +petits livres, qui est le pain a bon marche des intelligences. +(_Bravo! a gauche.--A droite: Plus de petits livres! tant mieux! tant +mieux!_) + +En revanche, il cree un privilege de circulation au profit de cette +miserable coterie ultramontaine a laquelle est livree desormais +l'instruction publique. (_Oui! oui!_) Montesquieu sera entrave, mais +le pere Loriquet sera libre. + +Messieurs, la haine pour l'intelligence, c'est la le fond de ce +projet. Il se crispe, comme une main d'enfant en colere, sur quoi? Sur +la pensee du publiciste, sur la pensee du philosophe, sur la pensee du +poete, sur le genie de la France. (_Bravo! bravo!_) + +Ainsi, la pensee et la presse opprimees sous toutes les formes, le +journal traque, le livre persecute, le theatre suspect, la litterature +suspecte, les talents suspects, la plume brisee entre les doigts +de l'ecrivain, la librairie tuee, dix ou douze grandes industries +nationales detruites, la France sacrifiee a l'etranger, la contrefacon +belge protegee, le pain ote aux ouvriers, le livre ote aux +intelligences, le privilege de lire vendu aux riches et retire aux +pauvres (_mouvement_), l'eteignoir pose sur tous les flambeaux du +peuple, les masses arretees, chose impie! dans leur ascension vers la +lumiere, toute justice violee, le jury destitue et remplace par les +chambres d'accusation, la confiscation retablie par l'enormite des +amendes, la condamnation et l'execution avant le jugement, voila ce +projet! (_Longue acclamation._) + +Je ne le qualifie pas, je le raconte. Si j'avais a le caracteriser, +je le ferais d'un mot: c'est tout le bucher possible aujourd'hui. +(_Mouvement.--Protestations a droite._) + +Messieurs, apres trente-cinq annees d'education du pays par la liberte +de la presse; alors qu'il est demontre par l'eclatant exemple des +Etats-Unis, de l'Angleterre et de la Belgique, que la presse libre est +tout a la fois le plus evident symptome et l'element le plus certain +de la paix publique; apres trente-cinq annees, dis-je, de possession +de la liberte de la presse; apres trois siecles de toute-puissance +intellectuelle et litteraire, c'est la que nous en sommes! Les +expressions me manquent, toutes les inventions de la restauration sont +depassees; en presence d'un projet pareil, les lois de censure sont +de la clemence, _la loi de justice et d'amour_ est un bienfait, je +demande qu'on eleve une statue a M. de Peyronnet! (_Rires et bravos a +gauche.--Murmures a droite._) + +Ne vous meprenez pas! ceci n'est pas une injure, c'est un hommage. M. +de Peyronnet a ete laisse en arriere de bien loin par ceux qui ont +signe sa condamnation, de meme que M. Guizot a ete bien depasse par +ceux qui l'ont mis en accusation. (_Oui, c'est vrai! a gauche._) M. de +Peyronnet, dans cette enceinte, je lui rends cette justice, et je n'en +doute pas, voterait contre cette loi avec indignation, et, quant a +M. Guizot, dont le grand talent honorerait toutes les assemblees, si +jamais il fait partie de celle-ci, ce sera lui, je l'espere, qui +deposera sur cette tribune l'acte d'accusation de M. Baroche. +(_Acclamation prolongee._) + +Je reprends. + +Voila donc ce projet, messieurs, et vous appelez cela une loi! Non! +ce n'est pas la une loi! Non! et j'en prends a temoin l'honnetete des +consciences qui m'ecoutent, ce ne sera jamais la une loi de mon pays! +C'est trop, c'est decidement trop de choses mauvaises et trop de +choses funestes! Non! non! cette robe de jesuite jetee sur tant +d'iniquites, vous ne nous la ferez pas prendre pour la robe de la loi! +(_Bravos._) + +Voulez-vous que je vous dise ce que c'est que cela, messieurs? c'est +une protestation de notre gouvernement contre nous-memes, protestation +qui est dans le coeur de la loi, et que vous avez entendue hier sortir +du coeur du ministre! (_Sensation._) Une protestation du ministere et +de ses conseillers contre l'esprit de notre siecle et l'instinct de +notre pays; c'est-a-dire une protestation du fait contre l'idee, de ce +qui n'est que la matiere du gouvernement contre ce qui en est la vie, +de ce qui n'est que le pouvoir contre ce qui est la puissance, de +ce qui doit passer contre ce qui doit rester; une protestation de +quelques hommes chetifs, qui n'ont pas meme a eux la minute qui +s'ecoule, contre la grande nation et contre l'immense avenir! +(_Applaudissements._) + +Encore si cette protestation n'etait que puerile, mais c'est qu'elle +est fatale! Vous ne vous y associerez pas, messieurs, vous en +comprendrez le danger, vous rejetterez cette loi! + +Je veux l'esperer, quant a moi. Les clairvoyants de la majorite,--et, +le jour ou ils voudront se compter serieusement, ils s'apercevront +qu'ils sont les plus nombreux,--les clairvoyants de la majorite +finiront par l'emporter sur les aveugles, ils retiendront a temps +un pouvoir qui se perd; et, tot ou tard, de cette grande assemblee, +destinee a se retrouver un jour face a face avec la nation, on verra +sortir le vrai gouvernement du pays. + +Le vrai gouvernement du pays, ce n'est pas celui qui nous propose de +telles lois. (_Non! non!--A droite: Si! si!_) + +Messieurs, dans un siecle comme le notre, pour une nation comme la +France, apres trois revolutions qui ont fait surgir une foule de +questions capitales de civilisation dans un ordre inattendu, le vrai +gouvernement, le bon gouvernement est celui qui accepte toutes les +conditions du developpement social, qui observe, etudie, explore, +experimente, qui accueille l'intelligence comme un auxiliaire et +non comme une ennemie, qui aide la verite a sortir de la melee des +systemes, qui fait servir toutes les libertes a feconder toutes les +forces, qui aborde de bonne foi le probleme de l'education pour +l'enfant et du travail pour l'homme! Le vrai gouvernement est celui +auquel la lumiere qui s'accroit ne fait pas mal, et auquel le peuple +qui grandit ne fait pas peur! (_Acclamation a gauche._) + +Le vrai gouvernement est celui qui met loyalement a l'ordre du jour, +pour les approfondir et pour les resoudre sympathiquement, toutes +ces questions si pressantes et si graves de credit, de salaire, de +chomage, de circulation, de production et de consommation, de +colonisation, de desarmement, de malaise et de bien-etre, de richesse +et de misere, toutes les promesses de la constitution, la grande +question du peuple, en un mot! + +Le vrai gouvernement est celui qui organise, et non celui qui +comprime! celui qui se met a la tete de toutes les idees, et non celui +qui se met a la suite de toutes les rancunes! Le vrai gouvernement de +la France au dix-neuvieme siecle, non, ce n'est pas, ce ne sera jamais +celui qui va en arriere! (_Sensation._) + +Messieurs, en des temps comme ceux-ci, prenez garde aux pas en +arriere! + +On vous parle beaucoup de l'abime, de l'abime qui est la, beant, +ouvert, terrible, de l'abime ou la societe peut tomber. + +Messieurs, il y a un abime, en effet; seulement il n'est pas devant +vous, il est derriere vous. + +Vous n'y marchez pas, vous y reculez. (_Applaudissements a gauche._) + +L'avenir ou une reaction insensee nous conduit est assez prochain +et assez visible pour qu'on puisse en indiquer des a present les +redoutables lineaments. Ecoutez! il est temps encore de s'arreter. +En 1829, on pouvait eviter 1830. En 1847, on pouvait eviter 1848. Il +suffisait d'ecouter ceux qui disaient aux deux monarchies entrainees: +Voila le gouffre! + +Messieurs, j'ai le droit de parler ainsi. Dans mon obscurite, j'ai ete +de ceux qui ont fait ce qu'ils ont pu, j'ai ete de ceux qui ont +averti les deux monarchies, qui l'ont fait loyalement, qui l'ont fait +inutilement, mais qui l'ont fait avec le plus ardent et le plus +sincere _desir de les sauver_. (_Clameurs et denegations a droite._) + +Vous le niez! Eh bien! je vais vous citer une date. Lisez mon discours +du 12 juin 1847 a la chambre des pairs; M. de Montebello, lui, doit +s'en souvenir. + +(_M. de Montebello baisse la tete et garde le silence. Le calme se +retablit._) + +C'est la troisieme fois que j'avertis; sera-ce la troisieme fois que +j'echouerai? Helas! je le crains. + +Hommes qui nous gouvernez, ministres!--et en parlant ainsi je +m'adresse non-seulement aux ministres publics que je vois la sur ce +banc, mais aux ministres anonymes, car en ce moment il y a deux sortes +de gouvernants, ceux qui se montrent et ceux qui se cachent (_rires et +bravos_), et nous savons tous que M. le president de la republique +est un Numa qui a dix-sept Egeries (_explosion de rires_), [Note: La +commission qui proposait la loi, de connivence avec le president, se +composait de dix-sept membres.]--ministres! ce que vous faites, le +savez-vous? Ou vous allez, le voyez-vous? Non! + +Je vais vous le dire. + +Ces lois que vous nous demandez, ces lois que vous arrachez a la +majorite, avant trois mois, vous vous apercevrez d'une chose, c'est +qu'elles sont inefficaces, que dis-je inefficaces? aggravantes pour la +situation. + +La premiere election que vous tenterez, la premiere epreuve que vous +ferez de votre suffrage remanie, tournera, on peut vous le predire, +et de quelque facon que vous vous y preniez, a la confusion de la +reaction. Voila pour la question electorale. + +Quant a la presse, quelques journaux ruines ou morts enrichiront de +leurs depouilles ceux qui survivront. Vous trouvez les journaux trop +irrites et trop forts. Admirable effet de votre loi! dans trois mois, +vous aurez double leur force. Il est vrai que vous aurez double aussi +leur colere. (_Oui! oui!--Profonde sensation._) O hommes d'etat! (_On +rit._) + +Voila pour les journaux. + +Quant au droit de reunion, fort bien! les assemblees populaires seront +resorbees par les societes secretes. Vous ferez rentrer ce qui veut +sortir. Repercussion inevitable. Au lieu de la salle Martel et de +la salle Valentino, ou vous etes presents dans la personne de votre +commissaire de police, au lieu de ces reunions en plein air ou tout +s'evapore, vous aurez partout de mysterieux foyers de propagande ou +tout s'aigrira, ou ce qui n'etait qu'une idee deviendra une passion, +ou ce qui n'etait que de la colere deviendra de la haine. + +Voila pour le droit de reunion. + +Ainsi, vous vous serez frappes avec vos propres lois, vous vous serez +blesses avec vos propres armes! + +Les principes se dresseront de toutes parts contre vous; persecutes, +ce qui les fera forts; indignes, ce qui les fera terribles! +(_Mouvement._) + +Vous direz: Le peril s'aggrave. + +Vous direz: Nous avons frappe le suffrage universel, cela n'a rien +fait. Nous avons frappe le droit de reunion, cela n'a rien fait. Nous +avons frappe la liberte de la presse, cela n'a rien fait. Il faut +extirper le mal dans sa racine. + +Et alors, pousses irresistiblement, comme de malheureux hommes +possedes, subjugues, traines par la plus implacable de toutes les +logiques, la logique des fautes qu'on a faites (_Bravo!_), sous la +pression de cette voix fatale qui vous criera: Marchez! marchez +toujours!--que ferez-vous? + +Je m'arrete. Je suis de ceux qui avertissent, mais je m'impose silence +quand l'avertissement peut sembler une injure. Je ne parle en ce +moment que par devoir et avec affliction. Je ne veux pas sonder un +avenir qui n'est peut-etre que trop prochain. (_Sensation._) Je +ne veux pas presser douloureusement et jusqu'a l'epuisement des +conjectures les consequences de toutes vos fautes commencees. Je +m'arrete. Mais je dis que c'est une epouvante pour les bons citoyens +de voir le gouvernement s'engager sur une pente connue au bas de +laquelle il y a le precipice. + +Je dis qu'on a deja vu plus d'un gouvernement descendre cette pente, +mais qu'on n'en a vu aucun la remonter. Je dis que nous en avons +assez, nous qui ne sommes pas le gouvernement, qui ne sommes que +la nation, des imprudences, des provocations, des reactions, des +maladresses qu'on fait par exces d'habilete et des folies qu'on fait +par exces de sagesse! Nous en avons assez des gens qui nous perdent +sous pretexte qu'ils sont des sauveurs! Je dis que nous ne voulons +plus de revolutions nouvelles. Je dis que, de meme que tout le monde +a tout a gagner au progres, personne n'a plus rien a gagner aux +revolutions. (_Vive et profonde adhesion._) + +Ah! il faut que ceci soit clair pour tous les esprits! il est temps +d'en finir avec ces eternelles declamations qui servent de pretexte +a toutes les entreprises contre nos droits, contre le suffrage +universel, contre la liberte de la presse, et meme, temoin certaines +applications du reglement, contre la liberte de la tribune. Quant a +moi, je ne me lasserai jamais de le repeter, et j'en saisirai toutes +les occasions, dans l'etat ou est aujourd'hui la question politique, +s'il y a des revolutionnaires dans l'assemblee, ce n'est pas de ce +cote. (_L'orateur montre la gauche_.) + +Il est des verites sur lesquelles il faut toujours insister et qu'on +ne saurait remettre trop souvent sous les yeux du pays; a l'heure +ou nous sommes, les anarchistes, ce sont les absolutistes; les +revolutionnaires, ce sont les reactionnaires! (_Oui! oui! a +gauche.--Une inexprimable agitation regne dans l'assemblee._) + +Quant a nos adversaires jesuites, quant a ces zelateurs +de l'inquisition, quant a ces terroristes de l'eglise +(_applaudissements_), qui ont pour tout argument d'objecter 93 aux +hommes de 1850, voici ce que j'ai a leur dire: + +Cessez de nous jeter a la tete la terreur et ces temps ou l'on disait: +Divin coeur de Marat! divin coeur de Jesus! Nous ne confondons pas +plus Jesus avec Marat que nous ne le confondons avec vous! Nous ne +confondons pas plus la Liberte avec la Terreur que nous ne confondons +le christianisme avec la societe de Loyola; que nous ne confondons la +croix du Dieu-agneau et du Dieu-colombe avec la sinistre banniere de +saint Dominique; que nous ne confondons le divin supplicie du Golgotha +avec les bourreaux des Cevennes et de la Saint-Barthelemy, avec les +dresseurs de gibets de la Hongrie, de la Sicile et de la Lombardie +(_agitation_); que nous ne confondons la religion, notre religion de +paix et d'amour, avec cette abominable secte, partout deguisee et +partout devoilee, qui, apres avoir preche le meurtre des rois, preche +l'oppression des nations (_Bravo! bravo!_); qui assortit ses infamies +aux epoques qu'elle traverse, faisant aujourd'hui par la calomnie ce +qu'elle ne peut plus faire par le bucher, assassinant les renommees +parce qu'elle ne peut bruler les hommes, diffamant le siecle parce +qu'elle ne peut plus decimer le peuple, odieuse ecole de despotisme, +de sacrilege et d'hypocrisie, qui dit beatement des choses horribles, +qui mele des maximes de mort a l'evangile et qui empoisonne le +benitier! (_Mouvement prolonge.--Une voix a droite: Envoyez l'orateur +a Bicetre!_) + +Messieurs, reflechissez dans votre patriotisme, reflechissez dans +votre raison. Je m'adresse en ce moment a cette majorite vraie, qui +s'est plus d'une fois fait jour sous la fausse majorite, a cette +majorite qui n'a pas voulu de la citadelle ni de la retroactivite dans +la loi de deportation, a cette majorite qui vient de mettre a neant la +loi des maires. C'est a cette majorite qui peut sauver le pays que je +parle. Je ne cherche pas a convaincre ici ces theoriciens du pouvoir +qui l'exagerent, et qui, en l'exagerant, le compromettent, qui font de +la provocation en artistes, pour avoir le plaisir de faire ensuite de +la compression (_rires et bravos_); et qui, parce qu'ils ont arrache +quelques peupliers du pave de Paris, s'imaginent etre de force a +deraciner la presse du coeur du peuple! (_Bravo! bravo!_) + +Je ne cherche pas a convaincre ces hommes d'etat du passe, infiltres +depuis trente ans de tous les vieux virus de la politique, ni ces +personnages fervents qui excommunient la presse en masse, qui ne +daignent meme pas distinguer la bonne de la mauvaise, et qui affirment +que le meilleur des journaux ne vaut pas le pire des predicateurs. +(_Rires._) + +Non, je me detourne de ces esprits extremes et fermes. C'est vous que +j'adjure, vous legislateurs nes du suffrage universel, et qui, malgre +la funeste loi recemment votee, sentez la majeste de votre origine, et +je vous conjure de reconnaitre et de proclamer par un vote solennel, +par un vote qui sera un arret, la puissance et la saintete de la +pensee. Dans cette tentative contre la presse, tout le peril est pour +la societe. (_Oui! oui!_) Quel coup pretend-on porter aux idees +avec une telle loi, et que leur veut-on? Les comprimer? Elles sont +incompressibles. Les circonscrire? Elles sont infinies. Les etouffer? +Elles sont immortelles. (_Longue sensation._) Oui! elles sont +immortelles! Un orateur de ce cote l'a nie un jour, vous vous en +souvenez, dans un discours ou il me repondait; il s'est ecrie que ce +n'etaient pas les idees qui etaient immortelles, que c'etaient les +dogmes, parce que les idees sont humaines, disait-il, et que les +dogmes sont divins. Ah! les idees aussi sont divines! et, n'en +deplaise a l'orateur clerical.... (_Violente interruption a +droite.--M. de Montalembert s'agite._) + +A DROITE.--A l'ordre! c'est intolerable. (_Cris._) + +M. LE PRESIDENT.--Est-ce que vous pretendez que M. de Montalembert +n'est pas representant au meme titre que vous? (_Bruit._) Les +personnalites sont defendues. + +UNE VOIX A GAUCHE.--M. le president s'est reveille. + +M. CHARRAS.--Il ne dort que lorsqu'on attaque la revolution. + +UNE VOIX A GAUCHE.--Vous laissez insulter la republique! + +M. LE PRESIDENT.--La republique ne souffre pas et ne se plaint pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je n'ai pas suppose un instant, messieurs, que cette +qualification put sembler une injure a l'honorable orateur auquel +je l'adressais. Si elle lui semble une injure, je m'empresse de la +retirer. + +M. LE PRESIDENT.--Elle m'a paru inconvenante. + +(_M. de Montalembert se leve pour repondre._) + +VOIX A DROITE.--Parlez! parlez! + +A GAUCHE.--Ne vous laissez pas interrompre, monsieur Victor Hugo! + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Montalembert, laissez achever le +discours; n'interrompez pas. Vous parlerez apres. + +VOIX A DROITE.--Parlez! parlez! + +VOIX A GAUCHE.--Non! non! + +M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Consentez-vous a laisser parler +M. de Montalembert? + +M. VICTOR HUGO.--J'y consens. + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo y consent. + +M. CHARRAS, _et autres membres_.--A la tribune! + +M. LE PRESIDENT.--Il est en face de vous! + +M. DE MONTALEMBERT, _de sa place_.--J'accepte pour moi, monsieur le +president, ce que vous disiez tout a l'heure de la republique. A +travers tout ce discours, dirige surtout contre moi, je ne souffre de +rien et ne me plains de rien. (_Approbation a droite.--Reclamations a +gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Montalembert se trompe quand il +suppose que c'est a lui que s'adresse ce discours. Ce n'est pas a lui +personnellement que je m'adresse; mais, je n'hesite pas a le dire, +c'est a son parti; et quant a son parti, puisqu'il me provoque +lui-meme a cette explication, il faut bien que je le lui dise.... +(_Rires bruyants a droite._) + +M. PISCATORY.--Il n'a pas provoque. + +M. LE PRESIDENT.--Il n'a pas provoque du tout. + +M. VICTOR HUGO.--Vous ne voulez donc pas que je reponde?.... (_A +gauche: Non! ils ne veulent pas! c'est leur tactique._) + +M. VICTOR HUGO.--Combien avez-vous de poids et de mesures? +Voulez-vous, oui ou non, que je reponde? (_Parlez!_) Eh! bien, alors, +ecoutez! + +VOIX DIVERSES A DROITE.--On ne vous a rien dit, et nous ne voulons pas +que vous disiez qu'on vous a provoque. + +A GAUCHE.--Si! si! parlez, monsieur Victor Hugo! + +M. VICTOR HUGO.--Non, je n'apercois pas M. de Montalembert au milieu +des dangers de ma patrie, j'apercois son parti tout au plus; et, quant +a son parti, puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il +sache.... (_Interruption a droite._) + +QUELQUES VOIX A DROITE.--Il ne vous l'a pas demande. + +M. VICTOR HUGO.--Puisqu'il veut que je le lui dise, il faut bien qu'il +sache.... (_Nouvelle interruptions._) + +M. LE PRESIDENT.--M. de Montalembert n'a rien demande, vous n'avez +donc rien a repondre! + +A GAUCHE.--Les voila qui reculent maintenant! ils ont peur que vous ne +repondiez. Parlez! + +M. VICTOR HUGO.--Comment! je consens a etre interrompu, et vous ne me +laissez pas repondre? Mais c'est un abus de majorite, et rien de plus. + +Que m'a dit M. de Montalembert? Que c'etait contre lui que je parlais. +(_Interruption a droite_.) + +Eh bien! je lui reponds, j'ai le droit de lui repondre, et vous, vous +avez le devoir de m'ecouter. + +VOIX A DROITE.--Comment donc! + +M. VICTOR HUGO.--Sans aucun doute, c'est votre devoir. (_Marques +d'assentiment de tous les cotes_.) + +J'ai le droit de lui repondre que ce n'est pas a lui que je +m'adressais, mais a son parti; et, quant a son parti, il faut bien +qu'il le sache, les temps ou il pouvait etre un danger public sont +passes. + +VOIX A DROITE.--Eh bien! alors, laissez-le tranquille. + +M. LE PRESIDENT, _a l'orateur_.--Vous n'etes plus du tout dans la +discussion de la loi. + +UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le president trouble l'orateur. + +M. LE PRESIDENT.--Le president fait ce qu'il peut pour ramener +l'orateur a la question. (_Vives denegations a gauche_.) + +M. VICTOR HUGO.--C'est une oppression! La majorite m'a invite a +repondre; veut-elle, oui ou non, que je reponde? (_Parlez donc!_) Ce +serait deja fait. + +Il m'est impossible d'accepter la question posee ainsi. Que j'aie +fait un discours contre M. de Montalembert, non. Je veux et je dois +expliquer que ce n'est pas contre M. de Montalembert que j'ai parle, +mais contre son parti. + +Maintenant, je dois dire, puisque j'y suis provoque.... + +A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si! + +M. VICTOR HUGO.--Je dois dire, puisque j'y suis provoque.... + +A DROITE.--Non! non!--A GAUCHE.--Si! si! + +M. LE PRESIDENT, _s'adressant a la droite_.--Ca ne finira pas! Il est +evident que c'est vous qui etes dans ce moment-ci les indisciplinables +de l'assemblee. Vous etes intolerables de ce cote-ci maintenant. + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Non! non! + +M. VICTOR HUGO, _s'adressant a la droite_.--Exigez-vous, oui ou non, +que je reste sous le coup d'une inculpation de M. de Montalembert? + +A DROITE.--Il n'a rien dit! + +M. VICTOR HUGO.--Je repete pour la troisieme, pour la quatrieme fois +que je ne veux pas accepter cette situation que M. de Montalembert +veut me faire. Si vous voulez m'empecher, de force, de repondre, il le +faudra bien, je subirai la violence et je descendrai de cette tribune; +mais autrement, vous devez me laisser m'expliquer, et ce n'est pas une +minute de plus ou de moins qui importe. + +Eh bien! j'ai dit a M. de Montalembert que ce n'etait pas a lui que +je m'adressais, mais a son parti. Et quant a ce parti.... (_Nouvelle +interruption a droite._)--Vous tairez-vous? + +(_Le silence se retablit. L'orateur reprend:_) + +Et quant au parti jesuite, puisque je suis provoque a m'expliquer sur +son compte (_bruit a droite_); quant a ce parti qui, a l'insu meme de +la reaction, est aujourd'hui l'ame de la reaction; a ce parti aux +yeux duquel la pensee est une contravention, la lecture un delit, +l'ecriture un crime, l'imprimerie un attentat (_bruit_)! quant a ce +parti qui ne comprend rien a ce siecle, dont il n'est pas; qui +appelle aujourd'hui la fiscalite sur notre presse, la censure sur nos +theatres, l'anatheme sur nos livres, la reprobation sur nos idees, la +repression sur nos progres, et qui, en d'autres temps, eut appele +la proscription sur nos tetes (_C'est cela! bravo!_), a ce parti +d'absolutisme, d'immobilite, d'imbecillite, de silence, de tenebres, +d'abrutissement monacal; a ce parti qui reve pour la France, non +l'avenir de la France, mais, le passe de l'Espagne; il a beau rappeler +complaisamment ses titres historiques a l'execration des hommes; il a +beau remettre a neuf ses vieilles doctrines rouillees de sang humain; +il a beau etre parfaitement capable de tous les guet-apens sur tout ce +qui est la justice et le droit; il a beau etre le parti qui a toujours +fait les besognes souterraines et qui a toujours accepte dans tous les +temps et sur tous les echafauds la fonction de bourreau masque; il a +beau se glisser traitreusement dans notre gouvernement, dans notre +diplomatie, dans nos ecoles, dans notre urne electorale, dans nos +lois, dans toutes nos lois, et en particulier dans celle qui nous +occupe; il a beau etre tout cela et faire tout cela, qu'il le +sache bien, et je m'etonne d'avoir pu moi-meme croire un moment le +contraire, oui, qu'il le sache bien, les temps ou il pouvait etre un +danger public sont passes! (_Oui! oui!_). + +Oui, enerve comme il l'est, reduit a la ressource des petits hommes +et a la misere des petits moyens, oblige d'user pour nous attaq +de cette liberte de la presse qu'il voudrait tuer, et qui le tue +(_applaudissements_)! heretique lui-meme dans les moyens qu'il +emploie, condamne a s'appuyer, dans la politique, sur des voltairiens +qui le raillent, et dans la banque sur des juifs qu'il brulerait de si +bon coeur (_explosion de rire et d'applaudissements_)! balbutiant en +plein dix-neuvieme siecle son infame eloge de l'inquisition, au milieu +des haussements d'epaules et des eclats de rire, le parti jesuite ne +peut plus etre parmi nous qu'un objet d'etonnement, un accident, un +phenomene, une curiosite (_rires_), un miracle, si c'est la le mot qui +lui plait (_rire universel_), quelque chose d'etrange et de hideux +comme une orfraie qui volerait en plein midi (_vive sensation_), rien +de plus. Il fait horreur, soit; mais il ne fait pas peur! Qu'il sache +cela, et qu'il soit modeste! Non, il ne fait pas peur! Non, nous ne +le craignons pas! Non, le parti jesuite n'egorgera pas la liberte, il +fait trop grand jour pour cela. (_Longs applaudissements._) + +Ce que nous craignons, ce dont nous tremblons, ce qui nous fait peur, +c'est le jeu redoutable que joue le gouvernement, qui n'a pas les +memes interets que ce parti et qui le sert, et qui emploie contre les +tendances de la societe toutes les forces de la societe. + +Messieurs, au moment de voter sur ce projet insense, considerez ceci. + +Tout, aujourd'hui, les arts, les sciences, les lettres, la +philosophie, la politique, les royaumes qui se font republiques, les +nations qui tendent a se changer en familles, les hommes d'instinct, +les hommes de foi, les hommes de genie, les masses, tout aujourd'hui +va dans le meme sens, au meme but, par la meme route, avec une vitesse +sans cesse accrue, avec une sorte d'harmonie terrible qui revele +l'impulsion directe de Dieu. (_Sensation._) + +Le mouvement au dix-neuvieme siecle, dans ce grand dix-neuvieme +siecle, n'est pas seulement le mouvement d'un peuple, c'est le +mouvement de tous les peuples. La France va devant, et les nations la +suivent. La providence nous dit: Allez! et sait ou nous allons. + +Nous passons du vieux monde au monde nouveau. Ah! nos gouvernants, ah! +ceux qui revent d'arreter l'humanite dans sa marche et de barrer le +chemin a la civilisation, ont-ils bien reflechi a ce qu'ils font? Se +sont-ils rendu compte de la catastrophe qu'ils peuvent amener, de +l'effroyable Fampoux [Note: On se rappelle la catastrophe de chemin +de fer a Fampoux.] social qu'ils preparent, quand, au milieu du plus +prodigieux mouvement d'idees qui ait encore emporte le genre humain, +au moment ou l'immense et majestueux convoi passe a toute vapeur, ils +viennent furtivement, chetivement, miserablement mettre de pareilles +lois dans les roues de la presse, cette formidable locomotive de la +pensee universelle! (_Profonde emotion._) + +Messieurs, croyez-moi, ne nous donnez pas le spectacle de la lutte des +lois contre les idees. (_Bravo! a gauche.--Une voix a droite: Et ce +discours coutera 25 francs a la France!_) + +Et, a ce propos, comme il faut que vous connaissiez pleinement quelle +est la force a laquelle s'attaque et se heurte le projet de loi, comme +il faut que vous puissiez juger des chances de succes que peut avoir, +dans ses entreprises contre la liberte, le parti de la peur,--car il y +a en France et en Europe un parti de la peur (_sensation_), c'est +lui qui inspire la politique de compression, et, quant a moi, je ne +demande pas mieux que de n'avoir pas a le confondre avec le parti de +l'ordre,--comme il faut que vous sachiez ou l'on vous mene, a +quel duel impossible on vous entraine, et contre quel adversaire, +permettez-moi un dernier mot. + +Messieurs, dans la crise que nous traversons, crise salutaire, apres +tout, et qui se denouera bien, c'est ma conviction, on s'ecrie de +tous les cotes: Le desordre moral est immense, le peril social est +imminent. + +On cherche autour de soi avec anxiete, on se regarde, et l'on se +demande: + +Qui est-ce qui fait tout ce ravage? Qui est-ce qui fait tout le mal? +quel est le coupable? qui faut-il punir? qui faut-il frapper? + +Le parti de la peur, en Europe, dit: C'est la France. En France, il +dit: C'est Paris. A Paris, il dit: C'est la presse. L'homme froid qui +observe et qui pense dit: Le coupable, ce n'est pas la presse, ce +n'est pas Paris, ce n'est pas la France; le coupable, c'est l'esprit +humain! (_Mouvement._) + +C'est l'esprit humain. L'esprit humain qui a fait les nations ce +qu'elles sont; qui, depuis l'origine des choses, scrute, examine, +discute, debat, doute, contredit, approfondit, affirme et poursuit +sans relache la solution du probleme eternellement pose a la creature +par le createur. C'est l'esprit humain qui, sans cesse persecute, +combattu, comprime, refoule, ne disparait que pour reparaitre, et, +passant d'une besogne a l'autre, prend successivement de siecle en +siecle la figure de tous les grands agitateurs! C'est l'esprit humain +qui s'est nomme Jean Huss, et qui n'est pas mort sur le bucher de +Constance (_Bravo!_); qui s'est nomme Luther, et qui a ebranle +l'orthodoxie; qui s'est nomme Voltaire, et qui a ebranle la foi; +qui s'est nomme Mirabeau, et qui a ebranle la royaute! (_Longue +sensation._) C'est l'esprit humain qui, depuis que l'histoire existe, +a transforme les societes et les gouvernements selon une loi de +plus en plus acceptable par la raison, qui a ete la theocratie, +l'aristocratie, la monarchie, et qui est aujourd'hui la democratie. +(_Applaudissements._) C'est l'esprit humain qui a ete Babylone, Tyr, +Jerusalem, Athenes, Rome, et qui est aujourd'hui Paris; qui a ete +tour a tour, et quelquefois tout ensemble, erreur, illusion, heresie, +schisme, protestation, verite; c'est l'esprit humain qui est le grand +pasteur des generations, et qui, en somme, a toujours marche vers le +juste, le beau et le vrai, eclairant les multitudes, agrandissant les +ames, dressant de plus en plus la tete du peuple vers le droit et la +tete de l'homme vers Dieu. (_Explosion de bravos._) + +Eh bien! je m'adresse au parti de la peur, non dans cette chambre, +mais partout ou il est en Europe, et je lui dis: Regardez bien ce que +vous voulez faire; reflechissez a l'oeuvre que vous entreprenez, et, +avant de la tenter, mesurez-la. Je suppose que vous reussissiez. +Quand vous aurez detruit la presse, il vous restera quelque chose a +detruire, Paris. Quand vous aurez detruit Paris, il vous restera +quelque chose a detruire, la France. Quand vous aurez detruit la +France, il vous restera quelque chose a tuer, l'esprit humain. +(_Mouvement prolonge_.) + +Oui, je le dis, que le grand parti europeen de la peur mesure +l'immensite de la tache que, dans son heroisme, il veut se donner. +(_Rires et bravos_.) Il aurait aneanti la presse jusqu'au dernier +journal, Paris jusqu'au dernier pave, la France jusqu'au dernier +hameau, il n'aurait rien fait. (_Mouvement_.) Il lui resterait encore +a detruire quelque chose qui est toujours debout, au-dessus des +generations et en quelque sorte entre l'homme et Dieu, quelque chose +qui a ecrit tous les livres, invente tous les arts, decouvert tous +les mondes, fonde toutes les civilisations; quelque chose qui reprend +toujours, sous la forme revolution, ce qu'on lui refuse sous la forme +progres; quelque chose qui est insaisissable comme la lumiere et +inaccessible comme le soleil, et qui s'appelle l'esprit humain! +(_Acclamations prolongees_.) + +(_Un grand nombre de membres de la gauche quittent leurs places et +viennent feliciter l'orateur. La seance est suspendue._) + + +IX + +REVISION DE LA CONSTITUTION + + +[Note: M. Louis Bonaparte, voulant se perpetuer, proposait la revision +de la constitution. M. Victor Hugo la combattit. + +Ce discours fut prononce apres la belle harangue de M. Michel (de +Bourges) sur la meme question. + +Les debats semblaient epuises par le discours du representant du +Cher; M. Victor Hugo les ranima en imprimant un nouveau tour a la +discussion. M. Michel (de Bourges) avait use de menagements infinis; +il avait ete ecoute avec calme. M. Victor Hugo, laissant de cote les +precautions oratoires, entra dans le vif de la question. Il attaqua la +reaction de face. Apres lui, la discussion, detournee de son terrain +par M. Baroche, fut close. + +La proposition de revision fut rejetee. (_Note de l'editeur._)] + + +17 juillet 1851. + +M. Victor Hugo (_profond silence_).--Messieurs, avant d'accepter ce +debat, il m'est impossible de ne pas renouveler les reserves deja +faites par d'autres orateurs. Dans la situation actuelle, la loi du +31 mai etant debout, plus de quatre millions d'electeurs etant +rayes,--resultat que je ne veux pas qualifier a cette tribune, car +tout ce que je dirais serait trop faible pour moi et trop fort pour +vous, mais qui finira, nous l'esperons, par inquieter, par eclairer +votre sagesse,--le suffrage universel, toujours vivant de droit, etant +supprime de fait, nous ne pouvons que dire aux auteurs des diverses +propositions qui investissent en ce moment la tribune: + +Que nous voulez-vous? + +Quelle est la question? + +Que demandez-vous? + +La revision de la constitution? + +Par qui? + +Par le souverain! + +Ou est-il? + +Nous ne le voyons pas. Qu'en a-t-on fait? (_Mouvement._) + +Quoi! une constitution a ete faite par le suffrage universel, et vous +voulez la faire defaire par le suffrage restreint! + +Quoi! ce qui a ete edifie par la nation souveraine, vous voulez le +faire renverser par une fraction privilegiee! + +Quoi! cette fiction d'un pays legal, temerairement pose en face de la +majestueuse realite du peuple souverain, cette fiction chetive, cette +fiction fatale, vous voulez la retablir, vous voulez la restaurer, +vous voulez vous y confier de nouveau! + +Un pays legal, avant 1848, c'etait imprudent. Apres 1848, c'est +insense! (_Sensation._) + +Et puis, un mot. + +Quel peut etre, dans la situation presente, tant que la loi du 31 mai +n'est pas abrogee, purement et simplement abrogee, entendez-vous bien, +ainsi que toutes les autres lois de meme nature et de meme portee qui +lui font cortege et qui lui pretent main-forte, loi du colportage, loi +contre le droit de reunion, loi contre la liberte de la presse,--quel +peut etre le succes de vos propositions? + +Qu'en attendez-vous? + +Qu'en esperez-vous? + +Quoi! c'est avec la certitude d'echouer devant le chiffre immuable de +la minorite, gardienne inflexible de la souverainete du peuple, de la +minorite, cette fois constitutionnellement souveraine et investie +de tous les droits de la majorite, de la minorite, pour mieux dire, +devenue elle-meme majorite! quoi! c'est sans aucun but realisable +devant les yeux, car personne ne suppose la violation de l'article +111, personne ne suppose le crime ... (_mouvements divers_) quoi! +c'est sans aucun resultat parlementaire possible que vous, qui vous +dites des hommes pratiques, des hommes positifs, des hommes serieux, +qui faites a votre modestie cette violence de vous decerner a +vous-memes, et a vous seuls, le titre d'hommes d'etat; c'est sans +aucun resultat parlementaire possible, je le repete, que vous vous +obstinez a un debat si orageux et si redoutable! Pourquoi? pour les +orages du debat! (_Bravo! bravo!_) Pour agiter la France, pour faire +bouillonner les masses, pour reveiller les coleres, pour paralyser +les affaires, pour multiplier les faillites, pour tuer le commerce et +l'industrie! Pour le plaisir! (_Profonde sensation._) + +Fort bien! le parti de l'ordre a la fantaisie de faire du desordre, +c'est un caprice qu'il se passe. Il est le gouvernement, il a la +majorite dans l'assemblee, il lui plait de troubler le pays, il veut +quereller, il veut discuter, il est le maitre! + +Soit! Nous protestons; c'est du temps perdu, un temps precieux; c'est +la paix publique gravement troublee. Mais puisque cela vous plait, +puisque vous le voulez, que la faute retombe sur qui s'obstine a la +commettre. Soit, discutons. + +J'entre immediatement dans le debat. (_Rumeur a droite. Cris: La +cloture! M. Mole, assis au fond de la salle, se leve, traverse tout +l'hemicycle, fait signe a la droite, et sort. On ne le suit pas. Il +rentre. On rit a gauche. L'orateur continue._) + +Messieurs, je commence par le declarer, quelles que soient les +protestations de l'honorable M. de Falloux, les protestations de +l'honorable M. Berryer, les protestations de l'honorable M. de +Broglie, quelles que soient ces protestations tardives, qui ne peuvent +suffire pour effacer tout ce qui a ete dit, ecrit et fait depuis deux +ans,--je le declare, a mes yeux, et, je le dis sans crainte d'etre +dementi, aux yeux de la plupart des membres qui siegent de ce cote +(_l'orateur designe la gauche_), votre attaque contre la republique +francaise est une attaque contre la revolution francaise! + +Contre la revolution francaise tout entiere, entendez-vous bien; +depuis la premiere heure qui a sonne en 1789 jusqu'a l'heure ou nous +sommes! (_A gauche: Oui! oui! c'est cela!_) + +Nous ne distinguons pas, nous. A moins qu'il n'y ait pas de logique au +monde, la revolution et la republique sont indivisibles. L'une est +la mere, l'autre est la fille. L'une est le mouvement humain qui se +manifeste, l'autre est le mouvement humain qui se fixe. La republique, +c'est la revolution fondee. (_Vive approbation._). + +Vous vous debattez vainement contre ces realites; on ne separe pas 89 +de la republique, on ne separe pas l'aube du soleil. (_Interruption +a droite.--Bravos a gauche._) Nous n'acceptons donc pas vos +protestations. Votre attaque contre la republique, nous la tenons pour +une attaque contre la revolution, et c'est ainsi, quant a moi, que +j'entends la qualifier a la face du pays. Non, nous ne prenons pas le +change! Je ne sais pas si, comme on l'a dit, il y a des masques dans +cette enceinte [note: Mot de M. de Morny.], mais j'affirme qu'il n'y +aura pas de dupes! (_Rumeurs a droite._) + +Cela dit, j'aborde la question. + +Messieurs, en admettant que les choses, depuis 1848, eussent suivi +un cours naturel et regulier dans le sens vrai et pacifique de la +democratie s'elargissant de jour en jour et du progres, apres trois +annees d'essai loyal de la constitution, j'aurais compris qu'on dit: + +--La constitution est incomplete. Elle fait timidement ce qu'il +fallait faire resolument. Elle est pleine de restrictions et de +definitions obscures. Elle ne declare aucune liberte entiere. Elle n'a +fait faire, en matiere penale, de progres qu'a la penalite politique +elle n'a aboli qu'une moitie de la peine de mort. Elle contient en +germe les empietements du pouvoir executif, la censure pour certains +travaux de l'esprit, la police entravant le penseur et genant le +citoyen. Elle ne degage pas nettement la liberte individuelle. Elle +ne degage pas nettement la liberte de l'industrie. (_A gauche: C'est +cela!--Murmures a droite._) + +Elle a maintenu la magistrature inamovible et nommee par le pouvoir +executif, c'est-a-dire la justice sans racines dans le peuple. +(_Rumeurs a droite._) + +Que signifient ces murmures? Comment! vous discutez la republique, +et nous ne pourrions pas discuter la magistrature! Vous discutez le +peuple, vous discutez le superieur, et nous ne pourrions pas discuter +l'inferieur! vous discutez le souverain, nous ne pourrions pas +discuter le juge! + +M. LE PRESIDENT.--Je fais remarquer que ce qui est permis cette +semaine ne le sera pas la semaine prochaine; mais c'est la semaine de +la tolerance. (_Rires d'approbation a droite._) + +M. DE PANAT.--C'est la semaine des saturnales! + +M. VICTOR HUGO.--Monsieur le president, ce que vous venez de dire +n'est pas serieux. (_A gauche: Tres bien!_) + +Je reprends, et j'insiste. + +J'aurais donc compris qu'on dit: La constitution a des fautes et des +lacunes; elle maintient la magistrature inamovible et nommee par le +pouvoir executif, c'est-a-dire, je le repete, la justice sans racines +dans le peuple. Or il est de principe que toute justice emane du +souverain. + +En monarchie, la justice emane du roi; en republique, la justice doit +emaner du peuple. (_Sensation._) + +Par quel procede? Par le suffrage universel choisissant librement les +magistrats parmi les licencies en droit. J'ajoute qu'en republique il +est aussi impossible d'admettre le juge inamovible que le legislateur +inamovible. (_Mouvement prolonge._) + +J'aurais compris qu'on dit: La constitution s'est bornee a affirmer +la democratie; il faut la fonder. Il faut que la republique soit en +surete dans la constitution, comme dans une citadelle. Il faut au +suffrage universel des extensions et des applications nouvelles. +Ainsi, par exemple, la constitution cree l'omnipotence d'une assemblee +unique, c'est-a-dire d'une majorite, et nous en voyons aujourd'hui +le redoutable inconvenient, sans donner pour contre-poids a cette +omnipotence la faculte laissee a la minorite de deferer, dans de +certains cas graves et selon des formes faciles a regler d'avance, +une sorte d'arbitrage decisoire entre elle et la majorite au suffrage +universel directement invoque, directement consulte; mode d'appel au +peuple beaucoup moins violent et beaucoup plus parfait que l'ancien +procede monarchique constitutionnel, qui consistait a briser le +parlement. + +J'aurais compris qu'on dit.... (_Interruption et rumeurs a droite._) + +Messieurs, il m'est impossible de ne pas faire une remarque que +je soumets a la conscience de tous. Votre attitude, en ce moment, +contraste etrangement avec l'attitude calme et digne de ce cote de +l'assemblee (_la gauche_). (_Vives reclamations sur les bancs de la +majorite.--Allons donc! Allons donc!--La cloture! La cloture!--Le +silence se retablit. L'orateur reprend:_) + +J'aurais compris qu'on dit: Il faut proclamer plus completement et +developper plus logiquement que ne le fait la constitution les +quatre droits essentiels du peuple: Le droit a la vie materielle, +c'est-a-dire, dans l'ordre economique, le travail assure.... + +M. GRESLAN.--C'est le droit au travail! + +M. VICTOR HUGO _continuant_.--... L'assistance organisee, et, dans +l'ordre penal, la peine de mort abolie; + +Le droit a la vie intellectuelle et morale, c'est-a-dire +l'enseignement gratuit, la conscience libre, la presse libre, la +parole libre, l'art et la science libres (_Bravos_); + +Le droit a la liberte, c'est-a-dire l'abolition de tout ce qui est +entrave au mouvement et au developpement moral, intellectuel, physique +et industriel de l'homme; + +Enfin, le droit a la souverainete, c'est-a-dire le suffrage universel +dans toute sa plenitude, la loi faite et l'impot vote par des +legislateurs elus et temporaires, la justice rendue par des juges elus +et temporaires.... (_Exclamations a droite._) + +A GAUCHE.--Ecoutez! ecoutez! + +PLUSIEURS MEMBRES A DROITE.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO _reprenant_.--... La commune administree par des +magistrats elus et temporaires; le jury progressivement etendu, elargi +et developpe; le vote direct du peuple entier, par oui ou par non, +dans de certaines grandes questions politiques ou sociales, et cela +apres discussion prealable et approfondie de chaque question au sein +de l'assemblee nationale plaidant alternativement, par la voix de la +majorite et par la voix de la minorite, le oui et le non devant +le peuple, juge souverain. (_Rumeurs a droite.--Longue et vive +approbation a gauche._) + +Messieurs, en supposant que la nation et son gouvernement fussent +vis-a-vis l'un de l'autre dans les conditions correctes et normales +que j'indiquais tout a l'heure, j'aurais compris qu'on dit cela, et +qu'on ajoutat: + +La constitution de la republique francaise doit etre la charte meme +du progres humain au dix-neuvieme siecle, le testament immortel de la +civilisation, la bible politique des peuples. Elle doit approcher +aussi pres que possible de la verite sociale absolue. Il faut reviser +la constitution. + +Oui, cela, je l'aurais compris. + +Mais qu'en plein dix-neuvieme siecle, mais qu'en face des nations +civilisees, mais qu'en presence de cet immense regard du genre humain, +qui est fixe de toutes parts sur la France, parce que la France porte +le flambeau, on vienne dire: Ce flambeau que la France porte et +qui eclaire le monde, nous allons l'eteindre!.... (_Denegations a +droite._) + +Qu'on vienne dire: Le premier peuple du monde a fait trois revolutions +comme les dieux d'Homere faisaient trois pas. Ces trois revolutions +qui n'en font qu'une, ce n'est pas une revolution locale, c'est la +revolution humaine; ce n'est pas le cri egoiste d'un peuple, c'est la +revendication de la sainte equite universelle, c'est la liquidation +des griefs generaux de l'humanite depuis que l'histoire existe (_Vive +approbation a gauche.--Rires a droite_); c'est, apres les siecles +de l'esclavage, du servage, de la theocratie, de la feodalite, de +l'inquisition, du despotisme sous tous les noms, du supplice humain +sous toutes les formes, la proclamation auguste des droits de l'homme! +(_Acclamation._) + +Apres de longues epreuves, cette revolution a enfante en France +la republique; en d'autres termes, le peuple francais, en pleine +possession de lui-meme et dans le majestueux exercice de sa +toute-puissance, a fait passer de la region des abstractions dans +la region des faits, a constitue et institue, et definitivement et +absolument etabli la forme de gouvernement la plus logique et la plus +parfaite, la republique, qui est pour le peuple une sorte de +droit naturel comme la liberte pour l'homme. (_Murmures a +droite.--Approbation a gauche._) Le peuple francais a taille dans +un granit indestructible et pose au milieu meme du vieux continent +monarchique la premiere assise de cet immense edifice de l'avenir, qui +s'appellera un jour les Etats-Unis d'Europe! (_Mouvement. Long eclat +de rire a droite.) + + +[Note: Ce mot, les _Etats-Unis d'Europe_, fit un effet d'etonnement. +Il etait nouveau. C'etait la premiere fois qu'il etait prononce a +la tribune. Il indigna la droite, et surtout l'egaya. Il y eut une +explosion de rires, auxquels se melaient des apostrophes de toutes +sortes. Le representant Bancel en saisit au passage quelques-unes, et +les nota. Les voici: + +_M. de Montalembert_.--Les Etats-Unis d'Europe! C'est trop fort. Hugo +est fou. + +_M. Mole_.--Les Etats-Unis d'Europe! Voila une idee! Quelle +extravagance! + +_M. Quentin-Bauchard.--Ces poetes! (_Note de l'editeur._)] + + +Cette revolution, inouie dans l'histoire, c'est l'ideal des grands +philosophes realise par un grand peuple, c'est l'education des nations +par l'exemple de la France. Son but, son but sacre, c'est le bien +universel, c'est une sorte de redemption humaine. C'est l'ere entrevue +par Socrate, et pour laquelle il a bu la cigue; c'est l'oeuvre faite +par Jesus-Christ, et pour laquelle il a ete mis en croix! (_Vives +reclamations a droite.--Cris: A l'ordre!--Applaudissements repetes a +gauche. Longue et generale agitation._) + +M. DE FONTAINE ET PLUSIEURS AUTRES.--C'est un blaspheme! + +M. DE HEECKEREN [Note: Plus tard senateur de l'empire, a 30,000 francs +par an.].--On devrait avoir le droit de siffler, si on applaudit des +choses comme celles-la! + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, qu'on dise ce que je viens de dire ou du +moins qu'on le voie,--car il est impossible de ne pas le voir, la +revolution francaise, la republique francaise, Bonaparte l'a dit, +c'est le soleil!--qu'on le voie donc et qu'on ajoute: Eh bien! nous +allons detruire tout cela, nous allons supprimer cette revolution, +nous allons jeter bas cette republique, nous allons arracher des mains +de ce peuple le livre du progres et y raturer ces trois dates: 1792, +1830, 1848; nous allons barrer le passage a cette grande insensee, qui +fait toutes ces choses sans nous demander conseil, et qui s'appelle +la providence. Nous allons faire reculer la liberte, la philosophie, +l'intelligence, les generations; nous allons faire reculer la France, +le siecle, l'humanite en marche; nous allons faire reculer Dieu! +(_Profonde sensation._) Messieurs, qu'on dise cela, qu'on reve cela, +qu'on s'imagine cela, voila ce que j'admire jusqu'a la stupeur, voila +ce que je ne comprends pas. (_A gauche: Tres bien! tres bien!--Rires a +droite._) + +Et qui etes-vous pour faire de tels reves? Qui etes-vous pour tenter +de telles entreprises? Qui etes-vous pour livrer de telles batailles? +Comment vous nommez-vous? Qui etes-vous? + +Je vais vous le dire. + +Vous vous appelez la monarchie, et vous etes le passe. + +La monarchie! + +Quelle monarchie? (_Rires et bruit a droite._) + +M. EMILE DE GIRARDIN, _au pied de la tribune_.--Ecoutez donc, +messieurs! nous vous avons ecoutes hier. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, me voici dans la realite ardente du debat. + +Ce debat, ce n'est pas nous qui l'avons voulu, c'est vous. Vous devez, +dans votre loyaute, le vouloir entier, complet, sincere. La question +republique ou monarchie est posee. Personne n'a plus le pouvoir, +personne n'a plus le droit de l'eluder. Depuis plus de deux ans, cette +question, sourdement et audacieusement agitee, fatigue la republique; +elle pese sur le present, elle obscurcit l'avenir. Le moment est venu +de s'en delivrer. Oui, le moment est venu de la regarder en face, le +moment est venu de voir ce qu'elle contient. Cartes sur table! Disons +tout. (_Ecoutez! ecoutez!--Profond silence._) + +Deux monarchies sont en presence. Je laisse de cote tout ce qui, aux +yeux memes de ceux qui le proposent ou le sous-entendent, ne serait +que transition et expedient. La fusion a simplifie la question. Deux +monarchies sont en presence.--Deux monarchies seulement se croient en +posture de demander la revision a leur benefice, et d'escamoter a leur +profit la souverainete du peuple. + +Ces deux monarchies sont: la monarchie de principe, c'est-a-dire la +legitimite; et la monarchie de gloire, comme parlent certains journaux +privilegies (_rires et chuchotements_), c'est-a-dire l'empire. + +Commencons par la monarchie de principe. A l'anciennete d'abord. + +Messieurs, avant d'aller plus loin, je le dis une fois pour toutes, +quand je prononce, dans cette discussion, ce mot monarchie, je mets +a part et hors du debat les personnes, les princes, les exiles, pour +lesquels je n'ai au fond du coeur que la sympathie qu'on doit a des +francais et le respect qu'on doit a des proscrits; sympathie et +respect qui seraient bien plus profonds encore, je le declare, si ces +exiles n'etaient pas un peu proscrits par leurs amis. (_Tres bien! +tres bien!_) + +Je reprends. Dans cette discussion, donc, c'est uniquement de la +monarchie principe, de la monarchie dogme, que je parle; et une fois +les personnes mises a part, n'ayant plus en face de moi que le dogme +royaute, j'entends le qualifier, moi legislateur, avec toute la +liberte de la philosophie et toute la severite de l'histoire. + +Et d'abord, entendons-nous sur ces mots, dogme et principe. Je nie que +la monarchie soit ni puisse etre un principe ni un dogme. Jamais la +monarchie n'a ete qu'un fait. (_Rumeurs sur plusieurs bancs._) + +Oui, je le repete en depit des murmures, jamais la possession d'un +peuple par un homme ou par une famille n'a ete et n'a pu etre autre +chose qu'un fait. (_Nouvelles rumeurs._) + +Jamais,--et, puisque les murmures persistent, j'insiste,--jamais ce +soi-disant dogme en vertu duquel,--et ce n'est pas l'histoire du moyen +age que je vous cite, c'est l'histoire presque contemporaine, celle +sur laquelle un siecle n'a pas encore passe,--jamais ce soi-disant +dogme en vertu duquel il n'y a pas quatrevingts ans de cela, un +electeur de Hesse vendait des hommes tant par tete au roi d'Angleterre +pour les faire tuer dans la guerre d'Amerique (_denegations +irritees_), les lettres existent, les preuves existent, on vous les +montrera quand vous voudrez ... (_le silence se retablit_) jamais, +dis-je, ce pretendu dogme n'a pu etre autre chose qu'un fait, presque +toujours violent, souvent monstrueux. (_A gauche: C'est vrai! c'est +vrai!_) + +Je le declare donc, et je l'affirme au nom de l'eternelle moralite +humaine, la monarchie est un fait, rien de plus. Or, quand le fait +n'est plus, il n'en survit rien, et tout est dit. Il en est autrement +du droit. Le droit, meme quand il ne s'appuie plus sur le fait, meme +quand il n'a plus l'autorite materielle, conserve l'autorite morale, +et il est toujours le droit. C'est ce qui fait que d'une republique +etouffee il reste un droit, tandis que d'une monarchie ecroulee il +ne reste qu'une ruine. (_Applaudissements._) Cessez donc, vous +legitimistes, de nous adjurer au point de vue du droit. Vis-a-vis du +droit du peuple, qui est la souverainete, il n'y pas d'autre droit que +le droit de l'homme, qui est la liberte. (_Tres bien!_) Hors de la, +tout est chimere. Dire _le droit du roi_, dans le grand siecle ou nous +sommes, et a cette grande tribune ou nous parlons, c'est prononcer un +mot vide de sens. + +Mais, si vous ne pouvez parler au nom du droit, parlerez-vous au nom +du fait? Invoquerez-vous l'utilite? C'est beaucoup moins superbe, +c'est quitter le langage du maitre pour le langage du serviteur; c'est +se faire bien petit. Mais soit! Examinons. Direz-vous que la stabilite +politique nait de l'heredite royale? Direz-vous que la democratie est +mauvaise pour un etat, et que la royaute est meilleure? Voyons, je ne +vais pas me mettre a feuilleter ici l'histoire, la tribune n'est pas +un pupitre a in-folio;--je reste dans les faits vivants, actuels, +presents a toutes les memoires. Parlez, quels sont vos griefs contre +la republique de 1848? Les emeutes? Mais la monarchie avait les +siennes. L'etat des finances? Mon Dieu! je n'examine pas, ce n'est pas +le moment, si depuis trois ans les finances de la republique ont ete +bien democratiquement conduites.... + +A DROITE.--Non! fort heureusement pour elles! + +M. VICTOR HUGO.--... Mais la monarchie constitutionnelle coutait fort +cher; mais les gros budgets, c'est la monarchie constitutionnelle +qui les a inventes. Je dis plus, car il faut tout dire, la monarchie +proprement dite, la monarchie de principe, la monarchie legitime, +qui se croit ou se pretend synonyme de stabilite, de securite, de +prosperite, de propriete, la vieille monarchie historique de +quatorze siecles, messieurs, faisait quelquefois, faisait volontiers +banqueroute! (_Rires et applaudissements._) + +Sous Louis XIV, je vous cite la belle epoque, le grand siecle, le +grand regne, sous Louis XIV, on voit de temps en temps _palir_, c'est +Boileau qui le dit, _le rentier_ + + A l'aspect d'un arret qui retranche un quartier. + +Or, quels que soient les euphemismes d'un ecrivain satirique qui +flatte un roi, un arret qui retranche un quartier aux rentiers, +messieurs, c'est la banqueroute. (_A gauche: Tres bien!--Rumeurs a +droite.--Et les assignats?_) + +Sous le regent, la monarchie empoche, ce n'est pas le mot noble, c'est +le mot vrai (_on rit_), empoche trois cent cinquante millions par +l'alteration des monnaies; c'etait le temps ou on pendait une servante +pour cinq sous. Sous Louis XV, neuf banqueroutes en soixante ans. + +UNE VOIX AU FOND A DROITE.--Et les pensions des poetes! + +_M. Victor Hugo s'arrete._ + +A GAUCHE.--Meprisez cela! Dedaignez! Ne repondez pas! + +M. VICTOR HUGO.--Je repondrai a l'honorable interrupteur que, trompe +par certains journaux, il fait allusion a une pension qui m'a ete +offerte par le roi Charles X, et que j'ai refusee. + +M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon, vous l'aviez sur la cassette +du roi. (_Rumeurs a gauche._) + +M. BAC.--Meprisez ces injures! + +M. DE FALLOUX.--Permettez-moi de dire un mot. + +M. VICTOR HUGO.--Vous voulez que je raconte le fait? il m'honore; je +le veux bien. + +M. DE FALLOUX.--Je vous demande pardon.... (_A gauche: C'est de la +personnalite!--On cherche le scandale!--Laissez parler!--N'interrompez +pas!--A l'ordre! a l'ordre!_) + +M. DE FALLOUX.--L'assemblee a pu observer que je n'ai pas cesse, +depuis le commencement de la seance, de garder moi-meme le plus +profond silence, et meme, de temps en temps, d'engager mes amis a le +garder comme moi. Je demande seulement la permission de rectifier un +fait materiel. + +M. VICTOR HUGO.--Parlez! + +M. DE FALLOUX.--L'honorable M. Victor Hugo a dit: "Je n'ai jamais +touche de pension de la monarchie....". + +M. VICTOR HUGO.--Non, je n'ai pas dit cela. (_Vives reclamations a +droite, melees d'applaudissements et de rires ironiques._) + +PLUSIEURS MEMBRES A GAUCHE, _a M. Victor Hugo_.--Ne repondez pas! + +M. SOUBIES, _a la droite_.--Attendez les explications, au moins; vos +applaudissements sont indecents! + +M. FRICHON, _a M. de Falloux_.--Ancien ministre de la republique, vous +la trahissez. + +M. LAMARQUE.--C'est le venin des jesuites! + +M. VICTOR HUGO, _s'adressant a M. de Falloux, au milieu du bruit_:--Je +prie M. de Falloux d'obtenir de ses amis qu'ils veuillent bien +permettre qu'on lui reponde. (_Bruit confus._) + +M. DE FALLOUX.--Je fais ce que je puis. + +A L'EXTREME GAUCHE.--Faites donc faire silence a droite, monsieur le +president! + +M. LE PRESIDENT.--On fait du bruit des deux cotes. (_A l'orateur._) +Vous voulez toujours tirer parti, a votre avantage, des interruptions; +je les condamne, mais je constate qu'il y a autant de bruit a gauche +qu'a droite. (_Violentes reclamations et protestations a l'extreme +gauche.--Les membres assis sur les bancs inferieurs de la gauche font +des efforts pour ramener le silence._) + +UN MEMBRE A GAUCHE.--Vous n'avez d'oreilles que pour notre cote. + +M. LE PRESIDENT.--On interrompt des deux cotes. (_Non! non!--Si! si!_) +Je vois, je constate.... (_Nouvelles exclamations bruyantes sur les +memes bancs a gauche._) + +Je constate que, depuis cinq minutes, M. Schoelcher et M. Grevy +reclament le silence. (_Exclamations et protestations nouvelles a +gauche.--M. Schoelcher prononce quelques mots que le bruit nous +empeche de saisir._) + +Je constate que vous-memes reclamez le silence depuis plusieurs +minutes, monsieur Schoelcher et monsieur Grevy, je vous rends cette +justice. + +M. SCHOELCHER.--Nous le reclamons, parce que nous nous sommes promis +de tout entendre. + +UN MEMBRE A L'EXTREME GAUCHE.--Le _Moniteur_ repondra a M. le +president. + +M. LE PRESIDENT.--On peut nier un fait qui se passe dans un +bureau, mais on ne peut pas nier un fait qui se passe a la face de +l'assemblee. (_De vives apostrophes sont adressees de la gauche a M. +le president._) + +Il vous tarde de prendre vos allures accoutumees! (_Exclamations a +l'extreme gauche._) + +UN MEMBRE.--C'est a vous qu'il tarde de reprendre les votres.... + +D'AUTRES MEMBRES.--Ce sont des provocations. + +M. LE PRESIDENT.--Je demande le silence des deux cotes. + +M. ARNAUD (de l'Ariege.)--Ce sont des personnalites. + +M. SAVATIER-LAROCHE.--Ce sont des provocations qu'on cherche a rendre +injurieuses. + +M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous faire silence et ecouter l'orateur? (_Le +silence se retablit._) + +M. VICTOR HUGO.--Je remercie l'honorable M. de Falloux. Je ne +cherchais pas l'occasion de parler de moi. Il me la donne a propos +d'un fait qui m'honore. (_A la droite._) Ecoutez ce que j'ai a vous +dire. Vous avez ri les premiers; vous etes loyaux, je le pense, et je +vous predis que vous ne rirez pas les derniers. (_Sensation._) + +UN MEMBRE A L'EXTREME DROITE.--Si! + +M. VICTOR HUGO, _a l'interrupteur_.--En ce cas vous ne serez pas +loyal. (_Bravos a gauche.--Un profond silence s'etablit._) + +J'avais dix-neuf ans.... + +UN MEMBRE A DROITE.--Ah! bon, j'etais si jeune! (_Longs murmures a +gauche.--Cris: C'est indecent!_) + +M. VICTOR HUGO, _se tournant vers l'interrupteur_.--L'homme capable +d'une si inqualifiable interruption doit avoir le courage de +se nommer. Je le somme de se nommer. (_Applaudissements a +gauche.--Silence a droite.--Personne ne se nomme._) + +Il se tait. Je le constate. + +(_Les applaudissements de la gauche redoublent.--Silence consterne a +droite._) + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--J'avais dix-neuf ans; je publiai un +volume en vers. Louis XVIII, qui etait un roi lettre, vous le savez, +le lut et m'envoya une pension de deux mille francs. Cet acte fut +spontane de la part du roi, je le dis a son honneur et au mien; je +recus cette pension sans l'avoir demandee. La lettre que vous avez +dans les mains, monsieur de Falloux, le prouve. (_M. de Falloux fait +un signe d'assentiment.--Mouvement a droite._) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est tres bien, monsieur Victor Hugo! + +M. VICTOR HUGO.--Plus tard, quelques annees apres, Charles X regnait, +je fis une piece de theatre, _Marion de Lorme_; la censure interdit +la piece, j'allai trouver le roi, je lui demandai de laisser jouer ma +piece, il me recut avec bonte, mais refusa de lever l'interdit. Le +lendemain, rentre chez moi, je recus de la part du roi l'avis que, +pour me dedommager de cet interdit, ma pension etait elevee de deux +mille francs a six mille. Je refusai. (_Long mouvement._) J'ecrivis +au ministre que je ne voulais rien que ma liberte de poete +mon independance d'ecrivain. (_Applaudissements prolonges a +gauche.--Sensation meme a droite._) + +C'est la la lettre que vous tenez entre les mains. (_Bravo! bravo!_) +Je dis dans cette lettre que je n'offenserai jamais le roi Charles X. +J'ai tenu parole, vous le savez. (_Profonde sensation._) + +M. DE LAROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! dans de bien admirables vers! + +M. VICTOR HUGO, _a la droite_.--Vous voyez, messieurs, que vous ne +riez plus et que j'avais raison de remercier M. de Falloux. (_Oui! +oui! Long mouvement.--Un membre rit au fond de la salle._) + +A GAUCHE.--Allons donc! c'est indecent! + +PLUSIEURS MEMBRES DE LA DROITE, _a M. Victor Hugo_.--Vous avez bien +fait. + +M. SOUBIES.--Celui qui a ri aurait accepte le tout. + +M. VICTOR HUGO.--Je disais donc que la monarchie faisait quelquefois +banqueroute. Je rappelais que, sous le regent, la monarchie avait +empoche trois cent cinquante millions par l'alteration des monnaies. +Je continue. Sous Louis XV, neuf banqueroutes. + +Voulez-vous que je vous rappelle celles qui me viennent a l'esprit? +Les deux banqueroutes Desmaretz, les deux banqueroutes des freres +Paris, la banqueroute du Visa et la banqueroute du Systeme.... Est-ce +assez de banqueroutes comme cela? Vous en faut-il encore? (_Longue +hilarite a gauche._) + +En voici d'autres du meme regne; la banqueroute du cardinal Fleury, la +banqueroute du controleur general Silhouette, la banqueroute de l'abbe +Terray! Je nomme ces banqueroutes de la monarchie du nom des ministres +qu'elles deshonorent dans l'histoire. Messieurs, le cardinal Dubois +definissait la monarchie: _Un gouvernement fort, parce qu'il fait +banqueroute quand il veut._ (_Nouveaux rires._) + +Eh bien! la republique de 1848, elle, a-t-elle fait banqueroute? Non, +quoique, du cote de ce que je suis bien force d'appeler la monarchie, +on le lui ait peut-etre un peu conseille. (_On rit encore a gauche, et +meme a droite._) + +Messieurs, la republique, qui n'a pas fait banqueroute, et qui, on +peut l'affirmer, si on la laisse dans sa franche et droite voie de +probite populaire, ne fera pas, ne fera jamais banqueroute (_A gauche: +Non! non!_), la republique de 1848 a-t-elle fait la guerre europeenne? +Pas davantage. + +Son attitude a peut-etre ete meme un peu trop pacifique, et, je le dis +dans l'interet meme de la paix, son epee a demi tiree eut suffi pour +faire rengainer bien des grands sabres. + +Que lui reprochez-vous donc, messieurs les chefs des partis +monarchiques, qui n'avez pas encore reussi, qui ne reussirez jamais a +laver notre histoire contemporaine tout eclaboussee de sang par 1815? +(_Mouvement._) On a parle de 1793, j'ai le droit de parler de 1815! +(_Vive approbation a gauche._) + +Que lui reprochez-vous donc, a la republique de 1848? Mon Dieu! il y a +des accusations banales qui trainent dans tous vos journaux, et qui +ne sont pas encore usees, a ce qu'il parait, et que je retrouv +ce matin meme dans une circulaire pour la revision totale, "les +commissaires de M. Ledru-Rollin! les quarante-cinq centimes! les +conferences socialistes du Luxembourg!"--Le Luxembourg! ah! oui, le +Luxembourg! voila le grand grief! Tenez, prenez garde au Luxembourg; +n'allez pas trop de ce cote-la, vous finiriez par y rencontrer le +spectre du marechal Ney! (_Longue acclamation.--Applaudissements +prolonges a gauche._) + +M. DE RESSEGUIER.--Vous y trouveriez votre fauteuil de pair de France! + +M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole, monsieur de Resseguier. + +UN MEMBRE A DROITE.--La Convention a guillotine vingt-cinq generaux! + +M. DE RESSEGUIER.--Votre fauteuil de pair de France! (_Bruit._) + +M. LE PRESIDENT.--N'interrompez pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je crois, Dieu me pardonne, que M. de Resseguier me +reproche d'avoir siege parmi les juges du marechal Ney! (_Exclamations +a droite.--Rires ironiques et approbatifs a gauche._) + +M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez.... + +M. LE PRESIDENT.--Veuillez vous asseoir; gardez le silence, vous +n'avez pas la parole. + +M. DE RESSEGUIER, _s'adressant a l'orateur_.--Vous vous meprenez +formellement.... + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur de Resseguier, je vous rappelle a l'ordre +formellement. + +M. DE RESSEGUIER.--Vous vous meprenez avec intention. + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappellerai a l'ordre avec inscription au +proces-verbal, si vous meprisez tous mes avertissements. + +M. VICTOR HUGO.--Hommes des anciens partis, je ne triomphe pas de ce +qui est votre malheur, et, je vous le dis sans amertume, vous ne jugez +pas votre temps et votre pays avec une vue juste, bienveillante et +saine. Vous vous meprenez aux phenomenes contemporains. Vous criez a +la decadence. Il y a une decadence en effet, mais, je suis bien force +de vous l'avouer, c'est la votre. (_Rires a gauche.--Murmures a +droite._) + +Parce que la monarchie s'en va, vous dites: La France s'en va! C'est +une illusion d'optique. France et monarchie, c'est deux. La France +demeure, la France grandit, sachez cela! (_Tres bien!--Rires a +droite._) + +Jamais la France n'a ete plus grande que de nos jours; les etrangers +le savent, et, chose triste a dire et que vos rires confirment, vous +l'ignorez! + +Le peuple francais a l'age de raison, et c'est precisement le moment +que vous choisissez pour taxer ses actes de folie. Vous reniez ce +siecle tout entier, son industrie vous semble materialiste, sa +philosophie vous semble immorale, sa litterature vous semble +anarchique. (_Rires ironiques a droite.--Oui! oui!_) Vous voyez, +vous continuez de confirmer mes paroles. Sa litterature vous semble +anarchique, et sa science vous parait impie. Sa democratie, vous la +nommez demagogie. (_Oui! oui! a droite._) + +Dans vos jours d'orgueil, vous declarez que notre temps est mauvais, +et que, quant a vous, vous n'en etes pas. Vous n'etes pas de ce +siecle. Tout est la. Vous en tirez vanite. Nous en prenons acte. + +Vous n'etes pas de ce siecle, vous n'etes plus de ce monde, vous etes +morts! C'est bien! je vous l'accorde! (_Rires et bravos._) + +Mais, puisque vous etes morts, ne revenez pas, laissez tranquilles les +vivants. (_Rire general._) + +M. DE TINGUY, _a l'orateur_.--Vous nous supposez morts! monsieur le +vicomte? + +M. LE PRESIDENT.--Vous ressuscitez, vous, monsieur de Tinguy! + +M. DE TINGUY.--Je ressuscite le vicomte! + +M. VICTOR HUGO, _croisant les bras et regardant la droite en +face_.--Quoi! vous voulez reparaitre! (_Nouvelle explosion d'hilarite +et de bravos!_) + +Quoi! vous voulez recommencer! Quoi! ces experiences redoutables qui +devorent les rois, les princes, le faible comme Louis XVI, l'habile et +le fort comme Louis-Philippe, ces experiences lamentables qui devorent +les familles nees sur le trone, des femmes augustes, des veuves +saintes, des enfants innocents, vous n'en avez pas assez! il vous en +faut encore. (_Sensation._) + +Mais vous etes donc sans pitie et sans memoire!! Mais, royalistes, +nous vous demandons grace pour ces infortunees familles royales! + +Quoi! vous voulez rentrer dans cette serie de faits necessaires, dont +toutes les phases sont prevues et pour ainsi dire marquees d'avance +comme des etapes inevitables! Vous voulez rentrer dans ces engrenages +formidables de la destinee! (_Mouvement._) Vous voulez rentrer dans +ce cycle terrible, toujours le meme, plein d'ecueils, d'orages et de +catastrophes, qui commence par des reconciliations platrees de peuple +a roi, par des restaurations, par les Tuileries rouvertes, par des +lampions allumes, par des harangues et des fanfares, par des sacres +et des fetes; qui se continue par des empietements du trone sur le +parlement, du pouvoir sur le droit, de la royaute sur la nation, par +des luttes dans les chambres, par des resistances dans la presse, par +des murmures dans l'opinion, par des proces ou le zele emphatique et +maladroit des magistrats qui veulent plaire avorte devant l'energie +des ecrivains (_vifs applaudissements a gauche_); qui se continue par +des violations de chartes ou trempent les majorites complices (_Tres +bien!_), par des lois de compression, par des mesures d'exception, par +des exactions de police d'une part, par des societes secretes et des +conspirations de l'autre,--et qui finit....--Mon Dieu! cette place que +vous traversez tous les jours pour venir a ce palais ne vous dit donc +rien? (_Interruption.--A l'ordre! a l'ordre!_) Mais frappez du pied ce +pave qui est a deux pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez +encore; frappez du pied ce pave fatal, et vous en ferez sortir, a +votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie dans la +tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans l'exil! +(_Applaudissements prolonges a gauche.--Murmures. Exclamations._) + +M. LE PRESIDENT.--Mais qui menacez-vous donc la? Est-ce que vous +menacez quelqu'un? Ecartez cela! + +M. VICTOR HUGO.--C'est un avertissement. + +M. LE PRESIDENT.--C'est un avertissement sanglant; vous passez toutes +les bornes, et vous oubliez la question de la revision. C'est une +diatribe, ce n'est pas un discours. + +M. VICTOR HUGO.--Comment! il ne me sera pas permis d'invoquer +l'histoire! + +UNE VOIX A GAUCHE, _s'adressant au president_.--On met la constitution +et la republique en question, et vous ne laissez pas parler! + +M. LE PRESIDENT.--Vous tuez les vivants et vous evoquez les morts; +ce n'est pas de la discussion. (_Interruption prolongee.--Rires +approbatifs a droite._) + +M. VICTOR HUGO.--Comment, messieurs, apres avoir fait appel, dans les +termes les plus respectueux, a vos souvenirs; apres vous avoir parle +de femmes augustes, de veuves saintes, d'enfants innocents; apres +avoir fait appel a votre memoire, il ne me sera pas permis, dans cette +enceinte, apres ce qui a ete entendu ces jours passes, il ne me sera +pas permis d'invoquer l'histoire comme un avertissement, entendez-le +bien, mais non comme une menace? il ne me sera pas permis de dire que +les restaurations commencent d'une maniere qui semble triomphante et +finissent d'une maniere fatale? il ne me sera pas permis de vous dire +que les restaurations commencent par l'eblouissement d'elles-memes, et +finissent par ce qu'on a appele des catastrophes, et d'ajouter que si +vous frappez du pied ce pave fatal qui est a deux pas de vous, a deux +pas de ces funestes Tuileries que vous convoitez encore, vous en ferez +sortir, a votre choix, l'echafaud qui precipite la vieille monarchie +dans la tombe, ou le fiacre qui emporte la royaute nouvelle dans +l'exil! (_Rumeurs a droite.--Bravos a gauche_) il ne me sera pas +permis de dire cela! Et on appelle cela une discussion libre! (_Vive +approbation et applaudissements a gauche._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Elle l'etait hier! + +M. VICTOR HUGO.--Ah! je proteste! Vous voulez etouffer ma voix; mais +on l'entendra cependant.... (_Reclamations a droite._) On l'entendra. + +Les hommes habiles qui sont parmi vous, et il y en a, je ne fais nulle +difficulte d'en convenir.... + +UNE VOIX A DROITE.--Vous etes bien bon! + +M. VICTOR HUGO.--Les hommes habiles qui sont parmi vous se croient +forts en ce moment, parce qu'ils s'appuient sur une coalition des +interets effrayes. Etrange point d'appui que la peur! mais, pour faire +le mal, c'en est un.--Messieurs, voici ce que j'ai a dire a ces +hommes habiles. Avant peu, et quoi que vous fassiez, les interets se +rassureront; et, a mesure qu'ils reprendront confiance, vous la +perdrez. + +Oui, avant peu, les interets comprendront qu'a l'heure qu'il est, +qu'au dix-neuvieme siecle, apres l'echafaud de Louis XVI.... + +M. DE MONTEBELLO.--Encore! + +M. VICTOR HUGO.--... Apres l'ecroulement de Napoleon, apres l'exil +de Charles X, apres la chute de Louis-Philippe, apres la revolution +francaise, en un mot, c'est-a-dire apres le renouvellement complet, +absolu, prodigieux, des principes, des croyances, des opinions, des +situations, des influences et des faits, c'est la republique qui +est la terre ferme, et c'est la monarchie qui est l'aventure. +(_Applaudissements._) + +Mais l'honorable M. Berryer vous disait hier: Jamais la France ne +s'accommodera de la democratie! + +A DROITE.--Il n'a pas dit cela! + +UNE VOIX A DROITE.--Il a dit de la republique. + +M. DE MONTEBELLO.--C'est autre chose. + +M. MATHIEU BOURDON.--C'est tout different. + +M. VICTOR HUGO.--Cela m'est egal! j'accepte votre version. M. Berryer +nous a dit: Jamais la France ne s'accommodera de la republique. + +Messieurs, il y a trente-sept ans, lors de l'octroi de la charte de +Louis XVIII, tous les contemporains l'attestent, les partisans de +la monarchie pure, les memes qui traitaient Louis XVIII de +revolutionnaire et Chateaubriand de jacobin (_hilarite_), les +partisans de la monarchie pure s'epouvantaient de la monarchie +representative, absolument comme les partisans de la monarchie +representative s'epouvantent aujourd'hui de la republique. + +On disait alors: C'est bon pour l'Angleterre! exactement comme M. +Berryer dit aujourd'hui: C'est bon pour l'Amerique! (_Tres bien! tres +bien!_) + +On disait: La liberte de la presse, les discussions de la tribune, des +orateurs d'opposition, des journalistes, tout cela, c'est du desordre; +jamais la France ne s'y fera! Eh bien! elle s'y est faite! + +M. DE TINGUY.--Et defaite. + +M. VICTOR HUGO.--La France s'est faite au regime parlementaire, elle +se fera de meme au regime democratique. C'est un pas en avant. Voila +tout. (_Mouvement._) + +Apres la royaute representative, on s'habituera au surcroit de +mouvement des moeurs democratiques, de meme qu'apres la royaute +absolue on avait fini par s'habituer au surcroit d'excitation des +moeurs liberales, et la prosperite publique se degagera a travers +les agitations republicaines, comme elle se degageait a travers les +agitations constitutionnelles; elle se degagera agrandie et affermie. +Les aspirations populaires se regleront comme les passions bourgeoises +se sont reglees. Une grande nation comme la France finit toujours par +retrouver son equilibre. Sa masse est l'element de sa stabilite. + +Et puis, il faut bien vous le dire, cette presse libre, cette tribune +souveraine, ces comices populaires, ces multitudes faisant cercle +autour d'une idee, ce peuple, auditoire tumultueux et tribunal +patient, ces legions de votes gagnant des batailles la ou l'emeute en +perdait, ces tourbillons de bulletins qui couvrent la France a un jour +donne, tout ce mouvement qui vous effraye n'est autre chose que la +fermentation meme du progres (_Tres bien!_), fermentation utile, +necessaire, saine, feconde, excellente! Vous prenez cela pour la +fievre? C'est la vie. (_Longs applaudissements._) + +Voila ce que j'ai a repondre a M. Berryer. + +Vous le voyez, messieurs, ni l'utilite, ni la stabilite politique, ni +la securite financiere, ni la prosperite publique, ni le droit, ni le +fait, ne sont du cote de la monarchie dans ce debat. + +Maintenant, car il faut bien en venir la, quelle est la moralite de +cette agression contre la constitution, qui masque une agression +contre la republique? + +Messieurs, j'adresse ceci en particulier aux anciens, aux chefs +vieillis, mais toujours preponderants, du parti monarchique actuel, +a ces chefs qui ont fait, comme nous, partie de l'assemblee +constituante, a ces chefs avec lesquels je ne confonds pas, je le +declare, la portion jeune et genereuse de leur parti, qui ne les suit +qu'a regret. + +Du reste, je ne veux certes offenser personne, j'honore tous les +membres de cette assemblee, et s'il m'echappait quelque parole qui put +froisser qui que ce soit parmi mes collegues, je la retire d'avance. +Mais enfin, pourtant, il faut bien que je le dise, il y a eu des +royalistes autrefois.... + +M. CALLET.--Vous en savez quelque chose. (_Exclamations a +gauche.--N'interrompez pas!_) + +M. CHARRAS, _a M. Victor Hugo_.--Descendez de la tribune. + +M. VICTOR HUGO.--C'est evident! il n'y a plus de liberte de tribune! +(_Reclamations a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Demandez a M. Michel (de Bourges) si la liberte de +la tribune est supprimee. + +M. SOUBIES.--Elle doit exister pour tous et non pour un seul. + +M. LE PRESIDENT.--Monsieur, l'assemblee est la meme; les orateurs +changent. C'est a l'orateur a faire l'auditeur, on vous l'a dit +avant-hier; c'est M. Michel (de Bourges) qui vous l'a dit. + +M. LAMARQUE.--Il a dit le contraire. + +M. LE PRESIDENT.--C'est ma variante. + +M. MICHEL (de Bourges), _de sa place_.--Monsieur le president, +voulez-vous me permettre un mot? (_Signe d'assentiment de M. le +president._) + +Vous avez change les termes de ce que j'ai dit hier. Ce que j'ai dit +ne vient pas de moi; c'est le plus grand orateur du dix-septieme +siecle qui l'a dit, c'est Bossuet. Il n'a pas dit que l'orateur +faisait l'auditeur; il a dit que c'etait l'auditeur qui faisait +l'orateur. (_A gauche: Tres bien! tres bien!_) + +M. LE PRESIDENT.--En renversant les termes de la proposition, il y a +une verite qui est la meme; c'est qu'il y a une reaction necessaire +de l'orateur sur l'assemblee et de l'assemblee sur l'orateur. C'est +Royer-Collard lui-meme qui, desesperant de faire ecouter certaines +choses, disait aux orateurs: Faites qu'on vous ecoute. + +Je declare qu'il m'est impossible de procurer le meme silence a tous +les orateurs, quand ils sont aussi dissemblables. (_Hilarite bruyante +sur les bancs de la majorite.--Rumeurs et interpellations diverses a +gauche._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Est-ce que l'injure est permise? + +M. CHARRAS.--C'est une impertinence. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, a la citation de Royer-Collard que vient +de me faire notre honorable president, je repondrai par une citation +de Sheridan, qui disait:--Quand le president cesse de proteger +l'orateur, c'est que la liberte de la tribune n'existe plus. +--(_Applaudissements repetes a gauche._) + +M. ARNAUD (de l'Ariege).--Jamais on n'a vu une pareille partialite. + +M. VICTOR HUGO.--Eh bien! messieurs, que vous disais-je? Je vous +disais,--et je rattache cela a l'agression dirigee aujourd'hui contre +la republique, et je pretends tirer la moralite de cette agression--je +vous disais: Il y a eu des royalistes autrefois. Ces royalistes-la, +dont des hasards de famille ont pu meler des traditions a l'enfance de +plusieurs d'entre nous, a la mienne en particulier, puisqu'on me le +rappelle sans cesse; ces royalistes-la, nos peres les ont connus, +nos peres les ont combattus. Eh bien! ces royalistes-la, quand ils +confessaient leurs principes, c'etait le jour du danger, non le +lendemain! (_A gauche.--Tres bien! tres bien!_) + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'etaient pas des citoyens, soit; mais c'etaient +des chevaliers. Ils faisaient une chose odieuse, insensee, abominable, +impie, la guerre civile; mais ils la faisaient, ils ne la provoquaient +pas! (_Vive approbation a gauche._) + +Ils avaient devant eux, debout, toute jeune, toute terrible, toute +fremissante, cette grande et magnifique et formidable revolution +francaise qui envoyait contre eux les grenadiers de Mayence, et qui +trouvait plus facile d'avoir raison de l'Europe que de la Vendee. + +M. DE LA ROCHEJAQUELEIN.--C'est vrai! + +M. VICTOR HUGO.--Ils l'avaient devant eux, et ils lui tenaient tete. +Ils ne rusaient pas avec elle, ils ne se faisaient pas renards devant +le lion! (_Applaudissements a gauche.--M. de la Rochejaquelein fait un +signe d'assentiment._) + +M. VICTOR HUGO, _a M. de la Rochejaquelein_.--Ceci s'adresse a vous et +a votre nom; c'est un hommage que je rends aux votres. + +Ils ne venaient pas lui derober, a cette revolution, l'un apres +l'autre, et pour s'en servir contre elle, ses principes, ses +conquetes, ses armes! ils cherchaient a la tuer, non a la voler! +(_Bravos a gauche._) + +Ils jouaient franc jeu, en hommes hardis, en hommes convaincus, en +hommes sinceres qu'ils etaient; et ils ne venaient pas en plein midi, +en plein soleil, ils ne venaient pas en pleine assemblee de la nation, +balbutier: Vive le roi! apres avoir crie vingt-sept fois dans un +seul jour: Vive la Republique! (_Acclamations a gauche.--Bravos +prolonges._) + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Ils n'envoyaient pas d'argent pour les blesses +de Fevrier. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je resume d'un mot tout ce que je viens de +dire. La monarchie de principe, la legitimite, est morte en France. +C'est un fait qui a ete et qui n'est plus. + +La legitimite restauree, ce serait la revolution a l'etat chronique, +le mouvement social remplace par les commotions periodiques. La +republique, au contraire, c'est le progres fait gouvernement. +(_Approbation._) + +Finissons de ce cote. + +M. LEO DE LABORDE.--Je demande la parole. (_Mouvement prolonge._) + +M. MATHIEU BOURDON.--La legitimite se reveille. + +(_M. de Falloux se leve._) + +A GAUCHE.--Non! non! n'interrompez pas! n'interrompez pas! + +(_M. de Falloux s'approche de la tribune.--Agitation bruyante._) + +A GAUCHE, _a l'orateur_.--Ne laissez pas parler! ne laissez pas +parler! + +M. VICTOR HUGO.--Je ne permets pas l'interruption. + +(_M. de Falloux monte au bureau aupres du president, et echange avec +lui quelques paroles._) + +M. VICTOR HUGO.--L'honorable M. de Falloux oublie tellement les +droits de l'orateur, que ce n'est plus a l'orateur qu'il demande la +permission de l'interrompre, c'est au president. + +M. DE FALLOUX, _revenant au pied de la tribune_.--Je vous demande la +permission de vous interrompre. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne vous la donne pas. + +M. LE PRESIDENT.--Vous avez la parole, monsieur Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Mais des publicistes d'une autre couleur, des +journaux d'une autre nuance, qui expriment bien incontestablement +la pensee du gouvernement, car ils sont vendus dans les rues avec +privilege et a l'exclusion de tous les autres, ces journaux nous +crient: + +--Vous avez raison; la legitimite est impossible, la monarchie de +droit divin et de principe est morte; mais l'autre, la monarchie +de gloire, l'empire, celle-la est non-seulement possible, mais +necessaire. + +Voila le langage qu'on nous tient. + +Ceci est l'autre cote de la question monarchie. Examinons. + +Et d'abord, la monarchie de gloire, dites-vous! Tiens! vous avez de la +gloire? Montrez-nous-la! (_Hilarite._) Je serais curieux de voir de +la gloire sous ce gouvernement-ci! (_Rires et applaudissements a +gauche._) + +Voyons! votre gloire, ou est-elle? Je la cherche. Je regarde autour de +moi. De quoi se compose-t-elle? + +M. LEPIC.--Demandez a votre pere! + +M. VICTOR HUGO.--Quels en sont les elements? Qu'est-ce que j'ai devant +moi? Qu'est-ce que nous avons devant les yeux? Toutes nos libertes +prises au piege l'une apres l'autre et garrottees; le suffrage +universel trahi, livre, mutile; les programmes socialistes aboutissant +a une politique jesuite; pour gouvernement, une immense intrigue +(_mouvement_), l'histoire dira peut-etre un complot ... (_vive +sensation_) je ne sais quel sous-entendu inoui qui donne a la +republique l'empire pour but, et qui fait de cinq cent mille +fonctionnaires une sorte de franc-maconnerie bonapartiste au milieu +de la nation! toute reforme ajournee ou bafouee, les impots +improportionnels et onereux au peuple maintenus ou retablis, l'etat de +siege pesant sur cinq departements, Paris et Lyon mis en surveillance, +l'amnistie refusee, la transportation aggravee, la deportation votee, +des gemissements a la kasbah de Bone, des tortures a Belle-Isle, des +casemates ou l'on ne veut pas laisser pourrir des matelas, mais ou on +laisse pourrir des hommes! ... (_sensation_) la presse traquee, le +jury trie, pas assez de justice et beaucoup trop de police, la misere +en bas, l'anarchie en haut, l'arbitraire, la compression, l'iniquite! +au dehors, le cadavre de la republique romaine! (_Bravos a gauche._) + +VOIX A DROITE.--C'est le bilan de la republique. + +M. LE PRESIDENT.--Laissez donc; n'interrompez pas. Cela constate que +la tribune est libre. Continuez. (_Tres bien! tres bien! a gauche._) + +M. CHARRAS.--Libre malgre vous. + +M. VICTOR HUGO.--... La potence, c'est-a-dire l'Autriche +(_mouvement_), debout sur la Hongrie, sur la Lombardie, sur Milan, sur +Venise; la Sicile livree aux fusillades; l'espoir des nationalites +dans la France detruit; le lien intime des peuples rompu; partout +le droit foule aux pieds, au nord comme au midi, a Cassel comme a +Palerme; une coalition de rois latente et qui n'attend que l'occasion; +notre diplomatie muette, je ne veux pas dire complice; quelqu'un qui +est toujours lache devant quelqu'un qui est toujours insolent; la +Turquie laissee sans appui contre le czar et forcee d'abandonner les +proscrits; Kossuth, agonisant dans un cachot de l'Asie Mineure; voila +ou nous en sommes! La France baisse la tete, Napoleon tressaille +de honte dans sa tombe, et cinq ou six mille coquins crient: Vive +l'empereur! Est-ce tout cela que vous appelez votre gloire, par +hasard? (_Profonde agitation._) + +M. DE LADEVANSAYE.--C'est la republique qui nous a donne tout cela! + +M. LE PRESIDENT.--C'est aussi au gouvernement de la republique qu'on +reproche tout cela! + +M. VICTOR HUGO.--Maintenant, votre empire, causons-en, je le veux +bien. (_Rires a gauche._) + +M. VIEILLARD [Note: Senateur, sous l'empire, a 30,000 francs par +an.]--Personne n'y songe, vous le savez bien. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, des murmures tant que vous voudrez, mais +pas d'equivoques. On me crie: Personne ne songe a l'empire. J'ai pour +habitude d'arracher les masques. + +Personne ne songe a l'empire, dites-vous? Que signifient donc ces cris +payes de: Vive l'empereur? Une simple question: Qui les paye? + +Personne ne songe a l'empire, vous venez de l'entendre! Que signifient +donc ces paroles du general Changarnier, ces allusions aux pretoriens +en debauche applaudies par vous? Que signifient ces paroles de M. +Thiers, egalement applaudies par vous: L'empire est fait? + +Que signifie ce petitionnement ridicule et mendie pour la prolongation +des pouvoirs? + +Qu'est-ce que la prolongation, s'il vous plait? C'est le consulat a +vie. Ou mene le consulat a vie? A l'empire! Messieurs, il y a la une +intrigue! Une intrigue, vous dis-je! J'ai le droit de la fouiller. Je +la fouille. Allons! le grand jour sur tout cela! + +Il ne faut pas que la France soit prise par surprise et se trouve, +un beau matin, avoir un empereur sans savoir pourquoi! (_Applaudissements._) + +Un empereur! Discutons un peu la pretention. + +Quoi! parce qu'il y a eu un homme qui a gagne la bataille de Marengo, +et qui a regne, vous voulez regner, vous qui n'avez gagne que la +bataille de Satory! (_Rires._) + +A GAUCHE.--Tres bien! tres bien!--Bravo! + +M. EMILE DE GIRARDIN.--Il l'a perdue. + +M. FERDINAND BARROT [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par +an.]--Il y a trois ans qu'il gagne une bataille, celle de l'ordre +contre l'anarchie. + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! parce que, il y a dix siecles de cela, +Charlemagne, apres quarante annees de gloire, a laisse tomber sur la +face du globe un sceptre et une epee tellement demesures que personne +ensuite n'a pu et n'a ose y toucher,--et pourtant il y a eu dans +l'intervalle des hommes qui se sont appeles Philippe-Auguste, Francois +Ier, Henri IV, Louis XIV! Quoi! parce que, mille ans apres, car il +ne faut pas moins d'une gestation de mille annees a l'humanite pour +reproduire de pareils hommes, parce que, mille ans apres, un autre +genie est venu, qui a ramasse ce glaive et ce sceptre, et qui s'est +dresse debout sur le continent, qui a fait l'histoire gigantesque dont +l'eblouissement dure encore, qui a enchaine la revolution en France +et qui l'a dechainee en Europe, qui a donne a son nom, pour synonymes +eclatants, Rivoli, Iena, Essling, Friedland, Montmirail! Quoi! +parce que, apres dix ans d'une gloire immense, d'une gloire presque +fabuleuse a force de grandeur, il a, a son tour, laisse tomber +d'epuisement ce sceptre et ce glaive qui avaient accompli tant de +choses colossales, vous venez, vous, vous voulez, vous, les ramasser +apres lui, comme il les a ramasses, lui, Napoleon, apres Charlemagne, +et prendre dans vos petites mains ce sceptre des titans, cette epee +des geants! Pour quoi faire? (_Longs applaudissements._) Quoi! apres +Auguste, Augustule! Quoi! parce que nous avons eu Napoleon le Grand, +il faut que nous ayons Napoleon le Petit! (_La gauche applaudit, la +droite crie. La seance est interrompue pendant plusieurs minutes. +Tumulte inexprimable._) + +A GAUCHE.--Monsieur le president, nous avons ecoute M. Berryer; la +droite doit ecouter M. Victor Hugo. Faites taire la majorite. + +M. SAVATIER-LAROCHE.--On doit le respect aux grands orateurs. (_A +gauche: Tres bien!_) + +M. DE LA MOSKOWA [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par +an.]--M. le president devrait faire respecter le gouvernement de la +republique dans la personne du president de la republique. + +M. LEPIC [Note: Plus tard, aide de camp de l'empereur.]--On deshonore +la republique! + +M. DE LA MOSKOWA.--Ces messieurs crient: _Vive la republique!_ et +insultent le president. + +M. ERNEST DE GIRARDIN.--Napoleon Bonaparte a eu six millions de +suffrages; vous insultez l'elu du peuple! (_Vive agitation au banc des +ministres.--M. le president essaye en vain de se faire entendre au +milieu du bruit._) + +M. DE LA MOSKOWA.--Et, sur les bancs des ministres, pas un mot +d'indignation n'eclate a de pareilles paroles! + +M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_ [Note: President du +conseil d'etat de l'empire, a 150,000 francs par an.]--Discutez, mais +n'insultez pas. + +M. LE PRESIDENT.--Vous avez le droit de contester l'abrogation +de l'art. 45 en termes de droit, mais vous n'avez pas le droit +d'insulter! (_Les applaudissements de l'extreme gauche redoublent et +couvrent la voix de M. le president._) + +M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES.--Vous discutez des projets +qu'on n'a pas, et vous insultez! (_Les applaudissements de l'extreme +gauche continuent._) + +UN MEMBRE DE L'EXTREME GAUCHE.--Il fallait defendre la republique hier +quand on l'attaquait! + +M. LE PRESIDENT.--L'opposition a affecte de couvrir d'applaudissements +et mon observation et celle de M. le ministre, que la mienne avait +precedee. + +Je disais a M. Victor Hugo qu'il a parfaitement le droit de contester +la convenance de demander la revision de l'art. 45 en termes de droit, +mais qu'il n'a pas le droit de discuter, sous une forme insultante, +une candidature personnelle qui n'est pas en jeu. + +VOIX A L'EXTREME GAUCHE.--Mais si, elle est en jeu. + +M. CHARRAS.--Vous l'avez vue vous-meme a Dijon, face a face. + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre ici, parce que je suis +president; a Dijon, je respectais les convenances, et je me suis tu. + +M. CHARRAS.--On ne les a pas respectees envers vous. + +M. VICTOR HUGO.--Je reponds a M. le ministre et a M. le president, qui +m'accusent d'offenser M. le president de la republique, qu'ayant le +droit constitutionnel d'accuser M. le president de la republique, j'en +userai le jour ou je le jugerai convenable, et je ne perdrai pas mon +temps a l'offenser; mais ce n'est pas l'offenser que de dire qu'il +n'est pas un grand homme. (_Vives reclamations sur quelques bancs de +la droite._) + +M. BRIFFAUT.--Vos insultes ne peuvent aller jusqu'a lui. + +M. DE CAULAINCOURT.--Il y a des injures qui ne peuvent l'atteindre, +sachez-le bien! + +M. LE PRESIDENT.--Si vous continuez apres mon avertissement, je vous +rappellerai a l'ordre. + +M. VICTOR HUGO.--Voici ce que j'ai a dire, et M. le president ne +m'empechera pas de completer mon explication. (_Vive agitation._) + +Ce que nous demandons a M. le president responsable de la republique, +ce que nous attendons de lui, ce que nous avons le droit d'attendre +fermement de lui, ce n'est pas qu'il tienne le pouvoir en grand homme, +c'est qu'il le quitte en honnete homme. + +A GAUCHE.--Tres bien! tres bien! + +M. CLARY [Note: Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.] Ne le +calomniez pas, en attendant. + +M. VICTOR HUGO.--Ceux qui l'offensent, ce sont ceux de ses amis qui +laissent entendre que le deuxieme dimanche de mai il ne quittera pas +le pouvoir purement et simplement, comme il le doit, a moins d'etre un +seditieux. + +VOIX A GAUCHE.--Et un parjure! + +M. VIEILLARD [Note: Senateur de l'empire.]--Ce sont la des calomnies, +M. Victor Hugo le sait bien. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs de la majorite, vous avez supprime la +liberte de la presse; voulez-vous supprimer la liberte de la tribune? +(_Mouvement._) Je ne viens pas demander de la faveur, je viens +demander de la franchise. Le soldat qu'on empeche de faire son devoir +brise son epee; si la liberte de la tribune est morte, dites-le-moi, +afin que je brise mon mandat. Le jour ou la tribune ne sera plus +libre, j'en descendrai pour n'y plus remonter. (_A droite: Le beau +malheur!_) La tribune sans liberte n'est acceptable que pour l'orateur +sans dignite. (_Profonde sensation._) + +Eh bien! si la tribune est respectee, je vais voir. Je continue. + +Non! apres Napoleon le Grand, je ne veux pas de Napoleon le Petit! + +Allons! respectez les grandes choses. Treve aux parodies! Pour qu'on +puisse mettre un aigle sur les drapeaux, il faut d'abord avoir un +aigle aux Tuileries! Ou est l'aigle? (_Longs applaudissements._) + +M. LEON FAUCHER.--L'orateur insulte le president de la republique. +(_Oui! oui! a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Vous offensez le president de la republique. (_Oui! +oui! a droite.--M. Abbatucci_ [Note: Ministre de la justice de +l'empire, 120,000 francs par an.] _gesticule vivement._) + +M. VICTOR HUGO.--Je reprends. + +Messieurs, comme tout le monde, comme vous tous, j'ai tenu dans mes +mains ces journaux, ces brochures, ces pamphlets imperialistes ou +cesaristes, comme on dit aujourd'hui. Une idee me frappe, et il m'est +impossible de ne pas la communiquer a l'assemblee. (_Agitation. +L'orateur poursuit:_) Oui, il m'est impossible de ne pas la laisser +deborder devant cette assemblee. Que dirait ce soldat, ce grand soldat +de la France, qui est couche la, aux Invalides, et a l'ombre duquel on +s'abrite, et dont on invoque si souvent et si etrangement le nom? que +dirait ce Napoleon qui, parmi tant de combats prodigieux, est alle, a +huit cents lieues de Paris, provoquer la vieille barbarie moscovite a +ce grand duel de 1812? que dirait ce sublime esprit qui n'entrevoyait +qu'avec horreur la possibilite d'une Europe cosaque, et qui, certes, +quels que fussent ses instincts d'autorite, lui preferait l'Europe +republicaine? que dirait-il, lui! si, du fond de son tombeau, il +pouvait voir que son empire, son glorieux et belliqueux empire, a +aujourd'hui pour panegyristes, pour apologistes, pour theoriciens +et pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, dans notre epoque +rayonnante et libre, se tournent vers le nord avec un desespoir qui +serait risible, s'il n'etait monstrueux? des hommes qui, chaque +fois qu'ils nous entendent prononcer les mots democratie, liberte, +humanite, progres, se couchent a plat ventre avec terreur et se +collent l'oreille contre terre pour ecouter s'ils n'entendront pas +enfin venir le canon russe! + +(_Longs applaudissements a gauche. Clameurs a droite.--Toute la +droite se leve et couvre de ses cris les dernieres paroles de +l'orateur.--A l'ordre! a l'ordre! a l'ordre._) + +(_Plusieurs ministres se levent sur leurs bancs et protestent avec +vivacite contre les paroles de l'orateur. Le tumulte va croissant. Des +apostrophes violentes sont lancees a l'orateur par un grand nombre de +membres. MM. Bineau [Note: Senateur, 30,000 francs, et ministre des +finances de l'empire, 120,000 francs; total, 150,000 francs par an.], +le general Gourgaud et plusieurs autres representants siegeant sur les +premiers bancs de la droite se font remarquer par leur animation._) + +M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES. [Note: Le meme Baroche.] +--Vous savez bien que cela n'est pas vrai! Au nom de la France, nous +protestons! + +M. DE RANCE. [Note: Commissaire general de police de l'empire, a +40,000 francs par an.]--Nous demandons le rappel a l'ordre. + +M. DE CROUSEILHES, _ministre de l'instruction publique_. [Note: +Senateur de l'empire, a 30,000 francs par an.]--Faites une application +personnelle de vos paroles! A qui les appliquez-vous? Nommez! nommez! + +M. LE PRESIDENT.--Je vous rappelle a l'ordre, monsieur Yictor Hugo, +parce que, malgre mes avertissements, vous ne cessez pas d'insulter. + +QUELQUES VOIX A DROITE.--C'est un insulteur a gages! + +M. CHAPOT.--Que l'orateur nous dise a qui il s'adresse. + +M. DE STAPLANDE.--Nommez ceux que vous accusez, si vous en avez le +courage! (_Agitation tumultueuse._) + +VOIX DIVERSES A DROITE.--Vous etes un infame calomniateur.--C'est une +lachete et une insolence. (_A l'ordre! a l'ordre!_) + +M. LE PRESIDENT.--Avec le bruit que vous faites, vous avez empeche +d'entendre le rappel a l'ordre que j'ai prononce. + +M. VICTOR HUGO.--Je demande a m'expliquer. (_Murmures bruyants et +prolonges._) + +M. DE HEECKEREN [Note: Senateur de l'empire.]--Laissez, laissez-le +jouer sa piece! + +M. LEON FAUCHER, _ministre de l'interieur_.--L'orateur.... +(_Interruption a gauche._) L'orateur.... + +A GAUCHE.--Vous n'avez pas la parole! + +M. LE PRESIDENT.--Laissez M. Victor Hugo s'expliquer. Il est rappele a +l'ordre. + +M. LE MINISTRE DE L'INTERIEUR.--Comment! messieurs, un orateur pourra +insulter ici le president de la republique.... (_Bruyante interruption +a gauche._) + +M. VICTOR HUGO.--Laissez-moi m'expliquer! je ne vous cede pas la +parole. + +M. LE PRESIDENT.--Vous n'avez pas la parole. Ce n'est pas a vous a +faire la police de l'assemblee. M. Victor Hugo est rappele a l'ordre; +il demande a s'expliquer; je lui donne la parole, et vous rendrez la +police impossible si vous voulez usurper mes fonctions. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, vous allez voir le danger des +interruptions precipitees. (_Plus haut! plus haut!_) J'ai ete rappele +a l'ordre, et un honorable membre que je n'ai pas l'honneur de +connaitre.... + +UN MEMBRE _sort des bancs de la droite, vient jusqu'au pied de la +tribune et dit_: + +--C'est moi. + +M. VICTOR HUGO.--Qui, vous? + +L'INTERRUPTEUR.--Moi! + +M. VICTOR HUGO.--Soit. Taisez-vous. + +L'INTERRUPTEUR.--Nous n'en voulons pas entendre davantage. La mauvaise +litterature fait la mauvaise politique. Nous protestons au nom de +la langue francaise et de la tribune francaise. Portez tout ca a la +Porte-Saint-Martin, monsieur Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Vous savez mon nom, a ce qu'il parait, et moi je ne +sais pas le votre. Comment vous appelez-vous? + +L'INTERRUPTEUR.--Bourbousson. + +M. VICTOR HUGO.--C'est plus que je n'esperais. (_Long eclat de rire +sur tous les bancs. L'interrupteur regagne sa place._) + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_ ...--Donc, monsieur Bourbousson dit qu'il +faudrait m'appliquer la censure. + +VOIX A DROITE.--Oui! oui! + +M. VICTOR HUGO.--Pourquoi? Pour avoir qualifie comme c'est mon droit, +... (_denegations a droite_) pour avoir qualifie les auteurs des +pamphlets cesaristes ... (_Reclamations a droite.--M. Victor Hugo se +penche vers le stenographe du_ Moniteur _et lui demande communication +immediate de la phrase de son discours qui a provoque l'emotion de +rassemblee._) + +VOIX A DROITE.--M. Victor Hugo n'a pas le droit de faire changer la +phrase au _Moniteur_. + +M. LE PRESIDENT.--L'assemblee s'est soulevee contre les paroles qui +ont du etre recueillies par le stenographe du _Moniteur_. Le rappel a +l'ordre s'applique a ces paroles, telles que vous les avez prononcees, +et qu'elles resteront certainement. Maintenant, en vous expliquant, si +vous les changez, l'assemblee sera juge. + +M. VICTOR HUGO.--Comme le stenographe du _Moniteur_ les a recueillies +de ma bouche ... (_Interruptions diverses._) + +PLUSIEURS MEMBRES.--Vous les avez changees!--Vous avez parle au +stenographe! (_Bruit confus._) + +M. DE PANAT, _questeur, et autres membres_.--Vous n'avez rien a +craindre. Les paroles paraitront au _Moniteur_ comme elles sont +sorties de la bouche de l'orateur. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, demain, quand vous lirez le _Moniteur_ ... +(_rumeurs a droite_) quand vous y lirez cette phrase que vous avez +interrompue et que vous n'avez pas entendue, cette phrase dans +laquelle je dis que Napoleon s'etonnerait, s'indignerait de voir que +son empire, son glorieux empire, a aujourd'hui pour theoriciens et +pour reconstructeurs, qui? des hommes qui, chaque fois que nous +prononcons les mots _democratie, liberte, humanite, progres_, se +couchent a plat ventre avec terreur, et se collent l'oreille contre +terre pour ecouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon +russe.... + +VOIX A DROITE.--A qui appliquez-vous cela? + +M. VICTOR HUGO.--J'ai ete rappele a l'ordre pour cela! + +M. DE TREVENEUC.--A quel parti vous adressez-vous? VOIX A GAUCHE.--A +Romieu! au _Spectre rouge_! + +M. LE PRESIDENT, _a M. Victor Hugo_.--Vous ne pouvez pas isoler une +phrase de votre discours entier. Et tout cela est venu a la suite +d'une comparaison insultante entre l'empereur qui n'est plus et le +president de la republique qui existe. (_Agitation prolongee.--Un +grand nombre de membres descendent dans l'hemicycle; ce n'est qu'avec +peine que, sur l'ordre de M. le president, les huissiers font +reprendre les places et ramenent un peu de silence._) + +M. VICTOR HUGO.--Vous reconnaitrez demain la verite de mes paroles. + +VOIX A DROITE.--Vous avez dit: _Vous_. + +M. VICTOR HUGO.--Jamais, et je le dis du haut de cette tribune, jamais +il n'est entre dans mon esprit un seul instant de s'adresser a qui que +ce soit dans l'assemblee. (_Reclamations et rires bruyants a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Alors l'insulte reste tout entiere pour M. le +president de la republique. + +M. DE HEECKEREN [Footnote: Senateur.].--S'il ne s'agit pas de nous, +pourquoi nous le dire, et ne pas reserver la chose pour _l'Evenement_? + +M. VICTOR HUGO, _se tournant vers M. le president_. --Vous voyez bien +que la majorite se pretend insultee. Ce n'est pas du president de la +Republique qu'il s'agit maintenant! + +M. LE PRESIDENT.--Vous l'avez traine aussi bas que possible.... + +M. VICTOR HUGO.--Ce n'est pas la la question! + +M. LE PRESIDENT.--Dites que vous n'avez pas voulu insulter M. le +president de la republique dans votre parallele, a la bonne heure! +(_L'agitation continue; des apostrophes d'une extreme violence, sont +adressees a l'orateur et echangees entre plusieurs membres de droite +et de gauche. M. Lefebvre-Durufle, s'approchant de la tribune, remet a +l'orateur une feuille de papier qu'il le prie de lire._) + +M. VICTOR HUGO, _apres avoir lu_.--On me transmet l'observation que +voici, et a laquelle je vais donner immediatement satisfaction. Voici: + +"Ce qui a revolte l'assemblee, c'est que vous avez dit _vous_, et que +vous n'avez pas parle indirectement." + +L'auteur de cette observation reconnaitra demain, en lisant le +_Moniteur_, que je n'ai pas dit _vous_, que j'ai parle indirectement, +que je ne me suis adresse a personne directement dans l'assemblee. Et +je repete que je ne m'adresse a personne. + +Faisons cesser ce malentendu. + +VOIX A DROITE.--Bien! bien! Passez outre. + +M. LE PRESIDENT.--Faites sortir l'assemblee de l'etat ou vous l'avez +mise. + +Messieurs, veuillez faire silence. + +M. VICTOR HUGO.--Vous lirez demain le _Moniteur_ qui a recueilli mes +paroles, et vous regretterez votre precipitation. Jamais je n'ai songe +un seul instant a un seul membre de cette assemblee, je le declare, et +je laisse mon rappel a l'ordre sur la conscience de M. le president. +(_Mouvement.--Tres bien! tres bien!_) + +Encore un instant, et je descends de la tribune. + +(_Le silence se retablit sur tous les bancs. L'orateur se tourne vers +la droite._) + +Monarchie legitime, monarchie imperiale! qu'est-ce que vous nous +voulez? Nous sommes les hommes d'un autre age. Pour nous, il n'y a +de fleurs de lys qu'a Fontenoy, et il n'y a d'aigles qu'a Eylau et a +Wagram. + +Je vous l'ai deja dit, vous etes le passe. De quel droit mettez-vous +le present en question? qu'y a-t-il de commun entre vous et lui? +Contre qui et pour qui vous coalisez-vous? Et puis, que signifie cette +coalition? Qu'est-ce que c'est que cette alliance? Qu'est-ce que c'est +que cette main de l'empire que je vois dans la main de la legitimite? +Legitimistes, l'empire a tue le duc d'Enghien! Imperialistes, la +legitimite a fusille Murat! (_Vive impression._) + +Vous vous touchez les mains; prenez garde, vous melez des taches de +sang! (_Sensation._) + +Et puis qu'esperez-vous? detruire la republique? Vous entreprenez la +une besogne rude. Y avez-vous bien songe? Quand un ouvrier a travaille +dix-huit heures, quand un peuple a travaille dix-huit siecles, et +qu'ils ont enfin l'un et l'autre recu leur payement, allez donc +essayer d'arracher a cet ouvrier son salaire et a ce peuple sa +republique! + +Savez-vous ce qui fait la republique forte? savez-vous ce qui la fait +invincible? savez-vous ce qui la fait indestructible? Je vous l'ai dit +en commencant, et en terminant je vous le repete, c'est qu'elle est la +somme du labeur des generations, c'est qu'elle est le produit accumule +des efforts anterieurs, c'est qu'elle est un resultat historique +autant qu'un fait politique, c'est qu'elle fait pour ainsi dire partie +du climat actuel de la civilisation, c'est qu'elle est la forme +absolue, supreme, necessaire, du temps ou nous vivons, c'est qu'elle +est l'air que nous respirons, et qu'une fois que les nations ont +respire cet air-la, prenez-en votre parti, elles ne peuvent plus en +respirer d'autre! Oui, savez-vous ce qui fait que la republique est +imperissable? C'est qu'elle s'identifie d'un cote avec le siecle, et +de l'autre avec le peuple! elle est l'idee de l'un et la couronne de +l'autre! + +Messieurs les revisionnistes, je vous ai demande ce que vous vouliez. +Ce que je veux, moi, je vais vous le dire. Toute ma politique, la +voici en deux mots. Il faut supprimer dans l'ordre social un certain +degre de misere, et dans l'ordre politique une certaine nature +d'ambition. Plus de pauperisme et plus de monarchisme. La France ne +sera tranquille que lorsque, par la puissance des institutions qui +donneront du travail et du pain aux uns et qui oteront l'esperance aux +autres, nous aurons vu disparaitre du milieu de nous tous ceux +qui tendent la main, depuis les mendiants jusqu'aux pretendants. +(_Explosion d'applaudissements.--Cris et murmures a droite._) + +M. LE PRESIDENT.--Laissez donc finir, pour l'amour de Dieu! (_On +rit._) + +M. BELIN.--Pour l'amour du diner. + +M. LE PRESIDENT.--Allons! de grace! de grace! + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, il y a deux sortes de questions, les +questions fausses et les questions vraies. + +L'assistance, le salaire, le credit, l'impot, le sort des classes +laborieuses ...--eh! mon Dieu! ce sont la des questions toujours +negligees, toujours ajournees! Souffrez qu'on vous en parle de +temps en temps! Il s'agit du peuple, messieurs! Je continue.--Les +souffrances des faibles, du pauvre, de la femme, de l'enfant, +l'education, la penalite, la production, la consommation, la +circulation, le travail, qui contient le pain de tous, le suffrage +universel, qui contient le droit de tous, la solidarite entre hommes +et entre peuples, l'aide aux nationalites opprimees, la +fraternite francaise produisant par son rayonnement la fraternite +europeenne,--voila les questions vraies. + +La legitimite, l'empire, la fusion, l'excellence de la monarchie +sur la republique, les theses philosophiques qui sont grosses de +barricades, le choix entre les pretendants,--voila les fausses +questions. + +Eh bien! il faut bien vous le dire, vous quittez les questions vraies +pour les fausses questions; vous quittez les questions vivantes pour +les questions mortes. Quoi! c'est la votre intelligence politique! +Quoi! c'est la le spectacle que vous nous donnez! Le legislatif et +l'executif se querellent, les pouvoirs se prennent au collet; rien +ne se fait, rien ne va; de vaines et pitoyables disputes; les partis +tiraillent la constitution dans l'espoir de dechirer la republique; +les hommes se dementent, l'un oublie ce qu'il a jure, les autres +oublient ce qu'ils ont crie; et pendant ces agitations miserables, le +temps, c'est-a-dire la vie, se perd! + +Quoi! c'est la la situation que vous nous faites! la neutralisation +de toute autorite par la lutte, l'abaissement, et, par consequent, +l'effacement du pouvoir, la stagnation, la torpeur, quelque chose de +pareil a la mort! Nulle grandeur, nulle force, nulle impulsion. +Des tracasseries, des taquineries, des conflits, des chocs. Pas de +gouvernement! + +Et cela, dans quel moment? + +Au moment ou, plus que jamais, une puissante initiative democratique +est necessaire! au moment ou la civilisation, a la veille de subir une +solennelle epreuve, a, plus que jamais, besoin de pouvoirs actifs, +intelligents, feconds, reformateurs, sympathiques aux souffrances du +peuple, pleins d'amour et, par consequent, pleins de force! au moment +ou les jours troubles arrivent! au moment ou tous les interets +semblent prets a entrer en lutte contre tous les principes! au moment +ou les problemes les plus formidables se dressent devant la societe +et l'attendent avec des sommations a jour fixe! au moment ou 1852 +s'approche, masque, effrayant, les mains pleines de questions +redoutables! au moment ou les philosophes, les publicistes, les +observateurs serieux, ces hommes qui ne sont pas des hommes d'etat, +qui ne sont que des hommes sages, attentifs, inquiets, penches sur +l'avenir, penches sur l'inconnu, l'oeil fixe sur toutes ces obscurites +accumulees, croient entendre distinctement le bruit monstrueux de +la porte des revolutions qui se rouvre dans les tenebres. (_Vive et +universelle emotion. Quelques rires a droite._) + +Messieurs, je termine. Ne nous le dissimulons pas, cette discussion, +si orageuse qu'elle soit, si profondement qu'elle remue les masses, +n'est qu'un prelude. + +Je le repete, l'annee 1852 approche. L'instant arrive ou vont +reparaitre, reveillees et encouragees par la loi fatale du 31 mai, +armees par elle pour leur dernier combat contre le suffrage universel +garrotte, toutes ces pretentions dont je vous ai parle, toutes ces +legitimites antiques qui ne sont que d'antiques usurpations! L'instant +arrive ou une melee terrible se fera de toutes les formes dechues, +imperialisme, legitimisme, droit de la force, droit divin, livrant +ensemble l'assaut au grand droit democratique, au droit humain! +Ce jour-la, tout sera, en apparence, remis en question. Grace aux +revendications opiniatres du passe, l'ombre couvrira de nouveau ce +grand et illustre champ de bataille des idees et du progres qu'on +appelle la France. Je ne sais pas ce que durera cette eclipse, je ne +sais pas ce que durera ce combat; mais ce que je sais, ce qui est +certain, ce que je predis, ce que j'affirme, c'est que le droit ne +perira pas! c'est que, quand le jour reparaitra, on ne retrouvera +debout que deux combattants, le peuple et Dieu! (_Immense +acclamation.--Tous les membres de la gauche recoivent l'orateur au +pied de la tribune, et lui serrent la main. La seance est suspendue +pendant dix minutes, malgre la voix de M. Dupin et les cris des +huissiers._) + + + + +CONGRES DE LA PAIX + +A PARIS + + +I + +DISCOURS D'OUVERTURE + +2l aout 1849. + +M. Victor Hugo est elu president. M. Cobden est elu vice-president. M. +Victor Hugo se leve et dit: + +Messieurs, beaucoup d'entre vous viennent des points du globe les +plus eloignes, le coeur plein d'une pensee religieuse et sainte. Vous +comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres +des cultes chretiens, des ecrivains eminents, plusieurs de ces hommes +considerables, de ces hommes publics et populaires qui sont les +lumieres de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les +declarations de cette reunion d'esprits convaincus et graves, qui ne +veulent pas seulement le bien d'un peuple, mais qui veulent le bien +de tous les peuples. (_Applaudissements._) Vous venez ajouter aux +principes qui dirigent aujourd'hui les hommes d'etat, les gouvernants, +les legislateurs, un principe superieur. Vous venez tourner en quelque +sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l'evangile, celui qui +impose la paix aux enfants du meme Dieu, et, dans cette ville qui n'a +encore decrete que la fraternite des citoyens, vous venez proclamer la +fraternite des hommes. + +Soyez les bienvenus! (_Long mouvement._) + +En presence d'une telle pensee et d'un tel acte, il ne peut y avoir +place pour un remerciement personnel. Permettez-moi donc, dans les +premieres paroles que je prononce devant vous, d'elever mes regards +plus haut que moi-meme, et d'oublier, en quelque sorte, le grand +honneur que vous venez de me conferer, pour ne songer qu'a la grande +chose que vous voulez faire. + +Messieurs, cette pensee religieuse, la paix universelle, toutes les +nations liees entre elles d'un lien commun, l'evangile pour loi +supreme, la mediation substituee a la guerre, cette pensee religieuse +est-elle une pensee pratique? cette idee sainte est-elle une idee +realisable? Beaucoup d'esprits positifs, comme on parle aujourd'hui, +beaucoup d'hommes politiques vieillis, comme on dit, dans le maniement +des affaires, repondent: Non. Moi, je reponds avec vous, je reponds +sans hesiter, je reponds: Oui! (_applaudissements_) et je vais essayer +de le prouver tout a l'heure. + +Je vais plus loin; je ne dis pas seulement: C'est un but realisable, +je dis: C'est un but inevitable; on peut en retarder ou en hater +l'avenement, voila tout. La loi du monde n'est pas et ne peut pas +etre distincte de la loi de Dieu. Or, la loi de Dieu, ce n'est pas la +guerre, c'est la paix. (_Applaudissements._) Les hommes ont commence +par la lutte, comme la creation par le chaos. (_Bravo! bravo!_) D'ou +viennent-ils? De la guerre; cela est evident. Mais ou vont-ils? A la +paix; cela n'est pas moins evident. + +Quand vous affirmez ces hautes verites, il est tout simple que votre +affirmation rencontre la negation; il est tout simple que votre foi +rencontre l'incredulite; il est tout simple que, dans cette heure de +nos troubles et de nos dechirements, l'idee de la paix universelle +surprenne et choque presque comme l'apparition de l'impossible et de +l'ideal; il est tout simple que l'on crie a l'utopie; et, quant a moi, +humble et obscur ouvrier dans cette grande oeuvre du dix-neuvieme +siecle, j'accepte cette resistance des esprits sans qu'elle m'etonne +ni me decourage. Est-il possible que vous ne fassiez pas detourner les +tetes et fermer les yeux dans une sorte d'eblouissement, quand, +au milieu des tenebres qui pesent encore sur nous, vous ouvrez +brusquement la porte rayonnante de l'avenir? (_Applaudissements._) + +Messieurs, si quelqu'un, il y a quatre siecles, a l'epoque ou la +guerre existait de commune a commune, de ville a ville, de province +a province, si quelqu'un eut dit a la Lorraine, a la Picardie, a la +Normandie, a la Bretagne, a l'Auvergne, a la Provence, au Dauphine, a +la Bourgogne: Un jour viendra ou vous ne vous ferez plus la guerre, un +jour viendra ou vous ne leverez plus d'hommes d'armes les uns contre +les autres, un jour viendra ou l'on ne dira plus:--Les normands ont +attaque les picards, les lorrains ont repousse les bourguignons. Vous +aurez bien encore des differends a regler, des interets a debattre, +des contestations a resoudre, mais savez-vous ce que vous mettrez a la +place des hommes d'armes? savez-vous ce que vous mettrez a la place +des gens de pied et de cheval, des canons, des fauconneaux, des +lances, des piques, des epees? Vous mettrez une petite boite de sapin +que vous appellerez l'urne du scrutin, et de cette boite il sortira, +quoi? une assemblee! une assemblee en laquelle vous vous sentirez +tous vivre, une assemblee qui sera comme votre ame a tous, un concile +souverain et populaire qui decidera, qui jugera, qui resoudra tout +en loi, qui fera tomber le glaive de toutes les mains et surgir la +justice dans tous les coeurs, qui dira a chacun: La finit ton +droit, ici commence ton devoir. Bas les armes! vivez en paix! +(_Applaudissements._) Et ce jour-la, vous vous sentirez une pensee +commune, des interets communs, une destinee commune; vous vous +embrasserez, vous vous reconnaitrez fils du meme sang et de la meme +race; ce jour-la, vous ne serez plus des peuplades ennemies, vous +serez un peuple; vous ne serez plus la Bourgogne, la Normandie, la +Bretagne, la Provence, vous serez la France. Vous ne vous appellerez +plus la guerre, vous vous appellerez la civilisation. + +Si quelqu'un eut dit cela a cette epoque, messieurs, tous les hommes +positifs, tous les gens serieux, tous les grands politiques d'alors se +fussent ecries:--Oh! le songeur! Oh! le reve-creux! Comme cet homme +connait peu l'humanite! Que voila une etrange folie et une absurde +chimere!--Messieurs, le temps a marche, et cette chimere, c'est la +realite. (_Mouvement._) + +Et, j'insiste sur ceci, l'homme qui eut fait cette prophetie sublime +eut ete declare fou par les sages, pour avoir entrevu les desseins de +Dieu! (_Nouveau mouvement._) + +Eh bien! vous dites aujourd'hui, et je suis de ceux qui disent +avec vous, tous, nous qui sommes ici, nous disons a la France, a +l'Angleterre, a la Prusse, a l'Autriche, a l'Espagne, a l'Italie, a la +Russie, nous leur disons: + +Un jour viendra ou les armes vous tomberont des mains, a vous aussi! +Un jour viendra ou la guerre paraitra aussi absurde et sera aussi +impossible entre Paris et Londres, entre Petersbourg et Berlin, entre +Vienne et Turin, qu'elle serait impossible et qu'elle paraitrait +absurde aujourd'hui entre Rouen et Amiens, entre Boston et +Philadelphie. Un jour viendra ou vous France, vous Russie, vous +Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes, nations du +continent, sans perdre vos qualites distinctes et votre glorieuse +individualite, vous vous fondrez etroitement dans une unite +superieure, et vous constituerez la fraternite europeenne, absolument +comme la Normandie, la Bretagne, la Bourgogne, la Lorraine, l'Alsace, +toutes nos provinces, se sont fondues dans la France. Un jour viendra +ou il n'y aura plus d'autres champs de bataille que les marches +s'ouvrant au commerce et les esprits s'ouvrant aux idees. Un jour +viendra ou les boulets et les bombes seront remplaces par les votes, +par le suffrage universel des peuples, par le venerable arbitrage d'un +grand senat souverain qui sera a l'Europe ce que le parlement est a +l'Angleterre, ce que la diete est a l'Allemagne, ce que l'assemblee +legislative est a la France! (_Applaudissements._) Un jour viendra ou +l'on montrera un canon dans les musees comme on y montre aujourd'hui +un instrument de torture, en s'etonnant que cela ait pu etre! (_Rires +et bravos._) Un jour viendra ou l'on verra ces deux groupes +immenses, les Etats-Unis d'Amerique, les Etats-Unis d'Europe +(_applaudissements_), places en face l'un de l'autre, se tendant la +main par-dessus les mers, echangeant leurs produits, leur commerce, +leur industrie, leurs arts, leurs genies, defrichant le globe, +colonisant les deserts, ameliorant la creation sous le regard du +createur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-etre de tous, +ces deux forces infinies, la fraternite des hommes et la puissance de +Dieu! (_Longs applaudissements._) + +Et ce jour-la, il ne faudra pas quatre cents ans pour l'amener, +car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant +d'evenements et d'idees le plus impetueux qui ait encore entraine +les peuples, et, a l'epoque ou nous sommes, une annee fait parfois +l'ouvrage d'un siecle. + +Et francais, anglais, belges, allemands, russes, slaves, europeens, +americains, qu'avons-nous a faire pour arriver le plus tot possible a +ce grand jour? Nous aimer. (_Immenses applaudissements._) + +Nous aimer! Dans cette oeuvre immense de la pacification, c'est la +meilleure maniere d'aider Dieu! + +Car Dieu le veut, ce but sublime! Et voyez, pour y atteindre, ce qu'il +fait de toutes parts! Voyez que de decouvertes il fait sortir du genie +humain, qui toutes vont a ce but, la paix! Que de progres, que de +simplifications! Comme la nature se laisse de plus en plus dompter +par l'homme! comme la matiere devient de plus en plus l'esclave de +l'intelligence et la servante de la civilisation! comme les causes de +guerre s'evanouissent avec les causes de souffrance! comme les peuples +lointains se touchent! comme les distances se rapprochent! Et le +rapprochement, c'est le commencement de la fraternite. + +Grace aux chemins de fer, l'Europe bientot ne sera pas plus grande +que ne l'etait la France au moyen age! Grace aux navires a vapeur, on +traverse aujourd'hui l'Ocean plus aisement qu'on ne traversait +autrefois la Mediterranee! Avant peu, l'homme parcourra la terre comme +les dieux d'Homere parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques +annees, et le fil electrique de la concorde entourera le globe et +etreindra le monde. (_Applaudissements._) + +Ici, messieurs, quand j'approfondis ce vaste ensemble, ce vaste +concours d'efforts et d'evenements, tous marques du doigt de Dieu; +quand je songe a ce but magnifique, le bien-etre des hommes, la +paix; quand je considere ce que la providence fait pour et ce que la +politique fait contre, une reflexion douloureuse s'offre a mon esprit. + +Il resulte des statistiques et des budgets compares que les nations +europeennes depensent tous les ans, pour l'entretien de leurs armees, +une somme qui n'est pas moindre de deux milliards, et qui, si l'on y +ajoute l'entretien du materiel des etablissements de guerre, s'eleve +a trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journees de +travail de plus de deux millions d'hommes, les plus sains, les plus +vigoureux, les plus jeunes, l'elite des populations, produit que vous +ne pouvez pas evaluer a moins d'un milliard, et vous arrivez a ceci +que les armees permanentes coutent annuellement a l'Europe quatre +milliards. Messieurs, la paix vient de durer trente-deux ans, et en +trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt-huit milliards a +ete depensee pendant la paix pour la guerre! (_Sensation._) Supposez +que les peuples d'Europe, au lieu de se defier les uns des autres, de +se jalouser, de se hair, se fussent aimes; supposez qu'ils se fussent +dit qu'avant meme d'etre francais, ou anglais, ou allemand, on est +homme, et que, si les nations sont des patries, l'humanite est une +famille. Et maintenant, cette somme de cent vingt-huit milliards, si +follement et si vainement depensee par la defiance, faites-la depenser +par la confiance! ces cent vingt-huit milliards donnes a la haine, +donnez-les a l'harmonie! ces cent vingt-huit milliards donnes a la +guerre, donnez-les a la paix! (_Applaudissements._) donnez-les +au travail, a l'intelligence, a l'industrie, au commerce +la navigation, a l'agriculture, aux sciences, aux arts, et +representez-vous le resultat. Si, depuis trente-deux ans, cette +gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait ete depensee de +cette facon, l'Amerique, de son cote, aidant l'Europe, savez-vous +ce qui serait arrive? La face du monde serait changee! les isthmes +seraient coupes, les fleuves creuses, les montagnes percees, les +chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande +du globe aurait centuple, et il n'y aurait plus nulle part ni landes, +ni jacheres, ni marais; on batirait des villes la ou il n'y a encore +que des solitudes; on creuserait des ports la ou il n'y a encore que +des ecueils; l'Asie serait rendue a la civilisation, l'Afrique serait +rendue a l'homme; la richesse jaillirait de toutes parts de toutes +les veines du globe sous le travail de tous les hommes, et la misere +evanouirait! Et savez-vous ce qui s'evanouirait avec la misere? Les +revolutions. (_Bravos prolonges_.) Oui, la face du monde serait +changee! Au lieu de se dechirer entre-soi, on se repandrait +pacifiquement sur l'univers! Aulieu de faire des revolutions, on +ferait des colonies! Aulieu d'apporter la barbarie a la civilisation, +on apporterait la civilisation a la barbarie! (_Nouveaux +applaudissements_.) + +Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la preoccupation de la guerre +jette les nations et les gouvernants; si les cent vingt-huit milliards +qui ont ete donnes par l'Europe depuis trente-deux ans a la guerre qui +n'existait pas avaient ete donnes a la paix qui existait, disons-le, +et disons-le bien haut, on n'aurait rien vu en Europe de ce qu'on y +voit en ce moment; le continent, au lieu d'etre un champ de bataille, +serait un atelier; et, au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, +le Piemont abattu, Rome, la ville eternelle, livree aux oscillations +miserables de la politique humaine, la Hongrie et Venise qui se +debattent heroiquement, la France inquiete, appauvrie et sombre, la +misere, le deuil, la guerre civile, l'obscurite sur l'avenir; au lieu +de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l'esperance, la +joie, la bienveillance, l'effort de tous vers le bien-etre commun, +et nous verrions partout se degager de la civilisation en travail le +majestueux rayonnement de la concorde universelle. (_Bravo! bravo! +--Applaudissements._) + +Chose digne de meditation! ce sont nos precautions contre la guerre +qui ont amene les revolutions. On a tout fait, on a tout depense +contre le peril imaginaire. On a aggrave ainsi la misere, qui etait le +peril reel. On s'est fortifie contre un danger chimerique, on a tourne +ses regards du cote ou n'etait pas le point noir, on a vu les +guerres qui ne venaient pas, et l'on n'a pas vu les revolutions qui +arrivaient. (_Longs applaudissements._) + +Messieurs, ne desesperons pas pourtant. Au contraire, esperons +plus que jamais! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions +momentanees, secousses necessaires peut-etre des grands enfantements. +Ne soyons pas injustes pour les temps ou nous vivons, ne voyons +pas notre epoque autrement qu'elle n'est. C'est une prodigieuse et +admirable epoque apres tout, et le dix-neuvieme siecle sera, disons-le +hautement, la plus grande page de l'histoire. Comme je vous le +rappelais tout a l'heure, tous les progres s'y revelent et s'y +manifestent a la fois, les uns amenant les autres; chute des +animosites internationales, effacement des frontieres sur la carte et +des prejuges dans les coeurs, tendance a l'unite, adoucissement des +moeurs, elevation du niveau de l'enseignement et abaissement du +niveau des penalites, domination des langues les plus litteraires, +c'est-a-dire les plus humaines; tout se meut en meme temps, economie +politique, science, industrie, philosophie, legislation, et converge +au meme but, la creation du bien-etre et de la bienveillance, +c'est-a-dire, et c'est la pour ma part le but auquel je tendrai +toujours, extinction de la misere au dedans, extinction de la guerre +au dehors. (_Applaudissements._) + +Oui, je le dis en terminant, l'ere des revolutions se ferme, l'ere +des ameliorations commence. Le perfectionnement des peuples quitte la +forme violente pour prendre la forme paisible. Le temps est venu ou +la providence va substituer a l'action desordonnee des agitateurs +l'action religieuse et calme des pacificateurs. (_Oui! oui!_) + +Desormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le +voici: faire reconnaitre toutes les nationalites, restaurer l'unite +historique des peuples et rallier cette unite a la civilisation par la +paix, elargir sans cesse le groupe civilise, donner le bon exemple +aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles; +enfin, et ceci resume tout, faire prononcer par la justice le dernier +mot que l'ancien monde faisait prononcer par la force. (_Profonde +sensation._) + +Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensee nous encourage, +ce n'est pas d'aujourd'hui que le genre humain est en marche dans +cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l'Angleterre +a fait le premier pas, et par son exemple seculaire elle a dit aux +peuples: Vous etes libres. La France a fait le second pas, et elle a +dit aux peuples: Vous etes souverains. Maintenant faisons le troisieme +pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, +Italie, Europe, Amerique, disons aux peuples: Vous etes freres! +(_Immense acclamation.--L'orateur se rassied au milieu des +applaudissements._) + + +II + +CLOTURE DU CONGRES DE LA PAIX + +24 aout 1849. + +Messieurs, vous m'avez permis de vous adresser quelques paroles de +bienvenue; permettez-moi de vous adresser quelques paroles d'adieu. + +Je serai tres court, l'heure est avancee, j'ai present a l'esprit +l'article 3 du reglement, et, soyez tranquilles, je ne m'exposerai pas +a me faire rappeler a l'ordre par le president. (_On rit._) + +Nous allons nous separer, mais nous resterons unis de coeur. (_Oui! +oui!_) Nous avons desormais une pensee commune, messieurs; et +une commune pensee, c'est, en quelque sorte, une commune patrie. +(_Sensation._) Oui, a dater de ce jour, nous tous qui sommes ici, nous +sommes compatriotes! (_Oui! oui!_) + +Vous avez pendant trois jours delibere, discute, approfondi, avec +sagesse et dignite, de graves questions, et a propos de ces questions, +les plus hautes que puisse agiter l'humanite, vous avez pratique +noblement les grandes moeurs des peuples libres. + +Vous avez donne aux gouvernements des conseils, des conseils amis +qu'ils entendront, n'en doutez pas! (_Oui! oui!_) Des voix eloquentes +se sont elevees parmi vous, de genereux appels ont ete faits a tous +les sentiments magnanimes de l'homme et du peuple; vous avez +depose dans les esprits, en depit des prejuges et des inimities +internationales, le germe imperissable de la paix universelle. + +Savez-vous ce que nous voyons, savez-vous ce que nous avons sous les +yeux depuis trois jours? C'est l'Angleterre serrant la main de la +France, c'est l'Amerique serrant la main de l'Europe, et quant a +moi, je ne sache rien de plus grand et de plus beau! (_Explosion +d'applaudissements_.) + +Retournez maintenant dans vos foyers, rentrez dans vos pays le coeur +plein de joie, dites-y que vous venez de chez vos compatriotes de +France. (_Mouvement.--Longue acclamation._) Dites que vous y avez jete +les bases de la paix du monde, repandez partout cette bonne nouvelle, +et semez partout cette grande pensee. + +Apres les voix considerables qui se sont fait entendre, je ne +rentrerai pas dans ce qui vous a ete explique et demontre, mais +permettez-moi de repeter, pour clore ce congres solennel, les paroles +que je prononcais en l'inaugurant. Ayez bon espoir! ayez bon courage! +L'immense progres definitif qu'on dit que vous revez, et que je dis +que vous enfantez, se realisera. (_Bravo! bravo!_) Songez a tous les +pas qu'a deja faits le genre humain! Meditez le passe, car le passe +souvent eclaire l'avenir. Ouvrez l'histoire et puisez-y des forces +pour votre foi. + +Oui, le passe et l'histoire, voila nos points d'appui. + +Tenez, ce matin, a l'ouverture de cette seance, au moment ou un +respectable orateur chretien [note: M. l'abbe Deguerry, cure de la +Madeleine.] tenait vos ames palpitantes sous la grande et penetrante +eloquence de l'homme cordial et du pretre fraternel, en ce moment-la, +un membre de cette assemblee, dont j'ignore le nom, lui a rappele +que le jour ou nous sommes, le 24 aout, est l'anniversaire de la +Saint-Barthelemy. Le pretre catholique a detourne sa tete venerable et +a repousse ce lamentable souvenir. Eh bien! ce souvenir, je l'accepte, +moi! (_Profonde et universelle impression._) Oui, je l'accepte! +(_Mouvement prolonge._) + +Oui, cela est vrai, il y a de cela deux cent soixante et dix-sept +annees, a pareil jour, Paris, ce Paris ou vous etes, s'eveillait +epouvante au milieu de la nuit. Une cloche, qu'on appelait la cloche +d'argent, tintait au palais de justice, les catholiques couraient +aux armes, les protestants etaient surpris dans leur sommeil, et un +guetapens, un massacre, un crime ou etaient melees toutes les haines, +haines religieuses, haines civiles, haines politiques, un crime +abominable s'accomplissait. Eh bien! aujourd'hui, dans ce meme jour, +dans cette meme ville, Dieu donne rendez-vous a toutes ces haines +et leur ordonne de se convertir en amour. (_Tonnerred'applaudissements._) +Dieu retire a ce funebre anniversaire sasignification sinistre; ou il +y avait une tache de sang, il met un rayon de lumiere (_long mouvement_); +a la place de l'idee de vengeance, de fanatisme et de guerre, il met +l'idee de reconciliation, de tolerance et de paix; et, grace a lui, par +sa volonte, grace aux progres qu'il amene et qu'il commande, precisement +a cette date fatale du 24 aout, et pour ainsi dire presque a l'ombre de +cette tour encore debout qui a sonne la Saint-Barthelemy, non seulement +anglais et francais, italiens et allemands, europeens et americains, mais +ceux qu'on nommait les papistes et ceux qu'on nommait les huguenots se +reconnaissent freres (_mouvement prolonge_) et s'unissent dans un +etroit et desormais indissoluble embrassement. (_Explosion de bravos +et d'applaudissements.--M. l'abbe Deguerry et M. le pasteur Coquerel +s'embrassent devant le fauteuil du president.--Les acclamations +redoublent dans l'assemblee et dans les tribunes publiques.--M. Victor +Hugo reprend.) + +Osez maintenant nier le progres! (_Nouveaux applaudissements._) Mais, +sachez-le bien, celui qui nie le progres est un impie, celui qui nie +le progres nie la providence, car providence et progres c'est la meme +chose, et le progres n'est qu'un des noms humains du Dieu eternel! +(_Profonde et universelle sensation.--Bravo! bravo!_) + +Freres, j'accepte ces acclamations, et je les offre aux generations +futures. (_Applaudissements repetes._) Oui, que ce jour soit un jour +memorable, qu'il marque la fin de l'effusion du sang humain, qu'il +marque la fin des massacres et des guerres, qu'il inaugure le +commencement de la concorde et de la paix du monde, et qu'on dise:--Le +24 aout 1572 s'efface et disparait sous le 24 aout 1849! (_Longue et +unanime acclamation.--L'emotion est a son comble; les bravos eclatent +de toutes parts; les anglais et les americains se levent en agitant +leurs mouchoirs et leurs chapeaux vers l'orateur, et, sur un signe de +M. Cobden, ils poussent sept hourras._) + + + + +COUR D'ASSISES + +1851 + + +POUR CHARLES HUGO + + +[Note: Un braconnier de la Nievre, Montcharmont, condamne a mort, +fut conduit, pour y etre execute, dans le petit village ou avait ete +commis le crime. + +Le patient etait doue d'une grande force physique; le bourreau et ses +aides ne purent l'arracher de la charrette. L'execution fut suspendue; +il fallut attendre du renfort. Quand les executeurs furent en nombre, +le patient fut ramene devant l'echafaud, enleve du tombereau, porte +sur la bascule, et pousse sous le couteau. + +M. Charles Hugo, dans l'_Evenement_, raconta ce fait avec horreur. Il +fut traduit devant la cour d'assises de la Seine, sous l'inculpation +d'avoir manque au respect du a la loi. + +Il fut defendu par son pere. Il fut condamne. (_Note de l'editeur_.)] + + +LA PEINE DE MORT + +COUR D'ASSISES DE LA SEINE (Proces de _l'Evenement_) + +11 juin 1851. + +Messieurs les jures, aux premieres paroles que M. l'avocat general a +prononcees, j'ai cru un moment qu'il allait abandonner l'accusation. +Cette illusion n'a pas longtemps dure. Apres avoir fait de vains +efforts pour circonscrire et amoindrir le debat, le ministere public +a ete entraine, par la nature meme du sujet, a des developpements qui +ont rouvert tous les aspects de la question, et, malgre lui, la +question a repris toute sa grandeur. Je ne m'en plains pas. + +J'aborde immediatement l'accusation. Mais, auparavant, commencons par +bien nous entendre sur un mot. Les bonnes definitions font les +bonnes discussions. Ce mot "respect du aux lois", qui sert de base a +l'accusation, quelle portee a-t-il? que signifie-t-il? quel est son +vrai sens? Evidemment, et le ministere public lui-meme me parait +resigne a ne point soutenir le contraire, ce mot ne peut signifier +suppression, sous pretexte de respect, de la critique des lois. Ce mot +signifie tout simplement respect de l'execution des lois. Pas autre +chose. Il permet la critique, il permet le blame, meme severe, nous +en voyons des exemples tous les jours, et meme a l'endroit de la +constitution, qui est superieure aux lois. Ce mot permet l'invocation +au pouvoir legislatif pour abolir une loi dangereuse. Il permet enfin +qu'on oppose a la loi un obstacle moral. Mais il ne permet pas qu'on +lui oppose un obstacle materiel. Laissez executer une loi, meme +mauvaise, meme injuste, meme barbare, denoncez-la a l'opinion, +denoncez-la au legislateur, mais laissez-la executer. Dites qu'elle +est mauvaise, dites qu'elle est injuste, dites qu'elle est barbare, +mais laissez-la executer. La critique, oui; la revolte, non. Voila le +vrai sens, le sens unique de ce mot, respect des lois. + +Autrement, messieurs, pesez ceci. Dans cette grave operation de +l'elaboration des lois, operation qui comprend deux fonctions, la +fonction de la presse, qui critique, qui conseille, qui eclaire, et +la fonction du legislateur, qui decide,--dans cette grave operation, +dis-je, la premiere fonction, la critique, serait paralysee, et par +contre-coup la seconde. Les lois ne seraient jamais critiquees, et, +par consequent, il n'y aurait pas de raison pour qu'elles fussent +jamais ameliorees, jamais reformees, l'assemblee nationale legislative +serait parfaitement inutile. Il n'y aurait plus qu'a la fermer. Ce +n'est pas la ce qu'on veut, je suppose. (_On rit._) + +Ce point eclairci, toute equivoque dissipee sur le vrai sens du mot +"respect du aux lois", j'entre dans le vif de la question. + +Messieurs les jures, il y a, dans ce qu'on pourrait appeler le +vieux code europeen, une loi que, depuis plus d'un siecle, tous les +philosophes, tous les penseurs, tous les vrais hommes d'etat, veulent +effacer du livre venerable de la legislation universelle; une loi que +Beccaria a declaree impie et que Franklin a declaree abominable, sans +qu'on ait fait de proces a Beccaria ni a Franklin; une loi qui, pesant +particulierement sur cette portion du peuple qu'accablent encore +l'ignorance et la misere, est odieuse a la democratie, mais qui n'est +pas moins repoussee par les conservateurs intelligents; une loi dont +le roi Louis-Philippe, que je ne nommerai jamais qu'avec le respect du +a la vieillesse, au malheur et a un tombeau dans l'exil, une loi dont +le roi Louis-Philippe disait: _Je l'ai detestee toute ma vie_; une loi +contre laquelle M. de Broglie a ecrit, contre laquelle M. Guizot a +ecrit; une loi dont la chambre des deputes reclamait par acclamation +l'abrogation, il y a vingt ans, au mois d'octobre 1830, et qu'a la +meme epoque le parlement demi-sauvage d'Otahiti rayait de ses codes; +une loi que l'assemblee de Francfort abolissait il y a trois ans, et +que l'assemblee constituante de la republique romaine, il y a deux +ans, presque a pareil jour, a declaree abolie _a jamais_, sur +la proposition du depute Charles Bonaparte; une loi que notre +constituante de 1848 n'a maintenue qu'avec la plus douloureuse +indecision et la plus poignante repugnance; une loi qui, a l'heure ou +je parle, est placee sous le coup de deux propositions d'abolition, +deposees sur la tribune legislative; une loi enfin dont la Toscane ne +veut plus, dont la Russie ne veut plus, et dont il est temps que +la France ne veuille plus. Cette loi devant laquelle la conscience +humaine recule avec une anxiete chaque jour plus profonde, c'est la +peine de mort. + +Eh bien! messieurs, c'est cette loi qui fait aujourd'hui ce proces; +c'est elle qui est notre adversaire. J'en suis fache pour M. l'avocat +general, mais je l'apercois derriere lui! (_Long mouvement._) + +Je l'avouerai, depuis une vingtaine d'annees, je croyais, et moi qui +parle j'en avais fait la remarque dans des pages que je pourrais vous +lire, je croyais,--mon Dieu! avec M. Leon Faucher, qui, en 1836, +ecrivait dans un recueil, la _Revue de Paris_, ceci (je cite): + +"L'echafaud n'apparait plus sur nos places publiques qu'a de rares +intervalles, et comme un spectacle que la justice a honte de donner." +(_Mouvement._) + +Je croyais, dis-je, que la guillotine, puisqu'il faut l'appeler par +son nom, commencait a se rendre justice a elle-meme, qu'elle se +sentait reprouvee, et qu'elle en prenait son parti. Elle avait renonce +a la place de Greve, au plein soleil, a la foule, elle ne se faisait +plus crier dans les rues, elle ne se faisait plus annoncer comme un +spectacle. Elle s'etait mise a faire ses exemples le plus obscurement +possible, au petit jour, barriere Saint-Jacques, dans un lieu desert, +devant personne. Il me semblait qu'elle commencait a se cacher, et je +l'avais felicitee de cette pudeur. (_Nouveau mouvement._) + +Eh bien! messieurs, je me trompais, M. Leon Faucher se trompait. (_On +rit._) Elle est revenue de cette fausse honte. La guillotine sent +qu'elle est une institution sociale, comme on parle aujourd'hui. Et +qui sait? peut-etre meme reve-t-elle, elle aussi, sa restauration. +(_On rit._) + +La barriere Saint-Jacques, c'est la decheance. Peut-etre allons-nous +la voir un de ces jours reparaitre place de Greve, en plein midi, +en pleine foule, avec son cortege de bourreaux, de gendarmes et de +crieurs publics, sous les fenetres memes de l'hotel de ville, du haut +desquelles on a eu un jour, le 24 fevrier, l'insolence de la fletrir +et de la mutiler! + +En attendant, elle se redresse. Elle sent que la societe ebranlee a +besoin, pour se raffermir, comme on dit encore, de revenir a toutes +les anciennes traditions, et elle est une ancienne tradition. Elle +proteste contre ces declamateurs demagogues qui s'appellent Beccaria, +Vico, Filangieri, Montesquieu, Turgot, Franklin; qui s'appellent +Louis-Philippe, qui s'appellent Broglie et Guizot (_on rit_), et qui +osent croire et dire qu'une machine a couper des tetes est de trop +dans une societe qui a pour livre l'evangile! (_Sensation._) + +Elle s'indigne contre ces utopistes anarchiques. (_On rit._) Et, le +lendemain de ses journees les plus funebres et les plus sanglantes, +elle veut qu'on l'admire! Elle exige qu'on lui rende des respects! Ou, +sinon, elle se declare insultee, elle se porte partie civile, et elle +reclame des dommages-interets! (_Hilarite generale et prolongee._) + +M. LE PRESIDENT.--Toute marque d'approbation est interdite, comme +toute marque d'improbation. Ces rires sont inconvenants dans une telle +question. + +M. VICTOR HUGO, _reprenant_.--Elle a eu du sang, ce n'est pas assez, +elle n'est pas contente, elle veut encore de l'amende et de la prison! + +Messieurs les jures, le jour ou l'on a apporte chez moi pour mon +fils ce papier timbre, cette assignation pour cet inqualifiable +proces,--nous voyons des choses bien etranges dans ce temps-ci, et +l'on devrait y etre accoutume,--eh bien! vous l'avouerai-je, j'ai ete +frappe de stupeur, je me suis dit: + +Quoi! est-ce donc la que nous en sommes? + +Quoi! a force d'empietements sur le bon sens, sur la raison, sur la +liberte de pensee, sur le droit naturel, nous en serions la, qu'on +viendrait nous demander, non pas seulement le respect materiel, +celui-la n'est pas conteste, nous le devons, nous l'accordons, mais +le respect moral, pour ces penalites qui ouvrent des abimes dans les +consciences, qui font palir quiconque pense, que la religion abhorre, +_abhorret a sanguine_; pour ces penalites qui osent etre irreparables, +sachant qu'elles peuvent etre aveugles; pour ces penalites qui +trempent leur doigt dans le sang humain pour ecrire ce commandement: +"Tu ne tueras pas!" pour ces penalites impies qui font douter de +l'humanite quand elles frappent le coupable, et qui font douter de +Dieu quand elles frappent l'innocent! Non! non! non! nous n'en sommes +pas la! non! (_Vive et universelle sensation._) + +Car, et puisque j'y suis amene, il faut bien vous le dire, messieurs +les jures, et vous allez comprendre combien devait etre profonde mon +emotion, le vrai coupable dans cette affaire, s'il y a un coupable, ce +n'est pas mon fils, c'est moi. (_Mouvement prolonge._) + +Le vrai coupable, j'y insiste, c'est moi, moi qui, depuis vingt-cinq +ans, ai combattu sous toutes les formes les penalites irreparables! +moi qui, depuis vingt-cinq ans, ai defendu en toute occasion +l'inviolabilite de la vie humaine! + +Ce crime, defendre l'inviolabilite de la vie humaine, je l'ai commis +bien avant mon fils, bien plus que mon fils. Je me denonce, monsieur +l'avocat general! Je l'ai commis avec toutes les circonstances +aggravantes, avec premeditation, avec tenacite, avec recidive! +(_Nouveau mouvement._) + +Oui, je le declare, ce reste des penalites sauvages, cette vieille et +inintelligente loi du talion, cette loi du sang pour le sang, je l'ai +combattue toute ma vie,--toute ma vie, messieurs les jures!--et, tant +qu'il me restera un souffle dans la poitrine, je la combattrai de tous +mes efforts comme ecrivain, de tous mes actes et de tous mes votes +comme legislateur, je le declare (_M. Victor Hugo etend le bras et +montre le christ qui est au fond de la salle, au-dessus du tribunal_) +devant cette victime de la peine de mort qui est la, qui nous regarde +et qui nous entend! Je le jure devant ce gibet ou, il y a deux mille +ans, pour l'eternel enseignement des generations, la loi humaine a +cloue la loi divine! (_Profonde et inexprimable emotion._) + +Ce que mon fils a ecrit, il l'a ecrit, je le repete, parce que je le +lui ai inspire des l'enfance, parce qu'en meme temps qu'il est mon +fils selon le sang, il est mon fils selon l'esprit, parce qu'il veut +continuer la tradition de son pere. Continuer la tradition de son +pere! Voila un etrange delit, et pour lequel j'admire qu'on soit +poursuivi! Il etait reserve aux defenseurs exclusifs de la famille de +nous faire voir cette nouveaute! (_On rit._) + +Messieurs, j'avoue que l'accusation en presence de laquelle nous +sommes me confond. + +Comment! une loi serait funeste, elle donnerait a la foule des +spectacles immoraux, dangereux, degradants, feroces, elle tendrait a +rendre le peuple cruel, a de certains jours elle aurait des effets +horribles,--et les effets horribles que produirait cette loi, il +serait interdit de les signaler! et cela s'appellerait lui manquer de +respect! et l'on en serait comptable devant la justice! et il y aurait +tant d'amende et tant de prison! Mais alors, c'est bien! fermons +la chambre, fermons les ecoles, il n'y a plus de progres possible, +appelons-nous le Mogol ou le Thibet, nous ne sommes plus une nation +civilisee! Oui, ce sera plus tot fait, dites-nous que nous sommes en +Asie, qu'il y a eu autrefois un pays qu'on appelait la France, mais +que ce pays-la n'existe plus, et que vous l'avez remplace par quelque +chose qui n'est plus la monarchie, j'en conviens, mais qui n'est +certes pas la republique! (_Nouveaux rires._) + +M. LE PRESIDENT.--Je renouvelle mon observation. Je rappelle +l'auditoire au silence; autrement, je serai force de faire evacuer la +salle. + +M. VICTOR HUGO, _poursuivant_.--Mais voyons, appliquons aux faits, +rapprochons des realites la phraseologie de l'accusation. + +Messieurs les jures, en Espagne, l'inquisition a ete la loi. Eh bien! +il faut bien le dire, on a manque de respect a l'inquisition. En +France, la torture a ete la loi. Eh bien! il faut bien vous le dire +encore, on a manque de respect a la torture. Le poing coupe a ete la +loi. On a manque ...--j'ai manque de respect au couperet! Le fer rouge +a ete la loi. On a manque de respect au fer rouge! La guillotine est +la loi. Eh bien! c'est vrai, j'en conviens, on manque de respect a la +guillotine! (_Mouvement_.) + +Savez-vous pourquoi, monsieur l'avocat general? Je vais vous le +dire. C'est parce qu'on veut jeter la guillotine dans ce gouffre +d'execration ou sont deja tombes, aux applaudissements du genre +humain, le fer rouge, le poing coupe, la torture et l'inquisition! +C'est parce qu'on veut faire disparaitre de l'auguste et lumineux +sanctuaire de la justice cette figure sinistre qui suffit pour le +remplir d'horreur et d'ombre, le bourreau! (_Profonde sensation._) + +Ah! et parce que nous voulons cela, nous ebranlons la societe! Ah! +oui, c'est vrai! nous sommes des hommes tres dangereux, nous voulons +supprimer la guillotine! C'est monstrueux! + +Messieurs les jures, vous etes les citoyens souverains d'une nation +libre, et, sans denaturer ce debat, on peut, on doit vous parler +comme a des hommes politiques. Eh bien! songez-y, et, puisque nous +traversons un temps de revolutions, tirez les consequences de ce que +je vais vous dire. Si Louis XVI eut aboli la peine de mort, comme +il avait aboli la torture, sa tete ne serait pas tombee. 93 eut ete +desarme du couperet. Il y aurait une page sanglante de moins dans +l'histoire, la date funebre du 21 janvier n'existerait pas. Qui donc, +en presence de la conscience publique, a la face de la France, a la +face du monde civilise, qui donc eut ose relever l'echafaud pour le +roi, pour l'homme dont on aurait pu dire: C'est lui qui l'a renverse! +(_Mouvement prolonge._) + +On accuse le redacteur de l'_Evenement_ d'avoir manque de respect +aux lois! d'avoir manque de respect a la peine de mort! Messieurs, +elevons-nous un peu plus haut qu'un texte controversable, elevons-nous +jusqu'a ce qui fait le fond meme de toute legislation, jusqu'au +for interieur de l'homme. Quand Servan, qui etait avocat general +cependant,--quand Servan imprimait aux lois criminelles de son temps +cette fletrissure memorable: "Nos lois penales ouvrent toutes les +issues a l'accusation, et les ferment presque toutes a l'accuse"; +quand Voltaire qualifiait ainsi les juges de Calas: _Ah! ne me parlez +pas de ces juges, moitie singes et moitie tigres!_ (_on rit_); quand +Chateaubriand, dans _le Conservateur_, appelait la loi du double vote +_loi sotte et coupable_; quand Royer-Collard, en pleine Chambre des +deputes, a propos de je ne sais plus quelle loi de censure, jetait +ce cri celebre: _Si vous faites cette loi, je jure de lui desobeir_; +quand ces legislateurs, quand ces magistrats, quand ces philosophes, +quand ces grands esprits, quand ces hommes, les uns illustres, les +autres venerables, parlaient ainsi, que faisaient-ils? Manquaient-ils +de respect a la loi, a la loi locale et momentanee? c'est possible, +M. l'avocat general le dit, je l'ignore; mais ce que je sais, c'est +qu'ils etaient les religieux echos de la loi des lois, de la +conscience universelle! Offensaient-ils la justice, la justice de leur +temps, la justice transitoire et faillible? je n'en sais rien; mais +ce que je sais, c'est qu'ils proclamaient la justice eternelle. +(_Mouvement general d'adhesion._) + +Il est vrai qu'aujourd'hui, on nous a fait la grace de nous le dire au +sein meme de l'assemblee nationale, on traduirait en justice l'athee +Voltaire, l'immoral Moliere, l'obscene La Fontaine, le demagogue +Jean-Jacques Rousseau! (_On rit._) Voila ce qu'on pense, voila ce +qu'on avoue, voila ou on est! Vous apprecierez, messieurs les jures! + +Messieurs les jures, ce droit de critiquer la loi, de la critiquer +severement, et en particulier et surtout la loi penale, qui peut si +facilement empreindre les moeurs de barbarie, ce droit de critiquer, +qui est place a cote du devoir d'ameliorer, comme le flambeau a cote +de l'ouvrage a faire, ce droit de l'ecrivain, non moins sacre que le +droit du legislateur, ce droit necessaire, ce droit imprescriptible, +vous le reconnaitrez par votre verdict, vous acquitterez les accuses. + +Mais le ministere public, c'est la son second argument, pretend que +la critique de _l'Evenement_ a ete trop loin, a ete trop vive. Ah! +vraiment, messieurs les jures, le fait qui a amene ce pretendu delit +qu'on a le courage de reprocher au redacteur de _l'Evenement_, ce fait +effroyable, approchez-vous-en, regardez-le de pres. + +Quoi! un homme, un condamne, un miserable homme, est traine un matin +sur une de nos places publiques; la, il trouve l'echafaud. Il se +revolte, il se debat, il refuse de mourir. Il est tout jeune encore, +il a vingt-neuf ans a peine ...--Mon Dieu! je sais bien qu'on va +me dire: C'est un assassin! Mais ecoutez!...--Deux executeurs le +saisissent, il a les mains liees, les pieds lies, il repousse les deux +executeurs. Une lutte affreuse s'engage. Le condamne embarrasse ses +pieds garrottes dans l'echelle patibulaire, il se sert de l'echafaud +contre l'echafaud. La lutte se prolonge, l'horreur parcourt la foule. +Les executeurs, la sueur et la honte au front, pales, haletants, +terrifies, desesperes,--desesperes de je ne sais quel horrible +desespoir,--courbes sous cette reprobation publique qui devrait +se borner a condamner la peine de mort et qui a tort d'ecraser +l'instrument passif, le bourreau (_mouvement_), les executeurs font +des efforts sauvages. Il faut que force reste a la loi, c'est la +maxime. L'homme se cramponne a l'echafaud et demande grace. Ses +vetements sont arraches, ses epaules nues sont en sang; il resiste +toujours. Enfin, apres trois quarts d'heure, trois quarts d'heure!... +(_Mouvement. M. l'avocat general fait un signe de denegation. +M. Victor Hugo reprend._)--On nous chicane sur les minutes ... +trente-cinq minutes, si vous voulez!--de cet effort monstrueux, de +ce spectacle sans nom, de cette agonie, agonie pour tout le monde, +entendez-vous bien? agonie pour le peuple qui est la autant que pour +le condamne, apres ce siecle d'angoisse, messieurs les jures, on +ramene le miserable a la prison. Le peuple respire. Le peuple, qui a +des prejuges de vieille humanite, et qui est clement parce qu'il se +sent souverain, le peuple croit l'homme epargne. Point. La guillotine +est vaincue, mais elle reste debout. Elle reste debout tout le jour, +au milieu d'une population consternee. Et, le soir, on prend un +renfort de bourreaux, on garrotte l'homme de telle sorte qu'il ne soit +plus qu'une chose inerte, et, a la nuit tombante, on le rapporte +sur la place publique, pleurant, hurlant, hagard; tout ensanglante, +demandant la vie, appelant Dieu, appelant son pere et sa mere, car +devant la mort cet homme etait redevenu un enfant. (_Sensation._) On +le hisse sur l'echafaud, et sa tete tombe!--Et alors un fremissement +sort de toutes les consciences. Jamais le meurtre legal n'avait apparu +avec plus de cynisme et d'abomination. Chacun se sent, pour ainsi +dire, solidaire de cette chose lugubre qui vient de s'accomplir, +chacun sent au fond de soi ce qu'on eprouverait si l'on voyait en +pleine France, en plein soleil, la civilisation insultee par la +barbarie. C'est dans ce moment-la qu'un cri echappe a la poitrine +d'un jeune homme, a ses entrailles, a son coeur, a son ame, un cri de +pitie, un cri d'angoisse, un cri d'horreur, un cri d'humanite; et ce +cri, vous le puniriez! Et, en presence des epouvantables faits que je +viens de remettre sous vos yeux, vous diriez a la guillotine: Tu as +raison! et vous diriez a la pitie, a la sainte pitie: Tu as tort! + +Cela n'est pas possible, messieurs les jures. (_Fremissement d'emotion +dans l'auditoire._) + +Tenez, monsieur l'avocat general, je vous le dis sans amertume, vous +ne defendez pas une bonne cause. Vous avez beau faire, vous engagez +une lutte inegale avec l'esprit de civilisation, avec les moeurs +adoucies, avec le progres. Vous avez contre vous l'intime resistance +du coeur de l'homme; vous avez contre vous tous les principes a +l'ombre desquels, depuis soixante ans, la France marche et fait +marcher le monde: l'inviolabilite de la vie humaine, la fraternite +pour les classes ignorantes, le dogme de l'amelioration, qui remplace +le dogme de la vengeance! Vous avez contre vous tout ce qui eclaire +la raison, tout ce qui vibre dans les ames, la philosophie comme la +religion, d'un cote Voltaire, de l'autre Jesus-Christ! Vous avez beau +faire, cet effroyable service que l'echafaud a la pretention de rendre +a la societe, la societe, au fond, en a horreur et n'en veut pas! Vous +avez beau faire, les partisans de la peine de mort ont beau faire, +et vous voyez que nous ne confondons pas la societe avec eux, les +partisans de la peine de mort ont beau faire, ils n'innocenteront pas +la vieille penalite du talion! ils ne laveront pas ces textes hideux +sur lesquels ruisselle depuis tant de siecles le sang des tetes +coupees! (_Mouvement general_.) + +Messieurs, j'ai fini. + +Mon fils, tu recois aujourd'hui un grand honneur, tu as ete juge +digne de combattre, de souffrir peut-etre, pour la sainte cause de la +verite. A dater d'aujourd'hui, tu entres dans la veritable vie virile +de notre temps, c'est-a-dire dans la lutte pour le juste et pour le +vrai. Sois fier, toi qui n'es qu'un simple soldat de l'idee humaine +et democratique, tu es assis sur ce banc ou s'est assis Beranger, ou +s'est assis Lamennais! (_Sensation_.) + +Sois inebranlable dans tes convictions, et, que ce soit la ma derniere +parole, si tu avais besoin d'une pensee pour t'affermir dans ta foi +au progres, dans ta croyance a l'avenir, dans ta religion pour +l'humanite, dans ton execration pour l'echafaud, dans ton horreur des +peines irrevocables et irreparables, songe que tu es assis sur ce +banc ou s'est assis Lesurques! (_Sensation profonde et prolongee. +L'audience est comme suspendue par le mouvement de l'auditoire._) + + +LES PROCES DE _L'EVENEMENT_ + +Charles Hugo alla en prison. Son frere, Francois-Victor, alla en +prison. Erdan alla en prison. Paul Meurice alla en prison. Restait +Vacquerie. _L'Evenement_ fut supprime. C'etait la justice dans ce +temps-la. _L'Evenement_ disparu reparut sous ce titre _l'Avenement_. +Victor Hugo adressa a Vacquerie la lettre qu'onva lire. + +Cette lettre fut poursuivie et condamnee. Elle valut six mois de +prison, a qui? A celui qui l'avait ecrite? Non, a celui qui l'avait +recue. Vacquerie alla a la Conciergerie rejoindre Charles Hugo, +Francois-Victor Hugo, Erdan et Paul Meurice. + +Victor Hugo etait inviolable. + +Cette inviolabilite dura jusqu'en decembre. + +En decembre, Victor Hugo eut l'exil. + +A M. AUGUSTE VACQUERIE + +REDACTEUR EN CHEF DE L'_Avenement du peuple_. + +Mon cher ami, + +L'_Evenement_ est mort, mort de mort violente, mort crible d'amendes +et de mois de prison au milieu du plus eclatant succes qu'aucun +journal du soir ait jamais obtenu. Le journal est mort, mais le +drapeau n'est pas a terre; vous relevez le drapeau, je vous tends la +main. + +Vous reparaissez, vous, sur cette breche ou vos quatre compagnons de +combat sont tombes l'un apres l'autre; vous y remontez tout de suite, +sans reprendre haleine, intrepidement; pour barrer le passage a la +reaction du passe contre le present, a la conspiration de la monarchie +contre la republique, pour defendre tout ce que nous voulons, tout +ce que nous aimons, le peuple, la France, l'humanite, la pensee +chretienne, la civilisation universelle, vous donnez tout, vous livrez +tout, vous exposez tout, votre talent, votre jeunesse, votre fortune, +votre personne, votre liberte. C'est bien. Je vous crie: courage! et +le peuple vous criera: bravo! + +Il y avait quatre ans tout a l'heure que vous aviez fonde +l'_Evenement_, vous, Paul Meurice, notre cher et genereux Paul +Meurice, mes deux fils, deux ou trois jeunes et fermes auxiliaires. +Dans nos temps de trouble, d'irritation et de malentendus, vous +n'aviez qu'une pensee: calmer, consoler, expliquer, eclairer, +reconcilier. Vous tendiez une main aux riches, une main aux pauvres, +le coeur un peu plus pres de ceux-ci. C'etait la la mission sainte que +vous aviez revee. Une reaction implacable n'a rien voulu entendre, +elle a rejete la reconciliation et voulu le combat; vous +avez combattu. Vous avez combattu a regret, mais resolument. +--L'_Evenement_ ne s'est pas epargne, amis et ennemis lui rendent +cette justice, mais il a combattu sans se denaturer. Aucun journal n'a +ete plus ardent dans la lutte, aucun n'est reste plus calme par le +fond des idees. L'_Evenement_, de mediateur devenu combattant, a +continue de vouloir ce qu'il voulait: la fraternite civique +et humaine, la paix universelle, l'inviolabilite du droit, +l'inviolabilite de la vie, l'instruction gratuite, l'adoucissement des +moeurs et l'agrandissement des intelligences par l'education liberale +et l'enseignement libre, la destruction de la misere, le bien-etre du +peuple, la fin des revolutions, la democratie reine, le progres par le +progres. L'_Evenement_ a demande de toutes parts et a tous les partis +politiques comme a tous les systemes sociaux l'amnistie, le pardon, la +clemence. Il est reste fidele a toutes les pages de l'evangile. Il +a eu deux grandes condamnations, la premiere pour avoir attaque +l'echafaud, la seconde pour avoir defendu le droit d'asile. Il +semblait aux ecrivains de l'_Evenement_ que ce droit d'asile, que le +chretien autrefois reclamait pour l'eglise, ils avaient le devoir, +eux, francais, de le reclamer pour la France. La terre de France est +sacree comme le pave d'un temple. Ils ont pense cela et ils l'ont +dit. Devant les jurys qui ont decide de leur sort, et que couvre +l'inviolable respect du a la chose jugee, ils se sont defendus sans +concessions et ils ont accepte les condamnations sans amertume. Ils +ont prouve que les hommes de douceur sont en meme temps des hommes +d'energie. + +Voila deux mille ans bientot que cette verite eclate, et nous ne +sommes rien, nous autres, aupres des confesseurs augustes qui l'ont +manifestee pour la premiere fois au genre humain. Les premiers +chretiens souffraient pour leur foi, et la fondaient en souffrant pour +elle, et ne flechissaient pas. Quand le supplice de l'un avait fini, +un autre etait pret pour recommencer. Il y a quelque chose de plus +heroique qu'un heros, c'est un martyr. + +Grace a Dieu, grace a l'evangile, grace a la France, le martyre de +nos jours n'a pas ces proportions terribles, ce n'est guere que de la +petite persecution ou de la grande taquinerie; mais, tel qu'il est, +il impose toujours des souffrances et il veut toujours du courage. +Courage donc! marchez. Vous qui etes reste debout, en avant! Quand vos +compagnons seront libres, ils viendront vous rejoindre. L'_Evenement_ +n'est plus, l'_Avenement du peuple_ le remplacera dans les sympathies +democratiques. C'est un autre journal, mais c'est la meme pensee. + +Je vous le dis a vous, et je le dis a tous ceux qui acceptent, comme +vous, vaillamment, la sainte lutte du progres. Allez, nobles esprits +que vous etes tous! ayez foi! Vous etes forts. Vous avez pour vous le +temps, l'avenir, l'heure qui passe et l'heure qui vient, la necessite, +l'evidence, la raison d'ici-bas, la justice de la-haut. On vous +persecutera, c'est possible. Apres? + +Que pourriez-vous craindre et comment pourriez-vous douter? Toutes les +realites sont avec vous. + +On vient a bout d'un homme, de deux hommes, d'un million d'hommes; on +ne vient pas a bout d'une verite. Les anciens parlements,--j'espere +que nous ne verrons jamais rien de pareil dans ce temps-ci,--* ont +quelquefois essaye de supprimer la verite par arret; le greffier +n'avait pas acheve de signer la sentence, que la verite reparaissait +debout et rayonnante au-dessus du tribunal. Ceci est de l'histoire. +Ce qui est subsiste. On ne peut rien contre ce qui est. Il y aura +toujours quelque chose qui tournera sous les pieds de l'inquisiteur. +Ah! tu veux l'immobilite, inquisiteur! J'en suis fache, Dieu a fait +le mouvement. Galilee le sait, le voit, et le dit. Punis Galilee, tu +n'atteindras pas Dieu! + +Marchez donc, et, je vous le repete, ayez confiance! Les choses pour +lesquelles et avec lesquelles vous luttez sont de celles que la +violence meme du combat fait resplendir. Quand on frappe sur un homme, +on en fait jaillir du sang; quand on frappe sur la verite, on en fait +jaillir de la lumiere. + +Vous dites que le peuple aime mon nom, et vous me demandez ce que vous +voulez bien appeler mon appui. Vous me demandez de vous serrer la main +en public. Je le fais, et avec effusion. Je ne suis rien qu'un homme +de bonne volonte. Ce qui fait que le peuple, comme vous dites, m'aime +peut-etre un peu, c'est qu'on me hait beaucoup d'un certain cote. +Pourquoi? je ne me l'explique pas. + +Vraiment, je ne m'explique pas pourquoi les hommes, aveugles la +plupart et dignes de pitie, qui composent le parti du passe, me font +a moi et aux miens l'honneur d'une sorte d'acharnement special. Il +semble, a de certains moments, que la liberte de la tribune n'existe +pas pour moi, et que la liberte de la presse n'existe pas pour mes +fils. Quand je parle, a l'assemblee, les clameurs font effort pour +couvrir ma voix; quand mes fils ecrivent, c'est l'amende et la prison. +Qu'importe! Ce sont la les incidents du combat. Nos blessures ne sont +qu'un detail. Pardonnons nos griefs personnels. Qui que nous soyons, +fussions-nous condamnes, nos juges eux-memes sont nos freres. Ils nous +ont frappes d'une sentence, ne les frappons pas meme d'une rancune. +A quoi bon perdre vingt-quatre heures a maudire ses juges quand on a +toute sa vie pour les plaindre? Et puis maudire quelqu'un! a quoi bon? +Nous n'avons pas le temps de songer a cela, nous avons autre chose a +faire. Fixons les yeux sur le but, voyons le bien du peuple, voyons +l'avenir! On peut etre frappe au coeur et sourire. + +Savez-vous? j'irai tout cet hiver diner chaque jour a la Conciergerie +avec mes enfants. Dans le temps ou nous sommes, il n'y a pas de mal a +s'habituer a manger un peu de pain de prison. + +Oui, pardonnons nos griefs personnels, pardonnons le mal qu'on nous +fait ou qu'on veut nous faire.--Pour ce qui est des autres griefs, +pour ce qui est du mal qu'on fait a la republique, pour ce qui est du +mal qu'on fait au peuple, oh! cela, c'est different; je ne me sens pas +le droit de le pardonner. Je souhaite, sans l'esperer, que personne +n'ait de compte a rendre, que personne n'ait de chatiment a subir dans +un avenir prochain. + +Pourtant, mon ami, quel bonheur, si, par un de ces denouements +inattendus qui sont toujours dans les mains de la providence et qui +desarment subitement les passions coupables des uns et les legitimes +coleres des autres; quel bonheur, si, par un de ces denouements +possibles, apres tout, que l'abrogation de la loi du 31 mai +permettrait d'entrevoir, nous pouvions arriver surement, doucement, +tranquillement, sans secousse, sans convulsion, sans commotion, sans +represailles, sans violences d'aucun cote, a ce magnifique avenir de +paix et de concorde qui est la devant nous, a cet avenir inevitable +ou la patrie sera grande, ou le peuple sera heureux, ou la republique +francaise creera par son seul exemple la republique europeenne, ou +nous serons tous, sur cette bien-aimee terre de France, libres comme +en Angleterre, egaux comme en Amerique, freres comme au ciel! + +VICTOR HUGO. + +18 septembre 1851. + + + + +ENTERREMENTS + +1843-1850 + + +I + +FUNERAILLES DE CASIMIR DELAVIGNE + +20 decembre 1843. + +Celui qui a l'honneur de presider en ce moment l'academie francaise ne +peut, dans quelque situation qu'il se trouve lui-meme, etre absent un +pareil jour ni muet devant un pareil cercueil. + +Il s'arrache a un deuil personnel pour entrer dans le deuil general; +il fait taire un instant, pour s'associer aux regrets de tous, le +douloureux egoisme de son propre malheur. Acceptons, helas! avec +une obeissance grave et resignee les mysterieuses volontes de la +providence qui multiplient autour de nous les meres et les veuves +desolees, qui imposent a la douleur des devoirs envers la douleur, et +qui, dans leur toute-puissance impenetrable, font consoler l'enfant +qui a perdu son pere par le pere qui a perdu son enfant. + +Consoler! Oui c'est le mot. Que l'enfant qui nous ecoute prenne pour +supreme consolation, en effet, le souvenir de ce qu'a ete son pere! +Que cette belle vie, si pleine d'oeuvres excellentes, apparaisse +maintenant tout entiere a son jeune esprit, avec ce je ne sais quoi de +grand, d'acheve et de venerable que la mort donne a la vie! Le jour +viendra ou nous dirons, dans un autre lieu, tout ce que les lettres +pleurent ici. L'academie francaise honorera, par un public eloge, +cette ame elevee et sereine, ce coeur doux et bon, cet esprit +consciencieux, ce grand talent! Mais, disons-le des a present, +dussions nous etre expose a le redire, peu d'ecrivains ont mieux +accompli leur mission que M. Casimir Delavigne; peu d'existences ont +ete aussi bien occupees malgre les souffrances du corps, aussi bien +remplies malgre la brievete des jours. Deux fois poete, doue tout +ensemble de la puissance lyrique et de la puissance dramatique, +il avait tout connu, tout obtenu, tout eprouve, tout traverse, la +popularite, les applaudissements, l'acclamation de la foule, les +triomphes du theatre, toujours si eclatants, toujours si contestes. +Comme toutes les intelligences superieures, il avait l'oeil +constamment fixe sur un but serieux; il avait senti cette verite, +que le talent est un devoir; il comprenait profondement, et avec le +sentiment de sa responsabilite, la haute fonction que la pensee exerce +parmi les hommes, que le poete remplit parmi les esprits. La fibre +populaire vibrait en lui; il aimait le peuple dont il etait, et il +avait tous les instincts de ce magnifique avenir de travail et de +concorde qui attend l'humanite. Jeune homme, son enthousiasme avait +salue ces regnes eblouissants et illustres qui agrandissent les +nations par la guerre; homme fait, son adhesion eclairee s'attachait a +ces gouvernements intelligents et sages qui civilisent le monde par la +paix. + +Il a bien travaille. Qu'il repose maintenant! Que les petites haines +qui poursuivent les grandes renommees, que les divisions d'ecoles, +que les rumeurs de partis, que les passions et les ingratitudes +litteraires fassent silence autour du noble poete endormi! Injustices, +clameurs, luttes, souffrances, tout ce qui trouble et agite la vie des +hommes eminents s'evanouit a l'heure sacree ou nous sommes. La mort, +c'est l'avenement du vrai. Devant la mort, il ne reste du poete que la +gloire, de l'homme que l'ame, de ce monde que Dieu. + + +II + +FUNERAILLES DE FREDERIC SOULIE + +27 septembre 1847. + +Les auteurs dramatiques ont bien voulu souhaiter que j'eusse dans ce +jour de deuil l'honneur de les representer et de dire en leur nom +l'adieu supreme a ce noble coeur, a cette ame genereuse, a cet esprit +grave, a ce beau et loyal talent qui se nommait Frederic Soulie. +Devoir austere qui veut etre accompli avec une tristesse virile, digne +de l'homme ferme et rare que vous pleurez. Helas! la mort est prompte. +Elle a ses preferences mysterieuses. Elle n'attend pas qu'une tete +soit blanchie pour la choisir. Chose triste et fatale, les ouvriers de +l'intelligence sont emportes avant que leur journee soit faite. Il y a +quatre ans a peine, tous, presque les memes qui sommes ici, nous nous +penchions sur la tombe de Casimir Delavigne, aujourd'hui nous nous +inclinons devant le cercueil de Frederic Soulie. + +Vous n'attendez pas de moi, messieurs, la longue nomenclature des +oeuvres, constamment applaudies, de Frederic Soulie. Permettez +seulement que j'essaye de degager a vos yeux, en peu de paroles, et +d'evoquer, pour ainsi dire, de ce cercueil ce qu'on pourrait appeler +la figure morale de ce remarquable ecrivain. + +Dans ses drames, dans ses romans, dans ses poemes, Frederic Soulie +a toujours ete l'esprit serieux qui tend vers une idee et qui s'est +donne une mission. En cette grande epoque litteraire ou le genie, +chose qu'on n'avait point vue encore, disons-le a l'honneur de notre +temps, ne se separe jamais de l'independance, Frederic Soulie etait de +ceux qui ne se courbent que pour preter l'oreille a leur conscience et +qui honorent le talent par la dignite. Il etait de ces hommes qui +ne veulent rien devoir qu'a leur travail, qui font de la pensee un +instrument d'honnetete et du theatre un lieu d'enseignement, qui +respectent la poesie et le peuple en meme temps, qui pourtant ont de +l'audace, mais qui acceptent pleinement la responsabilite de leur +audace, car ils n'oublient jamais qu'il y a du magistrat dans +l'ecrivain et du pretre dans le poete. + +Voulant travailler beaucoup, il travaillait vite, comme s'il sentait +qu'il devait s'en aller de bonne heure. Son talent, c'etait son ame, +toujours pleine de la meilleure et de la plus saine energie. De la lui +venait cette force qui se resolvait en vigueur pour les penseurs et en +puissance pour la foule. Il vivait par le coeur; c'est par la aussi +qu'il est mort. Mais ne le plaignons pas; il a ete recompense, +recompense par vingt triomphes, recompense par une grande et aimable +renommee qui n'irritait personne et qui plaisait a tous. Cher a ceux +qui le voyaient tous les jours et a ceux qui ne l'avaient jamais vu, +il etait aime et il etait populaire, ce qui est encore une des plus +douces manieres d'etre aime. Cette popularite il la meritait; car il +avait toujours present a l'esprit ce double but qui contient tout ce +qu'il y a de noble dans l'egoisme et tout ce qu'il y a de vrai dans le +devouement: etre libre et etre utile. + +Il est mort comme un sage qui croit parce qu'il pense; il est mort +doucement, dignement, avec le candide sourire d'un jeune homme, avec +la gravite bienveillante d'un vieillard. Sans doute il a du regretter +d'etre contraint de quitter l'oeuvre de civilisation que les ecrivains +de ce siecle font tous ensemble, et de partir avant l'heure solennelle +et prochaine peut-etre qui appellera toutes les probites et toutes les +intelligences au saint travail de l'avenir. Certes, il etait propre a +ce glorieux travail, lui qui avait dans le coeur tant de compassion +et tant d'enthousiasme, et qui se tournait sans cesse vers le peuple, +parce que la sont toutes les miseres, parce que la aussi sont toutes +les grandeurs. Ses amis le savent, ses ouvrages l'attestent, ses +succes le prouvent, toute sa vie Frederic Soulie a eu les yeux fixes +dans une etude severe sur les clartes de l'intelligence, sur les +grandes verites politiques, sur les grands mysteres sociaux. Il vient +d'interrompre sa contemplation, il est alle la reprendre ailleurs; +il est alle trouver d'autres clartes, d'autres verites, d'autres +mysteres, dans l'ombre profonde de la mort. + +Un dernier mot, messieurs. Que cette foule qui nous entoure et qui +veut bien m'ecouter avec tant de religieuse attention; que ce peuple +genereux, laborieux et pensif, qui ne fait defaut a aucune de ces +solennites douloureuses et qui suit les funerailles de ses ecrivains +comme on suit le convoi d'un ami; que ce peuple si intelligent et si +serieux le sache bien, quand les philosophes, quand les ecrivains, +quand les poetes viennent apporter ici, a ce commun abime de tous les +hommes, un des leurs, ils viennent sans trouble, sans ombre, sans +inquietude, pleins d'une foi inexprimable dans cette autre vie sans +laquelle celle-ci ne serait digne ni de Dieu qui la donne, ni de +l'homme qui la recoit. Les penseurs ne se defient pas de Dieu! Ils +regardent avec tranquillite, avec serenite, quelques-uns avec joie, +cette fosse qui n'a pas de fond; ils savent que le corps y trouve une +prison, mais que l'ame y trouve des ailes. + +Oh! les nobles ames de nos morts regrettes, ces ames qui, comme celle +dont nous pleurons en ce moment le depart, n'ont cherche dans ce monde +qu'un but, n'ont eu qu'une inspiration, n'ont voulu qu'une recompense +a leurs travaux, la lumiere et la liberte, non! elles ne tombent pas +ici dans un piege! Non! la mort n'est pas un mensonge! Non! elles ne +rencontrent pas dans ces tenebres cette captivite effroyable, cette +affreuse chaine qu'on appelle le neant! Elles y continuent, dans +un rayonnement plus magnifique, leur vol sublime et leur destinee +immortelle. Elles etaient libres dans la poesie, dans l'art, dans +l'intelligence, dans la pensee; elles sont libres dans le tombeau! + + +III + +FUNERAILLES DE BALZAC + +20 aout 1850. + +Messieurs, + +L'homme qui vient de descendre dans cette tombe etait de ceux auxquels +la douleur publique fait cortege. Dans les temps ou nous sommes, +toutes les fictions sont evanouies. Les regards se fixent desormais +non sur les tetes qui regnent, mais sur les tetes qui pensent, et +le pays tout entier tressaille lorsqu'une de ces tetes disparait. +Aujourd'hui, le deuil populaire, c'est la mort de l'homme de talent; +le deuil national, c'est la mort de l'homme de genie. + +Messieurs, le nom de Balzac se melera a la trace lumineuse que notre +epoque laissera dans l'avenir. + +M. de Balzac faisait partie de cette puissante generation des +ecrivains du dix-neuvieme siecle qui est venue apres Napoleon, de +meme que l'illustre pleiade du dix-septieme est venue apres +Richelieu,--comme si, dans le developpement de la civilisation, il +y avait une loi qui fit succeder aux dominateurs par le glaive les +dominateurs par l'esprit. + +M. de Balzac etait un des premiers parmi les plus grands, un des plus +hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire ici tout ce +qu'etait cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres +ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, ou l'on voit +aller et venir et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effare +et de terrible mele au reel, toute notre civilisation contemporaine; +livre merveilleux que le poete a intitule comedie et qu'il aurait pu +intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les +styles, qui depasse Tacite et qui va jusqu'a Suetone, qui traverse +Beaumarchais et qui va jusqu'a Rabelais; livre qui est l'observation +et qui est l'imagination; qui prodigue le vrai, l'intime, le +bourgeois, le trivial, le materiel, et qui par moments, a travers +toutes les realites brusquement et largement dechirees, laisse tout a +coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique ideal. + +A son insu, qu'il le veuille ou non, qu'il y consente ou non, l'auteur +de cette oeuvre immense et etrange est de la forte race des ecrivains +revolutionnaires. Balzac va droit au but. Il saisit corps a corps la +societe moderne. Il arrache a tous quelque chose, aux uns l'illusion, +aux autres l'esperance, a ceux-ci un cri, a ceux-la un masque. Il +fouille le vice, il disseque la passion. Il creuse et sonde l'homme, +l'ame, le coeur, les entrailles, le cerveau, l'abime que chacun a en +soi. Et, par un don de sa libre et vigoureuse nature, par un +privilege des intelligences de notre temps qui, ayant vu de pres les +revolutions, apercoivent mieux la fin de l'humanite et comprennent +mieux la providence, Balzac se degage souriant et serein de ces +redoutables etudes qui produisaient la melancolie chez Moliere et la +misanthropie chez Rousseau. + +Voila ce qu'il a fait parmi nous. Voila l'oeuvre qu'il nous laisse, +oeuvre haute et solide, robuste entassement d'assises de granit, +monument! oeuvre du haut de laquelle resplendira desormais sa +renommee. Les grands hommes font leur propre piedestal; l'avenir se +charge de la statue. + +Sa mort a frappe Paris de stupeur. Depuis quelques mois, il etait +rentre en France. Se sentant mourir, il avait voulu revoir la patrie, +comme la veille d'un grand voyage on vient embrasser sa mere. + +Sa vie a ete courte, mais pleine; plus remplie d'oeuvres que de jours. + +Helas! ce travailleur puissant et jamais fatigue, ce philosophe, ce +penseur, ce poete, ce genie, a vecu parmi nous de cette vie d'orages, +de luttes, de querelles, de combats, commune dans tous les temps a +tous les grands hommes. Aujourd'hui, le voici en paix. Il sort des +contestations et des haines. Il entre, le meme jour, dans la gloire +et dans le tombeau. Il va briller desormais, au-dessus de toutes ces +nuees qui sont sur nos tetes, parmi les etoiles de la patrie! + +Vous tous qui etes ici, est-ce que vous n'etes pas tentes de l'envier? + +Messieurs, quelle que soit notre douleur en presence d'une telle +perte, resignons-nous a ces catastrophes. Acceptons-les dans ce +qu'elles ont de poignant et de severe. Il est bon peut-etre, il est +necessaire peut-etre, dans une epoque comme la notre, que de temps en +temps une grande mort communique aux esprits devores de doute et de +scepticisme un ebranlement religieux. La providence sait ce qu'elle +fait lorsqu'elle met ainsi le peuple face a face avec le mystere +supreme, et quand elle lui donne a mediter la mort, qui est la grande +egalite et qui est aussi la grande liberte. + +La providence sait ce qu'elle fait, car c'est la le plus haut de tous +les enseignements. Il ne peut y avoir que d'austeres et serieuses +pensees dans tous les coeurs quand un sublime esprit fait +majestueusement son entree dans l'autre vie, quand un de ces etres qui +ont plane longtemps au-dessus de la foule avec les ailes visibles +du genie, deployant tout a coup ces autres ailes qu'on ne voit pas, +s'enfonce brusquement dans l'inconnu. + +Non, ce n'est pas l'inconnu! Non, je l'ai deja dit dans une autre +occasion douloureuse, et je ne me lasserai pas de le repeter, non, ce +n'est pas la nuit, c'est la lumiere! Ce n'est pas la fin, c'est le +commencement! Ce n'est pas le neant, c'est l'eternite! N'est-il +pas vrai, vous tous qui m'ecoutez? De pareils cercueils demontrent +l'immortalite; en presence de certains morts illustres, on sent plus +distinctement les destinees divines de cette intelligence qui traverse +la terre pour souffrir et pour se purifier et qu'on appelle l'homme, +et l'on se dit qu'il est impossible que ceux qui ont ete des genies +pendant leur vie ne soient pas des ames apres leur mort! + + + + +LE 2 DECEMBRE 1851 + + +Un vaillant proscrit de decembre, M. Hippolyte Magen, a publie, +pendant son exil, a Londres, en 1852 (chez Jeffs, Burlington Arcade), +un remarquable recit des faits dont il avait ete temoin. Nous +extrayons de ce recit les pages qu'on va lire, en faisant seulement +quelques suppressions dans les eloges adresses par M. H. Magen a M. +Victor Hugo. + +"Le 2 decembre, a dix heures du matin, des representants du peuple +etaient reunis dans une maison de la rue Blanche. + +"Deux opinions se combattaient. La premiere, emise et soutenue par +Victor Hugo, voulait qu'on fit immediatement un appel aux armes; +la population etait oscillante, il fallait, par une impulsion +revolutionnaire, la jeter du cote de l'assemblee. + +"Exciter lentement les coleres, entretenir longtemps l'agitation, tel +etait le moyen que Michel (de Bourges) trouvait le meilleur; pour le +soutenir il s'appuyait sur le passe. En 1830, on avait d'abord crie, +puis lance des pierres aux gardes royaux, enfin on s'etait jete dans +la bataille, avec des passions deja fermentees; en fevrier 1848, +l'agitation de la rue avait aussi precede le combat. + +"La situation actuelle n'offrait pas la moindre analogie avec ces deux +epoques. + +"Malheureusement le systeme de la temporisation l'emporta; il fut +decide qu'on emploierait les vieux moyens, et qu'en attendant, il +serait fait un appel aux legions de la garde nationale sur lesquelles +on avait le droit de compter. Victor Hugo, Charamaule et Forestier +accepterent la responsabilite de ces demarches, et rendez-vous fut +pris a deux heures, sur le boulevard du Temple, chez Bonvalet, pour +l'execution des mesures arretees. + +"Tandis que Charamaule et Victor Hugo remplissaient le mandat qu'ils +avaient recu, un incident prouva que, suivant l'opinion repoussee +dans la rue Blanche, le peuple attendait une impulsion vigoureuse et +revolutionnaire. A la hauteur de la rue Meslay, Charamaule s'apercut +que la foule reconnaissait Hugo et s'epaississait autour d'eux:--"Vous +etes reconnu, dit-il a son collegue."--Au meme instant, quelques +jeunes gens crierent: _Vive Victor Hugo!_ + +"Un d'eux lui demanda: "Citoyen que faut-il faire?" + +"Victor Hugo repondit: "Dechirez les affiches factieuses du coup +d'etat et criez: _Vive la constitution!_ + +"--Et si l'on tire sur nous? lui dit un jeune ouvrier. + +"--Vous courrez aux armes", repliqua Victor Hugo. + +"Il ajouta:--Louis Bonaparte est un rebelle; il se couvre aujourd'hui +de tous les crimes. Nous, representants du peuple, nous le mettons +hors la loi; mais, sans meme qu'il soit besoin de notre declaration, +il est hors la loi par le seul fait de sa trahison. Citoyens! vous +avez deux mains, prenez dans l'une votre droit, dans l'autre votre +fusil, et courez sur Bonaparte!" + +"La foule poussa une acclamation. + +"Un bourgeois qui fermait sa boutique dit a l'orateur: "Parlez moins +haut, si l'on vous entendait parler comme cela, on vous fusillerait. + +"--Eh bien! repondit Hugo, vous promeneriez mon cadavre, et ce serait +une bonne chose que ma mort si la justice de Dieu en sortait!" + +"Tous crierent: _Vive Victor Hugo!_--Criez: _Vive la constitution!_ +leur dit-il. Un cri formidable de _Vive la constitution! Vive la +republique!_ sortit de toutes les poitrines. + +"L'enthousiasme, l'indignation, la colere melaient leurs eclairs dans +tous les regards. C'etait la, peut-etre, une minute supreme. Victor +Hugo fut tente d'enlever toute cette foule et de commencer le combat. + +"Charamaule le retint et lui dit tout bas:--"Vous causerez une +mitraillade inutile; tout ce monde est desarme. L'infanterie est a +deux pas de nous, et voici l'artillerie qui arrive." + +"En effet, plusieurs pieces de canon, attelees, debouchaient par la +rue de Bondy, derriere le Chateau-d'Eau. Saisir un tel moment, ce +pouvait etre la victoire, mais ce pouvait etre aussi un massacre. "Le +conseil de s'abstenir, donne par un homme aussi intrepide que l'a ete +Charamaule pendant ces tristes jours, ne pouvait etre suspect; en +outre Victor Hugo, quel que fut son entrainement interieur, se +sentait lie par la deliberation de la gauche. Il recula devant la +responsabilite qu'il aurait encourue; depuis, nous l'avons entendu +souvent repeter lui-meme: "Ai-je eu raison? Ai-je eu tort?" + +"Un cabriolet passait; Victor Hugo et Charamaule s'y jeterent. La +foule suivit quelque temps la voiture en criant: _Vive la republique! +Vive Victor Hugo!_ + +"Les deux representants se dirigerent vers la rue Blanche, ou ils +rendirent compte de la scene du Chateau d'Eau; ils essayerent encore +de decider leurs collegues a une action revolutionnaire, mais la +decision du matin fut maintenue. + +"Alors Victor Hugo dicta au courageux Baudin la proclamation suivante: + +"Louis-Napoleon est un traitre. + +"Il a viole la constitution. + +"Il s'est mis hors la loi. + +Les representants republicains rappellent au peuple et a l'armee +l'article 68 et l'article 110 ainsi concus: "L'assemblee constituante +confie la defense de la presente constitution et des droits qu'elle +consacre a la garde et au patriotisme de tous les francais." + +"Le peuple est a jamais en possession du suffrage universel, n'a +besoin d'aucun prince pour le lui rendre, et chatiera le rebelle. + +"Que le peuple fasse son devoir. + +"Les representants republicains marcheront a sa tete. + +"Aux armes! Vive la republique!" + +"Michel (de Bourges), Schoelcher, le general Leydet, Joigneaux, Jules +Favre, Deflotte, Eugene Sue, Brives, Chauffour, Madier de Montjau, + +Cassal, Breymand, Lamarque, Baudin et quelques autres se haterent de +mettre sur cette proclamation leurs noms a cote de celui de Victor +Hugo. + +"A six heures du soir, les membres du conciliabule de la rue Blanche, +chasses de la rue de la Cerisaie par un avis que la police marchait +sur eux, se retrouvaient au quai de Jemmapes, chez le representant +Lafon; a eux s'etaient joints quelques journalistes et plusieurs +citoyens devoues a la republique. + +"Au milieu d'une vive animation, un comite de resistance fut nomme; il +se composait des citoyens: + + Victor Hugo, + Carnot, + Michel (de Bourges), + Madier de Montjau, + Jules Favre, + Deflotte, + Faure (du Rhone). + +"On attendait impatiemment trois proclamations que Xavier Durrieu +avait remises a des compositeurs de son journal. L'une d'elles sera +recueillie par l'histoire; elle s'echappa de l'ame de Victor Hugo. La +voici: + + +PROCLAMATION A L'ARMEE. + +Soldats! + +Un homme vient de briser la constitution, il dechire le serment qu'il +avait prete au peuple, supprime la loi, etouffe le droit, ensanglante +Paris, garrotte la France, trahit la Republique. + +Soldats, cet homme vous engage dans le crime. + +Il y a deux choses saintes: le drapeau qui represente l'honneur +militaire, et la loi qui represente le droit national. Soldats! le +plus grand des attentats, c'est le drapeau leve contre la loi. + +Ne suivez pas plus longtemps le malheureux qui vous egare. Pour un tel +crime, les soldats francais sont des vengeurs, non des complices. + +Livrez a la loi ce criminel. Soldats! c'est un faux Napoleon. Un +vrai Napoleon vous ferait recommencer Marengo; lui, il vous fait +recommencer Transnonain. + +Tournez vos yeux sur la vraie fonction de l'armee francaise. Proteger +la patrie, propager la revolution, delivrer les peuples, soutenir les +nationalites, affranchir le continent, briser les chaines partout, +defendre partout le droit, voila votre role parmi les armees d'Europe; +vous etes dignes des grands champs de bataille. + +Soldats! l'armee francaise est l'avant-garde de l'humanite. Rentrez en +vous-memes, reflechissez, reconnaissez-vous, relevez-vous. Songez +a vos generaux arretes, pris au collet par des argousins et jetes, +menottes aux mains, dans la cellule des voleurs. Le scelerat qui est a +l'Elysee croit que l'armee de la France est une bande du bas-empire, +qu'on la paie et qu'on l'enivre, et qu'elle obeit. Il vous fait faire +une besogne infame; il vous fait egorger, en plein dix-neuvieme siecle +et dans Paris meme, la liberte, le progres, la civilisation; il vous +fait detruire, a vous enfants de la France, ce que la France a si +glorieusement et si peniblement construit en trois siecles de lumiere +et en soixante ans de revolution! Soldats, si vous etes la grande +armee, respectez la grande nation! + +Nous, citoyens, nous representants du peuple et vos +representants,--nous, vos amis, vos freres, nous qui sommes la loi et +le droit, nous qui nous dressons devant vous en vous tendant les bras +et que vous frappez aveuglement de vos epees, savez-vous ce qui nous +desespere? ce n'est pas de voir notre sang qui coule, c'est de voir +votre honneur qui s'en va. + +Soldats! un pas de plus dans l'attentat, un jour de plus avec Louis +Bonaparte, et vous etes perdus devant la conscience universelle. +Les hommes qui vous commandent sont hors la loi; ce ne sont pas des +generaux, ce sont des malfaiteurs; la casaque des bagnes les attend. +Vous soldats, il en est temps encore, revenez a la patrie, revenez a +la republique. Si vous persistiez, savez-vous ce que l'histoire dirait +de vous? Elle dirait: "Ils ont foule aux pieds de leurs chevaux et +ecrase sous les roues de leurs canons toutes les lois de leur +pays; eux, des soldats francais, ils ont deshonore l'anniversaire +d'Austerlitz; et, par leur faute, par leur crime, il degoutte +aujourd'hui du nom de Napoleon sur la France autant de honte qu'il en +a autrefois decoule de gloire." + +Soldats francais, cessez de preter main-forte au crime! + +_Pour les representants du peuple restes libres, le representant +membre du comite de resistance,_ + +VICTOR HUGO. + +Paris, 3 decembre. + +"Cette proclamation ... ou brillent toutes les qualites du genie et +du patriotisme, fut, a l'aide d'un papier bleu qui multipliait les +copies, reproduite cinquante fois; le lendemain elle etait affichee +dans les rues Charlot, de l'Homme-Arme, Rambuteau, et sur le boulevard +du Temple. + +"Cependant on est encore averti que la police a pris l'eveil; a +travers une nuit obscure, on se dirige vers la rue Popincourt, ou les +ateliers de Frederic Cournet ouvriront un asile sur. + +" ... Nos amis remplissent une salle vaste et nue; il y a deux +tabourets seulement; Victor Hugo, qui va presider la reunion, en prend +un,--l'autre est donne a Baudin, qui servira de secretaire. Dans cette +assemblee, on remarquait Guiter, Gindriez, Lamarque, Charamaule, +Sartin, Arnaud de l'Ariege, Schoelcher, Xavier Durrieu et Kesler son +collaborateur, etc., etc. + +"Apres un instant de confusion, qu'en pareille circonstance il est +aise de concevoir, plusieurs resolutions furent prises. On avait vu +successivement arriver Michel (de Bourges), Esquiros, Aubry (du Nord), +Bancel, Duputz, Madier de Montjau et Mathieu (de la Drome); ce dernier +ne fit qu'une courte apparition. + +"Victor Hugo avait pris la parole et resumait les perils de la +situation, les moyens de resistance et de combat. + +"Tout a coup, un homme en blouse se presente, effare. + +"--Nous sommes perdus, s'ecria-t-il; du point d'observation ou l'on +m'a place, j'ai vu se diriger vers nous une troupe nombreuse de +soldats. + +"--Qu'importe! a repondu Cournet, en montrant des armes, la porte de +ma maison est etroite; dans le corridor deux hommes ne marcheraient +pas de front; nous sommes ici soixante resolus a mourir; deliberez en +paix." + +"A ce terrible episode Victor Hugo emprunte un mouvement sublime. Les +paroles de Victor Hugo ont ete stenographiees, sur place, par un +des assistants, et je puis les donner telles qu'il les prononca. Il +s'ecrie: / "Ecoutez, rendez-vous bien compte de ce que vous faites. + +"D'un, cote, cent mille hommes, dix-sept batteries attelees, six +mille bouches a feu dans les forts, des magasins, des arsenaux, des +munitions de quoi faire la campagne de Russie;--de l'autre, cent vingt +representants, mille ou douze cents patriotes, six cents fusils, deux +cartouches par homme, pas un tambour pour battre le rappel, pas une +cloche pour sonner le tocsin, pas une imprimerie pour imprimer une +proclamation; a peine, ca et la, une presse lithographique, une cave +ou l'on imprimera, en hate et furtivement, un placard a la brosse; +peine de mort contre qui remuera un pave, peine de mort contre qui +s'attroupera, peine de mort contre qui sera trouve en conciliabule, +peine de mort contre qui placardera un appel aux armes; si vous etes +pris pendant le combat, la mort; si vous etes pris apres le combat, +la deportation et l'exil.--D'un cote, une armee et le crime;--de +l'autre, une poignee d'hommes et le droit. Voila cette lutte, +l'acceptez-vous?" + +"Ce fut un moment admirable; cette parole energique et puissante +avait remue toutes les fibres du patriotisme; un cri subit, unanime, +repondit: "_Oui, oui, nous l'acceptons!_" + +"Et la deliberation recommenca grave et silencieuse." + + + + +NOTES + + +CHAMBRE DES PAIRS + +1846. + + +NOTE 1 + +LA PROPRIETE DES OEUVRES D'ART + +Un projet de loi sur les dessins et modeles de fabrique etait propose +par le gouvernement; une longue discussion s'engagea, au sein de la +chambre des pairs, sur la question de savoir quelle serait la duree +de la propriete de ces dessins et de ces modeles. Le projet du +gouvernement decretait une duree de quinze annees. La commission qui +avait fait rapport sur le projet de loi proposait d'etendre le droit +exclusif d'exploitation d'un modele a trente ans. Quelques membres de +la chambre voulaient le maintien pur et simple de la legislation de +1793 qui attribue a l'auteur d'un dessin ou d'un modele artistique +destine a l'industrie les memes droits qu'a l'auteur d'une statue ou +d'un tableau. Victor Hugo demanda la parole. + +Messieurs, + +Je n'aurai qu'une simple observation a faire sur la question la plus +importante, a mes yeux du moins, la question de duree; et j'appuierai +la proposition de la commission, en regrettant, je l'avoue meme, +l'ancienne legislation. Je n'ai que tres peu de mots a dire, et je +n'abuserai jamais de l'attention de la chambre. + +Messieurs, il ne faut pas se dissimuler que c'est un art veritable qui +est en question ici. Je ne pretends pas mettre cet art, dans lequel +l'industrie entre pour une certaine portion, sur le rang des creations +poetiques ou litteraires, creations purement spontanees, qui ne +relevent que de l'artiste, de l'ecrivain, du penseur. Cependant, il +est incontestable qu'il y a ici dans la question un art tout entier. + +Et si la Chambre me permettait de citer quelques-uns des grands noms +qui se rattachent a cet art, elle reconnaitrait elle-meme qu'il y a +la des genies createurs, des hommes d'imagination, des hommes dont la +propriete doit etre protegee par la loi. Bernard de Palissy etait un +potier; Benvenuto Cellini etait un orfevre. Un pape a desire un modele +de chandeliers d'eglise; Michel-Ange et Raphael ont concouru pour ce +modele, et les deux flambeaux ont ete executes. Oserait-on dire que ce +ne sont pas la des objets d'art? + +Il y a donc ici, permettez-moi d'insister, un art veritable dans la +question, et c'est ce qui me fait prendre la parole. + +Jusqu'a present cette matiere a ete regie en France par une +legislation vague, obscure, incomplete, plutot formee de jurisprudence +et d'extensions que composee de textes directs emanes du legislateur. +Cette legislation a beaucoup de defauts, mais elle a une qualite qui, +a mes yeux, compense tous les defauts, elle est genereuse. + +Cette legislation, que donnait-elle a l'art qui est ici en question? +Elle lui donnait la duree; et n'oubliez pas ceci: toutes les fois +que vous voulez que de grands artistes fassent de grandes oeuvres, +donnez-leur le temps, donnez-leur la duree, assurez-leur le respect de +leur pensee et de leur propriete. Si vous voulez que la France reste a +ce point ou elle est placee, d'imposer a toutes les nations la loi de +sa mode, de son gout, de son imagination; si vous voulez que la France +reste la maitresse de ce que le monde appelle l'ornement, le luxe, la +fantaisie, ce qui sera toujours et ce qui est une richesse publique +et nationale; si vous voulez donner a cet art tous les moyens de +prosperer, ne touchez pas legerement a la legislation sous laquelle il +s'est developpe avec tant d'eclat. + +Notez que depuis que cette legislation, incomplete, je le repete, mais +genereuse, existe, l'ascendant de la France, dans toutes les matieres +d'art et d'industrie melee a l'art, n'a cesse de s'accroitre. + +Que demandez-vous donc a une legislation? qu'elle produise de bons +effets, qu'elle donne de bons resultats? Que reprochez-vous a +celle-ci? Sous son empire, l'art francais est devenu le maitre et le +modele de l'art chez tous les peuples qui composent le monde civilise. +Pourquoi donc toucher legerement a un etat de choses dont vous avez a +vous applaudir? + +J'ajouterai en terminant que j'ai lu avec une grande attention +l'expose des motifs; j'y ai cherche la raison pour laquelle il etait +innove a un etat aussi excellent, je n'en ai trouve qu'une qui ne me +parait pas suffisante, c'est un desir de mettre la legislation qui +regit cette matiere en harmonie avec la legislation qui regit d'autres +matieres qu'on suppose a tort analogues. C'est la, messieurs, une pure +question de symetrie. Cela ne me parait pas suffisant pour innover, +j'ose dire, aussi temerairement. + +J'ai pour M. le ministre du commerce, en particulier, la plus profonde +et la plus sincere estime; c'est un homme des plus distingues, et +je reconnais avec empressement sa haute competence sur toutes les +matieres qui sont soumises a son administration. Cependant je ne me +suis pas explique comment il se faisait qu'en presence d'un beau, +noble et magnifique resultat, on venait innover dans la loi qui a, en +partie du moins, produit cet effet. + +Je le repete, je demande de la duree. Je suis convaincu qu'un pas +sera fait en arriere le jour ou vous diminuerez la duree de cette +propriete. Je ne l'assimile pas d'ailleurs, je l'ai deja dit en +commencant, a la propriete litteraire proprement dite. Elle est +au-dessous de la propriete litteraire; mais elle n'en est pas moins +respectable, nationale et utile. Le jour, dis-je, ou vous aurez +diminue la duree de cette propriete, vous aurez diminue l'interet des +fabricants a produire des ouvrages d'industrie de plus en plus voisins +de l'art; vous aurez diminue l'interet des grands artistes a penetrer +de plus en plus dans cette region ou l'industrie se releve par son +contact avec l'art. + +Aujourd'hui, a l'heure ou nous parlons, des sculpteurs du premier +ordre, j'en citerai un, homme d'un merveilleux talent, M. Pradier, +n'hesitent pas a accorder leur concours a ces productions qui ne sont +pour l'industrie que des consoles, des pendules, des flambeaux, et qui +sont, pour les connaisseurs, des chefs-d'oeuvre. + +Un jour viendra, n'en doutez pas, ou beaucoup de ces oeuvres que vous +traitez aujourd'hui de simples produits de l'industrie, et que vous +reglementez comme de simples produits de l'industrie, un jour viendra +ou beaucoup de ces oeuvres prendront place dans les musees. N'oubliez +pas que vous avez ici, en France, a Paris, un musee compose +precisement des debris de cet art mixte qui est en ce moment en +question. La collection des vases etrusques, qu'est-ce autre chose? + +Si vous voulez maintenir cet art au niveau deja eleve ou il est +parvenu en France, si vous voulez augmenter encore ce bel essor qu'il +a pris et qu'il prend tous les jours, donnez-lui du temps. + +Voila tout ce que je voulais dire. + +Je voterai pour tout ce qui tendra a augmenter la duree accordee aux +proprietaires de cette sorte d'oeuvres, et je declare, en finissant, +que je ne puis m'empecher de regretter l'ancienne legislation. (_Tres +bien! tres bien!_) + + +NOTE 2 + +LA MARQUE DE FABRIQUE + +Dans la discussion du projet de loi relatif aux marques de fabrique, +deux systemes etaient en presence, celui de la marque facultative +et celui de la marque obligatoire. Analyser cette discussion nous +conduirait trop loin; nous pouvons d'ailleurs citer, sans autre +commentaire, les deux discours que Victor Hugo prononca dans ce debat. + +Messieurs, + +Je viens defendre une opinion qui, je le crains, malgre les +excellentes observations qui ont ete faites, a peu de faveur dans la +chambre. J'ose cependant appeler sur cette opinion l'attention de +la noble assemblee. Le projet de loi sur les dessins de fabrique +soulevait une question d'art; le projet de loi sur les marques de +fabrique souleve une question d'honneur, et toutes les fois que la loi +touche a une question d'honneur, il n'est personne qui ne se sente et +qui ne soit competent. + +Il y a deux sortes de commerce, le bon et le mauvais commerce. Le +commerce honnete et loyal, le commerce deloyal et frauduleux. Le +commerce honnete, c'est celui qui ne fraude pas; c'est celui qui livre +aux consommateurs des produits sinceres; c'est celui qui cherche avant +tout, avant meme les benefices d'argent, le plus sur, le meilleur, +le plus fecond des benefices, la bonne renommee. La bonne renommee, +messieurs, est aussi un capital. Le mauvais commerce, le commerce +frauduleux, est celui qui a la fievre des fortunes rapides, qui jette +sur tous les marches du monde des produits falsifies; c'est celui, +enfin, qui prefere les profits a l'estime, l'argent a la renommee. + +Eh bien, de ces deux commerces que la loi actuelle met en presence, +lequel voulez-vous proteger? Il me semble que vous devez protection a +l'un, et la protection de l'un c'est la repression de l'autre. J'ai +cherche dans le projet de loi, dans l'expose des motifs et dans le +rapport de M. le baron Charles Dupin, s'il pouvait y avoir quelque +mode de repression preferable au seul mode de repression qui se soit +presente a mon esprit, et j'avoue, a regret, n'en avoir pas trouve. +A mon avis, que je soumets a la chambre, il n'y a d'autre mode de +repression pour le mauvais commerce, d'autre mode de protection pour +le commerce loyal et honnete, que la marque obligatoire. + +Mais on dira: La marque obligatoire est contraire a la liberte. +Permettez que je m'explique sur ce point, car il est delicat et grave. + +J'aime la liberte, je sais qu'elle est bonne; je ne me borne pas a +dire qu'elle est bonne, je le crois, je le sais; je suis pret a me +devouer pour cette conviction. La liberte a ses abus et ses perils. +Mais a cote des abus elle a ses bienfaits, a cote des perils elle a la +gloire. J'aime donc la liberte, je la crois bonne en toute occasion. +Je veux la liberte du bon commerce; j'admettrais meme, s'il en etait +besoin, la liberte du mauvais commerce, quoique ce soit, a mon avis, +la liberte de la ronce et de l'ivraie. Mais, messieurs, je ne pense +pas que, dans la question de la marque obligatoire, la liberte soit le +moins du monde compromise. + +Il existe un commerce, il existe une industrie qui est soumise a la +marque obligatoire; ce commerce, je vais le nommer tout de suite, +c'est la presse, c'est la librairie. Il n'existe pas un papier +imprime, quel qu'il soit, dans quelque but que ce soit, sous quelque +denomination que ce soit, si insignifiant qu'il puisse etre, il +n'existe pas un papier imprime qui ne doive, aux termes des lois qui +nous regissent, porter le nom de l'imprimeur et son adresse. Qu'est-ce +que cela? C'est la marque obligatoire. Avez-vous entendu dire que +la marque obligatoire ait supprime la liberte de la presse? +(_Mouvement._) + +Je ne sache pas d'argument plus fort que celui-ci; car voici une +liberte publique, la plus importante de toutes, la plus vitale, +qui fonctionne parmi nous sous l'empire de la marque obligatoire, +c'est-a-dire de cet obstacle qu'on objecte comme devant ruiner une +autre liberte dans ce qu'elle a de plus essentiel et de meilleur. Il +est donc evident que puisque la marque obligatoire ne gene dans aucun +de ses developpements la plus precieuse de nos libertes, elle n'aura +aucun effet funeste, ni meme aucun effet facheux sur la liberte +commerciale. J'ajoute qu'a mon avis liberte implique responsabilite. +La marque obligatoire, c'est la signature; la marque obligatoire, +c'est la responsabilite. Eh bien, messieurs les pairs, je suis de +ceux qui ne veulent pas qu'on jouisse de la liberte sans subir la +responsabilite. (_Mouvement_.) + +Je voterai pour la marque obligatoire. + + * * * * * + +Je vois la chambre fatiguee, je ne crois pas au succes de +l'amendement, et cependant je crois devoir insister. Messieurs, c'est +que ma conviction est profonde. + +La marque facultative peut-elle avoir ce rare resultat de separer en +deux parts le bon et le mauvais commerce, le commerce loyal et le +commerce frauduleux? Si je le pensais, je n'hesiterais pas a me +rallier au systeme du gouvernement et de la commission. Mais je ne le +pense pas. + +Dans mon opinion, la marque facultative est une precaution illusoire. +Pourquoi? Messieurs les pairs, c'est que l'industrie n'est pas libre; +non, l'industrie n'est pas libre devant le commerce. Notez ceci: +l'industrie a un interet, le commerce croit souvent en avoir un autre. +Quel est l'interet de l'industrie? Donner d'abord de bons produits, +et, s'il se peut, des produits excellents, et, s'il se peut, dans les +cas ou l'industrie touche a l'art, des produits admirables. Ceci est +l'interet de l'industrie, ceci est aussi l'interet de la nation. Quel +est l'interet du commerce? Vendre, vendre vite, vendre souvent au +hasard, souvent a bon marche et a vil prix. A vil prix! c'est +fort cher. Pour cela, que faut-il au commerce, je dis au commerce +frauduleux que je voudrais detruire? Il lui faut des produits +frelates, falsifies, chetifs, miserables, coutant peu et pouvant, +erreur fatale du reste, rapporter beaucoup. Que fait le commerce +deloyal? il impose sa loi a l'industrie. Il commande, l'industrie +obeit. Il le faut bien. L'industrie n'est jamais face a face avec le +consommateur. Entre elle et le consommateur il y a un intermediaire, +le marchand; ce que le marchand veut, le fabricant est contraint de +le vouloir. Messieurs, prenez garde! Le commerce frauduleux qui n'a +malheureusement que trop d'extension, ne voudra pas de la marque +facultative; il ne voudra aucune marque. L'industrie gemira et cedera. +La marque obligatoire serait une arme. Donnez cette arme, donnez cette +defense a l'industrie loyale contre le commerce deloyal. Je vous +le dis, messieurs les pairs, je vous le dis en presence des faits +deplorables que vous ont cites plusieurs nobles membres de cette +Chambre, en presence des debouches qui se ferment, en presence des +marches etrangers qui ne s'ouvrent plus, en presence de la diminution +du salaire qui frappe l'ouvrier, et de la falsification des denrees +qui frappe le consommateur; je vous le dis avec une conviction +croissante, devant la concurrence interieure, devant la concurrence +exterieure surtout, messieurs les pairs, fondez la sincerite +commerciale! (_Mouvement._) + +Mettez la marque obligatoire dans la loi. + +L'industrie francaise est une richesse nationale. Le commerce loyal +tend a elever l'industrie; le commerce frauduleux tend a l'avilir et a +la degrader. Protegez le commerce loyal, frappez le commerce deloyal. + + + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE + +1848-1849. + + +NOTE 3 + +SECOURS AUX THEATRES + +17 juillet 1848. + + +A la suite des fatales journees de juin 1848, les theatres de Paris +furent fermes. Cette cloture, qui semblait devoir se prolonger +indefiniment, etait une calamite de plus ajoutee aux autres calamites +publiques. La ruine des theatres etait imminente. M. Victor Hugo +sentit l'urgence de leur situation et leur vint en aide. Il convoqua +une reunion speciale des representants de Paris dans le 1er bureau, +leur demanda d'appuyer un projet de decret qu'il se chargeait de +presenter et qui allouait une subvention d'un million aux theatres, +pour les mettre a meme de rouvrir. La proposition fut vivement +debattue. Un membre accusa l'auteur du projet de decret de vouloir +_faire du bruit_. M. Victor Hugo s'ecria: + + +Ce que je veux, ce n'est pas du bruit, comme vous dites, c'est du +pain! du pain pour les artistes, du pain pour les ouvriers, du pain +pour les vingt mille familles que les theatres alimentent! Ce que je +veux, c'est le commerce, c'est l'industrie, c'est le travail, vivifies +par ces ruisseaux de seve qui jaillissent des theatres de Paris! c'est +la paix publique, c'est la serenite publique, c'est la splendeur de la +ville de Paris, c'est l'eclat des lettres et des arts, c'est la venue +des etrangers, c'est la circulation de l'argent, c'est tout ce que +repandent d'activite, de joie, de sante, de richesse, de civilisation, +de prosperite, les theatres de Paris ouverts. Ce que je ne veux pas, +c'est le deuil, c'est la detresse, c'est l'agitation, c'est l'idee +de revolution et d'epouvante que contiennent ces mots lugubres: Les +theatres de Paris sont fermes! Je l'ai dit a une autre epoque et dans +une occasion pareille, et permettez-moi de le redire: Les theatres +fermes, c'est le drapeau noir deploye. + +Eh bien, je voudrais que vous, vous les representants de Paris, vous +vinssiez dire a cette portion de la majorite qui vous inquiete: +Osez deployer ce drapeau noir! osez abandonner les theatres! Mais, +sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres fait fermer les +boutiques! Sachez-le bien, qui laisse fermer les theatres de Paris, +fait une chose que nos plus redoutables annees n'ont pas faite; que +l'invasion n'a pas faite, que 93 n'a pas faite! Qui ferme les theatres +de Paris eteint le feu qui eclaire, pour ne plus laisser resplendir +que le feu qui incendie! Osez prendre cette responsabilite! + +Messieurs, cette question des theatres est maintenant un cote, un cote +bien douloureux, de la grande question des detresses publiques. Ce que +nous invoquons ici, c'est encore le principe de l'assistance. Il y a +la, autour de nous, je vous le repete, vingt mille familles qui nous +demandent de ne pas leur oter leur pain! Le plus deplorable temoignage +de la durete des temps que nous traversons, c'est que les theatres, +qui n'avaient jamais fait partie que de notre gloire, font aujourd hui +partie de notre misere. + +Je vous en conjure, reflechissez-y. Ne desertez pas ce grand interet. +Faites de moi ce que vous voudrez; je suis pret a monter a la tribune, +je suis pret a combattre, _a la poupe, a la proue, ou l'on voudra, +n'importe_; mais ne reculons pas! Sans vous, je ne suis rien; avec +vous, je ne crains rien! Je vous supplie de ne pas repousser la +proposition. + + +La proposition, appuyee par la presque unanimite des representants de +la Seine et adoptee par le comite de l'interieur, fut acceptee par +le gouvernement, qui reduisit a six cent mille francs la subvention +proposee. M. Victor Hugo, nomme president et rapporteur d'une +commission speciale chargee d'examiner le projet de decret, et +composee de MM. Leon de Maleville, Bixio et Evariste Bavoux, deposa au +nom du comite de l'interieur et lut en seance publique, le 17 juillet, +le rapport suivant: + + +Citoyens representants, + +Dans les graves conjonctures ou nous sommes, en examinant le projet de +subvention aux theatres de Paris, votre comite de l'interieur et la +commission qu'il a nommee ont eu le courage d'ecarter toutes les +hautes considerations d'art, de litterature, de gloire nationale, qui +viendraient si naturellement en aide au projet, que nous conservons du +reste, et que nous ferons certainement valoir a l'occasion dans des +temps meilleurs; le comite, dis-je, a eu le courage d'ecarter toutes +ces considerations pour ne se preoccuper de la mesure proposee qu'au +point de vue de l'utilite politique. + +C'est a ce point de vue unique d'une grande et evidente utilite +politique et immediate, que nous avons l'honneur de vous proposer +l'adoption de la mesure. + +Les theatres de Paris sont peut-etre les rouages principaux de ce +mecanisme complique qui met en mouvement le luxe de la capitale et les +innombrables industries que ce luxe engendre et alimente; mecanisme +immense et delicat, que les bons gouvernements entretiennent avec +soin, qui ne s'arrete jamais sans que la misere naisse a l'instant +meme, et qui, s'il venait jamais a se briser, marquerait l'heure +fatale ou les revolutions sociales succedent aux revolutions +politiques. + +Les theatres de Paris, messieurs, donnent une notable impulsion +a l'industrie parisienne, qui, a son tour, communique la vie a +l'industrie des departements. Toutes les branches du commerce +recoivent quelque chose du theatre. Les theatres de Paris font vivre +directement dix mille familles, trente ou quarante metiers divers, +occupant chacun des centaines d'ouvriers, et versent annuellement dans +la circulation une somme qui, d'apres des chiffres incontestables, ne +peut guere etre evaluee a moins de vingt ou trente millions. + +La cloture des theatres de Paris est donc une veritable catastrophe +commerciale qui a toutes les proportions d'une calamite publique. Les +faire vivre, c'est vivifier toute la capitale. Vous avez accorde, il +y a peu de jours, cinq millions a l'industrie du batiment; accorder +aujourd'hui un subside aux theatres, c'est appliquer le meme principe, +c'est pourvoir aux memes necessites politiques. Si vous refusiez +aujourd'hui ces six cent mille francs a une industrie utile, vous +auriez dans un mois plusieurs millions a ajouter a vos aumones. + +D'autres considerations font encore ressortir l'importance politique +de la mesure qui rouvrirait nos theatres. A une epoque comme la notre, +ou les esprits se laissent entrainer, dans cette espece de lassitude +et de desoeuvrement qui suit les revolutions, a toutes les emotions, +et quelquefois a toutes les violences de la fievre politique, les +representations dramatiques sont une distraction souhaitable, et +peuvent etre une heureuse et puissante diversion. L'experience a +prouve que, pour le peuple parisien en particulier, il faut le dire +a la louange de ce peuple si intelligent, le theatre est un calmant +efficace et souverain. + +Ce peuple, pareil a tant d'egards au peuple athenien, se tourne +toujours volontiers, meme dans les jours d'agitation, vers les joies +de l'intelligence et de l'esprit. Peu d'attroupements resistent a +un theatre ouvert; aucun attroupement ne resisterait a un spectacle +gratis. + +L'utilite politique de la mesure de la subvention aux theatres est +donc demontree. Il importe que les theatres de Paris rouvrent et +se soutiennent, et l'etat consulte un grand interet public en leur +accordant un subside qui leur permettra de vivre jusqu'a la saison +d'hiver, ou leur prosperite renaitra, nous l'esperons, et sera a la +fois un temoignage et un element de la prosperite generale. + +Cela pose, ce grand interet politique une fois constate, votre comite +a du rechercher les moyens d'arriver surement a ce but: faire vivre +les theatres jusqu'a l'hiver. Pour cela, il fallait avant tout +qu'aucune partie de la somme votee par vous ne put etre detournee de +sa destination, et consacree, par exemple, a payer les dettes que les +theatres ont contractees depuis cinq mois qu'ils luttent avec le plus +honorable courage contre les difficultes de la situation. Cet argent +est destine a l'avenir et non au passe. Il ne pourra etre revendique +par aucun creancier. Votre comite vous propose de declarer les sommes +allouees aux theatres par le decret incessibles et insaisissables. + +Les sommes ne seraient versees aux directeurs des theatres que sous +des conditions acceptees par eux, ayant toutes pour objet la meilleure +exploitation de chaque theatre en particulier, et que les directeurs +seraient tenus d'observer sous peine de perdre leur droit a +l'allocation. + +Quant aux sommes en elles-memes, votre comite en a examine +soigneusement la repartition. Cette repartition a ete modifiee pour +quelques theatres, d'accord avec M. le ministre de l'interieur, et +toujours dans le but d'utilite positive qui a preoccupe votre comite. + +L'allocation de 170,000 francs a ete conservee a l'Opera dont la +prosperite se lie si etroitement a la paix de la capitale. La part du +Vaudeville a ete portee a 24,000 francs, sous la condition que les +directeurs ne negligeront rien pour rendre a ce theatre son ancienne +prosperite, et pour y ramener la troupe excellente que tout Paris y +applaudissait dans ces derniers temps. + +Un theatre oublie a ete retabli dans la nomenclature, c'est le theatre +Beaumarchais, c'est-a-dire le theatre special du 8e arrondissement et +du faubourg Saint-Antoine. L'assemblee s'associera a la pensee qui a +voulu favoriser la reouverture de ce theatre. + +Voici cette repartition, telle qu'elle est indiquee et arretee dans +l'expose des motifs qui vous a ete distribue ce matin: + + Pour l'Opera, Theatre de la Nation 170,000 fr. + Pour le Theatre de la Republique 105,000 + Pour l'Opera-Comique 80,000 + Pour l'Odeon 45,000 + Pour le Gymnase 30,000 + Pour la Porte-Saint-Martin 35,000 + Pour le Vaudeville 24,000 + Pour les Varietes 24,000 + Pour le Theatre Montansier 15,000 + Pour l'Ambigu-Comique 25,000 + Pour la Gaite 25,000 + Pour le Theatre-Historique 27,000 + Pour le Cirque 4,000 + Pour les Folies-Dramatiques 11,000 + Pour les Delassements-Comiques 11,000 + Pour le Theatre Beaumarchais 10,000 + Pour le Theatre Lazary 4,000 + Pour le Theatre des Funambules 5,000 + Pour le Theatre du Luxembourg 5,000 + Pour les theatres de la banlieue 10,000 + Pour l'Hippodrome 5,000 + Pour eventualites 10,000 + + Total 680,000 fr. + +Le comite a cru necessaire d'ajouter aux subventions reparties une +somme de 10,000 francs destinee a des allocations eventuelles qu'il +est impossible de ne pas prevoir en pareille matiere. + +Afin de multiplier les precautions et de rendre tout abus impossible, +votre comite, d'accord avec le ministre, vous propose d'ordonner, par +l'article 2 du decret, que la distribution de la somme afferente a +chaque theatre sera faite de quinzaine en quinzaine, par cinquiemes, +jusqu'au 1er octobre. Les deux tiers au moins de la somme seront +affectes au payement des artistes, employes et gagistes des theatres. +Enfin, le ministre rendra compte de mois en mois de l'execution du +decret a votre comite de l'interieur. + +Un decret special avait ete presente pour le Theatre de la Nation; le +comite, ne voyant aucun motif a ce double emploi, a fondu les deux +decrets en un seul. + +Le credit total alloue par les deux decrets ainsi reunis s'eleve a +680,000 francs. + +Par toutes les considerations que nous venons d'exposer devant vous, +nous esperons, messieurs, que vous voudrez bien voter ce decret dont +vous avez deja reconnu et declare l'urgence. Il faut que tous les +symptomes de la confiance et de la securite reparaissent; il faut que +les theatres rouvrent; il faut que la population reprenne sa serenite +en retrouvant ses plaisirs. Ce qui distrait les esprits les apaise. +Il est temps de remettre en mouvement tous les moteurs du luxe, du +commerce, de l'industrie, c'est-a-dire tout ce qui produit le travail, +tout ce qui detruit la misere; les theatres sont un de ces moteurs. + +Que les etrangers se sentent rappeles a Paris par le calme retabli; +qu'on voie des passants dans les rues la nuit, des voitures qui +roulent, des boutiques ouvertes, des cafes eclaires; qu'on puisse +rentrer tard chez soi; les theatres vous restitueront toutes ces +libertes de la vie parisienne, qui sont les indices memes de la +tranquillite publique. Il est temps de rendre sa physionomie vivante, +animee, paisible, a cette grande ville de Paris, qui porte avec +accablement, depuis un mois bientot, le plus douloureux de tous les +deuils, le deuil de la guerre civile! + +Et permettez au rapporteur de vous le dire en terminant, messieurs, ce +que vous ferez en ce moment sera utile pour le present et fecond pour +l'avenir. Ce ne sera pas un bienfait perdu; venez en aide au theatre, +le theatre vous le rendra. Votre encouragement sera pour lui un +engagement. Aujourd'hui, la societe secourt le theatre, demain le +theatre secourra la societe. Le theatre, c'est la sa fonction et son +devoir, moralise les masses en meme temps qu'il enrichit la cite. 11 +peut beaucoup sur les imaginations; et, dans des temps serieux comme +ceux ou nous sommes, les auteurs dramatiques, libres desormais, +comprendront plus que jamais, n'en doutez pas, que faire du theatre +une chaire de verite et une tribune d'honnetete, pousser les coeurs +vers la fraternite, elever les esprits aux sentiments genereux par le +spectacle des grandes choses, infiltrer dans le peuple la vertu et +dans la foule la raison, enseigner, apaiser, eclairer, consoler, c'est +la plus pure source de la renommee, c'est la plus belle forme de la +gloire! + +La subvention aux theatres fut votee. Les theatres rouvrirent. + + +NOTE 4 + +SECOURS AUX TRANSPORTES + +14 aout 1848. + +Immediatement apres les journees de juin, M. Victor Hugo se preoccupa +du sort fait aux transportes. Il appela tous les hommes de bonne +volonte, dans toutes les nuances de l'assemblee, a leur venir en aide. +Il organisa dans ce but une reunion speciale en dehors de tous les +partis. + +Voici en quels termes le fait est raconte dans _la Presse_ du 14 aout +1848: + + +"Tous les hommes politiques ne sont pas en declin, heureusement! Au +premier rang de ceux qu'on a vus grandir par le courage qu'ils ont +deploye sous la grele des balles dans les tristes journees de juin, +par la fermete conciliante qu'ils ont apportee a la tribune, et enfin +par l'elan d'une fraternite sincere telle que nous la concevons, telle +que nous la ressentons, nous aimons a signaler un de nos illustres +amis, Victor Hugo, devant lequel plus d'une barricade s'est abaissee, +et que la liberte de la presse a trouve debout a la tribune au jour +des interpellations adressees a M. le general Cavaignac. + +"M. Victor Hugo vient encore de prendre une noble initiative dont nous +ne saurions trop le feliciter. Il s'agit de visiter les detenus de +juin. Cette proposition a motive la reunion spontanee d'un certain +nombre de representants dans l'un des bureaux de l'assemblee +nationale; nous en empruntons les details au journal l'_Evenement_: + +"La reunion se composait deja de MM. Victor Hugo, Lagrange, l'eveque +de Langres, Montalembert, David (d'Angers), Galy-Gazalat, Felix +Pyat, Edgar Quinet, La Rochejaquelein, Demesmay, Mauvais, de Voguee, +Cremieux, de Falloux, Xavier Durrieu, Considerant, le general Laydet, +Vivien, Portalis, Chollet, Jules Favre, Wolowski, Babaud-Laribiere, +Antony Thouret. + +"M. Victor Hugo a expose l'objet de la reunion. Il a dit: + +"Qu'au milieu des reunions qui se sont produites au sein de +l'assemblee, et qui s'occupent toutes avec un zele louable, et selon +leur opinion consciencieuse, des grands interets politiques du pays, +il serait utile qu'une reunion se format qui n'eut aucune couleur +politique, qui resumat toute sa pensee dans le seul mot _fraternite_, +et qui eut pour but unique l'apaisement des haines et le soulagement +des miseres nees de la guerre civile. + +"Cette reunion se composerait d'hommes de toutes les nuances, qui +oublieraient, en y entrant, a quel parti ils appartiennent, pour ne +se souvenir que des souffrances du peuple et des plaies de la France. +Elle aurait, sans le vouloir et sans le chercher, un but politique de +l'ordre le plus eleve; car soulager les malheurs de la guerre civile +dans le present, c'est eteindre les fureurs de la guerre civile dans +l'avenir. L'assemblee nationale est animee des intentions les plus +patriotiques; elle veut punir les vrais coupables et amender les +egares, mais elle ne veut rien au dela de la severite strictement +necessaire, et, certainement, a cote de sa severite, elle cherchera +toujours les occasions de faire sentir sa paternite. La reunion +projetee provoquerait, selon les faits connus et les besoins qui se +manifesteraient, la bonne volonte genereuse de l'assemblee. + +"Cette reunion ne se compose encore que de membres qui se sont +spontanement rapproches et qui appartiennent a toutes les opinions +representees dans l'assemblee; mais elle admettrait avec empressement +tous les membres qui auraient du temps a donner aux travaux de +fraternite qu'elle s'impose. Son premier soin serait de visiter les +forts, en ayant soin de ne s'immiscer dans aucune des attributions du +pouvoir judiciaire ou du pouvoir administratif. Elle se preoccuperait +de tout ce qui peut, sans desarmer, bien entendu, ni enerver l'action +de la loi, adoucir la situation des prisonniers et le sort de leurs +familles. + +"En ce qui touche ces malheureuses familles, la reunion rechercherait +les moyens d'assurer l'execution du decret qui leur reserve le droit +de suivre les transportes, et qui, evidemment n'a pas voulu que ce +droit fut illusoire ou onereux pour les familles pauvres. Le general +Cavaignac, consulte par M. Victor Hugo, a pleinement approuve cette +pensee, a compris que la prudence s'y concilierait avec l'intention +fraternelle et l'unite politique, et a promis de faciliter, par tous +les moyens en son pouvoir, l'acces et la visite des prisons aux +membres de la reunion; ce sera pour eux une occupation fatigante et +penible, mais que le sentiment du bien qu'ils pourront faire leur +rendra douce. + +"En terminant, M. Victor Hugo a exprime le voeu que la reunion mit a +sa tete et choisit pour son president l'homme venerable qu'elle compte +parmi ses membres, et qui joint au caractere sacre de representant +le caractere sacre d'eveque, M. Parisis, eveque de Langres. Ainsi le +double but evangelique et populaire sera admirablement exprime par la +personne meme de son president. La fraternite est le premier mot de +l'evangile et le dernier mot de la democratie." + +"La reunion a completement adhere a ces genereuses paroles. Elle a +aussitot constitue son bureau, qui est ainsi compose: + +"President, M. Parisis, eveque de Langres; vice-president, M. Victor +Hugo; secretaire, M. Xavier Durrieu. + +"La reunion s'est separee, apres avoir charge MM. Parisis, Victor Hugo +et Xavier Durrieu de demander au general Cavaignac, pour les membres +de la reunion, l'autorisation de se rendre dans les forts et les +prisons de Paris." + + +NOTE 5. + +LA QUESTION DE DISSOLUTION + + +En janvier 1849, la question de dissolution se posa. L'assemblee +constituante discuta la proposition Rateau. Dans la discussion +prealable des bureaux, M. Victor Hugo prononca, le 15 janvier, un +discours que la stenographie a conserve. Le voici: + + +M. VICTOR HUGO.--Posons la question. + +Deux souverainetes sont en presence. + +Il y a d'un cote l'assemblee, de l'autre le pays + +D'un cote l'assemblee. Une assemblee qui a rendu a Paris, a la +France, a l'Europe, au monde entier, un service, un seul, mais il est +considerable; en juin, elle a fait face a l'emeute, elle a sauve la +democratie. Car une portion du peuple n'a pas le droit de revolte +contre le peuple tout entier. C'est la le titre de cette assemblee. +Ce titre serait plus beau si la victoire eut ete moins dure. Les +meilleurs vainqueurs sont les vainqueurs clements. Pour ma part, +j'ai combattu l'insurrection anarchique et j'ai blame la repression +soldatesque. Du reste, cette assemblee, disons-le, a plutot essaye de +grandes choses qu'elle n'en a fait. Elle a eu ses fautes et ses torts, +ce qui est l'histoire des assemblees et ce qui est aussi l'histoire +des hommes. Un peu de bon, pas mal de mediocre, beaucoup de mauvais. +Quant a moi, je ne veux me rappeler qu'une chose, la conduite +vaillante de l'assemblee en juin, son courage, le service rendu. Elle +a bien fait son entree; il faut maintenant qu'elle fasse bien sa +sortie. + +De l'autre cote, dans l'autre plateau de la balance, il y a le pays. +Qui doit l'emporter? (_Reclamations._) Oui, messieurs, permettez-moi +de le dire dans ma conviction profonde, c'est le pays qui demande +votre abdication. Je suis net, je ne cherche pas a etre nomme +commissaire, je cherche a dire la verite. Je sais que chaque parti a +une pente a s'intituler le pays. Tous, tant que nous sommes, nous nous +enivrons bien vite de nous-memes et nous avons bientot fait de crier: +Je suis la France! C'est un tort quand on est fort, c'est un ridicule +quand on est petit. Je tacherai de ne point donner dans ce travers, +j'userai fort peu des grands mots; mais, dans ma conviction loyale, +voici ce que je pense: L'an dernier, a pareille epoque, qui est-ce +qui voulait la reforme? Le pays. Cette annee, qui est-ce qui veut la +dissolution de la chambre? Le pays. Oui, messieurs, le pays nous dit: +retirez-vous. Il s'agit de savoir si l'assemblee repondra: je reste. + +Je dis qu'elle ne le peut pas, et j'ajoute qu'elle ne le doit pas. + +J'ajoute encore ceci. Le pays doit du respect a l'assemblee, mais +l'assemblee doit du respect au pays. + +Messieurs, ce mot, le pays, est un formidable argument; mais il n'est +pas dans ma nature d'abuser d'aucun argument. Vous allez voir que je +n'abuse pas de celui-ci. + +Suffit-il que la nation dise brusquement, inopinement, a une +assemblee, a un chef d'etat, a un pouvoir: va-t'en! pour que ce +pouvoir doive s'en aller? + +Je reponds: non! + +Il ne suffit pas que la nation ait pour elle la souverainete, il faut +qu'elle ait la raison. + +Voyons si elle a la raison. + +Il y a en republique deux cas, seulement deux cas ou le pays peut dire +a une assemblee de se dissoudre. C'est lorsqu'il a devant lui une +assemblee legislative dont le terme est arrive, ou une assemblee +constituante dont le mandat est epuise. + +Hors de la, le pays, le pays lui-meme peut avoir la force, il n'a pas +le droit. + +L'assemblee legislative dont la duree constitutionnelle n'est pas +achevee, l'assemblee constituante dont le mandat n'est pas accompli +ont le droit, ont le devoir de repondre au pays lui-meme: non! et de +continuer, l'une sa fonction, l'autre son oeuvre. + +Toute la question est donc la. Je la precise, vous voyez. La +Constituante de 1848 a-t-elle epuise son mandat? a-t-elle termine son +oeuvre? Je crois que oui, vous croyez que non. + +UNE VOIX.--L'assemblee n'a point epuise son mandat. + +M. VICTOR HUGO.--Si ceux qui veulent maintenir l'assemblee parviennent +a me prouver qu'elle n'a point fait ce qu'elle avait a faire, et que +son mandat n'est point accompli, je passe de leur bord a l'instant +meme. + +Examinons. + +Qu'est-ce que la constituante avait a faire? Une constitution. + +La constitution est faite. + +LE MEME MEMBRE.--Mais, apres la constitution, il faut que l'assemblee +fasse les lois organiques. + +M. VICTOR HUGO.--Voici le grand argument, faire les lois organiques! + +Entendons-nous. + +Est-ce une necessite ou une convenance? + +Si les lois organiques participent du privilege de la constitution, +si, comme la constitution, qui n'est sujette qu'a une seule +reserve, la sanction du peuple et le droit de revision, si comme la +constitution, dis-je, les lois organiques sont souveraines, +inviolables, au-dessus des assemblees legislatives, au-dessus des +codes, placees a la fois a la base et au faite, oh! alors, il n'y +a pas de question, il n'y a rien a dire, il faut les faire, il y a +necessite. Vous devez repondre au pays qui vous presse: attendez! nous +n'avons pas fini! les lois organiques ont besoin de recevoir de +nous le sceau du pouvoir constituant. Et alors, si cela est, si nos +adversaires ont raison, savez-vous ce que vous avez fait vendredi en +repoussant la proposition Rateau? vous avez manque a votre devoir! + +Mais si les lois organiques par hasard ne sont que des lois comme les +autres, des lois modifiables et revocables, des lois que la prochaine +assemblee legislative pourra citer a sa barre, juger et condamner, +comme le gouvernement provisoire a condamne les lois de la monarchie, +comme vous avez condamne les decrets du gouvernement provisoire, si +cela est, ou est la necessite de les faire? a quoi bon devorer le +temps de la France pour jeter quelques lois de plus a cet appetit de +revocation qui caracterise les nouvelles assemblees? + +Ce n'est donc plus qu'une question de convenance. Mon Dieu! je suis +de bonne composition, si nous vivions dans un temps calme, et si cela +vous etait bien agreable, cela me serait egal. Oui, vous trouvez +convenable que les redacteurs du texte soient aussi les redacteurs du +commentaire, que ceux qui ont fait le livre fassent aussi les notes, +que ceux qui ont bati l'edifice pavent aussi les rues a l'entour, que +le theoreme constitutionnel fasse penetrer son unite dans tous ses +corollaires; apres avoir ete legislateurs constituants, il vous plait +d'etre legislateurs organiques; cela est bien arrange, cela est plus +regulier, cela va mieux ainsi. En un mot, vous voulez faire les lois +organiques; pourquoi? pour la symetrie. + +Ah! ici, messieurs, je vous arrete. Pour une assemblee constituante, +ou il n'y a plus de necessite il n'y a plus de droit. Car du moment ou +votre droit s'eclipse, le droit du pays reparait. + +Et ne dites pas que si l'on admet le droit de la nation en ce moment, +il faudra l'admettre toujours, a chaque instant et dans tous les cas, +que dans six mois elle dira au president de se demettre et que dans un +an elle criera a la legislative de se dissoudre. Non! la constitution, +une fois sanctionnee par le peuple, protegera le president et +la legislative. Reflechissez. Voyez l'abime qui separe les deux +situations. Savez-vous ce qu'il faut en ce moment pour dissoudre +l'assemblee constituante? Un vote, une boule dans la boite du +scrutin. Et savez-vous ce qu'il faudrait pour dissoudre l'assemblee +legislative? Une revolution. + +Tenez, je vais me faire mieux comprendre encore: faites une hypothese, +reculez de quelques mois en arriere, reportez-vous a l'epoque ou +vous etiez en plein travail de constitution, et supposez qu'en ce +moment-la, au milieu de l'oeuvre ebauchee, le pays, impatient ou +egare, vous eut crie: Assez! le mandant brise le mandat; retirez-vous! + +Savez-vous, moi qui vous parle en ce moment, ce que je vous eusse dit +alors? + +Je vous eusse dit: Resistez! + +Resister! a qui? a la France? + +Sans doute. + +Notre devoir eut ete de dire au peuple:--Tu nous as donne un mandat, +nous ne te le rapporterons pas avant de l'avoir rempli. Ton droit +n'est plus en toi, mais en nous. Tu te revoltes contre toi-meme; car +nous, c'est toi. Tu es souverain, mais tu es factieux. Ah! tu veux +refaire une revolution? tu veux courir de nouveau les chances +anarchiques et monarchiques? Eh bien! puisque tu es a la fois le plus +fort et le plus aveugle, rouvre le gouffre, si tu l'oses, nous y +tomberons, mais tu y tomberas apres nous. + +Voila ce que vous eussiez dit, et vous ne vous fussiez pas separes. + +Oui, messieurs, il faut savoir dans l'occasion resister a tous +les souverains, aux peuples aussi bien qu'aux rois. Le respect de +l'histoire est a ce prix. + +Eh bien! moi, qui il y a trois mois vous eusse dit: resistez! +aujourd'hui je vous dis: cedez! + +Pourquoi? + +Je viens de vous l'expliquer. + +Parce qu'il y a trois mois le droit etait de votre cote, et +qu'aujourd'hui il est du cote du pays. + +Et ces dix ou onze lois organiques que vous voulez faire, savez-vous? +vous ne les ferez meme pas, vous les baclerez. Ou trouverez-vous +le calme, la reflexion, l'attention, le temps pour examiner les +questions, le temps pour les laisser murir? Mais telle de ces lois +est un code! mais c'est la societe tout entiere a refaire! Onze lois +organiques, mais il y en a pour onze mois! Vous aurez vecu presque un +an. Un an, dans des temps comme ceux-ci, c'est un siecle, c'est la une +fort belle longevite revolutionnaire. Contentez-vous-en. + +Mais on insiste, on s'irrite, on fait appel a nos fiertes. Quoi! nous +nous retirons parce qu'un flot d'injures monte jusqu'a nous! Nous +cedons a un _quinze mai moral!_ l'assemblee nationale se laisse +chasser! Messieurs, l'assemblee chassee! Comment? par qui? Non, j'en +appelle a la dignite de vos consciences, vous ne vous sentez pas +chasses! Vous n'avez pas donne les mains a votre honte! Vous vous +retirez, non devant les voies de fait des partis, non devant les +violences des factions, mais devant la souverainete de la nation. +L'assemblee se laisser chasser! Ah! ce degre d'abaissement rendrait sa +condamnation legitime, elle la meriterait pour y avoir consenti! Il +n'en est rien, messieurs, et la preuve, c'est qu'elle s'en irait +meprisee, et qu'elle s'en ira respectee! + +Messieurs, je crois avoir ruine les objections les unes apres les +autres. Me voici revenu a mon point de depart, le pays a pour lui le +droit, et il a pour lui la raison. Considerez qu'il souffre, qu'il +est, depuis un an bientot, etendu sur le lit de douleur d'une +revolution; il veut changer de position, passez-moi cette comparaison +vulgaire, c'est un malade qui veut se retourner du cote droit sur le +cote gauche. + +UN MEMBRE ROYALISTE.--Non, du cote gauche sur le cote droit. +(_Sourires._) + +M. VICTOR HUGO.--C'est vous qui le dites, ce n'est pas moi. (_On +rit._) Je ne veux, moi, ni anarchie ni monarchie. Messieurs, soyons +des hommes politiques et considerons la situation. Elle nous dicte +notre conduite. Je ne suis pas de ceux qui ont fait la republique, je +ne l'ai pas choisie, mais je ne l'ai pas trahie. J'ai la confiance que +dans toutes mes paroles vous sentez l'honnete homme. Votre attention +me prouve que vous voyez bien que c'est une conscience qui vous parle, +je me sens le droit de m'adresser a votre coeur de bons citoyens. +Voici ce que je vous dirai: Vous avez sauve le present, maintenant ne +compromettez pas l'avenir! Savez-vous quel est le mal du pays en +ce moment? C'est l'inquietude, c'est l'anxiete, c'est le doute du +lendemain. Eh bien, vous les chefs du pays, ses chefs momentanes, mais +reels, donnez-lui le bon exemple, montrez de la confiance, dites-lui +que vous croyez au lendemain, et prouvez-le-lui! Quoi! vous aussi, +vous auriez peur! Quoi! vous aussi, vous diriez: que va-t-il arriver? +Vous craindriez vos successeurs! La constituante redouterait la +legislative? Non, votre heure est fixee et la sienne est venue, les +temps qui approchent ne vous appartiennent pas. Sachez le comprendre +noblement. Deferez au voeu de la France. Ne passez pas de la +souverainete a l'usurpation. Je le repete, donnons le bon exemple, +retirons-nous a temps et a propos, et croyons tous au lendemain! Ne +disons pas, comme je l'ai entendu declarer, que notre disparition sera +une revolution. Comment! democrates, vous n'auriez pas foi dans la +democratie? Eh bien, moi patriote, j'ai foi dans la patrie. Je voterai +pour que l'assemblee se separe au terme le plus prochain. + + +NOTE 6 + +ACHEVEMENT DU LOUVRE + +Fevrier 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Je suis favorable au projet. J'y vois deux choses, +l'interet de l'etat, l'interet de la ville de Paris. + +Certes, creer dans la capitale une sorte d'edifice metropolitain de +l'intelligence, installer la pensee la ou etait la royaute, remplacer +une puissance par une puissance, ou etait la splendeur du trone mettre +le rayonnement du genie, faire succeder a la grandeur du passe ce qui +fait la grandeur du present et ce qui fera la beaute de l'avenir, +conserver a cette metropole de la pensee ce nom de Louvre, qui veut +dire souverainete et gloire; c'est la, messieurs, une idee haute et +belle. Maintenant, est-ce une idee utile? + +Je n'hesite pas; je reponds: Oui. + +Quoi! vivifier Paris, embellir Paris, ajouter encore a la haute idee +de civilisation que Paris represente, donner d'immenses travaux sous +toutes les formes a toutes les classes d'ouvriers, depuis l'artisan +jusqu'a l'artiste, donner du pain aux uns, de la gloire aux autres, +occuper et nourrir le peuple avec une idee, lorsque les ennemis de la +paix publique cherchent a l'occuper, je ne dis pas a le nourrir, avec +des passions, est-ce que ce n'est pas la une pensee utile? + +Mais l'argent? cela coutera fort cher. Messieurs, entendons-nous, +j'aime la gloire du pays, mais sa bourse me touche. Non-seulement je +ne veux pas grever le budget, mais je veux, a tout prix, l'alleger. +Si le projet, quoiqu'il me semble beau et utile, devait entrainer une +charge pour les contribuables, je serais le premier a le repousser. +Mais, l'expose des motifs vous le dit, on peut faire face a la depense +par des alienations peu regrettables d'une portion du domaine de +l'etat qui coute plus qu'elle ne rapporte. + +J'ajoute ceci. Cet ete, vous votiez des sommes considerables pour des +resultats nuls, uniquement dans l'intention de faire travailler +le peuple. Vous compreniez si bien la haute importance morale et +politique du travail, que la seule pensee d'en donner vous suffisait. +Quoi! vous accordiez des travaux steriles, et aujourd'hui vous +refuseriez des travaux utiles? + +Le projet peut etre ameliore. Ainsi, il faudrait conserver toutes les +menuiseries de la bibliotheque actuelle, qui sont fort belles et +fort precieuses. Ce sont la des details. Je signale une lacune plus +importante. Selon moi, il faudrait completer la pensee du projet en +installant l'institut dans le Louvre, c'est-a-dire en faisant sieger +le senat des intelligences au milieu des produits de l'esprit humain. +Representez-vous ce que serait le Louvre alors! D'un cote une galerie +de peinture comparable a la galerie du Vatican, de l'autre une +bibliotheque comparable a la bibliotheque d'Alexandrie; tout pres +cette grande nouveaute des temps modernes, le palais de l'Industrie; +toute connaissance humaine reunie et rayonnant dans un monument +unique; au centre l'institut, comme le cerveau de ce grand corps. + +Les visiteurs de toutes les parties du monde accourraient a ce +monument comme a une Mecque de l'intelligence. Vous auriez ainsi +transforme le Louvre. Je dis plus, vous n'auriez pas seulement agrandi +le palais, vous auriez agrandi l'idee qu'il contenait. + +Cette creation, ou l'on trouvera tous les magnifiques progres de l'art +contemporain, dotera, sans qu'il en coute un sou aux contribuables, +d'une richesse de plus la ville de Paris, et la France d'une gloire de +plus. J'appuie le projet. + + +NOTE 7 + +SECOURS AUX ARTISTES + +3 avril 1849. + +Le discours sur les encouragements dus aux arts, prononce par M. +Victor Hugo, le 11 novembre 1848, fut combattu, notamment par +l'honorable M. Charlemagne, comme exagerant les besoins et les miseres +des artistes et des lettres. Peu de mois s'ecoulerent, la question des +arts revint devant l'assemblee le 3 avril 1849, et M. Victor Hugo, +appele a la tribune par quelques mots de M. Guichard, fut amene a +dire: + + +Les besoins des artistes n'ont jamais ete plus imperieux. Et, +messieurs, puisque je suis monte a cette tribune,--c'est l'occasion +que M. Guichard m'a offerte qui m'y a fait monter,--je ne voudrais pas +en descendre sans vous rappeler un souvenir qui aura peut-etre quelque +influence sur vos votes dans la portion de cette discussion qui touche +plus particulierement aux interets des lettres et des arts. + +Il y a quelques mois, lorsque je discutais a cette meme place et que +je combattais certaines reductions speciales qui portaient sur le +budget des arts et des lettres, je vous disais que ces reductions, +dans certains cas, pouvaient etre funestes, qu'elles pouvaient +entrainer bien des detresses, qu'elles pouvaient amener meme des +catastrophes. On trouva a cette epoque qu'il y avait quelque +exageration dans mes paroles. + +Eh bien, messieurs, il m'est impossible de ne pas penser en ce moment, +et c'est ici le lieu de le dire, a ce rare et celebre artiste qui +vient de disparaitre si fatalement, qu'un secours donne a propos, +qu'un travail commande a temps aurait pu sauver. + +PLUSIEURS MEMBRES.--Nommez-le! + +M. VICTOR HUGO.--Antonin Moine. + +M. LEON FAUCHER.--Je demande la parole. + +M. VICTOR HUGO.--Oui, messieurs, j'insiste. Ceci merite votre +attention. Ce grand artiste, je le dis avec une amere et profonde +douleur, a trouve plus facile de renoncer a la vie que de lutter +contre la misere. (_Mouvement._) + +Eh bien! que ce soit la un grave et douloureux enseignement. Je le +depose dans vos consciences. Je m'adresse a la generosite connue et +prouvee de cette assemblee. Je l'ai deja trouvee, nous l'avons tous +trouvee sympathique et bienveillante pour les artistes. En ce moment, +ce n'est pas un reproche que je fais a personne, c'est un fait que je +constate. Je dis que ce fait doit rester dans vos esprits, et que, +dans la suite de la discussion, quand vous aurez a voter, soit +a propos du budget de l'interieur, soit a propos du budget de +l'instruction publique, sur certaines reductions que je ne qualifie +pas d'avance, mais qui peuvent etre mal entendues, qui peuvent etre +deplorables, vous vous souviendrez que des reductions fatales peuvent, +pour faire gagner quelques ecus au tresor public, faire perdre a la +France de grands artistes. (_Sensation._) + + + + +CONSEILS DE GUERRE + + +NOTE 8 + +L'ETAT DE SIEGE + +28 septembre 1848. + +Tant que dura l'etat de siege, et a quelque epoque que ce fut, M. +Victor Hugo regarda comme de son devoir de lui resister sous quelque +forme qu'il se presentat. Un jour, le 28 septembre 1848, il recut en +pleine seance de l'assemblee constituante un ordre de comparution +comme temoin devant un conseil de guerre, concu en ces termes: + + +"_Cedule_. + +"La presente devra etre apportee en venant deposer. + +"REPUBLIQUE FRANCAISE. + +"_Liberte, Egalite, Fraternite._ + +"Greffe du 2e conseil de guerre permanent de la 1re division +militaire, seant a Paris, 37, rue du Cherche-Midi. + +"Nous, de Beurmann, capitaine-rapporteur pres le 2e conseil de +guerre de la 1re division militaire, requerons le sieur Hugo, Victor, +representant du peuple, rue d'Isly, 5, a Paris, de comparaitre a +l'audience du 2e conseil de guerre permanent, le 28 du courant 1848, +a midi, pour y deposer en personne sur les faits relatifs aux nommes +Turmel et Long, insurges. Le temoin est prevenu que, faute par lui de +se conformer a la presente assignation, il y sera contraint par les +voies de droit. + +"Donne a Paris, le 20 du mois de septembre, an 1848. + +"_Le rapporteur_, DE BEURMANN." + + +La forme imperative de cette requisition et les dernieres lignes +contenant la menace d'_une contrainte par les voies de droit_, +adressee a un representant inviolable, dictaient a M. Victor Hugo son +devoir. C'etait, comme il le dit quelques jours apres au ministre de +la guerre en lui reprochant le fait, _l'etat de siege penetrant jusque +dans l'assemblee_. M. Victor Hugo refusa d'obeir a ce qu'il appela, le +lendemain meme, en presence du conseil, _cette etrange intimation_. Il +savait, en outre, que sa deposition ne pouvait malheureusement +etre d'aucune utilite aux accuses. Deux heures plus tard, nouvelle +injonction de comparaitre apportee par un gendarme dans l'enceinte +meme de l'assemblee. Nouveau refus de M. Victor Hugo. Dans la soiree, +une priere de venir deposer comme temoin lui est transmise de la part +des accuses eux-memes. Apres avoir constate son refus au tribunal +militaire, M. Victor Hugo se rendit au desir des accuses, et comparut, +le lendemain, devant le conseil; mais il commenca par protester contre +l'empietement que l'etat de siege s'etait permis sur l'inviolabilite +du representant. + +Voici en quels termes la _Gazette des Tribunaux_ rend compte de cette +audience: + + +2e CONSEIL DE GUERRE DE PARIS + +Presidence de M. DESTAING, colonel du 61e regiment de ligne. + +_Audience du 29 septembre._ + +INSURRECTION DE JUIN.--AFFAIRE DU CAPITAINE TURMEL ET DU LIEUTENANT +LONG, DE LA 7e LEGION.--DEPOSITION DE M. VICTOR HUGO.--INCIDENT. + +Un public plus nombreux qu'hier attend l'ouverture de la salle +d'audience, appele non-seulement par l'interet qu'inspire l'affaire +soumise au conseil, mais plus encore par l'incident souleve a la fin +de la derniere audience au sujet de la deposition de M. Victor Hugo, +qui doit comparaitre aujourd'hui comme temoin. + +L'audience a ete ouverte a onze heures et quelques minutes. Apres +avoir ordonne l'introduction des deux accuses Turmel et Long, M. le +president demande a l'huissier d'appeler M. Victor Hugo, representant +du peuple. L'huissier annonce que M. Victor Hugo ne s'est pas encore +presente. + +M. LE PRESIDENT.--M. Victor Hugo m'a fait prevenir qu'il +se presenterait a l'ouverture de l'audience; il viendra +vraisemblablement. En attendant, monsieur le commissaire du +gouvernement, vous avez la parole. + +M. d'Hennezel, substitut du commissaire du gouvernement, expose les +faits qui resultent des debats; et a peine a-t-il prononce quelques +phrases que l'huissier annonce l'arrivee de M. Victor Hugo. M. Hugo +s'approche. + +M. LE PRESIDENT.--Veuillez nous dire vos nom, prenoms, profession et +domicile. + +M. VICTOR HUGO (_Marques d'attention_).--Avant de vous repondre, +monsieur le president, j'ai a dire un mot. En venant deposer devant le +conseil, je suis convenu avec M. le president de l'assemblee nationale +que j'expliquerais sous quelles reserves je me presente. Je dois +cette explication a l'assemblee nationale, dont j'ai l'honneur d'etre +membre, et au mandat de representant, dont le respect doit etre impose +aux autorites constituees plus encore, s'il est possible, qu'aux +simples citoyens. Que le conseil, du reste, ne voie pas dans mes +paroles autre chose que l'accomplissement d'un devoir. Personne plus +que moi n'honore la glorieuse epaulette que vous portez, et je ne +cherche pas, certes, a vous rendre plus difficile la penible mission +que vous accomplissez. + +Hier, en pleine seance, au milieu de l'assemblee, au moment +d'un scrutin, j'ai recu par estafette l'injonction de me rendre +immediatement devant le conseil. Je n'ai tenu aucun compte de cette +etrange intimation. Je ne devais pas le faire, car il va sans dire +que personne n'a le droit d'enlever le representant du peuple a ses +travaux. L'exercice des fonctions de representant est sacre; il +constitue comme il impose un droit, un devoir inviolable. Je n'ai donc +pas tenu compte de l'injonction qui m'etait faite. + +Vers la fin de la seance de l'assemblee, qui s'etait prolongee au dela +de celle du conseil de guerre, j'ai recu, toujours dans l'assemblee, +une nouvelle sommation non moins irreguliere que la premiere. Je +pouvais n'y pas repondre, car, au moment meme ou je parle, les comites +de l'assemblee nationale sont reunis, et c'est la qu'est ma place, et +non ici. + +Je me presente cependant, parce que la priere m'en la ete faite. Je +dis la priere, en ce qui concerne les defenseurs, dont l'intervention +m'a decide, parce que jamais je ne ferai defaut a la priere que l'on +m'adressera au nom de malheureux accuses. Je dois le dire, cependant, +je ne sais pas pourquoi la defense insiste pour mon audition. Ma +deposition est absolument sans importance, et ne peut pas plus etre +utile a la defense qu'a l'accusation. + +M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--C'est le ministere public aussi, +qui, comme la defense, a insiste; le ministere public, qui demandera a +M. le president la permission de vous repondre. + +M. VICTOR HUGO.--Rien n'etait plus facile que de concilier les droits +de la representation nationale et les exigences de la justice, c'etait +de demander l'autorisation de M. le president de l'assemblee, et de +s'entendre sur l'heure. + +M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT.--Permettez-moi de dire un mot au +nom de la loi dont je suis l'organe et au-dessus de laquelle personne +ne peut se placer. L'article 80 du code d'instruction criminelle est +formel, absolu, personne ne peut s'y soustraire, et tout individu cite +regulierement est oblige de se presenter, sous peine d'amende et +meme de contrainte par corps. L'assemblee, qui fait des lois, doit +assurement obeissance aux lois existantes. M. Galy-Cazalat, qui avait +des devoirs a remplir non moins importants que ceux de l'illustre +poete que nous citions comme temoin, s'est rendu ici sans arguer +d'empechements. Nous le repetons donc, la loi est une; elle doit etre +egale pour tout le monde dans ses exigences, comme elle l'est dans sa +protection. + +M. VICTOR HUGO.--Les paroles de M. le commissaire du gouvernement +m'obligent a une courte reponse. La loi, si elle a des exigences, +a aussi des exceptions. Sur beaucoup de points, le representant du +peuple se trouve protege par des exceptions nombreuses, et cela +dans l'unique interet du peuple dont il resume la souverainete. Je +maintiens donc qu'aucun pouvoir ne peut arracher le representant de +son siege au moment ou il delibere et ou le sort du pays peut dependre +du vote qu'il va deposer dans l'urne. + +LE DEFENSEUR DES PREVENUS.--Puisque c'est moi qui, en insistant hier +pour que le temoin fut appele devant vous, ai provoque l'incident +qu'il plait a M. Victor Hugo de prolonger, je demande, a mon tour, au +conseil, a dire quelques mots pour revendiquer la responsabilite de ce +qui a ete fait a ma priere par le ministere public, et rappeler les +veritables droits de chacun ici. + +M. Victor Hugo proteste, en son nom et au nom de l'assemblee +nationale, contre cet appel de votre justice, qu'il considere comme +une violation de son droit de representant. + +La question, dit-il, a ete deja jugee. C'est une erreur; elle ne l'a +jamais ete, parce que dans des circonstances pareilles elle n'a +jamais ete soulevee. Ce qui a ete juge, le voici: c'est que lorsqu'un +representant ou un depute est appele pendant le cours de la session +d'une assemblee legislative a remplir d'autres fonctions qui, pendant +un long temps, l'enleveraient a ses devoirs de legislateur, il doit +etre dispense de ces fonctions. Ainsi pour le jury, ainsi pour les +devoirs d'un magistrat qui est appele a choisir entre la chambre et +le palais. Mais lorsqu'un accuse reclame un temoignage d'ou depend sa +liberte, ou son honneur peut-etre; lorsque ce temoignage peut etre +donne dans l'intervalle qui separe le commencement d'un scrutin de sa +fin; lorsque, au pire, il retardera d'une heure un discours, important +sans doute, mais qui peut attendre, que, de par la qualite de +representant, en opposant pour tout titre quatre lignes de M. le +president de l'assemblee nationale, on puisse refuser ce temoignage, +c'est ce que personne n'aurait soutenu, c'est ce que je m'etonne que +M. Victor Hugo ait soutenu le premier. + +M. Victor Hugo, continue l'honorable defenseur, proteste, au nom +de l'assemblee nationale; moi, comme defenseur contribuant a +l'administration de la justice, je proteste au nom de la justice meme. +Jamais je n'admettrai qu'en venant ici M. le representant Victor Hugo +fasse un acte de complaisance. Nous n'acceptons pas l'aumone de son +temoignage, la justice commande et ne sollicite pas. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne refuse point de venir ici, mais je soutiens +que personne n'a le droit d'arracher un representant a ses fonctions +legislatives; je n'admets point que l'on puisse violer ainsi la +souverainete du peuple. Je n'entends point engager ici une discussion +sur cette grave question, elle trouvera sa place dans une autre +enceinte. Je suis le premier a reconnaitre l'elevation des sentiments +du defenseur, mais ce que je veux maintenant, c'est mon droit de +representant. Pour le moment, ce n'est pas un refus, ce n'est qu'une +question d'heure choisie. Je suis pret, monsieur le president, a +repondre a vos questions. + +LE DEFENSEUR.--M. Victor Hugo a ecrit sur les derniers jours d'un +condamne a mort des pages qui resteront comme l'une des oeuvres les +plus belles qui soient sorties de l'esprit humain. Les angoisses des +accuses Turmel et Long ne sont pas aussi terribles que celles du +condamne, mais elles demandent aussi a n'etre pas prolongees. Eh bien! +si M. Victor Hugo, qui le pouvait comme M. Galy-Cazalat, etait venu +hier ici, les accuses auraient ete juges hier, et votre tribunal n'eut +pas ete dans la necessite de s'assembler une seconde fois. Les accuses +n'auraient pas passe une nuit cruelle sous le poids d'une accusation +qui peut entrainer la peine des travaux forces. + +M. VICTOR HUGO.--J'ai dit en commencant, et je regrette que le +defenseur paraisse l'oublier, que jamais un accuse ne me trouverait +sourd a son appel. Je devais maintenir, vis-a-vis de quelque autorite +que ce soit, l'inviolabilite des deliberations de l'assemblee, qui +tient en ses mains les destinees de la France. Maintenant, j'ajoute +que, si j'avais pu penser que ma deposition servit la cause des +malheureux accuses, je n'aurais pas attendu la citation, j'aurais +demande moi-meme, et comme un droit alors, que le conseil m'entendit. +Mais ma deposition n'est d'aucune importance, comme ont pu en juger +les defenseurs eux-memes, qui ont lu ma declaration ecrite. Je n'avais +donc point a hesiter. Je devais preferer a une comparution absolument +inutile a l'accuse l'accomplissement du plus serieux de tous les +devoirs dans la plus grave de toutes les conjonctures; je devais en +outre resister a l'acte inqualifiable qu'avait ose, vis-a-vis d'un +representant, se permettre la justice d'exception sous laquelle Paris +est place en ce moment. + +M. LE PRESIDENT.--Permettez-moi de vous adresser la question: Quels +sont vos nom et prenoms? + +M. VICTOR HUGO.--Victor Hugo. + +M. LE PRESIDENT.--Votre profession? + +M. VICTOR HUGO.--Homme de lettres et representant du peuple. + +M. LE PRESIDENT.--Votre lieu de naissance? + +M. VICTOR HUGO.--Besancon. + +M. LE PRESIDENT.--Votre domicile actuel? + +M. VICTOR HUGO.--Rue d'Isly, 5. + +M. LE PRESIDENT.--Votre domicile precedent? + +M. VICTOR HUGO.--Place Royale, 6. + +M. LE PRESIDENT.--Que savez-vous sur l'accuse Turmel? + +M. VICTOR HUGO.--Je pourrais dire que je ne sais rien. Ma deposition +devant M. le juge d'instruction a ete faite dans un moment ou mes +souvenirs etaient moins confus, et elle serait plus utile que mes +paroles actuelles a la manifestation de la verite. Cependant, voila ce +que je crois me rappeler. Nous venions d'attaquer une barricade de la +rue Saint-Louis, d'ou partait depuis le matin une fusillade assez vive +qui nous avait coute beaucoup de braves gens; cette barricade enlevee +et detruite, je suis alle seul vers une autre barricade placee en +travers de la rue Vieille-du-Temple, et tres forte. Voulant avant +tout eviter l'effusion du sang, j'ai aborde les insurges; je les ai +supplies, puis sommes, au nom de l'assemblee nationale dont mes +collegues et moi avions recu un mandat, de mettre bas les armes; ils +s'y sont refuses. + +M. Villain de Saint-Hilaire, adjoint au maire, qui a montre en cette +occasion un rare courage, vint me rejoindre a cette barricade, +accompagne d'un garde national, homme de coeur et de resolution, et +dont je regrette de ne pas savoir le nom, pour m'engager a ne pas +prolonger des pourparlers desormais inutiles, et dont ils craignaient +quelque resultat funeste. Voyant que mes efforts ne reussissaient pas, +je cedai a leurs prieres. + +Nous nous retirames a quelque distance pour deliberer sur les mesures +que nous avions a prendre. Nous etions derriere l'angle d'une maison. +Un groupe de gardes nationaux amena un prisonnier. Comme, depuis +quelque temps, j'avais vu beaucoup de prisonniers, je ne pourrais me +rappeler si j'ai vu celui-ci. + +M. LE PRESIDENT _au temoin_.--Regardez l'accuse, le reconnaissez-vous? + +(_Les deux accuses Turmel et Long se levent et se tournent vers Victor +Hugo._) + +M. VICTOR HUGO, _montrant Long_.--Je n'ai pas l'honneur de connaitre +monsieur. Quant a l'autre accuse, je crois le reconnaitre, il etait +amene par un groupe de gardes nationaux. Il vit a mon insigne que +j'etais representant.--Citoyen representant, s'ecria-t-il, je suis +innocent, faites-moi mettre en liberte.--Mais tous furent unanimes a +me dire que c'etait un homme tres dangereux, et qu'il commandait une +des barricades qui nous faisaient face. Ce que voyant, je laissai la +justice suivre son cours, et on l'emmena. + +M. LE PRESIDENT.--Vos souvenirs sont parfaitement fideles. Maintenant +vous pouvez retourner a vos travaux legislatifs. Quant a nous, nous +avons fait notre devoir, la loi est satisfaite, personne n'a le droit +de se mettre au-dessus d'elle. + +M. VICTOR HUGO.--Il y a eu confusion dans l'esprit de la defense et +du ministere public, et je regretterais de voir cette confusion +s'introduire dans l'esprit du conseil. J'ai toujours ete pret, et +je l'ai prouve surabondamment, a venir eclairer la justice. C'etait +simplement, s'il faut que je le dise encore, une question d'heure a +choisir. Mais j'ai toujours nie, et je nierai toujours, que quelque +autorite que ce puisse etre, autorite necessairement inferieure +a l'assemblee nationale, puisse penetrer jusqu'au representant +inviolable, le saisir dans l'enceinte de l'assemblee, l'arracher aux +deliberations, et lui imposer un pretendu devoir autre que son devoir +de legislateur. Le jour ou cette monstrueuse usurpation serait +toleree, il n'y aurait plus de liberte des assemblees, il n'y aurait +plus de souverainete du peuple, il n'y aurait plus rien! rien que +l'arbitraire et le despotisme et l'abaissement de tout dans le pays. +Quant a moi, je ne verrai jamais ce jour-la. (_Mouvement._) + +M. LE PRESIDENT.--Notre devoir est de faire executer les lois, quelque +eleve que soit le caractere des personnes appelees devant la justice. + +M. VICTOR HUGO.--Ce ne serait point la executer les lois, ce serait +les violer toutes a la fois. Je persiste dans ma protestation. + +(_M. Victor Hugo se retire au milieu d'un mouvement de curiosite qui +l'accompagne au dehors de la salle d'audience._) + +M. LE PRESIDENT _au commissaire du gouvernement_.--Vous avez la +parole. + +M. d'Hennezel soutient l'accusation contre les deux accuses. + +M'es Madier de Montjau et Briquet defendent les accuses. + +Le conseil entre dans la salle des deliberations, et, apres une heure +ecoulee, M. le president prononce un jugement qui declare Turmel et +Long non coupables sur la question d'attentat, mais coupables d'avoir +pris part a un mouvement insurrectionnel, etant porteurs d'armes +apparentes. + +En consequence, Turmel est condamne a deux annees de prison, et Long +a une annee de la meme peine, en vertu de l'article 5 de la loi du 24 +mai 1834, modifie par l'article 463 du Code penal. + +--La grave question soulevee par l'honorable M. Victor Hugo devant le +conseil de guerre a ete, a son retour dans le sein de l'assemblee, +l'objet de discussions assez animees qui se sont engagees dans la +salle des conferences. Les principes poses par M. Victor Hugo ont ete +vivement soutenus par les membres les plus competents de l'assemblee. +On annoncait quecet incident ferait l'objet d'une lettre que le +president de l'assemblee devait adresser au president du conseil de +guerre. + + + + +CONSEIL D'ETAT + +1849 + + +NOTE 9 + +LA LIBERTE DU THEATRE + +En 1849, la commission du conseil d'etat, formee pour preparer la loi +sur les theatres, fit appel a l'experience des personnes que leurs +etudes ou leur profession interessent particulierement a la prosperite +et a la dignite de l'art theatral. Six seances furent consacrees +a entendre trente et une personnes, parmi lesquelles onze auteurs +dramatiques ou compositeurs, trois critiques, sept directeurs, huit +comediens. M. Victor Hugo fut entendu dans les deux seances du 17 et +du 30 septembre. Nous donnons ici ces deux seances recueillies par la +stenographie et publiees par les soins du conseil d'etat. + + +_Seance du 17 septembre._--Presidence de M. Vivien. + +M. VICTOR HUGO.--Mon opinion sur la matiere qui se discute maintenant +devant la commission est ancienne et connue; je l'ai meme en partie +publiee. J'y persiste plus que jamais. Le temps ou elle prevaudra +n'est pas encore venu. Cependant, comme, dans ma conviction profonde, +le principe de la liberte doit finir par triompher sur tous les +points, j'attache de l'importance a la maniere serieuse dont la +commission du conseil d'etat etudie les questions qui lui sont +soumises; ce travail preparatoire est utile, et je m'y associe +volontiers. Je ne laisserai echapper, pour ma part, aucune occasion de +semer des germes de liberte. Faisons notre devoir, qui est de semer +les idees; le temps fera le sien, qui est de les feconder. + +Je commencerai par dire a la commission que, dans la question des +theatres, question tres grande et tres serieuse, il n'y a que deux +interets qui me preoccupent. A la verite, ils embrassent tout. L'un +est le progres de l'art, l'autre est l'amelioration du peuple. + +J'ai dans le coeur une certaine indifference pour les formes +politiques, et une inexprimable passion pour la liberte. Je viens +de vous le dire, la liberte est mon principe, et, partout ou elle +m'apparait, je plaide ou je lutte pour elle. + +Cependant si, dans la question theatrale, vous trouvez un moyen qui +ne soit pas la liberte, mais qui me donne le progres de l'art et +l'amelioration du peuple, j'irai jusqu'a vous sacrifier le grand +principe pour lequel j'ai toujours combattu, je m'inclinerai et je me +tairai. Maintenant, pouvez-vous arriver a ces resultats autrement que +par la liberte? + +Vous touchez, dans la matiere speciale qui vous occupe, a la grande, +a l'eternelle question qui reparait sans cesse, et sous toutes les +formes, dans la vie de l'humanite. Les deux grands principes qui la +dominent dans leur lutte perpetuelle, la liberte, l'autorite, sont en +presence dans cette question-ci comme dans toutes les autres. Entre +ces deux principes, il vous faudra choisir, sauf ensuite a faire +d'utiles accommodements entre celui que vous choisirez et celui que +vous ne choisirez pas. Il vous faudra choisir; lequel prendrez-vous? +Examinons. + +Dans la question des theatres, le principe de l'autorite a ceci pour +lui et contre lui qu'il a deja ete experimente. Depuis que le theatre +existe en France, le principe d'autorite le possede. Si l'on a +constate ses inconvenients, on a aussi constate ses avantages, on les +connait. Le principe de liberte n'a pas encore ete mis a l'epreuve. + +M. LE PRESIDENT.--Il a ete mis a l'epreuve de 1791 a 1806. + +M. VICTOR HUGO.--Il fut proclame en 1791, mais non realise; on etait +en presence de la guillotine. La liberte germait alors, elle ne +regnait pas. Il ne faut point juger des effets de la liberte des +theatres par ce qu'elle a pu produire pendant la premiere revolution. + +Le principe de l'autorite a pu, lui, au contraire, produire tous ses +fruits; il a eu sa realisation la plus complete dans un systeme ou pas +un detail n'a ete omis. Dans ce systeme, aucun spectacle ne pouvait +s'ouvrir sans autorisation. On avait ete jusqu'a specifier le nombre +de personnages qui pouvaient paraitre en scene dans chaque theatre, +jusqu'a interdire aux uns de chanter, aux autres de parler; jusqu'a +regler, en de certains cas, le costume et meme le geste; jusqu'a +introduire dans les fantaisies de la scene je ne sais quelle rigueur +hierarchique. + +Le principe de l'autorite, realise si completement, qu'a-t-il produit? +On va me parler de Louis XIV et de son grand regne. Louis XIV a porte +le principe de l'autorite, sous toutes ses formes, a son plus haut +degre de splendeur. Je n'ai a parler ici que du theatre. Eh bien! le +theatre du dix-septieme siecle eut ete plus grand sans la pression +du principe d'autorite. Ce principe a arrete l'essor de Corneille et +froisse son robuste genie. Moliere s'y est souvent soustrait, parce +qu'il vivait dans la familiarite du grand roi dont il avait les +sympathies personnelles. Moliere n'a ete si favorise que parce qu'il +etait valet de chambre tapissier de Louis XIV; il n'eut point fait +sans cela le quart de ses chefs-d'oeuvre. Le sourire du maitre lui +permettait l'audace. Chose bizarre a dire, c'est sa domesticite qui a +fait son independance; si Moliere n'eut pas ete valet, il n'eut pas +ete libre. + +Vous savez qu'un des miracles de l'esprit humain avait ete declare +immoral par les contemporains; il fallut un ordre formel de Louis +XIV pour qu'on jouat _Tartuffe_. Voila ce qu'a fait le principe de +l'autorite dans son plus beau siecle. Je passerai sur Louis XV et +sur son temps; c'est une epoque de complete degradation pour l'art +dramatique. Je range les tragedies de Voltaire parmi les oeuvres les +plus informes que l'esprit humain ait jamais produites. Si Voltaire +n'etait pas, a cote de cela, un des plus beaux genies de l'humanite, +s'il n'avait pas produit, entre autres grands resultats, ce resultat +admirable de l'adoucissement des moeurs, il serait au niveau de +Campistron. + +Je ne triomphe donc pas du dix-huitieme siecle; je le pourrais, mais +je m'abstiens. Remarquez seulement que le chef-d'oeuvre dramatique +qui marque la fin de ce siecle, _le Mariage de Figaro_, est du a la +rupture du principe d'autorite. J'arrive a l'empire. Alors l'autorite +avait ete restauree dans toute sa splendeur, elle avait quelque chose +de plus eclatant encore que l'autorite de Louis XIV, il y avait alors +un maitre qui ne se contentait pas d'etre le plus grand capitaine, le +plus grand legislateur, le plus grand politique, le plus grand prince +de son temps, mais qui voulait etre le plus grand organisateur de +toutes choses. La litterature, l'art, la pensee ne pouvaient echapper +a sa domination, pas plus que tout le reste. Il a eu, et je l'en loue, +la volonte d'organiser l'art. Pour cela il n'a rien epargne, il a tout +prodigue. De Moscou il organisait le Theatre-Francais. Dans le moment +meme ou la fortune tournait et ou il pouvait voir l'abime s'ouvrir, il +s'occupait de reglementer les soubrettes et les crispins. + +Eh bien, malgre tant de soins et tant de volonte, cet homme, qui +pouvait gagner la bataille de Marengo et la bataille d'Austerlitz, n'a +pu faire faire un chef-d'oeuvre. Il aurait donne des millions pour que +ce chef-d'oeuvre naquit; il aurait fait prince celui qui en aurait +honore son regne. Un jour, il passait une revue. Il y avait la dans +les rangs un auteur assez mediocre qui s'appelait Barjaud. Personne +ne connait plus ce nom. On dit a l'empereur:--Sire, M. Barjaud est +la.--Monsieur Barjaud, dit-il aussitot, sortez des rangs.--Et il lui +demanda ce qu'il pouvait faire pour lui. + +M. SCRIBE.--M. Barjaud demanda une sous-lieutenance, ce qui ne prouve +pas qu'il eut la vocation des lettres. Il fut tue peu de temps apres, +ce qui aurait empeche son talent (s'il avait eu du talent) d'illustrer +le regne imperial. + +M. VICTOR HUGO,--Vous abondez dans mon sens. D'apres ce que l'empereur +faisait pour des mediocrites, jugez de ce qu'il eut fait pour des +talents, jugez de ce qu'il eut fait pour des genies! Une de ses +passions eut ete de faire naitre une grande litterature. Son gout +litteraire etait superieur, _le Memorial de Sainte-Helene_ le prouve. +Quand l'empereur prend un livre, il ouvre Corneille. + +Eh bien! cette litterature qu'il souhaitait si ardemment pour en +couronner son regne, lui ce grand createur, il n'a pu la creer. +Qu'ont produit, dans le domaine de l'art, tant d'efforts, tant de +perseverance, tant de magnificence, tant de volonte? Qu'a produit ce +principe de l'autorite, si puissamment applique par l'homme qui le +faisait en quelque sorte vivant? Rien. + +M. SCRIBE.--Vous oubliez _les Templiers_ de M. Raynouard. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne les oublie pas. Il y a dans cette piece un beau +vers. + +Voila, au point de vue de l'art sous l'empire, ce que l'autorite a +produit, c'est-a-dire rien de grand, rien de beau. + +J'en suis venu a me dire, pour ma part, en voyant ces resultats, +que l'autorite pourrait bien ne pas etre le meilleur moyen de faire +fructifier l'art; qu'il fallait peut-etre songer a quelque autre +chose. Nous verrons tout a l'heure a quoi. + +Le point de vue de l'art epuise, passons a l'autre, au point de vue +de la moralisation et de l'instruction du peuple. C'est un cote de la +question qui me touche infiniment. + +Qu'a fait le principe d'autorite a ce point de vue? et que vaut-il? Je +me borne toujours au theatre. Le principe d'autorite voulait et devait +vouloir que le theatre contribuat, pour sa part, a enseigner au peuple +tous les respects, les devoirs moraux, la religion, le principe +monarchique qui dominait alors, et dont je suis loin de meconnaitre la +puissance civilisatrice. Eh bien, je prends le theatre tel qu'il a +ete au siecle par excellence de l'autorite, je le prends dans sa +personnification francaise la plus illustre, dans l'homme que tous les +siecles et tous les temps nous envieront, dans Moliere. J'observe; que +vois-je? Je vois le theatre echapper completement a la direction que +lui donne l'autorite. Moliere preche, d'un bout a l'autre de ses +oeuvres, la lutte du valet contre le maitre, du fils contre le pere, +de la femme contre le mari, du jeune homme contre le vieillard, de la +liberte contre la religion. + +Nous disons, nous: Dans _Tartuffe_, Moliere n'a attaque que +l'hypocrisie. Tous ses contemporains le comprirent autrement. + +Le but de l'autorite etait-il atteint? Jugez vous-memes. Il etait +completement tourne; elle avait ete radicalement impuissante. J'en +conclus qu'elle n'a pas en elle la force necessaire pour donner au +peuple, au moins par l'intermediaire du theatre, l'enseignement le +meilleur selon elle. + +Voyez, en effet. L'autorite veut que le theatre exhorte toutes les +desobeissances. Sous la pression des idees religieuses, et meme +devotes, toute la comedie qui sort de Moliere est sceptique; sous +la pression des idees monarchiques, toute la tragedie qui sort de +Corneille est republicaine. Tous deux, Corneille et Moliere, sont +declares, de leur vivant, immoraux, l'un par l'academie, l'autre par +le parlement. + +Et voyez comme le jour se fait, voyez comme la lumiere vient! +Corneille et Moliere, qui ont fait le contraire de ce que voulait leur +imposer le principe d'autorite sous la double pression religieuse +et monarchique, sont-ils immoraux vraiment? L'academie dit oui, le +parlement dit oui, la posterite dit non. Ces deux grands poetes ont +ete deux grands philosophes. Ils n'ont pas produit au theatre la +vulgaire morale de l'autorite, mais la haute morale de l'humanite. +C'est cette morale, cette morale superieure et splendide, qui est +faite pour l'avenir et que la courte vue des contemporains qualifie +toujours d'immoralite. + +Aucun genie n'echappe a cette loi, aucun sage, aucun juste! +L'accusation d'immoralite a successivement atteint et quelquefois +martyrise tous les fondateurs de la sagesse humaine, tous les +revelateurs de la sagesse divine. C'est au nom de la morale qu'on a +fait boire la cigue a Socrate et qu'on a cloue Jesus au gibet. + +Je reprends, et je resume ce que je viens de dire. + +Le principe d'autorite, seul et livre a lui-meme, a-t-il su faire +fructifier l'art? Non. A-t-il su imprimer au theatre une direction +utile dans son sens a l'amelioration du peuple? Non. + +Qu'a-t-il fait donc? Rien, ou, pour mieux dire, il a comprime les +genies, il a gene les chefs-d'oeuvre. + +Maintenant, voulez-vous que je descende de cette region elevee, ou je +voudrais que les esprits se maintinssent toujours, pour traiter au +point de vue purement industriel la question que vous etudiez? Ce +point de vue est pour moi peu considerable, et je declare que le +nombre des faillites n'est rien pour moi a cote d'un chef-d'oeuvre +cree ou d'un progres intellectuel ou moral du peuple obtenu. +Cependant, je ne veux point negliger completement ce cote de la +question, et je demanderai si le principe de l'autorite a ete du moins +bon pour faire prosperer les entreprises dramatiques? Non. Il n'a +pas meme obtenu ce mince resultat. Je n'en veux pour preuve que les +dix-huit annees du dernier regne. Pendant ces dix-huit annees, +l'autorite a tenu dans ses mains les theatres par le privilege et par +la distinction des genres. Quel a ete le resultat? + +L'empereur avait juge qu'il y avait beaucoup trop de theatres dans +Paris; qu'il y en avait plus que la population de la ville n'en +pouvait porter. Par un acte d'autorite despotique, il supprima une +partie de ces theatres, il emonda en bas et conserva en haut. Voila ce +que fit un homme de genie. La derniere administration des beaux-arts +a retranche en haut et multiplie en bas. Cela seul suffit pour faire +juger qu'au grand esprit de gouvernement avait succede le petit +esprit. Qu'avez-vous vu pendant les dix-huit annees de la deplorable +administration qui s'est continuee, en depit des chocs de la +politique, sous tous les ministres de l'interieur? Vous avez vu perir +successivement ou s'amoindrir toutes les scenes vraiment litteraires. + +Chaque fois qu'un theatre montrait quelques velleites de litterature, +l'administration faisait des efforts inouis pour le faire rentrer dans +des genres miserables. Je caracterise cette administration d'un mot: +point de debouches a la pensee elevee, multiplication des spectacles +grossiers; les issues fermees en haut, ouvertes en bas. Il suffisait +de demander a exploiter un spectacle-concert, un spectacle de +marionnettes, de danseurs de corde, pour obtenir la permission +d'attirer et de depraver le public. Les gens de lettres, au nom +de l'art et de la litterature, avaient demande un second +Theatre-Francais; on leur a repondu par une derision, on leur a donne +l'Odeon! + +Voila comment l'administration comprenait son devoir; voila comment le +principe de l'autorite a fonctionne depuis vingt ans. D'une part, il +a comprime l'essor de la pensee; de l'autre, il a developpe l'essor, +soit des parties infimes de l'intelligence, soit des interets purement +materiels. Il a fonde la situation actuelle, dans laquelle nous avons +vu un nombre de theatres hors de toute proportion avec la population +parisienne, et crees par des fantaisies sans motifs. Je n'epuise +pas les griefs. On a dit beaucoup de choses sur la maniere dont on +trafiquait des privileges. J'ai peu de gout a ce genre de recherches. +Ce que je constate, c'est qu'on a developpe outre mesure l'industrie +miserable pour refouler le developpement de l'art. + +Maintenant qu'une revolution est survenue, qu'arrive-t-il? C'est que, +du moment qu'elle a eclate, tous ces theatres factices sortis du +caprice d'un commis, de pis encore quelquefois, sont tombes sur les +bras du gouvernement. Il faut, ou les laisser mourir, ce qui est une +calamite pour une multitude de malheureux qu'ils nourrissent, ou les +entretenir a grands frais, ce qui est une calamite pour le budget. +Voila les fruits des systemes fondes sur le principe de l'autorite. +Ces resultats, je les ai enumeres longuement. Ils ne me satisfont +guere. Je sens la necessite d'en venir a un systeme fonde sur autre +chose que le principe d'autorite. + +Or, ici, il n'y a pas deux solutions. Du moment ou vous renoncez au +principe d'autorite, vous etes contraints de vous tourner vers le +principe de liberte. + +Examinons maintenant la question des theatres au point de vue de la +liberte. + +Je veux pour le theatre deux libertes qui sont toutes deux dans l'air +de ce siecle, liberte d'industrie, liberte de pensee. + +Liberte d'industrie, c'est-a-dire point de privileges; liberte de +pensee, c'est-a-dire point de censure. + +Commencons par la liberte d'industrie; nous examinerons l'autre +question une autre fois. Le temps nous manque aujourd'hui. + +Voyons comment nous pourrions organiser le systeme de la liberte. Ici, +je dois supposer un peu; rien n'existe. + +Je suis oblige de revenir a mon point de depart, car il ne faut pas le +perdre de vue un seul instant. La grande pensee de ce siecle, celle +qui doit survivre a toutes les autres, a toutes les formes politiques, +quelles qu'elles soient, celle qui sera le fondement de toutes les +institutions de l'avenir, c'est la liberte. Je suppose donc que la +liberte penetre dans l'industrie theatrale, comme elle a penetre dans +toutes les autres industries, puis je me demande si elle satisfera +au progres de l'art, si elle produira la renovation du peuple. Voici +d'abord comment je comprendrais que la liberte de l'industrie +theatrale fut proclamee. + +Dans la situation ou sont encore les esprits et les questions +politiques, aucune liberte ne peut exister sans que le gouvernement +y ait pris sa part de surveillance et d'influence. La liberte +d'enseignement ne peut, a mon sens, exister qu'a cette condition; il +en est de meme de la liberte theatrale. L'etat doit d'autant mieux +intervenir dans ces deux questions, qu'il n'y a pas la seulement un +interet materiel, mais un interet moral de la plus haute importance. + +Quiconque voudra ouvrir un theatre le pourra en se soumettant aux +conditions de police que voici ... aux conditions de cautionnement que +voici ... aux garanties de diverses natures que voici ... Ce sera le +cahier des charges de la liberte. + +Ces mesures ne suffisent pas. Je rapprochais tout a l'heure la liberte +des theatres de la liberte de l'enseignement; c'est que le theatre +est une des branches de l'enseignement populaire. Responsable de la +moralite et de l'instruction du peuple, l'etat ne doit point se +resigner a un role negatif, et, apres avoir pris quelques precautions, +regarder, laisser aller. L'etat doit installer, a cote des theatres +libres, des theatres qu'il gouvernera, et ou la pensee sociale se fera +jour. + +Je voudrais qu'il y eut un theatre digne de la France pour les +celebres poetes morts qui l'ont honoree; puis un theatre pour les +auteurs vivants. Il faudrait encore un theatre pour le grand opera, +un autre pour l'opera-comique. Je subventionnerais magnifiquement ces +quatre theatres. + +Les theatres livres a l'industrie personnelle sont toujours forces a +une certaine parcimonie. Une piece coute 100,000 francs a monter, ils +reculeront; vous, vous ne reculerez pas. Un grand acteur met a haut +prix ses pretentions, un theatre libre pourrait marchander et le +laisser echapper; vous, vous ne marchanderez pas. Un ecrivain de +talent travaille pour un theatre libre, il recoit tel droit d'auteur; +vous lui donnez le double, il travaillera pour vous. Vous aurez +ainsi dans les theatres de l'etat, dans les theatres nationaux, les +meilleures pieces, les meilleurs comediens, les plus beaux spectacles. +En meme temps, vous, l'etat, qui ne speculez pas, et qui, a la +rigueur, en presence d'un grand but de gloire et d'utilite a +atteindre, n'etes pas force de gagner de l'argent, vous offrirez au +peuple ces magnifiques spectacles au meilleur marche possible. + +Je voudrais que l'homme du peuple, pour dix sous, fut aussi bien +assis au parterre, dans une stalle de velours, que l'homme du monde a +l'orchestre, pour dix francs. De meme que je voudrais le theatre grand +pour l'idee, je voudrais la salle vaste pour la foule. De cette facon +vous auriez, dans Paris, quatre magnifiques lieux de rendez-vous, ou +le riche et le pauvre, l'heureux et le malheureux, le parisien et le +provincial, le francais et l'etranger, se rencontreraient tous les +soirs, meleraient fraternellement leur ame, et communieraient, pour +ainsi dire, dans la contemplation des grandes oeuvres de l'esprit +humain. Que sortirait-il de la? L'amelioration populaire et la +moralisation universelle. + +Voila ce que feraient les theatres nationaux. Maintenant, que feraient +les theatres libres? Vous allez me dire qu'ils seraient ecrases par +une telle concurrence. Messieurs, je respecte la liberte, mais je +gouverne et je tiens le niveau eleve. C'est a la liberte de s'en +arranger. + +Les depenses des theatres nationaux vous effrayent peut-etre; c'est a +tort. Fussent-elles enormes, j'en reponds, bien que mon but ne +soit pas de creer une speculation en faveur de l'etat, le resultat +financier ne lui sera pas desavantageux. Les hommes speciaux vous +diraient que l'etat fera avec ces etablissements de bonnes affaires. +Il arrivera alors ce resultat singulier et heureux qu'avec un +chef-d'oeuvre un poete pourra gagner presque autant d'argent qu'un +agent de change par un coup de bourse. + +Surtout, ne l'oubliez pas, aux hommes de talent et de genie qui +viendront a moi, je dirai:--Je n'ai pas seulement pour but de faire +votre fortune et d'encourager l'art en vous protegeant; j'ai un but +plus eleve encore. Je veux que vous fassiez des chefs-d'oeuvre, s'il +est possible, mais je veux surtout que vous amelioriez le peuple de +toutes les classes. Versez dans la population des idees saines; faites +que vos ouvrages ne sortent pas d'une certaine ligne que voici, et +qui me parait la meilleure.--C'est la un langage que tout le monde +comprendra; tout esprit consciencieux, toute ame honnete sentira +l'importance de la mission. Vous aurez un theatre qui attirera la +foule et qui repandra les idees civilisatrices, l'heroisme, +le devouement, l'abnegation, le devoir, l'amour du pays parla +reproduction vraie, animee ou meme patriotiquement exaltee, des grands +faits de notre histoire. + +Et savez-vous ce qui arrivera? Vous n'attirerez pas seulement le +peuple a vos theatres, vous y attirerez l'etranger. Pas un homme riche +en Europe qui ne soit tenu de venir a vos theatres completer son +education francaise et litteraire. Ce sera la une source de richesse +pour la France et pour Paris. Vos magnifiques subventions, savez-vous +qui les payera? L'Europe. L'argent de l'etranger affluera chez +vous; vous ferez a la gloire nationale, une avance que l'admiration +europeenne vous remboursera. + +Messieurs, au moment ou nous sommes, il n'y a qu'une seule nation qui +soit en etat de donner des produits litteraires au monde entier, et +cette nation, c'est la nation francaise. Vous avez donc la un monopole +immense, un monopole que l'univers civilise subit depuis dix-huit ans. +Les ministres qui nous ont gouvernes n'ont eu qu'une seule pensee: +comprimer la litterature francaise a l'interieur, la sacrifier au +dehors, la laisser systematiquement spolier dans un royaume voisin par +la contrefacon. Je favoriserais, au contraire, cet admirable monopole +sous toutes ses formes, et je le repandrais sur le monde entier; je +creerais a Paris des foyers lumineux qui eclaireraient toutes les +nations, et vers lesquels toutes les nations se tourneraient. + +Ce n'est pas tout. Pour achever l'oeuvre, je voudrais des theatres +speciaux pour le peuple; ces theatres, je les mettrais a la charge, +non de l'etat, mais de la ville de Paris. Ce seraient des theatres +crees a ses frais et bien choisis par son administration municipale +parmi les theatres deja existants, et des lors subventionnes par elle. +Je les appellerais theatres municipaux. + +La ville de Paris est interessee, sous tous les rapports, a +l'existence de ces theatres. Ils developperaient les sentiments moraux +et l'instruction dans les classes inferieures; ils contribueraient a +faire regner le calme dans cette partie de la population, d'ou sortent +parfois des commotions si fatales a la ville. + +Je l'ai dit plus haut d'une maniere generale en me faisant le +plagiaire de l'empereur Napoleon, je le repete ici en appliquant +surtout mon assertion aux classes inferieures de la population +parisienne: le peuple francais, la population parisienne +principalement, ont beaucoup du peuple athenien; il faut quelque chose +pour occuper leur imagination. Les theatres municipaux seront des +especes de derivatifs, qui neutraliseront les bouillonnements +populaires. Avec eux, le peuple parisien lira moins de mauvais +pamphlets, boira moins de mauvais vins, hantera moins de mauvais +lieux, fera moins de revolutions violentes. + +L'interet de la ville est patent; il est naturel qu'elle fasse les +frais de ces fondations. Elle ferait appel a des auteurs sages et +distingues, qui produiraient sur la scene des pieces elementaires, +tirees surtout de notre histoire nationale. Vous avez vu une partie +de cette pensee realisee par le Cirque; on a eu tort de le laisser +fermer. + +Les theatres municipaux seraient repartis entre les differents +quartiers de la capitale, et places surtout dans les quartiers les +moins riches, dans les faubourgs. Ainsi, a la charge de l'etat, quatre +theatres nationaux pour la France et pour l'Europe; a la charge de la +ville, quatre theatres municipaux pour le peuple des faubourgs; a cote +de ce haut enseignement de l'etat, les theatres libres; voila mon +systeme. + +Selon moi, de ce systeme, qui est la liberte, sortiraient la grandeur +de l'art et l'amelioration du peuple, qui sont mes deux buts. Vous +avez vu ce qu'avait produit, pour ces deux grands buts, le systeme +base sur l'autorite, c'est-a-dire le privilege et la censure. Comparez +et choisissez. + +M. LE PRESIDENT.--Vous admettez le regime de la liberte, mais vous +faites aux theatres libres une condition bien difficile. Ils seront +ecrases par ceux de l'etat. + +M. VICTOR HUGO.--Le role des theatres libres est loin d'etre nul a +cote des theatres de l'etat. Ces theatres lutteront avec les votres. +Quoique vous soyez le gouvernement, vous vous trompez quelquefois. Il +vous arrive de repousser des oeuvres remarquables; les theatres libres +accueilleront ces oeuvres-la. Ils profiteront des erreurs que vous +aurez commises, et les applaudissements du public que vous entendrez +dans les salles seront pour vous des reproches et vous stimuleront. + +On va me dire: Les theatres libres, qui auront peine a faire +concurrence au gouvernement, chercheront, pour reussir, les moyens les +plus facheux; ils feront appel au devergondage de l'imagination ou aux +passions populaires; pour attirer le public, ils speculeront sur le +scandale; ils feront de l'immoralite et ils feront de la politique; +ils joueront des pieces extravagantes, excentriques, obscenes, et des +comedies aristophanesques. S'il y a dans tout cela quelque chose de +criminel, on pourra le reprimer par les moyens legaux; sinon, ne vous +en inquietez pas. Je suis un de ceux qui ont eu l'inconvenient ou +l'honneur, depuis Fevrier, d'etre quelquefois mis sur le theatre. Que +m'importe! J'aime mieux ces plaisanteries, inoffensives apres tout, +que telles calomnies repandues contre moi par un journal dans ses +cinquante mille exemplaires. + +Quand on me met sur la scene, j'ai tout le monde pour moi; quand on +me travestit dans un journal, j'ai contre moi les trois quarts des +lecteurs. Et cependant je ne m'inquiete pas de la liberte de la +presse, je ne fais point de proces aux journaux qui me travestissent, +je ne leur ecris pas meme de lettres avec un huissier pour facteur. +Sachez donc accepter et comprendre la liberte de la pensee sous toutes +ses formes, la liberte du theatre comme la liberte de la presse; c'est +l'air meme que vous respirez. Contentez-vous, quand les theatres +libres ne depassent point certaines bornes que la loi peut preciser, +de leur faire une noble et puissante guerre avec vos theatres +nationaux et municipaux; la victoire vous restera. + +M. SCRIBE.--Les genereuses idees que vient d'emettre M. Victor Hugo +sont en partie les miennes; mais il me semble qu'elles gagneraient +a etre realisees dans un systeme moins complique. Le systeme de M. +Victor Hugo est double, et ses deux parties semblent se contredire. +Dans ce systeme, ou la moitie des theatres serait privilegiee et +l'autre moitie libre, il y aurait deux choses a craindre: ou bien les +theatres du gouvernement et de la ville ne donneraient que des pieces +officielles ou personne n'irait, ou bien ils pourraient a leur gre +user des ressources immenses de leurs subventions; dans ce cas, les +theatres libres seraient evidemment ecrases. + +Pourquoi, alors, permettre a ceux-ci de soutenir une lutte inegale, +qui doit fatalement se terminer par leur ruine? Si le principe de +liberte n'est pas bon en haut, pourquoi serait-il bon en bas? Je +voudrais, et sans invoquer d'autres motifs que ceux que vient de me +fournir M. Hugo, que tous les theatres fussent places entre les mains +du gouvernement. + +M. VICTOR HUGO.--Je ne pretends nullement etablir des theatres +privilegies; dans ma pensee, le privilege disparait. Le privilege +ne cree que des theatres factices. La liberte vaudra mieux; elle +fonctionnera pour l'industrie theatrale comme pour toutes les autres. +La demande reglera la production. La liberte est la base de tout mon +systeme, il est franc et complet; mais je veux la liberte pour tout +le monde, aussi bien pour l'etat que pour les particuliers. Dans mon +systeme, l'etat a tous les droits de l'individu; il peut fonder un +theatre comme il peut creer un journal. Seulement il a plus de devoirs +encore. J'ai indique comment l'etat, pour remplir ses devoirs, devait +user de la liberte commune; voila tout. + +M. LE PRESIDENT.--Voulez-vous me permettre de vous questionner sur +un detail? Admettriez-vous dans votre systeme le principe du +cautionnement? + +M. VICTOR HUGO.--J'en ai deja dit un mot tout a l'heure; je +l'admettrais, et voici pourquoi. Je ne veux compromettre les interets +de personne, principalement des pauvres et des faibles, et les +comediens, en general, sont faibles et pauvres. Avec le systeme de +la liberte industrielle il se presentera plus d'un aventurier qui +dira:--Je vais louer un local, engager des acteurs; si je reussis, je +payerai; si je ne reussis pas, je ne payerai personne.--Or c'est ce +que je ne veux point. Le cautionnement repondra. Il aura un autre +usage, le payement des amendes qui pourront etre infligees aux +directeurs. A mon avis, la liberte implique la responsabilite; c'est +pourquoi je veux le cautionnement. + +M. LE PRESIDENT.--On a propose devant la commission d'etablir, +dans l'hypothese ou la liberte industrielle serait proclamee, des +conditions qui empecheraient d'etablir, sous le nom de theatres, +de veritables echoppes, conditions de construction, conditions de +dimension, etc. + +M. VICTOR HUGO.--Ces conditions sont de celles que je mettrais a +l'etablissement des theatres. + +M. SCRIBE.--Elles me paraissent parfaitement sages. + +M. LE PRESIDENT.--On avait propose aussi d'interdire le melange des +representations theatrales avec d'autres industries, par exemple les +cafes-spectacles. + +M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est une affaire de police. + +M. LE CONSEILLER DUFRESNE.--Comment seront administres, dans le +systeme de M. Hugo, les theatres subventionnes? + +M. VICTOR HUGO.--Vous me demandez comment je ferais administrer, dans +mon systeme, les theatres subventionnes, c'est-a-dire les theatres +nationaux et les theatres municipaux. + +Je commence par vous dire que, quoi que l'on fasse, le resultat d'un +systeme est toujours au-dessous de ce que l'on en attend. Je ne vous +promets donc pas la perfection, mais une amelioration immense. Pour la +realiser, il est necessaire de choisir avec un soin extreme les +hommes qui voudront diriger ce que j'appellerais volontiers les +_theatres-ecoles_. Avec de mauvais choix l'institution ne vaudrait pas +grand'chose. Il arrivera peut-etre quelquefois qu'on se trompera; le +ministere, au lieu de prendre Corneille, pourra prendre M. Campistron; +quand il choisira mal, ce seront les theatres libres qui corrigeront +le mal, et alors vous aurez le Theatre-Francais ailleurs qu'au +Theatre-Francais. Mais cela ne durera pas longtemps. + +Je voudrais, a la tete des theatres du gouvernement, des directeurs +independants les uns des autres, surbordonnes tous quatre au +directeur, ou, pour mieux dire, au ministre des arts, et se faisant, +pour ainsi dire, concurrence entre eux. Ils seraient retribues par +le gouvernement et auraient un certain interet dans les benefices de +leurs theatres. + +M. MELESVILLE.--Qui est-ce qui nommera et qui est-ce qui destituera +les directeurs? + +M. VICTOR Huco.--Le ministre competent les nommera, et ce sera lui +aussi qui les destituera. Il en sera pour eux comme pour les prefets. + +M. MELESVILLE.--Vous leur faites la une position singuliere. Supposez +un homme honorable, distingue, qui aura administre avec succes la +Comedie-Francaise; un ministre lui a demande une piece d'une certaine +couleur politique, le ministre suivant sera defavorable a cette +couleur politique. Le directeur, malgre tout son merite et son +service, sera immediatement destitue. + +M. ALEXANDRE DUMAS.--C'est un danger commun a tous les fonctionnaires. + + +Seance du 30 septembre.--Presidence de M. Vivien. + +M. LE PRESIDENT.--Un seul systeme repressif parait possible avec +le regime legal actuel, c'est celui qui confie la repression aux +tribunaux ordinaires. + +On a deja signale les dangers de ce systeme; les juges ne peuvent +souvent saisir le delit, parce que, pour l'apprecier en pleine +connaissance de cause, il faudrait avoir assiste a la representation; +puis, quand viendrait la repression, souvent il serait trop tard; +representee devant douze aquinze cents personnes reunies ensemble, une +piece dangereuse peut avoir produit un mal irreparable, et le proces +ne ferait souvent qu'aggraver et propager le scandale. Il parait +impossible d'organiser la censure repressive. Aussi, en Angleterre, ou +la liberte existe sous toutes ses formes, la censure preventive est +admise et exercee avec une grande severite et un arbitraire absolu. + +M. VICTOR HUGO.--Nulle comparaison a faire, selon moi, entre la +question du theatre en Angleterre et la question du theatre en France. + +En Angleterre, le theatre, a l'heure qu'il est, n'existe plus, pour +ainsi dire. Tout le theatre anglais est dans Shakespeare, comme toute +la poesie espagnole est dans le Romancero. Depuis Shakespeare, rien. +Deux theatres defrayent Londres, qui est deux fois plus grand que +Paris. De la le peu de souci des anglais pour leur theatre. Ils l'ont +abandonne a cette espece de pruderie publique, qui est si puissante en +Angleterre, qui y gene tant de libertes, et qu'on appelle le _cant_. + +Or, ou Londres a deux theatres, Paris en a vingt; ou l'Angleterre +n'a que Shakespeare (pardon d'employer ce diminutif pour un si grand +homme!), nous avons Moliere, Corneille, Rotrou, Racine, Voltaire, Le +Sage, Regnard, Marivaux, Diderot, Beaumarchais et vingt autres. Cette +liberte theatrale, qui peut n'etre pour les anglais qu'une affaire +de pruderie, doit etre pour nous une affaire de gloire. C'est bien +different. + +Je laisse donc l'Angleterre, et je reviens a la France. + +Les esprits serieux sont assez d'accord maintenant pour convenir qu'il +faut livrer les theatres a une exploitation libre, moyennant certaines +restrictions imposees par la loi en vue de l'interet public; mais ils +sont assez d'accord aussi pour demander le maintien de la censure +preventive en l'ameliorant autant que possible. + +J'espere qu'ils arriveront bientot a cette solution plus large et +plus vraie, la liberte litteraire des theatres a cote de la liberte +industrielle. + +Pour resumer en deux mots l'etat de la legislation litteraire, je +dirai que c'est _desordre et arbitraire_. Je voudrais arriver a +pouvoir la resumer dans ces deux mots, _organisation et liberte_. Pour +en venir la, il faudrait faire autrement qu'on n'a fait jusqu'ici. Tout +ce qui, dans notre legislation, se rattache a la litterature, a ete +etrangement compris jusqu'a ce jour. Vous avez entendu des hommes qui +se croient serieux dire pendant trente ans, dans nos assemblees +politiques, que c'etaient la des questions frivoles. + +A mon avis, il n'y a pas de questions plus graves, et je voudrais +qu'on les coordonnat dans un ensemble complet, qu'on fit un code +special pour les choses de l'intelligence et de la pensee. + +Ce code reglerait d'abord la propriete litteraire, car c'est une chose +inouie de penser que, seuls en France, les lettres sont en dehors du +droit commun; que la propriete de leurs oeuvres leur est deniee par la +societe dans un temps donne et confisquee sur leurs enfants. + +Vous sentez l'importance et la necessite de defendre la propriete +aujourd'hui. Eh bien, commencez donc par reconnaitre la premiere et +la plus sacree de toutes, celle qui n'est ni une transmission, ni une +acquisition, mais une creation, la propriete litteraire. + +Cessez de traiter l'ecrivain comme un paria, renoncez a ce vieux +communisme que vous appelez le domaine public, cessez de voler les +poetes et les artistes au nom de l'etat, reconciliez-les avec la +societe par la propriete. + +Cela fait, organisez. + +Il vous sera desormais facile, a vous, l'etat, de donner a la classe +des gens de lettres, je ne dirai pas une certaine direction, mais une +certaine impulsion. + +Favorisez en elle le developpement de cet excellent esprit +d'association, qui, a l'heure qu'il est, se manifeste partout, et qui +a deja commence a unir les gens de lettres, et, en particulier, les +auteurs dramatiques. L'esprit d'association est l'esprit de notre +temps; il cree des societes dans la societe. Si ces societes sont +excentriques a la societe, elles l'ebranlent et lui nuisent; si elles +lui sont concentriques, elles la servent et la soutiennent. + +Le dernier gouvernement n'a point compris ces questions. Pendant vingt +annees, il a fait tous ses efforts pour dissoudre les associations +precieuses qui avaient commence a se former. Il aurait du, au +contraire, faire tous ses efforts pour en tirer l'element de +prosperite et de sagesse qu'elles renferment. Lorsque vous aurez +reconnu et organise ces associations, les delits speciaux, les delits +de profession qui echappent a la societe trouveront en elles une +repression rapide et tres efficace. + +Le systeme actuel, le voici; il est detestable. En principe, c'est +l'etat qui regit la liberte litteraire des theatres; mais l'etat est +un etre de raison, le gouvernement l'incarne et le represente; mais le +gouvernement a autre chose a faire que de s'occuper des theatres, il +s'en repose sur le ministre de l'interieur. Le ministre de l'interieur +est un personnage bien occupe; il se fait remplacer par le directeur +des beaux-arts. La besogne deplait au directeur des beaux-arts, qui la +passe au bureau de censure. + +Admirez ce systeme qui commence par l'etat et qui finit par un commis! +Si bien que cette espece de balayeur d'ordures dramatiques, qu'on +appelle un censeur, peut dire, comme Louis XIV: L'etat, c'est moi! + +La liberte de la pensee dans un journal, vous la respectez en la +surveillant; vous la confiez au jury. La liberte de la pensee sur le +theatre, vous l'insultez en la reprimant; vous la livrez a la censure. + +Y a-t-il au moins un grand interet qui excuse cela? Point. + +Quel bien la censure appliquee au theatre a-t-elle produit depuis +trente ans? A-t-elle empeche une allusion politique de se faire jour? +Jamais. En general, elle a plutot eveille qu'endormi l'instinct qui +pousse le public a faire, au theatre, de l'opposition en riant. + +Au point de vue politique, elle ne vous a donc rendu aucun service. En +a-t-elle rendu au point de vue moral? Pas davantage. + +Rappelez vos souvenirs. A-t-elle empeche des theatres de s'etablir +uniquement pour l'exploitation d'un certain cote des appetits les +moins nobles de la foule? Non. Au point de vue moral, la censure n'a +ete bonne a rien; au point de vue politique, bonne a rien. Pourquoi +donc y tenez-vous? + +Il y a plus. Comme la censure est reputee veiller aux moeurs +publiques, le peuple abdique sa propre autorite, sa propre +surveillance, il fait volontiers cause commune avec les licences du +theatre contre les persecutions de la censure. Ainsi que je l'ai dit +un jour a l'assemblee nationale, de juge il se fait complice. + +La difficulte meme de creer des censeurs montre combien la censure est +un labeur impossible. Ces fonctions si difficiles, si delicates, +sur lesquelles pese une responsabilite si enorme, elles devraient +logiquement etre exercees par les hommes les plus eminents en +litterature. En trouverait-on parmi eux qui les accepteraient? Ils +rougiraient seulement de se les entendre proposer. Vous n'aurez donc +jamais pour les remplir que des hommes sans valeur personnelle, et +j'ajouterai, des hommes qui s'estiment peu; et ce sont ces hommes que +vous faites arbitres, de quoi? De la litterature! Au nom de quoi? De +la morale! + +Les partisans de la censure nous disent:--Oui, elle a ete mal exercee +jusqu'ici, mais on peut l'ameliorer.--Comment l'ameliorer? On +n'indique guere qu'un moyen, faire exercer la censure par des +personnages considerables, des membres de l'institut, de l'assemblee +nationale, et autres, qui fonctionneront, au nom du gouvernement, avec +une certaine independance, dit-on, une certaine autorite, et, a coup +sur, une grande honorabilite. Il n'y a a cela qu'une petite objection, +c'est que c'est impossible. + +Tenez, nous avons vu pendant dix-huit ans un corps de l'etat, tres +haut place, remplir des fonctions beaucoup moins choquantes pour la +susceptibilite des esprits, l'institut de France jugeant d'une maniere +prealable, et a un simple point de vue de convenance locale, les +ouvrages qui devaient etre presentes a l'exposition annuelle de +peinture. + +Cette reunion d'hommes distingues, eminents, illustres, a echoue a la +tache; elle n'avait aucune autorite, elle etait bafouee chaque annee, +et elle a remercie la revolution de Fevrier, qui lui a rendu le +service de la destituer de cet emploi. Croyez-moi, n'accouplez jamais +ce mot, qui est si noble, l'institut de France, avec ce mot qui l'est +si peu, la censure. + +Dans votre comite de censure mettrez-vous des membres de l'assemblee +nationale elus par cette assemblee? Mais d'abord j'espere que +l'assemblee refuserait tout net; et puis, si elle y consentait, en +quoi elle aurait grand tort, la majorite vous enverrait des hommes de +parti qui vous feraient de belle besogne. + +Pour commission de censure, vous bornerez-vous a prendre la commission +des theatres? Il y a un element qui y serait necessaire. Eh bien! cet +element n'y sera pas. Je veux parler des auteurs dramatiques. Tous +refuseront, comptez-y. Que sera alors votre commission de censure? Ce +que serait une commission de marine sans marins. + +Difficultes sur difficultes. Mais je suppose votre commission +composee, soit; fonctionnera-t-elle? Point. Vous figurez-vous un +representant du peuple, un conseiller d'etat, un conseiller a la cour +de cassation, allant dans les theatres et s'occupant de savoir si +telle piece n'est pas faite plutot pour eveiller des appetits sensuels +que des idees elevees? Vous les figurez-vous assistant aux repetitions +et faisant allonger les jupes des danseuses? Pour ne parler que de la +censure du manuscrit, vous les figurez-vous marchandant avec l'auteur +la suppression d'un coq-a-l'ane ou d'un calembour? + +Vous me direz: Cette commission ne jugera qu'en appel. De deux choses +l'une: ou elle jugera en appel sur tous les details qui feront +difficulte entre l'auteur et les censeurs inferieurs, et l'auteur ne +s'entendra jamais avec les censeurs inferieurs, autant, alors, ne +faire qu'un degre; ou bien elle se bornera, sans entrer dans les +details, a accorder ou a refuser l'autorisation. Alors la tyrannie +sera plus grande qu'elle n'a jamais ete. + +Tenez, renoncons a la censure et acceptons resolument la liberte. +C'est le plus simple, le plus digne et le plus sur. + +En depit de tout sophisme contraire, j'avoue qu'en presence de la +liberte de la presse, je ne puis redouter la liberte des theatres. La +liberte de la presse presente, a mon avis, dans une mesure beaucoup +plus considerable, tous les inconvenients de la liberte du theatre. + +Mais liberte implique responsabilite. A tout abus il faut la +repression. Pour la presse, je viens de le rappeler, vous avez le +jury; pour le theatre, qu'aurez-vous? + +La cour d'assises? Les tribunaux ordinaires? Impossible. + +Les delits que l'on peut commettre par la voie du theatre sont de +toutes sortes. Il y a ceux que peut commettre volontairement un auteur +en ecrivant dans une piece des choses contraires aux moeurs; il y a +ensuite les delits de l'acteur, ceux qu'il peut commettre en ajoutant +aux paroles par des gestes ou des inflexions de voix un sens +reprehensible qui n'est pas celui de l'auteur. + +Il y a les delits du directeur; par exemple, des exhibitions de +nudites sur la scene; puis les delits du decorateur, de certains +emblemes dangereux ou seditieux meles a une decoration; puis ceux du +costumier, puis ceux du coiffeur, oui, du coiffeur! un toupet peut +etre factieux, une paire de favoris a fait defendre _Vautrin_. Enfin +il y a les delits du public; un applaudissement qui accentue un vers, +un sifflet qui va plus haut que l'acteur et plus loin que l'auteur. + +Comment votre jury, compose de bons bourgeois, se tirera-t-il de la? + +Comment demelera-t-il ce qui est a celui-ci et ce qui est a celui-la? +le fait de l'auteur, le fait du comedien et le fait du public? +Quelquefois le delit sera un sourire, une grimace, un geste. +Transporterez-vous les jures au theatre, pour en juger? Ferez-vous +sieger la cour d'assises au parterre? + +Supposez-vous, ce qui, du reste, ne sera pas, que les jurys en +general, se defiant de toutes ces difficultes, et voulant arriver +a une repression efficace, justement parce qu'ils n'entendent pas +grand'chose aux delits de theatre, suivront aveuglement les +indications du ministere public et condamneront sans broncher sur +oui-dire? Alors savez-vous ce que vous aurez fait? Vous aurez cree la +pire des censures, la censure de la peur. Les directeurs, tremblant +devant des arrets qui seraient leur ruine, mutileront la pensee et +supprimeront la liberte. + +Vous etes places entre deux systemes impossibles: la censure +preventive, que je vous defie d'organiser convenablement; la censure +repressive, la seule admissible maintenant, mais qui echappe aux +moyens du droit commun. + +Je ne vois qu'une maniere de sortir de cette double impossibilite. + +Pour arriver a la solution, reprenons le systeme theatral tel que +je vous l'ai indique. Vous avez un certain nombre de theatres +subventionnes, tous les autres sont livres a l'industrie privee; a +Paris, il y a quatre theatres subventionnes par le gouvernement et +quatre par la ville. + +L'etat normal de Paris ne comporte pas plus de seize theatres. Sur +ces seize theatres, la moitie sera donc sous l'influence directe du +gouvernement ou de la ville; l'autre moitie fonctionnera sous l'empire +des restrictions de police et autres, que dans votre loi vous +imposerez a l'industrie theatrale. + +Pour alimenter tous ces theatres et ceux de la province, dont la +position sera analogue, vous aurez la corporation des auteurs +dramatiques, corporation composee d'environ trois cents personnes et +ayant un syndicat. + +Cette corporation a le plus serieux interet a maintenir le theatre +dans la limite ou il doit rester pour ne point troubler la paix de +l'etat et l'honnetete publique. Cette corporation, par la nature meme +des choses, a sur ses membres un ascendant disciplinaire considerable. +Je suppose que l'etat reconnait cette corporation, et qu'il en fait +son instrument. Chaque annee elle nomme dans son sein un conseil de +prud'hommes, un jury. Ce jury, elu au suffrage universel, se composera +de huit ou dix membres. Ce seront toujours, soyons-en surs, les +personnages les plus consideres et les plus considerables de +l'association. Ce jury, que vous appellerez _jury de blame_ ou de +tout autre nom que vous voudrez, sera saisi, soit sur la plainte de +l'autorite publique, soit sur celle de la commission dramatique +elle-meme, de tous les delits de theatre commis par les auteurs, les +directeurs, les comediens. Compose d'hommes speciaux, investi d'une +sorte de magistrature de famille, il aura la plus grande autorite, il +comprendra parfaitement la matiere, il sera severe dans la repression, +et il saura superposer la peine au delit. + +Le jury dramatique juge les delits. S'il les reconnait, il les blame; +s'il blame deux fois, il y a lieu a la suspension de la piece et a une +amende considerable, qui peut, si elle est infligee a un auteur, etre +prelevee sur les droits d'auteur recueillis par les agents de la +societe. + +Si un auteur est blame trois fois, il y a lieu a le rayer de la liste +des associes. Cette radiation est une peine tres grave; elle n'atteint +pas seulement l'auteur dans son honneur, elle l'atteint dans sa +fortune, elle implique pour lui la privation a peu pres complete de +ses droits de province. + +Maintenant, croyez-vous qu'un auteur aille trois fois devant le jury +dramatique? Pour moi, je ne le crois pas. Tout auteur traduit devant +le jury se defendra; s'il est blame, il sera profondement affecte +par ce blame, et, soyez tranquilles, je connais l'esprit de cette +excellente et utile association, vous n'aurez pas de recidives. + +Vous aurez donc ainsi, dans le sein de l'association dramatique +elle-meme, les gardiens les plus vigilants de l'interet public. + +C'est la seule maniere possible d'organiser la censure repressive. +De cette maniere vous conciliez les deux choses qui font tout le +probleme, l'interet de la societe et l'interet de la liberte. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais il y a des auteurs qui ne font pas +partie de l'association? + +M. VICTOR HUGO.--Il y en a, tout au plus, douze ou quinze; si +l'association etait reconnue et patronnee par l'etat, il n'y en aurait +plus. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--Mais si, par impossible, un auteur persistait +a se tenir en dehors de la societe, ou si un auteur blame trois fois, +et, par consequent, exclu de la societe, continuait a ecrire pour le +theatre, votre systeme repressif ne pourrait s'appliquer. Faudrait-il +empecher ces hommes de faire jouer leurs pieces? + +M. VICTOR HUGO.--Je n'irais pas jusque-la, mais dans ces cas qui +seront bien rares, je laisserais la repression aux tribunaux +ordinaires, a la cour d'assises. _Dura lex, sed lex_. Tant pis pour +les refractaires. + +M. LE PRESIDENT.--Comment entendez-vous l'organisation de votre +societe? + +M. VICTOR HUGO.--On est recu avocat apres avoir rempli certaines +conditions. Une fois avocat, on peut commettre des delits +professionnels assez graves, on peut se rendre, par exemple, coupable +de diffamation dans une plaidoirie, cela n'arrive meme que trop +souvent. Pour les delits professionnels, un avocat n'est justiciable +que du conseil de l'ordre. Pourquoi n'etablirait-on pas quelque chose +d'analogue pour les auteurs dramatiques? Pour faire partie de leur +association, il faudrait evidemment avoir commence a ecrire; il +faudrait avoir produit un ou deux ouvrages. On maintiendrait quelque +chose d'analogue a ce qui existe maintenant. Une fois admis, l'auteur, +comme l'avocat, ne serait justiciable que du syndicat de son ordre +pour ses delits professionnels. + +M. LE PRESIDENT.--Je ferai remarquer a M. Victor Hugo que, lorsqu'un +avocat s'ecarte des convenances dans sa plaidoirie, il y a, eu dehors +du conseil de l'ordre, le juge qui peut le reprimander et meme le +suspendre. + +M. VICTOR HUGO.--En dehors du syndicat de l'ordre des auteurs +dramatiques, il y aura aussi un juge qui veillera a la police de +l'_audience_, a, la dignite de la representation; ce juge ce sera le +public. Sa puissance est grande et serieuse, elle sera plus serieuse +encore quand il se sentira reellement investi d'une sorte de +magistrature par la liberte meme. Ce juge a puissance de vie et de +mort; il peut faire tomber la toile, et alors tout est dit. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--L'organisation de la censure repressive, +telle que la propose M. Victor Hugo, presente une difficulte dont je +le rends juge. On ne peut maintenant faire partie de l'association des +auteurs dramatiques qu'apres avoir fait jouer une piece, M. Victor +Hugo propose de maintenir des conditions analogues d'incorporation. +Quel systeme repressif appliquera-t-il alors a la premiere piece d'un +auteur? + +M. VICTOR HUGO.--Le systeme de droit commun, comme aux pieces de tous +les auteurs qui ne feront pas partie de la societe, la repression du +jury. + +M. LE CONSEILLER BEHIC.--J'ai une autre critique plus grave a faire au +systeme de M. Victor Hugo. Toute personne qui remplit des conditions +determinees a droit de se faire inscrire dans l'ordre des avocats. +De plus, les avocats peuvent seuls plaider. Si un certain esprit +litteraire predominait dans votre association, ne serait-il pas a +craindre qu'elle repoussat de son sein les auteurs devoues a des idees +contraires, ou meme que ceux-ci ne refusassent de se soumettre a un +tribunal evidemment hostile, et aimassent mieux se tenir en dehors? Ne +risque-t-on pas de voir alors, en dehors de la corporation des auteurs +dramatiques, un si grand nombre d'auteurs que son syndicat deviendrait +impuissant a realiser la mission que lui attribue M. Victor Hugo? + +M. SCRIBE.--Je demande la permission d'appuyer cette objection par +quelques mots. Il y a des esprits independants qui refuseront d'entrer +dans notre association, precisement parce qu'ils craindront une +justice disciplinaire, a laquelle il n'y aura pas chance d'echapper, +et ceux-la seront sans doute les plus dangereux. + +Du reste, il y a dans le systeme de M. Victor Hugo des idees larges et +vraies, qu'il me semble bon de conserver dans le systeme preventif, le +seul qui, selon moi, puisse etre etabli avec quelque chance de succes. +Ne pourrait-on pas composer la commission d'appel de personnes +considerables de professions diverses, parmi lesquelles se +trouveraient, en certain nombre, des auteurs dramatiques elus par le +suffrage de leurs confreres? + +Si ces auteurs etaient designes par le ministre, par le directeur des +beaux-arts, ils n'accepteraient sans doute pas; mais, nommes par leurs +confreres, ils accepteront. J'avais soutenu le contraire en combattant +le principe de M. Souvestre; les paroles de M. Victor Hugo m'ont fait +changer d'opinion. Celui de nous qui serait elu ainsi ne verrait pas +de honte a exercer les fonctions de censeur. + +M. VICTOR HUGO.--Personne n'accepterait. Les auteurs dramatiques +consentiront a exercer la censure repressive, parce que c'est une +magistrature; ils refuseront d'exercer la censure preventive, parce +que c'est une police. + +J'ai dit les motifs qui, a tous les points de vue, me font repousser +la censure preventive; je n'y reviens pas. + +Maintenant, j'arrive a cette objection, que m'a faite M. Behic et qu'a +appuyee M. Scribe. On m'a dit qu'un grand nombre d'auteurs dramatiques +pourraient se tenir, pour des motifs divers, en dehors de la +corporation, et qu'alors mon but serait manque. + +Cette difficulte est grave. Je n'essayerai point de la tourner; je +l'aborderai franchement, en disant ma pensee tout entiere. Pour +realiser la reforme, il faut agir vigoureusement, et meler a l'esprit +de liberte l'esprit de gouvernement. Pourquoi voulez-vous que l'etat, +au moment de donner une liberte considerable, n'impose pas des +conditions aux hommes appeles a jouir de cette liberte? L'etat +dira:--Tout individu qui voudra faire representer une piece sur un +theatre du territoire francais pourra la faire representer sans la +soumettre a la censure; mais il devra etre membre de la societe des +auteurs dramatiques.--Personne, de cette maniere, ne restera en +dehors de la societe; personne, pas meme les nouveaux auteurs, car on +pourrait exiger pour l'entree dans la societe la composition et non la +representation d'une ou plusieurs pieces. + +Le temps me manque ici pour dire ma pensee dans toute son etendue; je +la completerai ailleurs et dans quelque autre occasion. Je voudrais +qu'on organisat une corporation, non pas seulement de tous les auteurs +dramatiques, mais encore de tous les lettres. Tous les delits de +presse auraient leur repression dans les jugements des tribunaux +d'honneur de la corporation. Ne sent-on pas tous les jours +l'inefficacite de la repression par les cours d'assises? + +Tout homme qui ecrirait et ferait publier quelque cuose serait +necessairement compris dans la corporation des gens de lettres. A la +place de l'anarchie qui existe maintenant parmi nous, vous auriez une +autorite; cette autorite servirait puissamment a la gloire et a la +tranquillite du pays. + +Aucune tyrannie dans ce systeme; l'organisation. A chacun la liberte +entiere de la manifestation de la pensee, sauf a l'astreindre a une +condition prealable de garantie qu'il serait possible a tous de +remplir. + +Les idees que je viens d'exprimer, j'y crois de toute la force de mon +ame; mais je pense en meme temps qu'elles ne sont pas encore mures. +Leur jour viendra, je le haterai pour ma part. Je prevois les +lenteurs. Je suis de ceux qui acceptent sans impatience la +collaboration du temps. + +M. LE CONSEILLER DEFRESNE.--Ce que M. Victor Hugo et M. Souvestre +demandent, c'est tout bonnement l'etablissement d'une jurande ou +maitrise litteraire. Je ne dis pas cela pour les blamer. L'institution +qu'ils demandent serait une grande et utile institution; mais comme +eux, je pense qu'il n'y faut songer que pour un temps plus ou moins +eloigne. + +M. VICTOR HUGO.--Les associations de l'avenir ne seront point celles +qu'ont vues nos peres. Les associations du passe etaient basees sur le +principe de l'autorite et faites pour le soutenir et l'organiser; les +associations de l'avenir organiseront et developperont la liberte. + +Je voudrais voir desormais la loi organiser des groupes +d'individualites, pour aider, par ces associations, au progres +veritable de la liberte. La liberte jaillirait de ces associations et +rayonnerait sur tout le pays. II y aurait liberte d'enseignement avec +des conditions fortes imposees a ceux qui voudraient enseigner. Je +n'entends pas la liberte d'enseignement comme ce qu'on appelle le +parti catholique. Liberte de la parole avec des conditions imposees a +ceux qui en usent, liberte du theatre avec des conditions analogues; +voila comme j'entends la solution du probleme. + +J'ajoute un detail qui complete les idees que j'ai emises sur +l'organisation de la liberte theatrale. Cette organisation, on ne +pourra guere la commencer serieusement que quand une reforme dans la +haute administration aura reuni dans une meme main tout ce qui se +rapporte a la protection que l'etat doit aux arts, aux creations de +l'intelligence; et cette main, je ne veux pas que ce soit celle d'un +directeur, mais celle d'un ministre. Le pilote de l'intelligence ne +saurait etre trop haut place. Voyez, a l'heure qu'il est, quel chaos! + +Le ministre de la justice a l'imprimerie nationale; le ministre de +l'interieur, les theatres, les musees; le ministre de l'instruction +publique, les societes savantes; le ministre des cultes, les eglises; +le ministre des travaux publics, les grandes constructions nationales. +Tout cela devrait etre reuni. + +Un meme esprit devrait coordonner dans un vaste systeme tout cet +ensemble et le feconder. Que peuvent maintenant toutes ces pensees +divergentes, qui tirent chacune de leur cote? Rien, qu'empecher tout +progres reel. + +Ce ne sont point la des utopies, des reves. Il faut organiser. +L'autorite avait organise autrefois assez mal, car rien de +veritablement bon ne peut sortir d'elle seule. La liberte l'a debordee +et l'a vaincue a jamais. La liberte est un principe fecond; mais, +pour qu'elle produise ce qu'elle peut et doit produire, il faut +l'organiser. + +Organisez donc dans le sens de la liberte, et non pas dans le sens +de l'autorite. La liberte, elle est maintenant necessaire. Pourquoi, +d'ailleurs, s'en effrayer? Nous avons la liberte du theatre depuis +dix-huit mois; quel grand danger a-t-elle fait courir a la France? + +Et cependant elle existe maintenant sans etre entouree d'aucune des +garanties que je voudrais etablir. Il y a eu de ces pieces qu'on +appelle reactionnaires; savez-vous ce qui en est resulte? C'est que +beaucoup de gens qui n'etaient pas republicains avant ces pieces le +sont devenus apres. Beaucoup des amis de la liberte ne voulaient pas +de la republique, parce qu'ils croyaient que l'intolerance etait dans +la nature de ce gouvernement; ces hommes-la se sont reconcilies avec +la republique le jour ou ils ont vu qu'elle donnait un libre cours a +l'expression des opinions, et qu'on pouvait se moquer d'elle, qu'elle +etait bonne princesse, en un mot. Tel a ete l'effet des pieces +reactionnaires. La republique s'est fait honneur en les supportant. + +Voyez maintenant ce qui arrive! La reaction contre la reaction +commence. Dernierement, on a represente une piece ultra-reactionnaire; +elle a ete sifflee. Et c'est dans ce moment que vous songeriez a vous +donner tort en retablissant la censure! Vous releveriez a l'instant +meme l'esprit d'opposition qui est au fond du caractere national! + +Ce qui s'est passe pour la politique s'est passe aussi pour la morale. +En realite, il s'est joue depuis dix-huit mois moins de pieces +decolletees qu'il ne s'en jouait d'ordinaire sous l'empire de la +censure. Le public sait que le theatre est libre; il est plus +difficile. Voila la situation d'esprit ou est le public. Pourquoi donc +vouloir faire mal ce que la foule fait bien? + +Laissez la la censure, organisez; mais, je vous le repete, organisez +la liberte. + + + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE + +1849-1851 + + +NOTE 10 + +PILLAGE DES IMPRIMERIES + +Aux journees de juin 1848, Victor Hugo, apres avoir contribue a la +victoire, etait venu au secours des vaincus. Apres le 13 juin 1849, il +accepta le meme devoir. La majorite etait enivree par la colere, et +voulait fermer les yeux sur les violences de son triomphe, notamment +sur les imprimeries saccagees et pillees. Victor Hugo monta le 15 juin +a la tribune. L'incident fut bref, mais significatif. Le voici tel +qu'il est au _Moniteur_. + + +Permanence.--Seance du 15 juin 1849. + +INTERPELLATION + +La parole est a M. Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, je demande a l'assemblee la permission +d'adresser une question a MM. les membres du cabinet. + +Cette assemblee, dans sa moderation et dans sa sagesse, voudra +certainement que tous les actes de desordre soient reprimes, de +quelque part qu'ils viennent. S'il faut en croire les details publies, +des actes de violence regrettables auraient ete commis dans diverses +imprimeries. Ces actes constitueraient de veritables attentats contre +la legalite, la liberte et la propriete. + +Je demande a M. le ministre de la justice, ou, en son absence, a MM. +les membres du cabinet presents, si des poursuites ont ete ordonnees, +si des informations sont commencees. (_Tres bien! tres bien!_) + +PLUSIEURS MEMBRES.--Contre qui? + +M. DUFAURE, _ministre de l'interieur_.--Messieurs, nous regrettons +aussi amerement que l'honorable orateur qui descend de la tribune les +actes a propos desquels il nous interpelle. Ils ont eu lieu, j'ose +l'affirmer, spontanement, au milieu des emotions de la journee du 13 +juin.... (_Interruptions a gauche._) + +Je dis qu'ils ont eu lieu spontanement, c'est a ce sujet que j'ai ete +interrompu. Rien n'avait prevenu l'autorite des actes de violence qui +devaient etre commis dans les bureaux de quelques presses de Paris; je +veux expliquer seulement comment l'autorite n'etait pas, n'a pas pu +etre prevenue, comment l'autorite n'a pas pu les empecher. + +On a dit dans des journaux qu'un aide de camp du general Changarnier +avait preside a cette devastation. Je le nie hautement. Un aide de +camp du general Changarnier a paru sur les lieux pour reprimer +cet acte audacieux; il n'a pu le faire, tout ayant ete consomme; +d'ailleurs, on ne l'ecoutait pas. J'ajoute qu'aussitot que nous avons +ete prevenus de ces faits, ordre a ete donne de faire deux choses, de +constater les degats et d'en rechercher les auteurs. On les recherche +en ce moment, et je puis assurer a l'assemblee, qu'aussitot qu'ils +seront decouverts, le droit commun aura son empire, la loi recevra son +execution. (_Tres bien! Tres bien!_) + +M. LE PRESIDENT.--L'incident est reserve. + + +A propos de cet incident, on lit dans le _Siecle_ du 17 juin 1848: + +M. Victor Hugo etait tres vivement blame aujourd'hui par un grand +nombre de ses collegues pour la genereuse initiative qu'il a prise +hier en fletrissant du haut de la tribune les actes condamnables +commis contre plusieurs imprimeries de journaux.--Ce n'etait pas le +moment, lui disait-on, de parler de cela, et dans tous les cas ce +n'etait pas a nous a appeler sur ces actes l'attention publique; il +fallait laisser ce soin a un membre de l'autre cote, et la chose n'eut +pas eu le retentissement que votre parole lui a donne. + +Nous etions loin de nous attendre a ce que l'honnete indignation +exprimee par M. Victor Hugo, et la loyale reponse de M. le ministre de +l'interieurpussent etre l'objet d'un blame meme indirect d'une partie +quelconque de l'assemblee. Nous pensions que le sentiment du juste, +le respect de la propriete devaient etre au-dessus de toutes les +miserables agitations de parti. Nous nous trompions. + +M. Victor Hugo racontait lui-meme aujourd'hui dans l'un des groupes +qui se formaient ca et la dans les couloirs une reponse qu'il aurait +ete amene a faire a l'un de ces moderes excessifs.--Si je rencontrais +un tel dans la rue, je lui brulerais la cervelle, dit celui-la.--Vous +vous calomniez vous-meme, repondit M. Victor Hugo, vous vouliez dire +que vous feriez usage de votre arme contre lui, si vous l'aperceviez +sur une barricade.--Non, non! disait l'autre en insistant, dans la +rue, ici meme.--Monsieur, dit le poete indigne, vous etes le +meme homme qui a tue le general Brea!--Il est difficile de dire +l'impression profonde que ce mot a causee a tous les assistants, +a l'exception de celui qui venait de provoquer cette reponse +foudroyante. + + +NOTE 11 + +PROPOSITION MELUN.--ENQUETE SUR LA MISERE + +Bureaux.--Juin 1849. + +M. VICTOR HUGO.--J'appuie energiquement la proposition. + +Messieurs, il est certain qu'a l'heure ou nous sommes, la misere pese +sur le peuple. Quelles sont les causes de cette misere? Les longues +agitations politiques, les lacunes de la prevoyance sociale, +l'imperfection des lois, les faux systemes, les chimeres poursuivies +et les realites delaissees, la faute des hommes, la force des choses. +Voila, messieurs, de quelles causes est sortie la misere. Cette +misere, cette immense souffrance publique, est aujourd'hui toute la +question sociale, toute la question politique. Elle engendre a la fois +le malaise materiel et la degradation intellectuelle; elle torture le +peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance. + +Cette misere, je le repete, est aujourd'hui la question d'etat. +Il faut la combattre, il faut la dissoudre, il faut la detruire, +non-seulement parce que cela est humain, mais encore parce que cela +est sage. La meilleure habilete aujourd'hui, c'est la fraternite. Le +grand homme politique d'a present serait un grand homme chretien. + +Reflechissez, en effet, messieurs. + +Cette misere est la, sur la place publique. L'esprit d'anarchie passe +et s'en empare. Les partis violents, les hommes chimeriques, le +communisme, le terrorisme surviennent, trouvent la misere publique a +leur disposition, la saisissent et la precipitent contre la societe. +Avec de la souffrance, on a sitot fait de la haine! De la ces coups de +main redoutables ou ces effrayantes insurrections, le 15 mai, le 24 +juin. De la ces revolutions inconnues et formidables qui arrivent, +portant dans leurs flancs le mystere de la misere. + +Que faire donc en presence de ce danger? Je viens de vous le dire. +Oter la misere de la question. La combattre, la dissoudre, la +detruire. + +Voulez-vous que les partis ne puissent pas s'emparer de la misere +publique? Emparez-vous-en. Ils s'en emparent pour faire le mal, +emparez-vous-en pour faire le bien. Il faut detruire le faux +socialisme par le vrai. C'est la votre mission. + +Oui, il faut que l'assemblee nationale saisisse immediatement la +grande question des souffrances du peuple. Il faut qu'elle cherche +le remede, je dis plus, qu'elle le trouve! Il y a la une foule de +problemes qui veulent etre muris et medites. Il importe, a mon sens, +que l'assemblee nomme une grande commission centrale, permanente, +metropolitaine, a laquelle viendront aboutir toutes les recherches, +toutes les enquetes, tous les documents, toutes les solutions. Toutes +les specialites economiques, toutes les opinions meme, devront +etre representees dans cette commission, qui fera les travaux +preparatoires; et, a mesure qu'une idee praticable se degagera de ses +travaux, l'idee sera portee a l'assemblee qui en fera une loi. Le code +de l'assistance et de la prevoyance sociale se construira ainsi piece +a piece avec des solutions diverses, mais avec une pensee unique. Il +ne faut pas disperser les etudes; tout ce grand ensemble veut +etre coordonne. Il ne faut pas surtout separer l'assistance de la +prevoyance, il ne faut pas etudier a part les questions d'hospices, +d'hopitaux de refuges, etc. Il faut meler le travail a l'assistance, +ne rien laisser degenerer en aumone. Il y a aujourd'hui dans les +masses de la souffrance; mais il y a aussi de la dignite. Et c'est un +bien. Le travailleur veut etre traite, non comme un pauvre, mais comme +un citoyen. Secourez-les en les elevant. + +C'est la, messieurs, le sens de la proposition de M. de Melun, et je +m'y associe avec empressement. + +Un dernier mot. Vous venez de vaincre; maintenant savez-vous ce qu'il +faut que vous fassiez? Il faut, vous majorite, vous assemblee, montrer +votre coeur a la nation, venir en aide aux classes souffrantes par +toutes les lois possibles, sous toutes les formes, de toutes les +facons, ouvrir les ateliers et les ecoles, repandre la lumiere et +le bien-etre, multiplier les ameliorations materielles et morales, +diminuer les charges du pauvre, marquer chacune de vos journees par +une mesure utile et populaire; en un mot, dire a tous ces malheureux +egares qui ne vous connaissaient pas et qui vous jugeaient mal:--Nous +ne sommes pas vos vainqueurs, nous sommes vos freres. + + +NOTE 12 + +LA LOI SUR L'ENSEIGNEMENT + +Bureaux.--Juin 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Je parle _sur_ la loi. Je l'approuve en ce qu'elle +contient un progres. Je la surveille en ce qu'elle peut contenir un +peril. + +Le progres, le voici. Le projet installe dans l'enseignement deux +choses qui y sont nouvelles et qui sont bonnes, l'autorite de l'etat +et la liberte du pere de famille. Ce sont la deux sources vives et +fecondes d'impulsions utiles. + +Le peril, je l'indiquerai tout a l'heure. + +Messieurs, deux corporations redoutables, le clerge jusqu'a notre +revolution, depuis notre revolution, l'universite, ont successivement +domine l'instruction publique dans notre pays, je dirais presque ont +fait l'education de la France. + +Universite et clerge ont rendu d'immenses services; mais, a cote de +ces grands services, il y a eu de grandes lacunes. Le clerge, dans sa +vive ardeur pour l'unite de la foi, avait fini par se meprendre, et en +etait venu,--ce fut la son tort du temps de nos peres,--a contrarier +la marche de l'intelligence humaine et a vouloir eteindre l'esprit +de progres qui est le flambeau meme de la France. L'universite, +excellente par ses methodes, illustre par ses services, mais enfermee +peut-etre dans des traditions trop etroites, n'a pas en elle-meme +cette largeur d'idees qui convient aux grandes epoques que nous +traversons, et n'a pas toujours fait penetrer dans l'enseignement +toute la lumiere possible. Elle a fini par devenir, elle aussi, un +clerge. + +Les dernieres annees de la monarchie disparue ont vu une lutte +acharnee entre ces deux puissances, l'universite et l'eglise, qui se +disputaient l'esprit des generations nouvelles. + +Messieurs, il est temps que cette guerre finisse et se change en +emulation. C'est la le sens, c'est la le but du projet actuel. Il +maintient l'universite dans l'enseignement, et il introduit l'eglise +par la meilleure de toutes les portes, par la porte de la +liberte. Comment ces deux puissances vont-elles se comporter? Se +reconcilieront-elles? De quelle facon vont-elles combiner leurs +influences? Comment vont-elles comprendre l'enseignement, c'est-a-dire +l'avenir? C'est la, messieurs, la question. Chacun de ces deux clerges +a ses tendances, tendances auxquelles il faut marquer une limite. Les +esprits ombrageux, et en matiere d'enseignement je suis de ce nombre, +pourraient craindre qu'avec l'universite seule l'instruction ne fut +pas assez religieuse, et qu'avec l'eglise seule l'instruction ne fut +pas assez nationale. Or religion et nationalite, ce sont la les deux +grands instincts des hommes, ce sont la les deux grands besoins de +l'avenir. Il faut donc, je parle en laique et en homme politique, +il faut au-dessus de l'eglise et de l'universite quelqu'un pour les +dominer, pour les conseiller, pour les encourager, pour les retenir, +pour les departager. Qui? l'etat. + +L'etat, messieurs, c'est l'unite politique du pays, c'est la tradition +francaise, c'est la communaute historique et souveraine de tous les +citoyens, c'est la plus grande voix qui puisse parler en France, +c'est le pouvoir supreme, qui aie droit d'imposer a l'universite +l'enseignement religieux, et a l'eglise l'esprit national. + +Le projet actuel installe l'etat au sommet de la loi. Le conseil +superieur d'enseignement, tel que le projet le compose, n'est pas +autre chose. C'est en cela qu'il me convient. + +Je regrette diverses lacunes dans le projet, l'enseignement superieur +dont il n'est pas question, l'enseignement professionnel, qui +est destine a reclasser les masses aujourd'hui declassees. Nous +reviendrons sur ces graves questions. + +Somme toute, tel qu'il est, en maintenant l'universite, en acceptant +le clerge, le projet fait l'enseignement libre et fait l'etat juge. Je +me reserve de l'examiner encore. + +M. de Melun, qui soutint la predominance de l'eglise dans +l'enseignement, fut nomme commissaire par 20 voix contre 18 donnees a +M. Victor Hugo. + + +NOTE 13 + +DEMANDE EN AUTORISATION DE POURSUITES CONTRE LES REPRESENTANTS SOMMIER +ET RICHARDET + +Bureaux.--31 juillet 1849. + +M. VICTOR HUGO.--Messieurs, on invoque les idees d'ordre, le respect +de l'autorite qu'il faut raffermir, la protection que l'assemblee doit +au pouvoir, pour appuyer la demande en autorisation de poursuites. +J'invoque les memes idees pour la combattre. + +Et en effet, messieurs, quelle est la question? La voici: + +Un delit de presse aurait ete commis, il y a quatre mois, dans un +departement eloigne, dans une commune obscure, par un journal ignore. +Depuis cette epoque, les auteurs presumes de ce delit ont ete nommes +representants du peuple. Aujourd'hui on vous demande de les traduire +en justice. + +De deux choses l'une: ou vous accorderez l'autorisation, ou vous la +refuserez. Examinons les deux cas. + +Si vous accordez l'autorisation, de ce fait inconnu de la France, +oublie de la localite meme ou il s'est produit, vous faites un +evenement. Le fait etait mort, vous le ressuscitez; bien plus, vous +le grossissez du retentissement d'un proces, de l'eclat d'un debat +passionne, de la plaidoirie des avocats, des commentaires de +l'opposition et de la presse. Ce delit, commis dans le champ de foire +d'un village, vous le jetez sur toutes les places publiques de France. +Vous donnez au petit journal de province tous les grands journaux de +Paris pour porte-voix. Cet outrage au president de la republique, cet +article que vous jugez venimeux, vous le multipliez, vous le versez +dans tous les esprits, vous tirez l'offense a huit cent mille +exemplaires. + +Le tout pour le plus grand avantage de l'ordre, pour le plus grand +respect du pouvoir et de l'autorite. + +Si vous refusez l'autorisation, tout s'evanouit, tout s'eteint. Le +fait est mort, vous l'ensevelissez, voila tout. + +Eh bien! messieurs, je vous le demande, qui est-ce qui comprend mieux +les interets de l'ordre et de l'autorite et le raffermissement du +pouvoir, de nos adversaires qui accordent l'autorisation, ou de nous +qui la refusons? + +Cette question d'interet social videe et ecartee, permettez-moi de +m'elever a des considerations d'une autre nature. + +Dans quelle situation etes-vous? + +Vous etes une majorite immense, compacte, triomphante, en presence +d'une minorite vaincue et decimee. Je constate la situation et je la +livre a votre appreciation politique. Le 13 juin a cree pour vous ce +que vous appelez des necessites; en tout cas, ce sont des necessites +bien fatales et bien douloureuses. Le 13 juin est un fait +considerable, terrible, mysterieux, au fond duquel il vous importe, +dites-vous, que la justice penetre, que le jour se fasse. Il faut, en +effet, que le pays connaisse dans toute sa profondeur cet evenement +d'ou a failli sortir une revolution. Vous avez pu aider la justice. +Ce qu'elle vous a demande en fait de poursuites, vous avez pu le lui +accorder. Vous avez ete prodigues, c'est mon sentiment. + +Mais enfin, de ce cote, tout est fini. Trente-huit representants, +c'est assez! c'est trop! Est-ce que le moment n'est pas venu d'etre +genereux? Est-ce qu'ici la generosite n'est pas de la sagesse? Quoi! +livrer encore deux representants, non plus pour les necessites de +l'instruction de juin, mais pour un fait ignore, prescrit, oublie! +Messieurs, je vous en conjure, moi qui ai toujours defendu l'ordre, +gardez-vous de tout ce qui semblerait violence, reaction, rancune, +parti-pris, coup de majorite! Il faut savoir se refuser a soi-meme les +dernieres satisfactions de la victoire. C'est a ce prix que, de la +situation de vainqueurs, on passe a la condition de gouvernants. Ne +soyez pas seulement une majorite nombreuse, soyez une majorite grande! + +Tenez, voulez-vous rassurer pleinement le pays? prouvez-lui votre +force. Et savez-vous quelle est la meilleure preuve de la force? c'est +la mesure. Le jour ou l'opinion publique dira: Ils sont vraiment +moderes, la conscience des partis repondra: C'est qu'ils sont vraiment +forts! + +Je refuse l'autorisation de poursuites. + +M. Amable Dubois combattit M. Victor Hugo. M. Amable Dubois fut nomme +rapporteur par 14 voix contre 11 donnees a M. Victor Hugo. + + +NOTE 14. + +DOTATION DE M. BONAPARTE. + +Bureaux.--6 fevrier 1851. + +En janvier 1851, immediatement apres le vote de defiance, M. Louis +Bonaparte tendit la main a cette assemblee qui venait de le frapper, +et lui demanda trois millions. C'etait une veritable dotation +princiere. L'assemblee debattit cette pretention, d'abord dans les +bureaux, puis en seance publique. La discussion publique ne dura qu'un +jour et fut peu remarquable. La discussion prealable des bureaux, qui +eut lieu le 6 fevrier, avait vivement excite l'attention publique, et, +quand la question arriva au grand jour, elle avait ete comme epuisee +par ce debat preliminaire. + +Dans le 12e bureau particulierement, le debat fut vif et prolonge. A +deux heures et demie, malgre la seance commencee, la discussion durait +encore. Une grande partie des membres de l'assemblee, groupes derriere +les larges portes vitrees du 12e bureau, assistaient du dehors a +cette lutte ou furent successivement entendus MM. Leon Faucher, +Sainte-Beuve, auteur de la redaction de defiance, Michel (de Bourges) +et Victor Hugo. + +M. Combarel de Leyval prit la parole le premier; M. Leon Faucher +et apres lui M. Bineau, tous deux anciens ministres de Bonaparte, +soutinrent vivement le projet de dotation. Le discours passionne de M. +Leon Faucher amena dans le debat M. Victor Hugo. + +M. VICTOR HUGO.--Ce que dit M. Leon Faucher m'oblige a prendre +la parole. Je ne dirai qu'un mot. Je ne desire pas etre nomme +commissaire; je suis trop souffrant encore pour pouvoir aborder la +tribune, et mon intention n'etait pas de parler, meme ici. + +Selon moi, l'assemblee, en votant la dotation il y a dix mois, a +commis une premiere faute; en la votant de nouveau aujourd'hui, elle +commettrait une seconde faute, plus grave encore. + +Je n'invoque pas seulement ici l'interet du pays, les detresses +publiques, la necessite d'alleger le budget et non de l'aggraver; +j'invoque l'interet bien entendu de l'assemblee, j'invoque l'interet +meme du pouvoir executif, et je dis qu'a tous ces points de vue, aux +points de vue les plus restreints comme aux points de vue les plus +generaux, voter ce qu'on vous demande serait une faute considerable. + +Et en effet, messieurs, depuis le vote de la premiere dotation, la +situation respective des deux pouvoirs a pris un aspect inattendu. On +etait en paix, on est en guerre. Un serieux conflit a eclate. + +Ce conflit, au dire de ceux-la memes qui soutiennent le plus +energiquement le pouvoir executif, ce conflit est une cause de +desordre, de trouble, d'agitation dont souffrent tous les interets; ce +conflit a presque les proportions d'une calamite publique. + +Or, messieurs, sondez ce conflit. Qu'y a-t-il au fond? La dotation. + +Oui, sans la dotation, vous n'auriez pas eu les voyages, les +harangues, les revues, les banquets de sous-officiers meles aux +generaux, Satory, la place du Havre, la societe du Dix-Decembre, les +cris de _vive l'Empereur!_ et les coups de poing. Vous n'auriez pas +eu ces tentatives pretoriennes qui tendaient a donner a la republique +l'empire pour lendemain. Point d'argent, point d'empire. + +Vous n'auriez pas eu tous ces faits etranges qui ont si profondement +inquiete le pays, et qui ont du irresistiblement eveiller le pouvoir +legislatif et amener le vote de ce qu'on a appele la coalition, +coalition qui n'est au fond qu'une juxtaposition. + +Rappelez-vous ce vote, messieurs; les faits ont ete apportes devant +vous, vous les avez juges dans votre conscience, et vous avez +solennellement declare votre defiance. + +La defiance du pouvoir legislatif contre le pouvoir executif! + +Or, comment le pouvoir executif, votre subordonne apres tout, a-t-il +recu cet avertissement de l'assemblee souveraine? + +Il n'en a tenu aucun compte. Il a mis a neant votre vote. Il a declare +excellent ce cabinet que vous aviez declare suspect. Resistance qui a +aggrave le conflit et qui a augmente votre defiance. + +Et aujourd'hui que fait-il? + +Il se tourne vers vous, et il vous demande les moyens d'achever quoi? +Ce qu'il avait commence. Il vous dit:--Vous vous defiez de moi. Soit! +payez toujours, je vais continuer. + +Messieurs, en vous faisant de telles demandes, dans un tel moment, le +pouvoir executif ecoute peu sa dignite. Vous ecouterez la votre et +vous refuserez. + +Ce qu'a dit M. Faucher des interets du pays, lorsqu'il a nomme +M. Bonaparte, est-il vrai? Moi qui vous parle, j'ai vote pour M. +Bonaparte. J'ai, dans la sphere de mon action, favorise son election. +J'ai donc le droit de dire quelques mots des sentiments de ceux qui +ont fait comme moi, et des miens propres. Eh bien! non, nous n'avons +pas vote pour Napoleon, en tant que Napoleon; nous avons vote pour +l'homme qui, muri par la prison politique, avait ecrit, en faveur des +classes pauvres, des livres remarquables. Nous avons vote pour lui, +enfin, parce qu'en face de tant de pretentions monarchiques nous +trouvions utile qu'un prince abdiquat ses titres en recevant du pays +les fonctions de president de la republique. + +Et puis, remarquez encore ceci, ce prince, puisqu'on attache tant +d'importance a rappeler ce titre, etait un prince revolutionnaire, un +membre d'une dynastie parvenue, un prince sorti de la revolution, +et qui, loin d'etre la negation de cette revolution, en etait +l'affirmation. Voila pourquoi nous l'avions nomme. Dans ce condamne +politique, il y avait une intelligence; dans ce prince, il y avait un +democrate. Nous avons espere en lui. + +Nous avons ete trompes dans nos esperances. Ce que nous attendions de +l'homme, nous l'avons attendu en vain; tout ce que le prince pouvait +faire, il l'a fait, et il continue en demandant la dotation. Tout +autre, a sa place, ne le pourrait pas, ne le voudrait pas, ne +l'oserait pas. Je suppose le general Changarnier au pouvoir. Il +suivrait probablement la meme politique que M. Bonaparte, mais il ne +songerait pas a venir vous demander 2 millions a ajouter a 1,200,000 +francs, par cette raison fort simple qu'il ne saurait reellement, lui, +simple particulier avant son election, que faire d'une pareille liste +civile. M. Changarnier n'aurait pas besoin de faire crier _vive +l'Empereur!_ autour de lui. C'est donc le prince, le prince seul, +qui a besoin de 2 millions. Le premier Napoleon lui-meme, dans une +position analogue, se contenta de 500,000 francs, et, loin de faire +des dettes, il payait tres noblement, avec cette somme, celles de ses +generaux. + +Arretons ces deplorables tendances; disons par notre vote: Assez! +assez! + +Qui a rouvert ce debat? Est-ce vous? Est-ce nous? Si ranimer cette +discussion, c'est faire acte de mauvais citoyen, comme on vient de +le dire, est-ce a nous qu'on peut adresser ce reproche? Non, non! Le +mauvais citoyen, s'il y en a un, est ailleurs que dans l'assemblee. + +Je termine ici ces quelques observations. Quand la majorite a vote la +dotation la premiere fois, elle ne savait pas ce qui etait derriere. + +Aujourd'hui vous le savez. La voter alors, c'etait de l'imprudence; la +voter aujourd'hui, ce serait de la complicite. + +Tenez, messieurs du parti de l'ordre, voulez-vous faire de l'ordre? +acceptez la republique. Acceptez-la, acceptons-la tous purement, +simplement, loyalement. Plus de princes, plus de dynasties, plus +d'ambitions extra-constitutionnelles; je ne veux pas dire: plus de +complots, mais je dirai plus de reves. Quand personne ne revera plus, +tout le monde se calmera. Croyez-vous que ce soit un bon moyen de +rassurer les interets et d'apaiser les esprits que de dire sans +cesse tout haut:--Cela ne peut durer; et tout bas:--Preparons autre +chose!--Messieurs, finissons-en. Toutes ces allures princieres, +ces dotations tristement demandees et facheusement depensees, ces +esperances qui vont on ne sait ou, ces aspirations a un lendemain +dictatorial et par consequent revolutionnaire, c'est de l'agitation, +c'est du desordre. Acceptons la republique. L'ordre, c'est le +definitif. + +On sait que l'assemblee refusa la dotation. + + +NOTE 15. + +LE MINISTRE BAROCHE ET VICTOR HUGO + +Seance du 18 juillet 1851. + +Apres le discours du 17 juillet, Louis Bonaparte, stigmatise par +Victor Hugo d'un nom que la posterite lui conservera, _Napoleon le +Petit_, sentit le besoin de repondre. Son ministre, M. Baroche, se +chargea de la reponse. Il ne trouva rien de mieux a opposer a Victor +Hugo qu'une citation falsifiee. Victor Hugo monta a la tribune pour +repliquer au ministre et retablir les faits et les textes. La droite, +encore tout ecumante de ses rages de la veille et redoutant un nouveau +discours, lui coupa la parole et ne lui permit pas d'achever. On ne +croirait pas a de tels faits, si nous ne mettions sous les yeux du +lecteur l'extrait de la seance meme du 18 juillet. Le voici: + +M. BAROCHE, _ministre des affaires etrangeres_.--Je voudrais ne pas +entrer dans cette partie de la discussion qu'a abordee hier M. Victor +Hugo. + +Mais l'attaque est si agressive, si injurieuse pour un homme dont +je m'honore d'etre le ministre, que je me reprocherais de ne pas la +repousser. (_Tres bien! tres bien! a droite._) + +Et d'abord, une observation. La seance d'hier a offert un douloureux +contraste avec les seances precedentes. Jusque-la, tous les orateurs, +l'honorable general Cavaignac, M. Michel (de Bourges) et meme M. +Pascal Duprat, malgre la vivacite de son langage, s'etaient efforces +de donner a la discussion un caractere de calme et de dignite qu'elle +n'aurait jamais du perdre. + +C'est hier seulement qu'un langage tout nouveau, tout personnel.... + +M. VICTOR HUGO.--Je demande la parole. (_Mouvement._) + +M. BAROCHE.--... est venu jeter l'irritation. Eh bien! puisque l'on +nous attaque, il faut bien que nous examinions la valeur de celui qui +nous attaque. + +C'est le meme homme qui a conquis les suffrages des electeurs de la +Seine par des circulaires de ce genre. + +(_M. le ministre deroule une feuille de papier et lit:_) + +"Deux republiques sont possibles: + +L'une abattra le drapeau tricolore sous le drapeau rouge, fera des +gros sous avec la colonne, jettera bas la statue de Napoleon +et dressera la statue de Marat; detruira l'institut, l'ecole +polytechnique et la legion d'honneur; ajoutera a l'auguste devise: +_Liberte, Egalite, Fraternite_ l'option sinistre: _ou la mort!_ fera +banqueroute, ruinera les riches sans enrichir les pauvres, aneantira +le credit, qui est la fortune de tous, et le travail, qui est le pain +de chacun; abolira la propriete et la famille, promenera des tetes sur +des piques, remplira les prisons par le soupcon et les videra par le +massacre, mettra l'Europe en feu et la civilisation en cendres, fera +de la France la patrie des tenebres, egorgera la liberte, etouffera +les arts, decapitera la pensee, niera Dieu; remettra en mouvement ces +deux machines fatales, qui ne vont pas l'une sans l'autre, la planche +aux assignats et la bascule de la guillotine; en un mot, fera +froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, apres +l'horrible dans le grand, que nos peres ont vu, nous montrera le +monstrueux dans le petit...." + +M. VICTOR HUGO, _se levant_.--Lisez tout! + +M. BAROCHE _reprend_.--Voila, messieurs, un langage qui contraste +singulierement avec celui que vous avez entendu hier.... + +M. VICTOR HUGO.--Mais lisez donc tout! + +M. BAROCHE, _continuant_.--Voila l'homme qui reprochait a cette +majorite de ruser comme le renard, pour combattre le lion +revolutionnaire. Voila l'homme qui, dans des paroles qu'il a vainement +cherche a retracter, accusait la majorite, une partie du moins de +cette majorite, de se mettre a plat ventre et d'ecouter si elle +n'entendait pas venir le canon russe. + + * * * * * + +M. VICTOR HUGO, _a la tribune_.--Je declare que M. Baroche n'a +articule que d'infames calomnies; qu'il a, malgre mes sommations de +tout lire, tronque honteusement une citation. J'ai le droit de lui +repondre. (_A gauche: Oui! oui!--A droite: Non! non!_) + +A GAUCHE.--Parlez! parlez! (_Bruit prolonge._) + +M. LE PRESIDENT.--Quand un orateur n'est pas mele au debat, et qu'un +autre implique sa personne dans la discussion, il peut demander la +parole et dire: Pourquoi vous adressez-vous a moi? Mais quand un +orateur inscrit a parle a son tour pendant trois heures et demie, +et qu'on prononce son nom en lui repondant, il n'y a pas la +fait personnel, il ne peut exiger la parole sur cela. (_Rumeurs +nombreuses._) + +M. JULES FAVRE.--Je demande la parole. + +M. LE PRESIDENT.--La parole appartient a M. Dufaure, je ne puis vous +la donner. + +M. JULES FAVRE.--J'ai demande la parole pour un rappel au reglement. +Je n'ai a faire qu'une simple observation (_Parlez! parlez!_), j'ai le +droit d'etre entendu. + +L'art. 45 du reglement, qui accorde la parole pour un fait personnel, +est un article absolu qui protege l'honneur de tous les membres de +l'assemblee. Il n'admet pas la distinction qu'a voulu etablir M. le +president; je soutiens que M. Victor Hugo a le droit d'etre entendu. + +VOIX NOMBREUSES, _a Victor Hugo_.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO.--La reponse que j'ai a faire a M. Baroche porte sur +deux points. + +Le premier point porte sur un document qui n'a ete lu qu'en partie; +l'autre est relatif a un fait qui s'est passe hier dans l'assemblee. + +L'assemblee doit remarquer que ce n'a ete que lorsqu'une agression +personnelle m'a ete adressee pour la troisieme fois que j'ai enfin +exige, comme j'en ai le droit, la parole. (_A gauche: Oui! oui!_) + +Messieurs, entre le 15 mai et le 23 juin, dans un moment ou une sorte +d'effroi bien justifie saisissait les coeurs les plus profondement +devoues a la cause populaire, j'ai adresse a mes concitoyens la +declaration que je vais vous lire. + +Rappelez-vous que des tentatives anarchiques avaient ete faites contre +le suffrage universel, siegeant ici dans toute sa majeste; j'ai +toujours combattu toutes les tentatives contre le suffrage universel, +et, a l'heure qu'il est, je les repousse encore en combattant cette +fatale loi du 31 mai. (_Vifs applaudissements a gauche._) + +Entre le 15 mai et le 23 juin donc, je fis afficher sur les murailles +de Paris la declaration suivante adressee aux electeurs, declaration +dont M. Baroche a lu la premiere partie, et dont, malgre mon +insistance, il n'a pas voulu lire la seconde; je vais la lire.... +(_Interruption a droite._) + +VOIX NOMBREUSES A DROITE.--Lisez tout! tout! Lisez-la tout entiere! + +UN MEMBRE A DROITE, _avec insistance_.--Tout ou rien! tout ou rien. + +M. VICTOR HUGO.--Vous avez deja entendu la premiere partie, elle est +presente a tous vos esprits. Du reste rien n'est plus simple; je veux +bien relire ce qui a ete lu. Ce n'est que du temps perdu. + +M. LEBOEUF.--Nous exigeons tout! tout ou rien! + +M. VICTOR HUGO, _a M. Leboeuf_.--Ah! vous pretendez me dicter ce que +je dois etre et ce que je dois faire a cette tribune! En ce cas c'est +different. Puisque vous exigez, je refuse. (_A gauche: Tres bien! vous +avez raison._) Je lirai seulement ce que M. Baroche a eu l'indignite +de ne pas lire. (_Tres bien! Tres bien!_) + +(_Un long desordre regne dans l'assemblee; la seance reste interrompue +pendant quelques instants._) + +M. VICTOR HUGO.--Je lis donc: "Deux republiques sont +possibles...."--M. Baroche a lu ce qui etait relatif a la premiere de +ces republiques; dans ma pensee, c'est la republique qu'on pouvait +redouter a cette epoque du 15 mai et du 23 juin ... (_Interruption._) +Je reprends la lecture ou M. Baroche l'a laissee.... (_Interruption._) + +A DROITE.--Non! non! tout! + +M. LE. PRESIDENT.--La gauche est silencieuse; faites comme elle, +ecoutez! + +M. VICTOR HUGO.--Ecoutez donc, messieurs, un homme qui, visiblement, +et grace a vos violences d'hier (_A gauche: Tres bien! Tres +bien!_), peut a peine parler. (_La voix de l'orateur est, en effet, +profondement alteree par la fatigue.--Rires a droite.--L'orateur +reprend._) + +Le silence serait seulement de la pudeur. (_Murmures a droite._) + +M. MORTIMER-TERNAUX.--C'est le mot de Marat a la Convention. + +M. LE PRESIDENT, _a la droite_.--C'est vous qui avez donne la parole a +l'orateur; ecoutez-le. + +VOIX NOMBREUSES.--Parlez! parlez! + +M. VICTOR HUGO, _lisant_.--... "L'autre sera la sainte communion de +tous les francais des a present et de tous les peuples un jour dans +le principe democratique; fondera la liberte sans usurpations et sans +violences, une egalite qui admettra la croissance naturelle de chacun, +une fraternite non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres; +donnera a tous l'enseignement, comme le soleil donne la lumiere, +gratuitement; introduira la clemence dans la loi penale et la +conciliation dans la loi civile; multipliera les chemins de fer, +reboisera une partie du territoire, en defrichera une autre; decuplera +la valeur du sol; partira de ce principe qu'il faut que tout homme +commence par le travail et finisse par la propriete; assurera, en +consequence, la propriete comme la representation du travail accompli, +et le travail comme l'element de la propriete future, respectera +l'heritage, qui n'est autre chose que la main du pere tendue aux +enfants a travers le mur du tombeau; combinera pacifiquement, +pour resoudre le glorieux probleme du bien-etre universel, les +accroissements continus de l'industrie, de la science, de l'art et de +la pensee; poursuivra, sans quitter terre pourtant et sans sortir du +possible et du vrai, la realisation serieuse de tous les grands +reves des sages; batira le pouvoir sur la meme base que la liberte, +c'est-a-dire sur le droit; subordonnera la force a l'intelligence; +dissoudra l'emeute et la guerre, ces deux formes de la barbarie; fera +de l'ordre la loi du citoyen et de la paix la loi des nations; vivra +et rayonnera; grandira la France, conquerra le monde; sera, en un mot, +le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu +satisfait. + +"De ces deux republiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-la +s'appelle la terreur. Je suis pret a devouer ma vie pour etablir l'une +et empecher l'autre. + +"26 mai 1848. + +"VICTOR HUGO." + +A GAUCHE EN MASSE.--Bravo! bravo! + +M. VICTOR HUGO.--Voila ma profession de foi electorale, et c'est a +cause de cette profession de foi--je n'en ai pas fait d'autre--que +j'ai ete nomme. + +M. A. DE KENDREL aine.--Tous les democrates ont vote contre vous. + +(_Bruit._) + +UN MEMBRE.--Qu'en savez-vous? + +M. BRIVES.--Il y a bien eu des democrates qui ont vote pour M. +Baroche. (_Hilarite._) + +M. VICTOR HUGO.--C'est a cause de cette profession de foi que j'ai ete +nomme representant. Cette profession de foi, c'est ma vie entiere, +c'est tout ce que j'ai dit, ecrit et fait depuis vingt-cinq ans. + +Je defie qui que ce soit de prouver que j'ai manque a une seule des +promesses de ce programme. Et voulez-vous que je vous dise qui aurait +le droit de m'accuser?.... (_Interruption a droite._) + +Si j'avais accepte l'expedition romaine; + +Si j'avais accepte la loi qui confisque l'enseignement et qui l'a +donne aux jesuites; + +Si j'avais accepte la loi de deportation qui retablit la peine de mort +en matiere politique; + +Si j'avais accepte la loi contre le suffrage universel, la loi contre +la liberte de la presse; + +Savez-vous qui aurait eu le droit de me dire: Vous etes un apostat? +(_Montrant la droite._) Ce n'est pas ce cote-ci (_montrant la +gauche_); c'est celui-la. (_Sensation.--Tres bien! tres bien!_) + +J'ai ete fidele a mon mandat. (_Interruption._) + +A DROITE.--Monsieur le president, c'est un nouveau discours. Ne +laissez pas continuer l'orateur. + +M. LE PRESIDENT.--Votre explication est complete. + +M. VICTOR HUGO.--Non! j'ai a repondre aux calomnies de M. Baroche. + +CRIS A DROITE.--L'ordre du jour! Assez! ne le laissez pas achever! + +A GAUCHE.--C'est indigne! Parlez! + +M. VICTOR HUGO.--Quoi! hier la violence morale, aujourd'hui la +violence materielle! (_Tumulte._) + +M. LE PRESIDENT.--Je consulte l'assemblee sur l'ordre du jour. (_La +droite se leve en masse._) + +A GAUCHE.--Nous protestons! c'est un scandale odieux! + +L'ordre du jour est adopte. + +M. VICTOR HUGO.--On accuse et on interdit la defense. Je denonce a +l'indignation publique la conduite de la majorite. Il n'y a plus de +tribune. Je proteste. + +(_L'orateur quitte la tribune.--Agitation prolongee.--Protestation a +gauche._) + + +NOTE 16. + +LE RAPPEL DE LA LOI DU 31 MAI + +Reunion Lemardelay.--11 novembre 1851. + +Les membres de toutes les nuances de l'opposition republicaine +s'etaient reunis, au nombre de plus de deux cents, dans les salons +Lemardelay, pour deliberer sur la conduite a tenir a propos de la +proposition du rappel de la loi du 31 mai. + +Le bureau etait occupe par MM. Michel (de Bourges), Victor Hugo et +Rigal. + +MM. Schoelcher, Laurent (de l'Ardeche), Bac, Mathieu (de la Drome), +Madier de Montjau, Emile de Girardin ont parle les premiers. + +La question etait celle-ci: De quelle facon la gauche, unanime sur le +fond, devait-elle gouverner cette grave discussion? Convenait-il de +proceder, pour le rappel de la loi du 31 mai, comme on avait procede +pour la revision de la constitution? les orateurs devaient-ils avoir +le champ libre? ou valait-il mieux que l'opposition, gardant dans son +ensemble le silence de la force, deferat la parole a un seul de ses +orateurs, pour protester simplement et solennellement, au nom du droit +et au nom du peuple? + +La question de liberte devait-elle primer la question de conduite? + +--Oui, dit M. Charras avec chaleur, oui, la liberte, la liberte tout +entiere. Laissons le champ libre a la discussion. Savez-vous ce qui +est advenu du libre et franc-parler sur la revision? Les discours de +Michel (de Bourges) et de Victor Hugo ont porte partout la lumiere. +Une question dont les habitants des compagnes, les paysans, n'auraient +jamais connu l'enonce, est desormais claire, nette, simple pour eux. +Liberte de discussion; en consequence, liberte illimitee. J'en appelle +a M. Victor Hugo lui-meme; ne vaut-elle pas mieux que toute precaution? +Ne l'a-t-il pas recommandee quand il s'est agi de la revision de la loi +fondamentale? + +M. Dupont (de Bussac) soutient un avis different:--Agir! n'est-ce pas +le mot meme de la situation? Est-ce que la discussion n'est point +epuisee? Ne faisons pas de discours, faisons un acte. Pas de menace a +la droite; a quoi bon? Dans de telles conjonctures, la vraie menace +c'est le silence. Que l'opposition en masse se taise; mais qu'elle +fasse expliquer son silence par une voix, par un orateur, et que cet +orateur fasse entendre contre la loi du 31 mai, en peu de mots dignes, +severes, contenus, non pas la critique d'un seul, mais la protestation +de tous. La situation est solennelle; l'attitude de la gauche doit +etre solennelle. En presence de ce calme, le peuple applaudira et la +majorite reflechira. + +Apres MM. Jules Favre et Mathieu (de la Drome), M. Victor Hugo prend +la parole. + +Il declare qu'il se leve pour appuyer la proposition de M. Dupont (de +Bussac). Il ajoute: + +"La responsabilite des orateurs dans une telle situation est immense; +tout peut etre compromis par un mot, par un incident de seance; il +importe de tout dire et de ne rien hasarder. D'un cote, il y a le +peuple qu'il faut defendre, et de l'autre l'assemblee qu'il ne faut +pas brusquer. + +M. Victor Hugo peint a grands traits la situation faite a l'avenir par +la loi du 31 mai, et il la resume d'un mot, qui a fait tressaillir +l'auditoire. + +_Depuis que l'histoire existe_, dit-il, _c'est la premiere fois que la +loi donne rendez-vous a la guerre civile_. + +Puis il reprend: + +Que devons-nous faire? Dans un discours, dans un seul, resumer tout +ce que le silence, tout ce que l'abstention du peuple presagent, +annoncent de determine, de resolu, d'inevitable. + +Montrer du doigt le spectre de 1852, sans menaces. + +Il ne faut pas que la majorite puisse dire: On nous menace, + +Il ne faut pas que le peuple puisse dire: On me deserte. + +M. Victor Hugo termine ainsi: + +Je me resume. + +Je pense qu'il est sage, qu'il est politique, qu'il est necessaire +qu'un orateur seulement parle en notre nom a tous. Comme l'a fort bien +dit M. Dupont (de Bussac), pas de discours, un acte! + +Maintenant, quel est l'orateur qui parlera? Prenez qui vous voudrez. +Choisissez. Je n'en exclus qu'un seul, c'est moi. Pourquoi? Je vais +vous le dire. + +La droite, par ses violences, m'a contraint plus d'une fois a des +represailles a la tribune qui, dans cette occasion, feraient de moi +pour elle un orateur irritant. Or, ce qu'il faut aujourd'hui, ce n'est +pas l'orateur qui passionne, c'est l'orateur qui concilie. Eh bien! je +le declare en presence de la loi du 31 mai, je ne repondrais pas de +moi. + +Oui, en voyant reparaitre devant nous cette loi que, pour ma part, +j'ai deja hautement fletrie a la tribune, en voyant, si l'abrogation +est refusee, se dresser dans un prochain avenir l'inevitable conflit +entre la souverainete du peuple et l'autorite du parlement, en voyant +s'enteter dans leur oeuvre les hommes funestes qui ont aveuglement +prepare pour 1852 je ne sais quelle rencontre a main armee du pays +legal et du suffrage universel, je ne sais quel duel de la loi, forme +perissable, contre le droit, principe eternel! oui! en presence de la +guerre civile possible, en presence du sang pret a couler ... je +ne repondrais pas de me contenir, je ne repondrais pas de ne point +eclater en cris d'indignation et de douleur; je ne repondrais pas +de ne point fouler aux pieds toute cette politique coupable, qui se +resume dans la date sinistre du 31 mai; je ne repondrais pas de rester +calme. Je m'exclus. + +La reunion adopte a la presque unanimite la proposition de M. Dupont +(de Bussac), appuyee par M. Victor Hugo. + + +M. Michel (de Bourges) est designe pour parler au nom de la gauche. + + + +TABLE + + +LE DROIT ET LA LOI + +ACTES ET PAROLES + +AVANT L'EXIL + + +ACADEMIE FRANCAISE.--1841-1844. + +I. Discours de reception + +II. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie + francaise, au discours de Saint-Marc Girardin + +III. Reponse de M. Victor Hugo, directeur de l'academie + francaise, au discours de M. Sainte-Beuve + + +CHAMBRE DES PAIRS.--1845-1848 + +I. La Pologne + +II. Consolidation et defense du littoral + +III. La famille Bonaparte + +IV. Le pape Pie IX + + +REUNIONS ELECTORALES.--1848-1849. + +I. Lettre aux electeurs + +II. Plantation de l'arbre de la liberte, place des Vosges + +III. Reunion des auteurs dramatiques + +IV. Victor Hugo a ses concitoyens + +V. Seance des cinq associations d'art et d'industrie + +VI. Seance des associations, apres le mandat accompli + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848. + +I. Ateliers nationaux + +II. Pour la liberte de la presse et contre l'arrestation + des ecrivains + +III. L'etat de siege + +IV. La peine de mort + +V. Pour la liberte de la presse et contre l'etat de siege + +VI. Budget rectifie de 1848.--Question des encouragements + aux lettres et aux arts + +VII. La separation de l'assemblee + +VIII.La liberte du theatre + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851. + +I. La misere + +II. Affaire de Rome + +III. Reponse a M. de Montalembert + +IV. La liberte de l'enseignement + +V. La deportation + +VI. Le suffrage universel + +VII. Replique a M. de Montalembert + +VIII.La liberte de la presse + +IX. Revision de la constitution + + +CONGRES DE LA PAIX A PARIS.--1849. + +I. Discours d'ouverture + +II. Discours de cloture + + +COUR D'ASSISES.--1851. + +I. Pour Charles Hugo. La peine de mort + +II. Les proces de l'_Evenement_ + + +ENTERREMENTS.--1843-1850. + +I. Funerailles de Casimir Delavigne + +II. Funerailles de Frederic Soulie + +III. Funerailles de Balzac + + +LE DEUX DECEMBRE 1851. + +Proclamations et Discours + + +NOTES. + +CHAMBRE DES PAIRS.--1846. + +1. La propriete des oeuvres d'art + +2. La marque de fabrique + + +ASSEMBLEE CONSTITUANTE.--1848-1849. + +3. Secours aux theatres + +4. Secours aux transportes + +5. La question de dissolution + +6. Achevement du Louvre + +7. Secours aux artistes + + +CONSEILS DE GUERRE.--1848. + +8. L'etat de siege (28 septembre) + + +CONSEIL D'ETAT.--1849. + +9. La liberte du theatre + + +ASSEMBLEE LEGISLATIVE.--1849-1851. + +10. Pillage des imprimeries + +11. Enquete sur la misere + +12. Loi sur l'enseignement + +13. Demande en autorisation de poursuite contre les representants + Sommier et Richardet + +14. Dotation de M. Bonaparte + +15. Le ministre Baroche et Victor Hugo + +16. La proposition de rappel de la loi du 31 mai + +FIN. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Actes et Paroles, vol. I, by Victor Hugo + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ACTES ET PAROLES, VOL. I *** + +This file should be named 7act110.txt or 7act110.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 7act111.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 7act110a.txt + +Produced by Carlo Traverso, Anne Dreze, Marc D'Hooghe +and the Online Distributed Proofreading Team + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. If your state is not listed and +you would like to know if we have added it since the list you have, +just ask. + +While we cannot solicit donations from people in states where we are +not yet registered, we know of no prohibition against accepting +donations from donors in these states who approach us with an offer to +donate. + +International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about +how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made +deductible, and don't have the staff to handle it even if there are +ways. + +Donations by check or money order may be sent to: + +Project Gutenberg Literary Archive Foundation +PMB 113 +1739 University Ave. +Oxford, MS 38655-4109 + +Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment +method other than by check or money order. + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by +the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN +[Employee Identification Number] 64-622154. 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