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+The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Contes de la Montagne
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Posting Date: March 24, 2015 [EBook #8173]
+Release Date: May, 2005
+First Posted: June 25, 2003
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online
+Distributed Proofreading Team
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+CONTES
+
+DE
+
+LA MONTAGNE
+
+PAR
+
+ERCKMANN-CHATRIAN
+
+
+
+
+UNE NUIT DANS LES BOIS
+
+I
+
+Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand
+chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à
+pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
+saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
+
+L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
+poursuivait encore à soixante ans son _Histoire des antiquités
+d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
+pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité
+cent fois et contemplé sous toutes ses faces.
+
+«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre
+le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
+aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des
+sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus
+sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
+mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
+seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange,
+ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands
+coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le
+Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles
+batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec
+des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux
+du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être
+transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
+ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
+des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les études
+sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
+avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
+plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
+anséatique ... voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant ...
+voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
+d'Anvers!... Mais non, tout est mis à l'écart.... On se glorifie de
+son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille
+Alsace.... Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes
+ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et
+honnête femme pour courir après des laiderons!»
+
+Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout
+ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.
+
+Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
+depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les
+culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles
+d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode,
+il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable
+queue de rat.
+
+Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845,
+examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré
+récemment dans le vieux cloître des Augustins.
+
+Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
+montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans
+les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à
+gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir
+apparaître le clocher du village.
+
+Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne,
+et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
+juvénile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à
+Phrâmond, à huit lieues de là... Mais la nuit commençait à se faire et
+le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace
+imperceptible.
+
+C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les
+montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil
+retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
+seconde en seconde.... On regarde derrière soi: les massifs prennent à
+vos yeux des proportions colossales.... Une grive, à la cime du plus
+haut sapin, salue le jour qui va disparaître ... puis tout se tait....
+Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
+loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse
+de son bourdonnement monotone.
+
+Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses
+jambes commençaient a se roidir.
+
+«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être,
+à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
+Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable
+habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
+lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds
+et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
+Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
+emportent, ce Mercure ... et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir
+le voir ... et ceux qui l'ont déterré...--Vous verrez que ce fameux
+Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
+découvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
+petit Hésus de l'année dernière à Marienthal.... Oh! les architectes
+... les architectes!... ils voient des antiquités partout....
+Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
+... mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles.... Quel
+chemin! des trous de tous les côtés ... des fondrières ... des
+rochers!»
+
+Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait
+halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
+scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie
+lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.
+
+«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre
+clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leçon.... La Providence a eu
+pitié de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer à coucher dans
+les bois à mon âge.... C'était pour me ruiner la santé ... pour
+m'exterminer le tempérament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
+souviendrai longtemps!»
+
+Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse
+devint plus distinct ... puis une lumière perça le feuillage.
+
+Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit,
+au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à
+perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec
+ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
+araignée gigantesque.
+
+Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse
+mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du
+_ségare_.
+
+Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte....
+Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit
+feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes
+pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol.... Dans un coin
+à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères.... Quelques
+blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
+perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion
+imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une
+fissure du rocher.
+
+Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _ségare_ sortant de
+la scierie l'aperçut et lui cria:
+
+«Hé! qui est là?
+
+--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
+voyageur égaré....
+
+--Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maître Bernard
+de Saverne.... Soyez le bienvenu, maître Bernard!.... Vous ne me
+reconnaissez donc pas?
+
+--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....
+
+--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
+... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
+quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
+lumière.»
+
+Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
+le _ségare_ ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet
+fendu servant de candélabre.... Une lumière blanche comme le reflet
+de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses
+recoins jusqu'à la cime du toit.
+
+Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
+toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
+barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête
+large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée;
+ses yeux gris exprimaient la franchise.
+
+«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la
+cheminée.... Avez-vous faim?
+
+--Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.
+
+--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre à
+votre service ... elles sont magnifiques.»
+
+A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une
+grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
+triste retour sur les choses de ce bas monde.
+
+Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
+pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
+soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes
+étendues, il alluma sa pipe.
+
+«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six
+lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?
+
+--Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.
+
+--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... à deux bonnes
+portées de carabine ...»
+
+Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du
+Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son
+_Histoire des antiquités d'Alsace_, avec leurs hautes tours éventrées
+à la base et dominant l'abîme de la cascade.
+
+«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air
+stupéfait.
+
+Le _ségare_ partit d'un immense éclat de rire:
+
+«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues.... Je
+vois ce que c'est ... vous avez mal pris à l'embranchement du vieux
+chêne ... au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite.... Il
+faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
+ligne au départ ... ça fait des lieues à la fin.... Hé! hé! hé!»
+
+Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de
+Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
+faudra encore en faire deux autres demain ... ça fera huit....
+
+--Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route ... dans la
+vallée.... Vous arriverez à Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
+que vous avez encore de la chance.
+
+--De la chance.... Tu veux rire, Christian?
+
+--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
+dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg,
+vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
+plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à
+gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
+fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche,
+et demain, à la fraîcheur, nous partirons ... vos jambes seront
+dégourdies.... Vous arriverez tranquillement.
+
+--Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux
+yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
+couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pèse le plus.... Je n'ai
+pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
+
+--En voici deux ... farineuses comme des châtaignes.... Goûtez-moi
+ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
+étendez-vous.... Moi, je vais me remettre à l'ouvrage.... il faut que
+je fasse encore quinze planches ce soir.»
+
+Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
+la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
+reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.
+
+Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude
+lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
+il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour
+regagner ses pénates.... Puis, suivant le cours de ses méditations
+habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les
+histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens
+maîtres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
+Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
+et de Frédégonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces êtres féroces
+devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
+des rochers, favorisaient cette singulière évocation.... Tous les
+personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre
+l'ours, le sanglier et le loup.
+
+Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un
+des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon
+chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la
+cendre tiède ... insensiblement ses paupières s'appesantirent ... il
+s'endormit profondément.
+
+
+II
+
+Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le
+bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses
+ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant
+au milieu du silence, s'écria:
+
+«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?»
+
+L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé
+en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur
+les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire
+comme un four.... Il écouta: plus un souffle ... plus un soupir ...
+seulement au loin, bien loin... par delà les ruines... un tintement
+sonore se faisait entendre dans la montagne.
+
+Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une
+minute il se prit à bégayer:
+
+«Qui est là?... Que me voulez-vous?»
+
+Personne ne répondit.
+
+«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse...
+Je me serai couché sur le coeur... Les rêves, les cauchemars ne
+signifient rien... absolument rien!»
+
+Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même
+voix, s'élevant de nouveau, s'écria:
+
+«Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!»
+
+Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son
+échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit
+retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait
+plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de
+vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la
+hutte de mille sifflements lugubres.
+
+Puis, le silence s'étant rétabli, le cri:
+
+«Droctufle!... Droctufle!...» retentit pour la troisième fois.
+
+Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le
+nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix
+poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:
+
+--«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric ... la reine
+Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante
+des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi ...--la reine
+Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre
+sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspiré votre mort avec
+Sinnégisile et Gallomagus.... Elle a empoisonné son mari, votre fidèle
+Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colère soit sur elle
+comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et
+Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous
+avons réchauffé la vipère ... elle a conspiré notre mort ... qu'elle
+soit coupée en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnégisile et
+Gallomagus périssent avec elle!...que les corbeaux se réjouissent!...»
+Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il.... La colère de Chilpéric est
+un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour
+l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent
+de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché
+contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!»
+Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du
+Nideck... Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!...--Droctufle!...
+que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi
+d'Austrasie... et tu m'as oubliée!...»
+
+La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif,
+exhalant un soupir plein de terreur, murmura:
+
+«Seigneur Dieu!... ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais
+fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des
+secours de notre sainte Église!»
+
+La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper,
+semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans
+un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant:
+
+«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.»
+
+En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne
+oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée
+illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la
+gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans
+l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les
+cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds
+dans les airs.
+
+Puis les ténèbres grandirent.... C'était le premier éclair.
+
+Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même
+au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que
+c'était.
+
+De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma
+une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de
+sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur:
+
+«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?»
+
+Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans
+l'ombre: c'était une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le
+nez si crochu... les joues si ratatinées... les doigts si maigres, les
+jambes si grêles... qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle
+n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque... le reste de
+sa tête était chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse
+recouvrait un petit squelette concassé... Elle était aveugle, et
+l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.
+
+Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit
+simplement:
+
+«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes... Elle
+attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade...»
+
+L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le _ségare_: il n'avait pas l'air
+de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave.
+
+«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?
+
+--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait
+tout... l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres
+de ces châteaux, elle vivait déjà!»
+
+Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.
+
+«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli
+depuis mille ans!...
+
+--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _ségare_ en se
+signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?... Puisque
+l'âme des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde
+vit avec cette âme ... qui était avant chez la vieille Edith
+d'Haslach.... Avant Edith, elle était chez une autre....
+
+--Et tu crois cela?
+
+--Si je le crois! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil
+reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie,
+c'est le jour.... Après la nuit, vient le jour ... après le jour, la
+nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel ... la
+grande âme ... et les âmes des saints sont comme des étoiles qui
+brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.»
+
+Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit
+à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche
+taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de
+grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui
+formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptés
+dans le granit.
+
+Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen büchen)_; trois
+crapauds, les armes franques mérovingiennes.
+
+Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante
+succédait, dans son esprit, la convoitise.
+
+«Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules,
+pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée
+là par les siècles.... Mais comment emporter la niche?»
+
+Il devint tout rêveur.
+
+On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de
+gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs,
+comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient
+du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements
+du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.
+
+Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations,
+répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions
+vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les
+unes sur les autres.
+
+A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la
+tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.
+
+«Le premier Triboque qui se bâtit une butte n'était pas un sot,
+pensait-il; ce devait être un homme de grand sens ... il prévoyait les
+variations de la température! Que deviendrions-nous à cette heure, et
+par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre!
+L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur....
+On aurait dû conserver son nom.»
+
+Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune
+fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en
+parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits
+pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se
+signant:
+
+«Que le Seigneur vous bénisse!
+
+--_Amen_!» répondit Christian d'un accent solennel.
+
+Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs
+roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses
+flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus
+affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et
+son regard d'azur avait un charme inexprimable.
+
+Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le _ségare_,
+s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:
+
+«Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel
+temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper?
+
+--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le
+jour....»
+
+Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la
+vieille, qui parut se ranimer.
+
+«Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?
+
+--Oui!»
+
+La vieille courba la tête ... et ses lèvres s'agitèrent.
+
+Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise
+à tomber.... On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce
+clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots
+débordés dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la
+pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus
+impétueuses.
+
+Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on écoutait ... on se
+sentait heureux d'avoir un abri.
+
+Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle
+Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa
+lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une
+grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches ... la tête
+d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.
+
+«Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant.... Elle vous cherche,
+Fuldrade!»
+
+La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques
+secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la
+vieille Irmengarde.
+
+«Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.»
+
+Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la
+scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire
+réfléchir.... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue
+et mugissant d'un air mélancolique.
+
+Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit ... le jour commençait
+à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle
+était venue.
+
+L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du
+lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les
+oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient
+sous le feuillage humide.... C'étaient des frissons d'amour ... des
+frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur.
+
+Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors,
+leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes
+vaporeuses dans le ciel désert.... Il vit aussi sur la côte opposée,
+tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la
+roche creuse.... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés,
+l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix
+solennelle.... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de
+chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums
+avec bonheur.
+
+Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient
+vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense
+de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres
+incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur
+magistrale.
+
+«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici
+le moment du départ....»
+
+Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:
+
+«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
+pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
+N'auriez-vous pas autre chose?»
+
+Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le
+_sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et
+sortit.
+
+«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»
+
+Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
+tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
+approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour
+la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et
+s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande
+vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et
+semblait bienheureuse de sa préférence.
+
+Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
+présentant à maître Bernard:
+
+«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
+la montagne.»
+
+Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
+qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes
+sauvages du Schnéeberg.
+
+Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait
+de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit
+la fin de ses compliments pour s'écrier:
+
+«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
+roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que
+je sois de retour pour neuf heures.»
+
+Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.
+
+«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout
+ému, que le ciel vous rende heureuse!»
+
+Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du
+regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut
+s'asseoir à côté de la vieille.
+
+Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à
+Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
+antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la
+hutte du _ségare_ du Nideck.
+
+Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
+Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent
+des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en
+cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du
+Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.
+
+Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique
+découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin
+que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
+chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
+presque solennelle.
+
+Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est
+devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
+archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16
+juillet 1849 la note suivante:
+
+«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des
+ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_
+Christian.
+
+«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même
+minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade....
+
+«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
+mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+LE TISSERAND DE LA STEINBACH
+
+
+«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
+Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir
+la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut
+rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach,
+montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous
+verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
+et des précipices.
+
+On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
+croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds
+de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses
+flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses
+rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas,
+ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée
+d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers
+la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
+... des montagnes à n'en plus finir!
+
+Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres,
+de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de
+belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien
+j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
+Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient
+avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me
+faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
+de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
+la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
+blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
+épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les
+vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la
+fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les
+boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai
+derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.
+
+Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
+lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
+desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
+trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
+j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à
+table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
+Vosges!...
+
+--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays,
+puisque vous l'aimiez tant?
+
+--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
+vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre
+m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
+gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y
+avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut
+en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me
+cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le
+fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
+ne m'en repens pas!»
+
+Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher
+lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les
+joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un
+vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de
+la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
+lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du
+tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures
+de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie
+mystérieuse.
+
+Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:
+
+«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au
+milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier;
+mais il y avait encore autre chose.»
+
+Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et
+regardant le soleil de ses yeux ternes:
+
+«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine
+sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
+c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On
+y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie:
+des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les
+brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement
+au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les
+tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
+fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
+fond des cavernes.
+
+A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit
+sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des
+masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents
+pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.
+
+Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un
+four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.
+
+J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
+poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
+voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres,
+monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.
+
+En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une
+pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on
+aurait dit que tout était mort.
+
+Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à
+toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du
+gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?»
+me dis-je.
+
+Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
+lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le
+torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent
+autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
+bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
+pour préparer leur repas avant de se mettre en route.
+
+Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond
+du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles
+de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se
+découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur
+l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient
+sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le
+Blokesberg.
+
+De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande
+comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
+ténèbres.
+
+Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont
+au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
+dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.
+
+A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
+aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
+voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours
+plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds
+environ au-dessus des bohémiens.
+
+Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La
+flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
+grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
+petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des
+grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
+l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient,
+couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées
+de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des
+masses de fumée sombre au-dessus du vallon.
+
+Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me
+passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.
+
+«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au
+milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
+nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé!
+hé! ce serait drôle.»
+
+Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat,
+pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne
+m'avaient jamais fait de mal.
+
+«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne
+me pardonnerais jamais de ma vie!»
+
+Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
+je la balançais doucement ... comme pour rire....»
+
+Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de
+quelques secondes, il reprit:
+
+«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
+est une passion diabolique ... elle développe les instincts de
+destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
+jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le
+sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je
+pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
+les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour
+ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
+cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me
+retenait.
+
+Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ...
+courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des
+cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec
+des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré
+moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et
+poussait l'énorme pierre sur la pente.
+
+Elle partit!
+
+D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
+Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide
+en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds
+... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
+je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
+descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
+puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
+sanglier.... C'était terrible!
+
+Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens
+levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher
+parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....»
+
+Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
+son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je
+n'osais pas le regarder!
+
+Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:
+
+«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier
+à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de
+Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich,
+l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille
+femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable....
+Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le
+Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous
+donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison,
+que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
+Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
+... et me voilà!»
+
+Heinrich se tut.
+
+Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger
+une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le
+hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
+route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un
+cliquetis de ferrailles.
+
+Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le
+Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
+jusqu'au seuil de sa cassine.
+
+«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il
+en me tendant la main.
+
+Sa voix tremblait.
+
+«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
+expier.»
+
+Il me regarda quelques instants sans répondre....
+
+«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
+beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander
+cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage?
+Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça
+ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers
+les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
+mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»
+
+Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné
+malgré lui:
+
+«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la
+solitude!... la vie des bois!...»
+
+Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
+noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
+ses yeux.
+
+«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»
+
+Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au
+milieu des bruyères.
+
+
+
+
+LE VIOLON DU PENDU
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il
+avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
+d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de
+suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il
+faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite
+chose indispensable: l'inspiration.
+
+Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître
+Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais
+dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.
+
+Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
+chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
+mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de
+son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ...
+mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables
+cahiers et le doigt sur le passage disait:
+
+«Regarde, garçon!»
+
+Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.
+
+Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître
+Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme
+jusqu'alors impassible se fâcha:
+
+«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que
+je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
+trop fort!»
+
+Et le voyant consterné de son apostrophe:
+
+«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
+mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
+décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et
+surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui
+ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!
+
+--Maigrir!
+
+--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ...
+mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à
+enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
+pourraient-elles vibrer?»
+
+Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:
+
+«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai
+devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je
+maigrirai!»
+
+Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître
+Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui
+souhaita bonne chance.
+
+Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la
+main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
+Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.
+
+Il se dirigea vers la Suisse.
+
+Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était
+considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
+
+«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
+jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent
+monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
+mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
+des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
+travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est
+pas juste ... non, il n'est pas juste!»
+
+Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à
+Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait
+tomber de fatigue.
+
+En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure
+embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
+disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De
+hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
+pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à
+décorner les boeufs.
+
+Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin
+flottant au-dessus de la porte.
+
+«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu
+sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»
+
+Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.
+
+«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.
+
+--Un abri et du pain.
+
+--Ah! ah! bon ... bon!...»
+
+La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme
+robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une
+houppelande percée au coude, une hachette à la main.
+
+Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant
+l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
+murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
+pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits
+points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
+ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement
+indéfinissable.
+
+Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
+bâton.
+
+«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir
+les gens dehors.»
+
+Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé,
+s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
+devant l'âtre.
+
+«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.
+
+Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle
+des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et
+l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de
+sa surprise.
+
+Cette circonstance lui rendit un peu de calme.
+
+«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
+ne serais pas fâché de souper.
+
+--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.
+
+--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
+
+--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos
+provisions sont épuisées.
+
+--Épuisées?
+
+--Oui.
+
+--Toutes?
+
+--Toutes.
+
+--Vous n'avez pas de fromage?
+
+--Non.
+
+--Pas de beurre?
+
+--Non.
+
+--Pas de pain ... pas de lait?
+
+--Non.
+
+--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?
+
+--Des pommes de terre cuites sous la cendre.»
+
+Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de
+l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses,
+endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les
+épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se
+peignait et se plumait avec nonchalance,
+
+«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs?
+
+--Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.--Oh! mais alors,
+coûte que coûte, mettez une poule à la broche!»
+
+A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux
+épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant:
+
+«Qu'on ne touche pas à mes poules ... qu'on ne touche pas à mes
+poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!»
+
+L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si
+terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre:
+
+«Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
+terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
+A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
+reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps nécessaire pour
+devenir maigre comme un fakir!»
+
+Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à
+la jeune fille pâle:
+
+«Génovéva!... Génovéva ... regarde ... _l'Esprit_ le possède ... c'est
+comme l'autre!...
+
+La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait
+au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la
+flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
+que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que
+la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
+de ses soupirs plaintifs.
+
+Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il
+dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
+d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il
+s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en
+face de l'âtre.
+
+«_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.»
+
+L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
+vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit
+Karl au grenier, sous le chaume.
+
+«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et
+surtout prenez garde au feu!»
+
+Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une
+grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.
+
+Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
+prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
+sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche
+bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce
+teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se
+trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement
+à son hôte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et
+que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par
+la pluie.
+
+Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait
+jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa
+cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui réclamait un petit écu
+de convention.
+
+La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému....
+Elle était fantasque ... et l'élève de maître Albertus enviait le
+bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
+agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
+de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
+beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la
+muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.
+
+Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de
+l'hôte frappa son oreille:
+
+«Éteignez donc la lumière! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
+de prendre garde au feu!»
+
+Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande
+paillasse et souffla la lumière.
+
+Tout devint silencieux.
+
+Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre
+le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les
+souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
+Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant,
+douloureux, l'éveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.
+
+Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était
+Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
+décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus.... On aurait dit, tant
+il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
+de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une
+lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.
+
+Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante,
+regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière
+les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.
+
+Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le
+violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un
+instant de silence, il se prit à jouer.
+
+Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funèbres comme
+le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé
+...--solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de
+la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
+au milieu des forêts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
+l'incurable désespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
+un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
+chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
+gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance
+et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse
+... folle ... palpipante, éperdue;--amour ... joie ... désespoir ...
+tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pêle mêle sous l'archet
+vibrant....
+
+Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait:
+
+«O grand ... grand ... grand artiste!... O génie sublime.... Oh! que
+je plains votre triste sort ... Être pendu!... pour avoir tué cette
+brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
+Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
+si beau talent.... Oh! Dieu!...»
+
+Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte
+l'interrompit:
+
+«Hé! là-haut ... vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade ... ou
+le feu est-il à la maison?»
+
+Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière
+éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule,
+laissant apparaître l'aubergiste.
+
+«Ah! _herr wirth_, cria Hâfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
+ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les
+sphères invisibles ... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.»
+
+La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.
+
+«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur.... J'aurais dû m'en douter....
+Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
+toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
+à dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
+avec moi.»
+
+Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand
+il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre
+les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
+plongé dans un abîme de méditations douloureuses.
+
+L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
+la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.
+
+Enfin, le jour grisâtre parut.... Il regarda par les petites fenêtres
+ternes, puis le coq chanta ... les poules sautèrent de marche en
+marche.
+
+«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
+épaules et prenant son bâton.
+
+--Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
+dit l'homme d'un accent étrange ... une prière pour l'âme de mon fils
+Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancée ... Génovéva la
+folle!
+
+--C'est tout?
+
+--C'est tout.
+
+--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.»
+
+En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
+fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait
+aimée....--Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de _la
+Grappe_, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait
+apporter une bouteille de _rikevir_, il écrivit en tête de la première
+page: _Le Violon du Pendu!_» et composa, séance tenante, sa première
+partition vraiment originale.
+
+
+
+
+L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de
+Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et
+j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme
+on dit, de tirer le diable par la queue.
+
+L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais
+envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes
+en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!... deux
+cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
+coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.
+
+«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
+vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
+de m'avoir serré les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
+m'auriez envoyé ... où serait-il?.... Il serait au pouvoir des
+Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
+seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
+avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur à vous, cher
+oncle Christian ... honneur à vous!....»
+
+Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
+touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.
+
+Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
+rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:
+
+«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu
+n'as poursuivi que de vains fantômes.... L'amour, les plaisirs et les
+arts ne sont que de la fumée.... Il faut être bien fou pour s'attacher
+à la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
+écus placés sur première hypothèque.... Renonce à tes illusions....
+Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras
+honoré, respecté ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
+paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
+disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas ... l'homme riche ... le plus gros
+_herr_ du pays!»
+
+Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages
+d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
+qui me séduisait.
+
+C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette
+interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes
+bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
+de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la
+Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
+voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre,
+j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
+en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe ... l'homme riche
+... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....»
+
+Et ma petite jument galopait.
+
+J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de
+maître Christian.
+
+«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach
+m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement
+que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
+Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes
+propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
+poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars
+couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
+récoltes ... et, derrière, la bassecour ... puis le petit jardin, le
+verger, les vignes à mi-côte ... les prairies dans le lointain.
+
+Je tressaillis d'aise à ce spectacle.
+
+Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les
+vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête
+nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe
+à chaînette d'argent aux lèvres ... voilà que toutes ces bonnes gens
+me contemplent et me saluent:
+
+«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»
+
+Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures
+émerveillées.... Je suis déjà chez moi.... Il me semble toujours avoir
+été propriétaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maître de
+chapelle n'est plus qu'un rêve ... mon enthousiasme pour la musique,
+une folie de jeunesse:--comme les écus vous modifient les idées d'un
+homme!
+
+Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
+C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les
+remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur
+le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre
+échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages,
+s'avance sur le seuil pour me recevoir.
+
+«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.
+
+--Maître Becker, je suis votre serviteur.
+
+--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.
+
+--Après vous, maître Becker ... après vous.»
+
+Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite
+salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et,
+près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues
+enluminées du vermillon de la pudeur.
+
+«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.
+
+Je m'incline.
+
+«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.
+
+Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations
+d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les
+grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites
+mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il
+m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les
+affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route ...
+de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
+j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.
+
+Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
+réflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
+gagner à Lauterbach.
+
+«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?
+
+--Monsieur, vous êtes bien bon.... Avec plaisir.»
+
+Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
+lèvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
+pêche:
+
+«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
+nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en
+truites.... On loue les chasses de l'administration forestière.... On
+passe ses soirées à la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
+forêts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
+supérieurement au whist, etc.»
+
+J'écoute.... Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible.
+Mademoiselle Lothe me paraît fort bien.... Elle cause peu, mais son
+sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!
+
+Enfin arrive le café ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
+retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
+affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je
+prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
+d'hypothèque.... Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me
+dis-je, heureux Kasper!»
+
+Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
+titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons,
+ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie
+amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker,
+l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.
+
+«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur
+Hâas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
+irriguées de la commune ... on y fait deux et même trois fauchées par
+an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
+vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
+là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
+sur place de douze à quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes années
+compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre
+forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de
+bois taillis en plein rapport.... Ceci vous représente vos biens de
+Haematt ... ceci vos pâturages de Thiefenthâl.... Voici le titre de
+propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de
+Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
+siècle.
+
+--Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.
+
+--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
+avait établi là sa résidence de chasse.... Il est vrai que bien des
+générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les
+réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»
+
+Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes
+titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
+bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma
+nouvelle importance.
+
+J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
+et, frappant du pied la première marche:
+
+«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.
+
+J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et,
+voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!....» Je
+monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé:
+«Ceci est à moi! ... ceci est à moi! ... Oui ... oui ... je suis
+propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes
+appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde,
+non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la
+mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule
+convoite....
+
+O poëtes! ... O artistes! ... qu'êtes-vous auprès de ce gros
+propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table
+nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son
+banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
+dans son buisson ... la statue qui décore son jardin.... Vous
+n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
+fumées de l'orgueil, de la vanité ... lui qui possède les seules
+réalités de ce monde!
+
+En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu ...
+je l'aurais regardé par-dessus l'épaule.... Je me serais demandé:
+
+«Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?»
+
+J'ouvris une fenêtre... la nuit approchait... le soleil couchant
+dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue... Au sommet de la
+côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.
+
+Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses
+moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse
+du seigneur Buckart.
+
+Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres...
+j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues
+s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des
+vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.
+
+Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses
+grands rideaux rouges et son lit à baldaquin... Cette vue me rappela
+que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un
+sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois,
+me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché,
+les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis
+mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
+murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le
+soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace à
+l'infini... Je m'endormis bientôt.
+
+Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque
+je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été
+arrivaient jusqu'à moi... La douce odeur du foin nouvellement fauché
+imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
+pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était
+parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
+plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je
+sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes... mes
+jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!
+
+En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps,
+m'effraya... ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans:
+«Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.
+
+Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à
+ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations
+anxieuses de mon coeur... le murmure précipité du sang sur lequel
+l'esprit n'avait aucun pouvoir.
+
+«Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
+corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître
+de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette
+misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... O Dieu!...
+qu'est-ce que cela veut dire?»
+
+Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
+la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vêtu
+d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la
+chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de
+faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes
+dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
+bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
+genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur
+sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
+expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.
+
+Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
+le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du
+talon, il s'écria: «Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte
+de Barth.»
+
+On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots
+cabalistiques... J'en avais la chair de poule.
+
+Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
+disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique
+descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
+sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
+s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.
+
+Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à
+coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse... l'épinette
+retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.
+
+Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes
+femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux
+cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
+dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à
+crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les
+jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette,
+qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la
+très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.
+
+Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de
+perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de
+rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se
+terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser
+les cheveux sur la nuque.
+
+Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance
+surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au
+vinaigre.
+
+Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser
+de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes
+élégantes s'écria:
+
+«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine...»
+
+Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
+paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!
+
+
+Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
+au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative,
+regardait toujours au fond de mon alcôve.
+
+La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
+chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues
+robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre.
+Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un
+brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et
+la défense écumeuse, un énorme sanglier.
+
+J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme
+un soupir dans les bois... puis... rien!
+
+Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans
+l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de
+ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
+solennelles dans leurs moeurs.
+
+Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible;
+la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite
+comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée
+de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
+rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux
+chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son
+étui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
+quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
+gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
+Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.
+
+Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le
+vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec
+attendrissement:
+
+«Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
+Jacob... laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles...
+afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du
+ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple
+bien-aimé... en qui j'ai mis ma confiance...»
+
+La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir;
+n'entendant plus rien, je tournai la tête... ses rayons calmes et
+froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
+ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
+quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.
+
+Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres...
+l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
+perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux.
+J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
+les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.
+
+Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me
+fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
+Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.
+
+Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?
+
+Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:
+
+«_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
+naturalis ratio patitur._»
+
+A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure
+pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!
+
+Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
+je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel
+de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des
+roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres
+prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se
+croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!--Hélas! un
+souffle de la mort les mettait à la porte.
+
+J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois
+que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais
+à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir
+comme les autres!»
+
+Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
+du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.
+
+Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
+mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
+regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
+mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.
+
+En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait
+toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
+s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
+marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule
+naissant, avait quelque chose d'épouvantable.
+
+Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front
+baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les
+vieux saules pleureurs.
+
+Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais
+à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
+dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
+faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:
+
+«Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est à nous!...»
+
+Puis tout disparut.
+
+Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.
+
+Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
+maître Christian Hâas...
+
+Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises
+de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
+avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié
+singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle
+importance ... car la vision de cette nuit singulière me paraît
+signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
+les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
+la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.
+
+Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis
+à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand
+théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.
+
+En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère,
+est encore la plus solide de toutes les propriétés.... Elle ne finit
+pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
+un nouveau lustre!
+
+Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne
+ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait
+l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme
+les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
+propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs ... les forêts
+... les pâturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix à parier
+contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait
+misérablement sous le bâton....
+
+
+
+
+A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY
+
+HUGUES-LE-LOUP
+
+
+I
+
+Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais
+profondément à l'hôtel du _Cygne_, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver
+entra dans ma chambre en s'écriant:
+
+«Fritz... réjouis-toi!... je t'emmène au château de Nideck, à
+dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence
+seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»
+
+Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père
+nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa
+barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
+et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.
+
+«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?
+
+--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le
+braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
+élevé ... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard
+au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
+Ingrat ... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
+est gelée.
+
+--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
+embrassons-nous.»
+
+Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
+revers de la main, reprit:
+
+«Tu connais Nideck?
+
+--Sans doute ... de réputation.... Que fais-tu là?
+
+--Je suis premier piqueur du comte.
+
+--Et tu viens de la part de qui?
+
+--De la jeune comtesse Odile.
+
+--Bon ... quand partons-nous?
+
+--A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
+est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute.
+Les chevaux sont prêts....
+
+--Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
+jours, il ne cesse pas de neiger.
+
+--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
+mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire
+préparer un morceau.»
+
+Il sortit.
+
+«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
+pelisse par là-dessus.»
+
+Puis il descendit.
+
+Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il
+obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement
+d'épaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la
+grande salle.
+
+«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
+s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur
+le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux
+s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.
+
+--Comment, ma valise?
+
+--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
+Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.»
+
+Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.
+
+En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de
+fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur
+de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:
+
+«Les belles bêtes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
+cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dépêche-toi de leur jeter
+une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.»
+
+Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent
+près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris
+seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
+d'une vivacité singulière.
+
+Ils entrèrent dans l'hôtel.
+
+Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
+voyage, et lâcha les rênes,
+
+Nous voilà partis.
+
+Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
+Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
+nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.
+
+Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre
+nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
+sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux
+du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les
+monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
+rauque: Misère! ... misère! ... misère!....
+
+Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
+chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes,
+galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
+parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
+scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
+
+«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée
+d'hiver.
+
+--Sans doute, mais un peu rude.
+
+--J'aime le temps sec, moi ... ça vous rafraîchit le sang.... Si le
+vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
+temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.»
+
+Je souriais du bout des lèvres.
+
+Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
+vint se placer côte à côte avec moi.
+
+«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire
+que tu connaisses le motif de notre voyage.
+
+--J'y pensais.
+
+--D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le
+comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
+ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
+regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
+morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
+tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
+ignorance.
+
+--Diable! comme tu nous traites!
+
+--Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
+m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à
+toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de
+l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour
+voir ce qui s'y passe.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
+
+«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il....
+
+Pourtant il reprit:
+
+«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à
+propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est
+une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
+que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
+neuf semaines?
+
+--On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.
+
+--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui
+reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
+singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée
+d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous
+reviennent à minute fixe.
+
+--Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?... ces maladies périodiques
+font mon désespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
+périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même
+heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme
+des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents
+grincent les unes contre les autres.
+
+--Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
+
+--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
+heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout
+ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
+partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le
+chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.
+
+--Comment sa maladie s'est-elle déclarée?
+
+--Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut
+se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra
+lentement, puis l'ayant allumé:
+
+«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du
+château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier
+toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés,
+à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés
+depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme
+celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
+dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière
+le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps
+il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la
+neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant
+à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du
+Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
+au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
+bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
+qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les
+vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
+neige se détacha... De blanches qu'elles étaient, les fenêtres
+devinrent toutes noires de ce côté.--Ces détails ont-ils du rapport
+avec la maladie de ton maître?
+
+--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté,
+les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un
+chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et
+je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour
+dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
+... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans
+l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au même instant,
+le comte tourne sur ses talons; il écoute ... ses lèvres remuent; je
+vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains ... les
+mâchoires serrées ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur,
+qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe
+sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au
+secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les
+jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se
+trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa
+cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque
+d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du
+comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore
+rien que d'y penser!»
+
+Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
+selle, et poursuivit d'un air mélancolique:
+
+«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de
+Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même
+époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
+de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous
+faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement,
+lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et,
+si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
+peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui
+soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en!
+Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
+n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi,
+moi, qui l'accompagne de près à la chasse ... qui sonne du cor
+lorsqu'il frappe la bête ... moi, qui suis le premier de ses
+serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tête pour son service ...
+eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est
+abominable de voir comme il traite sa propre fille!»
+
+Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
+piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.
+
+J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
+fort douteuse, presque impossible.... C'était évidemment une maladie
+morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause
+première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
+l'existence.
+
+Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin
+de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
+pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous
+découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
+Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
+suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était
+encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel;
+mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
+apparurent.
+
+En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria:
+
+«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...»
+
+Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant
+ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant
+de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.
+
+«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien,
+Fritz?... est-ce que...»
+
+Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au
+revers de la côte, un être accroupi dans la neige:
+
+«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même
+tout saisi.
+
+Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur
+une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si
+misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses
+manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
+long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.
+
+Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
+yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
+
+Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit
+autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.
+
+«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?
+
+--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
+pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
+me fait peur.»
+
+Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
+et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se
+rassurer un peu.
+
+«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié
+bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ... eh bien,
+apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
+pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
+Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
+mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»
+
+Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
+
+«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
+comprends rien.--Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu
+vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
+le comte!
+
+--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
+influence?
+
+--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
+du mal ... au moment où le comte est saisi de son attaque ... vous
+n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards
+sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache,
+entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule,
+accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
+comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
+Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
+«Gédéon ... elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher
+de trembler; mais il répète toujours en bégayant ... les yeux
+écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans
+la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
+de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
+terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est
+plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
+lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de
+carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
+Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne ... alors le
+comte a les mâchoires serrées comme un étau ... il écume ... ses yeux
+tournent.... Oh! la misérable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
+au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui
+envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...»
+Pauvre homme, ménager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
+Il n'a déjà plus que la peau et les os!»
+
+Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il
+me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
+oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
+étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports
+mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que
+les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
+contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera
+pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
+avec l'ignorance universelle!
+
+Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de
+bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela
+lui porterait malheur.
+
+«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être
+pendu.
+
+--C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.
+
+--Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime
+autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans
+l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer,
+éternuer, comme dans les autres maladies.
+
+--Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
+
+--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manière de voir....
+J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la
+sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
+se présente...»
+
+Il termina sa pensée par un geste expressif.
+
+«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
+de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:--«Tous les «flots de
+l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»--Réfléchis à
+cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première
+occasion.»
+
+Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
+braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression
+pensive.
+
+Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable
+hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
+
+La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire
+et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges
+flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui
+hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par
+l'approche du gîte.
+
+De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude
+visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension
+indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur
+m'avait faite de la maladie de son maître.
+
+D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
+l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
+forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air
+morne et pétrifié qui fait mal a voir.
+
+A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares,
+quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
+apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
+mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg
+dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points
+lumineux.
+
+Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre
+deux tours, et fermée par un grillage de fer.
+
+«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
+
+Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
+loin.
+
+Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
+profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans
+son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules,
+et fourré comme un chat.
+
+Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
+traversant un rêve des _Niebelungen._
+
+Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
+le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la
+nuit.
+
+«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.
+
+--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
+fait un froid de loup?
+
+--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
+toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»
+
+La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec
+une grimace bizarre, me salua d'un: «_Wilkom, herr docter_ (soyez le
+bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore
+un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement
+la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite
+prendre la bride de nos chevaux.
+
+
+II
+
+En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
+convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était
+une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait
+château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes,
+répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant
+par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées
+de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
+
+Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
+tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors
+d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit:
+
+«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour
+aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
+
+--Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.
+
+--Tu trouveras là notre majordome, Tobie
+
+Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la
+campagne de France sous le comte.
+
+--Très-bien!
+
+--Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui
+se prétend de bonne famille.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière
+de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa
+charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par
+reconnaissance ... tu comprends....
+
+--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle...»
+
+Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon
+Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec
+lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
+retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
+
+«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon
+triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
+le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins
+qu'ils ne soient déjà couchés!»
+
+Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le
+seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
+Nideck.
+
+Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le
+précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le
+temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
+gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu
+splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les
+différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au
+milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
+gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
+
+Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
+furent les personnages.
+
+Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme,
+gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les
+cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il
+portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
+la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges
+comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
+et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le
+robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa
+face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil
+comme des verres de montre.
+
+Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands
+ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
+jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
+fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient
+l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
+le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
+les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
+
+«Combien de cartes? demandait-il.
+
+--Deux, répondait la vieille.
+
+--Et toi, Christian?
+
+--Deux....
+
+--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
+celle-ci, et celle-là.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça
+vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!
+
+--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.
+
+--Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne.
+
+--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!
+
+--Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la
+ressource.»
+
+En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici!
+
+--Hé! Gédéon... Déjà de retour?»
+
+Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
+majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre côté.
+
+«Et Monseigneur va-t-il mieux?
+
+--Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!
+
+--C'est toujours la même chose?
+
+--A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.»
+
+Sperver s'en aperçut.
+
+«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
+fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que
+Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
+Si l'on m'avait écouté plus tôt.... Enfin, il vaut mieux tard que
+jamais.»
+
+Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
+car, s'adressant au majordome:
+
+«Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'écria-t-elle,
+remuez-vous.... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous
+restez là, bouche béante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
+Allemands....»
+
+Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser
+de mon manteau.
+
+«Permettez, monsieur....
+
+--Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
+
+--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
+pays!...
+
+--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
+secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons à temps... Hé!
+Kasper! Kasper!...»
+
+Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure
+saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:
+
+«Me voici!
+
+--Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui
+se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
+sais?
+
+--Oui, Sperver, tout de suite.
+
+--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
+Knapwurst te la remettra. Quant au souper....
+
+--Soyez tranquille, je m'en charge.
+
+--Très-bien, je compte sur toi.»
+
+Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa
+pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon
+arrivée.
+
+J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
+
+«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
+êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu,
+monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
+jambes.... C'est cela.»
+
+Puis, me présentant sa tabatière:
+
+«En usez-vous?
+
+--Non, ma chère dame, merci.
+
+--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
+tort: c'est le charme de l'existence.»
+
+Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après
+quelques instants:
+
+«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une
+attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
+
+--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
+
+--Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
+pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
+passer deux jours sans prendre un bouillon.
+
+--Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses
+petites mains replètes sur sa bedaine.
+
+Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
+
+Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit:
+
+«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
+markobrünner par jour.
+
+--Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
+Le pauvre homme est maigre à faire peur.
+
+--Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et
+du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu,
+comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
+de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
+comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
+
+--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le
+temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
+portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
+
+--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
+l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
+chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
+
+--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
+faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures
+du bon Dieu comme les hommes.»
+
+Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
+vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des
+sifflements lugubres.
+
+Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
+le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
+tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une
+nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je
+réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre
+réciproquement de nos conseils.
+
+En ce moment, le majordome se leva.
+
+«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
+au dos de mon fauteuil.
+
+--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
+
+--Quoi! pas même un petit verre de vin?
+
+--Pas même un petit verre de vin.»
+
+Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
+
+«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
+mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac après ...
+dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingué
+que le kirsch!»
+
+Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver
+entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
+
+Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
+j'entendis la femme du majordome dire a son mari:
+
+«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»
+
+Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout
+pensif.
+
+Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent
+complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et
+de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme
+l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
+
+Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours
+violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de
+la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait
+vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
+eût dit l'asile du silence et de la méditation.
+
+En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
+une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je
+compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas,
+accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
+car la nuit était profonde.
+
+Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement
+de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de
+forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue
+robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction
+idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen
+âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
+
+Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je
+l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une
+musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première
+enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
+fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
+
+A mon approche, Odile s'était levée.
+
+«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
+simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait
+le comte: Mon père est la.»
+
+Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je
+m'approchai de la couche du malade.
+
+Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant
+de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La
+lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure
+du comte.
+
+Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du
+seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que
+venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est
+un vieux loup!»
+
+En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les
+oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par
+la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la
+disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez,
+bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
+et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires
+osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur
+les affinités animales me traversèrent l'esprit.
+
+Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade.... Il était sec,
+nerveux; la main petite et ferme.
+
+Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile,
+une exaspération touchant au tétanos.
+
+Que faire?
+
+Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
+Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
+épiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pénible.
+Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
+
+Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une
+espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
+reprenait son cours ... s'accélérait ... et devenait haletant.... Le
+cauchemar oppressait évidemment cet homme.... Épilepsie ou tétanos,
+qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voilà ce qu'il m'aurait
+fallu connaître et ce qui m'échappait.
+
+Je me retournai tout pensif.
+
+«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
+
+--La crise d'hier touche à sa fin, Madame ... il s'agirait de prévenir
+une nouvelle attaque.
+
+--Est-ce possible, Monsieur le docteur?»
+
+J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me
+prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la
+cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
+
+«Des étrangers!» dit Sperver,
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri....
+Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles
+circonstances?... C'est impossible!»
+
+Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans
+l'ombre et dit à voix basse:
+
+«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer,
+demande asile au Nideck.... Il s'est égaré dans la montagne....
+
+--C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
+prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
+Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
+l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille
+nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»
+
+Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine
+en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans
+certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
+l'opulence élève l'âme.
+
+Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction
+d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de
+lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques....
+ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
+comparable dans mes souvenirs.
+
+«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
+
+--Oui, Madame.»
+
+La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le
+charme de mes impressions.
+
+Odile s'était retournée.
+
+«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on
+ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
+affections et le monde.
+
+--C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à
+toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans
+pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites
+comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»
+
+Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la
+main.
+
+Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
+père!...
+
+--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
+finie. Il faut en empêcher le retour.
+
+--L'espérez-vous?
+
+--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
+vais y réfléchir.»
+
+Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi
+nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient,
+attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le
+corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à
+coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:
+
+«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
+un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?
+
+--Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.
+
+--Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain?
+
+--Demain?
+
+--Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas
+empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
+en meure?
+
+--C'est possible, mais je ne le crois pas,
+
+--Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs
+pas, c'est que tu en es sur!»
+
+Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans
+la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de
+Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt
+portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et
+ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles
+à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de
+longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or,
+le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la
+ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur
+blanche de la résine.
+
+«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
+Ils nous ont suivis de près.
+
+--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à
+sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la
+Wallenstein.»
+
+Ils disparurent dans une travée latérale.
+
+Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de
+corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein
+cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.
+
+«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
+... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
+Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....»
+
+Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.
+
+Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une
+enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une
+petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et,
+me remettant la torche:
+
+«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!»
+
+En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
+le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles
+en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
+
+«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
+oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
+crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la
+vieille tour.»
+
+Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
+
+La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent
+la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine
+notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut ...
+dans les nuages!... Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»
+
+«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même,
+et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
+et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il
+élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.
+
+Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
+Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel
+bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles!
+
+J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
+contemplant cette antique demeure, je m'écriai:
+
+«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
+
+--Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que
+de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
+un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides
+et vins chauds ... j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien
+compris mes ordres.»
+
+Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,»
+car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient
+l'influence délicieuse de la chaleur.
+
+A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine;
+mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
+
+«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à
+l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
+doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement,
+il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
+assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
+la tiens...--En voilà une!...--Passons à l'autre.... C'est
+cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave,
+jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!»
+
+Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz,
+s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout
+rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--«Si «c'est le Diable qui a
+fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»
+
+
+III
+
+Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
+course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
+
+Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
+et le brochet, murmurait la bouche pleine:
+
+«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des
+étangs!»
+
+Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
+une bouteille, il ajoutait:
+
+«Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
+automne!...--A ta santé, Fritz!
+
+--A la tienne, Gédéon!»
+
+C'était merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.
+
+La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires
+galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
+dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
+chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante
+lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
+chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle
+bataille!
+
+Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
+d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
+... il me le présenta en s'écriant:
+
+«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'à la
+dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»
+
+Ce qui fut fait.
+
+Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante:
+
+«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck
+mon maître!»
+
+Il le vida gravement à son tour.
+
+Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes
+heureux de nous sentir au monde.
+
+Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
+et me mis à contempler ma résidence.
+
+C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four
+d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
+cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se
+trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau
+d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
+plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même
+bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées.
+
+«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
+ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la
+tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte
+au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne
+savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou
+pointues, ils creusaient dans la pierre.
+
+--C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
+
+--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
+loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
+vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!
+
+--Qui cela, Hugues?
+
+--Eh! Hugues-le-Loup?
+
+--Comment, Hugues-le-Loup?
+
+--Sans doute, le chef de là race des Nideck ... un rude gaillard, je
+t'en réponds!--Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters
+et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut
+de la montagne.... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et
+puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux
+qui voudront passer sans payer rançon ... nous tombons dessus comme
+des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
+cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
+verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
+de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!» Et ils
+l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
+était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la
+veillée!
+
+--Knapwurst?
+
+--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
+Un drôle de corps, Fritz ... toujours niché dans la bibliothèque.
+
+--Ah! vous avez un savant au Nideck?
+
+--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
+sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la
+famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque.... On
+dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux
+que nous-mêmes.... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz.... Il appelle
+ça des chroniques!... ha! ha! ha!»
+
+Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants
+sans trop savoir pourquoi.
+
+«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
+de Hugues-le-Loup?
+
+--Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne?
+
+--Non!
+
+--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose.... A
+quoi rêves-tu?
+
+--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui
+me fait réfléchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès
+ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du
+Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
+toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
+courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
+aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
+... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
+rouge. Voilà ce qui m'étonne ... ce que je ne puis comprendre....
+Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
+faite.»
+
+L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
+le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
+qu'il plaça sur son _brûle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
+fixés au hasard, il répondit d'un air pensif:
+
+«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après
+avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
+d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aimé le grand air ... et je
+l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
+soir, et d'être ballotté par le vent ... j'aime à rentrer maintenant
+dans ma caverne ... à boire un bon coup ... à déchiqueter
+tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon
+feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le
+véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune
+et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
+as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
+mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
+montagne, je m'appelle Nideck!»
+
+Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:
+
+«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
+bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....»
+
+En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et
+prêta l'oreille.
+
+«C'est un coup de vent, lui dis-je.
+
+--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
+C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le
+brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
+danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses
+pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la
+barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
+
+Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:
+
+«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
+cette tête, ces yeux, ces dents.»
+
+Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à
+déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
+redoublait ses caresses:
+
+«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
+m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?»
+
+Et Gédéon alla fermer la porte,
+
+Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille
+atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque,
+au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de
+muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille,
+large du corsage, des épaules et des reins ... mais sans odorat.
+Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!
+
+Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de son
+Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.
+
+Lieverlé semblait le comprendre.
+
+«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de
+mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport
+du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
+vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier.
+Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
+Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
+flèche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frémis! Couche-toi
+là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»
+
+Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
+
+«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
+cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
+ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l'oreille ... nous suivions la
+piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette
+un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps ... je le
+roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'étais hors de moi:..
+Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le
+ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
+trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé!
+Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
+deux!»
+
+J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
+du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
+de l'âme.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
+les yeux,
+
+Sperver reprit:
+
+«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me
+voir ... une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé,
+attrape!»
+
+Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires
+du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
+regardant avec un sourire étrange, me dit:
+
+«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!
+
+--Moi comme un autre, parbleu!»
+
+Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa
+grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
+mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
+avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la
+moelle!
+
+«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
+reprendre son os, que dirais-tu?
+
+--Diable! ce serait une mission délicate.»
+
+Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans
+son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
+dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
+bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée
+bleuâtre vers la voûte.
+
+Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup
+notre entretien interrompu:
+
+«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté
+la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta
+brave et digne femme.»
+
+Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
+et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:
+
+«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voilà ce
+qui m'a chassé des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
+Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai déployé mon aile de ce
+côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
+... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas ... je laisse tout
+aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tâche de penser à autre
+chose.»
+
+Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles,
+il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes
+souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
+me sentais frissonner.
+
+Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série
+de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
+évoqué par hasard.
+
+Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
+grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
+fit tressaillir.
+
+Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre
+ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil
+étincelant, il écoutait ... il écoutait dans le silence, et le frisson
+de la colère courait le long de ses reins.
+
+Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles ... pas un bruit,
+pas un soupir ... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce
+grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.
+
+Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix
+sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la
+foudre eût éclaté contre les vitres.
+
+Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
+lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées
+de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
+s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur
+du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses
+griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
+
+Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.
+
+Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
+bondir.
+
+«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu?
+Est-ce que tu es fou?»
+
+Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme
+toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant
+le chien restait en arrêt.
+
+«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve.
+Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.»
+
+Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte
+s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde
+d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
+riante, épanouie, apparut sur le seuil.
+
+«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?
+
+--C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un
+tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur.... Je vous
+demande pourquoi?
+
+--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
+l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.
+
+Puis déposant son falot sur la table:
+
+«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous
+êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
+animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore,
+dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la
+jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve!
+Canaille de bête!
+
+--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
+attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
+qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde
+au cou.
+
+--Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
+approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
+avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil,
+les chats dans les gouttières, et les gens au château.»
+
+Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes
+sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix
+basse, d'un ton de confidence:
+
+«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
+
+--Ah bah!
+
+--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
+Monseigneur.
+
+--Alors, rien ne vous presse?
+
+--Rien! absolument rien!
+
+--Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les
+bouteilles sont vides!»
+
+La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
+profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long
+bâillement écarta mes mâchoires.
+
+«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
+différé n'est pas perdu!»
+
+Il prit sa lanterne.
+
+«Bonsoir, Messieurs.
+
+--Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous
+descendrons ensemble....
+
+--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
+à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
+leur raconte des histoires.
+
+--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.
+
+--Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
+allait plus mal,
+
+--Sois tranquille....--Lieverlé!... pstt!»
+
+Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
+l'horloge du Nideck sonner onze heures.
+
+J'étais rompu de fatigue.
+
+
+IV
+
+Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus
+éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
+chasse.
+
+Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet
+instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
+pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière
+note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense
+... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a
+quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.
+
+Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant
+les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte,
+basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et
+plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre
+... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur,
+ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
+
+Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
+
+Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
+saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
+voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
+montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
+qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
+et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes,
+traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons
+comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!
+
+Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?
+
+Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
+les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
+pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
+
+J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
+sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire
+silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:
+
+«Gouden tâg Fritz!»
+
+Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de
+pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait:
+
+«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du
+Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse....
+La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
+sont loin!»
+
+Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?
+
+Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur.
+Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
+l'horizon, me disait:
+
+«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
+torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de
+glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
+là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous
+aurons de la peine à le retrouver.»
+
+Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce
+spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en
+éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus,
+se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
+
+Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe
+saluait une dernière fois la montagne.
+
+«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon
+connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe
+d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
+Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
+plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
+matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
+favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»
+
+Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
+interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je
+regardai dans l'ombre de la tour:
+
+«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»
+
+Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
+
+«Ah! tant mieux ... tant mieux!
+
+--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
+
+--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
+
+--Eh! qu'importe! tu étais là!
+
+--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je
+n'ordonne rien au malade?
+
+--Ça fait que tu lui portes bonheur.»
+
+Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
+
+«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
+années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le
+lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu
+empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!
+
+--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
+très-obscur.
+
+--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
+a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
+exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque
+fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il
+m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
+un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
+chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui
+dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
+porte de derrière, par une poterne, tu comprends!
+
+--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,
+Gédéon.
+
+--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne
+garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il
+suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
+bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
+positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
+preuve?...
+
+--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus
+cachées dans mapersonne.
+
+--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!»
+
+Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
+
+«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le
+vois-tu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Regarde autour, tu ne vois rien?
+
+--Non.
+
+--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque
+année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les
+mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
+des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que
+je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
+je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
+sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la
+plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
+sur.»
+
+Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent
+ému:
+
+«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la
+vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»
+
+Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans
+m'en être jamais aperçu jusqu'alors,
+
+«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?
+
+--Très-bien!
+
+--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»
+
+Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
+passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
+prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un
+escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.
+
+En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
+épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
+le couloir qui mène au château.
+
+Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors,
+lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
+jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit
+gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la
+veille.
+
+La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant:
+c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre,
+poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte
+et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.
+
+Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des
+anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres
+généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances,
+rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
+mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
+anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des
+presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine
+que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres
+de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,
+rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce
+gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche
+rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de
+fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la
+réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi,
+semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait
+Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
+
+Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment
+historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté
+de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes,
+depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis
+la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des
+plus illustres maîtres de notre époque.
+
+Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
+
+Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde
+un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe
+rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de
+férocité qui me fit peur.
+
+Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil
+doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine
+supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde,
+soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en
+nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient
+d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec
+Odile de Nideck.
+
+Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un
+peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.
+
+Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de
+femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type
+wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes,
+pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.
+
+«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.
+
+Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de
+la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer
+serrait la taille.
+
+Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en
+présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre
+avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.
+
+Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un
+coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de
+son échelle sans bouger.
+
+«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
+
+--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.
+
+--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau
+faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je
+t'en défie!»
+
+Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?
+
+--Je t'aplatis avec ce volume.»
+
+Gédéon se mit à rire et reprit:
+
+«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au
+contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne
+heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.
+
+--C'est vrai; je l'ai passée à lire.
+
+--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
+
+--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai
+qu'après l'avoir résolue.
+
+--Diable!... Et cette question?
+
+--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva
+mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras,
+Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait
+environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et
+figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le
+comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses
+plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec
+les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant
+le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs,
+courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux
+mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix
+retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce
+qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces
+circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était
+de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu
+probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»
+
+J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une
+curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir
+quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la
+droite de Hugues.
+
+«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous
+l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»
+
+Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:
+
+«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous
+satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.
+
+--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent
+le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.
+
+--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez
+d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»
+
+Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à
+l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de
+la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son
+savoir,
+
+Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière
+nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré
+le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et
+glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en
+étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,
+premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle
+lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux
+du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup
+n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune,
+en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot,
+ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses
+beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en
+corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne
+de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle
+famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver
+Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être
+pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux
+créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait
+entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit
+pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en
+842; il en eut trois enfants.
+
+--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait
+Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?
+
+--Aucun.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu
+d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
+
+--C'est surprenant!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....
+
+--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un
+éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de
+vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon
+bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le
+nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son
+petit-fils?
+
+--Non, sans doute.
+
+--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des
+traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui
+est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»
+
+Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
+
+
+V
+
+«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il
+l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un
+nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre
+chose!»
+
+Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa
+marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,
+si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune
+comtesse.
+
+Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face
+des appartements du comte.
+
+«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens;
+quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te
+reprendre tout à l'heure.»
+
+J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je
+m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle
+fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur
+du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention
+profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout
+stupéfait.
+
+«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais
+ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de
+vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance.
+
+--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous
+de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à
+bout de cette attaque.
+
+--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
+
+--C'est une erreur, Monsieur le comte.
+
+--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment
+de notre fin.
+
+--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en
+souriant.
+
+Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les
+malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile
+pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le
+regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre
+le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,
+les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.
+
+Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me
+pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,
+plus confiant.
+
+J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa
+gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté
+du lit.
+
+Elles me saluèrent d'une inclination de tête.
+
+Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est
+elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien
+ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire
+d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de
+la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la
+femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant
+d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours
+sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe
+... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on
+appelle l'existence humaine!»
+
+Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se
+prit a dire:
+
+«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si
+elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes
+voeux, je crois que mes forces reprendraient.»
+
+Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait
+prier.
+
+«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de
+me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des
+petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»
+
+A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
+
+La jeune fille ne répondit pas.
+
+Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil
+suppliant, poursuivit:
+
+«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne
+le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux
+pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables
+se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon
+enfant? Tu seras libre de te prononcer.»
+
+Il se tut.
+
+Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille;
+tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés,
+que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de
+telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les
+circonstances ne le permettaient pas.
+
+«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous
+guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection....
+Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
+
+--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc
+objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être
+privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé
+tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
+
+--Non, mon père....
+
+--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...
+
+--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!»
+
+Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par
+tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de
+Hugues, frêle, calme, impassible.
+
+Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la
+jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son
+agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.
+
+«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr
+ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,
+tu ne le prononcerais pas?
+
+--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un
+mot de moi n'y peut rien.
+
+--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour
+se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne
+dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»
+
+--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir
+n'est pas de me marier.»
+
+J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,
+puis il se retourna brusquement.
+
+«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...»
+
+Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:
+
+«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un
+poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?...
+Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce
+que je souffre!...»
+
+Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide.
+
+Odile s'était levée et s'approchait de la porte.
+
+«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...»
+
+Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre
+le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.
+
+«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la
+justice, calmez-vous, votre vie en dépend!
+
+--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un
+couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»
+
+Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne
+se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son
+enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte
+était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les
+joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds,
+et s'inclinant vers Odile:
+
+«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave
+homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus
+tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
+
+En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes
+d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil
+lourd, profond, régla sa respiration haletante.
+
+Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un
+mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner
+lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche
+de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli....
+
+Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se
+tourna vers moi:
+
+«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»
+
+Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille
+m'épouvantait.
+
+
+VI
+
+Sperver était indigné.
+
+«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant
+de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des
+châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du
+Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite
+voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et
+moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne
+vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un
+bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz...,
+allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand
+air!»
+
+Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le
+corridor.
+
+Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au
+lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige
+contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes
+environnantes.
+
+Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur,
+lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie
+Offenloch.
+
+Le digne majordome était tout essoufflé.
+
+«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable
+courez-vous si vite?... et le déjeuner!
+
+--Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.
+
+--Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner
+ensemble ce matin avec le docteur Fritz?
+
+--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un
+éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.
+
+«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais
+d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en
+haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre
+chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.»
+
+Il me tendit la main.
+
+«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
+
+--Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de
+Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages
+avant de quitter le château.
+
+--Le baron de Zimmer?
+
+--Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.
+
+--Ah! bon, dépêchez-vous.
+
+--Soyez tranquille ... le temps de déboucher les bouteilles, et je
+suis de retour.»
+
+Il s'éloigna clopin-clopant.
+
+Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées de
+Sperver.
+
+«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus
+simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je
+suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses
+de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris
+qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens,
+Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les
+meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»
+
+Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les
+vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les
+cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver
+en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses
+armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui
+donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait
+à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes
+circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument
+comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le
+bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.
+
+«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout
+était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis
+juste.... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut.
+Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc
+a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une
+odeur délicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras
+nos verres.... Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!»
+
+Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et
+paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place,
+et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait
+heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa
+chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte
+de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus
+digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper
+d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.
+
+Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut;
+mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron
+de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.
+
+Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front
+découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs
+cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.
+
+«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte
+ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays.
+Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne
+saurait me renseigner sur la montagne.
+
+--Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je
+suis à vos ordres.
+
+--Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la
+tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je
+voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.
+
+--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de
+neige.
+
+--Je le sais ... mais il le faut!
+
+--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien
+Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connaît à fond la
+montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans le
+Hundsruck.
+
+--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis
+reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me
+suffisent.»
+
+Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout
+au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le
+corridor, et referma la porte avec fracas,
+
+Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon
+fauteuil; le petit Kasper s'était effacé dans un coin. Le baron et son
+écuyer s'approchèrent de la fenêtre.
+
+«Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les
+sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si
+le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des
+signaux ... nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue ...
+mais à quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et
+plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se
+démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si
+la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre,
+qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la
+Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier
+point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe
+la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace.... Dans tous
+les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez
+à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la
+Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute
+probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.
+
+--Je vous remercie, Monsieur.
+
+--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit
+Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute
+fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil....
+D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner
+la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas
+possible: ce sont des rochers à pic.»
+
+Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire
+et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune
+baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne
+paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.
+
+Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie
+dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des
+masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil
+alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les
+détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se
+troubla de nouveau.
+
+«C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grâce à vos
+explications, j'espère l'atteindre.»
+
+Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous
+ayant salués, sortirent lentement.
+
+Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi:
+
+«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par
+un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte.
+Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout
+à fait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobie, à votre
+santé!»
+
+Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son
+écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la
+neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes
+fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle,
+glisser un long regard vers le jeune homme.
+
+«Hé! Fritz, que fais-tu donc là? s'écria Sperver.
+
+--Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.
+
+--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie: de belles
+bêtes!»
+
+Les cavaliers partirent à fond de train.--Le rideau se referma.
+
+
+VII
+
+Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon
+existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin
+l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte,
+puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur
+la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître
+Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres
+distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
+une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque
+par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
+de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
+
+On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
+écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser
+avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
+majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte.... La
+mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
+soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
+sans cesse les yeux vers Tubingue.
+
+Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours.
+C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
+se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi,
+et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:
+
+«Elle vient! elle vient!»
+
+Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux;
+mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire
+restait invisible.
+
+A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me
+persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que
+la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de
+lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
+
+Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que
+les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
+plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver ... et
+que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue
+une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le
+retour de son délire: elle se présente à la maison de santé.... On
+l'enferme.... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
+scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle
+tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosée du sang des
+victimes ... elle gémit à faire pleurer les pierres ... Au bout de
+quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents.... On lui
+rend enfin sa liberté ... sûr de la voir revenir l'année suivante.
+
+«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
+disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la
+Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a été jeune ... elle a dû
+être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie,
+construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
+à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son
+maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à
+Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
+un coup terrible.
+
+La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier
+avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement
+sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et
+s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises
+violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
+point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la
+comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner
+le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance
+inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à
+veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.
+
+«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
+saurait m'en dispenser.
+
+--Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade,
+l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
+puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue
+le comte.»
+
+Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits
+d'Odile.
+
+A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
+blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les
+miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
+
+«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur
+... n'est-ce pas, Monsieur?...
+
+--Oui, Madame ... sur l'honneur!»
+
+Il y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée:
+
+«C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!...»
+
+Et, courbant la tête, elle se retira.
+
+Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me
+promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte,
+dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que
+je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
+discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes
+réflexions.
+
+«Entrez!»
+
+La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
+une profonde révérence,
+
+L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
+de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie
+me surprit.... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan
+rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et
+ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de
+nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
+
+«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces
+précautions?»
+
+J'étais intrigué.
+
+«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi,
+je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai
+quelque chose de sérieux à vous apprendre.
+
+--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
+
+--Il s'agit du comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé
+la nuit dernière.
+
+--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
+
+Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
+remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui
+m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.
+
+«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en
+fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
+ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
+et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a
+passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
+laissé la peur en route.
+
+--Je vous crois, Madame.
+
+--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous
+faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
+fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.»
+
+--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.
+
+--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
+heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie,
+il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment!
+veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père
+elle-même?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
+remplaces.--Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait
+ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
+quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père!
+Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends
+dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
+coucher. Bon! me voilà seule.»
+
+Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
+parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.
+
+«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
+près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
+faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
+celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me
+sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
+faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien,
+je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le
+vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève
+pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme
+une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
+fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
+pas changé de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
+quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... là ... ce qui
+s'appelle ... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la
+chambre était chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
+une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les
+yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte,
+les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!
+
+--Le comte?
+
+--Oui.
+
+--C'est impossible ... il peut à peine remuer.
+
+--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
+une torche a la main ... la nuit était sombre et l'air si tranquille,
+que la flamme de la torche se tenait toute droite.»
+
+Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.
+
+--D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme,
+les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet
+... un effet ... je veux crier ... mais aussitôt je me dis: «Peut-être
+qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'éveille ... il tombe ...
+il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
+pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse
+... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
+fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
+fenêtre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
+se couche en marmottant Dieu sait quoi!
+
+--Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?
+
+--Si j'en suis sure!...
+
+--C'est étrange!
+
+--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah!
+dame! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai
+revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
+rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire
+un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement,» et je me suis
+approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était
+tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne
+... on la voyait briller comme une étincelle.... Il n'y avait pas
+moyen de dire non.»
+
+Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
+
+«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus
+eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive.
+A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon
+fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais
+inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
+éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le
+corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son
+anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du
+Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»
+
+Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
+qu'elle déposa sur la table.
+
+J'étais terrassé.
+
+Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé,
+avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre?
+Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?
+
+Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène
+étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers
+la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure,
+et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.
+
+«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me
+prévenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit à personne de
+cette aventure?
+
+--A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au
+médecin.
+
+--Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»
+
+Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
+Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
+
+«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
+de belles!
+
+--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Décidément le
+diable se mêle de nos affaires!»
+
+Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent
+dans la tour.
+
+
+VIII
+
+La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de
+Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir
+de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre
+et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée
+sur les hanches par le ceinturon,--d'où pendait le couteau à manche
+de corne,--de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la
+trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il
+était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la
+ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait
+celui du chevreuil.
+
+«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!»
+
+Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d'un
+air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe
+par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.
+
+«Eh bien! Sébalt, s'écria Gédéon, parle donc!»
+
+Puis, me regardant, il ajouta:
+
+«La sorcière rôde autour du château.»
+
+Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les
+confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait
+des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille;
+ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les
+connaître.
+
+«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le
+veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire.»
+
+Sperver me regarda tout ébahi.
+
+«Eh! fit-il, Dieu le sait!
+
+--Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck?
+
+--Je te l'ai dit: huit jours avant Noël; tous les ans.
+
+--Et elle y reste?
+
+--De quinze jours à trois semaines.
+
+--Avant on ne la voit pas? même de passage? ni après?
+
+--Non.
+
+--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'écriai-je; cela n'est pas
+naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle
+vient.
+
+--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!»
+
+Et il secoua la tête d'un air mélancolique.
+
+«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ...
+mais c'est plus facile à dire qu'à faire.... Si l'on osait lui envoyer
+une balle ... à la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez
+près de temps à autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant à la
+prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue!
+Ecoute Sébalt, et tu verras!»
+
+Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me
+regarda et dit:
+
+«Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du
+Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à
+rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait
+le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis
+remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce
+pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c'était un
+creux profond, un véritable trou.--Je m'arrête ... je déblaye, pour
+voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!
+
+--En êtes-vous bien sur?
+
+--Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux
+que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil à terre ... je
+reconnais les gens à leur trace.... Et puis un enfant lui-même ne s'y
+tromperait pas.
+
+--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?
+
+--Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long,
+le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont
+pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied
+admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux
+de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une
+impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit
+celui de la Peste-Noire!»
+
+Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles
+d'un air mélancolique.
+
+«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.
+
+--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets
+aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la
+vieille au gîte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait
+faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine
+du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite:
+elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé
+du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par
+hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi
+celle de la Peste-Noire. Je m'arrête.... Serait-ce Sperver? ou bien
+Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon
+étonnement: ça n'était personne du pays! Je connais tous les pieds du
+Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-là ne ressemblait pas
+aux nôtres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'était une
+sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une
+petite raie derrière,--la botte, au lieu d'être ronde par le bout,
+était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas.
+La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de
+vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup
+d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.
+
+--Qui cela peut-il être?»
+
+Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.
+
+«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en
+m'adressant à Sperver.
+
+--Eh! fit-il d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.»
+
+Nous restâmes quelques instants méditatifs.
+
+«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de
+l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet
+autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille
+peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de
+chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme
+un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du
+Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé; la neige me
+montait jusqu'aux cuisses: c'est égal, il faut que je passe! J'arrive
+sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste!
+Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche,
+les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de
+Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent:
+rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en
+marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Où aller? A droite
+... ou à gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au
+Nideck.
+
+--Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver.
+
+--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle
+avait allumé du feu ... la place était toute noire.... Je posai la
+main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait
+prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle
+était froide comme glace.... Je remarquai tout près de là un collet
+tendu dans les broussailles....
+
+--Un collet?...
+
+--Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges.... Un lièvre
+s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige,
+étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire
+cuire: elle s'était régalée!
+
+--Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table,
+dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans
+nos villages, tant d'honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre!
+Voilà ce qui me révolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!...»
+
+Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous
+trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche
+béante.
+
+Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver
+... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la
+plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait
+près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la
+bête eût été sur le seuil de la tour!
+
+On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans
+l'immensité du désert.... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée,
+rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain
+de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix
+étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où
+pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du
+loup!
+
+A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix
+formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du
+Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds
+des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements
+criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent,
+tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des
+chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement
+continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce
+concert infernal!
+
+Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant
+son regard au pied de la tour:
+
+«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.
+
+Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre
+côté: «Fritz!... Sébalt!...s'écria-t-il, arrivez!...» Nous descendîmes
+les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes.
+Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes
+sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les
+chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils
+s'étranglaient peut-être.
+
+Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me
+précédèrent dans la galerie.
+
+Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver,
+alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sébalt allongeait
+ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un
+pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.
+
+En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison
+sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au
+hasard, se demandant:
+
+«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?»
+
+Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la
+chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule
+la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer
+avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la
+tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.
+
+Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous
+entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en
+mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne
+femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge
+au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.
+
+Enfin nous étions devant la chambre du comte.
+
+Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.
+
+Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la
+présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées
+s'entrechoquaient dans notre esprit.
+
+Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la
+main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le
+seuil, immobile comme pétrifié.
+
+Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme:
+ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se
+recourbait en griffe sur sa bouche béante.
+
+Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça
+d'horreur.
+
+Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la
+tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants,
+poussait des hurlements lugubres!
+
+Le loup ... c'était lui!...
+
+Ce front plat ... ce visage allongé en pointe ... cette barbe
+roussâtre, hérissée sur les joues ... cette longue échine maigre ...
+ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout
+... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!
+
+Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller
+les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ... puis il
+reprenait son chant mélancolique.
+
+Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions
+notre haleine, saisis d'épouvante.
+
+Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il
+leva la tête et prêta l'oreille.
+
+Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées
+de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait
+augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le
+tumulte de la meute: la louve répondait au loup!
+
+Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu
+vers la montagne, me dit à voix basse:
+
+«Écoute la vieille!»
+
+Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche
+ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait
+cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du
+Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur
+toute sa figure.
+
+En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria:
+
+«Comte de Nideck, que faites-vous?»
+
+Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre
+pour le secourir....
+
+La troisième attaque commençait:--elle fut terrible!
+
+
+IX
+
+Le comte de Nideck se mourait!
+
+Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort?
+A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à
+corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour
+... que peut le médecin?
+
+Regarder, écouter et frémir!
+
+Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
+elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt
+son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint
+de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue
+fatale.
+
+Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
+inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte,
+embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les
+différentes phases de cette bataille épouvantable.
+
+Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même
+lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
+dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle
+... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
+s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et
+d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle
+ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de
+l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous
+arracher du coeur de l'homme?...»
+
+Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
+commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ...
+des interruptions ... puis des retours soudains....
+
+Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de
+fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
+
+Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître.
+
+Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation
+involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les
+cheveux de désespoir.
+
+Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de
+prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.
+
+Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon
+lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
+l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
+
+Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière
+ruisselait sur les dalles.
+
+Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
+cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
+grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.
+
+Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
+d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.
+
+La plus étrange surprise m'attendait:
+
+Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore
+ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
+
+Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
+
+Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis
+quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
+arrondis par la crainte.
+
+C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses
+bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
+replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.
+
+J'eus peur!
+
+Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver
+dans cette haute tour, dominant les abîmes?
+
+Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me
+parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille
+me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans
+l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile,
+comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
+
+La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé
+dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!
+
+Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
+du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.
+
+Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
+brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en
+sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
+salle.
+
+Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique
+robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du
+carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans
+son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
+
+Ce fut comme une évocation des temps passés.
+
+Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
+aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
+
+Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle
+se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
+tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.
+
+Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards....
+
+Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
+ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!
+
+Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
+un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais
+son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.
+
+Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
+durée de l'éternité....
+
+Qu'allait-elle entreprendre?
+
+Je m'attendais à tout.
+
+Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la
+salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
+
+Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit
+debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille,
+qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
+grande ouverte.
+
+J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
+la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus,
+qui?
+
+Le comte de Nideck lui-même!
+
+Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau
+de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son
+front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière
+lui sur les dalles.
+
+Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme
+une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de
+son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité
+glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
+maître!
+
+En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent.
+La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me
+jeter dans l'embrasure de la fenêtre.
+
+Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
+parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
+entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait
+le lit!
+
+Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans
+l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
+
+A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du
+lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps
+disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
+jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
+droite à gauche.
+
+Vous eussiez dit une scène de meurtre!
+
+Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
+épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette
+d'un tel acte.
+
+La vieille accourut à son tour, déployant le sac.
+
+Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
+qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
+se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était
+la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.
+
+Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer
+jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.
+
+La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
+poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis
+le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se
+dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le
+suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.
+
+Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
+bas!
+
+Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs
+traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.
+
+Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive
+de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds;
+un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
+tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
+devenait imperceptible par la distance.
+
+Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me
+guidant sur cette lueur lointaine.
+
+Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
+fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
+descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre
+issue.
+
+Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et
+je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte
+basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre.
+J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la
+base du donjon de Hugues.
+
+Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait
+enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.
+
+La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme
+en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
+ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.
+
+L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par
+cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la
+direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait
+lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait
+sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.
+
+Je les atteignis à la descente du ravin.
+
+Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son
+attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
+d'automatique.
+
+Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
+l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la
+lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient
+de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la
+saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme
+des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.
+
+J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le
+funèbre cortège.
+
+A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
+broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
+pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois
+suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
+puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.
+
+Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus,
+dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
+sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de
+neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
+
+Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.
+
+Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de
+l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ...,
+mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un
+filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude
+n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
+qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
+
+Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans
+le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une
+certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
+les suivre.
+
+A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me
+vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice
+sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors
+pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
+bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
+broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
+racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort,
+et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre
+avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes
+terreurs.
+
+La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait
+déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au
+bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les
+meurtriers se penchèrent....
+
+Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
+vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des
+airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans
+la mort.
+
+Il disparut dans les profondeurs du précipice.
+
+En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
+voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.
+
+La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une
+rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.
+
+Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
+risquer de me précipiter dans l'abîme.
+
+Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
+Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait
+jusqu'aux genoux.
+
+Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir
+vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!....
+
+Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus
+dans la plaine.
+
+
+Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?
+
+
+X
+
+J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
+j'étais sorti.
+
+Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur
+ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
+ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire
+à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes
+perceptions.
+
+Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un
+loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
+omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui
+s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
+cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
+produisait l'effet d'un cauchemar.
+
+Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me
+diriger.
+
+Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais....
+Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me
+lancer dans cette aventure hideuse.
+
+Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi
+gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.
+
+Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
+terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc,
+près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
+bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché,
+peut-être endormi.
+
+Je sonnai de nouveau.
+
+A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
+porte, d'un accent furieux:
+
+«Qui est là!
+
+--Moi ... le docteur Fritz!
+
+--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._»
+
+Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
+extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers
+la grille:
+
+«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché
+là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui
+sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander
+vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et,
+de fait, je ne vous avais pas vu.
+
+--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
+m'expliquerez cela plus tard.
+
+--Allons, allons, un peu de patience.»
+
+Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la
+grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la
+tête.
+
+«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
+pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ...
+je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
+suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
+chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ...
+mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»
+
+Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.
+
+Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation
+presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque
+de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté
+contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut,
+laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.
+
+L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que
+le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
+deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint
+ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée
+en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif
+était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le
+dire.
+
+Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin,
+de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un
+immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à
+fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
+de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
+garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal
+biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient
+l'ameublement.
+
+Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six
+pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle
+de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe
+d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève
+la patte.
+
+Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé
+qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le
+secret.
+
+«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
+Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son
+volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.
+
+--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du
+Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la
+hache dans le pied gauche.»
+
+Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
+petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
+
+«Vous ne fumez pas, docteur?
+
+--Pardon.
+
+--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en
+étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les
+chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»
+
+Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.
+
+«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.
+
+--Oui, Monsieur...» fit-il de même.
+
+Et nous rîmes ensemble.
+
+«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais
+interrompu le chapitre.»
+
+Il y eut quelques instants de silence.
+
+Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces
+grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez
+tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à
+double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de
+socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je
+réfléchissais au sort étrange de certains hommes:
+
+«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans
+un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de
+l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
+chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
+et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
+songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour
+de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent
+regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant,
+chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
+êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de
+l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère
+rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
+fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des
+choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui
+revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
+Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine
+en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
+leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
+ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères
+latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres,
+comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend
+sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance.
+Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on
+trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»
+
+Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
+du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère
+enfumée de tabac et de résine odorante.
+
+Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
+la main sur l'in-folio:
+
+«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
+du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
+vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!
+
+--Comment cela, Monsieur Knapwurst?
+
+--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux
+feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
+écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
+s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
+Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
+fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
+faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
+leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis
+longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
+Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
+n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou
+de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses
+tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
+De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
+... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!»
+
+II y eut un silence. Knapwurst reprit:
+
+«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient
+guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
+quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre
+petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine,
+l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
+pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:
+
+«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne
+fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos
+domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing,
+nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
+traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa
+vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la
+poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!
+
+--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
+vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les
+vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»
+
+En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée
+attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
+
+Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres!
+Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.
+
+J'en fus tout surpris.
+
+«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
+
+--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le
+latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des
+livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ...
+je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
+m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui
+donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me
+posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il,
+Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et
+il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
+trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte,
+me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh!
+que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
+Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit?
+
+--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
+gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
+veux.
+
+--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?
+
+--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
+joignant les mains; il n'a qu'un défaut.
+
+--Et lequel?
+
+--De n'être pas assez ambitieux.
+
+--Comment?
+
+--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus
+illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à
+vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès
+sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de
+France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son
+compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation,
+simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»
+
+Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation
+prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
+résolus d'en profiter.
+
+«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
+
+--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
+passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu
+d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur.
+Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
+exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
+perte des noms illustres.»
+
+J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du
+comte croulaient.
+
+«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des
+malheurs!....
+
+--Lesquels?
+
+--Il a perdu sa femme....
+
+--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
+épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse
+d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait
+le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
+traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent
+ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
+succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en
+mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
+meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par
+calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
+là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion
+--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
+font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
+vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en
+automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
+le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection
+sur sa fille.
+
+--Ainsi ce mariage a toujours été heureux?
+
+--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»
+
+Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
+crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette
+scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
+épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à
+trahir leur passé, qu'était-ce donc?
+
+Je m'y perdais!
+
+Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.
+
+Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais
+dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque
+étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de
+fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du
+grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.
+
+Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.
+
+«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me
+hasardai-je à dire.
+
+Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
+hostile:
+
+«Je sais, je sais!»
+
+Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
+nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:
+
+«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
+bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.
+
+--Sans doute, mais le fait est positif.
+
+--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
+fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile
+réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
+pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
+son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour
+lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
+rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
+voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il
+aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant
+lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
+comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et
+le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
+ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
+pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des
+gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
+encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
+au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!»
+
+Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
+front entre les mains et je rêvai longtemps.
+
+Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.
+
+Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe
+pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château.
+
+Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
+devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut
+sur le seuil.
+
+
+XI
+
+La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux
+événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma
+présence chez Knapwurst.
+
+«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.»
+
+Je me levai sans répondre et je le suivis.
+
+A peine étions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras,
+et m'entraîna vivement vers le château.
+
+«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon
+oreille.
+
+--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?
+
+--Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose
+d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le
+comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au
+moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me
+dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller
+au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de
+secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes
+à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre
+du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme à
+l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre
+dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà
+de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je
+sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?--Non....--Il a
+disparu?--Oui, Madame.... J'étais sorti un instant.... Lorsque je
+suis rentré....--Et le docteur Fritz ... où est-il?--Dans la tour de
+Hugues.--Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de
+chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure
+après, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pâle
+... pâle ... enfin ça faisait pitié.... Elle pose sa lampe sur la
+cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé
+le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez
+jamais le mal que vous avez fait....» Je voulais répondre. «Cela
+suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je
+veillerai moi-même.... Demain matin, vous irez prendre le docteur
+Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez.... Pas de bruit! vous
+n'avez rien vu!... vous ne savez rien!»
+
+--C'est tout, Sperver?»
+
+Il inclina la tête gravement.
+
+«Et le comte?
+
+--Il est rentré.... Il va bien!»
+
+Nous étions arrivés dans l'antichambre... Gédéon frappa doucement à la
+porte, puis il ouvrit, annonçant:
+
+«Le docteur Fritz!»
+
+Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile ... Sperver s'était retiré
+en fermant la porte.
+
+Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la
+jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un
+fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue
+robe de velours noir.
+
+Elle était calme et fière.
+
+Je me sentis tout ému.
+
+«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous
+asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.»
+
+J'obéis en silence.
+
+Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.
+
+«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux
+bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle
+des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé
+l'honneur de ma famille.»
+
+Elle savait tout.
+
+Je restai stupéfait.
+
+«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....
+
+--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!»
+
+Puis d'un accent à fendre l'âme:
+
+«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle.
+
+Je frémis, et les mains étendues:
+
+«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus
+belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.»
+
+Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée
+hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle
+s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.
+
+«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à
+la pensée qu'un soupçon....
+
+--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines
+illusions du somnambulisme?
+
+--C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences ...
+je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais dû me souvenir que le
+docteur Fritz est un honnête homme....
+
+--De grâce, Madame, calmez-vous.
+
+--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ...
+j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si
+longtemps enfermé dans mon âme ... il me tuait ... j'en serais morte
+... comme ma mère!... Dieu m'a prise en pitié ... il vous en a confié
+la moitié ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...»
+
+Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient.
+
+Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu
+la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans
+les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins
+indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur
+lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un
+déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule,
+tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa
+défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs
+frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine,
+et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux,
+abondantes et pressées comme une pluie d'orage.
+
+Telle était Odile!
+
+Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et,
+s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les
+yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix
+lente et mélancolique:
+
+«Quand je descends dans le passé, Monsieur..., quand je remonte
+jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!--c'était une femme
+grande, pâle et silencieuse ... elle était jeune encore à l'époque
+dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en
+eût au moins donné cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front
+pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours
+contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un
+de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et
+l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille
+femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fière ...
+ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rêve de
+l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette
+même salle ... la tête penchée ... Et moi ... je courais ... heureuse
+... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre
+enfant ... que ma mère était triste ... ne comprenant pas ce qu'il
+y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!...
+J'ignorais le passé... le présent pour moi ... c'était la joie ... et
+l'avenir ... oh! l'avenir ... c'étaient les jeux du lendemain!»
+
+Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au
+milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse
+de ma mêre.... Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant
+à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec
+un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa
+tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher
+dans mon âme le souvenir des premières années ... cette grande femme
+pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,--fit-elle en
+m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur—la voilà telle que
+l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce
+terrible, et fatal secret.... Regardez!»
+
+Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que
+m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.
+
+Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide
+rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux
+noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent!
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra
+douloureusement.
+
+--J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte,
+reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la
+Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin,
+tout!--Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle
+mourait lentement, comme je meurs moi-même.»
+
+Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!
+
+«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mère, que
+son énergie seule soutenait encore, était à la dernière
+extrémité.--C'était en hiver ... je dormais; tout à coup une main
+nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se
+trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre
+elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau
+de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif
+agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à
+travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma
+mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut
+que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.
+
+Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne
+ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour;
+il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et
+en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la
+vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit
+voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le
+faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu
+veilleras ton père ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?..
+Il y va de l'honneur de ta famille!»--Et nous revînmes.--Quinze jours
+après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer,
+son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au
+prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir
+à mon père, lui déchirer le coeur!--Me marier, c'était introduire
+l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race.
+J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du
+comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a
+empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule
+dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement: il a
+mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger
+de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que
+vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....
+
+--Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt....
+
+--Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point
+cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la
+probité suffît aux coeurs honnêtes.... Ce secret, vous le garderez,
+j'en suis sûre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!...
+Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et
+voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»
+
+Elle se leva lentement.
+
+«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes
+forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin
+d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»
+
+Je me levai tout ému.
+
+«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous
+me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais
+permettez-moi cependant d'y mettre une condition.
+
+--Parlez, Monsieur.
+
+--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les
+obligations qu'il m'impose....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Un mystère plane sur votre famille; Madame; ce mystère, il faut
+le pénétrer à tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ...
+savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'où elle vient!...
+
+--Oh! fit-elle, en agitant la tête, c'est impossible!...
+
+--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en
+inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Tubingue.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement; la Providence
+ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera.
+J'approuve tout d'avance!»
+
+Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein
+d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte
+contre la douleur.
+
+Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!
+
+
+XII.
+
+Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
+sortions ventre à terre du Nideck.
+
+Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
+«Hue!...»
+
+Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante,
+la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
+littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait
+pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos
+côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!
+
+Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance,
+comme d'habitude, lorsque je m'écriai:
+
+«Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
+délibérons!»
+
+Il fit volte-face.
+
+«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.
+
+--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
+notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!»
+
+Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
+braconnier ... ses yeux étincelèrent.
+
+«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir
+là.»
+
+Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.
+
+Ce geste significatif me donna l'éveil.
+
+«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
+la prendre vivante.
+
+--Vivante?
+
+--Sans doute ... et pour t'épargner bien des remords, je dois te
+prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître.
+Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»
+
+Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz?
+
+--C'est positif.»
+
+Il y eut un long silence; nos deux chevaux,
+
+Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se
+saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de
+l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant
+sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
+immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur
+son dos et s'écria:
+
+«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
+des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
+penses, Fritz.»
+
+Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en
+amphithéâtre autour de nous, il ajouta:
+
+«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn,
+le Rhéethâl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
+cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du
+Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des
+torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin
+des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de
+tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
+Allez donc la prendre.
+
+--Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi
+tout exprès.
+
+--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!... Encore si nous
+tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
+patience....
+
+--Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.
+
+--Toi?
+
+--Moi-même.
+
+--Tu te connais à trouver une piste?
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
+plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.»
+
+Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que
+j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans
+ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai
+brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de
+la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la
+plaine pour regagner la montagne.
+
+Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je
+l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la
+Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière
+du bois, comme d'habitude.... Mais il paraît qu'elle se promène
+maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un
+bourgeois de Tubingue.»
+
+Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis
+s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant:
+
+«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!
+
+--Comment cela, Gédéon?
+
+--Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours ... tu la trouves
+du premier coup. Ça n'est pas naturel!
+
+--Où la vois-tu donc?
+
+--Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!»
+
+Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:
+
+«La voilà!»
+
+Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous
+mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire!
+
+«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras,
+d'où diable cette trace peut venir.
+
+--Que cela ne t'inquiète pas.
+
+--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ... je
+parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste
+nous mènera.»
+
+Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.
+
+J'étais tout oreilles; lui, tout attention.
+
+«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de
+cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du
+comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»
+
+Puis, examinant avec plus de soin:
+
+«Elle est de trois à quatre heures du matin.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit
+dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
+tombait du grésil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été
+faite depuis.
+
+--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus
+tard: à huit ou neuf heures, par exemple.
+
+--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
+brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passée depuis le grésil
+... avant le verglas ... de trois à quatre heures du matin.»
+
+J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.
+
+Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
+détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme
+se parlant à lui-même:
+
+«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
+n'est-ce pas, Fritz?
+
+--Midi moins un quart.
+
+--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
+suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
+pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche
+toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
+Fritz, en route!»
+
+Nous repartîmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
+la montagne.
+
+Tout en galopant, Sperver me disait:
+
+«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un
+trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous
+pourrions la tenir avant la fin du jour.
+
+--Espérons-le, Gédéon.
+
+--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
+toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
+chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
+de chimères.... Si, par hasard, elle s'est arrêtée ... tant mieux ...
+nous en serons plus contents ... et si elle a marché toujours ... eh
+bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop ...
+hop! hop!... Fox!»
+
+C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son
+semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable;
+elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait,
+pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts
+pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
+grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute
+oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain;
+mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
+d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.
+
+Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite;
+moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne
+reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre.
+La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même
+exaltation!
+
+La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace,
+enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.
+
+Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
+... tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
+Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
+son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le
+corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.
+
+Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de
+nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa
+rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces,
+avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.
+
+Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque
+colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions
+une fausse trace.
+
+«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
+dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est là qu'il faudra
+ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la
+piste!... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas ... et puis, sur
+cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau
+... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
+bruyères.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»
+
+Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige,
+dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux.
+C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y
+voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.
+
+Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
+ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
+Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était
+tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.
+
+Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
+braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
+demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
+brusquement et s'écriait:
+
+«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon
+à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
+bruyères:
+
+«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
+suivre en toute confiance.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
+faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en
+faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
+éclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque
+sans s'inquiéter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
+bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
+ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est égal, mettons-la
+toujours entre nous, et allumons une pipe.»
+
+Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à
+s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria:
+
+«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
+prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
+sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.
+
+--Quoi?
+
+--C'est d'avoir oublié ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentrée
+en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»
+
+Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.
+
+Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
+tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre
+et conduire nos chevaux par la bride.
+
+«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les
+montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les
+chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
+diable! on dirait que le jour baisse!»
+
+Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches
+grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes
+anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.
+
+Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
+montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères
+scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon
+et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
+entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
+détacher de l'arbre,--le silence vous pèse, il vous donne l'idée
+incommensurable du néant!...
+
+Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs ... et la vie
+est balayée de la terre.
+
+Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix ...
+c'était une parole insignifiante:
+
+«Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...»
+
+Ou bien:
+
+«Hé! Lieverlé... tu baisses l'oreille.»
+
+Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire:
+
+«Oh! je me porte bien ... hum! hum!»
+
+Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils
+enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.
+
+Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
+indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
+le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait
+arraché des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
+elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait
+tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre
+espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait à
+vue d'oeil!
+
+Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré
+ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares.... Dans cette saison, la
+solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
+l'Amérique du Nord.
+
+A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit:
+
+«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
+Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
+sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
+c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un
+bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès
+que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
+n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que
+nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
+impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles
+fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sébalt lui-même, qui est le
+premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons,
+Fritz, qu'en penses-tu?
+
+--Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ... et d'abord
+je ne me sens plus de faim.
+
+--Eh bien donc, en route!»
+
+Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre
+deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches
+au-dessus de nos têtes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
+à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs
+faisait miroiter le flot terne comme du plomb.
+
+L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
+Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
+retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques.... Les
+échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
+point bleu semblait grandir a notre approche:--c'était l'issue de la
+gorge.
+
+«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
+Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
+il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
+du Grand Gueulard._ Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges,
+la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
+deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent
+et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
+même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais à
+cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous
+pourrons y faire un bon feu.»
+
+Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me
+disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
+ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme ... que cet instinct tient du
+remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre
+debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le
+chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine
+lumière ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
+de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
+qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
+quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ... le sanglier,
+quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables
+où il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic
+... le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne
+... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres ...
+la peur les accompagne; cela ressemble au remords!
+
+Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper
+au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout à
+coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de
+nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
+guirlandes de givre.
+
+«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!»
+
+Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre.
+
+Le chien grondait sourdement.
+
+«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.
+
+--Non, elle est prise comme un rat dans une ratière ... _la Marmite du
+Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
+les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
+vieille scélérate!»
+
+Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son
+cheval à tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
+silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
+strident me passa par tous les nerfs.
+
+«Sperver, que vas-tu faire?
+
+--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.
+
+--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
+dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!»
+
+--Sois tranquille.»
+
+Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de
+ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue
+de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes
+immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout
+doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.
+
+«Chut! fit-il d'un air mystérieux.... Regarde!»
+
+Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne,
+je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une
+caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je
+reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.
+
+Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir.
+Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus
+loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
+l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.
+
+Je restai stupéfait:
+
+Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette
+solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'était-il égaré?...
+
+Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
+esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron
+se prit à hennir.
+
+A ce bruit, son maître releva la tête:
+
+«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il.
+
+Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
+écarquillés.
+
+Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands
+sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue
+ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre
+circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable
+s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude.
+
+Tout à coup le jeune homme s'écria:
+
+«Qui va là?
+
+--Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui,
+moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...»
+
+Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
+ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
+épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à
+hurler d'une façon lamentable.
+
+Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
+Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.
+
+Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le
+premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le
+second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête
+haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.
+
+«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.
+
+--Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme
+qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
+de l'arrêter!
+
+--A-t-elle volé?
+
+--Non.
+
+--A-t-elle tué?
+
+--Non, Monseigneur.
+
+--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»
+
+Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:
+
+«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
+bizarre, car elle est là ... je la vois au fond de la caverne... De
+quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
+que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
+droit de haute et basse justice?»
+
+Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous
+rendre, dit-il.
+
+--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
+conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon
+droit, et vous me répondez mal,
+
+--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
+pas de votre droit... Vous me forceriez à vous dire le mien!...
+
+--Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se
+courbait de colère.
+
+--Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
+pas!
+
+--C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la
+caverne.
+
+Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
+je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
+en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le
+baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de
+la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout
+devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en
+arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel
+ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
+plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
+les entrailles.
+
+Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable ... Sperver, immobile,
+l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien
+lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques
+secondes ... mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore,
+il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir.
+La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol,
+sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore
+franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
+jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante:
+
+«Ma mère!... »
+
+Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme
+l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.
+
+Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et
+les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
+infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après
+l'éclair.
+
+Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant
+à la base du roc ... et la vieille évanouie dans les bras du jeune
+homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
+tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les
+yeux a demi fermés d'indignation.
+
+«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je
+viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
+mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du
+comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
+... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...»
+
+Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:
+
+«Mon pauvre Lieverlé!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah!
+voilà donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
+sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...»
+
+Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle;
+mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur
+l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.
+
+
+XIII
+
+Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J'avais
+refusé de le suivre ... mon devoir, à moi, me retenait près de la
+vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à
+ma conscience.
+
+D'ailleurs, il faut bien le dire, j'étais curieux de voir de près cet
+être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres
+du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.
+
+Là m'attendait un spectacle étrange.
+
+Sur un grand manteau de fourrure rousse doublé de vert, était étendue
+la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa
+poitrine ... une flèche d'or dans ses cheveux gris.
+
+Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas
+de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers
+tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte
+... était formidable à voir.... Telle devait être à sa dernière heure
+la terrible reine Frédégonde.
+
+Le baron, à genoux près d'elle, essayait de la ranimer, mais au
+premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce
+n'est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour
+lui prendre le bras.
+
+--Ne touchez pas à madame! s'écria le jeune homme d'un accent irrité;
+je vous le défends!
+
+--Je suis médecin, Monseigneur.»
+
+Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:
+
+«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse.... Pardonnez-moi!»
+
+Il était devenu tout pâle ... ses lèvres tremblaient.
+
+Au bout d'un instant, il reprit:
+
+«Que pensez-vous?
+
+--C'est fini.... Elle est morte!»
+
+Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front
+dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti.
+
+Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte
+de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face
+rigide de la vieille.
+
+Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand
+relevant tout à coup la tête, le baron me dit:
+
+«Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mère ... depuis vingt-six
+ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères
+et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous êtes médecin ...
+avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?
+
+--Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une
+maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de
+madame votre mère... Si vous avez assez de confiance en moi pour me
+communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai
+volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait
+peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade.
+
+--Volontiers, Monsieur,» fit-il.
+
+Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic,
+appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait
+chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un
+vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance.... Que cet
+homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier
+le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté
+sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le
+voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à
+des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas
+le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable ... car
+la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et
+qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des
+fatigues horribles de ces quelques jours.--Voilà ce que le vieux
+domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir
+en cela son devoir.--Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en
+tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant
+sa mère d'abord jusqu'à Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans
+les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à
+pas.... Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne ...
+c'étaient les siennes.
+
+Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui
+cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur
+l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.
+
+Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits,
+de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l'un sur l'autre
+sans se connaître, de l'action tragique qu'ils représentaient à leur
+insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses
+issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment, du
+costume qu'elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne
+pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse,
+que la lucidité magnétique seule lui avait révélée.... Enfin, nous
+demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence,
+et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que
+Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.
+
+Cependant, la nuit commençait à pâlir.... Au loin ... bien loin ...
+une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange
+qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientôt se fit entendre
+un hennissement dans les profondeurs du défilé ... puis, aux premières
+lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit parle
+domestique du baron....--Il était couvert de paille et de
+literies....--On y chargea la vieille.
+
+Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se
+dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur
+la glace.--J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et
+nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et
+bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai
+vers les tours du Nideck.
+
+A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je
+l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir.
+
+M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort
+satisfaisant.--Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après
+les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris
+possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis
+la veille au soir.
+
+Tout marchait vers une guérison prochaine.
+
+Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine
+convalescence, je voulus retourner à Tubingue, mais il me pria si
+instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions
+tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me
+refuser à son désir.
+
+Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que
+j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique
+rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald
+douze heures de suite sans quitter l'étrier...--Je venais de souper et
+je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant
+la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des
+cris joyeux frappèrent mes oreilles.... Je m'arrêtai, et le plus
+agréable spectacle s'offrit à mes regards:
+
+Autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures
+épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient
+toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.
+
+Les verres s'entrechoquaient!...
+
+Là, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides,
+ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à
+sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ... une teinte rosé
+colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap
+d'argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait
+la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume
+de chasse.
+
+C'était une belle figure simple et joyeuse.
+
+Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son
+grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt
+avec l'un, tantôt avec l'autre.
+
+Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur
+du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait
+Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge;
+sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la
+table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui
+riait tout bas en regardant au fond de son verre.
+
+Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les
+servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des
+grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied
+du chêne.
+
+Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur
+pleurait d'attendrissement!
+
+Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques,
+attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles
+de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes
+d'Ulm à chaînette d'argent et des grands couteaux à lame luisante.
+
+La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur
+d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, où
+se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de
+chasse du piqueur.
+
+Rien de plus original que ce tableau.
+
+La voûte chantait.
+
+Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du
+burgrave Hatto-le-Noir:
+
+ «Je suis le roi de ces montagnes!»
+
+tandis que la rosée vermeille du rudesheim tremblotait à chaque poil
+de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la
+main:
+
+«Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me
+suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!»
+
+Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé
+je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:
+
+«Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous
+raconte des histoires!»
+
+Tout le monde s'était retourné.
+
+Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.
+
+Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis
+en possession d'un grand verre de Bohème, avant d'être revenu de mon
+ébahissement.
+
+La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant
+le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout
+brave coeur qui a un peu trop bu, s'écriait:
+
+«Voilà mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'à la mort!...
+A la santé du docteur Fritz!...»
+
+Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave
+fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie
+Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sébalt,
+droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger
+debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur
+Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et
+s'éparpillaient sur les dalles.
+
+Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un
+seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois. «Bravo!»
+s'écria Sperver.
+
+Puis se tournant vers moi:
+
+«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte, et celle de
+mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!»
+
+Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle
+attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les
+objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de
+plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de
+laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les
+plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et
+nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:
+
+Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur
+la bosse du nain:
+
+«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!...
+Cette bosse, voyez-vous, c'est l'écho de l'antique manoir du Nideck!»
+
+Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le
+piqueur avec attendrissement et dit:
+
+«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai
+raconté l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur
+d'un vieux reiter! Si celle fenêtre s'ouvrait et que l'un d'eux,
+allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que
+dirais-tu?
+
+--Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens
+t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies
+que du temps de Hugues.... Regarde!»
+
+Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la
+table.
+
+Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient
+de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un
+regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces
+roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.
+
+«Silence!... s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst
+va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure.
+
+--Pourquoi pas une autre? dit le bossu.
+
+--Celle-là me plaît!
+
+--J'en sais de plus belles.
+
+--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai
+des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit
+bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!»
+
+«Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les
+joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria
+d'une voix perçante:
+
+«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues,
+surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'était
+un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le haume quand le chevalier
+combattait. Quand il voulait prendre l'air, il était son casque, et
+se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses
+épaules.»
+
+«Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure,
+mais, à cet âge, il respirait avec peine.
+
+«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aîné;
+son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un
+chef saxon nommé Blonderic_, et leur dit:
+
+--«Votre mère la Louve, m'a prêté sa griffe... son sang s'est mêlé au
+mien..... Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans
+les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure!
+Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien,
+le sang de la Louve, qui m'a fait étrangler Edwige, ma première femme
+devant Dieu et la sainte Église.... Oui ... elle est morte par mes
+mains ... Que la Louve soit maudite! car il est écrit: «JE POURSUIVRAI
+LE CRIME DU PÈRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT
+FAITE!»--
+
+«Et le vieux Hugues mourut.
+
+«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les
+voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve
+qui pleure ... lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle
+en siècle, jusqu'au jour où la première femme de Hugues,
+Edwige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme d'un ange au Nideck, pour
+consoler et pardonner!...»
+
+Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et
+demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle
+d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense
+corridor.
+
+Tous les bruits avaient cessé: on eût dit unchâteau désert.
+
+Parfois, je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres se
+prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes
+tentures, et se tordre en contorsions bizarres....
+
+J'étais ému, j'avais peur!
+
+Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche
+haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier.
+Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la
+jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la
+bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel:
+
+«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh
+bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, près du
+vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!...»
+
+Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:
+
+«Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille
+ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle
+qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ... mais désormais les
+comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite
+... et le bon ange de la famille est de retour!_»
+
+
+
+
+POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU
+
+
+I
+
+Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé,
+domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la
+Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.
+
+En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël,
+ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche
+à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.
+
+Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces,
+très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie
+petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux
+gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
+magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à
+claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le
+gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue
+invariable.
+
+Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le
+bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères
+truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement
+toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
+enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait
+qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le
+bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
+plus chères sympathies.
+
+Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans,
+la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues
+capotes grises et prisant du tabac de contrebande.
+
+On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se
+dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
+que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le
+sceau d'une incurable mélancolie.
+
+Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se
+reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès;
+c'étaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
+irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et
+la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de
+lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
+et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir
+sous les ordres de Jean-Pierre.
+
+Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices
+de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
+racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.
+
+Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg,
+lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le
+commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel
+et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
+dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille,
+ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.
+
+«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes,
+vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
+et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant
+du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui
+m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
+Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de
+Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut
+Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées
+de marche ... Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des
+reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
+dans le blanc des yeux!...
+
+«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
+ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans
+dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
+rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
+mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente
+hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues
+du fort ... à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
+main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les
+substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
+garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le
+transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs.
+Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Dès que le
+convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que
+possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre
+et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte ...
+ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
+cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise ... au contraire
+... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
+troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous
+qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se
+portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.
+
+On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira
+d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!...»
+
+Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!»
+accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargès tira
+majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
+commanda le départ.
+
+Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
+Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de
+bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu
+derrière l'esplanade.
+
+
+II
+
+La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de
+Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent,
+comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de
+laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient
+animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours
+agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les
+armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles,
+de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la
+cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même
+lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir.... Et puis les
+Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur
+fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout
+joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au
+dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer
+sous les longues avenues de chênes et de hêtres ... se perdre dans les
+ombres ... paraître et disparaître au fond des ravins ... s'accrocher
+aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dextérité
+merveilleuse.
+
+Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du
+caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé
+d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa
+taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses
+traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel
+de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue
+cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure,
+laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour
+à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux
+défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage
+fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par
+toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres:
+Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes
+et dix-huit blessures.... Aussi, grâce à sa bravoure et au concours
+heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.
+
+«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que
+pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?
+
+--Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa
+complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de
+paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient
+bientôt évacué leur bétail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je
+connais ça, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les
+attraper....
+
+--Quel moyen, Lombard?
+
+--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ...
+ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car,
+voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors
+nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ...
+tout doucement ... vous comprenez....
+
+--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi....
+
+--Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe....
+Il faut les surprendre agréablement ... empoigner tout ... sans leur
+faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile....
+
+--Comment ça, Lombard?
+
+--D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans
+s'inquiéter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se
+défie de nous....
+
+--Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.
+
+--Sergent, prenez garde à ce que je vous dis.... Les paysans ne sont
+pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un
+tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr
+qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce
+sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.»
+
+Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du
+Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue
+d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins,
+s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des
+bois.
+
+Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout
+couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était
+tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès
+ordonna de faire halte.
+
+«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe
+et se livre à ses opinions individuelles ... mais sous les autres
+rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se
+lèvera.»
+
+Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du
+côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une
+longue file de rochers à pic.
+
+Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la
+mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard,
+gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes,
+discutaient leur plan d'attaque.
+
+
+III
+
+Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier,
+et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur
+confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent
+se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la
+pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied
+d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son
+haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à
+l'affût.
+
+Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se
+faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise
+apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu
+d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement
+confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons
+champêtres d'une trompe d'écorce.
+
+Le caporal se releva lentement ... un éclat de rire étouffé fendait sa
+bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:
+
+«Nous les tenons! dit-il ... hé! hé! hé! nous les tenons!
+
+--Qui ça?
+
+--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....»
+
+Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes
+entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir
+leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles
+imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.
+
+La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque
+trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils
+gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche
+plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une
+conversation interrompue.
+
+Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et
+maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de
+longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous
+le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne
+pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le
+caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.
+
+Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard,
+et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez
+pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout
+l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village
+que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au
+faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à
+larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron
+du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur
+ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;
+il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à
+chaque minute ses prétentions à la gravité.
+
+Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de
+la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de
+coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre
+un énorme bâton ferré.
+
+«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez
+tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos
+bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.
+
+--Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr ... à beaux deniers comptants ...
+mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler
+«monsieur le maire,» gros comme le bras ... de se voir tirer le
+chapeau jusqu'aux souliers.... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt
+_reluque_ ma place et....
+
+--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura
+pas, votre place.
+
+--Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du
+village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la
+faire périr de famine....
+
+--Ah bah! vous n'y êtes pas.... Écoutez, monsieur le maire.... Si le
+roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,
+--si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du
+village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle
+rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur
+le préfet dira: « Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime
+l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix ... voilà ...
+c'est sûr!
+
+--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?
+
+--Je crois bien ... avec la pension...
+
+--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre
+bon roi ... notre vrai roi ... notre....
+
+--Halte! halte-là ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,
+s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les
+ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux
+du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent
+pas les avoir!...» Alors le préfet du grand empereur,--nouveau
+salut,--dira: «Oh! le bon maire ... l'honnête citoyen ... il faut lui
+envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que
+nous garderons nos bestiaux.»
+
+Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer
+un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien
+perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.
+
+«Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand
+maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas
+la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la
+commune.
+
+--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas
+gagnée autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexé!....
+
+--Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la
+pomme de son parapluie au bout de son nez.
+
+--Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr.... Mais reste à savoir où
+nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un
+endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour
+laisser paître les bêtes ... un endroit où le diable ne pourrait pas
+aller sans connaître le chemin ... Tenez, par comparaison ... le
+précipice de la Salière ... c'est noir ... c'est lointain ... les
+grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là
+dedans sans se gèner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,
+et l'eau ne manque point.
+
+--Bien trouvé, Daniel, bien trouvé.... Va pour la Salière.
+
+--Alors, en route!.... en route!.... s'écria le petit homme en se
+tournant vers le pâtre. Gotlieb ... appelle les bêtes.... Hue!....
+hue!.... pas de temps à perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont
+déjà pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux
+dénichés.... Hue!»
+
+Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa
+trompe.... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la
+vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos.... Une autre
+y répondit de l'abîme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on
+entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.
+
+Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands
+chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer
+le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant
+parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler
+leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de
+vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de
+tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitié du village d'Echbourg,
+femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux
+chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de
+leur mère.... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant ... ils
+paraissaient bien las ... bien tristes ... mais à la guerre comme à la
+guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.
+
+La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un
+petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ... c'était
+le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup
+d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri
+de détresse ... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au
+sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane:
+
+«Les cosaques!... les cosaques!...» Alors ce fut une scène étrange;
+Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de
+nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,
+puis de ce côté tout rentra dans le silence.
+
+Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant
+l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le
+courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la
+terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et
+courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus
+au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.
+
+Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des
+cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers,
+broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits
+chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière
+hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant
+leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les
+pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs
+resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre
+sur ce groupe.... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en
+poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage
+s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa
+nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de
+surprise.... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on
+vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc
+du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers
+infranchissables.
+
+«En avant, morbleu!--Pas de quartier!...» hurla le caporal.
+
+Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des
+fuyards.... Le combat fut court.... Acculés à la pointe du roc, les
+soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du
+désespoir.... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent
+en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant
+faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés.... Un seul
+résista jusqu'au bout.... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée,
+véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs
+peaux de mouton.... Lombard en enlevait une à chaque coup de
+baïonnette.
+
+«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le
+cuir....»
+
+Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui
+assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la
+mâchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le
+Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée,
+l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de
+lui par un triple hourrah!
+
+C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service
+et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par
+un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers
+principes de la guerre.
+
+«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!»
+
+Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena
+des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg
+avaient disparu... Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les
+halliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte ... et sauf
+une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait
+le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes
+semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas
+Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse
+et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un
+cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception
+près, tous les autres en furent quittes pour des horions.
+
+«Ah ça! camarades, dit Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner
+à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de
+cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos
+provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de
+réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le
+temps de nous barrer le passage.»
+
+Tout le monde se mit aussitôt à l'oeuvre, et, dix minutes après, la
+petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin
+de Hunebourg.
+
+Vers six heures, elle était sous les canons du fort.
+
+On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant
+entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre,
+en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les boeufs...
+puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les
+génisses... les chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux...
+enfin toute la _razzia_... marchant «avec ordre et discipline» comme
+il avait eu soin de le recommander à Fargès.
+
+Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié
+grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en
+sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde de la colonne.
+
+Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois
+jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de
+six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de
+la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus....
+Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un état
+récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de
+réponse au général autrichien, ajoutant:
+
+«Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ... mais
+qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien
+approvisionnée. Il priait _conséqemment_ Son Altesse de vouloir bien
+l'excuser... etc., etc.
+
+«Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de
+fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi
+Dagobert!»
+
+L'archiduc Jean d'Autriche entendait très-bien le français... Il
+avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules
+de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la
+vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche!...
+
+Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.
+
+
+
+
+LE BOUC D'ISRAËL
+
+CONTE
+
+
+Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur
+Kasper Évig et du juif Élias Salomon.--Kasper Évig faisait des visites
+fréquentes à la petite Éva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon
+ami Élias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou
+quatre soufflets bien appliqués.
+
+Élias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois,
+fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper
+en duel ... ce qu'il fit avec une extrême répugnance, car un seigneur
+est nécessairement très-fort sur les armes.
+
+Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son
+fleuret entre les côtes dudit seigneur ... circonstance qui gêna
+considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre
+monde en moins de dix minutes.
+
+Le _rector_ Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les
+écouta froidement et leur dit:
+
+«C'est très-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien
+qu'on l'enterre.»
+
+Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien
+loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.
+
+Il maigrissait, il gémissait et soupirait; son nez, déjà si long,
+semblait grandir encore à vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il
+traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer:
+
+«Kasper Évig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas à ta
+vie!--Malheureuse Éva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries
+inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre l'autre
+... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans
+mes rêves ... Éva! ... malheureuse Éva, qu'as-tu fait?...»
+
+Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les
+fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le
+Dieu jaloux ... leur a dit:
+
+«Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en
+génération!»
+
+Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la
+brasserie du _Faucon_, Élias entra, la mine défaite comme d'habitude,
+les joues creuses, les cheveux épars autour des tempes et le regard
+abattu.--Il me posa la main sur l'épaule et me dit:
+
+«Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir?
+
+--Pourquoi pas, Élias; de quoi s'agit-il?
+
+--Faisons un tour de promenade à la campagne; je désire te consulter
+sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et
+humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux ...
+J'ai la plus grande confiance en toi, Christian.»
+
+Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois
+petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection à sa demande.
+D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans
+mes lumières,
+
+Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions
+le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques
+de Triefels.
+
+Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue,
+écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages ... la caille qui
+jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant à pas
+lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Élias parut respirer plus
+librement, il leva les yeux au ciel et s'écria: «Dans tes nombreuses
+lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen
+d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables?--Je
+sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre ...
+Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre
+vengeresse de Kasper Évig ... je le ferai!»
+
+La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à
+côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence; lui m'observait du
+coin de l'oeil, tandis que je m'efforçais de recueillir mes souvenirs
+sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis:
+
+«Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner
+dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du
+corps et celles de l'âme; c'est du moins l'opinion des gens du pays,
+qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des
+vertus singulières de leur fleuve.... C'est une grande consolation
+pour les scélérats!... Il est bien à regretter que nous ne jouissions
+pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te
+dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la
+propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous
+sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à
+notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières ... et
+surtout de donner tes biens à l'Église.... Mais dans l'état des temps,
+des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de
+te soulager.
+
+--Lequel?» s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.
+
+Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire
+qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour
+de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne
+l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg.
+
+Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur
+la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce
+moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait
+à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.
+
+Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns
+par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien
+avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi
+de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes
+aromatiques,--du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage,
+des volubilis,--sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et
+retombant en touffes de la plus belle verdure.
+
+Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses,
+les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre,
+l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi
+comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avançait précisément
+vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur
+joie de cette verdure embaumée.
+
+«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment
+même où je pense au bouc d'Israël, je le vois ... regarde ... le
+voilà!--L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge
+ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»
+
+Salomon me regarda stupéfait:
+
+«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour
+charger ce bouc de mon remords?
+
+--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour
+se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes.... Ils les
+précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après
+avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch
+... et tout sera fini!
+
+--Mais, répondit Salomon....
+
+--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il
+n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit,
+et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un
+raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du
+Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc
+d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien!
+cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées,
+efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah....
+Donc, charge ce bouc de ton imprécation ... précipite-le!... Je te
+l'ordonne ... car l'esprit m'éclaire en ce moment ... et je vois, moi,
+des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne
+puis les exprimer ... la lumière céleste m'éblouit!»
+
+Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla même le voir sourire, ce qui
+m'indigna:
+
+«Comment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et
+facile d'échapper à la juste punition de ton crime ... tu hésites ...
+tu doutes ... tu souris!...
+
+--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des
+rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!
+
+--Ah! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie ...
+pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses
+d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même.»
+
+Et je me levai.
+
+«Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi ... tu
+n'as pas le pied sûr en ce moment....
+
+--Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que
+j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?...
+Arrière! ... arrière! ... fils de Bélial.»
+
+Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tête haute et les
+mains étendues:
+
+«Hazazel! m'écriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et
+d'expiation! ... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami
+Salomon Élias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres!»
+
+Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise
+inférieure, afin de précipiter le bouc.
+
+Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi.... Je ne
+voyais pas l'abîme.... Je marchais sur la corniche comme un chat.
+
+Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla
+plus loin.
+
+«Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'échapperas pas, maudit
+... je te tiens!
+
+--Christian! Christian! ne cessait de répéter Salomon d'une voix
+gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!
+
+--Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour
+ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que
+Hazazel périsse!»
+
+Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe.
+
+Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau
+devant moi, mais non sans hésiter.
+
+« Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te
+tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!»
+
+En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque,
+Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un
+saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait
+faire.
+
+Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un
+houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
+
+«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je.
+
+Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de
+tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine
+de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait
+lui-même l'attaque.
+
+Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi,
+il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière,
+et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit
+sourd.
+
+Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi.
+C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.--Le
+précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de
+moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la
+voix perçante de Salomon crier: «Au secours! ... au secours!...»
+tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.
+
+Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe
+rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre,
+tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me
+produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller.
+Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût
+possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri,
+du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher
+au collet avec sa houlette.
+
+Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je
+m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur
+le corps pour s'évader.
+
+«Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le pâtre;--moi, je
+vais le chercher; ne lâchez pas!
+
+--Soyez tranquille,» répondait Salomon.
+
+J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout
+sentiment.
+
+Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre
+Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me
+prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.
+
+En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris
+enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte
+d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'Oedipe, ce
+qui ne laissa point de m'émerveiller.
+
+«Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à
+maudire mon bouc!»
+
+Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son
+maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon
+Élias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde
+pour ne pas rire.
+
+Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec
+peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.
+
+«C'est vous qui m'avez sauvé? dis-je au pâtre.
+
+--Oui, mon garçon.
+
+--Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai
+lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»
+
+Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.
+
+«A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous
+fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop
+d'avantages.
+
+--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je
+me souviendrai longtemps de vous. Élias, allons-nous-en.»
+
+Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus,
+bras dessous.
+
+Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc
+avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme.--Le ciel était
+splendide; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous
+apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du
+torrent.
+
+Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.
+
+Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper,
+et cela d'une façon assez originale.
+
+A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer,
+dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le
+tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres.
+
+Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon
+d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette
+de la rue Crispinus.
+
+C'est un commencement qui promet.
+
+Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier
+un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte
+religion,--laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter
+beaucoup de prières;--mais je la crois supérieure à la méthode
+hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse
+du bouc d'Israël!
+
+
+
+
+LE COMBAT D'OURS
+
+
+Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon
+enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un
+peintre dans la famille!
+
+Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou
+conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus
+Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en
+caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle
+estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur
+son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le
+conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de
+monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi
+ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec
+componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin
+muscat de l'an XI, disant:
+
+«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que
+dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de
+monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.
+
+Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette
+satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper
+Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il
+est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux
+proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole.
+
+Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre
+qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que
+ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des
+générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien
+valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de
+ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne
+daignait pas même me répondre.
+
+J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais
+lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la
+taverne de Sébaldus ... plutôt mourir!
+
+La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle
+forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place
+de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous
+découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles
+galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour
+s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier
+siècle ... des lucarnes ... des soupiraux.
+
+Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.
+
+La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de
+la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe
+au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres
+au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec
+leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites
+femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de
+moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin
+en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela,
+pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ...
+vraiment étrange!...
+
+Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure;
+vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil
+d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa
+poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et
+que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand
+les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur
+les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme
+Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau
+ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de
+ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent
+sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite
+bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre
+pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros
+chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux
+verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je
+vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans
+les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à
+ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs
+tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:
+«Que c'est beau!»
+
+Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous
+les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du
+rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou
+de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la
+taverne de maître Sébaldus.
+
+L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux
+heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la
+grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier
+Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,
+clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,
+chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du
+boudin et des andouilles.
+
+La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et
+Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des
+écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un
+bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum
+... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et
+_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!
+Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et
+l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...»
+
+On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros
+ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant:
+
+«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je
+vous étrangle!»
+
+C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour
+arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la
+vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur
+d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un
+immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous
+cria:
+
+«La bataille va commencer.»
+
+Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le
+temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai
+l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis
+tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil
+qu'il soit possible de voir.
+
+Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits
+en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela
+faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que
+les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre
+les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.
+
+Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et
+plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus
+haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de
+Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:
+
+«Les ours! les ours!»
+
+Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les
+yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus
+décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière
+demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la
+bataille.
+
+«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même.
+
+Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se
+possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son
+immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton
+solennel, le poing sur la hanche:
+
+«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.»
+
+Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur
+de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda:
+
+«Où donc est l'onagre?
+
+--Le voila!
+
+--Ça! mais c'est un âne!
+
+Et tout le monde cria:
+
+«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre!
+
+--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant.
+
+Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne:
+
+«Foux ... attrape!»
+
+Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il
+se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si
+juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.
+
+Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le
+chien se sauvait poussant des cris lamentables.
+
+«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est
+un âne?
+
+--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un
+onagre.
+
+--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent
+encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils
+approchent ... l'onagre les attend!»
+
+Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa
+voix perçante:
+
+« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon
+onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...
+courage ... Messieurs, Mesdames!»
+
+Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le
+tumulte recommençait:
+
+«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!»
+
+Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de
+son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il
+s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne,
+_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et
+honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les
+applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes,
+enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,
+hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut
+conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se
+laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards
+mélancoliques.
+
+«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il
+y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts
+glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et
+que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la
+montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la
+gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de
+misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic
+transit gloria mundi_!»
+
+Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour
+voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait
+s'échauffer.
+
+Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier,
+venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur
+maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à
+la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires
+déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du
+Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les
+flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins
+noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à
+la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne
+renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince
+en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à
+guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les
+retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son
+corps.
+
+«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le
+meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.
+
+C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les
+balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!
+
+L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait
+dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner
+considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne
+firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents
+aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les
+griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs
+reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais
+lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient
+ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas
+un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles
+comme un groupe de pierre.
+
+Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.
+
+Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu;
+l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du
+vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un
+temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de
+craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur
+le flanc, la gueule sanglante.
+
+Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes
+... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille
+... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança
+furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,
+jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin
+le lévrier qui ne revenait pas.
+
+_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il
+flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé!
+Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la
+cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais
+vu d'attitude plus fière, plus résolue.
+
+Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le
+capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton
+et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre
+... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,
+développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de
+loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la
+grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,
+tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la
+circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....
+Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné
+de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer,
+à faire de l'opposition.
+
+«Oh! les lâches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de
+la galerie, oh! les misérables!...»
+
+Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant:
+
+«Allez-y donc vous-mêmes!»
+
+L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur
+générale, Heinrich revint avec son danois.
+
+J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le
+garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avança donc le
+caressant de la main, puis lui montrant l'ours:
+
+«Courage, Blitz!» s'écria-t-il.
+
+Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque.
+
+Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,
+des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux _Baptiste_
+en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un,
+estropiant l'autre, se débattant avec fureur.
+
+Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris
+l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis
+que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres
+oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.
+
+«Assez! assez!» criait-on de toutes parts.
+
+Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement:
+
+«Sus! sus!... courage!...»
+
+Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint
+saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:
+
+«Blitz! Blitz!... lâcheras-tu?»
+
+Bah! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher
+prise par un coup de fouet terrible, et l'entraînant aussitôt, il
+disparut a l'angle de la porte cochère.
+
+Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite
+... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effarés,
+écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à
+coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre
+de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des
+vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent
+par là sans hésiter.... On entendit les soupières, les casseroles,
+toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des
+cris aigus:
+
+«Au secours!... Au secours!»
+
+Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire
+... on se tordait les côtes....
+
+«Ha! ha! ha! la bonne farce!...»
+
+Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs
+... les ventres galopaient à perdre haleine....
+
+Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli.... On attendait
+avec impatience le terrible ours des Asturies.
+
+«L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...»
+
+Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait
+quelque chose à dire.... Impossible ... les cris redoublaient:
+
+«L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...»
+
+Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha
+l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de
+précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout
+d'une chaîne qui traînait à terre.... Un grondement formidable se fit
+entendre à l'intérieur.... L'homme passa rapidement la chaîne dans un
+anneau de la muraille et sortit en criant:
+
+«Hé! vous autres, lâchez les chiens!»
+
+Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les
+oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,
+s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements
+furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques
+déplorables.... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les
+aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son
+maître faisait très-bien de s'en défier.
+
+«Lâchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne
+de la grange, lâchez les chiens!»
+
+Puis il ajouta:
+
+«Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les
+chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!»
+
+Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du
+vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la
+mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la
+cour.
+
+Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et
+fléchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait
+s'éveiller.... Mais après avoir bâillé longuement ... il se retourna
+... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours
+regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées
+sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût.
+
+Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.
+
+Le silence était tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;
+un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le
+frisson à la foule.
+
+Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant
+quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la
+chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler
+sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue
+sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tête avec un soupir
+et bâiller à son tour ... car il n'avait plus de muselière ... elle
+s'était détachée dans le combat!
+
+Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On
+n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue râlait; les deux autres
+chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les écuries
+voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail ...
+des ruades ébranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas
+... il semblait jouir de la terreur générale....
+
+Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit
+entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues
+commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!...
+
+Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait
+quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier,
+je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les
+galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur
+étrange.... Quelques-unes, la bouche béante ... les autres, les
+cheveux hérissés ... écoutant, retenant leur haleine. Les joues
+du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes
+verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était
+décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites
+femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre
+secousse pourrait entraîner la chute générale.
+
+J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chène
+s'enfoncer dans la terre.... Était-ce une illusion de la peur? Je
+l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et
+s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut
+quelque chose d'horrible: autant le silence avait été grand, autant
+le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse
+d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se
+prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux
+murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage,
+à mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette épouvantable
+bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal
+d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.
+
+Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le
+Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle!
+
+Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait
+précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux
+galeries.
+
+Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui
+s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la
+première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, _Beppo_
+accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'oeil réjoui ... prêt
+à le happer au passage!
+
+Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner
+à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le
+sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...
+son dos s'arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu'il
+aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.
+
+Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer
+la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le
+terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon
+flottant comme un tablier, le mufle convert d'écume, s'élança dans la
+cour.
+
+C'était une inspiration de notre digne maître de taverne ... il
+sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la
+bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de
+l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait
+ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue ...
+et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.
+
+Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction
+générale!
+
+Mais écoutez la fin de l'histoire.
+
+A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers
+ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était
+cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans
+l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses
+jambes trapues, il attendit l'attaque.
+
+L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant
+de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce
+mouvement avec un calme admirable.
+
+Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule,
+s'écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et
+la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger
+indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua
+sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se
+réfugia dans la niche du bûcher... la tête du taureau l'y suivit et
+le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement
+terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitôt un
+ruisseau de sang serpenta sur le pavé.
+
+Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....
+On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière
+pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond
+de l'ombre avait quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la
+fin.... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me
+glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne
+saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant
+la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui
+s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la
+demeure de ma tante.
+
+J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon
+vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.
+
+«Hé! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite?
+
+--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui répondis-je avec
+enthousiasme.
+
+--Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête.
+
+--Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut
+bien une scène du forum!»
+
+J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant à mon bras, poursuivit
+d'un ton grave:
+
+«Kasper! ... au nom du ciel, écoute-moi.... Je n'ai plus rien à
+t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van
+Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il
+faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donné 1,500
+florins de rente.... Chacun ne possède pas cet avantage.... Il faut
+aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de
+perdre ton temps à courir les tavernes! Tu vivras là en société de
+Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître
+Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept
+coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad!
+
+--Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt? m'écriai-je, vraiment
+indigné. C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour
+m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick; mais il n'en sera rien!
+Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes
+vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il
+faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on
+d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons
+pâtés que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'à
+Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'à
+Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des
+physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans
+notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome ... à Naples ...
+à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces
+pâtres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille
+fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes
+maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit
+nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise
+barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que
+l'Apollon du Belvédère....
+
+--Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.
+
+--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux
+dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre.... Et puis,
+allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que
+celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune
+clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face
+empourprée comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule
+Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre
+gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand
+tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton
+jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme
+une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et
+la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,
+maître Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le
+haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...
+Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la
+création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit
+bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée;
+il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison
+suffisante pour méconnaître son mérite?--Et notre brave capucin
+Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,
+ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un
+bouc.... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une
+voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main
+musculeuse presse le verre, comme son oeil étincelle!... N'est-ce pas
+de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître
+Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies
+créatures que cette Roberte Weber et sa soeur Éva, les deux chanteuses
+de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une
+sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et
+qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées,
+avec toute la majesté de Sémiramis.... Voilà ce que je nomme des
+modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles
+sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à
+mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère
+m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vénus de
+l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant à tous ces
+paysages arides ... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie
+d'Italie ... quant à leurs golfes, à leurs ruines ... le moindre coin
+de haie où bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux où
+grimpe une rosse étique traînant une charrette ... les roues fangeuses
+... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate à
+canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tête de
+rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me
+transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers
+de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela
+c'est de l'imitation ... les païens ont accompli leur oeuvre ... Elle
+est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier
+platement ... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le
+grand style, le genre grave ... l'idéal grec.... Moi, je ne veux être
+d'aucune académie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les
+andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des
+saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère
+Grédel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs
+tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le
+public ... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste
+ici.... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est
+là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en
+vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rêver sur des
+ruines....»
+
+J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.
+
+«Allons ... bonsoir, maître Conrad, m'écriai-je en lui serrant la
+main, et sans rancune.
+
+--De la rancune! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au
+fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en
+Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine.... Mais suis ton
+idée, Kasper.... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais
+rien.»
+
+
+
+
+FIN TABLE
+
+
+Un Nuit dans les bois
+
+Le Tisserand de la Steinbach
+
+Le Violon du pendu
+
+L'Héritage de mon oncle Christian
+
+Hugues-le-Loup
+
+Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu
+
+Le Bouc d'Israël
+
+Le Combat d'ours
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
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+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
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+from people in all walks of life.
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
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+The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Contes de la Montagne
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Release Date: May, 2005 [EBook #8173]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 25, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
+and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+DE
+
+LA MONTAGNE
+
+PAR
+
+ERCKMANN-CHATRIAN
+
+
+
+
+UNE NUIT DANS LES BOIS
+
+I
+
+Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffe de son grand
+chapeau a claque et de sa perruque grise, le baton de montagnard a
+pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
+saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
+
+L'age n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
+poursuivait encore a soixante ans son _Histoire des antiquites
+d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
+pierre, d'un debris quelconque du vieux temps, qu'apres l'avoir visite
+cent fois et contemple sous toutes ses faces.
+
+"Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naitre dans les Vosges, entre
+le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
+aux voyages. Ou trouver de plus belles forets, des hetres et des
+sapins plus vieux, des vallees plus riantes, des rochers plus
+sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
+memorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
+seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fenetrange,
+ces geants bardes de fer! C'est ici que se sont donnes les grands
+coups d'epee du moyen age, entre les fils aines de l'Eglise et le
+Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, aupres de ces terribles
+batailles ou l'on s'attaquait corps a corps, ou l'on se martelait avec
+des haches d'armes, ou l'on s'introduisait le poignard par les yeux
+du casque? Voila du courage, voila des faits heroiques dignes d'etre
+transmis a la posterite! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
+ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
+des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les etudes
+serieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
+avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
+plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
+anseatique ... voyez les marines de Venise, de Genes et du Levant ...
+voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
+d'Anvers!... Mais non, tout est mis a l'ecart.... On se glorifie de
+son ignorance, et l'on neglige surtout l'etude de notre bonne vieille
+Alsace.... Franchement, Theodore, franchement, tous ces touristes
+ressemblent aux maris jeunes et volages, qui delaissent une bonne et
+honnete femme pour courir apres des laiderons!"
+
+Et Bernard Hertzog hochait la tete, ses gros yeux devenaient tout
+ronds, comme s'il eut contemple les ruines de Babylone.
+
+Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
+depuis quarante ans, l'habit de peluche a grandes basques, les
+culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers a boucles
+d'argent. Il se serait cru deshonore d'adopter le pantalon a la mode,
+il aurait cru commettre une profanation s'il eut coupe sa venerable
+queue de rat.
+
+Le digne chroniqueur allait donc a Haslach, le 3 juillet 1845,
+examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois deterre
+recemment dans le vieux cloitre des Augustins.
+
+Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
+montagnes succedaient aux montagnes, les vallees s'engrenaient dans
+les vallees, le sentier montait, descendait, tournait a droite, puis a
+gauche, et maitre Hertzog s'etonnait, depuis une heure, de ne pas voir
+apparaitre le clocher du village.
+
+Le fait est qu'il avait appuye sur la droite en partant de Saverne,
+et qu'il s'enfoncait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
+juvenile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures a
+Phramond, a huit lieues de la... Mais la nuit commencait a se faire et
+le sentier n'offrait deja plus, sous les grands arbres, qu'une trace
+imperceptible.
+
+C'est un spectacle melancolique que la venue du soir dans les
+montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallees, le soleil
+retire un a un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
+seconde en seconde.... On regarde derriere soi: les massifs prennent a
+vos yeux des proportions colossales.... Une grive, a la cime du plus
+haut sapin, salue le jour qui va disparaitre ... puis tout se tait....
+Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
+loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallee silencieuse
+de son bourdonnement monotone.
+
+Bernard Hertzog etait haletant, la sueur coulait de son echine, ses
+jambes commencaient a se roidir.
+
+"Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais etre,
+a cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
+Berbel me servirait une tasse de cafe bien chaud, selon sa louable
+habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
+lieu de cela, je m'enfonce dans les ornieres, je trebuche, je me perds
+et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
+Voila que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
+emportent, ce Mercure ... et l'architecte Haas qui m'ecrit de venir
+le voir ... et ceux qui l'ont deterre...--Vous verrez que ce fameux
+Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
+decouvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
+petit Hesus de l'annee derniere a Marienthal.... Oh! les architectes
+... les architectes!... ils voient des antiquites partout....
+Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
+... mais je vais etre force de dormir dans les broussailles.... Quel
+chemin! des trous de tous les cotes ... des fondrieres ... des
+rochers!"
+
+Dans un de ces moments ou le brave homme, epuise de fatigue, faisait
+halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
+scierie au fond de la vallee. On ne saurait se peindre sa joie
+lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la realite du fait.
+
+"Que le ciel soit loue! s'ecria-t-il en se remettant a descendre
+clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de lecon.... La Providence a eu
+pitie de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer a coucher dans
+les bois a mon age.... C'etait pour me ruiner la sante ... pour
+m'exterminer le temperament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
+souviendrai longtemps!"
+
+Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'ecluse
+devint plus distinct ... puis une lumiere perca le feuillage.
+
+Maitre Bernard se trouvait alors sur la lisiere du bois; il decouvrit,
+au-dessus des bruyeres, un etang qui suivait la vallee tortueuse a
+perte de vue, et tout en face de lui, l'echafaudage de l'usine, avec
+ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
+araignee gigantesque.
+
+Il traversa le pont de bois en dos d'ane au-dessus de l'ecluse
+mugissante, et regarda par la petite fenetre dans la hutte du
+_segare_.
+
+Imaginez un reduit obscur adosse contre une roche en demi-voute....
+Au fond de cette cavite naturelle, la sciure de bois brulait a petit
+feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargee de lourdes
+pierres, descendait obliquement a trois pieds du sol.... Dans un coin
+a gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyeres.... Quelques
+blocs de chene, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
+perdaient dans l'ombre. L'odeur resineuse du sapin en combustion
+impregnait l'air aux alentours, et la fumee rougeatre suivait une
+fissure du rocher.
+
+Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _segare_ sortant de
+la scierie l'apercut et lui cria:
+
+"He! qui est la?
+
+--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
+voyageur egare....
+
+--He! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maitre Bernard
+de Saverne.... Soyez le bienvenu, maitre Bernard!.... Vous ne me
+reconnaissez donc pas?
+
+--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....
+
+--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
+... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
+quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
+lumiere."
+
+Ils passerent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
+le _segare_ ayant allume une branche de pin, la ficha dans un piquet
+fendu servant de candelabre.... Une lumiere blanche comme le reflet
+de la lune aux froides nuits d'hiver eclaira la hutte, fouillant ses
+recoins jusqu'a la cime du toit.
+
+Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
+toile grise serre autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
+barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'a la ceinture; sa tete
+large et musculeuse etait couronnee d'une chevelure rousse herissee;
+ses yeux gris exprimaient la franchise.
+
+"Asseyez-vous, maitre, dit-il en roulant un bloc de chene devant la
+cheminee.... Avez-vous faim?
+
+--He! mon garcon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.
+
+--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre a
+votre service ... elles sont magnifiques."
+
+A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put reprimer une
+grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
+triste retour sur les choses de ce bas monde.
+
+Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
+pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
+soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'atre, les jambes
+etendues, il alluma sa pipe.
+
+"Mais dites donc, maitre, reprit-il, comment etes-vous ce soir a six
+lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?
+
+--Dans la gorge du Nideck! s'ecria le brave homme en bondissant.
+
+--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... a deux bonnes
+portees de carabine ..."
+
+Maitre Bernard ayant regarde, reconnut effectivement les ruines du
+Nideck, telles qu'il les avait decrites au chapitre XXIVe de son
+_Histoire des antiquites d'Alsace_, avec leurs hautes tours eventrees
+a la base et dominant l'abime de la cascade.
+
+"Et moi qui croyais etre tout pres de Haslach!" fit-il d'un air
+stupefait.
+
+Le _segare_ partit d'un immense eclat de rire:
+
+"Aux environs d'Haslach? vous en etes a plus de deux lieues.... Je
+vois ce que c'est ... vous avez mal pris a l'embranchement du vieux
+chene ... au lieu d'aller a gauche, vous avez tourne a droite.... Il
+faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
+ligne au depart ... ca fait des lieues a la fin.... He! he! he!"
+
+Bernard Hertzog, a cette revelation, parut consterne. "Six lieues de
+Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
+faudra encore en faire deux autres demain ... ca fera huit....
+
+--Bah! je vous servirai de guide jusqu'a la route ... dans la
+vallee.... Vous arriverez a Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
+que vous avez encore de la chance.
+
+--De la chance.... Tu veux rire, Christian?
+
+--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
+dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du cote du Schneeberg,
+vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
+plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant a droite, a
+gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
+fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez la comme une souche,
+et demain, a la fraicheur, nous partirons ... vos jambes seront
+degourdies.... Vous arriverez tranquillement.
+
+--Tu es un bon enfant, Christian, repondit Bernard les larmes aux
+yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
+couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pese le plus.... Je n'ai
+pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
+
+--En voici deux ... farineuses comme des chataignes.... Goutez-moi
+ca, maitre, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
+etendez-vous.... Moi, je vais me remettre a l'ouvrage.... il faut que
+je fasse encore quinze planches ce soir."
+
+Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
+la fenetre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
+reprit aussitot sa marche au bruit tumultueux des flots.
+
+Quant a maitre Hertzog, tout etonne de se voir dans cette solitude
+lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
+il reva longtemps a la route qu'il lui faudrait faire encore pour
+regagner ses penates.... Puis, suivant le cours de ses meditations
+habituelles, il se prit a repasser les chroniques, les legendes, les
+histoires plus ou moins fabuleuses, heroiques ou barbares des anciens
+maitres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
+Clovis, Ghilperic, Theodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
+et de Fredegonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces etres feroces
+devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
+des rochers, favorisaient cette singuliere evocation.... Tous les
+personnages de la chronique se trouvaient la sur leur theatre: entre
+l'ours, le sanglier et le loup.
+
+Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre a l'un
+des crocs de la muraille et s'etendit sur les bruyeres. Le grillon
+chantait dans sa couche odorante, quelques etincelles couraient sur la
+cendre tiede ... insensiblement ses paupieres s'appesantirent ... il
+s'endormit profondement.
+
+
+II
+
+Maitre Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le
+bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses
+ronflements sonores, quand tout a coup une voix gutturale, s'elevant
+au milieu du silence, s'ecria:
+
+"Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublie?"
+
+L'accent de cette voix etait si poignant, que maitre Bernard, reveille
+en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur
+les coudes et regarda, les yeux ecarquilles. La hutte etait noire
+comme un four.... Il ecouta: plus un souffle ... plus un soupir ...
+seulement au loin, bien loin... par dela les ruines... un tintement
+sonore se faisait entendre dans la montagne.
+
+Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une
+minute il se prit a begayer:
+
+"Qui est la?... Que me voulez-vous?"
+
+Personne ne repondit.
+
+"C'est un reve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse...
+Je me serai couche sur le coeur... Les reves, les cauchemars ne
+signifient rien... absolument rien!"
+
+Mais il terminait a peine ces reflexions judicieuses, que la meme
+voix, s'elevant de nouveau, s'ecria:
+
+"Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!"
+
+Pour le coup, maitre Hertzog sentit la peur grimper le long de son
+echine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'epouvante le fit
+retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit trouble ne voyait
+plus autour de lui que fantomes, apparitions surnaturelles, un coup de
+vent furieux, s'engouffrant tout a coup dans la cheminee, remplit la
+hutte de mille sifflements lugubres.
+
+Puis, le silence s'etant retabli, le cri:
+
+"Droctufle!... Droctufle!..." retentit pour la troisieme fois.
+
+Et comme maitre Bernard, ne se possedant plus, cherchait a fuir, le
+nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix
+poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:
+
+--"La reine Faileube, epouse de notre seigneur Chilperic ... la reine
+Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante
+des jeunes princes, avait conspire la mort du roi ...--la reine
+Faileube dit a son seigneur: "Seigneur, la vipere attend votre
+sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspire votre mort avec
+Sinnegisile et Gallomagus.... Elle a empoisonne son mari, votre fidele
+Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colere soit sur elle
+comme la foudre, et votre vengeance comme une epee sanglante!" Et
+Chilperic, ayant assemble son conseil au chateau du Nideck, dit: "Nous
+avons rechauffe la vipere ... elle a conspire notre mort ... qu'elle
+soit coupee en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnegisile et
+Gallomagus perissent avec elle!...que les corbeaux se rejouissent!..."
+Et les leudes dirent: "Ainsi soit-il.... La colere de Chilperic est
+un abime ou tombent ses ennemis! Alors Septimanie etant amenee pour
+l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent
+de sa tete, et sa bouche sanglante murmura: "Seigneur, j'ai peche
+contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnegisile ont aussi peche!"
+Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balancait aux tours du
+Nideck... Les oiseaux des tenebres se rejouissaient!...--Droctufle!...
+que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi
+d'Austrasie... et tu m'as oubliee!..."
+
+La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif,
+exhalant un soupir plein de terreur, murmura:
+
+"Seigneur Dieu!... ayez pitie d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais
+fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des
+secours de notre sainte Eglise!"
+
+La grande caisse de bruyeres, a chacun de ses efforts pour s'echapper,
+semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans
+un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'ecriant:
+
+"Eh bien, maitre Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage."
+
+En meme temps, la hutte se remplit d'une vive lumiere, et mon digne
+oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallee
+illuminee, avec ses innombrables sapins presses sur les pentes de la
+gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entasses pele-mele dans
+l'abime, le torrent roulant a perte de vue ses flots bleus sur les
+cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout a quinze cents pieds
+dans les airs.
+
+Puis les tenebres grandirent.... C'etait le premier eclair.
+
+Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliee sur elle-meme
+au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que
+c'etait.
+
+De larges gouttes commencaient a tomber sur le toit. Christian alluma
+une etelle, et voyant maitre Bernard les doigts cramponnes au bord de
+sa caisse, la face pale et toute baignee de sueur:
+
+"Maitre Bernard, s'ecria-t-il, qu'avez-vous?"
+
+Mais, lui, sans repondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans
+l'ombre: c'etait une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le
+nez si crochu... les joues si ratatinees... les doigts si maigres, les
+jambes si greles... qu'on eut dit une vieille chouette deplumee. Elle
+n'avait plus qu'une meche de cheveux gris sur la nuque... le reste de
+sa tete etait chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse
+recouvrait un petit squelette concasse... Elle etait aveugle, et
+l'expression de son front indiquait la reverie eternelle.
+
+Christian, au geste de mon oncle, ayant tourne la tete, dit
+simplement:
+
+"C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de legendes... Elle
+attend pour mourir que la grande tour s'ecroule dans la cascade..."
+
+L'oncle Bernard, stupefait, regarda le _segare_: il n'avait pas l'air
+de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave.
+
+"Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?
+
+--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait
+tout... l'ame des ruines est en elle!... Du temps des anciens maitres
+de ces chateaux, elle vivait deja!"
+
+Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber a la renverse.
+
+"Mais tu n'y songes pas, s'ecria-t-il, le chateau du Nideck est demoli
+depuis mille ans!...
+
+--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _segare_ en se
+signant devant un nouvel eclair, qu'est-ce que ca prouve?... Puisque
+l'ame des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde
+vit avec cette ame ... qui etait avant chez la vieille Edith
+d'Haslach.... Avant Edith, elle etait chez une autre....
+
+--Et tu crois cela?
+
+--Si je le crois! C'est aussi sur, maitre Bernard, que le soleil
+reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie,
+c'est le jour.... Apres la nuit, vient le jour ... apres le jour, la
+nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'ame du ciel ... la
+grande ame ... et les ames des saints sont comme des etoiles qui
+brillent dans la nuit et qui reviennent toujours."
+
+Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'etant leve, il se prit
+a considerer avec defiance la vieille, assise au fond d'une niche
+taillee dans le roc. Il apercut, au-dessus de cette niche, de
+grossieres sculptures representant trois arbres entrelaces, ce qui
+formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptes
+dans le granit.
+
+Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen buechen)_; trois
+crapauds, les armes franques merovingiennes.
+
+Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; a l'epouvante
+succedait, dans son esprit, la convoitise.
+
+"Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules,
+pensait-il, et cette vieille ressemble a quelque reine dechue, oubliee
+la par les siecles.... Mais comment emporter la niche?"
+
+Il devint tout reveur.
+
+On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de
+gros betail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les eclairs,
+comme une volee d'oiseaux effarouches dans les tenebres, se touchaient
+du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements
+du tonnerre se succedaient avec une fureur epouvantable.
+
+Bientot l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les detonations,
+repercutees par les echos des rochers, prirent alors des proportions
+vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'ecroulaient les
+unes sur les autres.
+
+A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la
+tete, croyant avoir recu la foudre sur la nuque.
+
+"Le premier Triboque qui se batit une butte n'etait pas un sot,
+pensait-il; ce devait etre un homme de grand sens ... il prevoyait les
+variations de la temperature! Que deviendrions-nous a cette heure, et
+par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien a plaindre!
+L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines a vapeur....
+On aurait du conserver son nom."
+
+Le digne homme terminait a peine ces reflexions, lorsqu'une jeune
+fille de quinze ans au plus, coiffee d'un immense chapeau de paille en
+parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits
+pieds nus couverts de sable, s'avanca sur le seuil et dit en se
+signant:
+
+"Que le Seigneur vous benisse!
+
+--_Amen_!" repondit Christian d'un accent solennel.
+
+Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs
+roses sur un visage plus pale que la neige, de longues tresses
+flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus
+affaiblie en donnerait a peine l'idee. Elle etait haute et svelte, et
+son regard d'azur avait un charme inexprimable.
+
+Maitre Bernard resta quelques instants en extase, et le _segare_,
+s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:
+
+"Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel
+temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper?
+
+--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le
+jour...."
+
+Puis, sans regarder maitre Bernard, elle alla s'asseoir pres de la
+vieille, qui parut se ranimer.
+
+"Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?
+
+--Oui!"
+
+La vieille courba la tete ... et ses levres s'agiterent.
+
+Apres les derniers coups de foudre, une pluie battante s'etait mise
+a tomber.... On n'entendait plus dans la vallee tenebreuse que ce
+clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots
+debordes dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la
+pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondees, plus rapides, plus
+impetueuses.
+
+Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on ecoutait ... on se
+sentait heureux d'avoir un abri.
+
+Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle
+Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son reveil, passa
+lentement sous la petite fenetre de la hutte, et presque aussitot une
+grosse tete cornue, plaquee de taches noires et blanches ... la tete
+d'une superbe genisse, s'avanca sous la porte.
+
+"He! c'est Waldine, s'ecria Christian en riant.... Elle vous cherche,
+Fuldrade!"
+
+La bonne bete, calme et paisible, apres avoir regarde quelques
+secondes, s'avanca jusqu'au milieu de l'atre et vint flairer la
+vieille Irmengarde.
+
+"Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres."
+
+Et la genisse, obeissante, retourna jusque sur le seuil de la
+scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire
+reflechir.... Elle resta la, spectatrice du deluge, balancant la queue
+et mugissant d'un air melancolique.
+
+Au bout de vingt minutes, le temps s'eclaircit ... le jour commencait
+a poindre, et Waldine se decidant enfin, sortit gravement comme elle
+etait venue.
+
+L'air frais penetrait alors dans la hutte avec les mille parfums du
+lierre, de la mousse, du chevrefeuille, ranimes par la pluie. Les
+oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'egosillaient
+sous le feuillage humide.... C'etaient des frissons d'amour ... des
+fremissements d'ailes a vous epanouir le coeur.
+
+Alors maitre Bernard, sortant de sa reverie, fit quatre pas au dehors,
+leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes
+vaporeuses dans le ciel desert.... Il vit aussi sur la cote opposee,
+tout le troupeau de boeufs, de vaches et de genisses abrites sous la
+roche creuse.... Les uns, majestueusement etendus, les genoux ployes,
+l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix
+solennelle.... Quelques jeunes betes contemplaient les festons de
+chevrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums
+avec bonheur.
+
+Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se detachaient
+vigoureusement sur le fond rougeatre de la pierre, et la voute immense
+de la caverne, toute chargee de sapins et de chenes aux larges serres
+incrustees dans le roc, donnait a ce tableau un air de grandeur
+magistrale.
+
+"Eh bien! maitre Bernard, s'ecria Christian, voici le jour ... voici
+le moment du depart...."
+
+Puis s'adressant a Fuldrade toute reveuse:
+
+"Fuldrade, dit-il a demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
+pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
+N'auriez-vous pas autre chose?"
+
+Fuldrade prenant alors un petit baquet de chene dans lequel le
+_segare_ mettait son eau, regarda maitre Bernard avec douceur et
+sortit.
+
+"Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite."
+
+Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
+tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
+approche de la grotte, les plus belles vaches se leverent comme pour
+la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une apres l'autre, et
+s'etant assise, elle se mit a traire l'une d'elles ... une grande
+vache blanche, qui se tenait immobile, les paupieres demi-closes et
+semblait bienheureuse de sa preference.
+
+Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
+presentant a maitre Bernard:
+
+"Buvez a meme, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
+la montagne."
+
+Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
+qualite superieure de ce lait ecumeux, aromatique, forme des plantes
+sauvages du Schneeberg.
+
+Fuldrade paraissait contente de ses eloges, et Christian, qui venait
+de mettre sa blouse, debout derriere eux, le baton a la main, attendit
+la fin de ses compliments pour s'ecrier:
+
+"En route, maitre, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
+roue de la scie va tourner six semaines sans s'arreter.... Il faut que
+je sois de retour pour neuf heures."
+
+Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la cote.
+
+"Adieu, dit maitre Bernard a la jeune fille, en se retournant tout
+emu, que le ciel vous rende heureuse!"
+
+Elle inclina doucement la tete sans repondre, et, les ayant suivis du
+regard jusqu'au detour de la vallee, elle rentra dans la hutte et fut
+s'asseoir a cote de la vieille.
+
+Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour a
+Saverne, etait assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
+antiquites du Dagsberg sa decouverte des armes merovingiennes dans la
+hutte du _segare_ du Nideck.
+
+Plus tard, il demontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
+Tribochi et Triboques, se rapportent tous au meme peuple et derivent
+des mots germains _drayen buechen_, qui signifient trois hetres. Il en
+cita comme preuve evidente les trois arbres et les trois crapauds du
+Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.
+
+Tous les antiquaires d'Alsace lui envierent cette magnifique
+decouverte; son nom ne fut plus invoque sur les deux rives du Rhin
+que precede des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
+chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
+presque solennelle.
+
+Maintenant, mes chers amis, si vous etes curieux de savoir ce qu'est
+devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
+archeologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez a la date du 16
+juillet 1849 la note suivante:
+
+"La vieille diseuse de legendes Irmengarde, surnommee l'_Ame des
+ruines_, est morte la nuit derniere, dans la hutte du _segare_
+Christian.
+
+"Chose etonnante, a la meme heure, et, pour ainsi dire, a la meme
+minute, la grande tour du Nideck s'est ecroulee dans la cascade....
+
+"Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
+merovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc."
+
+
+
+
+LE TISSERAND DE LA STEINBACH
+
+
+"Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
+Heinrich, en souriant d'un air melancolique, mais si vous voulez voir
+la haute montagne, ce n'est pas ici, pres de Saverne, qu'il faut
+rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, a Haslach,
+montez a Saint-Die, a Gerardmer, a Retournemer; c'est la que vous
+verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
+et des precipices.
+
+On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
+croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passe cinq mille pieds
+de hauteur, la neige y sejourne jusqu'au mois de juillet, et ses
+flancs descendent a pic dans le defile du Muenster, par d'immenses
+rochers noirs, fendilles et herisses de sapins, qui, d'en bas,
+ressemblent a des fougeres.--D'en haut, vous decouvrez la vallee
+d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du cote de l'Allemagne;--vers
+la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
+... des montagnes a n'en plus finir!
+
+Combien j'ai chasse dans ce beau pays!... Combien j'ai tue de lievres,
+de chevreuils, de sangliers, le long de ces cotes boisees; de
+belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyeres; combien
+j'ai peche de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
+Houpe a Schirmeck, de Muenster a Gerardmer: "Voici Heinrich qui vient
+avec ses chapelets de grives et de mesanges", disait-on. Et l'on me
+faisait place a table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
+de menage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
+la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
+blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
+epaules, le nez retrousse, les joues roses, les levres humides; les
+vieux me serraient la main en disant: "Aurons-nous beau temps pour la
+fauchee, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs a la glandee?... les
+boeufs a la pature?" Et les vieilles deposaient bien vite leur balai
+derriere la porte, pour venir me demander des nouvelles.
+
+Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
+lievre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
+dessechee;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
+trois jours a la gelee avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
+j'etais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin a
+table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
+Vosges!...
+
+--Mais pourquoi donc, maitre Heinrich, avez-vous quitte ce beau pays,
+puisque vous l'aimiez tant?
+
+--Que voulez-vous, maitre Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
+vue devenait trouble, ma main commencait a trembler: plus d'un lievre
+m'avait echappe.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
+gardes.... On batissait de nouvelles maisons forestieres.... Il y
+avait plus de proces-verbaux dresses contre moi, qu'un ane ne peut
+en porter a l'audience.... Les gendarmes s'en melaient.... On me
+cherchait partout ... ma foi, j'ai quitte la partie, j'ai repris le
+fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
+ne m'en repens pas!"
+
+Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit a marcher
+lentement dans la petite chambre, les mains croisees sur le dos, les
+joues pales et les yeux fixes devant lui.--Il me semblait voir un
+vieux loup edente, la griffe usee, revant a la chasse en mangeant de
+la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
+levres, et les derniers rayons du jour, eparpilles sur le metier du
+tisserand, et la muraille decrepite, enluminee de vieilles gravures
+de Montbeliard, donnaient a cette scene je ne sais quelle physionomie
+mysterieuse.
+
+Tout a coup il s'arreta et me regardant en face:
+
+"Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aime perir au
+milieu des bois, sous la rosee du ciel, que de reprendre le metier;
+mais il y avait encore autre chose."
+
+Il s'assit au bord de la petite fenetre a vitraux de plomb, et
+regardant le soleil de ses yeux ternes:
+
+"Un jour d'automne, en 1827, j'etais parti de Gerardmer, la carabine
+sur l'epaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
+c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Genisses.--On
+y voit tourbillonner tous les matins des couvees d'oiseaux de proie:
+des eperviers, des buses et quelquefois des aigles egares dans les
+brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent generalement
+au petit jour, il faut y etre de grand-matin pour pouvoir les
+tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
+fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
+fond des cavernes.
+
+A deux heures du matin, j'etais dans le defile et je suivais un petit
+sentier qu'il faut bien connaitre, car il longe les precipices; des
+masses de fougeres humides croissent au bord du roc, et, a trois cents
+pieds au-dessous, s'elevent a peine les cimes des plus hauts sapins.
+
+Mais a cette heure on ne voyait rien: la nuit etait noire comme un
+four, quelques etoiles seulement brillaient au-dessus de l'abime.
+
+J'entendais pres de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
+poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
+voit quelquefois deux, trois, et plus, a la suite les uns des autres,
+monter les rochers aussi vite que s'ils couraient a terre.
+
+En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chene pour fumer une
+pipe. Le temps etait si calme que pas une feuille ne remuait, on
+aurait dit que tout etait mort.
+
+Comme je me reposais la, depuis environ un quart d'heure, revant a
+toutes sortes de choses, il me sembla voir tout a coup, au fond du
+gouffre, un eclair ramper sur le roc, "Que diable cela peut-il etre?"
+me dis-je.
+
+Une minute apres, l'eclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
+lumiere pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillerent sur le
+torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinerent
+autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
+bohemiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
+pour preparer leur repas avant de se mettre en route.
+
+Vous ne sauriez croire, maitre Christian, combien cette halte au fond
+du precipice etait belle! Les vieux arbres desseches, les brindilles
+de lierre, les ronces et le chevrefeuille pendus au rocher se
+decoupaient a jour dans les airs; mille etincelles volaient sur
+l'ecume du torrent a perte de vue, et des lueurs etranges dansaient
+sous le dome des grands chenes, comme la ronde des feux follets sur le
+Blokesberg.
+
+De la hauteur ou j'etais, il me semblait voir une peinture grande
+comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
+tenebres.
+
+Longtemps je restai la tout pensif, me disant que les hommes ne sont
+au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
+dans la mousse; mille autres idees semblables me venaient a l'esprit.
+
+A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
+aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
+voir ces gens de plus pres.... Mais, comme la pente devenait toujours
+plus rapide, je m'arretai de nouveau pres d'un arbre, a mille pieds
+environ au-dessus des bohemiens.
+
+Je reconnus alors une vieille, assise pres d'une chaudiere.... La
+flamme l'eclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
+grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
+petits enfants a peu pres nus se trainaient autour d'elle comme des
+grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
+l'ombre, faisaient leurs preparatifs de depart; ils se levaient,
+couraient, traversaient le cercle de lumiere, pour jeter des brassees
+de feuilles dans le feu, qui s'elevait de plus en plus, tordant des
+masses de fumee sombre au-dessus du vallon.
+
+Tandis que je regardais cela tranquillement, une idee du diable me
+passa par la tete ... une idee qui d'abord me fit rire en moi-meme.
+
+"He! me dis-je, si tout a coup une grosse pierre tombait du ciel au
+milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
+nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--He! he!
+he! ce serait drole."
+
+Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait etre un scelerat,
+pour detacher une pierre et la rouler sur ces bohemiens, qui ne
+m'avaient jamais fait de mal.
+
+"Oui ... oui ... me dis-je en moi-meme, ce serait abominable ... je ne
+me pardonnerais jamais de ma vie!"
+
+Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
+je la balancais doucement ... comme pour rire...."
+
+Ici Heinrich fit une pause ... il etait tres-pale.... Au bout de
+quelques secondes, il reprit:
+
+"Voyez-vous, maitre Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
+est une passion diabolique ... elle developpe les instincts de
+destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
+jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas ete habitue a verser le
+sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idee seule que je
+pouvais ecraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
+les cheveux sur la tete.--J'aurais quitte la place sur-le-champ, pour
+ne pas succomber a la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
+cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosite diabolique me
+retenait.
+
+Je me representais les bohemiens, consternes ... la bouche beante ...
+courant a droite et a gauche ... levant les mains ... poussant des
+cris ... et grimpant a quatre pattes au milieu des rochers ... avec
+des figures si droles ... des contorsions si bizarres ... que, malgre
+moi, mon pied s'avancait tout doucement ... tout doucement ... et
+poussait l'enorme pierre sur la pente.
+
+Elle partit!
+
+D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
+Je me levai meme pour m'elancer dessus, mais la pente etait si roide
+en cet endroit, qu'au deuxieme tour elle avait deja saute trois pieds
+... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
+je devenais pale et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
+descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
+puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
+sanglier.... C'etait terrible!
+
+Je jetai un cri ... un cri a reveiller la montagne.... Les bohemiens
+leverent la tete ... il etait trop tard! Au meme instant, le rocher
+parut en l'air pour la derniere fois ... et la flamme s'eteignit...."
+
+Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
+son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baisse la tete.... Je
+n'osais pas le regarder!
+
+Apres quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:
+
+"Voila ce que j'ai fait, maitre Christian, et vous etes le premier
+a qui j'en parle depuis ma confession au vieux cure Gottlieb, de
+Schirmeck ... deux jours apres le malheur.--Ce cure me dit: "Heinrich,
+l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tue une pauvre vieille
+femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime epouvantable....
+Laissez la votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-etre le
+Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant a moi, je ne puis vous
+donner l'absolution..." Je compris que ce brave homme avait raison,
+que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
+Chevrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
+... et me voila!"
+
+Heinrich se tut.
+
+Nous restames longtemps assis en face l'un de l'autre, sans echanger
+une parole. La nuit etait venue ... un silence de mort planait sur le
+hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
+route de Saverne, une lourde voiture, lancee au galop, passait avec un
+cliquetis de ferrailles.
+
+Vers neuf heures, la lune, commencant a paraitre derriere le
+Schneeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
+jusqu'au seuil de sa cassine.
+
+"Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maitre Christian?" dit-il
+en me tendant la main.
+
+Sa voix tremblait.
+
+"Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
+expier."
+
+Il me regarda quelques instants sans repondre....
+
+"Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
+beaucoup souffert?--Ah! maitre Christian, pouvez-vous me demander
+cela!--Est-ce qu'un epervier peut jamais etre heureux dans une cage?
+Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ca
+ne l'empeche pas d'etre triste.... Il regarde le ciel a travers
+les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
+mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet epervier!"
+
+Il se tut quelques secondes ... puis, tout a coup, comme entraine
+malgre lui:
+
+"Oh! s'ecria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forets!... la
+solitude!... la vie des bois!..."
+
+Il etendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
+noires se dessinaient a l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
+ses yeux.
+
+"Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!"
+
+Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la cote, au
+milieu des bruyeres.
+
+
+
+
+LE VIOLON DU PENDU
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+Karl Hafitz avait passe six ans sur la methode du contre-point; il
+avait etudie Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
+d'une sante florissante et d'une fortune honnete qui lui permettait de
+suivre sa vocation artistique; en un mot, il possedait tout ce qu'il
+faut pour composer de grande et belle musique ... excepte la petite
+chose indispensable: l'inspiration.
+
+Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait a son digne maitre
+Albertus Kilian de longues partitions tres-fortes d'harmonie ... mais
+dont chaque phrase revenait a Pierre, a Jacques, a Christophe.
+
+Maitre Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
+chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
+mettait a biffer l'une apres l'autre les singulieres decouvertes de
+son eleve. Karl en pleurait de rage, il se fachait, il contestait ...
+mais le vieux maitre ouvrait tranquillement un de ses innombrables
+cahiers et le doigt sur le passage disait:
+
+"Regarde, garcon!"
+
+Alors Karl baissait la tete et desesperait de l'avenir.
+
+Mais un beau matin qu'il avait presente sous son nom, a maitre
+Albertus, une fantaisie de Baccherini variee de Viotti, le bonhomme
+jusqu'alors impassible se facha:
+
+"Karl, s'ecria-t-il, est-ce que tu me prends pour un ane? Crois-tu que
+je ne m'apercoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
+trop fort!"
+
+Et le voyant consterne de son apostrophe:
+
+"Ecoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
+memoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
+decidement tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop genereux, et
+surtout une quantite de chopes trop indeterminee.... Voila ce qui
+ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!
+
+--Maigrir!
+
+--Oui!... ou renoncer a la musique. La science ne te manque pas ...
+mais les idees ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie a
+enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
+pourraient-elles vibrer?"
+
+Ces paroles de maitre Albertus furent un trait de lumiere pour Hafitz:
+
+"Quand je devrais me rendre etique, s'ecriat-il, je ne reculerai
+devant aucun sacrifice. Puisque la matiere opprime mon ame, je
+maigrirai!"
+
+Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'heroisme, que maitre
+Albertus en fut vraiment touche; il embrassa son cher eleve et lui
+souhaita bonne chance.
+
+Des le jour suivant, Karl Hafitz, le sac au dos et le baton a la
+main, quittait l'hotel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
+Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.
+
+Il se dirigea vers la Suisse.
+
+Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint etait
+considerablement reduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
+
+"Est-il possible d'etre plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
+jeune, ni la bonne chere, ni l'eau, ni le vin, ni la biere, ne peuvent
+monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
+meriter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
+des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
+travail, tout mon courage, je n'arrive a rien.... Ah! le ciel n'est
+pas juste ... non, il n'est pas juste!"
+
+Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck a
+Fribourg; la nuit approchait, il trainait la semelle et se sentait
+tomber de fatigue.
+
+En ce moment il apercut, au clair de lune, une vieille masure
+embusquee au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
+disjointe, les petites vitres effondrees, la cheminee en ruine. De
+hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
+pignon dominait a peine les bruyeres du plateau ou soufflait un vent a
+decorner les boeufs.
+
+Karl apercut en meme temps, a travers la brume, la branche de sapin
+flottant au-dessus de la porte.
+
+"Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est meme un peu
+sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence."
+
+Et, sans hesiter, il frappa la porte de son baton.
+
+"Qui est la?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'interieur.
+
+--Un abri et du pain.
+
+--Ah! ah! bon ... bon!..."
+
+La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en presence d'un homme
+robuste, la face carree, les yeux gris, les epaules couvertes d'une
+houppelande percee au coude, une hachette a la main.
+
+Derriere ce personnage brillait la flamme de l'atre, eclairant
+l'entree d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
+murailles decrepites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
+pale, frele, vetue d'une pauvre robe de cotonnade brune a petits
+points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
+ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'egarement
+indefinissable.
+
+Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
+baton.
+
+"Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps a tenir
+les gens dehors."
+
+Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effraye,
+s'avanca jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
+devant l'atre.
+
+"Donnez-moi votre baton et votre sac", dit l'homme.
+
+Pour le coup, l'eleve de maitre Albertus tressaillit jusqu'a la moelle
+des os ... mais le sac etait deboucle, le baton pose dans un coin, et
+l'hote assis tranquillement pres du foyer, avant qu'il fut revenu de
+sa surprise.
+
+Cette circonstance lui rendit un peu de calme.
+
+"_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
+ne serais pas fache de souper.
+
+--Que desire monsieur a souper? fit l'autre, gravement.
+
+--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
+
+--He! he! he! Monsieur est pourvu d'un excellent appetit ... mais nos
+provisions sont epuisees.
+
+--Epuisees?
+
+--Oui.
+
+--Toutes?
+
+--Toutes.
+
+--Vous n'avez pas de fromage?
+
+--Non.
+
+--Pas de beurre?
+
+--Non.
+
+--Pas de pain ... pas de lait?
+
+--Non.
+
+--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?
+
+--Des pommes de terre cuites sous la cendre."
+
+Au meme instant Karl apercut dans l'ombre, sur les marches de
+l'escalier, tout un regiment de poules: blanches, noires, rousses,
+endormies, les unes la tete sous l'aile, les autres le cou dans les
+epaules; il y en avait meme une grande, seche, maigre, hagarde, qui se
+peignait et se plumait avec nonchalance,
+
+"Mais, dit Hafitz, la main etendue, vous devez avoir des oeufs?
+
+--Nous les avons portes ce matin au marche de Bruck.--Oh! mais alors,
+coute que coute, mettez une poule a la broche!"
+
+A peine eut-il prononce ces mots, que la fille pale, les cheveux
+epars, s'elanca devant l'escalier, s'ecriant:
+
+"Qu'on ne touche pas a mes poules ... qu'on ne touche pas a mes
+poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les etres du bon Dieu!"
+
+L'aspect de cette malheureuse creature avait quelque chose de si
+terrible; que Hafitz s'empressa de repondre:
+
+"Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
+terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
+A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
+reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps necessaire pour
+devenir maigre comme un fakir!"
+
+Il s'exprimait ainsi avec une animation singuliere, et l'hote criait a
+la jeune fille pale:
+
+"Genoveva!... Genoveva ... regarde ... _l'Esprit_ le possede ... c'est
+comme l'autre!...
+
+La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'atre et tordait
+au plafond des masses de fumee grisatre. Les poules, au reflet de la
+flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
+que la folle chantait d'une voix percante un vieil air bizarre, et que
+la buche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
+de ses soupirs plaintifs.
+
+Hafitz comprit qu'il etait tombe dans le repaire du sorcier Hecker; il
+devora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
+d'eau, et but a longs traits. Alors le calme rentra dans son ame; il
+s'apercut que la fille etait partie, et que l'homme seul restait en
+face de l'atre.
+
+"_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir."
+
+L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
+vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tete grise et conduisit
+Karl au grenier, sous le chaume.
+
+"Voila votre lit, dit-il en deposant la lampe a terre, dormez-bien et
+surtout prenez garde au feu!"
+
+Puis il descendit, et Hafitz resta seul, les reins courbes, devant une
+grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.
+
+Il revait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
+prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
+sinistre lorsque, songeant a ces yeux gris clair, a cette bouche
+bleuatre entouree de grosses rides, a ce front large, osseux, a ce
+teint jaune, tout a coup il se rappela que sur la Golgenberg se
+trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulierement
+a son hote.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes perces, et
+que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevasse par
+la pluie.
+
+Il se rappela de plus que ce miserable, appele Melchior, avait fait
+jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assomme avec sa
+cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui reclamait un petit ecu
+de convention.
+
+La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondement emu....
+Elle etait fantasque ... et l'eleve de maitre Albertus enviait le
+boheme; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
+agites par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
+de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
+beaucoup, lorsqu'il decouvrit, au fond de la soupente, contre la
+muraille, un violon surmonte de deux palmes fletries.
+
+Alors il aurait voulu fuir, mais dans le meme instant la voix rude de
+l'hote frappa son oreille:
+
+"Eteignez donc la lumiere! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
+de prendre garde au feu!"
+
+Ces paroles glacerent Karl d'epouvante, il s'etendit sur la grande
+paillasse et souffla la lumiere.
+
+Tout devint silencieux.
+
+Or, malgre sa resolution de ne pas fermer l'oeil, a force d'entendre
+le vent gemir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les tenebres, les
+souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
+Hafitz dormait profondement, quand un sanglot amer, poignant,
+douloureux, l'eveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.
+
+Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'etait
+Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
+decharnes, sa poitrine et son cou etaient nus.... On aurait dit, tant
+il etait maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
+de lune, entrant par la petite lucarne, l'eclairait doucement d'une
+lueur bleuatre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignee.
+
+Hafitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche beante,
+regardait cet etre bizarre, comme on regarde la mort debout derriere
+les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.
+
+Tout a coup le squelette etendit sa longue main seche et saisit le
+violon a la muraille; il l'appuya contre son epaule, puis, apres un
+instant de silence, il se prit a jouer.
+
+Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funebres comme
+le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un etre bien aime
+...--solennelles comme la foudre des cascades trainee par les echos de
+la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
+au milieu des forets sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
+l'incurable desespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
+un chant leger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
+chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
+gracieux tourbillonnaient avec un ineffable fremissement d'insouciance
+et de bonheur, pour s'envoler tout a coup, effarouches par la valse
+... folle ... palpipante, eperdue;--amour ... joie ... desespoir ...
+tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pele mele sous l'archet
+vibrant....
+
+Et Karl, malgre sa terreur inexprimable, etendit les bras et criait:
+
+"O grand ... grand ... grand artiste!... O genie sublime.... Oh! que
+je plains votre triste sort ... Etre pendu!... pour avoir tue cette
+brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
+Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
+si beau talent.... Oh! Dieu!..."
+
+Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hote
+l'interrompit:
+
+"He! la-haut ... vous tairez-vous, a la fin? Etes-vous malade ... ou
+le feu est-il a la maison?"
+
+Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumiere
+eclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'epaule,
+laissant apparaitre l'aubergiste.
+
+"Ah! _herr wirth_, cria Hafitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
+ici? D'abord une musique celeste m'eveille et me ravit dans les
+spheres invisibles ... puis voila que tout s'evanouit comme un reve."
+
+La face de l'hote prit aussitot une expression meditative.
+
+"Oui, oui, murmura-t-il tout reveur.... J'aurais du m'en douter....
+Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
+toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
+a dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
+avec moi."
+
+Karl ne se fit pas prier; il avait hate d'aller ailleurs. Mais quand
+il fut en bas, voyant que la nuit etait encore profonde, la tete entre
+les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
+plonge dans un abime de meditations douloureuses.
+
+L'hote, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
+la chaise effondree au coin de l'atre, et fumait en silence.
+
+Enfin, le jour grisatre parut.... Il regarda par les petites fenetres
+ternes, puis le coq chanta ... les poules sauterent de marche en
+marche.
+
+"Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
+epaules et prenant son baton.
+
+--Vous nous devez une priere a la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
+dit l'homme d'un accent etrange ... une priere pour l'ame de mon fils
+Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancee ... Genoveva la
+folle!
+
+--C'est tout?
+
+--C'est tout.
+
+--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas."
+
+En effet, la premiere chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
+fut d'aller prier Dieu pour le pauvre boheme et pour celle qu'il avait
+aimee....--Puis il entra chez maitre Kilian, l'aubergiste de _la
+Grappe_, deploya son papier de musique sur la table, et s'etant fait
+apporter une bouteille de _rikevir_, il ecrivit en tete de la premiere
+page: _Le Violon du Pendu!_" et composa, seance tenante, sa premiere
+partition vraiment originale.
+
+
+
+
+L'HERITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+A la mort de mon digne oncle Christian Haas, bourgmestre de
+Lauterbach, j'etais deja maitre de chapelle du grand-duc Yeri-Peter et
+j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empechait pas, comme
+on dit, de tirer le diable par la queue.
+
+L'oncle Christian, qui savait tres-bien ma position, ne m'avait jamais
+envoye un kreutzer; aussi ne pus-je m'empecher de repandre des larmes
+en apprenant sa generosite posthume: j'heritais de lui, helas!... deux
+cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
+coin de foret et sa grande maison de Lauterbach.
+
+"Cher oncle, m'ecriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
+vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
+de m'avoir serre les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
+m'auriez envoye ... ou serait-il?.... Il serait au pouvoir des
+Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
+seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
+avez sauve la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur a vous, cher
+oncle Christian ... honneur a vous!...."
+
+Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
+touchantes, je partis a cheval pour Lauterbach.
+
+Chose bizarre! le demon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
+rien eu a demeler, faillit alors se rendre maitre de mon ame:
+
+"Kasper, me dit-il a l'oreille, te voila riche!... Jusqu'a present, tu
+n'as poursuivi que de vains fantomes.... L'amour, les plaisirs et les
+arts ne sont que de la fumee.... Il faut etre bien fou pour s'attacher
+a la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
+ecus places sur premiere hypotheque.... Renonce a tes illusions....
+Recule tes fosses, arrondis tes champs, entasse tes ecus, et tu seras
+honore, respecte ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
+paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
+disant: "Voila monsieur Kasper Haas ... l'homme riche ... le plus gros
+_herr_ du pays!"
+
+Ces idees allaient et venaient dans ma tete, comme les personnages
+d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
+qui me seduisait.
+
+C'etait en plein juillet; l'alouette devidait dans le ciel son ariette
+interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tiedes
+bouffees de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
+de la perdrix dans les bles; le feuillage miroitait au soleil, la
+Lauter murmurait a l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
+voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais etre bourgmestre,
+j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
+en moi-meme: "Voici monsieur Kasper Haas qui passe ... l'homme riche
+... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!...."
+
+Et ma petite jument galopait.
+
+J'etais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet ecarlate de
+maitre Christian.
+
+"S'ils me vont, me disais-je, a quoi bon en acheter d'autres?"
+
+Vers quatre heures de l'apres-midi, le petit village de Lauterbach
+m'apparut au fond de la vallee, et ce n'est pas sans attendrissement
+que j'arretai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
+Haas, ma future residence, le centre de mes exploitations et de mes
+proprietes. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
+poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisatres, les hangars
+couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
+recoltes ... et, derriere, la bassecour ... puis le petit jardin, le
+verger, les vignes a mi-cote ... les prairies dans le lointain.
+
+Je tressaillis d'aise a ce spectacle.
+
+Et comme je descendais la grande rue du village, voila que les
+vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tete
+nue, ebouriffee; les hommes coiffes du gros bonnet de loutre, la pipe
+a chainette d'argent aux levres ... voila que toutes ces bonnes gens
+me contemplent et me saluent:
+
+"Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Haas!"
+
+Et toutes les petites fenetres se garnissent de figures
+emerveillees.... Je suis deja chez moi.... Il me semble toujours avoir
+ete proprietaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maitre de
+chapelle n'est plus qu'un reve ... mon enthousiasme pour la musique,
+une folie de jeunesse:--comme les ecus vous modifient les idees d'un
+homme!
+
+Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
+C'est lui qui detient mes titres de propriete et qui doit me les
+remettre. J'attache mon cheval a l'anneau de la porte, je saute sur
+le perron, et le vieux scribe, sa tete chauve decouverte, sa maigre
+echine revetue d'une longue robe de chambre verte a grands ramages,
+s'avance sur le seuil pour me recevoir.
+
+"Monsieur Kasper Haas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.
+
+--Maitre Becker, je suis votre serviteur.
+
+--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Haas.
+
+--Apres vous, maitre Becker ... apres vous."
+
+Nous traversons le vestibule, et je decouvre, au fond d'une petite
+salle propre et bien aeree, une table confortablement servie, et,
+pres de la table, une jeune personne fraiche, gracieuse, les joues
+enluminees du vermillon de la pudeur.
+
+"Monsieur Kasper Haas!" dit le venerable tabellion.
+
+Je m'incline.
+
+"Ma fille Lothe!" ajoute le brave homme.
+
+Et tandis que je sens se reveiller en moi mes vieilles inclinations
+d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les levres purpurines, les
+grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille legere, ses petites
+mains potelees, maitre Becker m'invite a prendre place, disant qu'il
+m'attendait, que mon arrivee etait prevue, et qu'avant d'entamer les
+affaires serieuses, il etait bon de se refaire un peu de la route ...
+de se rafraichir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
+j'appreciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.
+
+Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
+reflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
+gagner a Lauterbach.
+
+"Mademoiselle, me ferez-vous la grace d'accepter une aile de poulet?
+
+--Monsieur, vous etes bien bon.... Avec plaisir."
+
+Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
+levres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
+peche:
+
+"Monsieur Haas va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
+nous avons des garennes bien peuplees, des rivieres abondantes en
+truites.... On loue les chasses de l'administration forestiere.... On
+passe ses soirees a la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
+forets est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
+superieurement au whist, etc."
+
+J'ecoute.... Je trouve delicieuse cette vie calme et paisible.
+Mademoiselle Lothe me parait fort bien.... Elle cause peu, mais son
+sourire est si bon, si naif, qu'elle doit etre aimante!
+
+Enfin arrive le cafe ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
+retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
+affaires serieuses. Il me parle des proprietes de mon oncle, et je
+prete une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
+d'hypotheque.... Tout est clair, net, regulier. "Heureux Kasper! me
+dis-je, heureux Kasper!"
+
+Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
+titres. Cet air renferme de bureau, ces grandes lignes de cartons,
+ces dossiers, tout cela dissipe les vaines reveries de la fantaisie
+amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maitre Becker,
+l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.
+
+"Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez la, monsieur
+Haas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
+irriguees de la commune ... on y fait deux et meme trois fauchees par
+an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
+vignoble de Sonnethal: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
+la, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
+sur place de douze a quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes annees
+compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Haas, est le titre de votre
+foret du Romelstein: elle contient de cinquante a soixante hectares de
+bois taillis en plein rapport.... Ceci vous represente vos biens de
+Haematt ... ceci vos paturages de Thiefenthal.... Voici le titre de
+propriete de la ferme de Gruenerwald, et voila celui de votre maison de
+Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
+siecle.
+
+--Diable! maitre Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.
+
+--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
+avait etabli la sa residence de chasse.... Il est vrai que bien des
+generations s'y sont succede depuis, mais on n'a pas neglige les
+reparations d'entretien; elle est en parfait etat de conservation."
+
+Je remerciai maitre Becker de ses explications, et, ayant serre mes
+titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
+bien me preter, je pris conge de lui, plus convaincu que jamais de ma
+nouvelle importance.
+
+J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
+et, frappant du pied la premiere marche:
+
+"Ceci est a moi!" m'ecriai-je avec enthousiasme.
+
+J'entre dans la salle: "Ceci est a moi!" J'ouvre les armoires, et,
+voyant le linge amoncele jusqu'au plafond: "Ceci est a moi!...." Je
+monte au premier etage et je repete toujours comme un insense:
+"Ceci est a moi! ... ceci est a moi! ... Oui ... oui ... je suis
+proprietaire!" Toutes mes inquietudes pour l'avenir, toutes mes
+apprehensions du lendemain sont dissipees; je figure dans le monde,
+non plus par mon faible merite de convention, par un caprice de la
+mode, mais par la detention reelle, effective, des biens que la foule
+convoite....
+
+O poetes! ... O artistes! ... qu'etes-vous aupres de ce gros
+proprietaire qui possede tout, et dont les miettes de la table
+nourrissent votre inspiration? Vous n'etes que l'ornement de son
+banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
+dans son buisson ... la statue qui decore son jardin.... Vous
+n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
+fumees de l'orgueil, de la vanite ... lui qui possede les seules
+realites de ce monde!
+
+En ce moment, si le pauvre maitre de chapelle Haas m'etait apparu ...
+je l'aurais regarde par-dessus l'epaule.... Je me serais demande:
+
+"Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?"
+
+J'ouvris une fenetre... la nuit approchait... le soleil couchant
+dorait mes vergers et mes vignes a perte de vue... Au sommet de la
+cote, quelques pierres blanches indiquaient le cimetiere.
+
+Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orne de grosses
+moulures, s'offrit a mes regards; j'etais dans le pavillon de chasse
+du seigneur Buckart.
+
+Une antique epinette occupait l'intervalle de deux fenetres...
+j'y passai les doigts avec distraction; les cordes detendues
+s'entre-choquerent et nasillerent de l'accent etrange, ironique, des
+vieilles femmes edentees fredonnant des airs de leur jeunesse.
+
+Au fond de la haute salle se trouvait l'alcove en demi-voute, avec ses
+grands rideaux rouges et son lit a baldaquin... Cette vue me rappela
+que j'avais couru six heures a cheval, et me deshabillant avec un
+sourire de satisfaction indicible: "C'est pourtant la premiere fois,
+me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit." Et m'etant couche,
+les yeux tendus sur la plaine immense deja noyee d'ombres, je sentis
+mes paupieres s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
+murmurait; au loin, les bruits du village s'eteignaient un a un, le
+soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace a
+l'infini... Je m'endormis bientot.
+
+Or, il etait nuit et la lune brillait de tout son eclat, lorsque
+je m'eveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'ete
+arrivaient jusqu'a moi... La douce odeur du foin nouvellement fauche
+impregnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
+pour fermer la fenetre; mais, chose inconcevable! ma tete etait
+parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
+plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne repondit; je
+sentais mes bras etendus pres de moi, completement inertes... mes
+jambes allongees, immobiles; ma tete s'agitait en vain!
+
+En ce moment meme, la respiration profonde, cadencee du corps,
+m'effraya... ma tete retomba sur l'oreiller, epuisee par ses elans:
+"Suis-je donc paralyse des membres!" me dit-je avec effroi.
+
+Mes yeux se refermerent. Je reflechissais, dans l'epouvante, a
+ce singulier phenomene, et mes oreilles suivaient les pulsations
+anxieuses de mon coeur... le murmure precipite du sang sur lequel
+l'esprit n'avait aucun pouvoir.
+
+"Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
+corps, mon propre corps refuse de m'obeir!... Kasper Haas, le maitre
+de tant de vignes et de gras paturages, ne peut pas meme remuer cette
+miserable motte de terre qui cependant est bien a lui... O Dieu!...
+qu'est-ce que cela veut dire?"
+
+Et comme je revais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
+la porte de mon alcove venait de s'ouvrir: un homme... un homme vetu
+d'etoffes roides, semblables a du feutre, comme les moines de la
+chapelle Saint-Gualber, a Mayence, le large feutre gris a plume de
+faucon releve sur l'oreille... les mains enfoncees jusqu'aux coudes
+dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
+bottes evasees de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
+genoux; une lourde chaine d'or, chargee de decorations, tombait sur
+sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
+expression de tristesse poignante et des teintes verdatres horribles.
+
+Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
+le poing sur la garde d'une immense rapiere, frappant le parquet du
+talon, il s'ecria: "Ceci est a moi!... a moi... Hans Buckart... comte
+de Barth."
+
+On eut dit une vieille machine rouillee grincant des mots
+cabalistiques... J'en avais la chair de poule.
+
+Mais au meme instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
+disparut dans la piece voisine, ou j'entendis son pas automatique
+descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
+sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
+s'il fut descendu dans les entrailles de la terre.
+
+Et comme j'ecoutais encore, n'entendant plus rien, voila que tout a
+coup la vaste salle se peuple d'une societe nombreuse... l'epinette
+retentit... on chante... on celebre l'amour, le plaisir, le bon vin.
+
+Je regarde, et je vois, sur le fond bleuatre de la lune, des jeunes
+femmes inclinees nonchalamment autour de l'epinette; de precieux
+cavaliers, vetus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
+dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisees, sur des tabourets a
+crepines d'or, se penchant, hochant la tete, se dandinant, faisant les
+jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une facon si coquette,
+qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes a l'eau-forte de la
+tres-gracieuse Ecole de Lorraine au XVIe siecle.
+
+Et les petits doigts secs d'une respectable douairiere a nez de
+perroquet claquetaient sur les touches de l'epinette; les eclats de
+rire aigus lancaient leurs fusees stridentes a droite, a gauche, et se
+terminaient par un bruit de crecelle detraquee, a vous faire herisser
+les cheveux sur la nuque.
+
+Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencie et d'elegance
+surannee exhalait la ses eaux de rose et de reseda tournees au
+vinaigre.
+
+Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me debarrasser
+de ce cauchemar... Impossible! mais au meme instant, une des jeunes
+elegantes s'ecria:
+
+"Messeigneurs, vous etes ici chez vous... ce domaine..."
+
+Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
+paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!
+
+
+Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
+au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, meditative,
+regardait toujours au fond de mon alcove.
+
+La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
+chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siecles, a longues
+robes trainantes, defilerent majestueusement d'une salle a l'autre.
+Quatre vilains passerent aussi, soutenant de leurs robustes epaules un
+brancard a feuilles de chene, ou gisait tout sanglant, l'oeil terne et
+la defense ecumeuse, un enorme sanglier.
+
+J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'eteindre comme
+un soupir dans les bois... puis... rien!
+
+Et comme je revais a cette vision etrange, regardant par hasard dans
+l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scene occupee par une de
+ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
+solennelles dans leurs moeurs.
+
+La se trouvaient le patriarche a tete blanche, lisant la grande Bible;
+la vieille mere, haute et pale, filant le chanvre du menage, droite
+comme un fuseau, le collet monte jusqu'aux oreilles, la taille serree
+de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
+reveur, accoudes sur la table dans le plus profond silence, le vieux
+chien de berger attentif a la lecture, la vieille horloge dans son
+etui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
+quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
+gens a feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
+Jacob et de Rachel, en forme de declaration d'amour.
+
+Et cette honnete famille semblait convaincue des verites saintes; le
+vieillard, de sa voix cassee, poursuivait l'histoire edifiante avec
+attendrissement:
+
+"Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
+Jacob... laquelle je vous ai destinee depuis l'origine des siecles...
+afin que vous y croissiez et multipliez comme les etoiles du
+ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous etes mon peuple
+bien-aime... en qui j'ai mis ma confiance..."
+
+La lune, voilee depuis quelques instants, venait de se decouvrir;
+n'entendant plus rien, je tournai la tete... ses rayons calmes et
+froids eclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
+ombre... la lumiere ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
+quelques arbres decoupaient leur feuillage sur la cote lumineuse.
+
+Mais, subitement, les hautes murailles se tapisserent de livres...
+l'antique epinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
+perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil a dossier de cuir roux.
+J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
+les profondeurs de sa pensee, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.
+
+Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'etant retourne, l'erudit me
+fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
+Gregorius, consigne sous le n deg. 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.
+
+Grand Dieu! comment ce personnage s'etait-il detache de son cadre?
+
+Voila ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'ecria:
+
+"_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
+naturalis ratio patitur._"
+
+A mesure que cette formule s'echappait de ses levres, sa figure
+palissait... palissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!
+
+Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
+je vis vingt autres generations se succeder dans l'antique castel
+de Hans Burckart: des chretiens et des juifs, des nobles et des
+roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des etres
+prosaiques... Et tous proclamaient leur legitime propriete, tous se
+croyaient maitres souverains et definitifs de la baraque!--Helas! un
+souffle de la mort les mettait a la porte.
+
+J'avais fini par m'habituer a cette etrange fantasmagorie. Chaque fois
+que l'un de ces braves gens s'ecriait: "Ceci est a moi!" je me prenais
+a rire et je murmurais: "Attends, camarade, attends, tu vas t'evanouir
+comme les autres!"
+
+Enfin, j'etais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
+du coq annonce lejour; sa voix percante reveille lesetres endormis.
+
+Les feuilles s'agiterent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
+mes membres se detacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
+regards s'etendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
+mais ce que je vis n'etait guere propre a me rejouir.
+
+En effet, le long du petit sentier qui mene au cimetiere, montait
+toute la procession des fantomes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
+s'avancait pas a pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
+marche silencieuse, sous les teintes vagues, indecises du crepuscule
+naissant, avait quelque chose d'epouvantable.
+
+Et comme je restais la, plus mort que vif, labouche beante, le front
+baigne de sueur froide, la tete du cortege sembla se fondre dans les
+vieux saules pleureurs.
+
+Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commencais
+a reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
+dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
+faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:
+
+"Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est a nous!..."
+
+Puis tout disparut.
+
+Une bande de pourpre etendue a l'horizon annoncait le jour.
+
+Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
+maitre Christian Haas...
+
+Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe a plusieurs reprises
+de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
+avouer que le souvenir de mon sejour au castel de Burckart a modifie
+singulierement la bonne opinion que j'avais concue de ma nouvelle
+importance ... car la vision de cette nuit singuliere me parait
+signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
+les proprietaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
+la tete, lorsqu'on y reflechit serieusement.
+
+Aussi, loin de m'endormir dans les delices de Capoue, je me suis remis
+a la musique, et je compte faire jouer l'annee prochaine, sur le grand
+theatre de Berlin, un opera dont vous me donnerez des nouvelles.
+
+En definitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimere,
+est encore la plus solide de toutes les proprietes.... Elle ne finit
+pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
+un nouveau lustre!
+
+Supposons, par exemple, qu'Homere revienne en ce monde: personne
+ne songerait certainement a lui contester le merite d'avoir fait
+l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre a ce grand homme
+les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
+proprietaire de ce temps-la venait reclamer les champs ... les forets
+... les paturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix a parier
+contre un qu'il serait recu comme un voleur, et qu'il perirait
+miserablement sous le baton....
+
+
+
+
+A MON AMI JOSEPH-FELIX HALY
+
+HUGUES-LE-LOUP
+
+
+I
+
+Vers les fetes de Noel de l'annee 18.., un matin que je dormais
+profondement a l'hotel du _Cygne_, a Tubingue, le vieux Gedeon Sperver
+entra dans ma chambre en s'ecriant:
+
+"Fritz... rejouis-toi!... je t'emmene au chateau de Nideck, a
+dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle residence
+seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos peres!"
+
+Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable pere
+nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laisse pousser toute sa
+barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
+et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.
+
+"D'abord, m'ecriai-je, procedons methodiquement; qui etes-vous?
+
+--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gedeon Sperver, le
+braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
+eleve ... moi qui t'ai appris a tendre une trappe, a guetter le renard
+au coin d'un bois, a lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
+Ingrat ... il ne me reconnait pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
+est gelee.
+
+--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
+embrassons-nous."
+
+Nous nous embrassames tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
+revers de la main, reprit:
+
+"Tu connais Nideck?
+
+--Sans doute ... de reputation.... Que fais-tu la?
+
+--Je suis premier piqueur du comte.
+
+--Et tu viens de la part de qui?
+
+--De la jeune comtesse Odile.
+
+--Bon ... quand partons-nous?
+
+--A l'instant meme. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
+est malade, et sa fille m'a recommande de ne pas perdre une minute.
+Les chevaux sont prets....
+
+--Mais, mon cher Gedeon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
+jours, il ne cesse pas de neiger.
+
+--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
+mets ta rhingrave, attache tes eperons, et en route! Je vais faire
+preparer un morceau."
+
+Il sortit.
+
+"Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
+pelisse par la-dessus."
+
+Puis il descendit.
+
+Je n'ai jamais su resister au vieux Gedeon; des mon enfance, il
+obtenait tout de moi avec un hochement de tete, un mouvement
+d'epaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas a le suivre dans la
+grande salle.
+
+"He! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
+s'ecria-t-il tout joyeux. Depeche-moi cette tranche de jambon sur
+le pouce et buvons le coup de l'etrier, car les chevaux
+s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.
+
+--Comment, ma valise?
+
+--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
+Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ca tout a l'heure."
+
+Nous descendimes dans la cour de l'hotel.
+
+En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harasses de
+fatigue; leurs chevaux etaient blancs d'ecume. Sperver, grand amateur
+de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:
+
+"Les belles betes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
+cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, depeche-toi de leur jeter
+une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir."
+
+Les voyageurs, enveloppes de fourrures blanches d'Astrakan, passerent
+pres de nous comme nous mettions le pied a l'etrier; je decouvris
+seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
+d'une vivacite singuliere.
+
+Ils entrerent dans l'hotel.
+
+Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
+voyage, et lacha les renes,
+
+Nous voila partis.
+
+Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
+Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
+nous eumes depasse les dernieres maisons de Tubingue.
+
+Le temps commencait a s'eclaircir. Aussi loin que pouvaient s'etendre
+nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
+sentier. Nos seules compagnons de voyage etaient les corbeaux
+du Schwartz-Wald, deployant leurs grandes ailes creuses sur les
+monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
+rauque: Misere! ... misere! ... misere!....
+
+Gedeon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
+chat sauvage, et son bonnet de fourrure a longues oreilles pendantes,
+galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
+parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
+scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
+
+"He! he! Fritz, me disait-il, voila ce qui s'appelle une jolie matinee
+d'hiver.
+
+--Sans doute, mais un peu rude.
+
+--J'aime le temps sec, moi ... ca vous rafraichit le sang.... Si le
+vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
+temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes."
+
+Je souriais du bout des levres.
+
+Apres une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
+vint se placer cote a cote avec moi.
+
+"Fritz, me dit-il d'un accent plus serieux, il est pourtant necessaire
+que tu connaisses le motif de notre voyage.
+
+--J'y pensais.
+
+--D'autant plus qu'un grand nombre de medecins ont deja visite le
+comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
+ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
+regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
+morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
+tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
+ignorance.
+
+--Diable! comme tu nous traites!
+
+--Je ne dis pas ca pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
+m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier a
+toi qu'a n'importe quel autre medecin; mais, pour ce qui est de
+l'interieur du corps, vous n'avez pas encore decouvert de lunette pour
+voir ce qui s'y passe.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+A cette reponse, le brave homme me regarda de travers.
+
+"Serait-ce un charlatan comme les autres?" pensait-il....
+
+Pourtant il reprit:
+
+"Ma foi, Fritz, si tu possedes une telle lunette, elle viendra fort a
+propos, car la maladie du comte est precisement a l'interieur: c'est
+une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
+que la rage se declare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
+neuf semaines?
+
+--On le dit, mais, ne l'ayant pas observe par moi-meme, j'en doute.
+
+--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fievres de marais qui
+reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
+singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontee
+d'une certaine facon, la fievre, la colique ou le mal de dents vous
+reviennent a minute fixe.
+
+--Eh! mon pauvre Gedeon, a qui le dis-tu?... ces maladies periodiques
+font mon desespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
+periodique... elle revient tous les ans, le meme jour, a la meme
+heure; sa bouche se remplit d'ecume, ses yeux deviennent blancs comme
+des billes d'ivoire; il tremble des pieds a la tete et ses dents
+grincent les unes contre les autres.
+
+--Cet homme a sans doute eprouve de grands chagrins?
+
+--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
+heureux du monde. Il est puissant, riche, comble d'honneurs. Il a tout
+ce que les autres desirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
+partis qui se presentent. Elle veut se consacrer a Dieu, et ca le
+chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'eteindre.
+
+--Comment sa maladie s'est-elle declaree?
+
+--Tout a coup, il y a douze ans." En ce moment le brave homme parut
+se recueillir; il sortit de sa veste un troncon de pipe et le bourra
+lentement, puis l'ayant allume:
+
+"Un soir, dit-il, j'etais seul avec le comte dans la salle d'armes du
+chateau. C'etait vers les fetes de Noel. Nous avions couru le sanglier
+toute la journee dans les gorges du Rhethal, et nous etions rentres,
+a la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, eventres
+depuis la queue jusqu'a la tete. Il faisait juste un temps comme
+celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
+dans la salle, la tete penchee sur la poitrine et les mains derriere
+le dos, comme un homme qui reflechit profondement. De temps en temps
+il s'arretait pour regarder les hautes fenetres ou s'accumulait la
+neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminee en pensant
+a mes chiens, et je maudissais interieurement tous les sangliers du
+Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
+au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
+bottes eperonnees du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
+qu'un corbeau, sans doute chasse par un coup de vent, vint battre les
+vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
+neige se detacha... De blanches qu'elles etaient, les fenetres
+devinrent toutes noires de ce cote.--Ces details ont-ils du rapport
+avec la maladie de ton maitre?
+
+--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'etait arrete,
+les yeux fixes, les joues pales et la tete penchee en avant, comme un
+chasseur qui entend venir la bete. Moi, je me chauffais toujours, et
+je pensais: "Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientot?" Car, pour
+dire la verite, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
+... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jete son cri dans
+l'abime, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au meme instant,
+le comte tourne sur ses talons; il ecoute ... ses levres remuent; je
+vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il etend les mains ... les
+machoires serrees ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: "Monseigneur,
+qu'avez-vous?" Mais il se met a rire comme un fou, trebuche et tombe
+sur les dalles, la face contre terre... Aussitot, j'appelle au
+secours; les domestiques arrivent. Sebalt prend le comte par les
+jambes, moi par les epaules, nous le transportons sur le lit qui se
+trouve pres de la fenetre; et comme j'etais en train de couper sa
+cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais a une attaque
+d'aploplexie, voila que la comtesse entre et se jette sur le corps du
+comte, en poussant des cris si dechirants, que je frissonne encore
+rien que d'y penser!"
+
+Ici, Gedeon ota sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
+selle, et poursuivit d'un air melancolique:
+
+"Depuis ce jour-la, Fritz, le diable s'est loge dans les murs de
+Nideck, et parait ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, a la meme
+epoque, a la meme heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
+de huit a quinze jours, pendant lesquels il jette des cris a vous
+faire dresser les cheveux sur la tete! Puis il se remet lentement,
+lentement. Il est faible, pale, il se traine de chaise en chaise, et,
+si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
+peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des creatures qui
+soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: "Va-t'en!
+Va-t'en! crie-t-il les mains etendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
+n'ai-je pas assez souffert?". C'est horrible de l'entendre, et moi,
+moi, qui l'accompagne de pres a la chasse ... qui sonne du cor
+lorsqu'il frappe la bete ... moi, qui suis le premier de ses
+serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tete pour son service ...
+eh bien, dans ces moments-la, je voudrais l'etrangler, tant c'est
+abominable de voir comme il traite sa propre fille!"
+
+Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
+piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.
+
+J'etais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
+fort douteuse, presque impossible.... C'etait evidemment une maladie
+morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter a sa cause
+premiere, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
+l'existence.
+
+Toutes ces pensees m'agitaient. Le recit du vieux piqueur, bien loin
+de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
+pour obtenir un succes! Il etait environ trois heures, lorsque nous
+decouvrimes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
+Malgre la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
+suspendues en forme de hotte aux angles de l'edifice. Ce n'etait
+encore qu'un vague profil, se detachant a peine sur l'azur du ciel;
+mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
+apparurent.
+
+En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'ecria:
+
+"Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!..."
+
+Mais il eut beau eperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant
+ses jambes de devant avec horreur, herissant sa criniere, et lancant
+de ses naseaux dilates deux jets de vapeur bleuatre.
+
+"Qu'est-ce que cela? s'ecria Gedeon tout surpris... Ne vois-tu rien,
+Fritz?... est-ce que..."
+
+Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, a cinquante pas, au
+revers de la cote, un etre accroupi dans la neige:
+
+"La Peste-Noire!" fit-il d'un accent si trouble que j'en fus moi-meme
+tout saisi.
+
+Et suivant du regard la direction de son geste, j'apercus avec stupeur
+une vieille femme, les jambes recoquillees entre les bras, et si
+miserable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient a travers ses
+manches. Quelques meches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
+long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.
+
+Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
+yeux hagards s'etendaient au loin sur la plaine neigeuse.
+
+Sperver avait repris sa course a gauche, tracant un immense circuit
+autour de la vieille. J'eus peine a le rejoindre.
+
+"Ah ca, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?
+
+--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
+pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
+me fait peur."
+
+Alors, tournant la tete, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
+et que son regard suivait toujours la meme direction, il parut se
+rassurer un peu.
+
+"Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as etudie
+bien des choses dont je ne connais pas la premiere lettre ... eh bien,
+apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
+pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
+Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
+mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le merite surtout!"
+
+Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
+
+"Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
+comprends rien.--Oui, c'est notre perte a tous, cette sorciere que tu
+vois la-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
+le comte!
+
+--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
+influence?
+
+--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
+du mal ... au moment ou le comte est saisi de son attaque ... vous
+n'avez qu'a monter sur la tour des signaux, qu'a promener vos regards
+sur la plaine, et vous decouvrez la Peste-Noire, comme une tache,
+entre la foret de Tubingue et le Nideck. Elle est la, seule,
+accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
+comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
+Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
+"Gedeon ... elle vient!" Moi, je lui tiens le bras pour l'empecher
+de trembler; mais il repete toujours en begayant ... les yeux
+ecarquilles: "Elle vient! ho! ho! elle vient!..." Alors, je monte dans
+la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
+de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
+terre, j'apercois un point noir. Le lendemain, le point noir est
+plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
+lendemain, on decouvre clairement la vieille, a deux portees de
+carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
+Le lendemain, la sorciere est au pied de la montagne ... alors le
+comte a les machoires serrees comme un etau ... il ecume ... ses yeux
+tournent.... Oh! la miserable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
+au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empeche de lui
+envoyer une balle, Il criait: "Non, Sperver, non, pas de sang!..."
+Pauvre homme, menager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
+Il n'a deja plus que la peau et les os!"
+
+Mon brave ami Gedeon etait trop prevenu contre la vieille pour qu'il
+me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
+oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
+etendre le champ de la realite! Ces influences occultes, ces rapports
+mysterieux, ces affinites invisibles, tout ce monde magnetique que
+les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
+contestent d'un air ironique, qui nous repond que demain il ne fera
+pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
+avec l'ignorance universelle!
+
+Je me bornai donc a prier Sperver de moderer sa colere et surtout de
+bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prevenant que cela
+lui porterait malheur.
+
+"Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'etre
+pendu.
+
+--C'est deja beaucoup trop, pour un honnete homme.
+
+--He! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voila tout. J'aime
+autant ca que de recevoir un coup de marteau sur la tete, comme dans
+l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digerer,
+eternuer, comme dans les autres maladies.
+
+--Pauvre Gedeon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
+
+--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma maniere de voir....
+J'ai toujours un canon de mon fusil charge a balle au service de la
+sorciere; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
+se presente..."
+
+Il termina sa pensee par un geste expressif.
+
+"Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
+de Nideck: "Pas de "sang!" Un grand poete a dit:--"Tous les "flots de
+l'Ocean ne peuvent laver une goutte "de sang humain!"--Reflechis a
+cela, camarade, et decharge ton fusil contre un sanglier a la premiere
+occasion."
+
+Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
+braconnier, il baissa la tete et sa figure prit une expression
+pensive.
+
+Nous gravissions alors les pentes boisees qui separent le miserable
+hameau de Tiefenbach du chateau du Nideck.
+
+La nuit etait venue. Comme il arrive presque toujours apres une claire
+et froide journee d'hiver, la neige recommencait a tomber, de larges
+flocons venaient se fondre sur la criniere de nos chevaux qui
+hennissaient doucement et doublaient le pas, excites sans doute par
+l'approche du gite.
+
+De temps en temps, Sperver regardait en arriere, avec une inquietude
+visible, et moi-meme je n'etais pas exempt d'une certaine apprehension
+indefinissable, en songeant a l'etrange description que le piqueur
+m'avait faite de la maladie de son maitre.
+
+D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
+l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
+foret chargee de givre et secouee par la bise: les arbres ont un air
+morne et petrifie qui fait mal a voir.
+
+A mesure que nous avancions, les chenes devenaient plus rares,
+quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
+apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
+melezes, lorsque tout a coup, au sortir d'un fourre, le vieux burg
+dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquee de points
+lumineux.
+
+Sperver s'etait arrete en face d'une porte creusee en entonnoir entre
+deux tours, et fermee par un grillage de fer.
+
+"Nous y sommes!" s'ecria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
+
+Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
+loin.
+
+Apres quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
+profondeurs de la voute, etoilant les tenebres, et nous montrant, dans
+son aureole, un petit homme bossu, a barbe jaune, large des epaules,
+et fourre comme un chat.
+
+Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
+traversant un reve des _Niebelungen._
+
+Il s'avanca lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
+le grillage, ecarquillant les yeux et s'efforcant de nous voir dans la
+nuit.
+
+"Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouee.
+
+--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'ecria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
+fait un froid de loup?
+
+--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
+toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!"
+
+La porte s'ouvrit, et le gnome, elevant vers moi sa lanterne avec
+une grimace bizarre, me salua d'un: "_Wilkom, herr docter_ (soyez le
+bien-venu, monsieur le docteur)", qui semblait vouloir dire: "Encore
+un qui s'en ira comme les autres!" Puis il referma tranquillement
+la grille, pendant que nous mettions pied a terre, et vint ensuite
+prendre la bride de nos chevaux.
+
+
+II
+
+En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
+convaincre que le chateau du Nideck meritait sa reputation. C'etait
+une veritable forteresse taillee dans le roc, ce qu'on appelait
+chateau d'embuscade autrefois. Ses voutes, hautes et profondes,
+repetaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, penetrant
+par les meurtrieres, faisait vaciller la flamme des torches engagees
+de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
+
+Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
+tournait tantot a droite, tantot a gauche. Je le suivais hors
+d'haleine. Enfin il s'arreta sur un large palier et me dit:
+
+"Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du chateau, pour
+aller prevenir la jeune comtesse Odile de ton arrivee.
+
+--Bon! fais ce que tu jugeras necessaire.
+
+--Tu trouveras la notre majordome, Tobie
+
+Offenloch, un vieux soldat du regiment de Nideck; il a fait jadis la
+campagne de France sous le comte.
+
+--Tres-bien!
+
+--Tu verras aussi sa femme, une Francaise, nommee Marie Lagoutte, qui
+se pretend de bonne famille.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantiniere
+de la grande-armee. Elle nous a ramene Tobie Offenloch sur sa
+charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a epousee par
+reconnaissance ... tu comprends....
+
+--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gele..."
+
+Et je voulus passer outre; mais Sperver, entete comme tout bon
+Allemand, tenait a m'edifier sur le compte des personnages avec
+lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
+retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
+
+"De plus, tu trouveras Sebalt Kraft, le grand veneur, un garcon
+triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
+le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, a moins
+qu'ils ne soient deja couches!"
+
+La-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ebahi sur le
+seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
+Nideck.
+
+Au premier abord, je remarquai trois fenetres au fond, dominant le
+precipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chene bruni par le
+temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
+gauche, une cheminee gothique a large manteau, empourpree par un feu
+splendide, et decoree, sur chaque face, de sculptures representant les
+differents episodes d'une chasse au sanglier au moyen age; enfin, au
+milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
+gigantesque, eclairant une douzaine de canettes a couvercle d'etain.
+
+Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
+furent les personnages.
+
+Je reconnus d'abord le majordome a sa jambe de bois: un petit homme,
+gros, court, replet, le teint colore, le ventre tombant sur les
+cuisses, le nez rouge et mamelonne comme une framboise mure; il
+portait une enorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
+la nuque, un habit de peluche vert-pomme, a boutons d'acier larges
+comme des ecus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
+et les souliers a boucles d'argent. Il etait en train de tourner le
+robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable epanouissait sa
+face rubiconde, et ses yeux, a fleur de tete, brillaient de profil
+comme des verres de montre.
+
+Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vetue d'une robe de stoff a grands
+ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
+jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
+fauteuils a dossier droit. De petites chevilles fendues pincaient
+l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
+le troisieme clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
+les voir courbes sous cette espece de fourches caudines.
+
+"Combien de cartes? demandait-il.
+
+--Deux, repondait la vieille.
+
+--Et toi, Christian?
+
+--Deux....
+
+--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
+celle-ci, et celle-la.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mere! Ca
+vous apprendra, une fois de plus, a nous vanter les jeux de France!
+
+--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'egards pour le beau sexe.
+
+--Au jeu de cartes, on ne doit d'egards a personne.
+
+--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!
+
+--Bah! bah! avec un nez comme le votre, il y a toujours de la
+ressource."
+
+En ce moment Sperver s'ecria: "Camarades, me voici!
+
+--He! Gedeon... Deja de retour?"
+
+Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
+majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre cote.
+
+"Et Monseigneur va-t-il mieux?
+
+--Heu! fit le majordome en allongeant la levre inferieure, heu!
+
+--C'est toujours la meme chose?
+
+--A peu pres, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil."
+
+Sperver s'en apercut.
+
+"Je vous presente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
+fierement. Ah! tout va changer ici, maitre Tobie. Maintenant que
+Fritz est arrive, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
+Si l'on m'avait ecoute plus tot.... Enfin, il vaut mieux tard que
+jamais."
+
+Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
+car, s'adressant au majordome:
+
+"Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'ecria-t-elle,
+remuez-vous.... Presentez un siege a monsieur le docteur... Vous
+restez la, bouche beante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
+Allemands...."
+
+Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me debarrasser
+de mon manteau.
+
+"Permettez, monsieur....
+
+--Vous etes trop bonne, ma chere dame.
+
+--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
+pays!...
+
+--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
+secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons a temps... He!
+Kasper! Kasper!..."
+
+Un petit homme, plus haut d'une epaule que de l'autre, et la figure
+saupoudree d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminee:
+
+"Me voici!
+
+--Bon! tu vas faire preparer pour monsieur le docteur la chambre qui
+se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
+sais?
+
+--Oui, Sperver, tout de suite.
+
+--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
+Knapwurst te la remettra. Quant au souper....
+
+--Soyez tranquille, je m'en charge.
+
+--Tres-bien, je compte sur toi."
+
+Le petit homme sortit, et Gedeon, apres s'etre debarrasse de sa
+pelisse, nous quitta pour aller prevenir la jeune comtesse de mon
+arrivee.
+
+J'etais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
+
+"Otez-vous donc de la, Sebalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
+etes assez roti, j'espere, depuis ce matin. Asseyez-vous pres du feu,
+monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
+jambes.... C'est cela."
+
+Puis, me presentant sa tabatiere:
+
+"En usez-vous?
+
+--Non, ma chere dame, merci.
+
+--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
+tort: c'est le charme de l'existence."
+
+Elle remit sa tabatiere dans la poche de son tablier, et reprit apres
+quelques instants:
+
+"Vous arrivez a propos: Monseigneur a eu hier sa deuxieme attaque, une
+attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
+
+--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
+
+--Ce n'est pas etonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
+pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
+passer deux jours sans prendre un bouillon.
+
+--Et sans boire un verre de vin," ajouta le majordome, en croisant ses
+petites mains repletes sur sa bedaine.
+
+Je crus devoir hocher la tete pour temoigner ma surprise.
+
+Aussitot, maitre Tobie Offenloch vint s'asseoir a ma droite et me dit:
+
+"Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
+markobruenner par jour.
+
+--Et une aile de volaille a chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
+Le pauvre homme est maigre a faire peur.
+
+--Nous avons du markobruenner de soixante ans, reprit le majordome, et
+du johannisberg de l'an XI, car les Francais ne l'ont pas tout bu,
+comme le pretend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
+de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
+comme ce vin-la, pour remettre un homme sur pied.
+
+--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air melancolique, dans le
+temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
+portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
+
+--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
+l'appetit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
+chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
+
+--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
+faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des creatures
+du bon Dieu comme les hommes."
+
+Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
+vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrieres avec des
+sifflements lugubres.
+
+Sebalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
+le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
+tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, apres avoir pris une
+nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatiere, et moi, je
+reflechissais a l'etrange infirmite qui nous porte a nous poursuivre
+reciproquement de nos conseils.
+
+En ce moment, le majordome se leva.
+
+"Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
+au dos de mon fauteuil.
+
+--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
+
+--Quoi! pas meme un petit verre de vin?
+
+--Pas meme un petit verre de vin."
+
+Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
+
+"Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
+mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac apres ...
+dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingue
+que le kirsch!"
+
+Marie Lagoutte terminait a peine ces explications, lorsque Sperver
+entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
+
+Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
+j'entendis la femme du majordome dire a son mari:
+
+"Il est tres-bien, ce jeune homme, ca ferait un beau carabinier!"
+
+Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'etais moi-meme tout
+pensif.
+
+Quelques pas sous les voutes tenebreuses du Nideck effacerent
+completement de mon esprit les figures grotesques de maitre Tobie et
+de Marie Lagoulte: pauvres petits etres inoffensifs, vivant, comme
+l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
+
+Bientot, Gedeon m'ouvrit une piece somptueuse, tendue de velours
+violet pavillonne d'or. Une lampe de bronze, posee sur le coin de
+la cheminee et recouverte d'un globe de cristal depoli, l'eclairait
+vaguement. D'epaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
+eut dit l'asile du silence et de la meditation.
+
+En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
+une fenetre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abime et je
+compris sa pensee: il regardait si la sorciere etait toujours la-bas,
+accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
+car la nuit etait profonde.
+
+Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pale rayonnement
+de la lampe, une blanche et frele creature, assise dans un fauteuil de
+forme gothique, non loin du malade: c'etait Odile de Nideck. Sa longue
+robe de soie noire, son attitude reveuse et resignee, la distinction
+ideale de ses traits, rappelaient ces creations mystiques du moyen
+age, que l'art moderne abandonne sans reussir a les faire oublier.
+
+Que se passa-t-il dans mon ame a la vue de cette blanche statue? Je
+l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon emotion. Une
+musique interieure me rappela les vieilles ballades de ma premiere
+enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
+fredonnent pour endormir nos premieres tristesses.
+
+A mon approche, Odile s'etait levee.
+
+"Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
+simplicite touchante; puis m'indiquant du geste l'alcove ou reposait
+le comte: Mon pere est la."
+
+Je m'inclinai profondement, et sans repondre, tant j'etais emu, je
+m'approchai de la couche du malade.
+
+Sperver, debout a la tete du lit, elevait d'une main la lampe, tenant
+de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile etait a ma gauche. La
+lumiere, tamisee par le verre depoli, tombait doucement sur la figure
+du comte.
+
+Des le premier instant, je fus saisi de l'etrange physionomie du
+seigneur du Nideck, et, malgre toute l'admiration respectueuse que
+venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empecher de me dire: "C'est
+un vieux loup!"
+
+En effet, cette tete grise a cheveux ras, renflee derriere les
+oreilles d'une facon prodigieuse, et singulierement allongee par
+la face; l'etroitesse du front au sommet, sa largeur a la base; la
+disposition des paupieres, terminees en pointe a la racine du nez,
+bordees de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
+et froid; la barbe courte et drue s'epanouissant autour des machoires
+osseuses: tout dans cet homme me fit fremir, et des idees bizarres sur
+les affinites animales me traverserent l'esprit.
+
+Je dominai mon emotion et je pris le bras du malade.... Il etait sec,
+nerveux; la main petite et ferme.
+
+Au point de vue medical, je constatai un pouls dur, frequent, febrile,
+une exasperation touchant au tetanos.
+
+Que faire?
+
+Je reflechissais; d'un cote, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
+Sperver, cherchant a lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
+epiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte penible.
+Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de serieux a entreprendre.
+
+Je laissai le bras, j'ecoutai la respiration. De temps en temps une
+espece de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
+reprenait son cours ... s'accelerait ... et devenait haletant.... Le
+cauchemar oppressait evidemment cet homme.... Epilepsie ou tetanos,
+qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voila ce qu'il m'aurait
+fallu connaitre et ce qui m'echappait.
+
+Je me retournai tout pensif.
+
+"Que faut-il esperer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
+
+--La crise d'hier touche a sa fin, Madame ... il s'agirait de prevenir
+une nouvelle attaque.
+
+--Est-ce possible, Monsieur le docteur?"
+
+J'allais repondre par quelque generalite scientifique, n'osant me
+prononcer d'une maniere positive, quand les sons lointains de la
+cloche du Nideck frapperent nos oreilles.
+
+"Des etrangers!" dit Sperver,
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+"Allez voir! dit Odile, dont le front s'etait legerement assombri....
+Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalite dans de telles
+circonstances?... C'est impossible!"
+
+Presque aussitot la porte s'ouvrit; une tete blonde et rose parut dans
+l'ombre et dit a voix basse:
+
+"Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagne d'un ecuyer,
+demande asile au Nideck.... Il s'est egare dans la montagne....
+
+--C'est bien, Gretchen, repondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
+prevenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
+Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
+l'empeche de faire lui-meme les honneurs de sa maison. Qu'on eveille
+nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient."
+
+Rien ne saurait exprimer la noble simplicite de la jeune chatelaine
+en donnant ces ordres. Si la distinction semble hereditaire dans
+certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
+l'opulence eleve l'ame.
+
+Tout en admirant la grace, la douceur du regard, la distinction
+d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de details, d'une purete de
+lignes qu'on ne rencontre que dans les spheres aristocratiques....
+ces idees me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
+comparable dans mes souvenirs.
+
+"Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, depechez-vous.
+
+--Oui, Madame."
+
+La suivante s'eloigna, et je restai quelques secondes encore sous le
+charme de mes impressions.
+
+Odile s'etait retournee.
+
+"Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un melancolique sourire, on
+ne peut rester a sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
+affections et le monde.
+
+--C'est vrai, Madame, repondis-je, les ames d'elite appartiennent a
+toutes les infortunes: le voyageur egare, le malade, le pauvre sans
+pain, chacun a le droit d'en reclamer sa part, car Dieu les a faites
+comme ses etoiles, pour le bonheur de tous!"
+
+Odile baissa ses longues paupieres, et Sperver me serra doucement la
+main.
+
+Au bout d'un instant, elle reprit: "Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
+pere!...
+
+--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
+finie. Il faut en empecher le retour.
+
+--L'esperez-vous?
+
+--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
+vais y reflechir."
+
+Odile, tout emue, m'accompagna jusqu'a la porte. Sperver et moi
+nous traversames l'antichambre, ou quelques serviteurs veillaient,
+attendant les ordres de leur maitresse. Nous venions d'entrer dans le
+corridor, lorsque Gedeon, qui marchait le premier, se retourna tout a
+coup, et me placant ses deux mains sur les epaules:
+
+"Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
+un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?
+
+--Il n'y a rien a craindre pour cette nuit.
+
+--Bon, je sais cela, tu l'as dit a la comtesse; mais, demain?
+
+--Demain?
+
+--Oui, ne tourne pas la tete. A supposer que tu ne puisses pas
+empecher l'attaque de revenir, la, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
+en meure?
+
+--C'est possible, mais je ne le crois pas,
+
+--Eh! s'ecria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le crois
+pas, c'est que tu en es sur!"
+
+Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraina dans
+la galerie. Nous y mettions a peine le pied, que le baron de
+Zimmer-Blouderic et son ecuyer nous apparurent, precedes de Sebalt
+portant une torche allumee. Ils se rendaient a leur appartement, et
+ces deux personnages, le manteau jete sur l'epaule, les bottes molles
+a la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serree dans de
+longues tuniques vert-pistache a brandebourgs et torsades soie et or,
+le kolbac d'ourson enfonce sur la tete, le couteau de chasse a la
+ceinture, avaient quelque chose d'etrangement pittoresque a la lueur
+blanche de la resine.
+
+"Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
+Ils nous ont suivis de pres.
+
+--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune a
+sa taille elancee; il a le profil d'aigle et porte les moustaches a la
+Wallenstein."
+
+Ils disparurent dans une travee laterale.
+
+Gedeon prit une torche a la muraille et me guida dans un dedale de
+corridors, de couloirs, de voutes hautes, basses, en ogive, en plein
+cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.
+
+"Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
+... la chapelle, ou l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
+Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes...."
+
+Toutes choses qui m'interessaient mediocrement.
+
+Apres etre arrives tout en haut, il nous fallut redescendre une
+enfilade de marches. Enfin, grace au ciel, nous arrivames devant une
+petite porte massive. Sperver sortit une enorme clef de sa poche, et,
+me remettant la torche:
+
+"Prends-garde a la lumiere, dit-il. Attention!"
+
+En meme temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
+le couloir. La flamme se prit a tourbillonner, envoyant des etincelles
+en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
+
+"Ah! ah! ah! s'ecria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
+oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
+crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du chateau a la
+vieille tour."
+
+Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
+
+La neige encombrait cette plate-forme a balustrade de granit; le vent
+la balayait avec des sifflements immenses. Qui eut vu de la plaine
+notre torche echevelee eut pu se dire: "Que font-ils donc la-haut ...
+dans les nuages!... Pourquoi se promenent-ils a cette heure?"
+
+"La vieille sorciere nous regarde peut-etre," pensai-je en moi-meme,
+et cette idee me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
+et la main sur mon feutre, je me mis a courir derriere Sperver. Il
+elevait la lumiere pour m'indiquer la route et marchait a grands pas.
+
+Nous entrames precipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
+Hugues. Une flamme vive nous salua de ses petillements joyeux: quel
+bonheur de se retrouver a l'abri d'epaisses murailles!
+
+J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
+contemplant cette antique demeure, je m'ecriai:
+
+"Dieu soit loue! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
+
+--Devant une bonne table, ajouta Gedeon. Contemple-moi ca, plutot que
+de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
+un brochet, le dos bleu, la machoire garnie de persil. Viandes froides
+et vins chauds ... j'aime ca. Je suis content de Kasper; il a bien
+compris mes ordres."
+
+Il disait vrai, ce brave Gedeon: "Viandes froides et vins chauds,"
+car, devant la flamme, une magnifique rangee de bouteilles subissaient
+l'influence delicieuse de la chaleur.
+
+A cet aspect, je sentis s'eveiller en moi une veritable faim canine;
+mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
+
+"Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous a
+l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
+doivent te faire mal; quand on a galope huit heures consecutivement,
+il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
+assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
+la tiens...--En voila une!...--Passons a l'autre.... C'est
+cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ote ta rhingrave,
+jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!"
+
+Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: "Maintenant, Fritz,
+s'ecria-t-il, a table! Travaille de ton cote, moi du mien, et surtout
+rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--"Si "c'est le Diable qui a
+fait la soif, a coup sur "c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!"
+
+
+III
+
+Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
+course a travers les neiges du Schwartz-Wald.
+
+Sperver, attaquant tour a tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
+et le brochet, murmurait la bouche pleine:
+
+"Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyeres! nous avons des
+etangs!"
+
+Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
+une bouteille, il ajoutait:
+
+"Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
+automne!...--A ta sante, Fritz!
+
+--A la tienne, Gedeon!"
+
+C'etait merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.
+
+La flamme petillait, les fourchettes cliquetaient, les machoires
+galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
+dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
+chantait son hymne funebre, cet hymne etrange, desole, qu'il chante
+lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
+chargent, s'engloutissent, et que la lune pale regarde l'eternelle
+bataille!
+
+Cependant notre appetit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
+d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
+... il me le presenta en s'ecriant:
+
+"Au retablissement du seigneur Yeri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'a la
+derniere goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!"
+
+Ce qui fut fait.
+
+Puis il le remplit de nouveau, et repetant d'une voix retentissante:
+
+"Au retablissement du haut et puissant seigneur Yeri-Hans de Nideck
+mon maitre!"
+
+Il le vida gravement a son tour.
+
+Alors, une satisfaction profonde envahit notre etre, et nous fumes
+heureux de nous sentir au monde.
+
+Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
+et me mis a contempler ma residence.
+
+C'etait une voute basse, taillee dans le roc vif, un veritable four
+d'une seule piece, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
+cintre; tout au fond, j'apercus une sorte de grande niche, ou se
+trouvait mon lit; un lit a raz de terre, ayant, je crois, une peau
+d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
+plus petite, ornee d'une statuette de la Vierge, taillee dans le meme
+bloc de granit et couronnee d'une touffe d'herbes fanees.
+
+"Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
+ca ne vaut pas les appartements du chateau. Nous sommes ici dans la
+tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ca remonte
+au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-la, vois-tu, les gens ne
+savaient pas encore batir des voutes hautes, larges, rondes ou
+pointues, ils creusaient dans la pierre.
+
+--C'est egal, tu m'as fourre la dans un singulier trou, Gedeon.
+
+--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
+loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
+vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!
+
+--Qui cela, Hugues?
+
+--Eh! Hugues-le-Loup?
+
+--Comment, Hugues-le-Loup?
+
+--Sans doute, le chef de la race des Nideck ... un rude gaillard, je
+t'en reponds!--Il est venu s'etablir ici avec une vingtaine de reiters
+et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpe sur ce rocher, le plus haut
+de la montagne.... Tu verras ca demain. Ils ont bati cette tour, et
+puis, ma foi! ils ont dit: "Nous sommes les maitres! Malheur a ceux
+qui voudront passer sans payer rancon ... nous tombons dessus comme
+des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
+cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
+verrons les defiles du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
+de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!" Et ils
+l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
+etait leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conte ca, le soir, a la
+veillee!
+
+--Knapwurst?
+
+--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
+Un drole de corps, Fritz ... toujours niche dans la bibliotheque.
+
+--Ah! vous avez un savant au Nideck?
+
+--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
+sainte journee a secouer la poussiere des vieux parchemins de la
+famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliotheque.... On
+dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connait toute notre histoire mieux
+que nous-memes.... C'est lui qui t'en debiterait, Fritz.... Il appelle
+ca des chroniques!... ha! ha! ha!"
+
+Et Sperver, egaye par le vieux vin, se mit a rire quelques instants
+sans trop savoir pourquoi.
+
+"Ainsi, Gedeon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
+de Hugues-le-Loup?
+
+--Je te l'ai deja dit, que diable!... ca t'etonne?
+
+--Non!
+
+--Mais si, je le vois dans ta figure, tu reves a quelque chose.... A
+quoi reves-tu?
+
+--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'etonne; ce qui
+me fait reflechir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui des
+ton enfance n'as vu que la fleche des sapins, les cimes neigneuses du
+Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
+toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
+courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
+aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
+... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
+rouge. Voila ce qui m'etonne ... ce que je ne puis comprendre....
+Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
+faite."
+
+L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
+le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
+qu'il placa sur son _brule-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
+fixes au hasard, il repondit d'un air pensif:
+
+"Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux eperviers, apres
+avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
+d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aime le grand air ... et je
+l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
+soir, et d'etre ballotte par le vent ... j'aime a rentrer maintenant
+dans ma caverne ... a boire un bon coup ... a dechiqueter
+tranquillement un coq de bruyere, et a secher mes plumes devant un bon
+feu. Le comte de Nideck ne meprise pas Sperver, le vieux faucon, le
+veritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontre au clair de lune
+et m'a dit: "Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
+as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
+mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
+montagne, je m'appelle Nideck!"
+
+Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:
+
+"Ma foi! ca me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
+bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de...."
+
+En ce moment, une secousse ebranla la porte. Sperver s'interrompit et
+preta l'oreille.
+
+"C'est un coup de vent, lui dis-je.
+
+--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
+C'est un chien echappe. Ouvre, Lieverle! ouvre, Blitz!" s'ecria le
+brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
+danois formidable s'elancait dans la tour, et venait lui poser ses
+pattes sur les epaules, lui lechant, de sa grande langue rose, la
+barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
+
+Sperver lui avait passe le bras sur le cou et, se tournant vers moi:
+
+"Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
+cette tete, ces yeux, ces dents."
+
+Il lui retroussait les levres et me faisait admirer des crocs a
+dechirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
+redoublait ses caresses:
+
+"Laisse-moi, Lieverle; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
+m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?"
+
+Et Gedeon alla fermer la porte,
+
+Je n'avais jamais vu de bete aussi terrible que ce Lieverle; sa taille
+atteignait deux pieds et demi. C'etait un formidable chien d'attaque,
+au front large, aplati, a la peau fine; un tissu de nerfs et de
+muscles entrelaces; l'oeil vif, la patte allongee; mince de taille,
+large du corsage, des epaules et des reins ... mais sans odorat.
+Donnez le nez du basset a de telles betes, le gibier n'existe plus!
+
+Sperver etant revenu s'asseoir, passait la main sur la tete de son
+Lieverle avec orgueil, et m'en enumerait les qualites gravement.
+
+Lieverle semblait le comprendre.
+
+"Vois-tu, Fritz, ce chien-la vous etrangle un loup d'un coup de
+machoire. C'est ce qu'on appelle une bete parfaite sous le rapport
+du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
+vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dresse au sanglier.
+Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
+Lieverle: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
+fleche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en fremis! Couche-toi
+la, Lieverle, cria le piqueur, couche-toi sur le dos."
+
+Le chien obeit, etalant a nos yeux ses flancs couleur de chair.
+
+"Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
+cuisse et qui va jusqu'a la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
+ca! Pauvre bete!... il ne lachait pas l'oreille ... nous suivions la
+piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverle, je jette
+un cri, je saute a terre, je l'empoigne a bras le corps ... je le
+roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'etais hors de moi:..
+Heureusement, les boyaux n'etaient pas attaques. Je lui recouds le
+ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
+trois jours, il se lechait deja: un chien qui se leche est sauve!
+Hein, Lieverle, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
+deux!"
+
+J'etais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
+du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
+de l'ame.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
+les yeux,
+
+Sperver reprit:
+
+"Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a casse sa corde pour venir me
+voir ... une corde a six brins; il a trouve ma trace! Tiens, Lieverle,
+attrape!"
+
+Et il lui lanca le reste du cuisseau de chevreuil. Les machoires
+du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
+regardant avec un sourire etrange, me dit:
+
+"Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!
+
+--Moi comme un autre, parbleu!"
+
+Le chien alla s'etendre sous le manteau de la cheminee, allongeant sa
+grande echine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
+mit a le dechirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
+avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverle aimait la
+moelle!
+
+"He! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
+reprendre son os, que dirais-tu?
+
+--Diable! ce serait une mission delicate."
+
+Alors nous nous mimes a rire de bon coeur. Et Sperver, etendu dans
+son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
+dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
+buche qui pleurait dans lu flamme, lanca de grandes spirales de fumee
+bleuatre vers la voute.
+
+Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout a coup
+notre entretien interrompu:
+
+"Ecoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitte
+la montagne pour le chateau, c'est a cause de la mort de Gertrude, ta
+brave et digne femme."
+
+Gedeon fronca le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
+et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:
+
+"Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voila ce
+qui m'a chasse des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
+Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai deploye mon aile de ce
+cote; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
+... et quand, par hasard, la meute tourne la-bas ... je laisse tout
+aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tache de penser a autre
+chose."
+
+Sperver etait devenu sombre. La tete penchee vers les larges dalles,
+il restait morne; je me repentais d'avoir reveille en lui de tristes
+souvenirs. Puis, songeant a la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
+me sentais frissonner.
+
+Etrange impression! un mot, un seul, nous avait jete dans une serie
+de reflexions melancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
+evoque par hasard.
+
+Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
+grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
+fit tressaillir.
+
+Nous regardames le chien. Il tenait toujours son os a demi ronge entre
+ses pattes de devant; mais, la tete haute, l'oreille droite, l'oeil
+etincelant, il ecoutait ... il ecoutait dans le silence, et le frisson
+de la colere courait le long de ses reins.
+
+Sperver et moi, nous nous regardames tout pales ... pas un bruit,
+pas un soupir ... au dehors, le vent s'etait calme. Rien, excepte ce
+grondement sourd, continu, qui s'echappait de la poitrine du chien.
+
+Tout a coup, il se leva et bondit contre le mur avec un eclat de voix
+sec, rauque, epouvantable: les voutes en retentirent comme si la
+foudre eut eclate contre les vitres.
+
+Lieverle, la tete basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
+levres, retroussees jusqu'a leur racine, laissaient voir deux rangees
+de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
+s'arretait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inferieur
+du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colere et ses
+griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
+
+Nous l'observions sans rien comprendre a son irritation.
+
+Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
+bondir.
+
+"Lieverle! s'ecria Sperver en s'elancant vers lui, que diable as-tu?
+Est-ce que tu es fou?"
+
+Il saisit une buche et se mit a sonder le mur, plein et profond comme
+toute l'epaisseur de la roche. Aucun creux ne repondait, et pourtant
+le chien restait en arret.
+
+"Decidement, Lieverle, dit le piqueur, tu fais un mauvais reve.
+Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs."
+
+Au meme instant, un bruit exterieur frappa nos oreilles. La porte
+s'ouvrit, et le gros, l'honnete Tobie Offenloch, son falot de ronde
+d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
+riante, epanouie, apparut sur le seuil.
+
+"Salut! l'honorable compagnie, dit-il, he! que faites-vous donc la?
+
+--C'est cet animal de Lieverle, dit Sperver; il vient de faire un
+tapage!... Figurez-vous qu'il s'est herisse contre ce mur.... Je vous
+demande pourquoi?
+
+--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
+l'escalier de la tour," fit le brave homme en riant.
+
+Puis deposant son falot sur la table:
+
+"Ca vous apprendra, maitre Gedeon, a faire attacher vos chiens. Vous
+etes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
+animaux finiront par nous mettre a la porte. Tout a l'heure encore,
+dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute a la
+jambe; voyez: ses dents y sont encore marquees! une jambe toute neuve!
+Canaille de bete!
+
+--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
+attaches ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
+qu'il n'etait pas attache, Lieverle? La pauvre bete a encore la corde
+au cou.
+
+--He! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
+approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
+avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent etre au chenil,
+les chats dans les gouttieres, et les gens au chateau."
+
+Tobie s'assit en prononcant ces dernieres paroles, et, les deux coudes
+sur la table, les yeux ecarquilles de bonheur, il nous dit a voix
+basse, d'un ton de confidence:
+
+"Vous saurez, Messieurs, que je suis garcon ce soir.
+
+--Ah bah!
+
+--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
+Monseigneur.
+
+--Alors, rien ne vous presse?
+
+--Rien! absolument rien!
+
+--Quel malheur que vous soyez arrive si tard, dit Sperver, toutes les
+bouteilles sont vides!"
+
+La figure deconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
+profiter de son veuvage! Mais, en depit de mes efforts, un long
+baillement ecarta mes machoires.
+
+"Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
+differe n'est pas perdu!"
+
+Il prit sa lanterne.
+
+"Bonsoir, Messieurs.
+
+--He! attendez donc, s'ecria Gedeon, je vois que Fritz a sommeil, nous
+descendrons ensemble....
+
+--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
+a maitre Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
+leur raconte des histoires.
+
+--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.
+
+--Bonne huit, Gedeon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
+allait plus mal,
+
+--Sois tranquille....--Lieverle!... pstt!"
+
+Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
+l'horloge du Nideck sonner onze heures.
+
+J'etais rompu de fatigue.
+
+
+IV
+
+Le jour commencait a bleuir l'unique fenetre du donjon, lorsque je fus
+eveille dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
+chasse.
+
+Rien de triste, de melancolique, comme les vibrations de cet
+instrument au crepuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
+pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la derniere
+note surtout, cette note prolongee, qui s'etend sur la plaine immense
+... eveillant au loin ... bien loin ... les echos de la montagne, a
+quelque chose de la grande poesie, qui remue le coeur.
+
+Le coude sur ma peau d'ours, j'ecoutais cette voix plaintive, evoquant
+les souvenirs des ages feodaux. La vue de ma chambre, de cette voute,
+basse, sombre, ecrassee ... antique repaire du loup de Nideck ... et
+plus loin ... cette petite fenetre a vitraux de plomb, en plein cintre
+... plus large que haute, et profondement enclavee dans le mur,
+ajoutait encore a la severite de mes reflexions.
+
+Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenetre tout au large.
+
+La m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
+saurait decrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
+voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
+montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
+qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
+et du Jura;--des forets immenses, des lacs, des cretes eblouissantes,
+tracant leurs lignes escarpees sur le fond bleuatre des vallons
+combles de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!
+
+Quel enthousiasme serait a la hauteur d'un semblable tableau?
+
+Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
+les details: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
+pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
+
+J'etais la depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
+sur mon epaule; je me retournai: la figure calme et le sourire
+silencieux de Gedeon me saluerent d'un:
+
+"Gouden tag Fritz!"
+
+Puis il s'accouda pres de moi, sur la pierre, fumant son bout de
+pipe.--Il etendait la main dans l'infini et me disait:
+
+"Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ca, fils du
+Schwartz-Wald! Regarde la-bas ... tout la-bas ... la Roche-Creuse....
+La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
+sont loin!"
+
+Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui repondre?
+
+Nous restames longtemps contemplatifs, emus de tant de grandeur.
+Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
+l'horizon, me disait:
+
+"Ceci, c'est le Wald-Horn! ca, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
+torrent de la Steinbach; il est arrete, il est pendu en franges de
+glaces sur l'epaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
+la-bas, ce sentier, il mene a Tubingue.--Avant quinze jours, nous
+aurons de la peine a le retrouver."
+
+Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me detacher de ce
+spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile echancree, la queue en
+eventail, planaient autour du donjon; des herons filaient au-dessus,
+se derobant a la serre par la hauteur de leur vol.
+
+Du reste, pas un nuage: toute la neige etait a terre. La trompe
+saluait une derniere fois la montagne.
+
+"C'est mon ami Sebalt qui pleure la-bas, dit Sperver, un bon
+connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la premiere trompe
+d'Allemagne.... Ecoute-moi ca, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
+Sebalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
+plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
+matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
+favoris du comte. Il pense que ca pourra le guerir!"
+
+Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
+interrompu ma contemplation; mais quand, ebloui de tant de lumiere, je
+regardai dans l'ombre de la tour:
+
+"Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque."
+
+Ces paroles me ramenerent au sentiment du reel.
+
+"Ah! tant mieux ... tant mieux!
+
+--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ca.
+
+--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
+
+--Eh! qu'importe! tu etais la!
+
+--Tu plaisantes, Gedeon; que fait ici ma presence, du moment que je
+n'ordonne rien au malade?
+
+--Ca fait que tu lui portes bonheur."
+
+Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
+
+"Oui, reprit-il serieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
+annees precedentes notre seigneur avait une deuxieme attaque le
+lendemain de la premiere, puis une troisieme, une quatrieme. Tu
+empeches tout cela, tu arretes le mal. C'est clair!
+
+--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
+tres-obscur.
+
+--On apprend a tout age, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
+a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
+exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur a moi. Chaque
+fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sur qu'il
+m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
+un de mes chiens est eventre.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
+chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drole, qui
+dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
+porte de derriere, par une poterne, tu comprends!
+
+--Je comprends tres-bien; mais tes idees me paraissent singulieres,
+Gedeon.
+
+--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'ecouter, tu es un brave et digne
+garcon; le ciel a place sur ta tete des benedictions innombrables; il
+suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
+bonhomie, pour etre joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
+positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
+preuve?...
+
+--Oui, parbleu! je ne serais pas fache de reconnaitre tant de vertus
+cachees dans mapersonne.
+
+--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!"
+
+Il m'indiquait un monticule a deux portees de carabine du chateau.
+
+"Ce rocher enfonce dans la neige, avec une broussaille a gauche, le
+vois-tu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Regarde autour, tu ne vois rien?
+
+--Non.
+
+--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chasse la Peste-Noire. Chaque
+annee, a la deuxieme attaque, on la voyait la, les pieds dans les
+mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
+des racines. C'etait une malediction! Ce matin, la premiere chose que
+je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
+je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
+sur les yeux, regarder a droite, a gauche, en haut, en bas, dans la
+plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
+sur."
+
+Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'ecria d'un accent
+emu:
+
+"Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amene ici! C'est la
+vieille qui doit etre vexee ... Ha! ha! ha!"
+
+Je l'avoue, j'etais un peu honteux de me trouver tant de merite, sans
+m'en etre jamais apercu jusqu'alors,
+
+"Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passe la nuit?
+
+--Tres-bien!
+
+--Alors, tout est pour le mieux, descendons."
+
+Nous traversames de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
+passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
+prolongeaient a pic avec le roc jusqu'au fond de la vallee. C'etait un
+escalier de precipices, echelonnes les uns au-dessus des autres.
+
+En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
+epouvante jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
+le couloir qui mene au chateau.
+
+Sperver et moi, nous avions deja parcouru de vastes corridors,
+lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
+jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une echelle double, le petit
+gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappe la
+veille.
+
+La salle elle-meme attira mon attention par son aspect imposant:
+c'etait la salle des archives du Nideck, piece haute, sombre,
+poudreuse, a grandes fenetres ogivales prenant au sommet de la voute
+et descendant en courbe, a trois metres du parquet.
+
+La se trouvaient disposes, sur de vastes rayons, par les soins des
+anciens abbes, non-seulement tous les documents, titres, arbres
+genealogiques des Nideck, etablissant leurs droits, alliances,
+rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
+mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
+anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des
+presses de Gutenberg et de Faust, aussi venerables par leur origine
+que par la solidite monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres
+de la voute, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,
+rappelaient le souvenir des anciens cloitres du moyen age, et ce
+gnome, assis tout au haut de son echelle, un enorme volume a tranche
+rouge sur ses genoux cagneux, la tete enfoncee dans un mortier de
+fourrure, l'oeil gris, le nez epate, les levres contractees par la
+reflexion, les epaules larges, les membres greles et le dos arrondi,
+semblait bien l'hote naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait
+Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
+
+Mais ce qui donnait a la salle des archives une importance vraiment
+historique, c'etaient les portraits de famille, occupant tout un cote
+de l'antique bibliotheque, lis y etaient tous, hommes et femmes,
+depuis Hugues-le-Loup jusqu'a Yeri-Hans, le seigneur actuel ... depuis
+la grossiere ebauche des temps barbares jusqu'a l'oeuvre parfaite des
+plus illustres maitres de notre epoque.
+
+Mes regards se porterent naturellement de ce cote.
+
+Hugues Ier, la tete chauve, semblait me regarder comme vous regarde
+un loup au detour d'un bois. Son oeil gris, injecte de sang, sa barbe
+rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de
+ferocite qui me fit peur.
+
+Pres de lui, comme l'agneau pres du fauve, une jeune femme,--l'oeil
+doux et triste, le front haut, les mains croisees sur la poitrine
+supportant un livre d'Heures a fermoir d'acier, la chevelure blonde,
+soyeuse, abondante, partagee sur le milieu de la tete, et tombant en
+nattes epaisses, de chaque cote de la figure, qu'elles entouraient
+d'une aureole d'or,--m'attira par son caractere de ressemblance avec
+Odile de Nideck.
+
+Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un
+peu roide et seche de contours, mais d'une adorable naivete.
+
+Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de
+femme, suspendu a cote, attira mon attention. Figurez-vous le type
+wisigoth dans sa verite primitive: front large et bas, yeux jaunes,
+pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.
+
+"Que cette femme devait convenir a Hugues!" me dis-je en moi-meme.
+
+Et je me pris a considerer le costume; il repondait a l'energie de
+la tete. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer
+serrait la taille.
+
+Il me serait difficile d'exprimer les reflexions qui m'agiterent en
+presence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une a l'autre
+avec une curiosite singuliere. Je ne pouvais m'en detacher.
+
+Sperver, s'arretant sur le seuil de la bibliotheque, avait lance un
+coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de
+son echelle sans bouger.
+
+"Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
+
+--Oui, mechant rat, c'est pour te faire honneur.
+
+--Ecoute, reprit Knapwurst d'un ton de supreme dedain, tu as beau
+faire, Sperver, tu ne peux cracher a la hauteur de mon soulier; je
+t'en defie!"
+
+Il lui presentait la semelle. "Et si je monte?
+
+--Je t'aplatis avec ce volume."
+
+Gedeon se mit a rire et reprit:
+
+"Ne te fache pas, bossu, ne te fache pas. Je ne te veux pas de mal; au
+contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu la de si bonne
+heure aupres de ta lampe? On dirait que tu as passe la nuit.
+
+--C'est vrai; je l'ai passee a lire.
+
+--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
+
+--Non, je suis a la recherche d'une question grave; je ne dormirai
+qu'apres l'avoir resolue.
+
+--Diable!... Et cette question?
+
+--C'est de connaitre par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva
+mon ancetre, Otto le Nain, dans les forets de la Thuringe. Tu sauras,
+Sperver, que mon aieul Otto n'avait pas une coudee de haut: cela fait
+environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et
+figura tres-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le
+comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses
+plumes: c'etait l'un des plats les plus estimes de ce temps-la, avec
+les petits cochons de lait, mi-partie dores et argentes. Pendant
+le festin, Otto deroulait la queue du paon, et tous les seigneurs,
+courtisans et grandes dames, s'emerveillaient de cet ingenieux
+mecanisme. Enfin Otto sortit, l'epee au poing, et d'une voix
+retentissante il cria: "Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!" ce
+qui fut repete par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces
+circonstances; mais il ne dit pas d'ou venait ce nain ... s'il etait
+de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu
+probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit."
+
+J'etais stupefait de l'orgueil d'un si petit etre; cependant une
+curiosite extreme me portait a le menager: lui seul pouvait me fournir
+quelques renseignements sur le premier et le deuxieme portraits a la
+droite de Hugues.
+
+"Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous
+l'obligeance de m'eclairer sur un doute?"
+
+Le petit bonhomme, flatte de mes paroles, repondit:
+
+"Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis pret a vous
+satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.
+
+--Precisement, ce serait de savoir a quels personnages se rapportent
+le deuxieme et le troisieme portraits de votre galerie.
+
+--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animerent, vous parlez
+d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!"
+
+Et deposant son volume il descendit l'echelle pour converser plus a
+l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de
+la vanite dominaient le petit homme: il etait glorieux d'etaler son
+savoir,
+
+Arrive pres de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derriere
+nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgre
+le mauvais sort attache, selon lui, a sa personne, il estimait et
+glorifiait ses vastes connaissances. "Monsieur, dit Knapwurst en
+etendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,
+premier de sa race, epousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle
+lui apporta en dot les comtes de Giromani, du Haut-Barr, les chateaux
+du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup
+n'eut pas d'enfants de cette premiere femme, qui mourut toute jeune,
+en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maitre de la dot,
+ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses
+beaux-freres et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en
+corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'etait une personne
+de grand courage.... On ne sait ni d'ou elle venait, ni a quelle
+famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empechee de sauver
+Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait etre
+pendu le jour meme, et l'on avait deja tendu la barre de fer aux
+creneaux, quand Huldine, a la tete des vassaux du comte qu'elle avait
+entraines par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit
+pendre Frantz a sa place. Hugues-le-Loup epousa cette seconde femme en
+842; il en eut trois enfants.
+
+--Ainsi, repris-je tout reveur, la premiere de ces femmes s'appelait
+Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?
+
+--Aucun.
+
+--En etes-vous bien sur?
+
+--Je puis vous montrer notre arbre genealogique. Edwige n'a pas eu
+d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
+
+--C'est surprenant!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....
+
+--He! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un
+eclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatiere de
+vieux buis a cote de ce grand levrier: elle represente Hans-Wurst, mon
+bisaieul. Il a le nez en eteignoir et le menton en galoche; j'ai le
+nez camard et la bouche agreable: est-ce que ca m'empeche d'etre son
+petit-fils?
+
+--Non, sans doute.
+
+--Eh bien! il en est de meme pour les Nideck. Ils peuvent avoir des
+traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui
+est leur souche-mere. Voyez l'arbre genealogique, voyez, Monsieur!"
+
+Nous nous separames, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
+
+
+V
+
+"C'est egal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il
+l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, apres tout?... un
+nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre
+chose!"
+
+Je suivais tout reveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa
+marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,
+si naive, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune
+comtesse.
+
+Tout a coup, Gedeon s'arreta; je levai les yeux; nous etions en face
+des appartements du comte.
+
+"Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la patee aux chiens;
+quand le maitre n'est pas la, les valets se negligent; je viendrai te
+reprendre tout a l'heure."
+
+J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je
+m'en faisais le reproche, mais l'interet ne se commande pas. Quelle
+fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcove le seigneur
+du Nideck, leve sur le coude, et me regardant avec une attention
+profonde! Je m'attendais si peu a ce regard, que j'en fus tout
+stupefait.
+
+"Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais
+ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parle de
+vous ... j'etais desireux de faire votre connaissance.
+
+--Esperons, Monseigneur, lui repondis-je, qu'elle se poursuivra sous
+de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons a
+bout de cette attaque.
+
+--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
+
+--C'est une erreur, Monsieur le comte.
+
+--Non, la nature nous accorde, pour derniere grace, le pressentiment
+de notre fin.
+
+--Combien j'ai vu de ces pressentiments se dementir!" dis-je en
+souriant.
+
+Il me regardait avec une fixite singuliere, comme il arrive a tous les
+malades exprimant un doute sur leur etat. C'est un moment difficile
+pour le medecin: de son attitude depend la force morale du malade; le
+regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y decouvre
+le soupcon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,
+les ressorts de l'ame se detendent, le mal prend le dessus.
+
+Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me
+pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,
+plus confiant.
+
+J'apercus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa
+gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcove, de l'autre cote
+du lit.
+
+Elles me saluerent d'une inclination de tete.
+
+Le portrait de la bibliotheque me revint subitement a l'esprit. "C'est
+elle, me dis-je; elle ... la premiere femme de Hugues.... Voila bien
+ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire
+d'une tristesse indefinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de
+la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la
+femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquietudes, tant
+d'anxietes poignantes! Jeune fille, epouse, mere, il faut toujours
+sourire, meme lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot etouffe
+... C'est ton role, o femme! dans cette grande et amere comedie qu'on
+appelle l'existence humaine!"
+
+Je reflechissais a toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se
+prit a dire:
+
+"Si Odile, ma chere enfant, voulait faire ce que je lui demande; si
+elle consentait seulement a me donner l'esperance de se rendre a mes
+voeux, je crois que mes forces reprendraient."
+
+Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait
+prier.
+
+"Oui, reprit le malade, je renaitrais a la vie; la perspective de
+me voir entoure d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des
+petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait."
+
+A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis emu.
+
+La jeune fille ne repondit pas.
+
+Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil
+suppliant, poursuivit:
+
+"Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton pere? Mon Dieu! je ne
+le demande qu'une esperance, je ne te fixe pas d'epoque. Je ne veux
+pas gener ton choix. Nous irons a la cour; la, cent partis honorables
+se presenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon
+enfant? Tu seras libre de te prononcer."
+
+Il se tut.
+
+Rien de penible pour un etranger comme ces discussions de famille;
+tant d'interets divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engages,
+que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous derober a de
+telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les
+circonstances ne le permettaient pas.
+
+"Mon pere, dit Odile comme pour eluder les instances du malade, vous
+guerirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever a notre affection....
+Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
+
+--Tu ne me reponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc
+objecter a mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc etre
+prive des consolations accordees aux plus miserables? ai-je froisse
+tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
+
+--Non, mon pere....
+
+--Alors, pourquoi te refuser a mes prieres?...
+
+--Ma resolution est prise ... c'est a Dieu que je me devoue!"
+
+Tant de fermete dans un etre si faible me fit passer un frisson par
+tout le corps. Elle etait la, comme la Madone sculptee dans la tour de
+Hugues, frele, calme, impassible.
+
+Les yeux du comte prirent un eclat febrile. Je faisais signe a la
+jeune comtesse de lui donner au moins une esperance, pour calmer son
+agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.
+
+"Ainsi, reprit-il d'une voix etranglee par l'emotion, tu verrais perir
+ton pere; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,
+tu ne le prononcerais pas?
+
+--La vie n'appartient pas a l'homme, elle est a Dieu, dit Odile; un
+mot de moi n'y peut rien.
+
+--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour
+se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne
+dit-il pas: "Honore ton pere et ta mere!"
+
+--Je vous honore, mon pere, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir
+n'est pas de me marier."
+
+J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,
+puis il se retourna brusquement.
+
+"Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!..."
+
+Et s'adressant a moi, tout pale de cette scene:
+
+"Docteur, s'ecria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un
+poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'eclair?...
+Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce
+que je souffre!..."
+
+Tout ses traits se decomposerent ... il devint livide.
+
+Odile s'etait levee et s'approchait de la porte.
+
+"Reste! hurla le comte, je veux te maudire!..."
+
+Jusqu'alors je m'etais tenu dans la reserve, n'osant intervenir entre
+le pere et la fille; je ne pouvais faire davantage.
+
+"Monseigneur, m'ecriai-je, au nom de votre sante, au nom de la
+justice, calmez-vous, votre vie en depend!
+
+--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un
+couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!"
+
+Son emotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment ou, ne
+se possedant plus de colere, il allait s'elancer pour aneantir son
+enfant. Celle-ci, calme, pale, se mit a genoux sur le seuil. La porte
+etait ouverte, et j'apercus, derriere la jeune fille, Sperver les
+joues contractees, l'air egare. Il s'approcha sur la pointe des pieds,
+et s'inclinant vers Odile:
+
+"Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave
+homme! Si vous disiez seulement: "Peut-etre ... nous verrons ... plus
+tard!..." Elle ne repondit pas et conserva son attitude.
+
+En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes
+d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientot un sommeil
+lourd, profond, regla sa respiration haletante.
+
+Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un
+mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardames s'eloigner
+lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la demarche
+de la comtesse: on eut dit l'image vivante du devoir accompli....
+
+Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gedeon se
+tourna vers moi:
+
+"Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?"
+
+Je courbai la tete sans repondre: la fermete de cette jeune fille
+m'epouvantait.
+
+
+VI
+
+Sperver etait indigne.
+
+"Voila ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'ecria-t-il en sortant
+de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des
+chateaux, des forets, des etangs, les plus beaux domaines du
+Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite
+voix douce: "Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et
+moi je reponds: C'est impossible!" Oh! Dieu!... quelle misere!... Ne
+vaudrait-il pas cent fois mieux etre venu au monde fils d'un
+bucheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz...,
+allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand
+air!"
+
+Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraina dans le
+corridor.
+
+Il etait alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au
+lever du soleil, s'etait couvert de nuages, la bise fouettait la neige
+contre les vitres, et je distinguais a peine la cime des montagnes
+environnantes.
+
+Nous allions descendre l'escalier qui mene a la cour d'honneur,
+lorsqu'au detour du corridor nous nous trouvames nez a nez avec Tobie
+Offenloch.
+
+Le digne majordome etait tout essouffle.
+
+"He! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, ou diable
+courez-vous si vite?... et le dejeuner!
+
+--Le dejeuner!... quel dejeuner? demanda Sperver.
+
+--Comment, quel dejeuner? ne sommes-nous pas convenus de dejeuner
+ensemble ce matin avec le docteur Fritz?
+
+--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus." Offenloch partit d'un
+eclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.
+
+"Ha! ha! ha! s'ecria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais
+d'arriver le dernier! Allons, allons, depechez-vous! Kasper est en
+haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre
+chambre; nous serons plus a l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur."
+
+Il me tendit la main.
+
+"Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
+
+--Non, je vais prevenir Madame la comtesse que le baron de
+Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui presenter ses hommages
+avant de quitter le chateau.
+
+--Le baron de Zimmer?
+
+--Oui, cet etranger qui nous est arrive hier au milieu de la nuit.
+
+--Ah! bon, depechez-vous.
+
+--Soyez tranquille ... le temps de deboucher les bouteilles, et je
+suis de retour."
+
+Il s'eloigna clopin-clopant.
+
+Le mot "dejeuner" avait change completement la direction des idees de
+Sperver.
+
+"Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus
+simple de chasser les idees noires est encore de boire un bon coup. Je
+suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voutes immenses
+de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris
+qui grignotent une noisette dans le coin d'une eglise. Tiens,
+Fritz, nous y sommes; ecoute un peu comme le vent siffle dans les
+meurtrieres. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible."
+
+Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les
+vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les
+cheveux blond-filasse, la taille grele et le nez retrousse. Sperver
+en avait fait son factotum; c'est lui qui demontait et nettoyait ses
+armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui
+donnait la patee aux chiens pendant son absence, et qui surveillait
+a la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes
+circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument
+comme Tobie veillait a celui du comte. Il avait la serviette sur le
+bras, et debouchait avec gravite les longs flacons de vin du Rhin.
+
+"Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout
+etait bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis
+juste.... Quand on fait son devoir, j'aime a le dire tout haut.
+Aujourd'hui, c'est la meme chose: cette hure de sanglier au vin blanc
+a tout a fait bonne mine, et cette soupe aux ecrevisses repand une
+odeur delicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras
+nos verres.... Je veux t'elever de plus en plus, car tu le merites!"
+
+Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et
+paraissait savourer les compliments de son maitre. Nous primes place,
+et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait
+heureux de preparer lui-meme sa soupe aux pommes de terre, dans sa
+chaumiere, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fut ne comte
+de Nideck, qu'il n'eut pu se donner une attitude plus noble et plus
+digne a table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper
+d'avancer tel plat ou de deboucher telle bouteille.
+
+Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maitre Tobie parut;
+mais il n'etait pas seul, et nous fumes tout etonnes de voir le baron
+de Zimmer-Blouderic et son ecuyer debout derriere lui.
+
+Nous nous levames. Le jeune baron vint a notre rencontre le front
+decouvert: c'etait une belle tete, pale et fiere, encadree de longs
+cheveux noirs. Il s'arreta devant Sperver.
+
+"Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte
+ne saurait imiter, je viens faire appel a votre connaissance du pays.
+Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne
+saurait me renseigner sur la montagne.
+
+--Je le crois, Monseigneur, repondit Sperver en s'inclinant, et je
+suis a vos ordres.
+
+--Des circonstances imperieuses m'obligent a partir au milieu de la
+tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je
+voudrais atteindre le Wald-Horn, a six lieues d'ici.
+
+--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrees de
+neige.
+
+--Je le sais ... mais il le faut!
+
+--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien
+Sebalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connait a fond la
+montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'a Pirmesens, dans le
+Hundsruck.
+
+--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis
+reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me
+suffisent."
+
+Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenetre, il l'ouvrit tout
+au large. Un coup de vent impetueux chassa la neige jusque dans le
+corridor, et referma la porte avec fracas,
+
+Je restais toujours a ma place, debout, la main au dos de mon
+fauteuil; le petit Kasper s'etait efface dans un coin. Le baron et son
+ecuyer s'approcherent de la fenetre.
+
+"Messieurs, s'ecria Sperver, la voix haute, pour dominer les
+sifflements du vent, et le bras etendu, voici la carte du pays. Si
+le temps etait clair, je vous inviterais a monter dans la tour des
+signaux ... nous decouvririons le Schwartz-Wald a perte de vue ...
+mais a quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et
+plus loin, derriere cette cime blanche, le Wald-Horn ou l'ouragan se
+demene! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. La, si
+la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre,
+qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois cretes: la
+Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier
+point, le plus a droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe
+la vallee de Reethal, mais il doit etre couvert de glace.... Dans tous
+les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez
+a gauche, en remontant la rive, une caverne a mi-cote: la
+Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute
+probabilite, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.
+
+--Je vous remercie, Monsieur.
+
+--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit
+Sperver, il pourrait vous enseigner le gue du torrent; mais je doute
+fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil....
+D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner
+la base du Behrenkopf, car, de l'autre cote, la descente n'est pas
+possible: ce sont des rochers a pic."
+
+Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire
+et breve accentuait chaque circonstance avec precision, et le jeune
+baron, qui l'ecoutait avec une attention singuliere. Aucun obstacle ne
+paraissait l'effrayer. Le vieil ecuyer ne semblait pas moins resolu.
+
+Au moment de quitter la fenetre, il y eut une lueur, une eclaircie
+dans l'espace, un de ces mouvements rapides ou l'ouragan saisit des
+masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil
+alla plus loin: on apercut les trois pics derriere l'Altenberg. Les
+details que Sperver venait de donner se dessinerent, puis l'air se
+troubla de nouveau.
+
+"C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grace a vos
+explications, j'espere l'atteindre."
+
+Sperver s'inclina sans repondre. Le jeune homme et son ecuyer, nous
+ayant salues, sortirent lentement.
+
+Gedeon referma la fenetre, et s'adressant a maitre Tobie et a moi:
+
+"Il faut etre possede du diable, dit-il en souriant, pour sortir par
+un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup a la porte.
+Du reste, ca les regarde. La figure du jeune homme me revient tout
+a fait; celle du vieux aussi. Ah ca! buvons! Maitre Tobie, a votre
+sante!"
+
+Je m'etais approche de la fenetre, et comme le baron de Zimmer et son
+ecuyer montaient a cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgre la
+neige repandue dans l'air, je vis a gauche, dans une tourelle a hautes
+fenetres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pale,
+glisser un long regard vers le jeune homme.
+
+"He! Fritz, que fais-tu donc la? s'ecria Sperver.
+
+--Rien, je regarde les chevaux de ces etrangers.
+
+--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin a l'ecurie: de belles
+betes!"
+
+Les cavaliers partirent a fond de train.--Le rideau se referma.
+
+
+VII
+
+Plusieurs jours se passerent sans rien amener de nouveau. Mon
+existence au Nideck etait fort monotone; c'etait toujours le matin
+l'air melancolique de la trompe de Sebalt, puis une visite au comte,
+puis le dejeuner, puis les reflexions a perte de vue de Sperver sur
+la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maitre
+Tobie et de toute cette nichee de domestiques, n'ayant d'autres
+distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
+une existence supportable; il s'enfoncait dans ses chroniques jusque
+par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
+de la bibliotheque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
+
+On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
+ecuries et le chenil; les chiens commencaient a se familiariser
+avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
+majordorme apres boire, et les repliques de Marie Lagoutte.... La
+melancolie de Sebalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
+souffle dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
+sans cesse les yeux vers Tubingue.
+
+Cependant la maladie du seigneur Yeri-Hans poursuivait son cours.
+C'etait ma seule occupation serieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
+se verifiait: parfois le comte, reveille en sursaut, se levait a demi,
+et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait a voix basse:
+
+"Elle vient! elle vient!"
+
+Alors Gedeon secouait la tete, il montait sur la tour des signaux;
+mais il avait beau regarder a droite et a gauche, la Peste-Noire
+restait invisible.
+
+A force de reflechir a cette etrange maladie, j'avais fini par me
+persuader que le seigneur de Nideck etait fou: l'influence bizarre que
+la vieille exercait sur son esprit, ses alternatives d'egarement et de
+lucidite, tout me confirmait dans cette opinion.
+
+Les medecins qui se sont occupes de l'alienation mentale savent que
+les folies periodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
+plusieurs fois dans l'annee: au printemps, en automne, en hiver ... et
+que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais a Tubingue
+une vieille dame qui pressent elle-meme, depuis trente ans, le
+retour de son delire: elle se presente a la maison de sante.... On
+l'enferme.... La, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
+scenes effrayantes dont elle a ete temoin pendant sa jeunesse: elle
+tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosee du sang des
+victimes ... elle gemit a faire pleurer les pierres ... Au bout de
+quelques semaines, les acces deviennent moins frequents.... On lui
+rend enfin sa liberte ... sur de la voir revenir l'annee suivante.
+
+"Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
+disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent evidemment a la
+Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a ete jeune ... elle a du
+etre belle." Et mon imagination, une fois lancee dans cette voie,
+construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
+a personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonne de croire son
+maitre capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant a
+Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
+un coup terrible.
+
+La pauvre jeune fille etait bien malheureuse. Son refus de se marier
+avait tellement irrite le comte qu'il supportait difficilement
+sa presence; il lui reprochait sa desobeissance avec amertume et
+s'etendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois meme des crises
+violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
+point que je me crus force d'intervenir. J'attendis un soir la
+comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer a soigner
+le comte; mais ici se presenta, contre mon attente, une resistance
+inexplicable. Malgre toutes mes observations, elle voulut continuer a
+veiller son pere comme elle l'avait fait jusqu'a ce jour.
+
+"C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
+saurait m'en dispenser.
+
+--Madame, lui repondis-je en me placant devant la porte du malade,
+l'etat de medecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
+puissent etre, un honnete homme doit les remplir: voire presence tue
+le comte."
+
+Je me souviendrai toute ma vie de l'alteration subite des traits
+d'Odile.
+
+A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
+blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixes sur les
+miens, semblerent vouloir lire au fond de mon ame.
+
+"Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en repondez sur l'honneur
+... n'est-ce pas, Monsieur?...
+
+--Oui, Madame ... sur l'honneur!"
+
+Il y eut un long silence;... puis, d'une voix etouffee:
+
+"C'est bien, dit-elle.... Que la volonte de Dieu s'accomplisse!..."
+
+Et, courbant la tete, elle se retira.
+
+Le lendemain de cette scene, vers huit heures du matin, je me
+promenais dans la tour de Hugues, en songeant a la maladie du comte,
+dont je ne prevoyais pas l'issue, et a ma clientele de Tubingue, que
+je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
+discrets, frappes contre la porte, vinrent m'arracher a ces tristes
+reflexions.
+
+"Entrez!"
+
+La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
+une profonde reverence,
+
+L'arrivee de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
+de me laisser seul; mais l'expression meditative de sa physionomie
+me surprit.... Elle avait jete sur ses epaules un grand chale tartan
+rouge et vert; elle baissait la tete en se pincant les levres, et
+ce qui m'etonna le plus, c'est qu'apres etre entree, elle ouvrit de
+nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
+
+"Que me veut-elle? pensai-je en moi-meme. Que signifient ces
+precautions?"
+
+J'etais intrigue.
+
+"Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avancant vers moi,
+je vous demande pardon de vous deranger de si grand matin, mais j'ai
+quelque chose de serieux a vous apprendre.
+
+--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
+
+--Il s'agit du comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veille
+la nuit derniere.
+
+--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir."
+
+Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
+remarquai avec etonnement le caractere energique de cette tete, qui
+m'avait paru grotesque le soir de mon arrivee au chateau.
+
+"Monsieur le docteur, reprit-elle apres un instant de silence, en
+fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
+ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
+et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'etonne: quand on a
+passe par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
+laisse la peur en route.
+
+--Je vous crois, Madame.
+
+--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ca; c'est pour bien vous
+faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
+fier a moi quand je dis: "J'ai vu telle chose."
+
+--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.
+
+--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
+heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: "Marie,
+il faut aller veiller le comte." D'abord cela m'etonne. "Comment!
+veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son pere
+elle-meme?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
+remplaces.--Malade! pauvre chere enfant! j'etais sure que ca finirait
+ainsi." Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
+quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son pere!
+Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir a Tobie, et je me rends
+dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
+coucher. Bon! me voila seule."
+
+Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
+parut se recueillir. J'etais devenu fort attentif.
+
+"Il etait environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
+pres du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
+faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
+celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'a onze heures. Alors je me
+sentis fatiguee. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
+faire, on tombe malgre soi, et d'ailleurs, je ne me defiais de rien,
+je me disais: "Il va dormir d'un trait jusqu'au jour." Vers minuit, le
+vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me leve
+pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit etait noire comme
+une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
+fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
+pas change de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
+quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... la ... ce qui
+s'appelle ... bien! Mon fauteuil etait tendre comme un duvet, la
+chambre etait chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
+une heure, quand un coup d'air me reveille en sursaut. J'ouvre les
+yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenetre du milieu ouverte,
+les rideaux tires, et le comte en chemise, debout sur cette fenetre!
+
+--Le comte?
+
+--Oui.
+
+--C'est impossible ... il peut a peine remuer.
+
+--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
+une torche a la main ... la nuit etait sombre et l'air si tranquille,
+que la flamme de la torche se tenait toute droite."
+
+Je regardai Marie-Anne d'un air stupefait.
+
+--D'abord, reprit-elle apres un instant de silence, de voir cet homme,
+les jambes nues, dans une pareille position, ca me produit un effet
+... un effet ... je veux crier ... mais aussitot je me dis: "Peut-etre
+qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'eveille ... il tombe ...
+il est perdu!.." Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
+pensez bien!.. Voila qu'il leve sa torche lentement, puis il l'abaisse
+... il la releve et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
+fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
+fenetre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
+se couche en marmottant Dieu sait quoi!
+
+--Etes-vous bien sure d'avoir vu cela, Madame?
+
+--Si j'en suis sure!...
+
+--C'est etrange!
+
+--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ca! Ah!
+dame! dans le premier moment ca m'a remuee..., puis, quand je l'ai
+revu couche dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
+rien n'etait, alors je me suis dit: "Marie-Anne, tu viens de faire
+un mauvais reve.... ca n'est pas possible autrement," et je me suis
+approchee de la fenetre; mais la torche brulait encore, elle etait
+tombee dans une broussaille, un peu a gauche de la troisieme poterne
+... on la voyait briller comme une etincelle.... Il n'y avait pas
+moyen de dire non."
+
+Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
+
+"Vous pensez bien, Monsieur, qu'a partir de ce moment-la, je n'ai plus
+eu sommeil de toute la nuit. J'etais comme qui dirait sur le qui-vive.
+A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derriere mon
+fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'etais
+inquiete, ca me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
+eveiller Offenloch et je l'ai envoye pres du comte. En passant dans le
+corridor, j'ai vu que la premiere torche a droite manquait dans son
+anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvee pres du petit sentier du
+Schwartz-Wald; tenez, la voila."
+
+Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
+qu'elle deposa sur la table.
+
+J'etais terrasse.
+
+Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si epuise,
+avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenetre?
+Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?
+
+Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister a cette scene
+etrange, mysterieuse, et ma pensee se reportait involontairement vers
+la Peste-Noire. Je m'eveillai enfin de cette contemplation interieure,
+et je vis Marie Lagoutte qui s'etait levee et se disposait a sortir.
+
+"Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez tres-bien fait de me
+prevenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit a personne de
+cette aventure?
+
+--A personne, Monsieur; ces choses-la ne se disent qu'au pretre et au
+medecin.
+
+--Allons, je vois que vous etes une brave personne."
+
+Ces paroles s'echangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
+Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sebalt.
+
+"Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
+de belles!
+
+--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Decidement le
+diable se mele de nos affaires!"
+
+Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrerent
+dans la tour.
+
+
+VIII
+
+La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de
+Sebalt une ironie amere. Ce digne veneur, qui m'avait frappe le soir
+de mon arrivee au Nideck par son attitude melancolique, etait maigre
+et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serree
+sur les hanches par le ceinturon,--d'ou pendait le couteau a manche
+de corne,--de hautes guetres de cuir montant au-dessus des genoux, la
+trompe en bandouliere de droite a gauche, la conque sous le bras. Il
+etait coiffe d'un feutre a larges bords, la plume de heron dans la
+ganse, et son profil, termine par une petite barbe rousse, rappelait
+celui du chevreuil.
+
+"Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!"
+
+Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tete entre les mains, d'un
+air desespere, tandis que Sebalt passait tranquillement sa trompe
+par-dessus sa tete, et la deposait sur la table.
+
+"Eh bien! Sebalt, s'ecria Gedeon, parle donc!"
+
+Puis, me regardant, il ajouta:
+
+"La sorciere rode autour du chateau."
+
+Cette nouvelle m'eut ete parfaitement indifferente avant les
+confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait
+des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille;
+ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, a tout prix, les
+connaitre.
+
+"Un instant, Messieurs, un instant, dis-je a Sperver et a son ami le
+veneur; avant tout, je voudrais savoir d'ou vient la Peste-Noire."
+
+Sperver me regarda tout ebahi.
+
+"Eh! fit-il, Dieu le sait!
+
+--Bon! A quelle epoque precise arrive-t-elle en vue du Nideck?
+
+--Je te l'ai dit: huit jours avant Noel; tous les ans.
+
+--Et elle y reste?
+
+--De quinze jours a trois semaines.
+
+--Avant on ne la voit pas? meme de passage? ni apres?
+
+--Non.
+
+--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'ecriai-je; cela n'est pas
+naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'ou elle
+vient.
+
+--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!"
+
+Et il secoua la tete d'un air melancolique.
+
+"Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ...
+mais c'est plus facile a dire qu'a faire.... Si l'on osait lui envoyer
+une balle ... a la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez
+pres de temps a autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant a la
+prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue!
+Ecoute Sebalt, et tu verras!"
+
+Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisees, me
+regarda et dit:
+
+"Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du
+Nideck. La neige etait a pic sur les bords. J'allais, ne songeant a
+rien, quand une trace attire mes yeux: elle etait profonde, et prenait
+le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis
+remonter a gauche. Ce n'etait ni la brosse du lievre qui n'enfonce
+pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trefle du loup: c'etait un
+creux profond, un veritable trou.--Je m'arrete ... je deblaye, pour
+voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!
+
+--En etes-vous bien sur?
+
+--Comment, si j'en suis sur? je connais le pied de la vieille mieux
+que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil a terre ... je
+reconnais les gens a leur trace.... Et puis un enfant lui-meme ne s'y
+tromperait pas.
+
+--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulierement?
+
+--Il est petit a tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long,
+le contour net, l'orteil tres-rapproche des autres doigts, qui sont
+presses comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied
+admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombe amoureux
+de ce pied-la. Chaque fois que je le rencontre, ca me produit une
+impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit
+celui de la Peste-Noire!"
+
+Et le brave garcon, joignant les mains, se prit a regarder les dalles
+d'un air melancolique.
+
+"Eh bien! ensuite, Sebalt? dit Sperver avec impatience.
+
+--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets
+aussitot en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la
+vieille au gite; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait
+faire. Je grimpe sur le talus du sentier, a deux portees de carabine
+du Nideck; je descends la cote, gardant toujours la piste a droite:
+elle longeait la lisiere du Rheethal. Tout a coup, elle saute le fosse
+du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voila qu'en regardant par
+hasard, un peu a gauche, j'apercois une autre trace, qui avait suivi
+celle de la Peste-Noire. Je m'arrete.... Serait-ce Sperver? ou bien
+Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon
+etonnement: ca n'etait personne du pays! Je connais tous les pieds du
+Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-la ne ressemblait pas
+aux notres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'etait une
+sorte de botte souple et fine, avec des eperons qui laissaient une
+petite raie derriere,--la botte, au lieu d'etre ronde par le bout,
+etait carree; la semelle, mince et sans clous, pliait a chaque pas.
+La marche, rapide et courte, ne pouvait etre que celle d'un homme de
+vingt a vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup
+d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.
+
+--Qui cela peut-il etre?"
+
+Sebalt haussa les epaules, ecarta les mains et se tut.
+
+"Qui peut avoir interet a suivre la vieille? demandai-je en
+m'adressant a Sperver.
+
+--Eh! fit-il d'un air desespere, le diable seul pourrait le dire."
+
+Nous restames quelques instants meditatifs.
+
+"Je reprends la piste, poursuivit enfin Sebalt; elle remonte de
+l'autre cote, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet
+autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-meme: "Oh! vieille
+peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espece, le metier de
+chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme
+un negre!" Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du
+Schneeberg. Dans cet endroit, le vent avait souffle; la neige me
+montait jusqu'aux cuisses: c'est egal, il faut que je passe! J'arrive
+sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste!
+Je m'arrete, et je vois qu'apres avoir pietine a droite et a gauche,
+les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de
+Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre cote du torrent:
+rien! La vieille coquine avait remonte ou descendu la riviere, en
+marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Ou aller? A droite
+... ou a gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au
+Nideck.
+
+--Tu as oublie de parler de son dejeuner, dit Sperver.
+
+--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle
+avait allume du feu ... la place etait toute noire.... Je posai la
+main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait
+prouve que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle
+etait froide comme glace.... Je remarquai tout pres de la un collet
+tendu dans les broussailles....
+
+--Un collet?...
+
+--Oui; il parait que la vieille sait tendre des pieges.... Un lievre
+s'y etait pris; sa place restait encore empreinte dans la neige,
+etendue tout au long. La sorciere avait allume du feu pour le faire
+cuire: elle s'etait regalee!
+
+--Et dire, s'ecria Sperver furieux en frappant du poing sur la table,
+dire que cette vieille scelerate mange de la viande, tandis que, dans
+nos villages, tant d'honnetes gens se nourrissent de pommes de terre!
+Voila ce qui me revolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!..."
+
+Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensee; il palit, et, tous
+trois, nous restames immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche
+beante.
+
+Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journees d'hiver
+... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la
+plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait
+pres de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la
+bete eut ete sur le seuil de la tour!
+
+On a souvent parle du rugissement du lion grondant le soir dans
+l'immensite du desert.... Mais si l'Afrique, brulante, calcinee,
+rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain
+de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix
+etrange, conforme a ce morne tableau de l'hiver, ou tout sommeille, ou
+pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du
+loup!
+
+A peine ce cri lugubre s'etait-il fait entendre, qu'une autre voix
+formidable, celle de soixante chiens, y repondait dans les remparts du
+Nideck. Toute la meute se dechainait a la fois: les aboiements lourds
+des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements
+criards des epagneuls, la voix melancolique des bassets qui pleurent,
+tout se confondait avec le cliquetis des chaines, les secousses des
+chenils ebranles par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement
+continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'etait le chant de ce
+concert infernal!
+
+Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant
+son regard au pied de la tour:
+
+"Est-ce qu'un loup serait tombe dans les fosses?" dit-il.
+
+Mais le hurlement partait de l'interieur. Alors, se tournant de notre
+cote: "Fritz!... Sebalt!...s'ecria-t-il, arrivez!..." Nous descendimes
+les marches quatre a quatre et nous entrames dans la salle d'armes.
+La, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voutes
+sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les
+chiens s'enrouaient de rage; leurs chaines s'entrelacaient; ils
+s'etranglaient peut-etre.
+
+Sperver tira son couteau de chasse, Sebalt en fit autant; ils me
+precederent dans la galerie.
+
+Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver,
+alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sebalt allongeait
+ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un
+pressentiment nous annoncait quelque chose d'abominable.
+
+En courant vers les appartements du comte, nous vimes toute la maison
+sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au
+hasard, se demandant:
+
+"Qu'est-ce qu'il y a? D'ou viennent ces cris?"
+
+Nous penetrames, sans nous arreter, dans le couloir qui precede la
+chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrames dans le vestibule
+la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer
+avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse evanouie, la
+tete renversee, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.
+
+Nous passames pres d'elle si vite, que c'est a peine si nous
+entrevimes cette scene pathetique. Depuis elle m'est revenue en
+memoire, et la tete pale d'Odile retombant sur l'epaule de la bonne
+femme m'apparait comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge
+au couteau sans se plaindre, tue d'avance par l'effroi.
+
+Enfin nous etions devant la chambre du comte.
+
+Le hurlement se faisait entendre derriere la porte.
+
+Nous nous regardames en silence, sans chercher a nous expliquer la
+presence d'un tel hote; nous n'en avions pas le temps; les idees
+s'entrechoquaient dans notre esprit.
+
+Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse a la
+main, il voulut s'elancer dans la chambre; mais il s'arreta sur le
+seuil, immobile comme petrifie.
+
+Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme:
+ses yeux semblaient jaillir de sa tete, et son grand nez maigre se
+recourbait en griffe sur sa bouche beante.
+
+Je regardai par-dessus son epaule, et ce que je vis me glaca
+d'horreur.
+
+Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la
+tete basse, inclinee sous les tentures rouges, les yeux etincelants,
+poussait des hurlements lugubres!
+
+Le loup ... c'etait lui!...
+
+Ce front plat ... ce visage allonge en pointe ... cette barbe
+roussatre, herissee sur les joues ... cette longue echine maigre ...
+ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout
+... revelait la bete fauve cachee sous le masque humain!
+
+Parfois il se taisait une seconde pour ecouter, et faisait vaciller
+les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tete ... puis il
+reprenait son chant melancolique.
+
+Sperver, Sebalt et moi, nous etions cloues a terre, nous retenions
+notre haleine, saisis d'epouvante.
+
+Tout a coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il
+leva la tete et preta l'oreille.
+
+La-bas!... la-bas!... sous les hautes forets de sapins chargees
+de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait
+augmenter en se prolongeant, et bientot nous l'entendimes dominer le
+tumulte de la meute: la louve repondait au loup!
+
+Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pale et le bras etendu
+vers la montagne, me dit a voix basse:
+
+"Ecoute la vieille!"
+
+Et le comte, immobile, la tete haute, le cou allonge, la bouche
+ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait
+cette voix lointaine perdue au milieu des gorges desertes du
+Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie epouvantable rayonnait sur
+toute sa figure.
+
+En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'ecria:
+
+"Comte de Nideck, que faites-vous?"
+
+Le comte tomba comme foudroye. Nous nous precipitames dans la chambre
+pour le secourir....
+
+La troisieme attaque commencait:--elle fut terrible!
+
+
+IX
+
+Le comte de Nideck se mourait!
+
+Que peut l'art en presence de ce grand combat de la vie et de la mort?
+A cette heure derniere ou les lutteurs invisibles s'etreignent corps a
+corps, se pressent haletants, se renversent et se relevent tour a tour
+... que peut le medecin?
+
+Regarder, ecouter et fremir!
+
+Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
+elle s'y repose, elle y puise le courage, du desespoir. Mais bientot
+son ennemi l'y suit. Alors, s'elancant a sa rencontre, elle l'etreint
+de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus pres de l'issue
+fatale.
+
+Et le malade, baigne de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
+inertes, ne peut rien pour lui-meme. Sa respiration, tantot courte,
+embarrassee, anxieuse, tantot longue, large et profonde, marque les
+differentes phases de cette bataille epouvantable.
+
+Et les assistants se regardent.... Ils pensent: "Un jour, cette meme
+lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
+dans son antre, comme l'araignee la mouche. Mais la vie ... elle
+... l'ame, deployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
+s'ecriant: "J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!" Et
+d'en bas, la mort, la regardant s'elever, ne pourra la suivre: elle
+ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation supreme!.... certitude de
+l'immortalite ... esperance de justice ... quel barbare pourrait vous
+arracher du coeur de l'homme?..."
+
+Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
+commencait: le pouls brusque, irregulier, avait des defaillances ...
+des interruptions ... puis des retours soudains....
+
+Il ne me restait plus qu'a voir mourir cet homme ... je tombais de
+fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
+
+Je dis a Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maitre.
+
+Le pauvre garcon etait desole; il se reprochait son exclamation
+involontaire: "Comte de Nideck, que faites-vous?" et s'arrachait les
+cheveux de desespoir.
+
+Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant a peine eu le temps de
+prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.
+
+Un bon feu brillait dans la cheminee. Je me jetai tout habille sur mon
+lit et le sommeil ne tarda pas a venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
+l'on s'attend a voir interrompre par des gemissements et des pleurs.
+
+Je dormais ainsi, la face tournee vers le foyer, dont la lumiere
+ruisselait sur les dalles.
+
+Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
+cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
+grandes ailes rouges et fatiguait mes paupieres.
+
+Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
+d'ou provenaient ces alternatives de lumiere et d'obscurite.
+
+La plus etrange surprise m'attendait:
+
+Sur le fond de l'atre, a peine eclaire par quelques braises encore
+ardentes, se detachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
+
+Elle etait accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
+
+Je crus d'abord a une illusion, suite naturelle de mes pensees depuis
+quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
+arrondis par la crainte.
+
+C'etait bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillees entre ses
+bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
+replie, son nez en bec d'aigle, ses levres contractees.
+
+J'eus peur!
+
+Comment la Peste-Noire etait-elle la?--Comment avait-elle pu arriver
+dans cette haute tour, dominant les abimes?
+
+Tout ce que m'avait raconte Sperver de sa puissance mysterieuse me
+parut justifie!...--La scene de Lieverle grondant contre la muraille
+me passa devant les yeux comme un eclair!....--Je me blottis dans
+l'alcove, respirant a peine, et regardant cette silhouette immobile,
+comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
+
+La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminee taille
+dans le roc ... ses levres marmotaient je ne sais quoi!
+
+Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
+du silence et de l'immobilite de cette apparition surnaturelle.
+
+Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
+brindille de sapin, il y eut un eclair: la brindille se tordit en
+sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
+salle.
+
+Cet eclair suffit pour me montrer la vieille revetue d'une antique
+robe de brocart a fond pourpre tournant au violet et roide comme du
+carton; un lourd bracelet a son poignet gauche; une fleche d'or dans
+son epaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
+
+Ce fut comme une evocation des temps passes.
+
+Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
+aurait profite de mon sommeil pour les executer.
+
+Cette pensee commencait a me rassurer un peu, quand tout a coup elle
+se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
+tenant a la main une torche qu'elle venait d'allumer.
+
+Je m'apercus alors que ses yeux etaient fixes, hagards....
+
+Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
+ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux levres!
+
+Et la vieille, penchee sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
+un sourire etrange... Et j'aurais voulu me defendre, appeler... mais
+son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.
+
+Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
+duree de l'eternite....
+
+Qu'allait-elle entreprendre?
+
+Je m'attendais a tout.
+
+Subitement, elle tourna la tete, preta l'oreille, puis, traversant la
+salle a grands pas, elle ouvrit la porte.
+
+Enfin j'avais recouvre une partie de mon courage.... La volonte me mit
+debout comme un ressort.... Je m'elancai sur les pas de la vieille,
+qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
+grande ouverte.
+
+J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
+la voute en ogive du chateau donnant sur la plate-forme, j'apercus,
+qui?
+
+Le comte de Nideck lui-meme!
+
+Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revetu d'une enorme peau
+de loup, dont la machoire superieure s'avancait en visiere sur son
+front, les griffes sur ses epaules, et dont la queue trainait derriere
+lui sur les dalles.
+
+Il portait de ces grands souliers formes d'un cuir epais cousu comme
+une feuille roulee; une griffe d'argent serrait la peau autour de
+son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixite
+glaciale, tout annoncait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
+maitre!
+
+En face d'un tel personnage, mes idees se heurterent, se confondirent.
+La fuite n'etait pas possible. J'eus encore la presence d'esprit de me
+jeter dans l'embrasure de la fenetre.
+
+Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
+parlerent a voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
+entendre, mais leurs gestes etaient expressifs: la vieille indiquait
+le lit!
+
+Ils s'approcherent de la cheminee sur la pointe des pieds.... La, dans
+l'ombre de la travee, la Peste-Noire deroula un grand sac en souriant.
+
+A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut pres du
+lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agiterent ... son corps
+disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
+jambes encore appuyee sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
+droite a gauche.
+
+Vous eussiez dit une scene de meurtre!
+
+Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
+epouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la representation muette
+d'un tel acte.
+
+La vieille accourut a son tour, deployant le sac.
+
+Les rideaux s'agiterent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
+qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
+se repandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'etait
+la neige attachee aux pieds du comte, et qui se fondait a la chaleur.
+
+Je considerais encore cette trainee noire, sentant ma langue se glacer
+jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.
+
+La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
+poussaient avec la precipitation du chien qui gratte la terre; puis
+le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son epaule, et se
+dirigea vers la porte. Le drap trainait derriere lui; la vieille le
+suivait avec sa torche. Ils traverserent la courtine.
+
+Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
+bas!
+
+Deux minutes ne s'etaient pas ecoulees, que je m'elancais sur leurs
+traces, entraine par une curiosite subite, irresistible.
+
+Je traversai la courtine en courant, et j'allais penetrer sous l'ogive
+de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit a mes pieds;
+un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
+tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
+devenait imperceptible par la distance.
+
+Je descendis a mon tour les premieres marches de l'escalier, me
+guidant sur cette lueur lointaine.
+
+Tout a coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
+fond du precipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
+descendre, sur de pouvoir remonter dans la tour, a defaut d'autre
+issue.
+
+Bientot les marches cesserent. Je promenai les yeux autour de moi et
+je decouvris, a gauche, un rayon de lune trebuchant sous une porte
+basse, a travers de grandes orties et des ronces chargees de givre.
+J'ecartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis a la
+base du donjon de Hugues.
+
+Qui aurait suppose qu'un trou pareil montait au chateau? Qui l'avait
+enseigne a la vieille? Je ne m'arretai point a ces questions.
+
+La plaine immense s'etendait devant moi, eblouissante de lumiere comme
+en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
+ses rochers a pic, ses gorges et ses ravins, se deroulait a l'infini.
+
+L'air etait froid, calme; je me sentis reveille, comme subtilise par
+cette atmosphere glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaitre la
+direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'elevait
+lentement sur la colline, a deux cents pas de moi. Elle se decoupait
+sur le ciel, pique d'etoiles sans nombre.
+
+Je les atteignis a la descente du ravin.
+
+Le comte marchait lentement, le suaire trainait toujours.... Son
+attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
+d'automatique.
+
+Ils allaient, a vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
+l'Altenberg, tantot dans l'ombre, tantot en pleine lumiere, car la
+lune brillait d'un eclat surprenant. Quelques nuages la suivaient
+de loin, et semblaient etendre vers elle leurs grands bras pour la
+saisir; mais elle leur echappait toujours, et ses rayons, froids comme
+des lames d'acier, me penetraient jusqu'au coeur.
+
+J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait a suivre le
+funebre cortege.
+
+A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
+broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
+pas, la feuille se trainer au souffle de la bise... Je me vois
+suivre ces deux etres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
+puissance mysterieuse m'entrainait dans leur courant.
+
+Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hetres, nus,
+depouilles... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
+sur les rameaux inferieurs, et traversent le chemin comble de
+neige.... Il me semble parfois entendre marcher derriere moi.
+
+Je retourne brusquement la tete et ne vois rien.
+
+Nous venions d'atteindre une ligne de rochers a la crete de
+l'Altenberg; derriere ces rochers coule le torrent du Schneeberg ...,
+mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est a peine si un
+filet d'eau serpente sous leur couche epaisse de glace ... la solitude
+n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
+qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
+
+Le comte de Nideck et la vieille trouverent une breche faite dans
+le roc ... ils monterent tout droit ... sans hesiter ... avec une
+certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
+les suivre.
+
+A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abime, je me
+vis a trois pas d'eux, et, de l'autre cote, j'apercus un precipice
+sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schneeberg alors
+pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
+bondit, entrainant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
+broussailles, et devidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
+racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilite de la mort,
+et ces deux personnages silencieux, procedant a leur oeuvre sinistre
+avec l'impassibilite de l'automate ... tout cela renouvela mes
+terreurs.
+
+La nature elle-meme semblait partager mon epouvante. Le comte avait
+depose son fardeau, la vieille et lui le balancerent un instant au
+bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abime.... Et les
+meurtriers se pencherent....
+
+Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
+vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappe a la cime des
+airs ... l'aile detendue ... la tete renversee ... tourbillonnant dans
+la mort.
+
+Il disparut dans les profondeurs du precipice.
+
+En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
+voila lentement de ses contours bleuatres; les rayons se retirerent.
+
+La vieille, tenant le comte par la main, et l'entrainant avec une
+rapidite vertigineuse, m'apparut une seconde.
+
+Le nuage etait en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
+risquer de me precipiter dans l'abime.
+
+Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
+Je regardai. J'etais seul a la pointe du roc; la neige me montait
+jusqu'aux genoux.
+
+Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis a courir
+vers le chateau, bouleverse comme si j'eusse commis un crime!....
+
+Quant au seigneur du Nideck et a la vieille, je ne les voyais plus
+dans la plaine.
+
+
+Ou etaient-ils? Comment avaient-ils disparu?
+
+
+X
+
+J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
+j'etais sorti.
+
+Tant d'inquietudes et d'emotions successives commencaient a reagir sur
+ma tete; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
+ne jouait pas un role dans mes idees, ne pouvant me resoudre a croire
+a ce que j'avais vu, et cependant effraye de la lucidite de mes
+perceptions.
+
+Cet homme qui leve un flambeau dans les tenebres, qui hurle comme un
+loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
+omettre un geste, une circonstance ... le moindre detail ... qui
+s'echappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
+cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
+produisait l'effet d'un cauchemar.
+
+Je courais, haletant, egare par les neiges, ne sachant de quel cote me
+diriger.
+
+Le froid devenait plus vif a l'approche du jour.... Je grelottais....
+Je maudissais Sperver d'etre venu me prendre a Tubingue, pour me
+lancer dans cette aventure hideuse.
+
+Enfin, extenue, la barbe chargee de glacons, les oreilles a demi
+gelees, je finis par decouvrir la grille et je sonnai a tour de bras.
+
+Il etait alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
+terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossee contre le roc,
+pres du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
+bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couche,
+peut-etre endormi.
+
+Je sonnai de nouveau.
+
+A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
+porte, d'un accent furieux:
+
+"Qui est la!
+
+--Moi ... le docteur Fritz!
+
+--Ah! c'est different.... _Voyons voir._"
+
+Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
+exterieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant a travers
+la grille:
+
+"Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couche
+la-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'etait vous qui
+sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ca que Sperver est venu me demander
+vers minuit si personne n'etait sorti... J'ai repondu que non.... et,
+de fait, je ne vous avais pas vu.
+
+--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
+m'expliquerez cela plus tard.
+
+--Allons, allons, un peu de patience."
+
+Et le bossu lentement, lentement, defaisait le cadenas et roulait la
+grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds a la
+tete.
+
+"Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
+pouvez entrer au chateau... Sperver en a ferme la porte interieure ...
+je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
+suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
+chambre merveilleuse. Ce n'est a proprement parler qu'un reduit ...
+mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si pres."
+
+Sans repondre a son bavardage, je le suivais rapidement.
+
+Nous entrames dans la _cassine_, et, malgre mon etat de congelation
+presque totale, je ne pus m'empecher d'admirer le desordre pittoresque
+de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyee d'un cote
+contre le roc, et de l'autre sur un mur de six a sept pieds de haut,
+laissait voir ses poutres noircies, s'etayant jusqu'au faite.
+
+L'appartement se composait d'une piece unique, ornee d'un grabat que
+le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
+deux petites fenetres a carreaux hexagones, ou la lune avait deteint
+ses rayons nacres de rose et de violet. Une grande table carree
+en occupait le milieu. Comment cette grande table de chene massif
+etait-elle entree par cette petite porte?.. Il eut ete difficile de le
+dire.
+
+Quelques tablettes ou etageres soutenaient des rouleaux de parchemin,
+de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table etait ouvert un
+immense volume a majuscules peintes, a reliure de peau blanche, a
+fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
+de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
+garni d'un coussin de duvet, ou l'echine anguleuse et le coxal
+biscornu de Knapwurst avaient laisse leur empreinte, completaient
+l'ameublement.
+
+Je passe l'ecritoire, les plumes, le pot a tabac, les cinq ou six
+pipes eparses a droite et a gauche, et dans un coin le petit poele
+de fonte a porte basse, ouverte, ardente, lancant parfois une gerbe
+d'etincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fache et leve
+la patte.
+
+Tout cela etait plonge dans cette belle teinte brune d'ambre enfume
+qui repose la vue, et dont les vieux maitres flamands ont emporte le
+secret.
+
+"Vous etes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
+Knapwurst, lorsque nous fumes commodement installes, lui devant son
+volume, moi les mains contre le tuyau du poele.
+
+--Oui, d'assez bonne heure, lui repondis-je; un bucheron du
+Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'etait donne de la
+hache dans le pied gauche."
+
+Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
+petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
+
+"Vous ne fumez pas, docteur?
+
+--Pardon.
+
+--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'etais la, fit-il en
+etendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'etais a lire les
+chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonne."
+
+Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.
+
+"Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.
+
+--Oui, Monsieur..." fit-il de meme.
+
+Et nous rimes ensemble.
+
+"C'est egal, reprit-il, si j'avais su que c'etait vous, j'aurais
+interrompu le chapitre."
+
+Il y eut quelques instants de silence.
+
+Je considerais la physionomie vraiment heteroclite du bossu, ces
+grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plisses, ce nez
+tourmente, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux a
+double etage. Je trouvais a la figure de Knapwurst quelque chose de
+socratique, et, tout en me chauffant, en ecoutant le feu petiller, je
+reflechissais au sort etrange de certains hommes:
+
+"Voila ce nain, me disais-je, cet etre difforme, rabougri, exile dans
+un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derriere la plaque de
+l'atre; voila ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
+chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
+et des halali ... le voila qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
+songeant qu'aux temps ecoules, tandis que tout chante ou pleure autour
+de lui ... que le printemps, l'ete, l'hiver, passent et viennent
+regarder, tour a tour, a travers ses petites vitres ternes, egayant,
+chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
+etres se livrent aux entrainements de l'amour, de l'ambition, de
+l'avarice ... esperent ... convoitent ... desirent... lui n'espere
+rien, ne convoite, ne desire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
+fixes sur un vieux parchemin, il reve ... il s'enthousiasme pour des
+choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existe ... ce qui
+revient au meme:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
+Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son echine
+en trapeze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
+leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
+ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caracteres
+latins, etrusques ou grecs. Il s'extasie, il se leche les levres,
+comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'etend
+sur un grabat, les jambes croisees, croyant avoir fait sa suffisance.
+Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'echelle, qu'on
+trouve l'application severe de tes lois, l'accomplissement du devoir?"
+
+Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
+du poele me penetrait. Je me sentais renaitre dans cette atmosphere
+enfumee de tabac et de resine odorante.
+
+Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
+la main sur l'in-folio:
+
+"Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
+du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
+vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophetes!
+
+--Comment cela, Monsieur Knapwurst?
+
+--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ca! Ces vieux
+feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
+ecoules, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
+s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
+Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
+fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
+faits, leurs expeditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
+leurs antiques pretentions, leurs conquetes accomplies ... et depuis
+longtemps effacees?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
+Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
+n'avaient jamais ete ..., eux et tout ce qui les touchait de pres ou
+de loin!.... Leurs grands chateaux, leurs palais, leurs forteresses
+tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
+De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
+... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!"
+
+II y eut un silence. Knapwurst reprit:
+
+"Et dans ces temps lointains,--ou les grands chevaliers allaient
+guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
+quelquefois moins!--avec quel dedain ne regardaient-ils pas ce pauvre
+petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habille de ratine,
+l'ecritoire a la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
+pour fanon! Combien ne le meprisaient-ils pas, disant:
+
+"Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon a rien, il ne
+fait rien, ne percoit point nos impots et n'administre point nos
+domaines, tandis que nous, hardis, bardes de fer, la lance au poing,
+nous sommes tout!" Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
+trainer la semelle, grelotter en hiver, suer en ete, moisir dans sa
+vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre a la
+poussiere de leurs chateaux, a la rouille de leurs armures!
+
+--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
+venere. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empechent les
+vieilles murailles de s'ecrouler et de disparaitre tout a fait."
+
+En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensee
+attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
+
+Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient tolere, protege ses ancetres!
+Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.
+
+J'en fus tout surpris.
+
+"Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
+
+--Oui, Monsieur, tout seul, repondit-il non sans quelque vanite, le
+latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'etaient des
+livres du comte, mis au rebut; ils me tomberent dans les mains ...
+je les devorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
+m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'etonna: "Qui
+donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-meme, Monseigneur." Il me
+posa quelques questions. J'y repondis assez bien. "Parbleu! dit-il,
+Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste." Et
+il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
+trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuillete. Quelquefois, le comte,
+me voyant sur mon echelle, s'arrete un instant, et me demande: "Eh!
+que fais-tu donc la, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
+Monseigneur.--Ah! et ca te rejouit?
+
+--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
+gloire des Nideck?" Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
+veux.
+
+--C'est donc un bien bon maitre, monsieur Knapwurst?
+
+--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
+joignant les mains; il n'a qu'un defaut.
+
+--Et lequel?
+
+--De n'etre pas assez ambitieux.
+
+--Comment?
+
+--Oui, il aurait pu pretendre a tout. Un Nideck! l'une des plus
+illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'a
+vouloir ... il serait ministre, ou feld-marechal.... Eh bien! non; des
+sa jeunesse, il s'est retire de la politique;--sauf la campagne de
+France qu'il a faite a la tete d'un regiment qu'il avait leve a son
+compte,--sauf cela, il a toujours vecu loin du bruit, de l'agitation,
+simple, presque ignore, ne s'inquietant que de ses chasses."
+
+Ces details m'interessaient au plus haut point. La conversation
+prenait d'elle-meme le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
+resolus d'en profiter.
+
+"Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
+
+--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
+passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, depourvu
+d'ambition, se presente dans une haute lignee, c'est un malheur.
+Il laisse dechoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
+exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
+perte des noms illustres."
+
+J'etais etonne; toutes mes suppositions sur l'existence passee du
+comte croulaient.
+
+"Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a eprouve des
+malheurs!....
+
+--Lesquels?
+
+--Il a perdu sa femme....
+
+--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
+epousee par amour... C'etait une Zaan ... vieille et bonne noblesse
+d'Alsace, mais ruinee par la revolution. La comtesse Odette faisait
+le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
+traina cinq ans. Ah! tout fut epuise pour la sauver; ils firent
+ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
+succomba quelques semaines apres leur retour. Le comte faillit en
+mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
+meute, ses chevaux, il laissait tout deperir. Le temps a fini par
+calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
+la,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec emotion
+--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
+font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
+vers le printemps, quand l'herbe croit sur les tombes ... et en
+automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
+le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporte toute son affection
+sur sa fille.
+
+--Ainsi ce mariage a toujours ete heureux?
+
+--Heureux! Il etait une benediction pour tout le monde."
+
+Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
+crime. Il fallait me rendre a l'evidence. Mais alors, cette
+scene nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
+epouvantable, ce remords dans le reve entrainant les coupables a
+trahir leur passe, qu'etait-ce donc?
+
+Je m'y perdais!
+
+Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.
+
+Alors, le froid glacial qui m'avait saisi etait dissipe; je me sentais
+dans cette douce quietude qui suit les grandes fatigues, lorsque
+etendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppe d'un nuage de
+fumee, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on ecoute le duo du
+grillon et de la buche qui siffle dans la flamme.
+
+Nous restames bien un quart d'heure ainsi.
+
+"Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?" me
+hasardai-je a dire.
+
+Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
+hostile:
+
+"Je sais, je sais!"
+
+Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
+nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:
+
+"Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
+bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.
+
+--Sans doute, mais le fait est positif.
+
+--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
+fois les crises passees, toute son affection pour mademoiselle Odile
+reparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
+pas plus enjoue, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
+son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter a cheval pour
+lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
+rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
+voulu en confier la commission a personne, pas meme a Sperver, qu'il
+aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un desir devant
+lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
+comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre pere et
+le meilleur maitre qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
+ravagent ses forets ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
+pendre sans misericorde; lui, il les tolere, il en fait meme des
+gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
+encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
+au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au chateau!"
+
+Decidement, c'etait a confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
+front entre les mains et je revai longtemps.
+
+Knapwurst, supposant que je dormais, s'etait remis a sa lecture.
+
+Le jour grisatre penetrait alors dans la _cassine_.... La lampe
+palissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le chateau.
+
+Tout a coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
+devant les fenetres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gedeon parut
+sur le seuil.
+
+
+XI
+
+La paleur de Sperver et l'eclat de son regard annoncaient de nouveaux
+evenements; cependant il etait calme et ne parut pas etonne de ma
+presence chez Knapwurst.
+
+"Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher."
+
+Je me levai sans repondre et je le suivis.
+
+A peine etions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras,
+et m'entraina vivement vers le chateau.
+
+"Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant a mon
+oreille.
+
+--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?
+
+--Non, elle est tout a fait remise; mais il se passe quelque chose
+d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le
+comte pres de rendre l'ame, je vais pour eveiller la comtesse; au
+moment de sonner, le coeur me manque: "Pourquoi l'attrister? me
+dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tot; et puis l'eveiller
+au milieu de la nuit, si faible et deja toute brisee par tant de
+secousses, ca suffirait pour la tuer du coup!" Je reste la dix minutes
+a reflechir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre
+du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme a
+l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre
+dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tete, et me voila
+de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je
+sonne; elle parait en criant: "Mon pere est mort?--Non....--Il a
+disparu?--Oui, Madame.... J'etais sorti un instant.... Lorsque je
+suis rentre....--Et le docteur Fritz ... ou est-il?--Dans la tour de
+Hugues.--Dans la tour de Hugues!" Elle s'enveloppe de sa robe de
+chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure
+apres, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pale
+... pale ... enfin ca faisait pitie.... Elle pose sa lampe sur la
+cheminee, et me dit, en me regardant: "C'est vous qui avez installe
+le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez
+jamais le mal que vous avez fait...." Je voulais repondre. "Cela
+suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je
+veillerai moi-meme.... Demain matin, vous irez prendre le docteur
+Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amenerez.... Pas de bruit! vous
+n'avez rien vu!... vous ne savez rien!"
+
+--C'est tout, Sperver?"
+
+Il inclina la tete gravement.
+
+"Et le comte?
+
+--Il est rentre.... Il va bien!"
+
+Nous etions arrives dans l'antichambre... Gedeon frappa doucement a la
+porte, puis il ouvrit, annoncant:
+
+"Le docteur Fritz!"
+
+Je fis un pas, j'etais en presence d'Odile ... Sperver s'etait retire
+en fermant la porte.
+
+Une impression etrange se produisit dans mon esprit a la vue de la
+jeune comtesse, pale, debout, la main appuyee sur le dossier d'un
+fauteuil, les yeux brillant d'un eclat febrile et vetue d'une longue
+robe de velours noir.
+
+Elle etait calme et fiere.
+
+Je me sentis tout emu.
+
+"Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siege, veuillez vous
+asseoir, j'ai a vous entretenir d'une chose grave."
+
+J'obeis en silence.
+
+Elle s'assit a son tour et parut se recueillir.
+
+"La fatalite, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux
+bleus, la fatalite ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle
+des deux, vous a rendu temoin d'un mystere ou se trouve engage
+l'honneur de ma famille."
+
+Elle savait tout.
+
+Je restai stupefait.
+
+"Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....
+
+--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!"
+
+Puis d'un accent a fendre l'ame:
+
+"Mon pere n'est point coupable!" cria-t-elle.
+
+Je fremis, et les mains etendues:
+
+"Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus
+belles, des plus noble? qu'il soit possible de rever."
+
+Odile s'etait levee a demi, comme pour protester contre toute pensee
+hostile a son pere; en m'entendant le defendre moi-meme, elle
+s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.
+
+"Soyez beni, Monsieur, murmurait-elle, soyez beni; je serais morte a
+la pensee qu'un soupcon....
+
+--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos realites les vaines
+illusions du somnambulisme?
+
+--C'est vrai, Monsieur, je m'etais dit cela, mais les apparences ...
+je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais du me souvenir que le
+docteur Fritz est un honnete homme....
+
+--De grace, Madame, calmez-vous.
+
+--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ...
+j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si
+longtemps enferme dans mon ame ... il me tuait ... j'en serais morte
+... comme ma mere!... Dieu m'a prise en pitie ... il vous en a confie
+la moitie ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi..."
+
+Elle ne put continuer; les sanglots l'etouffaient.
+
+Les natures fieres et nerveuses sont ainsi faites. Apres avoir vaincu
+la douleur, apres l'avoir emprisonnee, enfouie et comme ecrasee dans
+les profondeurs de l'ame, elles passent, sinon heureuses, du moins
+indifferentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur
+lui-meme pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un
+dechirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'ecroule,
+tout disparait. L'ennemi vaincu se releve plus terrible qu'avant sa
+defaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs
+fremissements agitent le corps, et les sanglots soulevent la poitrine,
+et les larmes, trop longtemps contenues, debordent des yeux,
+abondantes et pressees comme une pluie d'orage.
+
+Telle etait Odile!
+
+Enfin, elle releva la tete, essuya ses joues baignees de larmes, et,
+s'etant accoudee au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les
+yeux fixes sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix
+lente et melancolique:
+
+"Quand je descends dans le passe, Monsieur..., quand je remonte
+jusqu'au premier de mes reves, je vois ma mere!--c'etait une femme
+grande, pale et silencieuse ... elle etait jeune encore a l'epoque
+dont je parle: elle avait trente ans a peine, et pourtant on lui en
+eut au moins donne cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front
+pensif. Ses joues amaigries, son profil severe, ses levres toujours
+contractees par une pression douloureuse, donnaient a ses traits un
+de ces caracteres etranges, ou viennent se reflechir la douleur et
+l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille
+femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fiere ...
+ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un reve de
+l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entieres dans cette
+meme salle ... la tete penchee ... Et moi ... je courais ... heureuse
+... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre
+enfant ... que ma mere etait triste ... ne comprenant pas ce qu'il
+y avait de profonde melancolie sous ce front couvert de rides!...
+J'ignorais le passe... le present pour moi ... c'etait la joie ... et
+l'avenir ... oh! l'avenir ... c'etaient les jeux du lendemain!"
+
+Odile sourit avec amertume et reprit: "Quelquefois, il m'arrivait, au
+milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse
+de ma mere.... Elle s'arretait alors, baissait les yeux, et, me voyant
+a ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec
+un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa
+tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher
+dans mon ame le souvenir des premieres annees ... cette grande femme
+pale m'est apparue comme l'image de la douleur. La voila,--fit-elle en
+m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur--la voila telle que
+l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon pere, mais ce
+terrible, et fatal secret.... Regardez!"
+
+Je me retournai, et mon regard tombant tout a coup sur le portrait que
+m'indiquait la jeune fille, je me sentis fremir.
+
+Imaginez une tete longue, pale, maigre, empreinte de la froide
+rigidite de la mort, et par les orbites de cette tete, deux yeux
+noirs, fixes, ardents, d'une vitalite terrible, qui vous regardent!
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+"Que cette femme a du souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra
+douloureusement.
+
+--J'ignore comment ma mere avait fait cette epouvantable decouverte,
+reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mysterieuse de la
+Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin,
+tout!--Elle ne doutait pas de mon pere. Oh non! seulement, elle
+mourait lentement, comme je meurs moi-meme."
+
+Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!
+
+"Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mere, que
+son energie seule soutenait encore, etait a la derniere
+extremite.--C'etait en hiver ... je dormais; tout a coup une main
+nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se
+trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre
+elle m'etreignait le bras, que je sentais pris comme dans un etau
+de glace. Sa robe etait couverte de neige; un tremblement convulsif
+agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, a
+travers ses longs cheveux blancs deroules sur son visage: c'etait ma
+mere! "Odile, mon enfant, me dit-elle, leve-toi, habille-toi, il faut
+que tu saches tout!" Je m'habillai, tremblante de peur.
+
+Alors, m'entrainant a la tour de Hugues, elle me montra la citerne
+ouverte. "Ton pere va sortir de la, dit-elle, en m'indiquant la tour;
+il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir." Et
+en effet, mon pere, charge de son fardeau funebre, sortit avec la
+vieille. Ma mere, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit
+voir la scene de l'Altenberg. "Regarde, enfant, criait-elle, il le
+faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu
+veilleras ton pere ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?..
+Il y va de l'honneur de ta famille!"--Et nous revinmes.--Quinze jours
+apres, Monsieur, ma mere mourut, me leguant son oeuvre a continuer,
+son exemple a suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au
+prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu desobeir
+a mon pere, lui dechirer le coeur!--Me marier, c'etait introduire
+l'etranger au milieu de nous. C'etait trahir le secret de notre race.
+J'ai resiste! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du
+comte, et, sans la crise d'hier, qui a brise mes forces et m'a
+empechee de veiller mon pere moi-meme, je serais encore seule
+depositaire du terrible secret!... Dieu en a decide autrement: il a
+mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger
+de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais reveler ce que
+vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....
+
+--Madame, m'ecriai-je en me levant, je suis tout pret....
+
+--Non, Monsieur, dit-elle avec dignite, non, je ne vous ferai point
+cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la
+probite suffit aux coeurs honnetes.... Ce secret, vous le garderez,
+j'en suis sure.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!...
+Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et
+voila pourquoi je me suis crue obligee de tout vous dire."
+
+Elle se leva lentement.
+
+"Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes
+forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin
+d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous etre cet ami?"
+
+Je me levai tout emu.
+
+"Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous
+me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais
+permettez-moi cependant d'y mettre une condition.
+
+--Parlez, Monsieur.
+
+--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les
+obligations qu'il m'impose....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Un mystere plane sur votre famille; Madame; ce mystere, il faut
+le penetrer a tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ...
+savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'ou elle vient!...
+
+--Oh! fit-elle, en agitant la tete, c'est impossible!...
+
+--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-etre des vues sur moi, en
+inspirant a Sperver l'idee de venir me prendre a Tubingue.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, repondit-elle gravement; la Providence
+ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera.
+J'approuve tout d'avance!"
+
+Je portai a mes levres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein
+d'admiration pour cette jeune femme si frele, et pourtant si forte
+contre la douleur.
+
+Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!
+
+
+XII.
+
+Une heure apres ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
+sortions ventre a terre du Nideck.
+
+Le piqueur, courbe sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
+"Hue!..."
+
+Il allait si vite que son grand mecklembourg, la criniere flottante,
+la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
+litteralement l'air. Quant a mon petit ardennais, je crois qu'il avait
+pris le mors aux dents. Lieverle nous accompagnait, voltigeant a nos
+cotes comme une fleche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!
+
+Les tours du Nideck etaient loin, et Sperver avait pris l'avance,
+comme d'habitude, lorsque je m'ecriai:
+
+"Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
+deliberons!"
+
+Il fit volte-face.
+
+"Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner a droite ou a gauche.
+
+--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
+notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!"
+
+Un eclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
+braconnier ... ses yeux etincelerent.
+
+"Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forces d'en venir
+la."
+
+Et d'un mouvement d'epaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.
+
+Ce geste significatif me donna l'eveil.
+
+"Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
+la prendre vivante.
+
+--Vivante?
+
+--Sans doute ... et pour t'epargner bien des remords, je dois te
+prevenir que la destinee de la vieille est liee a celle de ton maitre.
+Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du meme coup."
+
+Sperver ouvrit la bouche, tout stupefait. "Est-ce bien vrai, Fritz?
+
+--C'est positif."
+
+Il y eut un long silence; nos deux chevaux,
+
+Fox et Reppel, balancaient la tete l'un en face de l'autre, et se
+saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se feliciter de
+l'expedition. Lieverle baillait d'impatience, allongeant et pliant
+sa longue echine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
+immobile, la main sur sa carabine. Tout a coup, il la fit repasser sur
+son dos et s'ecria:
+
+"Eh bien! tachons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
+des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
+penses, Fritz."
+
+Et la main etendue vers les montagnes qui se deroulaient en
+amphitheatre autour de nous, il ajouta:
+
+"Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schneeberg, l'Oxenhorn,
+le Rheethal, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
+cinquante autres pics a perte de vue, jusque dans les plaines du
+Palatinat; il y a la dedans des rochers, des ravins, des defiles, des
+torrents et des forets, toujours des forets: ici des sapins, plus loin
+des hetres, plus loin des chenes. La vieille se promene au milieu de
+tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
+Allez donc la prendre.
+
+--Si c'etait facile, ou serait le merite? Je ne t'aurais pas choisi
+tout expres.
+
+--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-la, Fritz!... Encore si nous
+tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
+patience....
+
+--Quant a sa piste, ne t'en inquiete pas, je m'en charge.
+
+--Toi?
+
+--Moi-meme.
+
+--Tu te connais a trouver une piste?
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
+plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis."
+
+Il etait facile de voir le depit du vieux chasseur, irrite de ce que
+j'osais toucher a ses connaissances speciales. Aussi, riant dans
+ma barbe, je ne me fis pas repeter l'invitation, et je tournai
+brusquement a gauche, sur de couper les traces de la vieille, qui, de
+la poterne, apres s'etre enfuie avec le comte, avait du traverser la
+plaine pour regagner la montagne.
+
+Sperver marchait derriere moi, sifflant d'un air d'indifference, et je
+l'entendais murmurer: "Allez donc chercher en plaine les traces de la
+Louve!... un autre se serait imagine qu'elle a du suivre la lisiere
+du bois, comme d'habitude.... Mais il parait qu'elle se promene
+maintenant a droite et a gauche, les mains dans les poches, comme un
+bourgeois de Tubingue."
+
+Je faisais la sourde oreille, quand tout a coup je l'entendis
+s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil penetrant:
+
+"Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!
+
+--Comment cela, Gedeon?
+
+--Oui, cette piste que j'aurais cherchee huit jours ... tu la trouves
+du premier coup. Ca n'est pas naturel!
+
+--Ou la vois-tu donc?
+
+--Eh! n'aie pas l'air de regarder a tes pieds!"
+
+Et m'indiquant au loin une trainee blanche a peine perceptible:
+
+"La voila!"
+
+Aussitot il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes apres, nous
+mettions pied a terre: c'etait bien la trace de la Peste-Noire!
+
+"Je serais curieux de savoir, s'ecria Sperver en se croisant les bras,
+d'ou diable cette trace peut venir.
+
+--Que cela ne t'inquiete pas.
+
+--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention a mes paroles ... je
+parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir ou la piste
+nous menera."
+
+Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.
+
+J'etais tout oreilles; lui, tout attention.
+
+"La trace est fraiche, dit-il a la premiere inspection; elle est de
+cette nuit! C'est etrange, Fritz: pendant la derniere attaque du
+comte, la vieille rodait autour du Nideck."
+
+Puis, examinant avec plus de soin:
+
+"Elle est de trois a quatre heures du matin.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--L'empreinte est nette, il y a du gresil tout autour. La nuit
+derniere, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
+tombait du gresil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a ete
+faite depuis.
+
+--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir ete faite beaucoup plus
+tard: a huit ou neuf heures, par exemple.
+
+--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
+brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passee depuis le gresil
+... avant le verglas ... de trois a quatre heures du matin."
+
+J'etais emerveille de la perspicacite de Sperver.
+
+Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
+detacher la neige, et, me regardant d'un air reveur, il ajouta, comme
+se parlant a lui-meme:
+
+"Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
+n'est-ce pas, Fritz?
+
+--Midi moins un quart.
+
+--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
+suivre, pas a pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
+pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, suppose qu'elle marche
+toujours, a sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
+Fritz, en route!"
+
+Nous repartimes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
+la montagne.
+
+Tout en galopant, Sperver me disait:
+
+"Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fut entree dans un
+trou, quelque part, ou qu'elle se fut reposee une heure ou deux, nous
+pourrions la tenir avant la fin du jour.
+
+--Esperons-le, Gedeon.
+
+--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
+toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
+chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
+de chimeres.... Si, par hasard, elle s'est arretee ... tant mieux ...
+nous en serons plus contents ... et si elle a marche toujours ... eh
+bien! nous ne serons pas decourages!... Allons, un temps de galop ...
+hop! hop!... Fox!"
+
+C'est une etrange situation que celle de l'homme a la chasse de son
+semblable; car, apres tout, cette malheureuse etait notre semblable;
+elle etait douee comme nous d'une ame immortelle; elle sentait,
+pensait, reflechissait comme nous; il est vrai que des instincts
+pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
+grand mystere planait sur sa destinee. La vie errante avait sans doute
+oblitere chez elle le sens moral, et meme efface le caractere humain;
+mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
+d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.
+
+Et pourtant, une ardeur sauvage nous entrainait a sa poursuite;
+moi-meme, je sentais bouillonner mon sang, j'etais determine a ne
+reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet etre bizarre.
+La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspire la meme
+exaltation!
+
+La neige volait derriere nous, et quelquefois des fragments de glace,
+enleves par le fer comme a l'emporte-piece, sifflaient a nos oreilles.
+
+Sperver, tantot le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
+... tantot son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
+Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
+son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la criniere developpee, le
+corsage svelte comme un levrier, completait l'illusion.
+
+Lieverle, dans son enthousiasme, bondissait parfois a la hauteur de
+nos chevaux, et je ne pouvais m'empecher de fremir, en songeant a sa
+rencontre avec la Peste: il etait capable de la mettre en pieces,
+avant qu'elle eut le temps de jeter un cri.
+
+Du reste, la vieille nous donnait terriblement a courir. Sur chaque
+colline, elle avait fait un crochet, a chaque monticule nous trouvions
+une fausse trace.
+
+"Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
+dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est la qu'il faudra
+ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bete, comme elle sait fausser la
+piste!... La voila qui s'est amusee a balayer ses pas ... et puis, sur
+cette hauteur exposee au vent, elle s'est glissee jusqu'au ruisseau
+... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
+bruyeres.... Sans ces deux pas-ci, elle nous devoyait pour sur!"
+
+Nous venions d'atteindre la lisiere d'un bois de sapins. La neige,
+dans ces sortes de forets, ne depasse jamais l'envergure des rameaux.
+C'etait un passage difficile. Sperver mit pied a terre pour mieux y
+voir, et me fit placer a sa gauche, afin d'eviter mon ombre.
+
+Il y avait la de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
+ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
+Aussi, n'etait-ce que dans les espaces libres, ou la neige etait
+tombee, que Sperver retrouvait le fil de la trace.
+
+Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
+braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
+demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
+brusquement et s'ecriait:
+
+"Ne parle pas, ca me trouble!" Enfin nous redescendimes dans un vallon
+a gauche, et Gedeon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
+bruyeres:
+
+"Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
+suivre en toute confiance.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
+faire trois pas de cote, puis de revenir sur ses brisees, d'en
+faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
+eclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle debusque
+sans s'inquieter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
+bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
+ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est egal, mettons-la
+toujours entre nous, et allumons une pipe."
+
+Nous fimes halte, et le brave homme, dont la figure commencait a
+s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'ecria:
+
+"Fritz, ceci peut etre un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
+prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
+sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.
+
+--Quoi?
+
+--C'est d'avoir oublie ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentree
+en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!"
+
+Il alluma son troncon de pipe, et nous repartimes.
+
+Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
+tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied a terre
+et conduire nos chevaux par la bride.
+
+"La voila qui tourne a droite, me dit Sperver; de ce cote-la les
+montagnes sont a pic; l'un de nous sera peut-etre force de tenir les
+chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
+diable! on dirait que le jour baisse!"
+
+Le paysage acquerait alors une ampleur grandiose; d'enormes roches
+grises, chargees de glacons, elevaient de loin en loin leurs pointes
+anguleuses, comme des ecueils au-dessus d'un ocean de neige.
+
+Rien de melancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
+montagnes: les cretes, les ravins, les arbres depouilles, les bruyeres
+scintillantes de givre, prennent a vos regards un caractere d'abandon
+et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
+entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
+detacher de l'arbre,--le silence vous pese, il vous donne l'idee
+incommensurable du neant!...
+
+Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consecutifs ... et la vie
+est balayee de la terre.
+
+Par instants l'un de nous eprouvait le besoin d'elever la voix ...
+c'etait une parole insignifiante:
+
+"Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!..."
+
+Ou bien:
+
+"He! Lieverle... tu baisses l'oreille."
+
+Tout cela pour s'entendre soi-meme, pour se dire:
+
+"Oh! je me porte bien ... hum! hum!"
+
+Malheureusement, Fox et Reppel commencaient a se fatiguer; ils
+enfoncaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au depart.
+
+Et puis les defiles inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
+indefiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
+le tour d'une hutte de charbonnier abandonnee, plus loin elle avait
+arrache des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
+elle s'etait assise au pied d'un arbre, et cela recemment, il y avait
+tout au plus deux heures, car les traces etaient fraiches; aussi notre
+espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait a
+vue d'oeil!
+
+Chose etrange, depuis notre depart du Nideck, nous n'avions rencontre
+ni bucherons, ni charbonniers, ni segares.... Dans cette saison, la
+solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
+l'Amerique du Nord.
+
+A cinq heures, la nuit etait venue; Sperver fit halte, et me dit:
+
+"Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
+Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
+sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
+c'est de gagner la Roche-Creuse, a vingt minutes d'ici, d'allumer un
+bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Des
+que la lune se levera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
+n'est pas le diable en personne, il y a dix a parier contre un, que
+nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
+impossible qu'une creature humaine puisse supporter de telles
+fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sebalt lui-meme, qui est le
+premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y resisterait pas!... Voyons,
+Fritz, qu'en penses-tu?
+
+--Je pense qu'il faudrait etre fou pour agir autrement ... et d'abord
+je ne me sens plus de faim.
+
+--Eh bien donc, en route!"
+
+Il prit les devants et s'engagea dans une gorge etroite, entre
+deux lignes de rochers a pic. Les sapins croisaient leurs branches
+au-dessus de nos tetes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
+a sec, et, de loin en loin, quelque rayon egare dans ces profondeurs
+faisait miroiter le flot terne comme du plomb.
+
+L'obscurite devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
+Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
+retentissements bizarres, comme des eclats de rire de Macaques.... Les
+echos des rochers repetaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
+point bleu semblait grandir a notre approche:--c'etait l'issue de la
+gorge.
+
+"Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
+Tunkelbach. C'est le defile le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
+il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
+du Grand Gueulard._ Au printemps, a l'epoque de la fonte des neiges,
+la Tunkelbach vomit la dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
+deux cents pieds. C'est un tapage epouvantable. Les eaux jaillissent
+et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
+meme elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais a
+cette heure, elle doit etre seche comme une poire a poudre, et nous
+pourrons y faire un bon feu."
+
+Tout en ecoutant Gedeon, je considerais ce sombre defile, et je me
+disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
+ciel, loin de tout ce qui egaie l'ame ... que cet instinct tient du
+remords. En effet, les etres qui vivent en plein soleil: la chevre
+debout sur son rocher pointu, le cheval emporte dans la plaine, le
+chien qui s'ebat pres de son maitre, l'oiseau qui se baigne en pleine
+lumiere ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
+de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
+qui brame a l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
+quelque chose de poetique comme l'asile qu'il prefere ... le sanglier,
+quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impenetrables
+ou il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers a pic
+... le lion, de majestueux comme les voutes grandioses de sa caverne
+... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les tenebres ...
+la peur les accompagne; cela ressemble au remords!
+
+Je revais encore a ces choses, et je sentais deja l'air vif me frapper
+au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout a
+coup un reflet rougeatre passa sur la roche a cent pieds au-dessus de
+nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
+guirlandes de givre.
+
+"Ha! fit Sperver d'une voix etouffes, nous tenons la vieille!"
+
+Mon coeur bondit; nous etions presses l'un contre l'autre.
+
+Le chien grondait sourdement.
+
+"Est-ce qu'elle ne peut pas s'echapper? demandai-je tout bas.
+
+--Non, elle est prise comme un rat dans une ratiere ... _la Marmite du
+Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
+les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
+vieille scelerate!"
+
+Il mit pied a terre dans l'eau glacee, me donnant la bride de son
+cheval a tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
+silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
+strident me passa par tous les nerfs.
+
+"Sperver, que vas-tu faire?
+
+--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.
+
+--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
+dit: "La balle qui frapperait la Peste, tuerait egalement le comte!"
+
+--Sois tranquille."
+
+Il s'eloigna sans m'ecouter davantage. J'entendis le clapotement de
+ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout a l'issue
+de la gorge, noire sur le fond bleuatre. Il resta bien cinq minutes
+immobile. Moi, penche, attentif, je regardais, m'approchant tout
+doucement. Comme il se retournait, je n'etais plus qu'a trois pas.
+
+"Chut! fit-il d'un air mysterieux.... Regarde!"
+
+Au fond de l'anse, taillee a pic comme une carriere dans la montagne,
+je vis un beau feu derouler ses spirales d'or a la voute d'une
+caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'a son costume je
+reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.
+
+Il etait immobile, le front dans les mains, et semblait reflechir.
+Derriere lui, une forme noire gisait etendue sur le sol, et, plus
+loin, son cheval a demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
+l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.
+
+Je restai stupefait:
+
+Comment le baron de Zimmer se trouvait-il a cette heure dans cette
+solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'etait-il egare?...
+
+Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
+esprit, et je ne savais a laquelle m'arreter, quand le cheval du baron
+se prit a hennir.
+
+A ce bruit, son maitre releva la tete:
+
+"Qu'as-tu donc, Donner?" dit-il.
+
+Puis, a son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
+ecarquilles.
+
+Cette tete pale aux aretes saillantes, aux levres minces, aux grands
+sourcils noirs contractes, et creusant au milieu du front une longue
+ride perpendiculaire, m'aurait frappe d'admiration dans toute autre
+circonstance; mais alors un sentiment d'apprehension indefinissable
+s'etait empare de mon ame, et j'etais plein d'inquietude.
+
+Tout a coup le jeune homme s'ecria:
+
+"Qui va la?
+
+--Moi, Monseigneur, repondit aussitot Gedeon en s'avancant vers lui,
+moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!..."
+
+Un eclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
+ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
+epaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement a
+hurler d'une facon lamentable.
+
+Qui n'est sujet a des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
+Lieverle, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.
+
+Sperver et le baron se trouvaient a cinquante pas l'un de l'autre: le
+premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'epaule; le
+second, debout sur la plate-forme exterieure de la caverne, la tete
+haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.
+
+"Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.
+
+--Nous cherchons une femme, repondit le vieux braconnier, une femme
+qui vient tous les ans roder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
+de l'arreter!
+
+--A-t-elle vole?
+
+--Non.
+
+--A-t-elle tue?
+
+--Non, Monseigneur.
+
+--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?"
+
+Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:
+
+"Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
+bizarre, car elle est la ... je la vois au fond de la caverne... De
+quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
+que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
+droit de haute et basse justice?"
+
+Le jeune homme palit, et d'un ton rude: "Je n'ai pas de comptes a vous
+rendre, dit-il.
+
+--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
+conciliation. J'agis au nom du seigneur Yeri-Hans, je suis dans mon
+droit, et vous me repondez mal,
+
+--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
+pas de votre droit... Vous me forceriez a vous dire le mien!...
+
+--Eh bien! dites-le! s'ecria le vieux braconnier, dont le grand nez se
+courbait de colere.
+
+--Non, repondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
+pas!
+
+--C'est ce que nous allons voir!" fit Sperver en avancant vers la
+caverne.
+
+Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
+je voulus m'elancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
+en laisse m'echappa d'une secousse et m'etendit a terre. Je crus le
+baron perdu; mais, au meme instant, un cri sauvage partit du fond de
+la caverne, et, comme je me relevais, j'apercus la vieille debout
+devant la flamme, les vetements en lambeaux, la tete rejetee en
+arriere, les cheveux flottants sur les epaules; elle levait au ciel
+ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
+plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
+les entrailles.
+
+Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi epouvantable ... Sperver, immobile,
+l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait petrifie. Le chien
+lui-meme, a cette apparition inattendue, s'etait arrete quelques
+secondes ... mais courbant tout a coup son echine herissee de colore,
+il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit fremir.
+La plate-forme de la caverne se trouvait a huit ou dix pieds du sol,
+sans cela il l'eut atteinte du premier bond. Je l'entends encore
+franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
+jeter devant la vieille, en criant d'une voix dechirante:
+
+"Ma mere!... "
+
+Puis le chien reprendre un dernier elan, et Sperver, rapide comme
+l'eclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.
+
+Cela s'etait passe dans une seconde. Le gouffre s'etait illumine, et
+les echos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
+infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les tenebres apres
+l'eclair.
+
+Quand la fumee de la poudre se fut dissipee, j'apercus Lieverle gisant
+a la base du roc ... et la vieille evanouie dans les bras du jeune
+homme. Sperver, pale, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
+tomber la crosse de sa carabine a terre, la face contractee et les
+yeux a demi fermes d'indignation.
+
+"Seigneur de Blouderic, dit-il, la main etendue vers la caverne, je
+viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
+mere!... Rendez graces au ciel que sa destinee soit liee a celle du
+comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
+... car je ne repondrais pas du vieux Sperver!..."
+
+Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:
+
+"Mon pauvre Lieverle!... s'ecria-t-il d'une voix dechirante. Ah!
+voila donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
+sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!..."
+
+Et saisissant Fox par la criniere, il voulut se mettre en selle;
+mais, tout a coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tete sur
+l'epaule de son cheval, il se prit a sangloter comme un enfant.
+
+
+XIII
+
+Sperver venait de partir, emportant Lieverle dans son manteau. J'avais
+refuse de le suivre ... mon devoir, a moi, me retenait pres de la
+vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer a
+ma conscience.
+
+D'ailleurs, il faut bien le dire, j'etais curieux de voir de pres cet
+etre bizarre; aussi le piqueur avait a peine disparu dans les tenebres
+du defile, que je gravissais deja le sentier de la caverne.
+
+La m'attendait un spectacle etrange.
+
+Sur un grand manteau de fourrure rousse double de vert, etait etendue
+la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispees sur sa
+poitrine ... une fleche d'or dans ses cheveux gris.
+
+Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas
+de mon esprit; cette tete de vautour agitee par les derniers
+tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte
+... etait formidable a voir.... Telle devait etre a sa derniere heure
+la terrible reine Fredegonde.
+
+Le baron, a genoux pres d'elle, essayait de la ranimer, mais au
+premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse etait perdue, et ce
+n'est pas sans un sentiment de pitie profonde, que je me baissai pour
+lui prendre le bras.
+
+--Ne touchez pas a madame! s'ecria le jeune homme d'un accent irrite;
+je vous le defends!
+
+--Je suis medecin, Monseigneur."
+
+Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:
+
+"Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il a voix basse.... Pardonnez-moi!"
+
+Il etait devenu tout pale ... ses levres tremblaient.
+
+Au bout d'un instant, il reprit:
+
+"Que pensez-vous?
+
+--C'est fini.... Elle est morte!"
+
+Alors, sans repondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front
+dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme aneanti.
+
+Moi je m'accroupis pres du feu, regardant la flamme grimper a la voute
+de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face
+rigide de la vieille.
+
+Nous etions la depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand
+relevant tout a coup la tete, le baron me dit:
+
+"Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mere ... depuis vingt-six
+ans je croyais la connaitre... et voila que tout un monde de mysteres
+et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous etes medecin ...
+avez-vous jamais rien vu d'aussi epouvantable?
+
+--Monseigneur, lui repondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une
+maladie qui offre un singulier caractere de ressemblance avec celle de
+madame votre mere... Si vous avez assez de confiance en moi pour me
+communiquer les faits dont vous avez du etre temoin, je vous confierai
+volontiers ceux qui sont a ma connaissance, car cet echange pourrait
+peut-etre m'offrir un moyen de sauver mon malade.
+
+--Volontiers, Monsieur," fit-il.
+
+Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic,
+appartenant a l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait
+chaque annee, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnee d'un
+vieux serviteur qui possedait seul toute sa confiance.... Que cet
+homme, etant sur le point de mourir, avait desire voir en particulier
+le fils de son ancien maitre, et qu'a cette heure supreme, tourmente
+sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le
+voyage de sa mere en Italie n'etait qu'un pretexte pour se livrer a
+des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-meme ne connaissait pas
+le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'epouvantable ... car
+la baronne en revenait extenuee, deguenillee, presque mourante, et
+qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des
+fatigues horribles de ces quelques jours.--Voila ce que le vieux
+domestique avait raconte simplement au jeune baron, croyant accomplir
+en cela son devoir.--Le fils, voulant a tout prix savoir a quoi s'en
+tenir, avait verifie l'annee meme ce fait incomprehensible en suivant
+sa mere d'abord jusqu'a Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans
+les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas a
+pas.... Ces traces que Sebalt avait remarquees dans la montagne ...
+c'etaient les siennes.
+
+Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui
+cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exercait sur
+l'etat de sante du comte, ni les autres circonstances de ce drame.
+
+Nous demeurames tous deux confondus de la coincidence de ces faits,
+de l'attraction mysterieuse que ces etres exercaient l'un sur l'autre
+sans se connaitre, de l'action tragique qu'ils representaient a leur
+insu, de la connaissance que la vieille avait du chateau, de ses
+issues les plus secretes, sans l'avoir jamais vu precedemment, du
+costume qu'elle avait decouvert pour cette representation, et qui ne
+pouvait avoir ete pris qu'au fond de quelque retraite mysterieuse,
+que la lucidite magnetique seule lui avait revelee.... Enfin, nous
+demeurames d'accord que tout est epouvantement dans notre existence,
+et que le mystere de la mort est peut-etre le moindre des secrets que
+Dieu se reserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.
+
+Cependant, la nuit commencait a palir.... Au loin ... bien loin ...
+une chouette sonnait la retraite des tenebres, de cette voix etrange
+qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientot se fit entendre
+un hennissement dans les profondeurs du defile ... puis, aux premieres
+lueurs du jour, nous vimes apparaitre un traineau conduit parle
+domestique du baron....--Il etait couvert de paille et de
+literies....--On y chargea la vieille.
+
+Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fache de se
+degourdir les jambes, etant reste la moitie de la nuit les pieds sur
+la glace.--J'accompagnai le traineau jusqu'a la sortie du defile, et
+nous etant salues gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et
+bourgeois, ils prirent a gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai
+vers les tours du Nideck.
+
+A neuf heures, j'etais en presence de mademoiselle Odile et je
+l'instruisais des evenements qui venaient de s'accomplir.
+
+M'etant rendu ensuite pres du comte, je le trouvai dans un etat fort
+satisfaisant.--Il eprouvait une grande faiblesse, bien naturelle apres
+les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris
+possession de lui-meme et la fievre avait completement disparu depuis
+la veille au soir.
+
+Tout marchait vers une guerison prochaine.
+
+Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine
+convalescence, je voulus retourner a Tubingue, mais il me pria si
+instamment de fixer mon sejour au Nideck et me fit des conditions
+tellement honnetes a tous egards, qu'il me fut impossible de me
+refuser a son desir.
+
+Je me souviendrai longtemps de la premiere chasse au sanglier que
+j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique
+rentree aux flambeaux, apres avoir battu les neiges du Schwartz-Wald
+douze heures de suite sans quitter l'etrier...--Je venais de souper et
+je montais a la tour de Hugues brise de fatigue, quand passant devant
+la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des
+cris joyeux frapperent mes oreilles.... Je m'arretai, et le plus
+agreable spectacle s'offrit a mes regards:
+
+Autour de la table en chene massif, se pressaient vingt figures
+epanouies. Deux lampes de fer, suspendues a la voute, eclairaient
+toutes ces faces larges, carrees, bien portantes.
+
+Les verres s'entrechoquaient!...
+
+La, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides,
+ses yeux etincelants et sa chevelure grise ebouriffee; il avait a
+sa droite Marie Lagoutte, a sa gauche Knapwurst ... une teinte rose
+colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap
+d'argent cisele, noirci par les siecles, et sur sa poitrine brillait
+la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume
+de chasse.
+
+C'etait une belle figure simple et joyeuse.
+
+Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son
+grand bonnet de tulle semblait prendre la volee; elle riait, tantot
+avec l'un, tantot avec l'autre.
+
+Quant a Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tete a la hauteur
+du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde enorme. Puis venait
+Tobie Offenloch, comme barbouille de lie de vin, tant il etait rouge;
+sa perruque au baton de sa chaise, sa jambe de bois en affut sous la
+table. Et, plus loin, la longue figure melancolique de Sebalt, qui
+riait tout bas en regardant au fond de son verre.
+
+Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les
+servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospere autour des
+grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied
+du chene.
+
+Les yeux etaient voiles de douces larmes: la vigne du Seigneur
+pleurait d'attendrissement!
+
+Sur la table, un enorme jambon, a cercles pourpres concentriques,
+attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles
+de vin du Rhin, eparses au milieu des plats fleuronnes, des pipes
+d'Ulm a chainette d'argent et des grands couteaux a lame luisante.
+
+La lumiere de la lampe repandait sur tout cela sa belle teinte couleur
+d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, ou
+se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de
+chasse du piqueur.
+
+Rien de plus original que ce tableau.
+
+La voute chantait.
+
+Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du
+burgrave Hatto-le-Noir:
+
+ "Je suis le roi de ces montagnes!"
+
+tandis que la rosee vermeille du rudesheim tremblotait a chaque poil
+de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la
+main:
+
+"Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me
+suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!"
+
+Comme je le regardais avec etonnement, car depuis la mort de Lieverle
+je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:
+
+"Nous celebrons le retablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous
+raconte des histoires!"
+
+Tout le monde s'etait retourne.
+
+Les plus joyeuses acclamations me saluerent.
+
+Je fus entraine par Sebalt, installe pres de Marie Lagoutte, et mis
+en possession d'un grand verre de Boheme, avant d'etre revenu de mon
+ebahissement.
+
+La vieille salle bourdonnait d'eclats de rire, et Sperver, m'entourant
+le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure severe comme tout
+brave coeur qui a un peu trop bu, s'ecriait:
+
+"Voila mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'a la mort!...
+A la sante du docteur Fritz!..."
+
+Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave
+fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie
+Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sebalt,
+droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaeger
+debout dans les hautes bruyeres, repetait: "A la sante du docteur
+Fritz!" pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et
+s'eparpillaient sur les dalles.
+
+Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un
+seul choc: tous les verres touchaient la table a la fois. "Bravo!"
+s'ecria Sperver.
+
+Puis se tournant vers moi:
+
+"Fritz, dit-il, nous avons deja porte la sante du comte, et celle de
+mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!"
+
+Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle
+attentive. Alors, je devins grave a mon tour, et je trouvai tous les
+objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de
+plus pres: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de
+laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les
+plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et
+nous echangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:
+
+Sperver fredonnait et riait toujours. Tout a coup, posant la main sur
+la bosse du nain:
+
+"Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!...
+Cette bosse, voyez-vous, c'est l'echo de l'antique manoir du Nideck!"
+
+Le petit bossu, bien loin de se facher d'un tel compliment, regarda le
+piqueur avec attendrissement et dit:
+
+"Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai
+raconte l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur
+d'un vieux reiter! Si celle fenetre s'ouvrait et que l'un d'eux,
+allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que
+dirais-tu?
+
+--Je lui serrerais la main et je lui dirais: "Camarade, viens
+t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies
+que du temps de Hugues.... Regarde!"
+
+Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la
+table.
+
+Elles etaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient
+de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un
+regard d'azur, et je m'etonnais de n'avoir pas encore remarque ces
+roses blanches, epanouies sur les tourelles du vieux manoir.
+
+"Silence!... s'ecria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst
+va nous repeter la legende qu'il nous racontait tout a l'heure.
+
+--Pourquoi pas une autre? dit le bossu.
+
+--Celle-la me plait!
+
+--J'en sais de plus belles.
+
+--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai
+des raisons pour entendre la meme; fais-la courte si tu veux. Elle dit
+bien des choses. Et toi, Fritz, ecoute!"
+
+"Le nain, a moitie gris, posa ses deux coudes sur la table, et les
+joues relevees sur les poings, les yeux a fleur de tete, il s'ecria
+d'une voix percante:
+
+"Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues,
+surnomme le Loup, etant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'etait
+un bonnet de mailles, qui emboitait tout le haume quand le chevalier
+combattait. Quand il voulait prendre l'air, il etait son casque, et
+se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses
+epaules."
+
+"Jusqu'a quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitte son armure,
+mais, a cet age, il respirait avec peine.
+
+"Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aine;
+son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un
+chef saxon nomme Blonderic_, et leur dit:
+
+--"Votre mere la Louve, m'a prete sa griffe... son sang s'est mele au
+mien..... Il va renaitre par vous de siecle en siecle, et pleurer dans
+les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure!
+Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien,
+le sang de la Louve, qui m'a fait etrangler Edwige, ma premiere femme
+devant Dieu et la sainte Eglise.... Oui ... elle est morte par mes
+mains ... Que la Louve soit maudite! car il est ecrit: "JE POURSUIVRAI
+LE CRIME DU PERE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT
+FAITE!"--
+
+"Et le vieux Hugues mourut.
+
+"Or, depuis ce temps-la, la bise pleure, la chouette crie, et les
+voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve
+qui pleure ... lequel renait, dit Hertzog, et renaitra de siecle
+en siecle, jusqu'au jour ou la premiere femme de Hugues,
+Edwige-la-Blonde, apparaitra sous la forme d'un ange au Nideck, pour
+consoler et pardonner!..."
+
+Sperver, se levant alors, detacha l'une des lampes de la torchere, et
+demanda les clefs de la bibliotheque a Knapwurst stupefait.
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+Nous traversames rapidement la grande galerie sombre, puis la halle
+d'armes, et bientot la salle des archives apparut au bout de l'immense
+corridor.
+
+Tous les bruits avaient cesse: on eut dit unchateau desert.
+
+Parfois, je tournais la tete, et je voyais alors nos deux ombres se
+prolongeant a l'infini, glisser comme des fantomes sur les hautes
+tentures, et se tordre en contorsions bizarres....
+
+J'etais emu, j'avais peur!
+
+Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chene, et, la torche
+haute, les cheveux ebouriffes, la face pale, il entra le premier.
+Arrive devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la
+jeune comtesse m'avait frappe lors de notre premiere visite a la
+bibliotheque, il s'arreta et me dit d'un air solennel:
+
+"Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh
+bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, pres du
+vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!..."
+
+Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:
+
+"Quant a celle-la, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille
+ans, elle a pleure dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle
+qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverle ... mais desormais les
+comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite
+... et le bon ange de la famille est de retour!_"
+
+
+
+
+POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU
+
+
+I
+
+Le fort de Hunebourg, taille dans le roc a la cime d'un pic escarpe,
+domine toute cette branche secondaire des Vosges qui separe la
+Meurthe, la Moselle et la Baviere rhenane du bassin d'Alsace.
+
+En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait a Jean-Pierre Noel,
+ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, ampute de la jambe gauche
+a Bautzen et decore sur le champ de bataille.
+
+Ce digne commandant etait un homme de cinq pieds deux pouces,
+tres-large des epaules et tres-court sur jambes. Il avait une jolie
+petite bedaine, de bonnes grosses levres sensuelles, de grands yeux
+gris pleins d'energie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
+magnifiquement fleuronne de toute la chaine des Vosges. Un chapeau a
+claque, l'habit d'ordonnance a longues basques, la culotte bleue, le
+gilet ecarlate, les souliers a boucles d'argent, composaient sa tenue
+invariable.
+
+Au moral, le commandant Noel aimait a rire. Il aimait aussi le
+bourgogne "pelure d'oignon," le filet de chevreuil, le coq de bruyeres
+truffe, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et generalement
+toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
+enfants. Quant au Champagne frappe, l'honnete Jean-Pierre n'en parlait
+qu'avec le plus grand respect; mais la verite me force a dire que le
+bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
+plus cheres sympathies.
+
+Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de veterans,
+la plupart secs et maigres comme des rables, portant de longues
+capotes grises et prisant du tabac de contrebande.
+
+On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abime, se
+dessecher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
+que l'eau claire de la citerne, avaient imprime sur leurs fronts le
+sceau d'une incurable melancolie.
+
+Il y avait aussi deux sous-officiers envoyes a Hunebourg pour se
+reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Farges;
+c'etaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
+irresistible les avait entraines vers la carriere des armes, et
+la gloire s'etait naturellement fait un plaisir de les couvrir de
+lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
+et c'est a cette particularite qu'ils devaient l'honneur de servir
+sous les ordres de Jean-Pierre.
+
+Du reste, ces deux jeunes heros supportaient bravement les injustices
+de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
+racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.
+
+Telle etait l'existence pleine de variete des habitants de Hunebourg,
+lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'apres-midi, le
+commandant Jean-Pierre donna tout a coup l'ordre de battre le rappel
+et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
+dans la cour de la caserne, son grand chapeau a claque sur l'oreille,
+ses longues moustaches retroussees et la main droite dans son gilet.
+
+"Mes enfants, s'ecria-t-il en s'arretant devant le front des troupes,
+vous etes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
+et vous arriverez, c'est moi qui vous le predis! Je recois a l'instant
+du general Rapp, commandant le cinquieme corps, une depeche qui
+m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
+Wurtembergeois, sous les ordres du generalissime prince de
+Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin a Oppenheim. Le haut
+Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'a trois journees
+de marche ... Il parait meme que les cosaques ont deja pousse des
+reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
+dans le blanc des yeux!...
+
+"Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
+ferons sauter la boutique plutot que de nous rendre, cela va sans
+dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
+rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
+mon principe! Sergent Farges, vous allez vous vendre, avec trente
+hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, a trois lieues
+du fort ... a Hazebrueck, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
+main basse sur le betail, sur les comestibles, sur toutes les
+substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
+garnison. Vous mettrez en requisition toutes les charrettes pour le
+transport des vivres, ainsi que les chevaux, les anes, les boeufs.
+Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Des que le
+convoi sera forme, vous regagnerez la place, en suivant autant que
+possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le betail avec ordre
+et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bete ne s'ecarte ...
+ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
+cherche a vous envelopper, vous ne lacherez pas prise ... au contraire
+... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
+troupeau sous les canons du fort. De cette maniere, ceux d'entre vous
+qui seront tues, auront la consolation de penser que les autres se
+portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siege.
+
+On admirera leur conduite de siecle en siecle, et la posterite dira
+d'eux: "Jacques, Andre, Joseph, etaient des braves!..."
+
+Des cris frenetiques de: "Vive l'empereur! vive le commandant!"
+accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Farges tira
+majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
+commanda le depart.
+
+Les veterans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
+Jean-Pierre Noel, les bras croises sur la poitrine et la jambe de
+bois en avant, les suivit du regard jusqu'a ce qu'ils eussent disparu
+derriere l'esplanade.
+
+
+II
+
+La petite troupe de Farges s'avancait a travers les immenses forets de
+Homberg, le mousquet sur l'epaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent,
+comme il convient a de braves militaires, qui ne se soucient pas de
+laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous etaient
+animes du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours
+agreable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les
+armoires, de decrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles,
+de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la
+cuisine. Quel que soit votre temperament, sanguin, nerveux ou meme
+lymphatique, ces choses-la font toujours plaisir.... Et puis les
+Francais aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur
+fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout
+joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lievres, la giberne au
+dos, la brelle sur la hanche. C'etait plaisir de les voir s'enfoncer
+sous les longues avenues de chenes et de hetres ... se perdre dans les
+ombres ... paraitre et disparaitre au fond des ravins ... s'accrocher
+aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dexterite
+merveilleuse.
+
+Farges marchait a l'arriere-garde de sa colonne, en compagnie du
+caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffe
+d'un immense chapeau a cornes et vetu d'une grande capote grise. Sa
+taille large et carree promettait une vigueur extraordinaire; ses
+traits fortement accuses, ses favorisroux, le froncement continuel
+de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue
+cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa levre superieure,
+laissant a decouvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour
+a travers d'epaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux
+defenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrement, ce personnage
+fumait un troncon de pipe, et des bouffees de tabac s'echappaient par
+toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux levres:
+Benoit Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes
+et dix-huit blessures.... Aussi, grace a sa bravoure et au concours
+heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.
+
+"Eh bien! Lombard, dit tout a coup Farges en allongeant le pas, que
+pensez-vous de notre expedition? Croyez-vous qu'elle reussisse?
+
+--Je pense, repondit le caporal avec un sourire qui dechaussa
+completement un cote de sa machoire, je pense que si ces gueux de
+paysans se doutaient de ce qui leur pend a l'oeil, ils auraient
+bientot evacue leur betail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je
+connais ca, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les
+attraper....
+
+--Quel moyen, Lombard?
+
+--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ...
+ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car,
+voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors
+nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ...
+tout doucement ... vous comprenez....
+
+--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi....
+
+--Voila justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe....
+Il faut les surprendre agreablement ... empoigner tout ... sans leur
+faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile....
+
+--Comment ca, Lombard?
+
+--D'abord, le paysan est malin; il tient a garder ce qu'il a, sans
+s'inquieter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se
+defie de nous....
+
+--Vous croyez? dit Farges d'un air de doute.
+
+--Sergent, prenez garde a ce que je vous dis.... Les paysans ne sont
+pas betes! Ils se rappellent que l'annee derniere nous avons fait un
+tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sur
+qu'en apprenant l'invasion, la premiere chose qu'ils vont faire, ce
+sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forets."
+
+Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisees du
+Homberg. Il etait alors environ huit heures, le jour baissait a vue
+d'oeil, et les hautes grives, perchees sur le bouton des sapins,
+s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'epaisseur des
+bois.
+
+Lorsque la tete de colonne deboucha sur le plateau du Rothfels, tout
+couvert de buissons et de sapinettes impenetrables, la nuit etait
+tellement noire, qu'on pouvait a peine distinguer le sentier. Farges
+ordonna de faire halte.
+
+"Je ne vois pas d'inconvenient, dit-il, a ce que chacun fume sa pipe
+et se livre a ses opinions individuelles ... mais sous les autres
+rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voute quand la lune se
+levera."
+
+Apres cette improvisation, deux sentinelles furent placees, l'une du
+cote de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une
+longue file de rochers a pic.
+
+Les veterans, extenues de fatigue, s'etendirent voluptueusement sur la
+mousse, au milieu des genets en fleur, tandis que Farges et Lombard,
+gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes,
+discutaient leur plan d'attaque.
+
+
+III
+
+Or, la lune commencait a poindre derriere les sapins de l'Oxenleier,
+et Farges songeait a donner le signal du depart, lorsqu'une clameur
+confuse monta subitement des profondeurs de la vallee. Le sergent
+se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la
+pensee, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied
+d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des tenebres, retenant son
+haleine pour saisir le moindre murmure, on eut dit un vieux loup a
+l'affut.
+
+Cependant nul autre bruit que le vague fremissement du feuillage ne se
+faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise
+apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient percu
+d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'etait le roulement
+confus que produit la marche d'un troupeau, accompagne des sons
+champetres d'une trompe d'ecorce.
+
+Le caporal se releva lentement ... un eclat de rire etouffe fendait sa
+bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:
+
+"Nous les tenons! dit-il ... he! he! he! nous les tenons!
+
+--Qui ca?
+
+--Les paysans, morbleu!... ils arrivent...."
+
+Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque a quatre pattes
+entre les broussailles. On vit les veterans se dresser un a un, saisir
+leurs fusils et disparaitre derriere les sapins. Les sentinelles
+imiterent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourre.
+
+La petite troupe se tenait cachee depuis un quart d'heure, lorsque
+trois montagnards parurent au fond des pales clairieres. Ils
+gravissaient le ravin a pas lents. Quand ils eurent atteint la roche
+plate, ils s'arreterent pour respirer et reprendre la suite d'une
+conversation interrompue.
+
+Lombard put alors les examiner a son aise. Le premier etait grand et
+maigre; il avait une capote de ratine noire usee jusqu'a la corde, de
+longues jambes seches comme des fuseaux, un immense parapluie sous
+le bras gauche, des souliers ronds a boucles de cuivre, un tricorne
+pittoresque pose sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le
+caporal jugea que ce devait etre quelque maire du voisinage.
+
+Le second, egalement coiffe d'un tricorne, faisait face a Lombard,
+et la lune eclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez
+pointu, ses yeux petits et vifs, ses levres sarcastiques et tout
+l'ensemble de sa personne, annoncaient quelque diplomate de village
+que des circonstances malheureuses avaient empeche d'atteindre au
+faite de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte a
+larges manches retroussees jusqu'aux coudes, et taille sur le patron
+du dernier siecle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur
+ses epaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;
+il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides deroutaient a
+chaque minute ses pretentions a la gravite.
+
+Le troisieme etait tout bonnement un patre de la montagne, vetu de
+la rouliere bleue, du pantalon de toile grise et coiffe du bonnet de
+coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'ecorce, et de l'autre
+un enorme baton ferre.
+
+"Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez
+tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos
+bestiaux sont bien a nous, je pense; nous les avons achetes et payes.
+
+--Ca, c'est sur, Daniel, c'est sur ... a beaux deniers comptants ...
+mais que veux-tu, mon garcon, c'est si agreable de s'entendre appeler
+"monsieur le maire," gros comme le bras ... de se voir tirer le
+chapeau jusqu'aux souliers.... Voila tantot six ans que Petrus Schmitt
+_reluque_ ma place et....
+
+--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est a vous, il ne l'aura
+pas, votre place.
+
+--Ca depend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmene les bestiaux du
+village pour empecher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la
+faire perir de famine....
+
+--Ah bah! vous n'y etes pas.... Ecoutez, monsieur le maire.... Si le
+roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,
+--si notre bon roi revient, vous direz: "J'ai sauve les bestiaux du
+village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle
+rende la place aux armees de notre bon roi Louis!..." Alors, monsieur
+le prefet dira: " Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime
+l'honneur de son vrai maitre!" On vous enverra la croix ... voila ...
+c'est sur!
+
+--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?
+
+--Je crois bien ... avec la pension...
+
+--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre
+bon roi ... notre vrai roi ... notre....
+
+--Halte! halte-la ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,
+s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les
+ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: "J'ai sauve les bestiaux
+du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent
+pas les avoir!..." Alors le prefet du grand empereur,--nouveau
+salut,--dira: "Oh! le bon maire ... l'honnete citoyen ... il faut lui
+envoyer la croix!" Et ca fait que vous aurez toujours la croix, et que
+nous garderons nos bestiaux."
+
+Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine a ne pas lancer
+un coup de baionnette au diplomate, mais la certitude de ne rien
+perdre pour attendre lui fit maitriser sa colere.
+
+"Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand
+maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas
+la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la
+commune.
+
+--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas
+gagnee autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexe!....
+
+--He! he! he! il aura un bec comme ca, fit le maire, en appliquant la
+pomme de son parapluie au bout de son nez.
+
+--Bien sur, monsieur le maire, bien sur.... Mais reste a savoir ou
+nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un
+endroit bien couvert, garni de roches, avec un paturage au fond pour
+laisser paitre les betes ... un endroit ou le diable ne pourrait pas
+aller sans connaitre le chemin ... Tenez, par comparaison ... le
+precipice de la Saliere ... c'est noir ... c'est lointain ... les
+grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promeneraient la
+dedans sans se gener ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,
+et l'eau ne manque point.
+
+--Bien trouve, Daniel, bien trouve.... Va pour la Saliere.
+
+--Alors, en route!.... en route!.... s'ecria le petit homme en se
+tournant vers le patre. Gotlieb ... appelle les betes.... Hue!....
+hue!.... pas de temps a perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont
+deja pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux
+deniches.... Hue!"
+
+Le patre, s'avancant alors a la pointe de la roche, emboucha sa
+trompe.... Ces notes douces et plaintives planerent un instant sur la
+vallee silencieuse, et descendirent d'echos en echos.... Une autre
+y repondit de l'abime.... Le troupeau se remit en marche, et l'on
+entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du defile.
+
+Tout a coup, deux boeufs superbes deboucherent sous le dome des grands
+chenes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer
+le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant
+parfois leur belle tete blanche tachee de roux, comme pour contempler
+leur cortege; puis arriva lentement une longue file de genisses, de
+vaches, de chevres, mugissant, belant et nasillant a faire pleurer de
+tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitie du village d'Echbourg,
+femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux
+chevaux de labour, les autres a la mamelle ou pendus a la robe de
+leur mere.... Les pauvres gens avancaient clopin-clopant ... ils
+paraissaient bien las ... bien tristes ... mais a la guerre comme a la
+guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.
+
+La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un
+petit nombre de trainards disperses sur la pente du ravin ... c'etait
+le moment de faire main basse. Farges et Lombard echangerent un coup
+d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri
+de detresse ... un cri percant vola de bouche en bouche jusqu'au
+sommet de la cote, et glaca d'epouvante toute la caravane:
+
+"Les cosaques!... les cosaques!..." Alors ce fut une scene etrange;
+Farges s'elanca derriere le rideau de feuillage pour distribuer de
+nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,
+puis de ce cote tout rentra dans le silence.
+
+Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bouge; immobiles, se regardant
+l'un l'autre la bouche beante, n'ayant ni la force de fuir, ni le
+courage de prendre une resolution, ils offraient l'image de la
+terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa presence d'esprit, et
+courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus
+au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.
+
+Presque aussitot Lombard reconnut aux environs le cri rauque des
+cosaques; ils accouraient en tous sens, a travers taillis, halliers,
+broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits
+chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la criniere
+herissee, on les eut pris pour une bande de loups affames enveloppant
+leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les
+pauvres meres pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs
+resserraient toujours le cercle de leurs evolutions, pour fondre
+sur ce groupe.... Enfin, ils se masserent et partirent en ligne en
+poussant des hourras furieux. Tout a coup le sombre feuillage
+s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton etendit sa
+nappe rougeatre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de
+surprise.... Quand la fumee de cette decharge se fut dissipee, on
+vit les Cosaques en deroute chercher a fuir dans la direc
+du Graufthal, mais la s'etendait une barriere de rochers
+infranchissables.
+
+"En avant, morbleu!--Pas de quartier!..." hurla le caporal.
+
+Les veterans, animes par sa voix, se precipiterent a la poursuite des
+fuyards.... Le combat fut court.... Accules a la pointe du roc, les
+soldats de Platoff firent volte-face et chargerent avec la furie du
+desespoir.... Cinquante coups de lance et de baionnette s'echangerent
+en une seconde; mais dans cet etroit espace, les Cosaques, ne pouvant
+faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientot ecrases.... Un seul
+resista jusqu'au bout.... Grand, maigre, a la face terne et cuivree,
+veritable figure mephistophelique, il etait recouvert de plusieurs
+peaux de mouton.... Lombard en enlevait une a chaque coup de
+baionnette.
+
+"Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le
+cuir...."
+
+Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tete, en lui
+assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la
+machoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le
+Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'etait pas chargee,
+l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de
+lui par un triple hourrah!
+
+C'est ainsi que l'intrepide Lombard, apres vingt-huit ans de service
+et trente-deux campagnes, eut la machoire fortement ebranlee par
+un sauvage d'Ekaterinoslof, qui ne possedait pas meme les premiers
+principes de la guerre.
+
+"Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!"
+
+Farges, en raffermissant sa baionnette toute gluante de sang, promena
+des regards etonnes autour du plateau; les habitants d'Echbourg
+avaient disparu... Leurs boeufs erraient a l'aventure dans les
+halliers... Quelques chevres grimpaient le long de la cote ... et sauf
+une vingtaine de cadavres etendus dans les bruyeres, tout respirait
+le calme et les douceurs de la vie champetre. Les veterans eux-memes
+semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepte Nicolas
+Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prevot d'armes, de danse
+et de graces francaises, lequel eut la gloire d'etre embroche par un
+cosaque et de rendre l'ame sur le champ d'honneur... a cette exception
+pres, tous les autres en furent quittes pour des horions.
+
+"Ah ca! camarades, dit Farges, il ne s'agit pas de nous abandonner
+a des reflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de
+cosaque qui vient de s'echapper pourrait gater nos affaires... Nos
+provisions sont completes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de
+reunir le betail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le
+temps de nous barrer le passage."
+
+Tout le monde se mit aussitot a l'oeuvre, et, dix minutes apres, la
+petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin
+de Hunebourg.
+
+Vers six heures, elle etait sous les canons du fort.
+
+On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noel, lorsque ayant
+entendu crier les chaines du pont-levis, et s'etant mis a sa fenetre,
+en simples manches de chemise, il vit defiler, d'abord les boeufs...
+puis les vaches laitieres suivies de leurs veaux... puis les
+genisses... les chevres trottant menu... les porcs... les chevaux...
+enfin toute la _razzia_... marchant "avec ordre et discipline" comme
+il avait eu soin de le recommander a Farges.
+
+Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse a moitie
+grise, son grand chapeau a claque sur l'oreille, et le fusil en
+sautoir, formait a lui seul l'arriere-garde de la colonne.
+
+Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois
+jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, a la tete d'un corps de
+six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de
+la bombarder et de la detruire de fond en comble en cas de refus....
+Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un etat
+recapitulatif de ses provisions debouche, et l'adressa sous forme de
+reponse au general autrichien, ajoutant:
+
+"Qu'il regrettait de ne pouvoir etre agreable a Son Altesse ... mais
+qu'il etait beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien
+approvisionnee. Il priait _conseqemment_ Son Altesse de vouloir bien
+l'excuser... etc., etc.
+
+"Quant a votre menace de bombarder la forteresse et de la detruire de
+fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi
+Dagobert!"
+
+L'archiduc Jean d'Autriche entendait tres-bien le francais... Il
+avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules
+de Jean-Pierre. Aussi, des le lendemain, il remonta tranquillement la
+vallee de la Zorne... apres avoir fait demi-tour a gauche!...
+
+Et voila pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.
+
+
+
+
+LE BOUC D'ISRAEL
+
+CONTE
+
+
+Tout le monde connait, a Tubingue, l'histoire deplorable du seigneur
+Kasper Evig et du juif Elias Salomon.--Kasper Evig faisait des visites
+frequentes a la petite Eva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon
+ami Elias, et lui detacha, je ne sais sous quel pretexte, trois ou
+quatre soufflets bien appliques.
+
+Elias Salomon, qui venait de commencer sa medecine depuis cinq mois,
+fut somme par le conseil des etudiants de provoquer le seigneur Kasper
+en duel ... ce qu'il fit avec une extreme repugnance, car un seigneur
+est necessairement tres-fort sur les armes.
+
+Cela n'empecha pas Salomon de se fendre a propos, et de passer son
+fleuret entre les cotes dudit seigneur ... circonstance qui gena
+considerablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre
+monde en moins de dix minutes.
+
+Le _rector_ Diemer, instruit de ces details par les temoins, les
+ecouta froidement et leur dit:
+
+"C'est tres-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien
+qu'on l'enterre."
+
+Salomon fut porte en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien
+loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une melancolie profonde.
+
+Il maigrissait, il gemissait et soupirait; son nez, deja si long,
+semblait grandir encore a vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il
+traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer:
+
+"Kasper Evig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas a ta
+vie!--Malheureuse Eva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries
+inconsiderees, tu as excite deux hommes intrepides l'un contre l'autre
+... et voila que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans
+mes reves ... Eva! ... malheureuse Eva, qu'as-tu fait?..."
+
+Ainsi gemissait ce pauvre Salomon, d'autant plus a plaindre que les
+fils d'Israel ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le
+Dieu jaloux ... leur a dit:
+
+"Le sang innocent retombera sur vos tetes de generation en
+generation!"
+
+Or, une belle matinee de juillet, que je vidais des chopes a la
+brasserie du _Faucon_, Elias entra, la mine defaite comme d'habitude,
+les joues creuses, les cheveux epars autour des tempes et le regard
+abattu.--Il me posa la main sur l'epaule et me dit:
+
+"Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir?
+
+--Pourquoi pas, Elias; de quoi s'agit-il?
+
+--Faisons un tour de promenade a la campagne; je desire te consulter
+sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et
+humaines, tu pourras peut-etre m'indiquer un remede a tant de maux ...
+J'ai la plus grande confiance en toi, Christian."
+
+Comme j'avais deja pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois
+petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection a sa demande.
+D'ailleurs, je trouvais tres-beau de sa part d'avoir confiance dans
+mes lumieres,
+
+Nous traversames donc la ville, et vingt minutes apres, nous montions
+le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques
+de Triefels.
+
+La, seuls, cheminant entre deux haies d'aubepine a perte de vue,
+ecoutant l'alouette qui s'egosillait dans les nuages ... la caille qui
+jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant a pas
+lents vers les hauts sapins du Rothalps, Elias parut respirer plus
+librement, il leva les yeux au ciel et s'ecria: "Dans tes nombreuses
+lectures theologiques, n'as-tu pas trouve, Christian, quelque moyen
+d'expiation propre a soulager la conscience des grands coupables?--Je
+sais que tu te livres a des recherches curieuses en ce genre ...
+Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre
+vengeresse de Kasper Evig ... je le ferai!"
+
+La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions cote a
+cote, la tete inclinee, dans le plus grand silence; lui m'observait du
+coin de l'oeil, tandis que je m'efforcais de recueillir mes souvenirs
+sur cette matiere delicate. Enfin je lui repondis:
+
+"Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner
+dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du
+corps et celles de l'ame; c'est du moins l'opinion des gens du pays,
+qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, a cause des
+vertus singulieres de leur fleuve.... C'est une grande consolation
+pour les scelerats!... Il est bien a regretter que nous ne jouissions
+pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te
+dirais de manger des gateaux de sel de la reine Circe, qui avaient la
+propriete remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous
+sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir a
+notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prieres ... et
+surtout de donner tes biens a l'Eglise.... Mais dans l'etat des temps,
+des lieux et des croyances ou tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de
+te soulager.
+
+--Lequel?" s'ecria Salomon, deja ranime d'esperance.
+
+Nous etions alors arrives sur le Rothalps, dans un lieu solitaire
+qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour
+de laquelle s'elevent de noirs sapins; une roche plate couronne
+l'abime, ou s'elancent en grondant les flots du Muerg.
+
+Le sentier que nous suivions nous avait conduits la. Je m'assis sur
+la mousse pour respirer la brume qui s'eleve du gouffre, et, dans ce
+moment meme, j'apercus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait
+a saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.
+
+Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns
+par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien
+avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi
+de saillie, et sur ces rebords s'epanouissent mille plantes
+aromatiques,--du chevrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage,
+des volubilis,--sans cesse arrosees par les vapeurs du torrent et
+retombant en touffes de la plus belle verdure.
+
+Or, mon bouc, le front large, surmonte de ses hautes cornes noueuses,
+les yeux etincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussatre,
+l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi
+comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avancait precisement
+vers la plus haute de ces marches etroites, et s'en donnait a coeur
+joie de cette verdure embaumee.
+
+"Salomon, m'ecriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment
+meme ou je pense au bouc d'Israel, je le vois ... regarde ... le
+voila!--L'esprit eternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge
+ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question."
+
+Salomon me regarda stupefait:
+
+"Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour
+charger ce bouc de mon remords?
+
+--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour
+se debarrasser des traitres tout souilles de crimes.... Ils les
+precipitaient de la roche Tarpeienne, n'est-ce pas? Eh bien! apres
+avoir lance ton imprecation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch
+... et tout sera fini!
+
+--Mais, repondit Salomon....
+
+--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'ecriai-je, tu vas me dire qu'il
+n'existe aucun rapport entre Kasper Evig, dont l'ombre te poursuit,
+et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un
+raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du
+Gange, entre les gateaux de sel de la reine Circe, entre le bouc
+d'Israel et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien!
+cela n'empechait pas les expiations d'etre bonnes, saintes, sacrees,
+efficaces, ordonnees par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jehovah....
+Donc, charge ce bouc de ton imprecation ... precipite-le!... Je te
+l'ordonne ... car l'esprit m'eclaire en ce moment ... et je vois, moi,
+des rapports entre le bouc et les peches des mortels, seulement je ne
+puis les exprimer ... la lumiere celeste m'eblouit!"
+
+Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla meme le voir sourire, ce qui
+m'indigna:
+
+"Comment, m'ecriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et
+facile d'echapper a la juste punition de ton crime ... tu hesites ...
+tu doutes ... tu souris!...
+
+--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des
+rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!
+
+--Ah! poltron, tu n'as montre de courage qu'une fois dans ta vie ...
+pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses
+d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-meme."
+
+Et je me levai.
+
+"Christian!... Christian!... criait mon camarade, defie-toi ... tu
+n'as pas le pied sur en ce moment....
+
+--Pas le pied sur!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que
+j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?...
+Arriere! ... arriere! ... fils de Belial."
+
+Et m'avancant a quelques pieds au-dessus du bouc, la tete haute et les
+mains etendues:
+
+"Hazazel! m'ecriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et
+d'expiation! ... je charge sur ton echine velue les remords de mon ami
+Salomon Elias, et je te devoue a l'ange des tenebres!"
+
+Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise
+inferieure, afin de precipiter le bouc.
+
+Une fureur sacree et presque divine s'etait emparee de moi.... Je ne
+voyais pas l'abime.... Je marchais sur la corniche comme un chat.
+
+Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla
+plus loin.
+
+"He! m'ecriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'echapperas pas, maudit
+... je te tiens!
+
+--Christian! Christian! ne cessait de repeter Salomon d'une voix
+gemissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!
+
+--Tais-toi, incredule, tais-toi, tu es indigne que je me devoue pour
+ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que
+Hazazel perisse!"
+
+Un peu plus loin, la corniche se retrecissait et finissait en pointe.
+
+Le bouc, m'ayant regarde pour la deuxieme fois, se retira de nouveau
+devant moi, mais non sans hesiter.
+
+" Ah! tu commences a comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te
+tiendrai la-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!"
+
+En effet, arrive tout au bout, a l'endroit ou la corniche manque,
+Hazazel parut fort embarrasse. Moi, je m'approchais, transporte d'un
+saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait
+faire.
+
+Je le voyais a quatre pas, et j'affermissais ma main a la souche d'un
+houx incruste dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
+
+"Regarde, Salomon, regarde le maudit!" m'ecriai-je.
+
+Mais en ce moment, je recus dans le ventre un coup furieux, un coup de
+tete qui m'aurait envoye moi-meme dans le Holderloch, sans la racine
+de houx que je tenais. Ce miserable bouc, se voyant accule, commencait
+lui-meme l'attaque.
+
+Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir a moi,
+il etait deja debout pour la seconde fois sur ses jambes de derriere,
+et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit
+sourd.
+
+Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi.
+C'etait le monde renverse, il me semblait faire un mauvais reve.--Le
+precipice, avec ses roches pointues, se mit a danser au-dessous de
+moi, les arbres et le ciel au-dessus. En meme temps, j'entendais la
+voix percante de Salomon crier: "Au secours! ... au secours!..."
+tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les cotes.
+
+Alors je perdis toute presence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe
+rousse et ses cornes retombant en cadence, tantot sur mon ventre,
+tantot sur mon estomac, tantot sur mes cuisses chancelantes, me
+produisit l'effet du diable; ma main se detendit, je me laissai aller.
+Heureusement quelque chose me retint en equilibre, sans qu'il me fut
+possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'etait le patre Yeri,
+du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher
+au collet avec sa houlette.
+
+Grace a ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je
+m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur
+le corps pour s'evader.
+
+"Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le patre;--moi, je
+vais le chercher; ne lachez pas!
+
+--Soyez tranquille," repondait Salomon.
+
+J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout
+sentiment.
+
+Quelques minutes apres, j'etais etendu sur la plate-forme. Le patre
+Yeri, haut de six pieds et robuste comme un chene, etait venu me
+prendre dans ses bras, et m'avait depose sur la mousse.
+
+En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris
+enfonces sous d'epais sourcils, la barbe jaune, l'epaule couverte
+d'une peau de mouton, et je me crus ressuscite au temps d'Oedipe, ce
+qui ne laissa point de m'emerveiller.
+
+"Eh bien! fit le patre d'un accent guttural, ceci vous apprendra a
+maudire mon bouc!"
+
+Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son
+maitre, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon
+Elias, debout derriere moi, et se donnant toutes les peines du monde
+pour ne pas rire.
+
+Mes idees bouleversees se classerent insensiblement. Je m'assis avec
+peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.
+
+"C'est vous qui m'avez sauve? dis-je au patre.
+
+--Oui, mon garcon.
+
+--Eh bien, vous etes un brave homme. Je retire la malediction que j'ai
+lancee sur votre bouc. Tenez, prenez ceci."
+
+Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.
+
+"A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous
+fait plaisir. Ici, le combat sera plus egal... mon bouc avait trop
+d'avantages.
+
+--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je
+me souviendrai longtemps de vous. Elias, allons-nous-en."
+
+Mon camarade et moi, nous redescendimes alors la cote, bras dessus,
+bras dessous.
+
+Le patre, appuye sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc
+avait repris sa promenade sur les rebords de l'abime.--Le ciel etait
+splendide; l'air, charge des mille parfums de la montagne, nous
+apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du
+torrent.
+
+Nous rentrames a Tubingue tout attendris.
+
+Depuis, mon ami Salomon s'est console d'avoir tue le seigneur Kasper,
+et cela d'une facon assez originale.
+
+A peine recu docteur en medecine, il a epouse la petite Eva Stromayer,
+dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de reparer le
+tort qu'il avait fait a la societe, en la privant d'un de ses membres.
+
+Il y a quatre ans que j'ai assiste a ses noces en qualite de garcon
+d'honneur, et deja deux marmots joufflus egayent sa jolie maisonnette
+de la rue Crispinus.
+
+C'est un commencement qui promet.
+
+Dieu me garde de pretendre que cette nouvelle maniere d'expier
+un meurtre soit preferable a celle que nous impose notre sainte
+religion,--laquelle consiste a donner son bien a l'Eglise et a reciter
+beaucoup de prieres;--mais je la crois superieure a la methode
+hindoue, et meme, puisqu'il faut tout vous dire, a la theorie fameuse
+du bouc d'Israel!
+
+
+
+
+LE COMBAT D'OURS
+
+
+Ce qui desole le plus ma chere tante, dit Kasper, apres mon
+enthousiasme pour la taverne de maitre Sebaldus Dick, c'est d'avoir un
+peintre dans la famille!
+
+Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou
+conseiller. Ah! si j'etais devenu conseiller comme monsieur Andreus
+Van Berghum; si j'avais nasille de majestueuses sentences, en
+caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle
+estime ... quelle veneration la digne femme aurait eue pour monsieur
+son neveu! Comme elle aurait parle avec amour de monsieur le
+conseiller Kasper! Comme elle aurait cite, a tout propos, l'avis de
+monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi
+ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait verse chaque soir avec
+componction, au milieu de son cercle de commeres, un doigt de vin
+muscat de l'an XI, disant:
+
+"Goutez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que
+dix bouteilles. " Tout eut ete bien, convenable, parfait de la part de
+monsieur notre neveu Kasper, le conseiller a la cour de justice.
+
+Helas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtint cette
+satisfaction supreme: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper
+Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il
+est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux
+proverbe: "Gueux comme un peintre," ce qui la desole.
+
+Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre
+qu'un veritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que
+ses oeuvres traversent parfois les siecles et font l'admiration des
+generations futures, et qu'a la rigueur, un tel personnage peut bien
+valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de
+ne pas reussir; elle haussait les epaules, joignait les mains et ne
+daignait pas meme me repondre.
+
+J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais
+lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la
+taverne de Sebaldus ... plutot mourir!
+
+La taverne de maitre Sebaldus est vraiment un lieu de delices. Elle
+forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place
+de la Cigogne. A peine avez-vous depasse sa porte cochere, que vous
+decouvrez a l'interieur une grande cour carree entouree de vieilles
+galeries vermoulues, ou monte un escalier de bois; tout autour
+s'ouvrent de petites fenetres a mailles de plomb, a la mode du dernier
+siecle ... des lucarnes ... des soupiraux.
+
+Les piliers du hangar soutiennent le toit affaisse.
+
+La grange, les petites tonnes rangees dans un coin; l'entree de
+la cave a gauche, une sorte de pigeonnier qui s'elance en pointe
+au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenetres
+au fond desquelles vous voyez, encadres dans l'ombre, les buveurs avec
+leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites
+femmes du Hundsrueck, avec leurs bonnets de velours a grands rubans de
+moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier a foin
+en l'air sous le toit, les ecuries, les reduits a porcs, tout cela,
+pele-mele, attire et confond vos regards.... C'est etrange ...
+vraiment etrange!...
+
+Depuis cinquante ans, pas un clou n'a ete pose dans la vieille masure;
+vous diriez un antique et respectable nid a rats. Et quand le soleil
+d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa
+poussiere d'or; quand, a la chute du jour, les angles ressortent et
+que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand
+les canettes tintent; quand le gros Sebaldus, son tablier de cuir sur
+les genoux, passe et court a la cave un broc au poing; quand sa femme
+Gredel leve le chassis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau
+ebreche elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de
+ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se debattent
+sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite
+bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche a sa fenetre
+pour arranger son chevrefeuille, et qu'au-dessus se promene le gros
+chat roux de la voisine, balancant la queue et suivant de ses yeux
+verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je
+vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans
+les veines, pour ne point s'arreter en extase, pretant l'oreille a
+ces murmures, a ces bruits, a ces chuchotements; regardant ces lueurs
+tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:
+"Que c'est beau!"
+
+Mais c'est un jour de fete, un jour de grande reunion, lorsque tous
+les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du
+rez-de-chaussee; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou
+de lanterne magique ... c'est un de ces jours-la qu'il faut voir la
+taverne de maitre Sebaldus.
+
+L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux
+heures de l'apres-midi, nous etions tous reunis autour de la
+grande table de chene: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier
+Eisenloeffel et sa commere, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,
+clarinette a la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,
+chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du
+boudin et des andouilles.
+
+La mere Gredel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et
+Lotche montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des
+ecureuils ... et dehors, sous la grande porte cochere, retentissait un
+bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: "Zing ... zing ... boum
+... boum!... He! hohe! grande bataille, l'ours des Asturies _Bepo_ et
+_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!
+Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et
+l'onagre du desert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!..."
+
+On entrait en foule, et Sebaldus, en travers de la porte avec son gros
+ventre, barrait le passage comme Horatius Cocles, criant:
+
+"Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je
+vous etrangle!"
+
+C'etait une bagarre epouvantable; on se grimpait sur le dos pour
+arriver plus vite; la petite Brigitte Kera y perdit un bas, et la
+vieille Anna Seiler, la moitie de sa jupe. Vers deux heures, le meneur
+d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffe d'un
+immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous
+cria:
+
+"La bataille va commencer."
+
+Aussitot les tables furent abandonnees; on ne prit pas meme le
+temps de vider son verre. Je courus au grenier a foin, j'en grimpai
+l'echelle quatre a quatre et je la retirai apres moi. Alors, assis
+tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil
+qu'il soit possible de voir.
+
+Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits
+en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela
+faisait fremir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que
+les gens, entasses les uns sur les autres, devaient se fondre entre
+les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.
+
+Il y en avait de pendus en forme de hottes a l'angle des piliers, et
+plus haut, sur la gouttiere; plus haut, dans le pigeonnier; plus
+haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de
+Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:
+
+"Les ours! les ours!"
+
+Et quand j'eus suffisamment admire la foule innombrable, abaissant les
+yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre ane plus maigre, plus
+decharne que le coursier fantome de l'Apocalypse, la paupiere
+demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la
+bataille.
+
+"Faut-il que les gens soient betes!" me dis-je en moi-meme.
+
+Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se
+possedait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son
+immense feutre gris, s'avancant au milieu de la cour, s'ecria d'un ton
+solennel, le poing sur la hanche:
+
+"L'onagre du desert defie tous les chiens de la ville."
+
+Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux a fleur
+de tete et la bouche beante, regardant de tous cotes, demanda:
+
+"Ou donc est l'onagre?
+
+--Le voila!
+
+--Ca! mais c'est un ane!
+
+Et tout le monde cria:
+
+"C'est un ane! C'est un ane!--C'est un onagre!
+
+--Eh bien, nous allons voir," dit le boucher en riant.
+
+Il siffla son chien, et, lui montrant l'ane:
+
+"Foux ... attrape!"
+
+Mais, chose bizarre, a peine l'ane eut-il vu le chien accourir, qu'il
+se retourna lestement et lui detacha un coup de pied haut la jambe, si
+juste qu'il en eut la machoire fracassee.
+
+Des eclats de rire immenses s'eleverent jusqu'au ciel, tandis que le
+chien se sauvait poussant des cris lamentables.
+
+"Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est
+un ane?
+
+--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un
+onagre.
+
+--A la bonne heure ... a la bonne heure ... Que d'autres viennent
+encore combattre cet animal rare, nourri dans les deserts.... Qu'ils
+approchent ... l'onagre les attend!"
+
+Mais aucun ne se presentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa
+voix percante:
+
+" Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon
+onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...
+courage ... Messieurs, Mesdames!"
+
+Personne ne voulait risquer son chien contre cet ane dangereux. Le
+tumulte recommencait:
+
+"Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!"
+
+Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on etait las de
+son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il
+s'approcha du reduit a porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaine,
+_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout rape, triste et
+honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminee. Malgre cela, les
+applaudissements eclaterent, et les chiens de combat eux-memes,
+enfermes sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,
+hurlerent a la mort d'une facon vraiment tragique. Le pauvre ours fut
+conduit pres d'un solide epieu, contre le mur de la buanderie, et se
+laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards
+melancoliques.
+
+"Pauvre vieux routier, m'ecriai-je en moi-meme, qui t'aurait dit, il
+y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts
+glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et
+que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chenes de la
+montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et resigne, la
+gueule cerclee de fer, tu serais attache au carcan et devore par de
+miserables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Helas! helas! _Sic
+transit gloria mundi_!"
+
+Et, comme je revais a ces choses, tout le monde se penchant pour
+voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait
+s'echauffer.
+
+Les limiers du vieux Heinrich, dresses a la chasse du sanglier,
+venaient de s'avancer a l'autre bout de la cour. Retenus par leur
+maitre, ces animaux ecumaient de rage. C'etait un grand danois a
+la robe blanche tachetee de noir, souple, nerveux, les machoires
+dechaussees comme un crocodile ... puis un de ces grands levriers du
+Tannevald, dont le jarret n'a pas ete coupe selon l'ordonnance, les
+flancs evides, les cotes saillantes, la tete en fleche, les reins
+noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient a
+la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris a feuille de chene
+renverse sur la nuque, la moustache rousse herissee, le nez mince
+en lame de rasoir recourbe sur les levres, et ses longues jambes a
+guetres de cuir arc-boutees contre les dalles, avait peine a les
+retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son
+corps.
+
+"Retirez-vous! retirez-vous!" criait-il d'une voix vibrante. Et le
+meneur d'ours se depechait de regagner sa niche derriere le bucher.
+
+C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinees sur les
+balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tete!
+
+L'ours s'etait accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait
+dans sa grosse peau rousse, et sa museliere paraissait le gener
+considerablement. Tout a coup la corde fut lachee; les chiens ne
+firent qu'un bond d'une extremite de la cour a l'autre, et leurs dents
+aigues se cramponnerent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les
+griffes passerent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs
+reins avec une telle force que le sang jaillit aussitot.... Mais
+lui-meme saignait, ses oreilles se dechiraient ... les chiens tenaient
+ferme ... et ses yeux jaunes lancaient au ciel un regard navrant. Pas
+un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient la, immobiles
+comme un groupe de pierre.
+
+Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.
+
+Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le levrier parut ceder un peu;
+l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du
+vieux routier brilla d'esperance ... puis il y eut encore un
+temps d'arret.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de
+craquement: l'echine du levrier venait de se casser ... il tomba sur
+le flanc, la gueule sanglante.
+
+Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes
+... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille
+... tout a coup il flechit et fit un bond en arriere; l'ours s'elanca
+furieux ... sa chaine le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,
+jusque derriere le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin
+le levrier qui ne revenait pas.
+
+_Baptiste_ avait pose sa griffe sur ce cadavre, et, la tete haute, il
+flairait le carnage a pleins poumons: le vieux heros s'etait retrouve!
+Des applaudissements frenetiques s'eleverent des galeries jusqu'a la
+cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais
+vu d'attitude plus fiere, plus resolue.
+
+Apres ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le
+capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son baton
+et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre
+... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,
+developpant les differentes chances de la bataille, s'entendait de
+loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la
+grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,
+tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la
+circonstance, deboucherent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....
+Puis, d'un commun accord, ils se retirerent dans un coin fort eloigne
+de l'ours, et de la continuerent a se facher, a s'elancer, a reculer,
+a faire de l'opposition.
+
+"Oh! les laches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de
+la galerie, oh! les miserables!..."
+
+Eux levaient le nez et semblaient repondre en jappant:
+
+"Allez-y donc vous-memes!"
+
+L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, a la stupeur
+generale, Heinrich revint avec son danois.
+
+J'ai su depuis qu'il avait parie cinquante florins contre le
+garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avanca donc le
+caressant de la main, puis lui montrant l'ours:
+
+"Courage, Blitz!" s'ecria-t-il.
+
+Et le noble animal, malgre ses blessures, recommenca l'attaque.
+
+Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,
+des tournebroches accourut a la file, et le pauvre vieux _Baptiste_
+en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, ecrasant l'un,
+estropiant l'autre, se debattant avec fureur.
+
+Le brave danois se montrait encore le plus intrepide; il avait pris
+l'ours a la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis
+que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres
+oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.
+
+"Assez! assez!" criait-on de toutes parts.
+
+Quelques-uns cependant repetaient avec acharnement:
+
+"Sus! sus!... courage!..."
+
+Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un eclair; il vint
+saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:
+
+"Blitz! Blitz!... lacheras-tu?"
+
+Bah! rien n'y faisait. Le veneur reussit enfin a lui faire lacher
+prise par un coup de fouet terrible, et l'entrainant aussitot, il
+disparut a l'angle de la porte cochere.
+
+Les roquets n'avaient pas attendu son depart pour battre en retraite
+... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effares,
+ecloppes, courant, boitant, cherchaient a grimper aux murs. Tout a
+coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, apercut la fenetre
+de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des
+vitres. Tous les autres, frappes de cette idee lumineuse, passerent
+par la sans hesiter.... On entendit les soupieres, les casseroles,
+toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mere Gredel jeter des
+cris aigus:
+
+"Au secours!... Au secours!"
+
+Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire
+... on se tordait les cotes....
+
+"Ha! ha! ha! la bonne farce!..."
+
+Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs
+... les ventres galopaient a perdre haleine....
+
+Au bout d'un quart d'heure, le calme s'etait retabli.... On attendait
+avec impatience le terrible ours des Asturies.
+
+"L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!..."
+
+Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait
+quelque chose a dire.... Impossible ... les cris redoublaient:
+
+"L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!..."
+
+Alors cet homme prononca quelques paroles inintelligibles, detacha
+l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de
+precautions, il ouvrit la porte du reduit voisin, et saisit le bout
+d'une chaine qui trainait a terre.... Un grondement formidable se fit
+entendre a l'interieur.... L'homme passa rapidement la chaine dans un
+anneau de la muraille et sortit en criant:
+
+"He! vous autres, lachez les chiens!"
+
+Presque aussitot un petit ours gris, court, trapu, la tete plate, les
+oreilles ecartees de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,
+s'elanca de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements
+furieux. Evidemment cet ours avait des opinions philosophiques
+deplorables.... Il etait, en outre, surexcite au dernier point par les
+aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son
+maitre faisait tres-bien de s'en defier.
+
+"Lachez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne
+de la grange, lachez les chiens!"
+
+Puis il ajouta:
+
+"Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les
+chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!"
+
+Au meme instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du
+vannier Fischer de Hirschland, la queue trainante, le poil long, la
+machoire allongee et l'oreille droite, s'avancerent ensemble dans la
+cour.
+
+Le dogue, calme, la tete pesante, bailla en se detirant les jambes et
+flechissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait
+s'eveiller.... Mais apres avoir baille longuement ... il se retourna
+... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupefait. L'ours
+regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispees
+sur le pave, ses petits yeux etincelants comme a l'affut.
+
+Les deux chiens-loups se rangerent derriere le dogue.
+
+Le silence etait tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;
+un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le
+frisson a la foule.
+
+Tout a coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant
+quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la
+chaine, puis des entrailles vertes et bleues, melees de sang, couler
+sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue
+sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tete avec un soupir
+et bailler a son tour ... car il n'avait plus de museliere ... elle
+s'etait detachee dans le combat!
+
+Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On
+n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue ralait; les deux autres
+chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les ecuries
+voisines, de longs mugissements annoncaient la terreur du betail ...
+des ruades ebranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas
+... il semblait jouir de la terreur generale....
+
+Or, comme on etait ainsi, voila qu'un faible craquement se fit
+entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues
+commencaient a flechir sous le poids enorme de la foule!...
+
+Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait
+quelque chose de si terrible, que moi-meme, a l'abri dans mon grenier,
+je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les
+galeries en face, je vis toutes les figures pales, d'une paleur
+etrange.... Quelques-unes, la bouche beante ... les autres, les
+cheveux herisses ... ecoutant, retenant leur haleine. Les joues
+du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes
+verdatres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'etait
+decolore pour la premiere fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites
+femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre
+secousse pourrait entrainer la chute generale.
+
+J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chene
+s'enfoncer dans la terre.... Etait-ce une illusion de la peur? Je
+l'ignore... mais au meme instant la grosse poutre fit un eclat, et
+s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut
+quelque chose d'horrible: autant le silence avait ete grand, autant
+le tumulte, les cris, les gemissements devinrent affreux. Cette masse
+d'etres amonceles dans les galeries, comme dans une hotte immense, se
+prirent a grimper les uns par-dessus les autres, a se cramponner aux
+murs, aux piliers, aux balustrades, a se frapper meme avec rage,
+a mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette epouvantable
+bagarre, la voix plaintive de Theresa Becker, prise tout a coup de mal
+d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.
+
+Oh Dieu! rien qu'a ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le
+Seigneur me preserve de revoir jamais un pareil spectacle!
+
+Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait
+precisement attache tout pres de l'escalier de la cour qui monte aux
+galeries.
+
+Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui
+s'etait fait jour avec son grand baton, et mettait le pied sur la
+premiere marche, lorsqu'il apercut, au bas de l'escalier, _Beppo_
+accroupi sur son derriere, la chaine tendue et l'oeil rejoui ... pret
+a le happer au passage!
+
+Ce qu'il fallut alors de force a maitre Johannes pour se cramponner
+a la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le
+sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...
+son dos s'arc-bouter comme celui du geant Atlas, et je crois qu'il
+aurait lui-meme, dans ce moment, porte le ciel sur ses epaules.
+
+Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer
+la catastrophe, la porte de l'etable s'ouvrit brusquement, et le
+terrible Horni, le magnifique taureau de maitre Sebaldus, le fanon
+flottant comme un tablier, le mufle convert d'ecume, s'elanca dans la
+cour.
+
+C'etait une inspiration de notre digne maitre de taverne ... il
+sacrifiait son taureau pour sauver le public. En meme temps la
+bonne grosse tete rouge du brave homme apparaissait a la lucarne de
+l'etable, criant a la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait
+ouvrir l'escalier interieur qui descend dans la vieille synagogue ...
+et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.
+
+Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, a la satisfaction
+generale!
+
+Mais ecoutez la fin de l'histoire.
+
+A peine l'ours avait-il apercu le taureau, qu'il s'etait elance vers
+ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaine s'etait
+cassee du coup. Le taureau, lui, a la vue de l'ours, s'accula dans
+l'angle de la cour, pres du pigeonnier, et, la tete basse entre ses
+jambes trapues, il attendit l'attaque.
+
+L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant
+de droite a gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce
+mouvement avec un calme admirable.
+
+Depuis cinq minutes, les galeries etaient vides; le bruit de la foule,
+s'ecoulant par la rue des Juifs, s'eloignait de plus en plus, et
+la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger
+indefiniment, lorsque tout a coup le taureau, perdant patience, se rua
+sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serre de pres, se
+refugia dans la niche du bucher... la tete du taureau l'y suivit et
+le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement
+terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitot un
+ruisseau de sang serpenta sur le pave.
+
+Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....
+On eut dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derriere
+petrissaient les dalles avec fureur. Cette scene silencieuse au fond
+de l'ombre avait quelque chose d'epouvantable. Je n'en attendis pas la
+fin.... Je descendis tout doucement l'echelle de mon grenier, et je me
+glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne
+saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant
+la foule reunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui
+s'arrachait les cheveux de desespoir, je me pris a courir vers la
+demeure de ma tante.
+
+J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrete par mon
+vieux maitre de dessin, Conrad Schmidt.
+
+"He! Kasper, me cria-t-il, ou diable cours-tu si vite?
+
+--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui repondis-je avec
+enthousiasme.
+
+--Encore une scene de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tete.
+
+--He! pourquoi pas, maitre Conrad? Une belle scene de taverne vaut
+bien une scene du forum!"
+
+J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant a mon bras, poursuivit
+d'un ton grave:
+
+"Kasper! ... au nom du ciel, ecoute-moi.... Je n'ai plus rien a
+t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van
+Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il
+faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donne 1,500
+florins de rente.... Chacun ne possede pas cet avantage.... Il faut
+aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de
+perdre ton temps a courir les tavernes! Tu vivras la en societe de
+Raphael, de Michel-Ange, de Paul Veronese, du Titien et de maitre
+Leonard, le phenix des phenix! Tu nous reviendras grandi de sept
+coudees, et tu feras la gloire du vieux Conrad!
+
+--Que diable me chantez-vous la, maitre Schmidt? m'ecriai-je, vraiment
+indigne. C'est ma tante Catherine qui vous a souffle cela, pour
+m'eloigner de la taverne de Sebaldus Dick; mais il n'en sera rien!
+Quand on a eu le bonheur de naitre a Bergzabern, entre les superbes
+vignobles du Rhingau et les belles forets du Hundsruck, est-ce qu'il
+faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on
+d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons
+pates que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'a
+Ruedesheim, Markobruenner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'a
+Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Ou trouve-t-on des
+physionomies plus dignes d'etre transmises a la posterite, que dans
+notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce a Rome ... a Naples ...
+a Venise?... Mais tous ces pecheurs, tous ces lazzarones, tous ces
+patres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille
+fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes
+maigres. Tenez, maitre Conrad, sans vous flatter, avec votre petit
+nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise
+barbouillee de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que
+l'Apollon du Belvedere....
+
+--Tu veux te moquer de moi! s'ecria le bonhomme stupefait.
+
+--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux
+dans le front, et les jambes seches comme une chevre.... Et puis,
+allez donc trouver dans vos antiques une tete plus remarquable que
+celle de notre vieux docteur Melchior Hasenkopf, sa perruque jaune
+clair tortillee sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face
+empourpree comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule
+Farnese, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre
+gros, notre digne maitre de taverne Sebaldus Dick, avec son grand
+tablier de cuir deploye sur le ventre, depuis le triple menton
+jusqu'aux cuisses, la face epanouie comme une rose, le nez rouge comme
+une framboise, les yeux bleus a fleur de tete comme une grenouille, et
+la levre humide avancee en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,
+maitre Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le
+haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...
+Quelle cascade de chair! Voila ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la
+creation! Maitre Sebaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit
+bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soiree;
+il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison
+suffisante pour meconnaitre son merite?--Et notre brave capucin
+Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,
+ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un
+bouc.... Quel air de grandeur, de majeste, quand il entonne d'une
+voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main
+musculeuse presse le verre, comme son oeil etincelle!... N'est-ce pas
+de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maitre
+Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies
+creatures que cette Roberte Weber et sa soeur Eva, les deux chanteuses
+de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une
+sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue a l'epaule, et
+qu'elles trainent derriere elles leurs vieilles robes fanees,
+avec toute la majeste de Semiramis.... Voila ce que je nomme des
+modeles!... de vrais modeles!... Oui, toutes deguenillees qu'elles
+sont, avec leurs vieilles robes fletries, Eva et Roberte parlent a
+mon ame; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil severe
+m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Venus de
+l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant a tous ces
+paysages arides ... ces paysages a grandes lignes qu'on nous envoie
+d'Italie ... quant a leurs golfes, a leurs ruines ... le moindre coin
+de haie ou bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux ou
+grimpe une rosse etique trainant une charrette ... les roues fangeuses
+... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate a
+canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tete de
+rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me
+transportent mille fois plus que vos colonnes tronquees, vos couchers
+de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maitre Conrad, tout cela
+c'est de l'imitation ... les paiens ont accompli leur oeuvre ... Elle
+est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier
+platement ... il s'agit de faire la notre!... On nous assomme avec le
+grand style, le genre grave ... l'ideal grec.... Moi, je ne veux etre
+d'aucune academie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les
+andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des
+saucisses plus delicates, plus appetissantes que celles de la mere
+Gredel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs
+tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le
+public ... alors j'irai m'etablir a Rome. En attendant je reste
+ici.... Mon Vatican a moi, c'est la taverne de maitre Sebaldus! C'est
+la que j'etudie les beaux modeles, et les effets de lumiere en
+vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rever sur des
+ruines...."
+
+J'en aurais dit davantage, mais nous etions arrives a ma porte.
+
+"Allons ... bonsoir, maitre Conrad, m'ecriai-je en lui serrant la
+main, et sans rancune.
+
+--De la rancune! fit le vieux maitre en souriant, tu sais bien qu'au
+fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en
+Italie, c'est pour faire plaisir a dame Catherine.... Mais suis ton
+idee, Kasper.... Ceux qui prennent l'idee d'un autre ne font jamais
+rien."
+
+
+
+
+FIN TABLE
+
+
+Un Nuit dans les bois
+
+Le Tisserand de la Steinbach
+
+Le Violon du pendu
+
+L'Heritage de mon oncle Christian
+
+Hugues-le-Loup
+
+Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu
+
+Le Bouc d'Israel
+
+Le Combat d'ours
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
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+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
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+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
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+
+eBooks Year Month
+
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+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
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+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
diff --git a/old/7mntg10.zip b/old/7mntg10.zip
new file mode 100644
index 0000000..7595aa5
--- /dev/null
+++ b/old/7mntg10.zip
Binary files differ
diff --git a/old/8mntg10.txt b/old/8mntg10.txt
new file mode 100644
index 0000000..60350f3
--- /dev/null
+++ b/old/8mntg10.txt
@@ -0,0 +1,8315 @@
+The Project Gutenberg EBook of Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
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+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Contes de la Montagne
+
+Author: Erckmann-Chatrian
+
+Release Date: May, 2005 [EBook #8173]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 25, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe
+and the Online Distributed Proofreading Team
+
+
+
+
+
+CONTES
+
+DE
+
+LA MONTAGNE
+
+PAR
+
+ERCKMANN-CHATRIAN
+
+
+
+
+UNE NUIT DANS LES BOIS
+
+I
+
+Mon digne oncle Bernard Hertzog, le chroniqueur, coiffé de son grand
+chapeau à claque et de sa perruque grise, le bâton de montagnard à
+pointe de fer au poing, descendait un soir le sentier de Luppersberg,
+saluant chaque paysage d'une exclamation enthousiaste.
+
+L'âge n'avait pu refroidir en lui l'amour de la science; il
+poursuivait encore à soixante ans son _Histoire des antiquités
+d'Alsace_, et ne se permettait la description d'une ruine, d'une
+pierre, d'un débris quelconque du vieux temps, qu'après l'avoir visité
+cent fois et contemplé sous toutes ses faces.
+
+«Quand on a eu le bonheur, disait-il, de naître dans les Vosges, entre
+le Haut-Bar, le Nideck et le Geierstein, on ne devrait jamais songer
+aux voyages. Où trouver de plus belles forêts, des hêtres et des
+sapins plus vieux, des vallées plus riantes, des rochers plus
+sauvages, un pays plus pittoresque et plus riche en souvenirs
+mémorables? C'est ici que combattirent jadis les hauts et puissants
+seigneurs de Lutzelstein, du Dagsberg, de Leiningen, de Fénétrange,
+ces géants bardés de fer! C'est ici que se sont donnés les grands
+coups d'épée du moyen âge, entre les fils aînés de l'Église et le
+Saint-Empire.... Qu'est-ce que nos guerres, auprès de ces terribles
+batailles où l'on s'attaquait corps à corps, où l'on se martelait avec
+des haches d'armes, où l'on s'introduisait le poignard par les yeux
+du casque? Voilà du courage, voilà des faits héroïques dignes d'être
+transmis à la postérité! Mais nos jeunes gens veulent du nouveau, ils
+ne se contentent plus de leur pays; ils font des tours d'Allemagne,
+des tours de France.... Que sais-je? Ils abandonnent les études
+sérieuses pour le commerce, les arts, l'industrie.... Comme s'il n'y
+avait pas eu jadis du commerce, de l'industrie et des arts ... et bien
+plus curieux, bien plus instructifs que de nos jours: voyez la ligue
+anséatique ... voyez les marines de Venise, de Gênes et du Levant ...
+voyez les manufactures des Flandres, les arts de Florence, de Rome,
+d'Anvers!... Mais non, tout est mis à l'écart.... On se glorifie de
+son ignorance, et l'on néglige surtout l'étude de notre bonne vieille
+Alsace.... Franchement, Théodore, franchement, tous ces touristes
+ressemblent aux maris jeunes et volages, qui délaissent une bonne et
+honnête femme pour courir après des laiderons!»
+
+Et Bernard Hertzog hochait la tête, ses gros yeux devenaient tout
+ronds, comme s'il eût contemplé les ruines de Babylone.
+
+Son attachement aux us et coutumes d'autrefois lui faisait conserver,
+depuis quarante ans, l'habit de peluche à grandes basques, les
+culottes de velours, les bas de soie noirs et les souliers à boucles
+d'argent. Il se serait cru déshonoré d'adopter le pantalon à la mode,
+il aurait cru commettre une profanation s'il eût coupé sa vénérable
+queue de rat.
+
+Le digne chroniqueur allait donc à Haslach, le 3 juillet 1845,
+examiner de ses propres yeux un petit Mercure gaulois déterré
+récemment dans le vieux cloître des Augustins.
+
+Il marchait d'un pas assez leste, par une chaleur accablante; les
+montagnes succédaient aux montagnes, les vallées s'engrenaient dans
+les vallées, le sentier montait, descendait, tournait à droite, puis à
+gauche, et maître Hertzog s'étonnait, depuis une heure, de ne pas voir
+apparaître le clocher du village.
+
+Le fait est qu'il avait appuyé sur la droite en partant de Saverne,
+et qu'il s'enfonçait dans les bois du Dagsberg avec une ardeur toute
+juvénile... Il devait, de ce train, aboutir en cinq ou six heures à
+Phrâmond, à huit lieues de là... Mais la nuit commençait à se faire et
+le sentier n'offrait déjà plus, sous les grands arbres, qu'une trace
+imperceptible.
+
+C'est un spectacle mélancolique que la venue du soir dans les
+montagnes: les ombres s'allongent au fond des vallées, le soleil
+retire un à un ses rayons du feuillage sombre, le silence grandit de
+seconde en seconde.... On regarde derrière soi: les massifs prennent à
+vos yeux des proportions colossales.... Une grive, à la cime du plus
+haut sapin, salue le jour qui va disparaître ... puis tout se tait....
+Vous entendez les feuilles mortes bruire sous vos pas, et tout au
+loin, bien loin ... une chute d'eau qui remplit la vallée silencieuse
+de son bourdonnement monotone.
+
+Bernard Hertzog était haletant, la sueur coulait de son échine, ses
+jambes commençaient a se roidir.
+
+«Que le diable soit du Mercure gaulois! se disait-il; je devrais être,
+à cette heure, tranquillement assis dans mon fauteuil.... La vieille
+Berbel me servirait une tasse de café bien chaud, selon sa louable
+habitude, et je terminerais mon chapitre des armes de Waldeck.... Au
+lieu de cela, je m'enfonce dans les ornières, je trébuche, je me perds
+et je finirai par me casser le cou.... Bon! ne l'ai-je pas dit?...
+Voilà que je me cogne contre un arbre! Que les cinq cent mille diables
+emportent, ce Mercure ... et l'architecte Hâas qui m'écrit de venir
+le voir ... et ceux qui l'ont déterré...--Vous verrez que ce fameux
+Mercure ne sera qu'une vieille pierre fruste, dont personne ne
+découvre le nez ni les jambes ... quelque chose d'informe, comme ce
+petit Hésus de l'année dernière à Marienthal.... Oh! les architectes
+... les architectes!... ils voient des antiquités partout....
+Heureusement je n'avais pas mes lunettes, elles seraient aplaties
+... mais je vais être forcé de dormir dans les broussailles.... Quel
+chemin! des trous de tous les côtés ... des fondrières ... des
+rochers!»
+
+Dans un de ces moments où le brave homme, épuisé de fatigue, faisait
+halte pour reprendre haleine, il crut entendre le grincement d'une
+scierie au fond de la vallée. On ne saurait se peindre sa joie
+lorsqu'il ne conserva plus de doute sur la réalité du fait.
+
+«Que le ciel soit loué! s'écria-t-il en se remettant à descendre
+clopin-clopant.... Oh! ceci me servira de leçon.... La Providence a eu
+pitié de mon rhumatisme.... Vieux fou! m'exposer à coucher dans
+les bois à mon âge.... C'était pour me ruiner la santé ... pour
+m'exterminer le tempérament.... Ah! je m'en souviendrai ... je m'en
+souviendrai longtemps!»
+
+Au bout d'un quart heure, le bruit de l'eau qui tombait de l'écluse
+devint plus distinct ... puis une lumière perça le feuillage.
+
+Maître Bernard se trouvait alors sur la lisière du bois; il découvrit,
+au-dessus des bruyères, un étang qui suivait la vallée tortueuse à
+perte de vue, et tout en face de lui, l'échafaudage de l'usine, avec
+ses longues poutres noires allant et venant dans l'ombre comme une
+araignée gigantesque.
+
+Il traversa le pont de bois en dos d'âne au-dessus de l'écluse
+mugissante, et regarda par la petite fenêtre dans la hutte du
+_ségare_.
+
+Imaginez un réduit obscur adossé contre une roche en demi-voûte....
+Au fond de cette cavité naturelle, la sciure de bois brûlait à petit
+feu.... Sur le devant, la toiture en planches, chargée de lourdes
+pierres, descendait obliquement à trois pieds du sol.... Dans un coin
+à gauche, se trouvait une caisse remplie de bruyères.... Quelques
+blocs de chêne, une hache, un banc massif et d'autres ustensiles se
+perdaient dans l'ombre. L'odeur résineuse du sapin en combustion
+imprégnait l'air aux alentours, et la fumée rougeâtre suivait une
+fissure du rocher.
+
+Tandis que le bonhomme contemplait ces choses, le _ségare_ sortant de
+la scierie l'aperçut et lui cria:
+
+«Hé! qui est là?
+
+--Pardon ... pardon ... dit mon digne oncle tout surpris ... un
+voyageur égaré....
+
+--Hé! interrompit l'autre, Dieu me pardonne ... c'est maître Bernard
+de Saverne.... Soyez le bienvenu, maître Bernard!.... Vous ne me
+reconnaissez donc pas?
+
+--Mon Dieu non ... au milieu de cette nuit profonde....
+
+--Parbleu, c'est juste ... je suis Christian.... Vous savez, Christian
+... qui vous apporte votre provision de tabac de contrebande tous les
+quinze jours!.... Mais, entrez ... entrez ... nous allons faire de la
+lumière.»
+
+Ils passèrent alors, en se courbant, sous la petite porte basse, et
+le _ségare_ ayant allumé une branche de pin, la ficha dans un piquet
+fendu servant de candélabre.... Une lumière blanche comme le reflet
+de la lune aux froides nuits d'hiver éclaira la hutte, fouillant ses
+recoins jusqu'à la cime du toit.
+
+Ce Christian, en manches de chemise, la poitrine nue, le pantalon de
+toile grise serré autour des reins, avait l'air assez bonhomme; sa
+barbe jaune lui descendait en pointe jusqu'à la ceinture; sa tête
+large et musculeuse était couronnée d'une chevelure rousse hérissée;
+ses yeux gris exprimaient la franchise.
+
+«Asseyez-vous, maître, dit-il en roulant un bloc de chêne devant la
+cheminée.... Avez-vous faim?
+
+--Hé! mon garçon, tu sais que le grand air creuse l'estomac.
+
+--Bon, vous tombez bien ... tant mieux ... j'ai des pommes de terre à
+votre service ... elles sont magnifiques.»
+
+A ce mot de pommes de terre, l'oncle Bernard ne put réprimer une
+grimace: il se rappelait les bons soupers de Berbel, et faisait un
+triste retour sur les choses de ce bas monde.
+
+Christian n'eut pas l'air de s'en apercevoir; il tira cinq ou six
+pommes de terre d'un sac et les jeta dans la cendre, ayant grand
+soin de les couvrir, puis s'asseyant au bord de l'âtre, les jambes
+étendues, il alluma sa pipe.
+
+«Mais dites donc, maître, reprit-il, comment êtes-vous ce soir à six
+lieues de Saverne ... dans la gorge du Nideck?
+
+--Dans la gorge du Nideck! s'écria le brave homme en bondissant.
+
+--Sans doute, vous pouvez voir les ruines d'ici ... à deux bonnes
+portées de carabine ...»
+
+Maître Bernard ayant regardé, reconnut effectivement les ruines du
+Nideck, telles qu'il les avait décrites au chapitre XXIVe de son
+_Histoire des antiquités d'Alsace_, avec leurs hautes tours éventrées
+à la base et dominant l'abîme de la cascade.
+
+«Et moi qui croyais être tout près de Haslach!» fit-il d'un air
+stupéfait.
+
+Le _ségare_ partit d'un immense éclat de rire:
+
+«Aux environs d'Haslach? vous en êtes à plus de deux lieues.... Je
+vois ce que c'est ... vous avez mal pris à l'embranchement du vieux
+chêne ... au lieu d'aller à gauche, vous avez tourné à droite.... Il
+faut ouvrir l'oeil au milieu des bois.... Quand on se trompe d'une
+ligne au départ ... ça fait des lieues à la fin.... Hé! hé! hé!»
+
+Bernard Hertzog, à cette révélation, parut consterné. «Six lieues de
+Saverne, murmurait-il ... six lieues de montagnes.... Et dire qu'il
+faudra encore en faire deux autres demain ... ça fera huit....
+
+--Bah! je vous servirai de guide jusqu'à la route ... dans la
+vallée.... Vous arriverez à Haslach de bonne heure.... Et puis, songez
+que vous avez encore de la chance.
+
+--De la chance.... Tu veux rire, Christian?
+
+--Eh oui, de la chance.... Vous auriez fort bien pu passer la nuit
+dans les bois.... Si l'orage, qui s'avance du côté du Schnéeberg,
+vous avait surpris en route ... c'est alors que vous auriez pu vous
+plaindre.... La pluie sur le dos et le tonnerre tapant à droite, à
+gauche, comme un aveugle.... Tandis que vous allez avoir un bon lit,
+fit-il en indiquant la caisse; vous dormirez là comme une souche,
+et demain, à la fraîcheur, nous partirons ... vos jambes seront
+dégourdies.... Vous arriverez tranquillement.
+
+--Tu es un bon enfant, Christian, répondit Bernard les larmes aux
+yeux.... Tiens, passe-moi une de tes pommes de terre ... que je me
+couche ensuite.... C'est la fatigue qui me pèse le plus.... Je n'ai
+pas faim, une seule pomme de terre bien chaude me suffira.
+
+--En voici deux ... farineuses comme des châtaignes.... Goûtez-moi
+ça, maître, prenez un petit verre de kirsch-wasser et puis
+étendez-vous.... Moi, je vais me remettre à l'ouvrage.... il faut que
+je fasse encore quinze planches ce soir.»
+
+Christian se leva, posa la bouteille de kirsch-wasser au rebord de
+la fenêtre et sortit. Le mouvement de la scie, un instant suspendu,
+reprit aussitôt sa marche au bruit tumultueux des flots.
+
+Quant à maître Hertzog, tout étonné de se voir dans cette solitude
+lointaine, entre les ruines du Nideck, du Dagsberg et du Krappenfels,
+il rêva longtemps à la route qu'il lui faudrait faire encore pour
+regagner ses pénates.... Puis, suivant le cours de ses méditations
+habituelles, il se prit à repasser les chroniques, les légendes, les
+histoires plus ou moins fabuleuses, héroïques ou barbares des anciens
+maîtres du pays.... Il remonta jusqu'aux Triboques.... se rappelant
+Clovis, Ghilpéric, Théodoric, Dagobert, la lutte furieuse de Brunehaut
+et de Frédégonde, etc., etc.... Il vit passer tous ces êtres féroces
+devant ses yeux.... Le vague murmure des arbres, l'aspect sombre
+des rochers, favorisaient cette singulière évocation.... Tous les
+personnages de la chronique se trouvaient là sur leur théâtre: entre
+l'ours, le sanglier et le loup.
+
+Enfin, n'en pouvant plus, le bonhomme suspendit son feutre à l'un
+des crocs de la muraille et s'étendit sur les bruyères. Le grillon
+chantait dans sa couche odorante, quelques étincelles couraient sur la
+cendre tiède ... insensiblement ses paupières s'appesantirent ... il
+s'endormit profondément.
+
+
+II
+
+Maître Bernard Hertzog dormait depuis deux bonnes heures, et le
+bouillonnement de l'eau, tombant de la digue, interrompait seul ses
+ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s'élevant
+au milieu du silence, s'écria:
+
+«Droctufle! Droctufle! as-tu donc tout oublié?»
+
+L'accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé
+en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d'horreur. Il s'appuya sur
+les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire
+comme un four.... Il écouta: plus un souffle ... plus un soupir ...
+seulement au loin, bien loin... par delà les ruines... un tintement
+sonore se faisait entendre dans la montagne.
+
+Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d'une
+minute il se prit à bégayer:
+
+«Qui est là?... Que me voulez-vous?»
+
+Personne ne répondit.
+
+«C'est un rêve, se dit-il en se laissant retomber dans la caisse...
+Je me serai couché sur le coeur... Les rêves, les cauchemars ne
+signifient rien... absolument rien!»
+
+Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même
+voix, s'élevant de nouveau, s'écria:
+
+«Droctufle!... Droctufle!... souviens-toi!»
+
+Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son
+échine: il essaya de se lever pour fuir, mais l'épouvante le fit
+retomber dans la caisse, et, tandis que son esprit troublé ne voyait
+plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de
+vent furieux, s'engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la
+hutte de mille sifflements lugubres.
+
+Puis, le silence s'étant rétabli, le cri:
+
+«Droctufle!... Droctufle!...» retentit pour la troisième fois.
+
+Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le
+nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix
+poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres:
+
+--«La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric ... la reine
+Faileube, ayant su que Septimanie ... que Septimanie, la gouvernante
+des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi ...--la reine
+Faileube dit à son seigneur: «Seigneur, la vipère attend votre
+sommeil pour vous mordre au coeur.... Elle a conspiré votre mort avec
+Sinnégisile et Gallomagus.... Elle a empoisonné son mari, votre fidèle
+Jovius, pour vivre avec Droctufle... Que votre colère soit sur elle
+comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante!» Et
+Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château du Nideck, dit: «Nous
+avons réchauffé la vipère ... elle a conspiré notre mort ... qu'elle
+soit coupée en trois morceaux!... Que Droctufle, Sinnégisile et
+Gallomagus périssent avec elle!...que les corbeaux se réjouissent!...»
+Et les leudes dirent: «Ainsi soit-il.... La colère de Chilpéric est
+un abîme où tombent ses ennemis! Alors Septimanie étant amenée pour
+l'aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent
+de sa tête, et sa bouche sanglante murmura: «Seigneur, j'ai péché
+contre vous... Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché!»
+Et, la nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du
+Nideck... Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient!...--Droctufle!...
+que n'ai-je pas fait pour toi?... Je te voulais roi... roi
+d'Austrasie... et tu m'as oubliée!...»
+
+La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif,
+exhalant un soupir plein de terreur, murmura:
+
+«Seigneur Dieu!... ayez pitié d'un pauvre chroniqueur qui n'a jamais
+fait de mal... ne le laissez pas mourir sans absolution... loin des
+secours de notre sainte Église!»
+
+La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s'échapper,
+semblait s'approfondir... Le pauvre homme s'imaginait descendre dans
+un gouffre, quand, fort heureusement, Christian reparut en s'écriant:
+
+«Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit? Voici l'orage.»
+
+En même temps, la hutte se remplit d'une vive lumière, et mon digne
+oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée
+illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la
+gorge comme l'herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans
+l'abîme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les
+cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds
+dans les airs.
+
+Puis les ténèbres grandirent.... C'était le premier éclair.
+
+Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même
+au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que
+c'était.
+
+De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma
+une ételle, et voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de
+sa caisse, la face pâle et toute baignée de sueur:
+
+«Maître Bernard, s'écria-t-il, qu'avez-vous?»
+
+Mais, lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans
+l'ombre: c'était une vieille ... mais si vieille ... si jaune ... le
+nez si crochu... les joues si ratatinées... les doigts si maigres, les
+jambes si grêles... qu'on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle
+n'avait plus qu'une mèche de cheveux gris sur la nuque... le reste de
+sa tête était chauve comme un oeuf... Sa robe de toile filandreuse
+recouvrait un petit squelette concassé... Elle était aveugle, et
+l'expression de son front indiquait la rêverie éternelle.
+
+Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit
+simplement:
+
+«C'est la vieille Irmengarde, l'ancienne diseuse de légendes... Elle
+attend pour mourir que la grande tour s'écroule dans la cascade...»
+
+L'oncle Bernard, stupéfait, regarda le _ségare_: il n'avait pas l'air
+de plaisanter... au contraire, il paraissait fort grave.
+
+«Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian?
+
+--Rire! Dieu m'en garde! Telle que vous la voyez, cette vieille sait
+tout... l'âme des ruines est en elle!... Du temps des anciens maîtres
+de ces châteaux, elle vivait déjà!»
+
+Pour le coup, l'oncle Bernard faillit tomber à la renverse.
+
+«Mais tu n'y songes pas, s'écria-t-il, le château du Nideck est démoli
+depuis mille ans!...
+
+--Eh bien ... quand il y aurait deux mille ans, fit le _ségare_ en se
+signant devant un nouvel éclair, qu'est-ce que ça prouve?... Puisque
+l'âme des ruines est en elle!... Il y a cent huit ans qu'Irmengarde
+vit avec cette âme ... qui était avant chez la vieille Edith
+d'Haslach.... Avant Edith, elle était chez une autre....
+
+--Et tu crois cela?
+
+--Si je le crois! C'est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil
+reviendra dans trois heures.... La mort, c'est la nuit.... La vie,
+c'est le jour.... Après la nuit, vient le jour ... après le jour, la
+nuit ... ainsi de suite. Et le soleil, c'est l'âme du ciel ... la
+grande âme ... et les âmes des saints sont comme des étoiles qui
+brillent dans la nuit et qui reviennent toujours.»
+
+Bernard Hertzog ne dit plus rien; mais, s'étant levé, il se prit
+à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d'une niche
+taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de
+grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui
+formait une sorte de couronne; et, plus bas, trois crapauds sculptés
+dans le granit.
+
+Trois arbres sont les armes des Triboques _(drayen büchen)_; trois
+crapauds, les armes franques mérovingiennes.
+
+Qu'on juge de la surprise du vieux chroniqueur; à l'épouvante
+succédait, dans son esprit, la convoitise.
+
+«Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules,
+pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée
+là par les siècles.... Mais comment emporter la niche?»
+
+Il devint tout rêveur.
+
+On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d'un troupeau de
+gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait; les éclairs,
+comme une volée d'oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient
+du bout de l'aile ... l'un n'attendait pas l'autre, et les roulements
+du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.
+
+Bientôt l'orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations,
+répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions
+vraiment grandioses: on aurait dit que les montagnes s'écroulaient les
+unes sur les autres.
+
+A chaque nouveau coup, l'oncle Bernard baissait instinctivement la
+tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.
+
+«Le premier Triboque qui se bâtit une butte n'était pas un sot,
+pensait-il; ce devait être un homme de grand sens ... il prévoyait les
+variations de la température! Que deviendrions-nous à cette heure, et
+par un temps semblable, sous le ciel? Nous serions bien à plaindre!
+L'invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur....
+On aurait dû conserver son nom.»
+
+Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu'une jeune
+fille de quinze ans au plus, coiffée d'un immense chapeau de paille en
+parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits
+pieds nus couverts de sable, s'avança sur le seuil et dit en se
+signant:
+
+«Que le Seigneur vous bénisse!
+
+--_Amen_!» répondit Christian d'un accent solennel.
+
+Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur: des couleurs
+roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses
+flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus
+affaiblie en donnerait à peine l'idée. Elle était haute et svelte, et
+son regard d'azur avait un charme inexprimable.
+
+Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le _ségare_,
+s'approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur:
+
+«Soyez la bienvenue, Fuldrade.... Irmengarde dort toujours.... Quel
+temps!... l'orage ne va-t-il pas se dissiper?
+
+--Oui, le vent l'emporte vers la plaine.... La pluie finira avant le
+jour....»
+
+Puis, sans regarder maître Bernard, elle alla s'asseoir près de la
+vieille, qui parut se ranimer.
+
+«Fuldrade, dit-elle, la grande tour est encore debout?
+
+--Oui!»
+
+La vieille courba la tête ... et ses lèvres s'agitèrent.
+
+Après les derniers coups de foudre, une pluie battante s'était mise
+à tomber.... On n'entendait plus dans la vallée ténébreuse que ce
+clapotement immense, continu, de l'averse; le roulement des flots
+débordés dans le ravin.... Puis d'instants en instants, quand la
+pluie semblait se ralentir, de nouvelles ondées, plus rapides, plus
+impétueuses.
+
+Au fond de la hutte, personne ne disait mot ... on écoutait ... on se
+sentait heureux d'avoir un abri.
+
+Dans l'intervalle de deux averses, le tintement sonore que l'oncle
+Bernard avait entendu dans la montagne, au moment de son réveil, passa
+lentement sous la petite fenêtre de la hutte, et presque aussitôt une
+grosse tête cornue, plaquée de taches noires et blanches ... la tête
+d'une superbe génisse, s'avança sous la porte.
+
+«Hé! c'est Waldine, s'écria Christian en riant.... Elle vous cherche,
+Fuldrade!»
+
+La bonne bête, calme et paisible, après avoir regardé quelques
+secondes, s'avança jusqu'au milieu de l'âtre et vint flairer la
+vieille Irmengarde.
+
+«Va-t'en, disait Fuldrade, va-t'en avec les autres.»
+
+Et la génisse, obéissante, retourna jusque sur le seuil de la
+scierie.... Mais l'eau qui tombait par torrent parut la faire
+réfléchir.... Elle resta là, spectatrice du déluge, balançant la queue
+et mugissant d'un air mélancolique.
+
+Au bout de vingt minutes, le temps s'éclaircit ... le jour commençait
+à poindre, et Waldine se décidant enfin, sortit gravement comme elle
+était venue.
+
+L'air frais pénétrait alors dans la hutte avec les mille parfums du
+lierre, de la mousse, du chèvrefeuille, ranimés par la pluie. Les
+oiseaux des bois, le rouge-gorge, la grive, le merle s'égosillaient
+sous le feuillage humide.... C'étaient des frissons d'amour ... des
+frémissements d'ailes à vous épanouir le coeur.
+
+Alors maître Bernard, sortant de sa rêverie, fit quatre pas au dehors,
+leva les yeux et vit quelques nuages blancs voguer en caravanes
+vaporeuses dans le ciel désert.... Il vit aussi sur la côte opposée,
+tout le troupeau de boeufs, de vaches et de génisses abrités sous la
+roche creuse.... Les uns, majestueusement étendus, les genoux ployés,
+l'oeil endormi ... les autres, le cou tendu, mugissant d'une voix
+solennelle.... Quelques jeunes bêtes contemplaient les festons de
+chèvrefeuille pendus au granit, et semblaient en aspirer les parfums
+avec bonheur.
+
+Toutes ces formes diverses, toutes ces attitudes se détachaient
+vigoureusement sur le fond rougeâtre de la pierre, et la voûte immense
+de la caverne, toute chargée de sapins et de chênes aux larges serres
+incrustées dans le roc, donnait à ce tableau un air de grandeur
+magistrale.
+
+«Eh bien! maître Bernard, s'écria Christian, voici le jour ... voici
+le moment du départ....»
+
+Puis s'adressant à Fuldrade toute rêveuse:
+
+«Fuldrade, dit-il à demi-voix, ce bon vieillard de la ville n'aime
+pas le kirsch-wasser.... Je ne puis cependant lui offrir de l'eau....
+N'auriez-vous pas autre chose?»
+
+Fuldrade prenant alors un petit baquet de chêne dans lequel le
+_sègare_ mettait son eau, regarda maître Bernard avec douceur et
+sortit.
+
+«Attendez, fit-elle, je reviens tout de suite.»
+
+Elle traversa rapidement la prairie humide; l'eau des grandes herbes
+tombait sur ses petits pieds en gouttelettes cristallines. A son
+approche de la grotte, les plus belles vaches se levèrent comme pour
+la saluer.... Elles les caressa toutes, l'une après l'autre, et
+s'étant assise, elle se mit à traire l'une d'elles ... une grande
+vache blanche, qui se tenait immobile, les paupières demi-closes et
+semblait bienheureuse de sa préférence.
+
+Quand le cuveau fut plein, Fuldrade s'empressa de revenir, et le
+présentant à maître Bernard:
+
+«Buvez à même, fit-elle en souriant, le lait chaud se prend ainsi dans
+la montagne.»
+
+Ce que fit le bonhomme, en la remerciant mille fois et vantant la
+qualité supérieure de ce lait écumeux, aromatique, formé des plantes
+sauvages du Schnéeberg.
+
+Fuldrade paraissait contente de ses éloges, et Christian, qui venait
+de mettre sa blouse, debout derrière eux, le bâton à la main, attendit
+la fin de ses compliments pour s'écrier:
+
+«En route, maître, en route!... Nous avons de l'eau maintenant.... La
+roue de la scie va tourner six semaines sans s'arrêter.... Il faut que
+je sois de retour pour neuf heures.»
+
+Et ils partirent, suivant le sentier sablonneux qui longe la côte.
+
+«Adieu, dit maître Bernard à la jeune fille, en se retournant tout
+ému, que le ciel vous rende heureuse!»
+
+Elle inclina doucement la tête sans répondre, et, les ayant suivis du
+regard jusqu'au détour de la vallée, elle rentra dans la hutte et fut
+s'asseoir à côté de la vieille.
+
+Le lendemain, vers six heures du matin, Bernard Hertzog, de retour à
+Saverne, était assis devant son bureau, et consignait au chapitre des
+antiquités du Dagsberg sa découverte des armes mérovingiennes dans la
+hutte du _ségare_ du Nideck.
+
+Plus tard, il démontra que les mots Triboci, Tribocci, Tribunci,
+Tribochi et Triboques, se rapportent tous au même peuple et dérivent
+des mots germains _drayen büchen_, qui signifient trois hêtres. Il en
+cita comme preuve évidente les trois arbres et les trois crapauds du
+Nideck dont nos rois ont fait dans la suite _les trois fleurs de lis_.
+
+Tous les antiquaires d'Alsace lui envièrent cette magnifique
+découverte; son nom ne fut plus invoqué sur les deux rives du Rhin
+que précédé des titres: _doctus, doctissimus, eruditus Bernardus_ ...
+chose qui le gonflait d'aise et lui faisait prendre une physionomie
+presque solennelle.
+
+Maintenant, mes chers amis, si vous êtes curieux de savoir ce qu'est
+devenue la vieille Irmengarde, ouvrez le tome II des _Annales
+archéologiques_ de Bernard Hertzog, et vous trouverez à la date du 16
+juillet 1849 la note suivante:
+
+«La vieille diseuse de légendes Irmengarde, surnommée l'_Ame des
+ruines_, est morte la nuit dernière, dans la hutte du _ségare_
+Christian.
+
+«Chose étonnante, à la même heure, et, pour ainsi dire, à la même
+minute, la grande tour du Nideck s'est écroulée dans la cascade....
+
+«Ainsi disparait le plus antique monument de l'architecture
+mérovingienne, dont l'historien Schlosser a dit: etc., etc., etc.»
+
+
+
+
+LE TISSERAND DE LA STEINBACH
+
+
+«Vous parlez de la montagne, me dit un jour le vieux tisserand
+Heinrich, en souriant d'un air mélancolique, mais si vous voulez voir
+la haute montagne, ce n'est pas ici, près de Saverne, qu'il faut
+rester; prenez la route du Dagsberg, descendez au Nideck, à Haslach,
+montez à Saint-Dié, à Gérardmer, à Retournemer; c'est là que vous
+verrez la montagne, des bois, toujours des bois, des rochers, des lacs
+et des précipices.
+
+On dit qu'une, belle route passe maintenant sur le Honeck; je veux le
+croire, mais c'est bien difficile. Le Honeck a passé cinq mille pieds
+de hauteur, la neige y séjourne jusqu'au mois de juillet, et ses
+flancs descendent à pic dans le défilé du Münster, par d'immenses
+rochers noirs, fendillés et hérissés de sapins, qui, d'en bas,
+ressemblent à des fougères.--D'en haut, vous découvrez la vallée
+d'Alsace, le Rhin, les Alpes bernoises, du côté de l'Allemagne;--vers
+la France, les lacs de Retournemer, de Longemer, et puis des montagnes
+... des montagnes à n'en plus finir!
+
+Combien j'ai chassé dans ce beau pays!... Combien j'ai tué de lièvres,
+de chevreuils, de sangliers, le long de ces côtes boisées; de
+belettes, de martres et de chats sauvages dans ces bruyères; combien
+j'ai pêché de truites dans ces lacs!--On me connaissait partout, de la
+Hoûpe à Schirmeck, de Münster à Gérardmer: «Voici Heinrich qui vient
+avec ses chapelets de grives et de mésanges», disait-on. Et l'on me
+faisait place à table; on me coupait une large tranche de ce bon pain
+de ménage qui semble toujours sortir du four; on poussait devant moi
+la planchette au fromage; on remplissait mon gobelet de petit vin
+blanc d'Alsace.--Les jolies filles venaient s'accouder sur mes
+épaules, le nez retroussé, les joues roses, les lèvres humides; les
+vieux me serraient la main en disant: «Aurons-nous beau temps pour la
+fauchée, Heinrich?... Faut-il conduire les porcs à la glandée?... les
+boeufs à la pâture?» Et les vieilles déposaient bien vite leur balai
+derrière la porte, pour venir me demander des nouvelles.
+
+Quelquefois alors, en sortant, je pendais dans la cuisine un vieux
+lièvre aux longues dents jaunes, au poil roux comme de la mousse
+desséchée;--ou bien, en hiver, un vieux renard qu'il fallait exposer
+trois jours à la gelée avant d'y mordre....--Et cela suffisait,
+j'étais toujours l'ami de la maison, j'avais toujours mon coin à
+table.... Oh! le bon temps ... les bonnes gens ... le bon pays des
+Vosges!...
+
+--Mais pourquoi donc, maître Heinrich, avez-vous quitté ce beau pays,
+puisque vous l'aimiez tant?
+
+--Que voulez-vous, maître Christian, l'homme n'est jamais heureux; ma
+vue devenait trouble, ma main commençait à trembler: plus d'un lièvre
+m'avait échappé.... Et puis il arrivait chaque jour de nouveaux
+gardes.... On bâtissait de nouvelles maisons forestières.... Il y
+avait plus de procès-verbaux dressés contre moi, qu'un âne ne peut
+en porter à l'audience.... Les gendarmes s'en mêlaient.... On me
+cherchait partout ... ma foi, j'ai quitté la partie, j'ai repris le
+fil et la navette, et j'ai bien fait, je ne m'en repens pas, non, je
+ne m'en repens pas!»
+
+Le front du vieillard devint sombre, il se leva et se prit à marcher
+lentement dans la petite chambre, les mains croisées sur le dos, les
+joues pâles et les yeux fixés devant lui.--Il me semblait voir un
+vieux loup édenté, la griffe usée, rêvant à la chasse en mangeant de
+la bouillie. De temps en temps, un tressaillement nerveux agitait ses
+lèvres, et les derniers rayons du jour, éparpillés sur le métier du
+tisserand, et la muraille décrépite, enluminée de vieilles gravures
+de Montbéliard, donnaient à cette scène je ne sais quelle physionomie
+mystérieuse.
+
+Tout à coup il s'arrêta et me regardant en face:
+
+«Eh bien! oui, fit-il brusquement, oui, j'aurais mieux aimé périr au
+milieu des bois, sous la rosée du ciel, que de reprendre le métier;
+mais il y avait encore autre chose.»
+
+Il s'assit au bord de la petite fenêtre à vitraux de plomb, et
+regardant le soleil de ses yeux ternes:
+
+«Un jour d'automne, en 1827, j'étais parti de Gérardmer, la carabine
+sur l'épaule, vers onze heures du soir, pour me rendre au Schlouck:
+c'est un lieu sauvage entre le Honeck et la montagne des Génisses.--On
+y voit tourbillonner tous les matins des couvées d'oiseaux de proie:
+des éperviers, des buses et quelquefois des aigles égarés dans les
+brouillards des Alpes ... mais comme les aigles repartent généralement
+au petit jour, il faut y être de grand-matin pour pouvoir les
+tirer.--On y trouve aussi des martres, des chats sauvages, des
+fouines, des belettes qui se nourrissent d'oeufs et se plaisent au
+fond des cavernes.
+
+A deux heures du matin, j'étais dans le défilé et je suivais un petit
+sentier qu'il faut bien connaître, car il longe les précipices; des
+masses de fougères humides croissent au bord du roc, et, à trois cents
+pieds au-dessous, s'élèvent à peine les cimes des plus hauts sapins.
+
+Mais à cette heure on ne voyait rien: la nuit était noire comme un
+four, quelques étoiles seulement brillaient au-dessus de l'abîme.
+
+J'entendais près de moi les cris aigus des martres: ces animaux se
+poursuivent la nuit comme les rats; par un beau clair de lune, on en
+voit quelquefois deux, trois, et plus, à la suite les uns des autres,
+monter les rochers aussi vite que s'ils couraient à terre.
+
+En attendant le jour, je m'assis au pied d'un chêne pour fumer une
+pipe. Le temps était si calme que pas une feuille ne remuait, on
+aurait dit que tout était mort.
+
+Comme je me reposais là, depuis environ un quart d'heure, rêvant à
+toutes sortes de choses, il me sembla voir tout à coup, au fond du
+gouffre, un éclair ramper sur le roc, «Que diable cela peut-il être?»
+me dis-je.
+
+Une minute après, l'éclair devint plus vif, une flamme embrassa de sa
+lumière pourpre plusieurs sapins, dont les ombres vacillèrent sur le
+torrent de la Tonkelbach.--Quelques figures noires se dessinèrent
+autour de la flamme, allant et venant comme des fourmis.--Des
+bohémiens campaient sur la roche plate, ils venaient d'allumer du feu
+pour préparer leur repas avant de se mettre en route.
+
+Vous ne sauriez croire, maître Christian, combien cette halte au fond
+du précipice était belle! Les vieux arbres desséchés, les brindilles
+de lierre, les ronces et le chèvrefeuille pendus au rocher se
+découpaient à jour dans les airs; mille étincelles volaient sur
+l'écume du torrent à perte de vue, et des lueurs étranges dansaient
+sous le dôme des grands chênes, comme la ronde des feux follets sur le
+Blokesberg.
+
+De la hauteur où j'étais, il me semblait voir une peinture grande
+comme la main ... une peinture de feu et d'or, sur le fond noir des
+ténèbres.
+
+Longtemps je restai là tout pensif, me disant que les hommes ne sont
+au milieu des bois et des montagnes que de pauvres insectes perdus
+dans la mousse; mille autres idées semblables me venaient à l'esprit.
+
+A la fin, je me laissai glisser entre deux rochers, en m'accrochant
+aux broussailles, et je descendis sur la pente du Krappenfels, pour
+voir ces gens de plus près.... Mais, comme la pente devenait toujours
+plus rapide, je m'arrêtai de nouveau près d'un arbre, à mille pieds
+environ au-dessus des bohémiens.
+
+Je reconnus alors une vieille, assise près d'une chaudière.... La
+flamme l'éclairait de profil; elle tenait ses genoux pointus entre ses
+grands bras maigres, et regardait dans la marmite.... Trois ou quatre
+petits enfants à peu près nus se traînaient autour d'elle comme des
+grenouilles. Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans
+l'ombre, faisaient leurs préparatifs de départ; ils se levaient,
+couraient, traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées
+de feuilles dans le feu, qui s'élevait de plus en plus, tordant des
+masses de fumée sombre au-dessus du vallon.
+
+Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me
+passa par la tête ... une idée qui d'abord me fit rire en moi-même.
+
+«Hé! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au
+milieu de ce tas de monde ... quelle mine ferait la vieille avec son
+nez crochu! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux!--Hé! hé!
+hé! ce serait drôle.»
+
+Mais ensuite je pensais naturellement qu'il faudrait être un scélérat,
+pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne
+m'avaient jamais fait de mal.
+
+«Oui ... oui ... me dis-je en moi-même, ce serait abominable ... je ne
+me pardonnerais jamais de ma vie!»
+
+Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et
+je la balançais doucement ... comme pour rire....»
+
+Ici Heinrich fit une pause ... il était très-pâle.... Au bout de
+quelques secondes, il reprit:
+
+«Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse
+est une passion diabolique ... elle développe les instincts de
+destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous
+jouer de mauvais tours.--Si je n'avais pas été habitué à verser le
+sang depuis plus de trente ans, il est positif que l'idée seule que je
+pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners m'aurait fait dresser
+les cheveux sur la tête.--J'aurais quitté la place sur-le-champ, pour
+ne pas succomber à la tentation ... mais l'habitude de tuer rend
+cruel.... Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me
+retenait.
+
+Je me représentais les bohémiens, consternés ... la bouche béante ...
+courant à droite et à gauche ... levant les mains ... poussant des
+cris ... et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers ... avec
+des figures si drôles ... des contorsions si bizarres ... que, malgré
+moi, mon pied s'avançait tout doucement ... tout doucement ... et
+poussait l'énorme pierre sur la pente.
+
+Elle partit!
+
+D'abord elle fit un tour ... lentement.... J'aurais pu la retenir....
+Je me levai même pour m'élancer dessus, mais la pente était si roide
+en cet endroit, qu'au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds
+... puis six ... puis douze!... Alors, moi, debout, je sentis que
+je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait,
+descendait, juste en face de la flamme.... Je le voyais en l'air ...
+puis retomber dans la nuit ... et je l'entendais bondir comme un
+sanglier.... C'était terrible!
+
+Je jetai un cri ... un cri à réveiller la montagne.... Les bohémiens
+levèrent la tête ... il était trop tard! Au même instant, le rocher
+parut en l'air pour la dernière fois ... et la flamme s'éteignit....»
+
+Heinrich se tut, me fixant d'un oeil hagard.... La sueur perlait sur
+son front.--Moi, je ne disais rien ... j'avais baissé la tête.... Je
+n'osais pas le regarder!
+
+Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit:
+
+«Voilà ce que j'ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier
+à qui j'en parle depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de
+Schirmeck ... deux jours après le malheur.--Ce curé me dit: «Heinrich,
+l'amour du sang vous a perdu ... vous avez tué une pauvre vieille
+femme, pour une _envie de rire_.... C'est un crime épouvantable....
+Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le
+Seigneur vous pardonnera-t-il un jour!... Quant à moi, je ne puis vous
+donner l'absolution...» Je compris que ce brave homme avait raison,
+que la chasse m'avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du
+Chêvrehof.... J'accrochai mon fusil au mur.... Je repris la navette
+... et me voilà!»
+
+Heinrich se tut.
+
+Nous restâmes longtemps assis en face l'un de l'autre, sans échanger
+une parole. La nuit était venue ... un silence de mort planait sur le
+hameau de la Steinbach ... et tout au loin ... bien loin ... sur la
+route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un
+cliquetis de ferrailles.
+
+Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le
+Schnéeberg, je me levai pour sortir.--Le vieux braconnier m'accompagna
+jusqu'au seuil de sa cassine.
+
+«Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian?» dit-il
+en me tendant la main.
+
+Sa voix tremblait.
+
+«Si vous avez beaucoup souffert ... Heinrich!... Souffrir, c'est
+expier.»
+
+Il me regarda quelques instants sans répondre....
+
+«Si j'ai beaucoup souffert? fit-il enfin avec amertume.... Si j'ai
+beaucoup souffert?--Ah! maître Christian, pouvez-vous me demander
+cela!--Est-ce qu'un épervier peut jamais être heureux dans une cage?
+Non, n'est-ce pas.... On a beau lui donner les meilleurs morceaux, ça
+ne l'empêche pas d'être triste.... Il regarde le ciel à travers
+les barreaux de sa cage ... ses ailes tremblent ... il finit par
+mourir.--Eh bien! depuis dix ans, je suis comme cet épervier!»
+
+Il se tut quelques secondes ... puis, tout à coup, comme entraîné
+malgré lui:
+
+«Oh! s'écria-t-il, les hautes montagnes!... les grandes forêts!... la
+solitude!... la vie des bois!...»
+
+Il étendait les bras vers les pics lointains des Vosges, dont les masses
+noires se dessinaient à l'horizon, et de grosses larmes roulaient dans
+ses yeux.
+
+«Pauvre vieux! me dis-je en le quittant, pauvre vieux!»
+
+Et je remontai tout pensif le petit sentier qui longe la côte, au
+milieu des bruyères.
+
+
+
+
+LE VIOLON DU PENDU
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+Karl Hâfitz avait passé six ans sur la méthode du contre-point; il
+avait étudié Haydn, Gluck, Mozard, Beethoven, Rossini; il jouissait
+d'une santé florissante et d'une fortune honnête qui lui permettait de
+suivre sa vocation artistique; en un mot, il possédait tout ce qu'il
+faut pour composer de grande et belle musique ... excepté la petite
+chose indispensable: l'inspiration.
+
+Chaque jour, plein d'une noble ardeur, il portait à son digne maître
+Albertus Kilian de longues partitions très-fortes d'harmonie ... mais
+dont chaque phrase revenait à Pierre, à Jacques, à Christophe.
+
+Maître Albertus, assis dans son grand fauteuil, les pieds sur les
+chenets, le coude au coin de la table, tout en fumant sa pipe, se
+mettait à biffer l'une après l'autre les singulières découvertes de
+son élève. Karl en pleurait de rage, il se fâchait, il contestait ...
+mais le vieux maître ouvrait tranquillement un de ses innombrables
+cahiers et le doigt sur le passage disait:
+
+«Regarde, garçon!»
+
+Alors Karl baissait la tête et désespérait de l'avenir.
+
+Mais un beau matin qu'il avait présenté sous son nom, à maître
+Albertus, une fantaisie de Baccherini variée de Viotti, le bonhomme
+jusqu'alors impassible se fâcha:
+
+«Karl, s'écria-t-il, est-ce que tu me prends pour un âne? Crois-tu que
+je ne m'aperçoive pas de tes indignes larcins?... Ceci est vraiment
+trop fort!»
+
+Et le voyant consterné de son apostrophe:
+
+«Écoute, lui dit-il, je veux bien admettre que tu sois dupe de ta
+mémoire, et que tu prennes tes souvenirs pour des inventions ... mais
+décidément tu deviens trop gras ... tu bois du vin trop généreux, et
+surtout une quantité de chopes trop indéterminée.... Voilà ce qui
+ferme les avenues de ton intelligence. Il faut maigrir!
+
+--Maigrir!
+
+--Oui!... ou renoncer à la musique. La science ne te manque pas ...
+mais les idées ... et c'est tout simple.... Si tu passais ta vie à
+enduire les cordes de ton violon d'une couche de graisse, comment
+pourraient-elles vibrer?»
+
+Ces paroles de maître Albertus furent un trait de lumière pour Hâfitz:
+
+«Quand je devrais me rendre étique, s'écriat-il, je ne reculerai
+devant aucun sacrifice. Puisque la matière opprime mon âme, je
+maigrirai!»
+
+Sa physionomie exprimait en ce moment tant d'héroïsme, que maître
+Albertus en fut vraiment touché; il embrassa son cher élève et lui
+souhaita bonne chance.
+
+Dès le jour suivant, Karl Hâfitz, le sac au dos et le bâton à la
+main, quittait l'hôtel des _Trois Pigeons_ et la brasserie du _Roi
+Gambrinus_ pour entreprendre un long voyage.
+
+Il se dirigea vers la Suisse.
+
+Malheureusement, au bout de six semaines son embonpoint était
+considérablement réduit, et l'inspiration ne venait pas davantage.
+
+«Est-il possible d'être plus malheureux que moi? se disait-il. Ni le
+jeûne, ni la bonne chère, ni l'eau, ni le vin, ni la bière, ne peuvent
+monter mon esprit au diapason du sublime.... Qu'ai-je donc fait pour
+mériter un si triste sort? Tandis qu'une foule d'ignorants produisent
+des oeuvres remarquables, moi, avec toute ma science, tout mon
+travail, tout mon courage, je n'arrive à rien.... Ah! le ciel n'est
+pas juste ... non, il n'est pas juste!»
+
+Tout en raisonnant de la sorte, il suivait la route de Bruck à
+Fribourg; la nuit approchait, il traînait la semelle et se sentait
+tomber de fatigue.
+
+En ce moment il aperçut, au clair de lune, une vieille masure
+embusquée au revers du chemin, la toiture rampante, la porte
+disjointe, les petites vitres effondrées, la cheminée en ruine. De
+hautes orties et des ronces croissaient autour, et la lucarne du
+pignon dominait à peine les bruyères du plateau où soufflait un vent à
+décorner les boeufs.
+
+Karl aperçut en même temps, à travers la brume, la branche de sapin
+flottant au-dessus de la porte.
+
+«Allons, se dit-il, l'auberge n'est pas belle, elle est même un peu
+sinistre, mais il ne faut pas juger des choses sur l'apparence.»
+
+Et, sans hésiter, il frappa la porte de son bâton.
+
+«Qui est là?... que voulez-vous? fit une voix rude de l'intérieur.
+
+--Un abri et du pain.
+
+--Ah! ah! bon ... bon!...»
+
+La porte s'ouvrit brusquement, et Karl se vit en présence d'un homme
+robuste, la face carrée, les yeux gris, les épaules couvertes d'une
+houppelande percée au coude, une hachette à la main.
+
+Derrière ce personnage brillait la flamme de l'âtre, éclairant
+l'entrée d'une soupente, les marches d'un escalier de bois, les
+murailles décrépites, et, sous l'aile de la flamme, une jeune fille
+pâle, frêle, vêtue d'une pauvre robe de cotonnade brune à petits
+points blancs. Elle regardait vers la porte avec une sorte d'effroi;
+ses yeux noirs avaient une expression de tristesse et d'égarement
+indéfinissable.
+
+Karl vit tout cela d'un coup d'oeil, et serra instinctivement son
+bâton.
+
+«Eh bien!... entrez donc, dit l'homme, il ne fait pas un temps à tenir
+les gens dehors.»
+
+Alors lui, songeant qu'il serait maladroit d'avoir l'air effrayé,
+s'avança jusqu'au milieu de la baraque et s'assit sur un escabeau
+devant l'âtre.
+
+«Donnez-moi votre bâton et votre sac», dit l'homme.
+
+Pour le coup, l'élève de maître Albertus tressaillit jusqu'à la moelle
+des os ... mais le sac était débouclé, le bâton posé dans un coin, et
+l'hôte assis tranquillement près du foyer, avant qu'il fût revenu de
+sa surprise.
+
+Cette circonstance lui rendit un peu de calme.
+
+«_Herr wirth_ [note: Monsieur l'aubergiste.], dit-il en souriant, je
+ne serais pas fâché de souper.
+
+--Que désire monsieur à souper? fit l'autre, gravement.
+
+--Une omelette au lard, une cruche de vin, du fromage.
+
+--Hé! hé! hé! Monsieur est pourvu d'un excellent appétit ... mais nos
+provisions sont épuisées.
+
+--Épuisées?
+
+--Oui.
+
+--Toutes?
+
+--Toutes.
+
+--Vous n'avez pas de fromage?
+
+--Non.
+
+--Pas de beurre?
+
+--Non.
+
+--Pas de pain ... pas de lait?
+
+--Non.
+
+--Mais, grand Dieu! qu'avez-vous donc?
+
+--Des pommes de terre cuites sous la cendre.»
+
+Au même instant Karl aperçut dans l'ombre, sur les marches de
+l'escalier, tout un régiment de poules: blanches, noires, rousses,
+endormies, les unes la tête sous l'aile, les autres le cou dans les
+épaules; il y en avait même une grande, sèche, maigre, hagarde, qui se
+peignait et se plumait avec nonchalance,
+
+«Mais, dit Hâfitz, la main étendue, vous devez avoir des oeufs?
+
+--Nous les avons portés ce matin au marché de Bruck.--Oh! mais alors,
+coûte que coûte, mettez une poule à la broche!»
+
+A peine eut-il prononcé ces mots, que la fille pâle, les cheveux
+épars, s'élança devant l'escalier, s'écriant:
+
+«Qu'on ne touche pas à mes poules ... qu'on ne touche pas à mes
+poules.... Ho! ho! ho! qu'on laisse vivre les êtres du bon Dieu!»
+
+L'aspect de cette malheureuse créature avait quelque chose de si
+terrible; que Hâfitz s'empressa de répondre:
+
+«Non, non, qu'on ne tue pas les poules.... Voyons les pommes de
+terre.... Je me voue aux pommes de terre.... Je ne vous quitte plus!
+A cette heure, ma vocation se dessine clairement.... C'est ici que je
+reste, trois mois ... six mois.... Enfin le temps nécessaire pour
+devenir maigre comme un fakir!»
+
+Il s'exprimait ainsi avec une animation singulière, et l'hôte criait à
+la jeune fille pâle:
+
+«Génovéva!... Génovéva ... regarde ... _l'Esprit_ le possède ... c'est
+comme l'autre!...
+
+La bise redoublait dehors; le feu tourbillonnait sur l'âtre et tordait
+au plafond des masses de fumée grisâtre. Les poules, au reflet de la
+flamme, semblaient danser sur les planchettes de l'escalier, tandis
+que la folle chantait d'une voix perçante un vieil air bizarre, et que
+la bûche de bois vert, pleurant au milieu de la flamme, l'accompagnait
+de ses soupirs plaintifs.
+
+Hâfitz comprit qu'il était tombé dans le repaire du sorcier Hecker; il
+dévora deux pommes de terre, leva la grande cruche rouge pleine
+d'eau, et but à longs traits. Alors le calme rentra dans son âme; il
+s'aperçut que la fille était partie, et que l'homme seul restait en
+face de l'âtre.
+
+«_Herr wirth_, reprit-il, menez-moi dormir.»
+
+L'aubergiste, allumant alors une lampe, monta lentement l'escalier
+vermoulu; il souleva une lourde trappe de sa tête grise et conduisit
+Karl au grenier, sous le chaume.
+
+«Voilà votre lit, dit-il en déposant la lampe à terre, dormez-bien et
+surtout prenez garde au feu!»
+
+Puis il descendit, et Hâfitz resta seul, les reins courbés, devant une
+grande paillasse recouverte d'un large sac de plumes.
+
+Il rêvait depuis quelques secondes, et se demandait s'il serait
+prudent de dormir, car la physionomie du vieux lui paraissait bien
+sinistre lorsque, songeant à ces yeux gris clair, à cette bouche
+bleuâtre entourée de grosses rides, à ce front large, osseux, à ce
+teint jaune, tout à coup il se rappela que sur la Golgenberg se
+trouvaient trois pendus, et que l'un d'eux ressemblait singulièrement
+à son hôte.... Qu'il avait aussi les yeux caves, les coudes percés, et
+que le gros orteil de son pied gauche sortait du soulier crevassé par
+la pluie.
+
+Il se rappela de plus que ce misérable, appelé Melchior, avait fait
+jadis de la musique, et qu'on l'avait pendu pour avoir assommé avec sa
+cruche l'aubergiste du _Mouton d'Or_, qui lui réclamait un petit écu
+de convention.
+
+La musique de ce pauvre diable l'avait autrefois profondément ému....
+Elle était fantasque ... et l'élève de maître Albertus enviait le
+bohème; mais en ce moment, revoyant la figure du gibet, ses haillons
+agités par le vent des nuits, et les corbeaux volant tout autour avec
+de grandes clameurs ... il se sentit frissonner, et sa peur augmenta
+beaucoup, lorsqu'il découvrit, au fond de la soupente, contre la
+muraille, un violon surmonté de deux palmes flétries.
+
+Alors il aurait voulu fuir, mais dans le même instant la voix rude de
+l'hôte frappa son oreille:
+
+«Éteignez donc la lumière! criait-il.... Couchez-vous, je vous ai dit
+de prendre garde au feu!»
+
+Ces paroles glacèrent Karl d'épouvante, il s'étendit sur la grande
+paillasse et souffla la lumière.
+
+Tout devint silencieux.
+
+Or, malgré sa résolution de ne pas fermer l'oeil, à force d'entendre
+le vent gémir, les oiseaux de nuit s'appeler dans les ténèbres, les
+souris trotter sur le plancher vermoulu, vers une heure du matin,
+Hâfitz dormait profondément, quand un sanglot amer, poignant,
+douloureux, l'éveilla en sursaut.... Une sueur froide couvrit sa face.
+
+Il regarda et vit dans l'angle du toit un homme accroupi: c'était
+Melchior le pendu! Ses cheveux noirs tombaient sur ses reins
+décharnés, sa poitrine et son cou étaient nus.... On aurait dit, tant
+il était maigre, le squelette d'une immense sauterelle: un beau rayon
+de lune, entrant par la petite lucarne, l'éclairait doucement d'une
+lueur bleuâtre, et tout autour pendaient de longues toiles d'araignée.
+
+Hâfitz silencieux, les yeux tout grands ouverts, la bouche béante,
+regardait cet être bizarre, comme on regarde la mort debout derrière
+les rideaux de son lit, quand la grande heure est proche.
+
+Tout à coup le squelette étendit sa longue main sèche et saisit le
+violon à la muraille; il l'appuya contre son épaule, puis, après un
+instant de silence, il se prit à jouer.
+
+Il y avait dans sa musique ... il y avait des notes funèbres comme
+le bruit de la terre croulant sur le cercueil d'un être bien aimé
+...--solennelles comme la foudre des cascades traînée par les échos de
+la montagne ...--majestueuses comme les grands coups de vent d'automne
+au milieu des forêts sonores ...--et parfois tristes ... tristes comme
+l'incurable désespoir.--Puis, au milieu de ces sanglots, se jouait
+un chant léger, suave, argentin, comme celui d'une bande de gais
+chardonnerets voltigeant sur les buissons fleuris ...--Ces trilles
+gracieux tourbillonnaient avec un ineffable frémissement d'insouciance
+et de bonheur, pour s'envoler tout à coup, effarouchés par la valse
+... folle ... palpipante, éperdue;--amour ... joie ... désespoir ...
+tout chantait ... tout pleurait ... ruisselait pêle mêle sous l'archet
+vibrant....
+
+Et Karl, malgré sa terreur inexprimable, étendit les bras et criait:
+
+«O grand ... grand ... grand artiste!... O génie sublime.... Oh! que
+je plains votre triste sort ... Être pendu!... pour avoir tué cette
+brute d'aubergiste, qui ne connaissait pas une note de musique....
+Errer dans les bois au clair de lune.... N'avoir plus de corps et un
+si beau talent.... Oh! Dieu!...»
+
+Mais comme il s'exclamait de la sorte, la voix rude de l'hôte
+l'interrompit:
+
+«Hé! là-haut ... vous tairez-vous, à la fin? Êtes-vous malade ... ou
+le feu est-il à la maison?»
+
+Et des pas lourds firent crier l'escalier de bois, une vive lumière
+éclaira les fentes de la porte, qui s'ouvrit d'un coup d'épaule,
+laissant apparaître l'aubergiste.
+
+«Ah! _herr wirth_, cria Hâfitz, _herr wirth_, que se passe-t-il donc
+ici? D'abord une musique céleste m'éveille et me ravit dans les
+sphères invisibles ... puis voilà que tout s'évanouit comme un rêve.»
+
+La face de l'hôte prit aussitôt une expression méditative.
+
+«Oui, oui, murmura-t-il tout rêveur.... J'aurais dû m'en douter....
+Melchior est encore venu troubler notre sommeil ... il reviendra donc
+toujours!... Maintenant notre repos est perdu; il ne faut plus songer
+à dormir.... Allons, camarade, levez-vous.... Venez fumer une pipe
+avec moi.»
+
+Karl ne se fit pas prier; il avait hâte d'aller ailleurs. Mais quand
+il fut en bas, voyant que la nuit était encore profonde, la tête entre
+les mains, les coudes sur les genoux, longtemps, longtemps, il resta
+plongé dans un abîme de méditations douloureuses.
+
+L'hôte, lui, venait de rallumer le feu; il avait repris sa place sur
+la chaise effondrée au coin de l'âtre, et fumait en silence.
+
+Enfin, le jour grisâtre parut.... Il regarda par les petites fenêtres
+ternes, puis le coq chanta ... les poules sautèrent de marche en
+marche.
+
+«Combien vous dois-je? demanda Karl en bouclant son sac sur ses
+épaules et prenant son bâton.
+
+--Vous nous devez une prière à la chapelle de l'abbaye Saint-Blaise,
+dit l'homme d'un accent étrange ... une prière pour l'âme de mon fils
+Melchior, le pendu ... et une autre pour sa fiancée ... Génovéva la
+folle!
+
+--C'est tout?
+
+--C'est tout.
+
+--Alors, adieu; je ne l'oublierai pas.»
+
+En effet, la première chose que fit Karl en arrivant a Fribourg, ce
+fut d'aller prier Dieu pour le pauvre bohême et pour celle qu'il avait
+aimée....--Puis il entra chez maître Kilian, l'aubergiste de _la
+Grappe_, déploya son papier de musique sur la table, et s'étant fait
+apporter une bouteille de _rikevir_, il écrivit en tête de la première
+page: _Le Violon du Pendu!_» et composa, séance tenante, sa première
+partition vraiment originale.
+
+
+
+
+L'HÉRITAGE DE MON ONCLE CHRISTIAN
+
+CONTE FANTASTIQUE
+
+
+A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de
+Lauterbach, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et
+j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme
+on dit, de tirer le diable par la queue.
+
+L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position, ne m'avait jamais
+envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des larmes
+en apprenant sa générosité posthume: j'héritais de lui, hélas!... deux
+cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un
+coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.
+
+«Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je
+vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie
+de m'avoir serré les cordons de votre bourse.... L'argent que vous
+m'auriez envoyé ... où serait-il?.... Il serait au pouvoir des
+Philistins et des Moabites.... La petite Katel Fresserine pourrait
+seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous
+avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator.... Honneur à vous, cher
+oncle Christian ... honneur à vous!....»
+
+Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins
+touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.
+
+Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais
+rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme:
+
+«Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu
+n'as poursuivi que de vains fantômes.... L'amour, les plaisirs et les
+arts ne sont que de la fumée.... Il faut être bien fou pour s'attacher
+à la gloire.... Il n'y a de solide que les terres, les maisons et les
+écus placés sur première hypothèque.... Renonce à tes illusions....
+Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras
+honoré, respecté ... tu deviendras bourgmestre comme ton oncle, et les
+paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue,
+disant: «Voilà monsieur Kasper Hâas ... l'homme riche ... le plus gros
+_herr_ du pays!»
+
+Ces idées allaient et venaient dans ma tête, comme les personnages
+d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raisonnable,
+qui me séduisait.
+
+C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette
+interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes
+bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et
+de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la
+Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus ... et je ne
+voyais, je n'entendais rien de tout cela: je voulais être bourgmestre,
+j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes joues et je murmurais
+en moi-même: «Voici monsieur Kasper Hâas qui passe ... l'homme riche
+... le plus gros _herr_ du pays! Hue! Bletz ... hue!....»
+
+Et ma petite jument galopait.
+
+J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de
+maître Christian.
+
+«S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres?»
+
+Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach
+m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement
+que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian
+Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes
+propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route
+poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars
+couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les
+récoltes ... et, derrière, la bassecour ... puis le petit jardin, le
+verger, les vignes à mi-côte ... les prairies dans le lointain.
+
+Je tressaillis d'aise à ce spectacle.
+
+Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les
+vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tête
+nue, ébouriffée; les hommes coiffés du gros bonnet de loutre, la pipe
+à chaînette d'argent aux lèvres ... voilà que toutes ces bonnes gens
+me contemplent et me saluent:
+
+«Bonjour, monsieur Kasper! bonjour, monsieur Hâas!»
+
+Et toutes les petites fenêtres se garnissent de figures
+émerveillées.... Je suis déjà chez moi.... Il me semble toujours avoir
+été propriétaire ... notable de Lauterbach.... Ma vie de maître de
+chapelle n'est plus qu'un rêve ... mon enthousiasme pour la musique,
+une folie de jeunesse:--comme les écus vous modifient les idées d'un
+homme!
+
+Cependant je fais halte devant la maison de M. le tabellion Becker....
+C'est lui qui détient mes titres de propriété et qui doit me les
+remettre. J'attache mon cheval à l'anneau de la porte, je saute sur
+le perron, et le vieux scribe, sa tête chauve découverte, sa maigre
+échine revêtue d'une longue robe de chambre verte à grands ramages,
+s'avance sur le seuil pour me recevoir.
+
+«Monsieur Kasper Hâas, j'ai bien l'honneurde vous saluer.
+
+--Maître Becker, je suis votre serviteur.
+
+--Donnez-vous la peine d'entrer, monsieur Hâas.
+
+--Après vous, maître Becker ... après vous.»
+
+Nous traversons le vestibule, et je découvre, au fond d'une petite
+salle propre et bien aérée, une table confortablement servie, et,
+près de la table, une jeune personne fraîche, gracieuse, les joues
+enluminées du vermillon de la pudeur.
+
+«Monsieur Kasper Hâas!» dit le vénérable tabellion.
+
+Je m'incline.
+
+«Ma fille Lothe!» ajoute le brave homme.
+
+Et tandis que je sens se réveiller en moi mes vieilles inclinations
+d'artiste, que j'admire le petit nez rose, les lèvres purpurines, les
+grands yeux bleus de mademoiselle Lothe, sa taille légère, ses petites
+mains potelées, maître Becker m'invite à prendre place, disant qu'il
+m'attendait, que mon arrivée était prévue, et qu'avant d'entamer les
+affaires sérieuses, il était bon de se refaire un peu de la route ...
+de se rafraîchir d'un verre de bordeaux, etc.; toutes choses dont
+j'appréciai la justesse et que j'acceptai de grand coeur.
+
+Nous prenons donc place. Nous causons de la belle nature. Je fais mes
+réflexions sur le vieux papa.... Je suppute ce qu'un tabellion peut
+gagner à Lauterbach.
+
+«Mademoiselle, me ferez-vous la grâce d'accepter une aile de poulet?
+
+--Monsieur, vous êtes bien bon.... Avec plaisir.»
+
+Lothe baisse les yeux.... Je remplis son verre ... elle y trempe ses
+lèvres roses ... le papa est joyeux.... Il cause de chasse ... de
+pêche:
+
+«Monsieur Hâas va sans doute se mettre aux habitudes du pays;
+nous avons des garennes bien peuplées, des rivières abondantes en
+truites.... On loue les chasses de l'administration forestière.... On
+passe ses soirées à la brasserie.... Monsieur l'inspecteur des eaux et
+forêts est un charmant jeune homme.... Monsieur le juge de paix joue
+supérieurement au whist, etc.»
+
+J'écoute.... Je trouve délicieuse cette vie calme et paisible.
+Mademoiselle Lothe me paraît fort bien.... Elle cause peu, mais son
+sourire est si bon, si naïf, qu'elle doit être aimante!
+
+Enfin arrive le café ... le kirsch-wasser.... Mademoiselle Lothe se
+retire et le vieux scribe passe insensiblement de la fantaisie aux
+affaires sérieuses. Il me parle des propriétés de mon oncle, et je
+prête une oreille attentive: pas de testament, pas un legs, pas
+d'hypothèque.... Tout est clair, net, régulier. «Heureux Kasper! me
+dis-je, heureux Kasper!»
+
+Alors nous entrons dans le cabinet du tabellion pour la remise des
+titres. Cet air renfermé de bureau, ces grandes lignes de cartons,
+ces dossiers, tout cela dissipe les vaines rêveries de la fantaisie
+amoureuse. Je m'assieds dans un grand fauteuil, et maître Becker,
+l'air pensif, chausse ses lunettes de corne sur son long nez aquilin.
+
+«Voici le titre de vos prairies de l'Eichmatt: vous avez là, monsieur
+Hâas, cent arpents de bonnes terres ... les meilleures, les mieux
+irriguées de la commune ... on y fait deux et même trois fauchées par
+an ... c'est un revenu de quatre mille francs. Voici le titre de votre
+vignoble de Sonnethâl: trente-cinq arpents de vigne ... vous faites
+là, bon an mal an, deux cents hectolitres de petit vin, qui se vend
+sur place de douze à quinze francs l'hectolitre.... Les bonnes années
+compensent les mauvaises. Ceci, monsieur Hâas, est le titre de votre
+forêt du Romelstein: elle contient de cinquante à soixante hectares de
+bois taillis en plein rapport.... Ceci vous représente vos biens de
+Haematt ... ceci vos pâturages de Thiefenthâl.... Voici le titre de
+propriété de la ferme de Grünerwald, et voilà celui de votre maison de
+Lauterbourg ... cette maison, la plus grande du village, date du XVIe
+siècle.
+
+--Diable! maître Becker, cela ne prouve pas en sa faveur.
+
+--Au contraire ... au contraire: Jean Burckart, comte de Barth,
+avait établi là sa résidence de chasse.... Il est vrai que bien des
+générations s'y sont succédé depuis, mais on n'a pas négligé les
+réparations d'entretien; elle est en parfait état de conservation.»
+
+Je remerciai maître Becker de ses explications, et, ayant serré mes
+titres dans un volumineux portefeuille, que le digne homme voulut
+bien me prêter, je pris congé de lui, plus convaincu que jamais de ma
+nouvelle importance.
+
+J'arrive en face de ma maison; j'introduis la clef dans la serrure,
+et, frappant du pied la première marche:
+
+«Ceci est à moi!» m'écriai-je avec enthousiasme.
+
+J'entre dans la salle: «Ceci est à moi!» J'ouvre les armoires, et,
+voyant le linge amoncelé jusqu'au plafond: «Ceci est à moi!....» Je
+monte au premier étage et je répète toujours comme un insensé:
+«Ceci est à moi! ... ceci est à moi! ... Oui ... oui ... je suis
+propriétaire!» Toutes mes inquiétudes pour l'avenir, toutes mes
+appréhensions du lendemain sont dissipées; je figure dans le monde,
+non plus par mon faible mérite de convention, par un caprice de la
+mode, mais par la détention réelle, effective, des biens que la foule
+convoite....
+
+O poëtes! ... O artistes! ... qu'êtes-vous auprès de ce gros
+propriétaire qui possède tout, et dont les miettes de la table
+nourrissent votre inspiration? Vous n'êtes que l'ornement de son
+banquet ... la distraction de ses ennuis ... la fauvette qui chante
+dans son buisson ... la statue qui décore son jardin.... Vous
+n'existez que par lui et pour lui! Pourquoi vous envierait-il les
+fumées de l'orgueil, de la vanité ... lui qui possède les seules
+réalités de ce monde!
+
+En ce moment, si le pauvre maître de chapelle Hâas m'était apparu ...
+je l'aurais regardé par-dessus l'épaule.... Je me serais demandé:
+
+«Quel est ce fou?... qu'a-t-il de commun avec moi?»
+
+J'ouvris une fenêtre... la nuit approchait... le soleil couchant
+dorait mes vergers et mes vignes à perte de vue... Au sommet de la
+côte, quelques pierres blanches indiquaient le cimetière.
+
+Je me retournai: une vaste salle gothique, le plafond orné de grosses
+moulures, s'offrit à mes regards; j'étais dans le pavillon de chasse
+du seigneur Buckart.
+
+Une antique épinette occupait l'intervalle de deux fenêtres...
+j'y passai les doigts avec distraction; les cordes détendues
+s'entre-choquèrent et nasillèrent de l'accent étrange, ironique, des
+vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.
+
+Au fond de la haute salle se trouvait l'alcôve en demi-voûte, avec ses
+grands rideaux rouges et son lit à baldaquin... Cette vue me rappela
+que j'avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un
+sourire de satisfaction indicible: «C'est pourtant la première fois,
+me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit.» Et m'étant couché,
+les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d'ombres, je sentis
+mes paupières s'appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne
+murmurait; au loin, les bruits du village s'éteignaient un à un, le
+soleil avait disparu... quelques reflets d'or indiquaient sa trace à
+l'infini... Je m'endormis bientôt.
+
+Or, il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque
+je m'éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l'été
+arrivaient jusqu'à moi... La douce odeur du foin nouvellement fauché
+imprégnait l'air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever
+pour fermer la fenêtre; mais, chose inconcevable! ma tête était
+parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d'un sommeil de
+plomb. A mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit; je
+sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes... mes
+jambes allongées, immobiles; ma tête s'agitait en vain!
+
+En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps,
+m'effraya... ma tête retomba sur l'oreiller, épuisée par ses élans:
+«Suis-je donc paralysé des membres!» me dit-je avec effroi.
+
+Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l'épouvante, à
+ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations
+anxieuses de mon coeur... le murmure précipité du sang sur lequel
+l'esprit n'avait aucun pouvoir.
+
+«Comment... comment... repris-je au bout de quelques secondes... mon
+corps, mon propre corps refuse de m'obéir!... Kasper Hâas, le maître
+de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette
+misérable motte de terre qui cependant est bien à lui... O Dieu!...
+qu'est-ce que cela veut dire?»
+
+Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention;
+la porte de mon alcôve venait de s'ouvrir: un homme... un homme vêtu
+d'étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la
+chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de
+faucon relevé sur l'oreille... les mains enfoncées jusqu'aux coudes
+dans des gants de buffleterie... venait d'entrer dans la salle. Les
+bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu'au-dessus des
+genoux; une lourde chaîne d'or, chargée de décorations, tombait sur
+sa poitrine... Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une
+expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.
+
+Il traversa la salle d'un pas sec, comme le tic-tac d'une horloge, et,
+le poing sur la garde d'une immense rapière, frappant le parquet du
+talon, il s'écria: «Ceci est à moi!... à moi... Hans Buckart... comte
+de Barth.»
+
+On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots
+cabalistiques... J'en avais la chair de poule.
+
+Mais au même instant la porte en face s'ouvrit, et le comte de Barth
+disparut dans la pièce voisine, où j'entendis son pas automatique
+descendre un escalier qui n'en finissait plus; le bruit de ses talons
+sur chaque marche allait en s'affaiblissant par la distance, comme
+s'il fût descendu dans les entrailles de la terre.
+
+Et comme j'écoutais encore, n'entendant plus rien, voilà que tout à
+coup la vaste salle se peuple d'une société nombreuse... l'épinette
+retentit... on chante... on célèbre l'amour, le plaisir, le bon vin.
+
+Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes
+femmes inclinées nonchalamment autour de l'épinette; de précieux
+cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de
+dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à
+crépines d'or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les
+jolis coeurs... le tout si gentiment, d'une façon si coquette,
+qu'on aurait dit une de ces vieilles estampes à l'eau-forte de la
+très-gracieuse École de Lorraine au XVIe siècle.
+
+Et les petits doigts secs d'une respectable douairière à nez de
+perroquet claquetaient sur les touches de l'épinette; les éclats de
+rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se
+terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser
+les cheveux sur la nuque.
+
+Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d'élégance
+surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au
+vinaigre.
+
+Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser
+de ce cauchemar... Impossible! mais au même instant, une des jeunes
+élégantes s'écria:
+
+«Messeigneurs, vous êtes ici chez vous... ce domaine...»
+
+Elle n'eut pas le temps de finir... un silence de mort suivit ces
+paroles.--Je regardai... la fantasmagorie avait disparu!
+
+
+Alors un son de trompe frappa mes oreilles... Des chevaux piaffaient
+au dehors... des chiens aboyaient... et la lune calme, méditative,
+regardait toujours au fond de mon alcôve.
+
+La porte s'ouvrit comme par l'effet d'un coup de vent, et cinquante
+chasseurs, suivis de jeunes dames, vieilles de deux siècles, à longues
+robes traînantes, défilèrent majestueusement d'une salle à l'autre.
+Quatre vilains passèrent aussi, soutenant de leurs robustes épaules un
+brancard à feuilles de chêne, où gisait tout sanglant, l'oeil terne et
+la défense écumeuse, un énorme sanglier.
+
+J'entendis les fanfares redoubler au dehors... puis s'éteindre comme
+un soupir dans les bois... puis... rien!
+
+Et comme je rêvais à cette vision étrange, regardant par hasard dans
+l'ombre silencieuse, je vis avec stupeur la scène occupée par une de
+ces vieilles familles protestantes d'autrefois... calmes, dignes et
+solennelles dans leurs moeurs.
+
+Là se trouvaient le patriarche à tête blanche, lisant la grande Bible;
+la vieille mère, haute et pâle, filant le chanvre du ménage, droite
+comme un fuseau, le collet monté jusqu'aux oreilles, la taille serrée
+de bandelettes de ratine noire, puis les enfants joufflus, l'oeil
+rêveur, accoudés sur la table dans le plus profond silence, le vieux
+chien de berger attentif à la lecture, la vieille horloge dans son
+étui de noyer, comptant les secondes ... et plus loin, dans l'ombre,
+quelques figures de jeunes filles, quelques bruns visages de jeunes
+gens à feutre noir et camisole de bure, discutant sur l'histoire de
+Jacob et de Rachel, en forme de déclaration d'amour.
+
+Et cette honnête famille semblait convaincue des vérités saintes; le
+vieillard, de sa voix cassée, poursuivait l'histoire édifiante avec
+attendrissement:
+
+«Ceci est votre terre promise... la terre d'Abraham... d'Isaac et de
+Jacob... laquelle je vous ai destinée depuis l'origine des siècles...
+afin que vous y croissiez et multipliez comme les étoiles du
+ciel...--Et nul ne pourra vous la ravir, car vous êtes mon peuple
+bien-aimé... en qui j'ai mis ma confiance...»
+
+La lune, voilée depuis quelques instants, venait de se découvrir;
+n'entendant plus rien, je tournai la tête... ses rayons calmes et
+froids éclairaient le vide de la salle: plus une figure, plus une
+ombre... la lumière ruisselait sur le parquet, et, dans le lointain,
+quelques arbres découpaient leur feuillage sur la côte lumineuse.
+
+Mais, subitement, les hautes murailles se tapissèrent de livres...
+l'antique épinette fit place au bureau de quelque savant, dont l'ample
+perruque m'apparut au-dessus d'un fauteuil à dossier de cuir roux.
+J'entendis la plume d'oie courir sur le papier. L'homme, perdu dans
+les profondeurs de sa pensée, ne bougeait pas: ce silence m'accablait.
+
+Mais jugez de ma stupeur lorsque, s'étant retourné, l'érudit me
+fit face, et que je reconnus en lui le portrait du jurisconsulte
+Grégorius, consigné sous le n° 253 de la galerie de Hesse-Darmstadt.
+
+Grand Dieu! comment ce personnage s'était-il détaché de son cadre?
+
+Voilà ce que je me demandais, quand d'une voix creuse il s'écria:
+
+«_Dominium, ex jure Quiritio, est jus utendi et abutendi quatenus
+naturalis ratio patitur._»
+
+A mesure que cette formule s'échappait de ses lèvres, sa figure
+pâlissait... pâlissait... Au dernier mot, elle n'existait plus!
+
+Que vous dirai-je encore, mes chers amis? Durant les heures suivantes
+je vis vingt autres générations se succéder dans l'antique castel
+de Hans Burckart: des chrétiens et des juifs, des nobles et des
+roturiers, des ignorants et des savants, des artistes et des êtres
+prosaïques... Et tous proclamaient leur légitime propriété, tous se
+croyaient maîtres souverains et définitifs de la baraque!--Hélas! un
+souffle de la mort les mettait à la porte.
+
+J'avais fini par m'habituer à cette étrange fantasmagorie. Chaque fois
+que l'un de ces braves gens s'écriait: «Ceci est à moi!» je me prenais
+à rire et je murmurais: «Attends, camarade, attends, tu vas t'évanouir
+comme les autres!»
+
+Enfin, j'étais las, quand au loin, bien loin, le coq chanta: le chant
+du coq annonce lejour; sa voix perçante réveille lesêtres endormis.
+
+Les feuilles s'agitèrent, un frisson parcourut mon corps; je sentis
+mes membres se détacher de ma couche, et me relevant sur le coude, mes
+regards s'étendirent avec ravissement sur la campagne silencieuse...
+mais ce que je vis n'était guère propre a me réjouir.
+
+En effet, le long du petit sentier qui mène au cimetière, montait
+toute la procession des fantômes que j'avais vus pendant la nuit. Elle
+s'avançait pas à pas vers la porte vermoulue de l'enceinte, et cette
+marche silencieuse, sous les teintes vagues, indécises du crépuscule
+naissant, avait quelque chose d'épouvantable.
+
+Et comme je restais là, plus mort que vif, labouche béante, le front
+baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les
+vieux saules pleureurs.
+
+Il ne restait plus qu'un petit nombre de spectres, et je commençais
+à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le
+dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me
+faire signe de venir... Une voix lointaine... ironique, me criait:
+
+«Kasper ... Kasper ... viens ... cette terre est à nous!...»
+
+Puis tout disparut.
+
+Une bande de pourpre étendue à l'horizon annonçait le jour.
+
+Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l'invitation de
+maître Christian Hâas...
+
+Il faudra qu'un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises
+de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous
+avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié
+singulièrement la bonne opinion que j'avais conçue de ma nouvelle
+importance ... car la vision de cette nuit singulière me paraît
+signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas,
+les propriétaires passent!... chose qui fait dresser les cheveux sur
+la tête, lorsqu'on y réfléchit sérieusement.
+
+Aussi, loin de m'endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis
+à la musique, et je compte faire jouer l'année prochaine, sur le grand
+théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.
+
+En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère,
+est encore la plus solide de toutes les propriétés.... Elle ne finit
+pas avec la vie ... au contraire ... la mort la confirme et lui donne
+un nouveau lustre!
+
+Supposons, par exemple, qu'Homère revienne en ce monde: personne
+ne songerait certainement à lui contester le mérite d'avoir fait
+l'_Iliade,_ et chacun de nous s'efforcerait de rendre à ce grand homme
+les honneurs qui lui sont dus.... Mais si, par hasard, le plus riche
+propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs ... les forêts
+... les pâturages qui faisaient son orgueil ... il y a dix à parier
+contre un qu'il serait reçu comme un voleur, et qu'il périrait
+misérablement sous le bâton....
+
+
+
+
+A MON AMI JOSEPH-FÉLIX HALY
+
+HUGUES-LE-LOUP
+
+
+I
+
+Vers les fêtes de Noël de l'année 18.., un matin que je dormais
+profondément à l'hôtel du _Cygne_, à Tubingue, le vieux Gédéon Sperver
+entra dans ma chambre en s'écriant:
+
+«Fritz... réjouis-toi!... je t'emmène au château de Nideck, à
+dix lieues d'ici... Tu connais Nideck... la plus belle résidence
+seigneuriale du pays: un antique monument de la gloire de nos pères!»
+
+Notez bien que je n'avais pas vu Sperver, mon respectable père
+nourricier, depuis seize ans; qu'il avait laissé pousser toute sa
+barbe, qu'un immense bonnet de peau de renard lui couvrait la nuque,
+et qu'il me tenait sa lanterne sous le nez.
+
+«D'abord, m'écriai-je, procédons méthodiquement; qui êtes-vous?
+
+--Qui je suis!... Comment, tu ne reconnais pas Gédéon Sperver, le
+braconnier du Schwartz-Wald?... Oh! ingrat.... Moi qui t'ai nourri,
+élevé ... moi qui t'ai appris à tendre une trappe, à guetter le renard
+au coin d'un bois, à lancer les chiens sur la piste du chevreuil!...
+Ingrat ... il ne me reconnaît pas! Regarde donc mon oreille gauche qui
+est gelée.
+
+--A la bonne heure!... Je reconnais ton oreille gauche.... Maintenant,
+embrassons-nous.»
+
+Nous nous embrassâmes tendrement, et Sperver, s'essuyant les yeux du
+revers de la main, reprit:
+
+«Tu connais Nideck?
+
+--Sans doute ... de réputation.... Que fais-tu là?
+
+--Je suis premier piqueur du comte.
+
+--Et tu viens de la part de qui?
+
+--De la jeune comtesse Odile.
+
+--Bon ... quand partons-nous?
+
+--A l'instant même. Il s'agit d'une affaire urgente; le vieux comte
+est malade, et sa fille m'a recommandé de ne pas perdre une minute.
+Les chevaux sont prêts....
+
+--Mais, mon cher Gédéon, vois donc le temps qu'il fait: depuis trois
+jours, il ne cesse pas de neiger.
+
+--Bah! bah! Suppose qu'il s'agisse d'une partie de chasse au sanglier,
+mets ta rhingrave, attache tes éperons, et en route! Je vais faire
+préparer un morceau.»
+
+Il sortit.
+
+«Ah! reprit le brave homme en revenant, n'oublie pas de jeter ta
+pelisse par là-dessus.»
+
+Puis il descendit.
+
+Je n'ai jamais su résister au vieux Gédéon; dès mon enfance, il
+obtenait tout de moi avec un hochement de tête, un mouvement
+d'épaule.... Je m'habillai donc et ne tardai pas à le suivre dans la
+grande salle.
+
+«Hé! je savais bien que tu ne me laisserais pas partir seul,
+s'écria-t-il tout joyeux. Dépêche-moi cette tranche de jambon sur
+le pouce et buvons le coup de l'étrier, car les chevaux
+s'impatientent.... A propos, j'ai fait mettre ta valise en croupe.
+
+--Comment, ma valise?
+
+--Oui, tu n'y perdras rien; il faut que tu restes quelques jours au
+Nideck, c'est indispensable, je t'expliquerai ça tout à l'heure.»
+
+Nous descendîmes dans la cour de l'hôtel.
+
+En ce moment, deux cavaliers arrivaient; ils semblaient harassés de
+fatigue; leurs chevaux étaient blancs d'écume. Sperver, grand amateur
+de la race chevaline, fit une exclamation de surprise:
+
+«Les belles bêtes! ... des valaques ... quelle finesse! de vrais
+cerfs.... Allons, Niclause ... allons donc, dépêche-toi de leur jeter
+une housse sur les reins ... le froid pourrait les saisir.»
+
+Les voyageurs, enveloppés de fourrures blanches d'Astrakan, passèrent
+près de nous comme nous mettions le pied à l'étrier; je découvris
+seulement la longue moustache brune de l'un deux, et ses yeux noirs
+d'une vivacité singulière.
+
+Ils entrèrent dans l'hôtel.
+
+Le palefrenier tenait nos chevaux en main; il nous souhaita un bon
+voyage, et lâcha les rênes,
+
+Nous voilà partis.
+
+Sperver montait un mecklembourg pur sang, moi un petit cheval des
+Ardennes plein d'ardeur; nous volions sur la neige.... En dix minutes
+nous eûmes dépassé les dernières maisons de Tubingue.
+
+Le temps commençait à s'éclaircir. Aussi loin que pouvaient s'étendre
+nos regards, nous ne voyions plus trace de route, de chemin, ni de
+sentier. Nos seules compagnons de voyage étaient les corbeaux
+du Schwartz-Wald, déployant leurs grandes ailes creuses sur les
+monticules de neige, voltigeant de place en place et criant d'une voix
+rauque: Misère! ... misère! ... misère!....
+
+Gédéon, avec sa grande figure couleur de vieux buis, sa pelisse de
+chat sauvage, et son bonnet de fourrure à longues oreilles pendantes,
+galopait devant moi, sifflant je ne sais quel motif du _Freyschutz_;
+parfois il se retournait, et je voyais alors une goutte d'eau limpide
+scintiller, en tremblotant, au bout de son long nez crochu.
+
+«Hé! hé! Fritz, me disait-il, voilà ce qui s'appelle une jolie matinée
+d'hiver.
+
+--Sans doute, mais un peu rude.
+
+--J'aime le temps sec, moi ... ça vous rafraîchit le sang.... Si le
+vieux pasteur Tobie avait le courage de se mettre en route par un
+temps pareil, il ne sentirait plus ses rhumatismes.»
+
+Je souriais du bout des lèvres.
+
+Après une heure de course furibonde, Sperver ralentit sa marche, et
+vint se placer côte à côte avec moi.
+
+«Fritz, me dit-il d'un accent plus sérieux, il est pourtant nécessaire
+que tu connaisses le motif de notre voyage.
+
+--J'y pensais.
+
+--D'autant plus qu'un grand nombre de médecins ont déjà visité le
+comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui ... il nous en est venu de Berlin, en grande perruque, qui
+ne voulaient voir que la langue du malade ... de la Suisse, qui ne
+regardaient que ses urines ... et de Paris, qui se mettaient un petit
+morceau de verre dans l'oeil pour observer sa physionomie.... Mais
+tous y ont perdu leur latin et se sont fait payer grassement leur
+ignorance.
+
+--Diable! comme tu nous traites!
+
+--Je ne dis pas ça pour toi, au contraire, je te respecte, et s'il
+m'arrivait de me casser une jambe, j'aimerais mieux me confier à
+toi qu'à n'importe quel autre médecin; mais, pour ce qui est de
+l'intérieur du corps, vous n'avez pas encore découvert de lunette pour
+voir ce qui s'y passe.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+A cette réponse, le brave homme me regarda de travers.
+
+«Serait-ce un charlatan comme les autres?» pensait-il....
+
+Pourtant il reprit:
+
+«Ma foi, Fritz, si tu possèdes une telle lunette, elle viendra fort à
+propos, car la maladie du comte est précisément à l'intérieur: c'est
+une maladie terrible, quelque chose dans le genre de la rage. Tu sais
+que la rage se déclare au bout de neuf heures, de neuf jours ou de
+neuf semaines?
+
+--On le dit, mais, ne l'ayant pas observé par moi-même, j'en doute.
+
+--Tu n'ignores pas, au moins, qu'il y a des fièvres de marais qui
+reviennent tous les trois, six ou neuf ans. Notre machine a de
+singuliers engrenages. Quand cette maudite horloge est remontée
+d'une certaine façon, la fièvre, la colique ou le mal de dents vous
+reviennent à minute fixe.
+
+--Eh! mon pauvre Gédéon, à qui le dis-tu?... ces maladies périodiques
+font mon désespoir...--Tant pis... la maladie du comte est
+périodique... elle revient tous les ans, le même jour, à la même
+heure; sa bouche se remplit d'écume, ses yeux deviennent blancs comme
+des billes d'ivoire; il tremble des pieds à la tête et ses dents
+grincent les unes contre les autres.
+
+--Cet homme a sans doute éprouvé de grands chagrins?
+
+--Non! Si sa fille voulait se marier, ce serait l'homme le plus
+heureux du monde. Il est puissant, riche, comblé d'honneurs. Il a tout
+ce que les autres désirent. Malheureusement, sa fille refuse tous les
+partis qui se présentent. Elle veut se consacrer à Dieu, et ça le
+chagrine de penser que l'antique race des Nideck va s'éteindre.
+
+--Comment sa maladie s'est-elle déclarée?
+
+--Tout à coup, il y a douze ans.» En ce moment le brave homme parut
+se recueillir; il sortit de sa veste un tronçon de pipe et le bourra
+lentement, puis l'ayant allumé:
+
+«Un soir, dit-il, j'étais seul avec le comte dans la salle d'armes du
+château. C'était vers les fêtes de Noël. Nous avions couru le sanglier
+toute la journée dans les gorges du Rhéthâl, et nous étions rentrés,
+à la nuit close, rapportant avec nous deux pauvres chiens, éventrés
+depuis la queue jusqu'à la tête. Il faisait juste un temps comme
+celui-ci: froid et neigneux. Le comte se promenait de long en large
+dans la salle, la tête penchée sur la poitrine et les mains derrière
+le dos, comme un homme qui réfléchit profondément. De temps en temps
+il s'arrêtait pour regarder les hautes fenêtres où s'accumulait la
+neige; moi, je me chauffais sous le manteau de la cheminée en pensant
+à mes chiens, et je maudissais intérieurement tous les sangliers du
+Schwartz-Wald. Il y avait bien deux heures que tout le monde dormait
+au Nideck, et l'on n'entendait plus rien que le bruit des grandes
+bottes éperonnées du comte sur les dalles. Je me rappelle parfaitement
+qu'un corbeau, sans doute chassé par un coup de vent, vint battre les
+vitres de l'aile, en jetant un cri lugubre, et que tout un pan de
+neige se détacha... De blanches qu'elles étaient, les fenêtres
+devinrent toutes noires de ce côté.--Ces détails ont-ils du rapport
+avec la maladie de ton maître?
+
+--Laisse-moi finir ... tu verras. A ce cri, le comte s'était arrêté,
+les yeux fixes, les joues pâles et la tête penchée en avant, comme un
+chasseur qui entend venir la bête. Moi, je me chauffais toujours, et
+je pensais: «Est-ce qu'il n'ira pas se coucher bientôt?» Car, pour
+dire la vérité, je tombais de fatigue. Tout cela, Fritz, je le vois
+... j'y suis!... A peine le corbeau avait-il jeté son cri dans
+l'abîme, que la vieille horloge sonnait onze heures.--Au même instant,
+le comte tourne sur ses talons; il écoute ... ses lèvres remuent; je
+vois qu'il chancelle comme un homme ivre. Il étend les mains ... les
+mâchoires serrées ... les yeux blancs. Moi, je lui crie: «Monseigneur,
+qu'avez-vous?» Mais il se met à rire comme un fou, trébuche et tombe
+sur les dalles, la face contre terre... Aussitôt, j'appelle au
+secours; les domestiques arrivent. Sébalt prend le comte par les
+jambes, moi par les épaules, nous le transportons sur le lit qui se
+trouve près de la fenêtre; et comme j'étais en train de couper sa
+cravate avec mon couteau de chasse, car je croyais à une attaque
+d'aploplexie, voilà que la comtesse entre et se jette sur le corps du
+comte, en poussant des cris si déchirants, que je frissonne encore
+rien que d'y penser!»
+
+Ici, Gédéon ôta sa pipe, il la vida lentement sur le pommeau de sa
+selle, et poursuivit d'un air mélancolique:
+
+«Depuis ce jour-là, Fritz, le diable s'est logé dans les murs de
+Nideck, et paraît ne plus vouloir en sortir. Tous les ans, à la même
+époque, à la même heure, les frissons prennent le comte. Son mal dure
+de huit à quinze jours, pendant lesquels il jette des cris à vous
+faire dresser les cheveux sur la tête! Puis il se remet lentement,
+lentement. Il est faible, pâle, il se traîne de chaise en chaise, et,
+si l'on fait le moindre bruit, si l'on remue, il se retourne.... Il a
+peur de son ombre. La jeune comtesse, la plus douce des créatures qui
+soit au monde, ne le quitte pas, mais lui ne peut la voir: «Va-t'en!
+Va-t'en! crie-t-il les mains étendues. Oh! laisse-moi! laisse-moi!
+n'ai-je pas assez souffert?». C'est horrible de l'entendre, et moi,
+moi, qui l'accompagne de près à la chasse ... qui sonne du cor
+lorsqu'il frappe la bête ... moi, qui suis le premier de ses
+serviteurs ... moi, qui me ferais casser la tête pour son service ...
+eh bien, dans ces moments-là, je voudrais l'étrangler, tant c'est
+abominable de voir comme il traite sa propre fille!»
+
+Sperver, dont la rude physionomie avait pris une expression sinistre,
+piqua des deux, et nous fimes un temps de galop.
+
+J'étais devenu tout pensif. La cure d'une telle maladie me paraissait
+fort douteuse, presque impossible.... C'était évidemment une maladie
+morale; pour la combattre, il aurait fallu remonter à sa cause
+première, et cette cause se perdait sans doute dans le lointain de
+l'existence.
+
+Toutes ces pensées m'agitaient. Le récit du vieux piqueur, bien loin
+de m'inspirer de la confiance, m'avait abattu: triste disposition
+pour obtenir un succès! Il était environ trois heures, lorsque nous
+découvrîmes l'antique castel du Nideck, tout au bout de l'horizon.
+Malgré la distance prodigieuse, on distinguait de hautes tourelles,
+suspendues en forme de hotte aux angles de l'édifice. Ce n'était
+encore qu'un vague profil, se détachant à peine sur l'azur du ciel;
+mais, insensiblement, les teintes rouges du granit des Vosges
+apparurent.
+
+En ce moment Sperver ralentit sa marche et s'écria:
+
+«Fritz, il faut arriver avant la nuit close... En avant!...»
+
+Mais il eut beau éperonner, son cheval restait immobile, arc-boutant
+ses jambes de devant avec horreur, hérissant sa crinière, et lançant
+de ses naseaux dilatés deux jets de vapeur bleuâtre.
+
+«Qu'est-ce que cela? s'écria Gédéon tout surpris... Ne vois-tu rien,
+Fritz?... est-ce que...»
+
+Il ne termina point sa phrase, et m'indiquant, à cinquante pas, au
+revers de la côte, un être accroupi dans la neige:
+
+«La Peste-Noire!» fit-il d'un accent si troublé que j'en fus moi-même
+tout saisi.
+
+Et suivant du regard la direction de son geste, j'aperçus avec stupeur
+une vieille femme, les jambes recoquillées entre les bras, et si
+misérable, que ses coudes, couleur de brique, sortaient à travers ses
+manches. Quelques mèches de cheveux gris pendaient autour de son cou,
+long, rouge et nu, comme celui d'un vautour.
+
+Chose bizarre, un paquet de hardes reposait sur ses genoux, et ses
+yeux hagards s'étendaient au loin sur la plaine neigeuse.
+
+Sperver avait repris sa course à gauche, traçant un immense circuit
+autour de la vieille. J'eus peine à le rejoindre.
+
+«Ah çà, lui criai-je, que diable fais-tu? C'est une plaisanterie?
+
+--Une plaisanterie! Non! non! Dieu me garde de plaisanter sur un
+pareil sujet.... Je ne suis pas superstitieux ... mais cette rencontre
+me fait peur.»
+
+Alors, tournant la tête, et voyant que la vieille ne bougeait pas,
+et que son regard suivait toujours la même direction, il parut se
+rassurer un peu.
+
+«Fritz, me dit-il d'un air solennel, tu es un savant, tu as étudié
+bien des choses dont je ne connais pas la première lettre ... eh bien,
+apprends de moi qu'on a toujours tort de rire de ce qu'on ne comprend
+pas.... Ce n'est pas sans raison que j'appelle cette femme: la
+Peste-Noire.... Dans tout le Schwartz-Wald elle n'a pas d'autre nom;
+mais c'est ici, au Nideck, qu'elle le mérite surtout!»
+
+Et le brave homme poursuivit son chemin sans ajouter un mot.
+
+«Voyons, Sperver, explique-toi plus clairement, lui dis-je, car je n'y
+comprends rien.--Oui, c'est notre perte à tous, cette sorcière que tu
+vois là-bas, c'est d'elle que vient tout le mal ... c'est elle qui tue
+le comte!
+
+--Comment est-ce possible? comment peut-elle exercer une semblable
+influence?
+
+--Que sais-je, moi? Ce qu'il y a de positif, c'est qu'au premier jour
+du mal ... au moment où le comte est saisi de son attaque ... vous
+n'avez qu'à monter sur la tour des signaux, qu'à promener vos regards
+sur la plaine, et vous découvrez la Peste-Noire, comme une tache,
+entre la forêt de Tubingue et le Nideck. Elle est là, seule,
+accroupie. Chaque jour elle se rapproche un peu, et les attaques du
+comte deviennent plus terribles; on dirait qu'il l'entend venir!
+Quelquefois, le premier jour, aux premiers frissons, il me dit:
+«Gédéon ... elle vient!» Moi, je lui tiens le bras pour l'empêcher
+de trembler; mais il répète toujours en bégayant ... les yeux
+écarquillés: «Elle vient! ho! ho! elle vient!...» Alors, je monte dans
+la tour de Hugues; je regarde longtemps.... Tu sais, Fritz, que j'ai
+de bons yeux. A la fin, dans les brumes lointaines, entre ciel et
+terre, j'aperçois un point noir. Le lendemain, le point noir est
+plus gros: le comte de Nideck se couche en claquant des dents. Le
+lendemain, on découvre clairement la vieille, à deux portées de
+carabine, dans la plaine: les attaques commencent, le comte crie!...
+Le lendemain, la sorcière est au pied de la montagne ... alors le
+comte a les mâchoires serrées comme un étau ... il écume ... ses yeux
+tournent.... Oh! la misérable!... Et dire que je l'ai eue vingt fois
+au bout de ma carabine et que ce pauvre comte m'a empêché de lui
+envoyer une balle, Il criait: «Non, Sperver, non, pas de sang!...»
+Pauvre homme, ménager celle qui le tue ... car elle le tue, Fritz....
+Il n'a déjà plus que la peau et les os!»
+
+Mon brave ami Gédéon était trop prévenu contre la vieille pour qu'il
+me fut possible de le ramener au sens commun. D'ailleurs, quel homme
+oserait tracer les limites du possible? chaque jour ne voit-il pas
+étendre le champ de la réalité! Ces influences occultes, ces rapports
+mystérieux, ces affinités invisibles, tout ce monde magnétique que
+les uns proclament avec toute l'ardeur de la foi, que les autres
+contestent d'un air ironique, qui nous répond que demain il ne fera
+pas explosion au milieu de nous? Il est si facile de faire du bon sens
+avec l'ignorance universelle!
+
+Je me bornai donc à prier Sperver de modérer sa colère et surtout de
+bien se garder de faire feu sur la Peste-Noire, le prévenant que cela
+lui porterait malheur.
+
+«Bah! je m'en moque, dit-il, le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être
+pendu.
+
+--C'est déjà beaucoup trop, pour un honnête homme.
+
+--Hé! c'est une mort comme une autre. On suffoque, voilà tout. J'aime
+autant ça que de recevoir un coup de marteau sur la tête, comme dans
+l'apoplexie, ou de ne pouvoir plus dormir, fumer, avaler, digérer,
+éternuer, comme dans les autres maladies.
+
+--Pauvre Gédéon, tu raisonnes bien mal pour une barbe grise.
+
+--Barbe grise tant que tu voudras ... c'est ma manière de voir....
+J'ai toujours un canon de mon fusil chargé à balle au service de la
+sorcière; de temps en temps j'en renouvelle l'amorce, et si l'occasion
+se présente...»
+
+Il termina sa pensée par un geste expressif.
+
+«Tu auras tort, Sperver, tu auras tort.... Je suis de l'avis du comte
+de Nideck: «Pas de «sang!» Un grand poëte a dit:--«Tous les «flots de
+l'Océan ne peuvent laver une goutte «de sang humain!»--Réfléchis à
+cela, camarade, et décharge ton fusil contre un sanglier à la première
+occasion.»
+
+Ces paroles parurent faire impression sur l'esprit du vieux
+braconnier, il baissa la tête et sa figure prit une expression
+pensive.
+
+Nous gravissions alors les pentes boisées qui séparent le misérable
+hameau de Tiefenbach du château du Nideck.
+
+La nuit était venue. Comme il arrive presque toujours après une claire
+et froide journée d'hiver, la neige recommençait à tomber, de larges
+flocons venaient se fondre sur la crinière de nos chevaux qui
+hennissaient doucement et doublaient le pas, excités sans doute par
+l'approche du gîte.
+
+De temps en temps, Sperver regardait en arrière, avec une inquiétude
+visible, et moi-même je n'étais pas exempt d'une certaine appréhension
+indéfinissable, en songeant à l'étrange description que le piqueur
+m'avait faite de la maladie de son maître.
+
+D'ailleurs, l'esprit de l'homme s'harmonise avec la nature qui
+l'entoure, et, pour mon compte, je ne sais rien de triste comme une
+forêt chargée de givre et secouée par la bise: les arbres ont un air
+morne et pétrifié qui fait mal a voir.
+
+A mesure que nous avancions, les chênes devenaient plus rares,
+quelques bouleaux, droits et blancs comme des colonnes de marbre,
+apparaissaient de loin en loin, tranchant sur le verre sombre des
+mélèzes, lorsque tout à coup, au sortir d'un fourré, le vieux burg
+dressa brusquement devant nous sa haute niasse noire piquée de points
+lumineux.
+
+Sperver s'était arrêté en face d'une porte creusée en entonnoir entre
+deux tours, et fermée par un grillage de fer.
+
+«Nous y sommes!» s'écria-t-il en se penchant sur le cou de son cheval.
+
+Il saisit le pied de cerf, et le son clair d'une cloche retentit au
+loin.
+
+Après quelques minutes d'attente, une lanterne apparut dans les
+profondeurs de la voûte, étoilant les ténèbres, et nous montrant, dans
+son auréole, un petit homme bossu, à barbe jaune, large des épaules,
+et fourré comme un chat.
+
+Vous eussiez dit, au milieu des grandes ombres, quelque gnome
+traversant un rêve des _Niebelungen._
+
+Il s'avança lentement et vint appliquer sa large figure plate contre
+le grillage, écarquillant les yeux et s'efforçant de nous voir dans la
+nuit.
+
+«Est-ce toi, Sperver? fit-il d'une voix enrouée.
+
+--Ouvriras-tu, Knapwurst, s'écria le piqueur.... Ne sens-tu pas qu'il
+fait un froid de loup?
+
+--Ah! je te reconnais, dit le petit homme. Oui ... oui ... c'est bien
+toi.... Quand tu parles, on dirait que tu vas avaler les gens!»
+
+La porte s'ouvrit, et le gnome, élevant vers moi sa lanterne avec
+une grimace bizarre, me salua d'un: «_Wilkom, herr docter_ (soyez le
+bien-venu, monsieur le docteur)», qui semblait vouloir dire: «Encore
+un qui s'en ira comme les autres!» Puis il referma tranquillement
+la grille, pendant que nous mettions pied à terre, et vint ensuite
+prendre la bride de nos chevaux.
+
+
+II
+
+En suivant Sperver, qui montait l'escalier d'un pas rapide, je pus me
+convaincre que le château du Nideck méritait sa réputation. C'était
+une véritable forteresse taillée dans le roc, ce qu'on appelait
+château d'embuscade autrefois. Ses voûtes, hautes et profondes,
+répétaient au loin le bruit de nos pas, et l'air du dehors, pénétrant
+par les meurtrières, faisait vaciller la flamme des torches engagées
+de distance en distance dans les anneaux de la muraille.
+
+Sperver connaissait tous les recoins de cette vaste demeure; il
+tournait tantôt à droite, tantôt à gauche. Je le suivais hors
+d'haleine. Enfin il s'arrêta sur un large palier et me dit:
+
+«Fritz, je vais te laisser un instant avec les gens du château, pour
+aller prévenir la jeune comtesse Odile de ton arrivée.
+
+--Bon! fais ce que tu jugeras nécessaire.
+
+--Tu trouveras là notre majordome, Tobie
+
+Offenloch, un vieux soldat du régiment de Nideck; il a fait jadis la
+campagne de France sous le comte.
+
+--Très-bien!
+
+--Tu verras aussi sa femme, une Française, nommée Marie Lagoutte, qui
+se prétend de bonne famille.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Oui; mais, entre nous, c'est tout bonnement une ancienne cantinière
+de la grande-armée. Elle nous a ramené Tobie Offenloch sur sa
+charrette, avec une jambe de moins, et le pauvre homme l'a épousée par
+reconnaissance ... tu comprends....
+
+--Cela suffit.... Ouvre toujours.... Je gèle...»
+
+Et je voulus passer outre; mais Sperver, entêté comme tout bon
+Allemand, tenait à m'édifier sur le compte des personnages avec
+lesquels j'allais me trouver en relation. Il poursuivit donc en me
+retenant par les brandebourgs de ma rhingrave:
+
+«De plus, tu trouveras Sébalt Kraft, le grand veneur, un garçon
+triste, mais qui n'a pas son pareil pour sonner du cor; Karl Trumpf;
+le sommelier, Christian Becker; enfin, tout notre monde, à moins
+qu'ils ne soient déjà couchés!»
+
+Là-dessus, Sperver poussa la porte, et je restai tout ébahi sur le
+seuil d'une salle haute et sombre: la salle des anciens gardes du
+Nideck.
+
+Au premier abord, je remarquai trois fenêtres au fond, dominant le
+précipice. A droite, une sorte de buffet en vieux chêne bruni par le
+temps; sur le buffet un tonneau, des verres, des bouteilles. A
+gauche, une cheminée gothique à large manteau, empourprée par un feu
+splendide, et décorée, sur chaque face, de sculptures représentant les
+différents épisodes d'une chasse au sanglier au moyen âge; enfin, au
+milieu de la salle, une longue table, et sur la table une lanterne
+gigantesque, éclairant une douzaine de canettes à couvercle d'étain.
+
+Je vis tout cela d'un coup d'oeil, mais ce qui me frappa le plus, ce
+furent les personnages.
+
+Je reconnus d'abord le majordome à sa jambe de bois: un petit homme,
+gros, court, replet, le teint coloré, le ventre tombant sur les
+cuisses, le nez rouge et mamelonné comme une framboise mûre; il
+portait une énorme perruque couleur de chanvre, formant bourrelet sur
+la nuque, un habit de peluche vert-pomme, à boutons d'acier larges
+comme des écus de six livres; la culotte de velours, les bas de soie,
+et les souliers à boucles d'argent. Il était en train de tourner le
+robinet du tonneau; un air de jubilation inexprimable épanouissait sa
+face rubiconde, et ses yeux, à fleur de tête, brillaient de profil
+comme des verres de montre.
+
+Sa femme, la digne Marie Lagoutte, vêtue d'une robe de stoff à grands
+ramages, la figure longue et jaune comme un vieux cuir de Cordoue,
+jouait aux cartes avec deux serviteurs, gravement assis dans des
+fauteuils à dossier droit. De petites chevilles fendues pinçaient
+l'organe olfactif de la vieille et celui d'un autre joueur, tandis que
+le troisième clignait de l'oeil d'un air malin et paraissait jouir de
+les voir courbés sous cette espèce de fourches caudines.
+
+«Combien de cartes? demandait-il.
+
+--Deux, répondait la vieille.
+
+--Et toi, Christian?
+
+--Deux....
+
+--Ha! ha!... Je vous tiens!... Coupez le roi! coupez l'as!... Et
+celle-ci, et celle-là.... Ha! ha! ha! Encore une cheville, la mère! Ça
+vous apprendra, une fois de plus, à nous vanter les jeux de France!
+
+--Monsieur Christian, vous n'avez pas d'égards pour le beau sexe.
+
+--Au jeu de cartes, on ne doit d'égards à personne.
+
+--Mais vous voyez bien qu'il n'y a plus de place!
+
+--Bah! bah! avec un nez comme le vôtre, il y a toujours de la
+ressource.»
+
+En ce moment Sperver s'écria: «Camarades, me voici!
+
+--Hé! Gédéon... Déjà de retour?»
+
+Marie Lagoutte secoua bien vite ses nombreuses chevilles. Le gros
+majordome vida son verre.... Tout le monde se tourna de notre côté.
+
+«Et Monseigneur va-t-il mieux?
+
+--Heu! fit le majordome en allongeant la lèvre inférieure, heu!
+
+--C'est toujours la même chose?
+
+--A peu près, dit Marie Lagoutte, qui ne me quittait pas de l'oeil.»
+
+Sperver s'en aperçut.
+
+«Je vous présente mon fils: le docteur Fritz, du Schwartz-Wald, dit-il
+fièrement. Ah! tout va changer ici, maître Tobie. Maintenant que
+Fritz est arrivé, il faut que cette maudite migraine s'en aille.
+Si l'on m'avait écouté plus tôt.... Enfin, il vaut mieux tard que
+jamais.»
+
+Marie Lagoutte m'observait toujours. Cet examen parut la satisfaire,
+car, s'adressant au majordome:
+
+«Allons donc, monsieur Offenloch ...; allons donc, s'écria-t-elle,
+remuez-vous.... Présentez un siège à monsieur le docteur... Vous
+restez là, bouche béante comme une carpe.... Ah! monsieur ... ces
+Allemands....»
+
+Et la bonne femme, se levant comme un ressort, accourut me débarrasser
+de mon manteau.
+
+«Permettez, monsieur....
+
+--Vous êtes trop bonne, ma chère dame.
+
+--Donnez, donnez toujours.... Il fait un temps... Ah! monsieur, quel
+pays!...
+
+--Ainsi, Monseigneur ne va ni mieux ni plus mal, reprit Sperver en
+secouant son bonnet couvert de neige ... nous arrivons à temps... Hé!
+Kasper! Kasper!...»
+
+Un petit homme, plus haut d'une épaule que de l'autre, et la figure
+saupoudrée d'un milliard de taches de rousseur, sortit de la cheminée:
+
+«Me voici!
+
+--Bon! tu vas faire préparer pour monsieur le docteur la chambre qui
+se trouve au bout de la grande galerie, la chambre de Hugues ... tu
+sais?
+
+--Oui, Sperver, tout de suite.
+
+--Un instant. Tu prendras, en passant, la valise du docteur ...
+Knapwurst te la remettra. Quant au souper....
+
+--Soyez tranquille, je m'en charge.
+
+--Très-bien, je compte sur toi.»
+
+Le petit homme sortit, et Gédéon, après s'être débarrassé de sa
+pelisse, nous quitta pour aller prévenir la jeune comtesse de mon
+arrivée.
+
+J'étais vraiment confus de l'empressement de Marie Lagoutte.
+
+«Otez-vous donc de là, Sébalt, disait-elle au grand veneur, vous vous
+êtes assez rôti, j'espère, depuis ce matin. Asseyez-vous près du feu,
+monsieur le docteur, vous devez avoir froid aux pieds. Allongez vos
+jambes.... C'est cela.»
+
+Puis, me présentant sa tabatière:
+
+«En usez-vous?
+
+--Non, ma chère dame, merci.
+
+--Vous avez tort, dit-elle en se bourrant le nez de tabac, vous avez
+tort: c'est le charme de l'existence.»
+
+Elle remit sa tabatière dans la poche de son tablier, et reprit après
+quelques instants:
+
+«Vous arrivez à propos: Monseigneur a eu hier sa deuxième attaque, une
+attaque furieuse, n'est-ce pas, monsieur Offenloch?
+
+--Furieuse est le mot, fit gravement le majordome.
+
+--Ce n'est pas étonnant, reprit-elle, quand un homme ne se nourrit
+pas; car il ne se nourrit pas, monsieur. Figurez-vous que je l'ai vu
+passer deux jours sans prendre un bouillon.
+
+--Et sans boire un verre de vin,» ajouta le majordome, en croisant ses
+petites mains replètes sur sa bedaine.
+
+Je crus devoir hocher la tête pour témoigner ma surprise.
+
+Aussitôt, maître Tobie Offenloch vint s'asseoir à ma droite et me dit:
+
+«Monsieur le docteur, croyez-moi, ordonnez-lui une bouteille de
+markobrünner par jour.
+
+--Et une aile de volaille à chaque repas, interrompit Marie Lagoutte.
+Le pauvre homme est maigre à faire peur.
+
+--Nous avons du markobrünner de soixante ans, reprit le majordome, et
+du johannisberg de l'an XI, car les Français ne l'ont pas tout bu,
+comme le prétend Madame Offenloch. Vous pourriez aussi lui ordonner
+de boire de temps en temps un bon coup de johannisberg: il n'y a rien
+comme ce vin-là, pour remettre un homme sur pied.
+
+--Dans le temps, dit le grand veneur d'un air mélancolique, dans le
+temps, Monseigneur faisait deux grandes chasses par semaine: il se
+portait bien; depuis qu'il n'en fait plus, il est malade.
+
+--C'est tout simple, observa Marie Lagoutte, le grand air ouvre
+l'appétit. Monsieur le docteur devrait lui ordonner trois grandes
+chasses par semaine, pour rattraper le temps perdu.
+
+--Deux suffiraient, reprit gravement le veneur, deux suffiraient. Il
+faut aussi que les chiens se reposent; les chiens sont des créatures
+du bon Dieu comme les hommes.»
+
+Il y eut quelques instants de silence, pendant lesquels j'entendis le
+vent fouetter les vitres et s'engouffrer dans les meurtrières avec des
+sifflements lugubres.
+
+Sébalt avait mis sa jambe droite sur sa jambe gauche, et, le coude sur
+le genou, le menton dans la main, il regardait le feu avec un air de
+tristesse inexprimable. Marie Lagoutte, après avoir pris une
+nouvelle prise, arrangeait son tabac dans sa tabatière, et moi, je
+réfléchissais à l'étrange infirmité qui nous porte à nous poursuivre
+réciproquement de nos conseils.
+
+En ce moment, le majordome se leva.
+
+«Monsieur le docteur boira bien un verre de vin? dit-il en s'appuyant
+au dos de mon fauteuil.
+
+--Je vous remercie, je ne bois jamais avant d'aller voir un malade.
+
+--Quoi! pas même un petit verre de vin?
+
+--Pas même un petit verre de vin.»
+
+Il ouvrit de grands yeux et regarda sa femme d'un air tout surpris.
+
+«Monsieur le docteur a raison, dit-elle, je suis comme lui ... j'aime
+mieux boire en mangeant ... et prendre un verre de cognac après ...
+dans mon pays, les dames prennent leur cognac.... C'est plus distingué
+que le kirsch!»
+
+Marie Lagoutte terminait à peine ces explications, lorsque Sperver
+entr'ouvrit la porte et me fit signe de le suivre.
+
+Je saluai l'honorable compagnie, et, comme j'entrais dans le couloir,
+j'entendis la femme du majordome dire a son mari:
+
+«Il est très-bien, ce jeune homme, ça ferait un beau carabinier!»
+
+Sperver paraissait inquiet; il ne disait rien; j'étais moi-même tout
+pensif.
+
+Quelques pas sous les voûtes ténébreuses du Nideck effacèrent
+complètement de mon esprit les figures grotesques de maître Tobie et
+de Marie Lagoulte: pauvres petits êtres inoffensifs, vivant, comme
+l'ornithomyse, sous l'aile puissante du vautour.
+
+Bientôt, Gédéon m'ouvrit une pièce somptueuse, tendue de velours
+violet pavillonné d'or. Une lampe de bronze, posée sur le coin de
+la cheminée et recouverte d'un globe de cristal dépoli, l'éclairait
+vaguement. D'épaisses fourrures amortissaient le bruit de nos pas: on
+eût dit l'asile du silence et de la méditation.
+
+En entrant, Sperver souleva un flot de sourdes draperies qui voilaient
+une fenêtre en ogive. Je le vis plonger son regard dans l'abîme et je
+compris sa pensée: il regardait si la sorcière était toujours là-bas,
+accroupie dans la neige, au milieu de la plaine; mais il ne vit rien,
+car la nuit était profonde.
+
+Moi, j'avais fait quelques pas, et je distinguais, au pâle rayonnement
+de la lampe, une blanche et frêle créature, assise dans un fauteuil de
+forme gothique, non loin du malade: c'était Odile de Nideck. Sa longue
+robe de soie noire, son attitude rêveuse et résignée, la distinction
+idéale de ses traits, rappelaient ces créations mystiques du moyen
+âge, que l'art moderne abandonne sans réussir à les faire oublier.
+
+Que se passa-t-il dans mon âme à la vue de cette blanche statue? Je
+l'ignore. Il y eut quelque chose de religieux dans mon émotion. Une
+musique intérieure me rappela les vieilles ballades de ma première
+enfance, ces chants pieux que les bonnes nourrices du Schwartz-Wald
+fredonnent pour endormir nos premières tristesses.
+
+A mon approche, Odile s'était levée.
+
+«Soyez le bienvenu, Monsieur le docteur, me dit-elle avec une
+simplicité touchante; puis m'indiquant du geste l'alcôve où reposait
+le comte: Mon père est la.»
+
+Je m'inclinai profondément, et sans répondre, tant j'étais ému, je
+m'approchai de la couche du malade.
+
+Sperver, debout à la tête du lit, élevait d'une main la lampe, tenant
+de l'autre son large bonnet de fourrure. Odile était à ma gauche. La
+lumière, tamisée par le verre dépoli, tombait doucement sur la figure
+du comte.
+
+Dès le premier instant, je fus saisi de l'étrange physionomie du
+seigneur du Nideck, et, malgré toute l'admiration respectueuse que
+venait de m'inspirer sa fille, je ne pus m'empêcher de me dire: «C'est
+un vieux loup!»
+
+En effet, cette tête grise à cheveux ras, renflée derrière les
+oreilles d'une façon prodigieuse, et singulièrement allongée par
+la face; l'étroitesse du front au sommet, sa largeur à la base; la
+disposition des paupières, terminées en pointe à la racine du nez,
+bordées de noir et couvrant imparfaitement le globe de l'oeil, terne
+et froid; la barbe courte et drue s'épanouissant autour des mâchoires
+osseuses: tout dans cet homme me fit frémir, et des idées bizarres sur
+les affinités animales me traversèrent l'esprit.
+
+Je dominai mon émotion et je pris le bras du malade.... Il était sec,
+nerveux; la main petite et ferme.
+
+Au point de vue médical, je constatai un pouls dur, fréquent, fébrile,
+une exaspération touchant au tétanos.
+
+Que faire?
+
+Je réfléchissais; d'un côté, la jeune comtesse anxieuse; de l'autre,
+Sperver, cherchant à lire dans mes yeux ce que je pensais, attentif,
+épiant mes moindres gestes ... m'imposaient une contrainte pénible.
+Cependant je reconnus qu'il n'y avait rien de sérieux à entreprendre.
+
+Je laissai le bras, j'écoutai la respiration. De temps en temps une
+espèce de sanglot soulevait la poitrine du malade, puis le mouvement
+reprenait son cours ... s'accélérait ... et devenait haletant.... Le
+cauchemar oppressait évidemment cet homme.... Épilepsie ou tétanos,
+qu'importe?... Mais la cause ... la cause ... voilà ce qu'il m'aurait
+fallu connaître et ce qui m'échappait.
+
+Je me retournai tout pensif.
+
+«Que faut-il espérer, Monsieur? me demanda la jeune fille.
+
+--La crise d'hier touche à sa fin, Madame ... il s'agirait de prévenir
+une nouvelle attaque.
+
+--Est-ce possible, Monsieur le docteur?»
+
+J'allais répondre par quelque généralité scientifique, n'osant me
+prononcer d'une manière positive, quand les sons lointains de la
+cloche du Nideck frappèrent nos oreilles.
+
+«Des étrangers!» dit Sperver,
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+«Allez voir! dit Odile, dont le front s'était légèrement assombri....
+Mon Dieu! comment exercer les devoirs de l'hospitalité dans de telles
+circonstances?... C'est impossible!»
+
+Presque aussitôt la porte s'ouvrit; une tête blonde et rose parut dans
+l'ombre et dit à voix basse:
+
+«Monsieur le baron de Zimmer-Blouderic, accompagné d'un écuyer,
+demande asile au Nideck.... Il s'est égaré dans la montagne....
+
+--C'est bien, Gretchen, répondit la jeune comtesse avec douceur. Allez
+prévenir le majordome de recevoir Monsieur le baron de Zimmer....
+Qu'il lui dise bien que le comte est malade, et que cela seul
+l'empêche de faire lui-même les honneurs de sa maison. Qu'on éveille
+nos gens pour le service, et que tout soit fait comme il convient.»
+
+Rien ne saurait exprimer la noble simplicité de la jeune châtelaine
+en donnant ces ordres. Si la distinction semble héréditaire dans
+certaines familles, c'est que l'accomplissement des devoirs de
+l'opulence élève l'âme.
+
+Tout en admirant la grâce, la douceur du regard, la distinction
+d'Odile du Nideck, son profil d'un fini de détails, d'une pureté de
+lignes qu'on ne rencontre que dans les sphères aristocratiques....
+ces idées me passaient par l'esprit, et je cherchais en vain rien de
+comparable dans mes souvenirs.
+
+«Allez, Gretchen, dit la jeune comtesse, dépêchez-vous.
+
+--Oui, Madame.»
+
+La suivante s'éloigna, et je restai quelques secondes encore sous le
+charme de mes impressions.
+
+Odile s'était retournée.
+
+«Vous le voyez, Monsieur, dit-elle avec un mélancolique sourire, on
+ne peut rester à sa douleur; il faut sans cesse se partager entre ses
+affections et le monde.
+
+--C'est vrai, Madame, répondis-je, les âmes d'élite appartiennent à
+toutes les infortunes: le voyageur égaré, le malade, le pauvre sans
+pain, chacun a le droit d'en réclamer sa part, car Dieu les a faites
+comme ses étoiles, pour le bonheur de tous!»
+
+Odile baissa ses longues paupières, et Sperver me serra doucement la
+main.
+
+Au bout d'un instant, elle reprit: «Ah! Monsieur, si vous sauvez mon
+père!...
+
+--Ainsi que j'ai eu l'honneur devons le dire, Madame, la crise est
+finie. Il faut en empêcher le retour.
+
+--L'espérez-vous?
+
+--Avec l'aide de Dieu, sans doute, Madame, ce n'est pas impossible. Je
+vais y réfléchir.»
+
+Odile, tout émue, m'accompagna jusqu'à la porte. Sperver et moi
+nous traversâmes l'antichambre, où quelques serviteurs veillaient,
+attendant les ordres de leur maîtresse. Nous venions d'entrer dans le
+corridor, lorsque Gédéon, qui marchait le premier, se retourna tout à
+coup, et me plaçant ses deux mains sur les épaules:
+
+«Voyons, Fritz, dit-il en me regardant dans le blanc des yeux, je suis
+un homme, moi, tu peux tout me dire: qu'en penses-tu?
+
+--Il n'y a rien à craindre pour cette nuit.
+
+--Bon, je sais cela, tu l'as dit à la comtesse; mais, demain?
+
+--Demain?
+
+--Oui, ne tourne pas la tête. A supposer que tu ne puisses pas
+empêcher l'attaque de revenir, là, franchement, Fritz, penses-tu qu'il
+en meure?
+
+--C'est possible, mais je ne le crois pas,
+
+--Eh! s'écria le brave homme en sautant de joie, si tu ne le croîs
+pas, c'est que tu en es sur!»
+
+Et me prenant bras dessus, bras dessous, il m'entraîna dans
+la galerie. Nous y mettions à peine le pied, que le baron de
+Zimmer-Blouderic et son écuyer nous apparurent, précédés de Sébalt
+portant une torche allumée. Ils se rendaient à leur appartement, et
+ces deux personnages, le manteau jeté sur l'épaule, les bottes molles
+à la hongroise montant jusqu'aux genoux, la taille serrée dans de
+longues tuniques vert-pistache à brandebourgs et torsades soie et or,
+le kolbac d'ourson enfoncé sur la tête, le couteau de chasse à la
+ceinture, avaient quelque chose d'étrangement pittoresque à la lueur
+blanche de la résine.
+
+«Tiens, dit Sperver, si je ne me trompe, ce sont nos gens de Tubingue.
+Ils nous ont suivis de près.
+
+--Tu ne te trompes pas: ce sont bien eux. Je reconnais le plus jeune à
+sa taille élancée; il a le profil d'aigle et porte les moustaches à la
+Wallenstein.»
+
+Ils disparurent dans une travée latérale.
+
+Gédéon prit une torche à la muraille et me guida dans un dédale de
+corridors, de couloirs, de voûtes hautes, basses, en ogive, en plein
+cintre, que sais-je? cela n'en finissait plus.
+
+«Voici la salle des margraves, disait-il, voici la salle des portraits
+... la chapelle, où l'on ne dit plus la messe depuis que Ludwig le
+Chauve s'est fait protestant.... Voici la salle d'armes....»
+
+Toutes choses qui m'intéressaient médiocrement.
+
+Après être arrivés tout en haut, il nous fallut redescendre une
+enfilade de marches. Enfin, grâce au ciel, nous arrivâmes devant une
+petite porte massive. Sperver sortit une énorme clef de sa poche, et,
+me remettant la torche:
+
+«Prends-garde à la lumière, dit-il. Attention!»
+
+En même temps il poussa la porte, et l'air froid du dehors entra dans
+le couloir. La flamme se prit à tourbillonner, envoyant des étincelles
+en tous sens. Je me crus devant un gouffre et je reculai avec effroi.
+
+«Ah! ah! ah! s'écria le piqueur, ouvrant sa grande bouche jusqu'aux
+oreilles, on dirait que tu as peur, Fritz!... Avance donc.... Ne
+crains rien.... Nous sommes sur la courtine qui va du château à la
+vieille tour.»
+
+Et le brave homme sortit pour me donner l'exemple.
+
+La neige encombrait cette plate-forme à balustrade de granit; le vent
+la balayait avec des sifflements immenses. Qui eût vu de la plaine
+notre torche échevelée eût pu se dire: «Que font-ils donc là-haut ...
+dans les nuages!... Pourquoi se promènent-ils à cette heure?»
+
+«La vieille sorcière nous regarde peut-être,» pensai-je en moi-même,
+et cette idée me donna le frisson. Je serrai les plis de ma rhingrave,
+et la main sur mon feutre, je me mis à courir derrière Sperver. Il
+élevait la lumière pour m'indiquer la route et marchait à grands pas.
+
+Nous entrâmes précipitamment dans la tour, puis dans la chambre de
+Hugues. Une flamme vive nous salua de ses pétillements joyeux: quel
+bonheur de se retrouver à l'abri d'épaisses murailles!
+
+J'avais fait halte, tandis que Sperver refermait la porte, et,
+contemplant cette antique demeure, je m'écriai:
+
+«Dieu soit loué! Nous allons donc pouvoir nous reposer.
+
+--Devant une bonne table, ajouta Gédéon. Contemple-moi ça, plutôt que
+de rester le nez en l'air: un cuisseau de chevreuil, deux gelinottes,
+un brochet, le dos bleu, la mâchoire garnie de persil. Viandes froides
+et vins chauds ... j'aime ça. Je suis content de Kasper; il a bien
+compris mes ordres.»
+
+Il disait vrai, ce brave Gédéon: «Viandes froides et vins chauds,»
+car, devant la flamme, une magnifique rangée de bouteilles subissaient
+l'influence délicieuse de la chaleur.
+
+A cet aspect, je sentis s'éveiller en moi une véritable faim canine;
+mais Sperver, qui se connaissait en confortable, me dit:
+
+«Fritz, ne nous pressons pas, nous avons le temps; mettons-nous à
+l'aise; les gelinottes ne veulent pas s'envoler. D'abord, tes bottes
+doivent te faire mal; quand on a galopé huit heures consécutivement,
+il est bon de changer de chaussure.... C'est mon principe.... Voyons,
+assieds-toi, mets ta botte entre mes jambes.... Bien ... je
+la tiens...--En voilà une!...--Passons à l'autre.... C'est
+cela!...--Fourre tes pieds dans ces sabots, ôte ta rhingrave,
+jette-moi cette houppelande sur ton dos.... A la bonne heure!»
+
+Il en fit autant, puis d'une voix de stentor: «Maintenant, Fritz,
+s'écria-t-il, à table! Travaille de ton côté, moi du mien, et surtout
+rappelle-toi le vieux proverbe allemand:--«Si «c'est le Diable qui a
+fait la soif, à coup sûr «c'est le Seigneur Dieu qui a fait le vin!»
+
+
+III
+
+Nous mangions avec ce bienheureux entrain que procurent dix heures de
+course à travers les neiges du Schwartz-Wald.
+
+Sperver, attaquant tour à tour le gigot de chevreuil, les gelinottes
+et le brochet, murmurait la bouche pleine:
+
+«Nous avons des bois! nous avons de hautes bruyères! nous avons des
+étangs!»
+
+Puis il se penchait au dos de son fauteuil, et saisissant au hasard
+une bouteille, il ajoutait:
+
+«Nous avons aussi des coteaux ... verts au printemps, et pourpres en
+automne!...--A ta santé, Fritz!
+
+--A la tienne, Gédéon!»
+
+C'était merveille de nous voir.... Nous nous admirions l'un l'autre.
+
+La flamme pétillait, les fourchettes cliquetaient, les mâchoires
+galopaient, les bouteilles gloussaient, les verres tintaient, et,
+dehors, le vent des nuits d'hiver, le grand vent de la montagne,
+chantait son hymne funèbre, cet hymne étrange, désolé, qu'il chante
+lorsque les escadrons de nuages fondent les uns sur les autres, se
+chargent, s'engloutissent, et que la lune pâle regarde l'éternelle
+bataille!
+
+Cependant notre appétit se calmait. Sperver avait rempli le viedercome
+d'un vieux vin de Bremberg, la mousse frissonnait sur ses larges bords
+... il me le présenta en s'écriant:
+
+«Au rétablissement du seigneur Yéri-Hans de Nideck.... Bois jusqu'à la
+dernière goutte, Fritz, afin que Dieu nous entende!»
+
+Ce qui fut fait.
+
+Puis il le remplit de nouveau, et répétant d'une voix retentissante:
+
+«Au rétablissement du haut et puissant seigneur Yéri-Hans de Nideck
+mon maître!»
+
+Il le vida gravement à son tour.
+
+Alors, une satisfaction profonde envahit notre être, et nous fûmes
+heureux de nous sentir au monde.
+
+Je me renversai dans mon fauteuil, le nez en l'air, les bras pendants,
+et me mis à contempler ma résidence.
+
+C'était une voûte basse, taillée dans le roc vif, un véritable four
+d'une seule pièce, atteignant au plus douze pieds au sommet de son
+cintre; tout au fond, j'aperçus une sorte de grande niche, où se
+trouvait mon lit; un lit à raz de terre, ayant, je crois, une peau
+d'ours pour couverture; et au fond de cette grande niche, une autre
+plus petite, ornée d'une statuette de la Vierge, taillée dans le même
+bloc de granit et couronnée d'une touffe d'herbes fanées.
+
+«Tu regardes ta chambre, dit Sperver. Parbleu! ce n'est pas grandiose,
+ça ne vaut pas les appartements du château. Nous sommes ici dans la
+tour de Hugues; c'est vieux comme la montagne, Fritz: ça remonte
+au temps de Karl le Grand. Dans ce temps-là, vois-tu, les gens ne
+savaient pas encore bâtir des voûtes hautes, larges, rondes ou
+pointues, ils creusaient dans la pierre.
+
+--C'est égal, tu m'as fourré là dans un singulier trou, Gédéon.
+
+--Il ne faut pas t'y tromper, Fritz: c'est la salle d'honneur. On
+loge ici les amis du comte, lorsqu'il en arrive, tu comprends.... La
+vieille tour de Hugues, c'est ce qu'il y a de mieux!
+
+--Qui cela, Hugues?
+
+--Eh! Hugues-le-Loup?
+
+--Comment, Hugues-le-Loup?
+
+--Sans doute, le chef de là race des Nideck ... un rude gaillard, je
+t'en réponds!--Il est venu s'établir ici avec une vingtaine de reiters
+et de trabans de sa troupe. Ils ont grimpé sur ce rocher, le plus haut
+de la montagne.... Tu verras ça demain. Ils ont bâti cette tour, et
+puis, ma foi! ils ont dit: «Nous sommes les maîtres! Malheur à ceux
+qui voudront passer sans payer rançon ... nous tombons dessus comme
+des loups ... nous leur mangeons la laine sur le dos ... et si le
+cuir suit la laine ... tant mieux! D'ici, nous verrons de loin: nous
+verrons les défilés du Rheethal, de la Steinbach, de la Roche-Plate,
+de toute la ligne du Schwartz-Wald.... Gare aux marchands!» Et ils
+l'ont fait, les gaillards, comme ils l'avaient dit. Huges-le-Loup
+était leur chef. C'est Knapwurst qui m'a conté ça, le soir, à la
+veillée!
+
+--Knapwurst?
+
+--Le petit bossu ... tu sais bien ... qui nous a ouvert la grille....
+Un drôle de corps, Fritz ... toujours niché dans la bibliothèque.
+
+--Ah! vous avez un savant au Nideck?
+
+--Oui; le gueux!... au lieu de rester dans sa loge, il est toute la
+sainte journée à secouer la poussière des vieux parchemins de la
+famille.... Il va et vient sur les rayons de la bibliothèque.... On
+dirait un gros rat.... Ce Knapwurst connaît toute notre histoire mieux
+que nous-mêmes.... C'est lui qui t'en débiterait, Fritz.... Il appelle
+ça des chroniques!... ha! ha! ha!»
+
+Et Sperver, égayé par le vieux vin, se mit à rire quelques instants
+sans trop savoir pourquoi.
+
+«Ainsi, Gédéon, repris-je, cette tour s'appelle la tour de Hugues ...
+de Hugues-le-Loup?
+
+--Je te l'ai déjà dit, que diable!... ça t'étonne?
+
+--Non!
+
+--Mais si, je le vois dans ta figure, tu rêves à quelque chose.... A
+quoi rêves-tu?
+
+--Mon Dieu ... ce n'est pas le nom de cette tour qui m'étonne; ce qui
+me fait réfléchir ... c'est que toi, vieux braconnier, toi, qui dès
+ton enfance n'as vu que la flèche des sapins, les cimes neigneuses du
+Wald-Horn ... les gorges du Rheethal ... toi qui n'as fait, durant
+toute ta jeunesse, que narguer les gardes du comte de Nideck ...
+courir les sentiers du Schwartz-Wald ... battre les broussailles ...
+aspirer le grand air ... le plein soleil ... la vie libre des bois
+... je te retrouve ici, au bout de seize ans, dans ce boyau de granit
+rouge. Voilà ce qui m'étonne ... ce que je ne puis comprendre....
+Voyons, Sperver, allume ta pipe et raconte-moi comment la chose s'est
+faite.»
+
+L'ancien braconnier tira de sa veste de cuir un bout de pipe noir; il
+le bourra lentement, recueillit dans le creux de sa main un charbon
+qu'il plaça sur son _brûle-gueule;_ puis, le nez en l'air, les yeux
+fixés au hasard, il répondit d'un air pensif:
+
+«Les vieux faucons, les vieux gerfauts, et les vieux éperviers, après
+avoir longtemps battu la plaine, finissent par se nicher dans le trou
+d'un rocher!--Oui, c'est vrai ... j'ai aimé le grand air ... et je
+l'aime encore; mais, au lieu de me percher sur une haute branche, le
+soir, et d'être ballotté par le vent ... j'aime à rentrer maintenant
+dans ma caverne ... à boire un bon coup ... à déchiqueter
+tranquillement un coq de bruyère, et à sécher mes plumes devant un bon
+feu. Le comte de Nideck ne méprise pas Sperver, le vieux faucon, le
+véritable homme des bois. Un soir, il m'a rencontré au clair de lune
+et m'a dit: «Camarade qui chasse tout seul, viens chasser avec moi! Tu
+as bon bec, bonne griffe. Eh bien! chasse, puisque c'est ta nature;
+mais chasse par ma permission, car, moi, je suis l'aigle de la
+montagne, je m'appelle Nideck!»
+
+Sperver se tut quelques instants, puis il reprit:
+
+«Ma foi! ça me convenait. Je chasse toujours, comme autrefois, et je
+bois tranquillement avec un ami ma bouteille de rudesheim, ou de....»
+
+En ce moment, une secousse ébranla la porte. Sperver s'interrompit et
+prêta l'oreille.
+
+«C'est un coup de vent, lui dis-je.
+
+--Non, c'est autre chose. N'entends-tu pas la griffe qui racle?...
+C'est un chien échappé. Ouvre, Lieverlé! ouvre, Blitz!» s'écria le
+brave homme en se levant; mais il n'avait pas fait deux pas, qu'un
+danois formidable s'élançait dans la tour, et venait lui poser ses
+pattes sur les épaules, lui léchant, de sa grande langue rose, la
+barbe et les joues, avec de petits cris de joie attendrissants.
+
+Sperver lui avait passé le bras sur le cou et, se tournant vers moi:
+
+«Fritz, disait-il, quel homme pourrait m'aimer ainsi?... Regarde-moi
+cette tête, ces yeux, ces dents.»
+
+Il lui retroussait les lèvres et me faisait admirer des crocs à
+déchirer un buffle. Puis le repoussant avec effort, car le chien
+redoublait ses caresses:
+
+«Laisse-moi, Lieverlé; je sais bien que tu m'aimes. Parbleu! qui
+m'aimerait, si tu ne m'aimais, toi?»
+
+Et Gédéon alla fermer la porte,
+
+Je n'avais jamais vu de bête aussi terrible que ce Lieverlé; sa taille
+atteignait deux pieds et demi. C'était un formidable chien d'attaque,
+au front large, aplati, à la peau fine; un tissu de nerfs et de
+muscles entrelacés; l'oeil vif, la patte allongée; mince de taille,
+large du corsage, des épaules et des reins ... mais sans odorat.
+Donnez le nez du basset à de telles bêtes, le gibier n'existe plus!
+
+Sperver étant revenu s'asseoir, passait la main sur la tête de son
+Lieverlé avec orgueil, et m'en énumérait les qualités gravement.
+
+Lieverlé semblait le comprendre.
+
+«Vois-tu, Fritz, ce chien-là vous étrangle un loup d'un coup de
+mâchoire. C'est ce qu'on appelle une bête parfaite sous le rapport
+du courage et de la force. Il n'a pas cinq ans, il est dans toute sa
+vigueur. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il est dressé au sanglier.
+Chaque fois que nous rencontrons une bande, j'ai peur pour mon
+Lieverlé: il a l'attaque trop franche, il arrive droit comme une
+flèche. Aussi, gare les coups de boutoir ... j'en frémis! Couche-toi
+là, Lieverlé, cria le piqueur, couche-toi sur le dos.»
+
+Le chien obéit, étalant à nos yeux ses flancs couleur de chair.
+
+«Regarde, Fritz, cette raie blanche, sans poil, qui prend sous la
+cuisse et qui va jusqu'à la poitrine: c'est un sanglier qui lui a fait
+ça! Pauvre bête!... il ne lâchait pas l'oreille ... nous suivions la
+piste au sang. J'arrive le premier. En voyant mon Lieverlé, je jette
+un cri, je saute à terre, je l'empoigne à bras le corps ... je le
+roule dans mon manteau et j'arrive ici ... J'étais hors de moi:..
+Heureusement, les boyaux n'étaient pas attaqués. Je lui recouds le
+ventre. Ah! diable! il hurlait!... il souffrait!... mais, au bout de
+trois jours, il se léchait déjà: un chien qui se lèche est sauvé!
+Hein, Lieverlé, tu te le rappelles? Aussi, nous nous aimons ... nous
+deux!»
+
+J'étais vraiment attendri de l'affection de l'homme pour ce chien, et
+du chien pour cet homme; ils se regardaient l'un l'autre jusqu'au fond
+de l'âme.... Le chien agitait sa queue, l'homme avait des larmes dans
+les yeux,
+
+Sperver reprit:
+
+«Quelle force!... Vois-tu, Fritz, il a cassé sa corde pour venir me
+voir ... une corde à six brins; il a trouvé ma trace! Tiens, Lieverlé,
+attrape!»
+
+Et il lui lança le reste du cuisseau de chevreuil. Les mâchoires
+du chien, en le happant, firent un bruit terrible, et Sperver, me
+regardant avec un sourire étrange, me dit:
+
+«Fritz, s'il te tenait par le fond des culottes, tu n'irais pas loin!
+
+--Moi comme un autre, parbleu!»
+
+Le chien alla s'étendre sous le manteau de la cheminée, allongeant sa
+grande échine maigre, le gigot entre ses pattes de devant.... Il se
+mit à le déchirer par lambeaux. Sperver le regardait du coin de l'oeil
+avec satisfaction. L'os se broyait sous la dent: Lieverlé aimait la
+moelle!
+
+«Hé! fit le vieux braconnier, si l'on te chargeait d'aller lui
+reprendre son os, que dirais-tu?
+
+--Diable! ce serait une mission délicate.»
+
+Alors nous nous mîmes à rire de bon coeur. Et Sperver, étendu dans
+son grand fauteuil de cuir roux, le bras gauche tendu par-dessus le
+dossier, l'une de ses jambes sur un escabeau, l'autre en face d'une
+bûche qui pleurait dans lu flamme, lança de grandes spirales de fumée
+bleuâtre vers la voûte.
+
+Moi, je regardais toujours le chien, quand, me rappelant tout à coup
+notre entretien interrompu:
+
+«Écoute, Sperver, repris-je, tu ne m'as pas tout dit. Si tu as quitté
+la montagne pour le château, c'est à cause de la mort de Gertrude, ta
+brave et digne femme.»
+
+Gédéon fronça le sourcil; une larme voila son regard; il se redressa,
+et, secouant la cendre de sa pipe sur l'ongle du pouce:
+
+«Eh bien! oui, dit-il, c'est vrai; ma femme est morte!... Voilà ce
+qui m'a chassé des bois.... Je ne pouvais revoir le vallon de la
+Roche-Creuse, sans grincer des dents.... J'ai déployé mon aile de ce
+côté; je chasse moins dans les broussailles, mais je vois de plus haut
+... et quand, par hasard, la meute tourne là-bas ... je laisse tout
+aller au diable ... je rebrousse chemin ... je tâche de penser à autre
+chose.»
+
+Sperver était devenu sombre. La tête penchée vers les larges dalles,
+il restait morne; je me repentais d'avoir réveillé en lui de tristes
+souvenirs. Puis, songeant à la Peste-Noire accroupie dans la neige, je
+me sentais frissonner.
+
+Étrange impression! un mot, un seul, nous avait jeté dans une série
+de réflexions mélancoliques. Tout un monde de souvenirs se trouvait
+évoqué par hasard.
+
+Je ne sais depuis combien de temps durait notre silence, quand un
+grondement sourd, terrible, comme le bruit lointain d'un orage, nous
+fit tressaillir.
+
+Nous regardâmes le chien. Il tenait toujours son os à demi rongé entre
+ses pattes de devant; mais, la tête haute, l'oreille droite, l'oeil
+étincelant, il écoutait ... il écoutait dans le silence, et le frisson
+de la colère courait le long de ses reins.
+
+Sperver et moi, nous nous regardâmes tout pâles ... pas un bruit,
+pas un soupir ... au dehors, le vent s'était calmé. Rien, excepté ce
+grondement sourd, continu, qui s'échappait de la poitrine du chien.
+
+Tout à coup, il se leva et bondit contre le mur avec un éclat de voix
+sec, rauque, épouvantable: les voûtes en retentirent comme si la
+foudre eût éclaté contre les vitres.
+
+Lieverlé, la tête basse, semblait regarder a travers le granit, et ses
+lèvres, retroussées jusqu'à leur racine, laissaient voir deux rangées
+de dents, blanches comme la neige. Il grondait toujours. Parfois, il
+s'arrêtait brusquement, appliquait son museau contre l'angle inférieur
+du mur et soufflait avec force, puis il se relevait avec colère et ses
+griffes de devant essayaient d'entamer le granit.
+
+Nous l'observions sans rien comprendre à son irritation.
+
+Un second cri de rage, plus formidable que le premier, nous fit
+bondir.
+
+«Lieverlé! s'écria Sperver en s'élançant vers lui, que diable as-tu?
+Est-ce que tu es fou?»
+
+Il saisit une bûche et se mit à sonder le mur, plein et profond comme
+toute l'épaisseur de la roche. Aucun creux ne répondait, et pourtant
+le chien restait en arrêt.
+
+«Décidément, Lieverlé, dit le piqueur, tu fais un mauvais rêve.
+Allons, couche-toi, ne m'agace plus les nerfs.»
+
+Au même instant, un bruit extérieur frappa nos oreilles. La porte
+s'ouvrit, et le gros, l'honnête Tobie Offenloch, son falot de ronde
+d'une main, sa canne de l'autre, le tricorne sur la nuque, la face
+riante, épanouie, apparut sur le seuil.
+
+«Salut! l'honorable compagnie, dit-il, hé! que faites-vous donc là?
+
+--C'est cet animal de Lieverlé, dit Sperver; il vient de faire un
+tapage!... Figurez-vous qu'il s'est hérissé contre ce mur.... Je vous
+demande pourquoi?
+
+--Parbleu! il aura entendu le tic-tac de ma jambe de bois dans
+l'escalier de la tour,» fit le brave homme en riant.
+
+Puis déposant son falot sur la table:
+
+«Ça vous apprendra, maître Gédéon, à faire attacher vos chiens. Vous
+êtes d'une faiblesse pour vos chiens, d'une faiblesse! Ces maudits
+animaux finiront par nous mettre à la porte. Tout à l'heure encore,
+dans la grande galerie, je rencontre votre Blitz; il me saute à la
+jambe; voyez: ses dents y sont encore marquées! une jambe toute neuve!
+Canaille de bête!
+
+--Attacher mes chiens!... la belle affaire! dit le piqueur. Des chiens
+attachés ne valent rien; ils deviennent trop sauvages. Et puis, est-ce
+qu'il n'était pas attaché, Lieverlé? La pauvre bête a encore la corde
+au cou.
+
+--Hé! ce que je vous en dis, ce n'est pas pour moi.... Quand ils
+approchent, j'ai toujours la canne haute et la jambe de bois en
+avant.... C'est pour la discipline: les chiens doivent être au chenil,
+les chats dans les gouttières, et les gens au château.»
+
+Tobie s'assit en prononçant ces dernières paroles, et, les deux coudes
+sur la table, les yeux écarquillés de bonheur, il nous dit à voix
+basse, d'un ton de confidence:
+
+«Vous saurez, Messieurs, que je suis garçon ce soir.
+
+--Ah bah!
+
+--Oui, Marie-Anne veille avec Gertrude dans l'antichambre de
+Monseigneur.
+
+--Alors, rien ne vous presse?
+
+--Rien! absolument rien!
+
+--Quel malheur que vous soyez arrivé si tard, dit Sperver, toutes les
+bouteilles sont vides!»
+
+La figure déconfite du bonhomme m'attendrit. Il aurait tant voulu
+profiter de son veuvage! Mais, en dépit de mes efforts, un long
+bâillement écarta mes mâchoires.
+
+«Ce sera pour une autre fois, dit-il en se relevant. Ce qui est
+différé n'est pas perdu!»
+
+Il prit sa lanterne.
+
+«Bonsoir, Messieurs.
+
+--Hé! attendez donc, s'écria Gédéon, je vois que Fritz a sommeil, nous
+descendrons ensemble....
+
+--Volontiers, Sperver, volontiers; nous irons dire un mot en passant
+à maître Trump le sommelier, il est en bas avec les autres; Knapwurst
+leur raconte des histoires.
+
+--C'est cela.... Bonne nuit, Fritz.
+
+--Bonne huit, Gédéon; n'oublie pas de me faire appeler, si le comte
+allait plus mal,
+
+--Sois tranquille....--Lieverlé!... pstt!»
+
+Ils sortirent.... Comme ils traversaient la plate-forme, j'entendis
+l'horloge du Nideck sonner onze heures.
+
+J'étais rompu de fatigue.
+
+
+IV
+
+Le jour commençait à bleuir l'unique fenêtre du donjon, lorsque je fus
+éveillé dans ma niche de granit par les sons lointains d'une trompe de
+chasse.
+
+Rien de triste, de mélancolique, comme les vibrations de cet
+instrument au crépuscule, alors que tout se tait, que pas un souffle,
+pas un soupir ne vient troubler le silence de la solitude; la dernière
+note surtout, cette note prolongée, qui s'étend sur la plaine immense
+... éveillant au loin ... bien loin ... les échos de la montagne, a
+quelque chose de la grande poésie, qui remue le coeur.
+
+Le coude sur ma peau d'ours, j'écoutais cette voix plaintive, évoquant
+les souvenirs des âges féodaux. La vue de ma chambre, de cette voûte,
+basse, sombre, écrassée ... antique repaire du loup de Nideck ... et
+plus loin ... cette petite fenêtre à vitraux de plomb, en plein cintre
+... plus large que haute, et profondément enclavée dans le mur,
+ajoutait encore à la sévérité de mes réflexions.
+
+Je me levai brusquement, et je courus ouvrir la fenêtre tout au large.
+
+Là m'attendait un de ces spectacles que nulle parole humaine ne
+saurait décrire, le spectacle que l'aigle fauve des hautes Alpes
+voit chaque matin au lever du rideau pourpre de l'horizon: des
+montagnes!--des montagnes!--et puis des montagnes!--flots immobiles
+qui s'aplanissent et s'effacent dans les brumes lointaines des Vosges
+et du Jura;--des forêts immenses, des lacs, des crêtes éblouissantes,
+traçant leurs lignes escarpées sur le fond bleuâtre des vallons
+comblés de neige.... Au bout de tout cela, l'infini!
+
+Quel enthousiasme serait à la hauteur d'un semblable tableau?
+
+Je restais confondu d'admiration. A chaque regard, se multipliaient
+les détails: hameaux, fermes, villages, semblaient poindre dans chaque
+pli de terrain; il suffisait de regarder pour les voir!
+
+J'étais là depuis un quart d'heure, quand une main se posa lentement
+sur mon épaule; je me retournai: la figure calme et le sourire
+silencieux de Gédéon me saluèrent d'un:
+
+«Gouden tâg Fritz!»
+
+Puis il s'accouda près de moi, sur la pierre, fumant son bout de
+pipe.--Il étendait la main dans l'infini et me disait:
+
+«Regarde, Fritz ... regarde ... Tu dois aimer ça, fils du
+Schwartz-Wald! Regarde là-bas ... tout là-bas ... la Roche-Creuse....
+La vois-tu? Te rappelles-tu Gertrude?... Oh! que toutes ces choses
+sont loin!»
+
+Sperver essuyait une larme; que pouvais-je lui répondre?
+
+Nous restâmes longtemps contemplatifs, émus de tant de grandeur.
+Parfois, le vieux braconnier, me voyant fixer les yeux sur un point de
+l'horizon, me disait:
+
+«Ceci, c'est le Wald-Horn! ça, le Tienfenthal! Tu vois, Fritz, le
+torrent de la Steinbach; il est arrêté, il est pendu en franges de
+glaces sur l'épaule du Harberg; un froid manteau pour l'hiver!--Et
+là-bas, ce sentier, il mène à Tubingue.--Avant quinze jours, nous
+aurons de la peine à le retrouver.»
+
+Ainsi se passa plus d'une heure.--Je ne pouvais me détacher de ce
+spectacle.--Quelques oiseaux de proie, l'aile échancrée, la queue en
+éventail, planaient autour du donjon; des hérons filaient au-dessus,
+se dérobant à la serre par la hauteur de leur vol.
+
+Du reste, pas un nuage: toute la neige était à terre. La trompe
+saluait une dernière fois la montagne.
+
+«C'est mon ami Sébalt qui pleure là-bas, dit Sperver, un bon
+connaisseur en chiens et en chevaux, et, de plus, la première trompe
+d'Allemagne.... Écoute-moi ça, Fritz, comme c'est moelleux!...--Pauvre
+Sébalt! il se consume depuis la maladie de Monseigneur ... il ne peut
+plus chasser comme autrefois. Voici sa seule consolation: tous les
+matins, au lever du jour, il monte sur l'Altenberg et sonne les airs
+favoris du comte. Il pense que ça pourra le guérir!»
+
+Sperver, avec ce tact de l'homme qui sait admirer, n'avait pas
+interrompu ma contemplation; mais quand, ébloui de tant de lumière, je
+regardai dans l'ombre de la tour:
+
+«Fritz, me dit-il, tout va bien; le comte n'a pas eu d'attaque.»
+
+Ces paroles me ramenèrent au sentiment du réel.
+
+«Ah! tant mieux ... tant mieux!
+
+--C'est toi, Fritz, qui lui vaut ça.
+
+--Comment, moi? Je ne lui ai rien prescrit!
+
+--Eh! qu'importe! tu étais là!
+
+--Tu plaisantes, Gédéon; que fait ici ma présence, du moment que je
+n'ordonne rien au malade?
+
+--Ça fait que tu lui portes bonheur.»
+
+Je le regardai dans le blanc des yeux, il ne riait pas.
+
+«Oui, reprit-il sérieusement, tu es un _porte-bonheur_, Fritz; les
+années précédentes notre seigneur avait une deuxième attaque le
+lendemain de la première, puis une troisième, une quatrième. Tu
+empêches tout cela, tu arrêtes le mal. C'est clair!
+
+--Pas trop, Sperver; moi je trouve, au contraire, que c'est
+très-obscur.
+
+--On apprend a tout âge, reprit le brave homme. Sache, Fritz, qu'il y
+a des _porte-bonheur_ dans ce monde, et des _porte-malheur_ aussi. Par
+exemple, ce gueux de Knapwurst est mon porte-malheur à moi. Chaque
+fois que je le rencontre, en partant pour la chasse, je suis sûr qu'il
+m'arrivera quelque chose: mon fusil rate ... je me foule le pied ...
+un de mes chiens est éventré.... Que sais-je? Aussi, moi, sachant la
+chose, j'ai soin de partir au petit jour ... avant que le drôle, qui
+dort comme un loir, n'ait ouvert l'oeil ... ou bien je file par la
+porte de derrière, par une poterne, tu comprends!
+
+--Je comprends très-bien; mais tes idées me paraissent singulières,
+Gédéon.
+
+--Toi, Fritz, poursuivit-il sans m'écouter, tu es un brave et digne
+garçon; le ciel a placé sur ta tête des bénédictions innombrables; il
+suffit de voir ta bonne figure, ton regard franc, ton sourire plein de
+bonhomie, pour être joyeux ... enfin tu portes bonheur aux gens, c'est
+positif ... je l'ai toujours dit, et la preuve ... en veux-tu la
+preuve?...
+
+--Oui, parbleu! je ne serais pas fâché de reconnaître tant de vertus
+cachées dans mapersonne.
+
+--Eh bien! fit-il en me saississant au poignet ... regarde la-bas!»
+
+Il m'indiquait un monticule à deux portées de carabine du château.
+
+«Ce rocher enfoncé dans la neige, avec une broussaille à gauche, le
+vois-tu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Regarde autour, tu ne vois rien?
+
+--Non.
+
+--Eh! parbleu! c'est tout simple, tu as chassé la Peste-Noire. Chaque
+année, à la deuxième attaque, on la voyait là, les pieds dans les
+mains. La nuit elle allumait du feu, elle se chauffait et faisait cuir
+des racines. C'était une malédiction! Ce matin, la première chose que
+je fais, c'est de grimper ici. Je monte sur la tourelle des signaux,
+je regarde ... partie! la vieille coquine! J'ai beau me mettre la main
+sur les yeux, regarder à droite, à gauche, en haut, en bas, dans la
+plaine, sur la montagne ... rien! rien! Elle t'avait senti, c'est
+sur.»
+
+Et le brave homme, m'embrassant avec enthousiasme, s'écria d'un accent
+ému:
+
+«Oh! Fritz ... Fritz ... quelle chance de t'avoir amené ici! C'est la
+vieille qui doit être vexée ... Ha! ha! ha!»
+
+Je l'avoue, j'étais un peu honteux de me trouver tant de mérite, sans
+m'en être jamais aperçu jusqu'alors,
+
+«Ainsi, Sperver, repris-je, le comte a bien passé la nuit?
+
+--Très-bien!
+
+--Alors, tout est pour le mieux, descendons.»
+
+Nous traversâmes de nouveau la courtine, et je pus mieux observer ce
+passage, dont les remparts avaient une hauteur prodigieuse; ils se
+prolongeaient à pic avec le roc jusqu'au fond de la vallée. C'était un
+escalier de précipices, échelonnés les uns au-dessus des autres.
+
+En y plongeant le regard, je me sentis pris de vertige, et, reculant
+épouvanté jusqu'au milieu de la plate-forme, j'entrai rapidement dans
+le couloir qui mène au château.
+
+Sperver et moi, nous avions déjà parcouru de vastes corridors,
+lorsqu'une grande porte ouverte se rencontra sur notre passage; j'y
+jetai les yeux et je vis, tout au haut d'une échelle double, le petit
+gnome Knapwurst, dont la physionomie grotesque m'avait frappé la
+veille.
+
+La salle elle-même attira mon attention par son aspect imposant:
+c'était la salle des archives du Nideck, pièce haute, sombre,
+poudreuse, à grandes fenêtres ogivales prenant au sommet de la voûte
+et descendant en courbe, à trois mètres du parquet.
+
+Là se trouvaient disposés, sur de vastes rayons, par les soins des
+anciens abbés, non-seulement tous les documents, titres, arbres
+généalogiques des Nideck, établissant leurs droits, alliances,
+rapports historiques avec les plus illustres familles de l'Allemagne,
+mais encore toutes les chroniques du Schwartz-Wald, les recueils des
+anciens _Minnesinger_ et les grands ouvrages in-folio sortis des
+presses de Gutenberg et de Faust, aussi vénérables par leur origine
+que par la solidité monumentale de leur reliure.--Les grandes ombres
+de la voûte, drapant les murailles froides de leurs teintes grises,
+rappelaient le souvenir des anciens cloîtres du moyen âge, et ce
+gnome, assis tout au haut de son échelle, un énorme volume à tranche
+rouge sur ses genoux cagneux, la tête enfoncée dans un mortier de
+fourrure, l'oeil gris, le nez épaté, les lèvres contractées par la
+réflexion, les épaules larges, les membres grêles et le dos arrondi,
+semblait bien l'hôte naturel, le _famulus_, le rat, comme l'appelait
+Sperver, de ce dernier refuge de la science au Nideck.
+
+Mais ce qui donnait à la salle des archives une importance vraiment
+historique, c'étaient les portraits de famille, occupant tout un côté
+de l'antique bibliothèque, lis y étaient tous, hommes et femmes,
+depuis Hugues-le-Loup jusqu'à Yéri-Hans, le seigneur actuel ... depuis
+la grossière ébauche des temps barbares jusqu'à l'oeuvre parfaite des
+plus illustres maîtres de notre époque.
+
+Mes regards se portèrent naturellement de ce côté.
+
+Hugues Ier, la tête chauve, semblait me regarder comme vous regarde
+un loup au détour d'un bois. Son oeil gris, injecté de sang, sa barbe
+rousse et ses larges oreilles poilues, lui donnaient un air de
+férocité qui me fit peur.
+
+Près de lui, comme l'agneau près du fauve, une jeune femme,--l'oeil
+doux et triste, le front haut, les mains croisées sur la poitrine
+supportant un livre d'Heures à fermoir d'acier, la chevelure blonde,
+soyeuse, abondante, partagée sur le milieu de la tête, et tombant en
+nattes épaisses, de chaque côté de la figure, qu'elles entouraient
+d'une auréole d'or,--m'attira par son caractère de ressemblance avec
+Odile de Nideck.
+
+Rien de suave et de charmant comme cette vieille peinture sur bois, un
+peu roide et sèche de contours, mais d'une adorable naïveté.
+
+Je la regardais depuis quelques instants, lorsqu'un autre portrait de
+femme, suspendu à côté, attira mon attention. Figurez-vous le type
+wisigoth dans sa vérité primitive: front large et bas, yeux jaunes,
+pommettes saillantes, cheveux roux, nez d'aigle.
+
+«Que cette femme devait convenir à Hugues!» me dis-je en moi-même.
+
+Et je me pris à considérer le costume; il répondait à l'énergie de
+la tête. La main droite s'appuyait sur un glaive; un corselet de fer
+serrait la taille.
+
+Il me serait difficile d'exprimer les réflexions qui m'agitèrent en
+présence de ces trois physionomies; mon oeil allait de l'une à l'autre
+avec une curiosité singulière. Je ne pouvais m'en détacher.
+
+Sperver, s'arrêtant sur le seuil de la bibliothèque, avait lancé un
+coup de sifflet aigu. Knapwurst le regardait de toute la hauteur de
+son échelle sans bouger.
+
+«Est-ce moi que tu siffles comme un chien? dit le gnome.
+
+--Oui, méchant rat, c'est pour te faire honneur.
+
+--Écoute, reprit Knapwurst d'un ton de suprême dédain, tu as beau
+faire, Sperver, tu ne peux cracher à la hauteur de mon soulier; je
+t'en défie!»
+
+Il lui présentait la semelle. «Et si je monte?
+
+--Je t'aplatis avec ce volume.»
+
+Gédéon se mit à rire et reprit:
+
+«Ne te fâche pas, bossu, ne te fâche pas. Je ne te veux pas de mal; au
+contraire, j'estime ton savoir; mais que diable fais-tu là de si bonne
+heure auprès de ta lampe? On dirait que tu as passé la nuit.
+
+--C'est vrai; je l'ai passée à lire.
+
+--Les jours ne sont-ils pas assez longs pour toi?
+
+--Non, je suis à la recherche d'une question grave; je ne dormirai
+qu'après l'avoir résolue.
+
+--Diable!... Et cette question?
+
+--C'est de connaître par quelle circonstance Ludwig du Nideck trouva
+mon ancêtre, Otto le Nain, dans les forêts de la Thuringe. Tu sauras,
+Sperver, que mon aïeul Otto n'avait pas une coudée de haut: cela fait
+environ un pied et demi. Il charmait le monde par sa sagesse, et
+figura très-honorablement au couronnement de l'empereur Rodolphe. Le
+comte Ludwig l'avait fait enfermer dans un paon garni de toutes ses
+plumes: c'était l'un des plats les plus estimés de ce temps-là, avec
+les petits cochons de lait, mi-partie dorés et argentés. Pendant
+le festin, Otto déroulait la queue du paon, et tous les seigneurs,
+courtisans et grandes dames, s'émerveillaient de cet ingénieux
+mécanisme. Enfin Otto sortit, l'épée au poing, et d'une voix
+retentissante il cria: «Vive l'empereur Rodolphe de Hapsbourg!» ce
+qui fut répété par toute la salle. Bernard Hertzog mentionne ces
+circonstances; mais il ne dit pas d'où venait ce nain ... s'il était
+de haut lignage ... ou de basse extraction ... chose du reste peu
+probable ... le vulgaire n'a pas tant d'esprit.»
+
+J'étais stupéfait de l'orgueil d'un si petit être; cependant une
+curiosité extrême me portait à le ménager: lui seul pouvait me fournir
+quelques renseignements sur le premier et le deuxième portraits à la
+droite de Hugues.
+
+«Monsieur Knapwurst, lui dis-je d'un ton respectueux, auriez-vous
+l'obligeance de m'éclairer sur un doute?»
+
+Le petit bonhomme, flatté de mes paroles, répondit:
+
+«Parlez, Monsieur; s'il s'agit de chroniques, je suis prêt à vous
+satisfaire. Quant au reste, je ne m'en soucie pas.
+
+--Précisément, ce serait de savoir à quels personnages se rapportent
+le deuxième et le troisième portraits de votre galerie.
+
+--Ah! ah! fit Knapwurst, dont les traits s'animèrent, vous parlez
+d'Edwige et de Huldine, les deux femmes de Hugues!»
+
+Et déposant son volume il descendit l'échelle pour converser plus à
+l'aise avec moi.... Ses yeux brillaient; on voyait que les plaisirs de
+la vanité dominaient le petit homme: il était glorieux d'étaler son
+savoir,
+
+Arrivé près de moi, il me salua gravement. Sperver se tenait derrière
+nous, fort satisfait de me faire admirer le nain du Nideck. Malgré
+le mauvais sort attaché, selon lui, à sa personne, il estimait et
+glorifiait ses vastes connaissances. «Monsieur, dit Knapwurst en
+étendant sa longue main jaune vers les portraits, Hugues von Nideck,
+premier de sa race, épousa, en 832, Edwige de Lutzelbourg, laquelle
+lui apporta en dot les comtés de Giromani, du Haut-Barr, les châteaux
+du Geroldseck, du Teufels-Horn, et d'autres encore. Hugues-le-Loup
+n'eut pas d'enfants de cette première femme, qui mourut toute jeune,
+en l'an du Seigneur 837. Alors Hugues, seigneur et maître de la dot,
+ne voulut pas la rendre. Il y eut de terribles batailles entre ses
+beaux-frères et lui.... Mais cette autre femme, que vous voyez en
+corselet de fer, Huldine, l'aida de ses conseils. C'était une personne
+de grand courage.... On ne sait ni d'où elle venait, ni à quelle
+famille elle appartenait; mais cela ne l'a pas empêchée de sauver
+Hugues, fait prisonnier par Frantz de Lutzelbourg. Il devait être
+pendu le jour même, et l'on avait déjà tendu la barre de fer aux
+créneaux, quand Huldine, à la tête des vassaux du comte qu'elle avait
+entraînés par son courage, s'empara d'une poterne, sauva Hugues et fit
+pendre Frantz à sa place. Hugues-le-Loup épousa cette seconde femme en
+842; il en eut trois enfants.
+
+--Ainsi, repris-je tout rêveur, la première de ces femmes s'appelait
+Ediwige, et les descendants du Nideck n'ont aucun rapport avec elle?
+
+--Aucun.
+
+--En êtes-vous bien sûr?
+
+--Je puis vous montrer notre arbre généalogique. Edwige n'a pas eu
+d'enfants ... Huldine, la seconde femme, en a eu trois.
+
+--C'est surprenant!
+
+--Pourquoi?
+
+--J'avais cru remarquer quelque ressemblance....
+
+--Hé! les ressemblances, les ressemblances!... fit Knapwurst, avec un
+éclat de rire strident.... Tenez ... voyez-vous cette tabatière de
+vieux buis à côté de ce grand lévrier: elle représente Hans-Wurst, mon
+bisaïeul. Il a le nez en éteignoir et le menton en galoche; j'ai le
+nez camard et la bouche agréable: est-ce que ça m'empêche d'être son
+petit-fils?
+
+--Non, sans doute.
+
+--Eh bien! il en est de même pour les Nideck. Ils peuvent avoir des
+traits d'Edwige, je ne dis pas le contraire, mais c'est Huldine qui
+est leur souche-mère. Voyez l'arbre généalogique, voyez, Monsieur!»
+
+Nous nous séparâmes, Knapwurst et moi, les meilleurs amis du monde.
+
+
+V
+
+«C'est égal, me disais-je, la ressemblance existe ... faut-il
+l'attribuer au hasard?... Le hasard ... qu'est-ce, après tout?... un
+nonsens ... ce que l'homme ne peut expliquer. Il doit y avoir autre
+chose!»
+
+Je suivais tout rêveur mon ami Sperver, qui venait de reprendre sa
+marche dans le corridor. Le portrait d'Edwige, cette image si simple,
+si naïve, se confondait dans mon esprit avec celle de la jeune
+comtesse.
+
+Tout à coup, Gédéon s'arrêta; je levai les yeux; nous étions en face
+des appartements du comte.
+
+«Entre, Fritz, me dit-il; moi, je vais donner la pâtée aux chiens;
+quand le maître n'est pas là, les valets se négligent; je viendrai te
+reprendre tout à l'heure.»
+
+J'entrai, plus curieux de revoir Mademoiselle Odile que le comte; je
+m'en faisais le reproche, mais l'intérêt ne se commande pas. Quelle
+fut ma surprise d'apercevoir dans le demi-jour de l'alcôve le seigneur
+du Nideck, levé sur le coude, et me regardant avec une attention
+profonde! Je m'attendais si peu à ce regard, que j'en fus tout
+stupéfait.
+
+«Approchez, Monsieur le docteur, me dit-il d'une voix faible, mais
+ferme, en me tendant la main. Mon brave Sperver m'a souvent parlé de
+vous ... j'étais désireux de faire votre connaissance.
+
+--Espérons, Monseigneur, lui répondis-je, qu'elle se poursuivra sous
+de meilleurs auspices. Encore un peu de patience, et nous viendrons à
+bout de cette attaque.
+
+--Je n'en manque point, fit-il. Je sens que mon heure approche.
+
+--C'est une erreur, Monsieur le comte.
+
+--Non, la nature nous accorde, pour dernière grâce, le pressentiment
+de notre fin.
+
+--Combien j'ai vu de ces pressentiments se démentir!» dis-je en
+souriant.
+
+Il me regardait avec une fixité singulière, comme il arrive à tous les
+malades exprimant un doute sur leur état. C'est un moment difficile
+pour le médecin: de son attitude dépend la force morale du malade; le
+regard de celui-ci va jusqu'au fond de sa conscience: s'il y découvre
+le soupçon de sa fin prochaine, tout est perdu; rabattement commence,
+les ressorts de l'âme se détendent, le mal prend le dessus.
+
+Je tins bon sous cette inspection; le comte parut se rassurer; il me
+pressa de nouveau la main, et se laissa doucement aller, plus calme,
+plus confiant.
+
+J'aperçus seulement alors Mademoiselle Odile et une vieille dame, sa
+gouvernante sans doute, assises au fond de l'alcôve, de l'autre côté
+du lit.
+
+Elles me saluèrent d'une inclination de tête.
+
+Le portrait de la bibliothèque me revint subitement à l'esprit. «C'est
+elle, me dis-je; elle ... la première femme de Hugues.... Voila bien
+ce front haut, ces longs cils, ce regard moite de langueur, ce sourire
+d'une tristesse indéfinissable.--Oh! que de choses dans le sourire de
+la femme!--N'y cherchez point la joie, le bonheur. Le sourire de la
+femme voile tant de souffrances intimes, tant d'inquiétudes, tant
+d'anxiétés poignantes! Jeune fille, épouse, mère, il faut toujours
+sourire, même lorsque le coeur se comprime, lorsque le sanglot étouffe
+... C'est ton rôle, ô femme! dans cette grande et amère comédie qu'on
+appelle l'existence humaine!»
+
+Je réfléchissais à toutes ces choses, quand le seigneur du Nideck se
+prit a dire:
+
+«Si Odile, ma chère enfant, voulait faire ce que je lui demande; si
+elle consentait seulement à me donner l'espérance de se rendre à mes
+voeux, je crois que mes forces reprendraient.»
+
+Je regardai la jeune comtesse; elle baissait les yeux et semblait
+prier.
+
+«Oui, reprit le malade, je renaîtrais à la vie; la perspective de
+me voir entouré d'une nouvelle famille, de serrer sur mon coeur des
+petits enfants, la continuation de notre race, me ranimerait.»
+
+A l'accent doux et tendre de cet homme, je me sentis ému.
+
+La jeune fille ne répondit pas.
+
+Au bout d'une ou deux minutes, le comte, qui la regardait d'un oeil
+suppliant, poursuivit:
+
+«Odile, ne veux-tu pas faire le bonheur de ton père? Mon Dieu! je ne
+le demande qu'une espérance, je ne te fixe pas d'époque. Je ne veux
+pas gêner ton choix. Nous irons à la cour; là, cent partis honorables
+se présenteront. Qui ne serait heureux d'obtenir la main de mon
+enfant? Tu seras libre de te prononcer.»
+
+Il se tut.
+
+Rien de pénible pour un étranger comme ces discussions de famille;
+tant d'intérêts divers, de sentiments intimes, s'y trouvent engagés,
+que la simple pudeur semble nous faire un devoir de nous dérober à de
+telles confidences.... Je souffrais.... J'aurais voulu fuir.... Les
+circonstances ne le permettaient pas.
+
+«Mon père, dit Odile comme pour éluder les instances du malade, vous
+guérirez; le ciel ne voudrait pas vous enlever à notre affection....
+Si vous saviez avec quelle ferveur je le prie!
+
+--Tu ne me réponds pas, dit le comte d'un ton sec. Que peux-tu donc
+objecter à mon dessein? n'est-il pas juste, naturel? Dois-je donc être
+privé des consolations accordées aux plus misérables? ai-je froissé
+tes sentiments? ai-je agi de violence ou de ruse?
+
+--Non, mon père....
+
+--Alors, pourquoi te refuser à mes prières?...
+
+--Ma résolution est prise ... c'est à Dieu que je me dévoue!»
+
+Tant de fermeté dans un être si faible me fit passer un frisson par
+tout le corps. Elle était là, comme la Madone sculptée dans la tour de
+Hugues, frêle, calme, impassible.
+
+Les yeux du comte prirent un éclat fébrile. Je faisais signe à la
+jeune comtesse de lui donner au moins une espérance, pour calmer son
+agitation croissante: elle ne parut pas m'apercevoir.
+
+«Ainsi, reprit-il d'une voix étranglée par l'émotion, tu verrais périr
+ton père; il te suffirait d'un mot pour lui rendre la vie, et ce mot,
+tu ne le prononcerais pas?
+
+--La vie n'appartient pas à l'homme, elle est à Dieu, dit Odile; un
+mot de moi n'y peut rien.
+
+--Ce sont de belles maximes pieuses, fit le comte avec amertume, pour
+se dispenser de tout devoir. Mais Dieu, dont tu parles sans cesse, ne
+dit-il pas: «Honore ton père et ta mère!»
+
+--Je vous honore, mon père, reprit-elle avec douceur, mais mon devoir
+n'est pas de me marier.»
+
+J'entendis grincer les dents du comte. Il resta calme en apparence,
+puis il se retourna brusquement.
+
+«Va-t-en, fit-il ... ta vue me fait mal!...»
+
+Et s'adressant à moi, tout pâle de cette scène:
+
+«Docteur, s'écria-t-il avec un sourire sauvage, n'auriez-vous pas un
+poison violent?...un de ces poisons qui foudroient comme l'éclair?...
+Oh! ce serait bien humain de m'en donner un peu.....Si vous saviez ce
+que je souffre!...»
+
+Tout ses traits se décomposèrent ... il devint livide.
+
+Odile s'était levée et s'approchait de la porte.
+
+«Reste! hurla le comte, je veux te maudire!...»
+
+Jusqu'alors je m'étais tenu dans la réserve, n'osant intervenir entre
+le père et la fille; je ne pouvais faire davantage.
+
+«Monseigneur, m'écriai-je, au nom de votre santé, au nom de la
+justice, calmez-vous, votre vie en dépend!
+
+--Eh! que m'importe la vie? que m'importe l'avenir? Ah! que n'ai-je un
+couteau pour en finir! Donnez-moi la mort!»
+
+Son émotion croissait de minute en minute. Je voyais le moment où, ne
+se possédant plus de colère, il allait s'élancer pour anéantir son
+enfant. Celle-ci, calme, pâle, se mit à genoux sur le seuil. La porte
+était ouverte, et j'aperçus, derrière la jeune fille, Sperver les
+joues contractées, l'air égaré. Il s'approcha sur la pointe des pieds,
+et s'inclinant vers Odile:
+
+«Oh! Mademoiselle, dit-il, Mademoiselle ... le comte est un si brave
+homme! Si vous disiez seulement: «Peut-être ... nous verrons ... plus
+tard!...» Elle ne répondit pas et conserva son attitude.
+
+En ce moment, je fis prendre au seigneur du Nideck quelques gouttes
+d'opium; il s'affaissa, exhalant un long soupir, et bientôt un sommeil
+lourd, profond, régla sa respiration haletante.
+
+Odile se leva, et sa vieille gouvernante, qui n'avait pas dit un
+mot, sortit avec elle. Sperver et moi nous les regardâmes s'éloigner
+lentement. Une sorte de grandeur calme se trahissait dans la démarche
+de la comtesse: on eût dit l'image vivante du devoir accompli....
+
+Lorsqu'elle eut disparu dans les profondeurs du corridor, Gédéon se
+tourna vers moi:
+
+«Eh bien! Fritz, me dit-il d'un air grave, que penses-tu de cela?»
+
+Je courbai la tête sans répondre: la fermeté de cette jeune fille
+m'épouvantait.
+
+
+VI
+
+Sperver était indigné.
+
+«Voilà ce qu'on appelle le bonheur des grands! s'écria-t-il en sortant
+de la chambre du comte. Soyez donc seigneur du Nideck, ayez des
+châteaux, des forêts, des étangs, les plus beaux domaines du
+Schwartz-Wald, pour qu'une jeune fille vienne vous dire de sa petite
+voix douce: «Tu veux? Eh bien! moi, je ne veux pas! Tu me pries? Et
+moi je réponds: C'est impossible!» Oh! Dieu!... quelle misère!... Ne
+vaudrait-il pas cent fois mieux être venu au monde fils d'un
+bûcheron, et vivre tranquillement de son travail? Tiens, Fritz...,
+allons-nous-en.... Cela me suffoque. J'ai besoin de respirer le grand
+air!»
+
+Et le brave homme, me prenant par le bras, m'entraîna dans le
+corridor.
+
+Il était alors environ neuf heures. Le temps, si beau le matin, au
+lever du soleil, s'était couvert de nuages, la bise fouettait la neige
+contre les vitres, et je distinguais à peine la cime des montagnes
+environnantes.
+
+Nous allions descendre l'escalier qui mène à la cour d'honneur,
+lorsqu'au détour du corridor nous nous trouvâmes nez à nez avec Tobie
+Offenloch.
+
+Le digne majordome était tout essoufflé.
+
+«Hé! fit-il en nous barrant le chemin avec sa canne, où diable
+courez-vous si vite?... et le déjeuner!
+
+--Le déjeuner!... quel déjeuner? demanda Sperver.
+
+--Comment, quel déjeuner? ne sommes-nous pas convenus de déjeuner
+ensemble ce matin avec le docteur Fritz?
+
+--Tiens! c'est juste, je n'y pensais plus.» Offenloch partit d'un
+éclat de rire qui fendit sa grande bouche jusqu'aux oreilles.
+
+«Ha! ha! ha! s'écria-t-il, la bonne farce! et moi qui craignais
+d'arriver le dernier! Allons, allons, dépêchez-vous! Kasper est en
+haut, qui vous attend. Je lui ai dit de mettre le couvert dans votre
+chambre; nous serons plus à l'aise. Au revoir, Monsieur le docteur.»
+
+Il me tendit la main.
+
+«Vous ne montez pas avec nous? dit Sperver.
+
+--Non, je vais prévenir Madame la comtesse que le baron de
+Zimmer-Blouderic sollicite l'honneur de lui présenter ses hommages
+avant de quitter le château.
+
+--Le baron de Zimmer?
+
+--Oui, cet étranger qui nous est arrivé hier au milieu de la nuit.
+
+--Ah! bon, dépêchez-vous.
+
+--Soyez tranquille ... le temps de déboucher les bouteilles, et je
+suis de retour.»
+
+Il s'éloigna clopin-clopant.
+
+Le mot «déjeuner» avait changé complètement la direction des idées de
+Sperver.
+
+«Parbleu! dit-il en me faisant rebrousser chemin, le moyen le plus
+simple de chasser les idées noires est encore de boire un bon coup. Je
+suis content qu'on ait servi dans ma chambre; sous les voûtes immenses
+de la salle d'armes, autour d'une petite table, on a l'air de souris
+qui grignotent une noisette dans le coin d'une église. Tiens,
+Fritz, nous y sommes; écoute un peu comme le vent siffle dans les
+meurtrières. Avant une demi-heure, nous aurons un ouragan terrible.»
+
+Il poussa la porte, et le petit Kasper, qui tambourinait contre les
+vitres, parut tout heureux de nous voir. Ce petit homme avait les
+cheveux blond-filasse, la taille grêle et le nez retroussé. Sperver
+en avait fait son factotum; c'est lui qui démontait et nettoyait ses
+armes, qui raccommodait les brides et les sangles de ses chevaux, qui
+donnait la pâtée aux chiens pendant son absence, et qui surveillait
+à la cuisine la confection de ses mets favoris. Dans les grandes
+circonstances il dirigeait aussi le service du piqueur, absolument
+comme Tobie veillait à celui du comte. Il avait la serviette sur le
+bras, et débouchait avec gravité les longs flacons de vin du Rhin.
+
+«Kasper, dit Sperver en entrant, je suis content de toi.... Hier, tout
+était bon: le chevreuil, les gelinottes et le brochet.... Je suis
+juste.... Quand on fait son devoir, j'aime à le dire tout haut.
+Aujourd'hui, c'est la même chose: cette hure de sanglier au vin blanc
+a tout à fait bonne mine, et cette soupe aux écrevisses répand une
+odeur délicieuse.... N'est-ce pas, Fritz?
+
+--Certainement.
+
+--Eh bien! poursuivit Sperver, puisqu'il en est ainsi, tu rempliras
+nos verres.... Je veux t'élever de plus en plus, car tu le mérites!»
+
+Kasper baissait les yeux d'un air modeste; il rougissait, et
+paraissait savourer les compliments de son maître. Nous prîmes place,
+et j'admirai comment le vieux braconnier, qui jadis se trouvait
+heureux de préparer lui-même sa soupe aux pommes de terre, dans sa
+chaumière, se faisait traiter alors en grand seigneur. Il fût né comte
+de Nideck, qu'il n'eût pu se donner une attitude plus noble et plus
+digne à table. Un seul de ses regards suffisait pour avertir Kasper
+d'avancer tel plat ou de déboucher telle bouteille.
+
+Nous allions attaquer la hure de sanglier, lorsque maître Tobie parut;
+mais il n'était pas seul, et nous fûmes tout étonnés de voir le baron
+de Zimmer-Blouderic et son écuyer debout derrière lui.
+
+Nous nous levâmes. Le jeune baron vint a notre rencontre le front
+découvert: c'était une belle tête, pâle et fière, encadrée de longs
+cheveux noirs. Il s'arrêta devant Sperver.
+
+«Monsieur, dit-il de cet accent pur de la Saxe, que nul autre dialecte
+ne saurait imiter, je viens faire appel à votre connaissance du pays.
+Madame la comtesse de Nideck m'assure que nul mieux que vous ne
+saurait me renseigner sur la montagne.
+
+--Je le crois, Monseigneur, répondit Sperver en s'inclinant, et je
+suis à vos ordres.
+
+--Des circonstances impérieuses m'obligent à partir au milieu de la
+tourmente, reprit le baron en indiquant les vitres floconneuses. Je
+voudrais atteindre le Wald-Horn, à six lieues d'ici.
+
+--Ce sera difficile, Monseigneur, toutes les routes sont encombrées de
+neige.
+
+--Je le sais ... mais il le faut!
+
+--Un guide vous serait indispensable: moi, si vous le voulez, ou bien
+Sébalt-Kraft, le grand veneur du Nideck ... il connaît à fond la
+montagne, depuis Unterwald en Suisse jusqu'à Pirmesens, dans le
+Hundsruck.
+
+--Je vous remercie de vos offres, Monsieur, et je vous en suis
+reconnaissant; mais je ne puis les accepter. Des renseignements me
+suffisent.»
+
+Sperver s'inclina, puis s'approchant d'une fenêtre, il l'ouvrit tout
+au large. Un coup de vent impétueux chassa la neige jusque dans le
+corridor, et referma la porte avec fracas,
+
+Je restais toujours à ma place, debout, la main au dos de mon
+fauteuil; le petit Kasper s'était effacé dans un coin. Le baron et son
+écuyer s'approchèrent de la fenêtre.
+
+«Messieurs, s'écria Sperver, la voix haute, pour dominer les
+sifflements du vent, et le bras étendu, voici la carte du pays. Si
+le temps était clair, je vous inviterais à monter dans la tour des
+signaux ... nous découvririons le Schwartz-Wald à perte de vue ...
+mais à quoi bon? Vous apercevez d'ici la pointe de l'Altenberg, et
+plus loin, derrière cette cime blanche, le Wald-Horn où l'ouragan se
+démène! Eh bien! il faut marcher directement sur le Wald-Horn. Là, si
+la neige vous le permet, du sommet de ce roc en forme de mitre,
+qu'on appelle la Roche-Fendue, vous apercevrez trois crêtes: la
+Behrenkopf, le Geierstein et le Triefels.... C'est sur ce dernier
+point, le plus à droite, qu'il faudra vous diriger. Un torrent coupe
+la vallée de Reethal, mais il doit être couvert de glace.... Dans tous
+les cas, s'il vous est impossible d'aller plus loin, vous trouverez
+à gauche, en remontant la rive, une caverne à mi-côte: la
+Roche-Creuse.... Vous y passerez la nuit, et demain, selon toute
+probabilité, quand le vent tombera, vous serez en vue du Wald-Horn.
+
+--Je vous remercie, Monsieur.
+
+--Si vous aviez la chance de rencontrer quelque charbonnier, reprit
+Sperver, il pourrait vous enseigner le gué du torrent; mais je doute
+fort qu'il s'en trouve dans la haute montagne par un temps pareil....
+D'ici, ce serait trop difficile.... Seulement ayez soin de contourner
+la base du Behrenkopf, car, de l'autre côté, la descente n'est pas
+possible: ce sont des rochers à pic.»
+
+Pendant ces observations j'observais Sperver, dont la voix claire
+et brève accentuait chaque circonstance avec précision, et le jeune
+baron, qui l'écoutait avec une attention singulière. Aucun obstacle ne
+paraissait l'effrayer. Le vieil écuyer ne semblait pas moins résolu.
+
+Au moment de quitter la fenêtre, il y eut une lueur, une éclaircie
+dans l'espace, un de ces mouvements rapides où l'ouragan saisit des
+masses de neige et les retourne comme une draperie flottante. L'oeil
+alla plus loin: on aperçut les trois pics derrière l'Altenberg. Les
+détails que Sperver venait de donner se dessinèrent, puis l'air se
+troubla de nouveau.
+
+«C'est bien, dit le baron; j'ai vu le but, et, grâce à vos
+explications, j'espère l'atteindre.»
+
+Sperver s'inclina sans répondre. Le jeune homme et son écuyer, nous
+ayant salués, sortirent lentement.
+
+Gédéon referma la fenêtre, et s'adressant à maître Tobie et à moi:
+
+«Il faut être possédé du diable, dit-il en souriant, pour sortir par
+un temps pareil. Je me ferais conscience de mettre un loup à la porte.
+Du reste, ça les regarde. La figure du jeune homme me revient tout
+à fait; celle du vieux aussi. Ah çà! buvons! Maître Tobie, à votre
+santé!»
+
+Je m'étais approché de la fenêtre, et comme le baron de Zimmer et son
+écuyer montaient à cheval, au milieu de la cour d'honneur, malgré la
+neige répandue dans l'air, je vis à gauche, dans une tourelle à hautes
+fenêtres, un rideau s'entr'ouvrir, et Mademoiselle Odile, toute pâle,
+glisser un long regard vers le jeune homme.
+
+«Hé! Fritz, que fais-tu donc là? s'écria Sperver.
+
+--Rien, je regarde les chevaux de ces étrangers.
+
+--Ah! oui, des valaques; je les ai vus ce matin à l'écurie: de belles
+bêtes!»
+
+Les cavaliers partirent à fond de train.--Le rideau se referma.
+
+
+VII
+
+Plusieurs jours se passèrent sans rien amener de nouveau. Mon
+existence au Nideck était fort monotone; c'était toujours le matin
+l'air mélancolique de la trompe de Sébalt, puis une visite au comte,
+puis le déjeuner, puis les réflexions à perte de vue de Sperver sur
+la Peste-Noire, les bavardages sans fin de Marie Lagoutte, de maître
+Tobie et de toute cette nichée de domestiques, n'ayant d'autres
+distractions que boire, jouer, fumer, dormir. Knapwurst seul avait
+une existence supportable; il s'enfonçait dans ses chroniques jusque
+par-dessus les oreilles, et le nez rouge, grelottant de froid au fond
+de la bibliothèque, il ne se lassait pas de curieuses recherches.
+
+On peut se figurer mon ennui. Sperver m'avait fait voir dix fois les
+écuries et le chenil; les chiens commençaient à se familiariser
+avec moi. Je savais par coeur toutes les grosses plaisanteries du
+majordorme après boire, et les répliques de Marie Lagoutte.... La
+mélancolie de Sébalt me gagnait de jour en jour, j'aurais volontiers
+soufflé dans son cor pour me plaindre aux montagnes et je tournais
+sans cesse les yeux vers Tubingue.
+
+Cependant la maladie du seigneur Yéri-Hans poursuivait son cours.
+C'était ma seule occupation sérieuse. Tout ce que m'avait dit Sperver
+se vérifiait: parfois le comte, réveillé en sursaut, se levait à demi,
+et, le cou tendu, les yeux hagards, il murmurait à voix basse:
+
+«Elle vient! elle vient!»
+
+Alors Gédéon secouait la tête, il montait sur la tour des signaux;
+mais il avait beau regarder à droite et à gauche, la Peste-Noire
+restait invisible.
+
+A force de réfléchir à cette étrange maladie, j'avais fini par me
+persuader que le seigneur de Nideck était fou: l'influence bizarre que
+la vieille exerçait sur son esprit, ses alternatives d'égarement et de
+lucidité, tout me confirmait dans cette opinion.
+
+Les médecins qui se sont occupés de l'aliénation mentale savent que
+les folies périodiques ne sont pas rares; que les unes se manifestent
+plusieurs fois dans l'année: au printemps, en automne, en hiver ... et
+que les autres ne se montrent qu'une seule fois. Je connais à Tubingue
+une vieille dame qui pressent elle-même, depuis trente ans, le
+retour de son délire: elle se présente à la maison de santé.... On
+l'enferme.... Là, cette malheureuse voit chaque nuit se reproduire les
+scènes effrayantes dont elle a été témoin pendant sa jeunesse: elle
+tremble sous la main du bourreau ... elle est arrosée du sang des
+victimes ... elle gémit à faire pleurer les pierres ... Au bout de
+quelques semaines, les accès deviennent moins fréquents.... On lui
+rend enfin sa liberté ... sûr de la voir revenir l'année suivante.
+
+«Le comte de Nideck se trouve dans une situation analogue, me
+disais-je, des liens inconnus de tous l'unissent évidemment à la
+Peste-Noire.... Qui sait?--Cette femme a été jeune ... elle a dû
+être belle.» Et mon imagination, une fois lancée dans cette voie,
+construisait tout un roman. Seulement, j'avais soin de n'en rien dire
+à personne, Sperver ne m'aurait jamais pardonné de croire son
+maître capable d'avoir eu des relations avec la vieille, et quant à
+Mademoiselle Odile, le seul mot de folie aurait suffi pour lui porter
+un coup terrible.
+
+La pauvre jeune fille était bien malheureuse. Son refus de se marier
+avait tellement irrité le comte qu'il supportait difficilement
+sa présence; il lui reprochait sa désobéissance avec amertume et
+s'étendait sur l'ingratitude des enfants. Parfois même des crises
+violentes suivaient les visites d'Odile. Les choses en vinrent au
+point que je me crus forcé d'intervenir. J'attendis un soir la
+comtesse dans l'antichambre, et je la suppliai de renoncer à soigner
+le comte; mais ici se présenta, contre mon attente, une résistance
+inexplicable. Malgré toutes mes observations, elle voulut continuer à
+veiller son père comme elle l'avait fait jusqu'à ce jour.
+
+«C'est mon devoir, dit-elle d'une voix ferme, et rien au monde ne
+saurait m'en dispenser.
+
+--Madame, lui répondis-je en me plaçant devant la porte du malade,
+l'état de médecin impose aussi des devoirs, et, si cruels qu'ils
+puissent être, un honnête homme doit les remplir: voire présence tue
+le comte.»
+
+Je me souviendrai toute ma vie de l'altération subite des traits
+d'Odile.
+
+A ces paroles, tout son sang parut refluer vers le coeur; elle devint
+blanche comme un marbre, et ses grands yeux bleus, fixés sur les
+miens, semblèrent vouloir lire au fond de mon âme.
+
+«Est-ce possible?... balbutia-t-elle. Vous m'en répondez sur l'honneur
+... n'est-ce pas, Monsieur?...
+
+--Oui, Madame ... sur l'honneur!»
+
+Il y eut un long silence;... puis, d'une voix étouffée:
+
+«C'est bien, dit-elle.... Que la volonté de Dieu s'accomplisse!...»
+
+Et, courbant la tête, elle se retira.
+
+Le lendemain de cette scène, vers huit heures du matin, je me
+promenais dans la tour de Hugues, en songeant à la maladie du comte,
+dont je ne prévoyais pas l'issue, et à ma clientèle de Tubingue, que
+je risquais de perdre par une trop longue absence, lorsque trois coups
+discrets, frappés contre la porte, vinrent m'arracher à ces tristes
+réflexions.
+
+«Entrez!»
+
+La porte s'ouvrit, et Marie Lagoutte parut sur le seuil, en me faisant
+une profonde révérence,
+
+L'arrivée de la bonne femme me contrariait beaucoup; j'allais la prier
+de me laisser seul; mais l'expression méditative de sa physionomie
+me surprit.... Elle avait jeté sur ses épaules un grand châle tartan
+rouge et vert; elle baissait la tète en se pinçant les lèvres, et
+ce qui m'étonna le plus, c'est qu'après être entrée, elle ouvrit de
+nouveau la porte, pour s'assurer que personne ne l'avait suivie.
+
+«Que me veut-elle? pensai-je en moi-même. Que signifient ces
+précautions?»
+
+J'étais intrigué.
+
+«Monsieur le docteur, dit enfin la bonne femme en s'avançant vers moi,
+je vous demande pardon de vous déranger de si grand matin, mais j'ai
+quelque chose de sérieux à vous apprendre.
+
+--Parlez, Madame, de quoi s'agit-il?
+
+--Il s'agit du comte.
+
+--Ah!
+
+--Oui, Monsieur, vous savez sans doute que c'est moi qui l'ai veillé
+la nuit dernière.
+
+--En effet. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
+
+Elle s'assit en face de moi, dans un grand fauteuil de cuir, et je
+remarquai avec étonnement le caractère énergique de cette tête, qui
+m'avait paru grotesque le soir de mon arrivée au château.
+
+«Monsieur le docteur, reprit-elle après un instant de silence, en
+fixant sur moi ses grands yeux noirs, il faut d'abord vous dire que je
+ne suis pas une femme craintive; j'ai vu tant de choses dans ma vie,
+et de si terribles, qu'il n'y a plus rien qui m'étonne: quand on a
+passé par Marengo, Austerlitz et Moscou, pour arriver au Nideck, on a
+laissé la peur en route.
+
+--Je vous crois, Madame.
+
+--Ce n'est pas pour me vanter que je vous dis ça; c'est pour bien vous
+faire comprendre que je ne suis pas une lunatique et qu'on peut se
+fier à moi quand je dis: «J'ai vu telle chose.»
+
+--Que diable va-t-elle m'apprendre? me demandai-je.
+
+--Eh bien! donc, reprit la bonne femme, hier soir, entre neuf et dix
+heures, comme j'allais me coucher, Offenloch entre et me dit: «Marie,
+il faut aller veiller le comte.» D'abord cela m'étonne. «Comment!
+veiller le comte? est-ce que Mademoiselle ne veille pas son père
+elle-même?--Non, Mademoiselle est malade, il faut que tu la
+remplaces.--Malade! pauvre chère enfant! j'étais sûre que ça finirait
+ainsi.» Je le lui ai dit cent fois, Monsieur, mais que voulez-vous?
+quand on est jeune, on ne doute de rien, et puis c'est son père!
+Enfin, je prends mon tricot, je dis bonsoir à Tobie, et je me rends
+dans la chambre de Monseigneur. Sperver, qui m'attendait, va se
+coucher. Bon! me voilà seule.»
+
+Ici, la bonne femme fit une pause, elle aspira lentement une prise et
+parut se recueillir. J'étais devenu fort attentif.
+
+«Il était environ dix heures et demie, reprit-elle, je travaillais
+près du lit, et je levais de temps en temps le rideau pour voir ce que
+faisait le comte: il ne bougeait pas; il avait le sommeil doux comme
+celui d'un enfant. Tout alla bien jusqu'à onze heures. Alors je me
+sentis fatiguée. Quand on est vieille, Monsieur le docteur, on a beau
+faire, on tombe malgré soi, et d'ailleurs, je ne me défiais de rien,
+je me disais: «Il va dormir d'un trait jusqu'au jour.» Vers minuit, le
+vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève
+pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme
+une bouteille d'encre; finalement, je reviens me remettre dans mon
+fauteuil; je regarde encore une fois le malade ... je vois qu'il n'a
+pas changé de position ... je reprends mon tricot; mais au bout de
+quelques instants, je m'endors ... je m'endors ... là ... ce qui
+s'appelle ... bien! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la
+chambre était chaude ... Que voulez-vous?... Je dormais depuis environ
+une heure, quand un coup d'air me réveille en sursaut. J'ouvre les
+yeux, et qu'est-ce que je vois? La grande fenêtre du milieu ouverte,
+les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre!
+
+--Le comte?
+
+--Oui.
+
+--C'est impossible ... il peut à peine remuer.
+
+--Je ne dis pas non ... mais je l'ai vu comme je vous vois; il tenait
+une torche a la main ... la nuit était sombre et l'air si tranquille,
+que la flamme de la torche se tenait toute droite.»
+
+Je regardai Marie-Anne d'un air stupéfait.
+
+--D'abord, reprit-elle après un instant de silence, de voir cet homme,
+les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet
+... un effet ... je veux crier ... mais aussitôt je me dis: «Peut-être
+qu'il est somnambule? si tu cries ... il s'éveille ... il tombe ...
+il est perdu!..» Bon! je me tais et je regarde, avec des yeux!.. vous
+pensez bien!.. Voilà qu'il lève sa torche lentement, puis il l'abaisse
+... il la relève et l'abaisse enfin trois fois, comme un homme qui
+fait un signal ... puis il la jette dans les remparts ... ferme la
+fenêtre ... tire les rideaux ... passe devant moi sans me voir ... et
+se couche en marmottant Dieu sait quoi!
+
+--Êtes-vous bien sûre d'avoir vu cela, Madame?
+
+--Si j'en suis sure!...
+
+--C'est étrange!
+
+--Oui, je le sais bien; mais que voulez-vous? c'est comme ça! Ah!
+dame! dans le premier moment ça m'a remuée..., puis, quand je l'ai
+revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine ... comme si de
+rien n'était, alors je me suis dit: «Marie-Anne, tu viens de faire
+un mauvais rêve.... ça n'est pas possible autrement,» et je me suis
+approchée de la fenêtre; mais la torche brûlait encore, elle était
+tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne
+... on la voyait briller comme une étincelle.... Il n'y avait pas
+moyen de dire non.»
+
+Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence:
+
+«Vous pensez bien, Monsieur, qu'à partir de ce moment-là, je n'ai plus
+eu sommeil de toute la nuit. J'étais comme qui dirait sur le qui-vive.
+A chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon
+fauteuil. Ce n'est pas la peur, mais, que voulez-vous? j'étais
+inquiète, ça me tracassait! Ce matin au petit jour, j'ai couru
+éveiller Offenloch et je l'ai envoyé près du comte. En passant dans le
+corridor, j'ai vu que la première torche à droite manquait dans son
+anneau, je suis descendue, et je l'ai trouvée près du petit sentier du
+Schwartz-Wald; tenez, la voilà.»
+
+Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche
+qu'elle déposa sur la table.
+
+J'étais terrassé.
+
+Comment cet homme, que j'avais vu la veille si faible, si épuisé,
+avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre?
+Que signifiait ce signal au milieu de la nuit?
+
+Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène
+étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers
+la Peste-Noire. Je m'éveillai enfin de cette contemplation intérieure,
+et je vis Marie Lagoutte qui s'était levée et se disposait à sortir.
+
+«Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me
+prévenir et je vous en remercie.... Vous n'avez rien dit à personne de
+cette aventure?
+
+--A personne, Monsieur; ces choses-là ne se disent qu'au prêtre et au
+médecin.
+
+--Allons, je vois que vous êtes une brave personne.»
+
+Ces paroles s'échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment
+Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.
+
+«Eh! Fritz! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre
+de belles!
+
+--Allons ... bon! me dis-je, encore du nouveau.... Décidément le
+diable se mêle de nos affaires!»
+
+Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent
+dans la tour.
+
+
+VIII
+
+La figure de Sperver exprimait une irritation contenue, celle de
+Sébalt une ironie amère. Ce digne veneur, qui m'avait frappé le soir
+de mon arrivée au Nideck par son attitude mélancolique, était maigre
+et sec comme un vieux brocart; il portait la veste de chasse, serrée
+sur les hanches par le ceinturon,--d'où pendait le couteau à manche
+de corne,--de hautes guêtres de cuir montant au-dessus des genoux, la
+trompe en bandoulière de droite à gauche, la conque sous le bras. Il
+était coiffé d'un feutre à larges bords, la plume de héron dans la
+ganse, et son profil, terminé par une petite barbe rousse, rappelait
+celui du chevreuil.
+
+«Oui, reprit Sperver, tu vas apprendre de belles choses!»
+
+Il se jeta sur une chaise, en se prenant la tête entre les mains, d'un
+air désespéré, tandis que Sébalt passait tranquillement sa trompe
+par-dessus sa tête, et la déposait sur la table.
+
+«Eh bien! Sébalt, s'écria Gédéon, parle donc!»
+
+Puis, me regardant, il ajouta:
+
+«La sorcière rôde autour du château.»
+
+Cette nouvelle m'eût été parfaitement indifférente avant les
+confidences de Marie Lagoutte, mais alors elle me frappa. Il y avait
+des rapports quelconques entre le seigneur du Nideck et la vieille;
+ces rapports, j'en ignorais la nature, il me fallait, à tout prix, les
+connaître.
+
+«Un instant, Messieurs, un instant, dis-je à Sperver et à son ami le
+veneur; avant tout, je voudrais savoir d'où vient la Peste-Noire.»
+
+Sperver me regarda tout ébahi.
+
+«Eh! fit-il, Dieu le sait!
+
+--Bon! A quelle époque précise arrive-t-elle en vue du Nideck?
+
+--Je te l'ai dit: huit jours avant Noël; tous les ans.
+
+--Et elle y reste?
+
+--De quinze jours à trois semaines.
+
+--Avant on ne la voit pas? même de passage? ni après?
+
+--Non.
+
+--Alors, il faut s'en saisir absolument, m'écriai-je; cela n'est pas
+naturel! Il faut savoir ce qu'elle veut, ce qu'elle est, d'où elle
+vient.
+
+--S'en saisir! fit le veneur avec un sourire bizarre, s'en saisir!»
+
+Et il secoua la tête d'un air mélancolique.
+
+«Mon pauvre Fritz, dit Sperver, sans doute ton conseil est bon ...
+mais c'est plus facile à dire qu'à faire.... Si l'on osait lui envoyer
+une balle ... à la bonne heure ... on pourrait s'en approcher assez
+près de temps à autre, mais le comte s'y oppose ... et, quant à la
+prendre autrement ... va donc attraper un chevreuil par la queue!
+Ecoute Sébalt, et tu verras!»
+
+Le veneur, assis au bord de la table, ses longues jambes croisées, me
+regarda et dit:
+
+«Ce matin, en descendant de l'Altenberg, je suivais le chemin creux du
+Nideck. La neige était à pic sur les bords. J'allais, ne songeant à
+rien, quand une trace attire mes yeux: elle était profonde, et prenait
+le chemin par le travers ... il avait fallu descendre le talus, puis
+remonter à gauche. Ce n'était ni la brosse du lièvre qui n'enfonce
+pas, ni la fourchette du sanglier, ni le trèfle du loup: c'était un
+creux profond, un véritable trou.--Je m'arrête ... je déblaye, pour
+voir le fond de la piste, et j'arrive sur la trace de la Peste-Noire!
+
+--En êtes-vous bien sur?
+
+--Comment, si j'en suis sûr? je connais le pied de la vieille mieux
+que sa figure, car moi, Monsieur, j'ai toujours l'oeil à terre ... je
+reconnais les gens à leur trace.... Et puis un enfant lui-même ne s'y
+tromperait pas.
+
+--Qu'a donc ce pied qui le distingue si particulièrement?
+
+--Il est petit à tenir dans la main, bien fait, le talon un peu long,
+le contour net, l'orteil très-rapproché des autres doigts, qui sont
+pressés comme dans un brodequin. C'est ce qu'on peut appeler un pied
+admirable! Moi, Monsieur, il y a vingt ans, je serais tombé amoureux
+de ce pied-là. Chaque fois que je le rencontre, ça me produit une
+impression!... Dieu du ciel, est-il possible qu'un si joli pied soit
+celui de la Peste-Noire!»
+
+Et le brave garçon, joignant les mains, se prit à regarder les dalles
+d'un air mélancolique.
+
+«Eh bien! ensuite, Sébalt? dit Sperver avec impatience.
+
+--Ah! c'est juste. Je reconnais donc cette trace, et je me mets
+aussitôt en route pour la suivre. J'avais l'espoir d'attraper la
+vieille au gîte; mais vous allez voir le chemin qu'elle m'a fait
+faire. Je grimpe sur le talus du sentier, à deux portées de carabine
+du Nideck; je descends la côte, gardant toujours la piste à droite:
+elle longeait la lisière du Rhéethal. Tout à coup, elle saute le fossé
+du bois. Bon, je la tiens toujours; mais voilà qu'en regardant par
+hasard, un peu à gauche, j'aperçois une autre trace, qui avait suivi
+celle de la Peste-Noire. Je m'arrête.... Serait-ce Sperver? ou bien
+Kasper Trumph?... ou bien un autre? Je m'approche, et figurez-vous mon
+étonnement: ça n'était personne du pays! Je connais tous les pieds du
+Schwartz-Wald, de Tubingue au Nideck.... Ce pied-là ne ressemblait pas
+aux nôtres.... Il devait venir de loin.... La botte,--car c'était une
+sorte de botte souple et fine, avec des éperons qui laissaient une
+petite raie derrière,--la botte, au lieu d'être ronde par le bout,
+était carrée; la semelle, mince et sans clous, pliait à chaque pas.
+La marche, rapide et courte, ne pouvait être que celle d'un homme de
+vingt à vingt-cinq ans. Je remarquai les coutures de la tige d'un coup
+d'oeil; je n'en ai jamais vu d'aussi bien faites.
+
+--Qui cela peut-il être?»
+
+Sébalt haussa les épaules, écarta les mains et se tut.
+
+«Qui peut avoir intérêt à suivre la vieille? demandai-je en
+m'adressant à Sperver.
+
+--Eh! fit-il d'un air désespéré, le diable seul pourrait le dire.»
+
+Nous restâmes quelques instants méditatifs.
+
+«Je reprends la piste, poursuivit enfin Sébalt; elle remonte de
+l'autre côté, dans l'escarpement des sapins, puis elle fait un crochet
+autour de la Roche-Fendue. Je me disais en moi-même: «Oh! vieille
+peste, s'il y avait beaucoup de gibier de ton espèce, le métier de
+chasseur ne serait pas tenable; il vaudrait mieux travailler comme
+un nègre!» Nous arrivons, les deux pistes et moi, tout au haut du
+Schnéeberg. Dans cet endroit, le vent avait soufflé; la neige me
+montait jusqu'aux cuisses: c'est égal, il faut que je passe! J'arrive
+sur les bords du torrent de la Steinbach. Plus de traces de la Peste!
+Je m'arrête, et je vois qu'après avoir piétiné à droite et à gauche,
+les bottes du Monsieur ont fini par s'en aller dans la direction de
+Tiefenbach: mauvais signe. Je regarde de l'autre côté du torrent:
+rien! La vieille coquine avait remonté ou descendu la rivière, en
+marchant dans l'eau pour ne pas laisser de piste, Où aller? A droite
+... ou à gauche?--Ma foi! dans l'incertitude, je suis revenu au
+Nideck.
+
+--Tu as oublié de parler de son déjeûner, dit Sperver.
+
+--Ah! c'est vrai, Monsieur. Au pied de la Roche-Fendue, je vis qu'elle
+avait allumé du feu ... la place était toute noire.... Je posai la
+main dessus, pensant qu'elle serait encore chaude, ce qui m'aurait
+prouvé que la Peste n'avait pas fait beaucoup de chemin ... mais elle
+était froide comme glace.... Je remarquai tout près de là un collet
+tendu dans les broussailles....
+
+--Un collet?...
+
+--Oui; il paraît que la vieille sait tendre des pièges.... Un lièvre
+s'y était pris; sa place restait encore empreinte dans la neige,
+étendue tout au long. La sorcière avait allumé du feu pour le faire
+cuire: elle s'était régalée!
+
+--Et dire, s'écria Sperver furieux en frappant du poing sur la table,
+dire que cette vieille scélérate mange de la viande, tandis que, dans
+nos villages, tant d'honnêtes gens se nourrissent de pommes de terre!
+Voilà ce qui me révolte, Fritz.... Ah! si je la tenais!...»
+
+Mais il n'eut pas le temps d'exprimer sa pensée; il pâlit, et, tous
+trois, nous restâmes immobiles, nous regardant l'un l'autre, bouche
+béante.
+
+Un cri ... ce cri lugubre du loup par les froides journées d'hiver
+... ce cri qu'il faut avoir entendu, pour comprendre tout ce que la
+plainte des fauves a de navrant et de sinistre ... ce cri retentissait
+près de nous! Il montait la spirale de notre escalier, comme si la
+bête eût été sur le seuil de la tour!
+
+On a souvent parlé du rugissement du lion grondant le soir dans
+l'immensité du désert.... Mais si l'Afrique, brûlante, calcinée,
+rocailleuse, a sa grande voix tremblotante comme le roulement lointain
+de la foudre, les vastes plaines neigeuses du Nord ont aussi leur voix
+étrange, conforme à ce morne tableau de l'hiver, où tout sommeille, où
+pas une feuille ne murmure ... et cette voix, c'est le hurlement du
+loup!
+
+A peine ce cri lugubre s'était-il fait entendre, qu'une autre voix
+formidable, celle de soixante chiens, y répondait dans les remparts du
+Nideck. Toute la meute se déchaînait à la fois: les aboiements lourds
+des limiers, les glapissements rapides des spitz, les jappements
+criards des épagneuls, la voix mélancolique des bassets qui pleurent,
+tout se confondait avec le cliquetis des chaînes, les secousses des
+chenils ébranlés par la rage, et, par-dessus tout cela, le hurlement
+continu, monotone, du loup, dominait toujours: c'était le chant de ce
+concert infernal!
+
+Sperver bondit de sa place, courut sur la plate-forme, et plongeant
+son regard au pied de la tour:
+
+«Est-ce qu'un loup serait tombé dans les fossés?» dit-il.
+
+Mais le hurlement partait de l'intérieur. Alors, se tournant de notre
+côté: «Fritz!... Sébalt!...s'écria-t-il, arrivez!...» Nous descendîmes
+les marches quatre à quatre et nous entrâmes dans la salle d'armes.
+Là, nous n'entendions plus que le loup pleurant sous les voûtes
+sonores; les cris lointains de la meute devenaient haletants; les
+chiens s'enrouaient de rage; leurs chaînes s'entrelaçaient; ils
+s'étranglaient peut-être.
+
+Sperver tira son couteau de chasse, Sébalt en fit autant; ils me
+précédèrent dans la galerie.
+
+Les hurlements nous guidaient vers la chambre du malade. Sperver,
+alors, ne disait plus rien ... il pressait le pas. Sébalt allongeait
+ses longues jambes. Je sentais un frisson me parcourir le corps: un
+pressentiment nous annonçait quelque chose d'abominable.
+
+En courant vers les appartements du comte, nous vîmes toute la maison
+sur pied: les gardes-chasse, les veneurs, les marmitons, allaient au
+hasard, se demandant:
+
+«Qu'est-ce qu'il y a? D'où viennent ces cris?»
+
+Nous pénétrâmes, sans nous arrêter, dans le couloir qui précède la
+chambre du seigneur du Nideck, et nous rencontrâmes dans le vestibule
+la digne Marie Lagoutte, qui seule avait eu le courage d'y entrer
+avant nous. Elle tenait dans ses bras la jeune comtesse évanouie, la
+tête renversée, la chevelure pendante, et l'emportait rapidement.
+
+Nous passâmes près d'elle si vite, que c'est à peine si nous
+entrevîmes cette scène pathétique. Depuis elle m'est revenue en
+mémoire, et la tête pâle d'Odile retombant sur l'épaule de la bonne
+femme m'apparaît comme l'image touchante de l'agneau qui tend la gorge
+au couteau sans se plaindre, tué d'avance par l'effroi.
+
+Enfin nous étions devant la chambre du comte.
+
+Le hurlement se faisait entendre derrière la porte.
+
+Nous nous regardâmes en silence, sans chercher à nous expliquer la
+présence d'un tel hôte; nous n'en avions pas le temps; les idées
+s'entrechoquaient dans notre esprit.
+
+Sperver poussa brusquement la porte, et, le couteau de chasse à la
+main, il voulut s'élancer dans la chambre; mais il s'arrêta sur le
+seuil, immobile comme pétrifié.
+
+Je n'ai jamais vu pareille stupeur se peindre sur la face d'un homme:
+ses yeux semblaient jaillir de sa tête, et son grand nez maigre se
+recourbait en griffe sur sa bouche béante.
+
+Je regardai par-dessus son épaule, et ce que je vis me glaça
+d'horreur.
+
+Le comte de Nideck, accroupi sur son lit, les deux bras en avant, la
+tête basse, inclinée sous les tentures rouges, les yeux étincelants,
+poussait des hurlements lugubres!
+
+Le loup ... c'était lui!...
+
+Ce front plat ... ce visage allongé en pointe ... cette barbe
+roussâtre, hérissée sur les joues ... cette longue échine maigre ...
+ces jambes nerveuses ... la face, le cri, l'attitude, tout ... tout
+... révélait la bête fauve cachée sous le masque humain!
+
+Parfois il se taisait une seconde pour écouter, et faisait vaciller
+les hautes tentures comme un feuillage, en hochant la tête ... puis il
+reprenait son chant mélancolique.
+
+Sperver, Sébalt et moi, nous étions cloués à terre, nous retenions
+notre haleine, saisis d'épouvante.
+
+Tout à coup le comte se tut; comme le fauve qui flaire le vent, il
+leva la tête et prêta l'oreille.
+
+Là-bas!... là-bas!... sous les hautes forêts de sapins chargées
+de neige, un cri se faisait entendre; d'abord faible, il semblait
+augmenter en se prolongeant, et bientôt nous l'entendîmes dominer le
+tumulte de la meute: la louve répondait au loup!
+
+Alors Sperver, se tournant vers moi, la face pâle et le bras étendu
+vers la montagne, me dit à voix basse:
+
+«Écoute la vieille!»
+
+Et le comte, immobile, la tête haute, le cou allongé, la bouche
+ouverte, la prunelle ardente, semblait comprendre ce que lui disait
+cette voix lointaine perdue au milieu des gorges désertes du
+Schwartz-Wald, et je ne sais quelle joie épouvantable rayonnait sur
+toute sa figure.
+
+En ce moment, Sperver, d'une voix pleine de larmes, s'écria:
+
+«Comte de Nideck, que faites-vous?»
+
+Le comte tomba comme foudroyé. Nous nous précipitâmes dans la chambre
+pour le secourir....
+
+La troisième attaque commençait:--elle fut terrible!
+
+
+IX
+
+Le comte de Nideck se mourait!
+
+Que peut l'art en présence de ce grand combat de la vie et de la mort?
+A cette heure dernière où les lutteurs invisibles s'étreignent corps à
+corps, se pressent haletants, se renversent et se relèvent tour à tour
+... que peut le médecin?
+
+Regarder, écouter et frémir!
+
+Parfois la lutte semble suspendue; la vie se retire dans son fort,
+elle s'y repose, elle y puise le courage, du désespoir. Mais bientôt
+son ennemi l'y suit. Alors, s'élançant à sa rencontre, elle l'étreint
+de nouveau. Le combat recommence plus ardent, plus près de l'issue
+fatale.
+
+Et le malade, baigné de sueur froide, l'oeil fixe, les bras
+inertes, ne peut rien pour lui-même. Sa respiration, tantôt courte,
+embarrassée, anxieuse, tantôt longue, large et profonde, marque les
+différentes phases de cette bataille épouvantable.
+
+Et les assistants se regardent.... Ils pensent: «Un jour, cette même
+lutte aura lieu pour nous.... Et la mort victorieuse nous emportera
+dans son antre, comme l'araignée la mouche. Mais la vie ... elle
+... l'âme, déployant ses ailes, s'envolera vers d'autres cieux en
+s'écriant: «J'ai fait mon devoir ... j'ai vaillamment combattu!» Et
+d'en bas, la mort, la regardant s'élever, ne pourra la suivre: elle
+ne tiendra qu'un cadavre!--O consolation suprême!.... certitude de
+l'immortalité ... espérance de justice ... quel barbare pourrait vous
+arracher du coeur de l'homme?...»
+
+Vers minuit, le comte de Nideck me semblait perdu, l'agonie
+commençait: le pouls brusque, irrégulier, avait des défaillances ...
+des interruptions ... puis des retours soudains....
+
+Il ne me restait plus qu'à voir mourir cet homme ... je tombais de
+fatigue; tout ce que l'art permet, je l'avais fait.
+
+Je dis à Sperver de veiller ... de fermer les yeux de son maître.
+
+Le pauvre garçon était désolé; il se reprochait son exclamation
+involontaire: «Comte de Nideck, que faites-vous?» et s'arrachait les
+cheveux de désespoir.
+
+Je me rendis seul dans la tour de Hugues, ayant à peine eu le temps de
+prendre quelque nourriture; je n'en sentais pas le besoin.
+
+Un bon feu brillait dans la cheminée. Je me jetai tout habillé sur mon
+lit et le sommeil ne tarda pas à venir; ce sommeil lourd, inquiet, que
+l'on s'attend à voir interrompre par des gémissements et des pleurs.
+
+Je dormais ainsi, la face tournée vers le foyer, dont la lumière
+ruisselait sur les dalles.
+
+Au bout d'une heure le feu s'assoupit, et, comme il arrive en pareil
+cas, la flamme, se ranimant par instants, battait les murailles de ses
+grandes ailes rouges et fatiguait mes paupières.
+
+Perdu dans une vague somnolence, j'entr'ouvris les yeux, pour voir
+d'où provenaient ces alternatives de lumière et d'obscurité.
+
+La plus étrange surprise m'attendait:
+
+Sur le fond de l'âtre, à peine éclairé par quelques braises encore
+ardentes, se détachait un profil noir: la silhouette de la Peste!
+
+Elle était accroupie sur un escabeau, et se chauffait en silence.
+
+Je crus d'abord à une illusion, suite naturelle de mes pensées depuis
+quelques jours ... je me levai sur le coude, regardant, les yeux
+arrondis par la crainte.
+
+C'était bien elle: calme, immobile, les jambes recoquillées entre ses
+bras ... telle que je l'avais vue dans la neige ... avec son grand cou
+replié, son nez en bec d'aigle, ses lèvres contractées.
+
+J'eus peur!
+
+Comment la Peste-Noire était-elle là?--Comment avait-elle pu arriver
+dans cette haute tour, dominant les abîmes?
+
+Tout ce que m'avait raconté Sperver de sa puissance mystérieuse me
+parut justifié!...--La scène de Lieverlé grondant contre la muraille
+me passa devant les yeux comme un éclair!....--Je me blottis dans
+l'alcôve, respirant à peine, et regardant cette silhouette immobile,
+comme une souris regarderait un chat du fond de son trou.
+
+La vieille ne bougeait pas plus que le montant de la cheminée taillé
+dans le roc ... ses lèvres marmotaient je ne sais quoi!
+
+Mon coeur galopait, ma peur redoublait de minute en minute, en raison
+du silence et de l'immobilité de cette apparition surnaturelle.
+
+Cela durait bien depuis un quart d'heure, quand, le feu gagnant une
+brindille de sapin, il y eut un éclair: la brindille se tordit en
+sifflant, et quelques rayons lumineux jaillirent jusqu'au fond de la
+salle.
+
+Cet éclair suffit pour me montrer la vieille revêtue d'une antique
+robe de brocart à fond pourpre tournant au violet et roide comme du
+carton; un lourd bracelet à son poignet gauche; une flèche d'or dans
+son épaisse chevelure grise tordue sur la nuque.
+
+Ce fut comme une évocation des temps passés.
+
+Cependant, la Peste ne pouvait avoir d'intentions hostiles: elle
+aurait profité de mon sommeil pour les exécuter.
+
+Cette pensée commençait à me rassurer un peu, quand tout à coup elle
+se leva ... et, lentement ... lentement ... s'approcha de mon lit,
+tenant à la main une torche qu'elle venait d'allumer.
+
+Je m'aperçus alors que ses yeux étaient fixes, hagards....
+
+Je fis un effort pour me lever, pour crier: pas un muscle de mon corps
+ne tressaillit, pas un souffle ne me vint aux lèvres!
+
+Et la vieille, penchée sur moi, entre les rideaux, me regardait avec
+un sourire étrange... Et j'aurais voulu me défendre, appeler... mais
+son regard me paralysait, comme l'oiseau sous l'oeil du serpent.
+
+Pendant cette contemplation muette, chaque seconde avait pour moi la
+durée de l'éternité....
+
+Qu'allait-elle entreprendre?
+
+Je m'attendais à tout.
+
+Subitement, elle tourna la tête, prêta l'oreille, puis, traversant la
+salle à grands pas, elle ouvrit la porte.
+
+Enfin j'avais recouvré une partie de mon courage.... La volonté me mit
+debout comme un ressort.... Je m'élançai sur les pas de la vieille,
+qui d'une main tenait sa torche haute et de l'autre la porte toute
+grande ouverte.
+
+J'allais la saisir par les cheveux, lorsqu'au fond de la galerie, sous
+la voûte en ogive du château donnant sur la plate-forme, j'aperçus,
+qui?
+
+Le comte de Nideck lui-même!
+
+Le comte de Nideck,--que je croyais mourant,--revêtu d'une énorme peau
+de loup, dont la mâchoire supérieure s'avançait en visière sur son
+front, les griffes sur ses épaules, et dont la queue traînait derrière
+lui sur les dalles.
+
+Il portait de ces grands souliers formés d'un cuir épais cousu comme
+une feuille roulée; une griffe d'argent serrait la peau autour de
+son cou, et, dans sa physionomie, sauf le regard terne, d'une fixité
+glaciale, tout annonçait l'homme fort, l'homme du commandement:--le
+maître!
+
+En face d'un tel personnage, mes idées se heurtèrent, se confondirent.
+La fuite n'était pas possible. J'eus encore la présence d'esprit de me
+jeter dans l'embrasure de la fenêtre.
+
+Le comte entra, regardant la vieille, les traits rigides. Ils se
+parlèrent à voix basse, si basse qu'il me fut impossible de rien
+entendre, mais leurs gestes étaient expressifs: la vieille indiquait
+le lit!
+
+Ils s'approchèrent de la cheminée sur la pointe des pieds.... Là, dans
+l'ombre de la travée, la Peste-Noire déroula un grand sac en souriant.
+
+A peine le comte eut-il vu ce sac, qu'en trois bonds il fut près du
+lit, et y appuya le genou ... les rideaux s'agitèrent ... son corps
+disparaissait sous leurs plis.... Je ne voyais plus qu'une de ses
+jambes encore appuyée sur les dalles et la queue de loup ondoyant de
+droite à gauche.
+
+Vous eussiez dit une scène de meurtre!
+
+Tout ce que la terreur peut avoir de plus affreux, de plus
+épouvantable, ne m'aurait pas tant saisi que la représentation muette
+d'un tel acte.
+
+La vieille accourut à son tour, déployant le sac.
+
+Les rideaux s'agitèrent encore, les ombres battirent les murs. Mais ce
+qu'il y a de plus horrible, c'est que je crus voir une flaque de sang
+se répandre sur les dalles et couler lentement vers le foyer: c'était
+la neige attachée aux pieds du comte, et qui se fondait à la chaleur.
+
+Je considérais encore cette traînée noire, sentant ma langue se glacer
+jusqu'au fond de ma gorge, lorsqu'un grand mouvement se fit.
+
+La vieille et le comte bourraient les draps dans leur sac; ils les
+poussaient avec la précipitation du chien qui gratte la terre; puis
+le seigneur du Nideck jeta cet objet informe sur son épaule, et se
+dirigea vers la porte. Le drap traînait derrière lui; la vieille le
+suivait avec sa torche. Ils traversèrent la courtine.
+
+Moi, je sentais mes genoux vaciller, s'entrechoquer ... je priais tout
+bas!
+
+Deux minutes ne s'étaient pas écoulées, que je m'élançais sur leurs
+traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.
+
+Je traversai la courtine en courant, et j'allais pénétrer sous l'ogive
+de la tour, quand une citerne large et profonde s'ouvrit à mes pieds;
+un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer ...
+tournoyer ... autour du cordon de pierre, comme une luciole... Elle
+devenait imperceptible par la distance.
+
+Je descendis à mon tour les premières marches de l'escalier, me
+guidant sur cette lueur lointaine.
+
+Tout à coup elle disparut: la vieille et le comte avaient atteint le
+fond du précipice.... Moi, la main contre le pilier, je continuai de
+descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d'autre
+issue.
+
+Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et
+je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte
+basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre.
+J'écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la
+base du donjon de Hugues.
+
+Qui aurait supposé qu'un trou pareil montait au château? Qui l'avait
+enseigné à la vieille? Je ne m'arrêtai point à ces questions.
+
+La plaine immense s'étendait devant moi, éblouissante de lumière comme
+en plein jour.... A ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec
+ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l'infini.
+
+L'air était froid, calme; je me sentis réveillé, comme subtilisé par
+cette atmosphère glaciale. Mon premier regard fut pour reconnaître la
+direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s'élevait
+lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait
+sur le ciel, piqué d'étoiles sans nombre.
+
+Je les atteignis à la descente du ravin.
+
+Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours.... Son
+attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose
+d'automatique.
+
+Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de
+l'Altenberg, tantôt dans l'ombre, tantôt en pleine lumière, car la
+lune brillait d'un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient
+de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la
+saisir; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme
+des lames d'acier, me pénétraient jusqu'au coeur.
+
+J'aurais voulu retourner: une force invincible me portait à suivre le
+funèbre cortège.
+
+A cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les
+broussailles du Schwartz-Wald, j'entends la neige craquer sous mes
+pas, la feuille se traîner au souffle de la bise... Je me vois
+suivre ces deux êtres silencieux ... et je ne puis comprendre quelle
+puissance mystérieuse m'entraînait dans leur courant.
+
+Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus,
+dépouillés... Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent
+sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de
+neige.... Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.
+
+Je retourne brusquement la tête et ne vois rien.
+
+Nous venions d'atteindre une ligne de rochers à la crête de
+l'Altenberg; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg ...,
+mais en hiver les torrents ne coulent pas ... c'est à peine si un
+filet d'eau serpente sous leur couche épaisse de glace ... la solitude
+n'a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre.... Ce
+qu'il y a de plus effrayant, c'est le silence!
+
+Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans
+le roc ... ils montèrent tout droit ... sans hésiter ... avec une
+certitude incroyable; moi, je dus m'accrocher aux broussailles pour
+les suivre.
+
+A peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l'abîme, je me
+vis à trois pas d'eux, et, de l'autre côté, j'aperçus un précipice
+sans fond. A notre gauche, tombait le torrent du Schnéeberg alors
+pris de glace et suspendu dans les airs.--Cette apparence du flot qui
+bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les
+broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa
+racine ... cette apparence du mouvement dans l'immobilité de la mort,
+et ces deux personnages silencieux, procédant à leur oeuvre sinistre
+avec l'impassibilité de l'automate ... tout cela renouvela mes
+terreurs.
+
+La nature elle-même semblait partager mon épouvante. Le comte avait
+déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au
+bord du gouffre... puis le long suaire flotta sur l'abîme.... Et les
+meurtriers se penchèrent....
+
+Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux... Je le
+vois descendre ... descendre ... comme le cygne frappé à la cime des
+airs ... l'aile détendue ... la tête renversée ... tourbillonnant dans
+la mort.
+
+Il disparut dans les profondeurs du précipice.
+
+En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s'approchait de la lune la
+voila lentement de ses contours bleuâtres; les rayons se retirèrent.
+
+La vieille, tenant le comte par la main, et l'entraînant avec une
+rapidité vertigineuse, m'apparut une seconde.
+
+Le nuage était en plein sur le disque. Je ne pouvais faire un pas sans
+risquer de me précipiter dans l'abîme.
+
+Au bout de quelques minutes, il y eut une crevasse dans le nuage.
+Je regardai. J'étais seul à la pointe du roc; la neige me montait
+jusqu'aux genoux.
+
+Saisi d'horreur ... je redescendis l'escarpement et me mis à courir
+vers le château, bouleversé comme si j'eusse commis un crime!....
+
+Quant au seigneur du Nideck et à la vieille, je ne les voyais plus
+dans la plaine.
+
+
+Où étaient-ils? Comment avaient-ils disparu?
+
+
+X
+
+J'errais autour du Nideck sans pouvoir retrouver l'issue par laquelle
+j'étais sorti.
+
+Tant d'inquiétudes et d'émotions successives commençaient à réagir sur
+ma tête; je marchais au hasard, me demandant avec terreur si la folie
+ne jouait pas un rôle dans mes idées, ne pouvant me résoudre à croire
+à ce que j'avais vu, et cependant effrayé de la lucidité de mes
+perceptions.
+
+Cet homme qui lève un flambeau dans les ténèbres, qui hurle comme un
+loup, qui va froidement accomplir un crime imaginaire ... sans en
+omettre un geste, une circonstance ... le moindre détail ... qui
+s'échappe enfin et confie au torrent le secret de son meurtre: tout
+cela me torturait l'esprit ... allait et venait sous mes yeux, et me
+produisait l'effet d'un cauchemar.
+
+Je courais, haletant, égaré par les neiges, ne sachant de quel côté me
+diriger.
+
+Le froid devenait plus vif à l'approche du jour.... Je grelottais....
+Je maudissais Sperver d'être venu me prendre à Tubingue, pour me
+lancer dans cette aventure hideuse.
+
+Enfin, exténué, la barbe chargée de glaçons, les oreilles à demi
+gelées, je finis par découvrir la grille et je sonnai à tour de bras.
+
+Il était alors environ quatre heures du matin. Knapwurst se fit
+terriblement attendre. Sa petite _cassine_, adossée contre le roc,
+près du grand portail, restait silencieuse; il me semblait que le
+bossu n'en finirait pas de s'habiller, car je le supposais couché,
+peut-être endormi.
+
+Je sonnai de nouveau.
+
+A ce coup, sa figure grotesque sortit brusquement, et me cria de la
+porte, d'un accent furieux:
+
+«Qui est là!
+
+--Moi ... le docteur Fritz!
+
+--Ah! c'est différent.... _Voyons voir._»
+
+Il rentra dans sa loge chercher une lanterne, traversa la cour
+extérieure, ayant de la neige jusqu'au ventre, et, me fixant à travers
+la grille:
+
+«Pardon... pardon... docteur Fritz, dit-il, je vous croyais couché
+là-haut, dans la tour de Hugues... Comment... c'était vous qui
+sonniez? Tiens! tiens! C'est donc ça que Sperver est venu me demander
+vers minuit si personne n'était sorti... J'ai répondu que non.... et,
+de fait, je ne vous avais pas vu.
+
+--Mais, au nom du ciel, Monsieur Knapwurst, ouvrez donc! vous
+m'expliquerez cela plus tard.
+
+--Allons, allons, un peu de patience.»
+
+Et le bossu lentement, lentement, défaisait le cadenas et roulait la
+grille, tandis que je claquais des dents et frissonnais des pieds à la
+tête.
+
+«Vous avez bien froid, docteur! me dit alors le petit homme, vous ne
+pouvez entrer au château... Sperver en a fermé la porte intérieure ...
+je ne sais pourquoi .... cela ne se fait pas d'habitude ... la grille
+suffit: venez vous chauffer chez moi. Vous ne trouverez pas ma petite
+chambre merveilleuse. Ce n'est à proprement parler qu'un réduit ...
+mais, quand on a froid, on n'y regarde pas de si près.»
+
+Sans répondre à son bavardage, je le suivais rapidement.
+
+Nous entrâmes dans la _cassine_, et, malgré mon état de congélation
+presque totale, je ne pus m'empêcher d'admirer le désordre pittoresque
+de cette sorte de niche. La toiture d'ardoises appuyée d'un côté
+contre le roc, et de l'autre sur un mur de six à sept pieds de haut,
+laissait voir ses poutres noircies, s'étayant jusqu'au faîte.
+
+L'appartement se composait d'une pièce unique, ornée d'un grabat que
+le gnome ne se donnait pas la peine de faire tous les jours, et de
+deux petites fenêtres à carreaux hexagones, où la lune avait déteint
+ses rayons nacrés de rose et de violet. Une grande table carrée
+en occupait le milieu. Comment cette grande table de chêne massif
+était-elle entrée par cette petite porte?.. Il eût été difficile de le
+dire.
+
+Quelques tablettes ou étagères soutenaient des rouleaux de parchemin,
+de vieux bouquins, grands et petits. Sur la table était ouvert un
+immense volume à majuscules peintes, à reliure de peau blanche, à
+fermoir et coins d'argent. Cela me parut avoir tout l'air d'un recueil
+de chroniques. Enfin deux fauteuils, dont l'un de cuir roux et l'autre
+garni d'un coussin de duvet, où l'échine anguleuse et le coxal
+biscornu de Knapwurst avaient laissé leur empreinte, complétaient
+l'ameublement.
+
+Je passe l'écritoire, les plumes, le pot à tabac, les cinq ou six
+pipes éparses à droite et à gauche, et dans un coin le petit poêle
+de fonte à porte basse, ouverte, ardente, lançant parfois une gerbe
+d'étincelles, avec le sifflement bizarre du chat qui se fâche et lève
+la patte.
+
+Tout cela était plongé dans cette belle teinte brune d'ambre enfumé
+qui repose la vue, et dont les vieux maîtres flamands ont emporté le
+secret.
+
+«Vous êtes donc sorti hier soir, Monsieur le docteur? me dit
+Knapwurst, lorsque nous fûmes commodément installés, lui devant son
+volume, moi les mains contre le tuyau du poêle.
+
+--Oui, d'assez bonne heure, lui répondis-je; un bûcheron du
+Schwartz-Wald avait besoin de mon secours: il s'était donné de la
+hache dans le pied gauche.»
+
+Cette explication parut satisfaire le bossu; il alluma sa pipe, une
+petite pipe de vieux buis, toute noire, qui lui pendait sur le menton.
+
+«Vous ne fumez pas, docteur?
+
+--Pardon.
+
+--Eh bien! bourrez donc une de mes pipes.... J'étais là, fit-il en
+étendant sa longue main jaune sur le volume ouvert, j'étais à lire les
+chroniques de Hertzog, lorsque vous avez sonné.»
+
+Je compris alors la longue attente qu'il m'avait fait subir.
+
+«Vous aviez un chapitre a finir? lui dis-je en souriant.
+
+--Oui, Monsieur...» fit-il de même.
+
+Et nous rîmes ensemble.
+
+«C'est égal, reprit-il, si j'avais su que c'était vous, j'aurais
+interrompu le chapitre.»
+
+Il y eut quelques instants de silence.
+
+Je considérais la physionomie vraiment hétéroclite du bossu, ces
+grandes rides contournant sa bouche, ces petits yeux plissés, ce nez
+tourmenté, arrondi par le bout, et surtout ce front volumineux à
+double étage. Je trouvais à la figure de Knapwurst quelque chose de
+socratique, et, tout en me chauffant, en écoutant le feu pétiller, je
+réfléchissais au sort étrange de certains hommes:
+
+«Voilà ce nain, me disais-je, cet être difformé, rabougri, exilé dans
+un coin du Nideck, comme le grillon qui soupire derrière la plaque de
+l'âtre; voilà ce Knapwurst qui, au milieu de l'agitation, des grandes
+chasses, des cavalcades allant et venant, des aboiements, des ruades
+et des halali ... le voilà qui vit seul, enfoui dans ses livres, ne
+songeant qu'aux temps écoulés, tandis que tout chante ou pleure autour
+de lui ... que le printemps, l'été, l'hiver, passent et viennent
+regarder, tour à tour, à travers ses petites vitres ternes, égayant,
+chauffant, engourdissant la naturel.... Pendant que tant d'autres
+êtres se livrent aux entraînements de l'amour, de l'ambition, de
+l'avarice ... espèrent ... convoitent ... désirent... lui n'espère
+rien, ne convoite, ne désire, rien. Il fume sa pipe, et, les yeux
+fixés sur un vieux parchemin, il rêve ... il s'enthousiasme pour des
+choses qui n'existent plus, ou qui n'ont jamais existé ... ce qui
+revient au même:--Hertzog a dit ceci... un tel suppose autre chose?--
+Et il est heureux!.... Sa peau parchemineuse se recoquille, son échine
+en trapèze se casse de plus en plus, ses grands coudes aigus creusent
+leur trou dans la table, tandis que ses longs doigts s'implantent dans
+ses joues, et que ses petits yeux gris se fixent sur des caractères
+latins, étrusques ou grecs. Il s'extasie, il se lèche les lèvres,
+comme un chat qui vient de laper un plat friand. Et puis il s'étend
+sur un grabat, les jambes croisées, croyant avoir fait sa suffisance.
+Oh! Dieu du ciel, est-ce en haut, est-ce en bas de l'échelle, qu'on
+trouve l'application sévère de tes lois, l'accomplissement du devoir?»
+
+Et cependant la neige fondait autour de mes jambes; la douce haleine
+du poêle me pénétrait. Je me sentais renaître dans cette atmosphère
+enfumée de tabac et de résine odorante.
+
+Knapwurst venait de poser sa pipe sur la table, et appuyant de nouveau
+la main sur l'in-folio:
+
+«Voici, docteur Fritz, dit-il d'un ton grave qui semblait sortir
+du fond de sa conscience ou, si vous aimez mieux, d'une tonne de
+vingt-cinq mesures, voici la loi et les prophètes!
+
+--Comment cela, Monsieur Knapwurst?
+
+--Le parchemin ... le vieux parchemin, dit-il, j'aime ça! Ces vieux
+feuillets jaunes, vermoulus, c'est tout ce qui nous reste des temps
+écoulés, depuis Kar-le-Grand jusqu'aujourd'hui! Les vieilles familles
+s'en vont ... les vieux parchemins restent! Que serait la gloire des
+Hohenstaufen, des Leiningen, des Nideck et de tant d'autres races
+fameuses?.... Que seraient leurs titres, leurs armoiries, leurs hauts
+faits, leurs expéditions lointaines en Terre-Sainte, leurs alliances,
+leurs antiques prétentions, leurs conquêtes accomplies ... et depuis
+longtemps effacées?.... Queserait tout cela ... sans ces parchemins?
+Rien! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s'ils
+n'avaient jamais été ..., eux et tout ce qui les touchait de près ou
+de loin!.... Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses
+tombent et s'effacent.... Ce sont des ruines, de vagues souvenirs!....
+De tout cela, une seule chose subsiste: la chronique ... l'histoire
+... le chant du barde ou du minnesinger ... le parchemin!»
+
+II y eut un silence. Knapwurst reprit:
+
+«Et dans ces temps lointains,--où les grands chevaliers allaient
+guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et
+quelquefois moins!--avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre
+petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine,
+l'écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume
+pour fanon! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant:
+
+«Celui-ci n'est qu'un atome, un puceron; il n'est bon à rien, il ne
+fait rien, ne perçoit point nos impôts et n'administre point nos
+domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing,
+nous sommes tout!» Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable
+traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa
+vieillesse. Eh bien! ce puceron, cet atome les fait survivre à la
+poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures!
+
+--Aussi, moi, j'aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les
+vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les
+vieilles murailles de s'écrouler et de disparaître tout à fait.»
+
+En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli; une pensée
+attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.
+
+Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres!
+Et puis, il disait vrai: ses paroles avaient un sens profond.
+
+J'en fus tout surpris.
+
+«Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin?
+
+--Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le
+latin et le grec; de vieilles grammaires m'ont suffi. C'étaient des
+livres du comte, mis au rebut; ils me tombèrent dans les mains ...
+je les dévorai!.... Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck,
+m'ayant entendu par hasard faire une citation latine, s'étonna: «Qui
+donc t'a appris le latin, Knapwurst?--Moi-même, Monseigneur.» Il me
+posa quelques questions. J'y répondis assez bien. «Parbleu! dit-il,
+Knapwurst en sait plus que moi; je veux en faire mon archiviste.» Et
+il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela
+trente-cinq ans, j'ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte,
+me voyant sur mon échelle, s'arrête un instant, et me demande: «Eh!
+que fais-tu donc là, Knapwurst?--Je lis les archives de la famille,
+Monseigneur.--Ah! et ça te réjouit?
+
+--Beaucoup.--Allons; tant mieux! sans toi, Knapwurst, qui saurait la
+gloire des Nideck?» Et il s'en va en riant. Je fais ici ce que je
+veux.
+
+--C'est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst?
+
+--Oh! docteur Fritz, quel coeur! quelle franchise! fit le bossu en
+joignant les mains; il n'a qu'un défaut.
+
+--Et lequel?
+
+--De n'être pas assez ambitieux.
+
+--Comment?
+
+--Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck! l'une des plus
+illustres familles d'Allemagne, songez donc! il n'aurait eu qu'à
+vouloir ... il serait ministre, ou feld-maréchal.... Eh bien! non; dès
+sa jeunesse, il s'est retiré de la politique;--sauf la campagne de
+France qu'il a faite à la tête d'un régiment qu'il avait levé à son
+compte,--sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l'agitation,
+simple, presque ignoré, ne s'inquiétant que de ses chasses.»
+
+Ces détails m'intéressaient au plus haut point. La conversation
+prenait d'elle-même le chemin que j'aurais voulu lui faire suivre. Je
+résolus d'en profiter.
+
+«Le comte n'a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst?
+
+--Aucune, docteur Fritz, aucune, et c'est dommage, car les grandes
+passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme, dépourvu
+d'ambition, se présente dans une haute lignée, c'est un malheur.
+Il laisse déchoir sa race.... Je pourrais vous en citer bien des
+exemples! Ce qui ferait le bonheur d'une famille de marchands cause la
+perte des noms illustres.»
+
+J'étais étonné; toutes mes suppositions sur l'existence passée du
+comte croulaient.
+
+«Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des
+malheurs!....
+
+--Lesquels?
+
+--Il a perdu sa femme....
+
+--Oui, vous avez raison ... sa femme ... un ange ... il l'avait
+épousée par amour... C'était une Zâan ... vieille et bonne noblesse
+d'Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait
+le bonheur de Monseigneur. Elle mourut d'une maladie de langueur qui
+traîna cinq ans. Ah! tout fut épuisé pour la sauver; ils firent
+ensemble un voyage en Italie; elle en revint beaucoup plus mal, et
+succomba quelques semaines après leur retour. Le comte faillit en
+mourir. Pendant deux ans il s'enferma, ne voulant voir personne. Sa
+meute, ses chevaux, il laissait tout dépérir. Le temps a fini par
+calmer sa douleur. Mais il y a toujours quelque chose qui reste
+là,--fit le bossu, en appuyant le doigt sur son coeur avec émotion
+--vous comprenez ... quelque chose qui saigne! Les vieilles blessures
+font mal, aux changements de temps ... et les vieilles douleurs aussi,
+vers le printemps, quand l'herbe croît sur les tombes ... et en
+automne quand les feuilles des arbres couvrent la terre.... Du reste,
+le comte n'a pas voulu se remarier: il a reporté toute son affection
+sur sa fille.
+
+--Ainsi ce mariage a toujours été heureux?
+
+--Heureux! Il était une bénédiction pour tout le monde.»
+
+Je me tus. Le comte n'avait pas commis, il n'avait pu commettre un
+crime. Il fallait me rendre à l'évidence. Mais alors, cette
+scène nocturne, ces relations avec la Peste-Noire, ce simulacre
+épouvantable, ce remords dans le rêve entraînant les coupables à
+trahir leur passé, qu'était-ce donc?
+
+Je m'y perdais!
+
+Knapwurst ralluma sa pipe, et m'en offrit une que j'acceptai.
+
+Alors, le froid glacial qui m'avait saisi était dissipé; je me sentais
+dans cette douce quiétude qui suit les grandes fatigues, lorsque
+étendu dans un bon fauteuil, au coin du feu, enveloppé d'un nuage de
+fumée, on s'abandonne au plaisir du repos, et qu'on écoute le duo du
+grillon et de la bûche qui siffle dans la flamme.
+
+Nous restâmes bien un quart d'heure ainsi.
+
+«Le comte de Nideck s'emporte quelquefois contre sa fille?» me
+hasardai-je à dire.
+
+Knapwurst tressaillit, et, me fixant d'un regard louche, presque
+hostile:
+
+«Je sais, je sais!»
+
+Je l'observais du coin de l'oeil, pensant apprendre quelque chose de
+nouveau, mais il ajouta d'un air ironique:
+
+«Les tours du Nideck sont trop hautes, et la calomnie a le vol trop
+bas, pour qu'elle puisse jamais y monter.
+
+--Sans doute, mais le fait est positif.
+
+--Oui, que voulez-vous? c'est une lubie, un effet de son mal.... Une
+fois les crises passées, toute son affection pour mademoiselle Odile
+réparait.... C'est curieux, Monsieur: un amant de vingt ans ne serait
+pas plus enjoué, plus affectueux.... Cette jeune fille fait sa joie,
+son orgueil. Figurez-vous que je l'ai vu dix fois monter à cheval pour
+lui chercher une parure, des fleurs, que sais-je? Il partait seul et
+rapportait ces choses comme en triomphe, sonnant du cor. Il n'aurait
+voulu en confier la commission à personne, pas même à Sperver, qu'il
+aime tant! Aussi, mademoiselle Odile n'ose exprimer un désir devant
+lui, de peur de ces folies.... Enfin, que puis-je vous dire?.... Le
+comte de Nideck est le plus digne homme, le plus tendre père et
+le meilleur maître qu'on puisse souhaiter.... Les braconniers qui
+ravagent ses forêts ... l'ancien comte Ludwig les aurait fait
+pendre sans miséricorde; lui, il les tolère, il en fait même des
+gardes-chasse. Voyez Sperver: eh bien! si le comte Ludwig vivait
+encore, les os de Sperver seraient en train de jouer des castagnettes
+au bout d'une corde ... tandis qu'il est premier piqueur au château!»
+
+Décidément, c'était à confondre toutes mes suppositions. Je me pris le
+front entre les mains et je rêvai longtemps.
+
+Knapwurst, supposant que je dormais, s'était remis à sa lecture.
+
+Le jour grisâtre pénétrait alors dans la _cassine_.... La lampe
+pâlissait.... On entendait de vagues rumeurs dans le château.
+
+Tout à coup des pas retentirent au dehors. Je vis passer quelqu'un
+devant les fenêtres. La porte s'ouvrit brusquement, et Gédéon parut
+sur le seuil.
+
+
+XI
+
+La pâleur de Sperver et l'éclat de son regard annonçaient de nouveaux
+événements; cependant il était calme et ne parut pas étonné de ma
+présence chez Knapwurst.
+
+«Fritz, me dit-il d'un ton bref, je viens te chercher.»
+
+Je me levai sans répondre et je le suivis.
+
+A peine étions-nous sortis de la _cassine_, qu'il me prit par le bras,
+et m'entraîna vivement vers le château.
+
+«Mademoiselle Odile veut te parler, fit-il en se penchant à mon
+oreille.
+
+--Mademoiselle Odile!... serait-elle malade?
+
+--Non, elle est tout à fait remise; mais il se passe quelque chose
+d'extraordinaire. Figure-toi que ce matin, vers une heure, voyant le
+comte près de rendre l'âme, je vais pour éveiller la comtesse; au
+moment de sonner, le coeur me manque: «Pourquoi l'attrister? me
+dis-je, elle n'apprendra le malheur que trop tôt; et puis l'éveiller
+au milieu de la nuit, si faible et déjà toute brisée par tant de
+secousses, ça suffirait pour la tuer du coup!» Je reste là dix minutes
+à réfléchir; enfin, je prends tout sur moi. Je rentre dans la chambre
+du comte, je regarde ... personne! Ce n'est pas possible: un homme à
+l'agonie! Je cours dans le corridor comme un fou.... Rien! J'entre
+dans la grande galerie.... Rien! Alors, je perds la tête, et me voilà
+de nouveau devant la chambre de mademoiselle Odile. Cette fois, je
+sonne; elle paraît en criant: «Mon père est mort?--Non....--Il a
+disparu?--Oui, Madame.... J'étais sorti un instant.... Lorsque je
+suis rentré....--Et le docteur Fritz ... où est-il?--Dans la tour de
+Hugues.--Dans la tour de Hugues!» Elle s'enveloppe de sa robe de
+chambre ... prend la lampe et sort.... Moi, je reste. Un quart d'heure
+après, elle revient, les pieds tout couverts de neige ... et pâle
+... pâle ... enfin ça faisait pitié.... Elle pose sa lampe sur la
+cheminée, et me dit, en me regardant: «C'est vous qui avez installé
+le docteur dans la tour?--Oui, Madame.--Malheureux!... vous ne saurez
+jamais le mal que vous avez fait....» Je voulais répondre. «Cela
+suffit ... allez fermer toutes les portes ... et couchez-vous.... Je
+veillerai moi-même.... Demain matin, vous irez prendre le docteur
+Fritz, chez Knapwurst, et vous me l'amènerez.... Pas de bruit! vous
+n'avez rien vu!... vous ne savez rien!»
+
+--C'est tout, Sperver?»
+
+Il inclina la tête gravement.
+
+«Et le comte?
+
+--Il est rentré.... Il va bien!»
+
+Nous étions arrivés dans l'antichambre... Gédéon frappa doucement à la
+porte, puis il ouvrit, annonçant:
+
+«Le docteur Fritz!»
+
+Je fis un pas, j'étais en présence d'Odile ... Sperver s'était retiré
+en fermant la porte.
+
+Une impression étrange se produisit dans mon esprit à la vue de la
+jeune comtesse, pâle, debout, la main appuyée sur le dossier d'un
+fauteuil, les yeux brillant d'un éclat fébrile et vêtue d'une longue
+robe de velours noir.
+
+Elle était calme et fière.
+
+Je me sentis tout ému.
+
+«Monsieur le docteur, dit-elle en m'indiquant un siège, veuillez vous
+asseoir, j'ai à vous entretenir d'une chose grave.»
+
+J'obéis en silence.
+
+Elle s'assit à son tour et parut se recueillir.
+
+«La fatalité, Monsieur, reprit-elle en fixant sur moi ses grands yeux
+bleus, la fatalité ou la Providence, je ne sais pas encore laquelle
+des deux, vous a rendu témoin d'un mystère où se trouve engagé
+l'honneur de ma famille.»
+
+Elle savait tout.
+
+Je restai stupéfait.
+
+«Madame, balbutiai-je, croyez bien que le hasard seul....
+
+--C'est inutile, fit-elle, je sais tout.... C'est affreux!»
+
+Puis d'un accent à fendre l'âme:
+
+«Mon père n'est point coupable!» cria-t-elle.
+
+Je frémis, et les mains étendues:
+
+«Je le sais, Madame, je connais la vie du comte, l'une des plus
+belles, des plus noble? qu'il soit possible de rêver.»
+
+Odile s'était levée à demi, comme pour protester contre toute pensée
+hostile à son père; en m'entendant le défendre moi-même, elle
+s'affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.
+
+«Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni; je serais morte à
+la pensée qu'un soupçon....
+
+--Ah! Madame, qui pourrait prendre pour dos réalités les vaines
+illusions du somnambulisme?
+
+--C'est vrai, Monsieur, je m'étais dit cela, mais les apparences ...
+je craignais ... pardonnez-moi ... J'aurais dû me souvenir que le
+docteur Fritz est un honnête homme....
+
+--De grâce, Madame, calmez-vous.
+
+--Non, fit-elle, laissez-moi pleurer.... Ces larmes me soulagent ...
+j'ai tant souffert depuis dix ans!... tant souffert!... Ce secret, si
+longtemps enfermé dans mon âme ... il me tuait ... j'en serais morte
+... comme ma mère!... Dieu m'a prise en pitié ... il vous en a confié
+la moitié ... Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi...»
+
+Elle ne put continuer; les sanglots l'étouffaient.
+
+Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu
+la douleur, après l'avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans
+les profondeurs de l'âme, elles passent, sinon heureuses, du moins
+indifférentes au milieu de la foule, et l'oeil de l'observateur
+lui-même pourrait s'y tromper; mais vienne un choc subit, un
+déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s'écroule,
+tout disparaît. L'ennemi vaincu se relève plus terrible qu'avant sa
+défaite; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs
+frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine,
+et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux,
+abondantes et pressées comme une pluie d'orage.
+
+Telle était Odile!
+
+Enfin, elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et,
+s'étant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les
+yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d'une voix
+lente et mélancolique:
+
+«Quand je descends dans le passé, Monsieur..., quand je remonte
+jusqu'au premier de mes rêves, je vois ma mère!--c'était une femme
+grande, pâle et silencieuse ... elle était jeune encore à l'époque
+dont je parle: elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en
+eût au moins donné cinquante!--Des cheveux blancs voilaient son front
+pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours
+contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un
+de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et
+l'orgueil. Il n'y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille
+femme de trente ans ... rien que sa taille droite et fière ...
+ses yeux brillants ... et sa voix douce et pure comme un rêve de
+l'enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette
+même salle ... la tête penchée ... Et moi ... je courais ... heureuse
+... oui ... heureuse autour d'elle ... ne sachant point ... pauvre
+enfant ... que ma mère était triste ... ne comprenant pas ce qu'il
+y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides!...
+J'ignorais le passé... le présent pour moi ... c'était la joie ... et
+l'avenir ... oh! l'avenir ... c'étaient les jeux du lendemain!»
+
+Odile sourit avec amertume et reprit: «Quelquefois, il m'arrivait, au
+milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse
+de ma mêre.... Elle s'arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant
+à ses pieds, elle se penchait lentement, m'embrassait au front avec
+un vague sourire, puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa
+tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j'ai voulu chercher
+dans mon âme le souvenir des premières années ... cette grande femme
+pâle m'est apparue comme l'image de la douleur. La voilà,--fit-elle en
+m'indiquant de la main un portrait suspendu au mur—la voilà telle que
+l'avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce
+terrible, et fatal secret.... Regardez!»
+
+Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que
+m'indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.
+
+Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide
+rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux
+noirs, fixes, ardents, d'une vitalité terrible, qui vous regardent!
+
+Il y eut un instant de silence.
+
+«Que cette femme a dû souffrir! me dis-je, et mon coeur se serra
+douloureusement.
+
+--J'ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte,
+reprit Odile, mais elle connaissait l'attraction mystérieuse de la
+Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues.... Tout enfin,
+tout!--Elle ne doutait pas de mon père. Oh non! seulement, elle
+mourait lentement, comme je meurs moi-même.»
+
+Je pris mon front dans mes mains ... je pleurais!
+
+«Une nuit, poursuivit-elle, j'avais alors dix ans,--ma mère, que
+son énergie seule soutenait encore, était à la dernière
+extrémité.--C'était en hiver ... je dormais; tout à coup une main
+nerveuse et froide me saisit le poignet; je regarde: en face de moi se
+trouvait une femme; d'une main elle portait un flambeau, et de l'autre
+elle m'étreignait le bras, que je sentais pris comme dans un étau
+de glace. Sa robe était couverte de neige; un tremblement convulsif
+agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d'un feu sombre, à
+travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage: c'était ma
+mère! «Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi, il faut
+que tu saches tout!» Je m'habillai, tremblante de peur.
+
+Alors, m'entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne
+ouverte. «Ton père va sortir de là, dit-elle, en m'indiquant la tour;
+il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir.» Et
+en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la
+vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit
+voir la scène de l'Altenberg. «Regarde, enfant, criait-elle, il le
+faut; car moi ... je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu
+veilleras ton père ... seule ... toute seule ... entends-tu bien?..
+Il y va de l'honneur de ta famille!»--Et nous revînmes.--Quinze jours
+après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son oeuvre à continuer,
+son exemple à suivre. Cet exemple, je l'ai suivi religieusement.... Au
+prix de quels sacrifices! Vous avez pu le voir: il m'a fallu désobéir
+à mon père, lui déchirer le coeur!--Me marier, c'était introduire
+l'étranger au milieu de nous. C'était trahir le secret de notre race.
+J'ai résisté! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du
+comte, et, sans la crise d'hier, qui a brisé mes forces et m'a
+empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule
+dépositaire du terrible secret!... Dieu en a décidé autrement: il a
+mis entre vos mains l'honneur de notre famille.... Je pourrais exiger
+de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que
+vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit....
+
+--Madame, m'écriai-je en me levant, je suis tout prêt....
+
+--Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point
+cette injure. Les serments n'engagent pas les coeurs vils, et la
+probité suffît aux coeurs honnêtes.... Ce secret, vous le garderez,
+j'en suis sûre.... Vous le garderez, parce que c'est votre devoir!...
+Mais j'attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus ... et
+voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire.»
+
+Elle se leva lentement.
+
+«Docteur Fritz, reprit-elle d'une voix qui me fit tressaillir, mes
+forces trahissent mon courage; je ploie sous le fardeau. J'ai besoin
+d'un aide, d'un conseil, d'un ami: voulez-vous être cet ami?»
+
+Je me levai tout ému.
+
+«Madame, lui dis-je, j'accepte avec reconnaissance l'offre que vous
+me faites, et je ne saurais vous dire combien j'en suis fier, mais
+permettez-moi cependant d'y mettre une condition.
+
+--Parlez, Monsieur.
+
+--C'est que ce titre d'ami ... je l'accepterai avec toutes les
+obligations qu'il m'impose....
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Un mystère plane sur votre famille; Madame; ce mystère, il faut
+le pénétrer à tout prix ... il faut s'emparer de la Peste-Noire ...
+savoir qui elle est ... ce qu'elle veut ... d'où elle vient!...
+
+--Oh! fit-elle, en agitant la tête, c'est impossible!...
+
+--Qui sait, Madame? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en
+inspirant à Sperver l'idée de venir me prendre à Tubingue.
+
+--Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement; la Providence
+ne fait rien d'inutile. Agissez comme votre coeur vous le conseillera.
+J'approuve tout d'avance!»
+
+Je portai à mes lèvres la main qu'elle me tendait, et je sortis plein
+d'admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte
+contre la douleur.
+
+Rien n'est beau comme le devoir noblement accompli!
+
+
+XII.
+
+Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous
+sortions ventre à terre du Nideck.
+
+Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n'avait qu'un cri:
+«Hue!...»
+
+Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante,
+la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile: il fendait
+littéralement l'air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu'il avait
+pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos
+côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes!
+
+Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l'avance,
+comme d'habitude, lorsque je m'écriai:
+
+«Halte, camarade! halte!... Avant de poursuivre notre route,
+délibérons!»
+
+Il fit volte-face.
+
+«Dis-moi seulement, Fritz, s'il faut tourner à droite ou à gauche.
+
+--Non, approche, il est indispensable que tu connaisses le but de
+notre voyage. En deux mots, il s'agit de prendre la vieille!»
+
+Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux
+braconnier ... ses yeux étincelèrent.
+
+«Ah! ah! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d'en venir
+là.»
+
+Et d'un mouvement d'épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.
+
+Ce geste significatif me donna l'éveil.
+
+«Un instant, Sperver! il ne s'agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de
+la prendre vivante.
+
+--Vivante?
+
+--Sans doute ... et pour t'épargner bien des remords, je dois te
+prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître.
+Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup.»
+
+Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait. «Est-ce bien vrai, Fritz?
+
+--C'est positif.»
+
+Il y eut un long silence; nos deux chevaux,
+
+Fox et Reppel, balançaient la tête l'un en face de l'autre, et se
+saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de
+l'expédition. Lieverlé bâillait d'impatience, allongeant et pliant
+sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait
+immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup, il la fit repasser sur
+son dos et s'écria:
+
+«Eh bien! tâchons de la prendre vivante, cette Peste... nous mettrons
+des gants, s'il le faut; mais ce n'est pas aussi facile que tu le
+penses, Fritz.»
+
+Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en
+amphithéâtre autour de nous, il ajouta:
+
+«Regarde: voici l'Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l'Oxenhorn,
+le Rhéethâl, le Behrenkopf ... et si nous montions un peu, tu verrais
+cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du
+Palatinat; il y a là dedans des rochers, des ravins, des défilés, des
+torrents et des forêts, toujours des forêts: ici des sapins, plus loin
+des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de
+tout cela; elle a bon pied, bon oeil; elle vous flaire d'une lieue.
+Allez donc la prendre.
+
+--Si c'était facile, où serait le mérite? Je ne t'aurais pas choisi
+tout exprès.
+
+--C'est bel et bon, ce que tu me chantes-là, Fritz!... Encore si nous
+tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu'avec du courage, de la
+patience....
+
+--Quant à sa piste, ne t'en inquiète pas, je m'en charge.
+
+--Toi?
+
+--Moi-même.
+
+--Tu te connais à trouver une piste?
+
+--Et pourquoi pas?
+
+--Ah! du moment que tu ne doutes de rien ... que tu penses en savoir
+plus que moi ... c'est autre chose ... marche en avant, je te suis.»
+
+Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que
+j'osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans
+ma barbe, je ne me fis pas répéter l'invitation, et je tournai
+brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de
+la poterne, après s'être enfuie avec le comte, avait dû traverser la
+plaine pour regagner la montagne.
+
+Sperver marchait derrière moi, sifflant d'un air d'indifférence, et je
+l'entendais murmurer: «Allez donc chercher en plaine les traces de la
+Louve!... un autre se serait imaginé qu'elle a dû suivre la lisière
+du bois, comme d'habitude.... Mais il paraît qu'elle se promène
+maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un
+bourgeois de Tubingue.»
+
+Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l'entendis
+s'exclamer de surprise; puis me regardant d'un oeil pénétrant:
+
+«Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n'en dis!
+
+--Comment cela, Gédéon?
+
+--Oui, cette piste que j'aurais cherchée huit jours ... tu la trouves
+du premier coup. Ça n'est pas naturel!
+
+--Où la vois-tu donc?
+
+--Eh! n'aie pas l'air de regarder à tes pieds!»
+
+Et m'indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible:
+
+«La voilà!»
+
+Aussitôt il prit le galop; je le suivis, et, deux minutes après, nous
+mettions pied à terre: c'était bien la trace de la Peste-Noire!
+
+«Je serais curieux de savoir, s'écria Sperver en se croisant les bras,
+d'où diable cette trace peut venir.
+
+--Que cela ne t'inquiète pas.
+
+--Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ... je
+parle quelquefois en l'air. Le principal est de savoir où la piste
+nous mènera.»
+
+Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.
+
+J'étais tout oreilles; lui, tout attention.
+
+«La trace est fraîche, dit-il à la première inspection; elle est de
+cette nuit! C'est étrange, Fritz: pendant la dernière attaque du
+comte, la vieille rôdait autour du Nideck.»
+
+Puis, examinant avec plus de soin:
+
+«Elle est de trois à quatre heures du matin.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--L'empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit
+dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes: il
+tombait du grésil ... il n'y en a pas sur la trace; donc elle a été
+faite depuis.
+
+--C'est juste, Sperver; mais elle peut avoir été faite beaucoup plus
+tard: à huit ou neuf heures, par exemple.
+
+--Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de
+brouillard qu'au petit jour.... La vieille est passée depuis le grésil
+... avant le verglas ... de trois à quatre heures du matin.»
+
+J'étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.
+
+Il se releva, frappant ses mains l'une contre l'autre, pour en
+détacher la neige, et, me regardant d'un air rêveur, il ajouta, comme
+se parlant à lui-même:
+
+«Mettons, au plus tard, cinq heures du matin.... Il est bien midi,
+n'est-ce pas, Fritz?
+
+--Midi moins un quart.
+
+--Bon! la vieille a sept heures d'avance sur nous. Il nous faudra
+suivre, pas à pas, tout le chemin qu'elle a fait... A cheval, nous
+pouvons la gagner d'une heure sur deux; et, supposé qu'elle marche
+toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons... En route,
+Fritz, en route!»
+
+Nous repartîmes, suivant les traces... Elles nous guidaient droit vers
+la montagne.
+
+Tout en galopant, Sperver me disait:
+
+«Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un
+trou, quelque part, ou qu'elle se fût reposée une heure ou deux, nous
+pourrions la tenir avant la fin du jour.
+
+--Espérons-le, Gédéon.
+
+--Oh!! n'y compte pas ... n'y compte pas. La vieille Louve est
+toujours en route ... elle est infatigable ... elle balaye tous les
+chemins creux du Schwartz-Wald.... Enfin, il ne faut pas se flatter
+de chimères.... Si, par hasard, elle s'est arrêtée ... tant mieux ...
+nous en serons plus contents ... et si elle a marché toujours ... eh
+bien! nous ne serons pas découragés!... Allons, un temps de galop ...
+hop! hop!... Fox!»
+
+C'est une étrange situation que celle de l'homme à la chasse de son
+semblable; car, après tout, cette malheureuse était notre semblable;
+elle était douée comme nous d'une âme immortelle; elle sentait,
+pensait, réfléchissait comme nous; il est vrai que des instincts
+pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu'un
+grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute
+oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain;
+mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit
+d'exercer sur elle le despotisme de l'homme sur la brute.
+
+Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite;
+moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j'étais déterminé à ne
+reculer devant aucun moyen, pour m'emparer de cet être bizarre.
+La chasse au loup, au sanglier, ne m'aurait pas inspiré la même
+exaltation!
+
+La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace,
+enlevés par le fer comme à l'emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.
+
+Sperver, tantôt le nez en l'air, sa grande moustache rousse au vent
+... tantôt son oeil gris sur la piste, me rappelait ces fameux
+Baskirs, que j'avais vus traverser l'Allemagne dans mon enfance, et
+son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le
+corsage svelte comme un lévrier, complétait l'illusion.
+
+Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de
+nos chevaux, et je ne pouvais m'empêcher de frémir, en songeant à sa
+rencontre avec la Peste: il était capable de la mettre en pièces,
+avant qu'elle eût le temps de jeter un cri.
+
+Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque
+colline, elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions
+une fausse trace.
+
+«Encore ici, criait Sperver, ce n'est rien ... on voit de loin; mais
+dans le bois, ce sera bien autre chose.... C'est là qu'il faudra
+ouvrir l'oeil!... Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la
+piste!... La voilà qui s'est amusée à balayer ses pas ... et puis, sur
+cette hauteur exposée au vent, elle s'est glissée jusqu'au ruisseau
+... elle l'a suivi dans le cresson pour gagner le coin des
+bruyères.... Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr!»
+
+Nous venions d'atteindre la lisière d'un bois de sapins. La neige,
+dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l'envergure des rameaux.
+C'était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y
+voir, et me fit placer à sa gauche, afin d'éviter mon ombre.
+
+Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de
+ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l'empreinte.
+Aussi, n'était-ce que dans les espaces libres, où la neige était
+tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.
+
+Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d'arbres. Le vieux
+braconnier s'en rongeait la moustache, et son grand nez formait un
+demi-cercle. Quand je voulais seulement dire un mot, il m'interrompait
+brusquement et s'écriait:
+
+«Ne parle pas, ça me trouble!» Enfin nous redescendîmes dans un vallon
+à gauche, et Gédéon, m'indiquant les pas de la Louve, au versant des
+bruyères:
+
+«Ceci, vieux, dit-il, n'est pas une fausse sortie, nous pouvons la
+suivre en toute confiance.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la Peste a l'habitude, dans toutes ses contre-marches, de
+faire trois pas de côté, puis de revenir sur ses brisées, d'en
+faire cinq ou six de l'autre, et de sauter brusquement dans une
+éclaircie.... Mais, quand elle se croit bien couverte, elle débusque
+sans s'inquiéter des feintes.... Tiens, que t'ai-je dit?... Elle
+bourre maintenant sous les broussailles comme un sanglier ... il
+ne sera pas difficile de suivre sa voie.... C'est égal, mettons-la
+toujours entre nous, et allumons une pipe.»
+
+Nous fîmes halte, et le brave homme, dont la figure commençait à
+s'animer, me regardant avec enthousiasme, s'écria:
+
+«Fritz, ceci peut être un des plus beaux jours de ma vie! Si nous
+prenons la vieille, je veux la ficeler comme un paquet de guenilles
+sur la croupe de Fox. Une seule chose m'ennuie.
+
+--Quoi?
+
+--C'est d'avoir oublié ma trompe.... J'aurais voulu sonner la rentrée
+en approchant du Nideck. Ha! ha! ha!»
+
+Il alluma son tronçon de pipe, et nous repartîmes.
+
+Les traces de la Louve gagnaient alors le haut des bois sur une pente
+tellement roide, qu'il nous fallut plusieurs fois mettre pied à terre
+et conduire nos chevaux par la bride.
+
+«La voilà qui tourne à droite, me dit Sperver; de ce côté-là les
+montagnes sont à pic; l'un de nous sera peut-être forcé de tenir les
+chevaux en main, tandis que l'autre grimpera pour rabattre. C'est le
+diable! on dirait que le jour baisse!»
+
+Le paysage acquérait alors une ampleur grandiose; d'énormes roches
+grises, chargées de glaçons, élevaient de loin en loin leurs pointes
+anguleuses, comme des écueils au-dessus d'un océan de neige.
+
+Rien de mélancolique comme le spectacle de l'hiver dans les hautes
+montagnes: les crêtes, les ravins, les arbres dépouillés, les bruyères
+scintillantes de givre, prennent à vos regards un caractère d'abandon
+et de tristesse indicible... Et le silence,--si profond que vous
+entendez une feuille glisser sur la neige durcie, une brindille se
+détacher de l'arbre,--le silence vous pèse, il vous donne l'idée
+incommensurable du néant!...
+
+Que l'homme est peu de chose! Deux hivers consécutifs ... et la vie
+est balayée de la terre.
+
+Par instants l'un de nous éprouvait le besoin d'élever la voix ...
+c'était une parole insignifiante:
+
+«Ah! nous arriverons!... Quel froid de loup!...»
+
+Ou bien:
+
+«Hé! Lieverlé... tu baisses l'oreille.»
+
+Tout cela pour s'entendre soi-même, pour se dire:
+
+«Oh! je me porte bien ... hum! hum!»
+
+Malheureusement, Fox et Reppel commençaient à se fatiguer; ils
+enfonçaient jusqu'au poitrail et ne hennissaient plus comme au départ.
+
+Et puis les défilés inextricables du Schwartz-Wald se prolongent
+indéfiniment. La vieille aimait ces solitudes: ici elle avait fait
+le tour d'une hutte de charbonnier abandonnée, plus loin elle avait
+arraché des racines qui croissent sur les roches moussues ... ailleurs
+elle s'était assise au pied d'un arbre, et cela récemment, il y avait
+tout au plus deux heures, car les traces étaient fraîches; aussi notre
+espoir et notre ardeur s'en redoublaient... Mais le jour baissait à
+vue d'oeil!
+
+Chose étrange, depuis notre départ du Nideck, nous n'avions rencontré
+ni bûcherons, ni charbonniers, ni ségares.... Dans cette saison, la
+solitude du Schwartz-Wald est aussi profonde que celle des steppes de
+l'Amérique du Nord.
+
+A cinq heures, la nuit était venue; Sperver fit halte, et me dit:
+
+«Mon pauvre Fritz, nous sommes partis deux heures trop tard.... La
+Louve a trop d'avance sur nous! Avant dix minutes, il va faire noir
+sous les arbres comme dans un four.... Ce qu'il y a de plus simple,
+c'est de gagner la Roche-Creuse, à vingt minutes d'ici, d'allumer un
+bon feu, de manger nos provisions et de vider notre peau de bouc. Dès
+que la lune se lèvera, nous reprendrons la piste, et si la vieille
+n'est pas le diable en personne, il y a dix à parier contre un, que
+nous la trouverons morte de froid, au pied d'un arbre, car il est
+impossible qu'une créature humaine puisse supporter de telles
+fatigues, par un temps comme celui-ci.... Sébalt lui-même, qui est le
+premier marcheur du Schwartz-Wald, n'y résisterait pas!... Voyons,
+Fritz, qu'en penses-tu?
+
+--Je pense qu'il faudrait être fou pour agir autrement ... et d'abord
+je ne me sens plus de faim.
+
+--Eh bien donc, en route!»
+
+Il prit les devants et s'engagea dans une gorge étroite, entre
+deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches
+au-dessus de nos têtes... Sous nos pieds coulait un torrent presque
+à sec, et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs
+faisait miroiter le flot terne comme du plomb.
+
+L'obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel.
+Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des
+retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques.... Les
+échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un
+point bleu semblait grandir a notre approche:--c'était l'issue de la
+gorge.
+
+«Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la
+Tunkelbach. C'est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald;
+il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu'on appelle _la Marmite
+du Grand Gueulard._ Au printemps, à l'époque de la fonte des neiges,
+la Tunkelbach vomit là dedans toutes ses entrailles, d'une hauteur de
+deux cents pieds. C'est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent
+et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois
+même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ... mais à
+cette heure, elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous
+pourrons y faire un bon feu.»
+
+Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me
+disais que l'instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du
+ciel, loin de tout ce qui égaie l'âme ... que cet instinct tient du
+remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil: la chèvre
+debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le
+chien qui s'ébat près de son maître, l'oiseau qui se baigne en pleine
+lumière ... tous respirent la joie, le bonheur ... ils saluent le jour
+de leurs danses et de leurs cris d'enthousiasme.... Et le chevreuil
+qui brame à l'ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a
+quelque chose de poétique comme l'asile qu'il préfère ... le sanglier,
+quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables
+où il s'enfonce ... l'aigle, de fier, d'altier comme ses rochers à pic
+... le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne
+... mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres ...
+la peur les accompagne; cela ressemble au remords!
+
+Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l'air vif me frapper
+au visage,--car nous approchions de l'issue de la gorge,--quand tout à
+coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de
+nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les
+guirlandes de givre.
+
+«Ha! fit Sperver d'une voix étouffés, nous tenons la vieille!»
+
+Mon coeur bondit; nous étions pressés l'un contre l'autre.
+
+Le chien grondait sourdement.
+
+«Est-ce qu'elle ne peut pas s'échapper? demandai-je tout bas.
+
+--Non, elle est prise comme un rat dans une ratière ... _la Marmite du
+Grand Gueulard_ n'a pas d'autre issue que celle-ci, et, tout autour,
+les rochers ont deux cents pieds de haut.... Ha! Ha! je te tiens,
+vieille scélérate!»
+
+Il mit pied à terre dans l'eau glacée, me donnant la bride de son
+cheval à tenir.... Un tremblement me saisit.... J'entendis dans le
+silence le tic tac rapide d'une carabine qu'on arme. Ce petit bruit
+strident me passa par tous les nerfs.
+
+«Sperver, que vas-tu faire?
+
+--Ne crains rien ... c'est pour l'effrayer.
+
+--A la bonne heure! mais, pas de sang! rappelle-toi ce que je t'ai
+dit: «La balle qui frapperait la Peste, tuerait également le comte!»
+
+--Sois tranquille.»
+
+Il s'éloigna sans m'écouter davantage. J'entendis le clapotement de
+ses pieds dans l'eau, puis je vis sa haute taille debout à l'issue
+de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes
+immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m'approchant tout
+doucement. Comme il se retournait, je n'étais plus qu'à trois pas.
+
+«Chut! fit-il d'un air mystérieux.... Regarde!»
+
+Au fond de l'anse, taillée à pic comme une carrière dans la montagne,
+je vis un beau feu dérouler ses spirales d'or à la voûte d'une
+caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu'à son costume je
+reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.
+
+Il était immobile, le front dans les mains, et semblait réfléchir.
+Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus
+loin, son cheval à demi perdu dans l'ombre nous regardait l'oeil fixe,
+l'oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.
+
+Je restai stupéfait:
+
+Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette
+solitude?... Qu'y venait-il faire?... s'était-il égaré?...
+
+Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon
+esprit, et je ne savais à laquelle m'arrêter, quand le cheval du baron
+se prit à hennir.
+
+A ce bruit, son maître releva la tête:
+
+«Qu'as-tu donc, Donner?» dit-il.
+
+Puis, à son tour, il regarda dans notre direction, les yeux
+écarquillés.
+
+Cette tête pâle aux arêtes saillantes, aux lèvres minces, aux grands
+sourcils noirs contractés, et creusant au milieu du front une longue
+ride perpendiculaire, m'aurait frappé d'admiration dans toute autre
+circonstance; mais alors un sentiment d'appréhension indéfinissable
+s'était emparé de mon âme, et j'étais plein d'inquiétude.
+
+Tout à coup le jeune homme s'écria:
+
+«Qui va là?
+
+--Moi, Monseigneur, répondit aussitôt Gédéon en s'avançant vers lui,
+moi ... Sperver, le piqueur du comte de Nideck!...»
+
+Un éclair traversa le regard du baron, mais pas un muscle de sa figure
+ne tressaillit. Il se leva, ramenant d'un geste sa pelisse sur ses
+épaules. J'attirai les chevaux et le chien, qui se mit subitement à
+hurler d'une façon lamentable.
+
+Qui n'est sujet à des craintes superstitieuses? Aux plaintes de
+Lieverlé, j'eus peur, un frisson glacial me parcourut tout le corps.
+
+Sperver et le baron se trouvaient à cinquante pas l'un de l'autre: le
+premier, immobile au milieu de l'anse, la carabine sur l'épaule; le
+second, debout sur la plate-forme extérieure de la caverne, la tête
+haute, l'oeil fier et nous dominant du regard.
+
+«Que voulez-vous? dit le jeune homme d'un accent agressif.
+
+--Nous cherchons une femme, répondit le vieux braconnier, une femme
+qui vient tous les ans rôder autour du Nideck, et nous avons l'ordre
+de l'arrêter!
+
+--A-t-elle volé?
+
+--Non.
+
+--A-t-elle tué?
+
+--Non, Monseigneur.
+
+--Alors que lui voulez-vous? De quel droit la poursuivez-vous?»
+
+Sperver se redressa et fixant ses yeux gris sur le baron:
+
+«Et vous, de quel droit l'avez-vous prise? fit-il avec un sourire
+bizarre, car elle est là ... je la vois au fond de la caverne... De
+quel droit mettez-vous la main dans nos affaires?... Ne savez-vous pas
+que nous sommes ici sur les terres du Nideck ... et que nous avons
+droit de haute et basse justice?»
+
+Le jeune homme pâlit, et d'un ton rude: «Je n'ai pas de comptes à vous
+rendre, dit-il.
+
+--Prenez garde, reprit Sperver, je viens avec des paroles de paix, de
+conciliation. J'agis au nom du seigneur Yéri-Hans, je suis dans mon
+droit, et vous me répondez mal,
+
+--Votre droit?... fit le jeune homme avec un sourire amer. Ne parlez
+pas de votre droit... Vous me forceriez à vous dire le mien!...
+
+--Eh bien! dites-le! s'écria le vieux braconnier, dont le grand nez se
+courbait de colère.
+
+--Non, répondit le baron, je ne vous dirai rien, et vous n'entrerez
+pas!
+
+--C'est ce que nous allons voir!» fit Sperver en avançant vers la
+caverne.
+
+Le jeune homme tira son couteau de chasse... Alors, moi, voyant cela,
+je voulus m'élancer entre eux. Malheureusement, le chien que je tenais
+en laisse m'échappa d'une secousse et m'étendit à terre. Je crus le
+baron perdu; mais, au même instant, un cri sauvage partit du fond de
+la caverne, et, comme je me relevais, j'aperçus la vieille debout
+devant la flamme, les vêtements en lambeaux, la tête rejetée en
+arrière, les cheveux flottants sur les épaules; elle levait au ciel
+ses longs bras maigres et poussait des hurlements lugubres, comme la
+plainte du loup par les froides nuits d'hiver, quand la faim lui tord
+les entrailles.
+
+Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi épouvantable ... Sperver, immobile,
+l'oeil fixe, la bouche entr'ouverte, semblait pétrifié. Le chien
+lui-même, à cette apparition inattendue, s'était arrêté quelques
+secondes ... mais courbant tout à coup son échine hérissée de colore,
+il reprit sa course avec un grondement d'impatience qui me fit frémir.
+La plate-forme de la caverne se trouvait à huit ou dix pieds du sol,
+sans cela il l'eût atteinte du premier bond. Je l'entends encore
+franchir les broussailles couvertes de givre.... Je vois le baron se
+jeter devant la vieille, en criant d'une voix déchirante:
+
+«Ma mère!... »
+
+Puis le chien reprendre un dernier élan, et Sperver, rapide comme
+l'éclair, le mettre en joue et le foudroyer aux pieds du jeune homme.
+
+Cela s'était passé dans une seconde. Le gouffre s'était illuminé, et
+les échos lointains se renvoyaient l'explosion dans leurs profondeurs
+infinies. Le silence parut ensuite grandir, comme les ténèbres après
+l'éclair.
+
+Quand la fumée de la poudre se fut dissipée, j'aperçus Lieverlé gisant
+à la base du roc ... et la vieille évanouie dans les bras du jeune
+homme. Sperver, pâle, regardant le baron d'un oeil sombre, laissait
+tomber la crosse de sa carabine à terre, la face contractée et les
+yeux a demi fermés d'indignation.
+
+«Seigneur de Blouderic, dit-il, la main étendue vers la caverne, je
+viens de tuer mon meilleur ami, pour sauver cette femme ... votre
+mère!... Rendez grâces au ciel que sa destinée soit liée à celle du
+comte.... Emmenez-la!... Emmenez-la!... et qu'elle ne revienne plus
+... car je ne répondrais pas du vieux Sperver!...»
+
+Puis, jetant un coup d'oeil sur le chien:
+
+«Mon pauvre Lieverlé!... s'écria-t-il d'une voix déchirante. Ah!
+voilà donc ce qui m'attendait ici.... Viens, Fritz ... partons ...
+sauvons-nous ... Je serais capable de faire un malheur!...»
+
+Et saisissant Fox par la crinière, il voulut se mettre en selle;
+mais, tout à coup le coeur lui creva, et laissant tomber sa tête sur
+l'épaule de son cheval, il se prit à sangloter comme un enfant.
+
+
+XIII
+
+Sperver venait de partir, emportant Lieverlé dans son manteau. J'avais
+refusé de le suivre ... mon devoir, à moi, me retenait près de la
+vieille.... Je ne pouvais abandonner cette malheureuse sans manquer à
+ma conscience.
+
+D'ailleurs, il faut bien le dire, j'étais curieux de voir de près cet
+être bizarre; aussi le piqueur avait à peine disparu dans les ténèbres
+du défilé, que je gravissais déjà le sentier de la caverne.
+
+Là m'attendait un spectacle étrange.
+
+Sur un grand manteau de fourrure rousse doublé de vert, était étendue
+la vieille dans sa longue robe pourpre, les mains crispées sur sa
+poitrine ... une flèche d'or dans ses cheveux gris.
+
+Je vivrais mille ans que l'image de cette femme ne s'effacerait pas
+de mon esprit; cette tête de vautour agitée par les derniers
+tressaillements de la vie ... l'oeil fixe et la bouche entr'ouverte
+... était formidable à voir.... Telle devait être à sa dernière heure
+la terrible reine Frédégonde.
+
+Le baron, à genoux près d'elle, essayait de la ranimer, mais au
+premier coup d'oeil, je vis que la malheureuse était perdue, et ce
+n'est pas sans un sentiment de pitié profonde, que je me baissai pour
+lui prendre le bras.
+
+--Ne touchez pas à madame! s'écria le jeune homme d'un accent irrité;
+je vous le défends!
+
+--Je suis médecin, Monseigneur.»
+
+Il m'observa quelques secondes en silence, puis se relevant:
+
+«Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il à voix basse.... Pardonnez-moi!»
+
+Il était devenu tout pâle ... ses lèvres tremblaient.
+
+Au bout d'un instant, il reprit:
+
+«Que pensez-vous?
+
+--C'est fini.... Elle est morte!»
+
+Alors, sans répondre un mot, il s'assit sur une large pierre, le front
+dans sa main, le coude sur le genou, l'oeil fixe, comme anéanti.
+
+Moi je m'accroupis près du feu, regardant la flamme grimper à la voûte
+de la caverne et projeter des lueurs de cuivre rouge sur la face
+rigide de la vieille.
+
+Nous étions là depuis une heure, immobiles comme deux statues, quand
+relevant tout à coup la tête, le baron me dit:
+
+«Monsieur, tout ceci me confond!... Voici ma mère ... depuis vingt-six
+ans je croyais la connaître... et voilà que tout un monde de mystères
+et d'horreur s'ouvre devant mes yeux....--Vous êtes médecin ...
+avez-vous jamais rien vu d'aussi épouvantable?
+
+--Monseigneur, lui répondis-je, le comte de Nideck est atteint d'une
+maladie qui offre un singulier caractère de ressemblance avec celle de
+madame votre mère... Si vous avez assez de confiance en moi pour me
+communiquer les faits dont vous avez dû être témoin, je vous confierai
+volontiers ceux qui sont à ma connaissance, car cet échange pourrait
+peut-être m'offrir un moyen de sauver mon malade.
+
+--Volontiers, Monsieur,» fit-il.
+
+Et sans autre transition il me raconta que la baronne de Blouderic,
+appartenant à l'une des plus grandes familles de la Saxe, faisait
+chaque année, vers l'automne, un voyage en Italie, accompagnée d'un
+vieux serviteur qui possédait seul toute sa confiance.... Que cet
+homme, étant sur le point de mourir, avait désiré voir en particulier
+le fils de son ancien maître, et qu'à cette heure suprême, tourmenté
+sans doute par quelques remords, il avait dit au jeune homme que le
+voyage de sa mère en Italie n'était qu'un prétexte pour se livrer à
+des excursions dans le Schwartz-Wald, dont lui-même ne connaissait pas
+le but, mais qui devaient avoir quelque chose d'épouvantable ... car
+la baronne en revenait exténuée, déguenillée, presque mourante, et
+qu'il lui fallait plusieurs semaines de repos, pour se remettre des
+fatigues horribles de ces quelques jours.--Voilà ce que le vieux
+domestique avait raconté simplement au jeune baron, croyant accomplir
+en cela son devoir.--Le fils, voulant à tout prix savoir à quoi s'en
+tenir, avait vérifié l'année même ce fait incompréhensible en suivant
+sa mère d'abord jusqu'à Baden.--Il l'avait vue ensuite s'enfoncer dans
+les gorges du Schwartz-Wald et l'avait suivie pour ainsi dire pas à
+pas.... Ces traces que Sébalt avait remarquées dans la montagne ...
+c'étaient les siennes.
+
+Quand le baron m'eut fait cette confidence, je ne crus pas devoir lui
+cacher l'influence bizarre que l'apparition de la vieille exerçait sur
+l'état de santé du comte, ni les autres circonstances de ce drame.
+
+Nous demeurâmes tous deux confondus de la coïncidence de ces faits,
+de l'attraction mystérieuse que ces êtres exerçaient l'un sur l'autre
+sans se connaître, de l'action tragique qu'ils représentaient à leur
+insu, de la connaissance que la vieille avait du château, de ses
+issues les plus secrètes, sans l'avoir jamais vu précédemment, du
+costume qu'elle avait découvert pour cette représentation, et qui ne
+pouvait avoir été pris qu'au fond de quelque retraite mystérieuse,
+que la lucidité magnétique seule lui avait révélée.... Enfin, nous
+demeurâmes d'accord que tout est épouvantement dans notre existence,
+et que le mystère de la mort est peut-être le moindre des secrets que
+Dieu se réserve, quoiqu'il nous paraisse le plus important.
+
+Cependant, la nuit commençait à pâlir.... Au loin ... bien loin ...
+une chouette sonnait la retraite des ténèbres, de cette voix étrange
+qui semble sortir d'un goulot de bouteille...--Bientôt se fit entendre
+un hennissement dans les profondeurs du défilé ... puis, aux premières
+lueurs du jour, nous vîmes apparaître un traîneau conduit parle
+domestique du baron....--Il était couvert de paille et de
+literies....--On y chargea la vieille.
+
+Moi, je remontai sur mon cheval, qui ne paraissait pas fâché de se
+dégourdir les jambes, étant resté la moitié de la nuit les pieds sur
+la glace.--J'accompagnai le traîneau jusqu'à la sortie du défilé, et
+nous étant salués gravement, comme cela se pratique entre seigneurs et
+bourgeois, ils prirent à gauche vers Hirschland, et moi je me dirigeai
+vers les tours du Nideck.
+
+A neuf heures, j'étais en présence de mademoiselle Odile et je
+l'instruisais des événements qui venaient de s'accomplir.
+
+M'étant rendu ensuite près du comte, je le trouvai dans un état fort
+satisfaisant.--Il éprouvait une grande faiblesse, bien naturelle après
+les crises terribles qu'il venait de traverser, mais il avait repris
+possession de lui-même et la fièvre avait complètement disparu depuis
+la veille au soir.
+
+Tout marchait vers une guérison prochaine.
+
+Quelques jours plus tard, voyant le vieux seigneur en pleine
+convalescence, je voulus retourner à Tubingue, mais il me pria si
+instamment de fixer mon séjour au Nideck et me fit des conditions
+tellement honnêtes à tous égards, qu'il me fut impossible de me
+refuser à son désir.
+
+Je me souviendrai longtemps de la première chasse au sanglier que
+j'eus l'honneur de faire avec le comte, et surtout de la magnifique
+rentrée aux flambeaux, après avoir battu les neiges du Schwartz-Wald
+douze heures de suite sans quitter l'étrier...--Je venais de souper et
+je montais à la tour de Hugues brisé de fatigue, quand passant devant
+la chambre de Sperver, dont la porte se trouvait entr'ouverte, des
+cris joyeux frappèrent mes oreilles.... Je m'arrêtai, et le plus
+agréable spectacle s'offrit à mes regards:
+
+Autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures
+épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient
+toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.
+
+Les verres s'entrechoquaient!...
+
+Là, se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides,
+ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée; il avait à
+sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ... une teinte rosé
+colorait ses joues brunies au grand air, il levait l'antique hanap
+d'argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait
+la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume
+de chasse.
+
+C'était une belle figure simple et joyeuse.
+
+Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son
+grand bonnet de tulle semblait prendre la volée; elle riait, tantôt
+avec l'un, tantôt avec l'autre.
+
+Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur
+du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait
+Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge;
+sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la
+table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui
+riait tout bas en regardant au fond de son verre.
+
+Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les
+servantes; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des
+grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied
+du chêne.
+
+Les yeux étaient voilés de douces larmes: la vigne du Seigneur
+pleurait d'attendrissement!
+
+Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques,
+attirait d'abord les regards.... Puis venaient les longues bouteilles
+de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes
+d'Ulm à chaînette d'argent et des grands couteaux à lame luisante.
+
+La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur
+d'ambre, et laissait dans l'ombre les vieilles murailles grises, où
+se roulaient en cercles d'or les trompes, les cors et les cornets de
+chasse du piqueur.
+
+Rien de plus original que ce tableau.
+
+La voûte chantait.
+
+Sperver, comme je l'ai dit, levait le hanap; il entonnait l'air du
+burgrave Hatto-le-Noir:
+
+ «Je suis le roi de ces montagnes!»
+
+tandis que la rosée vermeille du rudesheim tremblotait à chaque poil
+de ses moustaches. A mon aspect, il s'interrompit, et me tendant la
+main:
+
+«Fritz, dit-il, tu nous manquais.... Il y a longtemps que je ne me
+suis senti aussi heureux que ce soir.... Sois le bienvenu!»
+
+Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé
+je ne me rappelais pas l'avoir vu sourire, il ajouta d'un air grave:
+
+«Nous célébrons le rétablissement de Monseigneur..., et Knapwurst nous
+raconte des histoires!»
+
+Tout le monde s'était retourné.
+
+Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.
+
+Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis
+en possession d'un grand verre de Bohème, avant d'être revenu de mon
+ébahissement.
+
+La vieille salle bourdonnait d'éclats de rire, et Sperver, m'entourant
+le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout
+brave coeur qui a un peu trop bu, s'écriait:
+
+«Voilà mon fils!... Lui et moi ... moi et lui ... jusqu'à la mort!...
+A la santé du docteur Fritz!...»
+
+Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave
+fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre.... Marie
+Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet ... et Sébalt,
+droit devant sa chaise, grand et maigre comme l'ombre du Wildjaëger
+debout dans les hautes bruyères, répétait: «A la santé du docteur
+Fritz!» pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et
+s'éparpillaient sur les dalles.
+
+Il y eut un moment de silence.... Tout le monde buvait.... Puis un
+seul choc: tous les verres touchaient la table à la fois. «Bravo!»
+s'écria Sperver.
+
+Puis se tournant vers moi:
+
+«Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte, et celle de
+mademoiselle Odile... Tu vas en faire autant!»
+
+Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle
+attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les
+objets lumineux; les figures sortaient de l'ombre pour me regarder de
+plus près: il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de
+laides; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les
+plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et
+nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.:
+
+Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur
+la bosse du nain:
+
+«Silence! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler!...
+Cette bosse, voyez-vous, c'est l'écho de l'antique manoir du Nideck!»
+
+Le petit bossu, bien loin de se fâcher d'un tel compliment, regarda le
+piqueur avec attendrissement et dit:
+
+«Et toi, Sperver, tu es un de ces vieux reiters dont je vous ai
+raconté l'histoire!... Oui, tu as le bras, la moustache et le coeur
+d'un vieux reiter! Si celle fenêtre s'ouvrait et que l'un d'eux,
+allongeant le bras du milieu des ombres, te tendit la main ... que
+dirais-tu?
+
+--Je lui serrerais la main et je lui dirais: «Camarade, viens
+t'asseoir avec nous. Le vin est aussi bon et les filles aussi jolies
+que du temps de Hugues.... Regarde!»
+
+Et Sperver montrait la brillante jeunesse qui riait autour de la
+table.
+
+Elles étaient bien jolies, les filles du Nideck: les unes rougissient
+de joie, d'autres levaient lentement leurs cils blonds voilant un
+regard d'azur, et je m'étonnais de n'avoir pas encore remarqué ces
+roses blanches, épanouies sur les tourelles du vieux manoir.
+
+«Silence!... s'écria Sperver pour la seconde fois. Notre ami Knapwurst
+va nous répéter la légende qu'il nous racontait tout à l'heure.
+
+--Pourquoi pas une autre? dit le bossu.
+
+--Celle-là me plaît!
+
+--J'en sais de plus belles.
+
+--Knapwurst! fit le piqueur, en levant le doigt d'un air grave, j'ai
+des raisons pour entendre la même; fais-la courte si tu veux. Elle dit
+bien des choses. Et toi, Fritz, écoute!»
+
+«Le nain, à moitié gris, posa ses deux coudes sur la table, et les
+joues relevées sur les poings, les yeux à fleur de tête, il s'écria
+d'une voix perçante:
+
+«Eh bien donc! Bernard Hertzog rapporte que le burgrave Hugues,
+surnommé le Loup, étant devenu vieux, se couvrit du chaperon: c'était
+un bonnet de mailles, qui emboîtait tout le haume quand le chevalier
+combattait. Quand il voulait prendre l'air, il était son casque, et
+se couvrait du bonnet. Alors, les lambrequins retombaient sur ses
+épaules.»
+
+«Jusqu'à quatre-vingt-deux ans, Hugues n'avait pas quitté son armure,
+mais, à cet âge, il respirait avec peine.
+
+«Il fit venir Otto de Burlach, son chapelain; Hugues, son fils aîné;
+son second fils Barthold. et sa fille, _Berthe-la-Rousse, femme d'un
+chef saxon nommé Blonderic_, et leur dit:
+
+--«Votre mère la Louve, m'a prêté sa griffe... son sang s'est mêlé au
+mien..... Il va renaître par vous de siècle en siècle, et pleurer dans
+les neiges du Schwartz-Wald! Les uns diront: c'est la bise qui pleure!
+Les autres: c'est la chouette!... Mais ce sera votre sang, le mien,
+le sang de la Louve, qui m'a fait étrangler Edwige, ma première femme
+devant Dieu et la sainte Église.... Oui ... elle est morte par mes
+mains ... Que la Louve soit maudite! car il est écrit: «JE POURSUIVRAI
+LE CRIME DU PÈRE DANS SES DESCENDANTS, JUSQU'A CE QUE JUSTICE SOIT
+FAITE!»--
+
+«Et le vieux Hugues mourut.
+
+«Or, depuis ce temps-là, la bise pleure, la chouette crie, et les
+voyageurs errant la nuit ne savent pas que c'est le sang de la Louve
+qui pleure ... lequel renaît, dit Hertzog, et renaîtra de siècle
+en siècle, jusqu'au jour où la première femme de Hugues,
+Edwige-la-Blonde, apparaîtra sous la forme d'un ange au Nideck, pour
+consoler et pardonner!...»
+
+Sperver, se levant alors, détacha l'une des lampes de la torchère, et
+demanda les clefs de la bibliothèque à Knapwurst stupéfait.
+
+Il me fit signe de le suivre.
+
+Nous traversâmes rapidement la grande galerie sombre, puis la halle
+d'armes, et bientôt la salle des archives apparut au bout de l'immense
+corridor.
+
+Tous les bruits avaient cessé: on eût dit unchâteau désert.
+
+Parfois, je tournais la tête, et je voyais alors nos deux ombres se
+prolongeant à l'infini, glisser comme des fantômes sur les hautes
+tentures, et se tordre en contorsions bizarres....
+
+J'étais ému, j'avais peur!
+
+Sperver ouvrit brusquement la vieille porte de chêne, et, la torche
+haute, les cheveux ébouriffés, la face pâle, il entra le premier.
+Arrivé devant le portrait d'Edwige, dont la ressemblance avec la
+jeune comtesse m'avait frappé lors de notre première visite à la
+bibliothèque, il s'arrêta et me dit d'un air solennel:
+
+«Voici celle qui doit revenir pour consoler et pardonner!... Eh
+bien! elle est revenue!... Dans ce moment, elle est en bas, près du
+vieux.... Regarde, Fritz, la reconnais-tu?... c'est Odile!...»
+
+Puis, se tournant vers le portrait de la seconde femme de Hugues:
+
+«Quant à celle-là, reprit-il, c'est Huldine-la-Louve.... Pendant mille
+ans, elle a pleuré dans les gorges du Schwartz-Wald ... et c'est elle
+qui est cause de la mort de mon pauvre Lieverlé ... mais désormais les
+comtes du Nideck peuvent dormir tranquilles, _car justice est faite
+... et le bon ange de la famille est de retour!_»
+
+
+
+
+POURQUOI HUNEBOURG NE PUT PAS RENDU
+
+
+I
+
+Le fort de Hunebourg, taillé dans le roc à la cime d'un pic escarpé,
+domine toute cette branche secondaire des Vosges qui sépare la
+Meurthe, la Moselle et la Bavière rhénane du bassin d'Alsace.
+
+En 1815, le commandement de Hunebourg appartenait à Jean-Pierre Noël,
+ex-sergent-major aux fusiliers de la garde, amputé de la jambe gauche
+à Bautzen et décoré sur le champ de bataille.
+
+Ce digne commandant était un homme de cinq pieds deux pouces,
+très-large des épaules et très-court sur jambes. Il avait une jolie
+petite bedaine, de bonnes grosses lèvres sensuelles, de grands yeux
+gris pleins d'énergie, de larges sourcils touffus, et le nez le plus
+magnifiquement fleuronné de toute la chaîne des Vosges. Un chapeau à
+claque, l'habit d'ordonnance à longues basques, la culotte bleue, le
+gilet écarlate, les souliers à boucles d'argent, composaient sa tenue
+invariable.
+
+Au moral, le commandant Noël aimait à rire. Il aimait aussi le
+bourgogne «pelure d'oignon,» le filet de chevreuil, le coq de bruyères
+truffé, le jambon de Mayence, les carpes du Rhin, et généralement
+toutes les excellentes choses que le Seigneur a faites pour ses
+enfants. Quant au Champagne frappé, l'honnête Jean-Pierre n'en parlait
+qu'avec le plus grand respect; mais la vérité me force à dire que le
+bordeaux partageait,--avec les andouilles cuites dans leur jus,--ses
+plus chères sympathies.
+
+Ce digne commandant avait sous ses ordres une compagnie de vétérans,
+la plupart secs et maigres comme des râbles, portant de longues
+capotes grises et prisant du tabac de contrebande.
+
+On les voyait errer sur les remparts, regarder dans l'abîme, se
+dessécher au soleil; l'aspect du ciel bleu, de l'horizon bleu, ainsi
+que l'eau claire de la citerne, avaient imprimé sur leurs fronts le
+sceau d'une incurable mélancolie.
+
+Il y avait aussi deux sous-officiers envoyés à Hunebourg pour se
+reposer de leurs fatigues; l'un s'appelait Cousin, l'autre Fargès;
+c'étaient deux jeunes gens de bonne famille.... Une vocation
+irrésistible les avait entraînés vers la carrière des armes, et
+la gloire s'était naturellement fait un plaisir de les couvrir de
+lauriers. Malheureusement, elle les avait aussi couverts de blessures,
+et c'est à cette particularité qu'ils devaient l'honneur de servir
+sous les ordres de Jean-Pierre.
+
+Du reste, ces deux jeunes héros supportaient bravement les injustices
+de la fortune: ils jouaient aux cartes, fumaient des pipes, et se
+racontaient leurs campagnes en buvant des petits verres.
+
+Telle était l'existence pleine de variété des habitants de Hunebourg,
+lorsque le 26 juin 1815, vers quatre heures de l'après-midi, le
+commandant Jean-Pierre donna tout à coup l'ordre de battre le rappel
+et de faire mettre la compagnie sous les armes. Il descendit ensuite
+dans la cour de la caserne, son grand chapeau à claque sur l'oreille,
+ses longues moustaches retroussées et la main droite dans son gilet.
+
+«Mes enfants, s'écria-t-il en s'arrêtant devant le front des troupes,
+vous êtes dans le chemin de l'honneur et de la gloire. Allez toujours,
+et vous arriverez, c'est moi qui vous le prédis! Je reçois à l'instant
+du général Rapp, commandant le cinquième corps, une dépêche qui
+m'informe que soixante mille Russes, Autrichiens, Bavarois et
+Wurtembergeois, sous les ordres du généralissime prince de
+Schwartzemberg, viennent de franchir le Rhin à Oppenheim. Le haut
+Palatinat est envahi ... L'ennemi n'est plus qu'à trois journées
+de marche ... Il parait même que les cosaques ont déjà poussé des
+reconnaissances jusque dans nos montagnes:--Nous allons nous regarder
+dans le blanc des yeux!...
+
+«Mes enfants, je compte sur vous, comme vous comptez sur moi ... Nous
+ferons sauter la boutique plutôt que de nous rendre, cela va sans
+dire; mais en attendant il s'agit d'approvisionner la place.... Pas de
+rations, pas de soldats... les moyens d'existence avant tout ... c'est
+mon principe! Sergent Fargès, vous allez vous vendre, avec trente
+hommes, dans tous les hameaux et villages des environs, à trois lieues
+du fort ... à Hazebrück, Wechenbach, Rosenheim, etc.... Vous ferez
+main basse sur le bétail, sur les comestibles, sur toutes les
+substances liquides ou solides, capables de soutenir le moral de la
+garnison. Vous mettrez en réquisition toutes les charrettes pour le
+transport des vivres, ainsi que les chevaux, les ânes, les boeufs.
+Si nous ne pouvons pas les nourrir, ils nous nourriront!--Dès que le
+convoi sera formé, vous regagnerez la place, en suivant autant que
+possible les hauteurs. Vous chasserez devant vous le bétail avec ordre
+et discipline, ayant toujours bien soin qu'aucune bête ne s'écarte ...
+ce serait autant de perdu. Si par hasard un tourbillon de cosaques
+cherche à vous envelopper, vous ne lâcherez pas prise ... au contraire
+... une partie de l'escorte leur fera face, et l'autre poussera le
+troupeau sous les canons du fort. De cette manière, ceux d'entre vous
+qui seront tués, auront la consolation de penser que les autres se
+portent bien, et qu'ils conservent des vivres pour soutenir le siège.
+
+On admirera leur conduite de siècle en siècle, et la postérité dira
+d'eux: «Jacques, André, Joseph, étaient des braves!...»
+
+Des cris frénétiques de: «Vive l'empereur! vive le commandant!»
+accueillirent cette harangue.--Le tambour battit; Fargès tira
+majestueusement son briquet, fit ranger sa petite troupe en colonne et
+commanda le départ.
+
+Les vétérans, pleins d'ardeur, partirent du pied gauche, et
+Jean-Pierre Noël, les bras croisés sur la poitrine et la jambe de
+bois en avant, les suivit du regard jusqu'à ce qu'ils eussent disparu
+derrière l'esplanade.
+
+
+II
+
+La petite troupe de Fargès s'avançait à travers les immenses forêts de
+Homberg, le mousquet sur l'épaule, l'oeil au guet, l'oreille au vent,
+comme il convient à de braves militaires, qui ne se soucient pas de
+laisser leur peau sous le bec crochu des chouettes. Tous étaient
+animés du plus vif enthousiasme; d'abord, parce, qu'il est toujours
+agréable de faire ses provisions chez les autres, d'ouvrir les
+armoires, de décrocher les jambons, de tordre le cou aux volailles,
+de mettre les tonneaux en perce, d'explorer la cave, le grenier, la
+cuisine. Quel que soit votre tempérament, sanguin, nerveux ou même
+lymphatique, ces choses-là font toujours plaisir.... Et puis les
+Français aiment la guerre: rien que l'espoir d'une bataille leur
+fouette le sang; ils chantent, ils sifflent, ils se sentent tout
+joyeux. Nos gaillards couraient donc comme des lièvres, la giberne au
+dos, la brelle sur la hanche. C'était plaisir de les voir s'enfoncer
+sous les longues avenues de chênes et de hêtres ... se perdre dans les
+ombres ... paraître et disparaître au fond des ravins ... s'accrocher
+aux broussailles ... et gravir les rochers avec une dextérité
+merveilleuse.
+
+Fargès marchait à l'arrière-garde de sa colonne, en compagnie du
+caporal Lombard. Figurez-vous un gaillard de cinquante ans, coiffé
+d'un immense chapeau à cornes et vêtu d'une grande capote grise. Sa
+taille large et carrée promettait une vigueur extraordinaire; ses
+traits fortement accusés, ses favorisroux, le froncement continuel
+de ses sourcils lui donnaient un air dur et farouche. Une longue
+cicatrice sillonnait sa joue gauche et fendait sa lèvre supérieure,
+laissant à découvert deux belles dents canines, qui se faisaient jour
+à travers d'épaisses moustaches, et ne ressemblaient pas mal aux
+défenses d'un vieux sanglier. Pour comble d'agrément, ce personnage
+fumait un tronçon de pipe, et des bouffées de tabac s'échappaient par
+toutes les crevasses de sa joue, depuis l'oreille jusqu'aux lèvres:
+Benoît Lombard avait vingt-neuf ans de service, trente-deux campagnes
+et dix-huit blessures.... Aussi, grâce à sa bravoure et au concours
+heureux des circonstances, il avait obtenu le grade de caporal.
+
+«Eh bien! Lombard, dit tout à coup Fargès en allongeant le pas, que
+pensez-vous de notre expédition? Croyez-vous qu'elle réussisse?
+
+--Je pense, répondit le caporal avec un sourire qui déchaussa
+complètement un côté de sa mâchoire, je pense que si ces gueux de
+paysans se doutaient de ce qui leur pend à l'oeil, ils auraient
+bientôt évacué leur bétail.... Alors, bonsoir la compagnie.... Je
+connais ça, servent.... En Espagne, il n'y avait qu'un moyen de les
+attraper....
+
+--Quel moyen, Lombard?
+
+--Nous les attendions dans leurs villages ... entre quatre murs ...
+ils venaient quelquefois la nuit pour faire cuire le pain ... car,
+voyez-vous, sergent ... il faut un four pour cuire du pain.... Alors
+nous leur mettions la main sur la nuque, et nous les confessions ...
+tout doucement ... vous comprenez....
+
+--Oui, caporal, mais nous ne sommes pas en pays ennemi....
+
+--Voilà justement pourquoi il faut tomber dessus comme une bombe....
+Il faut les surprendre agréablement ... empoigner tout ... sans leur
+faire de mal ... mais c'est difficile, sergent, c'est difficile....
+
+--Comment ça, Lombard?
+
+--D'abord, le paysan est malin; il tient à garder ce qu'il a, sans
+s'inquiéter de l'honneur de la patrie.... Ensuite, depuis 1814, il se
+défie de nous....
+
+--Vous croyez? dit Fargès d'un air de doute.
+
+--Sergent, prenez garde à ce que je vous dis.... Les paysans ne sont
+pas bêtes! Ils se rappellent que l'année dernière nous avons fait un
+tour dans les villages, pour approvisionner les places, et je suis sûr
+qu'en apprenant l'invasion, la première chose qu'ils vont faire, ce
+sera d'aller cacher leurs bestiaux dans les forêts.»
+
+Tout en causant de la sorte, ils gravissaient les pentes boisées du
+Homberg. Il était alors environ huit heures, le jour baissait à vue
+d'oeil, et les hautes grives, perchées sur le bouton des sapins,
+s'appelaient l'une l'autre, avant de plonger dans l'épaisseur des
+bois.
+
+Lorsque la tête de colonne déboucha sur le plateau du Rothfels, tout
+couvert de buissons et de sapinettes impénétrables, la nuit était
+tellement noire, qu'on pouvait à peine distinguer le sentier. Fargès
+ordonna de faire halte.
+
+«Je ne vois pas d'inconvénient, dit-il, à ce que chacun fume sa pipe
+et se livre à ses opinions individuelles ... mais sous les autres
+rapports: motus! Il s'agit de nous remettre en voûte quand la lune se
+lèvera.»
+
+Après cette improvisation, deux sentinelles furent placées, l'une du
+côté de la gorge, l'autre sur le versant de la montagne dominant une
+longue file de rochers à pic.
+
+Les vétérans, exténués de fatigue, s'étendirent voluptueusement sur la
+mousse, au milieu des genêts en fleur, tandis que Fargès et Lombard,
+gravement assis au pied d'un arbre et le fusil entre les jambes,
+discutaient leur plan d'attaque.
+
+
+III
+
+Or, la lune commençait à poindre derrière les sapins de l'Oxenleier,
+et Fargès songeait à donner le signal du départ, lorsqu'une clameur
+confuse monta subitement des profondeurs de la vallée. Le sergent
+se leva tout surpris et regarda Lombard; celui-ci, rapide comme la
+pensée, mit un genou en terre et colla son oreille contre le pied
+d'un arbre. A le voir, immobile au milieu des ténèbres, retenant son
+haleine pour saisir le moindre murmure, on eût dit un vieux loup à
+l'affût.
+
+Cependant nul autre bruit que le vague frémissement du feuillage ne se
+faisant entendre, il allait se relever, quand un souffle de la brise
+apporta de nouveau du fond de la gorge le tumulte qu'ils avaient perçu
+d'abord, mais cette fois beaucoup plus distinct. C'était le roulement
+confus que produit la marche d'un troupeau, accompagné des sons
+champêtres d'une trompe d'écorce.
+
+Le caporal se releva lentement ... un éclat de rire étouffé fendait sa
+bouche jusqu'aux oreilles, et ses yeux scintillaient dans l'ombre:
+
+«Nous les tenons! dit-il ... hé! hé! hé! nous les tenons!
+
+--Qui ça?
+
+--Les paysans, morbleu!... ils arrivent....»
+
+Puis, sans autre commentaire, il se glissa presque à quatre pattes
+entre les broussailles. On vit les vétérans se dresser un à un, saisir
+leurs fusils et disparaître derrière les sapins. Les sentinelles
+imitèrent ce mouvement, et rien ne bougea plus dans le fourré.
+
+La petite troupe se tenait cachée depuis un quart d'heure, lorsque
+trois montagnards parurent au fond des pâles clairières. Ils
+gravissaient le ravin à pas lents. Quand ils eurent atteint la roche
+plate, ils s'arrêtèrent pour respirer et reprendre la suite d'une
+conversation interrompue.
+
+Lombard put alors les examiner à son aise. Le premier était grand et
+maigre; il avait une capote de ratine noire usée jusqu'à la corde, de
+longues jambes sèches comme des fuseaux, un immense parapluie sous
+le bras gauche, des souliers ronds à boucles de cuivre, un tricorne
+pittoresque posé sur l'occiput, et le profil d'un veau qui tette: le
+caporal jugea que ce devait être quelque maire du voisinage.
+
+Le second, également coiffé d'un tricorne, faisait face à Lombard,
+et la lune éclairait en plein sa figure fine et astucieuse: son nez
+pointu, ses yeux petits et vifs, ses lèvres sarcastiques et tout
+l'ensemble de sa personne, annonçaient quelque diplomate de village
+que des circonstances malheureuses avaient empêché d'atteindre au
+faîte de la gloire; il portait un grand habit de peluche verte à
+larges manches retroussées jusqu'aux coudes, et taillé sur le patron
+du dernier siècle; ses cheveux d'un roux ardent tombaient jusque sur
+ses épaules, et formaient un gros bourrelet tout autour de sa nuque;
+il affectait un air doctoral, mais ses gestes rapides déroutaient à
+chaque minute ses prétentions à la gravité.
+
+Le troisième était tout bonnement un pâtre de la montagne, vêtu de
+la roulière bleue, du pantalon de toile grise et coiffé du bonnet de
+coton lorrain; il tenait d'une main sa trompe d'écorce, et de l'autre
+un énorme bâton ferré.
+
+«Monsieur le maire, dit le petit homme roux au grand maigre, vous avez
+tort de vous chagriner.... Il vaut mieux tenir que courir.... Nos
+bestiaux sont bien à nous, je pense; nous les avons achetés et payés.
+
+--Ça, c'est sûr, Daniel, c'est sûr ... à beaux deniers comptants ...
+mais que veux-tu, mon garçon, c'est si agréable de s'entendre appeler
+«monsieur le maire,» gros comme le bras ... de se voir tirer le
+chapeau jusqu'aux souliers.... Voilà tantôt six ans que Pétrus Schmitt
+_reluque_ ma place et....
+
+--Eh bien!... eh bien!... votre place, elle est à vous, il ne l'aura
+pas, votre place.
+
+--Ça dépend, Daniel, il pourra dire que j'ai emmené les bestiaux du
+village pour empêcher la garnison d'avoir des vivres ... et pour la
+faire périr de famine....
+
+--Ah bah! vous n'y êtes pas.... Écoutez, monsieur le maire.... Si le
+roi,--ici le petit homme souleva son chapeau d'un geste respectueux,
+--si notre bon roi revient, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux du
+village, pour que la garnison ne puisse pas les avoir ... et qu'elle
+rende la place aux armées de notre bon roi Louis!...» Alors, monsieur
+le préfet dira: « Oh! le brave homme ... le brave homme ... qui aime
+l'honneur de son vrai maître!» On vous enverra la croix ... voilà ...
+c'est sûr!
+
+--La croix, Daniel?... la croix avec la pension?
+
+--Je crois bien ... avec la pension...
+
+--Oui ... mais,--balbutia le maire,--si ... si l'autre enfonce notre
+bon roi ... notre vrai roi ... notre....
+
+--Halte! halte-là ... monsieur le maire, il sera roi pour de vrai,
+s'il est le plus fort ... mais si notre grand empereur enfonce les
+ennemis de la patrie.... Eh bien, vous direz: «J'ai sauvé les bestiaux
+du village, pour que les kaiserlicks... les Cosaques ne puissent
+pas les avoir!...» Alors le préfet du grand empereur,--nouveau
+salut,--dira: «Oh! le bon maire ... l'honnête citoyen ... il faut lui
+envoyer la croix!» Et ça fait que vous aurez toujours la croix, et que
+nous garderons nos bestiaux.»
+
+Lombard se rongeait les moustaches; il eut grand'peine à ne pas lancer
+un coup de baïonnette au diplomate, mais la certitude de ne rien
+perdre pour attendre lui fit maîtriser sa colère.
+
+«Tu as raison, Daniel ... je vois que tu as raison, reprit le grand
+maigre d'un air convaincu.... Pourquoi est-ce que je n'attraperais pas
+la croix tout comme un autre ... puisque je sauve les bestiaux de la
+commune.
+
+--Pardieu, monsieur le maire, il y en a plus d'un qui ne l'a pas
+gagnée autant que vous ... et c'est le Schmitt qui sera vexé!....
+
+--Hé! hé! hé! il aura un bec comme ça, fit le maire, en appliquant la
+pomme de son parapluie au bout de son nez.
+
+--Bien sûr, monsieur le maire, bien sûr.... Mais reste à savoir où
+nous allons conduire les bestiaux.... Il faudrait un endroit ... un
+endroit bien couvert, garni de roches, avec un pâturage au fond pour
+laisser paître les bêtes ... un endroit où le diable ne pourrait pas
+aller sans connaître le chemin ... Tenez, par comparaison ... le
+précipice de la Salière ... c'est noir ... c'est lointain ... les
+grands arbres pendent tout autour; quarante boeufs se promèneraient là
+dedans sans se gèner ... il n'y a qu'un petit sentier pour descendre,
+et l'eau ne manque point.
+
+--Bien trouvé, Daniel, bien trouvé.... Va pour la Salière.
+
+--Alors, en route!.... en route!.... s'écria le petit homme en se
+tournant vers le pâtre. Gotlieb ... appelle les bêtes.... Hue!....
+hue!.... pas de temps à perdre.... Ces vauriens de Hunebourg ont
+déjà pris la clef des champs ... mais ils trouveront les oiseaux
+dénichés.... Hue!»
+
+Le pâtre, s'avançant alors à la pointe de la roche, emboucha sa
+trompe.... Ces notes douces et plaintives planèrent un instant sur la
+vallée silencieuse, et descendirent d'échos en échos.... Une autre
+y répondit de l'abîme.... Le troupeau se remit en marche, et l'on
+entendit de sourds beuglements dans les profondeurs du défilé.
+
+Tout à coup, deux boeufs superbes débouchèrent sous le dôme des grands
+chênes; ils marchaient de ce pas grave et solennel qui semble indiquer
+le sentiment de la force, fouettant l'air de leur queue et tournant
+parfois leur belle tête blanche tachée de roux, comme pour contempler
+leur cortége; puis arriva lentement une longue file de génisses, de
+vaches, de chèvres, mugissant, bêlant et nasillant à faire pleurer de
+tendresse le brave caporal.... Enfin, la moitié du village d'Echbourg,
+femmes, vieillards, petits enfants: les uns accroupis sur leurs vieux
+chevaux de labour, les autres à la mamelle ou pendus à la robe de
+leur mère.... Les pauvres gens avançaient clopin-clopant ... ils
+paraissaient bien las ... bien tristes ... mais à la guerre comme à la
+guerre ... on ne peut pas avoir toujours ses aises.
+
+La troupe atteignit enfin le plateau ... il ne restait plus qu'un
+petit nombre de traînards dispersés sur la pente du ravin ... c'était
+le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup
+d'oeil dans l'ombre ... ils allaient donner le signal, lorsqu'un cri
+de détresse ... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu'au
+sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane:
+
+«Les cosaques!... les cosaques!...» Alors ce fut une scène étrange;
+Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de
+nouveaux ordres.... On entendit le bruit sec et rapide des batteries,
+puis de ce côté tout rentra dans le silence.
+
+Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé; immobiles, se regardant
+l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le
+courage de prendre une résolution, ils offraient l'image de la
+terreur. Le diplomate seul ne perdit pas sa présence d'esprit, et
+courut se blottir sous une roche creuse, de sorte qu'on ne voyait plus
+au dehors que ses souliers et le bas de ses jambes.
+
+Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des
+cosaques; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers,
+broussailles.... A les voir bondir au clair de lune sur leurs petits
+chevaux bessarabiens, l'oeil en feu, les naseaux fumants, la crinière
+hérissée, on les eût pris pour une bande de loups affamés enveloppant
+leur proie.... Les boeufs mugissaient, les femmes sanglotaient, les
+pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs
+resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour fondre
+sur ce groupe.... Enfin, ils se massèrent et partirent en ligne en
+poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage
+s'illumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa
+nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de
+surprise.... Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on
+vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direc
+du Graufthâl, mais là s'étendait une barrière de rochers
+infranchissables.
+
+«En avant, morbleu!--Pas de quartier!...» hurla le caporal.
+
+Les vétérans, animés par sa voix, se précipitèrent à la poursuite des
+fuyards.... Le combat fut court.... Acculés à la pointe du roc, les
+soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du
+désespoir.... Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent
+en une seconde; mais dans cet étroit espace, les Cosaques, ne pouvant
+faire manoeuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés.... Un seul
+résista jusqu'au bout.... Grand, maigre, à la face terne et cuivrée,
+véritable figure méphistophélique, il était recouvert de plusieurs
+peaux de mouton.... Lombard en enlevait une à chaque coup de
+baïonnette.
+
+«Canaille! murmurait-il, je finirai pourtant par t'attaquer le
+cuir....»
+
+Il se trompait!... Le cosaque bondit au-dessus de sa tête, en lui
+assenant avec la crosse de son pistolet un coup terrible sur la
+mâchoire.... Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le
+Baskir et fit feu.... Mais attendu que l'arme n'était pas chargée,
+l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de
+lui par un triple hourrah!
+
+C'est ainsi que l'intrépide Lombard, après vingt-huit ans de service
+et trente-deux campagnes, eut la mâchoire fortement ébranlée par
+un sauvage d'Ekatérinoslof, qui ne possédait pas même les premiers
+principes de la guerre.
+
+«Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais!»
+
+Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena
+des regards étonnés autour du plateau; les habitants d'Echbourg
+avaient disparu... Leurs boeufs erraient à l'aventure dans les
+halliers... Quelques chèvres grimpaient le long de la côte ... et sauf
+une vingtaine de cadavres étendus dans les bruyères, tout respirait
+le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes
+semblaient tout surpris de leur facile triomphe, car excepté Nicolas
+Rabeau, ancien tambour-major au 14e de ligne, prévôt d'armes, de danse
+et de grâces françaises, lequel eut la gloire d'être embroché par un
+cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur... à cette exception
+près, tous les autres en furent quittes pour des horions.
+
+«Ah ça! camarades, dit Fargès, il ne s'agit pas de nous abandonner
+à des réflexions plus ou moins quelconques... Ce grand pendard de
+cosaque qui vient de s'échapper pourrait gâter nos affaires... Nos
+provisions sont complètes... Ce qu'il y a de plus simple, c'est de
+réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le
+temps de nous barrer le passage.»
+
+Tout le monde se mit aussitôt à l'oeuvre, et, dix minutes après, la
+petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin
+de Hunebourg.
+
+Vers six heures, elle était sous les canons du fort.
+
+On peut se figurer la satisfaction de Jean-Pierre Noël, lorsque ayant
+entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre,
+en simples manches de chemise, il vit défiler, d'abord les boeufs...
+puis les vaches laitières suivies de leurs veaux... puis les
+génisses... les chèvres trottant menu... les porcs... les chevaux...
+enfin toute la _razzia_... marchant «avec ordre et discipline» comme
+il avait eu soin de le recommander à Fargès.
+
+Le caporal Lombard, gravement assis sur une vieille rosse à moitié
+grise, son grand chapeau à claque sur l'oreille, et le fusil en
+sautoir, formait à lui seul l'arrière-garde de la colonne.
+
+Le brave commandant ne se sentait plus de joie; aussi lorsque trois
+jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, à la tête d'un corps de
+six mille hommes, fit sommer la place de se rendre, avec menace de
+la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus....
+Jean-Pierre ne put s'empocher de sourire. Il fit dresser un état
+récapitulatif de ses provisions débouche, et l'adressa sous forme de
+réponse au général autrichien, ajoutant:
+
+«Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable à Son Altesse ... mais
+qu'il était beaucoup trop gourmand pour quitter une place aussi bien
+approvisionnée. Il priait _conséqemment_ Son Altesse de vouloir bien
+l'excuser... etc., etc.
+
+«Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de
+fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soucie comme du roi
+Dagobert!»
+
+L'archiduc Jean d'Autriche entendait très-bien le français... Il
+avait, de plus, un faible pour la cuisine, et comprit les scrupules
+de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la
+vallée de la Zorne... après avoir fait demi-tour à gauche!...
+
+Et voilà pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu.
+
+
+
+
+LE BOUC D'ISRAËL
+
+CONTE
+
+
+Tout le monde connaît, à Tubingue, l'histoire déplorable du seigneur
+Kasper Évig et du juif Élias Salomon.--Kasper Évig faisait des visites
+fréquentes à la petite Éva Stromayer; un soir il trouva chez elle mon
+ami Élias, et lui détacha, je ne sais sous quel prétexte, trois ou
+quatre soufflets bien appliqués.
+
+Élias Salomon, qui venait de commencer sa médecine depuis cinq mois,
+fut sommé par le conseil des étudiants de provoquer le seigneur Kasper
+en duel ... ce qu'il fit avec une extrême répugnance, car un seigneur
+est nécessairement très-fort sur les armes.
+
+Cela n'empêcha pas Salomon de se fendre à propos, et de passer son
+fleuret entre les côtes dudit seigneur ... circonstance qui gêna
+considérablement la respiration de celui-ci, et l'envoya dans l'autre
+monde en moins de dix minutes.
+
+Le _rector_ Diemer, instruit de ces détails par les témoins, les
+écouta froidement et leur dit:
+
+«C'est très-bien, Messieurs ... Il est mort, n'est-ce pas? ... Eh bien
+qu'on l'enterre.»
+
+Salomon fut porté en triomphe comme un nouveau Matathias, mais bien
+loin d'en tirer gloire, il fut atteint d'une mélancolie profonde.
+
+Il maigrissait, il gémissait et soupirait; son nez, déjà si long,
+semblait grandir encore à vue d'oeil, et souvent le soir, lorsqu'il
+traversait la rue des _Trois Fontaines_, on l'entendait murmurer:
+
+«Kasper Évig, pardonne-moi ... Je n'en voulais pas à ta
+vie!--Malheureuse Éva, qu'as-tu fait? ... Par tes agaceries
+inconsidérées, tu as excité deux hommes intrépides l'un contre l'autre
+... et voilà que l'ombre du seigneur Kasper me poursuit jusque dans
+mes rêves ... Éva! ... malheureuse Éva, qu'as-tu fait?...»
+
+Ainsi gémissait ce pauvre Salomon, d'autant plus à plaindre que les
+fils d'Israël ne sont pas sanguinaires, et que le Dieu fort ... le
+Dieu jaloux ... leur a dit:
+
+«Le sang innocent retombera sur vos têtes de génération en
+génération!»
+
+Or, une belle matinée de juillet, que je vidais des chopes à la
+brasserie du _Faucon_, Élias entra, la mine défaite comme d'habitude,
+les joues creuses, les cheveux épars autour des tempes et le regard
+abattu.--Il me posa la main sur l'épaule et me dit:
+
+«Cher Christian, veux-tu me faire un plaisir?
+
+--Pourquoi pas, Élias; de quoi s'agit-il?
+
+--Faisons un tour de promenade à la campagne; je désire te consulter
+sur mes souffrances ... Toi qui connais les choses divines et
+humaines, tu pourras peut-être m'indiquer un remède à tant de maux ...
+J'ai la plus grande confiance en toi, Christian.»
+
+Comme j'avais déjà pris mes cinq ou six canettes et mes deux ou trois
+petits verres de _schnaps_, je ne vis pas d'objection à sa demande.
+D'ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d'avoir confiance dans
+mes lumières,
+
+Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions
+le petit sentier des violettes, qui serpente vers les ruines antiques
+de Triefels.
+
+Là, seuls, cheminant entre deux haies d'aubépine à perte de vue,
+écoutant l'alouette qui s'égosillait dans les nuages ... la caille qui
+jetait son cri guttural au milieu des vignes ... et gravissant à pas
+lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Élias parut respirer plus
+librement, il leva les yeux au ciel et s'écria: «Dans tes nombreuses
+lectures théologiques, n'as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen
+d'expiation propre à soulager la conscience des grands coupables?--Je
+sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre ...
+Parle! ... Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l'ombre
+vengeresse de Kasper Évig ... je le ferai!»
+
+La question de Salomon me rendit tout pensif. Nous marchions côte à
+côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence; lui m'observait du
+coin de l'oeil, tandis que je m'efforçais de recueillir mes souvenirs
+sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis:
+
+«Si nous habitions les Indes, Salomon, je te dirais d'aller te baigner
+dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du
+corps et celles de l'âme; c'est du moins l'opinion des gens du pays,
+qui ne craignent ni de tuer, ni d'incendier, ni de voler, à cause des
+vertus singulières de leur fleuve.... C'est une grande consolation
+pour les scélérats!... Il est bien à regretter que nous ne jouissions
+pas d'un cours d'eau pareil.--Si nous vivions du temps de Jason, je te
+dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la
+propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous
+sauver du remords....--Enfin si tu avais le bonheur d'appartenir à
+notre sainte religion, je t'ordonnerais de dire des prières ... et
+surtout de donner tes biens à l'Église.... Mais dans l'état des temps,
+des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu'un moyen de
+te soulager.
+
+--Lequel?» s'écria Salomon, déjà ranimé d'espérance.
+
+Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire
+qu'on appelle Holderloch. C'est une gorge profonde et sombre, autour
+de laquelle s'élèvent de noirs sapins; une roche plate couronne
+l'abîme, où s'élancent en grondant les flots du Mürg.
+
+Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m'assis sur
+la mousse pour respirer la brume qui s'élève du gouffre, et, dans ce
+moment même, j'aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait
+à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.
+
+Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns
+par-dessus les autres en forme d'escalier; chaque marche peut bien
+avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi
+de saillie, et sur ces rebords s'épanouissent mille plantes
+aromatiques,--du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage,
+des volubilis,--sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et
+retombant en touffes de la plus belle verdure.
+
+Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses,
+les yeux étincelants comme deux boutons d'or, la barbiche roussâtre,
+l'attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi
+comme un vieux satyre en maraude ... mon bouc s'avançait précisément
+vers la plus haute de ces marches étroites, et s'en donnait à coeur
+joie de cette verdure embaumée.
+
+«Salomon, m'écriai-je, l'esprit du Seigneur m'illumine: au moment
+même où je pense au bouc d'Israël, je le vois ... regarde ... le
+voilà!--L'esprit éternel n'est-il pas visible dans tout ceci?--Charge
+ce bouc de ton remords et qu'il n'en soit plus question.»
+
+Salomon me regarda stupéfait:
+
+«Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m'y prendre pour
+charger ce bouc de mon remords?
+
+--Rien de plus simple.... Comme s'y prenaient les Romains, pour
+se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes.... Ils les
+précipitaient de la roche Tarpéienne, n'est-ce pas? Eh bien! après
+avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch
+... et tout sera fini!
+
+--Mais, répondit Salomon....
+
+--Je sais ce que tu vas m'objecter, m'écriai-je, tu vas me dire qu'il
+n'existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l'ombre te poursuit,
+et ce bouc.... Mais prends garde!... prends garde!... ce serait un
+raisonnement impie...--Quels rapports y avait-il entre les eaux du
+Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc
+d'Israël et les crimes qu'il s'agissait d'expier?--Aucun.--Eh bien!
+cela n'empêchait pas les expiations d'être bonnes, saintes, sacrées,
+efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah....
+Donc, charge ce bouc de ton imprécation ... précipite-le!... Je te
+l'ordonne ... car l'esprit m'éclaire en ce moment ... et je vois, moi,
+des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement je ne
+puis les exprimer ... la lumière céleste m'éblouit!»
+
+Salomon ne bougeait pas.... Il me sembla même le voir sourire, ce qui
+m'indigna:
+
+«Comment, m'écriai-je, lorsque je t'indique un moyen infaillible et
+facile d'échapper à la juste punition de ton crime ... tu hésites ...
+tu doutes ... tu souris!...
+
+--Non, fit-il, mais je n'ai pas l'habitude de marcher sur le bord des
+rochers, et je crains de tomber dans le Holderloch avec le bouc!
+
+--Ah! poltron, tu n'as montré de courage qu'une fois dans ta vie ...
+pour te dispenser d'en avoir toujours.... Eh bien! puisque tu refuses
+d'accomplir le sacrifice que je t'ordonne, je l'accomplirai moi-même.»
+
+Et je me levai.
+
+«Christian!... Christian!... criait mon camarade, défie-toi ... tu
+n'as pas le pied sûr en ce moment....
+
+--Pas le pied sûr!... Oserais-tu dire que je suis ivre ... parce que
+j'ai bu dix ou douze chopes et trois verres de _schnaps_ ce matin?...
+Arrière! ... arrière! ... fils de Bélial.»
+
+Et m'avançant à quelques pieds au-dessus du bouc, la tête haute et les
+mains étendues:
+
+«Hazazel! m'écriai-je d'une voix solennelle, bouc de malheur et
+d'expiation! ... je charge sur ton échine velue les remords de mon ami
+Salomon Élias, et je te dévoue à l'ange des ténèbres!»
+
+Puis, faisant le tour du plateau, je descendis sur l'assise
+inférieure, afin de précipiter le bouc.
+
+Une fureur sacrée et presque divine s'était emparée de moi.... Je ne
+voyais pas l'abîme.... Je marchais sur la corniche comme un chat.
+
+Le bouc, lui, me voyant approcher, me regarda fixement, puis s'en alla
+plus loin.
+
+«Hé! m'écriai-je, tu as beau fuir ... tu ne m'échapperas pas, maudit
+... je te tiens!
+
+--Christian! Christian! ne cessait de répéter Salomon d'une voix
+gémissante, au nom du ciel, ne t'expose pas ainsi!
+
+--Tais-toi, incrédule, tais-toi, tu es indigne que je me dévoue pour
+ton bonheur.... Mais ton ami Christian ne recule jamais, il faut que
+Hazazel périsse!»
+
+Un peu plus loin, la corniche se rétrécissait et finissait en pointe.
+
+Le bouc, m'ayant regardé pour la deuxième fois, se retira de nouveau
+devant moi, mais non sans hésiter.
+
+« Ah! tu commences à comprendre, lui dis-je. Oui, oui, quand je te
+tiendrai là-bas dans le coin, il faudra bien que tu descendes!»
+
+En effet, arrivé tout au bout, à l'endroit où la corniche manque,
+Hazazel parut fort embarrassé. Moi, je m'approchais, transporté d'un
+saint enthousiasme, et riant d'avance de la belle chute qu'il allait
+faire.
+
+Je le voyais à quatre pas, et j'affermissais ma main à la souche d'un
+houx incrusté dans le roc, pour lancer mon coup de pied.
+
+«Regarde, Salomon, regarde le maudit!» m'écriai-je.
+
+Mais en ce moment, je reçus dans le ventre un coup furieux, un coup de
+tête qui m'aurait envoyé moi-même dans le Holderloch, sans la racine
+de houx que je tenais. Ce misérable bouc, se voyant acculé, commençait
+lui-même l'attaque.
+
+Jugez de ma surprise. Avant que j'eusse eu le temps de revenir à moi,
+il était déjà debout pour la seconde fois sur ses jambes de derrière,
+et ses cornes me retombaient dans le creux de l'estomac avec un bruit
+sourd.
+
+Quelle position!--Non, jamais personne ne fut plus surpris que moi.
+C'était le monde renversé, il me semblait faire un mauvais rêve.--Le
+précipice, avec ses roches pointues, se mit à danser au-dessous de
+moi, les arbres et le ciel au-dessus. En même temps, j'entendais la
+voix perçante de Salomon crier: «Au secours! ... au secours!...»
+tandis que les cornes de Hazazel me labouraient les côtes.
+
+Alors je perdis toute présence d'esprit; le bouc, avec sa longue barbe
+rousse et ses cornes retombant en cadence, tantôt sur mon ventre,
+tantôt sur mon estomac, tantôt sur mes cuisses chancelantes, me
+produisit l'effet du diable; ma main se détendit, je me laissai aller.
+Heureusement quelque chose me retint en équilibre, sans qu'il me fût
+possible de savoir ce qui retardait ma chute: c'était le pâtre Yéri,
+du Holderloch, qui, du haut de la plate-forme, venait de m'accrocher
+au collet avec sa houlette.
+
+Grâce à ce secours, au lieu de descendre dans le gouffre, je
+m'affaissai le long de la corniche, et le terrible bouc me passa sur
+le corps pour s'évader.
+
+«Venez ici, tenez ma houlette solidement!--criait le pâtre;--moi, je
+vais le chercher; ne lâchez pas!
+
+--Soyez tranquille,» répondait Salomon.
+
+J'entendais cela comme dans un cauchemar ... j'avais perdu tout
+sentiment.
+
+Quelques minutes après, j'étais étendu sur la plate-forme. Le pâtre
+Yéri, haut de six pieds et robuste comme un chêne, était venu me
+prendre dans ses bras, et m'avait déposé sur la mousse.
+
+En rouvrant les yeux, je me vis en face de ce colosse, les yeux gris
+enfoncés sous d'épais sourcils, la barbe jaune, l'épaule couverte
+d'une peau de mouton, et je me crus ressuscité au temps d'Oedipe, ce
+qui ne laissa point de m'émerveiller.
+
+«Eh bien! fit le pâtre d'un accent guttural, ceci vous apprendra à
+maudire mon bouc!»
+
+Je vis alors Hazazel qui se vautrait contre la jambe robuste de son
+maître, et me regardait le cou tendu, d'un air ironique; puis Salomon
+Élias, debout derrière moi, et se donnant toutes les peines du monde
+pour ne pas rire.
+
+Mes idées bouleversées se classèrent insensiblement. Je m'assis avec
+peine, car les coups de Hazazel m'avaient meurtri.
+
+«C'est vous qui m'avez sauvé? dis-je au pâtre.
+
+--Oui, mon garçon.
+
+--Eh bien, vous êtes un brave homme. Je retire la malédiction que j'ai
+lancée sur votre bouc. Tenez, prenez ceci.»
+
+Je lui remis ma bourse, qui renfermait environ seize florins.
+
+«A la bonne heure, fit-il; vous pouvez recommencer si cela vous
+fait plaisir. Ici, le combat sera plus égal... mon bouc avait trop
+d'avantages.
+
+--Merci, j'en ai bien assez....--Donnez-moi la main, brave homme, je
+me souviendrai longtemps de vous. Élias, allons-nous-en.»
+
+Mon camarade et moi, nous redescendîmes alors la côte, bras dessus,
+bras dessous.
+
+Le pâtre, appuyé sur sa houlette, nous regardait de loin, et le bouc
+avait repris sa promenade sur les rebords de l'abîme.--Le ciel était
+splendide; l'air, chargé des mille parfums de la montagne, nous
+apportait le chant lointain de la trompe et le bourdonnement sourd du
+torrent.
+
+Nous rentrâmes à Tubingue tout attendris.
+
+Depuis, mon ami Salomon s'est consolé d'avoir tué le seigneur Kasper,
+et cela d'une façon assez originale.
+
+A peine reçu docteur en médecine, il a épousé la petite Éva Stromayer,
+dans le but louable d'en avoir beaucoup d'enfants, et de réparer le
+tort qu'il avait fait à la société, en la privant d'un de ses membres.
+
+Il y a quatre ans que j'ai assisté à ses noces en qualité de garçon
+d'honneur, et déjà deux marmots joufflus égayent sa jolie maisonnette
+de la rue Crispinus.
+
+C'est un commencement qui promet.
+
+Dieu me garde de prétendre que cette nouvelle manière d'expier
+un meurtre soit préférable à celle que nous impose notre sainte
+religion,--laquelle consiste à donner son bien à l'Église et à réciter
+beaucoup de prières;--mais je la crois supérieure à la méthode
+hindoue, et même, puisqu'il faut tout vous dire, à la théorie fameuse
+du bouc d'Israël!
+
+
+
+
+LE COMBAT D'OURS
+
+
+Ce qui désole le plus ma chère tante, dit Kasper, après mon
+enthousiasme pour la taverne de maître Sébaldus Dick, c'est d'avoir un
+peintre dans la famille!
+
+Dame Catherine aurait voulu me voir avocat, juge, procureur ou
+conseiller. Ah! si j'étais devenu conseiller comme monsieur Andreus
+Van Berghum; si j'avais nasillé de majestueuses sentences, en
+caressant du bout des ongles un jabot de fines dentelles ... quelle
+estime ... quelle vénération la digne femme aurait eue pour monsieur
+son neveu! Comme elle aurait parlé avec amour de monsieur le
+conseiller Kasper! Comme elle aurait cité, à tout propos, l'avis de
+monsieur notre neveu le conseiller! C'est alors qu'elle m'aurait servi
+ses plus fines confitures; qu'elle m'aurait versé chaque soir avec
+componction, au milieu de son cercle de commères, un doigt de vin
+muscat de l'an XI, disant:
+
+«Goûtez-moi cela, monsieur le conseiller.... Il n'en reste plus que
+dix bouteilles. » Tout eût été bien, convenable, parfait de la part de
+monsieur notre neveu Kasper, le conseiller à la cour de justice.
+
+Hélas! le Seigneur n'a pas voulu que la digne femme obtînt cette
+satisfaction suprême: le neveu s'appelle Kasper tout court, Kasper
+Diderich; il n'a point de titre, de canne, ni de perruque ... il
+est peintre! ... et dame Catherine se rappelle sans cesse le vieux
+proverbe: «Gueux comme un peintre,» ce qui la désole.
+
+Moi, dans les premiers temps, j'aurais voulu lui faire comprendre
+qu'un véritable artiste est aussi quelque chose de respectable; que
+ses oeuvres traversent parfois les siècles et font l'admiration des
+générations futures, et qu'à la rigueur, un tel personnage peut bien
+valoir un conseiller, y compris sa perruque. Mais j'eus la douleur de
+ne pas réussir; elle haussait les épaules, joignait les mains et ne
+daignait pas même me répondre.
+
+J'aurais tout fait pour convertir ma tante Catherine ... tout ... mais
+lui sacrifier l'art, la vie d'artiste, la musique, la peinture, la
+taverne de Sébaldus ... plutôt mourir!
+
+La taverne de maître Sébaldus est vraiment un lieu de délices. Elle
+forme le coin, entre la rue sombre des Hallebardes et la petite place
+de la Cigogne. A peine avez-vous dépassé sa porte cochère, que vous
+découvrez à l'intérieur une grande cour carrée entourée de vieilles
+galeries vermoulues, où monte un escalier de bois; tout autour
+s'ouvrent de petites fenêtres à mailles de plomb, à la mode du dernier
+siècle ... des lucarnes ... des soupiraux.
+
+Les piliers du hangar soutiennent le toit affaissé.
+
+La grange, les petites tonnes rangées dans un coin; l'entrée de
+la cave à gauche, une sorte de pigeonnier qui s'élance en pointe
+au-dessus du pignon, puis, au-dessous des galeries, d'autres fenêtres
+au fond desquelles vous voyez, encadrés dans l'ombre, les buveurs avec
+leurs tricornes, leurs nez rouges, pourpres, cramoisis; les petites
+femmes du Hundsrück, avec leurs bonnets de velours à grands rubans de
+moire tremblotants, graves, rieuses ou grotesques. Le grenier à foin
+en l'air sous le toit, les écuries, les réduits à porcs, tout cela,
+pêle-mêle, attire et confond vos regards.... C'est étrange ...
+vraiment étrange!...
+
+Depuis cinquante ans, pas un clou n'a été posé dans la vieille masure;
+vous diriez un antique et respectable nid à rats. Et quand le soleil
+d'automne, ce beau soleil rouge comme le feu, tamise sur la taverne sa
+poussière d'or; quand, à la chute du jour, les angles ressortent et
+que les ombres se creusent; quand le cabaret chante et nasille; quand
+les canettes tintent; quand le gros Sébaldus, son tablier de cuir sur
+les genoux, passe et court à la cave un broc au poing; quand sa femme
+Grédel lève le châssis de la cuisine, et qu'avec son grand couteau
+ébréché elle racle des poissons, ou coupe le cou de ses poulets, de
+ses oies, de ses canards, qui gloussent, sanglotent et se débattent
+sous une pluie de sang; quand la douce Fridoline, avec sa petite
+bouche rose et ses longues tresses blondes, se penche à sa fenêtre
+pour arranger son chèvrefeuille, et qu'au-dessus se promène le gros
+chat roux de la voisine, balançant la queue et suivant de ses yeux
+verts l'hirondelle qui tourbillonne dans l'azur sombre ... alors je
+vous jure qu'il faudrait ne pas avoir une goutte de sang artiste dans
+les veines, pour ne point s'arrêter en extase, prêtant l'oreille à
+ces murmures, à ces bruits, à ces chuchotements; regardant ces lueurs
+tremblotantes, ces ombres fugitives, et pour ne pas se dire tout bas:
+«Que c'est beau!»
+
+Mais c'est un jour de fête, un jour de grande réunion, lorsque tous
+les joyeux convives de Bergzabern se pressent dans la vaste salle du
+rez-de-chaussée; un jour de combat de coqs, de combat de chiens, ou
+de lanterne magique ... c'est un de ces jours-là qu'il faut voir la
+taverne de maître Sébaldus.
+
+L'automne dernier, le samedi de la Saint-Michel, entre une et deux
+heures de l'après-midi, nous étions tous réunis autour de la
+grande table de chêne: le vieux docteur Melchior, le chaudronnier
+Eisenloëffel et sa commère, la vieille Berbel Rasimus, Borves Fritz,
+clarinette à la taverne du _Pied-de-Boeuf_, et cinquante autres riant,
+chantant, criant, jouant au _youker_ vidant des chopes, mangeant du
+boudin et des andouilles.
+
+La mère Grédel allait et venait; les jolies servantes Heinrichen et
+Lotché montaient et descendaient l'escalier de la cuisine comme des
+écureuils ... et dehors, sous la grande porte cochère, retentissait un
+bruit joyeux de cymbales et de grosse caisse: «Zing ... zing ... boum
+... boum!... Hé! hohé! grande bataille, l'ours des Asturies _Bépo_ et
+_Baptiste_ le Savoyard, contre tous les chiens du pays!... Boum! boum!
+Entrez, messieurs, mesdames! On verra le buffle de la Calabre et
+l'onagre du désert.... Courage, messieurs ... entrez ... entrez!...»
+
+On entrait en foule, et Sébaldus, en travers de la porte avec son gros
+ventre, barrait le passage comme Horatius Coclès, criant:
+
+«Vos cinq _kreutzers_, canailles!... vos cinq _kreutzers_! ... ou je
+vous étrangle!»
+
+C'était une bagarre épouvantable; on se grimpait sur le dos pour
+arriver plus vite; la petite Brigitte Kéra y perdit un bas, et la
+vieille Anna Seiler, la moitié de sa jupe. Vers deux heures, le meneur
+d'ours, un grand gaillard, roux de barbe et de cheveux, coiffé d'un
+immense feutre gris en pain de sucre, entr'ouvrit la porte et nous
+cria:
+
+«La bataille va commencer.»
+
+Aussitôt les tables furent abandonnées; on ne prit pas même le
+temps de vider son verre. Je courus au grenier à foin, j'en grimpai
+l'échelle quatre à quatre et je la retirai après moi. Alors, assis
+tout seul sur une botte de paille, j'eus le plus beau coup d'oeil
+qu'il soit possible de voir.
+
+Dieu que de monde! Les vieilles galeries en craquaient; les toits
+en pliaient.... Il y en avait ... il y en avait ... mon Dieu! cela
+faisait frémir.... On aurait dit que tout devait tomber ensemble; que
+les gens, entassés les uns sur les autres, devaient se fondre entre
+les balustrades, comme les grappes sous le pressoir.
+
+Il y en avait de pendus en forme de hottes à l'angle des piliers, et
+plus haut, sur la gouttière; plus haut, dans le pigeonnier; plus
+haut, dans les lucarnes de la mairie; plus haut, sur le clocher de
+Saint-Christophe, et tout ce monde se penchait, hurlait et criait:
+
+«Les ours! les ours!»
+
+Et quand j'eus suffisamment admiré la foule innombrable, abaissant les
+yeux, je vis sur l'aire de la cour un pauvre âne plus maigre, plus
+décharné que le coursier fantôme de l'Apocalypse, la paupière
+demi-close, les oreilles pendantes. C'est lui qui devait commencer la
+bataille.
+
+«Faut-il que les gens soient bêtes!» me dis-je en moi-même.
+
+Cependant les minutes se passaient, le tumulte redoublait, on ne se
+possédait plus d'impatience, lorsque le grand pendard roux, avec son
+immense feutre gris, s'avançant au milieu de la cour, s'écria d'un ton
+solennel, le poing sur la hanche:
+
+«L'onagre du désert défie tous les chiens de la ville.»
+
+Il se fit un profond silence, et le boucher Daniel, les yeux à fleur
+de tête et la bouche béante, regardant de tous côtés, demanda:
+
+«Où donc est l'onagre?
+
+--Le voila!
+
+--Ça! mais c'est un âne!
+
+Et tout le monde cria:
+
+«C'est un âne! C'est un âne!--C'est un onagre!
+
+--Eh bien, nous allons voir,» dit le boucher en riant.
+
+Il siffla son chien, et, lui montrant l'âne:
+
+«Foux ... attrape!»
+
+Mais, chose bizarre, à peine l'âne eut-il vu le chien accourir, qu'il
+se retourna lestement et lui détacha un coup de pied haut la jambe, si
+juste qu'il en eut la mâchoire fracassée.
+
+Des éclats de rire immenses s'élevèrent jusqu'au ciel, tandis que le
+chien se sauvait poussant des cris lamentables.
+
+«Eh bien, cria le meneur d'ours, direz-vous encore que mon onagre est
+un âne?
+
+--Non, fit Daniel tout honteux, je vois bien maintenant que c'est un
+onagre.
+
+--A la bonne heure ... à la bonne heure ... Que d'autres viennent
+encore combattre cet animal rare, nourri dans les déserts.... Qu'ils
+approchent ... l'onagre les attend!»
+
+Mais aucun ne se présentait; le meneur d'ours avait beau crier de sa
+voix perçante:
+
+« Voyons, Messieurs, Mesdames, est-ce qu'on a peur?... peur de mon
+onagre? C'est honteux pour les chiens du pays. Allons, courage ...
+courage ... Messieurs, Mesdames!»
+
+Personne ne voulait risquer son chien contre cet âne dangereux. Le
+tumulte recommençait:
+
+«Les ours! Les ours! Qu'on fasse venir les ours!»
+
+Au bout d'un quart d'heure, l'homme vit bien qu'on était las de
+son onagre; c'est pourquoi, l'ayant fait entrer dans la grange, il
+s'approcha du réduit à porcs, l'ouvrit et tira dehors, par sa chaîne,
+_Baptiste_ le Savoyard, un vieil ours brun tout râpé, triste et
+honteux comme un ramoneur qui sort de sa cheminée. Malgré cela, les
+applaudissements éclatèrent, et les chiens de combat eux-mêmes,
+enfermés sous le porche de la taverne, sentant l'odeur des fauves,
+hurlèrent à la mort d'une façon vraiment tragique. Le pauvre ours fut
+conduit près d'un solide épieu, contre le mur de la buanderie, et se
+laissa tranquillement attacher, promenant sur la foule des regards
+mélancoliques.
+
+«Pauvre vieux routier, m'écriai-je en moi-même, qui t'aurait dit, il
+y a dix ans, lorsque tu parcourais seul, grave et terrible, les hauts
+glaciers de la Suisse, ou les sombres ravins de l'Underwald, et
+que tes hurlements faisaient trembler jusqu'aux vieux chênes de la
+montagne ... qui t'aurait dit alors qu'un jour, triste et résigné, la
+gueule cerclée de fer, tu serais attaché au carcan et dévoré par de
+misérables chiens, pour l'amusement de Bergzabern? Hélas! hélas! _Sic
+transit gloria mundi_!»
+
+Et, comme je rêvais à ces choses, tout le monde se penchant pour
+voir, je fis comme les autres, et je reconnus que l'action allait
+s'échauffer.
+
+Les limiers du vieux Heinrich, dressés à la chasse du sanglier,
+venaient de s'avancer à l'autre bout de la cour. Retenus par leur
+maître, ces animaux écumaient de rage. C'était un grand danois à
+la robe blanche tachetée de noir, souple, nerveux, les mâchoires
+déchaussées comme un crocodile ... puis un de ces grands lévriers du
+Tannevald, dont le jarret n'a pas été coupé selon l'ordonnance, les
+flancs évidés, les côtes saillantes, la tête en flèche, les reins
+noueux et secs comme un bambou. Ils n'aboyaient pas; ils tiraient à
+la longe, et le vieux Heinrich, son feutre gris à feuille de chêne
+renversé sur la nuque, la moustache rousse hérissée, le nez mince
+en lame de rasoir recourbé sur les lèvres, et ses longues jambes à
+guêtres de cuir arc-boutées contre les dalles, avait peine à les
+retenir des deux mains, en leur opposant tout le contre-poids de son
+corps.
+
+«Retirez-vous! retirez-vous!» criait-il d'une voix vibrante. Et le
+meneur d'ours se dépêchait de regagner sa niche derrière le bûcher.
+
+C'est alors qu'il fallait voir toutes ces figures inclinées sur les
+balustrades, pourpres, haletantes, les yeux hors de la tête!
+
+L'ours s'était accroupi, ses larges pattes en l'air; il frissonnait
+dans sa grosse peau rousse, et sa muselière paraissait le gêner
+considérablement. Tout à coup la corde fut lâchée; les chiens ne
+firent qu'un bond d'une extrémité de la cour à l'autre, et leurs dents
+aiguës se cramponnèrent aux oreilles du pauvre _Baptiste_, dont les
+griffes passèrent autour du cou des limiers, s'imprimant dans leurs
+reins avec une telle force que le sang jaillit aussitôt.... Mais
+lui-même saignait, ses oreilles se déchiraient ... les chiens tenaient
+ferme ... et ses yeux jaunes lançaient au ciel un regard navrant. Pas
+un cri ... pas un soupir ... les trois animaux restaient là, immobiles
+comme un groupe de pierre.
+
+Moi, je sentais la sueur me couler le long du dos.
+
+Cela dura plus de cinq minutes. Enfin le lévrier parut céder un peu;
+l'ours appuya plus fortement sur lui sa serre pesante ... l'oeil du
+vieux routier brilla d'espérance ... puis il y eut encore un
+temps d'arrêt.... On entendit un hoquet terrible ... une sorte de
+craquement: l'échiné du lévrier venait de se casser ... il tomba sur
+le flanc, la gueule sanglante.
+
+Alors _Baptiste_ embrassa voluptueusement le danois des deux pattes
+... celui-ci tenait toujours, mais ses dents glissaient sur l'oreille
+... tout à coup il fléchit et fit un bond en arrière; l'ours s'élança
+furieux ... sa chaîne le retint. Le chien s'enfuit, rouge de sang,
+jusque derrière le veneur qui lui fit bon accueil, regardant de loin
+le lévrier qui ne revenait pas.
+
+_Baptiste_ avait posé sa griffe sur ce cadavre, et, la tête haute, il
+flairait le carnage à pleins poumons: le vieux héros s'était retrouvé!
+Des applaudissements frénétiques s'élevèrent des galeries jusqu'à la
+cime du clocher.... L'ours semblait les comprendre.... Je n'ai jamais
+vu d'attitude plus fière, plus résolue.
+
+Après ce combat, toutes les bonnes gens reprenaient haleine; le
+capucin Johannes, assis sur la balustrade en face, agitait son bâton
+et souriait dans sa longue barbe fauve. On avait besoin de se remettre
+... on s'offrait une prise de tabac, et la voix du docteur Melchior,
+développant les différentes chances de la bataille, s'entendait de
+loin. Il n'eut pas le temps de finir son discours, car la porte de la
+grange s'ouvrit, et plus de vingt-cinq chiens, grands et petits,
+tous les maraudeurs de la ville, offerts en holocauste pour la
+circonstance, débouchèrent dans la cour, hurlant, jappant, aboyant....
+Puis, d'un commun accord, ils se retirèrent dans un coin fort éloigné
+de l'ours, et de là continuèrent à se fâcher, à s'élancer, à reculer,
+à faire de l'opposition.
+
+«Oh! les lâches!... Oh! la canaille!... criaient les gens courageux de
+la galerie, oh! les misérables!...»
+
+Eux levaient le nez et semblaient répondre en jappant:
+
+«Allez-y donc vous-mêmes!»
+
+L'ours cependant se tenait sur ses gardes, quand, à la stupeur
+générale, Heinrich revint avec son danois.
+
+J'ai su depuis qu'il avait parié cinquante florins contre le
+garde-chasse Joseph Kilian, de le faire reprendre. Il s'avança donc le
+caressant de la main, puis lui montrant l'ours:
+
+«Courage, Blitz!» s'écria-t-il.
+
+Et le noble animal, malgré ses blessures, recommença l'attaque.
+
+Alors, tous les poltrons, toute la canaille des roquets, des caniches,
+des tournebroches accourut à la file, et le pauvre vieux _Baptiste_
+en fut couvert; il roulait dessus, hurlant, grognant, écrasant l'un,
+estropiant l'autre, se débattant avec fureur.
+
+Le brave danois se montrait encore le plus intrépide; il avait pris
+l'ours à la tignasse et roulait avec lui les pattes en l'air, tandis
+que d'autres lui mordaient les jarrets ... d'autres ses pauvres
+oreilles saignantes.... Cela n'en finissait plus.
+
+«Assez! assez!» criait-on de toutes parts.
+
+Quelques-uns cependant répétaient avec acharnement:
+
+«Sus! sus!... courage!...»
+
+Heinrich, en ce moment, traversa la cour comme un éclair; il vint
+saisir son chien par la queue, et le tirant de toutes ses forces:
+
+«Blitz! Blitz!... lâcheras-tu?»
+
+Bah! rien n'y faisait. Le veneur réussit enfin à lui faire lâcher
+prise par un coup de fouet terrible, et l'entraînant aussitôt, il
+disparut a l'angle de la porte cochère.
+
+Les roquets n'avaient pas attendu son départ pour battre en retraite
+... quatre ou cinq restaient sur le flanc.... Les autres, effarés,
+écloppés, courant, boitant, cherchaient à grimper aux murs. Tout à
+coup l'un d'eux, le carlin de la vieille Rasimus, aperçut la fenêtre
+de la cuisine, et plein d'un noble enthousiasme, il enfila l'une des
+vitres. Tous les autres, frappés de cette idée lumineuse, passèrent
+par là sans hésiter.... On entendit les soupières, les casseroles,
+toute la vaisselle tomber avec fracas, et la mère Grédel jeter des
+cris aigus:
+
+«Au secours!... Au secours!»
+
+Ce fut le plus beau moment du spectacle: on n'en pouvait plus de rire
+... on se tordait les côtes....
+
+«Ha! ha! ha! la bonne farce!...»
+
+Et de grosses larmes coulaient sur les joues pourpres des spectateurs
+... les ventres galopaient à perdre haleine....
+
+Au bout d'un quart d'heure, le calme s'était rétabli.... On attendait
+avec impatience le terrible ours des Asturies.
+
+«L'ours des Asturies! L'ours des Asturies!...»
+
+Le meneur d'ours faisait signe au public de se taire, qu'il avait
+quelque chose à dire.... Impossible ... les cris redoublaient:
+
+«L'ours des Asturies!... L'ours des Asturies!...»
+
+Alors cet homme prononça quelques paroles inintelligibles, détacha
+l'ours brun et le reconduisit dans sa bauge, puis, avec toute sorte de
+précautions, il ouvrit la porte du réduit voisin, et saisit le bout
+d'une chaîne qui traînait à terre.... Un grondement formidable se fit
+entendre à l'intérieur.... L'homme passa rapidement la chaîne dans un
+anneau de la muraille et sortit en criant:
+
+«Hé! vous autres, lâchez les chiens!»
+
+Presque aussitôt un petit ours gris, court, trapu, la tête plate, les
+oreilles écartées de la nuque, les yeux rouges et l'air sinistre,
+s'élança de l'ombre, et, se sentant retenu, poussa des hurlements
+furieux. Évidemment cet ours avait des opinions philosophiques
+déplorables.... Il était, en outre, surexcité au dernier point par les
+aboiements et le bruit du combat qu'il venait d'entendre ... et son
+maître faisait très-bien de s'en défier.
+
+«Lâchez les chiens! criait le meneur en passant le nez par la lucarne
+de la grange, lâchez les chiens!»
+
+Puis il ajouta:
+
+«Si l'on n'est pas content ... ce ne sera pas de ma faute.... Que les
+chiens sortent ... et l'on va voir une belle bataille!»
+
+Au même instant, le dogue de Ludwig Korb, et les deux chiens--loups du
+vannier Fischer de Hirschland, la queue traînante, le poil long, la
+mâchoire allongée et l'oreille droite, s'avancèrent ensemble dans la
+cour.
+
+Le dogue, calme, la tête pesante, bâilla en se détirant les jambes et
+fléchissant les reins.... Il ne voyait pas encore l'ours, et semblait
+s'éveiller.... Mais après avoir bâillé longuement ... il se retourna
+... vit l'ours ... et resta immobile, comme stupéfait. L'ours
+regardait aussi, l'oreille tendue, ses deux grosses serres crispées
+sur le pavé, ses petits yeux étincelants comme à l'affût.
+
+Les deux chiens-loups se rangèrent derrière le dogue.
+
+Le silence était tel alors, qu'on aurait entendu tomber une feuille;
+un grondement sourd, grave, profond comme un bruit d'orage, donnait le
+frisson à la foule.
+
+Tout à coup le dogue bondit, les deux autres le suivirent, et, durant
+quelques secondes, on ne vit plus qu'une masse rouler autour de la
+chaîne, puis des entrailles vertes et bleues, mêlées de sang, couler
+sur les dalles ... puis, enfin, l'ours se relever, tenant le dogue
+sous sa serre tranchante ... balancer sa lourde tête avec un soupir
+et bâiller à son tour ... car il n'avait plus de muselière ... elle
+s'était détachée dans le combat!
+
+Un vague chuchotement courait autour des galeries.... On
+n'applaudissait plus; on avait peur!--Le dogue râlait; les deux autres
+chiens en lambeaux ne donnaient plus signe de vie ... dans les écuries
+voisines, de longs mugissements annonçaient la terreur du bétail ...
+des ruades ébranlaient les murs.... Et pourtant l'ours ne bougeait pas
+... il semblait jouir de la terreur générale....
+
+Or, comme on était ainsi, voilà qu'un faible craquement se fit
+entendre ... puis un autre: les vieilles galeries vermoulues
+commençaient à fléchir sous le poids énorme de la foule!...
+
+Et ce bruit, dans le silence de l'attente ... ce faible bruit avait
+quelque chose de si terrible, que moi-même, à l'abri dans mon grenier,
+je me sentis froid subitement.... Aussi, promenant les yeux sur les
+galeries en face, je vis toutes les figures pâles, d'une pâleur
+étrange.... Quelques-unes, la bouche béante ... les autres, les
+cheveux hérissés ... écoutant, retenant leur haleine. Les joues
+du capucin Johannes, assis sur la balustrade, avaient des teintes
+verdâtres, et le gros nez cramoisi du docteur Melchior s'était
+décoloré pour la première fois depuis vingt-cinq ans.... Les petites
+femmes grelottaient sans bouger de leur place, sachant que la moindre
+secousse pourrait entraîner la chute générale.
+
+J'aurais voulu fuir; il me semblait voir les vieux piliers de chène
+s'enfoncer dans la terre.... Était-ce une illusion de la peur? Je
+l'ignore... mais au même instant la grosse poutre fit un éclat, et
+s'affaissa de trois pouces au moins. Alors, mes chers amis, ce fut
+quelque chose d'horrible: autant le silence avait été grand, autant
+le tumulte, les cris, les gémissements devinrent affreux. Cette masse
+d'êtres amoncelés dans les galeries, comme dans une hotte immense, se
+prirent à grimper les uns par-dessus les autres, à se cramponner aux
+murs, aux piliers, aux balustrades, à se frapper même avec rage,
+à mordre ... pour fuir plus vite.... Et, dans cette épouvantable
+bagarre, la voix plaintive de Thérésa Becker, prise tout à coup de mal
+d'enfant, s'entendait comme la trompette du jugement dernier.
+
+Oh Dieu! rien qu'à ce souvenir, je me sens encore frissonner.... Le
+Seigneur me préserve de revoir jamais un pareil spectacle!
+
+Mais ce qu'il y avait de plus terrible, c'est que l'ours se trouvait
+précisément attaché tout près de l'escalier de la cour qui monte aux
+galeries.
+
+Je me rappellerais mille ans la figure du capucin Johannes, qui
+s'était fait jour avec son grand bâton, et mettait le pied sur la
+première marche, lorsqu'il aperçut, au bas de l'escalier, _Beppo_
+accroupi sur son derrière, la chaîne tendue et l'oeil réjoui ... prêt
+à le happer au passage!
+
+Ce qu'il fallut alors de force à maître Johannes pour se cramponner
+à la rampe et retenir la foule qui le poussait en avant, nul ne le
+sait.... Je vis ses larges mains saisir les montants de l'escalier ...
+son dos s'arc-bouter comme celui du géant Atlas, et je crois qu'il
+aurait lui-même, dans ce moment, porté le ciel sur ses épaules.
+
+Au milieu de cette bagarre, et comme rien ne semblait pouvoir conjurer
+la catastrophe, la porte de l'étable s'ouvrit brusquement, et le
+terrible Horni, le magnifique taureau de maître Sébaldus, le fanon
+flottant comme un tablier, le mufle convert d'écume, s'élança dans la
+cour.
+
+C'était une inspiration de notre digne maître de taverne ... il
+sacrifiait son taureau pour sauver le public. En même temps la
+bonne grosse tête rouge du brave homme apparaissait à la lucarne de
+l'étable, criant à la foule de ne pas s'effrayer ... qu'il allait
+ouvrir l'escalier intérieur qui descend dans la vieille synagogue ...
+et que tout le monde pourrait sortir par la rue des Juifs.
+
+Ce qui fut fait deux ou trois minutes plus tard, à la satisfaction
+générale!
+
+Mais écoutez la fin de l'histoire.
+
+A peine l'ours avait-il aperçu le taureau, qu'il s'était élancé vers
+ce nouvel adversaire d'un bond si terrible, que sa chaîne s'était
+cassée du coup. Le taureau, lui, à la vue de l'ours, s'accula dans
+l'angle de la cour, près du pigeonnier, et, la tête basse entre ses
+jambes trapues, il attendit l'attaque.
+
+L'ours fit plusieurs tentatives pour se glisser contre le mur, allant
+de droite à gauche; mais le taureau, le front contre terre, suivait ce
+mouvement avec un calme admirable.
+
+Depuis cinq minutes, les galeries étaient vides; le bruit de la foule,
+s'écoulant par la rue des Juifs, s'éloignait de plus en plus, et
+la manoeuvre des deux adversaires semblait devoir se prolonger
+indéfiniment, lorsque tout à coup le taureau, perdant patience, se rua
+sur l'ours de tout le poids de sa masse. Celui-ci, serré de près, se
+réfugia dans la niche du bûcher... la tête du taureau l'y suivit et
+le cloua sans doute contre la muraille, car j'entendis un hurlement
+terrible, suivi d'un craquement d'os ... et presque aussitôt un
+ruisseau de sang serpenta sur le pavé.
+
+Je ne voyais que la croupe du taureau et sa queue tourbillonnante....
+On eût dit qu'il voulait enfoncer le mur, tant ses pieds de derrière
+pétrissaient les dalles avec fureur. Cette scène silencieuse au fond
+de l'ombre avait quelque chose d'épouvantable. Je n'en attendis pas la
+fin.... Je descendis tout doucement l'échelle de mon grenier, et je me
+glissai hors de la cour comme un voleur. Une fois dans la rue, je ne
+saurais dire avec quel bonheur je respirai le grand air, et traversant
+la foule réunie devant la porte autour du meneur d'ours, qui
+s'arrachait les cheveux de désespoir, je me pris à courir vers la
+demeure de ma tante.
+
+J'allais tourner le coin des arcades, lorsque je fus arrêté par mon
+vieux maître de dessin, Conrad Schmidt.
+
+«Hé! Kasper, me cria-t-il, où diable cours-tu si vite?
+
+--Je vais dessiner la grande bataille d'ours! lui répondis-je avec
+enthousiasme.
+
+--Encore une scène de taverne, sans doute? fit-il en hochant la tête.
+
+--Hé! pourquoi pas, maître Conrad? Une belle scène de taverne vaut
+bien une scène du forum!»
+
+J'allais le quitter ... mais lui, s'accrochant à mon bras, poursuivit
+d'un ton grave:
+
+«Kasper! ... au nom du ciel, écoute-moi.... Je n'ai plus rien à
+t'apprendre: tu dessines mieux que Schwaan, et tu peins comme Van
+Berghem.... Ta couleur est grasse, bien fondue, harmonieuse.... Il
+faut maintenant voyager.... Remercie le ciel de t'avoir donné 1,500
+florins de rente.... Chacun ne possède pas cet avantage.... Il faut
+aller voir l'Italie ... le ciel pur de la belle Italie ... au lieu de
+perdre ton temps à courir les tavernes! Tu vivras là en société de
+Raphaël, de Michel-Ange, de Paul Véronèse, du Titien et de maître
+Léonard, le phénix des phénix! Tu nous reviendras grandi de sept
+coudées, et tu feras la gloire du vieux Conrad!
+
+--Que diable me chantez-vous là, maître Schmidt? m'écriai-je, vraiment
+indigné. C'est ma tante Catherine qui vous a soufflé cela, pour
+m'éloigner de la taverne de Sébaldus Dick; mais il n'en sera rien!
+Quand on a eu le bonheur de naître à Bergzabern, entre les superbes
+vignobles du Rhingau et les belles forêts du Hundsrûck, est-ce qu'il
+faut songer aux voyages? Dans quelle partie du monde trouve-t-on
+d'aussi beaux jambons qu'aux portes de Mayence ... d'aussi bons
+pâtés que sur les rives de Strasbourg ... de plus nobles vins qu'à
+Rüdesheim, Markobrünner, Steinberg ... de plus jolies filles qu'à
+Pirmasens, Kaiserslautern, Anweiler, Neustadt?... Où trouve-t-on des
+physionomies plus dignes d'être transmises à la postérité, que dans
+notre bonne petite ville de Bergzabern? Est-ce à Rome ... à Naples ...
+à Venise?... Mais tous ces pêcheurs, tous ces lazzarones, tous ces
+pâtres se ressemblent.... On les a peints et repeints cent mille
+fois.... Ils ont tous le nez droit, le ventre creux et les jambes
+maigres. Tenez, maître Conrad, sans vous flatter, avec votre petit
+nez rabougri, votre casquette de cuir et votre souquenille grise
+barbouillée de couleur, je vous trouve mille fois plus beau que
+l'Apollon du Belvédère....
+
+--Tu veux te moquer de moi! s'écria le bonhomme stupéfait.
+
+--Non, je dis ce que je pense.... Au moins, vous n'avez pas les yeux
+dans le front, et les jambes sèches comme une chèvre.... Et puis,
+allez donc trouver dans vos antiques une tête plus remarquable que
+celle de notre vieux docteur Melchior Hâsenkopf, sa perruque jaune
+clair tortillée sur le dos, le tricorne sur la nuque, et la face
+empourprée comme une grappe en automne!--Est-ce que votre Hercule
+Farnèse, avec sa peau de lion et sa massue, vaut notre bon, notre
+gros, notre digne maître de taverne Sébaldus Dick, avec son grand
+tablier de cuir déployé sur le ventre, depuis le triple menton
+jusqu'aux cuisses, la face épanouie comme une rose, le nez rouge comme
+une framboise, les yeux bleus à fleur de tête comme une grenouille, et
+la lèvre humide avancée en goulot de carafe?... Regardez-le de profil,
+maître Conrad, quand il boit.... Quelle ligne magnifique, depuis le
+haut du coude, le long des reins, des cuisses et des mollets!...
+Quelle cascade de chair! Voilà ce que j'appelle un chef-d'oeuvre de la
+création! Maître Sébaldus ne tue pas des hydres, mais il avale huit
+bouteilles de johannisberg et deux aunes de boudin dans une soirée;
+il aime mieux tenir un broc que des serpents.... Est-ce une raison
+suffisante pour méconnaître son mérite?--Et notre brave capucin
+Johannes donc!... avec sa grande barbe fauve, ses pommettes osseuses,
+ses yeux gris, ses noirs sourcils joints au milieu du front comme un
+bouc.... Quel air de grandeur, de majesté, quand il entonne d'une
+voix sonore le chant sublime: _Buvons! buvons! buvons!_ Comme sa main
+musculeuse presse le verre, comme son oeil étincelle!... N'est-ce pas
+de la couleur, cela, de la vraie couleur, solide et franche, maître
+Conrad?--Et trouvez-moi donc, dans tous vos antiques, deux plus jolies
+créatures que cette Roberte Weber et sa soeur Éva, les deux chanteuses
+de carrefour, lorsqu'elles vont de taverne en taverne, le soir, l'une
+sa guitare sous le bras, l'autre sa harpe pendue à l'épaule, et
+qu'elles traînent derrière elles leurs vieilles robes fanées,
+avec toute la majesté de Sémiramis.... Voilà ce que je nomme des
+modèles!... de vrais modèles!... Oui, toutes déguenillées qu'elles
+sont, avec leurs vieilles robes flétries, Éva et Roberte parlent à
+mon âme; leurs yeux noirs, leur teint brun, leur profil sévère
+m'enthousiasment.... Je les estime plus que toutes les Vénus de
+l'univers... Au moins elles ne posent pas!--Et quant à tous ces
+paysages arides ... ces paysages à grandes lignes qu'on nous envoie
+d'Italie ... quant à leurs golfes, à leurs ruines ... le moindre coin
+de haie où bourdonne un hanneton ... le plus petit chemin creux où
+grimpe une rosse étique traînant une charrette ... les roues fangeuses
+... le fouet qui s'effile dans l'air ... un rien ... une mate à
+canards ... un rayon de soleil dans un grenier ... une tête de
+rat dans l'ombre, qui grignote et se peigne la moustache ... me
+transportent mille fois plus que vos colonnes tronquées, vos couchers
+de soleil et vos effets de nuit! Voyez-vous, maître Conrad, tout cela
+c'est de l'imitation ... les païens ont accompli leur oeuvre ... Elle
+est magnifique ... je le reconnais ... Mais, au lieu de la copier
+platement ... il s'agit de faire la nôtre!... On nous assomme avec le
+grand style, le genre grave ... l'idéal grec.... Moi, je ne veux être
+d'aucune académie et je suis Flamand.... J'aime le naturel et les
+andouilles cuites dans leur jus.... Quand les Italiens feront des
+saucisses plus délicates, plus appétissantes que celles de la mère
+Grédel ... et que les personnages de leurs bas-reliefs et de leurs
+tableaux n'auront pas l'air de poser, comme des acteurs devant le
+public ... alors j'irai m'établir à Rome. En attendant je reste
+ici.... Mon Vatican à moi, c'est la taverne de maître Sébaldus! C'est
+là que j'étudie les beaux modèles, et les effets de lumière en
+vidant des chopes.... C'est bien plus amusant que de rêver sur des
+ruines....»
+
+J'en aurais dit davantage, mais nous étions arrivés à ma porte.
+
+«Allons ... bonsoir, maître Conrad, m'écriai-je en lui serrant la
+main, et sans rancune.
+
+--De la rancune! fit le vieux maître en souriant, tu sais bien qu'au
+fond je suis de ton avis.... Si je te dis quelquefois d'aller en
+Italie, c'est pour faire plaisir à dame Catherine.... Mais suis ton
+idée, Kasper.... Ceux qui prennent l'idée d'un autre ne font jamais
+rien.»
+
+
+
+
+FIN TABLE
+
+
+Un Nuit dans les bois
+
+Le Tisserand de la Steinbach
+
+Le Violon du pendu
+
+L'Héritage de mon oncle Christian
+
+Hugues-le-Loup
+
+Pourquoi Hunebourg ne fut pas rendu
+
+Le Bouc d'Israël
+
+Le Combat d'ours
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Contes de la Montagne, by Erckmann-Chatrian
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK CONTES DE LA MONTAGNE ***
+
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+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
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+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
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+eBooks Year Month
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+ 10 1991 January
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