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+The Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le Rouge et le noir
+
+Author: Stendhal
+
+Posting Date: October 28, 2010
+Release Date: January, 1997 [EBook #798]
+[Last updated: June 14, 2012]
+
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR ***
+
+
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+
+Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp>
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+
+Le Rouge et le Noir
+
+Chronique du XIXe siècle
+
+by Stendhal (Marie-Henri Beyle)
+
+
+
+
+VOLUME PREMIER
+
+
+ La vérité, l'âpre vérité
+
+ Danton
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+
+UNE PETITE VILLE
+
+ Put thousands together
+ Less bad,
+ But the cage less gay.
+
+ HOBBES
+
+
+La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de
+la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de
+tuiles rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de
+vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule
+à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties
+jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.
+
+Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une
+des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige
+dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la
+montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs et donne le
+mouvement à un grand nombre de scies à bois; c'est une industrie fort
+simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des
+habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies
+à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des
+toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui,
+depuis la chute de Napoléon a fait rebâtir les façades de presque toutes
+les maisons de Verrières.
+
+A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas
+d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants,
+et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par
+une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux
+fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont
+de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces
+marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement
+transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux
+qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans
+les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à
+Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de
+clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond
+avec un accent traînard: _Eh! elle est à M. le maire_.
+
+Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande
+rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers
+le sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra
+paraître un grand homme à l'air affairé et important.
+
+A son aspect tous les drapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
+grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs
+ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne
+manque pas d'une certaine régularité: on trouve même, au premier aspect
+qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément
+qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais
+bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement
+de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu
+inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se
+faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le
+plus tard possible quand il doit.
+
+Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue
+d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur.
+Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit
+une maison d'assez belle apparence, et à travers une grille de fer
+attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne
+d'horizon formée par les collines de la Bourgogne; et qui semble faite à
+souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur
+l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à
+être asphyxié.
+
+On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux
+bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de
+Verrières doit cette belle habitation en pierre de taille qu'il achève
+en ce moment. Sa famille dit-on, est espagnole antique, et, à ce qu'on
+prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis X.
+
+Depuis 1815 il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de
+Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de
+ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont
+aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du
+ter.
+
+Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
+entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipzig, Francfort,
+Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse
+sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on
+acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de
+Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté au
+poids de l'or certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par
+exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du
+Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le
+nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui
+domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on
+élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de
+Rênal.
+
+Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du
+vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis
+d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au
+ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du
+crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce
+lui vint après les élections de 182...
+
+Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur
+les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus
+avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme
+on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
+l'impatience et de la _manie de propriétaire_, qui animait son voisin,
+une somme de 6000 F.
+
+Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de
+l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de
+cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin
+le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
+sourire a porté un jour fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis
+lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.
+
+Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de
+ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté
+d'Italie par ces maçons, qui, au printemps, traversent les gorges du
+Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait à l'imprudent
+bâtisseur une éternelle réputation _de mauvaise tête_, et il serait à
+jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la
+considération en Franche-Comté.
+
+Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme;
+c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est
+insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on
+appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi
+bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+UN MAIRE
+
+ L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
+ l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
+
+ BARNAVE
+
+
+Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un
+immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui
+longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs.
+Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques
+de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la
+promenade, y creusaient des ravins et le rendaient impraticable. Cet
+inconvénient senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
+d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur
+et de trente ou quarante toises de long.
+
+Le parapet de ce mur, pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à
+Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré
+l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le parapet de ce mur
+s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour
+braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment
+avec des dalles de pierre de taille.
+
+Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la
+poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant
+sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs! Au-delà,
+sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles
+l'oeil distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de
+cascade en cascade, on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort
+chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du
+voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
+Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la
+doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son
+immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
+municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
+ultra et moi libéral, je l'en loue); c'est pourquoi dans son opinion et
+dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de
+Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de
+Saint-Germain-en-Laye.
+
+Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA
+FIDÉLITÉ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des
+plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal, ce que
+je reprocherais au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont
+l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
+Au lieu de ressembler par leurs têtes basses rondes et aplaties, à la
+plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que
+d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la
+volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les
+arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les
+libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du
+jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
+Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.
+
+Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années
+pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
+chirurgien-major de l'armée d'Italie, retiré à Verrières, et qui de son
+vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste,
+osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces
+beaux arbres.
+
+--J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur
+convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
+d'honneur, j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de
+l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose,
+quand toutefois, comme l'utile noyer, il _ne rapporte pas de revenu_.
+
+Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières: RAPPORTER DU REVENU.
+A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts
+des habitants.
+
+Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
+ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la
+beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent s'imagine
+d'abord que ses habitants sont sensibles au beau, ils ne parlent que
+trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
+fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers
+dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de
+l'octroi, _rapporte du revenu à la ville_.
+
+C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le
+Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son
+mari qui parlait d'un air grave, l'oeil de Mme de Rênal suivait avec
+inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait
+avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y
+monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant
+renonçait à son projet ambitieux. Mme de Rênal paraissait une femme de
+trente ans, mais encore assez jolie.
+
+--Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M.
+de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'a l'ordinaire.
+Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...
+
+Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents
+pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les
+ménagements savants d'un dialogue de province.
+
+Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était
+autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen
+de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
+de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le
+maire et les principaux propriétaires de l'endroit.
+
+--Mais, disait timidement Mme de Rênal, quel tort peut vous faire ce
+monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
+plus scrupuleuse probité?
+
+--Il ne vient que pour _déverser_ le blâme, et ensuite il fera insérer
+des articles dans les journaux du libéralisme.
+
+--Vous ne les lisez jamais, mon ami.
+
+--Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait
+et _nous empêche de faire le bien_[*]. Quant à moi, je ne pardonnerai
+jamais au curé.
+
+[*] Historique.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LE BIEN DES PAUVRES
+
+ Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
+
+ FLEURY
+
+
+Il faut savoir que le curé de Verrières vieillard de quatre-vingts ans,
+mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une santé et un caractère
+de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et
+même le dépôt de mendicité. C'était précisément à six heures du matin
+que M. Appert qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse
+d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au
+presbytère.
+
+En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
+France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan
+resta pensif.
+
+Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix ils n'oseraient! Se
+tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où,
+malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de
+faire une belle action un peu dangereuse:
+
+--Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des
+surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion
+sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire à
+un homme de coeur: il suivit le vénérable curé visita la prison,
+l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges
+réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.
+
+Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert,
+qui prétendit avoir des lettres à écrire: il ne voulait pas compromettre
+davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures, ces messieurs
+allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et revinrent
+ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le geôlier, espèce
+de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa figure ignoble
+était devenue hideuse par l'effet de la terreur.
+
+--Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je
+vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert?
+
+--Qu'importe? dit le curé.
+
+--C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet
+a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas
+admettre M. Appert dans la prison.
+
+--Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voyageur qui est avec
+moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la
+prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
+par qui je veux?
+
+--Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête,
+comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton.
+Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me
+destituera; je n'ai pour vivre que ma place.
+
+--Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé,
+d'une voix de plus en plus émue.
+
+--Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé, on
+sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...
+
+Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
+différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
+de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte
+à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin,
+suivi de M. Valenod directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez
+le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan
+n'était protégé par personne; il sentit toute la portée de leurs
+paroles.
+
+--Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans
+d'âge, que les fidèles verront destituer dans ce voisinage. Il y a
+cinquante-six ans que je suis ici, j'ai baptisé presque tous les
+habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je
+marie tous tes jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les
+grands-pères. Verrières est ma famille, mais la peur de la quitter ne me
+fera point transiger avec ma conscience ni admettre un autre directeur
+de mes actions. Je me suis dit en voyant l'étranger: Cet homme, venu de
+Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop, mais quel
+mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?
+
+Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le
+directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:
+
+--Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé,
+d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait
+qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit
+cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
+illicites dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je
+ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.
+
+M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme mais ne sachant que répondre
+à cette idée, qu'elle lui répétait timidement: Quel mal ce monsieur de
+Paris peut-il faire aux prisonniers? il était sur le point de se fâcher
+tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de
+monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait quoique ce mur
+fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté.
+La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait Mme de
+Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa
+prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade
+et accourut à elle. Il fut bien grondé.
+
+Ce petit événement changea le cours de la conversation.
+
+--Je veux absolument prendre chez moi Sorel le fils du scieur de
+planches, dit M. de Rênal, il surveillera les enfants, qui commencent à
+devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut,
+bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants, car il a un
+caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la
+nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralité; car il était le
+benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui,
+sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension
+chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent
+secret des libéraux, il disait que l'air de nos montagnes faisait du
+bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait
+toutes les campagnes de Buonaparté en Italie; et même avait, dit-on,
+signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au
+fils Sorel et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés
+avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier
+auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la scène qui
+vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la
+théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il
+n'est donc pas libéral, et il est latiniste.
+
+Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en
+regardant sa femme d'un air diplomatique, le Valenod est tout fier des
+deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a
+pas de précepteur pour ses enfants.
+
+--Il pourrait bien nous enlever celui-ci.
+
+--Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme,
+par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons,
+voilà qui est décidé.
+
+--Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!
+
+--C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne
+dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces
+marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois
+deviennent des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les
+enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
+précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que,
+dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en
+pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire
+pour soutenir notre rang.
+
+Cette résolution subite laissa Mme de Rênal toute pensive. C'était une
+femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit
+dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la
+jeunesse dans la démarche, aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve,
+pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler
+des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, Mme
+de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection
+n'avaient jamais approché de ce coeur. M. Valenod, le riche directeur du
+dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ce qui
+avait jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand
+jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris
+noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et broyants qu'en
+province on appelle de beaux hommes.
+
+Mme de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal
+était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de
+M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on
+appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa
+naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir
+les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
+pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans
+nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus
+belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de
+Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle
+ne se plaignait jamais.
+
+C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger
+son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire
+qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle
+aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
+enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature,
+et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup
+moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.
+
+Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une
+réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de
+plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de
+Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le
+duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons
+du prince. Il y avait vu Mme de Montesson, la fameuse Mme de Genlis, M.
+Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient
+que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce
+souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail
+pour lui, et depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes
+occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était
+d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait,
+avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+UN PÈRE ET UN FILS
+
+ E sarà mia colpa,
+ Se cosi è?
+
+ MACHIAVELLI
+
+
+Ma femme a réellement beaucoup de tête! se disait, le lendemain à six
+heures du matin, le maire de Verrières, en descendant à la scie du père
+Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour conserver la supériorité qui
+m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé
+Sorel, qui dit-on sait le latin comme un ange, le directeur du dépôt,
+cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me
+l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses
+enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?
+
+M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un
+paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le petit jour, semblait
+fort occupé à mesurer des pièces de bois déposées le long du Doubs, sur
+le chemin de halage. Le paysan n'eut pas l'air fort satisfait de voir
+approcher M. le maire; car ces pièces de bois obstruaient le chemin, et
+étaient déposées là en contravention.
+
+Le père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore plus content
+de la singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils
+Julien. Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente
+et de désintérêt, dont sait si bien se revêtir la finesse des habitants
+de ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagnole, ils
+conservent encore ce trait de la physionomie du fellah de l'Égypte.
+
+La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de toutes
+les formules de respect qu'il savait par coeur. Pendant qu'il répétait
+ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de
+fausseté et presque de friponnerie naturel à sa physionomie, l'esprit
+actif du vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait porter
+un homme aussi considérable à prendre chez lui son vaurien de fils. Il
+était fort mécontent de Julien et c'était pour lui que M. de Rênal lui
+offrait le gage inespéré de trois cents francs par an, avec la
+nourriture et même l'habillement. Cette dernière prétention, que le père
+Sorel avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été
+accordée de même par M. de Rênal.
+
+Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé
+par ma proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair,
+se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un autre côté et de qui
+peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod? Ce fut en vain que M. de
+Rênal pressa Sorel de conclure sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan
+s'y refusa opiniâtrement; il voulait, disait-il, consulter son fils,
+comme si, en province, un père riche consultait un fils qui n'a rien,
+autrement que pour la forme.
+
+Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est
+soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A
+huit ou dix pieds d'élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui
+monte et descend, tandis qu'un mécanisme fort simple pousse contre cette
+scie une pièce de bois. C'est une roue mise en mouvement par le ruisseau
+qui fait aller ce double mécanisme, celui de la scie qui monte et
+descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois vers la scie,
+qui la débite en planches.
+
+En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de
+stentor, personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de
+géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin,
+qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la
+marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en
+séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur
+père. Celui-ci se dirigea vers le hangar en y entrant, il chercha
+vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie.
+Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des
+pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de
+tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au
+vieux Sorel; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince peu
+propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés;
+mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire
+lui-même.
+
+Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que
+le jeune homme donnait à son livre! bien plus que le bruit de la scie
+l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son
+âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie,
+et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup
+violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second
+coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit
+perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas,
+au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais
+son père le retint de la main gauche, comme il tombait.
+
+--Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant
+que tu es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton
+temps chez le curé, à la bonne heure.
+
+Julien, quoiqu'étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se
+rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes
+aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son
+livre qu'il adorait.
+
+--Descends, animal, que je te parle.
+
+Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son
+père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter
+sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix,
+et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux
+Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu
+sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il
+regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui
+de tous qu'il affectionnait le plus, _le Mémorial de Sainte-Hélène_.
+
+Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune
+homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits
+irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs,
+qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du
+feu, étaient animés en cet instant de l'expression de la haine la plus
+féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un
+petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les
+innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'en est peut-être
+point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une
+taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur.
+Dès sa première jeunesse son air extrêmement pensif et sa grande pâleur
+avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
+pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison,
+il haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la
+place publique, il était toujours battu.
+
+Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner
+quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde,
+comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui
+un jour osa parler au maire au sujet des platanes.
+
+Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils,
+et lui enseignait le latin et l'histoire c'est-à-dire ce qu'il savait
+d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait
+légué sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa demi-solde,
+et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le
+saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit de M. le maire.
+
+A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la
+puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.
+
+--Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
+paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant
+retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes
+de Julien se trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du
+vieux charpentier qui avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son
+âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+UNE NÉGOCIATION
+
+ Cunctando restituit rem.
+
+ ENNIUS.
+
+
+--Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard, d'où
+connais-tu Mme de Rênal, quand lui as-tu parlé?
+
+--Je ne lui ai jamais parlé répondit Julien, je n'ai jamais vu cette
+dame qu'à l'église.
+
+--Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?
+
+--Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien,
+avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le
+retour des taloches.
+
+--Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et
+il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit sournois. Au
+fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as
+gagné M. le curé ou tout autre qui t'a procuré une belle place. Va faire
+ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur
+des enfants.
+
+--Qu'aurai-je pour cela?
+
+--La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.
+
+--Je ne veux pas être domestique.
+
+--Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je voudrais que mon
+fils fût domestique?
+
+--Mais, avec qui mangerai-je?
+
+Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant, il
+pourrait commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il
+accabla d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller
+consulter ses autres fils.
+
+Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant
+conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien ne pouvant rien
+deviner, alla se placer de l'autre côté de la scie, pour éviter d'être
+surpris. Il voulait penser mûrement à cette annonce imprévue qui
+changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence; son
+imagination était tout entière à se figurer ce qu'il verrait dans la
+belle maison de M. de Rênal.
+
+Il faut renoncer à tout cela se dit-il, plutôt que de se laisser réduire
+à manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y forcer; plutôt
+mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économie, je me sauve cette nuit,
+en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme,
+je suis à Besançon; là, je m'engage comme soldat, et, s'il le faut, je
+passe en Suisse. Mais alors plus d'avancement, plus d'ambition pour moi,
+plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout.
+
+Cette horreur pour manger avec les domestiques n'était pas naturelle à
+Julien; il eût fait, pour arriver à là fortune, des choses bien
+autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de
+Rousseau. C'était le seul livre à l'aide duquel son imagination se
+figurât le monde. Le recueil des bulletins de la grande armée et le
+Mémorial de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait fait tuer
+pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'après un
+mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du
+monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de
+l'avancement.
+
+Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si
+souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il
+voyait bien que dépendait son sort à venir, il avait appris par coeur
+tout le Nouveau Testament en latin, il savait aussi le livre du Pape de
+M. de Maistre, et croyait à l'un aussi peu qu'à l'autre.
+
+Comme par un accord mutuel. Sorel et son fils évitèrent de se parler ce
+jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez le
+curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l'étrange
+proposition qu'on avait faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se
+disait-il, il faut taire semblant de l'avoir oublié.
+
+Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel,
+qui, après s'être fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en
+faisant dès la porte cent excuses, entremêlées d'autant de révérences. A
+force de parcourir toutes sortes d'objections, Sorel comprit que son
+fils mangerait avec le maître et la maîtresse de maison, et les jours où
+il y aurait du monde, seul dans une chambre à part avec les enfants.
+Toujours plus disposé à incidenter à mesure qu'il distinguait un
+véritable empressement chez M. le maire, et d'ailleurs rempli de
+défiance et d'étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait
+son fils. C'était une grande pièce meublée fort proprement, mais dans
+laquelle on était déjà occupé à transporter les lits des trois enfants.
+
+Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan; il
+demanda aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on donnerait à son
+fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.
+
+--Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera
+un habit noir complet.
+
+--Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan qui avait
+tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit noir lui
+restera?
+
+--Sans doute.
+
+--Oh! bien, dit Sorel, d'un ton de voix traînard, il ne reste donc plus
+qu'à nous mettre d'accord sur une seule chose, l'argent que vous lui
+donnerez.
+
+--Comment! s'écria M. de Rênal indigné, nous sommes d'accord depuis
+hier: je donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et
+peut-être trop.
+
+--C'était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant
+encore plus lentement, et, par un effort de génie qui n'étonnera que
+ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en
+regardant fixement M. de Rênal: _Nous trouvons mieux ailleurs_.
+
+A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant à
+lui, et, après une conversation savante de deux grandes heures, où pas
+un mot ne fut dit au hasard la finesse du paysan l'emporta sur la
+finesse de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les
+nombreux articles, qui devaient régler la nouvelle existence de Julien,
+se trouvèrent arrêtés; non seulement ses appointements furent réglés à
+quatre cents francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de
+chaque mois.
+
+--Eh bien, je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.
+
+--Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur
+notre maire, dit le paysan d'une voix câline, ira bien jusqu'à
+trente-six francs.
+
+--Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en. Pour le coup, la colère lui
+donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu'il fallait cesser de
+marcher en avant. Alors, à son tour M. de Rênal fit des progrès. Jamais
+il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au vieux
+Sorel fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint à
+penser qu'il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu'il avait
+joué dans toute cette négociation.
+
+--Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur.
+M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée
+du drap noir.
+
+Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
+respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin voyant qu'il
+n'y avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière
+révérence finit par ces mots:
+
+--Je vais envoyer mon fils au château.
+
+C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison
+quand ils voulaient lui plaire.
+
+De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se
+méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu de la
+nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa croix de la
+Légion d'honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand de
+bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui
+domine Verrières.
+
+Quand il reparut:
+
+--Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si tu auras jamais
+assez d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j'avance
+depuis tant d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en chez M. le maire.
+
+Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à peine hors
+de la vue de son terrible père il ralentit le pas. Il jugea qu'il serait
+utile à son hypocrisie d'aller faire une station à l'église.
+
+Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme du jeune
+paysan avait eu bien du chemin à parcourir.
+
+Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6me[*], aux longs
+manteaux blancs, et la tête couverte de casques aux longs crins noirs,
+qui revenaient d'Italie et que Julien vit attacher leurs chevaux à la
+fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit fou de l'état
+militaire. Plus tard, il écoutait avec transport les récits des
+batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux
+chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard
+jetait sur sa croix.
+
+[*] L'auteur était sous-lieutenant au 6e dragons en 1800.
+
+Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à Verrières
+une église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite
+ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa
+Julien; elles devinrent célèbres dans le pays, par la haine mortelle
+qu'elles suscitèrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé
+de Besançon, qui passait pour être l'espion de la congrégation. Le juge
+de paix fut sur le point de perdre sa place, du moins telle était
+l'opinion commune. N'avait-il pas osé avoir un différend avec un prêtre,
+qui, presque tous les quinze jours, allait à Besançon, où il voyait,
+disait-on, Mgr l'évêque?
+
+Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d'une nombreuse famille,
+rendit plusieurs sentences qui semblèrent injustes, toutes furent
+portées contre ceux des habitants qui lisaient le _Constitutionnel_. Le
+bon parti triompha. Il ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de
+trois ou cinq francs; mais une de ces petites amendes doit être payée par
+un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colère cet homme s'écriait: Quel
+changement! et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix
+passait pour un si honnête homme! Le chirurgien-major, ami de Julien,
+était mort.
+
+Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il annonça le projet de
+se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de son père,
+occupé à apprendre par coeur une bible latine que le curé lui avait
+prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses progrès, passait des soirées
+entières à lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant
+lui que des sentiments pieux. Qui eût pu deviner que cette figure de
+jeune fille, si pâle et si douce cachait la ré solution inébranlable de
+s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune?
+
+Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières; il
+abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son imagination.
+
+Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exaltation. Alors il
+songeait avec délices qu'un jour il serait présenté aux jolies femmes de
+Paris; il saurait attirer leur attention par quelque action d'éclat.
+Pourquoi ne serait-il pas aimé de l'une d'elles, comme Bonaparte pauvre
+encore, avait été aimé de la brillante Mme de Beauharnais? Depuis bien
+des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie, sans se
+dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'était fait le
+maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs
+qu'il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.
+
+La construction de l'église et les sentences du juge de paix
+l'éclairèrent tout à coup; une idée qui lui vint le rendit comme fou
+pendant quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec la
+toute-puissance de la première idée qu'une âme passionnée croit avoir
+inventée.
+
+Quand Bonaparte fit parler de lui la France avait peur d'être envahie;
+le mérite militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd'hui, on voit
+des prêtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d'appointements,
+c'est-à-dire trois fois autant que les fameux généraux de division de
+Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de
+paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu'ici, si vieux, qui se
+déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il
+faut être prêtre.
+
+Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà deux ans que
+Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du
+feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan à un dîner de prêtres
+auquel le bon curé l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il
+lui arriva de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre
+la poitrine prétendit s'être disloqué le bras en remuant un tronc de
+sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position gênante. Après
+cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de dix-neuf
+ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en eût tout au plus donné
+dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la
+magnifique église de Verrières.
+
+Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les
+croisées de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe cramoisie. Il en
+résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumière éblouissant, du
+caractère le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit.
+Seul dans l'église, il s'établit dans le banc qui avait la plus belle
+apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.
+
+Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là
+comme pour être lu. Il y porta es yeux et vit:
+
+_Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté
+à Besançon, le..._
+
+Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots
+d'une ligne, c'étaient: _Le premier pas._
+
+--Qui a pu mettre ce papier là? dit Julien. Pauvre malheureux,
+ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa
+le papier.
+
+En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était de l'eau
+bénite qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges qui couvraient
+les fenêtres la faisait paraître du sang.
+
+Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.
+
+Serais-je un lâche? se dit-il, aux armes!
+
+Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du vieux
+chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
+vers la maison de M. de Rênal.
+
+Malgré ses belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas de lui,
+il fut saisi d'une invincible timidité. La grille de fer était ouverte,
+elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.
+
+Julien n'était pas la seule personne dont le coeur fût troublé par son
+arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de Mme de Rênal était
+déconcertée par l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions,
+allait se trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle était
+accoutumée à avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des
+larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits
+dans l'appartement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda
+à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté
+dans sa chambre.
+
+La délicatesse de femme était poussée à un point excessif chez Mme de
+Rênal. Elle se faisait l'image la plus désagréable d'un être grossier et
+mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il savait
+le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+L'ENNUI
+
+ Non so più cosa son,
+ Cosa faccio.
+
+ MOZART: Figaro.
+
+
+Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était
+loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre
+du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte
+d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement
+pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et
+avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.
+
+Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que
+l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce
+pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce
+à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la
+porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la
+sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer
+chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la
+porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce
+lui dit tout près de l'oreille:
+
+--Que voulez-vous ici, mon enfant?
+
+Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme
+de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa
+beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rênal avait
+répété sa question.
+
+--Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux
+de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.
+
+Mme de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se
+regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout
+une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de
+Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues
+si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle
+se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille; elle se
+moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi,
+c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et
+mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!
+
+--Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?
+
+Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.
+
+--Oui, madame, dit-il timidement.
+
+Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:
+
+--Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?
+
+--Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?
+
+--N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une
+voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux,
+vous me le promettez?
+
+S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une
+dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien:
+dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit
+qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il
+aurait un bel uniforme. Mme de Rênal de son côté était complètement
+trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses
+jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se
+rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine
+publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille
+à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la
+dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le
+contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand
+événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se
+trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en
+chemise et si près de lui.
+
+--Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.
+
+De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément
+ému Mme de Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé
+à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés
+par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prêtre sale et grognon.
+A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la
+suivait timidement. Son air étonné, à l'aspect d'une maison si belle,
+était une grâce de plus aux yeux de Mme de Rênal. Elle ne pouvait en
+croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir
+un habit noir.
+
+--Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrêtant encore, et
+craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
+heureuse, vous savez le latin?
+
+Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans
+lequel il vivait depuis un quart d'heure.
+
+--Oui, madame, lui dit-il, en cherchant à prendre un air froid. Je sais
+le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de
+dire mieux que lui.
+
+Mme de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant; il s'était
+arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:
+
+--N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
+enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons?
+
+Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup
+oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure
+de Mme de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des
+vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan.
+Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix
+défaillante:
+
+--Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.
+
+Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut
+tout à fait dissipée, que Mme de Rênal fut frappée de l'extrême beauté
+de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air
+d'embarras, ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide
+elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément nécessaire à la beauté
+d'un homme lui eût fait peur.
+
+--Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.
+
+--Bientôt dix-neuf ans.
+
+--Mon fils aîné a onze ans, reprit Mme de Rênal tout à fait rassurée, ce
+sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois
+son père a voulu le battre; l'enfant a été malade pendant toute une
+semaine, et cependant c'était un bien petit coup.
+
+Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m'a
+battu. Que ces gens riches sont heureux!
+
+Mme de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se
+passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse
+pour de la timidité, et voulut l'encourager.
+
+--Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une
+grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre
+compte.
+
+--On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la
+première fois de ma vie dans une maison étrangère j'ai besoin de votre
+protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
+Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé
+à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
+Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de
+moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous
+disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais
+mauvaise intention.
+
+Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait Mme de Rênal.
+Tel est l'effet de la grâce parfaite quand elle est naturelle au
+caractère, et que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à
+avoir de la grâce; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté
+féminine eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
+sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de
+son idée, un instant après, il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi
+de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le
+mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à
+peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce
+mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche
+par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, Mme de Rênal
+lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter
+avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau
+fort pâle; il dit, d'un air contraint:
+
+--Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et
+en disant ces mots, il osa prendre la main de Mme de Rênal, et la porter
+à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée.
+Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son
+châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,
+l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se
+gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement
+indignée.
+
+M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du même air
+majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la
+mairie, il dit à Julien:
+
+--Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous
+voient.
+
+Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les
+laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.
+
+--M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous
+traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai à vous faire
+par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni
+parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici
+trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne
+pas donner un sou de cet argent à votre père.
+
+M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire,
+avait été plus fin que lui.
+
+--Maintenant, _monsieur_, car d'après mes ordres tout le monde ici va
+vous appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une
+maison de gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas
+convenable que les enfants vous voient en veste. Les domestiques
+l'ont-il aperçu? dit M. de Rênal à sa femme.
+
+--Non, mon ami, répondit-elle, d'un air profondément pensif.
+
+--Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant
+une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de
+draps.
+
+Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau
+précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même
+place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en
+l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point à
+elle, malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce
+moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des
+années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant
+dans l'église. Il remarqua l'air glacé de Mme de Rênal, il comprit
+qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais
+le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents
+de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de
+lui-même, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses
+mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. Mme de Rênal le
+contemplait avec des yeux étonnés.
+
+--De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être
+respecté de mes enfants et de mes gens.
+
+--Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi,
+pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le
+permettez, me renfermer dans ma chambre.
+
+--Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa
+femme.
+
+Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se
+rendit pas compte, Mme de Rênal déguisa la vérité à son mari.
+
+--Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos
+prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer
+avant un mois.
+
+--Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il
+pourra m'en coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur
+aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse
+laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je
+retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez
+le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait
+chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.
+
+L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à Mme de
+Rênal. Les enfants auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,
+accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre
+homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était grave; c'était la
+gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d'un air
+qui étonna M. de Rênal lui-même.
+
+--Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour
+vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une
+leçon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume
+in-32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau
+Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons faites-moi réciter
+la mienne.
+
+Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.
+
+--Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers
+mots d'un alinéa. Je réciterai par coeur le livre sacré, règle de notre
+conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
+
+Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien récita toute la page,
+avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait
+sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs
+parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint à la porte du
+salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord
+immobile, et disparut ensuite. Bientôt la femme de chambre de madame, et
+la cuisinière, arrivèrent près de la porte, alors Adolphe avait déjà
+ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la
+même facilité.
+
+--Ah! mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne
+fille fort dévote.
+
+L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner
+le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques
+mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de
+latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:
+
+--Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète
+aussi profane.
+
+M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il
+expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,
+frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il disait.
+Ils regardaient Julien.
+
+Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger
+l'épreuve:
+
+--Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier
+m'indique aussi un passade du livre saint.
+
+Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un
+alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au
+triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
+possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,
+sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de
+monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.
+
+Le soir tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.
+Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire
+s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de
+Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un
+engagement de deux ans.
+
+--Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
+je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à
+rien n'est point égal. Je le refuse.
+
+Julien sut si bien faire que moins d'un mois après son arrivée dans la
+maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec
+MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de
+Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur..
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LES AFFINITÉS ÉLECTIVES
+
+ Ils ne savent toucher le coeur qu'en le froissant.
+
+ UN MODERNE.
+
+
+Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était
+ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
+jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son
+arrivée avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un
+bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la
+haute société où il était admis, à la vérité au bas bout de la table ce
+qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut certains dîners
+d'apparat où il put à grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui
+l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
+le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se
+sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de
+la probité, s'écria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et
+cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui
+évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le
+bien des pauvres! je parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés
+aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus
+sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je
+suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute
+ma famille.
+
+Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant
+son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui
+domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux
+frères, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie
+de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit
+noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère
+qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser
+évanoui et tout sanglant. Mme de Rênal, se promenant avec M. Valenod et
+le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien
+étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il
+donna de la jalousie à M. Valenod.
+
+Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait Mme de Rênal fort belle,
+mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui
+avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin
+de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui
+baiser la main.
+
+Élisa, la femme de chambre de Mme de Rênal, n'avait pas manqué de
+devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa
+maîtresse. L'amour de Mlle Élisa avait valu à Julien la haine d'un des
+valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa: Vous ne
+voulez plus me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans
+la maison. Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct de
+joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.
+Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
+convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près c'était le costume que
+portait Julien.
+
+Mme de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à Mlle
+Élisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de
+la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il
+était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est
+pour ces petits soins qu'Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,
+qu'elle ne soupçonnait pas, toucha Mme de Rênal, elle eut envie de lui
+faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut
+le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de
+Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, étaient
+synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, Mme
+de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:
+
+--Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont
+nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans
+le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.
+
+Mme de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas
+remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême
+propreté de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire:
+Ce pauvre garçon, comment peut-il faire?
+
+Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en
+être choquée.
+
+Mme de Rênal était une de ces femmes de province, que l'on peut très
+bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les
+voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de
+parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur
+naturel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne
+donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au
+milieu desquels le hasard l'avait jetée.
+
+On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût
+reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait
+été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées _du Sacré-Coeur
+de Jésus_, et animées d'une haine violente pour les Français ennemis des
+jésuites. Mme de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier
+bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais
+elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries
+précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une
+grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui
+avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de
+la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que
+les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui
+faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme
+était en effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse,
+citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que
+ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si
+modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son
+mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu
+d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs
+douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette
+âme, qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au
+Sacré-Coeur de Besançon.
+
+Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses
+fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort.
+Un éclat de rire grossier, un haussement d'épaules, accompagné de
+quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment
+accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin
+d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans les premières
+années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles
+portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
+le coeur de Mme de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au milieu des
+flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait
+passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière
+pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie Mme Derville, elle
+se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le
+sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale
+insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance
+ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les
+contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter
+des bottes et un chapeau de feutre.
+
+Après de longues années, Mme de Rênal n'était pas encore accoutumée à
+ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre.
+
+De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
+douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la
+sympathie de cette âme noble et fière. Mme de Rênal lui eut bientôt
+pardonné son ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la
+rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il
+valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses les plus
+communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il
+traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le
+spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis
+qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués
+de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent
+peu à peu n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute
+la sympathie et même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes
+bien nées.
+
+A Paris, la position de Julien envers Mme de Rênal eût été bien vite
+simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune
+précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre
+romans et jusque dans les couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur
+position. Les romans leur auraient tracé le rôle à jouer, montré le
+modèle à imiter, et ce modèle, tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir,
+et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien à le suivre.
+
+Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident
+eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres
+un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la
+délicatesse de son coeur lui fait un besoin de quelques-unes des
+jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
+ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement
+dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se
+fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.
+
+Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal
+était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant
+tout à fait.
+
+--Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur!
+
+--Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous
+promener.
+
+Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à
+Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.
+
+Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait
+beaucoup. Elle ralentit le pas.
+
+--On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
+héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de
+présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais
+vous prier d'accepter un petit présent, comme marque de ma
+reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du
+linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de
+parler.
+
+--Quoi, madame? dit Julien.
+
+--Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de
+ceci à mon mari.
+
+--Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en
+s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa
+hauteur, c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins
+qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi
+que ce soit de relatif à mon argent.
+
+Mme de Rênal était atterrée.
+
+--M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs
+depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer mon livre de
+dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me
+hait.
+
+A la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et
+tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût
+trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour Mme de Rênal
+devint de plus en plus impossible dans le coeur orgueilleux de Julien;
+quant à elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait été grondée.
+Sous prétexte de réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait
+causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces
+manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet
+fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin d'y voir rien
+qui pût ressembler à un goût personnel.
+
+--Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et
+croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries!
+
+Le coeur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour
+que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari
+l'offre qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait été
+repoussée.
+
+--Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un
+refus de la part d'un _domestique_?
+
+Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot:
+
+--Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses
+chambellans à sa nouvelle épouse: «_Tous ces gens-là_, lui dit-il, _sont
+nos domestiques_.» Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,
+essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
+vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire
+deux mots à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.
+
+--Ah! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins
+devant les domestiques!
+
+--Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en
+s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.
+
+Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va
+humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se
+cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire
+de confidences.
+
+Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
+tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre
+parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.
+
+--Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?
+
+--Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il
+m'a donné cent francs.
+
+Mme de Rênal le regarda comme incertaine.
+
+--Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que
+Julien ne lui avait jamais vu.
+
+Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse
+réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix louis de livres
+qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait
+que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire,
+chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus
+en partage. Pendant que Mme de Rênal était heureuse de la sorte de
+réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était
+étonné de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire.
+Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son coeur
+palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le coeur de
+Mme de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un
+jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.
+Enfin il eut l'idée qu'il serait possible, avec de l'adresse, de
+persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses
+fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après
+un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que,
+quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la
+mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire, il
+s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un
+abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage
+de donner à son fils aîné l'idée _de visu_ de plusieurs ouvrages qu'il
+entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à l'École
+militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus
+loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.
+
+--Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
+inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût
+sur le sale registre du libraire.
+
+Le front de M. de Rênal s'éclaircit.
+
+--Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
+humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour
+découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de
+livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les
+plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon
+nom les titres de ces livres pervers.
+
+Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
+reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je
+tiens mon homme, se dit-il.
+
+Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un
+livre annoncé dans la _Quotidienne_, en présence de M. de Rênal:
+
+--Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune
+précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe,
+on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
+de vos gens.
+
+--Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort
+joyeux.
+
+--Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et
+presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient
+le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il
+faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une
+fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les
+filles de madame, et le domestique lui-même.
+
+--Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air
+hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant
+mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.
+
+La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations,
+et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence
+marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le coeur de Mme de Rênal.
+
+La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M.
+le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait
+profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il voyait
+chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod,
+par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui venaient de
+se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la
+réalité. Une action lui semblait-elle admirable? c'était celle-là
+précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa
+réplique intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le
+plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait
+absolument rien à ce dont on parlait.
+
+De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major;
+le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte
+en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit
+circonstancié des opérations les plus douloureuses; il se disait: Je
+n'aurais pas sourcillé.
+
+La première fois que Mme de Rênal essaya avec lui une conversation
+étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations
+chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.
+
+Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec Mme de Rênal,
+le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient
+seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle
+trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout
+ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,
+elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète, car son
+instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était
+nullement tendre.
+
+D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne
+société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se
+taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
+humilié comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette
+sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son
+imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles,
+sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui
+offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans
+les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
+humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec Mme
+de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus
+cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à
+parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
+comble de misère, il voyait et s'exagérait son absurdité, mais ce qu'il
+ne voyait pas, c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et
+annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils
+donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. Mme de
+Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque
+chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il ne
+songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
+ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,
+elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.
+
+Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est
+sévèrement bannie des moeurs de la province. On a peur d'être destitué.
+Les fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a
+fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui
+redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.
+
+Mme de Rênal, riche héritière d'une tante dévote mariée à seize ans à un
+bon gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le
+moins du monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon
+curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de
+M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot
+ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus abject. Elle
+regardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors de nature,
+l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de romans
+que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, Mme de
+Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin
+de se faire le plus petit reproche.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+PETITS ÉVÉNEMENTS
+
+ Then there were sighs, the deeper for suppression,
+ And stolen glances, sweeter for the theft,
+ And burning blushes, though for no transgression.
+
+ _Don Juan_ C. I, st 74.
+
+
+L'angélique douceur que Mme de Rênal devait à son caractère et à son
+bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à
+sa femme de chambre Élisa. Cette fille fit un héritage, alla se
+confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le
+curé eut une véritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut
+extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de Mlle Élisa
+ne pouvait lui convenir.
+
+--Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre coeur, dit le
+curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c'est à
+elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.
+Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et
+cependant, suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci
+m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais
+part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce
+qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour
+aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous
+pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le
+sous-préfet, le maire, l'homme considéré et servir ses passions: cette
+conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre, peut, pour un laïc,
+n'être pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre état,
+il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
+il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez
+dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec
+peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce
+pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres
+nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit; mais,
+permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,
+dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.
+
+Julien avait honte de son émotion, pour la première fois de sa vie, il
+se voyait aimé; il pleurait avec délices et alla cacher ses larmes dans
+les grands bois au-dessus de Verrières.
+
+Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je
+donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan et cependant il vient
+de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il
+m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me
+parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être
+prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de
+cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute idée de ma
+piété et de ma vocation.
+
+A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
+caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du
+plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je
+ne suis qu'un sot!
+
+Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se
+munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais
+qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison
+qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait
+détourné tout d'abord de l'union projetée. C'était accuser la conduite
+d'Élisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certain feu tout mondain,
+bien différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite.
+
+--Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,
+estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.
+
+Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
+paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste
+fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui
+éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.
+
+Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les
+paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son
+âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il
+avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui
+eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour
+les gestes comme pour les paroles.
+
+Mme de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre
+ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse
+chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Élisa lui parla
+de son mariage.
+
+Mme de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver
+le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme
+de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur
+qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison
+où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle
+sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se faire avocat
+à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas elle
+le verrait quelquefois.
+
+Mme de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit
+à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de
+chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle
+abhorrait Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en
+demanda pardon. Les larmes d'Élisa redoublèrent; elle lui dit que si sa
+maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.
+
+--Dites répondit Mme de Rênal.
+
+--Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de
+moi, il les croit.
+
+--Qui vous refuse? dit Mme de Rênal respirant à peine.
+
+--Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre,
+en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé
+trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte
+qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est
+autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant
+d'être chez madame?
+
+Mme de Rênal n'écoutait plus, l'excès du bonheur lui avait presque ôté
+l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que
+Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de
+revenir à une résolution plus sage.
+
+--Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je
+parlerai à M. Julien.
+
+Le lendemain après le déjeuner, Mme de Rênal se donna la délicieuse
+volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la
+fortune d'Élisa refusées constamment pendant une heure.
+
+Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par
+répondre avec esprit aux sages représentations de Mme de Rênal. Elle ne
+put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de
+jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut
+remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle
+était profondément étonnée.
+
+Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.
+
+Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les
+remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle
+singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle
+venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.
+
+Mme de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand
+elle se réveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle
+était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et
+innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour
+tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de
+sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de
+Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une
+bonne mère de famille, Mme de Rênal pensait aux passions, comme nous
+pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché par les fous.
+
+La cloche du dîner sonna; Mme de Rênal rougit beaucoup quand elle
+entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite
+depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un
+affreux mal de tête.
+
+--Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un
+gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces
+machines-là!
+
+Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua Mme de
+Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il eût
+été l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu.
+
+Attentif à copier les allures des gens de coeur, dès les premiers beaux
+jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy, c'est le village
+rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques centaines
+de pas des ruines si pittoresques de l'anciens église gothique, M. de
+Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et un jardin
+dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois et allées
+de marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin, planté de
+pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques étaient au
+bout du verger; leur feuillage immense s'élevait peut-être à
+quatre-vingts pieds de hauteur.
+
+Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les
+admirait me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous
+leur ombre.
+
+La vue de la campagne sembla nouvelle à Mme de Rênal, son admiration
+allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui
+donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de
+l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les
+affairés de la mairie, Mme de Rênal prit des ouvriers à ses frais.
+Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait
+dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de
+se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par
+la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures
+après avoir été conçue. Mme de Rênal passa toute la journée gaiement
+avec Julien à diriger les ouvriers.
+
+Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de
+trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi Mme de Rênal; elle
+avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
+la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
+aussi importante; mais Mme de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui
+le consolait un peu.
+
+Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à
+faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de
+gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres _lépidoptères_. C'est
+le nom barbare que Julien apprenait à Mme de Rênal. Car elle avait fait
+venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait
+les moeurs singulières de ces insectes.
+
+On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de
+carton arrangé aussi par Julien.
+
+Il y eut enfin entre Mme de Rênal et Julien un sujet de conversation, il
+ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de
+silence.
+
+Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême quoique toujours
+de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du
+goût de tout le monde, excepté de Mlle Élisa, qui se trouvait excédée de
+travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à
+Verrières, madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle
+change de robes deux ou trois fois par Jour.
+
+Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point
+que Mme de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des
+robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était
+très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à ravir.
+
+--Jamais vous _n'avez été si jeune_, madame, lui disaient ses amis de
+Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du
+pays.)
+
+Une chose singulière qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était
+sans intention directe que Mme de Rênal se livrait à tant de soins. Elle
+y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
+qu'elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et
+Julien, elle travaillait avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à
+Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes d'été
+qu'on venait d'apporter de Mulhouse.
+
+Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
+Mme de Rênal s'était liée insensiblement avec Mme Derville qui autrefois
+avait été sa compagne au _Sacré-Coeur_.
+
+Mme Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de
+sa cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées
+imprévues qu'on eût appelées saillies à Paris, Mme de Rênal en avait
+honte comme d'une sottise, quand elle était avec son mari; mais la
+présence de Mme Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
+ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient longtemps seules,
+l'esprit de Mme de Rênal s'animait, et une longue matinée solitaire
+passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A ce
+voyage, la raisonnable Mme Derville trouva sa cousine beaucoup moins
+gaie et beaucoup plus heureuse.
+
+Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis son sejour à
+la campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons que ses
+élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des
+regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point Mme de Rênal,
+il se livrait au plaisir d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des
+plus belles montagnes du monde.
+
+Dès l'arrivée de Mme Derville il sembla à Julien qu'elle était son amie;
+il se hâta de lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrémité de
+la nouvelle allée sous les grands noyers; dans le fait il est égal, si
+ce n'est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent
+offrir de plus admirable. Si l'on monte la côte rapide qui commence à
+quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands précipices bordés par
+des bois de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est
+sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre,
+et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les deux
+amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.
+
+--C'est pour moi comme de la musique de Mozart disait Mme Derville.
+
+La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote et rempli
+d'humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de
+Verrières. A Vergy il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la
+première fois de sa vie il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal
+était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire; bientôt, au
+lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au fond
+d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil, le jour dans
+l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec le
+livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y
+trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
+découragement.
+
+Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur
+le mérite des romans à la mode sous son règne, lui donnèrent alors, pour
+la première fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge
+aurait eues depuis longtemps.
+
+Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les
+soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L'obscurité
+y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
+délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en
+gesticulant, il toucha la main de Mme de Rênal qui était appuyée sur le
+dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.
+
+Cette main se retira bien vite, mais Julien pensa qu'il était de son
+_devoir_ d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la
+touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt
+d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait pas,
+éloigna sur-le-champ tout plaisir de son coeur.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+UNE SOIRÉE A LA CAMPAGNE
+
+ La Didon de M. Guérin, esquisse charmante!
+
+ STROMBECK.
+
+
+Ses regards le lendemain, quand il revit Mme de Rênal étaient
+singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se
+battre. Ces regards si différents de ceux de la veille, firent perdre la
+tête à Mme de Rênal: elle avait été bonne pour lui, et il paraissait
+fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.
+
+La présence de Mme Derville permettait à Julien de moins parler et de
+s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son unique affaire,
+toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré
+qui retrempait son âme.
+
+Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la
+présence de Mme de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa
+gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle permît ce soir-là que
+sa main restât dans la sienne.
+
+Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif fit battre le
+coeur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec
+une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle
+serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent
+très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent
+fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-là semblait singulier à
+Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes
+délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.
+
+On s'assit enfin, Mme de Rênal à côté de Julien, et Mme Derville près de
+son amie. Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à
+dire. La conversation languissait.
+
+Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me viendra?
+se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des autres,
+pour ne pas voir l'état de son âme.
+
+Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé
+préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à Mme de Rênal
+quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le
+jardin! La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte
+pour que sa voix ne fût pas profondément altérée, bientôt la voix de Mme
+de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point.
+L'affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible,
+pour qu'il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois
+quarts venaient de sonner à l'horloge du château sans qu'il eût encore
+rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment précis où dix
+heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée je me
+suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la
+cervelle.
+
+Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès
+de l'émotion mettait Julien comme hors de lui dix heures sonnèrent à
+l'horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche
+fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement
+physique.
+
+Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il
+étendit la main, et prit celle de Mme de Rênal, qui la retira aussitôt.
+Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique
+bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main
+qu'il prenait, il la serrait avec une force convulsive, on fit un
+dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.
+
+Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât Mme de Rênal, mais un
+affreux supplice venait de cesser. Pour que Mme Derville ne s'aperçût de
+rien, il se crut obligé de parler, sa voix alors était éclatante et
+forte. Celle de Mme de Rênal, au contraire, trahissait tant d'émotion,
+que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le
+danger: Si Mme de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la
+position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette main trop
+peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.
+
+Au moment où Mme Derville renouvelait la proposition de rentrer au
+salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.
+
+Mme de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d'une voix
+mourante:
+
+--Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du
+bien.
+
+Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était
+extrême: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus
+aimable aux deux amies qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un
+peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à
+coup. Il craignait mortellement que Mme Derville fatiguée du vent qui
+commençait à s'élever et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer
+seule au salon. Alors il serait resté en tête-à-tête avec Mme de Rênal.
+Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir;
+mais il sentait qu'il était hors de sa puissance de dire le mot le plus
+simple à Mme de Rênal. Quelque légers que fussent ses reproches, il
+allait être battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir anéanti.
+
+Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
+trouvèrent grâce devant Mme Derville, qui très souvent le trouvait
+gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour Mme de Rênal la main dans
+celle de Julien, elle ne pensait à rien; elle se laissait vivre. Les
+heures qu'on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit
+planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur.
+Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l'épais
+feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui
+commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne
+remarqua pas une circonstance qui l'eût bien rassuré; Mme de Rênal, qui
+avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu'elle se leva pour aider
+sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à
+leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main
+presque sans difficulté, et comme si déjà c'eût été entre eux une chose
+convenue.
+
+Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin:
+on se sépara. Mme de Rênal, transportée du bonheur d'aimer, était
+tellement ignorante, qu'elle ne se faisait aucun reproche. Le bonheur
+lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de Julien
+mortellement fatigué des combats que, toute la journée, la timidité et
+l'orgueil s'étaient livrés dans son coeur.
+
+Le lendemain on le réveilla à cinq heures; et, ce qui eût été cruel pour
+Mme de Rênal, si elle l'eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il
+avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce
+sentiment, il s'enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un
+plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros.
+
+Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié, en lisant
+les bulletins de la grande armée, tous ses avantages de la veille. Il se
+dit, d'un ton léger, en descendant au salon: Il faut dire à cette femme
+que je l'aime.
+
+Au lieu de ces regards chargés de volupté, qu'il s'attendait à
+rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé
+depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement de
+ce que Julien passait toute la matinée sans s'occuper des enfants. Rien
+n'était laid comme cet homme important, ayant de l'humeur et croyant
+pouvoir la montrer.
+
+Chaque mot aigre de son mari perçait le coeur de Mme de Rênal. Quant à
+Julien, il était tellement plongé dans l'extase, encore si occupé des
+grandes choses qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant
+ses yeux, qu'à peine d'abord put-il rabaisser son attention jusqu'à
+écouter les propos durs que lui adressait M. de Rênal. Il lui dit enfin,
+assez brusquement:
+
+--J'étais malade.
+
+Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins susceptible
+que le maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre à Julien en
+le chassant à l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il
+s'était faite de ne jamais trop se hâter en affaires.
+
+Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputation dans
+ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il épousera
+Élisa, et dans les deux cas au fond du coeur, il pourra se moquer de
+moi.
+
+Malgré la sagesse de ses réflexions le mécontentement de M. de Rênal
+n'en éclata pas moins par une suite de mots grossiers qui, peu à peu,
+irritèrent Julien. Mme de Rênal était sur le point de fondre en larmes.
+A peine le déjeuner fut-il fini, qu'elle demanda à Julien de lui donner
+le bras pour la promenade; elle s'appuyait sur lui avec amitié. A tout
+ce que Mme de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que répondre à
+demi-voix:
+
+--_Voilà bien les gens riches_!
+
+M. de Rênal marchait tout près d'eux; sa présence augmentait la colère
+de Julien. Il s'aperçut tout à coup que Mme de Rênal s'appuyait sur son
+bras d'une façon marquée; ce mouvement lui fit horreur, il la repoussa
+avec violence et dégagea son bras.
+
+Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
+ne fut remarquée que de Mme Derville, son amie fondait en larmes. En ce
+moment M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite
+paysanne qui avait pris un sentier abusif, et traversait un coin du
+verger.
+
+--Monsieur Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des
+moments d'humeur, dit rapidement Mme Derville.
+
+Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus
+souverain mépris.
+
+Ce regard étonna Mme Derville, et l'eût surprise bien davantage si elle
+en eût deviné la véritable expression; elle y eût lu comme un espoir
+vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments
+d'humiliation qui ont fait les Robespierre.
+
+--Votre Julien est bien violent, il m'effraye, dit tout bas Mme Derville
+à son amie.
+
+--Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après les progrès
+étonnants qu'il a fait faire aux enfants qu'importe qu'il passe une
+matinée sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien
+durs.
+
+Pour la première fois de sa vie Mme de Rênal sentit une sorte de désir
+de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait Julien contre
+les riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son
+jardinier, et resta occupé avec lui à barrer avec des fagots d'épines le
+sentier abusif à travers le verger. Julien ne répondit pas un seul mot
+aux prévenances, dont pendant tout le reste de la promenade il fut
+l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il éloigné, que les deux amies, se
+prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un bras.
+
+Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de
+rougeur et d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé de
+Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes et tous les
+sentiments tendres.
+
+Quoi, se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour terminer
+mes études. Ah! comme je l'enverrais promener!
+
+Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait comprendre des mots
+obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide de sens, niais,
+faible, en un mot féminin.
+
+A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la
+conversation vivante, il arriva à Mme de Rênal de dire que son mari
+était venu de Verrières parce qu'il avait fait marché, pour de la paille
+de maïs, avec un de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille
+de maïs que l'on remplit les paillasses des lits.)
+
+--Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta Mme de Rênal; avec le jardinier
+et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des
+paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de mais dans
+tous les lits du premier étage, maintenant il est au second.
+
+Julien changea de couleur, il regarda Mme de Rênal d'un air singulier,
+et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas. Mme
+Derville les laissa s'éloigner.
+
+--Sauvez-moi la vie, dit Julien à Mme de Rênal, vous seule le pouvez;
+car vous savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je dois vous
+avouer, madame, que j'ai un portrait je l'ai caché dans la paillasse de
+mon lit.
+
+A ce mot Mme de Rênal devint pâle à son tour.
+
+--Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre;
+fouillez, sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le
+plus rapproché de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de
+carton noir et lisse.
+
+--Elle renferme un portrait! dit Mme de Rênal, pouvant à peine se tenir
+debout.
+
+Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.
+
+--J'ai une seconde grâce à vous demander, madame je vous supplie de ne
+pas regarder ce portrait, c'est mon secret.
+
+--C'est un secret! répéta Mme de Rênal, d'une voix éteinte.
+
+Mais, quoique élevée parmi les gens fiers de leur fortune et sensibles
+au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà mis de la générosité dans
+cette âme. Cruellement blessée, ce fut avec l'air du dévouement le plus
+simple que Mme de Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour
+pouvoir bien s'acquitter de sa commission.
+
+--Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de carton
+noir, bien lisse.
+
+--Oui, madame, répondit Julien, de cet air dur que le danger donne aux
+hommes.
+
+Elle monta au second étage du château pâle comme si elle fût allée à la
+mort. Pour comble de misère, elle sentit qu'elle était sur le point de
+se trouver mal; mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit
+des forces.
+
+--Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le pas.
+
+Elle entendit son mari parler au valet de chambre dans la chambre même
+de Julien. Heureusement ils passèrent dans celle des enfants. Elle
+souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle
+violence qu'elle s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux
+petites douleurs de ce genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci,
+car presque en même temps elle sentit le poli de la boîte de carton.
+Elle la saisit et disparut.
+
+A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son mari,
+que l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point de la faire
+décidément se trouver mal.
+
+Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il
+aime!
+
+Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, Mme de
+Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Son extrême
+ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait la
+douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire
+et courut dans sa chambre où il fit du feu et la brûla à l'instant. Il
+était pâle, anéanti, il s'exagérait l'étendue du danger qu'il venait de
+courir.
+
+Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché
+chez un homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur!
+trouvé par M. de Rênal, tellement ultra et tellement irrité! et pour
+comble d'imprudence, sur le carton blanc derrière le portrait des lignes
+écrites de ma main! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'excès de
+mon admiration! et chacun de ces transports d'amour est daté! Il y en a
+d'avant-hier.
+
+Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment! se disait Julien, en
+voyant brûler la boîte et ma réputation est tout mon bien, je ne vis que
+par elle... et encore, quelle vie, grand Dieu!
+
+Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même le
+disposaient à l'attendrissement. Il rencontra Mme de Rênal et prit sa
+main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait jamais fait. Elle
+rougit de bonheur, et presque au même instant repoussa Julien avec la
+colère de la jalousie. La fierté de Julien si récemment blessée en fit
+un sot dans ce moment. Il ne vit en Mme de Rênal qu'une femme riche, il
+laissa tomber sa main avec dédain et s'éloigna. Il alla se promener
+pensif dans le jardin, bientôt un sourire amer parut sur ses lèvres.
+
+--Je me promène là, tranquille comme un homme maître de son temps! Je ne
+m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de M. de
+Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des enfants.
+
+Les caresses du plus jeune qu'il aimait beaucoup calmèrent un peu sa
+cuisante douleur.
+
+Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se
+reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces
+enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse
+que l'on a acheté hier.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+UN GRAND COEUR ET UNE PETITE FORTUNE
+
+ But passion most dissembles, yet betrays,
+ Even by its darkness; as the blackest sky
+ Foretells the heaviest tempest.
+
+ _Don Juan_, C. I, st. 73.
+
+
+M. de Rênal qui suivait toutes les chambres du château, revint dans
+celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses.
+L'entrée soudaine de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait
+déborder le vase.
+
+Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. M. de
+Rênal s'arrêta et regarda ses domestiques.
+
+--Monsieur lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre précepteur,
+vos enfants eussent fait les mêmes progrès qu'avec moi? Si vous répondez
+que non, continua Julien, sans laisser à M. de Rênal le temps de parler,
+comment osez-vous m'adresser le reproche que je les néglige?
+
+M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange qu'il
+voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque
+proposition avantageuse, et qu'il allait le quitter. La colère de Julien
+s'augmentant à mesure qu'il parlait:
+
+--Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.
+
+--Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit M. de Rênal, en
+balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas occupés à arranger
+les lits.
+
+--Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de lui,
+songez à l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des
+femmes encore!
+
+M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un
+pénible combat déchirait son âme. Il arriva que Julien, effectivement
+fou de colère, s'écria:
+
+--Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous.
+
+A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod.
+
+--Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il
+eût appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse, j'accède
+à votre demande. A compter d'après-demain, qui est le premier du mois,
+je vous donne cinquante francs par mois.
+
+Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait
+disparu.
+
+Je ne méprisais pas assez l'animal! se dit-il. Voilà sans doute la plus
+grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.
+
+Les enfants qui écoutaient cette scène bouche béante coururent au
+jardin, dire à leur mère que M. Julien était bien en colère, mais qu'il
+allait avoir cinquante francs par mois.
+
+Julien les suivit par habitude sans même regarder M. de Rênal, qu'il
+laissa profondément irrité.
+
+Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me coûte M.
+Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son
+entreprise des fournitures pour les enfants trouvés.
+
+Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis M. de Rênal:
+
+--J'ai à parler de ma conscience à M. Chélan, j'ai l'honneur de vous
+prévenir que je serai absent quelques heures.
+
+--Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal, en riant de l'air le plus faux,
+toute la journée si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami.
+Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières.
+
+Le voilà, se dit M. de Rênal qui va rendre réponse à Valenod; il ne m'a
+rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête de jeune
+homme.
+
+Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels
+on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver sitôt
+chez M. Chélan. Loin de désirer s'astreindre à une nouvelle scène
+d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans son âme, et de donner
+audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.
+
+J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois
+et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!
+
+Ce mot lui peignait en beau toute sa position et rendit à son âme
+quelque tranquillité.
+
+Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M.
+de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi?
+
+Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et
+puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de
+colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un
+moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait.
+D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la
+forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi
+haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à
+trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu
+impossible de s'arrêter.
+
+Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et
+puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué
+et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur
+un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette
+position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il
+brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées
+communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières
+était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et
+de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui
+venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien
+de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût
+oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa famille.
+Je l'ai forcé je ne sais comment, à faire le plus grand sacrifice. Quoi!
+plus de cinquante écus par an! un instant auparavant je m'étais tiré
+du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour; la seconde est
+sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à demain les
+pénibles recherches.
+
+Julien, debout sur son grand rocher regardait le ciel embrasé par un
+soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du
+rocher; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il
+voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des
+grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à
+autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'oeil de Julien
+suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
+puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet
+isolement.
+
+C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+UNE SOIRÉE
+
+ Yet Julia's very coldness still was kind,
+ And tremulously gentle her small hand
+ Withdrew itself from his, but left behind
+ A little pressure, thrilling, and so bland
+ And slight, so very slight that to the mind.
+ 'Twas but a doubt.
+
+ _Don Juan_ C. I, st. 71.
+
+
+Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère, un
+heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta de
+raconter l'augmentation de ses appointements.
+
+De retour à Vergy Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
+close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes
+qui l'avaient agité dans cette journée, Que leur dirai-je? pensait-il
+avec inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin de voir que son
+âme était précisément au niveau des petites circonstances qui occupent
+ordinairement tout l'intérêt des femmes. Souvent Julien était
+inintelligible pour Mme Derville et même pour son amie, et à son tour,
+ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet
+de la force, et si j'ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de
+passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être
+singulier, c'était presque tous les jours tempête.
+
+En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occuper des
+idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit
+sa place ordinaire, à côté de Mme de Rênal. L'obscurité devint bientôt
+profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il
+voyait près de lui, appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu,
+mais on finit par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur.
+Julien était disposé à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la
+conversation quand il entendit M. de Rênal qui s'approchait.
+
+Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin. Ne
+serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé
+de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la
+main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour
+qui il a témoigné tant de mépris.
+
+De ce moment, la tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien,
+s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à
+rien autre chose, que Mme de Rênal voulût bien lui laisser sa main.
+
+M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels de
+Verrières devenaient décidément plus riches que lui, et voulaient le
+contrarier dans les élections. Mme Derville l'écoutait. Julien irrité de
+ces discours approcha sa chaise de celle de Mme de Rênal. L'obscurité
+cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli
+bras que la robe laissait à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut
+plus à lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses
+lèvres.
+
+Mme de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas; elle se hâta de donner
+sa main à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme M. de
+Rênal continuait ses injures contre les gens de rien et les jacobins qui
+s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait laissée de
+baisers passionnés ou du moins qui semblaient tels à Mme de Rênal.
+Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journée fatale
+que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait ailleurs! Pendant
+toute l'absence de Julien, elle avait été en proie à un malheur extrême
+qui l'avait fait réfléchir.
+
+Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme
+mariée, je serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais
+éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis
+détacher ma pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de
+respect pour moi! Cette folie sera passagère. Qu'importe à mon mari les
+sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M. de Rênal serait
+ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
+d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour
+le donner à Julien.
+
+Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée
+par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était trompée,
+mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
+étaient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
+l'entendit parler, presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses
+côtés. Son âme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis
+quinze jours l'étonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était
+imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants, il suffit donc,
+se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle
+fut effrayée; ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.
+
+Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu
+de pareils lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait une
+autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation de
+la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que
+jamais elle n'avait même rêvé lui donnèrent des transports d'amour et de
+folle gaieté. Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté
+pour le maire de Verrières qui ne pouvait oublier ses industriels
+enrichis. Julien né pensait plus à sa noire ambition, ni à ses projets
+si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était
+entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et
+douce, si étrangère à son caractère, pressant doucement cette main qui
+lui plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à demi le mouvement
+des feuilles du tilleul; agitées par ce léger vent de la nuit, et les
+chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.
+
+Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans
+sa chambre, il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre
+favori, à vingt ans l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte
+sur public des marques les plus bruyantes du mépris général.
+
+Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie que, dans
+son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos,
+et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien
+innocemment, et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l'idée
+horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur
+quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre en
+le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris la crainte
+sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'était
+montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur
+arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à l'âme humaine de
+pouvoir supporter. Sans s'en douter, Mme de Rênal jeta des cris qui
+réveillèrent sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès
+de son lit la clarté d'une lumière, et reconnut Élisa.
+
+--Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.
+
+La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle
+surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce mot
+singulier. Mme de Rênal sentit son imprudence:
+
+--J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez
+auprès de moi.
+
+Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre elle se trouva
+moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil
+lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre,
+elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
+voix de cette fille, lisant un long article de la _Quotidienne_, que Mme
+de Rênal prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec une
+froideur parfaite quand elle le reverrait.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+UN VOYAGE
+
+ On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des
+ gens à caractère.
+
+ SIEYES.
+
+
+Le lendemain, dès cinq heures, avant que Mme de Rênal fût visible,
+Julien avait obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son
+attente, Julien se trouva le désir de la revoir, il songeait à sa main
+si jolie. Il descendit au jardin, Mme de Rênal se fit longtemps
+attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue derrière les
+persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la
+vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se
+détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place
+aux plus vives couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée:
+un sentiment de contrainte et même de colère altérait cette expression
+de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts
+de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure céleste.
+
+Julien s'approcha d'elle avec empressement, il admirait ces bras si
+beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de
+l'air du matin semblait augmenter encore l'état d'un teint que
+l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les
+impressions. Cette beauté modeste et touchante, et cependant pleine de
+pensées que l'on ne trouve point dans les classes inférieures, semblait
+révéler à Julien une faculté de son âme qu'il n'avait jamais sentie.
+Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
+Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait à
+recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on
+cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même distinguer
+l'intention de le remettre à sa place.
+
+Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il
+occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche
+héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la
+hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit
+d'avoir pu retarder son départ de plus d'une heure pour recevoir un
+accueil aussi humiliant.
+
+Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres: une
+pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant?
+quand donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à
+ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux être estimé et d'eux et
+de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté qui est en
+commerce avec leur richesse; mais que mon coeur est à mille lieues de
+leur insolence et placé dans une sphère trop haute pour être atteint par
+leurs petites marques de dédain ou de faveur.
+
+Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
+précepteur sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil
+souffrant et de la férocité. Mme de Rênal en fut toute troublée. La
+froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place à
+l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt animé par toute la surprise
+du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on
+s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté du jour, tarirent à la
+fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'était troublé par
+aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer à Mme de Rênal
+combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d'amitié; il ne
+lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre la salua et
+partit.
+
+Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle
+lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui accourait
+du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:
+
+--Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.
+
+A ce mot, Mme de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel: elle était
+malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.
+
+Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut
+emportée bien au-delà des sages résolutions qu'elle devait à la nuit
+terrible qu'elle venait de passer. Il n'était plus question de résister
+à cet amant si aimable, mais de le perdre à jamais.
+
+Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal et
+Mme Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de Verrières
+avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il
+avait demandé un congé.
+
+--Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un.
+Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé par la
+somme de six cents francs, à laquelle maintenant il faut porter le
+déboursé annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois
+jours pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être pas obligé à me donner
+une réponse, le petit monsieur part pour la montagne. Être obligé de
+compter avec un misérable ouvrier qui fait l'insolent, voilà pourtant où
+nous en sommes arrivés!
+
+Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien,
+pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit Mme de
+Rênal. Ah! tout est décidé!
+
+Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre aux
+questions de Mme Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et se
+mit au lit.
+
+--Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal, il y a toujours
+quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.
+
+Et il s'en alla goguenard.
+
+Pendant que Mme de Rênal était en proie à ce qu'a de plus cruel la
+passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien
+poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
+puissent présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la
+grande chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu
+à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis sur la
+pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs.
+Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
+élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent
+jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque
+insensible que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il
+ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre, pour regarder un
+spectacle si vaste et si imposant.
+
+Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il
+fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée
+solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien
+n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché
+comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la
+grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se
+serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la
+pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientôt
+fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de
+joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se
+livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux
+pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait: il
+ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se
+couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.
+
+Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et je
+suis libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta; son hypocrisie
+faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur
+les deux mains, regardant la plaine, Julien resta dans cette grotte plus
+heureux qu'il ne l'avait été de la vie, agité par ses rêveries et par
+son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre, l'un après
+l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité
+immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
+rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et
+d'un génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province.
+Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour
+quelques instants, c'était pour aller se couvrir de gloire, et mériter
+d'en être encore plus aimé.
+
+Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé au
+milieu des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à ce
+point de son roman par la froide ironie, les grandes actions auraient
+disparu avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place à la maxime si
+connue: Quitte-t-on sa maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux
+ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les
+actions les plus héroïques, que le manque d'occasion.
+
+Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il y avait encore deux
+lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué. Avant de
+quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout
+ce qu'il avait écrit.
+
+Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure du matin. Il
+trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un jeune homme de
+haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
+et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.
+
+--T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
+l'improviste?
+
+Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de la
+veille.
+
+--Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal, M.
+Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu as compris les
+finesses du caractère de ces gens-là; te voilà en état de paraître aux
+adjudications. Tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes
+comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire
+par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je
+prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours d'entreprendre
+d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai failli gagner six
+mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
+six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier.
+Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs ou du moins
+trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
+l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût bientôt
+laissée. Sois mon associé.
+
+Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie.
+Pendant tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme
+des héros d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à
+Julien et lui prouva combien son commerce de bois présentait
+d'avantages. Fouqué avait la plus haute idée des lumières et du
+caractère de Julien.
+
+Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin:
+Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis
+reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant
+la mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé,
+lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne,
+j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses
+qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce à se marier,
+il me répète que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s'il
+prend un associé qui n'a pas de fonds à verser dans son commerce, c'est
+dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais.
+
+Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont
+l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient les moyens
+ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit
+manque de délicatesse envers un homme qui l'aimait.
+
+Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour refuser.
+Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais ainsi à
+vingt-huit ans; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus grandes
+choses! Quand j'aurai gagné obscurément quelque argent en courant ces
+ventes de bois, et méritant la faveur de quelques fripons subalternes
+qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec lequel on se fait un
+nom.
+
+Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué,
+qui regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation
+pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter.
+Fouqué n'en revenait pas.
+
+--Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes
+mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
+chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers! Quand tu
+auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au
+séminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
+cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois
+à brûler M. le.... M. le..., M.... Je leur livre de l'essence de chêne
+de première qualité qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
+jamais argent ne fut mieux placé.
+
+Rien ne put vaincre la vocation de Julien, Fouqué finit par le croire un
+peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour
+passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il
+retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les
+offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule il se trouvait
+non entre le vice et la vertu, mais entre là médiocrité suivie d'un
+bien-être assuré et tous les rêves héroïques de sa jeunesse. Je n'ai
+donc pas une véritable fermeté, se disait-il; et c'était là le doute qui
+lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les
+grands hommes, puisque je crains que huit années passées à me procurer
+du pain, ne m'enlèvent cette énergie sublime qui fait faire les choses
+extraordinaires.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LES BAS A JOUR
+
+ Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.
+
+ SAINT RÉAL
+
+
+Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de
+Vergy, il remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une
+seule fois à Mme de Rênal L'autre jour en partant cette femme m'a
+rappelé là distance infinie qui nous sépare, elle m'a traité comme le
+fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de
+m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie, cette
+main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!
+
+La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine
+facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent
+gâtés par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa
+bassesse aux yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il
+pouvait juger et dominait pour ainsi dire l'extrême pauvreté et
+l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il était loin de juger sa
+position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir
+différent après ce petit voyage dans la montagne.
+
+Il fut frappé du trouble extrême avec lequel Mme de Rênal écouta le
+petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.
+
+Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de
+longues confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux
+amis. Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu
+qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien; il
+avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire, toute
+d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné de tout ce qui pouvait
+l'éclairer.
+
+Pendant son absence, la vie n'avait été pour Mme de Rênal qu'une suite
+de supplices différents, mais tous intolérables, elle était réellement
+malade.
+
+--Surtout, lui dit Mme Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien,
+indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide
+redoublerait ton malaise.
+
+Mme Derville voyait avec étonnement que son amie toujours grondée par M.
+de Rênal, à cause de l'excessive simplicité de sa toilette, venait de
+prendre des bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de Paris.
+Depuis trois jours, la seule distraction de Mme de Rênal avait été de
+tailler, et de faire faire en toute hâte par Élisa, une robe d'été,
+d'une jolie petite étoffe fort à la mode. A peine cette robe put-elle
+être terminée, quelques instants après l'arrivée de Julien; Mme de Rênal
+la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée!
+se dit Mme Derville. Elle comprit toutes les apparences singulières de
+sa maladie.
+
+Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus
+vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune
+précepteur. Mme de Rênal s'attendait à chaque moment qu'il allait
+s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison ou y restait. Julien
+n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas.
+Après des combats affreux Mme de Rênal osa enfin lui dire, d'une voix
+tremblante, et où se peignait toute sa passion:
+
+--Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?
+
+Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de Mme de Rênal!
+Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager de
+faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra plus
+mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position
+respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair; il répondit en
+hésitant:
+
+--J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si
+bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers
+soi.
+
+En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots
+aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un
+profond sentiment d'anti-sympathie.
+
+Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.
+
+Mme de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté, elle avait
+le coeur percé de la possibilité de départ qu'il lui faisait entrevoir.
+Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l'absence de Julien, étaient
+venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment, comme à l'envi, sur
+l'homme étonnant que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n'est
+pas que l'on comprît rien aux progrès des enfants. L'action de savoir
+par coeur la Bible, et encore en latin, avait frappé les habitants de
+Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.
+
+Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si Mme de Rênal avait
+eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation
+qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour
+elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait
+charmante. Mme de Rênal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que
+lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle
+avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du
+voyageur, et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras
+les lui ôtait tout à fait.
+
+Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien
+privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie voisine, et lui
+prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve
+avec ses maîtresses, et non à Mme de Rênal; le mot bien nés pesait
+encore sur son coeur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun
+plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que
+Mme de Rênal trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la
+beauté, l'élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque insensible. La
+pureté de l'âme l'absence de toute émotion haineuse prolongent sans
+doute la durée de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la
+première chez la plupart des jolies femmes.
+
+Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère
+qu'avec le hasard de la société, depuis que Fouqué lui avait offert un
+moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre
+lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques
+mots à ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la
+main de Mme de Rênal. Cette réaction bouleversa l'âme de cette pauvre
+femme; elle y vit la manifestation de son sort.
+
+Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des
+forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara
+jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,
+il avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action
+réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous
+ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les
+enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne
+peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à
+sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant! Une telle idée ne lui
+fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.
+
+La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
+agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes, il
+s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à Mme Derville;
+ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu
+précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec
+une veste de ratine pliée sous le bras, comme il était apparu à Mme de
+Rênal.
+
+C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que Mme de Rênal
+se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du
+pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre
+certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de
+caractère faite par le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de
+la bravoure eût été plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine
+de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'âme de
+Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de
+race et plusieurs d'entre eux titrés.
+
+En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas
+songer à la conquête de Mme Derville, qui s'apercevait probablement du
+goût que Mme de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci:
+Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement
+ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
+aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle
+occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
+combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur
+qu'à cause de la facilité des entrevues.
+
+Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
+l'éducation d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille
+lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
+ennuyeux des devoirs.
+
+Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de
+réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune et que
+quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire
+entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. Julien éloigna de
+nouveau sa main de celle de Mme de Rênal, puis il la reprit en la
+serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, Mme de Rênal lui dit à
+mi-voix:
+
+--Vous nous quitterez, vous partirez?
+
+Julien répondit en soupirant:
+
+--Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une
+faute... et quelle faute pour un jeune prêtre!
+
+Mme de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
+sentit la chaleur de celle de Julien.
+
+Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. Mme de Rênal était
+exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une
+jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de
+l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la
+nouveauté manque. Comme Mme de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes
+les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune triste
+vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit
+aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de
+la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée
+quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un
+hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit Mme de Rênal,
+nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
+ami.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+LES CISEAUX ANGLAIS
+
+ Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose,
+ et elle mettait du rouge.
+
+ POLIDORI
+
+
+Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur;
+il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.
+
+Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
+de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse
+du logis va me distraire un moment.
+
+Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne,
+l'intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait
+peur de Mme de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses
+yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
+hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué
+et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de
+campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé,
+il écrivit ce plan.
+
+Le lendemain matin au salon, Mme de Rênal fut un instant seule avec lui:
+
+--N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.
+
+A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette
+circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de
+faire un plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise
+n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.
+
+Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. Mme de Rênal la lui pardonna
+bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
+manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de
+génie, c'était l'air de la candeur.
+
+--Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait
+quelquefois Mme Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de
+n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.
+
+Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre
+à Mme de Rênal.
+
+Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisissant le moment
+où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de donner
+un baiser à Mme de Rênal.
+
+Rien de moins amené, rien de moins agréable, et pour lui et pour elle,
+rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. Mme de
+Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise
+lui rappela M. Valenod.
+
+Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa
+vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.
+
+Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours
+auprès d'elle.
+
+La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entière à
+exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une
+seule fois Mme de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi;
+cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne
+réussissait point à être aimable et encore moins séduisant.
+
+Mme de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche
+et en même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour, dans un homme
+d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
+possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale.
+
+Après le déjeuner, Mme de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la
+visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle
+travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. Mme Derville
+était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand
+jour, que notre héros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser
+le joli pied de Mme de Rênal, dont le bas à jour et le joli soulier de
+Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet.
+
+Mme de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son
+peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer
+pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux qu'il
+avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se
+brisèrent, et Mme de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne
+s'était pas trouvé plus près d'elle.
+
+--Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu
+de cela, votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de
+pied.
+
+Tout cela trompa le sous-préfet, mais non Mme Derville. Ce joli garçon a
+de bien sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de
+province ne pardonne point ces sortes de fautes. Mme de Rênal trouva le
+moment de dire à Julien:
+
+--Soyez prudent, je vous l'ordonne.
+
+Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur. Il délibéra longtemps
+avec lui-même, pour savoir s'il devait se fâcher de ce mot: Je vous
+l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: Elle pourrait me dire je
+l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de relatif à l'éducation des
+enfants, mais en répondant à mon amour, elle suppose l'égalité. On ne
+peut aimer sans égalité...; et tout son esprit se perdit à faire des
+lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec colère ce vers de
+Corneille, que Mme Derville lui avait appris quelques jours auparavant:
+
+ «... L'amour.
+ Fait les égalités et ne les cherche pas.»
+
+Julien, s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie
+n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut
+qu'une idée juste, ennuyé de lui et de Mme de Rênal, il voyait avec
+effroi s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle
+et dans l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir
+le curé, il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.
+
+A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin
+d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon
+curé, et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible
+qu'il se sentait pour le saint ministère l'avait empêché d'accepter
+d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple
+d'injustice que peut-être il serait plus avantageux à son salut de ne
+pas entrer dans les ordres sacrés.
+
+Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé
+de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
+si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+LE CHANT DU COQ
+
+ Amour en latin faict amor
+ Or donc provient d'amour la mort,
+ Et, par avant, soulcy qui mord,
+ Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...
+
+ BLASON D'AMOUR.
+
+
+Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si
+gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par
+son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.
+Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule
+lui vint et il la communiqua à Mme de Rênal, avec une rare intrépidité.
+
+A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité
+suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de Mme de Rênal, et
+au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:
+
+--Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
+vous dire quelque chose.
+
+Julien tremblait que sa demande ne fût accordée son rôle de séducteur
+lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se
+fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces
+dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait
+gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait
+réellement à quel saint se vouer.
+
+Mme de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement
+exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut
+voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette
+réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de
+quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à
+son retour il se plaça à côté de Mme Derville et fort loin de Mme de
+Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La
+conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques
+moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la cervelle.
+Que ne puis-je inventer quelque belle manoeuvre, se disait-il, pour
+forcer Mme de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non équivoques
+qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle était à moi!
+
+Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il
+avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le
+succès.
+
+Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
+jouissait du mépris de Mme Derville, et que probablement il n'était
+guère mieux avec Mme de Rênal.
+
+De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il
+était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout
+projet, et de vivre au jour le jour avec Mme de Rênal, en se contentant
+comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.
+
+Il se fatigua le cerveau à inventer des manoeuvres savantes; un instant
+après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux,
+quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.
+
+Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se
+vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa
+proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle
+avait été si mal reçue!
+
+Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se
+levant; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au
+fils d'un paysan, Mme Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
+je ne serai pas faible.
+
+Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était
+imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était
+tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut
+forcé de s'appuyer contre le mur.
+
+Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont
+il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc
+plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y
+ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se
+sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.
+
+Enfin souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra
+dans le petit corridor qui menait à la chambre de Mme de Rênal. Il
+ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.
+
+Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne
+s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, Mme de Rênal
+se jeta vivement hors de son lit.
+
+--Malheureux! s'écria-t-elle.
+
+Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à
+son rôle naturel: ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le
+plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant
+à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une
+extrême dureté, il fondit en larmes.
+
+Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de Mme de
+Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à
+désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à
+l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes
+séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son
+adresse si maladroite.
+
+Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il
+prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des
+femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il
+avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait
+naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité l'idée du devoir ne
+cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux
+et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se
+proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être
+supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se
+plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des
+couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
+rouge.
+
+Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, Mme de Rênal fut
+bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir
+de Julien la troublaient vivement.
+
+Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien
+loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses
+bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
+croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de
+l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
+n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité
+brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le
+départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
+malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.
+
+Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la
+première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans
+cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
+d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne
+trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.
+Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement
+occupé à repasser tous les détails de sa conduite. N'ai-je manqué à rien
+de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?
+
+Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les
+femmes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+LE LENDEMAIN
+
+ He turn'd his lip to hers, and with his hand
+ Call'd back the tangles of her wandering hair.
+
+ _Don Juan_. C. I, st. 170.
+
+
+Heureusement, pour la gloire de Julien, Mme de Rênal avait été trop
+agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un
+moment, était devenu tout au monde pour elle.
+
+Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:
+
+--Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis
+perdue.
+
+Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:
+
+--Regretteriez-vous la vie?
+
+--Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir
+connu.
+
+Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec
+imprudence.
+
+L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,
+dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un
+avantage; lorsqu'il revit Mme de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un
+chef-d'oeuvre de prudence.
+
+Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne
+pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son
+trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva
+qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord Mme de Rênal admira sa
+prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle
+fut alarmée: Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je
+suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui.
+
+En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien.
+Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
+la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au
+déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se
+détailler ses charmes. Ce regard consola Mme de Rênal; il ne lui ôta pas
+toutes ses inquiétudes, mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à
+fait ses remords envers son mari.
+
+Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien, il n'en était pas de
+même de Mme Derville: elle crut Mme de Rênal sur le point de succomber.
+Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna
+pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
+danger qu'elle courait.
+
+Mme de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
+demander s'il l'aimait encore. Malgré là douceur inaltérable de son
+caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son
+amie combien elle était importune.
+
+Le soir, au jardin, Mme Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
+trouva placée entre Mme de Rênal et Julien. Mme de Rênal qui s'était
+fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
+la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.
+
+Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords.
+Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
+venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas
+celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans
+sa chambre. Mais ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son
+oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion
+qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
+dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.
+
+Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin
+à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de
+tourments.
+
+Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour
+manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.
+
+Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
+que le maître de la maison était profondément endormi, et parut chez Mme
+de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car
+il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir
+et des oreilles pour entendre. Ce que Mme de Rênal lui dit de son âge
+contribua à lui donner quelque assurance.
+
+--Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
+répétait-elle sans projet et parce que cette idée l'opprimait.
+
+Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il
+oublia presque toute sa peur d'être ridicule.
+
+La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa
+naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
+rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
+faculté de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
+jour-là, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une
+victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son
+attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais
+enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet
+de la disproportion des âges.
+
+Quoique Mme de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la
+différence d'âge est, après celle de la fortune, un des grands lieux
+communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
+question d'amour.
+
+En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
+éperdument amoureux.
+
+Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et
+l'on n'est pas plus jolie.
+
+Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un
+moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
+confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc
+point eu de rivale heureuse, se disait Mme de Rênal avec délices! elle
+osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
+Julien lui jura que c'était celui d'un homme.
+
+Quand il restait à Mme de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle
+ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que
+jamais elle ne s'en fût doutée.
+
+Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
+pouvais encore passer pour jolie!
+
+Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
+l'ambition: c'était de la joie de posséder, lui pauvre être si
+malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
+actes d'adoration ses transports à la vue des charmes de son amie,
+finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût
+possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
+depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
+durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
+d'amour-propre.
+
+Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
+jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de Mme de Rênal. Il ne pouvait se
+rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
+glace et restait des heures entières, admirant la beauté et
+l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le
+regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
+mariage, emplissent une corbeille de noce.
+
+J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois Mme de Rênal;
+quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!
+
+Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles
+instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il,
+qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
+d'objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les
+transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
+l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers
+moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes
+d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
+dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
+de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. Mme de Rênal,
+de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire
+ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie,
+et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si
+loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de
+l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant à Mme Derville, elle
+était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de
+ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
+odieux à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta
+Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. Mme
+de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa
+félicité redoublait. Par ce départ, elle se trouvait presque toute la
+journée tête à tête avec son amant.
+
+Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que,
+toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale
+proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
+cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait jamais aimé,
+qui n'avait jamais été aime de personne, trouvait un si délicieux
+plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à Mme de Rênal
+l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de sa vie. Il eût
+voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
+proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+LE PREMIER ADJOINT
+
+ O, how this spring of love resembleth
+ The uncertain glory of an April day,
+ Which now shows all the beauty of the sun
+ And by and by a cloud takes all away!
+
+ TWO GENTLEMEN OF VERONA.
+
+
+Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du
+verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux,
+pensait-il dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la
+difficulté et de la nécessité de prendre un état, il déplorait ce grand
+accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de
+la jeunesse peu riche. Ah! s'écriat-il, que Napoléon était bien l'homme
+envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront
+sans lui les malheureux même plus riches que moi, qui ont juste les
+quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui
+ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se
+pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
+soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!
+
+Il vit tout à coup Mme de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
+froid et dédaigneux, cette façon de penser lui semblait convenir à un
+domestique. Élevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait
+chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus
+que la vie, elle l'eût aimé même ingrat et perfide et ne faisait aucun
+cas de l'argent.
+
+Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil le
+rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa
+phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le
+banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter il les avait
+entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le
+raisonnement des impies.
+
+--Hé bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit Mme de Rênal, gardant
+encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
+l'expression de la plus douce et intime tendresse.
+
+Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
+premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: Elle
+est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
+dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
+d'hommes de coeur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent
+pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
+nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple,
+maire de Verrières, bien intentionné honnête comme l'est au fond M. de
+Rênal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
+friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont
+pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.
+
+Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
+Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage
+de livrer bataille, mais sur-le-champ; Mme de Rênal avait été étonnée du
+mot de Julien parce que les hommes de sa société répétaient que le
+retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens
+des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de Mme de Rênal dura
+assez longtemps et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui
+avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à la
+répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
+ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des
+ennuyeux.
+
+Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
+trouva qu'il était imprudent d'aller voir Mme de Rênal dans sa chambre.
+Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
+courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
+cette démarche.
+
+Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
+Fouqué des livres que lui élève en théologie, n'eût jamais pu demander à
+un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien
+aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
+encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.
+
+Il devait à Mme de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute
+nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites
+choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune
+homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui
+supposer.
+
+Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante,
+fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle
+qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit
+de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
+soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
+joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
+se passaient à Verrières.
+
+Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
+depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées
+par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus
+illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le
+plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
+Verrières.
+
+Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
+absolument refouler à la place de second adjoint.
+
+Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
+société du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée
+était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste
+de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la
+possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
+sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de
+plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.
+
+Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
+parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
+M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
+faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
+réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
+ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on
+était sûr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
+les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a
+de mieux dans Verrières.
+
+Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
+l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
+première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y
+avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
+commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et
+l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
+théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.
+
+Un jour, Mme de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
+l'ennemi de Julien.
+
+--Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
+cet homme d'un air singulier.
+
+--Allez, dit Mme de Rênal.
+
+--Hé bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
+autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un
+de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.
+
+--C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
+Mme de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
+c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
+trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
+de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton.
+Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails à M.
+de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
+afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.
+
+Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait
+Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
+tristes et raisonnables puisqu'ils étaient de partis contraires,
+ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait, et à
+l'empire qu'elle acquérait sur lui.
+
+Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
+réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec
+une docilité parfaite que Julien la regardant avec des yeux étincelants
+d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
+milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin
+ou d'une fourniture qui étonnait son esprit, l'attention de Mme de Rênal
+s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
+gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec
+ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de
+l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
+questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
+pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
+Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
+nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le
+voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.
+
+--Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien; la
+place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
+besoin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+UN ROI A VERRIÈRES
+
+ N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
+ sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?
+
+ Discours de l'Evêque, à la chapelle de Saint-Clément.
+
+
+Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
+en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
+majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
+mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
+garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
+estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
+trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
+affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.
+
+Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
+il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
+Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
+premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
+elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
+à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
+façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.
+
+Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.
+
+--Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
+occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
+malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
+millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
+Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
+l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
+puisse confier le commandement de la garde d'honneur?
+
+Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
+par accepter cet honneur comme un martyre.
+
+--Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.
+
+A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
+ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.
+
+A sept heures Mme de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
+Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
+des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une
+place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si
+son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait banqueroute. Mme de Rênal
+renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupée.
+
+Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
+qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
+s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
+tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
+ne lui troubleront plus la cervelle.
+
+Chose étonnante, il l'en aima davantage.
+
+Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
+vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
+chambre à lui, Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
+voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien
+sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
+mari.
+
+Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
+avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
+fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
+vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
+M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
+serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
+fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
+exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
+jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
+à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
+tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
+beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
+avaient brillé sept ans auparavant. Mme Rênal voulait un habit neuf, et
+il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
+revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
+fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
+trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
+voulait le surprendre, lui et la ville.
+
+Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
+eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
+voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
+Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
+ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
+difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
+éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
+qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
+ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
+accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
+Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
+Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
+chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
+le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!
+
+--Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
+paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!
+
+--Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
+je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
+de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
+mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
+cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
+s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.
+
+Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
+pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
+qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
+l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
+Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
+permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
+Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.
+
+Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
+voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau
+soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on
+apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce
+signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
+département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges
+répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa
+joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les
+toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
+en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
+un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à
+chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa
+selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
+cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
+d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,
+chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation
+générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
+normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
+qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
+ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il
+avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs
+tels et tels, riches fabricants!
+
+--Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
+avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.
+
+--Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
+assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble
+étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire
+tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait
+justice à son mépris pour le défaut de naissance.
+
+Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus
+heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que
+la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
+les yeux des femmes qu'il était question de lui.
+
+Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.
+Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.
+
+Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart
+le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
+Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
+héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une
+batterie.
+
+Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
+d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et
+faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,
+quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au
+grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la
+route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à
+vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille
+paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
+Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
+allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à
+coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
+qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le
+futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
+l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
+parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.
+
+Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée
+de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après
+remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A
+peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.
+de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
+sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
+remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe
+le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans
+pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix
+mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme
+révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
+Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit
+l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
+Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du
+jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
+et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
+trouver cet évêque.
+
+Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre
+et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour
+figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de
+vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure
+la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que
+M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait
+arriver, et qu'il était instant de se rendre au choeur. Le grand âge de
+M. Chélan l'avait fait doyen, malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,
+il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au
+moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait
+rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui
+redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on
+pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.
+
+Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés
+daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas
+visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité
+de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être
+admis en tout temps auprès de l'évoque officiant.
+
+L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il
+se mit à parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les
+portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se
+trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
+en habit noir et la chaîne au cou. A son air pressé, ces messieurs le
+crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas
+et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et
+toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres
+en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette
+maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste
+avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de
+cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc
+Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque
+péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y
+voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de
+l'Apocalypse.
+
+Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et
+du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A
+l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le
+jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
+robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté
+à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,
+sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune
+homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des
+bénédictions du côté du miroir.
+
+Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire
+qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de
+l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
+essayons.
+
+Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
+la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui
+continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre
+infini, et sans se reposer un instant.
+
+A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La
+richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement Julien à
+quelques pas du magnifique miroir.
+
+Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la
+salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on
+allait lui adresser.
+
+Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant
+subitement l'air fâché, lu dit du ton le plus doux:
+
+--Hé bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?
+
+Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,
+Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde.
+Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...
+
+Et il eut honte de ses éperons.
+
+--Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du
+chapitre, M. Chélan.
+
+--Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
+l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous
+prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
+emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut.
+Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste,
+et encore on me fait attendre!
+
+--Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.
+
+Les beaux yeux de Julien firent leur effet.
+
+--Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me
+la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du
+chapitre.
+
+Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle il se retourna vers
+l'évêque et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.
+Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une
+préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir lieu.
+Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de chambre,
+il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré eux au
+regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.
+
+Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
+lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la
+glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
+encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évoque secoua
+la tête.
+
+--Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
+éloigner un peu?
+
+Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant
+du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des
+bénédictions.
+
+Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais
+n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait
+rapidement de sa gravité:
+
+--Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?
+
+--Fort bien, Monseigneur.
+
+--Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais
+il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako
+d'officier.
+
+--Elle me semble aller fort bien.
+
+--Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort
+grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop
+léger.
+
+Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.
+
+C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner la
+bénédiction.
+
+Après quelques instants:
+
+--Je suis prêt, dit l'évoque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et
+messieurs du chapitre.
+
+Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort
+grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue.
+Mais cette fois, il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir
+l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se
+pressaient en foule à cette porte.
+
+L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le
+seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de
+désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.
+L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort
+vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à
+l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de
+Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides.
+On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait
+d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le
+jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce
+prélat se disputaient son coeur. Cette politesse était bien autre chose
+que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers
+le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces
+manières charmantes.
+
+On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit
+épouvantable fit retentir ses voûtes antiques Julien crut qu'elles
+s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit
+chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en
+batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par
+minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.
+
+Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait
+plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être
+évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou
+trois cent mille francs peut-être.
+
+Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan
+prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.
+L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air
+vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on
+pas avec de l'adresse! pensa-t-il.
+
+Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le
+harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
+poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des
+cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les
+colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le
+discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.
+
+Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes
+de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait
+avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
+charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta
+trois mille huit cents francs.
+
+Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça
+sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin
+près de l'autel. Le choeur était environné de stalles, et les stalles
+élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces
+marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme
+un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y
+eut un _Te Deum_, des flots d'encens des décharges infinies de
+mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de
+piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
+jacobins.
+
+Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il
+remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et
+qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon
+bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi
+que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
+brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
+drap. Il apprit quelques moments après, que c'était M. de La Mole. Il
+lui trouva l'air hautain et même insolent.
+
+Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!
+l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
+vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint
+Clément?
+
+Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était
+dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.
+
+Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.
+
+Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention
+redoubla.
+
+En cas de visite d'un prince souverain l'étiquette veut que les
+chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour
+la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa
+le suivre.
+
+Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement
+petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.
+Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.
+
+Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,
+appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant
+d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes
+filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles
+semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne
+grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre
+héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour
+l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite
+chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
+de mille cierges divisés en huit rangs, séparés entre eux par des
+bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en
+tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était
+fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel
+des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles
+ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit
+vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
+curés et Julien.
+
+Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand
+chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et
+présentant les armes.
+
+Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce
+fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut,
+par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint
+Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.
+Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler.
+L'artiste s'était surpassé ses yeux mourants, mais pleins de grâce,
+étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche
+charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue,
+la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses
+larmes tomba sur la main de Julien.
+
+Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé
+seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
+lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de
+parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles
+simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.
+
+--N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus
+grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu
+tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés assassinés
+sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de
+saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,
+vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A
+jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.
+
+A ces mots l'évêque se leva avec autorité.
+
+--Vous me le promettez, dit-il, en avançant le bras, d'un air inspiré.
+
+--Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.
+
+--Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'évoque,
+d'une voix tonnante.
+
+Et la cérémonie fut terminée.
+
+Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut
+assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de
+Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient
+cachés dans la charmante figure de cire.
+
+Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée
+dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces
+mots: HAINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE.
+
+M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le
+soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer
+cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une
+visite à M. de Moirod.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+PENSER FAIT SOUFFRIR
+
+ Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai
+ malheur des passions.
+
+ BARNAVE.
+
+
+En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M.
+de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en
+quatre. Il lut au bas de la première page:
+
+A.S.E.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du
+roi, etc., etc.
+
+C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.
+
+«Monsieur le marquis,
+
+»J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé
+aux bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie, je
+vais tous les dimanches à la messe en l'église paroissiale. Je n'ai
+jamais manqué au devoir pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma
+cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma cuisinière fait
+maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération
+générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les
+processions à côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les
+grandes occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les
+certificats sont à Paris au ministère des Finances. Je demande à
+Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut
+manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'une autre, le titulaire
+étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections; etc.
+
+»DE CHOLIN.»
+
+En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod, et qui
+commençait par cette ligne:
+
+«J'ai eu l'honneur de parler _yert_ du bon sujet qui fait cette
+demande», etc.
+
+Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut
+suivre, se dit Julien.
+
+Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières ce qui surnageait
+des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions
+ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi,
+l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin,
+le pauvre tombé de Moirod, qui dans l'espoir d'une croix, ne sortit de
+chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir
+bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il
+fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes,
+qui, soir et matin, s'enrouaient au café, à prêcher l'égalité. Cette
+femme hautaine, Mme de Rênal, était l'auteur de cette abomination. La
+raison? les beaux yeux et les joues si fraîches du petit abbé Sorel la
+disaient de reste.
+
+Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des
+enfants, prit la fièvre; tout à coup Mme de Rênal tomba dans des remords
+affreux. Pour la première fois, elle se reprocha son amour d'une façon
+suivie, elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute
+énorme elle s'était laissé entraîner. Quoique d'un caractère
+profondément religieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la
+grandeur de son crime aux yeux de Dieu.
+
+Jadis, au couvent du Sacré-Coeur elle avait aimé Dieu avec passion; elle
+le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient
+son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de
+raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement
+l'irritait, loin de la calmer, elle y voyait le langage de l'enfer.
+Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il
+était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un
+caractère grave. Alors le remords continu ôta à Mme de Rênal jusqu'à la
+faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle
+eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime à Dieu et aux
+hommes.
+
+--Je vous en conjure, lui disait Julien dès qu'ils se trouvaient seuls,
+ne parlez à personne que je sois le seul confident de vos peines. Si
+vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la
+fièvre à notre Stanislas.
+
+Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que
+Mme de Rênal s'était mis dans la tête que pour apaiser la colère du Dieu
+jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce
+qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si
+malheureuse.
+
+--Fuyez-moi dit-elle un jour à Julien au nom de Dieu, quittez cette
+maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.
+
+Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste j'adore son
+équité, mon crime est affreux et je vivais sans remords! C'était le
+premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.
+
+Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni hypocrisie ni
+exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la
+malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le
+remords qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais
+comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si
+ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?
+
+Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de
+Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et
+ne put reconnaître son père. Tout à coup Mme de Rênal se jeta aux pieds
+de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.
+
+Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.
+
+--Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.
+
+--Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à
+le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui
+ai donné la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit; aux yeux de
+Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie
+moi-même: peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.
+
+Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.
+
+--Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
+embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites
+appeler le médecin à la pointe du jour.
+
+Et il retourna se coucher. Mme de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie,
+en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la
+secourir.
+
+Julien resta étonné.
+
+Voilà donc l'adultère! se dit-il. Serait-il possible que ces prêtres si
+fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés, auraient
+le privilège de connaître la vraie théorie du péché? Quelle
+bizarrerie!...
+
+Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré Julien voyait la
+femme qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l'enfant,
+immobile et presque sans connaissance. Voilà une femme d'un génie
+supérieur, réduite au comble du malheur parce qu'elle m'a connu, se
+dit-il.
+
+Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se
+décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et
+leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la
+laisse seule en proie à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari
+lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à force
+d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.
+
+Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera tout.
+Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui apporter,
+il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand dieu! à ce c...' d'abbé
+Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant de six ans, pour ne
+plus bouger de cette maison et non sans dessein. Dans sa douleur et sa
+crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de l'homme; elle ne
+voit que le prêtre.
+
+--Va-t'en, lui dit tout à coup Mme de Rênal, en ouvrant les yeux.
+
+--Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t'être le plus
+utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou
+plutôt, de cet instant seulement, je commence à t'adorer comme tu
+mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience
+que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes
+souffrances. Je partirai oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
+cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton
+mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il
+te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce
+scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de
+cette honte...
+
+--C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je
+souffrirai, tant mieux.
+
+--Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!
+
+--Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là
+peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
+peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger,
+n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?...
+Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils.
+Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.
+
+--Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me
+retire à la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu...
+Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...
+
+--Ah! tu l'aimes, toi, dit Mme de Rênal, en se relevant et se jetant
+dans ses bras.
+
+Au même instant, elle le repoussa avec horreur.
+
+--Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise à
+genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas?
+Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.
+
+--Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que
+comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable; elle peut apaiser
+la colère du Très-Haut.
+
+--Et moi, s'écria-t-elle, en se levant et prenant la tête de Julien
+entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi,
+t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
+frère?
+
+Julien fondait en larmes.
+
+--Je t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu
+m'ordonnes c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé
+d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis
+tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il
+ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de
+ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon
+départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour
+huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A l'abbaye
+de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
+rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu
+parles.
+
+Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.
+
+--Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
+mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de
+me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
+journée.
+
+Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas
+ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu
+l'étendue de son péché: elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les
+remords restèrent et ils furent ce qu'ils devaient être dans un coeur si
+sincère. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas
+Julien, le ciel quand elle était à ses pieds.
+
+--Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
+moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
+irrésistiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le
+ciel peut te pardonner mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe
+certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais
+au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si
+elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce
+monde, et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi,
+du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu
+heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?
+
+La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien qui avait surtout besoin
+d'un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si
+grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait Mme de Rênal.
+Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle m'aime... Je
+ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé des fonctions
+d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les folies de
+l'amour, dans ses incertitudes mortelles.
+
+--Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te
+rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer
+ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être, je ne serai plus à toi. Si le
+ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne
+vivre que pour t'aimer, à ne pas voir que c'est mon crime qui les tue.
+Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais;
+je deviendrais folle.
+
+--Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si
+généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas!
+
+Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait
+Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
+pour la beauté, l'orgueil de la posséder.
+
+Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui
+les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de
+folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne
+retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages le
+bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule
+crainte de Mme de Rênal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur
+bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.
+
+Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles:
+
+--Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup Mme de Rênal,
+en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
+horribles! je les ai bien mérités.
+
+Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la muraille.
+
+Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la
+main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie
+sombre:
+
+--L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais
+encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès
+ce monde, la mort de mes enfants... Cependant à ce prix, peut-être mon
+crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce
+à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi. Je
+suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.
+
+Julien voyait ensuite Mme de Rênal arriver à des moments tranquilles en
+apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas
+empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.
+
+Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les
+journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit
+l'habitude de réfléchir.
+
+Mlle Élisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle
+trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur,
+et lui en parlait souvent.
+
+--Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un
+jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux pour les
+choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
+domestiques...
+
+Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod
+trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
+son amour-propre.
+
+Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
+environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
+le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois
+fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
+en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur
+du dépôt, Mme de Rênal adorait cet amant.
+
+--Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est
+point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti
+pour madame de sa froideur habituelle.
+
+Élisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que
+cette intrigue datait de bien plus loin.
+
+--C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le
+temps il a refusé de m'épouser. Et moi imbécile, qui allais consulter
+Mme de Rênal! qui là priais de parler au précepteur!
+
+Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une
+longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui
+se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite
+sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute
+la soirée, le maire ne se remit point de son trouble; ce fut en vain que
+Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la
+généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LES LETTRES ANONYMES
+
+ Do not give dalliance
+ Too much the rein; the strongest oaths are straw
+ To the fire i' the blood.
+
+ TEMPEST.
+
+
+Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à
+son amie:
+
+--Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que
+cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.
+
+Par bonheur Julien se fermait à clef dans sa chambre. Mme de Rênal eut
+la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas
+la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l'heure ordinaire vint à
+sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe
+à l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte était-ce Mme de
+Rênal était-ce un mari jaloux?
+
+Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui protégeait Julien
+lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en
+italien: _Guardate alla pagina 130_.
+
+Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
+attachée, avec une épingle, la lettre suivante écrite à la hâte, baignée
+de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement Mme de Rênal la
+mettait fort bien il fut touché de ce détail et oublia un peu
+l'imprudence effroyable.
+
+Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je crois
+n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards m'effrayent.
+J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée? En ce cas,
+que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une éternelle
+prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le veut
+ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.
+
+Ne m'aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie?
+Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre
+dans tout Verrières ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que
+je t'aime; mais non, ne prononce pas un tel blasphème; dis-lui que je
+t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que
+dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même
+rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te
+sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.
+
+Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour
+l'irriter, que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde
+qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
+retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en
+sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!
+
+N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet
+être odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du
+récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération
+éternelle de tous ses avantages.
+
+Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter
+avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être
+pour la dernière fois jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
+je fais étant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi
+facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui les jours où vous n'aurez
+pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait;
+demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je
+dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme et qu'il faut à
+l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et
+sans délai te renvoyer à tes parents.
+
+Hélas, cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois
+peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais
+enfin voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce
+n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore.
+Hélas! combien j'en riais!
+
+Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la
+lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si
+tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières. Je
+ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour
+prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à
+Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les libéraux.
+Je sais que toutes ces dames te rechercheront.
+
+Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
+tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces.
+L'essentiel est que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez le
+Valenod, ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.
+
+Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh bien!
+au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes
+enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
+mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout
+ceci finira-t-il?... Je m'égare... Enfin tu comprends ta conduite; sois
+doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le
+demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas
+un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui
+prescrira l'opinion publique.
+
+C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme arme-toi de patience et
+d'une paire de ciseaux. Coupé dans un livre les mots que tu vas voir;
+colle-les ensuite, avec de la colle à bouche sur la feuille de papier
+bleuâtre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une
+perquisition chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si
+tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former
+lettre par lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme
+trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la
+mienne doit te sembler longue!
+
+ LETTRE ANONYME
+
+ «MADAME,
+
+»Toutes vos petites menées sont connues, mais les personnes qui ont
+intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous,
+je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes
+assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le
+trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret
+tremblez, malheureuse; il faut à cette heure _marcher droit_ devant
+moi.»
+
+»Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y
+as-tu reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison,
+je te rencontrerai.
+
+»J'irai dans le village, et reviendrai avec un visage troublé; je le
+serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout
+cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
+visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu
+m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec
+les enfants, et ne reviens qu'à l'heure du dîner.
+
+»Du haut des rochers, tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires
+vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y
+aura rien.
+
+»Ton coeur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que
+tu m'aimes, avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse
+arriver, sois sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre
+séparation définitive. Ah, mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je
+viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer
+qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée
+de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon
+dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas
+devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop trompé en ma vie. Va,
+je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma
+lettre. C'est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours
+heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me
+coûteront davantage.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+DIALOGUE AVEC UN MAÎTRE
+
+
+ Alas, our frailty is the cause, not we,
+ For such as we are made of, such we be.
+
+ TWELFTH NIGHT.
+
+
+Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
+des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et
+leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
+calme l'effraya.
+
+--La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.
+
+Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il. Quels
+sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui demander;
+mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.
+
+--Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m'ôtera
+tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
+peut-être un jour ma seule ressource.
+
+Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
+quelques diamants.
+
+--Partez maintenant, lui dit-elle.
+
+Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
+immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.
+
+Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
+de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un
+duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
+alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
+malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas là
+une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a écrite?
+Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières, sans
+pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre? quel
+est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans doute
+haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter ma femme,
+se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était abîmé.
+
+A peine levé:
+
+--Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il
+faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et de colère,
+les larmes lui vinrent aux yeux.
+
+Par une juste compensation de la sécheresse de coeur qui fait toute la
+sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
+de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.
+
+Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue,
+estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de
+chacun. A tous! à tous, s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
+fera le plus extrême plaisir! Par bonheur, il se croyait fort envié, non
+sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
+venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son
+château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres
+garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
+cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou
+quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de
+campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé
+l'humble couleur grise donnée par le temps.
+
+M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis,
+le marguillier de la paroisse, mais c'était un imbécile qui pleurait de
+tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.
+
+Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel
+isolement!
+
+Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il possible
+que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander conseil, car
+ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah! Ducros! s'écria-t-il avec
+amertume. C'étaient les noms de deux amis d'enfance qu'il avait éloignés
+par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient pas nobles, et il avait voulu
+changer le ton d'égalité sur lequel ils vivaient depuis l'enfance.
+
+L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de coeur, marchand de papier à
+Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
+et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son
+journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
+Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
+première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre
+en vieux Romain: Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
+consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de
+province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. Cette lettre
+à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal
+s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang,
+ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
+transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
+l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
+pas l'idée d'épier sa femme.
+
+Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes affaires;
+je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à la
+remplacer. Alors il se complaisait dans l'idée que sa femme était
+innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de
+montrer du caractère, et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
+calomniées n'a-t-on pas vues!
+
+Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif;
+souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, quelle
+se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des
+gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier
+(c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le
+sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui
+est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah, Charmier,
+dit-on! le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi le nom de l'homme
+qui fait son opprobre.
+
+Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point
+de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point à
+l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec
+ma femme et les tuer tous les deux, dans ce cas le tragique de l'aventure
+en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la suivit dans
+tous ses détails. Le code pénal est pour moi, et, quoiqu'il arrive,
+notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son
+couteau de chasse qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit
+peur.
+
+Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel
+éclat dans Verrières et même dans tout le département! Après la
+condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de
+prison, je contribuai à lui faire perdre sa place de six cents francs.
+On dit que cet écrivailleur ose se remontrer dans Besançon, il peut me
+tympaniser avec adresse et de façon à ce qu'il soit impossible de
+l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux...
+L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien né,
+qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
+verrai dans ces affreux journaux de Paris, ô mon Dieu! quel abîme! voir
+l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage
+jamais, il faudra changer de nom quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire
+et ma forcé. Quel comble de misère!
+
+Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a sa
+tante à Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute sa fortune.
+Ma femme ira vivre à Paris avec Julien, on le saura à Verrières, et je
+serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux s'aperçut alors à la
+pâleur de sa lampe que le jour commençait à paraître. Il alla chercher
+un peu d'air frais au jardin. En ce moment il était presque résolu à ne
+point faire d'éclat, par cette idée surtout qu'un éclat comblerait de
+joie ses bons amis de Verrières.
+
+La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me
+priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec
+horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
+parente que la marquise de R... vieille, imbécile et méchante.
+
+Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une
+force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en avait.
+Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un moment
+où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est fière,
+nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait hérité
+de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! ma femme aime ses
+enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de
+Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme!
+Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? A
+ors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.
+
+Un instant après M. de Rênal repris par la vanité blessée se rappelait
+laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle
+noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
+s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces
+plaisanteries lui paraissaient cruelles!
+
+Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au
+ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les
+meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée du
+veuvage son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité.
+Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché une légère
+couche de son devant la porte de la chambré de Julien? Le lendemain
+matin, au jour, il verrait l'impression des pas.
+
+Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette
+coquine d'Élisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison
+que je suis jaloux.
+
+Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assuré de sa
+mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme
+un scellé la porte de sa femme et celle du galant.
+
+Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui
+semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque
+au détour d'une allée il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir
+morte.
+
+Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans
+l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid
+philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite
+église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire
+de Vergy. Cette idée obséda Mme de Rênal tout le temps qu'elle comptait
+passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans cesse son mari
+tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui
+faisant manger son coeur.
+
+Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant. Après
+ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion de lui
+parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je pourrais
+alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou dira. Lui
+décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort est dans
+mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque, que sa
+colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses. Grand
+Dieu! il me faut du talent, du sang-froid; où les prendre?
+
+Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et
+voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre
+annonçaient qu'il n'avait pas dormi.
+
+Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir,
+regardait sa femme avec des yeux fous.
+
+--Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
+prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise
+comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de
+vous, c'est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M.
+Julien.
+
+Mme de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment,
+pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à le dire.
+
+Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A la
+fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait
+deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie,
+pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans
+aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors
+ses succès feront qu'il m'oubliera.
+
+Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout à
+fait de son trouble.
+
+Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se
+dit-elle, avec une douce et intime volupté.
+
+Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde
+lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés
+collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
+les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.
+
+Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma
+femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus
+grossières, la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta à grande
+peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quelque chose, il chiffonna le
+papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit à se promener à grands
+pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après,
+il revint auprès d'elle, et plus tranquille.
+
+--Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien lui dit-elle
+aussitôt; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le
+dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera
+facilement à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le
+sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez
+point de tort...
+
+--Vous parlez là comme une sotte que vous êtes s'écria M. de Rênal d'une
+voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne
+prêtez attention à ce qui est raisonnable, comment sauriez-vous quelque
+chose? Votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que
+pour la chasse aux papillons êtres faibles et que nous sommes malheureux
+d'avoir dans nos familles...
+
+Mme de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; _il passait sa
+colère_, c'est le mot du pays.
+
+--Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée
+dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.
+
+Mme de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible
+conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous
+le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les
+plus propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été
+insensible à toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait
+adressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors à Julien.
+Sera-t-il content de moi?
+
+--Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de
+cadeaux, peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
+l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu
+ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de
+votre maison.
+
+--Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? vous
+faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières.
+
+--Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse
+de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville...
+Eh bien! je vais engager Julien à vous demander un congé pour aller
+passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce
+petit ouvrier.
+
+--Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce
+que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y
+mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
+ce petit Monsieur est sur l'oeil.
+
+--Ce jeune homme n'a point de tact, reprit Mme de Rênal, il peut être
+savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable
+paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé
+d'épouser Élisa; c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte que
+quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valenod.
+
+--Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi,
+Julien vous a dit cela?
+
+--Non, pas précisément, il m'a toujours parlé de la vocation qui
+l'appelle au saint ministère; mais, croyez-moi, la première vocation
+pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez
+entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.
+
+--Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa
+fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que
+j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre Élisa et Valenod?
+
+--Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit Mme de Rênal en
+riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le
+temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât
+dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un petit amour tout
+platonique.
+
+--J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête
+avec fureur, et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en
+avez rien dit?
+
+--Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de
+notre cher directeur? Où est la femme de la société à laquelle il n'a
+pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu
+galantes?
+
+--Il vous aurait écrit?
+
+--Il écrit beaucoup.
+
+--Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne, et M. de Rênal se
+grandit de six pieds.
+
+--Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait
+presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour quand vous
+serez plus sage.
+
+--A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal ivre de colère, et
+cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.
+
+--Me jurez-vous, dit Mme de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de
+querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?
+
+--Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais,
+continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant, où
+sont-elles?
+
+--Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai
+pas la clef.
+
+--Je saurai le briser, s'écria-t-il, en courant vers la chambre de sa
+femme.
+
+Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou
+ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
+quand il croyait y apercevoir quelque tache.
+
+Mme de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier,
+elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer de
+la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes
+aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans
+doute, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie
+ce signal heureux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit
+le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit
+importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver
+jusqu'ici. Son oeil avide dévorait cette pente immense de verdure sombre
+et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il
+pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie d'inventer quelque signal pour
+me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit du
+colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.
+
+Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
+Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion.
+
+Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
+possibilité de se faire entendre:
+
+--J'en reviens toujours à mon idée, dit Mme de Rênal, il convient que
+Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est
+après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque
+jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de
+mauvais goût, qu'il apprend par coeur dans quelque roman...
+
+--Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré.
+Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui
+se passe chez lui?
+
+--Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les
+invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce
+ton dans Verrières... et sans aller si loin, dit Mme de Rênal avec l'air
+de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Élisa, c'est à peu
+près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.
+
+--Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un
+des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre
+anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
+papier.
+
+Enfin!... pensa Mme de Rênal; elle se montra atterrée de cette
+découverte et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot, alla
+s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.
+
+La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à faire pour
+empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre
+anonyme.
+
+--Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves
+suffisantes, à M. Valenod, est la plus insigne des maladresses? Vous
+êtes envié, monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre sage
+administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai
+apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de
+ma bonne tante, héritage dont on exagère infiniment l'importance, ont
+fait de vous le premier personnage de Verrières.
+
+--Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.
+
+--Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province
+reprit avec empressement Mme de Rênal, si le roi était libre et pouvait
+rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à la chambre
+des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez
+donner à l'envie un fait à commenter?
+
+Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout
+Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce
+petit bourgeois, admis imprudemment peut-être à l'intimité _d'un Rênal_,
+a trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
+surprendre prouveraient que j'ai répondu à l'amour de M. Valenod, vous
+devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui
+témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un
+prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous
+avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son
+toit...
+
+--Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de
+Rênal, avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai
+pas été pair!...
+
+--Je pense, mon ami, reprit en souriant Mme de Rênal, que je serai plus
+riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
+tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
+l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle
+avec un dépit mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma
+tante.
+
+Ce mot fut dit _avec bonheur_. Il y avait une fermeté qui cherche à
+s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant
+l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur
+tous les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la
+colère dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile
+épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de
+toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers
+M. Valenod, Julien et même Élisa.
+
+Une ou deux fois, durant cette grande scène, Mme de Rênal fut sur le
+point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet
+homme qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions
+sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à chaque instant l'aveu de la
+lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point.
+Il manquait à la sûreté de Mme de Rênal de connaître les idées qu'on
+avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province,
+les maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de
+ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
+femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à
+quinze sols par journée; et encore les bonnes âmes se font-elles un
+scrupule de l'employer.
+
+Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est
+tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une
+suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible,
+sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit tout.
+C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle;
+c'est en lui fermant tous les salons.
+
+Le sentiment du danger fut vivement éveillé chez Mme de Rênal, à son
+retour chez elle, elle fut choquée du désordre où elle trouva sa
+chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été
+brisées; plusieurs feuilles de parquet étaient soulevées. Il eût été
+sans pitié pour moi, se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de
+couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des
+souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais! La
+vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle
+se faisait pour sa trop rapide victoire.
+
+Un peu avant la cloche du dîner Julien rentra avec les enfants. Au
+dessert, quand les domestiques se furent retirés, Mme de Rênal lui dit
+fort sèchement:
+
+--Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à
+Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez
+partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent
+pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous
+corrigerez.
+
+--Certainement, ajouta M. de Rênal, d'un ton fort aigre, je ne vous
+accorderai pas plus d'une semaine.
+
+Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
+tourmenté.
+
+--Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant
+un instant de solitude qu'ils eurent au salon.
+
+Mme de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
+matin.
+
+--A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.
+
+Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les porte
+à nous tromper!
+
+--Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui
+dit-il avec quelque froideur, votre conduite d'aujourd'hui est
+admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir?
+Cette maison est pavée d'ennemis; songez à la haine passionnée qu'Élisa
+a pour moi.
+
+--Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous
+auriez pour moi.
+
+--Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai
+plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Élisa, d'un mot elle
+peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma
+chambre, bien armé...
+
+--Quoi! pas même du courage, dit Mme de Rênal, avec toute la hauteur
+d'une fille noble.
+
+--Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement
+Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais,
+ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous
+suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous
+avant cette cruelle absence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+FAÇONS D'AGIR EN 1830
+
+ La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
+
+ R. P. MAMAGRIDA
+
+
+A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers Mme
+de Rênal. Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse,
+elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un
+diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a
+dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M.
+de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j'ai
+l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot.
+
+M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus
+considérés du pays lui avaient offerts à l'envi lorsque sa destitution
+le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient
+encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que
+c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de
+planches de sapin, qu'il porta lui même sur le dos tout le long de la
+grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade, et eut bientôt
+bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M.
+Chélan.
+
+--Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard
+pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant
+uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.
+
+M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne ne
+soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée,
+Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que
+M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne tut qu'après doux grandes heures de
+bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des
+hommes, sur le peu de probité des gens chargés de l'administration des
+deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que
+Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà sur le
+palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié
+reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque
+heureux département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune
+de Julien, de louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc.
+Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne
+lui proposa de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui
+avait des enfants à _éduquer_, et qui, comme le roi Philippe,
+remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que de les
+avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur
+jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois
+en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier,
+et toujours d'avance.
+
+C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la
+parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un
+mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien
+nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la
+vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour
+l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet étonné de trouver plus jésuite
+que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien,
+enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa réponse en
+d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une
+séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en
+plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire
+comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une
+lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte
+de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce
+coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre!
+Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières l'effet de sa
+lettre anonyme.
+
+Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures
+du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante
+en gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant
+d'arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des
+jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que
+son coeur était déchiré; un pauvre garçon comme lui se devait tout
+entier à la vocation que le ciel avait placée dans son coeur, mais la
+vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement à
+la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne de tant de
+savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au
+séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses, il devenait donc
+indispensable et l'on pouvait dire que c'était en quelque sorte un
+devoir de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un
+traitement de huit cents francs payés par quartier qu'avec six cents
+francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le
+plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux
+un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était
+pas à propos d'abandonner cette éducation pour une autre...
+
+Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence
+qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par
+s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.
+
+En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le
+cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour
+le même jour.
+
+Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement
+auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups
+de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le
+dîner ne fût indiqué que pour une heure Julien trouva plus respectueux
+de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le
+directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une
+foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de
+cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa
+pipe immense ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées
+en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de
+province, qui se croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient point à
+Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.
+
+Il demanda l'honneur d'être présenté à Mme Valenod; elle était à sa
+toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage
+d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez
+Mme Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette
+dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure
+d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie.
+Elle y déploya tout le pathos maternel.
+
+Julien pensait à Mme de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère
+susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les
+contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement.
+Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur
+du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on
+lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque
+chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques,
+tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.
+
+Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes,
+l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires
+publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques
+libéraux riches. On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,
+vint à penser que de l'autre côté du mur de la salle à manger, se
+trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on
+avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont
+on voulait l'étourdir.
+
+Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même; sa gorge se
+serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien
+pis un quart d'heure après, on entendant de loin en loin quelques
+accents d'une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble,
+que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en
+grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans
+ce moment, un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,
+et Mme Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf
+francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à
+M. Valenod:
+
+--On ne chante plus cette vilaine chanson.
+
+--Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait
+imposer silence aux gueux.
+
+Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les manières, mais non pas
+encore le coeur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent
+exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.
+
+Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument
+impossible de faire honneur au vin du Rhin. _L'empêcher de chanter!_ se
+disait-il à lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres.
+
+Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le
+percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste.
+Pendant le tapage du refrain, chanté en choeur: Voilà donc, se disait la
+conscience de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et tu
+n'en jouiras qu'à cette condition et en pareille compagnie! Tu auras
+peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant
+que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre
+prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa
+misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus
+malheureux!--O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la
+fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la
+douleur du misérable!
+
+J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me
+donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de
+ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la
+manière d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher
+la plus petite égratignure.
+
+Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et
+ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.
+
+Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de
+l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un
+bout de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait
+généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament
+était vrai.
+
+Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se
+rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux
+académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au
+hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré
+avec toute la bruyante énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la
+figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait
+distingué la femme du percepteur beau chanteur.
+
+--J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames,
+dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux
+académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de
+répondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire
+impromptu.
+
+Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.
+
+Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants
+susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement
+convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique,
+jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens
+qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour lavoir vu à cheval
+le jour de l'entrée du roi de *** étaient ses plus bruyants admirateurs.
+Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style biblique, auquel ils
+ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire ce style les amusait
+par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se lassa.
+
+Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre
+de la nouvelle théologie de Ligorio qu'il avait à apprendre pour le
+réciter le lendemain à M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il
+agréablement est de faire réciter des leçons et d'en réciter moi-même.
+
+On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit à l'usage de Verrières.
+Julien était déjà debout tout le monde se leva malgré le décorum; tel
+est l'empire du génie. Mme Valenod le retint encore un quart d'heure: il
+fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur catéchisme, ils
+firent les plus drôles de contusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut
+garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la
+religion, pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper,
+mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.
+
+--Cet auteur est bien immoral, dit Julien à Mme Valenod, certaine fable,
+sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de
+plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.
+
+Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. Ce
+jeune homme fait honneur au département, s'écriaient tous à la fois les
+convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée
+sur les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer ses études à
+Paris.
+
+Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger,
+Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille! canaille!
+s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
+le plaisir de respirer l'air frais.
+
+Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant
+longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la
+supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses
+qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir
+l'extrême différence. Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il
+s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de
+chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de
+chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans
+l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut
+parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente,
+sans dire ta maison, ton domaine.
+
+Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait
+de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui
+avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines; et ce
+domestique avait répondu avec la dernière insolence.
+
+Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout ce
+qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour, je
+me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils
+m'inspirent.
+
+Il fallut cependant, d'après les ordres de Mme de Rênal, assister à
+plusieurs dîners du même genre, Julien fut à la mode, on lui pardonnait
+son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause
+véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières
+que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune
+homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient
+avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'années tyrannisait la
+ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre; mais
+après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le
+père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il
+avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme
+que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses
+chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris,
+pour toute sa prospérité actuelle.
+
+Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un
+honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros, et passait pour
+jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui
+semblaient fausses à lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à
+l'égard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On
+lui conseillait de voir souvent son père, il se conformait à cette
+triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation,
+lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux
+mains qui lui fermaient les yeux.
+
+C'était Mme de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui,
+montant les escaliers quatre à quatre, et laissant ses enfants occupés
+d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue à la chambre de
+Julien un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court:
+Mme de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin,
+qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon accueil à tous même
+au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait
+ces enfants qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était étonné de là
+douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs
+petites façons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les
+façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu
+desquelles il respirait à Verrières. C'était toujours la crainte de
+manquer, c'étaient toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux.
+Les gens chez qui il dînait, à propos de leur rôti faisaient des
+confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les
+entendait.
+
+--Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers disait-il à Mme de
+Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.
+
+--Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon coeur en songeant au
+rouge que Mme Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois
+qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre
+coeur, ajoutait-elle.
+
+Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en
+apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres
+enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les
+domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux
+cents francs de plus, pour _éduquer_ les petits Valenod.
+
+Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande
+maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient son couvert
+d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne
+soit pas _dupe_ en restant avec nous.
+
+Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait,
+pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui
+expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employé
+dans ce sens, était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir
+qu'il faisait à Mme de Rênal, il chercha à expliquer par des exemples
+pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être dupe.
+
+--Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de
+laisser tomber son fromage, que prend le renard qui était un flatteur.
+
+Mme de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne
+pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et
+mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence
+chassait. Mme de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier.
+Julien saisit la parole et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le
+maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il
+était sûr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal
+fronçait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention
+de ce métal disait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré
+sur ma bourse.
+
+Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de
+soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était
+pas fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une
+vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière
+remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées
+nouvelles à ses élèves:
+
+--Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien
+aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le
+maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux sur l'autorité
+_légitime_. Pauvre France!
+
+Mme de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de l'accueil que
+lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer
+douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à faire à la
+ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller dîner au _cabaret_;
+quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son idée. Les enfants
+étaient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir
+la pruderie moderne.
+
+M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où
+elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que
+le matin, il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de
+Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la
+partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits à M. le
+maire avaient trait uniquement à savoir si Julien resterait chez lui
+avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par
+M. le directeur du dépôt.
+
+Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui _battit
+froid_. Cette conduite n'était pas sans habileté, il y a peu
+d'étourderie en province: les sensations y sont si rares, qu'on les
+coule à fond.
+
+M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un _faraud_;
+c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence
+triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il
+régnait, pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal,
+mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans
+cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant
+aucune prétention personnelle il avait fini par balancer le crédit de
+son maire, aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en
+quelque sorte aux épiciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots
+d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux
+officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il
+avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait
+dit: régnons ensemble.
+
+Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté du
+Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit
+abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.
+
+Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se
+rassurer, par de petites insolences de détail contre les grosses vérités
+qu'il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son
+activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la
+visite de M. Appert; il avait fait trois voyages à Besançon; il écrivait
+plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des
+inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort
+peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car cette démarche
+vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
+naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service
+rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de
+Frilair, et il en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était
+à ce point, lorsqu'il céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour
+surcroît d'embarras sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien
+chez elle; sa vanité s'en était coiffée.
+
+Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son
+ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles
+dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et
+même à Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à
+Verrières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se
+rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient invités
+au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment soutenu contre le
+maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident
+que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette
+politique fort bien devinée par Mme de Rênal, avait été fait à Julien,
+pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à l'autre,
+et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA FIDÉLITÉ, où ils
+passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.
+
+Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec
+son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce
+jour-là ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.
+
+Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent
+peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un
+plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au
+cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient été plus joyeux et
+plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.
+
+--Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en
+entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.
+
+Pour toute réponse, sa femme le prit à part, et lui exprima la nécessité
+d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui
+avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de
+conduite qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de
+troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il
+savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son
+attachement pour l'espèce. M. Valenod était généreux comme un voleur, et
+lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante dans
+les cinq ou dix dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour
+la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement,
+etc., etc., etc.
+
+Parmi les hobereaux de Verrières et des environs adroitement classés sur
+le registre des frères collecteurs d'après le montant de leurs
+offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la
+dernière ligne. En vain disait-il que lui ne _gagnait rien_. Le clergé
+ne badine pas sur cet article.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE
+
+ Il piacere di alzar la testa tutto l'anno, è ben pagato
+ da certi quarti d'ora che bisogna passar.
+
+ CASTI.
+
+
+Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes pourquoi a-t-il pris
+dans sa maison un homme de coeur tandis qu'il lui fallait l'âme d'un
+valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe
+siècle est que, quand un être puissant et noble rencontre un homme de
+coeur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que
+l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est
+pas encore l'homme de coeur qui souffre. Le grand malheur des petites
+villes de France et des gouvernements par élections comme celui de New
+York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des êtres
+comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
+hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans
+un pays qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et
+qui eût été votre ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par
+l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que
+le hasard a fait naître nobles, riches et modérés. Malheur à qui se
+distingue.
+
+Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy; mais, dès le
+surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à Verrières.
+
+Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand étonnement, il
+découvrit que Mme de Rênal lui faisait mystère de quelque chose. Elle
+interrompait ses conversations avec son mari dès qu'il paraissait et
+semblait presque désirer qu'il s'éloignât. Julien né se fit pas donner
+deux fois cet avis. Il devint froid et réservé; Mme de Rênal s'en
+aperçut et ne chercha pas d'explication. Va-t-elle me donner un
+successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on
+dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les
+rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
+lui, va trouver sa lettre de disgrâce.
+
+Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à
+son approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant
+à la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située
+vis-à-vis l'église, dans l'endroit le plus marchand de la ville. Que
+peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant? se
+disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers de
+François Ier, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un
+mois que Mme de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de
+serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas
+démenti!
+
+ Souvent femme varie
+ Bien fol qui s'y fie.
+
+M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida en deux
+heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros paquet
+couvert de papier gris sur la table.
+
+--Voilà cette affaire, dit-il à sa femme.
+
+Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il
+le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de
+rue.
+
+Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros
+pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place,
+que la curiosité de Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location
+aux enchères publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom
+revenait si souvent dans les conversations de M. de Rênal avec sa femme.
+L'adjudication du bail était annoncée pour le lendemain à deux heures en
+la salle de la commune, à l'extinction du troisième feu. Julien fut fort
+désappointé; il trouvait bien le délai un peu court: comment tous les
+concurrents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du reste, cette
+affiche, qui était datée de quinze jours auparavant et qu'il relut tout
+entière en trois endroits différents, ne lui apprenait rien.
+
+Il alla visiter la maison à louer. Le portier, ne le voyant pas
+approcher, disait mystérieusement à un voisin:
+
+--Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois
+cents francs, et comme le maire regimbait, il a été mandé à l'évêché par
+M. le grand vicaire de Frilair.
+
+L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis qui
+n'ajoutèrent plus un mot.
+
+Julien né manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une
+salle mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon
+singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table, où Julien
+aperçut, dans un plat d'étain, trois petits bouts de bougie allumés.
+L'huissier criait: _Trois cents francs, messieurs!_
+
+--Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à voix basse, à son
+voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents;
+je veux couvrir cette enchère.
+
+--C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu à te mettre à dos M. Maslon,
+M. Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la
+clique.
+
+--Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.
+
+--Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement un espion du
+maire, ajouta-t-il, en montrant Julien.
+
+Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux
+Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid
+lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit,
+et la voix traînante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à
+M. de Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de ***, et pour trois
+cent trente francs.
+
+Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.
+
+--Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune,
+disait l'un.
+
+--Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la
+sentira passer.
+
+--Quelle infamie! disait un gros homme à la gauche de Julien: une maison
+dont j'aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et
+j'aurais fait un bon marché.
+
+--Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud
+n'est-il pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des
+bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse
+un supplément de traitement de cinq cents francs, voilà tout.
+
+--Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième.
+Car il est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.
+
+--Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela
+entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de
+l'an. Mais voilà ce petit Sorel; allons-nous-en.
+
+Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva Mme de Rênal fort
+triste.
+
+--Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.
+
+--Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le
+maire.
+
+--S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.
+
+A ce moment, M. de Rênal parut; if était fort sombre. Le dîner se passa
+sans mot dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les enfants à
+Vergy; le voyage fut triste. Mme de Rênal consolait son mari:
+
+--Vous devriez y être accoutumé, mon ami.
+
+Le soir, on était assis en silence, autour du foyer domestique; le bruit
+du hêtre enflammé était la seule distraction. C'était un des moments de
+tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des
+enfants s'écria joyeusement:
+
+--On sonne! on sonne!
+
+--Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous
+prétexte de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait, c'est
+trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui
+suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont
+s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?
+
+Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment à la
+suite du domestique.
+
+--Monsieur le maire, je suis _il signor_ Geronimo. Voici une lettre que
+M. le chevalier de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a
+remise pour vous à mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le
+_signor_ Geronimo, d'un air gai, en regardant Mme de Rênal. Le _signor_
+de Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez
+l'italien.
+
+La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée
+fort gaie. Mme de Rênal voulut absolument lui donner à souper. Elle mit
+toute sa maison en mouvement; elle voulait à tout prix distraire Julien
+de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journée, il avait
+entendu retentir à son oreille. Le _signor_ Geronimo était un chanteur
+célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités qui,
+en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta après souper un
+petit duettino avec Mme de Rênal. Il fit des contes charmants. A une
+heure du matin, les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa
+d'aller se coucher.
+
+--Encore cette histoire, dit l'aîné.
+
+--C'est la mienne, _Signorino_, reprit _il signor_ Geronimo. Il y a huit
+ans, j'étais comme vous un jeune élève du conservatoire de Naples,
+j'entends j'avais votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le
+fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verrières.
+
+Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.
+
+Le _signor_ Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son
+accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le _signor_ Zingarelli
+était un maître excessivement sévère. Il n'est pas aimé au
+conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait.
+Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit théâtre de
+San Carlino, où j'entendais une musique des dieux: mais, ô ciel! comment
+faire pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du parterre? Somme
+énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le
+_signor_ Giovannone, directeur de San Carlino, m'entendit chanter.
+J'avais seize ans: a Cet enfant il est un trésor, dit-il.
+
+--Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.
+
+--Et combien me donnerez-vous?
+
+--Quarante ducats par mois.
+
+Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.
+
+--Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me
+laisse sortir?
+
+--_Lascia fare a me._
+
+--Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des enfants.
+
+--Justement, mon jeune seigneur. Le _signor_ Giovannone il me dit: Caro,
+d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats.
+Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois
+faire.
+
+Le lendemain, je demande une audience au terrible _signor_ Zingarelli.
+Son vieux valet de chambre me fait entrer.
+
+--Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.
+
+--Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai
+du conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais
+redoubler d'application.
+
+--Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie
+jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze
+jours, polisson.
+
+--Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, _credete
+a me_. Mais je vous demande une grâce; si quelqu'un vient me demander
+pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez
+pas.
+
+--Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi?
+Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce
+que tu veux te moquer de moi? Décampe, décampe, dit-il, en cherchant à
+me donner un coup de pied au c..., ou gare le pain sec et la prison.
+
+Une heure après, le _signor_ Giovannone arrive chez le directeur:
+
+--Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi
+Geronimo. Qu'il chante à mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.
+
+--Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux
+pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il
+ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.
+
+--Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone,
+en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.
+
+Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette:
+
+--Qu'on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il bouillant de colère.
+
+On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air
+_del Moltiplico_. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts,
+les objets dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille à
+chaque instant dans ce calcul.
+
+--Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit Mme de Rênal.
+
+Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. _Il signor_
+Geronimo n'alla se coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette
+famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa
+gaieté.
+
+Le lendemain, M. et Mme de Rênal lui remirent les lettres dont il avait
+besoin à la cour de France.
+
+Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà _il signor_ Geronimo
+qui va à Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le
+savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n'eût peut-être
+été connue et admirée que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux
+être un Geronimo qu'un Rênal. Il n'est pas si honoré dans la société,
+mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle
+d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.
+
+Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées à Verrières,
+dans la maison de M. de Rênal avaient été pour lui une époque de
+bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût et les tristes pensées qu'aux
+dîners qu'on lui avait donnés dans cette maison solitaire, ne pouvait-il
+pas lire, écrire, réfléchir, sans être troublé? A chaque instant, il
+n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité
+d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper
+par des démarches ou des mots hypocrites.
+
+Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle vie est
+peu de chose, je puis à mon choix épouser Mlle Élisa, ou me faire
+l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne
+rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir parfait à se reposer.
+Serait-il heureux, si on le forçait à se reposer toujours?
+
+L'esprit de Mme de Rênal était arrivé à des pensées fatales. Malgré ses
+résolutions, elle avait avoué à Julien toute l'affaire de
+l'adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments, pensait-elle!
+
+Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si
+elle l'eût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles et romanesques,
+pour qui apercevoir la possibilité d'une action généreuse, et ne pas la
+faire, est la source d'un remords presque égal à celui du crime commis.
+Toutefois il y avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser
+l'image de l'excès de bonheur qu'elle goûterait, si, devenant veuve tout
+à coup, elle pouvait épouser Julien.
+
+Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice
+sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il
+fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se
+voyait vivant à Paris, continuant à donner à ses fils cette éducation
+qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien,
+tous étaient parfaitement heureux.
+
+Étrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la
+vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le
+mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les
+gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les
+jouissances tranquilles. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les
+femmes, qu'il ne prédispose pas à l'amour.
+
+La réflexion du philosophe me fait excuser Mme de Rênal mais on ne
+l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutât,
+n'était occupée que du scandale de ses amours. A cause de cette grande
+affaire, cet automne-là on s'y ennuya moins que de coutume.
+
+L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter
+les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait à
+s'indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d'impression sur M.
+de Rênal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se
+dédommagent de leur sérieux habituel par le plaisir de remplir ces
+sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en
+se servant des termes les plus mesurés.
+
+M. Valenod qui jouait serré avait placé Élisa dans une famille noble et
+fort considérée où il y avait cinq femmes. Élisa craignant, disait-elle
+de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandé à cette
+famille que les deux tiers à peu près de ce qu'elle recevait chez M. le
+maire. D'elle-même, cette fille avait eu l'excellente idée d'aller se
+confesser à l'ancien curé Chélan et en même temps au nouveau, afin de
+leur raconter à tous les deux le détail des amours de Julien.
+
+Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin l'abbé Chélan fit
+appeler Julien:
+
+--Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie et au besoin je vous
+ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez
+pour le séminaire de Besançon ou pour la demeure de votre ami Fouqué qui
+est toujours disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu,
+tout arrangé, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an à Verrières.
+
+Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer
+offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père,
+avait pris pour lui.
+
+--Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il
+enfin au curé.
+
+M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme,
+parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus
+humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.
+
+Il sortit enfin, et courut prévenir Mme de Rênal, qu'il trouva au
+désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La
+faiblesse naturelle de son caractère s'appuyant sur la perspective de
+l'héritage de Besançon, l'avait décidé à la considérer comme
+parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'étrange état dans
+lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le public avait
+tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?
+
+Mme de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
+offres de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais ce n'était plus cette
+femme simple et timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses
+remords l'avaient éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à
+elle-même, tout en écoutant son mari, qu'une séparation au moins
+momentanée était devenue indispensable. Loin de moi Julien va retomber
+dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi grand
+Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il
+m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah!
+malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai
+pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne
+tenait qu'à moi de gagner Élisa à force d'argent, rien ne m'était plus
+facile. Je n'ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles
+imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je péris.
+
+Julien fut frappé d'une chose: en apprenant la terrible nouvelle du
+départ à Mme de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste. Elle
+faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.
+
+--Nous avons besoin de fermeté, mon ami.
+
+Elle coupa une mèche de ses cheveux.
+
+--Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle mais si je meurs,
+promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche
+d'en faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les
+nobles seront égorgés, leur père s'émigrera peut-être à cause de ce
+paysan tué sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main.
+Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice
+fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser à ma
+réputation.
+
+Julien s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces adieux le
+toucha.
+
+--Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent;
+vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je
+reviendrai vous voir de nuit.
+
+L'existence de Mme de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien,
+puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse
+douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût
+éprouvés de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son
+ami était à ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de déchirant.
+Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie de Mme de Rênal fut
+noble, ferme et parfaitement convenable.
+
+M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla enfin à sa
+femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.
+
+--Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme
+Valenod, que j'ai pris à la besace, pour en faire un des plus riches
+bourgeois de Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me
+battrai avec lui. Ceci est trop fort.
+
+Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa Mme de Rênal. Mais presque au
+même instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme
+certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari.
+
+Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de
+deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées par
+lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que jamais à M. Valenod, et
+même reprendre Élisa dans la maison. Mme de Rênal eut besoin de courage
+pour se décider à revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais
+cette idée venait de Julien.
+
+Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie. M. de Rênal
+arriva tout seul à l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y
+aurait de plus désagréable pour lui, ce serait que Julien au milieu de
+l'effervescence et des propos de tout Verrières, y restât comme
+précepteur des enfants de M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était
+d'accepter les offres du directeur du dépôt de mendicité. Il importait
+au contraire à la gloire de M. de Rênal, que Julien quittât Verrières
+pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. Mais comment
+l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?
+
+M. de Rênal voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au
+désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle était dans
+la position d'un homme de coeur qui, las de la vie, a pris une dose de
+stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte
+plus d'intérêt à rien. Ainsi il arriva à Louis XIV mourant, de dire:
+_Quand j'étais roi._ Parole admirable!
+
+Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme.
+Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers
+applicables à sa position s'y voyaient à chaque ligne. C'était l'ouvrage
+de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se
+battre avec M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu'aux idées
+d'exécution immédiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre
+des pistolets qu'il fit charger.
+
+Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
+reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me
+reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres
+dans mon bureau qui m'y autorisent.
+
+Mme de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari, elle lui
+rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine à
+repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui
+parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle
+parvint à transformer le courage de donner un soufflet à M. Valenod en
+celui d'offrir six cents francs à Julien, pour une année de sa pension
+dans un séminaire. M. de Rênal maudissant mille fois le jour où il avait
+eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre
+anonyme.
+
+Il se consola un peu par une idée, qu'il ne dit pas à sa femme: avec de
+l'adresse et en se prévalant des idées romanesques du jeune homme, il
+espérait l'engager, pour une somme moindre, à refuser les offres de M.
+Valenod.
+
+Mme de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien que, faisant aux
+convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs
+que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans
+honte accepter un dédommagement.
+
+--Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant,
+le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à la vie
+élégante, la grossièreté de ces gens-là me tuerait.
+
+La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté de Julien.
+Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt la
+somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet
+portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.
+
+Mme de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés dans la
+petite grotte de la montagne.
+
+Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée
+avec colère.
+
+--Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours
+abominable?
+
+Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux au moment
+fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort
+pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux
+yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne
+trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour
+exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies et
+comptait demander une pareille somme à Fouqué.
+
+Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait tant
+d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une
+grande ville de guerre comme Besançon.
+
+Pendant cette courte absence de trois jours, Mme de Rênal fut trompée
+par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable,
+il y avait entre elle et l'extrême malheur cette dernière entrevue
+qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes
+qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle
+entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé mille dangers,
+Julien parut devant elle.
+
+De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée: c'est pour la dernière fois
+que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle fut
+comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire qu'elle
+l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait presque le contraire.
+Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation éternelle. Le
+méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. Ses mots piqués dans ce
+sens ne furent accueillis que par de grosses larmes coulant en silence,
+et des serrements de mains presque convulsifs.
+
+--Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, répondait
+Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois
+plus d'amitié sincère à Mme Derville, à une simple connaissance.
+
+Mme de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre.
+
+--Il est impossible d'être plus malheureuse... j'espère que je vais
+mourir... je sens mon coeur se glacer...
+
+Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.
+
+Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire les larmes de
+Mme de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit attacher une corde nouée
+à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien
+lui disait:
+
+--Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais
+vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants,
+vous ne les verrez plus dans la tombe.
+
+--Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui
+dit-elle froidement.
+
+Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur
+de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant plusieurs
+lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il
+put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+UNE CAPITALE
+
+ Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une
+ tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!
+
+ BARNAVE.
+
+
+Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la
+citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant,
+si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être
+sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!
+
+Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle
+abonde en gens de coeur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit
+paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.
+
+Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
+qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il
+voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la
+citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrêter
+par les sentinelles il pénétrait dans des endroits que le génie
+militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs
+de foin tous les ans.
+
+La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons
+l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le
+grand café sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait
+beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux
+immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa
+timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou
+quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce
+jour-là, tout était enchantement pour lui.
+
+Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les
+points, les joueurs couraient autour des billards encombrés de
+spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de
+tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes,
+leurs épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris,
+les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de
+Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en
+criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
+admirait immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une
+grande capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le
+courage de demander une tasse de café à un de ces messieurs au regard
+hautain, qui criaient les points du billard.
+
+Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce
+jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du poêle, et son
+petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre
+blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise
+comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois,
+d'une petite voix qui cherchait à n'être entendue que de Julien:
+
+--Monsieur! monsieur!
+
+Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à
+lui qu'on parlait.
+
+Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût
+marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.
+
+Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens
+de Paris qui, à quinze ans savent déjà entrer dans un café d'un air si
+distingué? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit
+tournent au commun. La timidité passionnée que l'on rencontre en
+province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne à vouloir. En
+s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la
+parole, il faut que je lui dise la vérité, pensa Julien, qui devenait
+courageux à force de timidité vaincue.
+
+--Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon; je
+voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.
+
+La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli
+jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de
+billard. Il serait effrayé et ne reparaîtrait plus.
+
+--Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montrant une table de
+marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui
+s'avance dans la salle.
+
+La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna
+l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes
+ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui
+une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon
+pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce garçon, son
+tête-à-tête avec Julien allait finir.
+
+Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains
+souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait
+été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La belle demoiselle
+n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.
+
+--Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant
+huit heures du matin; alors, je suis presque seule.
+
+--Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la
+timidité heureuse.
+
+--Amanda Binet.
+
+--Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet
+gros comme celui-ci?
+
+La belle Amanda réfléchit un peu.
+
+--Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre;
+cependant je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous
+placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.
+
+--Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni
+connaissance à Besançon.
+
+--Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'école de
+droit?
+
+--Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.
+
+Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle
+appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon versa du
+café à Julien, sans le regarder.
+
+Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé
+parler: on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis des
+joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui
+étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.
+
+--Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance, je
+dirai que je suis votre cousin?
+
+Ce petit air d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de
+rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son
+oeil était occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:
+
+--Moi je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi de
+Genlis, et cousin de ma mère.
+
+--Je n'y manquerai pas.
+
+--Tous les jeudis à cinq heures en été, MM. les séminaristes passent ici
+devant le café.
+
+--Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes
+à la main.
+
+Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de
+Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:
+
+--Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.
+
+--Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé. Julien songeait à
+se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de la _Nouvelle Héloïse_,
+qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit bien; depuis dix
+minutes, il récitait la _Nouvelle Héloïse_ à Mlle Amanda, ravie, il
+était heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-comtoise
+prit un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.
+
+Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il
+regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans
+les extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup,
+éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort
+attentivement. Comme ce rival baissait la tête en se versant
+familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda
+ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux
+minutes, se tint immobile à sa place pâle résolu et ne songeant qu'à ce
+qui allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival
+avait été étonné des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie avalé d'un
+trait il dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les poches
+latérales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en
+soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colères;
+mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent. Il posa son
+petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le
+billard.
+
+En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée à
+Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.
+
+Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.
+
+Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la naïveté de
+ses manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en
+redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'oeil
+quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre
+lui et le billard:
+
+--Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.
+
+--Que m'importe? il m'a regardé.
+
+--Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regardé,
+peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un
+parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois
+et n'a jamais dépassé Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce
+que vous voudrez, ne craignez rien.
+
+Julien hésitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame
+de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:
+
+--Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait
+qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a
+pas voulu vous insulter.
+
+L'oeil de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un
+numéro à la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards.
+Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaçant: Je prends
+à faire. Il passa vivement derrière Mlle Amanda, et fit un pas vers le
+billard. Amanda le saisit par le bras:
+
+--Venez me payer d'abord, lui dit-elle.
+
+C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans payer.
+Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit de la
+monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix
+basse:
+
+--Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant, je
+vous aime bien.
+
+Julien sortit en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se
+répétait-il, d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier
+personnage? Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard
+devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et
+Julien s'éloigna.
+
+Il n'était à Besançon que depuis quelques heures, et déjà il avait
+conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois,
+malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime, telle était toute la
+science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras
+n'eût rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un
+soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme
+énorme, l'eût battu et puis planté là.
+
+Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et sans
+argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une
+prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge,
+où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du
+séminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits
+bourgeois revoir Mlle Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien,
+passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.
+
+Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux
+inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune,
+haute en couleur, à l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui
+raconta son histoire.
+
+--Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs,
+je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter
+souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap
+sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une
+chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.
+
+--Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel,
+lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en vais
+vous faire servir un bon dîner, et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne
+vous coûtera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye;
+car il faut bien ménager votre petit _boursicot_.
+
+--J'ai dix louis, répliqua Julien, avec une certaine fierté.
+
+--Ah! bon Dieu! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si
+haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela
+en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont
+remplis de mauvais sujets.
+
+--Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.
+
+--Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café.
+Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à
+vingt sols, c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table, je
+vais vous servir moi-même.
+
+--Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer
+au séminaire, en sortant de chez vous.
+
+La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
+provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de
+dessus sa porte, lui en indiquait la route.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+LE SÉMINAIRE
+
+ Trois cent trente-six dîners à 83 centimes trois cent
+ trente-six soupers à 38 centimes; du chocolat à qui; de droit;
+ combien y a-t-il à gagner sur la soumission?
+
+ LE VALENOD de BESANÇON.
+
+
+Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement,
+ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc cet enfer sur la
+terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à sonner. Le bruit
+de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix
+minutes un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda
+et aussitôt baissa les yeux. Il trouva à ce portier une physionomie
+singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait
+comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières
+annonçaient l'impossibilité de toute sympathie, ses lèvres minces se
+développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant
+cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutôt cette
+insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse.
+Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette
+longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait
+lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt du ciel.
+
+Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de
+coeur rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard,
+le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit
+signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier à
+rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du côté
+opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une petite porte,
+surmontée d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir,
+fut ouverte avec difficulté et le portier le fit entrer dans une chambre
+sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de
+deux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul il
+était atterré, son coeur battait violemment, il eût été heureux d'oser
+pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.
+
+Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à
+figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité de la
+chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans
+une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les
+murs aussi étaient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement
+dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois
+blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin
+sans coussin. A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite
+fenêtre à vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il
+aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane
+délabrée, il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une
+foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y
+avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de
+Julien. Celui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre, là
+où l'avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.
+
+Dix minutes se passèrent ainsi, l'homme mal vêtu écrivait toujours.
+L'émotion et la terreur de Julien étaient telles qu'il lui semblait être
+sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant:
+C'est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui
+est beau.
+
+L'homme qui écrivait leva la tête, Julien ne s'en aperçut qu'au bout
+d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile,
+comme frappé à mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les
+yeux troublés de Julien distinguaient à peine une figure longue et toute
+couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une
+pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient
+deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste
+contour de ce front était marqué par des cheveux épais, plats et d'un
+noir de jais.
+
+--Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec
+impatience.
+
+Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle,
+comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la petite
+table de bois blanc couverte de carrés de papier.
+
+--Plus près, dit l'homme.
+
+Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à s'appuyer
+sur quelque chose.
+
+--Votre nom?
+
+--Julien Sorel.
+
+--Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
+oeil terrible.
+
+Julien ne put supporter ce regard, étendant la main comme pour se
+soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.
+
+L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de
+se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.
+
+On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il
+entendit l'homme terrible qui disait au portier:
+
+--Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.
+
+Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait à
+écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre
+héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de
+coeur, s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de moi.
+Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:
+
+--Êtes-vous en état de me répondre.
+
+--Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.
+
+--Ah! c'est heureux.
+
+L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre
+dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la
+trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à
+lui arracher le peu de vie qui lui restait:
+
+--Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du
+diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.
+
+--Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une
+voix mourante.
+
+--Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec
+humeur.
+
+Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un
+mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la
+physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.
+
+--La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
+_Intelligenti pauca_; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop
+peu. Il lut haut:
+
+«Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptisé il y
+aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui
+donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du
+Seigneur. La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la
+réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère?»
+
+--_Sincère!_ répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant
+Julien; mais déjà le regard de l'abbé était moins dénué de toute
+humanité; _sincère!_ répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa
+lecture:
+
+«Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en
+subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie,
+de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des
+Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur
+du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents
+francs pour être précepteur de ses enfants.--Mon intérieur est
+tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. _Vale et me
+ama_.»
+
+L'abbé Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature,
+prononça avec un soupir le mot _Chélan_.
+
+--Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu méritait cette récompense;
+Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas échéant!
+
+Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré,
+Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans
+cette maison, l'avait glacé.
+
+--J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit
+enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant: sept ou
+huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé
+Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le
+neuvième. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse; elle est
+redoublement de soins et de sévérité contré les vices. Allez fermer
+cette porte à clef.
+
+Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il
+remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait
+sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme
+s'il eût aperçu d'anciens amis.
+
+--_Loquerisne linguam latinam?_ (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé
+Pirard, comme il revenait.
+
+--_Ita, pater optime_ (Oui, mon excellent père), répondit Julien,
+revenant un peu à lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait
+paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.
+
+L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé
+s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible,
+pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet
+homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien
+s'applaudit d'avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.
+
+L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de
+l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea
+en particulier sur les saintes écritures. Mais quand il arriva aux
+questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait
+presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint
+Bonaventure de saint Basile, etc., etc.
+
+Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au
+protestantisme que j'ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance
+approfondie et trop approfondie des saintes écritures.
+
+(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps
+véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)
+
+A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritures, pensa
+l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel, c'est-à-dire au plus
+affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur
+les Pères qui puisse compenser cette tendance.
+
+Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes,
+lorsqu'interrogeant Julien sur l'autorité du Pape, et s'attendant aux
+maximes de l'ancienne église gallicane, le jeune homme lui récita tout
+le livre de M. de Maistre.
+
+Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré ce
+livre pour lui apprendre à s'en moquer?
+
+Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il
+croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne
+répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très
+bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après un examen fort long,
+il lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus
+qu'affectée. En effet, sans les principes de gravité austère que, depuis
+quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en théologie, le
+directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique tant il
+trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.
+
+Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus débile (le
+corps est faible).
+
+--Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant
+du doigt le plancher.
+
+--C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,
+ajouta Julien en rougissant comme un enfant.
+
+L'abbé Pirard sourit presque.
+
+--Voilà l'effet des vaines pompes du monde, vous êtes accoutumé
+apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La
+vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas
+austère aussi? Il faudra veiller à ce que votre conscience se tienne en
+garde contre cette faiblesse: _Trop de sensibilité aux vaines grâces de
+l'extérieur._
+
+Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard, en reprenant la
+langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé
+par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de
+ce monde auquel il paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse
+entière que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la
+plus difficile à obtenir. Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par
+cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une
+bourse au séminaire.
+
+Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans
+aucune société ou congrégation secrète sans son consentement.
+
+--Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement
+de coeur d'un honnête homme.
+
+Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.
+
+--Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain
+honneur des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à
+des crimes. Vous me devez la sainte obéissance, en vertu du paragraphe
+dix-sept de la bulle _Unam ecclesiam_ de saint Pie V. Je suis votre
+supérieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très-cher
+fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?
+
+Nous y voici, se dit Julien; c'était pour cela qu'était le très-cher
+fils.
+
+--Trente-cinq francs, mon père.
+
+--Écrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre
+compte.
+
+Cette pénible séance avait duré trois heures, Julien appela le portier.
+
+--Allez installer Julien Sorel dans la cellule nº 103, dit l'abbé Pirard
+à cet homme.
+
+Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.
+
+--Portez-y sa malle, ajouta-t-il.
+
+Julien baissa les yeux et vit sa malle précisément en face de lui; il la
+regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.
+
+En arrivant au nº 103 (c'était une petite chambrette de huit pieds en
+carré, au dernier étage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait
+sur les remparts, et par-delà on apercevait la jolie plaine que le Doubs
+sépare de la ville.
+
+Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne sentait
+pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes qu'il avait
+éprouvées depuis le peu de temps qu'il était à Besançon, avaient
+entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre sur
+l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans
+un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du
+salut; on l'avait oublié.
+
+Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin,
+il se trouva couché sur le plancher.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE
+
+
+ Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous
+ ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de
+ coeur que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté
+ facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de
+ voir les hommes si durs.
+
+ YOUNG.
+
+
+Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un
+sous-maître le gronda sévèrement, au lieu de chercher à se justifier,
+Julien croisa les bras sur sa poitrine:
+
+--_Peccavi, pater optime_ (j'ai pêché, j'avoue ma faute, ô mon père),
+dit-il d'un air contrit.
+
+Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes
+virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux éléments
+du métier. L'heure de la récréation arriva, Julien se vit l'objet de la
+curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence.
+Suivant les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent
+vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, à
+ses yeux, était l'abbé Pirard.
+
+Peu de jours après Julien eut à choisir un confesseur, on lui présenta
+une liste.
+
+Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne
+comprenne pas ce que parler veut dire? et il choisit l'abbé Pirard.
+
+Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit
+séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui dès le premier jour,
+s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le
+sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.
+
+--L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de
+jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.
+
+Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent
+furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Égaré par toute
+la présomption d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour
+des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à
+se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.
+
+Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque se disait-il, c'est par
+des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagné mon pain.
+
+Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait
+partout l'apparence de la vertu la plus pure.
+
+Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des
+visions comme sainte Thérèse et saint François, lorsqu'il reçut les
+stigmates sur le mont _Vernia_ dans l'Apennin. Mais c'était un grand
+secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions
+étaient presque toujours à l'infirmerie. Une centaine d'autres
+réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils
+travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre
+grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel et, entre
+autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour
+eux et eux pour lui.
+
+Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que
+d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots
+latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous
+étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en
+récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après
+cette observation que, dès les premiers jours, Julien se promit de
+rapides succès. Dans tout service, il faut des gens intelligents, car
+enfin, il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse
+été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.
+
+Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, manoeuvriers dès l'enfance, ont
+vécu jusqu'à leur arrivée ici de lait caillé et de pain noir. Dans leurs
+chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an.
+Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de
+repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire.
+
+Julien ne lisait jamais dans leur oeil morne que le besoin physique
+satisfait après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas.
+Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais
+ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que,
+être le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire
+ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était à leurs
+yeux qu'un péché _splendide_. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement
+des deux chambres qui n'est au fond que _méfiance et examen personnel_,
+et donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier,
+l'Église de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais
+ennemis. C'est la soumission de coeur qui est tout à ses yeux. Réussir
+dans les études même sacrées lui est suspect et à bon droit. Qui
+empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté, comme Sieyès ou
+Grégoire! L'Église tremblante s'attache au pape comme à la seule chance
+de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et,
+par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur
+l'esprit ennuyé et malade des gens du monde.
+
+Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant toutes les
+paroles prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans
+une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait
+rapidement à apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses
+à ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait
+n'avoir rien autre chose à faire.
+
+Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas que
+M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de Dijon,
+et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la passion
+la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet amour. Tant
+mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une femme impie que
+ce jeune homme a aimée.
+
+Un jour l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par
+les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à Julien, le ciel
+m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce
+que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le
+sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes comme vous voyez.
+Le salut des êtres auxquels je me dois et que vous avez tant aimés,
+l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux
+des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.
+
+Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une
+adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne
+répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme
+revenue à la vertu pourrait entendre sans rougir.
+
+La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que
+fournissait au séminaire l'entrepreneur des dîners à 83 centimes,
+commençait à influer sur sa santé lorsque un matin Fouqué parut tout à
+coup dans sa chambre.
+
+--Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans
+reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à
+la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?
+
+--C'est une épreuve que je me suis imposée.
+
+--Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq
+francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les
+avoir offerts dès le premier voyage.
+
+La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de
+couleur, lorsque Fouqué lui dit:
+
+--A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute
+dévotion.
+
+Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression
+sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les
+plus chers intérêts.
+
+--Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait
+des pèlerinages. Mais à la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a
+espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, Mme de Rênal n'a pas voulu de
+lui. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon.
+
+--Elle vient à Besançon! dit Julien, le front couvert de rougeur.
+
+--Assez souvent, répondit Fouqué, d'un air interrogatif.
+
+--As-tu des _Constitutionnels_ sur toi?
+
+--Que dis-tu? répliqua Fouqué.
+
+--Je te demande si tu as des _Constitutionnels_, reprit Julien, du ton
+de voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.
+
+--Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!
+ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé
+Maslon.
+
+Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès
+le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières,
+qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante
+découverte. Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien
+n'avait été qu'une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même
+avec amertume.
+
+A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment
+conduites mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au
+séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses
+camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par une foule de
+petites actions.
+
+A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, _il pensait, il
+jugeait par lui-même_, au lieu de suivre aveuglément _l'autorité_ et
+l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui
+avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la
+pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait. Il en eût été
+bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède.
+
+Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il
+voulut connaître toute l'étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu
+de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses
+camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent
+accueillies par un mépris qui alla jusqu'à la dérision. Il reconnut que,
+depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout
+pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui,
+qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la
+bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu
+moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche
+fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
+gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.
+
+Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de
+peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte baissés.
+Quelle n'était pas ma présomption à Verrières! se disait Julien, je
+croyais vivre; je me préparais seulement à la vie; me voici enfin dans
+le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle, entouré de
+vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que cette
+hypocrisie de chaque minute! c'est à faire pâlir les travaux d'Hercule.
+L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant quinze années
+de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient vu vif et
+hautain pendant toute sa Jeunesse.
+
+La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès
+dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en
+apparence. Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans
+le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans
+mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce
+qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur? les jugent-ils
+comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places
+que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner de mauvaises notes
+pour les véritables places que l'on obtient à la sortie du séminaire et
+où l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette
+toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à
+la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction.
+Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!
+
+Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété
+ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au
+Sacré-Coeur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,
+devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant
+sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s'exagérer ses
+moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les séminaristes qui
+servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions
+_significatives_, c'est-à-dire prouvant un genre de perfection
+chrétienne. Au séminaire, il est une façon de manger un ouf à la coque,
+qui annonce les progrès faits dans la vie dévote.
+
+Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes
+les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abbé Delille invité à déjeuner
+chez une grande dame de la cour de Louis XVI.
+
+Julien chercha d'abord à arriver au _non culpa_; c'est l'état du jeune
+séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les
+yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent
+pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le _pur néant_ de
+celle-ci.
+
+Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des
+corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans
+d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité
+d'huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il
+fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie?
+se disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment
+cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon
+extérieur et de celui d'un laïc.
+
+Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait
+encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux et de porter la
+bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout
+soutenir, même par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait
+primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de
+bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.
+
+Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à ce front béat et
+étroit, à cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout
+croire et à tout souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les
+couvents d'Italie, et dont à nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de
+si parfaits modèles dans ses tableaux d'église.[*]
+
+[*] Voir, au musée du Louvre. François duc d'Aquitaine déposant la
+couronne et prenant l'habit de moine nº 1130.
+
+Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec
+de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observé qu'il
+était insensible à ce bonheur, ce fut là un de ses premiers crimes. Ses
+camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne
+lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux,
+disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure _pitance_, des
+saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le damné!
+Il aurait dû s'abstenir par pénitence d'en manger une partie et faire ce
+sacrifice de dire à quelque ami, en montrant la choucroute:
+
+--Qu'est-ce que l'homme peut offrir à un être tout-puissant, si ce n'est
+la douleur volontaire?
+
+Julien n'avait pas l'expérience qui fait voir si facilement les choses
+de ce genre.
+
+Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux,
+un avantage immense, s'écriait-il, dans ses moments de découragement. A
+leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les délivrer de ce
+nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent
+sur ma figure quoi que je fasse.
+
+Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus
+grossiers des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où
+on les dépouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la
+robe noire, leur éducation se bornait à un respect immense et sans
+bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.
+
+C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime
+_d'argent comptant_.
+
+Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de
+Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait chez presque
+tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de _drap fin_. Ce
+sentiment apprécie la _justice distributive_, telle que nous la donnent
+nos tribunaux, à sa valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peut-on
+gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à plaider contre un gros?
+
+C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on
+juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!
+
+Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux
+des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence, or l'imprudence
+chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.
+
+Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment
+du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé
+souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans
+l'hiver à leur chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni
+pommes de terre. Qu'y a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si
+l'homme heureux, à leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien
+dîner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes camarades ont une
+vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique
+une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir un habit
+chaud en hiver.
+
+Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination,
+dire à son compagnon:
+
+--Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les
+pourceaux?
+
+--On ne fait papes que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on
+tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de
+chanoines, et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils
+d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.
+
+Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler
+Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère
+physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.
+
+Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le
+jour de son entrée au séminaire.
+
+--Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui dit-il, en
+le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.
+
+Julien lut:
+
+«Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que l'on
+est de Genlis, et le cousin de ma mère.»
+
+Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui
+avait volé cette adresse.
+
+--Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé
+Pirard, car il ne pouvait supporter son oeil terrible, j'étais
+tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations
+et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation
+entre camarades y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer
+la vie telle qu'elle est aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût
+du monde et de ses pompes.
+
+--Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux.
+Petit coquin!
+
+--A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient
+lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...
+
+--Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.
+
+Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.
+
+--Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai
+dans un café. Mon coeur était rempli de répugnance pour un lieu si
+profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher là qu'à
+l'auberge. Une dame, qui paraissait être la maîtresse de la boutique,
+eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me
+dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque
+mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant huit
+heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission,
+dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...
+
+--Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne
+pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende
+dans sa cellule.
+
+L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à
+visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était
+précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait
+plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel
+bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je
+n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait
+si souvent avec une bonté que je comprends maintenant. Peut-être
+j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle
+Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du
+renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre on en a fait une
+dénonciation.
+
+Deux heures après, le directeur le fit appeler.
+
+--Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais
+garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez
+concevoir la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle
+vous portera dommage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+PREMIÈRE EXPÉRIENCE DE LA VIE
+
+ Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur.
+ Malheur à qui y touche.
+
+ DIDEROT.
+
+
+Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs
+et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous
+manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire
+est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a cherché à conserver
+dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses
+ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre
+plaisir, même celui de lire un conte.
+
+Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba
+dans des moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait
+pas de succès, et encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours
+extérieur eût suffi pour soutenir sa constance, la difficulté à vaincre
+n'était pas bien grande; mais il était seul comme une barque abandonnée
+au milieu de l'Océan. Et quand je réussirais, se disait-il, avoir toute
+une vie à passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent
+qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés
+Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au
+pouvoir; mais à quel prix, grand Dieu!
+
+La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais suffit-elle
+pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a été facile;
+quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau; et qui peut
+comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?
+
+Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de
+s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il pouvait
+se faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa subsistance!
+Mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son imagination: c'était
+mourir. Voici le détail d'une de ses tristes journées.
+
+Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent
+des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que
+_différence engendre haine_, se disait-il un matin. Cette grande vérité
+venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites. Il
+avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur de
+sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec
+soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à
+l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant
+d'une façon grossière:
+
+--Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par
+le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.
+
+Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par
+la foudre: Je mériterais d'être submergé si je m'endors pendant la
+tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.
+
+Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.
+
+A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de
+leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si
+terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et
+légitime qu'en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.
+
+--Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie,
+par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains, ajoutait-il,
+et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef,
+loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie
+le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications,
+les deux autres tiers.
+
+Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour, au milieu de
+ses élèves, ce jour-là plus attentifs.
+
+--C'est bien d'un curé que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut
+la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai
+connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel
+valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant
+d'argent, sans compter les chapons gras, les oeufs, le beurre frais et
+mille agréments de détail, et là, le curé est le premier sans contredit:
+point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.
+
+A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se
+divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une
+brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol
+en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades
+en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.
+
+Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis
+un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il
+avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et peu de mois après, car le
+curé était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel
+autre avait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d'un
+gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas du vieux curé
+paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.
+
+Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent
+l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent
+l'imagination.
+
+Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand on
+ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de la
+partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des
+évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait
+apparaître l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre
+et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se
+disait mais en baissant la voix et quand on était bien sûr de n'être pas
+entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer
+tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis à ce
+soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Église.
+
+Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa
+considération du livre du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il
+étonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en
+exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été
+imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir
+donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de
+vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu
+considéré, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement
+offense.
+
+Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à
+force de songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute
+l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent Martin Luther;
+surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend si
+fier.
+
+Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et
+pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien, mais il avait les
+mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté
+délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le
+sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait
+déclarèrent qu'il avait des moeurs fort relâchées. Nous craignons de
+fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par
+exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre
+l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et
+d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne
+peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que
+des paroles.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+UNE PROCESSION
+
+ Tous les coeurs étaient émus. La présence de Dieu semblait
+ descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes
+ parts et bien sablées par les soins des fidèles.
+
+ YOUNG.
+
+
+Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était
+trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens
+très fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon
+humilité? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire
+et à sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur des
+cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait
+espérer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'éloquence
+sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un
+de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbé
+Chas était parti de là pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie
+de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques
+tours de Jardin.
+
+Où veut-il en venir? se disait Julien. Il voyait avec étonnement que,
+pendant des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements
+possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées,
+outre les ornements de deuil. On espérait beaucoup de la vieille
+présidente de Rubempré, cette dame, âgée de quatre-vingt-dix ans,
+conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes
+étoffes de Lyon, brochées d'or.
+
+--Figurez-vous, mon ami, disait l'abbé Chas, en s'arrêtant tout court,
+et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y
+a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honnêtes gens de Besançon
+que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera
+augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes
+pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en
+baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la présidente nous
+laissera huit magnifiques flambeaux d'argent doré, que l'on suppose
+avoir été achetés en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le
+Téméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre favori.
+
+Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait
+Julien? Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne
+paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous
+les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je
+comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!
+
+Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé
+Pirard, qui lui dit:
+
+--C'est demain la fête du _Corpus Domini_ (la fête Dieu). M. l'abbé
+Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez
+et obéissez.
+
+L'abbé Pirard le rappela, et, de l'air de la commisération, ajouta:
+
+-C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous
+écarter dans la ville.
+
+--_Incedo per ignes_, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).
+
+Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les
+yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait à régner
+dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des
+maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passé au séminaire
+ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette
+jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son café n'était pas
+bien éloigné. Il aperçut de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa
+chère cathédrale, c'était un gros homme à face réjouie et à l'air
+ouvert. Ce jour-là, il était triomphant:
+
+--Je vous attendais, mon cher fils, s'écria-t-il, du plus loin qu'il vit
+Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et
+rude, fortifions-nous par un premier déjeuner; le second viendra à dix
+heures pendant la grand'messe.
+
+--Je désire, Monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être pas un
+instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge
+au-dessus de leur tête, que j'arrive à cinq heures moins une minute.
+
+--Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous êtes bien
+bon de penser à eux, dit l'abbé Chas. Un chemin est-il moins beau parce
+qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font
+route et laissent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du
+reste, à l'ouvrage, mon cher ami, à l'ouvrage!
+
+L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait
+eu la veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale, l'on n'avait
+pu rien préparer, il fallait donc, en une seule matinée, revêtir tous
+les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d'une sorte d'habit de
+damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque avait fait
+venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces Messieurs
+ne pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs
+camarades bison tins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.
+
+Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité le
+servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbé
+Chas enchanté le regardait voltiger d'échelle en échelle. Quand tous les
+piliers furent revêtus de damas, il fut question d'aller placer cinq
+énormes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du
+maître-autel. Un riche couronnement de bois doré est soutenu par huit
+grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais pour arriver au centre
+du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une
+vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds
+d'élévation.
+
+L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté, si brillante
+jusque-là, des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas,
+discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets
+de plumes, et monta l'échelle en courant. Il les plaça fort bien sur
+l'ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il
+descendait de l'échelle, l'abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras.
+
+--_Optime_, s'écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.
+
+Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l'abbé Chas n'avait vu
+son église si belle.
+
+--Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises
+dans cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été nourri dans ce
+grand édifice. La Terreur de Robespierre nous ruina; mais, à huit ans
+que j'avais alors, je servais déjà des messes en chambre, et l'on me
+nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble
+mieux que moi, jamais les galons n'étaient coupés. Depuis le
+rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur de tout diriger
+dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient
+parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si
+resplendissante, jamais les lais de damas n'ont été aussi bien attachés
+qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.
+
+Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle de
+lui; il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme
+évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux,
+se dit Julien, le bon vin n'a pas été épargné. Quel homme! quel exemple
+pour moi! à lui le pompon. (C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux
+chirurgien.)
+
+Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un
+surplis pour suivre l'évêque à la superbe procession.
+
+--Et es voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas, vous n'y
+pensez pas. La procession va sortir; l'église restera déserte; nous
+veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque
+qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers.
+C'est encore un don de Mme de Rubempré; il provient du fameux comte son
+bisaïeul, c'est de l'or pur mon cher ami, ajouta l'abbé, en lui parlant
+à l'oreille, et d'un air évidemment exalté, rien de faux! Je vous charge
+de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi
+l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de
+là que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le dos
+tourné.
+
+Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent,
+aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée,
+ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son imagination
+n'était plus sur la terre.
+
+L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetées devant le
+Saint-Sacrement par les petits enfants déguisés en saint Jean acheva de
+l'exalter.
+
+Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez Julien
+que l'idée du travail de vingt hommes payés à cinquante centimes, et
+aides peut-être par quinze ou vingt fidèles. Il eût dû penser à l'usure
+des cordes, à celle de la charpente, au danger de la cloche elle-même,
+qui tombe tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de diminuer le
+salaire des sonneurs ou de les payer par quelque indulgence ou autre
+grâce tirée des trésors de l'église, et qui n'aplatit pas sa bourse.
+
+Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par ces sons
+si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne
+fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui
+s'émeuvent aussi sont bonnes tout au plus à produire un artiste. Ici
+éclate dans tout son jour la présomption de Julien. Cinquante,
+peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs au réel de
+la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre en
+embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la
+cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient
+examiné avec le génie de Barrême si le degré d'émotion du public valait
+l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux
+intérêts matériels de la cathédrale son imagination, s'élançant au-delà
+du but aurait pensé à économiser quarante francs à la fabrique et laissé
+perdre l'occasion d'éviter une dépense de vingt-cinq centimes.
+
+Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait
+lentement Besançon, et s'arrêtait aux brillants reposoirs élevés à
+l'envi par toutes les autorités l'église était restée dans un profond
+silence. Une demi-obscurité, une agréable fraîcheur y régnaient; elle
+était encore embaumée par le parfum des fleurs et de l'encens.
+
+Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs
+rendaient plus douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être
+troublé par l'abbé fort occupé dans une autre partie de l'édifice. Son
+âme avait presque abandonné son enveloppe mortelle, qui se promenait à
+pas lents dans l'aile du nord confiée à sa surveillance. Il était
+d'autant plus tranquille, qu'il s'était assuré qu'il n'y avait dans les
+confessionnaux que quelques femmes pieuses son oeil regardait sans voir.
+
+Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de deux femmes
+fort bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un confessionnal, et
+l'autre tout près de la première, sur une chaise. Il regardait sans
+voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration
+pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait
+pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que
+ces belles dames ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si
+elles sont dévotes; ou placées avantageusement au premier rang de
+quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise!
+quelle grâce! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.
+
+Celle qui était à genoux dans le confessionnal, détourna un peu la tête
+en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence.
+Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.
+
+En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son amie,
+qui était près d'elle, s'élança pour la secourir. En même temps, Julien
+vit les épaules de la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses
+perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que
+devint-il en reconnaissant la chevelure de Mme de Rênal! c'était elle.
+La dame qui cherchait à lui soutenir la tête, et à l'empêcher de tomber
+tout à fait, était Mme Derville. Julien, hors de lui, s'élança; la chute
+de Mme de Rênal eût peut-être entraîné son amie si Julien ne les eût
+soutenues. Il vit la tête de Mme de Rênal pâle, absolument privée de
+sentiment, flottant sur son épaule. Il aida Mme Derville à placer cette
+tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il était à genoux.
+
+Mme Derville se retourna et le reconnut:
+
+--Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la plus vive
+colère. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui
+faire horreur, elle était si heureuse avant vous! Votre procédé est
+atroce. Fuyez; éloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.
+
+Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible dans ce
+moment, qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se dit-il en pensant à
+Mme Derville.
+
+Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de la
+procession retentit dans l'église; elle rentrait. L'abbé Chas-Bernard
+appela plusieurs fois Julien qui d'abord ne l'entendit pas: il vint
+enfin le prendre par le bras derrière un pilier où Julien s'était
+réfugié à demi mort. Il voulait le présenter à l'évêque.
+
+--Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé, en le voyant si
+pâle, et presque hors d'état de marcher; vous avez trop travaillé.
+
+L'abbé lui donna le bras.
+
+--Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite,
+derrière moi; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande
+porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant
+que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera,
+je vous soulèverai, car je suis fort et vigoureux malgré mon âge.
+
+Mais quand l'évêque passa, Julien était tellement tremblant, que l'abbé
+Chas renonça à l'idée de le présenter.
+
+--Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.
+
+Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres de cierges
+économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité avec
+laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon
+était éteint lui-même, il n'avait pas eu une idée depuis la vue de Mme
+de Rênal.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+LE PREMIER AVANCEMENT
+
+ Il a connu son siècle, il a connu son département, et il est riche.
+
+ LE PRECURSEUR.
+
+
+Julien n'était pas encore revenu de la rêverie profonde où l'avait
+plongé l'événement de la cathédrale, lorsqu'un matin le sévère abbé
+Pirard le fit appeler.
+
+--Voilà M. l'abbé Chas-Bernard qui m'écrit en votre faveur. Je suis
+assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous êtes extrêmement
+imprudent et même étourdi sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici le
+coeur est bon et même généreux, l'esprit est supérieur. Au total, je
+vois en vous une étincelle qu'il ne faut pas négliger.
+
+Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette
+maison: mon crime est d'avoir laissé les séminaristes à leur libre
+arbitre, et de n'avoir ni protégé, ni desservi cette société secrète
+dont vous m'avez parlé au tribunal de la pénitence. Avant de partir, je
+veux faire quelque chose pour vous; j'aurais agi deux mois plus tôt, car
+vous le méritez, sans la dénonciation fondée sur l'adresse d'Amanda
+Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répétiteur pour le Nouveau et
+l'Ancien Testament.
+
+Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l'idée de se jeter à
+genoux et de remercier Dieu mais il céda à un mouvement plus vrai. Il
+s'approcha de l'abbé Pirard, et lui prit la main, qu'il porta à ses
+lèvres.
+
+--Qu'est ceci? s'écria le directeur, d'un air fâché mais les yeux de
+Julien en disaient encore plus que son action.
+
+L'abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu'un homme qui, depuis de
+longues années, a perdu l'habitude de rencontrer des émotions délicates.
+Cette attention trahit le directeur, sa voix s'altéra.
+
+--Eh bien! oui, mon enfant je te suis attaché. Le ciel sait que c'est
+bien malgré moi. Je devrais être juste, et n'avoir ni haine ni amour
+pour personne. Ta carrière sera pénible. Je vois en toi quelque chose
+qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En
+quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront
+jamais sans te haïr, et s'ils feignent de t'aimer, ce sera pour te
+trahir plus sûrement. A cela il n'y a qu'un remède: n'aie recours qu'à
+Dieu, qui t'a donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité
+d'être haï; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je
+te voie. Si tu tiens à la vérité d'une étreinte invincible, tôt ou tard
+tes ennemis seront confondus.
+
+Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il
+faut lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbé Pirard lui
+ouvrit les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.
+
+Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu'il
+obtenait; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut
+avoir été condamné à passer des mois entiers sans un instant de
+solitude, et dans un contact immédiat avec des camarades pour le moins
+importuns, et la plupart intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi
+pour porter le désordre dans une organisation délicate. La joie bruyante
+de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne savait jouir d'elle-même,
+ne se croyait entière que lorsqu'ils criaient de toute la force de leurs
+poumons.
+
+Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure plus tard que
+les autres séminaristes. Il avait une clef du jardin, et pouvait s'y
+promener aux heures où il est désert.
+
+A son grand étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait moins; il
+s'attendait au contraire à un redoublement de haine. Ce désir secret
+qu'on ne lui adressât pas la parole, qui était trop évident et lui
+valait tant d'ennemis, ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux
+yeux des êtres grossiers qui l'entouraient, ce fut un juste sentiment de
+sa dignité. La haine diminua sensiblement surtout parmi les plus jeunes
+de ses camarades devenus ses élèves, et qu'il traitait avec beaucoup de
+politesse. Peu à peu il eut même des partisans; il devint de mauvais ton
+de l'appeler Martin Luther.
+
+Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et
+d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant là
+les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que
+deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais remplacer le curé?
+
+Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire affecta
+de ne lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite
+prudence pour le maître, comme pour le disciple; mais il y avait surtout
+épreuve. Le principe invariable du sévère janséniste Pirard était: Un
+homme a-t-il du mérite à vos yeux? mettez obstacle à tout ce qu'il
+désire, à tout ce qu'il entreprend. Si le mérite est réel, il saura bien
+renverser ou tourner les obstacles.
+
+C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer au séminaire
+un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux
+morts furent déposés dans le passage, entre la cuisine et le réfectoire.
+Ce fut là que tous les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut
+un grand objet de curiosité. Le sanglier, tout mort qu'il était, faisait
+peur aux plus jeunes, ils touchaient ses défenses. On ne parla d'autre
+chose pendant huit jours.
+
+Ce don qui classait la famille de Julien dans la partie de la société
+qu'il faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. Il fut une
+supériorité consacrée par la fortune. Chazel et les plus distingués des
+séminaristes lui firent des avances, et se seraient presque plaints à
+lui de ce qu'il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents,
+et les avait ainsi exposés à manquer de respect à l'argent.
+
+Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qualité de
+séminariste. Cette circonstance l'émut profondément. Voilà donc passé à
+jamais l'instant où vingt ans plus tôt, une vie héroïque eût commencé
+pour moi.
+
+Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il entendit parler
+entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture.
+
+--Hé bien! y faut partir, v'là une nouvelle conscription.
+
+--Dans le temps de l'autre à la bonne heure, un maçon y devenait
+officier, y devenait général, on a vu ça.
+
+--Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui
+a de quoi reste au pays.
+
+--Qui est né misérable, reste misérable, et v'là.
+
+--Ah ça, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort?
+reprit un troisième maçon.
+
+--Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l'autre leur faisait peur.
+
+--Quelle différence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il
+a été trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!
+
+Cette conversation consola un peu Julien. En s'éloignant il répétait
+avec un soupir:
+
+ Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!
+
+Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante; il
+vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.
+
+Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de
+Frilair, furent très contrariés de devoir toujours porter le premier ou
+tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur était
+signalé comme le benjamin de l'abbé Pirard. Il y eut des paris au
+séminaire, que dans la liste de l'examen général, Julien aurait le
+numéro premier, ce qui emportait l'honneur de dîner chez Mgr l'évêque.
+Mais à la fin d'une séance, où il avait été question des Pères de
+l'Église, un examinateur adroit, après avoir interrogé Julien sur saint
+Jérôme et sa passion pour Cicéron, vint à parler d'Horace, de Virgile et
+des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait
+appris par coeur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné
+par ses succès, il oublia le lieu où il était, et, sur la demande
+réitérée de l'examinateur, récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes
+d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer pendant vingt minutes, tout à
+coup l'examinateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le
+temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les idées inutiles ou
+criminelles qu'il s'était mises dans la tête.
+
+--Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air
+modeste, en reconnaissant le stratagème adroit dont il était victime.
+
+Cette ruse de l'examinateur fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui
+n'empêcha pas M. l'abbé de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé
+si savamment le réseau de la congrégation bisontine, et dont les
+dépêches à Paris faisaient trembler juges, préfet, et jusqu'aux
+officiers généraux de la garnison, de placer, de sa main puissante le
+numéro 198 à côté du nom de Julien. Il avait de la joie à mortifier son
+ennemi, le janséniste Pirard.
+
+Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la direction du
+séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même le plan de conduite qu'il
+avait indiqué à Julien, était sincère, pieux, sans intrigues, attaché à
+ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colère lui avait donné ce tempérament
+bilieux, fait pour sentir profondément les injures et la haine. Aucun
+des outrages qu'on lui adressait n'était perdu pour cette âme ardente.
+Il eût cent fois donné sa démission mais il se croyait utile dans le
+poste où la Providence l'avait placé. J'empêche les progrès du
+jésuitisme et de l'idolâtrie, se disait-il.
+
+A l'époque des examens, il y a avait deux mois peut-être qu'il n'avait
+parlé à Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en
+recevant la lettre officielle annonçant le résultat du concours, il vit
+le numéro 198 placé à côté du nom de cet élève qu'il regardait comme la
+gloire de sa maison. La seule consolation pour ce caractère sévère fut
+de concentrer sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec
+ravissement qu'il ne découvrit en lui ni colère, ni projets de
+vengeance, ni découragement.
+
+Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle
+portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, Mme de Rênal se souvient
+de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel et qui se disait
+son parent, lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On
+ajoutait que si Julien continuait à étudier avec succès les bons auteurs
+latins, une somme pareille lui serait adressée chaque année.
+
+C'est elle, c'est sa bonté! se dit Julien attendri, elle veut me
+consoler; mais pourquoi pas une seule parole d'amitié?
+
+Il se trompait sur cette lettre, Mme de Rênal, dirigée par son amie Mme
+Derville, était tout entière à ses remords profonds. Malgré elle, elle
+pensait souvent à l'être singulier dont la rencontre avait bouleversé
+son existence, mais se fut bien gardée de lui écrire.
+
+Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions reconnaître un
+miracle dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'était de M.
+de Frilair lui-même, que le ciel se servait pour faire ce don à Julien.
+
+Douze années auparavant, M. l'abbé de Frilair était arrive à Besançon
+avec un porte-manteau des plus exigus, lequel, suivant la chronique,
+contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus
+riches propriétaires du département. Dans le cours de ses prospérités il
+avait acheté la moitié d'une terre, dont l'autre partie échut par
+héritage de M. de La Mole. De là un grand procès entre ces personnages.
+
+Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il avait à la
+Cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il était dangereux de lutter à
+Besançon contre un grand vicaire qui passait pour faire et défaire les
+préfets. Au lieu de solliciter une gratification de cinquante mille
+francs, déguisée sous un nom quelconque admis par le budget, et
+d'abandonner à l'abbé de Frilair ce chétif procès de cinquante mille
+francs, le marquis se pique. Il croyait avoir raison: belle raison!
+
+Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou
+du moins un cousin à pousser dans le monde?
+
+Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt qu'il
+obtint, M. l'abbé de Frilair prit le carrosse de Mgr l'évêque, et alla
+lui-même porter la croix de la Légion d'honneur à son avocat. M. de La
+Mole un peu étourdi de la contenance de sa partie adverse, et sentant
+faiblir ses avocats, demanda des conseils à l'abbé Chélan, qui le mit en
+relation avec M. Pirard.
+
+Ces relations avaient duré plusieurs années à l'époque de notre
+histoire. L'abbé Pirard porta son caractère passionné dans cette
+affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il étudia sa cause,
+et la trouvant juste, il devint ouvertement le solliciteur du marquis de
+La Mole contre le tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outré de
+l'insolence, et de la part d'un petit janséniste encore!
+
+--Voyez ce que c'est que cette noblesse de coeur qui se prétend si
+puissante! disait à ses intimes l'abbé de Frilair; M. de La Mole n'a pas
+seulement envoyé une misérable croix à son agent à Besançon, et va le
+laisser platement destituer. Cependant, m'écrit-on, ce noble pair ne
+laisse pas passer de semaine sans aller étaler son cordon bleu dans le
+salon du garde des Sceaux, quel qu'il soit.
+
+Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M. de La Mole fut
+toujours au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec ses
+bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, après six années de soins, avait
+été de ne pas perdre absolument son procès.
+
+Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu'ils
+suivaient tous les deux avec passion, le marquis finis par goûter le
+genre d'esprit de l'abbé. Peu à peu, malgré l'immense distance des
+positions sociales, leur correspondance prit le ton de l'amitié. L'abbé
+Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger à force d'avanies à
+donner sa démission. Dans la colère que lui inspire le stratagème
+infâme, suivant lui, employé contre Julien, il parla du jeune homme au
+marquis.
+
+Quoique fort riche, ce grand seigneur n'était point avare. De la vie, il
+n'avait pu faire accepter à l'abbé Pirard, même le remboursement des
+frais de poste occasionnés par le procès. Il saisit l'idée d'envoyer
+cinq cents francs à son élève favori.
+
+M. de La Mole se donna la peine d'écrire lui-même la lettre d'envoi.
+Cela le fit penser à l'abbé.
+
+Un jour celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante
+l'engageait à passer sans délai dans une auberge du faubourg de
+Besançon. Il y trouva l'intendant de M. de La Mole.
+
+--M. le marquis m'a chargé de vous amener sa calèche, lui dit cet homme.
+Il espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir
+pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que
+vous voudrez bien m'indiquer à parcourir les terres de M. le marquis en
+Franche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons
+pour Paris.
+
+La lettre était courte:
+
+«Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de
+province, venez respirer un air tranquille à Paris. Je vous envoie ma
+voiture, qui a l'ordre d'attendre votre détermination pendant quatre
+jours. Je vous attendrai moi-même à Paris jusqu'a mardi. Il ne me faut
+qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter en votre nom une des
+meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos future
+paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que vous ne
+pouvez croire; c'est le marquis de La Mole.»
+
+Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire peuplé de
+ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses
+pensées. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du
+chirurgien chargé de faire une opération cruelle et nécessaire. Sa
+destitution était certaine. Il donna rendez-vous à l'intendant à trois
+jours de là.
+
+Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. Enfin, il
+écrivit à M. de La Mole, et compose pour Mgr l'évêque une lettre,
+chef-d'oeuvre de style ecclésiastique, mais un peu longue. Il eut été
+difficile de trouver des phrases plus irréprochables et respirant un
+respect plus sincère. Et toutefois cette lettre, destinée à donner une
+heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son patron articulait tous
+les sujets de plainte graves, et descendait jusqu'aux petites
+tracasseries sales qui, après avoir été endurées avec résignation
+pendant six ans, forçaient abbé Pirard à quitter le diocèse.
+
+On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait son chien, etc.,
+etc.
+
+Cette lettre finie, il fit réveiller Julien, qui à huit heures du soir
+dormait déjà, ainsi que tous les séminaristes.
+
+--Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau style latin; portez
+cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous
+envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de
+mensonge dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge
+éprouverait peut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis
+bien aise, mon enfant, de vous donner cette expérience avant de vous
+quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez est ma
+démission.
+
+Julien resta immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau
+lui dire: Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-Coeur
+va me dégrader et peut-être me chasser.
+
+Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était une phrase
+qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réellement il ne s'en
+trouvait pas l'esprit.
+
+--Hé bien! mon ami, ne partez-vous pas?
+
+--C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre
+longue administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents
+francs.
+
+Les larmes l'empêchèrent de continuer.
+
+--Cela aussi sera marqué, dit froidement l'ex-directeur du séminaire.
+Allez à l'évêché, il se fait tard.
+
+Le hasard voulut que, ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de service
+dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut
+donc à M. de Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le
+connaissait pas.
+
+Julien vit avec étonnement cet abbé ouvrir hardiment la lettre adressée
+à l'évêque. La belle figure du grand vicaire exprima bientôt une
+surprise mêlée de vif plaisir, et redoubla de gravité. Pendant qu'il
+lisait, Julien, frappé de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner.
+Cette figure eût eu plus de gravité sans la finesse extrême qui
+apparaissait dans certains traits, et qui fût allée jusqu'à dénoter la
+fausseté si le possesseur de ce beau visage eût cessé un instant de s'en
+occuper. Le nez très avancé formait une seule ligne parfaitement droite,
+et donnait par malheur à un profil, fort distingué d'ailleurs, une
+ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du reste, cet
+abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pirard, était mis
+avec une élégance qui plut beaucoup à Julien, et qu'il n'avait jamais
+vue à aucun prêtre.
+
+Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l'abbé de
+Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour le
+séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque
+avait une fort mauvaise vue et aimait passionnément le poisson. L'abbé
+de Frilair ôtait les arêtes du poisson qu'on servait à Monseigneur.
+
+Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque
+tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu,
+passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la
+porte; il aperçut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se
+prosterna: l'évêque lui adressa un sourire de bonté, et passa. Le bel
+abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon, dont il put à loisir
+admirer la magnificence pieuse.
+
+L'évoque de Besançon, homme d'esprit éprouvé, mais non pas éteint par
+les longues misères de l'émigration, avait plus de soixante-quinze ans,
+et s'inquiétait infiniment peu de ce qui arriverait dans dix ans.
+
+--Quel est ce séminariste, au regard fin, que je crois avoir vu en
+passant? dit l'évoque. Ne doivent-ils pas suivant mon règlement, être
+couchés à l'heure qu'il est?
+
+--Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte
+une grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste qui restât
+dans votre diocèse. Ce terrible abbé Pirard comprend enfin ce que parler
+veut dire.
+
+--Eh bien! dit l'évêque avec un sourire malin, je vous défie de le
+remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix
+de cet homme, je l'invite à dîner pour demain.
+
+Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du
+successeur. Le prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:
+
+--Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en
+va. Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la bouche des
+enfants.
+
+Julien fut appelé: Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs,
+pensa-t-il. Jamais il ne s'était senti plus de courage.
+
+Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M.
+Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat, avant d'en
+venir à M. Pirard crut devoir interroger Julien sur ses études. Il parla
+un peu de dogme, et fut étonné. Bientôt il en vint aux humanités, à
+Virgile, à Horace, à Cicéron. Ces noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon
+numéro 198. Je n'ai rien à perdre, essayons de briller. Il réussit; le
+prélat, excellent humaniste lui-même, fut enchanté.
+
+Au dîner de la préfecture, une jeune fille justement célèbre avait
+récité le poème de la Madeleine. Il était en train de parler littérature
+et oublia bien vite l'abbé Pirard et toutes les affaires pour discuter,
+avec le séminariste, la question de savoir si Horace était riche ou
+pauvre. Le prélat cita plusieurs odes, mais quelquefois sa mémoire était
+paresseuse, et sur-le-champ Julien récitait l'ode tout entière, d'un air
+modeste; ce qui frappa l'évêque fut que Julien ne sortait point du ton
+de la conversation, il disait ses vingt ou trente vers latins comme il
+eût parlé de ce qui se passait dans son séminaire. On parla longtemps de
+Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put s'empêcher de faire
+compliment au jeune séminariste.
+
+--Il est impossible d'avoir fait de meilleures études.
+
+--Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrir cent
+quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute
+approbation.
+
+--Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.
+
+--Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire
+devant Monseigneur.
+
+A l'examen annuel du séminaire, répondant précisément sur les matières
+qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu
+le numéro 198.
+
+--Ah! c'est le Benjamin de l'abbé Pirard, s'écria l'évêque en riant et
+regardant M. de Frilair; nous aurions dû nous y attendre; mais c'est de
+bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à
+Julien, qu'on vous a fait réveiller pour vous envoyer ici?
+
+--Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule fois
+en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la
+cathédrale, le jour de la Fête-Dieu.
+
+--_Optime_, dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant
+de courage, en plaçant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me
+font frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne me coûtent la vie
+d'un homme. Mon ami, vous irez loin mais je ne veux pas arrêter votre
+carrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.
+
+Et sur l'ordre de l'évoque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
+auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair, qui
+savait que son évêque aimait à voir manger gaiement et de bon appétit.
+
+Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla un
+instant d'histoire ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas.
+Le prélat passa à l'état moral de l'Empire romain, sous les empereurs du
+siècle de Constantin. La fin du paganisme était accompagnée de cet état
+d'inquiétude et de doute qui, au dix-neuvième siècle, désole les esprits
+tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que Julien ignorait presque
+jusqu'au nom de Tacite.
+
+Julien répondit avec candeur, à l'étonnement de son évoque, que cet
+auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du séminaire.
+
+--J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me tirez
+d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de
+la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes de manière bien
+imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de
+mon séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous
+donner un Tacite.
+
+Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et voulut
+écrire lui-même, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien
+Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire,
+d'un ton sérieux, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la
+conversation:
+
+--Jeune homme, _si vous êtes sage_, vous aurez un jour la meilleure cure
+de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal; mais il
+faut _être sage_.
+
+Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché fort étonné, comme
+minuit sonnait.
+
+Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était
+surtout étonné de l'extrême politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée
+d'une telle urbanité de formes, réunie à un air de dignité aussi
+naturel. Julien fut surtout frappé du contraste en revoyant le sombre
+abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.
+
+--_Quid tibi dixerunt?_ (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
+forte, du plus loin qu'il l'aperçut.
+
+Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de
+l'évêque:
+
+--Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y
+ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec
+son ton dur et ses manières profondément inélégantes.
+
+--Quel étrange cadeau de la part d'un évoque à un jeune séminariste!
+disait-il en feuilletant le superbe _Tacite_, dont la tranche dorée
+avait l'air de lui faire horreur.
+
+Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il
+permit à son élève favori de regagner sa chambre.
+
+--Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment de
+Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre
+paratonnerre dans cette maison, après mon départ.
+
+_Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret._
+(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et
+qui cherche à dévorer.)
+
+Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière
+dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé. Voilà,
+pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle est connue de
+toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de
+l'insulte dans ces façons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au
+contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait
+le long des dortoirs: Que veut dire ceci? C'est un piège sans doute,
+jouons serré. Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit en riant:
+
+--_Cornelii Taciti opera omnia_ (Oeuvres complètes de Tacite).
+
+A ce mot, qui fut entendu tous comme à l'envi firent compliment à
+Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de
+Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait
+été honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce moment, il
+n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,
+qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui, vint
+le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.
+
+Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres
+grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du
+dégoût et aucun plaisir.
+
+Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur adresser une
+allocution sévère. «Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous
+les avantages sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des
+lois et d'être insolent impunément envers tous? ou bien voulez-vous
+votre salut éternel? les moins avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir
+les yeux pour distinguer les deux routes.»
+
+A peine fut-il sorti que les dévots du _Sacré-Coeur de Jésus_ allèrent
+entonner un _Te Deum_ dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au
+sérieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa
+destitution, disait-on de toutes parts. Pas un seul séminariste n'eut la
+simplicité de croire à la démission volontaire d'une place qui donnait
+tant de relations avec de gros fournisseurs.
+
+L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon; et
+sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.
+
+L'évêque l'avait invité à dîner, et, pour plaisanter son grand vicaire
+de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert,
+lorsqu'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé
+à la magnifique cure de N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon
+prélat l'en félicita sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un
+bien joué qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion
+des talents de l'abbé. Il lui donna un certificat latin magnifique, et
+imposa silence à l'abbé de Frilair, qui se permettait des remontrances.
+
+Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré.
+Ce fut une grande nouvelle pour la haute société de Besançon; on se
+perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà
+l'abbé Pirard évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et
+se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de
+Frilair portait dans le monde.
+
+Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et
+les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla
+solliciter les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu
+avec politesse. Le sévère janséniste, indigné de tout ce qu'il voyait,
+fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis
+de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire à deux ou
+trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche dont ils
+admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le séminaire pendant
+quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d'économie.
+Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:
+
+--Le bon abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop
+ridicule.
+
+Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour
+comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé
+la force nécessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie
+Alacoque, le Sacré-Coeur de Jésus, les jésuites et son évêque.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+UN AMBITIEUX
+
+ Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc,
+ marquis est ridicule, au mot duc on tourne la tête.
+
+ EDINBURGH REVIEW.
+
+
+L'abbé fut étonné de l'air noble et du ton presque gai du marquis.
+Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites
+façons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les
+comprend. C'eût été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans
+les grandes affaires pour n'avoir point de temps à perdre.
+
+Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à
+la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.
+
+Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son avocat de
+Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté.
+Comment l'avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les
+comprenait pas lui-même?
+
+Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.
+
+--Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de
+cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les
+choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue
+prospérité, il me manque du temps pour m'occuper sérieusement de deux
+petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.
+Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je
+soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à
+mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'étonnement dans ceux de l'abbé
+Pirard.
+
+Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé de voir un vieillard
+parler si franchement de ses plaisirs.
+
+--Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais
+perché au cinquième étage; et dès que je me rapproche d'un homme, il
+prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par
+conséquent plus de travail, plus d'effort que pour être ou paraître un
+homme du monde. C'est là leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.
+
+Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris à
+part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la poitrine,
+avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous, monsieur,
+que, depuis trois ans, j'ai renoncé à trouver un homme qui, pendant
+qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à ce qu'il fait?
+Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.
+
+Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la
+première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit
+mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai
+encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre
+belle cure, pour le jour où nous ne nous conviendrons plus.
+
+L'abbé refusa, mais vers la fin de la conversation le véritable embarras
+où il voyait le marquis lui suggéra une idée.
+
+--J'ai laissé au fond de mon séminaire, dit-il au marquis, un pauvre
+jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il
+n'était qu'un simple religieux, il serait déjà _in pace_.
+
+Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Écriture sainte; mais
+il n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents soit
+pour la prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce qu'il
+fera, mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le donner
+à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un peu de
+votre manière de voir les hommes et les affaires.
+
+--D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.
+
+--On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais
+plutôt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une
+lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents
+francs.
+
+--Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.
+
+--D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de
+sa question:
+
+--C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.
+
+--Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre
+secrétaire; il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à
+tenter.
+
+--Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser
+graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire
+l'espion chez moi? Voilà toute mon objection.
+
+D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis prit un
+billet de mille francs:
+
+--Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.
+
+--L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire
+cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous
+êtes dans une position sociale élevée, la tyrannie qui pèse sur nous
+autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis
+des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se
+couvrir des prétextes les plus habiles on me répondra qu'il est malade,
+la poste aura perdu les lettres, etc., etc.
+
+--Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le
+marquis.
+
+--J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique né bien
+bas a le coeur haut, il ne sera d'aucune utilité dans vos affaires si
+l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.
+
+--Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils,
+cela suffira-t-il?
+
+Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et
+portant le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de
+Besançon, et l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était
+signée d'un nom supposé, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une
+grosse tache d'encre était tombée au milieu du treizième mot. C'était le
+signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.
+
+Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit
+accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace,
+Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient à Paris,
+des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des
+explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait
+rien et Monseigneur prit beaucoup de considération pour lui. Un des
+petits prêtres de l'évêché écrivit au maire qui se hâta d'apporter
+lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en blanc le nom
+du voyageur.
+
+Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit sage fut
+plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait attendre son ami.
+
+--Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place de
+gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée dans
+les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles.
+Rappelle-toi que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent
+louis dans un bon commerce de bois, dont on est le maître que de
+recevoir quatre mille francs d'un gouvernement fût-il celui du roi
+Salomon.
+
+Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de
+campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses. Il
+aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce
+coeur-là il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur
+d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit fort
+intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'évêque de Besançon
+et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta
+humblement à son ami, comme privé de son libre arbitre par la lettre de
+l'abbé Pirard.
+
+Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des
+hommes; il comptait revoir Mme de Rênal. Il alla d'abord chez son
+premier protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.
+
+--Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans
+répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on
+ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir
+personne.
+
+--Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire, et
+il ne fut plus question que de théologie et de belle latinité.
+
+Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et
+personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil, il
+renvoya le cheval par un paysan à la porte voisine. Plus tard, il entra
+chez un vigneron qui consentit à lui vendre une échelle et à le suivre
+en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDÉLITÉ, à
+Verrières.
+
+--Je suis un pauvre conscrit réfractaire...
+
+--Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant congé de lui, mais peu
+m'importe! mon échelle est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans
+avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie.
+
+La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son
+échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans
+le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à
+une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta
+facilement avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens de garde?
+pensait-il. Toute la question est là. Les chiens aboyèrent, et
+s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent
+le caresser.
+
+Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles
+fussent fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de
+la chambre à coucher de Mme de Rênal qui, du côté du jardin, n'est
+élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.
+
+Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de coeur, que Julien
+connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était
+pas éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.
+
+Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par
+Mme de Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières,
+puisque j'ai trouvé les chiens; mais je puis rencontrer dans cette
+chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors
+quel esclandre!
+
+Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à Julien.
+Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes, abandonnant mon
+échelle; mais si c'est elle, quelle réception m'attend? Elle est tombée
+dans le repentir et dans la plus haute piété, je n'en puis douter; mais
+enfin, elle a encore quelque souvenir de moi, puisqu'elle vient de
+m'écrire. Cette raison le décida.
+
+Le coeur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta
+de petits cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son
+échelle à côté de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet,
+d'abord doucement, puis plus fort. Quelque obscurité qu'il fasse, on
+peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien. Cette idée réduisit
+l'entreprise folle à une question de bravoure.
+
+Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit
+la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien
+à ménager envers elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu
+par les personnes qui couchent dans les autres chambres.
+
+Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta et passant
+la main dans l'ouverture en forme de coeur, il eut le bonheur de trouver
+assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il
+tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce
+volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit
+à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez pour
+passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami.
+
+Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence
+profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse
+même à demi éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.
+
+Gare le coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa
+frapper contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je
+devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort,
+il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité comme une ombre
+blanche qui traversait la chambré. Enfin, il n'y eut plus de doute, il
+vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à
+coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle était son
+oeil.
+
+Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire
+que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était Mme de
+Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il
+entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son
+échelle.
+
+--C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.
+
+Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu.
+
+--Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!
+et il frappait de façon à briser la vitre.
+
+Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;
+il poussa la croisée, et sauta légèrement dans la chambre.
+
+Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était une femme.
+Toutes ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est elle, que va-t-elle
+dire? Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était Mme de
+Rênal?
+
+Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force de
+le repousser.
+
+--Malheureux! que faites-vous?
+
+A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit
+l'indignation la plus vraie.
+
+--Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.
+
+--Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir
+empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elle le repoussa
+avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le
+ciel a daigné m'éclairer, répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez!
+fuyez!
+
+--Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
+sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je
+vous ai assez aimée pour mériter cette confidence... Je veux tout
+savoir.
+
+Malgré Mme de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son coeur.
+
+Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts
+pour se dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura
+un peu Mme de Rênal.
+
+--Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
+pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.
+
+--Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère!
+Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que
+vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments
+que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur
+Julien?
+
+Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.
+
+--Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver mais
+emporté par l'ancienne habitude.
+
+--Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis
+déjà que trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en
+arriver. J'ai pitié de vous lui dit-elle, cherchant à blesser son
+orgueil qu'elle connaissait si irritable.
+
+Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre,
+et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le transport
+d'amour de Julien.
+
+--Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de
+ces accents du coeur, si difficiles à écouter de sang-froid.
+
+Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.
+
+Réellement, il n'avait plus la force de parler.
+
+--Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé!
+A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il
+n'avait plus eu à craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait
+disparu de son coeur, hors l'amour.
+
+Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots.
+Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, après quelques
+mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurité était
+extrême; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de Mme de
+Rênal.
+
+Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa Julien;
+et ses larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement tous les
+sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller.
+
+--Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien d'une voix
+presque éteinte par la douleur.
+
+--Sans doute, répondit Mme de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent
+avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements
+étaient connus dans la ville, lors de votre départ. Il y avait eu tant
+d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps après, alors j'étais au
+désespoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut en vain que,
+pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'idée de
+me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma première
+communion. Là, il osa parler le premier...
+
+Mme de Rênal fut interrompue par ses larmes.
+
+--Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point
+m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce
+temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais
+vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop
+malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.
+
+Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes,
+écrites avec un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées; vous ne
+me répondiez point.
+
+--Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.
+
+--Grand Dieu! qui les aura interceptées?
+
+--Juge de ma douleur, avant le jour où je t'aperçut à la cathédrale, je
+ne savais si tu vivais encore.
+
+--Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui,
+envers mes enfants, envers mon mari reprit Mme de Rênal. Il ne m'a
+jamais aimée comme je croyais alors que vous m'aimiez...
+
+Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors de
+lui. Mais Mme de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:
+
+--Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu'en épousant M. de
+Rênal, je lui avais engagé toutes mes affections, même celles que je ne
+connaissais pas, et que je n'avais jamais éprouvées avant une liaison
+fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient si
+chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du moins avec assez de
+tranquillité. Ne la troublez point; soyez un ami pour moi... le meilleur
+de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit qu'il
+pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...
+Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.
+Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous
+vous en irez.
+
+Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des
+jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie
+plus tranquille depuis qu'il avait été nommé répétiteur.
+
+--Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute
+était destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que
+vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour vous...
+
+Mme de Rênal serra ses mains.
+
+--Ce fut alors que vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.
+
+--Jamais, dit Mme de Rênal.
+
+--C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel afin de
+déjouer tous les soupçons.
+
+Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.
+La position morale changea. Sans le savoir, Mme de Rênal et Julien
+avaient quitté le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une tendre
+amitié. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurité était profonde, mais
+le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille
+de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner
+le bras de Julien, qui avec assez d'habileté, attira son attention dans
+ce moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut
+comme oublié et resta dans la position qu'il occupait.
+
+Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents
+francs, Julien avait repris son récit, il devenait un peu plus maître de
+lui en parlant de sa vie passée, qui auprès de ce qui lui arrivait en
+cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa tout entière
+sur la manière dont allait finir sa visite.
+
+--Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec
+un accent bref.
+
+Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à
+empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu
+sait quand je reviendrai en ce pays! De ce moment tout ce qu'il y avait
+de céleste dans la position de Julien disparut rapidement de son coeur.
+Assis à côté d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses
+bras, dans cette chambre où il avait été si heureux, au milieu d'une
+obscurité profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle
+pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des
+sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi
+calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se
+voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses
+camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait
+de la vie malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de Verrières.
+Ainsi, se disait Mme de Rênal, après un an d'absence, privé presque
+entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais il
+n'était occupé que des jours heureux qu'il avait trouvés à Vergy. Ses
+sanglots redoublaient. Julien vit le succès de son récit. Il comprit
+qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva brusquement à la
+lettre qu'il venait de recevoir de Paris.
+
+--J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.
+
+--Quoi! vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour
+toujours?
+
+--Oui, répondit Julien, d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je
+suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte
+pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris...
+
+--Tu vas à Paris! s'écria assez haut Mme de Rênal.
+
+Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès
+de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait
+tenter une démarche qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette
+exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il
+parvenait à produire. Il n'hésita plus, la crainte du remords lui
+donnait tout empire sur lui-même; il ajouta froidement en se levant:
+
+--Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.
+
+Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. Mme de Rênal
+s'élança vers lui. Il sentit sa tête sur son épaule et qu'elle le
+serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.
+
+Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait
+désiré avec tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt
+arrivés, le retour aux sentiments tendres, l'éclipse des remords chez
+Mme de Rênal eussent été un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne
+fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances
+de son amie, allumer la veilleuse.
+
+--Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de
+t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera
+donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc
+invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-être!
+
+Quelle honte! se disait Mme de Rênal, mais elle n'avait rien à refuser à
+cette idée de séparation pour toujours qui la faisait fondre en larmes.
+L'aube commençait à dessiner vivement les contours des sapins sur la
+montagne à l'orient de Verrières. Au lieu de s'en aller Julien ivre de
+volupté demanda à Mme de Rênal de passer toute la journée caché dans sa
+chambre, et de ne partir que la nuit suivante.
+
+--Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute
+estime pour moi, et fait à jamais mon malheur: et elle le pressait
+contre son coeur avec ravissement. Mon mari n'est plus le même, il a des
+soupçons; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se
+montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis
+perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.
+
+--Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien, tu ne m'aurais pas
+parlé ainsi avant ce cruel départ pour le séminaire, tu m'aimais alors!
+
+Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit
+son amie oublier en un clin d'oeil le danger que la présence de son mari
+lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien
+douter de son amour. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement
+la chambre, Julien retrouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il
+put revoir dans ses bras et presque à ses pieds, cette femme charmante,
+la seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant, était tout
+entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de ses devoirs. Des
+résolutions fortifiées par un an de constance n'avaient pu tenir devant
+son courage.
+
+Bientôt on entendit du bruit dans la maison, une chose à laquelle elle
+n'avait pas songé vint troubler Mme de Rênal.
+
+--Cette méchante Élisa va entrer dans la chambre: que faire de cette
+énorme échelle? dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au
+grenier, s'écria-t-elle tout à coup, avec une sorte d'enjouement.
+
+--C'est là ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut
+passer dans la chambre du domestique.
+
+--Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et
+lui donnerai une commission.
+
+--Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant
+l'échelle, dans le corridor, la remarquera.
+
+--Oui, mon ange dit Mme de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songé à
+te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Élisa entre
+ici.
+
+Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. Ainsi, pensa-t-il l'approche
+d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaieté, parce
+qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! ah! voilà un
+coeur dans lequel il est glorieux de régner! Julien était ravi.
+
+Mme de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour
+elle. Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et
+qui était si loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans
+aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise.
+Elle la porta rapidement dans le corridor du troisième étage où elle la
+coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le
+temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes après, à son
+retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'échelle. Qu'était-elle
+devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne l'eût guère
+touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette échelle! Cet
+incident pouvait être abominable. Mme de Rênal courait partout. Enfin
+elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait
+portée et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois
+elle l'eût alarmée.
+
+Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre
+heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi
+horreur et remords?
+
+Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais
+qu'importe? Après une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui
+était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir
+jusqu'à elle montrait tant d'amour!
+
+En racontant l'événement de l'échelle à Julien:
+
+--Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte
+qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant. Il leur faudra
+vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se
+jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:
+Ah! mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers, mais
+il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.
+
+Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de Mme Derville, qui
+reste toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l'extrémité du
+corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on
+frappe, lui dit-elle en l'enfermant à clef; dans tous les cas, ce ne
+serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.
+
+--Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie
+le plaisir de les voir, fais-les parler.
+
+--Oui, oui, lui cria Mme de Rênal en s'éloignant.
+
+Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin
+de Malaga, il lui avait été impossible de voler du pain.
+
+--Que fait ton mari? dit Julien.
+
+--Il écrit des projets de marchés avec des paysans.
+
+Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la
+maison. Si l'on n'eût pas vu Mme de Rênal, on l'eût cherchée partout;
+elle fut obligée de le quitter.
+
+Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de
+café, elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle
+réussit à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de Mme
+Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air
+commun, ou bien ses idées avaient changé. Mme de Rênal leur parla de
+Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur;
+mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.
+
+M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans
+cesse dans la maison, occupé à faire des marchés avec des paysans,
+auxquels il vendait sa récolte de pommes de terre. Jusqu'au dîner, Mme
+de Rênal n'eut pas un instant à donner à son prisonnier. Le dîner sonné
+et servi, elle eut l'idée de voler pour lui une assiette de soupe
+chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il
+occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se trouva face à
+face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans ce
+moment il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme
+écoutant. Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le
+domestique s'éloigna un peu confus. Mme de Rênal entra hardiment chez
+Julien, cette rencontre le fit frémir.
+
+--Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde
+et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je
+serai seule après ton départ.
+
+Et elle le quitta en courant.
+
+--Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute
+cette âme sublime!
+
+Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme avait annoncé
+une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer
+Élisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.
+
+Il se trouva que réellement il mourait de faim. Mme de Rênal alla à
+l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. Mme de Rênal
+revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumière,
+s'approchant d'un buffet où l'on serrait le pain, et étendant la main,
+elle avait touché un bras de femme. C'était Élisa qui avait jeté le cri
+entendu par Julien.
+
+--Que faisait-elle là?
+
+--Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit Mme de
+Rênal avec une indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un
+pâté et un gros pain.
+
+--Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son
+tablier.
+
+Mme de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient remplies
+de pain.
+
+Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne
+lui avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il confusément je ne
+pourrai rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute la
+gaucherie d'une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même
+temps le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre
+ordre et bien autrement terribles.
+
+Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le
+plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de
+parler sérieusement, la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec
+force. C'était M. de Rênal.
+
+--Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.
+
+Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.
+
+--Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous
+soupez, et vous avez fermé votre porte à clef!
+
+Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse
+conjugale, eût troublé Mme de Rênal, mais elle sentait que son mari
+n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rênal
+s'était jeté sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant
+vis-à-vis le canapé.
+
+La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son mari lui
+contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée au
+billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il,
+elle aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux le chapeau de
+Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller, et, dans
+un certain moment, passant rapidement derrière son mari, jeta une robe
+sur la chaise au chapeau.
+
+M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa
+vie au séminaire.
+
+--Hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,
+qu'à obtenir de moi le courage de te renvoyer.
+
+Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut et il pouvait être
+deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent à
+la porte. C'était encore M. de Rênal.
+
+--Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,
+Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.
+
+--Voici la fin de tout, s'écria Mme de Rênal, en se jetant dans les bras
+de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs,
+je vais mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus
+de la vie.
+
+Elle ne répondait nullement à son mari qui se fâchait elle embrassait
+Julien avec passion.
+
+--Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.
+Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans
+le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et
+jette-le dans le jardin aussitôt que tu pourras. En attendant, laisse
+enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le défends, il vaut mieux
+qu'il ait des soupçons que des certitudes.
+
+--Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule
+inquiétude.
+
+Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet, elle prit ensuite le temps de
+cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de colère. Il
+regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les
+habits de Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapidement
+vers le bas du jardin du côté du Doubs.
+
+Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit
+d'un coup de fusil.
+
+Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les
+chiens couraient en silence à ses côtés un second coup cassa apparemment
+la patte à un chien car il se mit à pousser des cris lamentables. Julien
+sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et
+se remit à fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui
+s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un
+coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté du
+jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il s'habillait.
+
+Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la route de
+Genève; si l'on a des soupçons, pensa Julien, c'est sur la route de
+Paris qu'on me cherchera.
+
+
+Fin du Premier Volume
+
+
+
+
+VOLUME SECOND
+
+ Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge.
+
+ SAINTE-BEUVE
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE
+
+
+ _O rus quando ego te adspiciam!_
+
+ VIRGILE.
+
+
+--Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le
+maître d'une auberge où il s'arrêta pour déjeuner.
+
+--Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.
+
+La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait deux
+places libres.
+
+--Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du
+côté de Genève à celui qui montait en voiture en même temps que Julien.
+
+--Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz dans une
+délicieuse vallée près du Rhône?
+
+--Joliment établi. Je fuis.
+
+--Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis
+quelque crime? dit Falcoz en riant.
+
+--Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mène en
+province. J'aime la fraîcheur des bois et la tranquillité champêtre,
+comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais
+de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.
+
+--Mais de quel parti es-tu?
+
+--D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la
+musique, la peinture, un bon livre est un événement pour moi; je vais
+avoir quarante-quatre ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt
+trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les
+ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que
+ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre
+avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa
+prérogative; toujours l'ambition de devenir député la gloire et les
+centaines de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les
+gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral et aimer
+le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre
+galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'État, tout le monde voudra
+s'occuper de la manoeuvre car elle est bien payée. N'y aura-t-il donc
+jamais une pauvre petite place pour le simple passager?
+
+--Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton caractère
+tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent de ta
+province?
+
+--Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans
+et cinq cent mille francs. J'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et
+probablement cinquante mille francs de moins que je vais perdre sur la
+vente de mon château de Monfleury, près du Rhône, position superbe.
+
+A Paris, j'étais las de cette comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce
+que vous appelez la civilisation du dix-neuvième siècle. J'avais soif de
+bonhomie et de simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près du
+Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel.
+
+Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour
+pendant six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je,
+pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le
+voyez, je ne suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste
+m'apporte de lettres, plus je suis content.
+
+Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à mille
+demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois
+cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations
+pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge etc., je refuse:
+alors on me fait cent insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne
+puis plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos
+montagnes, sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me
+rappelle désagréablement les hommes et leur méchanceté. Aux processions
+des Rogations, par exemple, dont le chant me plaît (c'est probablement
+une mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs, parce que, dit le
+vicaire, ils appartiennent à un impie. La vache d'une vieille paysanne
+dévote meurt, elle dit que c'est à cause du voisinage d'un étang qui
+appartient à moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après
+je trouve tous mes poissons le ventre en l'air, empoisonnés avec de la
+chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de
+paix, honnête homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours
+tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu
+abandonné par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non
+soutenu par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont
+tombés dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an,
+jusqu'au charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes
+charrues.
+
+Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procès,
+je me fais libéral, mais comme tu dis, ces diables d'élections arrivent,
+on me demande ma voix...
+
+--Pour un inconnu?
+
+--Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse,
+imprudence affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur les
+bras, ma position devient intolérable. Je crois que s'il fût venu dans
+la tête au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y
+aurait eu vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir vu
+commettre le crime.
+
+--Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins,
+sans même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...
+
+--Enfin, elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante
+mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet
+enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et
+la paix champêtre au seul lieu où elles existent en France, dans un
+quatrième étage donnant sur les Champs-Élysées. Et encore j'en suis à
+délibérer, si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le
+quartier du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.
+
+-Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux
+brillants de courroux et de regret.
+
+--A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton
+Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.
+
+Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que
+le bonapartiste Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par
+lui répudié en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de
+ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire adjuger à
+bon compte les maisons des communes.
+
+--Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait
+Saint-Giraud: un honnête homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante
+ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir en province et y
+trouver la paix, ses prêtres et ses nobles l'en chassent.
+
+--Ah! ne dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a été
+si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a
+régné. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.
+
+--Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre
+ans n'a été grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli
+les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses
+chambellans sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une
+nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était
+corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les
+prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de
+fer qu'il faut pour la débiter au public.
+
+--Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur!
+
+--Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colère. Les
+prêtres, que Napoléon a rappelés par son concordat, au lieu de les
+traiter comme l'État traite les médecins, les avocats, les astronomes,
+de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par
+laquelle ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des
+gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des
+comtes? Non, la mode en était passée. Après les prêtres, ce sont les
+petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont
+forcé à me faire libéral.
+
+La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un
+demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible
+de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de
+Rênal.
+
+--Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz il s'est fait
+marteau pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je
+le vois débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le
+véritable. Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un de
+ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?
+
+--Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous
+connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel
+confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne
+des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.
+
+Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, et le
+distrayait de ses rêveries voluptueuses.
+
+Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain.
+Les châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter avec le
+souvenir encore présent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer à
+Verrières. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie,
+et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres
+nous donnent la république et les persécutions contre les nobles.
+
+Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières si au moment où
+il appuyait son échelle contre la croisée de la chambre à coucher de Mme
+de Rênal, il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger, ou par
+M. de Rênal?
+
+Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, quand son amie
+voulait sincèrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès
+d'elle dans l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par de
+tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se
+confondait déjà avec les premières époques de leurs amours, quatorze
+mois auparavant.
+
+Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voiture
+s'arrêta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue
+J.-J.-Rousseau.
+
+--Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui s'approcha.
+
+--A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?
+
+--Que vous importe! marchez.
+
+Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce me semble,
+toutes les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend
+toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les
+transports de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains
+murs blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux?
+--Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien
+entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.
+
+Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait
+des idées étranges sur ce lieu de perdition.
+
+Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était
+touché que des monuments laissés par son héros.
+
+Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici
+règnent les protecteurs de l'abbé de Frilair.
+
+Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le projet de tout
+voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un
+ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.
+
+--Si, au bout de quelques mois, vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au
+séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis,
+l'un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir,
+mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un
+ecclésiastique. J'exige que, trois fois la semaine, vous suiviez vos
+études en théologie dans un séminaire, où je vous ferai présenter.
+Chaque jour, à midi, vous vous établirez dans la bibliothèque du
+marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et
+d'autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque
+lettre qu'il reçoit, le sommaire de la réponse qu'il faut y faire. J'ai
+prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de faire ces
+réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez à la signature du
+marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir, à huit heures, vous
+mettrez son bureau en ordre, et à dix vous serez libre.
+
+Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque
+homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout
+grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par
+le marquis...
+
+--Ah monsieur! s'écria Julien rougissant.
+
+--Il est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer que pauvre comme
+vous l'êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de
+ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!
+
+Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se
+parlant à soi-même.
+
+--Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que
+le marquis vous connaît... Je ne sais comment. Il vous donne, pour
+commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par
+caprices, c'est là son défaut, il luttera d'enfantillages avec vous.
+S'il est content, vos appointements pourront s'élever par la suite
+jusqu'à huit mille francs.
+
+Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre qu'il ne vous donne
+pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre
+place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de
+ce que j'ignore.
+
+Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la
+famille de M. de La Mole. Il a deux enfants une fille et un fils de
+dix-neuf ans, élégant par excellence espèce de fou, qui ne sait jamais à
+midi ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure il a
+fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère je né sais pourquoi, que
+vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez un
+grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à son fils
+quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.
+
+A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune
+homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies, mais un peu
+gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter plus d'une fois.
+
+Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous mépriser
+d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul à lui
+était de la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en place de
+Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous êtes le
+fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages de son père.
+Pesez bien ces différences et étudiez l'histoire de cette famille dans
+Moreri; tous les flatteurs qui dînent chez eux y font de temps en temps
+ce qu'ils appellent des allusions délicates.
+
+Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries de M. le
+comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de
+France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.
+
+--Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas
+même répondre à un homme qui me méprise.
+
+--Vous n'avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des
+compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser
+prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser
+prendre.
+
+--Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je
+pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule nº 103?
+
+--Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison vous
+calomnieront, mais je paraîtrai, moi. _Adsum qui feci_. Je dirai que
+c'est de moi que vient cette résolution.
+
+Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez
+M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.
+
+Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer
+Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait
+aussi directement du sort d'un autre.
+
+--Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et comme
+accomplissant un devoir pénible vous verrez Mme la marquise de La Mole.
+C'est une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et
+encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si
+connu par ses préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte
+d'abrégé en haut relief de ce qui fait au fond le caractère des femmes
+de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres qui
+soient allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
+ne vient que longtemps après: cela vous étonne? nous ne sommes plus en
+province, mon ami.
+
+Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos
+princes avec un ton de légèreté singulier. Pour Mme de La Mole, elle
+baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et
+surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle
+que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été rois, ce
+qui leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et
+surtout aux respects d'êtres sans naissance, tels que vous et moi.
+Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres car elle vous prendra
+pour tel, à ce titre elle nous considère comme des valets de chambre
+nécessaires à son salut.
+
+--Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à
+Paris.
+
+--A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme
+de notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi
+d'indéfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si
+vous ne faites pas fortune vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen
+terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous
+font pas plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme
+celui-ci, vous êtes voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.
+
+Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du marquis de La
+Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il fait
+pour vous, et, si vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa
+famille une éternelle reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants
+que vous, ont vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur
+messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous
+ce que je vous contais, l'hiver dernier des premières années de ce
+mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par
+hasard, plus de talent que lui?
+
+Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans
+mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais
+être destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous quelle était ma
+fortune? j'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins;
+pas un ami, à peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je
+n'avais jamais vu, m'a tiré de ce mauvais pas, il n'a eu qu'un mot à
+dire, et l'on m'a donné une cure dont tous les paroissiens sont des gens
+aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant
+il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai parlé aussi
+longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tête.
+
+Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible, il est possible que
+vous et moi nous cessions de nous parler.
+
+Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son
+fils, vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous
+conseille de finir vos études dans quelque séminaire à trente lieues de
+Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation
+et moins d'injustices, et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que
+je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits
+tyrans.
+
+Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la maison du
+marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire, et
+je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous dois
+cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements de
+Julien, pour l'offre singulière que vous m'avez faite à Besançon. Si au
+lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez
+sauvé.
+
+L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte Julien se
+sentit les larmes aux yeux il mourait d'envie de se jeter dans les bras
+de son ami: il ne put s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle
+qu'il put affecter:
+
+--J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands
+malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père
+en vous, monsieur.
+
+--C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant fort à
+propos un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais dire le
+hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.
+
+Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte
+immense: c'était l'HÔTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne
+pussent en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de
+la porte.
+
+Cette affectation déplut à Julien.
+
+Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa
+charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à mourir de rire et
+ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en
+cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée à l'abbé Pirard.
+
+--Ah! pauvre enfant vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable
+idée vous est venue là!
+
+--Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.
+
+La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l'avaient frappé
+d'admiration. Il faisait un beau soleil.
+
+--Quelle architecture magnifique! dit-il à son ami.
+
+Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg
+Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la
+mode et le beau n'ont été si loin l'un de l'autre.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+ENTRÉE DANS LE MONDE
+
+ Souvenir ridicule et touchant: Le premier salon où à dix-huit ans l'on a
+ paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour
+ m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me
+ faisais de tout les idées les plus fausses; ou je me livrais sans
+ motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé
+ d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma
+ timidité, qu'un beau jour était beau!
+
+ KANT.
+
+
+Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour.
+
+--Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard il vous vient des idées
+horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le _nil mirari_
+d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous
+voyant établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous
+un égal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la
+bonhomie, des bons conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer
+de vous faire tomber dans quelque grosse balourdise.
+
+--Je les en défie dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit toute
+sa méfiance.
+
+Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant
+d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur,
+aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont,
+que vous refuseriez de les habiter, c'est la patrie du bâillement et du
+raisonnement triste. Ils redoublèrent l'enchantement de Julien. Comment
+peut-on être malheureux, pensait-il quand on habite un séjour aussi
+splendide!
+
+Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce superbe
+appartement: à peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme
+maigre, à l'oeil vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers
+Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup de peine
+à le reconnaître, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'était plus le
+grand seigneur à mine si altière de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla
+à Julien que sa perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de
+cette sensation il ne fut point du tout intimidé. Le descendant de l'ami
+de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il
+était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt que le
+marquis avait une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que
+celle de l'évêque de Besançon lui-même. L'audience ne dura pas trois
+minutes. En sortant, l'abbé dit à Julien:
+
+--Vous avez regardé le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je
+ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la
+politesse, bientôt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse
+de votre regard m'a semblé peu polie.
+
+On était remonté en fiacre, le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé
+introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua
+qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule
+dorée, représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu'un monsieur
+fort élégant s'approcha d'un air riant. Julien fit un demi-salut.
+
+Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien tressaillit
+et fit un saut en arrière. Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa
+gravité, rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.
+
+--Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en
+sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté à Mme de
+la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers
+moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout
+de suite si vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse
+que j'ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera
+deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon qui vous les essaiera.
+Du reste, ne faites pas connaître le son de votre voix à ces
+Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se
+moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez moi à midi...
+Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes, des
+chemises, un chapeau aux adresses que voici.
+
+Julien regardait l'écriture de ces adresses.
+
+--C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit
+tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui
+pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez
+d'esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous
+indiquera à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!
+
+Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiqués par les
+adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le bottier,
+en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.
+
+Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore
+plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau
+du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une
+épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux,
+le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut
+riche de cette expérience, que le surlendemain, à midi, il se présenta à
+l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.
+
+--Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère.
+Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il était à la
+vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour
+voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en province,
+est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
+ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui
+dit:
+
+--Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de
+danse?
+
+L'abbé resta pétrifié.
+
+--Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.
+
+Le marquis montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé,
+alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait
+sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de
+chemises chez la lingère.
+
+--Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre
+à ces détails.
+
+--Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton
+impératif et bref, qui donna à penser à Julien; fort bien! prenez encore
+vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.
+
+En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé:
+
+--Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.
+
+Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque
+magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans son
+émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il
+contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai lire
+tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de Rênal se
+serait cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que le marquis
+de La Mole vient de faire pour moi.
+
+Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé Julien osa
+s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une
+édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour
+n'être pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des
+quatre-vingts volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le
+chef-d'oeuvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant
+pour porter au comble l'admiration de Julien.
+
+Une heure après, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec
+étonnement que Julien écrivait _cela_ avec deux _ll_, _cella_. Tout ce
+que l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le
+marquis fort décourage, lui dit avec douceur:
+
+--Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?
+
+--Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il
+se faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait
+le ton rogue de M. de Rênal.
+
+C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé
+franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un
+homme sûr!
+
+--Cela ne s'écrit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies
+seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de
+l'orthographe desquels vous ne serez pas sûr.
+
+A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine
+évidente les bottes de Julien:
+
+--J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours
+à cinq heures et demie, il faut vous habiller.
+
+Julien le regardait sans comprendre.
+
+--Je veux dire mettre des bas, Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui
+je ferai vos excuses.
+
+En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
+resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne
+manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le
+premier à la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien
+marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de
+sa goutte. Ah! il est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il
+le présenta à une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'était
+la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme Mme de
+Maugiron, la sous-préfète de l'arrondissement de Verrières, quand elle
+assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême
+magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La
+Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes
+parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évoque
+d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant, à la
+cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans doute des
+yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia
+point de reconnaître ce provincial.
+
+Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose
+de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas
+les petites choses.
+
+Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé,
+entra vers les six heures et demie; il avait une tête fort petite.
+
+--Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il
+baisait la main.
+
+Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant
+dès le premier abord.
+
+Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme, dont les
+plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison.
+
+A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en
+bottes et en éperons; et moi je dois être en souliers apparemment
+comme inférieur. On se mit à table. Julien entendit la marquise qui
+disait un mot sévère, en élevant un peu la voix. Presque en même temps,
+il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite,
+qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant
+en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux
+aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la
+suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine,
+mais qui se souvient de l'obligation d'être imposant. Mme de Rênal avait
+cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en faisait
+compliment; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci. Julien
+n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'était du feu de la
+saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de Mlle Mathilde,
+c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de Mme de Rênal
+s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une
+indignation généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin
+du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux
+de Mlle de La Mole: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle
+ressemblait cruellement à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus,
+et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait
+admirable de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut pas
+l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était plus riche et
+plus noble que lui.
+
+Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.
+
+Vers le second service, il dit à son fils:
+
+--Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de
+prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella
+se peut.
+
+--C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit _cela_
+avec deux _ll_.
+
+Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu
+trop marquée à Norbert; mais en général on fut content de son regard.
+
+Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien
+avait reçue, car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément
+en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque de Besançon, se
+dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur. A partir
+de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement tut rendu facile,
+parce qu'il venait de décider que Mlle de La Mole ne serait jamais une
+femme à ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis, et
+se laissait difficilement intimider par eux. Il eût joui de tout son
+sang-froid, si la salle à manger eût été meublée avec moins de
+magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut
+chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur
+en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient
+pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux dont la
+timidité tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait
+l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un peu
+d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea par un signe
+l'interlocuteur de Julien à le pousser vivement. Serait-il possible
+qu'il sût quelque chose? pensait-il.
+
+Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa timidité
+pour montrer non pas de l'esprit chose impossible à qui ne sait pas; a
+langue dont on se sert à paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
+présentées sans grâce ni à-propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement
+le latin.
+
+L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions, qui, par
+hasard savait le latin, il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut
+plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à
+l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin
+l'ameublement magnifique de la salle à manger il en vint à exposer sur
+les poètes latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part.
+En honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur, on
+entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre
+ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
+pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine, ou un
+pauvre diable de poète lauréat suivant la cour et faisant des odes pour
+le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron.
+On parla de l'état de la société sous Auguste et sous George, aux deux
+époques l'aristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se
+voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple chevalier;
+et en Angleterre elle avait réduit George à peu près à l'état d'un doge
+de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de
+torpeur, où l'ennui le plongeait au commencement du dîner.
+
+Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes comme Southey, lord
+Byron, George, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais il
+n'échappa à personne que, toutes les fois qu'il était question de faits
+passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des ouvres
+d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable
+supériorité. Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
+apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu'il avait
+eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.
+
+Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait
+une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.
+
+--Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme
+instruit dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
+Julien en entendit quelque chose.
+
+Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit de la maîtresse
+de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon gré d'avoir
+engagé l'académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LES PREMIERS PAS
+
+ Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de
+ milliers d'hommes éblouit ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont
+ supérieurs. Ma tête se perd.
+
+ Poemi dell'av. REINA.
+
+
+Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres
+dans la bibliothèque, lorsque Mlle Mathilde y entra par une petite porte
+de dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que
+Julien admirait cette invention Mlle Mathilde paraissait fort étonnée et
+assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva, en papillotes
+l'air dur, hautain et presque masculin. Mlle de La Mole avait le secret
+de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans qu'il y
+parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce
+qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume
+de _la Princesse de Babylone_ de Voltaire, digne complément d'une
+éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'oeuvre du
+Sacré-Coeur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du
+piquant de l'esprit pour s'intéresser à un roman.
+
+Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il
+venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut
+bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence. Il fut
+parfait pour lui: il lui offrit de monter à cheval.
+
+--Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.
+
+Julien comprit ce _nous_ et le trouva charmant.
+
+--Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un
+arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! équarrir et d'en faire des
+planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter à cheval,
+cela ne m'est pas arrivé six fois en ma vie.
+
+--Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.
+
+Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de ***, à Verrières, et
+croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de
+Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter
+brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
+deux habits. Au dîner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui
+demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en
+termes généraux.
+
+--M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
+remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le
+cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y
+attacher, et, faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de
+cette rue si longue, près du pont.
+
+Mlle Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire; ensuite son
+indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de
+simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.
+
+--J'augure bien de ce petit prêtre dit le marquis à l'académicien; un
+provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais
+vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des
+dames!
+
+Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à
+la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre
+cours, Mlle Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
+de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien
+rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
+quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme
+auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.
+
+Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
+ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de
+lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin;
+mais la tournure était mesquine, et la physionomie celle de l'envie.
+
+Le marquis entra.
+
+--Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
+sévère.
+
+--Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.
+
+--Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est
+malheureux.
+
+Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'était un neveu de
+l'académicien ami de Mme de La Mole, il se destinait aux lettres.
+L'académicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrétaire.
+Tanbeau, qui travaillait dans une chambre écartée, ayant su la faveur
+dont Julien était l'objet voulut la partager et le matin il était venu
+établir son écritoire dans la bibliothèque.
+
+A quatre heures, Julien osa après un peu d'hésitation, paraître chez le
+comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé, car
+il était parfaitement poli.
+
+--Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et, après
+quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.
+
+--Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez
+eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux,
+que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé
+par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le
+monter ce matin.
+
+--Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous
+ai fait toutes les objections que réclame la prudence, le fait est qu'il
+est quatre heures, nous n'avons pas de temps à perdre.
+
+Une fois qu'il fut à cheval:
+
+--Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.
+
+--Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple,
+tenir le corps en arrière.
+
+Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.
+
+--Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
+menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous
+passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur
+cheval en l'arrêtant tout court.
+
+Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la
+promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit à sa
+soeur:
+
+--Je vous présente un hardi casse-cou.
+
+A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit
+justice à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
+dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin
+les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la
+chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.
+
+Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au
+milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et
+il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre.
+
+L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
+qu'il périsse; si c'est un homme de coeur qu'il se tire d'affaire tout
+seul, pensait-il.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+L'HÔTEL DE LA MOLE
+
+ Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
+
+ RONSARD.
+
+
+Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La
+Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
+singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. Mme de La Mole
+proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait à
+dîner certains personnages.
+
+--J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis.
+L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
+gens que nous admettons auprès de nous. _On ne s'appuie que sur ce qui
+résiste_, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
+c'est du reste un sourd-muet.
+
+Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que j'écrive
+les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois arriver
+dans ce salon.
+
+Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
+faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du
+marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut
+le dire à la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
+aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats
+également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé malmener par le
+marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui adressé par Mme de
+La Mole.
+
+Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des
+maîtres de la maison, ils étaient trop accoutumes à outrager pour se
+désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les
+jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient rares,
+on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.
+
+Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
+paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
+été exposée à de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
+ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème de la _disgrâce_.
+
+Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son salon
+fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
+collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
+amusants pour y être admis comme subalternes.
+
+Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
+politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
+abordée dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
+détresse.
+
+Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de
+s'amuser, que même les Jours de dîners, à peine le marquis avait-il
+quitté le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
+plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place,
+ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
+pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de
+l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
+permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais
+politique, on pouvait librement raisonner de tout.
+
+Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
+lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
+une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
+d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
+qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
+qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se
+taisaient après quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps
+qu'il taisait.
+
+Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
+par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
+l'émigration. Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de
+rente; quatre tenaient pour ta _Quotidienne_, et trois pour la Gazette
+de France. L'un d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote
+du Château où le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua
+qu'il avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.
+
+En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et
+toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
+et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.
+
+C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin;
+du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement
+la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement doré.
+Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne
+se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais
+par coeur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
+ennuyeux.
+
+Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
+se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
+dire tout le reste de la soirée: je sors de l'hôtel de La Mole, où j'ai
+su que la Russie, etc...
+
+Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
+mois que Mme de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt
+années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet
+depuis la Restauration.
+
+Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs, ils se
+seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
+plus de rien. Rarement le manque d'égards était direct mais Julien avait
+déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
+marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux.
+Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout
+ce qui n'était pas issu de gens _montant dans les carrosses du roi_.
+Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur
+figure l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect
+ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.
+
+Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait
+à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour
+qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
+C'était une attention pour la marquise, Julien savait la vérité par
+l'abbé Pirard.
+
+Un matin que l'abbé travaillait avec Julien dans la bibliothèque du
+marquis, à l'éternel procès de Frilair:
+
+--Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec Mme la
+marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour
+moi?
+
+--C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
+l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu
+l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.
+
+--C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi. Je
+m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à Mlle
+de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité des amis de
+la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
+d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.
+
+L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
+un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce
+sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tête. Julien vit
+Mlle de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un
+livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération pour
+Julien. Celui-là n'est pas né à genoux pensa-t-elle, comme ce vieil
+abbé. Dieu! qu'il est laid.
+
+A dîner, Julien n'osait pas regarder Mlle de La Mole mais elle eut la
+bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là on attendait beaucoup de
+monde, elle l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
+guère les gens d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin.
+Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir
+que les collègues de M. Le Bourguignon restés dans le salon, avaient
+l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de Mlle de La Mole.
+Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa part, elle fut
+cruelle pour les ennuyeux.
+
+Mlle de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque
+tous les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se
+trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de
+Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa
+soeur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A
+l'extrémité du canapé, opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde
+Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez
+basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants, Norbert y
+maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui adressant
+la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-là, Mlle
+de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la montagne sur
+laquelle est placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire
+si cette montagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
+riait de grand coeur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se
+sentait incapable de rien inventer de semblable. C'était comme une
+langue étrangère qu'il eût comprise et admirée, mais qu'il n'eût pu
+parler.
+
+Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue avec les
+gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison
+eurent d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On peut juger si
+Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond des choses, et la
+manière d'en plaisanter.
+
+--Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce
+qu'il voudrait arriver à la préfecture par le génie? il étale ce front
+chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.
+
+--C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de
+Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de
+cultiver un mensonge auprès de chacun de ses amis, pendant des années de
+suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitié,
+c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
+d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.
+
+Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour
+la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
+les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère
+de l'honnête homme qui ne garde rien sur le coeur, qu'il brille le plus.
+Cette manoeuvre paraît, quand il a quelque service à demander. Un des
+grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M.
+Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.
+
+--Bah! je ne croirais pas à ces propos, c'est jalousie de métier entre
+petites gens, dit le comte de Caylus.
+
+--M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait
+la Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
+Borgo.
+
+--Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas
+qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent
+abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher
+Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table à l'autre.
+
+--Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit Mlle de La Mole. Qui n'a pas
+trahi?
+
+--Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M.
+Sainclair, ce fameux libéral, et que diable vient-il y faire? Il faut
+que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il
+a tant d'esprit.
+
+--Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a
+des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...
+
+--Voyez, dit Mlle de La Mole, voilà l'homme indépendant, qui salue
+jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru
+qu'il allait la porter à ses lèvres.
+
+--Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le
+croyons, reprit M. de Croisenois.
+
+--Sainclair vient ici pour être de l'académie, dit Norbert, voyez comme
+il salue le baron L..., Croisenois.
+
+--Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.
+
+--Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui
+arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand
+poète, fût-ce Dieu le Père.
+
+--Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit Mlle
+de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.
+
+--Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton!
+dit M. de Caylus.
+
+--Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde
+Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la première fois: Il ne
+manque au public, à mon égard, qu'un peu d'habitude...
+
+Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes
+finesses d'une moquerie légère pour rire d'une plaisanterie, il
+prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait, dans les propos
+de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était
+choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de
+l'envie, en quoi assurément il se trompait.
+
+Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons
+pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il
+avait écrit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair.
+
+Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
+successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton
+et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet,
+et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou
+quatre phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait
+besoin d'espace.
+
+Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre
+phrases de six lignes chacune pour être brillant.
+
+--_Cet homme disserte_, il ne cause pas, disait quelqu'un derrière
+Julien.
+
+Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte
+Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent
+trouvé son nom dans le _Mémorial de Sainte-Hélène_ et dans les morceaux
+d'histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa
+parole, ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, quelquefois
+profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la
+discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de
+l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.
+
+--Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portent trois
+plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois
+aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon
+opinion serait mon tyran.
+
+Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces
+messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé
+trop loin. Heureusement, il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe
+d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit
+que le pauvre Balland allait être immolé. A force de morale et de
+moralité, quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le
+monde, difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme fort riche,
+qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt
+point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante mille livres
+de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de
+tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux un cercle de
+trente personnel. Tout le monde souriait, même les jeunes gens graves,
+l'espoir du siècle.
+
+Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, où il est le plastron évidemment?
+pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui demander.
+
+M. Balland s'esquiva.
+
+--Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti il ne reste
+plus que le petit boiteux Napier.
+
+Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi
+le marquis reçoit-il M. Balland?
+
+Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en
+entendant les laquais annoncer.
+
+--C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que
+des gens tarés.
+
+C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute
+société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort
+exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur
+extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune
+scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit
+d'abondance de coeur aux questions empressés de Julien, puis s'arrêta
+tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le monde, et
+se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de la
+charité chrétienne sa vie dans le monde était un combat.
+
+--Quelle figure a cet abbé Pirard! disait Mlle de La Mole, comme Julien
+se rapprochait du canapé.
+
+Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard
+était sans contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure
+couperosée, qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait
+hideux en ce moment. Croyez après cela aux physionomies pensa Julien;
+c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se reproche
+quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce
+Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
+L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti;
+il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.
+
+Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un
+mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le
+laquais annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections
+venaient de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort bien.
+Le baron présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les
+petite carrés de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour
+qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petite
+morceaux de papier portent un nom qui lui était agréable. Cette
+manoeuvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
+de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de
+cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annoncé le mot de
+galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa.
+
+--S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le comte
+Chalvet, et l'on rit.
+
+Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la
+plupart tarés, mais tous gens d'esprit qui, ce soir-là, abordaient
+successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un
+ministère), le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait
+pas encore la finesse des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va
+voir, par l'énergie des paroles.
+
+--Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au
+moment où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de
+basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à
+l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi
+bon le condamner à mille écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux;
+mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et
+dix ans de basse-fosse.
+
+Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui
+admirait le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La
+petite figure maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était
+hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus
+grand poète de l'époque.
+
+--Ah, monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses
+vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai
+ce propos.
+
+Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis
+est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix,
+que de sinécures n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis
+pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de ces ministres
+passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?
+
+L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de La Mole venait de lui
+dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux
+baissés les gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher
+de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce
+petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et
+venait lui faire la court.
+
+_Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture?_
+C'était dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de
+lettres parfait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mérite
+était de savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait
+de faire une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à
+quelque influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.
+
+L'abbé Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:
+
+--Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa
+seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire
+des Égyptiens, des Perses, etc., il vous honorée et vous protégera comme
+un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et surtout sur
+des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il
+vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,
+habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de
+Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a
+pas mille écus de rente!
+
+Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! Il avait écrit huit
+ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du
+vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit
+cahier, se dit Julien, a toujours été enfermé à clef! Il monta chez lui
+brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient
+quitté, il ne restait que les hommes à plaques.
+
+Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se
+trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées,
+âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante maréchale de Fervaques
+entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était plus de
+minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut
+profondément ému; elle avait les yeux et le regard de Mme de Rênal.
+
+Le groupe de Mlle de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée
+avec ses amis à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils
+unique de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises
+en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le
+juif venait de mourir laissant à son fils cent mille écus de rente par
+mois, et un nom, hélas! trop connu. Cette position singulière eût exigé
+de la simplicité dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.
+
+Malheureusement, le comte n'était qu'un bon garçon garni de toutes
+sortes de prétentions qui se réveillaient successivement à la voix de
+ses flatteurs.
+
+M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de demander en
+mariage Mlle de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait
+être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).
+
+--Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.
+
+Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était
+la faculté de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne
+d'être roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le
+courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.
+
+Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait Mlle de La Mole, pour lui
+inspirer une joie éternelle. C'était un mélange singulier d'inquiétude
+et de désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort bien
+des bouffé es d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir l'homme
+le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de sa
+personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement insolent,
+disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux ou trois
+jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant qu'ils voulurent, sans
+qu'il s'en doutât, et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:
+
+--Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par le
+temps qu'il fait? lui dit Norbert.
+
+--Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher répondit M. de Thaler.
+Le cheval de gauche me coûté cinq mille francs, et celui de droite ne
+vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que
+de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable à celui de
+l'autre.
+
+La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un
+homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas
+laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un
+instant après en se moquant de lui.
+
+Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été
+donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis
+de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt
+louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue
+guérit de l'envie.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA SENSIBILITÉ ET UNE GRANDE DAME DÉVOTE
+
+ Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant on y est
+ accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
+
+ FAUBRAS
+
+
+Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était Julien le jour où
+l'intendant de la maison lui remit le troisième quartier de ses
+appointements. M. de La Mole l'avait chargé de suivre l'administration
+de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de fréquents
+voyages. Il était chargé en chef de la correspondance relative au fameux
+procès avec l'abbé de Frilair; M. Pirard l'avait instruit.
+
+Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de
+tout genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres, qui
+presque toutes étaient signées.
+
+A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son peu
+d'assiduité, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs élèves
+les plus distingués. Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur
+de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches
+couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était un mérite
+aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup
+moins méchants, beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de
+Besançon; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait
+donné un cheval.
+
+Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait
+dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard
+l'avait mené dans plusieurs maisons jansénistes. Julien fut étonné,
+l'idée de la religion était invinciblement liée dans son esprit à celle
+d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes
+pieux et sévères qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes
+l'avaient pris en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau
+s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira
+qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort dans son
+pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et l'amour de la
+liberté, le frappa.
+
+Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il
+répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis.
+Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit
+de ne jamais adresser la parole à Mlle Mathilde. On était toujours
+parfaitement poli à son égard à l'hôtel de La Mole mais il se sentait
+déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe
+vulgaire, _tout beau tout nouveau_.
+
+Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou
+bien le premier enchantement produit par l'urbanité parisienne était
+passé.
+
+Dès qu'il cessait de travailler, il était en proie à un ennui mortel,
+c'est l'effet desséchant de la politesse admirable, mais si mesurée, si
+parfaitement graduée suivant les positions, qui distingue la haute
+société. Un coeur un peu sensible voit l'artifice.
+
+Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli.
+Mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel de La
+Mole l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de
+la journée, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait
+l'envie de pleurer. En province, un garçon de café prend intérêt à vous,
+s'il vous arrive un accident en entrant dans son café. Mais si cet
+accident offre quelque chose de désagréable pour l'amour-propre, en vous
+plaignant, il répétera dix fois le mot qui vous torture. A Paris, on a
+l'attention de se cacher pour rire, mais vous êtes toujours un étranger.
+
+Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent
+donné des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quelque sorte
+au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait commettre des
+milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution: il
+tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus
+fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu
+de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège et demandait
+les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du
+manège, il était presque régulièrement jeté par terre.
+
+Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné, de son
+silence, de son intelligence, et peu à peu, lui confia la suite de
+toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les moments où
+sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des
+affaires avec sagacité; à portée de savoir des nouvelles, il avait du
+bonheur à la Bourse. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait
+facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait
+pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le coeur haut
+cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats. Le
+marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un ordre clair et
+facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.
+
+Mme de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait quelquefois
+de Julien. L'imprévu produit par la sensibilité est l'horreur des
+grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le
+marquis prit son parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe
+dans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret de la
+marquise. Elle daignait s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le baron
+de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie impassible. Il était
+petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au Château, et, en
+général, ne disait rien sur rien. Telle était sa façon de penser. Mme de
+La Mole eût été passionnément heureuse pour la première fois de sa vie,
+si elle eût pu en faire le mari de sa fille.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+MANIÈRE DE PRONONCER
+
+ Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements de la
+ vie journalière des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes
+ colères pour les petites causes, ou pour des événements que la voix de
+ la renommée transfigure en les portant au loin.
+
+ GRATIUS.
+
+
+Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait jamais de
+questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour,
+poussé dans un café de la rue Saint-Honoré, par une averse soudaine, un
+grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard sombre le
+regarda à son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de Mlle
+Amanda.
+
+Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer cette
+première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
+L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout
+ce qui était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant
+la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des
+petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
+convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de
+minute en minute: _Monsieur votre adresse? je vous méprise._
+
+La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par
+frapper la foule.
+
+Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse.
+L'homme à la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta
+au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit
+au visage, il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
+le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner de
+temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.
+
+Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des
+hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer
+cette sensibilité si humiliante?
+
+Il eût voulu pouvoir se battre à l'instant. Mais une difficulté
+l'arrêtait. Dans tout ce grand Paris, où prendre un témoin? il n'avait
+pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes,
+régulièrement, au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de
+lui. Je suis insociable, et m'en voilà cruellement puni, pensa-t-il.
+Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé
+Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut
+sincère avec lui.
+
+--Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une condition: si
+vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance
+tenante.
+
+--Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils
+allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses
+billets, au fond du faubourg Saint-Germain.
+
+Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez
+lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de Mme de
+Rênal, employé jadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait
+donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.
+
+Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la
+veille, et une des siennes.
+
+On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure;
+enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.
+Ils trouvèrent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc,
+mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et
+l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite,
+portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés
+avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se
+faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a
+fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout,
+jusqu'aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné.
+Sa physionomie, noble et vide, annonçait des idées convenables et rares
+l'idéal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la
+plaisanterie, beaucoup de gravité.
+
+Julien, auquel son lieutenant du 96e avait expliqué que se faire
+attendre si longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à
+la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de
+Beauvoisis. Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien
+voulu en même temps être de bon ton.
+
+Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son
+air à la fois compassé, important et content de soi de l'élégance
+admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'oeil toute
+idée d'être insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son
+étonnement fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du
+grossier personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule
+parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.
+
+--C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien
+dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je
+ne comprends pas, d'honneur...
+
+La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de
+son humeur.
+
+--Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait
+toute l'affaire.
+
+M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez
+content de la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est
+clair, se disait-il en l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces
+bottes sont bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le grand
+matin!... Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de
+Beauvoisis.
+
+Dès qu'il se fut donné cette explication, il revint à une politesse
+parfaite, et presque d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez
+long, l'affaire était délicate, mais enfin Julien ne put se refuser à
+l'évidence. Le jeune homme si bien né qu'il avait devant lui n'offrait
+aucun point de ressemblance avec le grossier personnage, qui la veille,
+l'avait insulté.
+
+Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller, il faisait
+durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de
+Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué de
+ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.
+
+Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste, mais qui
+ne l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière
+singulière de remuer la langue en prononçant les mots... Mais enfin,
+dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher
+querelle.
+
+Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais
+l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les
+mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M.
+Sorel n'était point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un
+homme, parce qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.
+
+Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de
+Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard,
+Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.
+
+Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège
+et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant.
+Deux laquais voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de
+poing: au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur
+eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.
+
+Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus
+plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur:
+
+--Qu'est ça? qu'est ça?
+
+Il était évidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui
+permettait pas de marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il
+s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid
+légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.
+
+Le lieutenant du 96e comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se
+battre; il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les
+avantages de l'initiative.
+
+--Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière à duel!
+
+--Je le croirais assez, reprit le diplomate.
+
+--Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu'un autre monte.
+
+On ouvrit la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en
+faire les honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de
+M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en
+allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en
+robe de chambre.
+
+Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point ennuyeux
+comme les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole, et je vois
+pourquoi, ajouta-t-il un instant après ils se permettent d'être
+indécents. On parlait des danseuses que le public avait distinguées dans
+un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des
+anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e,
+ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prétendre les
+savoir; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à
+l'ami du chevalier, il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands
+détails, et fort bien.
+
+Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au
+milieu de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant
+la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé,
+suivant eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez le marquis de La
+Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé prononcer un tel mot.
+
+Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras, on le
+lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie et le
+chevalier de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le
+reconduire chez lui dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien
+indiqua l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune
+diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais il trouvait la
+conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon
+lieutenant du 96e.
+
+Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça? pensait Julien. Que je suis heureux
+d'avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû
+supporter encore cette injure dans un café! La conversation amusante
+n'avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que
+l'affectation diplomatique est bonne à quelque chose.
+
+L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il, à une conversation
+entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de
+la Fête-Dieu, ils osent raconter et avec détails pittoresques des
+anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le
+raisonnement sur la chose politique, et ce manque-là est plus que
+compensé par la grâce de leur ton et la parfaite justesse de leurs
+expressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je
+serais heureux de les voir souvent!
+
+A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux
+informations: elles ne furent pas brillantes.
+
+Il était fort curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment lui
+faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient
+pas d'une nature encourageante.
+
+--Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est impossible que
+j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La Mole, et
+encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.
+
+--Il est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.
+
+Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que
+ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, était fils naturel d'un
+ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une
+fois qu'il fut établi, le jeune diplomate et son ami daignèrent faire
+quelques visites à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa
+chambre. Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie à
+l'Opéra.
+
+--Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre
+première sortie soit pour le _Comte Ory_.
+
+A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux chanteur
+Geronimo, qui avait alors un immense succès.
+
+Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour
+soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme
+l'enchantait. Par exemple le chevalier bégayait un peu, parce qu'il
+avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut.
+Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule qui
+amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial doit
+chercher à imiter.
+
+On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison
+fit prononcer son nom.
+
+--Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils
+naturel d'un riche gentilhomme de Franche-Comté, mon ami intime?
+
+Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
+contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.
+
+--M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un
+charpentier.
+
+--Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi maintenant de
+donner de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai une
+grâce à vous demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure
+de votre temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez
+assister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois
+encore quelquefois des façons de province, il faudrait vous en défaire,
+d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands
+personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque mission.
+Passez au bureau de location pour vous faire reconnaître; on vous a
+donné les entrées.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+UNE ATTAQUE DE GOUTTE
+
+ Et j'eus de l'avancement, non pour mon mérite, mais parce que mon maître
+ avait la goutte.
+
+ BERTOLOTTI.
+
+
+Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque amical; nous
+avons oublié de dire que, depuis six semaines, le marquis était retenu
+chez lui par une attaque de goutte.
+
+Mlle de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la mère de la
+marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants, ils
+étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à se dire. M.
+de La Mole, réduit à Julien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se
+faisait lire les journaux. Bientôt le jeune secrétaire fut en état de
+choisir les passages intéressants. Il y avait un journal nouveau que le
+marquis abhorrait; il avait juré de ne le jamais lire, et chaque jour en
+parlait. Julien riait et admirait la pauvreté du duel entre le pouvoir
+et une idée. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid
+qu'il était tenté de perdre en passant des soirées tête à tête avec un
+si grand seigneur. Le marquis, irrité contre le temps présent, se fit
+lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin l'amusait.
+
+Un jour le marquis dit, avec ce ton de politesse excessive, qui souvent
+impatientait Julien:
+
+--Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu:
+quand il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez,
+à mes yeux, le frère cadet du comte de Retz, c'est-à-dire le fils de mon
+ami le vieux duc.
+
+Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir même, il
+essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un égal.
+Julien avait un coeur digne de sentir la vraie politesse, mais il
+n'avait pas l'idée des nuances. Il eût juré, avant cette fantaisie du
+marquis, qu'il était impossible d'être reçu par lui avec plus d'égards.
+Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour sortir, le
+marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à cause de sa
+goutte.
+
+Cette idée singulière occupa Julien: se moquerait-il de moi? pensa-t-il.
+Il alla demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins poli que le
+marquis, ne lui répondit qu'en sifflant et parlant d'autre chose. Le
+lendemain matin, Julien se présenta au marquis, en habit noir, avec son
+portefeuille et ses lettres à signer. Il en fut reçu à l'ancienne
+manière. Le soir en habit bleu, ce fut un ton tout différent et
+absolument aussi poli que la veille.
+
+--Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez
+la bonté de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il
+faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais
+franchement et sans songer à autre chose qu'à raconter clairement et
+d'une façon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a
+que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la
+guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
+mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours
+il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu à
+Hambourg, pendant l'émigration.
+
+Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les
+Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.
+
+M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut
+l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui
+demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais en taisant deux
+choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au
+marquis, et la parfaite incrédulité qui n'allait pas trop bien à un
+futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva
+fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café de la
+rue Saint-Honoré avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut
+l'époque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maître et
+le protégé.
+
+M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les
+commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir;
+bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement les fausses
+manières de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent
+à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont
+trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour
+un sot.
+
+L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et
+dura plusieurs mois.
+
+On s'attache bien à un bel épagneul se disait le marquis, pourquoi ai-je
+tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je le
+traite comme un fils, eh bien! où est l'inconvénient? Cette fantaisie,
+si elle dure me coûtera un diamant de cinq cents louis dans mon
+testament.
+
+Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé,
+chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.
+
+Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui
+donner des décisions contradictoires sur le même objet.
+
+Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le
+marquis sans apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions,
+et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui
+transcrivait les décisions relatives à chaque affaire sur un registre
+particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.
+
+Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en
+moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui
+proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui
+tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes
+les dépenses des terres que Julien était chargé d'administrer.
+
+Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres
+affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois
+nouvelles spéculations sans le secours de son prête-nom qui le volait.
+
+--Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune
+ministre.
+
+--Monsieur, ma conduite peut être calomnie.
+
+--Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.
+
+--Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de votre main
+sur le registre; cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs.
+Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
+comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade,
+écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.
+
+Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais
+question d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour
+l'amour-propre toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré
+lui, il éprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce
+n'est pas que Julien fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce
+n'était pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux
+chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait
+avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
+ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux
+chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa
+croix que le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
+grand seigneur.
+
+Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les
+affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut
+absolument lui donner quelques billets de banque que son prête-nom
+venait de lui apporter de la Bourse.
+
+--J'espère, Monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect que
+je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.
+
+--Parlez, mon ami.
+
+--Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est
+pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout à
+fait les façons que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit
+bleu.
+
+Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.
+
+Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.
+
+--Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abbé. Je connais la
+naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret
+sur cette confidence.
+
+Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
+l'anoblis.
+
+Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.
+
+--Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers
+extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec
+mes notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque
+lettre dans sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq
+jours.
+
+En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la
+futilité des prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.
+
+Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur,
+il toucha le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il
+voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand
+seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en
+recevant la récompense par dix années de ministère.
+
+A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de
+jeunes seigneurs russes qui l'initièrent.
+
+--Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez
+naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation
+présente, que nous cherchons tant à nous donner.
+
+--Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff:
+Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voilà,
+d'honneur, la seule religion de l'époque, ne soyez ni fou, ni affecté,
+car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le
+précepte ne serait plus accompli.
+
+Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke,
+qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit
+pendant une heure. La façon dont Julien se conduisit, au milieu des
+vingt personnes qui attendaient, est encore citée parmi les jeunes
+secrétaires d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable.
+
+Il voulut voir, malgré les plaisanteries des dandys ses amis, le célèbre
+Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke.
+Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne
+badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré,
+vilipendé, etc.
+
+Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait.
+Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie
+vu en Angleterre.
+
+_L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu_, lui avait dit
+Vane...
+
+Nous supprimons le reste du système comme cynique.
+
+A son retour:
+
+--Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La
+Mole...
+
+Il se taisait.
+
+--Quelle idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis
+vivement.
+
+--Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour;
+il est visité par le démon au suicide, qui est le dieu du pays.
+
+2º L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en
+débarquant en Angleterre.
+
+3º Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
+anglais.
+
+--A mon tour, dit le marquis:
+
+Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie,
+qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui
+désirent passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant
+pour les rois?
+
+--On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit
+Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on
+s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on
+se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent
+que répondre, et le lendemain matin, à sept heures, ils vous font dire
+par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a été inconvenant.
+
+--Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme
+profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en
+Angleterre.
+
+--Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une fois la
+semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.
+
+--Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne
+veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutumé au ton
+plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à
+nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez
+le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est
+depuis six mois employé dans là diplomatie. Remarquez, ajouta le
+marquis, d'un air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces,
+que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une faute
+et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand mes procès
+vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour
+vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et n'en de
+plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.
+
+--Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus.
+Il se crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos,
+susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une
+conversation animée, peuvent échapper à tout le monde.
+
+Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron
+de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie et
+s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en
+remplacement de M. de Rênal destitué.
+
+Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre
+qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin. Le fait est
+que, dans une réélection générale qu'on préparait pour la Chambre des
+députés, le nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand
+collège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rênal qui
+était porté par les libéraux.
+
+Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de Mme de
+Rênal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut
+impénétrable. Il finit par demander à Julien la voix de son père dans
+les élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.
+
+--Vous devriez, Monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de
+La Mole.
+
+En effet, _je le devrais_, pensa Julien; mais un tel coquin!...
+
+--En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La
+Mole pour prendre sur moi de présenter.
+
+Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prétention du
+Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.
+
+--Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me
+présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour
+après-demain. Ce sera un de nos nouveaux préfets.
+
+--En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur
+du dépôt de mendicité pour mon père.
+
+--A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je
+m'attendais à des moralités. Vous vous formez.
+
+Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de
+Verrières venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place
+à M. de Cholin, ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé la
+pétition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon coeur
+de la pétition que Julien récita en lui faisant signer la lettre qui
+demandait cette place au ministre des finances.
+
+A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été
+demandée par la députation du département pour M. Gros, le célèbre
+géomètre: cet homme généreux n'avait que quatorze cents francs de rente,
+et chaque année prêtait six cents francs au titulaire qui venait de
+mourir, pour l'aider à élever sa famille.
+
+Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. Cette famille du mort, comment
+vit-elle aujourd'hui? Cette idée lui serra le coeur. Ce n'est rien, se
+dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux
+parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles
+sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui méritait la croix, c'est
+moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la
+donne.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+QUELLE EST LA DÉCORATION QUI DISTINGUE?
+
+ Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.--C'est pourtant le
+ puits le plus frais de tout le Diar-Békir.
+
+ PELLICO.
+
+
+Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les
+bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de
+toutes les siennes, c'était la seule qui eût appartenu au célèbre
+Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille, qui
+arrivaient d'Hyères.
+
+Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à Paris.
+Il fut d'une froideur parfaite envers Mlle de La Mole. Il parut n'avoir
+gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement des
+détails sur sa manière de tomber de cheval avec grâce.
+
+Mlle de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure
+n'avaient plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa
+conversation; on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif.
+Malgré ces qualités raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien
+de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de
+choses comme importantes. Mais on voyait qu'il était homme à soutenir
+son dire.
+
+--Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit Mlle de La Mole à
+son père, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à
+Julien. Mon frère vous l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est un
+La Mole!
+
+--Oui, mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au
+La Mole dont vous me parlez.
+
+On annonça M. le duc de Retz.
+
+Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; à le voir, il
+lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens
+habitués du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement
+ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant, à
+Hyères, elle regrettait Paris.
+
+Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'âge du bonheur,
+disent tous ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix
+volumes de poésies nouvelles accumulés, pendant le voyage de Provence,
+sur la consolé du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que
+MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se
+figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la
+Provence, la poésie, le midi, etc., etc.
+
+Ces yeux si beaux, où respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore
+le désespoir de trouver le plaisir s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il
+n'était pas exactement comme un autre.
+
+--Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève et qui n'a rien
+de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur
+Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?
+
+--Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc.
+(On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial
+orgueilleux.)
+
+--Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez
+venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier, il est
+question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est
+logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant
+de réputations usurpées!
+
+Julien ne répondait pas.
+
+--Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.
+
+Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je dois des
+comptes à tous les membres de la famille; ne suis-je pas payé comme
+homme d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que
+je dirai à la fille ne contrariera pas les projets du père, du frère, de
+la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il faudrait y
+être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à personne le droit
+de se plaindre.
+
+Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher Mlle
+de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à plusieurs
+femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des
+épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels
+cheveux sans couleur, à force d'être blonds; on dirait que le jour passe
+à travers!... Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans ce regard!
+quels gestes de reine!
+
+Mlle de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait le
+salon.
+
+Le comte Norbert s'approcha de Julien:
+
+--Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à minuit
+pour le bal de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de vous amener.
+
+--Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien, en saluant
+jusqu'à terre.
+
+Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de
+politesse et même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit
+à s'exercer sur la réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot
+obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.
+
+Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel
+de Retz. La cour d'entrée était couverte d'une immense tente de coutil
+cramoisi avec des étoiles en or: rien de plus élégant. Au-dessous de
+cette tente, la cour était transformée en un bois d'orangers et de
+lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment
+les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de
+terre. Le chemin que parcouraient les voitures était sablé.
+
+Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas
+l'idée d'une telle magnificence; en un instant, son imagination émue fut
+à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal,
+Norbert était heureux, et lui voyait tout en noir; à peine entrés dans
+la cour, les rôles changèrent.
+
+Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant
+de magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense de
+chaque chose et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé, Julien
+remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.
+
+Pour lui, il arriva séduit, admirant et presque timide à force
+d'émotion, dans le premier des salons où l'on dansait. On se pressait à
+la porte du second et la foule était si grande, qu'il lui fut impossible
+d'avancer. La décoration de ce second salon représentait l'Alhambra de
+Grenade.
+
+--C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme à
+moustaches, dont l'épaule entrait dans la poitrine de Julien.
+
+--Mlle Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus jolie, lui répondait son
+voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place; vois son air
+singulier.
+
+--Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce
+sourire gracieux au moment où elle figure seule dans cette contredanse.
+C'est, d'honneur impayable.
+
+--Mlle de La Mole a l'air d'être maîtresse du plaisir que lui fait son
+triomphe, dont elle s'aperçoit fort bien. On dirait qu'elle craint de
+plaire à qui lui parle.
+
+--Très bien! voilà l'art de séduire.
+
+Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme séduisante:
+sept ou huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de la voir.
+
+--Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le
+jeune homme à moustaches.
+
+--Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment où
+l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma
+foi, rien de plus habile.
+
+--Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un
+troisième.
+
+--Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilité je déploierais pour
+vous, si vous étiez l'homme digne de moi!
+
+--Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le premier; quelque
+prince souverain, beau, spirituel bien fait, un héros à la guerre, et
+âgé de vingt ans tout au plus.
+
+--Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce
+mariage, on ferait une souveraineté; ou tout simplement le comte de
+Thaler, avec son air de paysan habillé...
+
+La porte fut dégagée, Julien put entrer.
+
+Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle vaut
+la peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la
+perfection pour ces gens-là.
+
+Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir
+m'appelle, se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son
+expression. La curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe,
+fort basse des épaules, de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité
+d'une manière peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la
+jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien
+reconnut ceux qu'il avait entendus à la porte, étaient entre elle et
+lui.
+
+--Vous monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il
+pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?
+
+Il ne répondait pas.
+
+--Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent
+d'une façon parfaite.
+
+Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel était l'homme heureux
+dont on voulait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas
+encourageante.
+
+--Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à
+écrire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.
+
+Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.
+
+--Vous êtes un sage, Monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt plus
+marqué; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe,
+comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.
+
+Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien, et de chasser de son
+coeur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu
+exagéré peut-être.
+
+--J.-J. Rousscau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il
+s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait
+le coeur d'un laquais parvenu.
+
+--Il a fait le _Contrat Social_, dit Mathilde du ton de la vénération.
+
+--Tout en prêchant la république et le renversement des dignités
+monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la
+direction de sa promenade après dîner, pour accompagner un de ses amis.
+
+--Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet
+du côté de Paris..., reprit Mlle de La Mole avec le plaisir et l'abandon
+de la première jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir à
+peu près comme l'académicien qui découvrit l'existence du roi Feretrius.
+L'oeil de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment
+d'enthousiasme, la froideur de son _partner_ la déconcerta profondément.
+Elle fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui avait coutume de
+produire cet effet-là sur les autres.
+
+Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avançait avec empressement
+vers Mlle de La Mole. Il fut un instant à trois pas d'elle, sans pouvoir
+pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle.
+La jeune marquise de Rouvray était près de lui: c'était une cousine de
+Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l'était que depuis
+quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout
+l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance
+uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement
+belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle fort âgé.
+
+Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule,
+regardait Mathilde d'un air riant elle arrêtait ses grands yeux, d'un
+bleu céleste, sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle que
+tout ce groupe! Voilà Croisenois qui prétend m'épouser, il est doux,
+poli, il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui
+qu'ils donnent ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra
+au bal avec cet air borné et content. Un an après le mariage, ma
+voiture, mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de Paris,
+tout cela sera aussi bien que possible tout à fait ce qu'il faut pour
+faire périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple;
+et après?...
+
+Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à
+l'approcher, et lui parlait, mais elle rêvait sans l'écouter. Le bruit
+de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal.
+Elle suivait de l'oeil machinalement Julien, qui s'était éloigné d'un
+air respectueux, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin
+de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans son
+pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de ses parentes
+avait épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait un peu contre
+la police de la congrégation.
+
+Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa
+Mathilde, c'est la seule chose qui ne s'achète pas.
+
+Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! quel dommage qu'il ne soit
+pas venu de façon à m'en faire honneur. Mathilde avait trop de goût pour
+amener dans la conversation un bon mot fait d'avance, mais elle avait
+aussi trop de vanité pour ne pas être enchantée d'elle-même. Un air de
+bonheur remplaça dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le marquis de
+Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le succès, et
+redoubla de faconde.
+
+Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter à mon bon mot? se dit
+Mathilde. Je répondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela
+s'achète; une croix, cela se donne; mon frère vient de l'avoir,
+qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un
+parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert.
+Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et
+par conséquent de plus méritoire. Voilà ce qui est drôle! c'est le
+contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune,
+on épouse la fille de M. Rothschild.
+
+Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort est encore
+la seule chose que l'on ne soit pas avisé de solliciter.
+
+--Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.
+
+Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu
+de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq
+minutes, que son amabilité en fut déconcertée. C'était pourtant un homme
+d'esprit et fort renommé comme tel.
+
+Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un inconvénient, mais
+elle donne une si belle position sociale à son mari! Je ne sais comment
+fait ce marquis de La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux dans
+toutes les nuances, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs,
+cette singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute
+naissance et beaucoup de fortune le génie n'est point un ridicule, et
+alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce
+mélange d'esprit, de caractère et d'à-propos, qui fait l'amabilité
+parfaite... Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois,
+le marquis répondait à Mathilde d'un air vide et comme récitant une
+leçon:
+
+--Qui ne connaît ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
+conspiration, ridicule, absurde.
+
+--Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a
+agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très
+choqué.
+
+Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés de l'air
+hautain et presque impertinent de Mlle de La Mole, elle était suivant
+lui l'une des plus belles personnes de Paris.
+
+--Comme elle serait belle sur un trône! dit-il à M. de Croisenois, et il
+se laissa amener sans difficulté.
+
+Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien
+n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et
+quoi de plus laid que le jacobin sans succès?
+
+Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d'Altamira avec M. de
+Croisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir.
+
+Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. Elle
+trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand
+il se repose; mais elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une
+attitude: _l'utilité, l'admiration pour l'utilité_.
+
+Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement de deux
+Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'était digne de son
+attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne
+du bal, parce qu'il vit entrer un général péruvien.
+
+Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit à penser
+que, quand les États de l'Amérique méridionale seront forts et
+puissants, ils pourront rendre à l'Europe la liberté que Mirabeau leur a
+envoyée. Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché de
+Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'était pas séduit, et se
+trouvait piquée de son départ; elle voyait son oeil noir briller en
+parlant au général péruvien. Mlle de La Mole promenait ses regards sur
+les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune de ses rivales ne
+pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire
+condamner à mort, en lui supposant même toutes les chances favorables?
+
+Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais
+inquiétait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot
+piquant et de réponse difficile.
+
+Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'offenserait, je
+le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde, mais elle étiole ces
+qualités de l'âme qui font condamner à mort.
+
+En ce moment, quelqu'un disait près d'elle:
+
+--Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel;
+c'est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité en 1268. C'est
+l'une des plus nobles familles de Naples.
+
+Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime La haute naissance
+ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point condamner à
+mort! Je suis donc prédestinée à déraisonner ce soir. Puisque je ne suis
+qu'une femme comme une autre, eh bien, il faut danser. Elle céda aux
+instances du marquis de Croisenois, qui depuis une heure sollicitait une
+galope. Pour se distraire de son malheur en philosophie, Mathilde voulut
+être parfaitement séduisante, M. de Croisenois fut ravi.
+
+Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l'un des plus jolis hommes de
+la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible d'avoir
+plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le voyait, mais avec
+froideur.
+
+Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croisenois! se
+disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure après... Où est
+le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après six mois
+d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal, qui fait l'envie de
+toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnée des hommages
+d'une société que je ne puis pas imaginer mieux composée. Il n'y a ici
+de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et
+cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages
+le sort ne m'a-t-il pas donnés: illustration, fortune jeunesse! hélas!
+tout, excepté le bonheur.
+
+Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé
+toute la soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment à
+tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de
+conversation, ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une
+grande découverte, à une chose que je leur répète depuis une heure. Je
+suis belle, j'ai cet avantage pour lequel Mme de Staël eût tout
+sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une
+raison pour que je m'ennuie moins, quand j'aurai changé mon nom pour
+celui du marquis de Croisenois?
+
+Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce
+pas un homme parfait? c'est le chef-d'oeuvre de l'éducation de ce
+siècle; on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et
+même spirituelle, à vous dire, il est brave... Mais ce Sorel est
+singulier, se dit-elle, et son oeil quittait l'air morne pour l'air
+fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas
+reparaître!
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE BAL
+
+ Le luxe des toilettes, l'éclat des bougies, les parfums; tant de jolis
+ bras, de belles épaules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlèvent,
+ des peintures de Cicéri! Je suis hors de moi!
+
+ Voyages d'Uzeri.
+
+
+--Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole, je vous en
+avertis, c'est de mauvaise grâce au bal.
+
+--Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un air
+dédaigneux, il fait trop chaud ici.
+
+A ce moment, comme pour justifier Mlle de La Mole le vieux baron de
+Tolly se trouva mal et tomba; on fut obligé de l'emporter. On parla
+d'apoplexie, ce fut un événement désagréable.
+
+Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne
+regarder jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des
+choses tristes.
+
+Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui même
+n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut.
+
+Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, après qu'elle eut
+dansé. Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un
+autre salon. Chose étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur
+impassible qui lui était si naturel; il n'avait plus l'air anglais.
+
+Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde.
+Son oeil est plein d'un feu sombre il a la tournure d'un prince déguisé,
+son regard à redoublé d'orgueil.
+
+Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec
+Altamira, elle le regardait fixement étudiant ses traits pour y chercher
+ces hautes qualités qui peuvent valoir à un homme l'honneur d'être
+condamné à mort.
+
+Comme il passait près d'elle:
+
+--Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme!
+
+O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde, mais il a une figure si
+noble, et ce Danton était si horriblement laid un boucher, je crois.
+Julien était encore assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler,
+elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question
+extraordinaire pour une jeune fille.
+
+--Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.
+
+--Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec
+l'expression du mépris le plus mal déguisé, et l'oeil encore enflammé de
+sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien
+nés, il était avocat à Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle,
+ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il a commencé comme plusieurs pairs que
+je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage énorme aux yeux
+de la beauté, il était fort laid.
+
+Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et
+assurément fort peu poli.
+
+Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement penché, et avec
+un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis payé pour vous
+répondre, et je vis de mon salaire. Il ne daignait pas lever l'oeil sur
+Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et fixés
+sur lui, avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence continuait,
+il la regarda ainsi qu'un valet regarde son maître, afin de prendre des
+ordres. Quoique ses veux rencontrassent en plein ceux de Mathilde,
+toujours fixés sur lui avec un regard étrange, il s'éloigna avec un
+empressement marqué.
+
+Lui, qui est réellement si beau se dit enfin Mathilde sortant de sa
+rêverie, faire un tel éloge de la laideur! Jamais de retour sur
+lui-même! Il n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque
+chose de l'air que prend mon père quand il fait si bien Napoléon au bal.
+Elle avait tout à fait oublié Danton. Décidément ce soir, je m'ennuie.
+Elle saisit le bras de son frère, et, à son grand chagrin, le força de
+faire un tour dans le bal. L'idée lui vint de suivre la conversation du
+condamné à mort avec Julien.
+
+La foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoindre au moment
+où, à deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un plateau pour
+prendre une glace. Il parlait à Julien, le corps à demi tourné. Il vit
+un bras d'habit brodé qui prenait une glace à côté de la sienne. La
+broderie sembla exciter son attention; il se retourna tout à fait pour
+voir le personnage à qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux
+noirs, si nobles et si naïfs prirent une légère expression de dédain.
+
+--Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le prince
+d'Araceli, ambassadeur de ***. Ce matin il a demandé mon extradition à
+votre ministre des affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez,
+le voilà là-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez disposé à me
+livrer, car nous vous avons donné deux ou trois conspirateurs en 1862.
+Si l'on me rend à mon roi je suis pendu dans les vingt-quatre heures. Et
+ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à moustaches qui
+_m'empoignera_.
+
+--Les infâmes! s'écria Julien à demi haut.
+
+Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait
+disparu.
+
+--Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlé de moi pour
+vous frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli, toutes les
+cinq minutes il jette les yeux sur sa toison d'or, il ne revient pas du
+plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au
+fond qu'un anachronisme. Il y a cent ans, la toison était un honneur
+insigne, mais alors elle eût passé bien au-dessus de sa tête.
+Aujourd'hui, parmi les gens bien nés, il faut être un Araceli pour en
+être enchanté. Il eût fait pendre toute une ville pour l'obtenir.
+
+--Est-ce à ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxiété.
+
+--Non pas précisément, répondit Altamira froidement; il a peut-être fait
+jeter à la rivière une trentaine de riches propriétaires de son pays,
+qui passaient pour libéraux.
+
+--Quel monstre! dit encore Julien.
+
+Mlle de La Mole, penchant la tête avec le plus vif intérêt, était si
+près de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son épaule.
+
+--Vous êtes bien jeune! répondait Altamira. Je vous disais que j'ai une
+soeur mariée en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce, c'est une
+excellente mère de famille, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non
+dévote.
+
+Où veut-il en venir? pensait Mlle de La Mole.
+
+--Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'était en 1815.
+Alors j'étais caché chez elle, dans sa terre près d'Antibes; eh bien, au
+moment où elle apprit l'exécution du maréchal Ney, elle se mit à danser!
+
+--Est-il possible? dit Julien atterré.
+
+--C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions
+véritables au XIXe siècle; c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en
+France. On fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté.
+
+--Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les
+faire avec plaisir; ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut même les
+justifier un peu que par cette raison.
+
+Mlle de La Mole, oubliant tout à fait ce qu'elle se devait à elle-même,
+s'était placée presque entièrement entre Altamira et Julien. Son frère
+qui lui donnait le bras, accoutumé à lui obéir, regardait ailleurs dans
+la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air d'être arrêté
+par la foule.
+
+--Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans
+s'en souvenir, même les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix
+hommes peut-être qui seront damnés comme assassins. Ils l'ont oublié, et
+le monde aussi.
+
+Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se cas se la patte.
+Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous
+dites si plaisamment à Paris, on nous apprend qu'ils réunissaient toutes
+les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de
+leur bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons offices du
+prince d'Araceli, je ne suis pas pendu et que je jouisse jamais de ma
+fortune à Paris, je veux vous faire dîner avec huit ou dix assassins
+honorés et sans remords.
+
+Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je
+serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin,
+et vous, méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne
+compagnie.
+
+--Rien de plus vrai, dit Mlle de La Mole.
+
+Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas la regarder.
+
+--Notez que la révolution à la tête de laquelle je me suis trouvé,
+continua le comte Altamira, n'a pas réussi uniquement parce que je n'ai
+pas voulu faire tomber trois têtes et distribuer à nos partisans sept à
+huit millions qui se trouvaient dans une caisse dont j'avais la clef.
+Mon roi qui, aujourd'hui, brûle de me faire pendre, et qui, avant la
+révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand cordon de son ordre si
+j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer l'argent de ces
+caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succès, et mon pays eût eu
+une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie d'échecs.
+
+--Alors, reprit Julien l'oeil en feu, vous ne saviez pas le jeu,
+maintenant...
+
+--Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un
+Girondin comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous
+répondrai, dit Altamira, d'un air triste, quand vous aurez tué un homme
+en duel, ce qui encore est bien moins laid que de le faire exécuter par
+un bourreau.
+
+--Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu
+d'être un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes
+pour sauver la vie à quatre.
+
+Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains
+jugements des hommes; ils rencontrèrent ceux de Mlle de La Mole tout
+près de lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil,
+sembla redoubler.
+
+Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir
+d'oublier Julien; elle s'éloigna avec dépit, entraînant son frère.
+
+Il faut que je prenne du punch et que je danse beaucoup, se dit-elle, je
+veux choisir ce qu'il y a de mieux et faire effet à tout prix. Bon,
+voici ce fameux impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son
+invitation, ils dansèrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux
+sera le plus impertinent; mais, pour me moquer pleinement de lui, il
+faut que je le fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne
+dansa que par contenants. On ne voulait pas perdre une des reparties
+piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que
+des paroles élégantes au lieu d'idées faisait des mines, Mathilde, qui
+avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi. Elle
+dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais, en
+voiture, le peu de forces qui lui restait était encore employé à la
+rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne
+pouvait le mépriser.
+
+Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les
+fleurs, les belles femmes, l'élégance générale, et, plus que tout, par
+son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour
+tous.
+
+--Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.
+
+--Il y manque la pensée, répondit Altamira.
+
+Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n'en est que plus piquant,
+parce qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.
+
+--Vous y êtes, Monsieur le comte. N'est-ce pas la pensée et conspirante
+encore?
+
+--Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans vos
+salons. Il faut qu'elle ne s'élève pas au-dessus de la pointe d'un
+couplet de vaudeville, alors on la récompense. Mais l'homme qui pense,
+s'il a de l'énergie et de la nouveauté dans ses saillies, vous l'appelez
+cynique. N'est-ce pas ce nom-là qu'un de vos juges a donné à Courier?
+Vous l'avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout ce qui vaut quelque
+chose, chez vous, par l'esprit, la congrégation le jette à la police
+correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.
+
+C'est que votre société vieillie prise avant tout les convenances...
+Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous
+aurez des Murat, et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la
+vanité. Un homme qui invente en parlant arrive facilement à une saillie
+imprudente, et le maître de la maison se croit déshonoré.
+
+A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien s'arrêta devant
+l'hôtel de La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur. Altamira
+lui avait fait ce beau compliment, évidemment échappé à une profonde
+conviction: Vous n'avez pas la légèreté française et comprenez le
+principe de l'_utilité_. Or il se trouvait que, justement
+l'avant-veille, Julien avait vu _Marino Faliero_, tragédie de M. Casimir
+Delavigne.
+
+Israël Bertuccio, un simple charpentier de l'arsenal, n'a-t-il pas plus
+de caractère que tous ces nobles Vénitiens? se disait notre plébéien
+révolté, et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte
+à l'an 700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y
+avait de plus noble ce soir, au bal de M. de Retz, ne remonte, et encore
+clopin-clopant, que jusqu'au XIIIe siècle. Eh bien! au milieu de ces
+nobles de Venise, si grands par la naissance, mais si étiolés, mais si
+effacés par le caractère, c'est d'Israël Bertuccio qu'on se souvient.
+
+Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices
+sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang que lui assigne sa manière
+d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd de son empire...
+
+Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal?
+pas même substitut du procureur du roi...
+
+Que dis-je? il se serait vendu à la congrégation, il serait ministre,
+car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon
+avait volé des millions en Italie, sans quoi il eût été arrêté tout
+court par la pauvreté, comme Pichegru. La Fayette seul n'a jamais volé.
+Faut-il voler, faut-il se vendre? pensa Julien. Cette question l'arrêta
+tout court. Il passa le reste de la nuit à lire l'histoire de la
+révolution.
+
+Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il ne
+songeait encore qu'à la conversation du comte Altamira.
+
+Dans le fait, se disait-il, après une longue rêverie, si ces Espagnols
+libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût pas
+balayés avec cette facilité. Ce furent des enfants orgueilleux et
+bavards... comme moi! s'écria tout à coup Julien, comme se réveillant en
+sursaut.
+
+Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres
+diables, qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à agir? Je
+suis comme un homme qui, au sortir de table, s'écrie: Demain je ne
+dînerai pas; ce qui ne m'empêchera point d'être fort et allègre comme je
+le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on éprouve à moitié chemin d'une
+grande action? Car enfin ces choses-là ne se font pas comme on tire un
+coup de pistolet... Ces hautes pensées furent troublées par l'arrivée
+imprévue de Mlle de La Mole, qui entrait dans la bibliothèque. Il était
+tellement animé par son admiration pour les grandes qualités de Danton,
+de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'être pas vaincus, que ses yeux
+s'arrêtèrent sur Mlle de La Mole, mais sans songer à elle, sans la
+saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts
+s'aperçurent de sa présence, son regard s'éteignit. Mlle de La Mole le
+remarqua avec amertume.
+
+En vain elle lui demanda un volume de l'Histoire de France de Velly,
+placé au rayon le plus élevé ce qui obligeait Julien à aller chercher la
+plus grande des deux échelles; Julien avait approché l'échelle, il avait
+cherché le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à
+elle. En remportant l'échelle, dans sa préoccupation, il donna un coup
+de coude dans une des glaces de la bibliothèque; les éclats, en tombant
+sur le parquet le réveillèrent enfin. Il se hâta de faire des excuses à
+Mlle de La Mole, il voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde
+vit avec évidence qu'elle l'avait troublé, et qu'il eût mieux aimé
+songer à ce qui l'occupait avant son arrivée, que lui parler. Après
+l'avoir beaucoup regardé elle s'en alla lentement. Julien la regardait
+marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette
+actuelle, avec l'élégance magnifique de celle de la veille. La
+différence entre les deux physionomies était presque aussi frappante.
+Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce
+moment un regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire
+fait briller encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port de
+reine, mais pourquoi est-elle en deuil?
+
+Si je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je
+commets encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des
+profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les
+lettres que j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sautés et les
+balourdises que j'y trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée
+la première de ces lettres, il entendit tout près de lui le bruissement
+d'une robe de soie, il se retourna rapidement; Mlle de La Mole était à
+deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de
+l'humeur à Julien.
+
+Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'était rien pour
+ce jeune homme; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y
+réussit.
+
+--Évidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant, Monsieur
+Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui
+nous a envoyé à Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit,
+je brûle de le savoir; je serai discrète, je vous le jure.
+
+Elle fut étonnée de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle
+suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit
+air léger:
+
+--Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être
+inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange?
+
+Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément,
+lui rendit toute sa folie.
+
+--Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air
+qui devenait de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont,
+de l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? donner
+à des gens même sans mérite toutes les places de l'armée, toutes les
+croix? les gens qui auraient porté ces croix n'eussent-ils pas redouté
+le retour du roi? fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage? En un
+mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible,
+l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre, doit-il
+passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard?
+
+Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle
+le regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas léger elle
+sortit de la bibliothèque.
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+LA REINE MARGUERITE
+
+ Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du
+ plaisir?
+
+ _Lettre d'une_ RELIGIEUSE PORTUGAISE.
+
+
+Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit entendre:
+Combien je dois avoir été ridicule aux yeux de cette poupée parisienne!
+se dit-il; quelle folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais!
+mais peut-être folie pas si grande. La vérité dans cette occasion était
+digne de moi.
+
+Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes? cette question
+est indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage. Mes pensés sur Danton
+ne font point partie du service pour lequel son père me paye.
+
+En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son humeur
+par le grand deuil de Mlle de La Mole, qui le frappa d'autant plus
+qu'aucune autre personne de la famille n'était en noir.
+
+Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de l'accès
+d'enthousiasme qui l'avait obsédé toute la journée. Par bonheur,
+l'académicien qui savait le latin était de ce dîner. Voilà l'homme qui
+se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le présume, ma
+question sur le deuil de Mlle de La Mole est une gaucherie.
+
+Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien la
+coquetterie des femmes de ce pays telle que Mme de Rênal me l'avait
+peinte, se dit Julien. Je n'ai pas été aimable pour elle ce matin, je
+n'ai pas cédé à la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de
+prix à ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa
+hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à pis faire. Quelle
+différence avec ce que j'ai perdu! quel naturel charmant! quelle
+naïveté! Je savais ses pensées avant elle, je les voyais naître, je
+n'avais pour antagoniste, dans son coeur, que la peur de la mort de ses
+enfants; c'était une affection raisonnable et naturelle, aimable même
+pour moi qui en souffrais. J'ai été un sot. Les idées que je me faisais
+de Paris m'ont empêché d'apprécier cette femme sublime.
+
+Quelle différence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? de la
+vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien
+de plus.
+
+On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académicien, se dit
+Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air
+doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succès d'_Hernani_.
+
+--Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.
+
+--Alors il n'eût pas osé, s'écria l'académicien avec un geste à la
+Talma.
+
+A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de
+Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé Delille. En
+un mot, il flatta l'académicien de toutes les façons. Après quoi, de
+l'air le plus indifférent:
+
+--Je suppose, lui dit-il que Mlle de La Mole a hérité de quelque oncle
+dont elle porte le deuil.
+
+--Quoi! vous êtes de la maison, dit l'académicien en s'arrêtant tout
+court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est étrange que sa
+mère lui permette de telles choses, mais, entre nous, ce n'est pas
+précisément par la force du caractère qu'on brille dans cette maison.
+Mlle Mathilde en a pour eux tous et les mène. C'est aujourd'hui le 30
+avril! et l'académicien s'arrêta en regardant Julien d'un air fin.
+Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.
+
+Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une
+robe noire et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus
+gauche que je ne le pensais.
+
+--Je vous avouerai..., dit-il à l'académicien, et son oeil continuait à
+interroger.
+
+--Faisons un tour de jardin, dit l'académicien entrevoyant avec
+ravissement l'occasion de faire une longue narration élégante.
+
+--Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passé
+le 30 avril 1574?
+
+--Et où? dit Julien étonné.
+
+--En place de Grève.
+
+Julien était si étonné que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité,
+l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport avec son caractère, lui
+donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant à voir chez la
+personne qui écoute. L'académicien, ravi de trouver une oreille vierge,
+raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli
+garçon de son siècle, Boniface de La Mole et Annibal de Coconasso,
+gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête tranchée en place de
+Grève. La Mole était l'amant adoré de la reine Marguerite de Navarre.
+
+--Et remarquez, ajouta l'académicien, que Mlle de La Mole s'appelle
+_Mathilde-Marguerite_. La Mole était en même temps le favori du duc
+d'Alençon et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa
+maîtresse. Le jour du mardi-gras de cette année 1574, la cour se
+trouvait à Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait
+mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine
+Catherine de Médicis retenait comme prisonniers à la cour. Il fit
+avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc
+d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au bourreau.
+
+Mais ce qui touche Mlle Mathilde, ce qu'elle m'a avoué elle-même, il y a
+sept à huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête, une
+tête!... et l'académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappée dans
+cette catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre,
+cachée dans une maison de la place de Grève osa faire demander au
+bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à minuit, elle prit
+cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-même dans une
+chapelle située au pied de la colline de Montmartre.
+
+--Est-il possible? s'écria Julien touché.
+
+--Mlle Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne
+songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le
+deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler
+l'amitié intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso comme un
+Italien qu'il était, s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette
+famille portent ce nom. Et, ajouta l'académicien en baissant la voix, ce
+Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-même, l'un des plus cruels
+assassins du 24 août 1572... Mais comment est-il possible, mon cher
+Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, commensal de cette maison?
+
+--Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, Mlle de La Mole a appelé son
+frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.
+
+--C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre de telles
+folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!
+
+Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et
+l'intimité qui brillaient dans les yeux de l'académicien choquèrent
+Julien. Nous voici deux domestiques occupés à médire de leurs maîtres,
+pensa-t-il. Mais rien ne doit m'étonner de la part de cet homme
+d'académie.
+
+Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il
+lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir,
+une petite femme de chambre de Mlle de La Mole, qui faisait la cour à
+Julien comme jadis Élisa, lui donna cette idée, que le deuil de sa
+maîtresse n'était point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie
+tenait au fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole,
+amant aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle et qui mourut
+pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis! le premier
+prince du sang et Henri IV.
+
+Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de Mme
+de Rênal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de
+Paris; et, pour peu qu'il fût disposé à la tristesse, ne trouvait rien à
+leur dire. Mlle de La Mole fit exception.
+
+Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de coeur le genre
+de beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues
+conversations avec Mlle de La Mole, qui, pendant les beaux jours du
+printemps, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenêtres
+ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de
+d'Aubigné, et Brantôme. Singulière lecture pensa Julien; et la marquise
+ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!
+
+Un jour elle lui raconta, avec ces veux brillants de plaisir qui
+prouvent la sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du
+règne de Henri III, qu'elle venait de lire dans les _Mémoires_ de
+l'Étoile: Trouvant son mari infidèle, elle le poignarda.
+
+L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant
+de respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la maison,
+daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler à de
+l'amitié.
+
+Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien, ce n'est pas de la familiarité
+je ne suis qu'un confident de tragédie c'est le besoin de parler. Je
+passe pour savant dans cette famille. Je m'en vais lire Brantôme,
+d'Aubigné, l'Éstoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes
+dont me parle Mlle de La Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident
+passif.
+
+Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si
+imposant et en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes. Il
+oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et
+même raisonnable. Ses opinions dans le jardin étaient bien différentes
+de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un
+enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa
+manière d'être ordinaire, si altière et si froide.
+
+Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France lui
+disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et
+d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose
+qu'il désirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner
+platement une croix, comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y
+avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime ce siècle.
+
+--Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.
+
+--Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle
+femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son
+amant décapité?
+
+Mme de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se
+cacher; et Julien, comme on voit, avait fait à Mlle de La Mole une
+demi-confidence sur son admiration pour Napoléon.
+
+Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul
+au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments
+vulgaires, et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle
+misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces
+grands intérêts. Je les vois mal sans doute. Ma vie n'est qu'une suite
+d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter
+du pain.
+
+--A quoi rêvez-vous là, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en
+courant.
+
+Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en
+courant et essoufflée pour être avec lui. Julien était las de se
+mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup
+en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien
+exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait
+semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva une expression de
+sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.
+
+A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif, dans le jardin de
+l'hôtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie
+philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il
+venait de reconduire jusqu'à la porte du salon Mlle de La Mole, qui
+prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.
+
+Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait
+Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi?
+Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue toutes les
+souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le
+monde! On serait bien étonné au salon, si on lui voyait cette
+physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec
+personne.
+
+Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la
+comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant,
+avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait
+presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Dans les premières
+phrases échangées, le fond des choses n'était plus rien. On n'était
+attentif des deux côtés qu'à la forme. Julien avait compris que se
+laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine,
+c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que
+ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil,
+qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le
+moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?
+
+Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de
+prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse
+à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.
+
+Un jour il l'interrompit brusquement:
+
+--Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire
+de son père? lui dit-il; il doit écouter ses ordres et les exécuter avec
+respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot à lui adresser. Il
+n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.
+
+Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent
+disparaître l'ennui qu'il avait trouvé durant les premiers mois dans ce
+salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était
+convenable de plaisanter de rien.
+
+Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait
+Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle
+je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le
+marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui
+réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me
+mettrait le coeur si à l'aise! Il en est amoureux fou, c'est-à-dire
+autant qu'un Parisien peut être amoureux, il doit l'épouser. Que de
+lettres M. de la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le
+contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume à la main,
+deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si
+aimable, car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être
+aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela.
+Et alors, les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de
+confident subalterne!
+
+Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre
+froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait
+être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer,
+quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre
+à ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des
+apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me
+plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle
+différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée, quand je
+vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces
+trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant
+qu'eux.
+
+Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait
+Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a
+l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est
+brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'épée
+des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du
+ridicule. Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est
+toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de
+dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle à chaque instant de la
+journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?
+
+D'un autre côté, quand Mlle de La Mole fixe sur moi ses grands yeux
+bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert
+s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa
+soeur distingue un _domestique_ de leur maison? car j'ai entendu le duc
+de Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir, la colère remplaçait
+tout autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc
+maniaque?
+
+Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre. Je
+l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma
+fuite!
+
+Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser
+à rien autre. Ses journées passaient comme des heures.
+
+A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa
+pensée se perdait dans une rêverie profonde et il se réveillait un quart
+d'heure après, le coeur palpitant d'ambition, la tête troublée et rêvant
+à cette idée: M'aime-t-elle?
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!
+
+ J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.
+
+ MERIMÉE.
+
+
+Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le salon le
+temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se
+passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, qu'elle oubliait
+pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui
+l'entourait. Dès qu'on déplaisait à Mlle de La Mole, elle savait punir
+par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenable en
+apparence, lancée si à propos, que la blessure croissait à chaque
+instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour
+l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des
+choses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la
+famille, elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux.
+
+Les salons de l'aristocratie sont agréables à citer, quand on en sort,
+mais voilà tout. L'insignifiance complète, les propos communs surtout
+qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent par impatienter à
+force de douceur nauséabonde. La politesse toute seule n'est quelque
+chose par elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après le
+premier enchantement, le premier étonnement: La politesse, se disait-il,
+n'est que l'absence de la colère que donneraient les mauvaises manières.
+Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle ennuyée partout.
+Alors aiguiser une épigramme était pour elle une distraction et un vrai
+plaisir.
+
+C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses
+grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes
+qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au
+marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
+gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux
+objets d'épigramme.
+
+Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu
+des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois répondu.
+Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux moeurs
+du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence que l'on peut
+reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-Coeur.
+
+Un jour, le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez
+compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette
+marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était
+l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir
+était de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six
+semaines.
+
+Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle,
+toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde,
+la plus mélancolique.
+
+--Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la Palestine,
+disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus
+insipide? Voilà donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces
+lettres-là ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre
+d'occupation qui est à la mode. Elles devaient être moins décolorées du
+temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu
+ou fait des actions qui _réellement_ avaient de la grandeur. Le duc de
+N***, mon oncle, a été à Wagram.
+
+--Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur
+est arrivé, ils en parlent si souvent! dit Mlle de Sainte-Hérédité, la
+cousine de Mathilde.
+
+--Eh bien! ces récits me font plaisir. Être dans une véritable bataille,
+une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve
+du courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où
+mes pauvres adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet
+ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire quelque chose
+d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle affaire! Je
+suis riche et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il en trouver un qui
+fût un peu amusant!
+
+La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son
+langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de
+ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été moins
+à la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré pour la
+délicatesse féminine.
+
+Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui
+peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,
+c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son âge.
+
+Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la
+beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout avait été
+accumulé sur elle par les mains du hasard.
+
+Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du
+faubourg Saint-Germain, quand elle commença à trouver du plaisir à se
+promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira
+l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évêque comme l'abbé
+Maury, se dit-elle.
+
+Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros
+accueillait plusieurs de ses idées l'occupa; elle y pensait; elle
+racontait à son amie les moindres détails des conversations, et trouvait
+que jamais elle ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.
+
+Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un
+jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est clair!
+A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des
+sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je n'aurai jamais
+d'amour pour Croisenois, Caylus, _et tutti quanti_. Ils sont parfaits,
+trop parfaits peut-être, enfin, ils m'ennuient.
+
+Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle
+avait lues dans _Manon Lescaut_, la _Nouvelle Héloïse_, les _Lettres
+d'une Religieuse portugaise_, etc., etc. Il n'était question, bien
+entendu, que de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une
+fille de son âge et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à
+ce sentiment héroïque que l'on rencontrait en France du temps de Henri
+III et de Bassompierre. Cet amour-là ne cédait point bassement aux
+obstacles, mais, bien loin de là, faisait faire de grandes choses. Quel
+malheur pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable, comme celle de
+Catherine de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce
+qu'il y a de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi
+homme de coeur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais
+en Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là il
+reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me
+seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait
+un nom, il acquerrait de la fortune.
+
+Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à demi
+ultra, à demi libéral, un être indécis parlant quand il faut agir,
+toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second
+partout.
+
+Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on
+l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible
+aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va
+régner dans mon coeur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait
+cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les
+avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne
+ressemblera pas froidement à celle de la veille. Il y a déjà de la
+grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si loin de moi par
+sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la première
+faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,
+et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
+(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.
+
+N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de
+Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines,
+que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait
+le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui répondre. Qu'est-ce qu'un
+amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote. J'aurais une
+signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, où les
+grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur
+à cause d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat
+par le notaire de la partie adverse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+SERAIT-CE UN DANTON?
+
+ Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la belle Marguerite de
+ Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons
+ de présent régner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de
+ jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse aimable; de
+ là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de
+ seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus
+ précieux: sa réputation, la considération de toute sa vie.
+
+ _Mémoires du duc_ d'ANGOULÊME, _fils naturel de Charles IX_.
+
+
+Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de
+notaire pour la cérémonie bourgeoise; tout est héroïque, tout sera fils
+du hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de
+Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de
+son temps. Est-ce ma faute à moi, si les jeunes gens de la Cour sont de
+si grands partisans du convenable, et pâlissent à la seule idée de la
+moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce ou en
+Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils
+marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de
+la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.
+
+Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans cet
+être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du secours
+dans les autres! il méprise les autres et c'est pour cela que je ne le
+méprise pas.
+
+Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une
+sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il
+n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité de
+la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement.
+
+Mlle de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le
+lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de
+Croisenois et à son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les
+piqua.
+
+--Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d'énergie, s'écria son
+frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.
+
+Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le
+marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est
+au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester
+court en présence de l'imprévu...
+
+--Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par
+malheur, est mort en 1816.
+
+--Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y
+a deux partis.
+
+Sa fille avait compris cette idée.
+
+--Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu
+bien peur toute votre vie, et après on vous dira:
+
+ Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.
+
+Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il
+l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle
+des louanges.
+
+Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur.
+Je lui dirai le mot de mon frère, je veux voir la réponse qu'il y fera.
+Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut
+me mentir.
+
+Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte
+rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles
+joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit d'avance: La
+résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques, se laissant
+égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'être
+de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au jacobin qui
+viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il n'a
+pas peur d'être de mauvais goût, lui.
+
+Ce dernier mot la rendit passive; il réveillait de pénibles souvenirs,
+et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de
+MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs
+reprochaient unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.
+
+Mais, reprit-elle tout à coup, l'oeil brillant de joie, l'amertume et la
+fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est
+l'homme le plus distingué que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses
+défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choqués, eux
+d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre et
+qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas
+eu besoin d'études, c'est plus commode.
+
+Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et cette
+physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous
+peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur, rien de plus clair.
+Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes
+quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot
+qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas pour
+Julien? je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien que
+jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce n'est qu'à moi
+qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs
+objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au
+respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il
+n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre objection.
+Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne
+s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon père,
+homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison,
+respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les
+dévotes amies de ma mère.
+
+Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les
+chevaux; il passait sa vie dans son écurie et souvent y déjeunait. Cette
+grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait
+beaucoup de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit
+cercle.
+
+Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de Mme de La Mole,
+Julien n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et
+par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de
+Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier moment où il vit
+Mlle de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut
+charmée.
+
+Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a pas
+dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est
+interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des
+épaulettes?
+
+Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle
+couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des
+plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:
+
+--Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté,
+dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et
+lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a
+des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des
+housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère
+n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur le duc futur, à
+cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de coeur
+sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous
+pousser à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc
+espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon, et qui,
+par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?
+
+Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées
+d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce
+qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.
+
+Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa soeur étaient si
+claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,
+à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:
+
+--Êtes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air
+sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour répondre à des
+plaisanteries par de la morale.
+
+--De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?
+
+Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de
+Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à
+prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.
+
+Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une
+fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition
+étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je
+ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût
+parlé de cet amour.
+
+Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui, dès cet instant,
+occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois
+que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa
+tout à fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement sujette.
+
+Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses
+bois au clergé, Mlle de La Mole avait été, au couvent du Sacré-Coeur,
+l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se
+répare. On lui avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de
+naissance, de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une
+autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.
+
+Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette idée.
+Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre les
+flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.
+
+Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya
+plus. Tous les jours, elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de
+se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers,
+pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!
+
+Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment de
+la vie, de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu mes plus belles
+années obligée pour tout plaisir à entendre déraisonner les amies de ma
+mère, qui, à Coblentz en 1792, n'étaient pas tout à fait, dit-on, aussi
+sévères que leurs paroles d'aujourd'hui.
+
+C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde, que
+Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il
+trouvait bien un redoublement de froideur dans les manières du comte
+Norbert, et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de
+Luz et de Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait
+quelquefois à la suite d'une soirée où il avait brillé plus qu'il ne
+convenait à sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait
+Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait, il eût
+évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches,
+lorsque, les après-dîners, ils y accompagnaient Mlle de La Mole.
+
+Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, Mlle de
+La Mole me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand ses beaux
+yeux bleus fixés sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis
+toujours un fond d'examen, de sang-froid et de méchanceté. Est-ce
+possible que ce soit là de l'amour? Quelle différence avec les regards
+de Mme de Rênal!
+
+Une après-dîner, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet,
+revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution du
+groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle
+tourmentait son frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement
+deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout à coup, et l'on
+fit de vains efforts pour le faire cesser. Mlle de La Mole et son frère
+étaient trop animés pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de
+Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent à Julien d'un
+froid de glace. Il s'éloigna.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+UN COMPLOT
+
+ Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard se transforment
+ en preuves de la dernière évidence aux yeux de l'homme à imagination
+ s'il a quelque feu dans le coeur.
+
+ SCHILLER.
+
+
+Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa soeur qui parlaient de
+lui. A son arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses
+soupçons n'eurent plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils
+entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus
+probable, beaucoup plus naturel qu'une prétendue passion de Mlle de La
+Mole, pour un pauvre diable de secrétaire. D'abord, ces gens-là ont-ils
+des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre
+petite supériorité de paroles. Être jaloux est encore un de leurs
+faibles. Tout s'explique dans ce système. Mlle de La Mole veut me
+persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en
+spectacle à son prétendu.
+
+Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée
+trouva dans son coeur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine
+à détruire. Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté de Mathilde,
+ou plutôt sur ses façons de reine et sa toilette admirable. En cela
+Julien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce
+qu'on assure, ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il
+arrive aux premières classes de la société. Ce n'était point le
+caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les jours précédents. Il
+avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce
+caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être qu'une apparence.
+
+Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe
+un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si,
+dans le salon de l'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu
+où il était et se permettait l'allusion la plus éloignée à une
+plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés du trône ou de
+l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un sérieux de glace. Son
+regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un
+vieux portrait de famille.
+
+Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou
+deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait
+souvent quelques tomes de la belle édition si magnifiquement reliée. En
+écartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de
+celui qu'il emportait; mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne
+lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de séminaire, il plaça
+quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir
+intéresser Mlle de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines
+entières.
+
+M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous les
+_faux Mémoires_, chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu
+piquantes. Mais, pour que le venin ne se répandît pas dans la maison, le
+secrétaire avait l'ordre de déposer ces livres dans une petite
+bibliothèque, placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt la
+certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux
+intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient pas à disparaître.
+Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.
+
+Julien s'exagérant cette expérience, croyait à Mlle de La Mole la
+duplicité de Machiavel. Cette scélératesse prétendue était un charme à
+ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle eût. L'ennui de
+l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excès.
+
+Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraîné par son amour.
+
+C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de
+Mlle de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur
+de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous ses
+mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
+il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop profond ou
+trop scélérat pour le caractère qu'il lui prêtait. C'était l'idéal des
+Maslon, des Frilair et des Castanède par lui admirés dans sa jeunesse.
+C'était, en un mot, pour lui l'idéal de Paris.
+
+Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de supposer de la profondeur
+ou de la scélératesse au caractère parisien?
+
+Il est possible que ce _trio_ se moque de moi, pensait Julien. On
+connaît bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjà l'expression
+sombre et froide que prirent ses regards en répondant à ceux de
+Mathilde. Une ironie amère repoussa les assurances d'amitié que Mlle de
+La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois.
+
+Piqué par cette bizarrerie soudaine, le coeur de cette jeune fille
+naturellement froid, ennuyé, sensible à l'esprit devint aussi passionné
+qu'il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup
+d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
+qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée d'une
+sombre tristesse.
+
+Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Paris, pour
+distinguer que ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui. Au lieu
+d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles et de
+distractions de tous genres, elle les fuyait.
+
+La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à la mort, et
+cependant Julien qui se faisait un devoir d'assister à la sortie de
+l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle
+pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure
+parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle répondait
+quelquefois à ses amis par des plaisanteries outrageantes à force de
+piquante énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de
+Croisenois. Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour
+ne pas planter là cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et
+pour lui, indigné des outrages faits à la dignité masculine, il
+redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses
+peu polies.
+
+Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques d'intérêt de
+Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien dont
+les yeux commençaient à se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en
+était quelquefois embarrassé.
+
+L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde finiraient
+par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut partir et
+mettre un terme à tout ceci. Le marquis venait de lui confier
+l'administration d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il
+possédait dans le Bas-Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de La
+Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières de haute
+ambition, Julien était devenu un autre lui-même.
+
+Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien, en
+préparant son départ. Que les plaisanteries que Mlle de La Mole fait à
+ces messieurs soient réelles ou seulement destinées à m'inspirer de la
+confiance je m'en suis amusé.
+
+S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, Mlle de La
+Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du
+moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien
+réelle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune
+homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilà le
+plus beau de mes triomphes, il m'égaiera dans ma chaise de poste, en
+courant les plaines du Languedoc.
+
+Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que
+lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut
+recours à un mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle
+se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses
+plaisanteries mordantes Norbert le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz
+et quelques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole,
+qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon étrange.
+
+Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette
+respiration pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je
+pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus
+sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration
+pressée qui a été sur le point de me toucher, elle l'aura étudiée chez
+Léontine Fay, qu'elle aime tant.
+
+Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment. Non!
+Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.
+
+Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:
+
+--Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix
+tellement altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.
+
+Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.
+
+--Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que
+vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain, trouvez un prétexte.
+
+Et elle s'éloigna en courant.
+
+Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus joli
+pied, elle courait avec une grâce qui ravit Julien; mais devinerait-on à
+quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut tout à fait disparu? Il fut
+offensé du ton impératif avec lequel elle avait dit ce mot _il faut_.
+Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué du mot _il
+faut_, maladroitement employé par son premier médecin, et Louis XV
+pourtant n'était pas un parvenu.
+
+Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était tout
+simplement une déclaration d'amour.
+
+Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant
+par ses remarques littéraires à contenir la joie qui contractait ses
+joues et le forçait à rire malgré lui.
+
+Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte pour
+être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour
+d'une grande dame!
+
+Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le plus
+possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai point
+dit que j'aimais. Il se mit à étudier la forme des caractères, Mlle de
+La Mole avait une jolie petite écriture anglaise. Il avait besoin d'une
+occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait jusqu'au
+délire.
+
+Votre départ m'oblige à parler... Il serait au-dessus de mes forces de
+ne plus vous voir...
+
+Une pensée vint frapper Julien comme une découverte interrompre l'examen
+qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je
+l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis
+que des choses sérieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un
+charmant uniforme il trouve toujours à dire, juste au moment convenable
+un mot spirituel et fin.
+
+Julien eut un instant délicieux; il errait à l'aventure dans le jardin,
+fou de bonheur.
+
+Plus tard il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La
+Mole, qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en
+lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin
+des procès normands l'obligeait à différer son départ pour le Languedoc.
+
+--Je suis bien aise que vous ne partiez pas lui dit le marquis, quand
+ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime à vous voir. Julien sortit;
+ce mot le gênait.
+
+Et moi je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage
+avec le marquis de Croisenois qui fait le charme de son avenir: s'il
+n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée de
+partir pour le Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré
+l'explication donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien vite.
+
+Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de
+ce rang! Moi que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le
+marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand
+il apprend au château qu'il y aura le lendemain apparence de coup
+d'État. Et moi, jeté au dernier rang par une providence marâtre, moi a
+qui elle a donne un coeur noble et pas mille francs de rente,
+c'est-à-dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain, moi refuser
+un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif
+dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement!
+Ma foi, pas si bête chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme qu'on
+appelle la vie.
+
+Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lui adressés par
+Mme de La Mole, et surtout par les dames ses amies.
+
+Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute
+de ce souvenir de vertu.
+
+Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance je
+lui donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait le geste du coup
+de seconde. Avant ceci j'étais un cuistre, abusant bassement d'un peu de
+courage. Après cette lettre, je suis son égal.
+
+Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos
+mérites, au marquis et à moi, ont été pesés, et le pauvre charpentier du
+Jura l'emporte.
+
+Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée. N'allez pas
+vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je vous
+ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un charpentier
+que vous trahissez un descendant du fameux Guy de Croisenois, qui suivit
+saint Louis à la croisade.
+
+Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au
+jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé à clef, lui semblait trop
+étroite pour y respirer.
+
+Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné à
+porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus tôt,
+j'aurais porté l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi était tué,
+ou général à trente-six ans. Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa
+main, lui donnait la taille et l'attitude d'un héros. Maintenant, il est
+vrai, avec cet habit noir, à quarante ans, on a cent mille francs
+d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'évêque de Beauvais.
+
+Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit
+qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il sentit redoubler
+son ambition et son attachement à l'habit ecclésiastique. Que de
+cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon compatriote
+Granvelle, par exemple.
+
+Peu à peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se
+dit, comme son maître Tartuffe, dont il savait le rôle par coeur:
+
+ Je puis croire ces mots un artifice honnête.
+ ..................................
+ Je ne me firai point à des propos si doux;
+ Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire,
+ Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.
+
+ TARTUFFE, acte IV, scène V.
+
+Tartuffe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un autre...
+Ma réponse peut être montrée..., à quoi nous trouvons ce remède,
+ajouta-t-il en prononçant lentement, et avec l'accent de la férocité qui
+se contient, nous la commençons par les phrases les plus vives de la
+lettre de la sublime Mathilde.
+
+Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et
+m'arrachent l'original.
+
+Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
+feu sur les laquais.
+
+Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a
+promis cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure,
+c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort légalement; je parais
+en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et
+équité de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et
+Magallon. Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais
+quelque pitié de ces gens-là? s'écria-t-il en se levant impétueusement.
+En ont-ils pour les gens du tiers-état, quand ils les tiennent? Ce mot
+fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui,
+malgré lui, le tourmentait jusque-là.
+
+Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de
+machiavélisme, l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas
+mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre _provocatrice_, et je serai le
+second tome du colonel Caron à Colmar.
+
+Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt dans un
+paquet bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui-là est honnête homme,
+janséniste, et en cette qualité à l'abri des séductions du budget. Oui,
+mais il ouvre les lettres..., c'est à Fouqué que j'enverrai celle-ci.
+
+Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie
+hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme
+malheureux en guerre avec toute la société.
+
+Aux armes! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du
+perron de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la
+rue; il lui fit peur.
+
+--Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de Mlle de La Mole.
+
+Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même à Fouqué; il le
+priait de lui conserver un dépôt précieux. Mais, se dit-il en
+s'interrompant, le cabinet noir à la poste ouvrira ma lettre et vous
+rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. Il alla acheter une
+énorme bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la
+lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son
+paquet partit par la diligence, adressé à un des ouvriers de Fouqué,
+dont personne à Paris ne savait le nom.
+
+Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. A nous!
+maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa chambre, et
+jetant son habit:
+
+«Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est Mlle de La Mole qui,
+par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre
+trop séduisante à un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se
+jouer de sa simplicité...» Et il transcrivait les phrases les plus
+claires de la lettre qu'il venait de recevoir.
+
+La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de M. le chevalier
+de Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur
+et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra
+à l'Opéra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la
+musique ne l'avait exalté à ce point. Il était un dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV
+
+PENSÉES D'UNE JEUNE FILLE
+
+ Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu!
+ vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part,
+ il s'éloigne.
+
+ ALFRED DE MUSSET.
+
+
+Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été
+le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il domina l'orgueil
+qui, depuis qu'elle se connaissait, régnait seul dans son coeur. Cette
+âme haute et froide était emportée pour la première fois par un
+sentiment passionné. Mais s'il dominait l'orgueil, il était encore
+fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations
+nouvelles renouvelèrent, pour ainsi dire, tout son être moral.
+
+Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes
+courageuses, liées à un esprit supérieur, eut à lutter longuement contre
+la dignité et tous les sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle
+entra chez sa mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permettre
+de se réfugier à Villequier. La marquise ne daigna pas même lui
+répondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier
+effort de la sagesse vulgaire et de la déférence aux idées reçues.
+
+La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées par
+les Caylus, les de Luz, les Croisenois avait assez peu d'empire sur son
+âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle
+les eût consultés s'il eût été question d'acheter une calèche ou une
+terre. Sa véritable terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle.
+
+Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?
+
+Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection contre
+les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec
+grâce tout ce qui s'écarte de la mode, ou la suit mal, croyant la
+suivre, plus ils se perdaient à ses yeux.
+
+Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment braves? se
+disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une cérémonie. Tout en
+est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Étendu sur le
+gazon, et la main sur le coeur, il faut un pardon généreux pour
+l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va
+au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.
+
+On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier, mais
+le danger solitaire, singulier, imprévu vraiment laid?
+
+Hélas! se disait Mathilde, c'était à la cour de Henri III que l'on
+trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance! Ah!
+si Julien avait servi à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais plus de
+doute. En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient pas
+des poupées. Le jour de la bataille était presque celui des moindres
+perplexités.
+
+Leur vie n'était pas emprisonnée, comme une momie d'Égypte, sous une
+enveloppe toujours commune à tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle,
+il y avait plus de vrai courage à se retirer seul à onze heures du soir,
+en sortant de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis,
+qu'aujourd'hui à courir à Alger. La vie d'un homme était une suite de
+hasards. Maintenant la civilisation et le préfet de police ont chassé le
+hasard, plus d'imprévu. S'il paraît dans les idées, il n'est pas assez
+d'épigrammes pour lui; s'il paraît dans les événements, aucune lâcheté
+n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la
+peur, elle est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux! Qu'aurait dit
+Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il eût
+vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser prendre comme des
+moutons, pour être guillotinés deux jours après? La mort était certaine,
+mais il eût été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un
+jacobin ou deux. Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de
+Boniface de La Mole, Julien eût été le chef d'escadron et mon frère le
+jeune prêtre, aux moeurs convenables, avec la sagesse dans les yeux et
+la raison à la bouche.
+
+Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un être un
+peu différent du patron commun. Elle avait trouvé quelque bonheur en se
+permettant d'écrire à quelques jeunes gens de la société. Cette
+hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille pouvait la
+déshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son père, et
+de tout l'hôtel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projeté,
+aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-là, les jours où elle avait
+écrit une de ces lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres
+n'étaient que des réponses.
+
+Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot
+terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société.
+
+Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur
+éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son
+parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le
+coup de l'affreux mépris des salons?
+
+Et encore parler était affreux, mais écrire! _Il est des choses qu'on
+n'écrit pas_, s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et
+c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance
+une leçon.
+
+Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait
+d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la société la tache
+ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste,
+Mathilde allait écrire à un être d'une bien autre nature que les
+Croisenois, les de Luz, les Caylus.
+
+La profondeur, l'_inconnu_ du caractère de Julien eussent effrayé, même
+en nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son
+amant, peut-être son maître!
+
+Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi?
+Eh bien! je me dirai comme Médée: _Au milieu de tant de périls, il me
+reste_ MOI.
+
+Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle.
+Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!
+
+Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées
+d'orgueil féminin. Tout doit être singulier dans le sort d'une fille
+comme moi, s'écria Mathilde impatientée. Alors l'orgueil qu'on lui avait
+inspiré dès le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut
+dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter.
+
+(De tels caractères sont heureusement fort rares.)
+
+Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle
+très pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de
+pied qui faisait la cour à la femme de chambre de Mlle de La Mole. Cette
+manoeuvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit,
+elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.
+Mathilde ne ferma pas l'oeil.
+
+Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être
+aperçu, mais il rentra avant huit heures.
+
+A peine était-il dans la bibliothèque, que Mlle de La Mole parut sur la
+porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de
+lui parler, rien n'était plus commode du moins, mais Mlle de La Mole ne
+voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que
+lui dire.
+
+Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est
+clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour
+baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi.
+Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais
+entraîner à avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce
+raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait été de
+sa vie.
+
+Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance
+sera comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et
+moi. C'est là-dessus qu'il faut manoeuvrer. J'ai fort mal fait de rester
+à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose, si tout ceci
+n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à partir? Je me moquais d'eux,
+s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je
+centuplais cet intérêt.
+
+La lettre de Mlle de La Mole avait donné à Julien une jouissance de
+vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait
+oublié de songer sérieusement à la convenance du départ.
+
+C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible à ses
+fautes. Il était fort contrarié de celle-ci et ne songeait presque plus
+à la victoire incroyable qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers
+les neuf heures, Mlle de La Mole parut sur le seuil de la porte de la
+bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit.
+
+Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant
+celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la
+froideur et la vertu.
+
+On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa
+gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux
+pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore
+par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son
+départ décidé pour le lendemain matin.
+
+Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre,
+pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de Mlle
+de La Mole.
+
+Elle était au premier étage, à côté de l'appartement de sa mère, mais il
+y avait un grand entresol.
+
+Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de
+tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu de la
+fenêtre de Mlle de La Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien
+taillés, interceptait la vue. Mais quoi! se dit Julien avec humeur,
+encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire
+voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis.
+
+La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa soeur,
+et si Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des
+tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.
+
+Mlle de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à demi;
+elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et
+rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui
+saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.
+
+Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre Mme de Rênal, se
+dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle osait
+recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a regardé
+avec des yeux riants.
+
+Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse, avait-il
+honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence, ajoutait
+sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la
+tournure! En apercevant Mlle de La Mole à trente pas de distance un
+homme de goût devinerait le rang qu'elle occupe dans la société. Voilà
+ce qu'on peut appeler un mérite explicite.
+
+Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; Mme
+de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il
+n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se
+faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.
+
+A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de
+la porte de la bibliothèque. Mlle de La Mole s'enfuit encore. Quelle
+manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si
+commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et
+plusieurs! Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases
+élégantes, pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit
+lignes:
+
+«J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au
+moment où une heure après minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin.
+Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits, placez-la contre
+ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XV
+
+EST-CE UN COMPLOT?
+
+ Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son
+ exécution! Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la
+ vie.
+
+ --Il s'agit de bien plus: de l'honneur!
+
+ SCHILLER.
+
+
+Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il
+après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la
+bibliothèque avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière; le
+marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y
+vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules
+personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on
+peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel, et la
+sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait
+pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!
+
+C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins.
+D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent
+prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces
+jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable!
+par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle à
+un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me
+voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien
+monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à
+partir et à ne pas même répondre.
+
+Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du coeur. Si par
+hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne
+foi! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai
+point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent
+comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions
+parlantes...
+
+Il fut un quart d'heure à se promener dans sa chambre. A quoi bon le
+nier? dit-il enfin, je serai un lâche à ses veux. Je perds non seulement
+la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils disaient
+tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
+voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera
+duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me
+manquent: esprit d'à-propos, naissance, fortune...
+
+Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de
+maîtresses!
+
+ ...Mais il n'est qu'un honneur!
+
+dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule
+devant le premier péril qui m'est offert, car ce duel avec M. de
+Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout
+différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le
+moindre danger, je puis être déshonoré!
+
+Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un
+accent gascons. Il y a de l'_honur_. Jamais un pauvre diable, jeté aussi
+bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des
+bonnes fortunes mais subalternes...
+
+Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s'arrêtant
+tout court de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un
+magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgré lui,
+attirait ses regards. Ce buste éclairé par sa lampe avait l'air de le
+regarder d'une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette
+audace qui doit être si naturelle au caractère français. De ton temps,
+grand homme, aurais-je hésité?
+
+Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il
+est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je
+ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en
+1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui
+n'oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. Mlle de La Mole est si
+enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec
+quel plaisir!
+
+Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je suis
+l'objet, je le sais, je les ai entendus...
+
+D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur
+moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux,
+trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils?
+où trouver des subalternes discrets à Paris? La justice leur fait
+peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-mêmes. Ce
+moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les
+aura séduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrétaire!
+
+Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai
+à la figure, comme les soldats de César à Pharsale... Quant aux lettres,
+je puis les mettre en lieu sûr.
+
+Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du
+beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la
+poste.
+
+Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il
+avec surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en
+face son action de la nuit prochaine.
+
+Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie,
+cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est
+le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant
+d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien
+clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.
+
+Quoi! un destin, incroyable à force de bonheur, me tire de la foule pour
+me mettre en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms de
+France, et je me serai moi-même, de gaieté de coeur, déclaré son
+inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide
+tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!
+
+Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si
+c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de
+rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.
+
+Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre;
+ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!
+
+C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon
+maître d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que
+l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre: il
+tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il la
+renouvela.
+
+Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,
+Julien écrivit à Fouqué:
+
+«Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu
+entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les
+noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu
+enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix
+jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier
+exemplaire à M. le marquis de La Mole, et quinze jours après, jette les
+autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières.»
+
+Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne
+devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu
+compromettant que possible pour Mlle de La Mole; mais enfin, il peignait
+fort exactement sa position.
+
+Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna,
+elle fit battre son coeur. Son imagination préoccupée du récit qu'il
+venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était
+vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave, avec un
+bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si
+l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût une fin
+tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent
+point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie, et on le
+transportait mort dans sa chambre.
+
+Ému de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait
+réellement peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait
+tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur physionomie.
+Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette nuit? se
+disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de Henri III
+sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant outragés, ils
+auront plus de décision que les autres personnages de leur rang. Il
+regarda Mlle de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de sa
+famille; elle était pâle, et il lui trouvait tout à fait une physionomie
+du Moyen Âge. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle était
+vraiment belle et imposante. Il en devint presque amoureux. _Pallida
+morte futura_, se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands desseins).
+
+En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le
+jardin, Mlle de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment,
+délivré son coeur d'un grand poids.
+
+Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il était résolu à agir,
+il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment
+d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce
+que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnaître la situation et le
+poids de l'échelle.
+
+C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de
+me servir! ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il
+avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour
+laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!
+
+J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point de
+déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable. Ici,
+quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de l'hôtel
+de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc., partout
+enfin. Je serai un monstre dans la postérité.
+
+Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi.
+Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En
+supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une
+infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de
+l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'y accable, j'imprime
+un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah,
+mille fois plutôt, soyons dupes!
+
+Cette soirée fut affreuse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI
+
+UNE HEURE DU MATIN
+
+ Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût
+ parfait. Mais les arbres avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs,
+ si célèbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un siècle. On y
+ trouvait quelque chose de champêtre.
+
+ MASSINGER
+
+
+Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent.
+Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il
+se fût enferme chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se
+passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatrième,
+habitées par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une
+des femmes de chambre de Mme de La Mole donnait soirée, les domestiques
+prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne
+doivent pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus
+sérieux.
+
+Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est
+de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus
+les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.
+
+Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit
+trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de
+me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.
+
+Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon
+honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une
+excuse à mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songé.
+
+Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune
+s'était levée, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de
+l'hôtel donnant sur le Jardin.
+
+Elle est folle, se disait Julien comme une heure sonna, il y avait
+encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien
+n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise,
+et n'avait aucun enthousiasme.
+
+Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser
+le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle
+contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main,
+étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle
+s'ouvrit sans bruit:
+
+--Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je
+suis vos mouvements depuis une heure.
+
+Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il
+n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait
+oser, il essaya d'embrasser Mathilde.
+
+--Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.
+
+Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'oeil autour
+de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans
+la chambre de Mlle de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir
+là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.
+
+--Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,
+enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait
+étrangement, tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels
+à une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au
+supplice.
+
+--J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins
+content d'avoir quelque chose à dire.
+
+--Il faut abaisser l'échelle, dit Mathilde.
+
+--Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de
+l'entresol.
+
+--Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de
+prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me
+semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au
+premier échelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.
+
+Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle
+aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions
+m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le
+croyais sottement, mais que tout simplement je lui succède. Au fait que
+m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens,
+qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce
+successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au
+café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître; avec quel air
+méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!
+
+Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la
+descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon
+pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour
+me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde;
+mais un silence profond continuait à régner partout.
+
+L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la
+plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.
+
+--Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes
+tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand
+sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une
+circonstance difficile à expliquer.
+
+--Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en
+affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison
+était née à Saint-Domingue.)
+
+--Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.
+
+Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.
+
+Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui
+serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement
+en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils
+restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le
+bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.
+
+Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien
+s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait
+bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un
+ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et
+regarda.
+
+Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus
+extrême. Elle avait horreur de sa position.
+
+--Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.
+
+Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux
+écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.
+
+--La première est cachée dans une grosse bible protestante que la
+diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.
+
+Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à
+être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes
+armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.
+
+--Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la
+première.
+
+--Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.
+
+A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua
+tous ses soupçons.
+
+--Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde
+avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.
+
+Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la
+tête, ou du moins ses soupçons s'évanouirent, il se trouva élevé à ses
+propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui
+lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à demi.
+
+Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d'Amanda
+Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la _Nouvelle
+Héloïse_.
+
+--Tu as un coeur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases;
+j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta
+résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.
+
+Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus
+attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle
+disait. Ce tutoiement dépouillé du ton de la tendresse, au bout d'un
+moment ne fit aucun plaisir à Julien; il s'étonnait de l'absence du
+bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait
+estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de
+louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur
+d'amour-propre.
+
+Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée
+quelquefois auprès de Mme de Rênal. Quelle différence, grand Dieu! Il
+n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment.
+C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout
+ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des
+précautions qu'il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de
+profiter de sa victoire.
+
+Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa
+démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla
+des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de
+la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On
+avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était
+certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans
+adresse.
+
+Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour
+convenir de tout?
+
+--Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de
+l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de Mme de La
+Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa
+fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle
+c'était avec un coeur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible
+danger.
+
+En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il
+est donc mon maître! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords.
+Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.
+Si elle l'eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand, par instants
+la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de
+timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle
+n'avait nullement prévu l'état affreux où elle se trouvait.
+
+Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin cela est dans
+les convenances, on parle à son amant. Et alors, pour accomplir un
+devoir et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont
+elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses
+résolutions qu'elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.
+
+Elle avait décidé que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de
+l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait
+toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli
+des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C'était
+à faire prendre l'amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune
+imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?
+
+Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur
+superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments
+qu'une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté
+aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.
+
+A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné
+était bien plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.
+
+Mlle de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son
+amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée,
+il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. Mais
+elle eût voulu racheter au prix d'une éternité de malheur la nécessité
+cruelle où elle se trouvait.
+
+Malgré la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement
+maîtresse de ses paroles.
+
+Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla
+singulière plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu!
+avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières! Ces belles
+façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l'amour, se
+disait-il dans son injustice extrême.
+
+Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires
+d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans
+l'appartement voisin, qui était celui de Mme de La Mole. Mathilde suivit
+sa mère à la messe, les femmes quittèrent l'appartement, et Julien
+s'échappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.
+
+Il monta à cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus
+solitaires du bois de Meudon. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le
+bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme, était comme celui
+d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de quelque action étonnante,
+aurait été nommé colonel d'emblée par le général en chef; il se sentait
+porté à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la
+veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le
+bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait.
+
+S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange
+que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,
+avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous
+les événements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait
+trouvés au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.
+
+Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII
+
+UNE VIEILLE ÉPÉE
+
+ I now mean to be serious;--it is time,
+ Since laughter now-a-days is deem'd too serious
+ A jest at vice by virtue's called a crime.
+
+ _Don Juan_, C. XIII.
+
+
+Elle ne parut point au dîner. Le soir elle vint un instant au salon,
+mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais,
+pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne
+compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu
+faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.
+Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression
+des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air
+sec et méchant. Évidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit
+précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs
+pour être vrais.
+
+Le lendemain, le surlendemain même froideur de sa part; elle ne le
+regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien,
+dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments
+de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par
+hasard, se dit-il, un retour à la vertu? Mais ce mot était bien
+bourgeois pour l'altière Mathilde.
+
+Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la
+religion, pensait Julien, elle l'aime comme utile aux intérêts de sa
+caste.
+
+Mais par simple délicatesse féminine ne peut-elle pas se reprocher
+vivement la faute irréparable qu'elle a commise? Julien croyait être son
+premier amant.
+
+Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a
+rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais
+je ne l'ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son
+trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce
+qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma
+naissance.
+
+Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et
+dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse
+tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a
+fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse
+contre lui.
+
+Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus
+l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait
+perdu son plus grand avantage.
+
+Je me suis donc donné un maître! se disait Mlle de La Mole en se
+promenant agitée dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, à la bonne
+heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant
+connaître la nature de nos relations. Tel est le malheur de notre
+siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui.
+Julien était le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance
+de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus
+sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.
+
+Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut
+me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée
+suffisait pour porter Mathilde à l'outrage, car le courage était la
+première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque
+agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que
+l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.
+
+Le troisième jour, comme Mlle de La Mole s'obstinait à ne pas le
+regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle dans
+la salle de billard.
+
+--Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien
+puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque
+en opposition à ma volonté bien clairement déclarée, vous prétendez me
+parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé?
+
+Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans
+s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la
+haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractère endurant
+que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en
+furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.
+
+--Je vous jure un éternel secret, dit Julien, j'ajouterais même que
+jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait
+souffrir de ce changement trop marqué.
+
+Il salua avec un parfait respect et partit.
+
+Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il était
+bien loin de se croire fort amoureux de Mlle de La Mole. Sans doute il
+ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la
+grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du
+moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.
+
+Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de
+cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.
+
+Dès la seconde nuit qui suivit la déclaration de brouille éternelle,
+Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il avait de
+l'amour pour Mlle de La Mole.
+
+Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments
+étaient bouleversés.
+
+Huit jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait
+presque embrassé en fondant en larmes.
+
+L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à
+partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.
+
+Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui
+apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place dès le
+lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de
+La Mole, annoncer son départ au marquis.
+
+M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre
+dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant Mlle de La Mole?
+
+En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut
+impossible de se méprendre.
+
+Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse
+de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:
+
+--Ainsi, vous ne m'aimez plus?
+
+--J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde, en
+pleurant de rage contre elle-même.
+
+--_Au premier venu_! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée
+du Moyen Âge, qui était conservée dans la bibliothèque comme une
+curiosité.
+
+Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la
+parole à Mlle de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de
+honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes
+de pouvoir la tuer.
+
+Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son
+fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle,
+s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.
+
+L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à
+Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un
+mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater
+de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame: il dut à cette idée le
+retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée
+curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis
+il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la
+replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.
+
+Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, Mlle de
+La Mole le regardait étonnée: J'ai donc été sur le point d'être tuée par
+mon amant! se disait-elle.
+
+Cette idée la transportait dans les plus belles années du siècle de
+Charles IX et de Henri III.
+
+Elle était immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'épée,
+elle le regardait avec des yeux d'où la haine s'était envolée. Il faut
+convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais
+femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (Ce mot était la
+grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).
+
+Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est
+bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une
+rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle
+s'enfuit.
+
+Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet
+être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas
+quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma
+faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour
+moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un
+caractère bien plat et bien malheureux.
+
+Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.
+
+--Pour où? dit M. de La Mole.
+
+--Pour le Languedoc.
+
+--Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes
+destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes
+militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être
+jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous
+d'un moment à l'autre.
+
+Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort
+étonné, il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre.
+Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.
+
+Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de
+jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir?
+et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait
+pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me
+distraire, de m'affilier à quelque conspiration.
+
+Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!
+
+Qui pourra me guider, que vais-je devenir?
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII
+
+MOMENTS CRUELS
+
+ Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son
+ oeil si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!
+
+ SCHILLER
+
+
+Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur
+le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: il est digne d'être
+mon maître, puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il
+fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel
+mouvement de passion?
+
+Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la
+chaise, pour replacer l'épée précisément dans la position pittoresque
+que le tapissier décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si
+folle de l'aimer!
+
+Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer,
+elle l'eût saisi avec plaisir. Julien enfermé à double tour dans sa
+chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées
+folles, il pensait à se jeter à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans
+un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l'hôtel de manière à se
+tenir à portée des occasions, il eût peut-être, en un seul instant,
+changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.
+
+Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le
+mouvement sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si
+joli aux yeux de Mlle de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien dura
+toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts
+instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.
+
+Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré à ses
+yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par son
+échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit,
+jusqu'à neuf heures du matin. C'est un quart d'heure après, en entendant
+la messe à Sainte-Valère, que j'ai commencé à penser qu'il allait se
+croire mon maître, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au
+nom de la terreur.
+
+Après dîner, Mlle de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et
+l'engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette
+épreuve lui manquait. Mathilde cédait, sans trop s'en douter, à l'amour
+qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se
+promener à ses côtés; c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains
+qui, le matin, avaient saisi l'épée pour la tuer.
+
+Cependant, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être
+question de leur ancienne conversation.
+
+Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l'état
+de son coeur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de
+conversation, elle en vint à lui raconter longuement les mouvements
+d'enthousiasme passager qu'elle avait éprouvés jadis pour M. de
+Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...
+
+--Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère
+jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea
+ainsi, et n'en fut point offensée.
+
+Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments
+d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus
+intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les
+yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des
+découvertes dans son propre coeur.
+
+Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.
+
+Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel mais se voir avouer
+en détail l'amour qu'il inspire par là femme qu'on adore est peut-être
+le comble des douleurs.
+
+O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui
+avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel
+malheur intime et senti, il s'exagérait leurs plus petits avantages!
+Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!
+
+Mathilde lui semblait un être au-dessus du divin; toute parole est
+faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant à côté
+d'elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, sa taille de
+reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour et
+de malheur, et en criant: Pitié!
+
+Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m'a aimé,
+c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt.
+
+Julien ne pouvait douter de la sincérité de Mlle de La Mole l'accent de
+la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien
+absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où, à force de
+s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de
+Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l'aimait
+actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien
+le voyait nettement.
+
+L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins
+souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon
+eût-il pu deviner que c'était parce qu'elle parlait à lui, que Mlle de
+La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour
+qu'elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?
+
+Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il écoutait les
+confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres, dans cette même
+allée de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une
+heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut
+soutenir le malheur à un plus haut degré.
+
+Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt
+semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
+et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir
+avec une sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments
+qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres
+qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui
+récitait des phrases entières. Les derniers jours, elle semblait
+contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient
+une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran,
+elle pouvait donc se permettre de l'aimer.
+
+On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas
+même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit
+avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui
+lui faisait des confidences si étranges:
+
+--Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est
+pourtant moi que vous aimez...
+
+Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès
+eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé
+cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas, il sortait
+bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir
+monotone aux yeux de Mathilde.
+
+--Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, après
+une longue promenade, Julien éperdu d'amour et de malheur.
+
+Cette sottise était à peu près la plus grande qu'il pût commettre.
+
+Ce mot détruisit en un clin d'oeil tout le plaisir que Mlle de La Mole
+trouvait à lui parler de l'état de son coeur. Elle commençait à
+s'étonner qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât pas de ses
+récits; elle allait jusqu'à s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot
+propos, que peut-être il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint
+son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme à se voir impunément
+préférer des êtres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui être
+tellement supérieurs. Non je ne le verrai plus à mes pieds!
+
+Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur Julien lui faisait
+un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait
+jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé à Mlle de La
+Mole, elle en était étonnée. L'âme frénétique de Julien, en louant un
+rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.
+
+Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
+Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.
+
+Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le
+quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée
+au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce
+mépris occupait tout son coeur; il n'était plus question du mouvement
+qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à
+traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui était désagréable.
+La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu'au dégoût; rien ne saurait
+exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses
+yeux.
+
+Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé dans le coeur de
+Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris. Il eut le bon
+sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais
+ne la regarda.
+
+Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque
+sorte de sa présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait
+encore. Le courage d'un coeur d'homme ne peut aller plus loin, se
+disait-il. Il passait sa vie à une petite fenêtre dans les combles de
+l'hôtel; la persienne en était fermée avec soin, et de là du moins il
+pouvait apercevoir Mlle de La Mole dans les instants où elle paraissait
+au jardin.
+
+Que devenait-il quand, après dîner, il la voyait se promener avec M. de
+Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque
+velléité d'amour autrefois éprouvée?
+
+Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur; il était sur
+le point de jeter des cris, cette âme si fermé était enfin bouleversée
+de fond en comble.
+
+Toute pensée étrangère à Mlle de La Mole lui était devenue odieuse; il
+était incapable d'écrire les lettres les plus simples.
+
+--Vous êtes fou, lui dit un matin le marquis.
+
+Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint à se faire
+croire. Heureusement pour lui, M. de La Mole le plaisanta à dîner sur
+son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long. Il y
+avait déjà plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si
+brillants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si pâle et si
+sombre autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de
+sa rêverie.
+
+Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle préfère
+parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un salon; mais
+un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée dans
+l'ornière tracée par le vulgaire.
+
+Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la
+fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne
+passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse
+une révolution comme mes cousines, qui, de peur du peuple, n'osent pas
+gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et
+un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi a du caractère et une
+ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? je lui
+donne tout cela. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur
+dont on fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on
+ne se permet pas même de douter.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX
+
+L'OPÉRA BOUFFE
+
+ O how this spring of love resembleth
+ The uncertain glory of an April day;
+ Which now shows all the beauty of the sun
+ And by and by a cloud takes all away!
+
+ SHAKESPEARE.
+
+
+Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en
+vint bientôt jusqu'à regretter les discussions sèches et métaphysiques
+quelle avait jadis avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées,
+quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait
+trouvés auprès de lui, ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans
+remords, elle en était accablée dans de certains moments.
+
+Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille
+telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on
+ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à
+cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir
+qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements
+qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en
+Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle à ses remords, je suis une
+faible femme, mais du moins je n'ai pas été égarée comme une poupée par
+les avantages extérieurs.
+
+S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le
+rôle de Roland, et moi celui de Mme Roland? j'aime mieux ce rôle que
+celui de Mme de Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans
+notre siècle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse
+j'en mourrais de honte.
+
+Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il faut
+l'avouer, que les pensées que nous venons de transcrire.
+
+Elle regardait Julien à la dérobée, elle trouvait une grâce charmante à
+ses moindres actions.
+
+Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui jusqu'à
+la plus petite idée qu'il a des droits.
+
+L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon m'a
+dit ce mot d'amour naïf, au jardin, il y a huit jours, le prouve de
+reste, il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher
+d'un mot où brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas
+sa femme? Son mot était naturel, et, il faut l'avouer, il était bien
+aimable. Julien m'aimait encore après des conversations éternelles, dans
+lesquelles je ne lui avais parlé et avec bien de la cruauté j'en
+conviens, que des velléités d'amour que l'ennui de la vie que je mène
+m'avait inspirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si
+jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour lui! combien
+auprès de lui ils me semblent étiolés et pâles copies les uns des
+autres.
+
+En faisant ces réflexions, Mathilde, pour se donner une contenance aux
+yeux de sa mère qui la regardait, traçait au hasard des traits de crayon
+sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever
+l'étonna, la ravit: il ressemblait à Julien d'une façon frappante. C'est
+la voix du ciel! voilà un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle avec
+transport: sans m'en douter, je fais son portrait.
+
+Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, prit des couleurs,
+s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien,
+mais elle ne put réussir; le profil tracé au hasard se trouva toujours le
+plus ressemblant; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve
+évidente de grande passion.
+
+Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler
+pour aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher Julien
+des yeux pour le faire engager par sa mère a les accompagner.
+
+Il ne parut point, ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur
+loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva à l'homme
+qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au
+second acte, une maxime d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une
+mélodie digne de Cimarosa, pénétra son coeur. L'héroïne de l'opéra
+disait: Il faut me punir de l'excès d'adoration que je sens pour lui,
+c'est trop l'aimer!
+
+Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui
+existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne
+répondait pas; sa mère la grondait, à peine pouvait-elle prendre sur
+elle de la regarder. Son extase arriva à un état d'exaltation et de
+passion comparable aux mouvements les plus violents que, depuis quelques
+jours, Julien avait éprouvés pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce
+divine, sur laquelle était chantée la maxime qui lui semblait faire une
+application si frappante à sa position, occupait tous les instants où
+elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à son amour pour la
+musique, elle fut ce soir-là comme Mme de Rênal était toujours en
+pensant à Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour
+vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connaît trop,
+il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée il n'est bâti qu'à force
+de pensées.
+
+De retour à la maison, quoi que pût dire Mme de La Mole, Mathilde
+prétendit avoir la fièvre et passa une partie de la nuit à répéter cette
+cantilène sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre qui
+l'avait charmée:
+
+ _Devo punirmi devo punirmi,_
+ _Se troppo amai_
+
+etc.
+
+Le résultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut être parvenue à
+triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au
+malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait
+point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de
+Paris, de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des
+mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce
+personnage est tout à fait d'imagination, et même imaginé bien en dehors
+des habitudes sociales qui, parmi tous les siècles, assureront un rang
+si distingué à la civilisation du XIXe siècle.
+
+Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait
+l'ornement des bals de cet hiver.
+
+Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser
+une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui
+assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de
+l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l'objet des désirs
+les plus constants, et, s'il y a passion dans les cours, elle est pour
+eux.
+
+Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes
+gens doués de quelque talent comme Julien, ils s'attachent d'une
+étreinte invincible à une coterie, et quand la coterie fait fortune,
+toutes les bonnes choses de la société pleuvent sur eux. Malheur à
+l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'à de
+petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en le
+volant. Hé, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une
+grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la
+fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa
+hotte sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange,
+et vous accusez le miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le
+bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau
+croupir et le bourbier se former.
+
+Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est
+impossible dans notre siècle non moins prudent que vertueux, je crains
+moins d'irriter en continuant le récit des folies de cette aimable
+fille.)
+
+Pendant toute la journée du lendemain, elle épia les occasions de
+s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de
+déplaire en tout à Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.
+
+Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une
+manoeuvre de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce
+qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais
+peut-être son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient
+tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe
+chagrin lui eût dit: Songez à profiter rapidement des dispositions qui
+vont vous être favorables, dans ce genre d'amour de tête, que l'on voit
+à Paris, la même manière d'être ne peut durer plus de deux jours, il ne
+l'eût pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien avait de
+l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le comprit.
+Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un
+bonheur comparable à celui du malheureux qui, traversant un désert
+enflammé, reçoit du ciel une gorgée d'eau glacée. Il connut le péril, il
+craignit de répondre par un torrent de larmes à l'indiscret qui
+l'interrogerait; il s'enferma chez lui.
+
+Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut
+quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle avait pris une
+fleur.
+
+La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans craindre
+d'être vu. Il était évident pour lui que Mlle de La Mole aimait un de
+ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle
+l'avait aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite.
+
+Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction;
+je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour
+les autres, bien insupportable à moi-même. Il était mortellement dégoûté
+de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées
+avec enthousiasme; et dans cet état d'_imagination renversée_, il
+entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un
+homme supérieur.
+
+Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit à lui, cette image état pleine
+de charmes c'était comme un repos délicieux, c'était le verre d'eau
+glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de
+chaleur.
+
+Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il. Quel
+souvenir je laisserai!
+
+Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n'a de ressource
+que le courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se dire: Il faut
+oser; mais comme le soir, il regardait la fenêtre de la chambre de
+Mathilde, il vit à travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière:
+il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois
+en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.
+
+Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: Je vais monter
+avec l'échelle, ne fut qu'un instant.
+
+Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent en foule.
+Puis-je être plus malheureux! se disait-il. Il courut à l'échelle, le
+jardinier l'avait enchaînée. A l'aide du chien d'un de ses petits
+pistolets, qu'il brisa, Julien animé dans ce moment d'une force
+surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne qui retenait l'échelle;
+il en fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la fenêtre de
+Mathilde.
+
+Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne un
+baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lèvres
+toucheront sa joue avant que de mourir!
+
+Il volait en montant l'échelle, il frappe à la persienne; après quelques
+instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne, l'échelle s'y
+oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destiné à tenir la
+persienne ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois, donne une
+violente secousse à l'échelle et la déplace un peu. Mathilde peut ouvrir
+la persienne.
+
+Il se jette dans la chambre plus mort que vif:
+
+--C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras.
+
+ * * * * *
+
+Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? celui de Mathilde fut
+presque égal.
+
+Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lui.
+
+--Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans
+ses bras de façon à l'étouffer; tu es mon maître, je suis ton esclave,
+il faut que je te demande pardon à genoux d'avoir voulu me révolter.
+
+Elle quittait ses bras pour tomber à ses pieds.
+
+--Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et
+d'amour; règne à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle
+voudra se révolter.
+
+Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras allume la bougie, et
+Julien a toutes les peines du mondé à l'empêcher de se couper tout un
+côté de ses cheveux.
+
+--Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais
+un exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il
+n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme
+peut éprouver en ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur
+l'honneur.
+
+Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré
+d'égarement et de félicité.
+
+La vertu de Julien fut égale à son bonheur.
+
+--Il faut que je descende par l'échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit
+l'aube du jour paraître sur les cheminées lointaines du côté de
+l'orient, au-delà des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de
+vous, je me prive de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme
+humaine puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais à votre
+réputation: si vous connaissez mon coeur, vous comprenez la violence que
+je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment?
+mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première
+entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs. M.
+de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
+environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...
+
+--Le pauvre garçon, s'écria Mathilde et elle rit aux éclats. Sa mère et
+une femme de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa la
+parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la
+femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa mère.
+
+--Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle!
+lui dit Julien.
+
+Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se
+laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre.
+
+Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et
+l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en
+sang et presque nu, il s'était blessé en se laissant glisser sans
+précaution.
+
+L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère:
+vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet
+instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureusement sa vertu
+militaire ne fut pas mise à l'épreuve: il coucha l'échelle à sa place
+ordinaire; il replaça la chaîne qui la retenait: il n'oublia point de
+revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée dans la
+plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.
+
+Comme, dans l'obscurité, il promenait sa main sur la terre molle pour
+s'assurer que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber
+quelque chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux de
+Mathilde qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait.
+
+Elle était à sa fenêtre.
+
+--Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le
+signe d'une obéissance éternelle. Je renonce à l'exercice de ma raison,
+sois mon maître.
+
+Julien vaincu fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de
+remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.
+
+Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit à
+forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé
+d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans
+son trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu'il venait
+d'abandonner si rapidement, jusqu'à la clef qui était dans la poche de
+son habit. Pourvu pensa-t-il, qu'elle songe à cacher toute cette
+dépouillé mortelle!
+
+Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et, comme le soleil se
+levait, il tomba dans un profond sommeil.
+
+La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller, il parut à la salle
+à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un
+moment bien heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les yeux de
+cette personne si belle et environnée de tant d'hommages; mais bientôt
+sa prudence eut lieu d'être effrayée.
+
+Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
+Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien pût
+apercevoir du premier coup d'oeil toute l'étendue du sacrifice qu'elle
+avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi
+belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait
+parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux, d'un blond cendré, était
+coupé inégalement à un demi-pouce de la tête.
+
+A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit à cette
+première imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche de faire savoir
+à tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien.
+Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient fort
+occupés d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans
+laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers la fin du repas, il
+arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler mon maître. Il
+rougit jusqu'au blanc des yeux.
+
+Soit hasard ou fait exprès de la part de Mlle de La Mole, Mathilde ne
+fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à
+manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:
+
+--Tous mes projets sont renversés. Croirez-vous que ce soit un prétexte
+de ma part? maman vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la
+nuit dans mon appartement.
+
+Cette journée passa comme un éclair, Julien était au comble du bonheur.
+Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la
+bibliothèque; il espérait que Mlle de La Mole daignerait y paraître, il
+lui avait écrit une lettre infinie.
+
+Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce
+jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était
+chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux
+fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'était plus
+question de l'appeler mon maître.
+
+L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait
+presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.
+
+En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un être, si ce
+n'est tout à fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour
+mériter toutes les étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au
+total, elle ne songeait guère à l'amour; ce jour-là, elle était lasse
+d'aimer.
+
+Pour Julien, les mouvements de son coeur furent ceux d'un enfant de
+seize ans. Le doute affreux, l'étonnement le désespoir l'occupèrent tour
+à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d'une éternelle durée.
+
+Dès qu'il put décemment se lever de table il se précipita plutôt qu'il
+ne courut à l'écurie, sella lui-même son cheval et partit au galop; il
+craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon
+coeur à force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les
+bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit pour mériter une telle
+disgrâce?
+
+Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant
+à l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne
+vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX
+
+LE VASE DU JAPON
+
+ Son coeur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur: il est
+ plus troublé qu'ému. Mais à mesure que la raison revient, il sent la
+ profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent
+ anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir
+ qui le déchire. Mais à quoi bon parler de douleur physique? Quelle
+ douleur, sentie par le corps seulement, est comparable à celle-ci?
+
+ JEAN-PAUL.
+
+
+On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller, il trouva
+au salon Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à M. de
+Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes,
+chez Mme la maréchale de Fervaques.
+
+Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux.
+Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis.
+On eût dit que Mlle de La Mole avait repris avec le culte de l'amitié
+fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps
+fût charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin elle
+voulut que l'on ne s'éloignât pas de la bergère où Mme de La Mole était
+placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.
+
+Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait
+parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.
+
+Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter
+auprès de cette petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin de
+triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole;
+sa présence était comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de Mlle
+de La Mole, qui étaient placés près de lui à l'extrémité du canapé,
+affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut
+l'idée.
+
+C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier un instant les
+gens qui prétendaient l'accabler de leur dédain.
+
+L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où il
+résultait que ce bel officier plaçait au commencement de sa
+conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette
+particularité piquante: son oncle s'était mis en route à sept heures
+pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce détail était
+amené avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.
+
+En observant M. de Croisenois avec l'oeil sévère du malheur, Julien
+remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme
+supposait aux causes occultes. C'était au point qu'il s'attristait et
+prenait de l'humeur, s'il voyait attribuer un événement un peu important
+à une cause simple et toute naturelle. Il y a là un commencement de
+folie, se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de
+l'empereur Alexandre, tel que me l'a décrit le prince Korasoff. Durant
+la première année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant du
+séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces
+aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable
+caractère commençait seulement à se dessiner à ses yeux.
+
+Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de
+quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop
+gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une
+imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la
+mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de
+ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
+d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour
+quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa manière
+d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un importun
+subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense
+de lui.
+
+Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux,
+l'empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il
+avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de ce qui s'était passé
+l'avant-veille. Quels que soient leurs mille avantages sur moi,
+pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été pour aucun d'eux
+ce que, deux fois dans ma vie, elle a daigné être pour moi.
+
+Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère
+de la personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse
+absolue de tout son bonheur.
+
+Il s'en tint, la journée suivante, à tuer de fatigue lui et son cheval.
+Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel
+Mathilde restait fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait
+pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire
+une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.
+
+Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue
+physique, des souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute son
+imagination. Il n'eut pas le génie de voir que, par ses grandes courses
+à cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur
+lui-même et nullement sur le coeur ou sur l'esprit de Mathilde, il
+laissait au hasard la disposition de son sort.
+
+Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement
+infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui
+dire?
+
+C'est à quoi, un matin, à sept heures, il rêvait profondément, lorsque
+tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque.
+
+--Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.
+
+--Grand Dieu! qui vous l'a dit?
+
+--Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez
+me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas
+réel, ne m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime
+plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompée...
+
+A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se
+justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la
+raison n'avait plus aucun empire sur ses démarches. Un instinct aveugle
+le poussait à retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant
+qu'il parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses
+paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace
+de l'interrompre.
+
+Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-là,
+également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par
+l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle à un petit abbé fils
+d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle dans les moments où elle
+s'exagérait son malheur, comme si j'avais à me reprocher une faiblesse
+pour un des laquais.
+
+Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère
+contre soi-même à l'emportement contre les autres; les transports de
+fureur sont dans ce cas un plaisir vif.
+
+En un instant, Mlle de La Mole arriva au point d'accabler Julien des
+marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit,
+et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de
+leur infliger des blessures cruelles.
+
+Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action
+d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente.
+Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son
+imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s'entendant
+accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant
+d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,
+il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas
+assez.
+
+Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi
+elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours
+auparavant.
+
+Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois
+les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance.
+Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit jours, disait dans son
+coeur l'avocat du parti contraire à l'amour.
+
+Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, Mlle
+de La Mole le retint par le bras avec autorité.
+
+--Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous
+entendra de la pièce voisine.
+
+--Qu'importe! reprit fièrement Mlle de La Mole, qui osera dire qu'on
+m'entend? Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des idées
+qu'il a pu se figurer sur mon compte.
+
+Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné,
+qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se
+répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position.
+Il paraît qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute
+la vie.
+
+Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon coeur, il y a si
+peu de jours!
+
+Les jouissances d'orgueil inondaient le coeur de Mathilde; elle avait
+donc pu rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si
+puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi, ce petit monsieur
+comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun
+empire sur moi. Elle était si heureuse que réellement elle n'avait plus
+d'amour en ce moment.
+
+Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins
+passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un
+seul instant de ce qu'elle se devait à elle-même Mlle de La Mole lui
+avait adressé de ces choses désagréables, tellement bien calculées,
+qu'elles peuvent paraître une vérité, même quand on s'en souvient de
+sang-froid.
+
+La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si
+étonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait
+fermement que tout était fini à tout jamais entre eux, et cependant le
+lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'était un
+défaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme
+dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait
+faire, et l'exécutait.
+
+Ce jour-là, après le déjeuner, comme Mme de La Mole lui demandait une
+brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui
+avait apportée en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit
+tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.
+
+Mme de La Mole se leva en jetant un cri de détresse, et vint considérer
+de près les ruines de son vase chéri. C'était du vieux Japon,
+disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était
+un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait donné à sa
+fille...
+
+Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce
+vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et
+point trop troublé; il vit Mlle de La Mole tout près de lui.
+
+--Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un
+sentiment qui fut autrefois le maître de mon coeur; je vous prie
+d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il
+sortit.
+
+--On dirait en vérité, dit Mme de La Mole, comme il s'en allait, que ce
+M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.
+
+Ce mot tomba directement sur le coeur de Mathilde. Il est vrai, se
+dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui l'anime.
+Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait faite la
+veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme apparent, il
+me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse humiliante! elle me
+vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.
+
+Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour
+cette folle me tourmente-t-il encore?
+
+Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès
+rapides. Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins
+adorable? est-il possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation
+la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni
+comme à l'envi chez Mlle de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passé
+s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement tout l'ouvrage de la
+raison.
+
+La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais
+sévères ne font qu'en augmenter le charme.
+
+Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Japon, Julien
+était décidément l'un des hommes les plus malheureux.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI
+
+LA NOTE SECRÈTE
+
+ Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le
+ voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
+
+ Lettre à l'Auteur.
+
+
+Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son oeil
+était brillant.
+
+--Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle est
+prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par coeur quatre pages et aller les
+réciter à Londres? mais sans changer un mot!...
+
+Le marquis chiffonnait avec humeur la _Quotidienne_ du jour, et
+cherchait en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui
+avait jamais vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.
+
+Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à
+fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.
+
+--Ce numéro de la _Quotidienne_ n'est peut-être pas fort amusant; mais,
+si Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le
+lui réciter tout entier.
+
+--Quoi! même les annonces?
+
+--Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.
+
+--M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité
+soudaine.
+
+--Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma
+mémoire.
+
+--C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous
+demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez
+entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai
+répondu de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze
+personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.
+
+Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun
+parlera à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en
+reprenant l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous
+parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec
+moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pages
+que vous me réciterez demain matin, au lieu de tout le numéro de la
+_Quotidienne_. Vous partirez aussitôt après, il faudra courir la poste
+comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de
+n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand
+personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout
+ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y
+a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage
+pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation
+insignifiante.
+
+Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que
+voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est
+toujours autant de fait donnez-moi la vôtre.
+
+Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que
+vous aurez apprises par coeur.
+
+Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son
+Excellence vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez
+assister.
+
+Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre
+Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient
+pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa
+mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment
+saurons-nous votre mort? votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en
+faire part.
+
+Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis
+d'un air sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce
+soir que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez
+comme à l'ordinaire. Cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon
+ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre opiner est
+fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra
+bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne
+auberge où vous aurez demandé à souper.
+
+--Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas
+prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...
+
+Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui
+avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.
+
+--C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à propos de vous
+le dire. Je n'aime pas les questions.
+
+--Ceci n'en était pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
+monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la
+plus sûre.
+
+--Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais
+qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de
+forcer la confiance.
+
+Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une
+excuse et ne la trouvait pas.
+
+--Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle à son
+coeur quand on a fait quelque sottise.
+
+Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une
+tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc
+douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.
+
+En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la
+justification de Julien fut complète.
+
+Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier? et
+cependant quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses
+brillants amis de même acabit ont du coeur, de la fidélité pour cent
+mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône,
+ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du diable
+si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par coeur quatre pages et
+faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme
+ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit...
+
+Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer,
+dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que
+lui...
+
+--Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une idée
+importune.
+
+--Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris
+par coeur la première page de la _Quotidienne_ d'aujourd'hui.
+
+Le marquis prit le journal, Julien récita sans se tromper d'un seul mot.
+Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps, ce
+jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.
+
+Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie
+boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais
+renfrogné achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea
+plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout
+taché d'encre, dépouille de quelque ministère.
+
+Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point
+prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui
+digère.
+
+Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table.
+Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des plumes. Il compta
+du coin de l'oeil sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que
+par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le
+ton de l'égalité; les autres semblaient plus ou moins respectueux.
+
+Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier, pensa
+Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution
+serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le
+nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée que
+trois autres des personnes qui étaient déjà dans le salon. On parlait
+assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que
+pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et
+épais, haut en couleur, l'oeil brillant et sans expression autre qu'une
+méchanceté de sanglier.
+
+L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque
+immédiate d'un être tout différent. C'était un grand homme très maigre
+et qui portait trois ou quatre gilets. Son oeil était caressant, son
+geste poli.
+
+C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, pensa Julien.
+Cet homme appartenait évidemment à l'Église, il n'annonçait pas plus de
+cinquante à cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus
+paterne.
+
+Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la
+revue des présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui avait pas
+adressé la parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard
+surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci
+connaître un homme me tournera-t-il toujours à malheur? Tous ces grands
+seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard
+de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que je suis un être bien
+singulier et bien malheureux.
+
+Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit à
+parler dès la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès
+l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent,
+apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.
+
+En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la
+table, occupé par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus
+embarrassée, car enfin, quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne
+pas entendre, et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute
+l'importance des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et
+combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux
+devaient tenir à ce qu'elles restassent secrètes!
+
+Déjà, le plus lentement possible. Julien avait taillé une vingtaine de
+plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un
+ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.
+
+Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes;
+mais des gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou
+par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles.
+Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu
+respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les
+yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.
+
+Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII
+
+LA DISCUSSION
+
+ La république!--Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien
+ public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que
+ leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, à Paris, à cause de sa
+ voiture et non à cause de sa vertu.
+
+ NAPOLÉON, Mémorial.
+
+
+Le laquais entra précipitamment en disant:
+
+--Monsieur le duc de ***:
+
+--Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.
+
+Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que malgré lui, Julien
+pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de
+ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il
+avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son
+regard ne fût une indiscrétion.
+
+Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant
+par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage
+busqué et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble
+et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.
+
+Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques
+par la voix de M. de La Mole.
+
+--Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une
+mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la
+mission dont il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa
+mémoire, il a appris par coeur la première page de la _Quotidienne_.
+
+--Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître de la
+maison.
+
+Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air
+plaisant, à force de chercher à être important:
+
+--Parlez, monsieur, lui dit-il.
+
+Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si
+bien qu'au bout de vingt lignes:
+
+--Il suffit, dit le duc.
+
+Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il était le président, car
+à peine en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe
+de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il faut pour
+écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.
+
+--Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on
+vous fera appeler.
+
+Le maître de la maison prit l'air fort inquiet:
+
+--Les volets ne sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin.
+
+--Il est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à
+Julien. Me voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa
+celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place
+de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au
+marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes
+folies peuvent lui causer un jour!
+
+Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de
+façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il
+n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le
+marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.
+
+Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un salon
+tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la
+console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre du
+Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.
+Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment
+on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on
+l'appela.
+
+--Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons
+devant le duc de ***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune
+lévite, dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide
+de sa mémoire étonnante, jusqu'à nos moindres discours.
+
+La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à l'air
+paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.
+
+Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le Monsieur aux
+gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.
+
+(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise
+grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce,
+c'est mourir.
+
+--La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la
+littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au
+milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu
+d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique. Il ne
+s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser
+mortellement une moitié de lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée
+bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...
+
+--Si vos personnages ne parlent pas politique reprend l'éditeur, ce ne
+sont plus les Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,
+comme vous en avez la prétention...)
+
+Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien
+pâle, car il a fallu, comme toujours supprimer les ridicules dont
+l'excès eût semblé odieux où peu vraisemblable. (Voir la _Gazette des
+Tribunaux._)
+
+L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque peut-être)
+souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes,
+prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise que de
+coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc
+(mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les opinions
+et faire les fonctions d'avocat général, parut à Julien tomber dans
+l'incertitude et l'absence de conclusions décidées que l'on reproche
+souvent à ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le duc alla
+même jusqu'à le lui reprocher.
+
+Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme
+aux gilets dit:
+
+--La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a
+dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si
+cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée
+triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que
+Bonaparte, quand surtout on n'avait à lui opposer qu'une collection de
+bonnes intentions, il n'y avait de décisif que les moyens personnels...
+
+--Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison d'un
+air inquiet.
+
+--Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur
+le président, son oeil de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez,
+dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le front du président
+devinrent pourpres.
+
+--La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui;
+car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer
+l'intérêt des quarante milliards de francs qui furent employés contre
+les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...
+
+--Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit
+l'air fort important.
+
+--De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons
+encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.
+
+--On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué, en
+regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.
+
+Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et
+de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut
+outré de colère.
+
+--Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur, de l'air
+découragé d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux qui
+l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas
+deux fois une nation par les mêmes moyens...
+
+--C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte est désormais
+impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.
+
+Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher, quoique
+Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils
+baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon à être
+entendu de tous.
+
+Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.
+
+--On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à
+fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que
+Julien croyait l'expression de son caractère, on est pressé de me voir
+finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser
+les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh
+bien, messieurs, je serai bref.
+
+Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un sou
+au service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec tout
+son génie il ne parviendrait pas à mystifier les petits propriétaires
+anglais car ils savent que la brève campagne de Waterloo leur à coûté, à
+elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des phrases nettes
+ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je vous dirai:
+Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à votre
+service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie, la
+Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire
+contre la France plus d'une campagne ou deux.
+
+L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme
+seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être; mais à la
+troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux prévenus,
+à la troisième vous aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les
+paysans enrégimentés de 1792.
+
+Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.
+
+--Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans la pièce
+voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien
+sortit à son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des
+probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles.
+
+Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le rappela,
+M. de La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le
+connaissait, semblait bien plaisant:
+
+--... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut
+dire:
+
+Sera-t-il dieu, table ou cuvette?
+
+_Il sera dieu!_ s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs que semble
+appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes et la
+noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l'avaient faite
+et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.
+
+L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous
+l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la
+Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il
+pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu
+gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.
+
+Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le monde.
+Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon
+bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.
+
+--Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.
+
+Il insista sur le _Je_, avec une insolence qui charma Julien. Voilà du
+bien joué, se disait-il, tout en faisant voler sa plume presque aussi
+vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole
+anéantit les vingt campagnes de ce transfuge.
+
+--Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le
+plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.
+Toute cette jeunesse, qui fait des articles incendiaires dans le
+_Globe_, vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi
+lesquels peut se trouver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru,
+mais moins bien intentionné.
+
+--Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il
+fallait le maintenir immortel.
+
+--Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole,
+mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets bien
+tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes, les
+électeurs l'opinion en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire.
+Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous
+avons l'avantage certain de consommer le budget.
+
+Ici encore l'interruption.
+
+--Vous, monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur et
+une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque,
+vous dévorez quarante mille francs portés au budget de l'État, et
+quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.
+
+Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment
+pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis à la
+croisade, vous devriez pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au
+moins un régiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne
+fût-elle que de cinquante hommes prêts à combattre, et dévoués à la
+bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en
+cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.
+
+Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant que
+vous n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq cents
+hommes _dévoués_; mais je dis dévoués, non seulement avec toute la
+bravoure française, mais aussi avec la constance espagnole.
+
+La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos
+neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non
+pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si
+1815 se présente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme
+Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de
+lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son
+revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par
+département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère.
+Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il
+n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.
+
+Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez
+vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les
+portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous, messieurs,
+notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre
+existence comme gentilshommes il y a guerre à mort. Devenez des
+manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si
+vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.
+
+_Formez vos bataillons_, vous dirai-je avec la chanson des jacobins;
+alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril
+imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son
+pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.
+Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura
+plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec
+ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je
+ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités crottées.
+
+Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général
+accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans
+l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux
+troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens
+compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.
+
+Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont
+amoureux de la guerre...
+
+--Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave
+personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques,
+car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut
+un grand signe pour Julien.
+
+Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui
+il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à
+son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi
+l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...
+
+Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien, c'est vers le... que je
+galoperai cette nuit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII
+
+LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTÉ
+
+ La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre.
+ Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!
+
+ MACHIAVEL.
+
+
+Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec
+une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces
+grandes vérités:
+
+1º L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y
+sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M.
+Brougham se moquera de nous.
+
+2º Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe,
+sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite
+bourgeoisie.
+
+3º Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe
+monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.
+
+--Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:
+
+_Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé._ Je
+vous le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il
+faut tout donner au clergé.
+
+1º Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des
+hommes de haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de
+vos frontières...
+
+--Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...
+
+--Oui, monsieur, _Rome_! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que
+soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode
+quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé,
+guidé par Rome, parle seul au petit peuple.
+
+Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par
+les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus
+touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...
+
+(Cette personnalité excita des murmures.)
+
+--Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en
+haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point
+capital, _avoir en France un parti armé_, ont été faits par nous. Ici
+parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en
+Vendée?... etc., etc.
+
+Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première
+guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus
+d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle
+aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement
+populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jésuites, pour parler
+comme le vulgaire, faire la guerre, c'est délivrer ces monstres
+d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.
+
+Le cardinal était écouté avec faveur...
+
+--Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom
+irrite inutilement.
+
+A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer
+encore, pensa Julien, mais le sage président lui-même avait oublié la
+présence et l'existence de Julien.
+
+Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de
+Nerval, le premier ministre qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de
+Retz.
+
+_Le désordre fut à son comble_, comme disent les journaux en parlant de
+la chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rétablit un
+peu.
+
+Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:
+
+--Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne
+tiens pas au ministère.
+
+Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des jacobins
+en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais donc
+volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à un petit nombre;
+mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une mission; le
+ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu rétabliras la
+monarchie en France, et réduiras les Chambres à ce qu'était le parlement
+sous Louis XV, et cela, messieurs, _je le ferai_.
+
+Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.
+
+Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait toujours comme à
+l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats
+d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion
+dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage,
+cet homme n'avait pas de sens.
+
+Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot _je le ferai_.
+Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et
+de funèbre. Il était ému.
+
+La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une
+incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien
+dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un
+plébéien?
+
+Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison
+dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire
+renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une
+heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien
+dans une glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avait paru
+mettre à l'aise tout le monde.
+
+Pendant qu'on renouvelait les bougies:
+
+--Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son voisin
+l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter
+notre avenir.
+
+Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et même
+effronterie à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au
+ministère, mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un
+homme, il eût dû le sentir.
+
+A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé les yeux.
+En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre
+et s'en alla.
+
+--Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le général court après le
+ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous
+mène.
+
+Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement
+des bougies:
+
+--Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous
+persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui, dans
+quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a
+parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval
+nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons
+vouloir.
+
+Le cardinal approuva par un sourire fin.
+
+--Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit
+le jeune évêque d'Agde, avec le feu concentré et contraint du fanatisme
+le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le silence son oeil, que Julien
+avait observé, d'abord doux et calme s'était enflammé après la première
+heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du
+Vésuve.
+
+--De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne
+pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme
+eut fait des ducs et des chambellans dès qu'il eut rétabli le trône, la
+mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à
+immoler. Les saintes Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la
+manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations
+latines.)
+
+Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler, c'est
+Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq cents
+hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira pas. A
+quoi bon mêler la France à la chose qui est personnelle à Paris? Paris
+seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la nouvelle
+Babylone périsse.
+
+Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même
+dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé
+souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...
+
+ * * * * *
+
+Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La
+Mole.
+
+Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à
+Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa
+parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le
+hasard venait de le rendre témoin.
+
+--N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement
+pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'état soit
+renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos
+châteaux, nous serons massacrés par les paysans.
+
+La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de
+vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois
+quarts.
+
+--Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette
+note qui manque de netteté vers la fin, j'en suis plus mécontent que
+d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il,
+allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi
+je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.
+
+Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez
+éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien
+jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait un nom
+suppose, mais Indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait
+toujours feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.
+
+Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire Julien lui avait
+récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait tort qu'il ne
+fût intercepté.
+
+--Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui
+dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait
+peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.
+
+Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de
+la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission,
+pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.
+
+Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste
+vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du
+soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la
+porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des
+écuries. Il n'y vit pas de chevaux.
+
+L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son oeil
+grossier m'examinait.
+
+Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on
+lui disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre
+toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se
+chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver _il
+signor_ Geronimo, le célèbre chanteur!
+
+Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le
+Napolitain gémissait tout haut, et parlait plus, à lui tout seul, que
+les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.
+
+--Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter
+demain à Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour
+m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air
+significatif.
+
+Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être
+entendu:
+
+--Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste
+est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit
+polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie
+à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.
+
+--Vraiment? dit Julien d'un air innocent.
+
+Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir:
+c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.
+
+--Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est
+peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un
+bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons nous promener, nous
+nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.
+
+--Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même
+pouvait être envoyé pour l'intercepter.
+
+Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier
+sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes
+qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.
+
+Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière
+était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter
+dans sa chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait
+tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les
+manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.
+
+C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits pistolets
+qu'il avait placés sous son oreiller.
+
+--Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître
+de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé
+vous-même.
+
+--Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de
+linge, d'essences, de pommades, de futilités, c'est un jeune homme du
+siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui
+affecte de parler avec un accent italien.
+
+Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son
+habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de
+moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais
+qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. >, Son habit fouillé:
+
+--Ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.
+
+S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut
+fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.
+
+Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas
+son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux
+personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord,
+reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de
+purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...
+
+Mais ma mission! se dit-il.
+
+Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit
+semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.
+
+--Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait
+un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi
+asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.
+
+Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du
+chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez
+Geronimo pour le décider à partir.
+
+--On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je
+ne renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.
+
+--Mais les sept princes souverains!
+
+--Qu'ils attendent.
+
+Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand
+personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une
+audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre
+l'air. Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à
+lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la
+montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.
+
+--_Suivez-moi de loin_, lui dit-on sans le regarder.
+
+A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit
+Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre
+que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il
+eut fini:
+
+--Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.
+
+Le prince prit des notes.
+
+--_Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre
+calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois_
+(on était au dix) _trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-hauss
+N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!_
+
+Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent
+pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,
+qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'État, s'il
+entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?
+
+Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait
+rien à y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède
+m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace. Et quel
+plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!
+
+L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la
+frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites
+de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer
+Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune
+militaire fort occupé de sa personne.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV
+
+STRASBOURG
+
+ Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance
+ d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances
+ sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant
+ dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces
+ faiblesses! La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit
+ dans sa miséricorde pour enchanter un coeur d'homme.
+
+ _Ode_ de SCHILLER
+
+
+Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire
+par des idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Était-il
+donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme
+bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son
+imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se
+maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque
+rapport à Mlle de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les
+simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que
+Mme de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé, il la
+trouvait partout dans l'avenir.
+
+De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet
+être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux,
+était tombé dans un excès de modestie ridicule.
+
+Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si,
+à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné
+raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait
+rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu
+tort.
+
+C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination
+puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des
+succès si brillants.
+
+La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette
+noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait
+Julien, est-il donc un coeur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un
+ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?
+
+Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un
+bourg, sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.
+Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les
+îlots du Rhin, auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.
+Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait déployée de la
+droite la superbe carte qui orne les _Mémoires du maréchal Saint-Cyr_.
+Une exclamation de gaieté lui fit lever la tête.
+
+C'était le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé
+quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.
+Fidèle à ce grand art, Korasoff arrivé de la veille à Strasbourg, depuis
+une heure à Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de
+1796, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand le regardait
+étonné, car il savait assez de français pour distinguer les énormes
+bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues
+des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme,
+il admirait sa grâce à monter à cheval.
+
+L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec
+quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi,
+peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en
+aversion.
+
+Quand le prince eut fini son siège de Kehl:
+
+--Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le
+principe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne
+peut être de bon ton, c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes
+triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne
+vous a pas réussi.
+
+_C'est montrer soi inférieur_. Êtes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce
+qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc,
+mon cher, combien la méprise est grave.
+
+Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.
+
+--Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien!
+et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration
+stupide.
+
+Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa
+raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne
+pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût
+de soi-même ne peut aller plus loin.
+
+Le prince le trouvait décidément triste:
+
+--Ah! çà, mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg vous êtes de
+mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous
+amoureux de quelque petite actrice?
+
+Les Russes copient les moeurs françaises, mais toujours à cinquante ans
+de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.
+
+Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:
+
+Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à
+coup.
+
+--Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg
+fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une
+ville voisine, m'a planté là après trois jours de passion, et ce
+changement me tue.
+
+Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le
+caractère de Mathilde.
+
+--N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre
+médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme
+jouit d'une fortune énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle à la
+plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque
+chose.
+
+Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.
+
+--Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous
+allez prendre sans délai:
+
+1º Voir tous les jours Mme..., comment l'appelez-vous?
+
+--Mme de Dubois.
+
+--Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est
+sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour Mme de Dubois, n'allez
+pas surtout paraître à ses yeux froid et piqué rappelez-vous le grand
+principe de votre siècle: soyez le contraire de ce à quoi l'on s'attend.
+Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours avant d'être
+honoré de ses bontés.
+
+--Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je
+croyais la prendre en pitié...
+
+--Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison
+vieille comme le monde.
+
+1º Vous la verrez tous les jours.
+
+2º Vous ferez la cour à une femme de sa société mais sans vous donner
+les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas,
+votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que
+vous la jouez, vous êtes perdu.
+
+--Elle a tant d'esprit et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien
+tristement.
+
+--Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. Mme de
+Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui
+ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde
+au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les
+deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur, à
+grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros qu'elle avait
+rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement.
+
+Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous tout
+à fait un écolier?...
+
+Parbleu! entrons dans ce magasin, voilà un col noir charmant, on le
+dirait fait par John Anderson, de Burlington-street; faites-moi le
+plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire
+que vous avez au cou.
+
+Ah! çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier
+passementier de Strasbourg, quelle est la société de Mme de Dubois?
+grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus
+fort que moi... A qui ferez-vous la cour?
+
+--A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément
+riche. Elle a les plus beaux yeux du monde et qui me plaisent
+infiniment, elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au
+milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter
+si quelqu'un vient à parler de commerce et de boutique. Et par malheur,
+son père était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.
+
+--Ainsi si l'on parle d'_industrie_, dit le prince en riant vous êtes
+sûr que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est
+divin et fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de
+folie auprès de ces beaux yeux. Le succès est certain.
+
+Julien songeait à Mme la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à
+l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le
+maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre
+objet que de faire oublier qu'elle était fille d'un industriel, et, pour
+être quelque chose à Paris, elle s'était mise à la tête de la vertu.
+
+Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir
+ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
+était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. Ainsi,
+j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé à me faire écouter en
+donnant des leçons à mes maîtres!
+
+--Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la dixième fois,
+pas l'ombre de passion quand vous parlerez à la jeune beauté, fille du
+marchand de bas de Strasbourg, en présence de Mme de Dubois. Au
+contraire, passion brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien
+écrite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de
+relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son coeur donc
+deux lettres par jour.
+
+--Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans
+un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher,
+n'espérez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.
+
+--Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire
+six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les
+caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que
+Kalisky n'a pas fait la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à
+trois lieues de Londres, à la plus jolie quakeresse de toute
+l'Angleterre?
+
+Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures du
+matin.
+
+Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et, deux jours après,
+Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées à
+la vertu la plus sublime et la plus triste.
+
+--Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se
+fit éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du
+marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le coeur de Mme de
+Dubois?
+
+Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien, ne
+sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui
+offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière de Moscou.
+
+--Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous
+avez là vous font colonel en deux ans.
+
+--Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.
+
+--Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore
+de bien loin la première en Europe.
+
+Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès
+du grand personnage, en quittant Korasoff, il promit d'écrire. Il reçut
+la réponse à la note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris;
+mais à peine eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la France
+et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas
+les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses
+conseils.
+
+Après tout, l'art de séduire est son métier, il ne songe qu'à cette
+seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut
+pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,
+la poésie sont une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur;
+raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.
+
+Il le faut, je vais faire la cour à Mme de Fervaques.
+
+Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si
+beaux, et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé au
+monde.
+
+Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer.
+
+Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas
+m'en croire moi-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV
+
+LE MINISTÈRE DE LA VERTU
+
+ Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de
+ circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.
+
+ LOPE DE VEGA.
+
+
+A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La
+Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre
+héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné à
+mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité et le bonheur
+d'être dévot; ces deux mérites, et, plus que tout, la haute naissance du
+comte, convenaient tout à fait à Mme de Fervaques, qui le voyait
+beaucoup.
+
+Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.
+
+--C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira,
+seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je
+comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la
+phrase tout entière. Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le
+français aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer
+votre nom, elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez
+Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la
+cour à Mme la maréchale.
+
+Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire,
+comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine
+avec des moustaches noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon
+carbonaro.
+
+--Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques
+a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque
+espoir de réussir? voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part,
+j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce
+raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le
+raconterai bientôt, elle n'est pas mal vindicative.
+
+Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et
+jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au
+contraire à la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais
+qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraîches.
+
+Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de
+l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui
+échappaient.
+
+--Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.
+
+--Pardonnez à la _furia francese_; je suis tout oreilles, dit Julien.
+
+--La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la haine; elle
+poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,
+de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme
+Collé. Vous savez?
+
+ _J'ai la marotte_
+ _D'aimer Marote._
+
+etc.
+
+Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien
+aise de chanter en français.
+
+Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand
+elle fut finie:
+
+--La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette
+chanson:
+
+ Un jour l'amour au cabaret...
+
+Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.
+Réellement elle était impie et peu décente.
+
+--Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit Don
+Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire
+toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété
+et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de cabaret.
+Quand Mme de Fervaques eut fait ôter à l'auteur, pauvre diable en
+demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui
+dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous
+répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons
+dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront ses
+épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit?--Pour
+l'intérêt du Seigneur, tout Paris me verrait marcher au martyre; ce
+serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter
+la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne
+furent plus beaux.
+
+--Et elle les a superbes, s'écria Julien.
+
+--Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego
+Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance.
+Si elle aime à nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je
+soupçonne là malheur intérieur. Ne serait-ce point une prude lasse de
+son métier?
+
+L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.
+
+--Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là que
+vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les
+deux ans que je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre
+avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce
+une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle est
+malheureuse?
+
+--Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce
+ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française;
+c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le
+malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un
+bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un
+confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.
+
+Comme Julien sortait:
+
+--Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit Don Diego,
+toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir notre
+liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon
+que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de
+sa main.
+
+--Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.
+
+--Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?
+
+--Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.
+
+--Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit
+silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.
+
+Cette scène égaya un peu notre héros, il fut sur le point de sourire. Et
+voilà le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise
+d'adultère!
+
+Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait
+été attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.
+
+Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et
+s'habilla avec beaucoup de soin.
+
+Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre à
+la lettre l'ordonnance du prince.
+
+Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus
+simple.
+
+Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq
+heures et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre au
+salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il se précipita
+à genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son bras, il répandit
+des larmes, ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette
+sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. Il prit un
+journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du
+salon au jardin.
+
+Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa
+lever les yeux jusqu'à la fenêtre de Mlle de La Mole. Elle était
+hermétiquement fermée, il fut sur le point de tomber et resta longtemps
+appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir
+l'échelle du jardinier.
+
+Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances hélas! si
+différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de
+folie, Julien le pressa contre ses lèvres.
+
+Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva
+horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit vivement.
+Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu à peu les
+convives arrivèrent au salon, jamais la porte ne s'ouvrit sans jeter un
+trouble mortel dans le coeur de Julien.
+
+On se mit à table. Enfin parut Mlle de La Mole, toujours fidèle à son
+habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on
+ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince
+Korasoff, Julien regarda ses mains, elles tremblaient. Troublé lui-même
+au-delà de toute expression par cette découverte, il fut assez heureux
+pour ne paraître que fatigué.
+
+M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un
+instant après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se
+disait à chaque instant: Je ne dois pas trop regarder Mlle de La Mole,
+mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce
+que j'étais réellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu
+d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la première
+fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour
+faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation
+vivante.
+
+Sa politesse fut récompensée, sur les huit heures, on annonça Mme la
+maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec
+le plus grand soin. Mme de La Mole lui sut un gré infini de cette marque
+de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son
+voyage à Mme de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale, de
+façon à ce que ses yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi,
+suivant toutes les règles de l'art, Mme de Fervaques fut pour lui
+l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce
+sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres dont le
+prince Korasoff lui avait fait cadeau.
+
+La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il
+trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de
+messieurs les gentilshommes de la chambre, justement à côté de la loge
+de Mme de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il
+en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège; autrement
+j'oublierais mes attaques. Il se força à écrire deux ou trois pages sur
+ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable, à ne presque pas
+penser à Mlle de La Mole.
+
+Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après tout
+qu'un être commun, pensait-elle son nom me rappellera toujours la plus
+grande tache de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires
+de sagesse et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant. Elle
+se montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement avec
+le marquis de Croisenois, prépare depuis si longtemps. Il était fou de
+joie; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de la résignation
+au fond de cette manière de sentir de Mathilde, qui le rendait si fier.
+
+Toutes les idées de Mlle de La Mole changèrent en voyant Julien. Au
+vrai, c'est là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux
+idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser.
+
+Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de la part de
+Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner,
+il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme
+au salon, ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin. Dieu
+sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette
+explication, se dit Mlle de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien
+n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du
+salon; elle le vit fort occupé à décrire à Mme de Fervaques les vieux
+châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur
+donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas mal se tirer de la
+phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle _esprit_ dans certains
+salons.
+
+Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette
+soirée était exactement ce qu'il avait prédit.
+
+Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.
+
+Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer
+de quelques cordons bleus; Mme la maréchale de Fervaques exigeait que
+son grand oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la
+même prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la
+maréchale vint presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut
+d'elle que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait
+à la _Camarilla_ un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans
+commotion, en trois ans.
+
+Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au
+ministère; mais, à ses yeux, tous ces grands intérêts s'étaient comme
+recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que
+vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en
+faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa
+manière d'être avec Mlle de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou six
+ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.
+
+Cette tête si froide était, comme on voit, tombée à l'état de déraison
+complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois il ne
+lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de
+conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez
+près du fauteuil de Mme de Fervaques, mais il lui était impossible de
+trouver un mot à dire.
+
+L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde
+absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la
+maréchale comme un être à peine animé; ses yeux même, ainsi que dans
+l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.
+
+Comme la manière de voir de Mme de La Mole n'était jamais qu'une
+contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,
+depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI
+
+L'AMOUR MORAL
+
+ There also was of course in Adeline
+ That calm patrician polish in the address,
+ Which ne'er can pass the equinoctial line
+ Of any thing which Nature would express:
+ Just as a Mandarin finds nothing fine,
+ At least his manner suffers not to guess
+ That any thing he views can greatly please.
+
+ _Don Juan_. C. XIII, stanza 84.
+
+
+Il y a un peu de folie dans la manière de voir de toute cette famille,
+pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait
+qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai.
+
+Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple
+à peu près parfait de ce _calme patricien_ qui respire une politesse
+exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu
+dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé Mme
+de Fervaques presque autant que l'absence de majesté envers les
+inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été à ses yeux comme une
+sorte d'_ivresse morale_ dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce
+qu'une personne d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand bonheur
+était de parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les
+_Mémoires du duc de Saint-Simon_, surtout pour la partie généalogique.
+
+Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières,
+convenait au genre de beauté de Mme de Fervaques. Il s'y trouvait
+d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon à ne pas
+apercevoir Mathilde. Étonnée de cette constance à se cacher d'elle un
+jour elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite
+table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près
+par-dessous le chapeau de Mme de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de
+son sort, l'effrayèrent d'abord, aperçus de si près, ensuite le jetèrent
+violemment hors de son apathie habituelle, il parla et fort bien.
+
+Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était d'agir
+sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que Mme de Fervaques
+arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.
+
+C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par
+quelques phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de
+jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes
+supérieurs appelés à régénérer le siècle.
+
+Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait Mlle de La Mole, pour
+parler aussi longtemps et avec tant de feu à Mme de Fervaques, je ne
+l'écouterai plus. Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint
+parole, quoique avec peine.
+
+A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'accompagner à
+sa chambre, Mme de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge
+complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur, elle ne
+pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: ce que je méprise peut
+encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.
+
+Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent
+par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, où le prince Korasoff
+avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait
+cadeau. Julien vit en note, au bas de la première lettre: _On envoie le
+nº 1 huit jours après la première vue_.
+
+Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je vois
+Mme de Fervaques. Il se mit aussitôt à transcrire cette première lettre
+d'amour c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et ennuyeuse
+à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir à la seconde page.
+
+Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table.
+Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui où, chaque matin,
+en s'éveillant, il s'apprenait son malheur. Ce jour-là, il acheva la
+copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il,
+qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi! Il compta
+plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut une
+note au crayon:
+
+_On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate notre, redingote
+bleue. On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde
+mélancolie dans le regard. Si l'on aperçoit quelque femme de chambre,
+essuyer ses yeux furtivement. Adresser la parole à la femme de chambre._
+
+Tout cela fut exécuté fidèlement.
+
+Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de
+Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si
+célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne
+m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comédie à laquelle je
+puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que
+j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque
+crime pour me distraire.
+
+Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où
+il remettait son cheval à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu
+de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse qui l'avait
+quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière
+avec laquelle Julien frappait de sa cravache à la porte de l'écurie pour
+appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de
+sa fenêtre. La mousseline était si légère que Julien voyait au travers.
+En regardant d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il
+apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se
+disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point là la
+regarder.
+
+Le soir, Mme de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût
+pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le
+matin, il avait remise à son portier avec tant de mélancolie. La veille,
+le hasard avait révélé à Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea
+de façon à voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant
+après l'arrivée de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter
+sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné de ce nouveau
+caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que son malheur avait de
+plus atroce.
+
+Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme
+l'amour-propre se glisse même dans les cours qui servent de temple à la
+vertu la plus auguste Mme de La Mole a raison, se dit la maréchale en
+remontant en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que,
+les premiers jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce
+que l'on rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des
+vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces
+de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence, il écrit bien mais
+je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils, qu'il me
+fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore
+soi-même.
+
+Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien
+augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des
+jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est
+impossible de ne pas reconnaître de l'onction, un sérieux profond et
+beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lévite, il aura la
+doute vertu de Massillon.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII
+
+LES PLUS BELLES PLACES DE L'ÉGLISE
+
+ Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.
+
+ TÉLÉMAQUE.
+
+
+Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de
+Julien dans la tête d'une femme qui, tôt ou tard, devait distribuer les
+plus belles places de l'Église de France. Cet avantage n'eût guère
+touché Julien; en cet instant, sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger
+à son malheur actuel: tout le redoublait, par exemple, la vue de sa
+chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec
+sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une
+voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.
+
+Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une
+vivacité que, depuis longtemps, il ne connaissait plus: espérons que la
+seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.
+
+Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il
+en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.
+
+C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles
+du traité de Münster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier
+à Londres.
+
+Il se souvint seulement alors des lettres de Mme de Fervaques dont il
+avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos.
+Il les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques
+que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait
+tout dire et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa
+Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur
+l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.
+
+Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours
+de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de
+l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air
+mélancolique, remettre le cheval à l'écurie avec l'espérance
+d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra
+quand Mme de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels étaient
+les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt
+quand Mme de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait
+entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale,
+et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales
+commençaient à prendre une tournure plus frappante à la fois et plus
+élégante.
+
+Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,
+mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus ce que je
+dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien, et alors, avec
+une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il
+s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la
+maréchale il fallait surtout se bien garder des idées simples et
+raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications
+suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux des deux
+grandes dames auxquelles il fallait plaire.
+
+Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se
+passaient dans l'inaction.
+
+Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces
+abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement
+remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir
+toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement
+comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma
+constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce
+Russe, ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richemond,
+fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.
+
+Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des
+manoeuvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque
+exécutée par le jeune Russe sur le coeur de la sévère Anglaise. Les
+quarante premières lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner
+la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette douce
+personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir
+des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les
+jours.
+
+Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de Mme de
+Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé
+bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation
+à dîner.
+
+Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune
+Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple
+et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait
+occuper au dîner de la maréchale.
+
+Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de
+Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile au lambris. Il y avait
+des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les
+sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait
+fait corriger les tableaux. _Siècle moral!_ pensa-t-il.
+
+Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à
+la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évoque de ***, oncle
+de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait
+rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en
+souriant avec mélancolie, et combien il m'est indifférent! Me voici
+dînant avec le fameux évêque de ***.
+
+Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table
+d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des
+pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes,
+on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son
+abominable ignorance.
+
+Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau,
+neveu de l'académicien et futur professeur, qui, par ses basses
+calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.
+
+Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se
+pourrait bien que Mme de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses
+lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire
+de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien, mais comme
+d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en
+deux endroits à la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime
+maréchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Église
+de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à l'hôtel de La
+Mole.
+
+M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès
+à l'hôtel de Fervaques. Il y avait _jalousie de secte_ entre l'austère
+janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la
+vertueuse maréchale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII
+
+MANON LESCAUT
+
+ Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,
+ il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc,
+ et blanc ce qui était noir.
+
+ LICHTENBERG.
+
+
+Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais
+contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait
+s'écarter sous aucun prétexte, du rôle de l'admiration la plus
+extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.
+
+Un soir, à l'Opéra, dans la loge de Mme de Fervaques Julien portait aux
+nues le ballet de _Manon Lescaut_. Sa seule raison pour parler ainsi,
+c'est qu'il le trouvait insignifiant.
+
+La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé
+Prévost.
+
+Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute vertu
+vanter un roman! Mme de Fervaques faisait profession, deux ou trois fois
+la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui, au moyen
+de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui n'est,
+hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.
+
+Dans ce genre immoral et dangereux, _Manon Lescaut_ continua la
+maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les
+angoisses méritées d'un coeur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes
+avec une vérité qui a de la profondeur, ce qui n'empêche pas votre
+Bonaparte de prononcer à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des
+laquais.
+
+Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a voulu me perdre
+auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce
+fait l'a assez piquée pour qu'elle cède à la tentation de me le faire
+sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée, et le rendit amusant.
+Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra:
+
+--Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer
+Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une
+nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas
+l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'oeuvre des arts.
+
+_Quand on m'aime!_ se répétait Julien, cela ne veut rien dire, ou veut
+tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres
+provinciaux. Et il songea beaucoup à Mme de Rênal, en copiant une lettre
+immense destinée à la maréchale.
+
+--Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence
+qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de _Londres_ et de
+_Richemond_ dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il
+semble, au sortir de l'Opéra?
+
+Julien fut très embarrassé, il avait copié ligne par ligne, sans songer
+à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots
+_Londres_ et _Richemond_, qui se trouvaient dans l'original, ceux de
+_Paris_ et _Saint-Cloud_. Il commença deux ou trois phrases, mais sans
+possibilité de les achever il se sentait sur le point de céder au rire
+fou. Enfin en cherchant ses mots il parvint à cette idée: Exalté par la
+discussion des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme humaine,
+la mienne, en vous écrivant, a pu avoir une distraction.
+
+Je produis une impression se dit-il donc je puis m'épargner l'ennui du
+reste de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le
+soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille, il
+arriva bien vite à l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres
+et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque
+tendre.
+
+C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la
+profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait
+fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à la
+maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à la mode par
+Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros fît tout au monde pour
+bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore
+une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas à Mme de
+Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent
+n'avaient pas une idée par soirée cette dame était profondément frappée
+de tout ce qui ressemblait à une nouveauté, mais en même temps, elle
+croyait se devoir à elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce
+défaut, _garder l'empreinte de la légèreté du siècle_...
+
+Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout
+l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute
+partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.
+
+Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode
+Fervaques, Mlle de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas
+songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois
+elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré
+elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était
+sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût
+un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de
+penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les
+sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle;
+quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs,
+tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!
+
+Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir
+le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon
+de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute
+force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de
+l'hôtel de Fervaques ce n'était qu'à force de caractère et de
+raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu au-dessus du
+désespoir.
+
+J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle
+affreuse perspective j'avais alors! Je faisais ou je manquais ma
+fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer
+toute ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus
+méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant onze petits mois
+après seulement, j'étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de
+mon âge.
+
+Mais bien souvent, tous ces beaux raisonnements étaient sans effet
+contre l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et
+à dîner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole,
+il la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable
+jeune homme paraissait deux fois par jour à l'hôtel de La Mole: l'oeil
+jaloux d'un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.
+
+Quand il avait cru voir que Mlle de La Mole traitait bien son prétendu,
+en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses
+pistolets avec amour.
+
+Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et
+d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir
+cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant
+quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours! >.
+
+Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,
+entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger
+notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant
+l'attachaient à la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au
+bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?
+
+A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces
+cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.
+
+A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne
+changeront rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant de
+réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait
+achever sa pensée.
+
+Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son
+raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,
+après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de
+pouvoir que j'ai de lui plaire et il ne me resterait plus aucune
+ressource, je serais ruiné, perdu à jamais...
+
+Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu
+de mérite répond à tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma
+façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je
+moi?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX
+
+L'ENNUI
+
+ Se sacrifier à ses passions, passe: mais à des passions qu'on n'a pas!
+ O triste dix-neuvième siècle!
+
+ GIRODET.
+
+
+Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, Mme
+de Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait:
+quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait
+l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque
+bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et que répondre? Elle
+n'achevait pas sa pensée: quelque amie maligne peut supposer et même
+répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père,
+quelque marchand décoré par la garde nationale.
+
+Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de Mme de
+Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite
+une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit
+un commencement d'intérêt.
+
+Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand
+vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court,
+et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.
+
+Pour la première fois, cette âme qui craignait tant, était émue d'un
+intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale.
+Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau
+jeune homme qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître
+l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de
+prendre à l'arrivée d'un de ses gens.
+
+L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,
+sans qu'il y eût au fond du coeur jouissance réelle pour ce genre de
+succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que
+pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une
+journée, il suffisait que, pendant la soirée de la veille, on eût passé
+une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit naissant résista à
+des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit
+à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort
+adroites, et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se
+rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit
+n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses
+doutes à Mathilde, et toujours était consolée.
+
+Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, Mme de
+Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire
+de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par
+l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: _A M.
+Sorel, chez M. le marquis de La Mole_.
+
+--Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous
+m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.
+
+Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il s'inclina
+en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de chambre
+du marquis.
+
+Le même soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne
+heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au
+commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages
+d'une petite écriture fort serrée.
+
+Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours.
+Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est
+l'avantage du style emphatique: Mme de Fervaques n'était point étonnée
+du peu de rapport des réponses avec ses lettres.
+
+Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau,
+qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu
+lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au
+hasard dans le tiroir de Julien.
+
+Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la
+maréchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de
+l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier
+en sortait, la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort
+occupé à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.
+
+--Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la
+lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre
+conduite est affreuse, Monsieur.
+
+A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa
+démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien
+hors d'état de respirer.
+
+Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette
+scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à
+s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.
+
+Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême.
+Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul
+mot.
+
+Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était
+pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon coeur ce
+corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel
+affreux caractère!
+
+Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois
+plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.
+
+L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui
+déchirait l'âme de Mlle de La Mole. Elle était loin d'avoir le
+sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il
+sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder;
+elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.
+
+Assise sur le divan de la bibliothèque immobile et la tête tournée du
+côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que
+l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans
+quelle atroce démarche elle venait de tomber!
+
+Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les
+avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil
+fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.
+
+--C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.
+
+Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien
+placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y
+voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que
+le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait
+l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.
+
+--Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien
+avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien,
+mépriser Mme la maréchale de Fervaques!
+
+Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux,
+méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de
+ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.
+
+La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX
+
+UNE LOGE AUX BOUFFES
+
+ As the blackest sky
+ Foretells the heaviest tempest.
+
+ _Don Juan_, C. I, st. 75.
+
+
+Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné
+qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique
+russe était sage. _Peu parler peu agir_, voilà mon unique moyen de
+salut.
+
+Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu
+les larmes la gagnèrent.
+
+Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de
+Mme de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement
+nerveux bien marqué, quand elle reconnut l'écriture de la maréchale.
+Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart
+avaient six pages.
+
+--Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus
+suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de
+l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je
+l'avouerai; Mme de Fervaques m'a donc enlevé votre coeur... A-t-elle
+fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?
+
+Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit
+pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête
+homme?
+
+Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en
+ôtaient la possibilité.
+
+Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était
+loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette
+explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur
+l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de Julien. Il
+voyait ses cheveux et son cou d'albâtre, un moment il oublia tout ce
+qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra
+presque contre sa poitrine.
+
+Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême
+douleur qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur
+physionomie habituelle.
+
+Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible
+l'acte de courage qu'il s'imposait.
+
+Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien,
+si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix
+éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever,
+elle lui répétait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des
+démarches que trop d'orgueil avait pu conseil.
+
+--J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et
+ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.
+
+Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un
+bonheur à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment
+elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu
+trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à
+quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.
+
+--C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous
+m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté
+courageuse et qui convient à un homme, que vous m'estimez en ce moment.
+Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...
+
+Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle
+allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à
+Julien; il sentit faiblir son courage.
+
+Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait sa
+bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de
+baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!
+
+--Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa
+voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt
+pour moi aucune preuve décisive...
+
+Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espéra que sa
+physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque
+dans les replis les plus intimes de son coeur. Jamais il ne l'avait
+adorée à ce point, il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se
+fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour manoeuvrer, il fût
+tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de
+force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff, s'écria-t-il
+intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour
+diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:
+
+--A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour
+m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a
+consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée
+en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais
+peut-être aussi bien peu durables.
+
+--Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.
+
+--Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un
+accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les
+formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me
+répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet
+instant vivra plus de deux jours?
+
+--L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui
+dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.
+
+Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa
+pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu
+dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...
+
+Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer
+cette longue suite de journées passées dans le désespoir. Mme de Rênal
+trouvait des raisons pour faire ce que son coeur lui dictait: cette
+jeune fille du grand monde ne laisse son coeur s'émouvoir que
+lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.
+
+Il vit cette vérité en un clin d'oeil et, en un clin d'oeil aussi,
+retrouva du courage.
+
+Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un
+respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut
+aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de Mme
+de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec
+l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il
+ajouta:
+
+--Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout
+ceci.
+
+Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit
+refermer successivement toutes les portes.
+
+Le monstre n'est point troublé, se dit-elle.
+
+Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai
+plus de torts qu'on ne pourrait imaginer.
+
+Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là,
+car elle fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait
+été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!
+
+Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça
+Mme de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put
+soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna bien vite. Julien, peu
+enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et
+n'avait pas dîné à l'hôtel de La Mole.
+
+Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il
+s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjà à se blâmer.
+Comment ai-je pu lui résister! se disait-il, si elle allait ne plus
+m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut convenir
+que je l'ai traitée d'une façon affreuse.
+
+Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes,
+dans la loge de Mme de Fervaques. Elle l'avait expressément invité:
+Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie.
+Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au
+commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il
+allait perdre la moitié de son bonheur.
+
+Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.
+
+Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes et fut
+relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette
+position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de
+Caroline dans le _Matrimonio segreto_ le firent fondre en larmes. Mme de
+Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec la mâle
+fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame, dès
+longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus
+corrodant, en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un coeur de
+femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce
+moment.
+
+--Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux
+troisièmes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant
+assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux
+étaient brillants de larmes.
+
+Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien, quel
+empressement!
+
+Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance
+du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de
+leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la
+maréchale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI
+
+LUI FAIRE PEUR
+
+ Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
+ fait une affaire ordinaire.
+
+ BARNAVE.
+
+
+Julien courut dans la loge de Mme de La Mole. Ses regards rencontrèrent
+d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle
+retenue, il n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui
+avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa
+main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa
+mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:
+
+--Des garanties!
+
+Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même,
+et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du
+lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut
+plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira,
+tout peut être perdu encore.
+
+Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le
+temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité.
+Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.
+
+C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère, un être
+capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, _si fata sinant_.
+
+Mlle de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il
+pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui
+parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût
+pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus
+de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.
+
+Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux
+et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince
+Korasoff?
+
+O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.
+
+Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui
+vient de gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain,
+immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut
+tout perdre.
+
+Il ouvrit d'un mouvement passionné les _Mémoires_ dictés à Sainte-Hélène
+par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire, ses
+yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière
+lecture sa tête et son coeur montés au niveau de tout ce qu'il y à de
+plus grand, travaillaient à son insu. Ce coeur est bien différent de
+celui de Mme de Rênal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.
+
+LUI FAIRE PEUR s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin.
+L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera
+me mépriser.
+
+Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce
+bonheur était plus d'orgueil que d'amour.
+
+Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être
+fier. Même dans ses moments les plus heureux, Mme de Rênal doutait
+toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je
+subjugue, donc il faut subjuguer.
+
+Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde
+serait à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant
+d'amour, mais sa tête dominait son coeur. Une seule minute peut-être ne
+se passa pas sans qu'il ne se répétât: la tenir toujours occupée de ce
+grand doute, m'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries de tout
+ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.
+
+Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état
+apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:
+
+--Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi.
+
+Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se
+trahir.
+
+--Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence
+qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons
+pour Londres... Je serai perdue à jamais, déshonorée...
+
+Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les
+yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient
+rentrés dans cette âme...
+
+--Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une
+garantie.
+
+Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec
+moi-même, pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez
+d'empire sur son coeur pour dire d'un ton glacial:
+
+--Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de
+vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans
+la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un
+monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur
+de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle,
+c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même
+que vous m'aimerez huit jours?
+
+Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas
+Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que
+m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si
+je veux, il ne dépend que de moi!
+
+Mathilde le vit pensif.
+
+--Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la
+main.
+
+Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son
+coeur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de
+quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un
+homme.
+
+Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y
+eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses
+bras.
+
+Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les
+conseils de la prudence.
+
+C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher
+l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour
+regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance.
+Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre
+l'empêchait d'être vu des indiscrets.
+
+Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement
+l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la
+félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes
+inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres la main de son amie:
+
+--Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne,
+j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette
+main l'ouvrir...
+
+Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies
+qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes
+interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser
+cette peine atroce...
+
+Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je me
+perds.
+
+Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les
+yeux de Mlle de La Mole. C'était une illusion, mais la figure de Julien
+changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux
+s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de
+méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour le plus vrai et le plus
+abandonné.
+
+--Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et
+inquiétude.
+
+--Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche,
+et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous
+m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases
+pour vous plaire.
+
+--Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de
+ravissant depuis dix minutes?
+
+--Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées
+autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut
+de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.
+
+Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.
+
+--Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie
+forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce
+moment, m'offre une ressource et j'en abuse.
+
+--Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura
+déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante.
+
+--Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous
+avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez
+laissée. J'étais à deux pas.
+
+--M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui
+était si naturelle: je n'ai point ces façons.
+
+--J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.
+
+--Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux
+tristement.
+
+Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas
+permis une telle action à M. de Luz.
+
+Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle
+ne m'aime pas moins.
+
+Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour Mme de Fervaques:
+
+--Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espèce sont
+peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait
+fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.
+
+Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu
+l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage
+sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y
+songeait plus.
+
+Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres
+russes, et à les envoyer à la maréchale.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII
+
+LE TIGRE
+
+ Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
+
+ BEAUMARCHAIS.
+
+
+Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il
+n'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un
+pistolet armé.
+
+Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants
+où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il
+s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre
+quelque mot dur.
+
+Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et
+l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire
+sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.
+
+Pour la première fois Mathilde aima.
+
+La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait
+maintenant.
+
+Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon,
+elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour
+pouvait lui faire courir.
+
+C'était Julien qui avait de la prudence, et c'était seulement quand il
+était question de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais soumise
+et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur
+envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.
+
+Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien
+pour lui parler en particulier et longtemps.
+
+Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria
+d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se
+trouve la révolution de 1682; et comme il hésitait:
+
+--Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression
+d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.
+
+--Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.
+
+--Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le
+ferais chasser à l'instant.
+
+Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie
+pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se
+reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et
+d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les
+marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs
+avaient été l'objet.
+
+Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous
+les jours de dire à Julien:
+
+--C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire
+la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de
+Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait à
+l'effleurer un peu.
+
+Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques
+instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et
+c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle.
+
+Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.
+
+--Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis
+votre épouse à jamais.
+
+Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point
+d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid
+et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi?
+Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait
+entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui
+adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son expérience, à
+la durée de leur amour.
+
+--Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un
+père pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et
+de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.
+
+--Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.
+
+--Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.
+
+Elle se trouvait plus magnanime que son amant.
+
+--Mais il me chassera avec ignominie!
+
+--C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et
+nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.
+
+Julien étonné la pria de différer d'une semaine.
+
+--Je ne puis, répondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut
+le suivre, et à l'instant.
+
+--Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur
+est à couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être
+changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est
+aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir,
+quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre
+fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez
+de son malheur!
+
+--Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?
+
+--Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais
+je ne crains et ne craindrai jamais personne.
+
+Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à
+Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais
+il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de
+son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se
+dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole
+l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque
+douleur qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle
+à lui?
+
+Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis
+pouvait lui adresser.
+
+Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite,
+égaré par son amour, il fit l'aveu du premier.
+
+Elle changea de couleur.
+
+--Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un
+malheur pour vous!
+
+--Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.
+
+Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant
+d'application, qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était
+celle des deux qui avait le plus d'amour.
+
+Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis
+trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît
+lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.
+
+ «Mon père,
+
+»Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que
+ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être
+qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à
+la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique,
+pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer
+plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais
+être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai
+m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom
+est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans Mme
+Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m''a
+fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si
+juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le
+savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi
+qui l'ai séduit. Je tiens de vous et de nos aïeux une âme trop élevée
+pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en
+vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai songé à M. de Croisenois.
+Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous me l'avez
+dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui
+m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible,
+de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne
+soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.
+
+»Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à
+cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle
+de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout
+ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de
+la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en
+rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait à un
+autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.
+
+»Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma
+faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les
+assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire.
+Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre où il voudra. C'est
+son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre
+bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les
+recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir à Besançon
+où il commencera le métier de maître de latin et de littérature. De
+quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec
+lui, je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre
+pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux
+qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver
+dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien
+atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un
+million et la protection de mon père...»
+
+
+Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier
+mouvement, avait écrit huit pages.
+
+Que faire? se disait Julien, en se promenant à minuit dans le jardin
+pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, où est 1º mon devoir, 2º
+mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un
+coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être point haï et
+persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries
+_nécessaires_ seront 1º plus rares, 2º moins ignobles. Cela est plus que
+s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de
+services diplomatiques qui me tirent du pair.
+
+S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il
+écrirait?...
+
+Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de
+La Mole.
+
+--Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.
+
+Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:
+
+--M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII
+
+L'ENFER DE LA FAIBLESSE
+
+ En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes
+ de ses plus vives étincelles. Au Moyen Âge, que dis-je? encore sous
+ Richelieu, le Français avait la force de vouloir.
+
+ MIRABEAU.
+
+
+Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie,
+peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes
+les injures qui lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné,
+impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. Que de beaux
+projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée le pauvre homme
+voit crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon
+silence augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de
+Tartuffe.
+
+--_Je ne suis pas un ange_... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé
+avec générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans...
+Dans cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous et de cette
+personne aimable...
+
+--Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez
+trouvée aimable, vous deviez fuir.
+
+--Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.
+
+Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se
+jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est
+point là un méchant homme.
+
+--Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses
+genoux.
+
+Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva bien vite.
+
+Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement, il
+recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de
+fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.
+
+--Quoi! ma fille s'appellera Mme Sorel! quoi! ma fille ne sera pas
+duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi
+nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme
+n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.
+
+Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à
+s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches assez
+raisonnables:
+
+--Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de
+fuir... Vous êtes le dernier des hommes...
+
+Julien s'approcha de la table et écrivit:
+
+«_Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je
+prie monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une
+reconnaissance sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans
+son hôtel peut causer._»
+
+--Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit
+Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure
+du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.
+
+--Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.
+
+Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner
+la façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne
+heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime
+la vie... Je me dois à mon fils.
+
+Cette idée qui, pour la première fois, paraissait aussi nettement à son
+imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de
+promenade données au sentiment du danger.
+
+Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils
+pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est
+capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait
+pas les sentiments d'un coeur tel que celui du marquis.
+
+Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas
+que ma demande de conseils soit une action et complique ma position.
+Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est
+rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le monde,
+et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul
+énoncé du crime.
+
+Le génie de Tartuffe vint au secours de Julien: Eh bien j'irai me
+confesser à lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin,
+après s'être prononcé deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il
+pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.
+
+Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de
+Paris, frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand
+étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.
+
+--J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus
+soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour... Mon amitié pour
+vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...
+
+--Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.
+
+(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)
+
+--Je vois trois partis, continua Julien: 1º M. de La Mole peut me faire
+donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée
+au marquis. 2º Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me
+demanderait un duel.
+
+--Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.
+
+--Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur
+le fils de mon bienfaiteur.
+
+3º Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New York,
+j'obéirai. Alors on peut cacher la position de Mlle de La Mole; mais je
+ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.
+
+--Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme
+corrompu...
+
+A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les
+sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait
+qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans ma permission?
+se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.
+
+--S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez
+cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure
+à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement _Mme
+veuve Sorel_; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus...
+Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.
+
+Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut
+interdit.
+
+Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner,
+Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense et
+surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.
+
+Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans
+la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses
+bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très
+reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort
+calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination
+était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux
+yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.
+
+--Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant
+même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on
+ne se lève de table.
+
+Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid elle eut un accès
+de larmes.
+
+--Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en
+le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement
+que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre,
+que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes.
+Adieu! fuis.
+
+Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal,
+pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent
+le secret de me choquer.
+
+Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père.
+Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que
+celles-ci: Elle serait Mme Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en
+Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait bien loin la
+proposition d'un accouchement clandestin.
+
+--Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du
+déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et
+il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque
+convenable.
+
+D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par
+donner des doutes au marquis.
+
+Dans un moment d'attendrissement:
+
+--Tiens! dit-il à sa fille voilà une inscription de dix mille livres de
+rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans
+l'impossibilité de la reprendre.
+
+Pour _obéir_ à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le
+commandement Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à
+Villequier, réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut
+l'occasion de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui,
+pendant son absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde.
+Toutes les fois qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait
+que tout autre parti que le mariage public serait un crime aux yeux de
+Dieu.
+
+--Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord
+avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère
+fougueux de Mlle de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas
+imposé à elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage
+public la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette
+mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni
+réalité du moindre mystère.
+
+--Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce
+mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas
+d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du
+gouvernement et se glisser incognito à la suite.
+
+Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le
+grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde.
+Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait
+s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour sa fille.
+
+Sa mémoire et son imagination étaient nourries des roueries et des
+faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse.
+Céder à la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et
+déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces
+rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir
+de cette fille chérie.
+
+Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier,
+d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la
+main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en
+France!
+
+Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout
+confondre! nous marchons vers le chaos.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV
+
+UN HOMME D'ESPRIT
+
+ Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
+ ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferais la
+ guerre... Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...
+
+ LE GLOBE
+
+
+Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries
+agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne
+pouvait se résoudre à pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par
+accident! se disait-il quelquefois. C'est ainsi que cette imagination
+attristée trouvait quelque soulagement à poursuivre les chimères les
+plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de
+l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que le négociation fît un
+pas.
+
+Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le
+marquis avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant
+trois jours. Alors, un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il
+était étayé par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne
+trouvaient grâce à ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori.
+Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et
+l'enthousiasme d'un poète, à amener les choses à une certaine position;
+le lendemain, il n'y songeait plus.
+
+D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après
+quelques semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait, dans
+cette affaire, aucun plan arrêté.
+
+Mme de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en
+province pour l'administration des terres, il était caché au presbytère
+de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle,
+chaque matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois
+ils étaient des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait
+toutes leurs pensées.
+
+--Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;
+envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:
+
+«Les terres de Languedoc rendent 20.600 fr. Je donne 10.600 fr. à ma
+fille, et 10.000 fr. à M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien
+entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés, et
+de me les apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah!
+Monsieur, devais-je m'attendre à tout ceci?
+
+ »_Le marquis de_ LA MOLE.»
+
+--Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous
+fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est
+un pays aussi beau que l'Italie.
+
+Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme
+sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait
+d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue et assez
+considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait,
+à sa femme ou à lui 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses
+sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son mari, car c'est
+ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique
+ambition était de faire reconnaître son mariage. Elle passait sa vie à
+s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort à
+celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était à la mode dans sa
+tête.
+
+L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de
+temps que l'on avait pour parler d'amour, vinrent compléter le bon effet
+de la sage politique autrefois inventée par Julien.
+
+Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était
+parvenue à aimer réellement.
+
+Dans un moment d'humeur, elle écrivit à son père, et commença sa lettre
+comme Othello:
+
+Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait à la fille
+de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces plaisirs de
+considération et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici bientôt six
+semaines que je vis séparée de mon mari. C'est assez pour vous témoigner
+mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison paternelle.
+Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaît mon secret, que le
+respectable abbé Pirard. J'irai chez lui, il nous mariera, et une heure
+après la cérémonie, nous serons en route pour le Languedoc, et ne
+reparaîtrons jamais à Paris que d'après vos ordres. Mais ce qui me perce
+le coeur, c'est que tout ceci va faire anecdote piquante contre moi,
+contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne peuvent-elles pas obliger
+notre excellent Norbert à chercher querelle à Julien? Dans cette
+circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire sur lui. Nous
+trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je vous en conjure à
+genoux, ô mon père! venez assister à mon mariage, dans l'église de M.
+Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne sera adouci, et
+la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront assurées, etc.,
+etc.
+
+L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il
+fallait donc à la fin prendre un parti. Toutes les petites habitudes,
+tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.
+
+Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère,
+imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire.
+Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme à imagination.
+Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les
+distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les affreuses misères
+des émigrés. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. Au
+fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il
+n'en était dominé. Mais cette même imagination qui avait préservé son
+âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une folle passion
+pour voir sa tille décorée d'un beau titre. Pendant les six semaines qui
+venaient de s'écouler, tantôt poussé par un caprice, le marquis avait
+voulu enrichir Julien, la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante
+pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait
+l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui
+semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité
+d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire à Mathilde qu'il
+était mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il
+suivait son effet sur le caractère de sa fille...
+
+Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de
+Mathilde après avoir pensé longtemps à tuer Julien ou à le faire
+disparaître, il rêvait à lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait
+prendre le nom d'une de ses terres, et pourquoi ne lui ferait-il pas
+passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé
+plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été tué en Espagne, du
+désir de transmettre son titre à Norbert...
+
+L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires, de
+la hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... mais au
+fond de ce caractère, je trouve quelque chose d'effrayant. C'est
+l'impression qu'il produit sur tout le monde. Donc il y a là quelque
+chose de réel (plus ce point réel était difficile à saisir, plus il
+effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).
+
+Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre
+supprimée): Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie. Il
+ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si
+je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de l'état actuel de la
+société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature
+réelle et profitable, que celle des salons...
+
+Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd
+ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère à la
+Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes les plus
+antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il ces maximes, pour
+servir de _digue_ à ses passions?
+
+Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens par
+là.
+
+Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous
+respecte pas d'instinct... C'est un tort, mais enfin, l'âme d'un
+séminariste devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et
+d'argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun prix.
+
+Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se
+décider: Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle
+allée jusqu'à entreprendre de faire la cour à ma fille, parce qu'il sait
+que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille écus de rente?
+
+Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilà un point sur
+lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.
+
+Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de s'élever
+à une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti d'abord
+que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de là cet aveu: c'est elle
+qui s'est avisée de l'aimer la première...
+
+Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à faire des
+avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle
+horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui
+faire connaître qu'elle le distinguait.
+
+Qui s'excuse s'accuse; je me défie de Mathilde... Ce jour-là, les
+raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire.
+Cependant l'habitude l'emporta il résolut de gagner du temps et d'écrire
+à sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel à l'autre; M. de La
+Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de
+tout finir par une concession subite.
+
+ LETTRE
+
+«Gardez-vous de faire de nouvelles folies voici un brevet de lieutenant
+de hussards, pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez
+ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas.
+Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à
+Strasbourg, où est son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on
+m'obéisse.»
+
+ * * * * *
+
+L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut
+profiter de la victoire, et répondit à l'instant:
+
+ * * * * *
+
+«M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il
+savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais au milieu de cette
+générosité, mon père m'a oubliée, l'honneur de votre fille est en
+danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle et que vingt
+mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai le brevet à M. de
+La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du
+mois prochain, mon mariage sera célébré en public, à Villequier. Bientôt
+après cette époque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre
+fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom de Mme de La Vernaye.
+Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel,
+etc., etc.»
+
+ * * * * *
+
+Le réponse fut imprévue.
+
+ * * * * *
+
+«Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne
+sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le
+savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher
+droit. Je ferai connaître mes volontés d'ici à quinze jours.»
+
+ * * * * *
+
+Cette réponse si ferme étonna Mathilde. _Je ne connais pas Julien_; ce
+mot la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions les
+plus enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit de mon
+Julien n'a pas revêtu le petit _uniforme_ mesquin des salons, et mon
+père ne croit pas à sa supériorité, précisément à cause de ce qui la
+prouve...
+
+Toutefois, si je n'obéis pas à cette velléité de caractère, je vois la
+possibilité d'une scène publique; un éclat abaisse ma position dans le
+monde, et peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Après
+l'éclat... pauvreté pour dix ans; et la folie de choisir un mari à cause
+de son mérite ne peut se sauver du ridicule que par la plus brillante
+opulence. Si je vis loin de mon père, à son âge, il peut m'oublier...
+Norbert épousera une femme aimable adroite: le vieux Louis XIV fut
+séduit par la duchesse de Bourgogne...
+
+Elle se décida à obéir, mais se garda de communiquer la lettre de son
+père à Julien, ce caractère farouche eût pu être porté à quelque folie.
+
+Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de hussards,
+sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute
+sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le
+changement de nom le frappait d'étonnement.
+
+Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout le
+mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en
+regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV
+
+UN ORAGE
+
+ Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!
+
+ MIRABEAU.
+
+
+Son âme était absorbée, il ne répondait qu'à demi à la vive tendresse
+qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il
+n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait
+quelque subtilité de son orgueil qui viendrait déranger toute la
+position.
+
+Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver à l'hôtel.
+Par lui, Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque chose des
+intentions de son père? Le marquis lui-même, dans un moment de caprice,
+ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après un aussi grand bonheur comment
+expliquer l'air sévère de Julien? Elle n'osa l'interroger.
+
+Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut, dès ce moment, dans son sentiment
+pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme
+sèche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être
+élevé au milieu de cet excès de civilisation que Paris admire.
+
+Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé
+Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise
+délabrée, louée à la poste voisine.
+
+--Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé d'un air
+rechigné. Voici vingt mille francs, dont M. de La Mole vous fait cadeau;
+il vous engage à les dépenser dans l'année, mais en tâchant de vous
+donner le moins de ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte,
+jetée à un jeune homme, le prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher.)
+
+Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son
+père, qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye jugera
+peut-être convenable de faire un cadeau à M. Sorel, charpentier à
+Verrières, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de cette
+partie de la commission, ajouta l'abbé; j'ai enfin déterminé M. de La
+Mole à transiger avec cet abbé de Frilair, si jésuite. Son crédit est
+décidément trop fort pour le nôtre. La reconnaissance implicite de votre
+haute naissance par cet homme qui gouverne Besançon, sera une des
+conditions tacites de l'arrangement.
+
+Julien ne fut plus maître de son transport, il embrassa l'abbé, il se
+voyait reconnu.
+
+--Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant, que veut dire cette vanité
+mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je leur offrirai, en mon nom,
+une pension annuelle, de cinq cents francs, qui leur sera payée à
+chacun, tant que je serai content d'eux.
+
+Julien était déjà froid et hautain. Il remercia, mais en termes très
+vagues et n'engageant à rien. Serait-il bien possible, se disait-il que
+je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exilé dans nos
+montagnes par le terrible Napoléon? A chaque instant, cette idée lui
+semblait moins improbable... Ma haine pour mon père serait une preuve...
+Je ne serais plus un monstre!
+
+Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment de hussards, l'un
+des plus brillants de l'armée, était en bataille sur la place d'armes de
+Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de
+l'Alsace, qui lui avait coûté six mille francs. Il était reçu
+lieutenant, sans avoir jamais été sous-lieutenant que sur les contrôles
+d'un régiment dont jamais il n'avait ouï parler.
+
+Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants, sa pâleur, son
+inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation dès le premier jour.
+Peu après, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au
+pistolet et aux armes, qu'il fit connaître sans trop d'affectation,
+éloignèrent l'idée de plaisanter à haute voix sur son compte. Après cinq
+ou six jours d'hésitation, l'opinion publique du régiment se déclara en
+sa faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers
+goguenards, excepté de la jeunesse.
+
+De Strasbourg, Julien écrivit à M. Chélan, l'ancien curé de Verrières,
+qui touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse.
+
+ * * * * *
+
+«Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas les événements
+qui ont porté ma famille à m'enrichir. Voici cinq cents francs que je
+vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux
+malheureux, pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans
+doute vous secourez comme autrefois vous m'avez secouru.»
+
+ * * * * *
+
+Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité toutefois il donnait
+une grande part de son attention à l'apparence extérieure. Ses chevaux,
+ses uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus avec une correction
+qui aurait fait honneur à la ponctualité d'un grand seigneur anglais. A
+peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours, il calculait déjà
+que, pour commander en chef à trente ans, au plus tard, comme tous les
+grands généraux il fallait à vingt-trois être plus que lieutenant. Il né
+pensait qu'à la gloire et à son fils.
+
+Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée qu'il fut
+surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui arrivait
+en courrier.
+
+ * * * * *
+
+«Tout est perdu, lui écrivait Mathilde, accourez le plus vite possible,
+sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi dans
+un fiacre, près la petite porte du jardin, au nº... de la rue... J'irai
+vous parler, peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout
+est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me
+trouverez dévouée et ferme dans l'adversité. Je vous aime.»
+
+ * * * * *
+
+En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel, et partit
+de Strasbourg à franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait
+ne lui permit pas de continuer cette façon de voyager au-delà de Metz.
+Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité presque
+incroyable qu'il arriva au lieu indiqué, près la petite porte du jardin
+de l'hôtel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et à l'instant Mathilde,
+oubliant tout respect humain, se précipita dans ses bras. Heureusement
+il n'était que cinq heures du matin, et la rue était encore déserte.
+
+--Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit
+de jeudi. Pour où? personne ne le sait. Voici sa lettre, lisez. Et elle
+monta dans le fiacre avec Julien.
+
+ * * * * *
+
+«Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire parce que
+vous êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Je vous
+donne ma parole d'honneur que je ne consentirai jamais à un mariage avec
+cet homme. Je lui assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au
+loin, hors des frontières de France, ou mieux encore en Amérique. Lisez
+la lettre que je reçois en réponse aux renseignements que j'avais
+demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même à écrire à Mme de Rênal.
+Jamais je ne lirai une ligne de vous relative à cet homme. Je prends en
+horreur Paris et vous. Je vous engage à recouvrir du plus grand secret
+ce qui doit arriver. Renoncez franchement à un homme vil, et vous
+retrouverez un père.»
+
+ * * * * *
+
+--Où est la lettre de Mme de Rênal? dit froidement Julien.
+
+--La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été
+préparé.
+
+ LETTRE
+
+«Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale
+m'oblige, monsieur, à la démarche pénible que je viens accomplir auprès
+de vous; une règle qui ne peut faillir m'ordonne de nuire en ce moment à
+mon prochain, mais afin d'éviter un plus grand scandale. La douleur que
+j'éprouve doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que
+trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle
+vous me demandez toute la vérité, a pu sembler inexplicable ou même
+honnête. On a pu croire convenable de cacher ou de déguiser une partie
+de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais
+cette conduite que vous désirez connaître, a été dans le fait
+extrêmement condamnable et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide,
+c'est à l'aide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction
+d'une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un
+état et à devenir quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir
+d'ajouter que je suis obligée de croire que M. J... n'a aucun principe
+de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses
+moyens pour réussir dans une maison est de chercher à séduire la femme
+qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désintéressement
+et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir à
+disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il laisse après lui le
+malheur et des regrets éternels», etc., etc., etc.»
+
+Cette lettre, extrêmement longue et à demi effacée par des larmes était
+bien de la main de Mme de Rênal elle était même écrite avec plus de soin
+qu'à l'ordinaire.
+
+--Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoir finie; il
+est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie à un tel
+homme! Adieu!
+
+Julien sauta à bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée au
+bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques pas
+pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la
+porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent à
+rentrer précipitamment au jardin.
+
+Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put
+écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le
+papier que des traits illisibles.
+
+Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du
+pays qui l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était la
+nouvelle du pays.
+
+Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il voulait une
+paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.
+
+Les _trois coups_ sonnaient; c'est un signal bien connu dans les
+villages de France, et qui, après les diverses sonneries de la matinée,
+annonce le commencement immédiat de la messe.
+
+Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres
+hautes de l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien
+se trouva à quelques pas derrière le banc de Mme de Rênal. Il lui sembla
+qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aimé
+fit trembler le bras de Julien d'une telle façon, qu'il ne put d'abord
+exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il à lui-même;
+physiquement, je ne le puis.
+
+En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour
+l'_élévation_. Mme de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva
+presque entièrement cachée par les plis de son châle. Julien ne la
+reconnaissait plus aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et
+la manqua; il tira un second coup, elle tomba.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI
+
+DÉTAILS TRISTES
+
+ Ne vous attendez point de ma part à de la faiblesse. Je me suis vengé.
+ J'ai mérité la mort et me voici. Priez pour mon âme.
+
+ SCHILLER
+
+
+Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui,
+il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église; le prêtre
+avait quitté l'autel. Julien se mit à suivre d'un pas assez lent
+quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir
+plus vite que les autres, le poussa rudement, il tomba. Ses pieds
+s'étaient embarrassés dans une chaise renversée par la foule; en se
+relevant, il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue
+qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours à ses petits
+pistolets; mais un second gendarme s'emparait de ses bras.
+
+Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les
+fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui à double
+tour; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible.
+
+Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans
+quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici là.
+
+Son raisonnement n'allait pas plus loin il se sentait la tête comme si
+elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le
+tenait. Après quelques instants, il s'endormit profondément.
+
+Mme de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première balle avait
+percé son chapeau; comme elle se retournait le second coup était parti.
+La balle l'avait frappée à l'épaule et, chose étonnante, avait été
+renvoyée par l'os de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier
+gothique, dont elle détacha un énorme éclat de pierre.
+
+Quand, après un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme
+grave, dit à Mme de Rênal: je réponds de votre vie comme de la mienne,
+elle fut profondément affligée.
+
+Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre qui lui
+avait été imposée par son confesseur actuel, et qu'elle avait écrite à
+M. de La Mole, avait donné le dernier coup à cet être affaibli par un
+malheur trop constant. Ce malheur était l'absence de Julien; elle
+l'appelait, elle, le remords. Le directeur, jeune ecclésiastique
+vertueux et fervent, nouvellement arrivé de Dijon, ne s'y trompait pas.
+
+Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait Mme
+de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle
+n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des
+félicités.
+
+A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et de tous les
+amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Élisa sa femme de chambre.
+
+--Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel.
+Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable
+pour moi... Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller
+comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui contient
+quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le
+maltraite... Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi
+d'argent.
+
+C'est à la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut
+l'humanité du geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud,
+ministériel parfait, auquel nous avons vu la présence de M. Appert faire
+une si belle peur.
+
+Un juge parut dans la prison.
+
+--J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et
+fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du
+code pénal est clair, je mérite la mort et je l'attends.
+
+Le petit esprit du juge ne comprenant pas cette franchise, il
+multipliait les questions pour faire en sorte que l'accusé se coupât
+dans ses réponses.
+
+--Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais
+aussi coupable que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne
+manquerez pas la proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de
+condamner. Épargnez-moi votre présence.
+
+Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il faut écrire à
+Mlle de La Mole.
+
+ * * * * *
+
+«Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraîtra dans
+les journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. Je vous en
+demande pardon. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce,
+comme la douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis
+d'écrire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon
+fils: le silence est la seule façon de m'honorer. Pour le commun des
+hommes, je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vérité en ce
+moment suprême: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe dont je vous
+conseille de ne jamais ouvrir la bouche à être vivant, aura épuisé pour
+plusieurs années tout ce que je voyais de romanesque et de trop
+aventureux dans votre caractère. Vous étiez faite pour vivre avec les
+héros du moyen âge; montrez en cette occurrence leur ferme caractère.
+Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous
+compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident.
+Sil vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé
+Pirard.
+
+»Ne parlez à nul autre, surtout pas de gens de votre classe: les de Luz,
+les Caylus.
+
+»Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois, je vous en prie, je vous
+l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne répondrais pas.
+Bien moins méchant que Iago, à ce qu'il me semble, je vais dire comme
+lui: _From this time forth I never will speak word._
+
+»On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles
+comme mes dernières adorations.
+
+ «J. S.»
+
+ * * * * *
+
+Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois
+Julien, un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune des espérances
+de l'ambition dut être arrachée successivement de son coeur par ce grand
+mot: Je mourrai, il faut mourir. La mort en elle-même n'était pas
+horrible à ses yeux. Toute sa vie n'avait été qu'une longue préparation
+au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui qui passe pour le
+plus grand de tous.
+
+Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en
+duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la
+faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'âme? il passa plus
+d'une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.
+
+Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses
+yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au
+remords.
+
+Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière atroce; j'ai tué,
+je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon
+compte envers l'humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je
+ne dois rien à personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument:
+cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des
+bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus
+méprisable! Il me reste un moyen d'être considérable à leurs yeux: c'est
+de jeter au peuple des pièces d'or en allant au supplice. Ma mémoire,
+liée à l'idée de l'or, sera resplendissante pour eux.
+
+Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident: Je
+n'ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit
+profondément.
+
+Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à
+souper.
+
+--Que dit-on dans Verrières?
+
+--Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix, à la
+cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige au
+silence.
+
+Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa
+Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les
+cinq francs qu'il désire pour me vendre sa conscience.
+
+Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:
+
+--L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et
+doux, m'oblige à parler, quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt de la
+justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense...
+Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui
+apprends que Mme de Rênal va mieux.
+
+--Quoi! elle n'est pas morte? s'écria Julien en se levant de table hors
+de lui.
+
+--Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt
+devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne
+quelque chose au chirurgien qui, d'après la loi et justice, ne devait
+pas parler. Mais pour faire plaisir à monsieur, je suis allé chez lui,
+et il m'a tout conté...
+
+--Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté en
+s'avançant vers lui, tu m'en réponds sur ta vie?
+
+Le geôlier, géant de six pieds de haut eut peur et se retira vers la
+porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver à la
+vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.
+
+A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de
+Mme de Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.
+
+--Sortez! lui dit-il brusquement.
+
+Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle
+n'est pas morte! s'écria Julien, et il tomba à genoux, pleurant à
+chaudes larmes.
+
+Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies
+des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la
+sublimité de l'idée de Dieu?
+
+Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une
+coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait
+de cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie où il était
+plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.
+
+Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute sur la
+condamnation qui l'attendait.
+
+Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour
+m'aimer...
+
+Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:
+
+--Il faut que vous ayez un fameux coeur, monsieur Julien, lui dit cet
+homme. Deux fois je suis venu et j'ai fait conscience de vous réveiller.
+Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie M. Maslon notre
+curé.
+
+--Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.
+
+--Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez
+pas si haut, cela pourrait vous compromettre.
+
+Julien rit de bon coeur.
+
+--Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous
+cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien en
+s'interrompant et reprenant l'air impérieux.
+
+Cet air fut justifié à l'instant par le don d'une pièce de monnaie.
+
+M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce
+qu'il avait appris sur Mme de Rênal, mais il ne parla point de la visite
+de Mlle Élisa.
+
+Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la
+tête de Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou
+quatre cents francs, car sa prison n'est guère fréquentée; je puis lui
+assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi... La
+difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L'idée du long colloque
+à avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût à Julien, il pensa à
+autre chose.
+
+Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à
+minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le
+matin, lorsqu'il arriva à la prison de Besançon, on eut la bonté de le
+loger dans l'étage supérieur d'un donjon gothique. Il jugea
+l'architecture du commencement du XIXe siècle; il en admira la grâce et
+le légèreté piquante. Par un étroit intervalle entre deux murs au-delà
+d'une cour profonde, il avait une échappée de vue superbe.
+
+Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs
+jours, on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien
+que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.
+
+Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le jugement,
+l'ennui de paraître en public la défense il considérait tout cela comme
+de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps
+de songer le jour même. Le moment de la mort ne l'arrêtait guère plus:
+J'y songerai après le jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour lui,
+il considérait toutes choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus
+d'ambition. Il pensait rarement à Mlle de La Mole. Ses remords
+l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'image de Mme de
+Rênal, surtout pendant le silence des nuits troublé seulement, dans ce
+donjon élevé, par le chant de l'orfraie!
+
+Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose étonnante!
+se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La Mole elle avait
+détruit à jamais mon bonheur à venir et moins de quinze jours après la
+date de cette lettre, je ne songe plus à tout ce qui m'occupait alors...
+Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays
+de montagnes comme Vergy... J'étais heureux alors... Je ne connaissais
+pas mon bonheur!
+
+Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais
+blessé à mort Mme de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de cette
+certitude pour ne pas me faire horreur à moi-même.
+
+Me tuer! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si
+formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le
+meilleur citoyen pour accrocher la croix... Je me soustrairais à leur
+empire, à leurs injures en mauvais français, que le journal du
+département va appeler de l'éloquence...
+
+Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma
+foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...
+
+D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai
+point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des
+livres qu'il voulait faire venir de Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII
+
+UN DONJON
+
+ Le tombeau d'un ami.
+
+ STERNE.
+
+
+Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où
+l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte
+s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan tout tremblant et la canne à la
+main, se jeta dans ses bras.
+
+--Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je
+dire.
+
+Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne
+tombât. Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps
+s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut
+plus à Julien que l'ombre de lui-même.
+
+Quand il eut repris haleine:
+
+--Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos
+cinq cents francs pour les pauvres de Verrières, on me l'a apportée dans
+la montagne, à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier,
+J'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!
+
+Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta
+machinalement:
+
+--Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.
+
+--J'ai besoin de vous voir, mon père, s'écria Julien attendri. J'ai de
+l'argent de reste.
+
+Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M.
+Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long
+de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir
+lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si
+vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les plus nobles
+sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce de paysan
+vint bientôt chercher le vieillard.
+
+--Il ne faut pas le fatiguer et le faire trop parler, dit-il à Julien,
+qui comprit que c'était le neveu.
+
+Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui
+éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il
+sentait son coeur glacé dans sa poitrine.
+
+Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il
+venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions
+de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage
+devant la tempête.
+
+Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement
+moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se
+fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée
+horrible, passée tout entière à se promener dans son étroit donjon: Que
+je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le cas où je devrais mourir comme
+un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans
+cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et à la fleur des ans me
+met précisément à l'abri de cette triste décrépitude.
+
+Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri comme un
+être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.
+
+Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu
+romaine; la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme
+chose moins facile.
+
+Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je suis à dix degrés
+au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce
+matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe? pourvu qu'il me
+revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l'amusa, et
+enfin parvint à le distraire.
+
+Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon
+bonheur, ma tranquillité sont enjeu. Il résolut presque d'écrire à M. le
+procureur général, pour demander que personne ne fût admis auprès de
+lui. Et Fouqué? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir à
+Besançon, quelle ne serait pas sa douleur!
+
+Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué. J'étais un
+grand sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delà du collet de mon
+habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus
+attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici décidément de vingt
+degrés au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente,
+il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les
+Valenod, si je meurs comme un cuistre!
+
+Fouqué arriva, cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son
+unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire
+le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion
+de M. de Lavalette.
+
+--Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi
+je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...
+
+Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien
+redevenant tout à coup observateur et méfiant.
+
+Fouqué ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui
+détaille longuement et à cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune
+de ses propriétés.
+
+Quel effort sublime chez un propriétaire de province! pensa Julien. Que
+d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir
+lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux
+jeunes gens que j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René,
+n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes
+et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,
+quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel
+sacrifice?
+
+Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué
+disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à
+Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment
+d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un
+consentement à la fuite.
+
+Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition de
+M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais,
+suivant moi, ce tut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au
+ruse, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile à
+s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle... Mais à quoi bon ces
+vaines prédictions?
+
+Les interrogatoires devenaient plus fréquents en dépit des efforts de
+Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l'affaire:
+
+--J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,
+répétait-il chaque jour.
+
+Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien
+n'abrégeaient nullement les interrogatoires, l'amour-propre du juge fut
+piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux
+cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait
+sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.
+
+M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui
+chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon
+marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son
+inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des
+bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus
+au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit
+l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à
+terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer
+l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.
+
+Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod.
+Il refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu'il ferait
+mieux de garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair
+sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumône pour
+les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.
+
+Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait M.
+de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il
+possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de
+cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette
+Mme de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste...
+Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de
+réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce
+petit séminariste.
+
+La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines
+auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir
+parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le
+malheureux assassinait Mme de Rênal dans l'église de Verrières.
+
+Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort,
+c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire à
+M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette
+horreur pour la vue d'un père, et dans un tel moment, choqua
+profondément le coeur honnête et bourgeois du marchand de bois.
+
+Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son
+ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.
+
+--Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne
+serait pas appliqué à ton père.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII
+
+UN HOMME PUISSANT
+
+ Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa
+ taille! Qui peut-elle être?
+
+ SCHILLER.
+
+
+Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain.
+Julien fut réveillé en sursaut.
+
+--Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable!
+
+Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras
+en le serrant d'une façon convulsive; il eut peine à la reconnaître.
+C'était Mlle de La Mole.
+
+--Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles
+ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me révèle toute la
+hauteur du coeur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à
+Verrières...
+
+Malgré ses préventions contre Mlle de La Mole, que d'ailleurs il ne
+s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne
+pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble,
+désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé une âme petite et
+vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce
+fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée qu'il lui dit:
+
+--L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je
+vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme
+noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et
+convertie au culte de la prudence vulgaire par un événement singulier,
+tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel
+du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur
+de tout le monde: la considération, les richesses, le haut rang... Mais,
+chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est soupçonnée, va
+être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me
+pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien va dire
+qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.
+
+--J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant de
+souci pour l'avenir, dit Mlle de La Mole à demi fâchée. Ma femme de
+chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle,
+et c'est sous le nom de Mme Michelet que j'ai couru la poste.
+
+--Et Mme Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?
+
+--Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué!
+D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait
+que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet
+honnête homme m'a fait attendre, a élevé des objections, j'ai pensé
+qu'il songeait à me voler...
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Eh bien? dit Julien.
+
+--Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai
+été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une
+jeune ouvrière de Paris amoureuse du beau Julien... En vérité, ce sont
+ses termes. Je lui ai juré que j'étais ta femme, et j'aurai une
+permission pour te voir chaque jour.
+
+La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout,
+M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver
+une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort
+prochaine couvrira tout, et il se livra avec délices à l'amour de
+Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a
+de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.
+
+Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du
+bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara tout à coup de son
+âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce
+qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait ressuscité,
+mais plus héroïque.
+
+Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur
+offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.
+
+Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses et
+d'une haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l'abbé de Frilair.
+
+Sous le nom obscur de Mme Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables
+difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le
+bruit de la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et
+venue de Paris à Besançon, pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se
+répandit dans la ville.
+
+Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon, elle espérait
+n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa
+cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait
+à le faire révolter pour sauver Julien marchant à la mort. Mlle de La
+Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient à une femme dans
+la douleur; elle l'était de façon à attirer tous les regards.
+
+Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous lorsque après huit
+jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.
+
+Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de
+profonde et prudente scélératesse étaient tellement lices dans son
+esprit, qu'elle trembla en sonnant à la porte de l'évêché. Elle pouvait
+à peine marcher, lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait à
+l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal
+lui donnait froid. Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me
+saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre
+pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien
+d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!
+
+A son premier regard dans l'appartement, Mlle de La Mole fut rassurée.
+D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante, qui lui avait
+ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat,
+si différent de la magnificence grossière, et que l'on ne trouve à Paris
+que dans les meilleures maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui
+venait à elle d'un air paterne, toutes les idées de crime atroce
+disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure, l'empreinte
+de cette vertu énergique et quelque peu sauvage si antipathique à la
+société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui
+disposait de tout à Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le
+prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.
+
+Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde
+à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le
+marquis de La Mole.
+
+--Je ne suis point en effet Mme Michelet, dit-elle en reprenant toute la
+hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous
+consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de
+La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie, la femme sur
+laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les
+subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et
+m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma
+famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La
+Vernaye.
+
+M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs
+lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La
+Vernaye.
+
+--Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. C'est
+tout simple, je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
+officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour
+une La Mole.
+
+Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce
+s'évanouissait rapidement, à mesure que M. de Frilair arrivait à des
+découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se
+peignit sur sa figure.
+
+L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.
+
+Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me
+voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre
+maréchale de Fervaques nièce toute-puissante de Mgr l'évoque de ***, par
+qui l'on est évêque en France.
+
+Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à
+l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes voeux.
+
+D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de
+cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un
+appartement reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance
+n'eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme
+d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?
+
+Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux pour
+arriver à l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de
+Frilair ne fut plus sur ses gardes. Mlle de La Mole le vit presque à ses
+pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.
+
+Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l'amie de
+Mme de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien
+douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami
+intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle
+Mgr l'évêque de ***.
+
+--Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
+trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le
+grand vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les
+mots, je me considérerais comme bien peu chanceux, si, dans chaque
+liste, je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de
+la troupe. Presque toujours, j'aurais la majorité, plus qu'elle même
+pour condamner, voyez mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis
+faire absoudre...
+
+L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles; il
+avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.
+
+Mais, à son tour, il frappa Mathilde de stupeur, quand il lui apprit que
+ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans
+l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une
+grande passion à Mme de Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de
+Frilair s'aperçut facilement du trouble extrême que produisait son
+récit.
+
+J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette
+petite personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air
+distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la
+rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout
+son sang-froid, et n'hésita point à retourner le poignard dans son
+coeur.
+
+--Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand
+nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups
+de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien
+qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un
+certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans moeurs, comme
+ils sont tous.
+
+M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le coeur de cette
+jolie fille, dont il avait surpris le secret.
+
+--Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M.
+Sorel aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en
+cet instant son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde
+infiniment d'esprit, et encore plus de prudence à l'homme heureux que
+vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de
+M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec la presque certitude de
+n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort à la
+femme dont il était jaloux.
+
+Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
+d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence
+sèche qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le coeur
+humain, n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer
+de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les
+hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la
+passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est du
+cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.
+
+Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à
+Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer à son gré du
+ministère public, chargé de soutenir l'accusation contre Julien.
+
+Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il
+ferait une démarche directe et personnelle auprès de trente jurés au
+moins.
+
+Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût
+parlé aussi clairement qu'à la cinq ou sixième entrevue.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX
+
+L'INTRIGUE
+
+ Castres 1676.--Un frère vient d'assassiner sa soeur dans la maison
+ voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable d'un meurtre.
+ Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux
+ conseillers, lui a sauvé la vie.
+
+ LOCKE, Voyage en France.
+
+
+En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à envoyer un courrier à
+Mme de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une
+seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de
+Frilair écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Elle allait
+jusqu'à la supplier d'accourir elle-même à Besançon. Ce trait fut
+héroïque de la part d'une âme jalouse et fière.
+
+D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point
+parler de ses démarches à Julien. Sa présence le troublait assez sans
+cela. Plus honnête homme à l'approche de la mort qu'il ne l'avait été
+durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole
+mais aussi pour Mathilde.
+
+Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de
+distraction et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi
+que je l'en récompense! Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût
+bien peu occupé quand il était ambitieux; alors, ne pas réussir était la
+seule honte à ses yeux.
+
+Son malaise moral auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il
+lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
+folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire
+pour le sauver.
+
+Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur
+tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa
+vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les
+plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient ses longs
+entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la laissaient régner
+dans la prison. Les idées de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice
+de sa réputation; peu lui importait de faire connaître son état à toute
+la société. Se jeter à genoux pour demander la grâce de Julien, devant
+la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au
+risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres chimères
+que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis
+employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties
+réservées du parc de Saint-Cloud.
+
+Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire il était
+fatigué d'héroïsme. C'eût été à une tendresse simple, naïve et presque
+timide, qu'il se fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait
+toujours l'idée d'un public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.
+
+Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de
+cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, Julien sentait qu'elle
+avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et
+la sublimité de ses entreprises.
+
+Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet
+héroïsme. Qu'eût-ce été s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde
+accablait l'esprit dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon
+Fouqué?
+
+Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui
+aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands
+hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jeté
+par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dépensées en
+imposèrent à Fouqué, qui avait pour l'argent toute la vénération d'un
+provincial.
+
+Enfin, il découvrit que les projets de Mlle de La Mole variaient
+souvent, et, à son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer son
+caractère si fatigant pour lui: elle était changeante. De cette épithète
+à celle de mauvaise tête, le plus grand anathème en province, il n'y a
+qu'un pas.
+
+Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa
+prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse
+tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu
+que l'approche de la mort désintéresse de tout, mais il est affreux de
+se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un égoïste?
+Il se faisait à ce sujet les reproches les plus humiliants.
+
+L'ambition était morte en son coeur, une autre passion y était sortie de
+ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné Mme de Rênal.
+
+Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur
+singulier quand laissé absolument seul et sans crainte d'être
+interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées
+heureuses qu'il avait passées jadis à Verrières ou à Vergy. Les moindres
+incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient pour lui une
+fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne pensait à ses succès
+de Paris, il en était ennuyé.
+
+Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie
+devinées par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement
+qu'elle avait à lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle
+prononçait avec terreur le nom de Mme de Rênal. Elle voyait frémir
+Julien. Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.
+
+S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
+possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon
+rang adorer à ce point un amant destiné à la mort? Pour trouver de tels
+sentiments, il faut remonter au temps des héros, c'étaient des amours de
+ce genre qui faisaient palpiter les cours du siècle de Charles IX et de
+Henri III.
+
+Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son
+coeur la tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête
+charmante serait destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée
+d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent
+contre ces jolis cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre heures
+après.
+
+Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté
+l'attachaient d'une étreinte invincible! L'idée de suicide, si occupante
+par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra,
+et ce fut pour y régner bientôt avec un empire absolu. Non, le sang de
+mes ancêtres ne s'est point attiédi en descendant jusqu'à moi, se disait
+Mathilde avec orgueil.
+
+--J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
+votre enfant en nourrice à Verrières, Mme de Rênal surveillera la
+nourrice.
+
+--Ce que vous me dites là est bien dur...
+
+Et Mathilde pâlit.
+
+--Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien
+sortant de sa rêverie et la serrant dans ses bras.
+
+Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée, mais avec plus
+d'adresse. Il avait donné à la conversation un tour de philosophie
+mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour
+lui.
+
+--Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans
+la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes
+supérieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour
+l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La
+négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte...
+J'espère qu'à une époque que je ne veux point fixer, mais que pourtant
+mon courage entrevoit, vous obéirez à mes dernières recommandations:
+Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.
+
+--Quoi, déshonorée!
+
+--Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous
+serez une veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin: mon
+crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant.
+Peut-être à cette époque, quelque législateur philosophe aura obtenu,
+des préjugés de ses contemporains, la suppression de la peine de mort.
+Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier époux
+de Mlle de La Mole était un fou, mais non pas un méchant homme, un
+scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête... Alors ma mémoire
+ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre position
+dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie
+feront jouer à M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout
+seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la
+bravoure, et ces qualités toutes seules qui faisaient un homme accompli
+en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des
+prétentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer à la tête de
+la jeunesse française.
+
+Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti
+politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux
+Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le
+feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.
+
+Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres
+phrases préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie
+excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour
+moi...
+
+Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau
+vis-à-vis cette idée si choquante pour Mathilde:
+
+--Dans quinze ans, Mme de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez
+oublié.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL
+
+LA TRANQUILLITÉ
+
+ C'est parce que alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O
+ philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes!
+ Ton mil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.
+
+ Mme GOETHE.
+
+
+Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence
+avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls
+absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries
+tendres.
+
+--Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge
+comme à l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant;
+mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.
+
+Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces
+deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces
+deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
+épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
+sérieusement que le jour même.
+
+C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en
+philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon
+premier voyage à Strasbourg, quand je me croyais abandonné par
+Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré avec tant de passion cette
+intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait,
+je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma
+solitude...
+
+L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait
+avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à
+la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que cette
+allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
+Mais l'accusé redevint en un clin d'oeil un être passionné et incisif.
+
+--Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de
+ne plus proférer cet abominable mensonge.
+
+Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.
+
+Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait
+rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette
+cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui
+parlât jamais de ces sortes de choses.
+
+Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
+publics fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les
+avait arrêtés dès le premier mot.
+
+--Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries vos détails de la
+vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On
+meurt comme on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à ma manière.
+Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont être
+tranchées brusquement. De grâce ne me parlez plus de ces gens-là: c'est
+bien assez d'être encore encanaillé à la vue du juge d'instruction et de
+l'avocat.
+
+Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de mourir
+en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant quinze
+jours, serait bien dupe il faut l'avouer, de jouer la comédie...
+
+Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie
+que depuis que j'en vois le terme si près de moi.
+
+Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite terrasse
+au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé
+chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son
+apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la
+ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de Mme de Rênal à
+Fouqué, mais, deux ou trois fois, cet ami lui dit qu'elle se
+rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son coeur.
+
+Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le
+pays des idées, Mathilde occupée des choses réelles, comme il convient à
+un coeur aristocrate avait su avancer à un tel point l'intimité de la
+correspondance directe entre Mme de Fervaques et M. de Frilair, que déjà
+le grand mot évêché avait été prononcé.
+
+Le vénérable prélat chargé de la feuille des bénéfices ajouta en
+apostille à une lettre de sa nièce: _Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi
+j'espère qu'on nous le rendra._
+
+A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne
+doutait pas de sauver Julien.
+
+--Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste
+innombrable de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute
+influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au
+sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict.
+J'ai bien fait acquitter le curé N...
+
+Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne,
+M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les
+étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.
+
+--Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq
+premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout,
+de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.
+
+Le journal répandit dans le département les noms des jurés et Mme de
+Rênal, à l'inexprimable terreur de son mari voulut venir à Besançon.
+Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son
+lit, afin de ne pas avoir le désagrément d'être appelée en témoignage.
+
+--Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières,
+je suis maintenant libéral de la défection, comme ils disent, nul doute
+que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du
+procureur général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.
+
+Mme de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais à
+la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander vengeance.
+
+Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa
+conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa
+main à chacun des trente-six jurés:
+
+ * * * * *
+
+«Je ne paraîtrai point le jour du jugement monsieur parce que ma
+présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne
+désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé.
+N'en doutez point, l'affreuse idée qu'à cause de moi un innocent a été
+conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute
+l'abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi
+je vis? Non, sans doute, la société n'a point le droit d'arracher la
+vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à
+Verrières, lui a connu des moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a
+des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n'en
+a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et
+sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez
+juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois, nous l'avons tous connu
+pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi
+par des accès de mélancolie qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la
+ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle
+saison, ma famille entière, M. le sous-préfet lui-même, rendront justice
+à sa piété exemplaire; il sait par coeur toute la sainte Bible. Un impie
+se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint? Mes
+fils auront l'honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des
+enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce
+pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour
+vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à le condamner. Bien loin
+de me venger, vous me donneriez la mort.
+
+»Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure, qui
+a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes
+remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse,
+qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de
+Verrières à Besançon. Si j'apprends, monsieur, que vous hésitiez le
+moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu
+coupable, je sortirai de mon lit où me retiennent uniquement les ordres
+de mon mari et j'irai me jeter à vos pieds.
+
+»Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous
+n'aurez pas à vous reprocher le sang d'un innocent, etc., etc.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI
+
+LE JUGEMENT
+
+ Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour
+ l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est que son crime était
+ étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si
+ beau! Sa haute fortune sitôt finie augmentait l'attendrissement. Le
+ condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur
+ connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse.
+
+ SAINTE-BEUVE.
+
+
+Enfin parut ce jour, tellement redouté de Mme de Rênal et de Mathilde.
+
+L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas
+sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était
+accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque.
+
+Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M.
+le président des assises était assailli par des demandes de billets,
+toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait
+dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.
+
+Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en
+entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait
+l'Église de France et faisait des évêques, daignait demander
+l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
+lettre au tout-puissant grand vicaire.
+
+A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes:
+
+--Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant
+enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les
+douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est
+constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis
+dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux
+de me porter à l'épiscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de
+Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod
+et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux
+jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles
+à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de
+voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré industriel,
+immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture
+au ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire.
+Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.
+
+--Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.
+
+--Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un
+parleur audacieux, impudent, grossier fait pour mener des sots. 1814 l'a
+pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de
+battre les autres jurés, s'ils ne veulent pas voter à sa guise.
+
+Mathilde fut un peu rassurée.
+
+Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger
+une scène désagréable et dont, à ses yeux, le résultat était certain,
+Julien était résolu à ne pas prendre la parole.
+
+--Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai
+que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces
+provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et,
+croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf à
+pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.
+
+--Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit
+Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et
+le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes: votre jolie
+figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout
+l'auditoire est pour vous, etc., etc.
+
+Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour
+aller dans la grande salle du palais de justice, ce fut avec beaucoup de
+peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée
+dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme et
+n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette
+foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de
+mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au
+milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence
+inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos
+désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais,
+se dit-il.
+
+En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de
+l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies
+petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se
+crut en Angleterre.
+
+Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies
+femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les
+trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le
+public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de
+l'amphithéâtre était remplie de femmes: la plupart étaient jeunes et lui
+semblèrent fort jolies, leurs yeux étaient brillants et remplis
+d'intérêt. Dans le reste de la salle, la foule était énorme, on se
+battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir de silence.
+
+Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence,
+en le voyant occuper la place un peu plus élevée réservée à l'accusé, il
+fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.
+
+On eût dit, ce jour-là, qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort
+simplement, mais avec une grâce parfaite, ses cheveux et son front
+étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa
+toilette. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la
+sellette, il entendit dire de tous côtés:
+
+--Dieu! comme il est jeune! Mais c'est un enfant.... Il est bien mieux
+que son portrait.
+
+--Mon accusé, fui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six
+dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite
+tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés.
+C'est Mme la préfète, continua le gendarme, à côté Mme la Marquise de
+N***, celle-là vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge
+d'instruction. Après, c'est Mme Derville...
+
+--Mme Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son front.
+Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à Mme de Rênal. Il ignorait
+l'arrivée de Mme de Rênal à Besançon.
+
+Les témoins furent entendus; cela prit plusieurs heures. Dès les
+premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces
+dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien,
+fondirent en larmes. Mme Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa
+Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.
+
+L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie
+du crime commis, Julien observa que les voisines de Mme Derville avaient
+l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la
+connaissance de ces dames leur parlaient et semblaient les rassurer.
+Voilà qui ne laisse pas d'être de bon augure, pensa Julien.
+
+Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous
+les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat
+général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse
+d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était
+évidemment l'objet.
+
+Il fut content de la mine ferme de son avocat.
+
+--Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.
+
+--Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a
+servi, dit l'avocat.
+
+En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque
+toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé
+adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se
+sentait sur le point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes
+ennemis?
+
+Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque,
+heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de
+Valenod.
+
+Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour
+cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule
+circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi,
+dans les soirées d'hiver, à Mme de Rênal!
+
+Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à
+lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de
+terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui
+serrer la main. Le temps avait passé rapidement.
+
+On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors
+seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait
+quitté l'audience pour aller dîner.
+
+--Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?
+
+--Moi de même, répondit Julien.
+
+--Voyez, voilà Mme la préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit
+l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien.
+
+La séance recommença.
+
+Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut
+obligé de s'interrompre, au milieu du silence de l'anxiété universelle,
+le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.
+
+Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il se
+sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son
+attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand
+le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter,
+il se leva. Il voyait devant lui les yeux de Mme Derville qui, aux
+lumières, lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par hasard?
+pensa-t-il.
+
+ «Messieurs les jurés,
+
+»L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la
+mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur
+d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est
+révolté contré la bassesse de sa fortune.
+
+»Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa
+voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste.
+J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les
+respects, de tous les hommages. Mme de Rênal avait été pour moi comme
+une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la
+mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des
+hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié,
+voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens
+qui, nés dans un ordre inférieur, et en quelque sorte opprimés par la
+pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace
+de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.
+
+»Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de
+sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne
+vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais
+uniquement des bourgeois indignés....»
+
+Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il
+avait sur le coeur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de
+l'aristocratie, bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu
+abstrait que Julien avait donné à la discussion toutes les femmes
+fondaient en larmes. Mme Derville elle-même avait son mouchoir sur ses
+yeux. Avant de finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir,
+au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps
+plus heureux, il avait pour Mme de Rênal... Mme Derville jeta un cri et
+s'évanouit.
+
+Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre.
+Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les
+larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives, mais peu à
+peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale
+commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel;
+les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait
+discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon
+ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les voeux étaient
+pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne
+quittait la salle.
+
+Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit
+entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron
+de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous
+les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la
+déclaration unanime du jury était que Julien Sorel était coupable de
+meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette déclaration entraînait
+la peine de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa
+montre, et se souvint de M. de Lavalette, il était deux heures et un
+quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.
+
+Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod qui me condamne... Je suis
+trop surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit Mme de
+Lavalette... Ainsi, dans trois jours, à cette même heure, je saurai à
+quoi m'en tenir sur le _grand peut-être_.
+
+En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde.
+Les femmes autour de lui sanglotaient il vit que toutes les figures
+étaient tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement
+d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée.
+Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit à regarder
+Julien, auquel les gendarmes cherchaient à faire traverser la foute.
+
+Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod pensa Julien.
+Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui
+entraîne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des assises,
+tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme à l'oeil en
+me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre
+ancienne rivalité auprès de Mme de Rênal!... Je ne la verrai donc plus!
+C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le
+sens... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de
+mon crime!
+
+Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII
+
+
+En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre
+destinée aux condamnés à mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait
+jusqu'aux plus petites circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne
+le faisait pas remonter à son donjon. Il songeait à ce qu'il dirait à
+Mme de Rênal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur de la
+voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et voulait du premier mot
+pouvoir lui peindre tout son repentir. Après une telle action, comment
+lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la tuer
+par ambition ou par amour pour Mathilde.
+
+En se mettant au lit, il trouva des draps d'une toile grossière. Ses
+yeux se dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné à
+mort. C'est juste...
+
+Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait
+avec sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas
+se conjuguer dans tous ses temps, on peut bien dire: Je serai
+guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas: J'ai été
+guillotiné.
+
+Pourquoi pas, reprit Julien, s'il y a une autre vie?...
+
+Ma foi, si je trouve le Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un
+despote, et, comme tel, il est rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne
+parle que de punitions atroces. Je ne l'ai jamais aimé, je n'ai même
+jamais voulu croire qu'on l'aimât sincèrement. Il est sans pitié (et il
+se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manière
+abominable...
+
+Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: Il te sera
+beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...
+
+Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé Mme de Rênal mais ma conduite a été
+atroce. Là, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné
+pour ce qui est brillant...
+
+Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions
+la guerre; secrétaire de légation pendant la paix, ensuite
+ambassadeur... car bientôt j'aurais su les affaires... et quand je
+n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque
+rivalité à craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou
+plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite et jouissant de la
+plus grande existence à Vienne ou à Londres...
+
+--Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois jours.
+
+Julien rit de bon coeur de cette saillie de son esprit. En vérité,
+l'homme a deux êtres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait à cette
+réflexion maligne?
+
+Eh bien, oui, mon ami, guillotiné dans trois jours répondit-il à
+l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte à demi avec
+l'abbé Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre,
+lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?
+
+Ce passage du _Venceslas_ de Rotrou lui revint tout à coup:
+
+ LADISLAS.
+
+ ... Mon âme est toute prête.
+
+ LE ROI, _père de Ladislas_.
+
+ L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.
+
+Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla le
+matin en le serrant fortement.
+
+--Quoi, déjà! dit Julien en ouvrant un oeil hagard. Il se croyait entre
+les mains du bourreau.
+
+C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion
+lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par six
+mois de maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.
+
+--Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les
+mains, la fureur l'empêchait de pleurer.
+
+--N'étais-je pas beau hier, quand j'ai pris la parole? répondit Julien.
+J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai qu'il est
+à craindre que ce ne soit aussi la dernière.
+
+Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout le
+sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...
+
+--L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai,
+ajouta-t-il, mais la grande âme de Mathilde a élevé son amant jusqu'à
+elle. Croyez-vous que Boniface de La Mole ait été mieux devant ses
+juges?
+
+Mathilde, ce jour-là, était tendre sans affectation, comme une pauvre
+fille habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir de lui des
+paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment
+qu'elle lui avait souvent infligé.
+
+On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point
+été donné à l'oeil de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de
+simple ruisseau: ainsi aucun oeil humain ne verra Julien faible d'abord
+parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le coeur facile à toucher; la parole
+la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma
+voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les coeurs secs ne
+m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais
+grâce: voilà ce qu'il ne faut pas souffrir.
+
+On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud
+mais Danton avait donné de la force à une nation de freluquets, et
+empêchait l'ennemi d'arriver à Paris... Moi seul, je sais ce que
+j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un
+PEUT-ÊTRE.
+
+Si Mme de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde,
+aurais-je pu répondre de moi? L'excès de mon désespoir et de mon
+repentir eût passé, aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du
+pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces coeurs
+faibles que leur position pécuniaire met au-dessus des tentations! Voyez
+ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de
+me condamner à mort, que de naître fils d'un charpentier! On peut
+devenir savant, adroit, mais le coeur!... le coeur ne s'apprend pas.
+Même avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt qui ne
+peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la serra
+dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son
+syllogisme... Elle a pleuré toute la nuit peut-être, se dit-il mais un
+jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme
+ayant été égarée, dans sa première jeunesse, par les façons de penser
+basses d'un plébéien... Le Croisenois est assez faible pour l'épouser,
+et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rôle.
+
+ Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins
+ A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.
+
+Ah çà! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers
+que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent à la mémoire. Ce sera un
+signe de décadence...
+
+Mathilde lui répétait d'une voix éteinte:
+
+--Il est là, dans la pièce voisine.
+
+Enfin il fit attention à ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il,
+mais tout ce caractère impérieux est encore dans son accent. Elle baisse
+la voix pour ne pas se fâcher.
+
+--Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.
+
+--L'avocat, pour vous faire signer votre appel.
+
+--Je n'appellerai pas.
+
+--Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux
+étincelants de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?
+
+--Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop
+faire rire à mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un long
+séjour dans ce cachot humide. Je serai aussi bien dispose? Je prévois
+des entrevues avec des prêtres, avec mon père... Rien au monde ne peut
+m'être aussi désagréable. Mourons.
+
+Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie altière du caractère
+de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé de Frilair avant l'heure où
+l'on ouvre les cachots de la prison de Besançon; sa fureur retomba sur
+Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva
+dans ses imprécations contre son caractère, de lui Julien, dans ses
+regrets de l'avoir aimé, toute cette âme hautaine qui jadis l'avait
+accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque de l'hôtel de La
+Mole.
+
+--Le ciel devait à la gloire de ta race de te faire naître homme, lui
+dit-il.
+
+Mais quant à moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux
+mois dans ce séjour dégoûtant, en butte à tout ce que la faction
+patricienne peut inventer d'infâme et d'humiliant[*], et ayant pour
+unique consolation les imprécations de cette folle... Eh bien
+après-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son
+sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit le
+parti méphistophélès; il ne manque Jamais son coup.
+
+[*] C'est un jacobin qui parle.
+
+Eh bien, soit, à la bonne heure (Mathilde continuait à être éloquente).
+Parbleau non, se dit-il, je n'appellerai pas.
+
+Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier en
+passant apportera le journal à six heures comme à l'ordinaire à huit
+heures, après que M. de Rênal l'aura lu, Élisa marchant sur la pointe du
+pied, viendra le déposer sur son lit. Plus tard elle s'éveillera: tout à
+coup en lisant, elle sera troublée, sa jolie main tremblera; elle lira
+jusqu'à ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cessé
+d'exister.
+
+Elle pleurera à chaudes larmes, je la connais, en vain j'ai voulu
+l'assassiner, tout sera oublié. Et la personne à qui j'ai voulu ôter la
+vie sera la seule qui sincèrement pleurera ma mort.
+
+Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart
+d'heure que dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea
+qu'à Mme de Rênal. Malgré lui, et quoique répondant souvent à ce que
+Mathilde lui disait, il ne pouvait détacher son âme du souvenir de la
+chambre à coucher de Verrières. Il voyait la gazette de Besançon sur la
+courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la
+serrait d'un mouvement convulsif, il voyait Mme de Rênal pleurer... Il
+suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.
+
+Mlle de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat.
+C'était heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie, de 1796,
+où il avait été camarade de Manuel.
+
+Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien, voulant
+le traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.
+
+--Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau,
+c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour
+appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan
+s'ouvrait sous la prison, d'ici à deux mois vous seriez sauvé. Vous
+pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.
+
+Julien lui serra la main.
+
+--Je vous remercie, vous êtes un brave homme. A ceci je songerai.
+
+Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup
+plus d'amitié pour l'avocat que pour elle.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII
+
+
+Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des
+larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde,
+pensa-t-il à demi éveillé. Elle vient, fidèle à la théorie, attaquer ma
+résolution par les sentiments tendres. Ennuyé de la perspective de cette
+nouvelle scène dans le genre pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les
+vers de Belphégor fuyant sa femme lui revinrent à la pensée.
+
+Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était Mme de
+Rênal.
+
+--Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion?
+s'écria-t-il en se jetant à ses pieds.
+
+Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux, dit-il à
+l'instant, en revenant à lui.
+
+--Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le
+voulez pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.
+
+--Daignez me pardonner.
+
+--Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant
+dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.
+
+Julien la couvrait de baisers.
+
+--Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?
+
+--Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.
+
+--Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!
+
+Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.
+
+--Ce n'est rien, lui dit-elle tu m'as fait mal.
+
+--A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna un peu,
+et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit, la dernière
+fois que je te vis, dans ta chambre à Verrières?...
+
+--Qui m'eût dit alors que j'écrirais à M. de La Mole cette lettre
+infâme?...
+
+--Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.
+
+--Est-il bien possible! s'écria Mme de Rênal, ravie à son tour.
+
+Elle s'appuya sur Julien, qui était à ses genoux, et longtemps ils
+pleurèrent en silence.
+
+A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.
+
+Bien longtemps après, quand on put parler:
+
+--Et cette jeune Mme Michelet, dit Mme de Rênal ou plutôt cette Mlle de
+La Mole, car je commence en vérité à croire cet étrange roman.
+
+--Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais
+ce n'est pas ma maîtresse...
+
+En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent à grand'peine à
+se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite à M. de La Mole avait
+été faite par le jeune prêtre qui dirigeait la conscience de Mme de
+Rênal, et ensuite copiée par elle.
+
+--Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et
+encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...
+
+Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui
+pardonnait. Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.
+
+--Je me crois pourtant pieuse, lui disait Mme de Rênal dans la suite de
+la conversation. Je crois sincèrement en Dieu, je crois également, et
+même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès
+que je te vois, même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...
+
+Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.
+
+--Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de
+l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne
+suis plus qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je
+sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange
+de respect, d'amour, d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu
+m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le
+crime serait commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien
+nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon coeur; car
+dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui
+dit-elle en souriant.
+
+--Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de
+la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de
+toute autre manière quelconque, tu cherches à mettre fin ou obstacle à
+ta vie.
+
+La physionomie de Mme de Rênal changea tout à coup; la plus vive
+tendresse fit place à une rêverie profonde.
+
+--Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.
+
+--Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien;
+peut-être des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas
+passer deux mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est
+bien des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux.
+
+--Jamais tu n'auras été aussi heureux!
+
+--Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle à
+moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.
+
+--C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire
+timide et mélancolique.
+
+--Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi de n'attenter à ta
+vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il
+faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera à des laquais,
+dès qu'elle sera marquise de Croisenois.
+
+--Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit
+et signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le procureur général.
+
+--Prends garde, tu te compromets.
+
+--Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis à
+jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne
+d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé. Les bornes de
+l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur;
+il est vrai que c'est pour toi...
+
+Son accent était si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout
+nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était
+reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première fois,
+toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.
+
+Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues
+visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car, au bout de
+trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir
+sur-le-champ à Verrières.
+
+Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On
+l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et
+qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon,
+s'était établi depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans
+la rue. Il pleuvait beaucoup, et là cet homme prétendait jouer le
+martyr. Julien était mal disposé, cette sottise le toucha profondément.
+
+Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme
+s'était mis en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les
+jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait
+en avoir reçues.
+
+Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit à la
+porte de la prison:
+
+--Dieu m'envoie pour toucher le coeur de cet autre apostat...
+
+Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait à
+s'attrouper.
+
+--Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit,
+ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le
+Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois
+sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous à mes prières, etc., etc.
+
+Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer
+l'attention sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du
+monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir Mme de Rênal, et
+il était éperdument amoureux.
+
+La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus
+fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale,
+torturait son âme. Et, sans nul doute, à chaque instant il répète mon
+nom! Ce moment fut plus pénible que la mort.
+
+Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs
+qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore à la
+porte de la prison.
+
+--Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait toujours le
+porte-clefs; il prie à haute voix et dit des litanies pour votre âme...
+
+L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un
+bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour
+comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en
+répétant les mots latins.
+
+--On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le
+coeur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.
+
+O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère. Et
+il continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence du
+porte-clefs.
+
+Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de l'obtenir.
+
+Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes ces
+vexations. On y est plus savant en charlatanisme.
+
+--Faites entrer ce saint prêtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
+coulait à grand flots sur son front.
+
+Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.
+
+Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus
+crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et
+l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se mit à
+s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était trop
+évidente; de sa vie, Julien n'avait été aussi en colère.
+
+Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout à fait
+un lâche. Pour la première fois, la mort lui parut horrible. Il pensait
+à l'état de putréfaction où serait son corps deux jours après
+l'exécution, etc., etc.
+
+Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le
+prêtre et l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier le
+saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce
+jour-là même.
+
+Or, il était près de midi, le prêtre décampa.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV
+
+
+Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu à
+peu il se dit que, si Mme de Rênal eût été à Besançon, il lui eût avoué
+sa faiblesse...
+
+Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il
+entendit le pas, de Mathilde.
+
+Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer
+sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.
+
+Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche
+sa nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se
+donner le plaisir de le condamner à mort.
+
+«Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller
+réveiller et attaquer la petite vanité de cette _aristocratie
+bourgeoise_! Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqué ce qu'ils
+devaient faire dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient
+pas et étaient prêts à pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à
+leurs yeux l'horreur de condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel
+est bien neuf aux affaires. Si nous ne parvenons à le sauver par le
+recours en grâce, sa mort sera une sorte de _suicide_...»
+
+Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas
+encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile
+à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.
+
+Presque hors de lui à force de colère impuissante et de contrariété:
+
+--Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi un
+instant de paix.
+
+Mathilde, déjà fort jalouse des visites de Mme de Rênal, et qui venait
+d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien, et
+fondit en larmes.
+
+Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité.
+Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?
+
+Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour
+l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.
+
+--J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle...
+
+Et comme il le vit hésiter:
+
+--Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste...
+fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de
+quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le
+premier.
+
+Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé
+et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cet âme
+affaiblie, avait été épuisé à déguiser son état à Mlle de La Mole et à
+Fouqué.
+
+Vers le soir, une idée le consola:
+
+Si ce matin, dans un moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût
+averti pour l'exécution, l'_oeil du public eût été aiguillon de gloire_,
+peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle
+d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants,
+s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse...
+mais personne _ne l'eût vue_.
+
+Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en
+ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.
+
+Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le
+lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite, ce jour-là,
+avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut
+dans son cachot.
+
+Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus
+désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce
+matin-là il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.
+
+Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il
+pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous
+sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma
+mort me donner le dernier coup.
+
+Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans
+témoin.
+
+Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il
+avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe
+pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent à
+Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les
+avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent
+de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais
+moi j'ai la noblesse du coeur.
+
+Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à tout
+Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort!
+J'aurai été un lâche dans cette épreuve que tous comprennent!
+
+Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père.
+Et feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait
+en ce moment tout à fait au-dessus de ses forces.
+
+Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.
+
+--_J'ai fait des économies_! s'écria-t-il tout à coup.
+
+Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de
+Julien.
+
+--Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet
+produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.
+
+Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet
+argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à ses
+frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.
+
+--Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille
+francs à chacun de mes frères et le reste à vous.
+
+--Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous
+a fait la grâce de toucher votre coeur, si vous voulez mourir en bon
+chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de
+votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels
+vous ne songez pas...
+
+Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée,
+lorsqu'enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.
+
+--Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes
+hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six
+francs la bouteille, mais cela réjouit le coeur.
+
+--Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant,
+et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le
+corridor.
+
+Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se
+préparaient à retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et
+réellement très remarquables par la finesse, le courage et le
+sang-froid.
+
+--Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous
+conterai ma vie en détail. C'est du chenu.
+
+--Mais vous allez me mentir? dit Julien.
+
+--Non pas, répondit-il, mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes
+vingt francs, me dénoncera si je dis faux.
+
+Son histoire était abominable. Elle montrait un coeur courageux, où il
+n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.
+
+Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère
+contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la
+pusillanimité, à laquelle il était en proie depuis le départ de Mme de
+Rênal, s'était tournée en mélancolie.
+
+A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il,
+j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels
+que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont
+raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette
+pensée poignante: Comment dînerai-je? Et ils vantent leur probité! et,
+appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert
+d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim!
+
+Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un
+portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes
+exactement pareils à ceux que la nécessité de dîner a inspirés à ces
+deux galériens...
+
+Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie
+bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et
+dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de
+droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose sous
+peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du
+lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un
+mot... Non, les gens qu'on honoré ne sont que des fripons qui ont eu le
+bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la
+société lance après moi, a été enrichi par une infamie... J'ai commis un
+assassinat et je suis justement condamné mais, à cette seule action
+près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible à la
+société.
+
+Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère malgré son avarice,
+mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. Je
+viens combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette
+crainte de manquer d'argent cette vue exagérée de la méchanceté des
+hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de
+consolation et de sécurité dans une somme de trois ou quatre cents louis
+que je puis lui laisser. Un dimanche après dîner, il montrera son or à
+tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel
+d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné?
+
+Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire
+désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli
+et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspérée par la plus vive
+jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à se donner la mort. Son
+âme était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de
+Mme de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans
+l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé et à
+lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand.
+Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement
+certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est
+assaillie.
+
+J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins
+charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands;
+et ses lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas
+se fier à l'homme.
+
+Mme de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que
+tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je?
+Napoléon à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur
+du roi de Rome.
+
+Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le rappeler
+sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi
+s'attendre du reste de l'espèce?...
+
+Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire
+amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des
+Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne
+seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul
+fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de
+soi...
+
+Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une
+cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon coeur faible se figure
+le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a
+besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments
+près, un chevalier de Beauvoisis.
+
+Mais un vrai prêtre un Massillon un Fénelon... Massillon a sacré Dubois.
+Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai
+prêtre... Alors, les âmes tendres auraient un point de réunion dans le
+monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de
+Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et
+plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon,
+infini...
+
+Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par
+coeur... Mais comment, dès qu'on sera _trois ensemble_, croire à ce
+grand nom DIEU, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?
+
+Vivre isolé!... Quel tourment!...
+
+Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je
+suis isolé ici dans ce cachot, mais je n'ai pas _vécu isolé_ sur la
+terre; j'avais la puissante idée du _devoir_. Le devoir que je m'étais
+prescrit, à tort ou à raison... a été comme le tronc d'un arbre solide
+auquel je m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après
+tout, je n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporte.
+
+C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...
+
+Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est
+ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de Mme de
+Rênal qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de
+vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison est-ce
+que je me plaindrais?
+
+L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un
+rire amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis
+encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!
+
+... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe, il
+s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de
+deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis,
+leurs oeufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront jamais
+comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du chasseur, qui
+tout à coup a pénétré dans leur demeure, avec une incroyable rapidité,
+et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de gerbes d'un feu
+rougeâtre..
+
+... Ainsi la mort, la vie l'éternité, choses fort simples pour qui
+aurait les organes assez vastes pour les concevoir...
+
+Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours
+d'été, pour mourir à cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le
+mot nuit?
+
+Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce que
+c'est que la nuit.
+
+Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie
+de plus, pour vivre avec Mme de Rênal...
+
+Il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces
+grands problèmes!
+
+1º Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.
+
+2º J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à
+vivre... Hélas! Mme de Rênal est absente; peut-être son mari ne la
+laissera plus revenir à Besançon, et continuer à se déshonorer.
+
+Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant,
+point méchant, point avide de vengeance...
+
+Ah! s'il existait... hélas! je tomberais à ses pieds: J'ai mérité la
+mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent,
+rends-moi celle que j'aime!
+
+La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil
+paisible, arriva Fouqué.
+
+Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son
+âme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV
+
+--Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de
+le faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait pas de trois jours.
+Mais tâche de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible
+à l'intrigue.
+
+Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec
+décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M.
+l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien
+était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit
+de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot
+produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux,
+au retour de Mme de Rênal.
+
+--Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me
+suis sauvée de Verrières...
+
+Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta
+toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.
+
+Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le
+prêtre qui s'était attaché à Julien comme à une proie, comme il ne
+voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant à
+la haute société de Besançon, Mme de Rênal l'engagea facilement à aller
+faire une neuvaine à l'abbaye de Bray-le-Haut.
+
+Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.
+
+A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote
+célèbre et riche, Mme de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.
+
+A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement.
+M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à
+braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir
+son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre Mme de Rênal
+afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes
+les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était
+indigne d'elle.
+
+Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et,
+presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.
+
+Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers
+cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise, mais, à
+chaque instant l'amour effréné qu'il avait pour Mme de Rênal
+l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir à bout
+de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale:
+Désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il; c'est
+une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.
+
+Mlle de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler,
+cet homme si riche, s'était permis des propos désagréables sur la
+disparition de Mathilde.
+
+M. de Croisenois alla le prier de les démentir: M. de Thaler lui montra
+des lettres anonymes à lui adressées, et remplies de détails rapprochés
+avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas
+entrevoir la vérité.
+
+M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre de
+colère et de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations tellement
+fortes, que le millionnaire préféra un duel. La sottise triompha, et
+l'un des hommes de Paris les plus dignes d'être aimés trouva la mort à
+moins de vingt-quatre ans.
+
+Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie de
+Julien.
+
+--Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien
+raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de
+vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher
+querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement
+furieuse...
+
+La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur
+l'avenir de Mathilde, il employa plusieurs journées à lui prouver
+qu'elle devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide,
+point trop jésuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur
+les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre
+Croisenois, et sans duché dans sa famille, il ne fera aucune difficulté
+d'épouser la veuve de Julien Sorel.
+
+--Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement
+Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui
+préférer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.
+
+--Vous êtes injuste, les visites de Mme de Rênal fourniront des phrases
+singulières à l'avocat de Paris chargé de mon recours en grâce, il
+peindra le meurtrier honoré des soins de sa victime. Cela peut faire
+effet, et peut-être, un jour, vous me verrez le sujet de quelque
+mélodrame, etc., etc.
+
+Une jalousie furieuse et impossible à venger, la continuité d'un malheur
+sans espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment regagner son
+coeur?) la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant
+infidèle, avaient jeté Mlle de La Mole dans un silence morne, et dont
+les soins empressés de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de
+Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.
+
+Pour Julien, excepté dans les moments usurpés par la présence de
+Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer à l'avenir. Par un
+étrange effet de cette passion, quand elle est extrême et sans feinte
+aucune, Mme de Rênal partageait presque son insouciance et sa douce
+gaieté.
+
+--Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu être si heureux
+pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse
+entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre
+mon coeur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l'avenir
+m'enlevait à toi; j'étais aux innombrables combats que j'aurais à
+soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort sans
+connaître le bonheur, si vous n'étiez venue me voir dans cette prison.
+
+Deux événements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de
+Julien, tout janséniste qu'il était, ne fut point à l'abri d'une
+intrigue de jésuites, et, à son insu, devint leur instrument.
+
+Il vint lui dire un jour qu'à moins de tomber dans l'affreux péché du
+suicide, il devait faire toutes les démarches possibles pour obtenir sa
+grâce. Or, le clergé avant beaucoup d'influence au ministère de la
+Justice à Paris, un moyen facile se présentait: il fallait se convertir
+avec éclat...
+
+--Avec éclat! répéta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon père,
+jouant la comédie comme un missionnaire...
+
+--Votre âge, reprit gravement le janséniste, la figure intéressante que
+vous tenez de la Providence, le motif même de votre crime, qui reste
+inexplicable, les démarches héroïques que Mlle de La Mole prodigue en
+votre faveur, tout enfin, jusqu'à l'étonnante amitié que montre pour
+vous votre victime, tout a contribué à vous faire le héros des jeunes
+femmes de Besançon. Elles ont tout oublié pour vous, même la
+politique...
+
+Votre conversion retentirait dans leurs coeurs et y laisserait une
+impression profonde. Vous pouvez être d'une utilité majeure à la
+religion, et moi j'hésiterais par la frivole raison que les jésuites
+suivraient la même marche en pareille occasion! Ainsi, même dans ce cas
+particulier qui échappe à leur rapacité, ils nuiraient encore! Qu'il
+n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera répandre
+annuleront l'effet corrosif de dix éditions des ouvres impies de
+Voltaire.
+
+--Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise
+moi-même? J'ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j'ai
+agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le
+jour. Mais à vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais
+à quelque lâcheté...
+
+L'autre incident qui fut bien autrement sensible à Julien, vint de Mme
+de Rênal. Je ne sais quelle amie intrigante était parvenue à persuader à
+cette âme naïve et si timide qu'il était de son devoir de partir pour
+Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du roi Charles X.
+
+Elle avait fait le sacrifice de se séparer de Julien, et après un tel
+effort, le désagrément de se donner en spectacle qui, en d'autres temps,
+lui eût semblé pire que la mort n'était plus rien à ses yeux.
+
+--J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant; la vie d'un
+homme et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les
+considérations. Je dirai que c'est par jalousie que tu as attente à ma
+vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvés dans ce
+cas par l'humanité du jury, ou celle du roi...
+
+--Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison s'écria Julien, et
+bien certainement le lendemain je me tue de désespoir, si tu ne me jures
+de ne faire aucune démarche qui nous donne tous les deux en spectacle au
+public. Cette idée d'aller à Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de
+l'intrigante qui te l'a suggérée...
+
+Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie.
+Cachons notre existence, mon crime n'est que trop évident. Mlle de La
+Mole a tout crédit à Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est
+humainement possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens
+riches et considérés. Ta démarche aigrirait encore ces hommes riches et
+surtout modérés, pour qui la vie est chose si facile... N'apprêtons
+point à rire aux Maslon, aux Valenod et à mille gens qui valent mieux.
+
+Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien. Par bonheur,
+le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil
+réjouissait la nature, et Julien était en veine de courage. Marcher au
+grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme la promenade à
+terre pour le navigateur qui longtemps a été à la mer. Allons, tout va
+bien, se dit-il, je ne manque point de fermeté.
+
+Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait
+tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvés jadis dans les bois de
+Vergy se peignaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie.
+
+Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune
+affectation.
+
+L'avant-veille, il avait dit à Fouqué:
+
+--Pour de l'émotion, je ne puis en répondre; ce cachot si laid, si
+humide, me donne des moments de fièvre où je ne me reconnais pas; mais
+de la peur, non on ne me verra point pâlir.
+
+Il avait pris ses arrangements d'avance pour que, le matin du dernier
+jour, Fouqué enlevât Mathilde et Mme de Rênal.
+
+--Emmène-les dans la même voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour
+que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans
+les bras l'une de l'autre, ou se témoigneront une haine mortelle. Dans
+les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur
+affreuse douleur.
+
+Julien avait exigé de Mme de Rênal le serment qu'elle vivrait pour
+donner des soins au fils de Mathilde.
+
+--Qui sait? peut-être avons-nous encore des sensations après notre mort,
+disait-il un jour à Fouqué. J'aimerais assez à reposer, puisque reposer
+est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine
+Verrières. Plusieurs fois, je te l'ai conté; retiré la nuit dans cette
+grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de
+France, l'ambition a enflammé mon coeur: alors, c'était ma passion...
+Enfin, cette grotte m'est chère, et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne
+soit située d'une façon à faire envie à l'âme d'un philosophe... eh
+bien! ces bons congréganistes de Besançon font argent de tout; si tu
+sais t'y prendre, ils te vendront ma dépouille mortelle...
+
+Fouqué réussit dans cette triste négociation. Il passait la nuit seul
+dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'à sa grande surprise
+il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laissée à
+dix lieues de Besançon. Elle avait le regard et les yeux égarés.
+
+--Je veux le voir, lui dit-elle.
+
+Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du
+doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui
+restait de Julien.
+
+Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de
+Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses
+mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.
+
+Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle
+allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder,
+elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de
+Julien, et la baisait au front...
+
+Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi. Un
+grand nombre de prêtres escortaient la bière et, à l'insu de tous, seule
+dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l'homme
+qu'elle avait tant aimé.
+
+Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes montagnes du
+Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement
+illuminée d'un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le
+service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne,
+traversés par le convoi, l'avaient suivi, attirés par la singularité de
+cette étrange cérémonie.
+
+Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil et, à la fin
+du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.
+
+Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la
+tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.
+
+Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres
+sculptés à grands frais, en Italie.
+
+Mme de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière
+à attenter à sa vie; mais, trois jours après Julien, elle mourut en
+embrassant ses enfants.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+The Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Rouge et le noir
+
+Author: Stendhal
+
+Posting Date: October 28, 2010
+Release Date: January, 1997 [EBook #798]
+[Most recently updated: January 8, 2020]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR ***
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+Produced by Tokuya Matsumoto &lt;toqyam@os.rim.or.jp&gt;
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+HTML version produced by Chuck Greif
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+
+<h1>Le Rouge et le Noir<br />
+<br /><small>Chronique du XIX<sup>e</sup> siècle</small></h1>
+
+<p class="cb">by Stendhal (Marie-Henri Beyle)</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center"><a href="#VOLUME_PREMIER">Volume premier</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_PREMIER-1">Chapitre premier</a>.&mdash;Une petite ville</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_II-1">Chapitre II</a>.&mdash;Un maire</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_III-1">Chapitre III</a>.&mdash;Le Bien des pauvres</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_IV-1">Chapitre IV</a>.&mdash;Un père et un fils</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_V-1">Chapitre V</a>.&mdash;Une négociation</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VI-1">Chapitre VI</a>.&mdash;L'Ennui</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VII-1">Chapitre VII</a>.&mdash;Les Affinités électives</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VIII-1">Chapitre VIII</a>.&mdash;Petits événements</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_IX-1">Chapitre IX</a>.&mdash;Une soirée à la campagne</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_X-1">Chapitre X</a>.&mdash;Un grand c&oelig;ur et une petite fortune</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XI-1">Chapitre XI</a>.&mdash;Une soirée</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XII-1">Chapitre XII</a>.&mdash;Un voyage</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIII-1">Chapitre XIII</a>.&mdash;Les Bas à jour</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIV-1">Chapitre XIV</a>.&mdash;Les Ciseaux anglais</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XV-1">Chapitre XV</a>.&mdash;Le Chant du coq</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVI-1">Chapitre XVI</a>.&mdash;Le Lendemain</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVII-1">Chapitre XVII</a>.&mdash;Le Premier Adjoint</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVIII-1">Chapitre XVIII</a>.&mdash;Un roi à Verrières</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIX-1">Chapitre XIX</a>.&mdash;Penser fait souffrir</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XX-1">Chapitre XX</a>.&mdash;Les Lettres anonymes</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXI-1">Chapitre XXI</a>.&mdash;Dialogue avec un maître</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXII-1">Chapitre XXII</a>.&mdash;Façons d'agir en</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIII-1">Chapitre XXIII</a>.&mdash;Chagrins d'un fonctionnaire</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIV-1">Chapitre XXIV</a>.&mdash;Une capitale</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXV-1">Chapitre XXV</a>.&mdash;Le Séminaire</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVI-1">Chapitre XXVI</a>.&mdash;Le Monde ou ce qui manque au riche</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVII-1">Chapitre XXVII</a>.&mdash;Première Expérience de la vie</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII-1">Chapitre XXVIII</a>.&mdash;Une procession</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIX-1">Chapitre XXIX</a>.&mdash;Le Premier Avancement</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXX-1">Chapitre XXX</a>.&mdash;Un ambitieux</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center"><a href="#VOLUME_SECOND">Volume second</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_PREMIER-2">Chapitre premier</a>.&mdash;Les Plaisirs de la campagne</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_II-2">Chapitre II</a>.&mdash;Entrée dans le monde</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_III-2">Chapitre III</a>.&mdash;Les Premiers pas</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_IV-2">Chapitre IV</a>.&mdash;L'Hôtel de La Mole</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_V-2">Chapitre V</a>.&mdash;La Sensibilité et une grande Dame dévote</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VI-2">Chapitre VI</a>.&mdash;Manière de prononcer</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VII-2">Chapitre VII</a>.&mdash;Une attaque de goutte</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_VIII-2">Chapitre VIII</a>.&mdash;Quelle est la décoration qui distingue?</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_IX-2">Chapitre IX</a>.&mdash;Le Bal</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_X-2">Chapitre X</a>.&mdash;La Reine Marguerite</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XI-2">Chapitre XI</a>.&mdash;L'Empire d'une jeune fille!</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XII-2">Chapitre XII</a>.&mdash;Serait-ce un Danton?</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIII-2">Chapitre XIII</a>.&mdash;Un complot</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIV-2">Chapitre XIV</a>.&mdash;Pensées d'une jeune fille</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XV-2">Chapitre XV</a>.&mdash;Est-ce un complot?</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVI-2">Chapitre XVI</a>.&mdash;Une heure du matin</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVII-2">Chapitre XVII</a>.&mdash;Une vieille épée</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XVIII-2">Chapitre XVIII</a>.&mdash;Moments cruels</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XIX-2">Chapitre XIX</a>.&mdash;L'Opéra Bouffe</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XX-2">Chapitre XX</a>.&mdash;Le Vase du Japon</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXI-2">Chapitre XXI</a>.&mdash;La Note secrète</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXII-2">Chapitre XXII</a>.&mdash;La Discussion</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIII-2">Chapitre XXIII</a>.&mdash;Le Clergé, les Bois, la Liberté</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIV-2">Chapitre XXIV</a>.&mdash;Strasbourg</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXV-2">Chapitre XXV</a>.&mdash;Le Ministère de la vertu</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVI-2">Chapitre XXVI</a>.&mdash;L'Amour moral</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVII-2">Chapitre XXVII</a>.&mdash;Les plus belles Places de l'Église</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII-2">Chapitre XXVIII</a>.&mdash;Manon Lescaut</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXIX-2">Chapitre XXIX</a>.&mdash;L'Ennui</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXX-2">Chapitre XXX</a>.&mdash;Une loge aux Bouffes</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXI-2">Chapitre XXXI</a>.&mdash;Lui faire peur</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXII-2">Chapitre XXXII</a>.&mdash;Le Tigre</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIII-2">Chapitre XXXIII</a>.&mdash;L'Enfer de la faiblesse</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIV-2">Chapitre XXXIV</a>.&mdash;Un homme d'esprit</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXV-2">Chapitre XXXV</a>.&mdash;Un orage</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVI-2">Chapitre XXXVI</a>.&mdash;Détails tristes</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVII-2">Chapitre XXXVII</a>.&mdash;Un donjon</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXVIII-2">Chapitre XXXVIII</a>.&mdash;Un homme puissant</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XXXIX-2">Chapitre XXXIX</a>.&mdash;L'Intrigue</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XL-2">Chapitre XL</a>.&mdash;La Tranquillité</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLI-2">Chapitre XLI</a>.&mdash;Le Jugement</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLII-2">Chapitre XLII</a>.</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIII-2">Chapitre XLIII</a>.</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLIV-2">Chapitre XLIV</a>.</td></tr>
+<tr><td><a href="#CHAPITRE_XLV-2">Chapitre XLV</a>.</td></tr>
+</table>
+
+<h2><a name="VOLUME_PREMIER" id="VOLUME_PREMIER"></a>VOLUME PREMIER</h2>
+
+<div class="blockquot"><p>La vérité, l'âpre vérité
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>Danton</small></span></p></div>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER-1" id="CHAPITRE_PREMIER-1"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br />
+UNE PETITE VILLE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Put thousands together<br />
+Less bad,
+But the cage less gay.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>HOBBES</small></span></p></div>
+
+<p>La petite ville de Verrières peut passer pour l'une des plus jolies de
+la Franche-Comté. Ses maisons blanches avec leurs toits pointus de
+tuiles rouges s'étendent sur la pente d'une colline, dont des touffes de
+vigoureux châtaigniers marquent les moindres sinuosités. Le Doubs coule
+à quelques centaines de pieds au-dessous de ses fortifications bâties
+jadis par les Espagnols, et maintenant ruinées.</p>
+
+<p>Verrières est abritée du côté du nord par une haute montagne, c'est une
+des branches du Jura. Les cimes brisées du Verra se couvrent de neige
+dès les premiers froids d'octobre. Un torrent, qui se précipite de la
+montagne, traverse Verrières avant de se jeter dans le Doubs et donne le
+mouvement à un grand nombre de scies à bois; c'est une industrie fort
+simple et qui procure un certain bien-être à la majeure partie des
+habitants plus paysans que bourgeois. Ce ne sont pas cependant les scies
+à bois qui ont enrichi cette petite ville. C'est à la fabrique des
+toiles peintes, dites de Mulhouse, que l'on doit l'aisance générale qui,
+depuis la chute de Napoléon a fait rebâtir les façades de presque toutes
+les maisons de Verrières.</p>
+
+<p>A peine entre-t-on dans la ville que l'on est étourdi par le fracas
+d'une machine bruyante et terrible en apparence. Vingt marteaux pesants,
+et retombant avec un bruit qui fait trembler le pavé, sont élevés par
+une roue que l'eau du torrent fait mouvoir. Chacun de ces marteaux
+fabrique, chaque jour, je ne sais combien de milliers de clous. Ce sont
+de jeunes filles fraîches et jolies qui présentent aux coups de ces
+marteaux énormes les petits morceaux de fer qui sont rapidement
+transformés en clous. Ce travail, si rude en apparence, est un de ceux
+qui étonnent le plus le voyageur qui pénètre pour la première fois dans
+les montagnes qui séparent la France de l'Helvétie. Si, en entrant à
+Verrières, le voyageur demande à qui appartient cette belle fabrique de
+clous qui assourdit les gens qui montent la grande rue, on lui répond
+avec un accent traînard: <i>Eh! elle est à M. le maire</i>.</p>
+
+<p>Pour peu que le voyageur s'arrête quelques instants dans cette grande
+rue de Verrières, qui va en montant depuis la rive du Doubs jusque vers le
+sommet de la colline, il y a cent à parier contre un qu'il verra
+paraître un grand homme à l'air affairé et important.</p>
+
+<p>A son aspect tous les drapeaux se lèvent rapidement. Ses cheveux sont
+grisonnants, et il est vêtu de gris. Il est chevalier de plusieurs
+ordres, il a un grand front, un nez aquilin, et au total sa figure ne
+manque pas d'une certaine régularité: on trouve même, au premier aspect
+qu'elle réunit à la dignité du maire de village cette sorte d'agrément
+qui peut encore se rencontrer avec quarante-huit ou cinquante ans. Mais
+bientôt le voyageur parisien est choqué d'un certain air de contentement
+de soi et de suffisance mêlé à je ne sais quoi de borné et de peu
+inventif. On sent enfin que le talent de cet homme-là se borne à se
+faire payer bien exactement ce qu'on lui doit, et à payer lui-même le
+plus tard possible quand il doit.</p>
+
+<p>Tel est le maire de Verrières, M. de Rênal. Après avoir traversé la rue
+d'un pas grave, il entre à la mairie et disparaît aux yeux du voyageur.
+Mais, cent pas plus haut, si celui-ci continue sa promenade, il aperçoit
+une maison d'assez belle apparence, et à travers une grille de fer
+attenante à la maison, des jardins magnifiques. Au-delà, c'est une ligne
+d'horizon formée par les collines de la Bourgogne; et qui semble faite à
+souhait pour le plaisir des yeux. Cette vue fait oublier au voyageur
+l'atmosphère empestée des petits intérêts d'argent dont il commence à
+être asphyxié.</p>
+
+<p>On lui apprend que cette maison appartient à M. de Rênal. C'est aux
+bénéfices qu'il a faits sur sa grande fabrique de clous que le maire de
+Verrières doit cette belle habitation en pierre de taille qu'il achève
+en ce moment. Sa famille dit-on, est espagnole antique, et, à ce qu'on
+prétend, établie dans le pays bien avant la conquête de Louis X.</p>
+
+<p>Depuis 1815 il rougit d'être industriel: 1815 l'a fait maire de
+Verrières. Les murs en terrasse qui soutiennent les diverses parties de
+ce magnifique jardin qui, d'étage en étage, descend jusqu'au Doubs, sont
+aussi la récompense de la science de M. de Rênal dans le commerce du
+ter.</p>
+
+<p>Ne vous attendez point à trouver en France ces jardins pittoresques qui
+entourent les villes manufacturières de l'Allemagne, Leipzig, Francfort,
+Nuremberg, etc. En Franche-Comté, plus on bâtit de murs, plus on hérisse
+sa propriété de pierres rangées les unes au-dessus des autres, plus on
+acquiert de droits aux respects de ses voisins. Les jardins de M. de
+Rênal, remplis de murs, sont encore admirés parce qu'il a acheté au
+poids de l'or certains petits morceaux de terrain qu'ils occupent. Par
+exemple, cette scie à bois, dont la position singulière sur la rive du
+Doubs vous a frappé en entrant à Verrières, et où vous avez remarqué le
+nom de SOREL, écrit en caractères gigantesques sur une planche qui
+domine le toit, elle occupait, il y a six ans, l'espace sur lequel on
+élève en ce moment le mur de la quatrième terrasse des jardins de M. de
+Rênal.</p>
+
+<p>Malgré sa fierté, M. le maire a dû faire bien des démarches auprès du
+vieux Sorel, paysan dur et entêté; il a dû lui compter de beaux louis
+d'or pour obtenir qu'il transportât son usine ailleurs. Quant au
+ruisseau public qui faisait aller la scie, M. de Rênal, au moyen du
+crédit dont il jouit à Paris, a obtenu qu'il fût détourné. Cette grâce
+lui vint après les élections de 182...</p>
+
+<p>Il a donné à Sorel quatre arpents pour un, à cinq cents pas plus bas sur
+les bords du Doubs. Et, quoique cette position fût beaucoup plus
+avantageuse pour son commerce de planches de sapin, le père Sorel, comme
+on l'appelle depuis qu'il est riche, a eu le secret d'obtenir de
+l'impatience et de la <i>manie de propriétaire</i>, qui animait son voisin, une
+somme de 6000 F.</p>
+
+<p>Il est vrai que cet arrangement a été critiqué par les bonnes têtes de
+l'endroit. Une fois, c'était un jour de dimanche, il y a quatre ans de
+cela, M. de Rênal, revenant de l'église en costume de maire, vit de loin
+le vieux Sorel, entouré de ses trois fils, sourire en le regardant. Ce
+sourire a porté un jour fatal dans l'âme de M. le maire, il pense depuis
+lors qu'il eût pu obtenir l'échange à meilleur marché.</p>
+
+<p>Pour arriver à la considération publique à Verrières, l'essentiel est de
+ne pas adopter, tout en bâtissant beaucoup de murs, quelque plan apporté
+d'Italie par ces maçons, qui, au printemps, traversent les gorges du
+Jura pour gagner Paris. Une telle innovation vaudrait à l'imprudent
+bâtisseur une éternelle réputation <i>de mauvaise tête</i>, et il serait à
+jamais perdu auprès des gens sages et modérés qui distribuent la
+considération en Franche-Comté.</p>
+
+<p>Dans le fait, ces gens sages y exercent le plus ennuyeux despotisme;
+c'est à cause de ce vilain mot que le séjour des petites villes est
+insupportable, pour qui a vécu dans cette grande république qu'on
+appelle Paris. La tyrannie de l'opinion, et quelle opinion! est aussi
+bête dans les petites villes de France, qu'aux États-Unis d'Amérique.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II-1" id="CHAPITRE_II-1"></a>CHAPITRE II<br /><br />
+UN MAIRE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>L'importance! Monsieur, n'est-ce rien? Le respect des sots,
+l'ébahissement des enfants, l'envie des riches, le mépris du sage.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BARNAVE</small></span></p></div>
+
+<p>Heureusement pour la réputation de M. de Rênal comme administrateur, un
+immense mur de soutènement était nécessaire à la promenade publique qui
+longe la colline à une centaine de pieds au-dessus du cours du Doubs.
+Elle doit à cette admirable position une des vues les plus pittoresques
+de France. Mais, à chaque printemps, les eaux de pluie sillonnaient la
+promenade, y creusaient des ravins et le rendaient impraticable. Cet
+inconvénient senti par tous, mit M. de Rênal dans l'heureuse nécessité
+d'immortaliser son administration par un mur de vingt pieds de hauteur
+et de trente ou quarante toises de long.</p>
+
+<p>Le parapet de ce mur, pour lequel M. de Rênal a dû faire trois voyages à
+Paris, car l'avant-dernier ministre de l'Intérieur s'était déclaré
+l'ennemi mortel de la promenade de Verrières, le parapet de ce mur
+s'élève maintenant de quatre pieds au-dessus du sol. Et, comme pour
+braver tous les ministres présents et passés, on le garnit en ce moment
+avec des dalles de pierre de taille.</p>
+
+<p>Combien de fois, songeant aux bals de Paris abandonnés la veille, et la
+poitrine appuyée contre ces grands blocs de pierre d'un beau gris tirant
+sur le bleu, mes regards ont plongé dans la vallée du Doubs! Au-delà,
+sur la rive gauche, serpentent cinq ou six vallées au fond desquelles
+l'&oelig;il distingue fort bien de petits ruisseaux. Après avoir couru de
+cascade en cascade, on les voit tomber dans le Doubs. Le soleil est fort
+chaud dans ces montagnes; lorsqu'il brille d'aplomb, la rêverie du
+voyageur est abritée sur cette terrasse par de magnifiques platanes.
+Leur croissance rapide et leur belle verdure tirant sur le bleu, ils la
+doivent à la terre rapportée, que M. le maire a fait placer derrière son
+immense mur de soutènement, car, malgré l'opposition du conseil
+municipal, il a élargi la promenade de plus de six pieds (quoiqu'il soit
+ultra et moi libéral, je l'en loue); c'est pourquoi dans son opinion et
+dans celle de M. Valenod, l'heureux directeur du dépôt de mendicité de
+Verrières, cette terrasse peut soutenir la comparaison avec celle de
+Saint-Germain-en-Laye.</p>
+
+<p>Je ne trouve quant à moi qu'une chose à reprendre au COURS DE LA
+FIDÉLITÉ; on lit ce nom officiel en quinze ou vingt endroits, sur des
+plaques de marbre qui ont valu une croix de plus à M. de Rênal, ce que
+je reprocherais au Cours de la Fidélité, c'est la manière barbare dont
+l'autorité fait tailler et tondre jusqu'au vif ces vigoureux platanes.
+Au lieu de ressembler par leurs têtes basses rondes et aplaties, à la
+plus vulgaire des plantes potagères, ils ne demanderaient pas mieux que
+d'avoir ces formes magnifiques qu'on leur voit en Angleterre. Mais la
+volonté de M. le maire est despotique, et deux fois par an tous les
+arbres appartenant à la commune sont impitoyablement amputés. Les
+libéraux de l'endroit prétendent, mais ils exagèrent, que la main du
+jardinier officiel est devenue bien plus sévère depuis que M. le vicaire
+Maslon a pris l'habitude de s'emparer des produits de la tonte.</p>
+
+<p>Ce jeune ecclésiastique fut envoyé de Besançon, il y a quelques années
+pour surveiller l'abbé Chélan et quelques curés des environs. Un vieux
+chirurgien-major de l'armée d'Italie, retiré à Verrières, et qui de son
+vivant était à la fois, suivant M. le maire, jacobin et bonapartiste,
+osa bien un jour se plaindre à lui de la mutilation périodique de ces
+beaux arbres.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime l'ombre, répondit M. de Rênal avec la nuance de hauteur
+convenable quand on parle à un chirurgien, membre de la Légion
+d'honneur, j'aime l'ombre, je fais tailler mes arbres pour donner de
+l'ombre, et je ne conçois pas qu'un arbre soit fait pour autre chose,
+quand toutefois, comme l'utile noyer, il <i>ne rapporte pas de revenu</i>.</p>
+
+<p>Voilà le grand mot qui décide de tout à Verrières: RAPPORTER DU REVENU.
+A lui seul il représente la pensée habituelle de plus des trois quarts
+des habitants.</p>
+
+<p>Rapporter du revenu est la raison qui décide de tout dans cette petite
+ville qui vous semblait si jolie. L'étranger qui arrive, séduit par la
+beauté des fraîches et profondes vallées qui l'entourent s'imagine
+d'abord que ses habitants sont sensibles au beau, ils ne parlent que
+trop souvent de la beauté de leur pays: on ne peut pas nier qu'ils n'en
+fassent grand cas, mais c'est parce qu'elle attire quelques étrangers
+dont l'argent enrichit les aubergistes, ce qui, par le mécanisme de
+l'octroi, <i>rapporte du revenu à la ville</i>.</p>
+
+<p>C'était par un beau jour d'automne que M. de Rênal se promenait sur le
+Cours de la Fidélité, donnant le bras à sa femme. Tout en écoutant son
+mari qui parlait d'un air grave, l'&oelig;il de M<sup>me</sup> de Rênal suivait avec
+inquiétude les mouvements de trois petits garçons. L'aîné, qui pouvait
+avoir onze ans, s'approchait trop souvent du parapet et faisait mine d'y
+monter. Une voix douce prononçait alors le nom d'Adolphe, et l'enfant
+renonçait à son projet ambitieux. M<sup>me</sup> de Rênal paraissait une femme de
+trente ans, mais encore assez jolie.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait bien s'en repentir, ce beau monsieur de Paris, disait M.
+de Rênal d'un air offensé, et la joue plus pâle encore qu'a l'ordinaire.
+Je ne suis pas sans avoir quelques amis au Château...</p>
+
+<p>Mais, quoique je veuille vous parler de la province pendant deux cents
+pages, je n'aurai pas la barbarie de vous faire subir la longueur et les
+ménagements savants d'un dialogue de province.</p>
+
+<p>Ce beau monsieur de Paris, si odieux au maire de Verrières, n'était
+autre que M. Appert, qui, deux jours auparavant, avait trouvé le moyen
+de s'introduire, non seulement dans la prison et le dépôt de mendicité
+de Verrières, mais aussi dans l'hôpital administré gratuitement par le
+maire et les principaux propriétaires de l'endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait timidement M<sup>me</sup> de Rênal, quel tort peut vous faire ce
+monsieur de Paris, puisque vous administrez le bien des pauvres avec la
+plus scrupuleuse probité?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vient que pour <i>déverser</i> le blâme, et ensuite il fera insérer
+des articles dans les journaux du libéralisme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne les lisez jamais, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on nous parle de ces articles jacobins; tout cela nous distrait
+et <i>nous empêche de faire le bien</i>[*]. Quant à moi, je ne pardonnerai
+jamais au curé.</p>
+
+<p>[*] Historique.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III-1" id="CHAPITRE_III-1"></a>CHAPITRE III<br /><br />
+LE BIEN DES PAUVRES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Un curé vertueux et sans intrigue est une Providence pour le village.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>FLEURY</small></span></p></div>
+
+<p>Il faut savoir que le curé de Verrières vieillard de quatre-vingts ans,
+mais qui devait à l'air vif de ces montagnes une santé et un caractère
+de fer, avait le droit de visiter à toute heure la prison, l'hôpital et
+même le dépôt de mendicité. C'était précisément à six heures du matin
+que M. Appert qui de Paris était recommandé au curé, avait eu la sagesse
+d'arriver dans une petite ville curieuse. Aussitôt il était allé au
+presbytère.</p>
+
+<p>En lisant la lettre que lui écrivait M. le marquis de La Mole, pair de
+France, et le plus riche propriétaire de la province, le curé Chélan
+resta pensif.</p>
+
+<p>Je suis vieux et aimé ici, se dit-il enfin à mi-voix ils n'oseraient!
+Se tournant tout de suite vers le monsieur de Paris, avec des yeux où,
+malgré le grand âge, brillait ce feu sacré qui annonce le plaisir de
+faire une belle action un peu dangereuse:</p>
+
+<p>&mdash;Venez avec moi, monsieur, et en présence du geôlier et surtout des
+surveillants du dépôt de mendicité, veuillez n'émettre aucune opinion
+sur les choses que nous verrons. M. Appert comprit qu'il avait affaire à
+un homme de c&oelig;ur: il suivit le vénérable curé visita la prison,
+l'hospice, le dépôt, fit beaucoup de questions, et, malgré d'étranges
+réponses, ne se permit pas la moindre marque de blâme.</p>
+
+<p>Cette visite dura plusieurs heures. Le curé invita à dîner M. Appert,
+qui prétendit avoir des lettres à écrire: il ne voulait pas
+compromettre davantage son généreux compagnon. Vers les trois heures,
+ces messieurs allèrent achever l'inspection du dépôt de mendicité, et
+revinrent ensuite à la prison. Là, ils trouvèrent sur la porte le
+geôlier, espèce de géant de six pieds de haut et à jambes arquées; sa
+figure ignoble était devenue hideuse par l'effet de la terreur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, dit-il au curé, dès qu'il l'aperçut, ce monsieur, que je
+vois là avec vous, n'est-il pas M. Appert?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? dit le curé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que depuis hier j'ai l'ordre le plus précis, et que M. le préfet
+a envoyé par un gendarme, qui a dû galoper toute la nuit, de ne pas
+admettre M. Appert dans la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous déclare, M. Noiroud, dit le curé, que ce voyageur qui est avec
+moi, est M. Appert. Reconnaissez-vous que j'ai le droit d'entrer dans la
+prison à toute heure du jour et de la nuit, et en me faisant accompagner
+par qui je veux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, M. le curé, dit le geôlier à voix basse, et baissant la tête,
+comme un bouledogue, que fait obéir à regret la crainte du bâton.
+Seulement, M. le curé, j'ai femme et enfants, si je suis dénoncé on me
+destituera; je n'ai pour vivre que ma place.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais aussi bien fâché de perdre la mienne, reprit le bon curé,
+d'une voix de plus en plus émue.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle différence! reprit vivement le geôlier; vous, M. le curé, on
+sait que vous avez huit cents livres de rente, du bon bien au soleil...</p>
+
+<p>Tels sont les faits qui, commentés, exagérés de vingt façons
+différentes, agitaient depuis deux jours toutes les passions haineuses
+de la petite ville de Verrières. Dans ce moment, ils servaient de texte
+à la petite discussion que M. de Rênal avait avec sa femme. Le matin,
+suivi de M. Valenod directeur du dépôt de mendicité, il était allé chez
+le curé, pour lui témoigner le plus vif mécontentement. M. Chélan
+n'était protégé par personne; il sentit toute la portée de leurs
+paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs! je serai le troisième curé, de quatre-vingts ans
+d'âge, que les fidèles verront destituer dans ce voisinage. Il y a
+cinquante-six ans que je suis ici, j'ai baptisé presque tous les
+habitants de la ville, qui n'était qu'un bourg quand j'y arrivai. Je
+marie tous tes jours des jeunes gens, dont jadis j'ai marié les
+grands-pères. Verrières est ma famille, mais la peur de la quitter ne me
+fera point transiger avec ma conscience ni admettre un autre directeur
+de mes actions. Je me suis dit en voyant l'étranger: Cet homme, venu de
+Paris, peut être à la vérité un libéral, il n'y en a que trop, mais quel
+mal peut-il faire à nos pauvres et à nos prisonniers?</p>
+
+<p>Les reproches de M. de Rênal, et surtout ceux de M. Valenod, le
+directeur du dépôt de mendicité, devenant de plus en plus vifs:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs! faites-moi destituer, s'était écrié le vieux curé,
+d'une voix tremblante. Je n'en habiterai pas moins le pays. On sait
+qu'il y a quarante-huit ans, j'ai hérité d'un champ qui rapporte huit
+cents livres. Je vivrai avec ce revenu. Je ne fais point d'économies
+illicites dans ma place, moi, messieurs, et c'est peut-être pourquoi je
+ne suis pas si effrayé quand on parle de me la faire perdre.</p>
+
+<p>M. de Rênal vivait fort bien avec sa femme mais ne sachant que répondre
+à cette idée, qu'elle lui répétait timidement: Quel mal ce monsieur de
+Paris peut-il faire aux prisonniers? il était sur le point de se fâcher
+tout à fait, quand elle jeta un cri. Le second de ses fils venait de
+monter sur le parapet du mur de la terrasse, et y courait quoique ce mur
+fût élevé de plus de vingt pieds sur la vigne qui est de l'autre côté.
+La crainte d'effrayer son fils et de le faire tomber empêchait M<sup>me</sup> de
+Rênal de lui adresser la parole. Enfin, l'enfant, qui riait de sa
+prouesse, ayant regardé sa mère, vit sa pâleur, sauta sur la promenade
+et accourut à elle. Il fut bien grondé.</p>
+
+<p>Ce petit événement changea le cours de la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux absolument prendre chez moi Sorel le fils du scieur de
+planches, dit M. de Rênal, il surveillera les enfants, qui commencent à
+devenir trop diables pour nous. C'est un jeune prêtre, ou autant vaut,
+bon latiniste, et qui fera faire des progrès aux enfants, car il a un
+caractère ferme, dit le curé. Je lui donnerai trois cents francs et la
+nourriture. J'avais quelques doutes sur sa moralité; car il était le
+benjamin de ce vieux chirurgien, membre de la Légion d'honneur, qui,
+sous prétexte qu'il était leur cousin, était venu se mettre en pension
+chez les Sorel. Cet homme pouvait fort bien n'être au fond qu'un agent
+secret des libéraux, il disait que l'air de nos montagnes faisait du
+bien à son asthme; mais c'est ce qui n'est pas prouvé. Il avait fait
+toutes les campagnes de Buonaparté en Italie; et même avait, dit-on,
+signé non pour l'Empire dans le temps. Ce libéral montrait le latin au
+fils Sorel et lui a laissé cette quantité de livres qu'il avait apportés
+avec lui. Aussi n'aurais-je jamais songé à mettre le fils du charpentier
+auprès de nos enfants; mais le curé, justement la veille de la scène qui
+vient de nous brouiller à jamais, m'a dit que ce Sorel étudie la
+théologie depuis trois ans, avec le projet d'entrer au séminaire; il
+n'est donc pas libéral, et il est latiniste.</p>
+
+<p>Cet arrangement convient de plus d'une façon, continua M. de Rênal, en
+regardant sa femme d'un air diplomatique, le Valenod est tout fier des
+deux beaux normands qu'il vient d'acheter pour sa calèche. Mais il n'a
+pas de précepteur pour ses enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourrait bien nous enlever celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Tu approuves donc mon projet? dit M. de Rênal, remerciant sa femme,
+par un sourire, de l'excellente idée qu'elle venait d'avoir. Allons,
+voilà qui est décidé.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bon Dieu! mon cher ami, comme tu prends vite un parti!</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai du caractère, moi, et le curé l'a bien vu. Ne
+dissimulons rien, nous sommes environnés de libéraux ici. Tous ces
+marchands de toile me portent envie, j'en ai la certitude, deux ou trois
+deviennent des richards, eh bien, j'aime assez qu'ils voient passer les
+enfants de M. de Rênal allant à la promenade sous la conduite de leur
+précepteur. Cela imposera. Mon grand-père nous racontait souvent que,
+dans sa jeunesse, il avait eu un précepteur. C'est cent écus qu'il m'en
+pourra coûter, mais ceci doit être classé comme une dépense nécessaire
+pour soutenir notre rang.</p>
+
+<p>Cette résolution subite laissa M<sup>me</sup> de Rênal toute pensive. C'était une
+femme grande, bien faite, qui avait été la beauté du pays, comme on dit
+dans ces montagnes. Elle avait un certain air de simplicité, et de la
+jeunesse dans la démarche, aux yeux d'un Parisien, cette grâce naïve,
+pleine d'innocence et de vivacité, serait même allée jusqu'à rappeler
+des idées de douce volupté. Si elle eût appris ce genre de succès, M<sup>me</sup>
+de Rênal en eût été bien honteuse. Ni la coquetterie, ni l'affection
+n'avaient jamais approché de ce c&oelig;ur. M. Valenod, le riche directeur du
+dépôt, passait pour lui avoir fait la cour, mais sans succès ce qui
+avait jeté un éclat singulier sur sa vertu; car ce M. Valenod, grand
+jeune homme, taillé en force, avec un visage coloré et de gros favoris
+noirs, était un de ces êtres grossiers, effrontés et broyants qu'en
+province on appelle de beaux hommes.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, fort timide, et d'un caractère en apparence fort inégal
+était surtout choquée du mouvement continuel, et des éclats de voix de
+M. Valenod. L'éloignement qu'elle avait pour ce qu'à Verrières on
+appelle de la joie, lui avait valu la réputation d'être très fière de sa
+naissance. Elle n'y songeait pas, mais avait été fort contente de voir
+les habitants de la ville venir moins chez elle. Nous ne dissimulerons
+pas qu'elle passait pour sotte aux yeux de leurs dames, parce que sans
+nulle politique à l'égard de son mari, elle laissait échapper les plus
+belles occasions de se faire acheter de beaux chapeaux de Paris ou de
+Besançon. Pourvu qu'on la laissât seule errer dans son beau jardin, elle
+ne se plaignait jamais.</p>
+
+<p>C'était une âme naïve, qui jamais ne s'était élevée même jusqu'à juger
+son mari, et à s'avouer qu'il l'ennuyait. Elle supposait sans se le dire
+qu'entre mari et femme il n'y avait pas de plus douces relations. Elle
+aimait surtout M. de Rênal quand il lui parlait de ses projets sur leurs
+enfants, dont il destinait l'un à l'épée, le second à la magistrature,
+et le troisième à l'Église. En somme elle trouvait M. de Rênal beaucoup
+moins ennuyeux que tous les hommes de sa connaissance.</p>
+
+<p>Ce jugement conjugal était raisonnable. Le maire de Verrières devait une
+réputation d'esprit et surtout de bon ton à une demi-douzaine de
+plaisanteries dont il avait hérité d'un oncle. Le vieux capitaine de
+Rênal servait avant la Révolution dans le régiment d'infanterie de M. le
+duc d'Orléans, et, quand il allait à Paris, était admis dans les salons
+du prince. Il y avait vu M<sup>me</sup> de Montesson, la fameuse M<sup>me</sup> de Genlis, M.
+Ducrest, l'inventeur du Palais-Roval. Ces personnages ne reparaissaient
+que trop souvent dans les anecdotes de M. de Rênal. Mais peu à peu ce
+souvenir de choses aussi délicates à raconter était devenu un travail
+pour lui, et depuis quelque temps, il ne répétait que dans les grandes
+occasions ses anecdotes relatives à la maison d'Orléans. Comme il était
+d'ailleurs fort poli, excepté lorsqu'on parlait d'argent, il passait,
+avec raison, pour le personnage le plus aristocratique de Verrières.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV-1" id="CHAPITRE_IV-1"></a>CHAPITRE IV<br /><br />
+UN PÈRE ET UN FILS</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>E sarà mia colpa,
+Se cosi è?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MACHIAVELLI</small></span></p></div>
+
+<p>Ma femme a réellement beaucoup de tête! se disait, le lendemain à six
+heures du matin, le maire de Verrières, en descendant à la scie du père
+Sorel. Quoique je le lui aie dit, pour conserver la supériorité qui
+m'appartient, je n'avais pas songé que si je ne prends pas ce petit abbé
+Sorel, qui dit-on sait le latin comme un ange, le directeur du dépôt,
+cette âme sans repos, pourrait bien avoir la même idée que moi et me
+l'enlever. Avec quel ton de suffisance il parlerait du précepteur de ses
+enfants!... Ce précepteur, une fois à moi, portera-t-il la soutane?</p>
+
+<p>M. de Rênal était absorbé dans ce doute, lorsqu'il vit de loin un
+paysan, homme de près de six pieds, qui, dès le petit jour, semblait
+fort occupé à mesurer des pièces de bois déposées le long du Doubs, sur
+le chemin de halage. Le paysan n'eut pas l'air fort satisfait de voir
+approcher M. le maire; car ces pièces de bois obstruaient le chemin, et
+étaient déposées là en contravention.</p>
+
+<p>Le père Sorel, car c'était lui, fut très surpris et encore plus content
+de la singulière proposition que M. de Rênal lui faisait pour son fils
+Julien. Il ne l'en écouta pas moins avec cet air de tristesse mécontente
+et de désintérêt, dont sait si bien se revêtir la finesse des habitants
+de ces montagnes. Esclaves du temps de la domination espagnole, ils
+conservent encore ce trait de la physionomie du fellah de l'Égypte.</p>
+
+<p>La réponse de Sorel ne fut d'abord que la longue récitation de toutes
+les formules de respect qu'il savait par c&oelig;ur. Pendant qu'il répétait
+ces vaines paroles, avec un sourire gauche qui augmentait l'air de
+fausseté et presque de friponnerie naturel à sa physionomie, l'esprit
+actif du vieux paysan cherchait à découvrir quelle raison pouvait porter
+un homme aussi considérable à prendre chez lui son vaurien de fils. Il
+était fort mécontent de Julien et c'était pour lui que M. de Rênal lui
+offrait le gage inespéré de trois cents francs par an, avec la
+nourriture et même l'habillement. Cette dernière prétention, que le père
+Sorel avait eu le génie de mettre en avant subitement, avait été
+accordée de même par M. de Rênal.</p>
+
+<p>Cette demande frappa le maire. Puisque Sorel n'est pas ravi et comblé
+par ma proposition, comme naturellement il devrait l'être, il est clair,
+se dit-il, qu'on lui a fait des offres d'un autre côté et de qui
+peuvent-elles venir, si ce n'est du Valenod? Ce fut en vain que M. de
+Rênal pressa Sorel de conclure sur-le-champ: l'astuce du vieux paysan
+s'y refusa opiniâtrement; il voulait, disait-il, consulter son fils,
+comme si, en province, un père riche consultait un fils qui n'a rien,
+autrement que pour la forme.</p>
+
+<p>Une scie à eau se compose d'un hangar au bord d'un ruisseau. Le toit est
+soutenu par une charpente qui porte sur quatre gros piliers en bois. A
+huit ou dix pieds d'élévation, au milieu du hangar, on voit une scie qui
+monte et descend, tandis qu'un mécanisme fort simple pousse contre cette
+scie une pièce de bois. C'est une roue mise en mouvement par le ruisseau
+qui fait aller ce double mécanisme, celui de la scie qui monte et
+descend, et celui qui pousse doucement la pièce de bois vers la scie,
+qui la débite en planches.</p>
+
+<p>En approchant de son usine, le père Sorel appela Julien de sa voix de
+stentor, personne ne répondit. Il ne vit que ses fils aînés, espèces de
+géants qui, armés de lourdes haches, équarrissaient les troncs de sapin,
+qu'ils allaient porter à la scie. Tout occupés à suivre exactement la
+marque noire tracée sur la pièce de bois, chaque coup de leur hache en
+séparait des copeaux énormes. Ils n'entendirent pas la voix de leur
+père. Celui-ci se dirigea vers le hangar en y entrant, il chercha
+vainement Julien à la place qu'il aurait dû occuper, à côté de la scie.
+Il l'aperçut à cinq ou six pieds plus haut, à cheval sur l'une des
+pièces de la toiture. Au lieu de surveiller attentivement l'action de
+tout le mécanisme, Julien lisait. Rien n'était plus antipathique au
+vieux Sorel; il eût peut-être pardonné à Julien sa taille mince peu
+propre aux travaux de force, et si différente de celle de ses aînés;
+mais cette manie de lecture lui était odieuse, il ne savait pas lire
+lui-même.</p>
+
+<p>Ce fut en vain qu'il appela Julien deux ou trois fois. L'attention que
+le jeune homme donnait à son livre! bien plus que le bruit de la scie
+l'empêcha d'entendre la terrible voix de son père. Enfin, malgré son
+âge, celui-ci sauta lestement sur l'arbre soumis à l'action de la scie,
+et de là sur la poutre transversale qui soutenait le toit. Un coup
+violent fit voler dans le ruisseau le livre que tenait Julien, un second
+coup aussi violent, donné sur la tête, en forme de calotte, lui fit
+perdre l'équilibre. Il allait tomber à douze ou quinze pieds plus bas,
+au milieu des leviers de la machine en action, qui l'eussent brisé, mais
+son père le retint de la main gauche, comme il tombait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, paresseux! tu liras donc toujours tes maudits livres, pendant
+que tu es de garde à la scie? Lis-les le soir, quand tu vas perdre ton
+temps chez le curé, à la bonne heure.</p>
+
+<p>Julien, quoiqu'étourdi par la force du coup, et tout sanglant, se
+rapprocha de son poste officiel, à côté de la scie. Il avait les larmes
+aux yeux, moins à cause de la douleur physique, que pour la perte de son
+livre qu'il adorait.</p>
+
+<p>&mdash;Descends, animal, que je te parle.</p>
+
+<p>Le bruit de la machine empêcha encore Julien d'entendre cet ordre. Son
+père qui était descendu, ne voulant pas se donner la peine de remonter
+sur le mécanisme, alla chercher une longue perche pour abattre des noix,
+et l'en frappa sur l'épaule. A peine Julien fut-il à terre, que le vieux
+Sorel, le chassant rudement devant lui, le poussa vers la maison. Dieu
+sait ce qu'il va me faire! se disait le jeune homme. En passant, il
+regarda tristement le ruisseau où était tombé son livre; c'était celui
+de tous qu'il affectionnait le plus, <i>le Mémorial de Sainte-Hélène</i>.</p>
+
+<p>Il avait les joues pourpres et les yeux baissés. C'était un petit jeune
+homme de dix-huit à dix-neuf ans, faible en apparence, avec des traits
+irréguliers, mais délicats, et un nez aquilin. De grands yeux noirs,
+qui, dans les moments tranquilles, annonçaient de la réflexion et du
+feu, étaient animés en cet instant de l'expression de la haine la plus
+féroce. Des cheveux châtain foncé, plantés fort bas, lui donnaient un
+petit front, et, dans les moments de colère, un air méchant. Parmi les
+innombrables variétés de la physionomie humaine, il n'en est peut-être
+point qui se soit distinguée par une spécialité plus saisissante. Une
+taille svelte et bien prise annonçait plus de légèreté que de vigueur.
+Dès sa première jeunesse son air extrêmement pensif et sa grande pâleur
+avaient donné l'idée à son père qu'il ne vivrait pas, ou qu'il vivrait
+pour être une charge à sa famille. Objet des mépris de tous à la maison,
+il haïssait ses frères et son père; dans les jeux du dimanche, sur la
+place publique, il était toujours battu.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un an que sa jolie figure commençait à lui donner
+quelques voix amies parmi les jeunes filles. Méprisé de tout le monde,
+comme un être faible, Julien avait adoré ce vieux chirurgien-major qui
+un jour osa parler au maire au sujet des platanes.</p>
+
+<p>Ce chirurgien payait quelquefois au père Sorel la journée de son fils,
+et lui enseignait le latin et l'histoire c'est-à-dire ce qu'il savait
+d'histoire, la campagne de 1796 en Italie. En mourant, il lui avait
+légué sa croix de la Légion d'honneur, les arrérages de sa demi-solde,
+et trente ou quarante volumes, dont le plus précieux venait de faire le
+saut dans le ruisseau public, détourné par le crédit de M. le maire.</p>
+
+<p>A peine entré dans la maison, Julien se sentit l'épaule arrêtée par la
+puissante main de son père; il tremblait, s'attendant à quelques coups.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi sans mentir, lui cria aux oreilles la voix dure du vieux
+paysan, tandis que sa main le retournait comme la main d'un enfant
+retourne un soldat de plomb. Les grands yeux noirs et remplis de larmes
+de Julien se trouvèrent en face des petits yeux gris et méchants du
+vieux charpentier qui avait l'air de vouloir lire jusqu'au fond de son
+âme.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V-1" id="CHAPITRE_V-1"></a>CHAPITRE V<br /><br />
+UNE NÉGOCIATION</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Cunctando restituit rem.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>ENNIUS.</small></span></p></div>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi sans mentir, si tu le peux, chien de lisard, d'où
+connais-tu M<sup>me</sup> de Rênal, quand lui as-tu parlé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai jamais parlé répondit Julien, je n'ai jamais vu cette
+dame qu'à l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu l'auras regardée, vilain effronté?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Vous savez qu'à l'église je ne vois que Dieu, ajouta Julien,
+avec un petit air hypocrite, tout propre, selon lui, à éloigner le
+retour des taloches.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et
+il se tut un instant; mais je ne saurai rien de toi, maudit sournois. Au
+fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n'en ira que mieux. Tu as
+gagné M. le curé ou tout autre qui t'a procuré une belle place. Va faire
+ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur
+des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aurai-je pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;La nourriture, l'habillement et trois cents francs de gages.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas être domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Animal, qui te parle d'être domestique, est-ce que je voudrais que mon
+fils fût domestique?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, avec qui mangerai-je?</p>
+
+<p>Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu'en parlant, il
+pourrait commettre quelque imprudence; il s'emporta contre Julien, qu'il
+accabla d'injures, en l'accusant de gourmandise, et le quitta pour aller
+consulter ses autres fils.</p>
+
+<p>Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant
+conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien ne pouvant rien
+deviner, alla se placer de l'autre côté de la scie, pour éviter d'être
+surpris. Il voulait penser mûrement à cette annonce imprévue qui
+changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence; son
+imagination était tout entière à se figurer ce qu'il verrait dans la
+belle maison de M. de Rênal.</p>
+
+<p>Il faut renoncer à tout cela se dit-il, plutôt que de se laisser
+réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m'y forcer;
+plutôt mourir. J'ai quinze francs huit sous d'économie, je me sauve
+cette nuit, en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains
+nul gendarme, je suis à Besançon; là, je m'engage comme soldat, et, s'il
+le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d'avancement, plus
+d'ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout.</p>
+
+<p>Cette horreur pour manger avec les domestiques n'était pas naturelle à
+Julien; il eût fait, pour arriver à là fortune, des choses bien
+autrement pénibles. Il puisait cette répugnance dans les Confessions de
+Rousseau. C'était le seul livre à l'aide duquel son imagination se
+figurât le monde. Le recueil des bulletins de la grande armée et le
+Mémorial de Sainte-Hélène complétaient son Coran. Il se serait fait tuer
+pour ces trois ouvrages. Jamais il ne crut en aucun autre. D'après un
+mot du vieux chirurgien-major, il regardait tous les autres livres du
+monde comme menteurs, et écrits par des fourbes pour avoir de
+l'avancement.</p>
+
+<p>Avec une âme de feu, Julien avait une de ces mémoires étonnantes si
+souvent unies à la sottise. Pour gagner le vieux curé Chélan, duquel il
+voyait bien que dépendait son sort à venir, il avait appris par c&oelig;ur
+tout le Nouveau Testament en latin, il savait aussi le livre du Pape de
+M. de Maistre, et croyait à l'un aussi peu qu'à l'autre.</p>
+
+<p>Comme par un accord mutuel. Sorel et son fils évitèrent de se parler ce
+jour-là. Sur la brune, Julien alla prendre sa leçon de théologie chez le
+curé, mais il ne jugea pas prudent de lui rien dire de l'étrange
+proposition qu'on avait faite à son père. Peut-être est-ce un piège, se
+disait-il, il faut taire semblant de l'avoir oublié.</p>
+
+<p>Le lendemain de bonne heure, M. de Rênal fit appeler le vieux Sorel,
+qui, après s'être fait attendre une heure ou deux, finit par arriver, en
+faisant dès la porte cent excuses, entremêlées d'autant de révérences. A
+force de parcourir toutes sortes d'objections, Sorel comprit que son
+fils mangerait avec le maître et la maîtresse de maison, et les jours où
+il y aurait du monde, seul dans une chambre à part avec les enfants.
+Toujours plus disposé à incidenter à mesure qu'il distinguait un
+véritable empressement chez M. le maire, et d'ailleurs rempli de
+défiance et d'étonnement, Sorel demanda à voir la chambre où coucherait
+son fils. C'était une grande pièce meublée fort proprement, mais dans
+laquelle on était déjà occupé à transporter les lits des trois enfants.</p>
+
+<p>Cette circonstance fut un trait de lumière pour le vieux paysan; il
+demanda aussitôt avec assurance à voir l'habit que l'on donnerait à son
+fils. M. de Rênal ouvrit son bureau et prit cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Avec cet argent, votre fils ira chez M. Durand, le drapier, et lèvera
+un habit noir complet.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand même je le retirerais de chez vous, dit le paysan qui avait
+tout à coup oublié ses formes révérencieuses, cet habit noir lui
+restera?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien, dit Sorel, d'un ton de voix traînard, il ne reste donc plus
+qu'à nous mettre d'accord sur une seule chose, l'argent que vous lui
+donnerez.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria M. de Rênal indigné, nous sommes d'accord depuis
+hier: je donne trois cents francs; je crois que c'est beaucoup, et
+peut-être trop.</p>
+
+<p>&mdash;C'était votre offre, je ne le nie point, dit le vieux Sorel, parlant
+encore plus lentement, et, par un effort de génie qui n'étonnera que
+ceux qui ne connaissent pas les paysans francs-comtois, il ajouta, en
+regardant fixement M. de Rênal: <i>Nous trouvons mieux ailleurs</i>.</p>
+
+<p>A ces mots, la figure du maire fut bouleversée. Il revint cependant à
+lui, et, après une conversation savante de deux grandes heures, où pas
+un mot ne fut dit au hasard la finesse du paysan l'emporta sur la
+finesse de l'homme riche, qui n'en a pas besoin pour vivre. Tous les
+nombreux articles, qui devaient régler la nouvelle existence de Julien,
+se trouvèrent arrêtés; non seulement ses appointements furent réglés à
+quatre cents francs, mais on dut les payer d'avance, le premier de
+chaque mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je lui remettrai trente-cinq francs, dit M. de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Pour faire la somme ronde, un homme riche et généreux comme monsieur
+notre maire, dit le paysan d'une voix câline, ira bien jusqu'à
+trente-six francs.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, dit M. de Rênal, mais finissons-en. Pour le coup, la colère lui
+donnait le ton de la fermeté. Le paysan vit qu'il fallait cesser de
+marcher en avant. Alors, à son tour M. de Rênal fit des progrès. Jamais
+il ne voulut remettre le premier mois de trente-six francs au vieux
+Sorel fort empressé de le recevoir pour son fils. M. de Rênal vint à
+penser qu'il serait obligé de raconter à sa femme le rôle qu'il avait
+joué dans toute cette négociation.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-moi les cent francs que je vous ai remis, dit-il avec humeur.
+M. Durand me doit quelque chose. J'irai avec votre fils faire la levée
+du drap noir.</p>
+
+<p>Après cet acte de vigueur, Sorel rentra prudemment dans ses formules
+respectueuses; elles prirent un bon quart d'heure. A la fin voyant qu'il
+n'y avait décidément plus rien à gagner, il se retira. Sa dernière
+révérence finit par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Je vais envoyer mon fils au château.</p>
+
+<p>C'était ainsi que les administrés de M. le maire appelaient sa maison
+quand ils voulaient lui plaire.</p>
+
+<p>De retour à son usine, ce fut en vain que Sorel chercha son fils. Se
+méfiant de ce qui pouvait arriver, Julien était sorti au milieu de la
+nuit. Il avait voulu mettre en sûreté ses livres et sa croix de la
+Légion d'honneur. Il avait transporté le tout chez un jeune marchand de
+bois, son ami, nommé Fouqué, qui habitait dans la haute montagne qui
+domine Verrières.</p>
+
+<p>Quand il reparut:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait, maudit paresseux, lui dit son père, si tu auras jamais
+assez d'honneur pour me payer le prix de ta nourriture, que j'avance
+depuis tant d'années! Prends tes guenilles, et va-t'en chez M. le maire.</p>
+
+<p>Julien, étonné de n'être pas battu, se hâta de partir. Mais à peine hors
+de la vue de son terrible père il ralentit le pas. Il jugea qu'il serait
+utile à son hypocrisie d'aller faire une station à l'église.</p>
+
+<p>Ce mot vous surprend? Avant d'arriver à cet horrible mot, l'âme du jeune
+paysan avait eu bien du chemin à parcourir.</p>
+
+<p>Dès sa première enfance, la vue de certains dragons du 6<sup>me</sup>[*], aux longs
+manteaux blancs, et la tête couverte de casques aux longs crins noirs,
+qui revenaient d'Italie et que Julien vit attacher leurs chevaux à la
+fenêtre grillée de la maison de son père, le rendit fou de l'état
+militaire. Plus tard, il écoutait avec transport les récits des
+batailles du pont de Lodi, d'Arcole, de Rivoli, que lui faisait le vieux
+chirurgien-major. Il remarqua les regards enflammés que le vieillard
+jetait sur sa croix.</p>
+
+<p>[*] L'auteur était sous-lieutenant au 6<sup>e</sup> dragons en 1800.</p>
+
+<p>Mais lorsque Julien avait quatorze ans, on commença à bâtir à Verrières
+une église, que l'on peut appeler magnifique pour une aussi petite
+ville. Il y avait surtout quatre colonnes de marbre dont la vue frappa
+Julien; elles devinrent célèbres dans le pays, par la haine mortelle
+qu'elles suscitèrent entre le juge de paix et le jeune vicaire, envoyé
+de Besançon, qui passait pour être l'espion de la congrégation. Le juge
+de paix fut sur le point de perdre sa place, du moins telle était
+l'opinion commune. N'avait-il pas osé avoir un différend avec un prêtre,
+qui, presque tous les quinze jours, allait à Besançon, où il voyait,
+disait-on, Mgr l'évêque?</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le juge de paix, père d'une nombreuse famille,
+rendit plusieurs sentences qui semblèrent injustes, toutes furent
+portées contre ceux des habitants qui lisaient le <i>Constitutionnel</i>. Le
+bon parti triompha. Il ne s'agissait, il est vrai, que de sommes de
+trois ou cinq francs; mais une de ces petites amendes doit être payée par
+un cloutier, parrain de Julien. Dans sa colère cet homme s'écriait:
+Quel changement! et dire que, depuis plus de vingt ans, le juge de paix
+passait pour un si honnête homme! Le chirurgien-major, ami de Julien,
+était mort.</p>
+
+<p>Tout à coup Julien cessa de parler de Napoléon; il annonça le projet de
+se faire prêtre, et on le vit constamment, dans la scie de son père,
+occupé à apprendre par c&oelig;ur une bible latine que le curé lui avait
+prêtée. Ce bon vieillard, émerveillé de ses progrès, passait des soirées
+entières à lui enseigner la théologie. Julien ne faisait paraître devant
+lui que des sentiments pieux. Qui eût pu deviner que cette figure de
+jeune fille, si pâle et si douce cachait la ré solution inébranlable de
+s'exposer à mille morts plutôt que de ne pas faire fortune?</p>
+
+<p>Pour Julien, faire fortune, c'était d'abord sortir de Verrières; il
+abhorrait sa patrie. Tout ce qu'il y voyait glaçait son imagination.</p>
+
+<p>Dès sa première enfance, il avait eu des moments d'exaltation. Alors il
+songeait avec délices qu'un jour il serait présenté aux jolies femmes de
+Paris; il saurait attirer leur attention par quelque action d'éclat.
+Pourquoi ne serait-il pas aimé de l'une d'elles, comme Bonaparte pauvre
+encore, avait été aimé de la brillante M<sup>me</sup> de Beauharnais? Depuis bien
+des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie, sans se
+dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s'était fait le
+maître du monde avec son épée. Cette idée le consolait de ses malheurs
+qu'il croyait grands, et redoublait sa joie quand il en avait.</p>
+
+<p>La construction de l'église et les sentences du juge de paix
+l'éclairèrent tout à coup; une idée qui lui vint le rendit comme fou
+pendant quelques semaines, et enfin s'empara de lui avec la
+toute-puissance de la première idée qu'une âme passionnée croit avoir
+inventée.</p>
+
+<p>Quand Bonaparte fit parler de lui la France avait peur d'être envahie;
+le mérite militaire était nécessaire et à la mode. Aujourd'hui, on voit
+des prêtres, de quarante ans, avoir cent mille francs d'appointements,
+c'est-à-dire trois fois autant que les fameux généraux de division de
+Napoléon. Il leur faut des gens qui les secondent. Voilà ce juge de
+paix, si bonne tête, si honnête homme jusqu'ici, si vieux, qui se
+déshonore par crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. Il
+faut être prêtre.</p>
+
+<p>Une fois, au milieu de sa nouvelle piété, il y avait déjà deux ans que
+Julien étudiait la théologie, il fut trahi par une irruption soudaine du
+feu qui dévorait son âme. Ce fut chez M. Chélan à un dîner de prêtres
+auquel le bon curé l'avait présenté comme un prodige d'instruction, il
+lui arriva de louer Napoléon avec fureur. Il se lia le bras droit contre
+la poitrine prétendit s'être disloqué le bras en remuant un tronc de
+sapin, et le porta pendant deux mois dans cette position gênante. Après
+cette peine afflictive, il se pardonna. Voilà le jeune homme de dix-neuf
+ans, mais faible en apparence, et à qui l'on en eût tout au plus donné
+dix-sept, qui, portant un petit paquet sous le bras, entrait dans la
+magnifique église de Verrières.</p>
+
+<p>Il la trouva sombre et solitaire. A l'occasion d'une fête, toutes les
+croisées de l'édifice avaient été couvertes d'étoffe cramoisie. Il en
+résultait, aux rayons du soleil, un effet de lumière éblouissant, du
+caractère le plus imposant et le plus religieux. Julien tressaillit.
+Seul dans l'église, il s'établit dans le banc qui avait la plus belle
+apparence. Il portait les armes de M. de Rênal.</p>
+
+<p>Sur le prie-Dieu, Julien remarqua un morceau de papier imprimé, étalé là
+comme pour être lu. Il y porta es yeux et vit:</p>
+
+<p><i>Détails de l'exécution et des derniers moments de Louis Jenrel, exécuté
+à Besançon, le...</i></p>
+
+<p>Le papier était déchiré. Au revers on lisait les deux premiers mots
+d'une ligne, c'étaient: <i>Le premier pas.</i></p>
+
+<p>&mdash;Qui a pu mettre ce papier là? dit Julien. Pauvre malheureux,
+ajouta-t-il avec un soupir, son nom finit comme le mien... et il froissa
+le papier.</p>
+
+<p>En sortant, Julien crut voir du sang près du bénitier, c'était de l'eau
+bénite qu'on avait répandue: le reflet des rideaux rouges qui couvraient
+les fenêtres la faisait paraître du sang.</p>
+
+<p>Enfin, Julien eut honte de sa terreur secrète.</p>
+
+<p>Serais-je un lâche? se dit-il, aux armes!</p>
+
+<p>Ce mot, si souvent répété dans les récits de batailles du vieux
+chirurgien, était héroïque pour Julien. Il se leva et marcha rapidement
+vers la maison de M. de Rênal.</p>
+
+<p>Malgré ses belles résolutions, dès qu'il l'aperçut à vingt pas de lui,
+il fut saisi d'une invincible timidité. La grille de fer était ouverte,
+elle lui semblait magnifique, il fallait entrer là-dedans.</p>
+
+<p>Julien n'était pas la seule personne dont le c&oelig;ur fût troublé par son
+arrivée dans cette maison. L'extrême timidité de M<sup>me</sup> de Rênal était
+déconcertée par l'idée de cet étranger, qui, d'après ses fonctions,
+allait se trouver constamment entre elle et ses enfants. Elle était
+accoutumée à avoir ses fils couchés dans sa chambre. Le matin, bien des
+larmes avaient coulé quand elle avait vu transporter leurs petits lits
+dans l'appartement destiné au précepteur. Ce fut en vain qu'elle demanda
+à son mari que le lit de Stanislas-Xavier, le plus jeune, fût reporté
+dans sa chambre.</p>
+
+<p>La délicatesse de femme était poussée à un point excessif chez M<sup>me</sup> de
+Rênal. Elle se faisait l'image la plus désagréable d'un être grossier et
+mal peigné, chargé de gronder ses enfants, uniquement parce qu'il savait
+le latin, un langage barbare pour lequel on fouetterait ses fils.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI-1" id="CHAPITRE_VI-1"></a>CHAPITRE VI<br /><br />
+L'ENNUI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Non so più cosa son,
+Cosa faccio.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MOZART: Figaro.</small></span></p></div>
+
+<p>Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était
+loin des regards des hommes, M<sup>me</sup> de Rênal sortait par la porte-fenêtre
+du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte
+d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement
+pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et
+avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.</p>
+
+<p>Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que
+l'esprit un peu romanesque de M<sup>me</sup> de Rênal eut d'abord l'idée que ce
+pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce
+à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la
+porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la
+sonnette. M<sup>me</sup> de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer
+chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la
+porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce
+lui dit tout près de l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous ici, mon enfant?</p>
+
+<p>Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de M<sup>me</sup>
+de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa
+beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. M<sup>me</sup> de Rênal avait
+répété sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux
+de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal resta interdite; ils étaient fort près l'un de l'autre à se
+regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout
+une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. M<sup>me</sup> de
+Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues
+si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle
+se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille; elle se
+moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi,
+c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et
+mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin?</p>
+
+<p>Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit-il timidement.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une
+voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux,
+vous me le promettez?</p>
+
+<p>S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une
+dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien:
+dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit
+qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il
+aurait un bel uniforme. M<sup>me</sup> de Rênal de son côté était complètement
+trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses
+jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se
+rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine
+publique. A sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille
+à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la
+dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de M<sup>me</sup> de Rênal, le
+contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand
+événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se
+trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en
+chemise et si près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.</p>
+
+<p>De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément
+ému M<sup>me</sup> de Rênal; jamais une apparition aussi gracieuse n'avait succédé
+à des craintes plus inquiétantes. Ainsi ses jolis enfants, si soignés
+par elle, ne tomberaient pas dans les mains d'un prêtre sale et grognon.
+A peine entrée sous le vestibule, elle se retourna vers Julien qui la
+suivait timidement. Son air étonné, à l'aspect d'une maison si belle,
+était une grâce de plus aux yeux de M<sup>me</sup> de Rênal. Elle ne pouvait en
+croire ses yeux, il lui semblait surtout que le précepteur devait avoir
+un habit noir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-il vrai, monsieur, lui dit-elle, en s'arrêtant encore, et
+craignant mortellement de se tromper, tant sa croyance la rendait
+heureuse, vous savez le latin?</p>
+
+<p>Ces mots choquèrent l'orgueil de Julien et dissipèrent le charme dans
+lequel il vivait depuis un quart d'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, lui dit-il, en cherchant à prendre un air froid. Je sais
+le latin aussi bien que M. le curé et même quelquefois il a la bonté de
+dire mieux que lui.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant; il s'était
+arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes
+enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons?</p>
+
+<p>Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup
+oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure
+de M<sup>me</sup> de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des
+vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan.
+Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix
+défaillante:</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout.</p>
+
+<p>Ce fut en ce moment seulement, quand son inquiétude pour ses enfants fut
+tout à fait dissipée, que M<sup>me</sup> de Rênal fut frappée de l'extrême beauté
+de Julien. La forme presque féminine de ses traits, et son air
+d'embarras, ne semblèrent point ridicules à une femme extrêmement timide
+elle-même. L'air mâle que l'on trouve communément nécessaire à la beauté
+d'un homme lui eût fait peur.</p>
+
+<p>&mdash;Quel âge avez-vous, monsieur? dit-elle à Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt dix-neuf ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils aîné a onze ans, reprit M<sup>me</sup> de Rênal tout à fait rassurée, ce
+sera presque un camarade pour vous, vous lui parlerez raison. Une fois
+son père a voulu le battre; l'enfant a été malade pendant toute une
+semaine, et cependant c'était un bien petit coup.</p>
+
+<p>Quelle différence avec moi, pensa Julien. Hier encore mon père m'a
+battu. Que ces gens riches sont heureux!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal en était déjà à saisir les moindres nuances de ce qui se
+passait dans l'âme du précepteur; elle prit ce mouvement de tristesse
+pour de la timidité, et voulut l'encourager.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom, monsieur? lui dit-elle, avec un accent et une
+grâce dont Julien sentit tout le charme, sans pouvoir s'en rendre
+compte.</p>
+
+<p>&mdash;On m'appelle Julien Sorel, madame; je tremble en entrant pour la
+première fois de ma vie dans une maison étrangère j'ai besoin de votre
+protection et que vous me pardonniez bien des choses les premiers jours.
+Je n'ai jamais été au collège, j'étais trop pauvre; je n'ai jamais parlé
+à d'autres hommes que mon cousin le chirurgien-major, membre de la
+Légion d'honneur, et M. le curé Chélan. Il vous rendra bon témoignage de
+moi. Mes frères m'ont toujours battu, ne les croyez pas s'ils vous
+disent du mal de moi, pardonnez mes fautes, madame, je n'aurai jamais
+mauvaise intention.</p>
+
+<p>Julien se rassurait pendant ce long discours, il examinait M<sup>me</sup> de Rênal.
+Tel est l'effet de la grâce parfaite quand elle est naturelle au
+caractère, et que surtout la personne qu'elle décore ne songe pas à
+avoir de la grâce; Julien, qui se connaissait fort bien en beauté
+féminine eût juré dans cet instant qu'elle n'avait que vingt ans. Il eut
+sur-le-champ l'idée hardie de lui baiser la main. Bientôt il eut peur de
+son idée, un instant après, il se dit: Il y aurait de la lâcheté à moi
+de ne pas exécuter une action qui peut m'être utile, et diminuer le
+mépris que cette belle dame a probablement pour un pauvre ouvrier à
+peine arraché à la scie. Peut-être Julien fut-il un peu encouragé par ce
+mot de joli garçon, que depuis six mois il entendait répéter le dimanche
+par quelques jeunes filles. Pendant ces débats intérieurs, M<sup>me</sup> de Rênal
+lui adressait deux ou trois mots d'instruction sur la façon de débuter
+avec les enfants. La violence que se faisait Julien le rendit de nouveau
+fort pâle; il dit, d'un air contraint:</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, madame, je ne battrai vos enfants; je le jure devant Dieu. Et
+en disant ces mots, il osa prendre la main de M<sup>me</sup> de Rênal, et la porter
+à ses lèvres. Elle fut étonnée de ce geste, et par réflexion choquée.
+Comme il faisait très chaud, son bras était tout à fait nu sous son
+châle, et le mouvement de Julien, en portant la main à ses lèvres,
+l'avait entièrement découvert. Au bout de quelques instants, elle se
+gronda elle-même, il lui sembla qu'elle n'avait pas été assez rapidement
+indignée.</p>
+
+<p>M. de Rênal qui avait entendu parler, sortit de son cabinet, du même air
+majestueux et paterne qu'il prenait lorsqu'il faisait des mariages à la
+mairie, il dit à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Il est essentiel que je vous parle avant que les enfants ne vous
+voient.</p>
+
+<p>Il fit entrer Julien dans un cabinet et retint sa femme qui voulait les
+laisser seuls. La porte fermée, M. de Rênal s'assit avec gravité.</p>
+
+<p>&mdash;M. le curé m'a dit que vous étiez un bon sujet, tout le monde vous
+traitera ici avec honneur, et si je suis content j'aiderai à vous faire
+par la suite un petit établissement. Je veux que vous ne voyiez plus ni
+parents ni amis, leur ton ne peut convenir à mes enfants. Voici
+trente-six francs pour le premier mois; mais j'exige votre parole de ne
+pas donner un sou de cet argent à votre père.</p>
+
+<p>M. de Rênal était piqué contre le vieillard, qui, dans cette affaire,
+avait été plus fin que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, <i>monsieur</i>, car d'après mes ordres tout le monde ici va vous
+appeler monsieur et vous sentirez l'avantage d'entrer dans une maison de
+gens comme il faut, maintenant, monsieur, il n'est pas convenable que
+les enfants vous voient en veste. Les domestiques l'ont-il aperçu? dit
+M. de Rênal à sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, répondit-elle, d'un air profondément pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Mettez ceci, dit-il au jeune homme surpris, en lui donnant
+une redingote à lui. Allons maintenant chez M. Durand le marchand de
+draps.</p>
+
+<p>Plus d'une heure après, quand M. de Rênal rentra avec le nouveau
+précepteur tout habillé de noir, il retrouva sa femme assise à la même
+place. Elle se sentit tranquillisée par la présence de Julien, en
+l'examinant elle oubliait d'en avoir peur. Julien ne songeait point à
+elle, malgré toute sa méfiance du destin et des hommes, son âme dans ce
+moment n'était que celle d'un enfant; il lui semblait avoir vécu des
+années depuis l'instant où, trois heures auparavant, il était tremblant
+dans l'église. Il remarqua l'air glacé de M<sup>me</sup> de Rênal, il comprit
+qu'elle était en colère de ce qu'il avait osé lui baiser la main. Mais
+le sentiment d'orgueil que lui donnait le contact d'habits si différents
+de ceux qu'il avait coutume de porter, le mettait tellement hors de
+lui-même, et il avait tant envie de cacher sa joie, que tous ses
+mouvements avaient quelque chose de brusque et de fou. M<sup>me</sup> de Rênal le
+contemplait avec des yeux étonnés.</p>
+
+<p>&mdash;De la gravité, monsieur, lui dit M. de Rênal, si vous voulez être
+respecté de mes enfants et de mes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Julien, je suis gêné dans ces nouveaux habits; moi,
+pauvre paysan, je n'ai jamais porté que des vestes; j'irai, si vous le
+permettez, me renfermer dans ma chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Que te semble de cette nouvelle acquisition? dit M. de Rênal à sa
+femme.</p>
+
+<p>Par un mouvement presque instinctif, et dont certainement elle ne se
+rendit pas compte, M<sup>me</sup> de Rênal déguisa la vérité à son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point aussi enchantée que vous de ce petit paysan, vos
+prévenances en feront un impertinent que vous serez obligé de renvoyer
+avant un mois.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous le renverrons, ce sera une centaine de francs qu'il
+pourra m'en coûter, et Verrières sera accoutumée à voir un précepteur
+aux enfants de M. de Rênal. Ce but n'eût point été rempli si j'eusse
+laissé à Julien l'accoutrement d'un ouvrier. En le renvoyant, je
+retiendrai bien entendu l'habit noir complet que je viens de lever chez
+le drapier. Il ne lui restera que ce que je viens de trouver tout fait
+chez le tailleur, et dont je l'ai couvert.</p>
+
+<p>L'heure que Julien passa dans sa chambre parut un instant à M<sup>me</sup> de
+Rênal. Les enfants auxquels l'on avait annoncé le nouveau précepteur,
+accablaient leur mère de questions. Enfin Julien parut. C'était un autre
+homme. C'eût été mal parler que de dire qu'il était grave; c'était la
+gravité incarnée. Il fut présenté aux enfants, et leur parla d'un air
+qui étonna M. de Rênal lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour
+vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une
+leçon. Voici la sainte Bible dit-il en leur montrant un petit volume
+in-32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de
+Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau
+Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons faites-moi réciter
+la mienne.</p>
+
+<p>Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi les trois premiers
+mots d'un alinéa. Je réciterai par c&oelig;ur le livre sacré, règle de notre
+conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.</p>
+
+<p>Adolphe ouvrit le livre, lut deux mots, et Julien récita toute la page,
+avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait
+sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs
+parents, ouvraient de grandes yeux. Un domestique vint à la porte du
+salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord
+immobile, et disparut ensuite. Bientôt la femme de chambre de madame, et
+la cuisinière, arrivèrent près de la porte, alors Adolphe avait déjà
+ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la
+même facilité.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne
+fille fort dévote.</p>
+
+<p>L'amour-propre de M. de Rênal était inquiet; loin de songer à examiner
+le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques
+mots latins enfin, il put dire un vers d'Horace. Julien ne savait de
+latin que sa Bible. Il répondit en fronçant le sourcil:</p>
+
+<p>&mdash;Le saint ministère auquel je me destine m'a défendu de lire un poète
+aussi profane.</p>
+
+<p>M. de Rênal cita un assez grand nombre de prétendus vers d'Horace. Il
+expliqua à ses enfants ce que c'était qu'Horace; mais les enfants,
+frappés d'admiration, ne faisaient guère attention à ce qu'il disait.
+Ils regardaient Julien.</p>
+
+<p>Les domestiques étant toujours à la porte, Julien crut devoir prolonger
+l'épreuve:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut dit-il au plus jeune des enfants, que M. Stanislas-Xavier
+m'indique aussi un passade du livre saint.</p>
+
+<p>Le petit Stanislas, tout fier, lut tant bien que mal le premier mot d'un
+alinéa, et Julien dit toute la page. Pour que rien ne manquât au
+triomphe de M. de Rênal, comme Julien récitait, entrèrent M. Valenod, le
+possesseur des beaux chevaux normands, et M. Charcot de Maugiron,
+sous-préfet de l'arrondissement. Cette scène valut à Julien le titre de
+monsieur; les domestiques eux-mêmes n'osèrent pas le lui refuser.</p>
+
+<p>Le soir tout Verrières afflua chez M. de Rênal pour voir la merveille.
+Julien répondait à tous d'un air sombre qui tenait à distance. Sa gloire
+s'étendit si rapidement dans la ville, que peu de jours après M. de
+Rênal, craignant qu'on ne le lui enlevât, lui proposa de signer un
+engagement de deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, répondit froidement Julien, si vous vouliez me renvoyer
+je serais obligé de sortir. Un engagement qui me lie sans vous obliger à
+rien n'est point égal. Je le refuse.</p>
+
+<p>Julien sut si bien faire que moins d'un mois après son arrivée dans la
+maison, M. de Rênal lui-même le respectait. Le curé étant brouillé avec
+MM. de Rênal et Valenod, personne ne put trahir l'ancienne passion de
+Julien pour Napoléon, il n'en parlait qu'avec horreur..</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII-1" id="CHAPITRE_VII-1"></a>CHAPITRE VII<br /><br />
+LES AFFINITÉS ÉLECTIVES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Ils ne savent toucher le c&oelig;ur qu'en le froissant.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>UN MODERNE.</small></span></p></div>
+
+<p>Les enfants l'adoraient, lui ne les aimait point; sa pensée était
+ailleurs. Tout ce que ces marmots pouvaient faire ne l'impatientait
+jamais. Froid, juste, impassible, et cependant aimé, parce que son
+arrivée avait en quelque sorte chassé l'ennui de la maison, il fut un
+bon précepteur. Pour lui, il n'éprouvait que haine et horreur pour la
+haute société où il était admis, à la vérité au bas bout de la table ce
+qui explique peut-être la haine et l'horreur. Il y eut certains dîners
+d'apparat où il put à grand-peine contenir sa haine pour tout ce qui
+l'environnait. Un jour de la Saint-Louis entre autres, M. Valenod tenait
+le dé chez M. de Rênal, Julien fut sur le point de se trahir; il se
+sauva dans le jardin, sous prétexte de voir les enfants. Quels éloges de
+la probité, s'écria-t-il! on dirait que c'est la seule vertu; et
+cependant quelle considération, quel respect bas pour un homme qui
+évidemment a doublé et triplé sa fortune, depuis qu'il administre le
+bien des pauvres! je parierais qu'il gagne même sur les fonds destinés
+aux enfants trouvés, à ces pauvres, dont la misère est encore plus
+sacrée que celle des autres! Ah! monstres! monstres! Et moi aussi, je
+suis une sorte d'enfant trouvé, haï de mon père, de mes frères, de toute
+ma famille.</p>
+
+<p>Quelques jours avant la Saint-Louis, Julien, se promenant seul et disant
+son bréviaire dans un petit bois, qu'on appelle le Belvédère, et qui
+domine le Cours de la Fidélité, avait cherché en vain à éviter ses deux
+frères, qu'il voyait venir de loin par un sentier solitaire. La jalousie
+de ces ouvriers grossiers avait été tellement provoquée par le bel habit
+noir, par l'air extrêmement propre de leur frère, par le mépris sincère
+qu'il avait pour eux, qu'ils l'avaient battu au point de le laisser
+évanoui et tout sanglant. M<sup>me</sup> de Rênal, se promenant avec M. Valenod et
+le sous-préfet, arriva par hasard dans le petit bois; elle vit Julien
+étendu sur la terre et le crut mort. Son saisissement fut tel, qu'il
+donna de la jalousie à M. Valenod.</p>
+
+<p>Il prenait l'alarme trop tôt. Julien trouvait M<sup>me</sup> de Rênal fort belle,
+mais il la haïssait à cause de sa beauté; c'était le premier écueil qui
+avait failli arrêter sa fortune. Il lui parlait le moins possible afin
+de faire oublier le transport qui, le premier jour, l'avait porté à lui
+baiser la main.</p>
+
+<p>Élisa, la femme de chambre de M<sup>me</sup> de Rênal, n'avait pas manqué de
+devenir amoureuse du jeune précepteur; elle en parlait souvent à sa
+maîtresse. L'amour de M<sup>lle</sup> Élisa avait valu à Julien la haine d'un des
+valets. Un jour, il entendit cet homme qui disait à Élisa: Vous ne
+voulez plus me parler, depuis que ce précepteur crasseux est entré dans
+la maison. Julien ne méritait pas cette injure; mais, par instinct de
+joli garçon, il redoubla de soin pour sa personne. La haine de M.
+Valenod redoubla aussi. Il dit publiquement que tant de coquetterie ne
+convenait pas à un jeune abbé. A la soutane près c'était le costume que
+portait Julien.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal remarqua qu'il parlait plus souvent que de coutume à M<sup>lle</sup>
+Élisa; elle apprit que ces entretiens étaient causés par la pénurie de
+la très petite garde-robe de Julien. Il avait si peu de linge, qu'il
+était obligé de le faire laver fort souvent hors de la maison, et c'est
+pour ces petits soins qu'Élisa lui était utile. Cette extrême pauvreté,
+qu'elle ne soupçonnait pas, toucha M<sup>me</sup> de Rênal, elle eut envie de lui
+faire des cadeaux, mais elle n'osa pas; cette résistance intérieure fut
+le premier sentiment pénible que lui causa Julien. Jusque-là le nom de
+Julien, et le sentiment d'une joie pure et tout intellectuelle, étaient
+synonymes pour elle. Tourmentée par l'idée de la pauvreté de Julien, M<sup>me</sup>
+de Rênal parla à son mari de lui faire un cadeau de linge:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle duperie! répondit-il. Quoi! faire des cadeaux à un homme dont
+nous sommes parfaitement contents, et qui nous sert bien? ce serait dans
+le cas où il se négligerait qu'il faudrait stimuler son zèle.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal fut humiliée de cette manière de voir; elle ne l'eût pas
+remarquée avant l'arrivée de Julien. Elle ne voyait jamais l'extrême
+propreté de la mise d'ailleurs fort simple du jeune abbé, sans se dire:
+Ce pauvre garçon, comment peut-il faire?</p>
+
+<p>Peu à peu, elle eut pitié de tout ce qui manquait à Julien, au lieu d'en
+être choquée.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal était une de ces femmes de province, que l'on peut très
+bien prendre pour des sottes pendant les quinze premiers jours qu'on les
+voit. Elle n'avait aucune expérience de la vie, et ne se souciait pas de
+parler. Douée d'une âme délicate et dédaigneuse, cet instinct de bonheur
+naturel à tous les êtres faisait que, la plupart du temps, elle ne
+donnait aucune attention aux actions des personnages grossiers, au
+milieu desquels le hasard l'avait jetée.</p>
+
+<p>On l'eût remarquée pour le naturel et la vivacité d'esprit, si elle eût
+reçu la moindre éducation. Mais en sa qualité d'héritière, elle avait
+été élevée chez des religieuses adoratrices passionnées <i>du Sacré-C&oelig;ur
+de Jésus</i>, et animées d'une haine violente pour les Français ennemis des
+jésuites. M<sup>me</sup> de Rênal s'était trouvée assez de sens pour oublier
+bientôt, comme absurde, tout ce qu'elle avait appris au couvent; mais
+elle ne mit rien à la place, et finit par ne rien savoir. Les flatteries
+précoces dont elle avait été l'objet, en sa qualité d'héritière d'une
+grande fortune, et un penchant décidé à la dévotion passionnée, lui
+avaient donné une manière de vivre tout intérieure. Avec l'apparence de
+la condescendance la plus parfaite, et d'une abnégation de volonté, que
+les maris de Verrières citaient en exemple à leurs femmes, et qui
+faisait l'orgueil de M. de Rênal, la conduite habituelle de son âme
+était en effet le résultat de l'humeur la plus altière. Telle princesse,
+citée à cause de son orgueil, prête infiniment plus d'attention à ce que
+ses gentilshommes font autour d'elle, que cette femme si douce, si
+modeste en apparence, n'en donnait à tout ce que disait ou faisait son
+mari. Jusqu'à l'arrivée de Julien, elle n'avait réellement eu
+d'attention que pour ses enfants. Leurs petites maladies, leurs
+douleurs, leurs petites joies, occupaient toute la sensibilité de cette
+âme, qui, de la vie, n'avait adoré que Dieu, quand elle était au
+Sacré-C&oelig;ur de Besançon.</p>
+
+<p>Sans qu'elle daignât le dire à personne, un accès de fièvre d'un de ses
+fils la mettait presque dans le même état que si l'enfant eût été mort.
+Un éclat de rire grossier, un haussement d'épaules, accompagné de
+quelque maxime triviale sur la folie des femmes, avaient constamment
+accueilli les confidences de ce genre de chagrins, que le besoin
+d'épanchement l'avait portée à faire à son mari, dans les premières
+années de leur mariage. Ces sortes de plaisanteries, quand surtout elles
+portaient sur les maladies de ses enfants, retournaient le poignard dans
+le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Rênal. Voilà ce qu'elle trouva au milieu des
+flatteries empressées et mielleuses du couvent jésuitique où elle avait
+passé sa jeunesse. Son éducation fut faite par la douleur. Trop fière
+pour parler de ce genre de chagrins, même à son amie M<sup>me</sup> Derville, elle
+se figura que tous les hommes étaient comme son mari, M. Valenod et le
+sous-préfet Charcot de Maugiron. La grossièreté, et la plus brutale
+insensibilité à tout ce qui n'était pas intérêt d'argent, de préséance
+ou de croix; la haine aveugle pour tout raisonnement qui les
+contrariait, lui parurent des choses naturelles à ce sexe, comme porter
+des bottes et un chapeau de feutre.</p>
+
+<p>Après de longues années, M<sup>me</sup> de Rênal n'était pas encore accoutumée à
+ces gens à argent au milieu desquels il fallait vivre.</p>
+
+<p>De là le succès du petit paysan Julien. Elle trouva des jouissances
+douces, et toutes brillantes du charme de la nouveauté, dans la
+sympathie de cette âme noble et fière. M<sup>me</sup> de Rênal lui eut bientôt
+pardonné son ignorance extrême qui était une grâce de plus, et la
+rudesse de ses façons qu'elle parvint à corriger. Elle trouva qu'il
+valait la peine de l'écouter, même quand on parlait des choses les plus
+communes, même quand il s'agissait d'un pauvre chien écrasé, comme il
+traversait la rue, par la charrette d'un paysan allant au trot. Le
+spectacle de cette douleur donnait son gros rire à son mari, tandis
+qu'elle voyait se contracter les beaux sourcils noirs et si bien arqués
+de Julien. La générosité, la noblesse d'âme, l'humanité lui semblèrent
+peu à peu n'exister que chez ce jeune abbé. Elle eut pour lui seul toute
+la sympathie et même l'admiration que ces vertus excitent chez les âmes
+bien nées.</p>
+
+<p>A Paris, la position de Julien envers M<sup>me</sup> de Rênal eût été bien vite
+simplifiée; mais à Paris, l'amour est fils des romans. Le jeune
+précepteur et sa timide maîtresse auraient retrouvé dans trois ou quatre
+romans et jusque dans les couplets du Gymnase, l'éclaircissement de leur
+position. Les romans leur auraient tracé le rôle à jouer, montré le
+modèle à imiter, et ce modèle, tôt ou tard, et quoique sans nul plaisir,
+et peut-être en rechignant, la vanité eût forcé Julien à le suivre.</p>
+
+<p>Dans une petite ville de l'Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident
+eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres
+un jeune homme pauvre, et qui n'est qu'ambitieux parce que la
+délicatesse de son c&oelig;ur lui fait un besoin de quelques-unes des
+jouissances que donne l'argent, voit tous les jours une femme de trente
+ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement
+dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se
+fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.</p>
+
+<p>Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, M<sup>me</sup> de Rênal
+était attendrie jusqu'aux larmes. Julien la surprit un jour, pleurant
+tout à fait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, lui répondit-elle; appelez les enfants, allons nous
+promener.</p>
+
+<p>Elle prit son bras et s'appuya d'une façon qui parut singulière à
+Julien. C'était pour la première fois qu'elle l'avait appelé mon ami.</p>
+
+<p>Vers fa fin de la promenade, Julien remarqua qu'elle rougissait
+beaucoup. Elle ralentit le pas.</p>
+
+<p>&mdash;On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l'unique
+héritière d'une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de
+présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais
+vous prier d'accepter un petit présent, comme marque de ma
+reconnaissance. Il ne s'agit que de quelques louis pour vous faire du
+linge. Mais... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, madame? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de
+ceci à mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis petit, madame mais je ne suis pas bas, reprit Julien en
+s'arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa
+hauteur, c'est à quoi vous n'avez pas assez réfléchi. Je serais moins
+qu'un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi
+que ce soit de relatif à mon argent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal était atterrée.</p>
+
+<p>&mdash;M. le maire, continua Julien, m'a remis cinq fois trente-six francs
+depuis que j'habite sa maison; je suis prêt à montrer mon livre de
+dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit, même à M. Valenod qui me
+hait.</p>
+
+<p>A la suite de cette sortie, M<sup>me</sup> de Rênal était restée pâle et
+tremblante, et la promenade se termina sans que ni l'un ni l'autre pût
+trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L'amour pour M<sup>me</sup> de Rênal
+devint de plus en plus impossible dans le c&oelig;ur orgueilleux de Julien;
+quant à elle, elle le respecta, elle l'admira, elle en avait été grondée.
+Sous prétexte de réparer l'humiliation involontaire qu'elle lui avait
+causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces
+manières fit pendant huit jours le bonheur de M<sup>me</sup> de Rênal. Leur effet
+fut d'apaiser en partie la colère de Julien; il était loin d'y voir rien
+qui pût ressembler à un goût personnel.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et
+croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries!</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour
+que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son
+mari l'offre qu'elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait
+été repoussée.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un
+refus de la part d'un <i>domestique</i>?</p>
+
+<p>Et comme M<sup>me</sup> de Rênal se récriait sur ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses
+chambellans à sa nouvelle épouse: «<i>Tous ces gens-là</i>, lui dit-il, <i>sont nos
+domestiques</i>.» Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval,
+essentiel pour les préséances. Tout ce qui n'est pas gentilhomme, qui
+vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire
+deux mots à ce monsieur Julien, et lui donner cent francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami, dit M<sup>me</sup> de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins
+devant les domestiques!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en
+s'éloignant et pensant à la quotité de la somme.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va
+humilier Julien, et par ma faute! Elle eut horreur de son mari et se
+cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire
+de confidences.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était
+tellement contractée qu'elle ne put parvenir à prononcer la moindre
+parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu'elle serra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari?</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne le serais-je pas? répondit Julien avec un sourire amer; il
+m'a donné cent francs.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal le regarda comme incertaine.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bras, dit-elle enfin avec un accent de courage que
+Julien ne lui avait jamais vu.</p>
+
+<p>Elle osa aller jusque chez le libraire de Verrières, malgré son affreuse
+réputation de libéralisme. Là, elle choisit pour dix louis de livres
+qu'elle donna à ses fils. Mais ces livres étaient ceux qu'elle savait
+que Julien désirait. Elle exigea que là, dans la boutique du libraire,
+chacun des enfants écrivît son nom sur les livres qui lui étaient échus
+en partage. Pendant que M<sup>me</sup> de Rênal était heureuse de la sorte de
+réparation qu'elle avait l'audace de faire à Julien, celui-ci était
+étonné de la quantité de livres qu'il apercevait chez le libraire.
+Jamais il n'avait osé entrer en un lieu aussi profane; son c&oelig;ur
+palpitait. Loin de songer à deviner ce qui se passait dans le c&oelig;ur de
+M<sup>me</sup> de Rênal, il rêvait profondément au moyen qu'il y aurait, pour un
+jeune étudiant en théologie, de se procurer quelques-uns de ces livres.
+Enfin il eut l'idée qu'il serait possible, avec de l'adresse, de
+persuader à M. de Rênal qu'il fallait donner pour sujet de thème à ses
+fils l'histoire des gentilshommes célèbres nés dans la province. Après
+un mois de soins, Julien vit réussir cette idée, et à un tel point, que,
+quelque temps après, il osa hasarder, en parlant à M. de Rênal, la
+mention d'une action bien autrement pénible pour le noble maire, il
+s'agissait de contribuer à la fortune d'un libéral, en prenant un
+abonnement chez le libraire. M. de Rênal convenait bien qu'il était sage
+de donner à son fils aîné l'idée <i>de visu</i> de plusieurs ouvrages qu'il
+entendrait mentionner dans la conversation, lorsqu'il serait à l'École
+militaire, mais Julien voyait M. le maire s'obstiner à ne pas aller plus
+loin. Il soupçonnait une raison secrète, mais ne pouvait la deviner.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais, monsieur, lui dit-il un jour, qu'il y aurait une haute
+inconvenance à ce que le nom d'un bon gentilhomme tel qu'un Rênal parût
+sur le sale registre du libraire.</p>
+
+<p>Le front de M. de Rênal s'éclaircit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait aussi une bien mauvaise note, continua Julien, d'un ton plus
+humble, pour un pauvre étudiant en théologie, si l'on pouvait un jour
+découvrir que son nom a été sur le registre d'un libraire loueur de
+livres. Les libéraux pourraient m'accuser d'avoir demandé les livres les
+plus infâmes; qui sait même s'ils n'iraient pas jusqu'à écrire après mon
+nom les titres de ces livres pervers.</p>
+
+<p>Mais Julien s'éloignait de la trace. Il voyait la physionomie du maire
+reprendre l'expression de l'embarras et de l'humeur. Julien se tut. Je
+tiens mon homme, se dit-il.</p>
+
+<p>Quelques jours après, l'aîné des enfants interrogeant Julien sur un
+livre annoncé dans la <i>Quotidienne</i>, en présence de M. de Rênal:</p>
+
+<p>&mdash;Pour éviter tout sujet de triomphe au parti jacobin dit le jeune
+précepteur, et cependant me donner les moyens de répondre à M. Adolphe,
+on pourrait faire prendre un abonnement chez le libraire par le dernier
+de vos gens.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une idée qui n'est pas mal, dit M. de Rênal évidemment fort
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Toutefois il faudrait spécifier, dit Julien, de cet air grave et
+presque malheureux qui va si bien à de certaines gens, quand ils voient
+le succès des affaires qu'ils ont le plus longtemps désirées, il
+faudrait spécifier que le domestique ne pourra prendre aucun roman. Une
+fois dans la maison, ces livres dangereux pourraient corrompre les
+filles de madame, et le domestique lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez les pamphlets politiques, ajouta M. de Rênal, d'un air
+hautain. Il voulait cacher l'admiration que lui donnait le savant
+mezzo-termine inventé par le précepteur de ses enfants.</p>
+
+<p>La vie de Julien se composait ainsi d'une suite de petites négociations,
+et leur succès l'occupait beaucoup plus que le sentiment de préférence
+marquée qu'il n'eût tenu qu'à lui de lire dans le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>La position morale où il avait été toute sa vie se renouvelait chez M.
+le maire de Verrières. Là, comme à la scierie de son père, il méprisait
+profondément les gens avec qui il vivait, et en était haï. Il voyait
+chaque jour dans les récits faits par le sous-préfet, par M. Valenod,
+par les autres amis de la maison, à l'occasion de choses qui venaient de
+se passer sous leurs yeux, combien leurs idées ressemblaient peu à la
+réalité. Une action lui semblait-elle admirable? c'était celle-là
+précisément qui attirait le blâme des gens qui l'environnaient. Sa
+réplique intérieure était toujours: Quels monstres ou quels sots! Le
+plaisant, avec tant d'orgueil, c'est que souvent il ne comprenait
+absolument rien à ce dont on parlait.</p>
+
+<p>De la vie, il n'avait parlé avec sincérité qu'au vieux chirurgien-major;
+le peu d'idées qu'il avait étaient relatives aux campagnes de Bonaparte
+en Italie, ou à la chirurgie. Son jeune courage se plaisait au récit
+circonstancié des opérations les plus douloureuses; il se disait: Je
+n'aurais pas sourcillé.</p>
+
+<p>La première fois que M<sup>me</sup> de Rênal essaya avec lui une conversation
+étrangère à l'éducation des enfants, il se mit à parler d'opérations
+chirurgicales; elle pâlit et le pria de cesser.</p>
+
+<p>Julien ne savait rien au-delà. Ainsi, passant sa vie avec M<sup>me</sup> de Rênal,
+le silence le plus singulier s'établissait entre eux dès qu'ils étaient
+seuls. Dans le salon, quelle que fût l'humilité de son maintien, elle
+trouvait dans ses yeux un air de supériorité intellectuelle envers tout
+ce qui venait chez elle. Se trouvait-elle seule un instant avec lui,
+elle le voyait visiblement embarrassé. Elle en était inquiète, car son
+instinct de femme lui faisait comprendre que cet embarras n'était
+nullement tendre.</p>
+
+<p>D'après je ne sais quelle idée prise dans quelque récit de la bonne
+société, telle que l'avait vue le vieux chirurgien-major, dès qu'on se
+taisait dans un lieu où il se trouvait avec une femme, Julien se sentait
+humilié comme si ce silence eût été son tort particulier. Cette
+sensation était cent fois plus pénible dans le tête-à-tête. Son
+imagination remplie des notions les plus exagérées, les plus espagnoles,
+sur ce qu'un homme doit dire quand il est seul avec une femme, ne lui
+offrait dans son trouble que des idées inadmissibles. Son âme était dans
+les nues, et cependant il ne pouvait sortir du silence le plus
+humiliant. Ainsi son air sévère, pendant ses longues promenades avec M<sup>me</sup>
+de Rênal et les enfants, était augmenté par les souffrances les plus
+cruelles. Il se méprisait horriblement. Si par malheur il se forçait à
+parler, il lui arrivait de dire les choses les plus ridicules. Pour
+comble de misère, il voyait et s'exagérait son absurdité, mais ce qu'il
+ne voyait pas, c'était l'expression de ses yeux; ils étaient si beaux et
+annonçaient une âme si ardente, que, semblables aux bons acteurs, ils
+donnaient quelquefois un sens charmant à ce qui n'en avait pas. M<sup>me</sup> de
+Rênal remarqua que, seul avec elle, il n'arrivait jamais à dire quelque
+chose de bien que lorsque, distrait par quelque événement imprévu, il ne
+songeait pas à bien tourner un compliment. Comme les amis de la maison
+ne la gâtaient pas en lui présentant des idées nouvelles et brillantes,
+elle jouissait avec délices des éclairs d'esprit de Julien.</p>
+
+<p>Depuis la chute de Napoléon, toute apparence de galanterie est
+sévèrement bannie des m&oelig;urs de la province. On a peur d'être destitué.
+Les fripons cherchent un appui dans la congrégation; et l'hypocrisie a
+fait les plus beaux progrès même dans les classes libérales. L'ennui
+redouble. Il ne reste d'autre plaisir que la lecture et l'agriculture.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, riche héritière d'une tante dévote mariée à seize ans à un
+bon gentilhomme, n'avait de sa vie éprouvé ni vu rien qui ressemblât le
+moins du monde à l'amour. Ce n'était guère que son confesseur, le bon
+curé Chélan, qui lui avait parlé de l'amour, à propos des poursuites de
+M. Valenod, et il lui en avait fait une image si dégoûtante, que ce mot
+ne lui représentait que l'idée du libertinage le plus abject. Elle
+regardait comme une exception, ou même comme tout à fait hors de nature,
+l'amour tel qu'elle l'avait trouvé dans le très petit nombre de romans
+que le hasard avait mis sous ses yeux. Grâce à cette ignorance, M<sup>me</sup> de
+Rênal, parfaitement heureuse, occupée sans cesse de Julien, était loin
+de se faire le plus petit reproche.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII-1" id="CHAPITRE_VIII-1"></a>CHAPITRE VIII<br /><br />
+PETITS ÉVÉNEMENTS</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Then there were sighs, the deeper for suppression,
+And stolen glances, sweeter for the theft,
+And burning blushes, though for no transgression.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i> C. I, st 74.</small></span></p></div>
+
+<p>L'angélique douceur que M<sup>me</sup> de Rênal devait à son caractère et à son
+bonheur actuel n'était un peu altérée que quand elle venait à songer à
+sa femme de chambre Élisa. Cette fille fit un héritage, alla se
+confesser au curé Chélan et lui avoua le projet d'épouser Julien. Le
+curé eut une véritable joie du bonheur de son ami, mais sa surprise fut
+extrême, quand Julien lui dit d'un air résolu que l'offre de M<sup>lle</sup> Élisa
+ne pouvait lui convenir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, mon enfant, à ce qui se passe dans votre c&oelig;ur, dit le
+curé fronçant le sourcil; je vous félicite de votre vocation, si c'est à
+elle seule que vous devez le mépris d'une fortune plus que suffisante.
+Il y a cinquante-six ans sonnés que je suis curé de Verrières, et
+cependant, suivant toute apparence, je vais être destitué. Ceci
+m'afflige, et toutefois j'ai huit cents livres de rente. Je vous fais
+part de ce détail afin que vous ne vous fassiez pas d'illusions sur ce
+qui vous attend dans l'état de prêtre. Si vous songez à faire la cour
+aux hommes qui ont la puissance, votre perte éternelle est assurée. Vous
+pourrez faire fortune, mais il faudra nuire aux misérables, flatter le
+sous-préfet, le maire, l'homme considéré et servir ses passions: cette
+conduite, qui dans le monde s'appelle savoir-vivre, peut, pour un laïc,
+n'être pas absolument incompatible avec le salut, mais, dans notre état,
+il faut opter il s'agit de faire fortune dans ce monde ou dans l'autre,
+il n'y a pas de milieu. Allez, mon cher ami, réfléchissez, et revenez
+dans trois jours me rendre une réponse définitive. J'entrevois avec
+peine, au fond de votre caractère, une ardeur sombre qui ne m'annonce
+pas la modération et la parfaite abnégation des avantages terrestres
+nécessaires à un prêtre; j'augure bien de votre esprit; mais,
+permettez-moi de vous le dire, ajouta le bon curé, les larmes aux yeux,
+dans l'état de prêtre, je tremblerai pour votre salut.</p>
+
+<p>Julien avait honte de son émotion, pour la première fois de sa vie, il
+se voyait aimé; il pleurait avec délices et alla cacher ses larmes dans
+les grands bois au-dessus de Verrières.</p>
+
+<p>Pourquoi l'état où je me trouve? se dit-il enfin; je sens que je
+donnerais cent fois ma vie pour ce bon curé Chélan et cependant il vient
+de me prouver que je ne suis qu'un sot. C'est lui surtout qu'il
+m'importe de tromper, et il me devine. Cette ardeur secrète dont il me
+parle, c'est mon projet de faire fortune. Il me croit indigne d'être
+prêtre, et cela précisément quand je me figurais que le sacrifice de
+cinquante louis de rentes allait lui donner la plus haute idée de ma
+piété et de ma vocation.</p>
+
+<p>A l'avenir, continua Julien, je ne compterai que sur les parties de mon
+caractère que j'aurai éprouvées. Qui m'eût dit que je trouverais du
+plaisir à répandre des larmes! que j'aimerais celui qui me prouve que je
+ne suis qu'un sot!</p>
+
+<p>Trois jours après, Julien avait trouvé le prétexte dont il eût dû se
+munir dès le premier jour; ce prétexte était une calomnie, mais
+qu'importe? Il avoua au curé, avec beaucoup d'hésitation, qu'une raison
+qu'il ne pouvait lui expliquer parce qu'elle nuirait à un tiers, l'avait
+détourné tout d'abord de l'union projetée. C'était accuser la conduite
+d'Élisa. M. Chélan trouva dans ses manières un certain feu tout mondain,
+bien différent de celui qui eût dû animer un jeune lévite.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui dit-il encore, soyez un bon bourgeois de campagne,
+estimable et instruit, plutôt qu'un prêtre sans vocation.</p>
+
+<p>Julien répondit à ces nouvelles remontrances, fort bien, quant aux
+paroles: il trouvait les mots qu'eût employés un jeune séminariste
+fervent; mais le ton dont il les prononçait, mais le feu mal caché qui
+éclatait dans ses yeux alarmaient M. Chélan.</p>
+
+<p>Il ne faut pas trop mal augurer de Julien; il inventait correctement les
+paroles d'une hypocrisie cauteleuse et prudente. Ce n'est pas mal à son
+âge. Quant au ton et aux gestes, il vivait avec des campagnards, il
+avait été privé de la vue des grands modèles. Par la suite, à peine lui
+eut-il été donné d'approcher de ces messieurs, qu'il fut admirable pour
+les gestes comme pour les paroles.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal fut étonnée que la nouvelle fortune de sa femme de chambre
+ne rendît pas cette fille plus heureuse; elle la voyait aller sans cesse
+chez le curé, et en revenir les larmes aux yeux; enfin Élisa lui parla
+de son mariage.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal se crut malade; une sorte de fièvre l'empêchait de trouver
+le sommeil; elle ne vivait que lorsqu'elle avait sous les yeux sa femme
+de chambre ou Julien. Elle ne pouvait penser qu'à eux et au bonheur
+qu'ils trouveraient dans leur ménage. La pauvreté de cette petite maison
+où l'on devrait vivre avec cinquante louis de rentes, se peignait à elle
+sous des couleurs ravissantes. Julien pourrait très bien se faire avocat
+à Bray, la sous-préfecture à deux lieues de Verrières; dans ce cas elle
+le verrait quelquefois.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal crut sincèrement qu'elle allait devenir folle; elle le dit
+à son mari, et enfin tomba malade. Le soir même, comme sa femme de
+chambre la servait, elle remarqua que cette fille pleurait. Elle
+abhorrait Élisa dans ce moment, et venait de la brusquer, elle lui en
+demanda pardon. Les larmes d'Élisa redoublèrent; elle lui dit que si sa
+maîtresse le lui permettait, elle lui conterait tout son malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Dites répondit M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, il me refuse; des méchants lui auront dit du mal de
+moi, il les croit.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous refuse? dit M<sup>me</sup> de Rênal respirant à peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh qui, madame, si ce n'est M. Julien? répliqua la femme de chambre,
+en sanglotant. M. le curé n'a pu vaincre sa résistance; car M. le curé
+trouve qu'il ne doit pas refuser une honnête fille, sous prétexte
+qu'elle a été femme de chambre. Après tout, le père de M. Julien n'est
+autre chose qu'un charpentier; lui-même comment gagnait-il sa vie avant
+d'être chez madame?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal n'écoutait plus, l'excès du bonheur lui avait presque ôté
+l'usage de la raison. Elle se fit répéter plusieurs fois l'assurance que
+Julien avait refusé d'une façon positive, et qui ne permettait plus de
+revenir à une résolution plus sage.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tenter un dernier effort, dit-elle à sa femme de chambre, je
+parlerai à M. Julien.</p>
+
+<p>Le lendemain après le déjeuner, M<sup>me</sup> de Rênal se donna la délicieuse
+volupté de plaider la cause de sa rivale, et de voir la main et la
+fortune d'Élisa refusées constamment pendant une heure.</p>
+
+<p>Peu à peu Julien sortit de ses réponses compassées, et finit par
+répondre avec esprit aux sages représentations de M<sup>me</sup> de Rênal. Elle ne
+put résister au torrent de bonheur qui inondait son âme après tant de
+jours de désespoir. Elle se trouva mal tout à fait. Quand elle fut
+remise et bien établie dans sa chambre, elle renvoya tout le monde. Elle
+était profondément étonnée.</p>
+
+<p>Aurais-je de l'amour pour Julien? se dit-elle enfin.</p>
+
+<p>Cette découverte, qui dans tout autre moment l'aurait plongée dans les
+remords et dans une agitation profonde ne fut pour elle qu'un spectacle
+singulier, mais comme indifférent. Son âme, épuisée par tout ce qu'elle
+venait d'éprouver, n'avait plus de sensibilité au service des passions.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal voulut travailler, et tomba dans un profond sommeil, quand
+elle se réveilla elle ne s'effraya pas autant qu'elle l'aurait dû. Elle
+était trop heureuse pour pouvoir prendre en mal quelque chose. Naïve et
+innocente, jamais cette bonne provinciale n'avait torturé son âme, pour
+tâcher d'en arracher un peu de sensibilité à quelque nouvelle nuance de
+sentiment ou de malheur. Entièrement absorbée, avant l'arrivée de
+Julien, par cette masse de travail qui, loin de Paris, est le lot d'une
+bonne mère de famille, M<sup>me</sup> de Rênal pensait aux passions, comme nous
+pensons à la loterie: duperie certaine et bonheur cherché par les fous.</p>
+
+<p>La cloche du dîner sonna; M<sup>me</sup> de Rênal rougit beaucoup quand elle
+entendit la voix de Julien, qui amenait les enfants. Un peu adroite
+depuis qu'elle aimait, pour expliquer sa rougeur, elle se plaignit d'un
+affreux mal de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme sont toutes les femmes, lui répondit M. de Rênal, avec un
+gros rire. Il y a toujours quelque chose à raccommoder à ces
+machines-là!</p>
+
+<p>Quoique accoutumée à ce genre d'esprit, ce ton de voix choqua M<sup>me</sup> de
+Rênal. Pour se distraire, elle regarda la physionomie de Julien, il eût
+été l'homme le plus laid, que dans cet instant il lui eût plu.</p>
+
+<p>Attentif à copier les allures des gens de c&oelig;ur, dès les premiers beaux
+jours du printemps, M. de Rênal s'établit à Vergy, c'est le village
+rendu célèbre par l'aventure tragique de Gabrielle. A quelques
+centaines de pas des ruines si pittoresques de l'anciens église
+gothique, M. de Rênal possède un vieux château avec ses quatre tours, et
+un jardin dessiné comme celui des Tuileries, avec force bordures de bois
+et allées de marronniers taillés deux fois par an. Un champ voisin,
+planté de pommiers servait de promenade. Huit ou dix noyers magnifiques
+étaient au bout du verger; leur feuillage immense s'élevait peut-être à
+quatre-vingts pieds de hauteur.</p>
+
+<p>Chacun de ces maudits noyers, disait M. de Rênal quand sa femme les
+admirait me coûte la récolte d'un demi-arpent, le blé ne peut venir sous
+leur ombre.</p>
+
+<p>La vue de la campagne sembla nouvelle à M<sup>me</sup> de Rênal, son admiration
+allait jusqu'aux transports. Le sentiment dont elle était animée lui
+donnait de l'esprit et de la résolution. Dès le surlendemain de
+l'arrivée à Vergy M. de Rênal étant retourné à la ville, pour les
+affairés de la mairie, M<sup>me</sup> de Rênal prit des ouvriers à ses frais.
+Julien lui avait donné l'idée d'un petit chemin sablé, qui circulerait
+dans le verger et sous les grands noyers, et permettrait aux enfants de
+se promener dès le matin, sans que leurs souliers fussent mouillés par
+la rosée. Cette idée fut mise à exécution, moins de vingt-quatre heures
+après avoir été conçue. M<sup>me</sup> de Rênal passa toute la journée gaiement
+avec Julien à diriger les ouvriers.</p>
+
+<p>Lorsque le maire de Verrières revint de la ville, il fut bien surpris de
+trouver l'allée faite. Son arrivée surprit aussi M<sup>me</sup> de Rênal; elle
+avait oublié son existence. Pendant deux mois, il parla avec humeur de
+la hardiesse qu'on avait eue de faire, sans le consulter, une réparation
+aussi importante; mais M<sup>me</sup> de Rênal l'avait exécutée à ses frais, ce qui
+le consolait un peu.</p>
+
+<p>Elle passait ses journées à courir avec ses enfants dans le verger, et à
+faire la chasse aux papillons. On avait construit de grands capuchons de
+gaze claire, avec lesquels on prenait les pauvres <i>lépidoptères</i>. C'est le
+nom barbare que Julien apprenait à M<sup>me</sup> de Rênal. Car elle avait fait
+venir de Besançon le bel ouvrage de M. Godart; et Julien lui racontait
+les m&oelig;urs singulières de ces insectes.</p>
+
+<p>On les piquait sans pitié avec des épingles dans un grand cadre de
+carton arrangé aussi par Julien.</p>
+
+<p>Il y eut enfin entre M<sup>me</sup> de Rênal et Julien un sujet de conversation, il
+ne fut plus exposé à l'affreux supplice que lui donnaient les moments de
+silence.</p>
+
+<p>Ils se parlaient sans cesse, et avec un intérêt extrême quoique toujours
+de choses fort innocentes. Cette vie active, occupée et gaie, était du
+goût de tout le monde, excepté de M<sup>lle</sup> Élisa, qui se trouvait excédée de
+travail. Jamais dans le carnaval, disait-elle, quand il y a bal à
+Verrières, madame ne s'est donné tant de soins pour sa toilette; elle
+change de robes deux ou trois fois par Jour.</p>
+
+<p>Comme notre intention est de ne flatter personne, nous ne nierons point
+que M<sup>me</sup> de Rênal, qui avait une peau superbe, ne se fît arranger des
+robes qui laissaient les bras et la poitrine fort découverts. Elle était
+très bien faite, et cette manière de se mettre lui allait à ravir.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais vous <i>n'avez été si jeune</i>, madame, lui disaient ses amis de
+Verrières qui venaient dîner à Vergy. (C'est une façon de parler du
+pays.)</p>
+
+<p>Une chose singulière qui trouvera peu de croyance parmi nous, c'était
+sans intention directe que M<sup>me</sup> de Rênal se livrait à tant de soins. Elle
+y trouvait du plaisir; et, sans y songer autrement, tout le temps
+qu'elle ne passait pas à la chasse aux papillons avec les enfants et
+Julien, elle travaillait avec Élisa à bâtir des robes. Sa seule course à
+Verrières fut causée par l'envie d'acheter de nouvelles robes d'été
+qu'on venait d'apporter de Mulhouse.</p>
+
+<p>Elle ramena à Vergy une jeune femme de ses parentes. Depuis son mariage,
+M<sup>me</sup> de Rênal s'était liée insensiblement avec M<sup>me</sup> Derville qui autrefois
+avait été sa compagne au <i>Sacré-C&oelig;ur</i>.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Derville riait beaucoup de ce qu'elle appelait les idées folles de
+sa cousine: seule, jamais je n'y penserais, disait-elle. Ces idées
+imprévues qu'on eût appelées saillies à Paris, M<sup>me</sup> de Rênal en avait
+honte comme d'une sottise, quand elle était avec son mari; mais la
+présence de M<sup>me</sup> Derville lui donnait du courage. Elle lui disait d'abord
+ses pensées d'une voix timide; quand ces dames étaient longtemps seules,
+l'esprit de M<sup>me</sup> de Rênal s'animait, et une longue matinée solitaire
+passait comme un instant et laissait les deux amies fort gaies. A ce
+voyage, la raisonnable M<sup>me</sup> Derville trouva sa cousine beaucoup moins
+gaie et beaucoup plus heureuse.</p>
+
+<p>Julien, de son côté, avait vécu en véritable enfant depuis son sejour à
+la campagne, aussi heureux de courir à la suite des papillons que ses
+élèves. Après tant de contrainte et de politique habile, seul, loin des
+regards des hommes, et, par instinct, ne craignant point M<sup>me</sup> de Rênal,
+il se livrait au plaisir d'exister, si vif à cet âge, et au milieu des
+plus belles montagnes du monde.</p>
+
+<p>Dès l'arrivée de M<sup>me</sup> Derville il sembla à Julien qu'elle était son amie;
+il se hâta de lui montrer le point de vue que l'on a de l'extrémité de
+la nouvelle allée sous les grands noyers; dans le fait il est égal, si
+ce n'est supérieur à ce que la Suisse et les lacs d'Italie peuvent
+offrir de plus admirable. Si l'on monte la côte rapide qui commence à
+quelques pas de là, on arrive bientôt à de grands précipices bordés par
+des bois de chênes, qui s'avancent presque jusque sur la rivière. C'est
+sur les sommets de ces rochers coupés à pic, que Julien, heureux, libre,
+et même quelque chose de plus, roi de la maison, conduisait les deux
+amies, et jouissait de leur admiration pour ces aspects sublimes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi comme de la musique de Mozart disait M<sup>me</sup> Derville.</p>
+
+<p>La jalousie de ses frères, la présence d'un père despote et rempli
+d'humeur, avaient gâté aux yeux de Julien les campagnes des environs de
+Verrières. A Vergy il ne trouvait point de ces souvenirs amers; pour la
+première fois de sa vie il ne voyait point d'ennemi. Quand M. de Rênal
+était à la ville, ce qui arrivait souvent, il osait lire; bientôt, au
+lieu de lire la nuit, et encore en ayant soin de cacher sa lampe au fond
+d'un vase à fleurs renversé, il put se livrer au sommeil, le jour dans
+l'intervalle des leçons des enfants, il venait dans ces rochers avec le
+livre, unique règle de sa conduite et objet de ses transports. Il y
+trouvait à la fois bonheur, extase et consolation dans les moments de
+découragement.</p>
+
+<p>Certaines choses que Napoléon dit des femmes, plusieurs discussions sur
+le mérite des romans à la mode sous son règne, lui donnèrent alors, pour
+la première fois, quelques idées que tout autre jeune homme de son âge
+aurait eues depuis longtemps.</p>
+
+<p>Les grandes chaleurs arrivèrent. On prit l'habitude de passer les
+soirées sous un immense tilleul à quelques pas de la maison. L'obscurité
+y était profonde. Un soir, Julien parlait avec action, il jouissait avec
+délices du plaisir de bien parler et à des femmes jeunes; en
+gesticulant, il toucha la main de M<sup>me</sup> de Rênal qui était appuyée sur le
+dos d'une de ces chaises de bois peint que l'on place dans les jardins.</p>
+
+<p>Cette main se retira bien vite, mais Julien pensa qu'il était de son
+<i>devoir</i> d'obtenir que l'on ne retirât pas cette main quand il la
+touchait. L'idée d'un devoir à accomplir, et d'un ridicule ou plutôt
+d'un sentiment d'infériorité à encourir si l'on n'y parvenait pas,
+éloigna sur-le-champ tout plaisir de son c&oelig;ur.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX-1" id="CHAPITRE_IX-1"></a>CHAPITRE IX<br /><br />
+UNE SOIRÉE A LA CAMPAGNE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>La Didon de M. Guérin, esquisse charmante!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>STROMBECK.</small></span></p></div>
+
+<p>Ses regards le lendemain, quand il revit M<sup>me</sup> de Rênal étaient
+singuliers; il l'observait comme un ennemi avec lequel il va falloir se
+battre. Ces regards si différents de ceux de la veille, firent perdre la
+tête à M<sup>me</sup> de Rênal: elle avait été bonne pour lui, et il paraissait
+fâché. Elle ne pouvait détacher ses regards des siens.</p>
+
+<p>La présence de M<sup>me</sup> Derville permettait à Julien de moins parler et de
+s'occuper davantage de ce qu'il avait dans la tête. Son unique affaire,
+toute cette journée, fut de se fortifier par la lecture du livre inspiré
+qui retrempait son âme.</p>
+
+<p>Il abrégea beaucoup les leçons des enfants, et ensuite, quand la
+présence de M<sup>me</sup> de Rênal vint le rappeler tout à fait aux soins de sa
+gloire, il décida qu'il fallait absolument qu'elle permît ce soir-là que
+sa main restât dans la sienne.</p>
+
+<p>Le soleil en baissant, et rapprochant le moment décisif fit battre le
+c&oelig;ur de Julien d'une façon singulière. La nuit vint. Il observa avec
+une joie qui lui ôta un poids immense de dessus la poitrine, qu'elle
+serait fort obscure. Le ciel chargé de gros nuages, promenés par un vent
+très chaud, semblait annoncer une tempête. Les deux amies se promenèrent
+fort tard. Tout ce qu'elles faisaient ce soir-là semblait singulier à
+Julien. Elles jouissaient de ce temps, qui, pour certaines âmes
+délicates, semble augmenter le plaisir d'aimer.</p>
+
+<p>On s'assit enfin, M<sup>me</sup> de Rênal à côté de Julien, et M<sup>me</sup> Derville près de
+son amie. Préoccupé de ce qu'il allait tenter, Julien ne trouvait rien à
+dire. La conversation languissait.</p>
+
+<p>Serai-je aussi tremblant et malheureux au premier duel qui me
+viendra? se dit Julien, car il avait trop de méfiance et de lui et des
+autres, pour ne pas voir l'état de son âme.</p>
+
+<p>Dans sa mortelle angoisse, tous les dangers lui eussent semblé
+préférables. Que de fois ne désira-t-il pas voir survenir à M<sup>me</sup> de Rênal
+quelque affaire qui l'obligeât de rentrer à la maison et de quitter le
+jardin! La violence que Julien était obligé de se faire était trop forte
+pour que sa voix ne fût pas profondément altérée, bientôt la voix de M<sup>me</sup>
+de Rênal devint tremblante aussi, mais Julien ne s'en aperçut point.
+L'affreux combat que le devoir livrait à la timidité était trop pénible,
+pour qu'il fût en état de rien observer hors lui-même. Neuf heures trois
+quarts venaient de sonner à l'horloge du château sans qu'il eût encore
+rien osé. Julien, indigné de sa lâcheté, se dit: Au moment précis où
+dix heures sonneront, j'exécuterai ce que, pendant toute la journée je
+me suis promis de faire ce soir, ou je monterai chez moi me brûler la
+cervelle.</p>
+
+<p>Après un dernier moment d'attente et d'anxiété, pendant lequel l'excès
+de l'émotion mettait Julien comme hors de lui dix heures sonnèrent à
+l'horloge qui était au-dessus de sa tête. Chaque coup de cette cloche
+fatale retentissait dans sa poitrine, et y causait comme un mouvement
+physique.</p>
+
+<p>Enfin, comme le dernier coup de dix heures retentissait encore, il
+étendit la main, et prit celle de M<sup>me</sup> de Rênal, qui la retira aussitôt.
+Julien, sans trop savoir ce qu'il faisait, la saisit de nouveau. Quoique
+bien ému lui-même, il fut frappé de la froideur glaciale de la main
+qu'il prenait, il la serrait avec une force convulsive, on fit un
+dernier effort pour la lui ôter, mais enfin cette main lui resta.</p>
+
+<p>Son âme fut inondée de bonheur, non qu'il aimât M<sup>me</sup> de Rênal, mais un
+affreux supplice venait de cesser. Pour que M<sup>me</sup> Derville ne s'aperçût de
+rien, il se crut obligé de parler, sa voix alors était éclatante et
+forte. Celle de M<sup>me</sup> de Rênal, au contraire, trahissait tant d'émotion,
+que son amie la crut malade et lui proposa de rentrer. Julien sentit le
+danger: Si M<sup>me</sup> de Rênal rentre au salon, je vais retomber dans la
+position affreuse où j'ai passé la journée. J'ai tenu cette main trop
+peu de temps pour que cela compte comme un avantage qui m'est acquis.</p>
+
+<p>Au moment où M<sup>me</sup> Derville renouvelait la proposition de rentrer au
+salon, Julien serra fortement la main qu'on lui abandonnait.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, qui se levait déjà, se rassit en disant, d'une voix
+mourante:</p>
+
+<p>&mdash;Je me sens, à la vérité, un peu malade, mais le grand air me fait du
+bien.</p>
+
+<p>Ces mots confirmèrent le bonheur de Julien, qui, dans ce moment, était
+extrême: il parla, il oublia de feindre, il parut l'homme le plus
+aimable aux deux amies qui l'écoutaient. Cependant il y avait encore un
+peu de manque de courage dans cette éloquence qui lui arrivait tout à
+coup. Il craignait mortellement que M<sup>me</sup> Derville fatiguée du vent qui
+commençait à s'élever et qui précédait la tempête, ne voulût rentrer
+seule au salon. Alors il serait resté en tête-à-tête avec M<sup>me</sup> de Rênal.
+Il avait eu presque par hasard le courage aveugle qui suffit pour agir;
+mais il sentait qu'il était hors de sa puissance de dire le mot le plus
+simple à M<sup>me</sup> de Rênal. Quelque légers que fussent ses reproches, il
+allait être battu, et l'avantage qu'il venait d'obtenir anéanti.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, ce soir-là, ses discours touchants et emphatiques
+trouvèrent grâce devant M<sup>me</sup> Derville, qui très souvent le trouvait
+gauche comme un enfant, et peu amusant. Pour M<sup>me</sup> de Rênal la main dans
+celle de Julien, elle ne pensait à rien; elle se laissait vivre. Les
+heures qu'on passa sous ce grand tilleul que la tradition du pays dit
+planté par Charles le Téméraire, furent pour elle une époque de bonheur.
+Elle écoutait avec délices les gémissements du vent dans l'épais
+feuillage du tilleul, et le bruit de quelques gouttes rares qui
+commençaient à tomber sur ses feuilles les plus basses. Julien ne
+remarqua pas une circonstance qui l'eût bien rassuré; M<sup>me</sup> de Rênal, qui
+avait été obligée de lui ôter sa main, parce qu'elle se leva pour aider
+sa cousine à relever un vase de fleurs que le vent venait de renverser à
+leurs pieds, fut à peine assise de nouveau, qu'elle lui rendit sa main
+presque sans difficulté, et comme si déjà c'eût été entre eux une chose
+convenue.</p>
+
+<p>Minuit était sonné depuis longtemps; il fallut enfin quitter le jardin:
+on se sépara. M<sup>me</sup> de Rênal, transportée du bonheur d'aimer, était
+tellement ignorante, qu'elle ne se faisait aucun reproche. Le bonheur
+lui ôtait le sommeil. Un sommeil de plomb s'empara de Julien
+mortellement fatigué des combats que, toute la journée, la timidité et
+l'orgueil s'étaient livrés dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le lendemain on le réveilla à cinq heures; et, ce qui eût été cruel pour
+M<sup>me</sup> de Rênal, si elle l'eût su, à peine lui donna-t-il une pensée. Il
+avait fait son devoir, et un devoir héroïque. Rempli de bonheur par ce
+sentiment, il s'enferma à clef dans sa chambre, et se livra avec un
+plaisir tout nouveau à la lecture des exploits de son héros.</p>
+
+<p>Quand la cloche du déjeuner se fit entendre, il avait oublié, en lisant
+les bulletins de la grande armée, tous ses avantages de la veille. Il se
+dit, d'un ton léger, en descendant au salon: Il faut dire à cette femme
+que je l'aime.</p>
+
+<p>Au lieu de ces regards chargés de volupté, qu'il s'attendait à
+rencontrer, il trouva la figure sévère de M. de Rênal, qui, arrivé
+depuis deux heures de Verrières, ne cachait point son mécontentement de
+ce que Julien passait toute la matinée sans s'occuper des enfants. Rien
+n'était laid comme cet homme important, ayant de l'humeur et croyant
+pouvoir la montrer.</p>
+
+<p>Chaque mot aigre de son mari perçait le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de Rênal. Quant à
+Julien, il était tellement plongé dans l'extase, encore si occupé des
+grandes choses qui, pendant plusieurs heures, venaient de passer devant
+ses yeux, qu'à peine d'abord put-il rabaisser son attention jusqu'à
+écouter les propos durs que lui adressait M. de Rênal. Il lui dit enfin,
+assez brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;J'étais malade.</p>
+
+<p>Le ton de cette réponse eût piqué un homme beaucoup moins susceptible
+que le maire de Verrières, il eut quelque idée de répondre à Julien en
+le chassant à l'instant. Il ne fut retenu que par la maxime qu'il
+s'était faite de ne jamais trop se hâter en affaires.</p>
+
+<p>Ce jeune sot, se dit-il bientôt, s'est fait une sorte de réputation
+dans ma maison, le Valenod peut le prendre chez lui, ou bien il épousera
+Élisa, et dans les deux cas au fond du c&oelig;ur, il pourra se moquer de
+moi.</p>
+
+<p>Malgré la sagesse de ses réflexions le mécontentement de M. de Rênal
+n'en éclata pas moins par une suite de mots grossiers qui, peu à peu,
+irritèrent Julien. M<sup>me</sup> de Rênal était sur le point de fondre en larmes.
+A peine le déjeuner fut-il fini, qu'elle demanda à Julien de lui donner
+le bras pour la promenade; elle s'appuyait sur lui avec amitié. A tout
+ce que M<sup>me</sup> de Rênal lui disait, Julien ne pouvait que répondre à
+demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Voilà bien les gens riches</i>!</p>
+
+<p>M. de Rênal marchait tout près d'eux; sa présence augmentait la colère
+de Julien. Il s'aperçut tout à coup que M<sup>me</sup> de Rênal s'appuyait sur son
+bras d'une façon marquée; ce mouvement lui fit horreur, il la repoussa
+avec violence et dégagea son bras.</p>
+
+<p>Heureusement M. de Rênal ne vit point cette nouvelle impertinence, elle
+ne fut remarquée que de M<sup>me</sup> Derville, son amie fondait en larmes. En ce
+moment M. de Rênal se mit à poursuivre à coups de pierres une petite
+paysanne qui avait pris un sentier abusif, et traversait un coin du
+verger.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Julien, de grâce modérez-vous, songez que nous avons tous des
+moments d'humeur, dit rapidement M<sup>me</sup> Derville.</p>
+
+<p>Julien la regarda froidement avec des yeux où se peignait le plus
+souverain mépris.</p>
+
+<p>Ce regard étonna M<sup>me</sup> Derville, et l'eût surprise bien davantage si elle
+en eût deviné la véritable expression; elle y eût lu comme un espoir
+vague de la plus atroce vengeance. Ce sont sans doute de tels moments
+d'humiliation qui ont fait les Robespierre.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Julien est bien violent, il m'effraye, dit tout bas M<sup>me</sup> Derville
+à son amie.</p>
+
+<p>&mdash;Il a raison d'être en colère, lui répondit celle-ci. Après les progrès
+étonnants qu'il a fait faire aux enfants qu'importe qu'il passe une
+matinée sans leur parler; il faut convenir que les hommes sont bien
+durs.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie M<sup>me</sup> de Rênal sentit une sorte de désir
+de vengeance contre son mari. La haine extrême qui animait Julien contre
+les riches allait éclater. Heureusement M. de Rênal appela son
+jardinier, et resta occupé avec lui à barrer avec des fagots d'épines le
+sentier abusif à travers le verger. Julien ne répondit pas un seul mot
+aux prévenances, dont pendant tout le reste de la promenade il fut
+l'objet. A peine M. de Rênal s'était-il éloigné, que les deux amies, se
+prétendant fatiguées, lui avaient demandé chacune un bras.</p>
+
+<p>Entre ces deux femmes dont un trouble extrême couvrait les joues de
+rougeur et d'embarras, la pâleur hautaine, l'air sombre et décidé de
+Julien formait un étrange contraste. Il méprisait ces femmes et tous les
+sentiments tendres.</p>
+
+<p>Quoi, se disait-il, pas même cinq cents francs de rente pour terminer
+mes études. Ah! comme je l'enverrais promener!</p>
+
+<p>Absorbé par ces idées sévères, le peu qu'il daignait comprendre des mots
+obligeants des deux amies lui déplaisait comme vide de sens, niais,
+faible, en un mot féminin.</p>
+
+<p>A force de parler pour parler, et de chercher à maintenir la
+conversation vivante, il arriva à M<sup>me</sup> de Rênal de dire que son mari
+était venu de Verrières parce qu'il avait fait marché, pour de la paille
+de maïs, avec un de ses fermiers. (Dans ce pays, c'est avec de la paille
+de maïs que l'on remplit les paillasses des lits.)</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari ne nous rejoindra pas, ajouta M<sup>me</sup> de Rênal; avec le jardinier
+et son valet de chambre, il va s'occuper d'achever le renouvellement des
+paillasses de la maison. Ce matin il a mis de la paille de mais dans
+tous les lits du premier étage, maintenant il est au second.</p>
+
+<p>Julien changea de couleur, il regarda M<sup>me</sup> de Rênal d'un air singulier,
+et bientôt la prit à part en quelque sorte en doublant le pas. M<sup>me</sup>
+Derville les laissa s'éloigner.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvez-moi la vie, dit Julien à M<sup>me</sup> de Rênal, vous seule le pouvez;
+car vous savez que le valet de chambre me hait à la mort. Je dois vous
+avouer, madame, que j'ai un portrait je l'ai caché dans la paillasse de
+mon lit.</p>
+
+<p>A ce mot M<sup>me</sup> de Rênal devint pâle à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Vous seule, madame, pouvez dans ce moment entrer dans ma chambre;
+fouillez, sans qu'il y paraisse, dans l'angle de la paillasse qui est le
+plus rapproché de la fenêtre, vous y trouverez une petite boîte de
+carton noir et lisse.</p>
+
+<p>&mdash;Elle renferme un portrait! dit M<sup>me</sup> de Rênal, pouvant à peine se tenir
+debout.</p>
+
+<p>Son air de découragement fut aperçu de Julien, qui aussitôt en profita.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une seconde grâce à vous demander, madame je vous supplie de ne
+pas regarder ce portrait, c'est mon secret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un secret! répéta M<sup>me</sup> de Rênal, d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>Mais, quoique élevée parmi les gens fiers de leur fortune et sensibles
+au seul intérêt d'argent, l'amour avait déjà mis de la générosité dans
+cette âme. Cruellement blessée, ce fut avec l'air du dévouement le plus
+simple que M<sup>me</sup> de Rênal fit à Julien les questions nécessaires pour
+pouvoir bien s'acquitter de sa commission.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, lui dit-elle en s'éloignant, une petite boîte ronde, de carton
+noir, bien lisse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, répondit Julien, de cet air dur que le danger donne aux
+hommes.</p>
+
+<p>Elle monta au second étage du château pâle comme si elle fût allée à la
+mort. Pour comble de misère, elle sentit qu'elle était sur le point de
+se trouver mal; mais la nécessité de rendre service à Julien lui rendit
+des forces.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'aie cette boîte, se dit-elle en doublant le pas.</p>
+
+<p>Elle entendit son mari parler au valet de chambre dans la chambre même
+de Julien. Heureusement ils passèrent dans celle des enfants. Elle
+souleva le matelas et plongea la main dans la paillasse avec une telle
+violence qu'elle s'écorcha les doigts. Mais quoique fort sensible aux
+petites douleurs de ce genre, elle n'eut pas la conscience de celle-ci,
+car presque en même temps elle sentit le poli de la boîte de carton.
+Elle la saisit et disparut.</p>
+
+<p>A peine fut-elle délivrée de la crainte d'être surprise par son mari,
+que l'horreur que lui causait cette boîte fut sur le point de la faire
+décidément se trouver mal.</p>
+
+<p>Julien est donc amoureux, et je tiens là le portrait de la femme qu'il
+aime!</p>
+
+<p>Assise sur une chaise dans l'antichambre de cet appartement, M<sup>me</sup> de
+Rênal était en proie à toutes les horreurs de la jalousie. Son extrême
+ignorance lui fut encore utile en ce moment, l'étonnement tempérait la
+douleur. Julien parut, saisit la boîte, sans remercier, sans rien dire
+et courut dans sa chambre où il fit du feu et la brûla à l'instant. Il
+était pâle, anéanti, il s'exagérait l'étendue du danger qu'il venait de
+courir.</p>
+
+<p>Le portrait de Napoléon, se disait-il en hochant la tête, trouvé caché
+chez un homme qui fait profession d'une telle haine pour l'usurpateur!
+trouvé par M. de Rênal, tellement ultra et tellement irrité! et pour
+comble d'imprudence, sur le carton blanc derrière le portrait des lignes
+écrites de ma main! et qui ne peuvent laisser aucun doute sur l'excès de
+mon admiration! et chacun de ces transports d'amour est daté! Il y en a
+d'avant-hier.</p>
+
+<p>Toute ma réputation tombée, anéantie en un moment! se disait Julien, en
+voyant brûler la boîte et ma réputation est tout mon bien, je ne vis que
+par elle... et encore, quelle vie, grand Dieu!</p>
+
+<p>Une heure après, la fatigue et la pitié qu'il sentait pour lui-même le
+disposaient à l'attendrissement. Il rencontra M<sup>me</sup> de Rênal et prit sa
+main qu'il baisa avec plus de sincérité qu'il n'avait jamais fait. Elle
+rougit de bonheur, et presque au même instant repoussa Julien avec la
+colère de la jalousie. La fierté de Julien si récemment blessée en fit
+un sot dans ce moment. Il ne vit en M<sup>me</sup> de Rênal qu'une femme riche, il
+laissa tomber sa main avec dédain et s'éloigna. Il alla se promener
+pensif dans le jardin, bientôt un sourire amer parut sur ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Je me promène là, tranquille comme un homme maître de son temps! Je ne
+m'occupe pas des enfants! je m'expose aux mots humiliants de M. de
+Rênal, et il aura raison. Il courut à la chambre des enfants.</p>
+
+<p>Les caresses du plus jeune qu'il aimait beaucoup calmèrent un peu sa
+cuisante douleur.</p>
+
+<p>Celui-là ne me méprise pas encore, pensa Julien. Mais bientôt il se
+reprocha cette diminution de douleur comme une nouvelle faiblesse. Ces
+enfants me caressent comme ils caresseraient le jeune chien de chasse
+que l'on a acheté hier.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X-1" id="CHAPITRE_X-1"></a>CHAPITRE X<br /><br />
+UN GRAND C&OElig;UR ET UNE PETITE FORTUNE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>But passion most dissembles, yet betrays,
+Even by its darkness; as the blackest sky
+Foretells the heaviest tempest.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i>, C. I, st. 73.</small></span></p></div>
+
+<p>M. de Rênal qui suivait toutes les chambres du château, revint dans
+celle des enfants avec les domestiques qui rapportaient les paillasses.
+L'entrée soudaine de cet homme fut pour Julien la goutte d'eau qui fait
+déborder le vase.</p>
+
+<p>Plus pâle, plus sombre qu'à l'ordinaire, il s'élança vers lui. M. de
+Rênal s'arrêta et regarda ses domestiques.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur lui dit Julien, croyez-vous qu'avec tout autre précepteur,
+vos enfants eussent fait les mêmes progrès qu'avec moi? Si vous répondez
+que non, continua Julien, sans laisser à M. de Rênal le temps de parler,
+comment osez-vous m'adresser le reproche que je les néglige?</p>
+
+<p>M. de Rênal, à peine remis de sa peur, conclut du ton étrange qu'il
+voyait prendre à ce petit paysan, qu'il avait en poche quelque
+proposition avantageuse, et qu'il allait le quitter. La colère de Julien
+s'augmentant à mesure qu'il parlait:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vivre sans vous, monsieur, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vraiment fâché de vous voir si agité, répondit M. de Rênal, en
+balbutiant un peu. Les domestiques étaient à dix pas occupés à arranger
+les lits.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas ce qu'il me faut, monsieur, reprit Julien hors de lui,
+songez à l'infamie des paroles que vous m'avez adressées, et devant des
+femmes encore!</p>
+
+<p>M. de Rênal ne comprenait que trop ce que demandait Julien, et un
+pénible combat déchirait son âme. Il arriva que Julien, effectivement
+fou de colère, s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Je sais où aller, monsieur, en sortant de chez vous.</p>
+
+<p>A ce mot, M. de Rênal vit Julien installé chez M. Valenod.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, lui dit-il enfin avec un soupir et de l'air dont il
+eût appelé le chirurgien pour l'opération la plus douloureuse, j'accède
+à votre demande. A compter d'après-demain, qui est le premier du mois,
+je vous donne cinquante francs par mois.</p>
+
+<p>Julien eut envie de rire et resta stupéfait: toute sa colère avait
+disparu.</p>
+
+<p>Je ne méprisais pas assez l'animal! se dit-il. Voilà sans doute la
+plus grande excuse que puisse faire une âme aussi basse.</p>
+
+<p>Les enfants qui écoutaient cette scène bouche béante coururent au
+jardin, dire à leur mère que M. Julien était bien en colère, mais qu'il
+allait avoir cinquante francs par mois.</p>
+
+<p>Julien les suivit par habitude sans même regarder M. de Rênal, qu'il
+laissa profondément irrité.</p>
+
+<p>Voilà cent soixante-huit francs, se disait le maire, que me coûte M.
+Valenod. Il faut absolument que je lui dise deux mots fermes sur son
+entreprise des fournitures pour les enfants trouvés.</p>
+
+<p>Un instant après, Julien se retrouva vis-à-vis M. de Rênal:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai à parler de ma conscience à M. Chélan, j'ai l'honneur de vous
+prévenir que je serai absent quelques heures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon cher Julien! dit M. de Rênal, en riant de l'air le plus faux,
+toute la journée si vous voulez, toute celle de demain, mon bon ami.
+Prenez le cheval du jardinier pour aller à Verrières.</p>
+
+<p>Le voilà, se dit M. de Rênal qui va rendre réponse à Valenod; il ne m'a
+rien promis, mais il faut laisser se refroidir cette tête de jeune
+homme.</p>
+
+<p>Julien s'échappa rapidement et monta dans les grands bois par lesquels
+on peut aller de Vergy à Verrières. Il ne voulait point arriver sitôt
+chez M. Chélan. Loin de désirer s'astreindre à une nouvelle scène
+d'hypocrisie, il avait besoin d'y voir clair dans son âme, et de donner
+audience à la foule de sentiments qui l'agitaient.</p>
+
+<p>J'ai gagné une bataille, se dit-il aussitôt qu'il se vit dans les bois
+et loin du regard des hommes, j'ai donc gagné une bataille!</p>
+
+<p>Ce mot lui peignait en beau toute sa position et rendit à son âme
+quelque tranquillité.</p>
+
+<p>Me voilà avec cinquante francs d'appointements par mois, il faut que M.
+de Rênal ait eu une belle peur. Mais de quoi?</p>
+
+<p>Cette méditation sur ce qui avait pu faire peur à l'homme heureux et
+puissant contre lequel une heure auparavant il était bouillant de
+colère, acheva de rasséréner l'âme de Julien. Il fut presque sensible un
+moment à la beauté ravissante des bois au milieu desquels il marchait.
+D'énormes quartiers de roches nues étaient tombés jadis au milieu de la
+forêt du côté de la montagne. De grands hêtres s'élevaient presque aussi
+haut que ces rochers dont l'ombre donnait une fraîcheur délicieuse à
+trois pas des endroits où la chaleur des rayons du soleil eût rendu
+impossible de s'arrêter.</p>
+
+<p>Julien prenait haleine un instant à l'ombre de ces grandes roches, et
+puis se remettait à monter. Bientôt par un étroit sentier à peine marqué
+et qui sert seulement aux gardiens des chèvres, il se trouva debout sur
+un roc immense et bien sûr d'être séparé de tous les hommes. Cette
+position physique le fit sourire, elle lui peignait la position qu'il
+brûlait d'atteindre au moral. L'air pur de ces montagnes élevées
+communiqua la sérénité et même la joie à son âme. Le maire de Verrières
+était bien toujours, à ses yeux, le représentant de tous les riches et
+de tous les insolents de la terre; mais Julien sentait que la haine qui
+venait de l'agiter, malgré la violence de ses mouvements, n'avait rien
+de personnel. S'il eût cessé de voir M. de Rênal, en huit jours il l'eût
+oublié, lui, son château, ses chiens, ses enfants et toute sa
+famille. Je l'ai forcé je ne sais comment, à faire le plus grand
+sacrifice. Quoi! plus de cinquante écus par an! un instant auparavant
+je m'étais tiré du plus grand danger. Voilà deux victoires en un jour;
+la seconde est sans mérite, il faudrait en deviner le comment. Mais à
+demain les pénibles recherches.</p>
+
+<p>Julien, debout sur son grand rocher regardait le ciel embrasé par un
+soleil d'août. Les cigales chantaient dans le champ au-dessous du
+rocher; quand elles se taisaient tout était silence autour de lui. Il
+voyait à ses pieds vingt lieues de pays. Quelque épervier parti des
+grandes roches au-dessus de sa tête était aperçu par lui, de temps à
+autre, décrivant en silence ses cercles immenses. L'&oelig;il de Julien
+suivait machinalement l'oiseau de proie. Ses mouvements tranquilles et
+puissants le frappaient, il enviait cette force, il enviait cet
+isolement.</p>
+
+<p>C'était la destinée de Napoléon, serait-ce un jour la sienne?</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI-1" id="CHAPITRE_XI-1"></a>CHAPITRE XI<br /><br />
+UNE SOIRÉE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Yet Julia's very coldness still was kind,
+And tremulously gentle her small hand
+Withdrew itself from his, but left behind
+A little pressure, thrilling, and so bland
+And slight, so very slight that to the mind.
+'Twas but a doubt.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i> C. I, st. 71.</small></span></p></div>
+
+<p>Il fallut pourtant paraître à Verrières. En sortant du presbytère, un
+heureux hasard fit que Julien rencontra M. Valenod auquel il se hâta de
+raconter l'augmentation de ses appointements.</p>
+
+<p>De retour à Vergy Julien ne descendit au jardin que lorsqu'il fut nuit
+close. Son âme était fatiguée de ce grand nombre d'émotions puissantes
+qui l'avaient agité dans cette journée, Que leur dirai-je? pensait-il
+avec inquiétude, en songeant aux dames. Il était loin de voir que son
+âme était précisément au niveau des petites circonstances qui occupent
+ordinairement tout l'intérêt des femmes. Souvent Julien était
+inintelligible pour M<sup>me</sup> Derville et même pour son amie, et à son tour,
+ne comprenait qu'à demi tout ce qu'elles lui disaient. Tel était l'effet
+de la force, et si j'ose parler ainsi de la grandeur des mouvements de
+passion qui bouleversaient l'âme de ce jeune ambitieux. Chez cet être
+singulier, c'était presque tous les jours tempête.</p>
+
+<p>En entrant ce soir-là au jardin, Julien était disposé à s'occuper des
+idées des jolies cousines. Elles l'attendaient avec impatience. Il prit
+sa place ordinaire, à côté de M<sup>me</sup> de Rênal. L'obscurité devint bientôt
+profonde. Il voulut prendre une main blanche que depuis longtemps il
+voyait près de lui, appuyée sur le dos d'une chaise. On hésita un peu,
+mais on finit par la lui retirer d'une façon qui marquait de l'humeur.
+Julien était disposé à se le tenir pour dit, et à continuer gaiement la
+conversation quand il entendit M. de Rênal qui s'approchait.</p>
+
+<p>Julien avait encore dans l'oreille les paroles grossières du matin. Ne
+serait-ce pas, se dit-il une façon de se moquer de cet être, si comblé
+de tous les avantages de la fortune, que de prendre possession de la
+main de sa femme, précisément en sa présence? Oui je le ferai, moi pour
+qui il a témoigné tant de mépris.</p>
+
+<p>De ce moment, la tranquillité si peu naturelle au caractère de Julien,
+s'éloigna bien vite; il désira avec anxiété, et sans pouvoir songer à
+rien autre chose, que M<sup>me</sup> de Rênal voulût bien lui laisser sa main.</p>
+
+<p>M. de Rênal parlait politique avec colère: deux ou trois industriels de
+Verrières devenaient décidément plus riches que lui, et voulaient le
+contrarier dans les élections. M<sup>me</sup> Derville l'écoutait. Julien irrité de
+ces discours approcha sa chaise de celle de M<sup>me</sup> de Rênal. L'obscurité
+cachait tous les mouvements. Il osa placer sa main très près du joli
+bras que la robe laissait à découvert. Il fut troublé, sa pensée ne fut
+plus à lui, il approcha sa joue de ce joli bras, il osa y appliquer ses
+lèvres.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal frémit. Son mari était à quatre pas; elle se hâta de
+donner sa main à Julien, et en même temps de le repousser un peu. Comme
+M. de Rênal continuait ses injures contre les gens de rien et les
+jacobins qui s'enrichissent, Julien couvrait la main qu'on lui avait
+laissée de baisers passionnés ou du moins qui semblaient tels à M<sup>me</sup> de
+Rênal. Cependant la pauvre femme avait eu la preuve, dans cette journée
+fatale que l'homme qu'elle adorait sans se l'avouer aimait ailleurs!
+Pendant toute l'absence de Julien, elle avait été en proie à un malheur
+extrême qui l'avait fait réfléchir.</p>
+
+<p>Quoi! j'aimerais, se disait-elle, j'aurais de l'amour! Moi, femme
+mariée, je serais amoureuse! Mais, se disait-elle, je n'ai jamais
+éprouvé pour mon mari cette sombre folie, qui fait que je ne puis
+détacher ma pensée de Julien. Au fond ce n'est qu'un enfant plein de
+respect pour moi! Cette folie sera passagère. Qu'importe à mon mari les
+sentiments que je puis avoir pour ce jeune homme? M. de Rênal serait
+ennuyé des conversations que j'ai avec Julien, sur des choses
+d'imagination. Lui, il pense à ses affaires. Je ne lui enlève rien pour
+le donner à Julien.</p>
+
+<p>Aucune hypocrisie ne venait altérer la pureté de cette âme naïve, égarée
+par une passion qu'elle n'avait jamais éprouvée. Elle était trompée,
+mais à son insu, et cependant un instinct de vertu était effrayé. Tels
+étaient les combats qui l'agitaient quand Julien parut au jardin. Elle
+l'entendit parler, presque au même instant elle le vit s'asseoir à ses
+côtés. Son âme fut comme enlevée par ce bonheur charmant qui depuis
+quinze jours l'étonnait plus encore qu'il ne la séduisait. Tout était
+imprévu pour elle. Cependant, après quelques instants, il suffit donc,
+se dit-elle, de la présence de Julien pour effacer tous ses torts? Elle
+fut effrayée; ce fut alors qu'elle lui ôta sa main.</p>
+
+<p>Les baisers remplis de passion, et tels que jamais elle n'en avait reçu
+de pareils lui firent tout à coup oublier que peut-être il aimait une
+autre femme. Bientôt il ne fut plus coupable à ses yeux. La cessation de
+la douleur poignante, fille du soupçon, la présence d'un bonheur que
+jamais elle n'avait même rêvé lui donnèrent des transports d'amour et de
+folle gaieté. Cette soirée fut charmante pour tout le monde, excepté
+pour le maire de Verrières qui ne pouvait oublier ses industriels
+enrichis. Julien né pensait plus à sa noire ambition, ni à ses projets
+si difficiles à exécuter. Pour la première fois de sa vie, il était
+entraîné par le pouvoir de la beauté. Perdu dans une rêverie vague et
+douce, si étrangère à son caractère, pressant doucement cette main qui
+lui plaisait comme parfaitement jolie il écoutait à demi le mouvement
+des feuilles du tilleul; agitées par ce léger vent de la nuit, et les
+chiens du moulin du Doubs qui aboyaient dans le lointain.</p>
+
+<p>Mais cette émotion était un plaisir et non une passion. En rentrant dans
+sa chambre, il ne songea qu'à un bonheur, celui de reprendre son livre
+favori, à vingt ans l'idée du monde et de l'effet à y produire l'emporte
+sur public des marques les plus bruyantes du mépris général.</p>
+
+<p>Quand l'affreuse idée de l'adultère et de toute l'ignominie que, dans
+son opinion, ce crime entraîne à sa suite, lui laissait quelque repos,
+et qu'elle venait à songer à la douceur de vivre avec Julien
+innocemment, et comme par le passé, elle se trouvait jetée dans l'idée
+horrible que Julien aimait une autre femme. Elle voyait encore sa pâleur
+quand il avait craint de perdre son portrait, ou de la compromettre en
+le laissant voir. Pour la première fois, elle avait surpris la crainte
+sur cette physionomie si tranquille et si noble. Jamais il ne s'était
+montré ému ainsi pour elle ou pour ses enfants. Ce surcroît de douleur
+arriva à toute l'intensité de malheur qu'il est donné à l'âme humaine de
+pouvoir supporter. Sans s'en douter, M<sup>me</sup> de Rênal jeta des cris qui
+réveillèrent sa femme de chambre. Tout à coup elle vit paraître auprès
+de son lit la clarté d'une lumière, et reconnut Élisa.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce vous qu'il aime? s'écria-t-elle dans sa folie.</p>
+
+<p>La femme de chambre, étonnée du trouble affreux dans lequel elle
+surprenait sa maîtresse, ne fit heureusement aucune attention à ce mot
+singulier. M<sup>me</sup> de Rênal sentit son imprudence:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai la fièvre, lui dit-elle, et, je crois, un peu de délire, restez
+auprès de moi.</p>
+
+<p>Tout à fait réveillée par la nécessité de se contraindre elle se trouva
+moins malheureuse; la raison reprit l'empire que l'état de demi-sommeil
+lui avait ôté. Pour se délivrer du regard fixe de sa femme de chambre,
+elle lui ordonna de lire le journal, et ce fut au bruit monotone de la
+voix de cette fille, lisant un long article de la <i>Quotidienne</i>, que M<sup>me</sup>
+de Rênal prit la résolution vertueuse de traiter Julien avec une
+froideur parfaite quand elle le reverrait.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII-1" id="CHAPITRE_XII-1"></a>CHAPITRE XII<br /><br />
+UN VOYAGE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>On trouve à Paris des gens élégants, il peut y avoir en province des
+gens à caractère.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SIEYES.</small></span></p></div>
+
+<p>Le lendemain, dès cinq heures, avant que M<sup>me</sup> de Rênal fût visible,
+Julien avait obtenu de son mari un congé de trois jours. Contre son
+attente, Julien se trouva le désir de la revoir, il songeait à sa main
+si jolie. Il descendit au jardin, M<sup>me</sup> de Rênal se fit longtemps
+attendre. Mais si Julien l'eût aimée, il l'eût aperçue derrière les
+persiennes à demi fermées du premier étage, le front appuyé contre la
+vitre. Elle le regardait. Enfin, malgré ses résolutions, elle se
+détermina à paraître au jardin. Sa pâleur habituelle avait fait place
+aux plus vives couleurs. Cette femme si naïve était évidemment agitée:
+un sentiment de contrainte et même de colère altérait cette expression
+de sérénité profonde et comme au-dessus de tous les vulgaires intérêts
+de la vie, qui donnait tant de charmes à cette figure céleste.</p>
+
+<p>Julien s'approcha d'elle avec empressement, il admirait ces bras si
+beaux qu'un châle jeté à la hâte laissait apercevoir. La fraîcheur de
+l'air du matin semblait augmenter encore l'état d'un teint que
+l'agitation de la nuit ne rendait que plus sensible à toutes les
+impressions. Cette beauté modeste et touchante, et cependant pleine de
+pensées que l'on ne trouve point dans les classes inférieures, semblait
+révéler à Julien une faculté de son âme qu'il n'avait jamais sentie.
+Tout entier à l'admiration des charmes que surprenait son regard avide,
+Julien ne songeait nullement à l'accueil amical qu'il s'attendait à
+recevoir. Il fut d'autant plus étonné de la froideur glaciale qu'on
+cherchait à lui montrer, et à travers laquelle il crut même distinguer
+l'intention de le remettre à sa place.</p>
+
+<p>Le sourire du plaisir expira sur ses lèvres; il se souvint du rang qu'il
+occupait dans la société, et surtout aux yeux d'une noble et riche
+héritière. En un moment il n'y eut plus sur sa physionomie que de la
+hauteur et de la colère contre lui-même. Il éprouvait un violent dépit
+d'avoir pu retarder son départ de plus d'une heure pour recevoir un
+accueil aussi humiliant.</p>
+
+<p>Il n'y a qu'un sot, se dit-il, qui soit en colère contre les autres:
+une pierre tombe parce qu'elle est pesante. Serai-je toujours un enfant?
+quand donc aurai-je contracté la bonne habitude de donner de mon âme à
+ces gens-là juste pour leur argent? Si je veux être estimé et d'eux et
+de moi-même, il faut leur montrer que c'est ma pauvreté qui est en
+commerce avec leur richesse; mais que mon c&oelig;ur est à mille lieues de
+leur insolence et placé dans une sphère trop haute pour être atteint par
+leurs petites marques de dédain ou de faveur.</p>
+
+<p>Pendant que ces sentiments se pressaient en foule dans l'âme du jeune
+précepteur sa physionomie mobile prenait l'expression de l'orgueil
+souffrant et de la férocité. M<sup>me</sup> de Rênal en fut toute troublée. La
+froideur vertueuse qu'elle avait voulu donner à son accueil fit place à
+l'expression de l'intérêt, et d'un intérêt animé par toute la surprise
+du changement subit qu'elle venait de voir. Les paroles vaines que l'on
+s'adresse le matin sur la santé, sur la beauté du jour, tarirent à la
+fois chez tous les deux. Julien, dont le jugement n'était troublé par
+aucune passion, trouva bien vite un moyen de marquer à M<sup>me</sup> de Rênal
+combien peu il se croyait avec elle dans des rapports d'amitié; il ne
+lui dit rien du petit voyage qu'il allait entreprendre la salua et
+partit.</p>
+
+<p>Comme elle le regardait aller, atterrée de la hauteur sombre qu'elle
+lisait dans ce regard si aimable la veille, son fils aîné, qui accourait
+du fond du jardin, lui dit en l'embrassant:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons congé, M. Julien s'en va pour un voyage.</p>
+
+<p>A ce mot, M<sup>me</sup> de Rênal se sentit saisie d'un froid mortel: elle était
+malheureuse par sa vertu, et plus malheureuse encore par sa faiblesse.</p>
+
+<p>Ce nouvel événement vint occuper toute son imagination; elle fut
+emportée bien au-delà des sages résolutions qu'elle devait à la nuit
+terrible qu'elle venait de passer. Il n'était plus question de résister
+à cet amant si aimable, mais de le perdre à jamais.</p>
+
+<p>Il fallut assister au déjeuner. Pour comble de douleur, M. de Rênal et
+M<sup>me</sup> Derville ne parlèrent que du départ de Julien. Le maire de Verrières
+avait remarqué quelque chose d'insolite dans le ton ferme avec lequel il
+avait demandé un congé.</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit paysan a sans doute en poche des propositions de quelqu'un.
+Mais ce quelqu'un, fût-ce M. Valenod, doit être un peu découragé par la
+somme de six cents francs, à laquelle maintenant il faut porter le
+déboursé annuel. Hier, à Verrières, on aura demandé un délai de trois
+jours pour réfléchir; et ce matin, afin de n'être pas obligé à me donner
+une réponse, le petit monsieur part pour la montagne. Être obligé de
+compter avec un misérable ouvrier qui fait l'insolent, voilà pourtant où
+nous en sommes arrivés!</p>
+
+<p>Puisque mon mari, qui ignore combien profondément il a blessé Julien,
+pense qu'il nous quittera, que dois-je croire moi-même? se dit M<sup>me</sup> de
+Rênal. Ah! tout est décidé!</p>
+
+<p>Afin de pouvoir du moins pleurer en liberté, et ne pas répondre aux
+questions de M<sup>me</sup> Derville, elle parla d'un mal de tête affreux, et se
+mit au lit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que c'est que les femmes, répéta M. de Rênal, il y a toujours
+quelque chose de dérangé à ces machines compliquées.</p>
+
+<p>Et il s'en alla goguenard.</p>
+
+<p>Pendant que M<sup>me</sup> de Rênal était en proie à ce qu'a de plus cruel la
+passion terrible dans laquelle le hasard l'avait engagée, Julien
+poursuivait son chemin gaiement au milieu des plus beaux aspects que
+puissent présenter les scènes de montagnes. Il fallait traverser la
+grande chaîne au nord de Vergy. Le sentier qu'il suivait, s'élevant peu
+à peu parmi de grands bois de hêtres, forme des zigzags infinis sur la
+pente de la haute montagne qui dessine au nord la vallée du Doubs.
+Bientôt les regards du voyageur, passant par-dessus les coteaux moins
+élevés qui contiennent le cours du Doubs vers le midi, s'étendirent
+jusqu'aux plaines fertiles de la Bourgogne et du Beaujolais. Quelque
+insensible que l'âme de ce jeune ambitieux fût à ce genre de beauté, il
+ne pouvait s'empêcher de s'arrêter de temps à autre, pour regarder un
+spectacle si vaste et si imposant.</p>
+
+<p>Enfin il atteignit le sommet de la grande montagne, près duquel il
+fallait passer pour arriver, par cette route de traverse, à la vallée
+solitaire qu'habitait Fouqué, le jeune marchand de bois son ami. Julien
+n'était point pressé de le voir, lui ni aucun autre être humain. Caché
+comme un oiseau de proie, au milieu des roches nues qui couronnent la
+grande montagne, il pouvait apercevoir de bien loin tout homme qui se
+serait approché de lui. Il découvrit une petite grotte au milieu de la
+pente presque verticale d'un des rochers. Il prit sa course, et bientôt
+fut établi dans cette retraite. Ici, dit-il avec des yeux brillants de
+joie, les hommes ne sauraient me faire de mal. Il eut l'idée de se
+livrer au plaisir d'écrire ses pensées, partout ailleurs si dangereux
+pour lui. Une pierre carrée lui servait de pupitre. Sa plume volait: il
+ne voyait rien de ce qui l'entourait. Il remarqua enfin que le soleil se
+couchait derrière les montagnes éloignées du Beaujolais.</p>
+
+<p>Pourquoi ne passerais-je pas la nuit ici? se dit-il; j'ai du pain, et
+je suis libre! Au son de ce grand mot son âme s'exalta; son hypocrisie
+faisait qu'il n'était pas libre même chez Fouqué. La tête appuyée sur
+les deux mains, regardant la plaine, Julien resta dans cette grotte plus
+heureux qu'il ne l'avait été de la vie, agité par ses rêveries et par
+son bonheur de liberté. Sans y songer il vit s'éteindre, l'un après
+l'autre, tous les rayons du crépuscule. Au milieu de cette obscurité
+immense, son âme s'égarait dans la contemplation de ce qu'il s'imaginait
+rencontrer un jour à Paris. C'était d'abord une femme bien plus belle et
+d'un génie bien plus élevé que tout ce qu'il avait pu voir en province.
+Il aimait avec passion, il était aimé. S'il se séparait d'elle pour
+quelques instants, c'était pour aller se couvrir de gloire, et mériter
+d'en être encore plus aimé.</p>
+
+<p>Même en lui supposant l'imagination de Julien, un jeune homme élevé au
+milieu des tristes vérités de la société de Paris, eût été réveillé à ce
+point de son roman par la froide ironie, les grandes actions auraient
+disparu avec l'espoir d'y atteindre, pour faire place à la maxime si
+connue: Quitte-t-on sa maîtresse, on risque, hélas! d'être trompé deux
+ou trois fois par jour. Le jeune paysan ne voyait rien entre lui et les
+actions les plus héroïques, que le manque d'occasion.</p>
+
+<p>Mais une nuit profonde avait remplacé le jour, et il y avait encore deux
+lieues à faire pour descendre au hameau habité par Fouqué. Avant de
+quitter la petite grotte, Julien alluma du feu et brûla avec soin tout
+ce qu'il avait écrit.</p>
+
+<p>Il étonna bien son ami en frappant à sa porte à une heure du matin. Il
+trouva Fouqué occupé à écrire ses comptes. C'était un jeune homme de
+haute taille, assez mal fait, avec de grands traits durs, un nez infini,
+et beaucoup de bonhomie cachée sous cet aspect repoussant.</p>
+
+<p>&mdash;T'es-tu donc brouillé avec ton M. de Rênal, que tu m'arrives ainsi à
+l'improviste?</p>
+
+<p>Julien lui raconta, mais comme il le fallait, les événements de la
+veille.</p>
+
+<p>&mdash;Reste avec moi, lui dit Fouqué, je vois que tu connais M. de Rênal, M.
+Valenod, le sous-préfet Maugiron, le curé Chélan; tu as compris les
+finesses du caractère de ces gens-là; te voilà en état de paraître aux
+adjudications. Tu sais l'arithmétique mieux que moi, tu tiendras mes
+comptes. Je gagne gros dans mon commerce. L'impossibilité de tout faire
+par moi-même, et la crainte de rencontrer un fripon dans l'homme que je
+prendrais pour associé, m'empêchent tous les jours d'entreprendre
+d'excellentes affaires. Il n'y a pas un mois que j'ai failli gagner six
+mille francs à Michaud de Saint-Amand, que je n'avais pas revu depuis
+six ans, et que j'ai trouvé par hasard à la vente de Pontarlier.
+Pourquoi n'aurais-tu pas gagné, toi, ces six mille francs ou du moins
+trois mille? car, si ce jour-là je t'avais eu avec moi, j'aurais mis
+l'enchère à cette coupe de bois, et tout le monde me l'eût bientôt
+laissée. Sois mon associé.</p>
+
+<p>Cette offre donna de l'humeur à Julien, elle dérangeait sa folie. Pendant
+tout le souper, que les deux amis préparèrent eux-mêmes comme des héros
+d'Homère, car Fouqué vivait seul, il montra ses comptes à Julien et lui
+prouva combien son commerce de bois présentait d'avantages. Fouqué avait
+la plus haute idée des lumières et du caractère de Julien.</p>
+
+<p>Quand enfin celui-ci fut seul dans sa petite chambre de bois de sapin:
+Il est vrai, se dit-il, je puis gagner ici quelques mille francs, puis
+reprendre avec avantage le métier de soldat ou celui de prêtre, suivant
+la mode qui alors régnera en France. Le petit pécule que j'aurai amassé,
+lèvera toutes les difficultés de détail. Solitaire dans cette montagne,
+j'aurai dissipé un peu l'affreuse ignorance où je suis de tant de choses
+qui occupent tous ces hommes de salon. Mais Fouqué renonce à se marier,
+il me répète que la solitude le rend malheureux. Il est évident que s'il
+prend un associé qui n'a pas de fonds à verser dans son commerce, c'est
+dans l'espoir de se faire un compagnon qui ne le quitte jamais.</p>
+
+<p>Tromperai-je mon ami? s'écria Julien avec humeur. Cet être, dont
+l'hypocrisie et l'absence de toute sympathie étaient les moyens
+ordinaires de salut, ne put cette fois supporter l'idée du plus petit
+manque de délicatesse envers un homme qui l'aimait.</p>
+
+<p>Mais tout à coup, Julien fut heureux, il avait une raison pour
+refuser. Quoi, je perdrais lâchement sept ou huit années! j'arriverais
+ainsi à vingt-huit ans; mais, à cet âge, Bonaparte avait fait ses plus
+grandes choses! Quand j'aurai gagné obscurément quelque argent en
+courant ces ventes de bois, et méritant la faveur de quelques fripons
+subalternes qui me dit que j'aurai encore le feu sacré avec lequel on se
+fait un nom.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Julien répondit d'un grand sang-froid au bon Fouqué,
+qui regardait l'affaire de l'association comme terminée, que sa vocation
+pour le saint ministère des autels ne lui permettait pas d'accepter.
+Fouqué n'en revenait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais songes-tu, lui répétait-il, que je t'associe, ou, si tu l'aimes
+mieux, que je te donne quatre mille francs par an? et tu veux retourner
+chez ton M. Rênal qui te méprise comme la boue de ses souliers! Quand tu
+auras deux cents louis devant toi, qu'est-ce qui t'empêche d'entrer au
+séminaire? Je te dirai plus, je me charge de te procurer la meilleure
+cure du pays. Car, ajouta Fouqué en baissant la voix, je fournis de bois
+à brûler M. le.... M. le..., M.... Je leur livre de l'essence de chêne
+de première qualité qu'ils ne me paient que comme du bois blanc, mais
+jamais argent ne fut mieux placé.</p>
+
+<p>Rien ne put vaincre la vocation de Julien, Fouqué finit par le croire un
+peu fou. Le troisième jour, de grand matin, Julien quitta son ami pour
+passer la journée au milieu des rochers de la grande montagne. Il
+retrouva sa petite grotte, mais il n'avait plus la paix de l'âme, les
+offres de son ami la lui avaient enlevée. Comme Hercule il se trouvait
+non entre le vice et la vertu, mais entre là médiocrité suivie d'un
+bien-être assuré et tous les rêves héroïques de sa jeunesse. Je n'ai
+donc pas une véritable fermeté, se disait-il; et c'était là le doute qui
+lui faisait le plus de mal. Je ne suis pas du bois dont on fait les
+grands hommes, puisque je crains que huit années passées à me procurer
+du pain, ne m'enlèvent cette énergie sublime qui fait faire les choses
+extraordinaires.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII-1" id="CHAPITRE_XIII-1"></a>CHAPITRE XIII<br /><br />
+LES BAS A JOUR</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Un roman: c'est un miroir qu'on promène le long d'un chemin.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SAINT RÉAL</small></span></p></div>
+
+<p>Quand Julien aperçut les ruines pittoresques de l'ancienne église de
+Vergy, il remarqua que, depuis l'avant-veille, il n'avait pas pensé une
+seule fois à M<sup>me</sup> de Rênal L'autre jour en partant cette femme m'a
+rappelé là distance infinie qui nous sépare, elle m'a traité comme le
+fils d'un ouvrier. Sans doute elle a voulu me marquer son repentir de
+m'avoir laissé sa main la veille... Elle est pourtant bien jolie, cette
+main! quel charme! quelle noblesse dans les regards de cette femme!</p>
+
+<p>La possibilité de faire fortune avec Fouqué donnait une certaine
+facilité aux raisonnements de Julien; ils n'étaient plus aussi souvent
+gâtés par l'irritation, et le sentiment vif de sa pauvreté et de sa
+bassesse aux yeux du monde. Placé comme sur un promontoire élevé, il
+pouvait juger et dominait pour ainsi dire l'extrême pauvreté et
+l'aisance qu'il appelait encore richesse. Il était loin de juger sa
+position en philosophe, mais il eut assez de clairvoyance pour se sentir
+différent après ce petit voyage dans la montagne.</p>
+
+<p>Il fut frappé du trouble extrême avec lequel M<sup>me</sup> de Rênal écouta le
+petit récit de son voyage, qu'elle lui avait demandé.</p>
+
+<p>Fouqué avait eu des projets de mariage, des amours malheureuses; de
+longues confidences à ce sujet avaient rempli les conversations des deux
+amis. Après avoir trouvé le bonheur trop tôt, Fouqué s'était aperçu
+qu'il n'était pas seul aimé. Tous ces récits avaient étonné Julien; il
+avait appris bien des choses nouvelles. Sa vie solitaire, toute
+d'imagination et de méfiance, l'avait éloigné de tout ce qui pouvait
+l'éclairer.</p>
+
+<p>Pendant son absence, la vie n'avait été pour M<sup>me</sup> de Rênal qu'une suite
+de supplices différents, mais tous intolérables, elle était réellement
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout, lui dit M<sup>me</sup> Derville, lorsqu'elle vit arriver Julien,
+indisposée comme tu l'es, tu n'iras pas ce soir au jardin, l'air humide
+redoublerait ton malaise.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Derville voyait avec étonnement que son amie toujours grondée par M.
+de Rênal, à cause de l'excessive simplicité de sa toilette, venait de
+prendre des bas à jour et de charmants petits souliers arrivés de Paris.
+Depuis trois jours, la seule distraction de M<sup>me</sup> de Rênal avait été de
+tailler, et de faire faire en toute hâte par Élisa, une robe d'été,
+d'une jolie petite étoffe fort à la mode. A peine cette robe put-elle
+être terminée, quelques instants après l'arrivée de Julien; M<sup>me</sup> de Rênal
+la mit aussitôt. Son amie n'eut plus de doutes. Elle aime, l'infortunée!
+se dit M<sup>me</sup> Derville. Elle comprit toutes les apparences singulières
+de sa maladie.</p>
+
+<p>Elle la vit parler à Julien. La pâleur succédait à la rougeur la plus
+vive. L'anxiété se peignait dans ses yeux attachés sur ceux du jeune
+précepteur. M<sup>me</sup> de Rênal s'attendait à chaque moment qu'il allait
+s'expliquer, et annoncer qu'il quittait la maison ou y restait. Julien
+n'avait garde de rien dire sur ce sujet, auquel il ne songeait pas.
+Après des combats affreux M<sup>me</sup> de Rênal osa enfin lui dire, d'une voix
+tremblante, et où se peignait toute sa passion:</p>
+
+<p>&mdash;Quitterez-vous vos élèves pour vous placer ailleurs?</p>
+
+<p>Julien fut frappé de la voix incertaine et du regard de M<sup>me</sup> de
+Rênal! Cette femme-là m'aime, se dit-il; mais après ce moment passager
+de faiblesse que se reproche son orgueil, et dès qu'elle ne craindra
+plus mon départ, elle reprendra sa fierté. Cette vue de la position
+respective fut, chez Julien, rapide comme l'éclair; il répondit en
+hésitant:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais beaucoup de peine à quitter des enfants si aimables et si
+bien nés, mais peut-être le faudra-t-il. On a aussi des devoirs envers
+soi.</p>
+
+<p>En prononçant la parole si bien nés (c'était un de ces mots
+aristocratiques que Julien avait appris depuis peu), il s'anima d'un
+profond sentiment d'anti-sympathie.</p>
+
+<p>Aux yeux de cette femme, moi, se disait-il, je ne suis pas bien né.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, en l'écoutant, admirait son génie, sa beauté, elle avait
+le c&oelig;ur percé de la possibilité de départ qu'il lui faisait entrevoir.
+Tous ses amis de Verrières, qui, pendant l'absence de Julien, étaient
+venus dîner à Vergy, lui avaient fait compliment, comme à l'envi, sur
+l'homme étonnant que son mari avait eu le bonheur de déterrer. Ce n'est
+pas que l'on comprît rien aux progrès des enfants. L'action de savoir
+par c&oelig;ur la Bible, et encore en latin, avait frappé les habitants de
+Verrières d'une admiration qui durera peut-être un siècle.</p>
+
+<p>Julien, ne parlant à personne, ignorait tout cela. Si M<sup>me</sup> de Rênal avait
+eu le moindre sang-froid, elle lui eût fait compliment de la réputation
+qu'il avait conquise, et l'orgueil de Julien rassuré, il eût été pour
+elle doux et aimable, d'autant plus que la robe nouvelle lui semblait
+charmante. M<sup>me</sup> de Rênal contente aussi de sa jolie robe, et de ce que
+lui en disait Julien, avait voulu faire un tour de jardin; bientôt elle
+avoua qu'elle était hors d'état de marcher. Elle avait pris le bras du
+voyageur, et, bien loin d'augmenter ses forces, le contact de ce bras
+les lui ôtait tout à fait.</p>
+
+<p>Il était nuit; à peine fut-on assis, que Julien, usant de son ancien
+privilège, osa approcher les lèvres du bras de sa jolie voisine, et lui
+prendre la main. Il pensait à la hardiesse dont Fouqué avait fait preuve
+avec ses maîtresses, et non à M<sup>me</sup> de Rênal; le mot bien nés pesait
+encore sur son c&oelig;ur. On lui serra la main, ce qui ne lui fit aucun
+plaisir. Loin d'être fier, ou du moins reconnaissant du sentiment que
+M<sup>me</sup> de Rênal trahissait ce soir-là par des signes trop évidents, la
+beauté, l'élégance, la fraîcheur le trouvèrent presque insensible. La
+pureté de l'âme l'absence de toute émotion haineuse prolongent sans
+doute la durée de la jeunesse. C'est la physionomie qui vieillit la
+première chez la plupart des jolies femmes.</p>
+
+<p>Julien fut maussade toute la soirée; jusqu'ici il n'avait été en colère
+qu'avec le hasard de la société, depuis que Fouqué lui avait offert un
+moyen ignoble d'arriver à l'aisance, il avait de l'humeur contre
+lui-même. Tout à ses pensées, quoique de temps en temps il dît quelques
+mots à ces dames, Julien finit, sans s'en apercevoir, par abandonner la
+main de M<sup>me</sup> de Rênal. Cette réaction bouleversa l'âme de cette pauvre
+femme; elle y vit la manifestation de son sort.</p>
+
+<p>Certaine de l'affection de Julien, peut-être sa vertu eût trouvé des
+forces contre lui. Tremblante de le perdre à jamais, sa passion l'égara
+jusqu'au point de reprendre la main de Julien que, dans sa distraction,
+il avait laissée appuyée sur le dossier d'une chaise. Cette action
+réveilla ce jeune ambitieux: il eût voulu qu'elle eût pour témoins tous
+ces nobles si fiers qui, à table, lorsqu'il était au bas bout avec les
+enfants, le regardaient avec un sourire si protecteur. Cette femme ne
+peut plus me mépriser: dans ce cas, se dit-il, je dois être sensible à
+sa beauté; je me dois à moi-même d'être son amant! Une telle idée ne lui
+fût pas venue avant les confidences naïves faites par son ami.</p>
+
+<p>La détermination subite qu'il venait de prendre forma une distraction
+agréable. Il se disait: il faut que j'aie une de ces deux femmes, il
+s'aperçut qu'il aurait beaucoup mieux aimé faire la cour à M<sup>me</sup> Derville;
+ce n'est pas qu'elle fût plus agréable, mais toujours elle l'avait vu
+précepteur honoré pour sa science, et non pas ouvrier charpentier, avec
+une veste de ratine pliée sous le bras, comme il était apparu à M<sup>me</sup> de
+Rênal.</p>
+
+<p>C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des
+yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que M<sup>me</sup> de Rênal
+se le figurait avec le plus de charme. Cette femme, que les bourgeois du
+pays disaient si hautaine, songeait rarement au rang et la moindre
+certitude l'emportait de beaucoup dans son esprit sur la promesse de
+caractère faite par le rang d'un homme. Un charretier qui eût montré de
+la bravoure eût été plus brave dans son esprit qu'un terrible capitaine
+de hussards garni de sa moustache et de sa pipe. Elle croyait l'âme de
+Julien plus noble que celle de tous ses cousins, tous gentilshommes de
+race et plusieurs d'entre eux titrés.</p>
+
+<p>En poursuivant la revue de sa position, Julien vit qu'il ne fallait pas
+songer à la conquête de M<sup>me</sup> Derville, qui s'apercevait probablement du
+goût que M<sup>me</sup> de Rênal montrait pour lui. Forcé de revenir à celle-ci:
+Que connais-je du caractère de cette femme? se dit Julien. Seulement
+ceci: avant mon voyage, je lui prenais la main, elle la retirait;
+aujourd'hui je retire ma main, elle la saisit et la serre. Belle
+occasion de lui rendre tous les mépris qu'elle a eus pour moi. Dieu sait
+combien elle a eu d'amants! elle ne se décide peut-être en ma faveur
+qu'à cause de la facilité des entrevues.</p>
+
+<p>Tel est, hélas! le malheur d'une excessive civilisation! A vingt ans,
+l'éducation d'un jeune homme, s'il a quelque éducation, est à mille
+lieues du laisser-aller, sans lequel l'amour n'est souvent que le plus
+ennuyeux des devoirs.</p>
+
+<p>Je me dois d'autant plus, continua la petite vanité de Julien, de
+réussir auprès de cette femme, que si jamais je fais fortune et que
+quelqu'un me reproche le bas emploi de précepteur, je pourrai faire
+entendre que l'amour m'avait jeté à cette place. Julien éloigna de
+nouveau sa main de celle de M<sup>me</sup> de Rênal, puis il la reprit en la
+serrant. Comme on rentrait au salon, vers minuit, M<sup>me</sup> de Rênal lui dit à
+mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous quitterez, vous partirez?</p>
+
+<p>Julien répondit en soupirant:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut bien que je parte, car je vous aime avec passion; c'est une
+faute... et quelle faute pour un jeune prêtre!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal s'appuya sur son bras, et avec tant d'abandon que sa joue
+sentit la chaleur de celle de Julien.</p>
+
+<p>Les nuits de ces deux êtres furent bien différentes. M<sup>me</sup> de Rênal était
+exaltée par les transports de la volupté morale la plus élevée. Une
+jeune fille coquette qui aime de bonne heure s'accoutume au trouble de
+l'amour; quand elle arrive à l'âge de la vraie passion, le charme de la
+nouveauté manque. Comme M<sup>me</sup> de Rênal n'avait jamais lu de romans, toutes
+les nuances de son bonheur étaient neuves pour elle. Aucune triste
+vérité ne venait la glacer, pas même le spectre de l'avenir. Elle se vit
+aussi heureuse dans dix ans qu'elle l'était en ce moment. L'idée même de
+la vertu et de la fidélité jurée à M. de Rênal, qui l'avait agitée
+quelques jours auparavant, se présenta en vain, on la renvoya comme un
+hôte importun. Jamais je n'accorderai rien à Julien se dit M<sup>me</sup> de Rênal,
+nous vivrons à l'avenir comme nous vivons depuis un mois. Ce sera un
+ami.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV-1" id="CHAPITRE_XIV-1"></a>CHAPITRE XIV<br /><br />
+LES CISEAUX ANGLAIS</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Une jeune fille de seize ans avait un teint de rose, et elle mettait du
+rouge.
+<br /><br /><span style="margin-left: 2em;"><small>POLIDORI</small></span></p></div>
+
+<p>Pour Julien, l'offre de Fouqué lui avait en effet enlevé tout bonheur;
+il ne pouvait s'arrêter à aucun parti.</p>
+
+<p>Hélas! peut-être manqué-je de caractère, j'eusse été un mauvais soldat
+de Napoléon. Du moins, ajouta-t-il, ma petite intrigue avec la maîtresse
+du logis va me distraire un moment.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, même dans ce petit incident subalterne,
+l'intérieur de son âme répondait mal à son langage cavalier. Il avait
+peur de M<sup>me</sup> de Rênal à cause de sa robe si jolie. Cette robe était à ses
+yeux l'avant-garde de Paris. Son orgueil ne voulut rien laisser au
+hasard et à l'inspiration du moment. D'après les confidences de Fouqué
+et le peu qu'il avait lu sur l'amour dans sa bible, il se fit un plan de
+campagne fort détaillé. Comme, sans se l'avouer, il était fort troublé,
+il écrivit ce plan.</p>
+
+<p>Le lendemain matin au salon, M<sup>me</sup> de Rênal fut un instant seule avec lui:</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous point d'autre nom que Julien? lui dit-elle.</p>
+
+<p>A cette demande si flatteuse, notre héros ne sut que répondre. Cette
+circonstance n'était pas prévue dans son plan. Sans cette sottise de
+faire un plan, l'esprit vif de Julien l'eût bien servi, la surprise
+n'eût fait qu'ajouter à la vivacité de ses aperçus.</p>
+
+<p>Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. M<sup>me</sup> de Rênal la lui pardonna
+bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. Et ce qui
+manquait précisément à ses yeux à cet homme, auquel on trouvait tant de
+génie, c'était l'air de la candeur.</p>
+
+<p>&mdash;Ton petit précepteur m'inspire beaucoup de méfiance, lui disait
+quelquefois M<sup>me</sup> Derville. Je lui trouve l'air de penser toujours et de
+n'agir qu'avec politique. C'est un sournois.</p>
+
+<p>Julien resta profondément humilié du malheur de n'avoir su que répondre
+à M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Un homme comme moi se doit de réparer cet échec, et saisissant le
+moment où l'on passait d'une pièce à l'autre, il crut de son devoir de
+donner un baiser à M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Rien de moins amené, rien de moins agréable, et pour lui et pour elle,
+rien de plus imprudent. Ils furent sur le point d'être aperçus. M<sup>me</sup> de
+Rênal le crut fou. Elle fut effrayée et surtout choquée. Cette sottise
+lui rappela M. Valenod.</p>
+
+<p>Que m'arriverait-il, se dit-elle, si j'étais seule avec lui? Toute sa
+vertu revint, parce que l'amour s'éclipsait.</p>
+
+<p>Elle s'arrangea de façon à ce qu'un de ses enfants restât toujours
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>La journée fut ennuyeuse pour Julien, il la passa toute entière à
+exécuter avec gaucherie son plan de séduction. Il ne regarda pas une
+seule fois M<sup>me</sup> de Rênal, sans que ce regard n'eût un pourquoi;
+cependant, il n'était pas assez sot pour ne pas voir qu'il ne
+réussissait point à être aimable et encore moins séduisant.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal ne revenait point de son étonnement de le trouver si gauche
+et en même temps si hardi. C'est la timidité de l'amour, dans un homme
+d'esprit! se dit-elle enfin, avec une joie inexprimable. Serait-il
+possible qu'il n'eût jamais été aimé de ma rivale.</p>
+
+<p>Après le déjeuner, M<sup>me</sup> de Rênal rentra dans le salon pour recevoir la
+visite de M. Charcot de Maugiron, le sous-préfet de Bray. Elle
+travaillait à un petit métier de tapisserie fort élevé. M<sup>me</sup> Derville
+était à ses côtés. Ce fut dans une telle position, et par le plus grand
+jour, que notre héros trouva convenable d'avancer sa botte et de presser
+le joli pied de M<sup>me</sup> de Rênal, dont le bas à jour et le joli soulier de
+Paris attiraient évidemment les regards du galant sous-préfet.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal eut une peur extrême; elle laissa tomber ses ciseaux, son
+peloton de laine, ses aiguilles, et le mouvement de Julien put passer
+pour une tentative gauche destinée à empêcher la chute des ciseaux qu'il
+avait vus glisser. Heureusement ces petits ciseaux d'acier anglais se
+brisèrent, et M<sup>me</sup> de Rênal ne tarit pas en regrets de ce que Julien ne
+s'était pas trouvé plus près d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez aperçu la chute avant moi, vous l'eussiez empêchée, au lieu
+de cela, votre zèle n'a réussi qu'à me donner un fort grand coup de
+pied.</p>
+
+<p>Tout cela trompa le sous-préfet, mais non M<sup>me</sup> Derville. Ce joli garçon a
+de bien sottes manières! pensa-t-elle; le savoir-vivre d'une capitale de
+province ne pardonne point ces sortes de fautes. M<sup>me</sup> de Rênal trouva le
+moment de dire à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>Julien voyait sa gaucherie, il avait de l'humeur.
+Il délibéra longtemps avec lui-même, pour savoir s'il devait se fâcher
+de ce mot: Je vous l'ordonne. Il fut assez sot pour penser: Elle
+pourrait me dire je l'ordonne, s'il s'agissait de quelque chose de
+relatif à l'éducation des enfants, mais en répondant à mon amour, elle
+suppose l'égalité. On ne peut aimer sans égalité...; et tout son esprit
+se perdit à faire des lieux communs sur l'égalité. Il se répétait avec
+colère ce vers de Corneille, que M<sup>me</sup> Derville lui avait appris quelques
+jours auparavant:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">«... L'amour.</td></tr>
+<tr><td align="left">Fait les égalités et ne les cherche pas.»</td></tr>
+</table>
+
+<p>Julien, s'obstinant à jouer le rôle d'un don Juan, lui qui de la vie
+n'avait eu de maîtresse, il fut sot à mourir toute la journée. Il n'eut
+qu'une idée juste, ennuyé de lui et de M<sup>me</sup> de Rênal, il voyait avec
+effroi s'avancer la soirée où il serait assis au jardin, à côté d'elle
+et dans l'obscurité. Il dit à M. de Rênal qu'il allait à Verrières voir
+le curé, il partit après dîner et ne rentra que dans la nuit.</p>
+
+<p>A Verrières, Julien trouva M. Chélan occupé à déménager; il venait enfin
+d'être destitué, le vicaire Maslon le remplaçait. Julien aida le bon
+curé, et il eut l'idée d'écrire à Fouqué que la vocation irrésistible
+qu'il se sentait pour le saint ministère l'avait empêché d'accepter
+d'abord ses offres obligeantes, mais qu'il venait de voir un tel exemple
+d'injustice que peut-être il serait plus avantageux à son salut de ne
+pas entrer dans les ordres sacrés.</p>
+
+<p>Julien s'applaudit de sa finesse à tirer parti de la destitution du curé
+de Verrières pour se laisser une porte ouverte et revenir au commerce,
+si dans son esprit la triste prudence l'emportait sur l'héroïsme.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV-1" id="CHAPITRE_XV-1"></a>CHAPITRE XV<br /><br />
+LE CHANT DU COQ</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Amour en latin faict amor
+Or donc provient d'amour la mort,
+Et, par avant, soulcy qui mord,
+Deuil, plours, pièges, forfaitz, remords...
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BLASON D'AMOUR.</small></span></p></div>
+
+<p>Si Julien avait eu un peu de l'adresse qu'il se supposait si
+gratuitement, il eût pu s'applaudir le lendemain de l'effet produit par
+son voyage à Verrières. Son absence avait fait oublier ses gaucheries.
+Ce jour-là encore, il fut assez maussade, sur le soir une idée ridicule
+lui vint et il la communiqua à M<sup>me</sup> de Rênal, avec une rare intrépidité.</p>
+
+<p>A peine fut-on assis au jardin, que, sans attendre une obscurité
+suffisante, Julien approcha sa bouche de l'oreille de M<sup>me</sup> de Rênal, et
+au risque de la compromettre horriblement, il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, cette nuit, à deux heures, j'irai dans votre chambre, je dois
+vous dire quelque chose.</p>
+
+<p>Julien tremblait que sa demande ne fût accordée son rôle de séducteur
+lui pesait si horriblement que, s'il eût pu suivre son penchant, il se
+fût retiré dans sa chambre pour plusieurs jours, et n'eût plus vu ces
+dames. Il comprenait que, par sa conduite savante de la veille, il avait
+gâté toutes les belles apparences du jour précédent, et ne savait
+réellement à quel saint se vouer.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal répondit avec une indignation réelle, et nullement
+exagérée, à l'annonce impertinente que Julien osait lui faire. Il crut
+voir du mépris dans sa courte réponse. Il est sûr que dans cette
+réponse, prononcée fort bas, le mot fi donc avait paru. Sous prétexte de
+quelque chose à dire aux enfants, Julien alla dans leur chambre, et à
+son retour il se plaça à côté de M<sup>me</sup> Derville et fort loin de M<sup>me</sup> de
+Rênal. Il s'ôta ainsi toute possibilité de lui prendre la main. La
+conversation fut sérieuse, et Julien s'en tira fort bien, à quelques
+moments de silence près, pendant lesquels il se creusait la
+cervelle. Que ne puis-je inventer quelque belle man&oelig;uvre, se disait-il,
+pour forcer M<sup>me</sup> de Rênal à me rendre ces marques de tendresse non
+équivoques qui me faisaient croire il y a trois jours, qu'elle était à
+moi!</p>
+
+<p>Julien était extrêmement déconcerté de l'état presque désespéré où il
+avait mis ses affaires. Rien cependant ne l'eût plus embarrassé que le
+succès.</p>
+
+<p>Lorsqu'on se sépara à minuit, son pessimisme lui fit croire qu'il
+jouissait du mépris de M<sup>me</sup> Derville, et que probablement il n'était
+guère mieux avec M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>De fort mauvaise humeur et très humilié, Julien ne dormit point. Il
+était à mille lieues de l'idée de renoncer à toute feinte, à tout
+projet, et de vivre au jour le jour avec M<sup>me</sup> de Rênal, en se contentant
+comme un enfant du bonheur qu'apporterait chaque journée.</p>
+
+<p>Il se fatigua le cerveau à inventer des man&oelig;uvres savantes; un instant
+après, il les trouvait absurdes; il était en un mot fort malheureux,
+quand deux heures sonnèrent à l'horloge du château.</p>
+
+<p>Ce bruit le réveilla comme le chant du coq réveilla saint Pierre. Il se
+vit au moment de l'événement le plus pénible. Il n'avait plus songé à sa
+proposition impertinente, depuis le moment où il l'avait faite; elle
+avait été si mal reçue!</p>
+
+<p>Je lui ai dit que j'irais chez elle à deux heures, se dit-il en se
+levant; je puis être inexpérimenté et grossier comme il appartient au
+fils d'un paysan, M<sup>me</sup> Derville me l'a fait assez entendre, mais du moins
+je ne serai pas faible.</p>
+
+<p>Julien avait raison de s'applaudir de son courage, jamais il ne s'était
+imposé une contrainte plus pénible. En ouvrant sa porte, il était
+tellement tremblant que ses genoux se dérobaient sous lui, et il fut
+forcé de s'appuyer contre le mur.</p>
+
+<p>Il était sans souliers. Il alla écouter à la porte de M. de Rênal, dont
+il put distinguer le ronflement. Il en fut désolé. Il n'y avait donc
+plus de prétexte pour ne pas aller chez elle. Mais grand Dieu, qu'y
+ferait-il? Il n'avait aucun projet, et quand il en aurait eu, il se
+sentait tellement troublé qu'il eût été hors d'état de les suivre.</p>
+
+<p>Enfin souffrant plus mille fois que s'il eût marché à la mort, il entra
+dans le petit corridor qui menait à la chambre de M<sup>me</sup> de Rênal. Il
+ouvrit la porte d'une main tremblante et en faisant un bruit effroyable.</p>
+
+<p>Il y avait de la lumière, une veilleuse brûlait sous la cheminée; il ne
+s'attendait pas à ce nouveau malheur. En le voyant entrer, M<sup>me</sup> de Rênal
+se jeta vivement hors de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Il y eut un peu de désordre. Julien oublia ses vains projets et revint à
+son rôle naturel: ne pas plaire à une femme si charmante lui parut le
+plus grand des malheurs. Il ne répondit à ses reproches qu'en se jetant
+à ses pieds, en embrassant ses genoux. Comme elle lui parlait avec une
+extrême dureté, il fondit en larmes.</p>
+
+<p>Quelques heures après, quand Julien sortit de la chambre de M<sup>me</sup> de
+Rênal, on eût pu dire, en style de roman, qu'il n'avait plus rien à
+désirer. En effet, il devait à l'amour qu'il avait inspiré et à
+l'impression imprévue qu'avaient produite sur lui des charmes
+séduisants, une victoire à laquelle ne l'eût pas conduit toute son
+adresse si maladroite.</p>
+
+<p>Mais, dans les moments les plus doux, victime d'un orgueil bizarre, il
+prétendit encore jouer le rôle d'un homme accoutumé à subjuguer des
+femmes: il fit des efforts d'attention incroyables pour gâter ce qu'il
+avait d'aimable. Au lieu d'être attentif aux transports qu'il faisait
+naître, et aux remords qui en relevaient la vivacité l'idée du devoir ne
+cessa jamais d'être présente à ses yeux. Il craignait un remords affreux
+et un ridicule éternel, s'il s'écartait du modèle idéal qu'il se
+proposait de suivre. En un mot, ce qui faisait de Julien un être
+supérieur fut précisément ce qui l'empêcha de goûter le bonheur qui se
+plaçait sous ses pas. C'est une jeune fille de seize ans, qui a des
+couleurs charmantes, et qui, pour aller au bal, a la folie de mettre du
+rouge.</p>
+
+<p>Mortellement effrayée de l'apparition de Julien, M<sup>me</sup> de Rênal fut
+bientôt en proie aux plus cruelles alarmes. Les pleurs et le désespoir
+de Julien la troublaient vivement.</p>
+
+<p>Même quand elle n'eut plus rien à lui refuser, elle repoussait Julien
+loin d'elle, avec une indignation réelle, et ensuite se jetait dans ses
+bras. Aucun projet ne paraissait dans toute cette conduite. Elle se
+croyait damnée sans rémission, et cherchait à se cacher la vue de
+l'enfer, en accablant Julien des plus vives caresses. En un mot, rien
+n'eût manqué au bonheur de notre héros, pas même une sensibilité
+brûlante dans la femme qu'il venait d'enlever, s'il eût su en jouir. Le
+départ de Julien ne fit point cesser les transports qui l'agitaient
+malgré elle, et ses combats avec les remords qui la déchiraient.</p>
+
+<p>Mon Dieu! être heureux, être aimé, n'est-ce que ça? Telle fut la
+première pensée de Julien, en rentrant dans sa chambre. Il était dans
+cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
+d'obtenir ce qu'elle a longtemps désiré. Elle est habituée à désirer, ne
+trouve plus quoi désirer, et cependant n'a pas encore de souvenirs.
+Comme le soldat qui revient de la parade, Julien fut attentivement
+occupé à repasser tous les détails de sa conduite. N'ai-je manqué à rien
+de ce que je me dois à moi-même? Ai-je bien joué mon rôle?</p>
+
+<p>Et quel rôle? celui d'un homme accoutumé à être brillant avec les
+femmes.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI-1" id="CHAPITRE_XVI-1"></a>CHAPITRE XVI<br /><br />
+LE LENDEMAIN</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>He turn'd his lip to hers, and with his hand
+Call'd back the tangles of her wandering hair.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i>. C. I, st. 170.</small></span></p></div>
+
+<p>Heureusement, pour la gloire de Julien, M<sup>me</sup> de Rênal avait été trop
+agitée, trop étonnée, pour apercevoir la sottise de l'homme qui, en un
+moment, était devenu tout au monde pour elle.</p>
+
+<p>Comme elle l'engageait à se retirer, voyant poindre le jour:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu, disait-elle, si mon mari a entendu du bruit, je suis
+perdue.</p>
+
+<p>Julien, qui avait le temps de faire des phrases, se souvint de celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Regretteriez-vous la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! beaucoup dans ce moment! mais je ne regretterais pas de vous avoir
+connu.</p>
+
+<p>Julien trouva de sa dignité de rentrer exprès au grand jour et avec
+imprudence.</p>
+
+<p>L'attention continue avec laquelle il étudiait ses moindres actions,
+dans la folle idée de paraître un homme d'expérience, n'eut qu'un
+avantage; lorsqu'il revit M<sup>me</sup> de Rênal à déjeuner, sa conduite fut un
+chef-d'&oelig;uvre de prudence.</p>
+
+<p>Pour elle, elle ne pouvait le regarder sans rougir jusqu'aux yeux, et ne
+pouvait vivre un instant sans le regarder; elle s'apercevait de son
+trouble, et ses efforts pour le cacher le redoublaient. Julien ne leva
+qu'une seule fois les yeux sur elle. D'abord M<sup>me</sup> de Rênal admira sa
+prudence. Bientôt, voyant que cet unique regard ne se répétait pas, elle
+fut alarmée: Est-ce qu'il ne m'aimerait plus, se dit-elle; hélas! je
+suis bien vieille pour lui, j'ai dix ans de plus que lui.</p>
+
+<p>En passant de la salle à manger au jardin, elle serra la main de Julien.
+Dans la surprise que lui causa une marque d'amour si extraordinaire il
+la regarda avec passion. Car elle lui avait semblé bien jolie au
+déjeuner; et, tout en baissant les yeux, il avait passé son temps à se
+détailler ses charmes. Ce regard consola M<sup>me</sup> de Rênal; il ne lui ôta pas
+toutes ses inquiétudes, mais ses inquiétudes lui ôtaient presque tout à
+fait ses remords envers son mari.</p>
+
+<p>Au déjeuner, ce mari ne s'était aperçu de rien, il n'en était pas de
+même de M<sup>me</sup> Derville: elle crut M<sup>me</sup> de Rênal sur le point de succomber.
+Pendant toute la journée, son amitié hardie et incisive ne lui épargna
+pas les demi-mots destinés à lui peindre, sous de hideuses couleurs, le
+danger qu'elle courait.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal brûlait de se trouver seule avec Julien elle voulait lui
+demander s'il l'aimait encore. Malgré là douceur inaltérable de son
+caractère, elle fut plusieurs fois sur le point de faire entendre à son
+amie combien elle était importune.</p>
+
+<p>Le soir, au jardin, M<sup>me</sup> Derville arrangea si bien les choses, qu'elle se
+trouva placée entre M<sup>me</sup> de Rênal et Julien. M<sup>me</sup> de Rênal qui s'était
+fait une image délicieuse du plaisir de serrer la main de Julien, et de
+la porter à ses lèvres, ne put pas même lui adresser un mot.</p>
+
+<p>Ce contretemps augmenta son agitation. Elle était dévorée d'un remords.
+Elle avait tant grondé Julien de l'imprudence qu'il avait faite en
+venant chez elle la nuit précédente, qu'elle tremblait qu'il ne vînt pas
+celle-ci. Elle quitta le jardin de bonne heure, et alla s'établir dans
+sa chambre. Mais ne tenant pas à son impatience, elle vint coller son
+oreille contre la porte de Julien. Malgré l'incertitude et la passion
+qui la dévoraient, elle n'osa point entrer. Cette action lui semblait la
+dernière des bassesses, car elle sert de texte à un dicton de province.</p>
+
+<p>Les domestiques n'étaient pas tous couchés. La prudence l'obligea enfin
+à revenir chez elle. Deux heures d'attente furent deux siècles de
+tourments.</p>
+
+<p>Mais Julien était trop fidèle à ce qu'il appelait le devoir, pour
+manquer à exécuter de point en point ce qu'il s'était prescrit.</p>
+
+<p>Comme une heure sonnait, il s'échappa doucement de sa chambre, s'assura
+que le maître de la maison était profondément endormi, et parut chez M<sup>me</sup>
+de Rênal. Ce jour-là, il trouva plus de bonheur auprès de son amie, car
+il songea moins constamment au rôle à jouer. Il eut des yeux pour voir
+et des oreilles pour entendre. Ce que M<sup>me</sup> de Rênal lui dit de son âge
+contribua à lui donner quelque assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'ai dix ans de plus que vous! comment pouvez-vous m'aimer? lui
+répétait-elle sans projet et parce que cette idée l'opprimait.</p>
+
+<p>Julien ne concevait pas ce malheur, mais il vit qu'il était réel, et il
+oublia presque toute sa peur d'être ridicule.</p>
+
+<p>La sotte idée d'être regardé comme un amant subalterne, à cause de sa
+naissance obscure, disparut aussi. A mesure que les transports de Julien
+rassuraient sa timide maîtresse, elle reprenait un peu de bonheur et la
+faculté de juger son amant. Heureusement il n'eut presque pas, ce
+jour-là, cet air emprunté qui avait fait du rendez-vous de la veille une
+victoire, mais non pas un plaisir. Si elle se fût aperçue de son
+attention à jouer un rôle, cette triste découverte lui eût à jamais
+enlevé tout bonheur. Elle n'y eût pu voir autre chose qu'un triste effet
+de la disproportion des âges.</p>
+
+<p>Quoique M<sup>me</sup> de Rênal n'eût jamais pensé aux théories de l'amour, la
+différence d'âge est, après celle de la fortune, un des grands lieux
+communs de la plaisanterie de province, toutes les fois qu'il est
+question d'amour.</p>
+
+<p>En peu de jours, Julien, rendu à toute l'ardeur de son âge, fut
+éperdument amoureux.</p>
+
+<p>Il faut convenir, se disait-il, qu'elle a une bonté d'âme angélique, et
+l'on n'est pas plus jolie.</p>
+
+<p>Il avait perdu presque tout à fait l'idée du rôle à jouer. Dans un
+moment d'abandon, il lui avoua même toutes ses inquiétudes. Cette
+confidence porta à son comble la passion qu'il inspirait. Je n'ai donc
+point eu de rivale heureuse, se disait M<sup>me</sup> de Rênal avec délices! elle
+osa l'interroger sur le portrait auquel il mettait tant d'intérêt;
+Julien lui jura que c'était celui d'un homme.</p>
+
+<p>Quand il restait à M<sup>me</sup> de Rênal assez de sang-froid pour réfléchir, elle
+ne revenait pas de son étonnement qu'un tel bonheur existât, et que
+jamais elle ne s'en fût doutée.</p>
+
+<p>Ah! se disait-elle, si j'avais connu Julien il y a dix ans quand je
+pouvais encore passer pour jolie!</p>
+
+<p>Julien était fort éloigné de ces pensées. Son amour était encore de
+l'ambition: c'était de la joie de posséder, lui pauvre être si
+malheureux et si méprisé, une femme aussi noble et aussi belle. Ses
+actes d'adoration ses transports à la vue des charmes de son amie,
+finirent par la rassurer un peu sur la différence d'âge. Si elle eût
+possédé un peu de ce savoir-vivre dont une femme de trente ans jouit
+depuis longtemps dans les pays plus civilisés, elle eût frémi pour la
+durée d'un amour qui ne semblait vivre que de surprise et de ravissement
+d'amour-propre.</p>
+
+<p>Dans ses moments d'oubli d'ambition, Julien admirait avec transport
+jusqu'aux chapeaux, jusqu'aux robes de M<sup>me</sup> de Rênal. Il ne pouvait se
+rassasier du plaisir de sentir leur parfum. Il ouvrait son armoire de
+glace et restait des heures entières, admirant la beauté et
+l'arrangement de tout ce qu'il y trouvait. Son amie, appuyée sur lui, le
+regardait; lui regardait ces bijoux, ces chiffons qui, la veille d'un
+mariage, emplissent une corbeille de noce.</p>
+
+<p>J'aurais pu épouser un tel homme! pensait quelquefois M<sup>me</sup> de Rênal;
+quelle âme de feu! quelle vie ravissante avec lui!</p>
+
+<p>Pour Julien, jamais il ne s'était trouvé aussi près de ces terribles
+instruments de l'artillerie féminine. Il est impossible, se disait-il,
+qu'à Paris on ait quelque chose de plus beau! Alors il ne trouvait point
+d'objection à son bonheur. Souvent la sincère admiration et les
+transports de sa maîtresse lui faisaient oublier la vaine théorie qui
+l'avait rendu si compassé et presque si ridicule dans les premiers
+moments de cette liaison. Il y eut des moments où, malgré ses habitudes
+d'hypocrisie, il trouvait une douceur extrême à avouer à cette grande
+dame qui l'admirait, son ignorance d'une foule de petits usages. Le rang
+de sa maîtresse semblait l'élever au-dessus de lui-même. M<sup>me</sup> de Rênal,
+de son côté, trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire
+ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie,
+et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si
+loin. Même le sous-préfet et M. Valenod ne pouvaient s'empêcher de
+l'admirer: ils lui en semblaient moins sots. Quant à M<sup>me</sup> Derville, elle
+était bien loin d'avoir à exprimer les mêmes sentiments. Désespérée de
+ce qu'elle croyait deviner, et voyant que les sages avis devenaient
+odieux à une femme qui, à la lettre, avait perdu la tête, elle quitta
+Vergy, sans donner une explication qu'on se garda de lui demander. M<sup>me</sup>
+de Rênal en versa quelques larmes, et bientôt il lui sembla que sa
+félicité redoublait. Par ce départ, elle se trouvait presque toute la
+journée tête à tête avec son amant.</p>
+
+<p>Julien se livrait d'autant plus à la douce société de son amie, que,
+toutes les fois qu'il était trop longtemps seul avec lui-même, la fatale
+proposition de Fouqué venait encore l'agiter. Dans les premiers jours de
+cette vie nouvelle, il y eut des moments où lui qui n'avait jamais aimé,
+qui n'avait jamais été aime de personne, trouvait un si délicieux
+plaisir à être sincère, qu'il était sur le point d'avouer à M<sup>me</sup> de Rênal
+l'ambition qui jusqu'alors avait été l'essence même de sa vie. Il eût
+voulu pouvoir la consulter sur l'étrange tentation que lui donnait la
+proposition de Fouqué, mais un petit événement empêcha toute franchise.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII-1" id="CHAPITRE_XVII-1"></a>CHAPITRE XVII<br /><br />
+LE PREMIER ADJOINT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>O, how this spring of love resembleth
+The uncertain glory of an April day,
+Which now shows all the beauty of the sun
+And by and by a cloud takes all away!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>TWO GENTLEMEN OF VERONA.</small></span></p></div>
+
+<p>Un soir au coucher du soleil, assis auprès de son amie, au fond du
+verger, loin des importuns il rêvait profondément. Des moments si doux,
+pensait-il dureront-ils toujours? Son âme était tout occupée de la
+difficulté et de la nécessité de prendre un état, il déplorait ce grand
+accès de malheur qui termine l'enfance et gâte les premières années de
+la jeunesse peu riche. Ah! s'écriat-il, que Napoléon était bien l'homme
+envoyé de Dieu pour les jeunes Français! Qui le remplacera? que feront
+sans lui les malheureux même plus riches que moi, qui ont juste les
+quelques écus qu'il faut pour se procurer une bonne éducation, et qui
+ensuite n'ont pas assez d'argent pour acheter un homme à vingt ans et se
+pousser dans une carrière! Quoi qu'on fasse, ajouta-t-il avec un profond
+soupir, ce souvenir fatal nous empêchera à jamais d'être heureux!</p>
+
+<p>Il vit tout à coup M<sup>me</sup> de Rênal froncer le sourcil, elle prit un air
+froid et dédaigneux, cette façon de penser lui semblait convenir à un
+domestique. Élevée dans l'idée qu'elle était fort riche, il lui semblait
+chose convenue que Julien l'était aussi. Elle l'aimait mille fois plus
+que la vie, elle l'eût aimé même ingrat et perfide et ne faisait aucun
+cas de l'argent.</p>
+
+<p>Julien était loin de deviner ces idées. Ce froncement de sourcil le
+rappela sur la terre. Il eut assez de présence d'esprit pour arranger sa
+phrase et faire entendre à la noble dame, assise si près de lui sur le
+banc de verdure, que les mots qu'il venait de répéter il les avait
+entendus pendant son voyage chez son ami le marchand de bois. C'était le
+raisonnement des impies.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! ne vous mêlez plus à ces gens-là, dit M<sup>me</sup> de Rênal, gardant
+encore un peu de cet air glacial qui, tout à coup, avait succédé à
+l'expression de la plus douce et intime tendresse.</p>
+
+<p>Ce froncement de sourcil, ou plutôt le remords de son imprudence, fut le
+premier échec porté à l'illusion qui entraînait Julien. Il se dit: Elle
+est bonne et douce, son goût pour moi est vif, mais elle a été élevée
+dans le camp ennemi. Ils doivent surtout avoir peur de cette classe
+d'hommes de c&oelig;ur qui, après une bonne éducation, n'a pas assez d'argent
+pour entrer dans une carrière. Que deviendraient-ils ces nobles, s'il
+nous était donné de les combattre à armes égales! Moi, par exemple,
+maire de Verrières, bien intentionné honnête comme l'est au fond M. de
+Rênal! comme j'enlèverais le vicaire, M. Valenod et toutes leurs
+friponneries! comme la justice triompherait dans Verrières! Ce ne sont
+pas leurs talents qui me feraient obstacle. Ils tâtonnent sans cesse.</p>
+
+<p>Le bonheur de Julien fut, ce jour-là, sur le point de devenir durable.
+Il manqua à notre héros d'oser être sincère. Il fallait avoir le courage
+de livrer bataille, mais sur-le-champ; M<sup>me</sup> de Rênal avait été étonnée du
+mot de Julien parce que les hommes de sa société répétaient que le
+retour de Robespierre était surtout possible à cause de ces jeunes gens
+des basses classes, trop bien élevés. L'air froid de M<sup>me</sup> de Rênal dura
+assez longtemps et sembla marqué à Julien. C'est que la crainte de lui
+avoir dit indirectement une chose désagréable succéda chez elle à la
+répugnance pour le mauvais propos. Ce malheur se réfléchit vivement dans
+ses traits, si purs et si naïfs, quand elle était heureuse et loin des
+ennuyeux.</p>
+
+<p>Julien n'osa plus rêver avec abandon. Plus calme et moins amoureux, il
+trouva qu'il était imprudent d'aller voir M<sup>me</sup> de Rênal dans sa chambre.
+Il valait mieux qu'elle vînt chez lui; si un domestique l'apercevait
+courant dans la maison, vingt prétextes différents pouvaient expliquer
+cette démarche.</p>
+
+<p>Mais cet arrangement avait aussi ses inconvénients. Julien avait reçu de
+Fouqué des livres que lui élève en théologie, n'eût jamais pu demander à
+un libraire. Il n'osait les ouvrir que de nuit. Souvent il eût été bien
+aise de n'être pas interrompu par une visite, dont l'attente, la veille
+encore de la petite scène du verger, l'eût mis hors d'état de lire.</p>
+
+<p>Il devait à M<sup>me</sup> de Rênal de comprendre les livres d'une façon toute
+nouvelle. Il avait osé lui faire des questions sur une foule de petites
+choses, dont l'ignorance arrête tout court l'intelligence d'un jeune
+homme né hors de la société, quelque génie naturel qu'on veuille lui
+supposer.</p>
+
+<p>Cette éducation de l'amour, donnée par une femme extrêmement ignorante,
+fut un bonheur. Julien arriva directement à voir la société telle
+qu'elle est aujourd'hui. Son esprit ne fut point offusqué par le récit
+de ce qu'elle a été autrefois, il y a deux mille ans ou seulement il y a
+soixante ans, du temps de Voltaire et de Louis XV. A son inexprimable
+joie, un voile tomba de devant ses yeux, il comprit enfin les choses qui
+se passaient à Verrières.</p>
+
+<p>Sur le premier plan parurent des intrigues très compliquées ourdies,
+depuis deux ans, auprès du préfet de Besançon. Elles étaient appuyées
+par des lettres venues de Paris, et écrites par ce qu'il y a de plus
+illustre. Il s'agissait de faire de M. de Moirod, c'était l'homme le
+plus dévot du pays, le premier, et non pas le second adjoint du maire de
+Verrières.</p>
+
+<p>Il avait pour concurrent un fabricant fort riche qu'il fallait
+absolument refouler à la place de second adjoint.</p>
+
+<p>Julien comprit enfin les demi-mots qu'il avait surpris quand la haute
+société du pays venait dîner chez M. de Rênal. Cette société privilégiée
+était profondément occupée de ce choix du premier adjoint, dont le reste
+de la ville, et surtout les libéraux ne soupçonnaient pas même la
+possibilité. Ce qui en faisait l'importance, c'est qu'ainsi que chacun
+sait, le côté oriental de la grande rue de Verrières doit reculer de
+plus de neuf pieds, car cette rue est devenue route royale.</p>
+
+<p>Or, si M. de Moirod, qui avait trois maisons dans le cas de reculer,
+parvenait à être premier adjoint, et par la suite maire dans le cas où
+M. de Rênal serait nommé député, il fermerait les yeux, et l'on pourrait
+faire aux maisons qui avancent sur la voie publique, de petites
+réparations imperceptibles, au moyen desquelles elles dureraient cent
+ans. Malgré la haute piété et la probité reconnue de M. de Moirod, on
+était sûr qu'il serait coulant, car il avait beaucoup d'enfants. Parmi
+les maisons qui devaient reculer, neuf appartenaient à tout ce qu'il y a
+de mieux dans Verrières.</p>
+
+<p>Aux yeux de Julien, cette intrigue était bien plus importante que
+l'histoire de la bataille de Fontenoy, dont il voyait le nom pour la
+première fois dans un des livres que Fouqué lui avait envoyés. Il y
+avait des choses qui étonnaient Julien depuis cinq ans qu'il avait
+commencé à aller les soirs chez le curé. Mais la discrétion et
+l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en
+théologie, il lui avait toujours été impossible de faire des questions.</p>
+
+<p>Un jour, M<sup>me</sup> de Rênal donnait un ordre au valet de chambre de son mari,
+l'ennemi de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, c'est aujourd'hui le dernier vendredi du mois, répondit
+cet homme d'un air singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien, dit Julien, il va se rendre dans ce magasin à foin, église
+autrefois, et récemment rendu au culte; mais pour quoi faire? voilà un
+de ces mystères que je n'ai jamais pu pénétrer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une institution fort salutaire, mais bien singulière, répondit
+M<sup>me</sup> de Rênal; les femmes n'y sont point admises: tout ce que j'en sais,
+c'est que tout le monde s'y tutoie. Par exemple, ce domestique va y
+trouver M. Valenod, et cet homme si fier et si sot ne sera point fâché
+de s'entendre tutoyer par Saint-Jean, et lui répondra sur le même ton.
+Si vous tenez à savoir ce qu'on y fait, je demanderai des détails à M.
+de Maugiron et à M. Valenod. Nous payons vingt francs par domestique
+afin qu'un jour ils ne nous égorgent pas.</p>
+
+<p>Le temps volait. Le souvenir des charmes de sa maîtresse distrayait
+Julien de sa noire ambition. La nécessité de ne pas lui parler de choses
+tristes et raisonnables puisqu'ils étaient de partis contraires,
+ajoutait, sans qu'il s'en doutât, au bonheur qu'il lui devait, et à
+l'empire qu'elle acquérait sur lui.</p>
+
+<p>Dans les moments où la présence d'enfants trop intelligents les
+réduisait à ne parler que le langage de la froide raison, c'était avec
+une docilité parfaite que Julien la regardant avec des yeux étincelants
+d'amour, écoutait ses explications du monde comme il va. Souvent, au
+milieu du récit de quelque friponnerie savante, à l'occasion d'un chemin
+ou d'une fourniture qui étonnait son esprit, l'attention de M<sup>me</sup> de Rênal
+s'égarait tout à coup jusqu'au délire; Julien avait besoin de la
+gronder, elle se permettait avec lui les mêmes gestes intimes qu'avec
+ses enfants. C'est qu'il y avait des jours où elle avait l'illusion de
+l'aimer comme son enfant. Sans cesse n'avait-elle pas à répondre à ses
+questions naïves sur mille choses simples qu'un enfant bien né n'ignore
+pas à quinze ans? Un instant après, elle l'admirait comme son maître.
+Son génie allait jusqu'à l'effrayer; elle croyait apercevoir plus
+nettement chaque jour, le grand homme futur dans ce jeune abbé. Elle le
+voyait pape, elle le voyait premier ministre comme Richelieu.</p>
+
+<p>&mdash;Vivrai-je assez pour te voir dans ta gloire? disait-elle à Julien; la
+place est faite pour un grand homme; la monarchie, la religion en ont
+besoin.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII-1" id="CHAPITRE_XVIII-1"></a>CHAPITRE XVIII<br /><br />
+UN ROI A VERRIÈRES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>N'êtes-vous bons qu'à jeter là comme un cadavre de peuple,
+sans âme, et dont les veines n'ont plus de sang?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>Discours de l'Evêque, à la chapelle de Saint-Clément.</small></span></p></div>
+
+<p>Le 3 septembre à dix heures du soir, un gendarme réveilla tout Verrières
+en montant la grande rue au galop; il apportait la nouvelle que Sa
+majesté le roi de *** arrivait le dimanche suivant, et l'on était au
+mardi. Le préfet autorisait, c'est-à-dire demandait la formation d'une
+garde d'honneur; il fallait déployer toute la pompe possible. Une
+estafette fut expédiée à Vergy. M. de Rênal arriva dans la nuit et
+trouva toute la ville en émoi. Chacun avait ses prétentions; les moins
+affairés louaient des balcons pour voir l'entrée du roi.</p>
+
+<p>Qui commandera la garde d'honneur? M. de Rênal vit tout de suite combien
+il importait, dans l'intérêt des maisons sujettes à reculer, que M. de
+Moirod eût ce commandement. Cela pouvait faire titre pour la place de
+premier adjoint. Il n'y avait rien à dire à la dévotion de M. de Moirod,
+elle était au-dessus de toute comparaison, mais jamais il n'avait monté
+à cheval. C'était un homme de trente-six ans, timide de toutes les
+façons, et qui craignait également les chutes et le ridicule.</p>
+
+<p>Le maire le fit appeler dès les cinq heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur, que je réclame vos avis comme si déjà vous
+occupiez le poste auquel tous les honnêtes gens vous portent. Dans cette
+malheureuse ville, les manufactures prospèrent, le parti libéral devient
+millionnaire, il aspire au pouvoir, il saura se faire des armes de tout.
+Consultons l'intérêt du roi, celui de la monarchie, et avant tout
+l'intérêt de notre sainte religion. A qui pensez-vous monsieur, que l'on
+puisse confier le commandement de la garde d'honneur?</p>
+
+<p>Malgré la peur horrible que lui faisait le cheval, M. de Moirod finit
+par accepter cet honneur comme un martyre.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai prendre un ton convenable, dit-il au maire.</p>
+
+<p>A peine restait-il le temps de faire arranger les uniformes, qui sept
+ans auparavant, avaient servi lors du passage d'un prince du sang.</p>
+
+<p>A sept heures M<sup>me</sup> de Rênal arriva de Vergy avec Julien et les enfants.
+Elle trouva son salon rempli de dames libérales qui prêchaient l'union
+des partis, et venaient la supplier d'engager son mari à accorder une
+place aux leurs dans la garde d'honneur. L'une d'elles prétendait que si
+son mari n'était pas élu; de chagrin il ferait banqueroute. M<sup>me</sup> de Rênal
+renvoya bien vite tout ce monde, elle paraissait fort occupée.</p>
+
+<p>Julien fut étonné et encore plus fâché qu'elle lui fit un mystère de ce
+qui l'agitait. Je l'avais prévu, se disait-il avec amertume, son amour
+s'éclipse devant le bonheur de recevoir un roi dans sa maison. Tout ce
+tapage l'éblouit. Elle m'aimera de nouveau quand les idées de sa caste
+ne lui troubleront plus la cervelle.</p>
+
+<p>Chose étonnante, il l'en aima davantage.</p>
+
+<p>Les tapissiers commençaient à remplir la maison, il épia longtemps en
+vain l'occasion de lui dire un mot. Enfin il la trouva qui sortait de sa
+chambre à lui, Julien emportant un de ses habits. Ils étaient seuls. Il
+voulut lui parler. Elle s'enfuit en refusant de l'écouter. Je suis bien
+sot d'aimer une telle femme, l'ambition la rend aussi folle que son
+mari.</p>
+
+<p>Elle l'était davantage: un de ses grands désirs qu'elle n'avait jamais
+avoué à Julien de peur de le choquer, était de le voir quitter, ne
+fût-ce que pour un jour, son triste habit noir. Avec une adresse
+vraiment admirable, chez une femme si naturelle, elle obtint d'abord de
+M. de Moirod, et ensuite de M. le sous-préfet de Maugiron, que Julien
+serait nommé garde d'honneur de préférence à cinq ou six jeunes gens,
+fils de fabricants fort aisés, et dont deux au moins étaient d'une
+exemplaire piété. M. Valenod qui comptait prêter sa calèche aux plus
+jolies femmes de la ville et faire admirer ses beaux Normands, consentit
+à donner un de ses chevaux à Julien, l'être qu'il haïssait le plus. Mais
+tous les gardes d'honneur avaient à eux ou d'emprunt quelqu'un de ces
+beaux habits bleu de ciel avec deux épaulettes de colonel en argent, qui
+avaient brillé sept ans auparavant. M<sup>me</sup> Rênal voulait un habit neuf, et
+il ne lui restait que quatre jours pour envoyer à Besançon, et en faire
+revenir l'habit d'uniforme, les armes, le chapeau, etc., tout ce qui
+fait un garde d'honneur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'elle
+trouvait imprudent de faire faire l'habit de Julien à Verrières. Elle
+voulait le surprendre, lui et la ville.</p>
+
+<p>Le travail des gardes d'honneur et de l'esprit public terminé, le maire
+eut à s'occuper d'une grande cérémonie religieuse, le roi de *** ne
+voulait pas passer à Verrières sans visiter la fameuse relique de saint
+Clément que l'on conserve à Bray-le-Haut, à une petite lieue de la
+ville. On désirait un clergé nombreux, ce fut l'affaire la plus
+difficile à arranger; M. Maslon, le nouveau curé, voulait à tout prix
+éviter la présence de M. Chélan. En vain M. de Rênal lui représentait
+qu'il y aurait imprudence. M. le marquis de La Mole, dont les ancêtres
+ont été si longtemps gouverneurs de la province, avait été désigné pour
+accompagner le roi de ***. Il connaissait depuis trente ans l'abbé
+Chélan. Il demanderait certainement de ses nouvelles en arrivant à
+Verrières, et s'il le trouvait disgracié, il était homme à aller le
+chercher dans la petite maison où il s'était retiré, accompagné de tout
+le cortège dont il pourrait disposer. Quel soufflet!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis déshonoré ici et à Besançon, répondait l'abbé Maslon, s'il
+paraît dans mon clergé. Un janséniste, grand Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi que vous en puissiez dire mon cher abbé, répliquait M. de Rênal,
+je n'exposerai pas l'administration de Verrières à recevoir un affront
+de M. de La Mole. Vous ne le connaissez pas, il pense bien à la cour;
+mais ici, en province, c'est un mauvais plaisant satirique, moqueur, ne
+cherchant qu'à embarrasser les gens. Il est capable, uniquement pour
+s'amuser, de nous couvrir de ridicule aux yeux des libéraux.</p>
+
+<p>Ce ne fut que dans la nuit du samedi au dimanche, après trois jours de
+pourparlers, que l'orgueil de l'abbé Maslon plia devant la peur du maire
+qui se changeait en courage. Il fallut écrire une lettre mielleuse à
+l'abbé Chélan, pour le prier d'assister à la cérémonie de la relique de
+Bray-le-Haut, si toutefois son grand âge et ses infirmités le lui
+permettaient. M. Chélan demanda et obtint une lettre d'invitation pour
+Julien qui devait l'accompagner en qualité de sous-diacre.</p>
+
+<p>Dès le matin du dimanche, des milliers de paysans arrivant des montagnes
+voisines inondèrent les rues de Verrières. Il faisait le plus beau
+soleil. Enfin, vers les trois heures, toute cette foule fut agitée; on
+apercevait un grand feu sur un rocher à deux lieues de Verrières. Ce
+signal annonçait que le roi venait d'entrer sur le territoire du
+département. Aussitôt le son de toutes les cloches, et les décharges
+répétées d'un vieux canon espagnol appartenant à la ville, marquèrent sa
+joie de ce grand événement. La moitié de la population monta sur les
+toits. Toutes les femmes étaient aux balcons. La garde d'honneur se mit
+en mouvement. On admirait les brillants uniformes, chacun reconnaissait
+un parent, un ami. On se moquait de la peur de M. de Moirod, dont à
+chaque instant la main prudente était prête à saisir l'arçon de sa
+selle. Mais une remarque fit oublier toutes les autres: le premier
+cavalier de la neuvième file était un fort joli garçon, très mince, que
+d'abord on ne reconnut pas. Bientôt un cri d'indignation chez les uns,
+chez d'autres le silence de l'étonnement annoncèrent une sensation
+générale. On reconnaissait dans ce jeune homme, montant un des chevaux
+normands de M. Valenod, le petit Sorel, fils du charpentier. Il n'y eut
+qu'un cri contre le maire, surtout parmi les libéraux. Quoi, parce que
+ce petit ouvrier déguisé en abbé était précepteur de ses marmots, il
+avait l'audace de le nommer garde d'honneur, au préjudice de messieurs
+tels et tels, riches fabricants!</p>
+
+<p>&mdash;Ces Messieurs, disait une dame banquière, devraient bien faire une
+avanie à ce petit insolent, né dans la crotte.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sournois et porte un sabre, répondait le voisin, il serait
+assez traître pour leur couper la figure. Les propos de la société noble
+étaient plus dangereux. Les dames se demandaient si c'était du maire
+tout seul que provenait cette haute inconvenance. En général on rendait
+justice à son mépris pour le défaut de naissance.</p>
+
+<p>Pendant qu'il était l'occasion de tant de propos, Julien était le plus
+heureux des hommes. Naturellement hardi il se tenait mieux à cheval que
+la plupart des jeunes gens de cette ville de montagne. Il voyait dans
+les yeux des femmes qu'il était question de lui.</p>
+
+<p>Ses épaulettes étaient plus brillantes, parce qu'elles étaient neuves.
+Son cheval se cabrait à chaque instant, il était au comble de la joie.</p>
+
+<p>Son bonheur n'eut plus de bornes, lorsque, passant près du vieux rempart
+le bruit de la petite pièce de canon fit sauter son cheval hors du rang.
+Par un grand hasard, il ne tomba pas; de ce moment il se sentit un
+héros. Il était officier d'ordonnance de Napoléon et chargeait une
+batterie.</p>
+
+<p>Une personne était plus heureuse que lui. D'abord elle l'avait vu passer
+d'une des croisées de l'hôtel de ville; montant ensuite en calèche et
+faisant rapidement un grand détour, elle arriva à temps pour frémir,
+quand son cheval l'emporta hors du rang. Enfin, sa calèche sortant au
+grand galop par une autre porte de la ville, elle parvint à rejoindre la
+route par où le roi devait passer, et put suivre la garde d'honneur à
+vingt pas de distance, au milieu d'une noble poussière. Dix mille
+paysans crièrent: Vive le roi, quand le maire eut l'honneur de haranguer
+Sa Majesté. Une heure après, lorsque, tous les discours écoutés, le roi
+allait entrer dans la ville, la petite pièce de canon se remit à tirer à
+coups précipités. Mais un accident s'ensuivit, non pour les canonniers
+qui avaient fait leurs preuves à Leipzig et à Montmirail mais pour le
+futur premier adjoint, M. de Moirod. Son cheval le déposa mollement dans
+l'unique bourbier qui fût sur la grande route, ce qui fit esclandre,
+parce qu'il fallut le tirer de là pour que la voiture du roi put passer.</p>
+
+<p>Sa Majesté descendit à la belle église neuve qui ce jour-là était parée
+de tous ses rideaux cramoisis. Le roi devait dîner, et aussitôt après
+remonter en voiture pour aller vénérer la relique de saint Clément. A
+peine le roi fut-il à l'église, que Julien galopa vers la maison de M.
+de Rênal. Là, il quitta en soupirant son bel habit bleu de ciel, son
+sabre, ses épaulettes, pour reprendre le petit habit noir râpé. Il
+remonta à cheval, et en quelques instants fut à Bray-le-Haut qui occupe
+le sommet d'une fort belle colline. L'enthousiasme multiplie ces paysans
+pensa Julien. On ne peut se remuer à Verrières, et en voici plus de dix
+mille autour de cette antique abbaye. A moitié ruinée par le vandalisme
+révolutionnaire, elle avait été magnifiquement rétablie depuis la
+Restauration, et l'on commençait à parler de miracles. Julien rejoignit
+l'abbé Chélan qui le gronda fort et lui remit une soutane et un surplis.
+Il s'habilla rapidement et suivit M. Chélan qui se rendait auprès du
+jeune évoque d'Agde. C'était un neveu de M. de La Mole, récemment nommé,
+et qui avait été chargé de montrer la relique au roi. Mais l'on ne put
+trouver cet évêque.</p>
+
+<p>Le clergé s'impatientait. Il attendait son chef dans le cloître sombre
+et gothique de l'ancienne abbaye. On avait réuni vingt-quatre curés pour
+figurer l'ancien chapitre de Bray-le-Haut, composé avant 1789 de
+vingt-quatre chanoines. Après avoir déploré pendant trois quarts d'heure
+la jeunesse de l'évêque, les curés pensèrent qu'il était convenable que
+M. le Doyen se retirât vers Monseigneur pour l'avertir que le roi allait
+arriver, et qu'il était instant de se rendre au ch&oelig;ur. Le grand âge de
+M. Chélan l'avait fait doyen, malgré l'humeur qu'il témoignait à Julien,
+il lui fit signe de le suivre. Julien portait fort bien son surplis. Au
+moyen de je ne sais quel procédé de toilette ecclésiastique, il avait
+rendu ses beaux cheveux bouclés très plats; mais, par un oubli qui
+redoubla la colère de M. Chélan, sous les longs plis de sa soutane on
+pouvait apercevoir les éperons du garde d'honneur.</p>
+
+<p>Arrivés à l'appartement de l'évêque, de grands laquais bien chamarrés
+daignèrent à peine répondre au vieux curé que Monseigneur n'était pas
+visible. On se moqua de lui quand il voulut expliquer qu'en sa qualité
+de doyen du chapitre noble de Bray-le-Haut, il avait le privilège d'être
+admis en tout temps auprès de l'évoque officiant.</p>
+
+<p>L'humeur hautaine de Julien fut choquée de l'insolence des laquais. Il
+se mit à parcourir Tes dortoirs de l'antique abbaye, secouant toutes les
+portes qu'il rencontrait. Une fort petite céda à ses efforts, et il se
+trouva dans une cellule au milieu des valets de chambre de Monseigneur,
+en habit noir et la chaîne au cou. A son air pressé, ces messieurs le
+crurent mandé par l'évêque et le laissèrent passer. Il fit quelques pas
+et se trouva dans une immense salle gothique extrêmement sombre, et
+toute lambrissée de chêne noir; à l'exception d'une seule, les fenêtres
+en ogive avaient été murées avec des briques. La grossièreté de cette
+maçonnerie n'était déguisée par rien, et faisait un triste contraste
+avec l'antique magnificence de la boiserie. Les deux grands côtés de
+cette salle célèbre parmi les antiquaires bourguignons et que le duc
+Charles le Téméraire avait fait bâtir vers 1470 en expiation de quelque
+péché, étaient garnis de stalles de bois richement sculptées. On y
+voyait, figurés en bois de différentes couleurs, tous les mystères de
+l'Apocalypse.</p>
+
+<p>Cette magnificence mélancolique, dégradée par la vue des briques nues et
+du plâtre encore tout blanc, toucha Julien. Il s'arrêta en silence. A
+l'autre extrémité de la salle, près de l'unique fenêtre par laquelle le
+jour pénétrait, il vit un miroir mobile en acajou. Un jeune homme, en
+robe violette et en surplis de dentelle, mais la tête nue, était arrêté
+à trois pas de la glace. Ce meuble semblait étrange en un tel lieu, et,
+sans doute, y avait été apporté de la ville. Julien trouva que le jeune
+homme avait l'air irrité; de la main droite, il donnait gravement des
+bénédictions du côté du miroir.</p>
+
+<p>Que peut signifier ceci, pensa-t-il? est-ce une cérémonie préparatoire
+qu'accomplit ce jeune prêtre? C'est peut-être le secrétaire de
+l'évêque... il sera insolent comme les laquais... ma foi, n'importe,
+essayons.</p>
+
+<p>Il avança et parcourut assez lentement la longueur de la salle, toujours
+la vue fixée vers l'unique fenêtre, et regardant ce jeune homme qui
+continuait à donner des bénédictions exécutées lentement mais en nombre
+infini, et sans se reposer un instant.</p>
+
+<p>A mesure qu'il approchait, il distinguait mieux son air fâché. La
+richesse du surplis garni de dentelles arrêta involontairement Julien à
+quelques pas du magnifique miroir.</p>
+
+<p>Il est de mon devoir de parler, se dit-il enfin; mais la beauté de la
+salle l'avait ému, et il était froissé d'avance des mots durs qu'on
+allait lui adresser.</p>
+
+<p>Le jeune homme le vit dans la psyché, se retourna, et quittant
+subitement l'air fâché, lu dit du ton le plus doux:</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! Monsieur, est-elle enfin arrangée?</p>
+
+<p>Julien resta stupéfait. Comme ce jeune homme se tournait vers lui,
+Julien vit la croix pectorale sur sa poitrine: c'était l'évêque d'Agde.
+Si jeune, pensa Julien; tout au plus six ou huit ans de plus que moi!...</p>
+
+<p>Et il eut honte de ses éperons.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, répondit-il timidement, je suis envoyé par le doyen du
+chapitre, M. Chélan.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il m'est fort recommandé, dit l'évêque d'un ton poli qui redoubla
+l'enchantement de Julien. Mais je vous demande pardon, Monsieur, je vous
+prenais pour la personne qui doit me rapporter ma mitre. On l'a mal
+emballée à Paris; la toile d'argent est horriblement gâtée vers le haut.
+Cela fera le plus vilain effet, ajouta le jeune évêque d'un air triste,
+et encore on me fait attendre!</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, je vais chercher la mitre, si Votre Grandeur le permet.</p>
+
+<p>Les beaux yeux de Julien firent leur effet.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Monsieur, répondit l'évêque avec une politesse charmante; il me
+la faut sur-le-champ. Je suis désolé de faire attendre messieurs du
+chapitre.</p>
+
+<p>Quand Julien fut arrivé au milieu de la salle il se retourna vers
+l'évêque et le vit qui s'était remis à donner des bénédictions.
+Qu'est-ce que cela peut être? se demanda Julien, sans doute c'est une
+préparation ecclésiastique nécessaire à la cérémonie qui va avoir
+lieu. Comme il arrivait dans la cellule où se tenaient les valets de
+chambre, il vit la mitre entre leurs mains. Ces messieurs, cédant malgré
+eux au regard impérieux de Julien, lui remirent la mitre de Monseigneur.</p>
+
+<p>Il se sentit fier de la porter: en traversant la salle, il marchait
+lentement; il la tenait avec respect. Il trouva l'évêque assis devant la
+glace; mais, de temps à autre, sa main droite, quoique fatiguée, donnait
+encore la bénédiction. Julien l'aida à placer sa mitre. L'évoque secoua
+la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle tiendra, dit-il à Julien d'un air content. Voulez-vous vous
+éloigner un peu?</p>
+
+<p>Alors l'évêque alla fort vite au milieu de la pièce, puis se rapprochant
+du miroir à pas lents, il reprit l'air fâché, et donnait gravement des
+bénédictions.</p>
+
+<p>Julien était immobile d'étonnement; il était tenté de comprendre, mais
+n'osait pas. L'évêque s'arrêta, et le regardant avec un air qui perdait
+rapidement de sa gravité:</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de ma mitre, Monsieur, va-t-elle bien?</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, Monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas trop en arrière? cela aurait l'air un peu niais; mais
+il ne faut pas non plus la porter baissée sur les yeux comme un shako
+d'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Elle me semble aller fort bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi de *** est accoutumé à un clergé vénérable et sans doute fort
+grave. Je ne voudrais pas, à cause de mon âge surtout, avoir l'air trop
+léger.</p>
+
+<p>Et l'évêque se mit de nouveau à marcher en donnant des bénédictions.</p>
+
+<p>C'est clair, dit Julien, osant enfin comprendre, il s'exerce à donner
+la bénédiction.</p>
+
+<p>Après quelques instants:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis prêt, dit l'évoque. Allez, monsieur, avertir M. le doyen et
+messieurs du chapitre.</p>
+
+<p>Bientôt M. Chélan suivi des deux curés les plus âgés, entra par une fort
+grande porte magnifiquement sculptée, et que Julien n'avait pas aperçue.
+Mais cette fois, il resta à son rang le dernier de tous, et ne put voir
+l'évêque que par-dessus les épaules des ecclésiastiques qui se
+pressaient en foule à cette porte.</p>
+
+<p>L'évêque traversait lentement la salle; lorsqu'il fut arrivé sur le
+seuil, les curés se formèrent en procession. Après un petit moment de
+désordre, la procession commença à marcher en entonnant un psaume.
+L'évêque s'avançait le dernier entre M. Chélan et un autre curé fort
+vieux. Julien se glissa tout à fait près de Monseigneur, comme attaché à
+l'abbé Chélan. On suivit les longs corridors de l'abbaye de
+Bray-le-Haut; malgré le soleil éclatant, ils étaient sombres et humides.
+On arriva enfin au portique du cloître. Julien était stupéfait
+d'admiration pour une si belle cérémonie. L'ambition réveillée par le
+jeune âge de l'évêque, la sensibilité et la politesse exquise de ce
+prélat se disputaient son c&oelig;ur. Cette politesse était bien autre chose
+que celle de M. de Rênal, même dans ses bons jours. Plus on s'élève vers
+le premier rang de la société, se dit Julien, plus on trouve de ces
+manières charmantes.</p>
+
+<p>On entrait dans l'église par une porte latérale; tout à coup un bruit
+épouvantable fit retentir ses voûtes antiques Julien crut qu'elles
+s'écroulaient. C'était encore la petite pièce de canon; traînée par huit
+chevaux au galop, elle venait d'arriver; et à peine arrivée, mise en
+batterie par les canonniers de Leipzig, elle tirait cinq coups par
+minute, comme si les Prussiens eussent été devant elle.</p>
+
+<p>Mais ce bruit admirable ne fit plus d'effet sur Julien, il ne songeait
+plus à Napoléon et à la gloire militaire. Si jeune, pensait-il, être
+évêque d'Agde! mais où est Agde? et combien cela rapporte-t-il? deux ou
+trois cent mille francs peut-être.</p>
+
+<p>Les laquais de Monseigneur parurent avec un dais magnifique; M. Chélan
+prit l'un des bâtons, mais dans le fait ce fut Julien qui le porta.
+L'évêque se plaça dessous. Réellement il était parvenu à se donner l'air
+vieux; l'admiration de notre héros n'eut plus de bornes. Que ne fait-on
+pas avec de l'adresse! pensa-t-il.</p>
+
+<p>Le roi entra. Julien eut le bonheur de le voir de très près. L'évêque le
+harangua avec onction, et sans oublier une petite nuance de trouble fort
+poli pour Sa Majesté. Nous ne répéterons point la description des
+cérémonies de Bray-le-Haut; pendant quinze jours, elles ont rempli les
+colonnes de tous les journaux du département. Julien apprit par le
+discours de l'évêque, que le roi descendait de Charles le Téméraire.</p>
+
+<p>Plus tard il entra dans les fonctions de Julien de vérifier les comptes
+de ce qu'avait coûté cette cérémonie. M. de La Mole, qui avait fait
+avoir un évêché à son neveu, avait voulu lui faire la galanterie de se
+charger de tous les frais. La seule cérémonie de Bray-le-Haut coûta
+trois mille huit cents francs.</p>
+
+<p>Après le discours de l'évêque et la réponse du roi, Sa Majesté se plaça
+sous le dais, ensuite elle s'agenouilla fort dévotement sur un coussin
+près de l'autel. Le ch&oelig;ur était environné de stalles, et les stalles
+élevées de deux marches sur le pavé. C'était sur la dernière de ces
+marches que Julien était assis aux pieds de M. Chélan, à peu près comme
+un caudataire près de son cardinal, à la chapelle Sixtine, à Rome. Il y
+eut un <i>Te Deum</i>, des flots d'encens des décharges infinies de
+mousqueterie et d'artillerie; les paysans étaient ivres de bonheur et de
+piété. Une telle journée défait l'ouvrage de cent numéros des journaux
+jacobins.</p>
+
+<p>Julien était à six pas du roi, qui réellement priait avec abandon. Il
+remarqua, pour la première fois, un petit homme au regard spirituel et
+qui portait un habit presque sans broderies. Mais il avait un cordon
+bleu de ciel par-dessus cet habit fort simple. Il était plus près du roi
+que beaucoup d'autres seigneurs, dont les habits étaient tellement
+brodés d'or, que, suivant l'expression de Julien, on ne voyait pas le
+drap. Il apprit quelques moments après, que c'était M. de La Mole. Il
+lui trouva l'air hautain et même insolent.</p>
+
+<p>Ce marquis ne serait pas poli comme mon joli évêque, pensa-t-il. Ah!
+l'état ecclésiastique rend doux et sage. Mais le roi est venu pour
+vénérer la relique, et je ne vois point de relique. Où sera saint
+Clément?</p>
+
+<p>Un petit clerc, son voisin, lui apprit que la vénérable relique était
+dans le haut de l'édifice, dans une chapelle ardente.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'une chapelle ardente? se dit Julien.</p>
+
+<p>Mais il ne voulut pas demander l'explication de ce mot. Son attention
+redoubla.</p>
+
+<p>En cas de visite d'un prince souverain l'étiquette veut que les
+chanoines n'accompagnent pas l'évêque. Mais en se mettant en marche pour
+la chapelle ardente, monseigneur d'Agde appela l'abbé Chélan; Julien osa
+le suivre.</p>
+
+<p>Après avoir monté un long escalier, on parvint à une porte extrêmement
+petite, mais dont le chambranle gothique était doré avec magnificence.
+Cet ouvrage avait l'air fait de la veille.</p>
+
+<p>Devant la porte, étaient réunies à genoux vingt-quatre jeunes filles,
+appartenant aux familles les plus distinguées de Verrières. Avant
+d'ouvrir la porte, l'évêque se mit à genoux au milieu de ces jeunes
+filles toutes jolies. Pendant qu'il priait à haute voix, elles
+semblaient ne pouvoir assez admirer ses belles dentelles, sa bonne
+grâce, sa figure si jeune et si douce. Ce spectacle fit perdre à notre
+héros ce qui lui restait de raison. En cet instant, il se fût battu pour
+l'Inquisition, et de bonne foi. La porte s'ouvrit tout à coup. La petite
+chapelle parut comme embrasée de lumière. On apercevait sur l'autel plus
+de mille cierges divisés en huit rangs, séparés entre eux par des
+bouquets de fleurs. L'odeur suave de l'encens le plus pur sortait en
+tourbillon de la porte du sanctuaire. La chapelle dorée à neuf était
+fort petite, mais très élevée. Julien remarqua qu'il y avait sur l'autel
+des cierges qui avaient plus de quinze pieds de haut. Les jeunes filles
+ne purent retenir un cri d'admiration. On n'avait admis dans le petit
+vestibule de la chapelle que les vingt-quatre jeunes filles, les deux
+curés et Julien.</p>
+
+<p>Bientôt le roi arriva, suivi du seul M. de La Mole et de son grand
+chambellan. Les gardes eux-mêmes restèrent en dehors, à genoux, et
+présentant les armes.</p>
+
+<p>Sa Majesté se précipita plutôt qu'elle ne se jeta sur le prie-Dieu. Ce
+fut alors seulement que Julien, collé contre la porte dorée, aperçut,
+par-dessous le bras nu d'une jeune fille, la charmante statue de saint
+Clément. Il était caché sous l'autel, en costume de jeune soldat romain.
+Il avait au cou une large blessure d'où le sang semblait couler.
+L'artiste s'était surpassé ses yeux mourants, mais pleins de grâce,
+étaient à demi fermés. Une moustache naissante ornait cette bouche
+charmante, qui à demi fermée avait encore l'air de prier. A cette vue,
+la jeune fille voisine de Julien pleura à chaudes larmes; une de ses
+larmes tomba sur la main de Julien.</p>
+
+<p>Après un instant de prières dans le plus profond silence, troublé
+seulement par le son lointain des cloches de tous les villages à dix
+lieues à la ronde, l'évêque d'Agde demanda au roi la permission de
+parler. Il finit un petit discours fort touchant par des paroles
+simples, mais dont l'effet n'en était que mieux assuré.</p>
+
+<p>&mdash;N'oubliez jamais, jeunes chrétiennes, que vous avez vu l'un des plus
+grands rois de la terre à genoux devant les serviteurs de ce Dieu
+tout-puissant et terrible. Ces serviteurs faibles, persécutés assassinés
+sur la terre comme vous le voyez par la blessure encore sanglante de
+saint Clément, ils triomphent au ciel. N'est-ce pas, jeunes chrétiennes,
+vous vous souviendrez à jamais de ce jour? vous détesterez l'impie. A
+jamais vous serez fidèles à ce Dieu si grand, si terrible, mais si bon.</p>
+
+<p>A ces mots l'évêque se leva avec autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le promettez, dit-il, en avançant le bras, d'un air inspiré.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le promettons, dirent les jeunes filles, en fondant en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je reçois votre promesse, au nom du Dieu terrible ajouta l'évoque,
+d'une voix tonnante.</p>
+
+<p>Et la cérémonie fut terminée.</p>
+
+<p>Le roi lui-même pleurait. Ce ne fut que longtemps après que Julien eut
+assez de sang-froid pour demander où étaient les os du saint envoyés de
+Rome à Philippe le Bon, duc de Bourgogne. On lui apprit qu'ils étaient
+cachés dans la charmante figure de cire.</p>
+
+<p>Sa Majesté daigna permettre aux demoiselles qui l'avaient accompagnée
+dans la chapelle de porter un ruban rouge sur lequel étaient brodés ces
+mots: H<small>AINE A L'IMPIE, ADORATION PERPETUELLE</small>.</p>
+
+<p>M. de La Mole fit distribuer aux paysans dix mille bouteilles de vin. Le
+soir, à Verrières, les libéraux trouvèrent une raison pour illuminer
+cent fois mieux que les royalistes. Avant de partir, le roi fit une
+visite à M. de Moirod.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX-1" id="CHAPITRE_XIX-1"></a>CHAPITRE XIX<br /><br />
+PENSER FAIT SOUFFRIR</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le grotesque des événements de tous les jours vous cache le vrai
+malheur des passions.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BARNAVE.</small></span></p></div>
+
+<p>En replaçant les meubles ordinaires dans la chambre qu'avait occupée M.
+de La Mole, Julien trouva une feuille de papier très fort, pliée en
+quatre. Il lut au bas de la première page:</p>
+
+<p>A.S.E.M. le marquis de La Mole, pair de France, chevalier des ordres du
+roi, etc., etc.</p>
+
+<p>C'était une pétition en grosse écriture de cuisinière.</p>
+
+<p>
+«Monsieur le marquis,<br />
+</p>
+
+<p>»J'ai eu toute ma vie des principes religieux. J'étais dans Lyon, exposé
+aux bombes, lors du siège, en 93, d'exécrable mémoire. Je communie, je
+vais tous les dimanches à la messe en l'église paroissiale. Je n'ai
+jamais manqué au devoir pascal, même en 93, d'exécrable mémoire. Ma
+cuisinière, avant la Révolution j'avais des gens, ma cuisinière fait
+maigre le vendredi. Je jouis dans Verrières d'une considération
+générale, et j'ose dire méritée. Je marche sous le dais dans les
+processions à côté de M. le curé et de M. le maire. Je porte, dans les
+grandes occasions, un gros cierge acheté à mes frais. De tout quoi les
+certificats sont à Paris au ministère des Finances. Je demande à
+Monsieur le marquis le bureau de loterie de Verrières, qui ne peut
+manquer d'être bientôt vacant d'une manière ou d'une autre, le titulaire
+étant fort malade, et d'ailleurs votant mal aux élections; etc.</p>
+
+<p class="r">
+»D<small>E</small> C<small>HOLIN</small>.»<br />
+</p>
+
+<p>En marge de cette pétition était une apostille signée De Moirod, et qui
+commençait par cette ligne:</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de parler <i>yert</i> du bon sujet qui fait cette demande»,
+etc.</p>
+
+<p>Ainsi, même cet imbécile de Cholin me montre le chemin qu'il faut
+suivre, se dit Julien.</p>
+
+<p>Huit jours après le passage du roi de *** à Verrières ce qui surnageait
+des innombrables mensonges, sottes interprétations, discussions
+ridicules, etc., etc., dont avaient été l'objet, successivement, le roi,
+l'évêque d'Agde, le marquis de La Mole, les dix mille bouteilles de vin,
+le pauvre tombé de Moirod, qui dans l'espoir d'une croix, ne sortit de
+chez lui qu'un mois après sa chute, ce fut l'indécence extrême d'avoir
+bombardé dans la garde d'honneur Julien Sorel, fils d'un charpentier. Il
+fallait entendre, à ce sujet, les riches fabricants de toiles peintes,
+qui, soir et matin, s'enrouaient au café, à prêcher l'égalité. Cette
+femme hautaine, M<sup>me</sup> de Rênal, était l'auteur de cette abomination. La
+raison? les beaux yeux et les joues si fraîches du petit abbé Sorel la
+disaient de reste.</p>
+
+<p>Peu après le retour à Vergy, Stanislas-Xavier, le plus jeune des
+enfants, prit la fièvre; tout à coup M<sup>me</sup> de Rênal tomba dans des remords
+affreux. Pour la première fois, elle se reprocha son amour d'une façon
+suivie, elle sembla comprendre, comme par miracle, dans quelle faute
+énorme elle s'était laissé entraîner. Quoique d'un caractère
+profondément religieux, jusqu'à ce moment elle n'avait pas songé à la
+grandeur de son crime aux yeux de Dieu.</p>
+
+<p>Jadis, au couvent du Sacré-C&oelig;ur elle avait aimé Dieu avec passion; elle
+le craignit de même en cette circonstance. Les combats qui déchiraient
+son âme étaient d'autant plus affreux qu'il n'y avait rien de
+raisonnable dans sa peur. Julien éprouva que le moindre raisonnement
+l'irritait, loin de la calmer, elle y voyait le langage de l'enfer.
+Cependant, comme Julien aimait beaucoup lui-même le petit Stanislas, il
+était mieux venu à lui parler de sa maladie: elle prit bientôt un
+caractère grave. Alors le remords continu ôta à M<sup>me</sup> de Rênal jusqu'à la
+faculté de dormir; elle ne sortait point d'un silence farouche: si elle
+eût ouvert la bouche, c'eût été pour avouer son crime à Dieu et aux
+hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en conjure, lui disait Julien dès qu'ils se trouvaient seuls,
+ne parlez à personne que je sois le seul confident de vos peines. Si
+vous m'aimez encore, ne parlez pas: vos paroles ne peuvent ôter la
+fièvre à notre Stanislas.</p>
+
+<p>Mais ses consolations ne produisaient aucun effet; il ne savait pas que
+M<sup>me</sup> de Rênal s'était mis dans la tête que pour apaiser la colère du Dieu
+jaloux, il fallait haïr Julien ou voir mourir son fils. C'était parce
+qu'elle sentait qu'elle ne pouvait haïr son amant qu'elle était si
+malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez-moi dit-elle un jour à Julien au nom de Dieu, quittez cette
+maison: c'est votre présence ici qui tue mon fils.</p>
+
+<p>Dieu me punit, ajouta-t-elle à voix basse, il est juste j'adore son
+équité, mon crime est affreux et je vivais sans remords! C'était le
+premier signe de l'abandon de Dieu: je dois être punie doublement.</p>
+
+<p>Julien fut profondément touché. Il ne pouvait voir là ni hypocrisie ni
+exagération. Elle croit tuer son fils en m'aimant, et cependant la
+malheureuse m'aime plus que son fils. Voilà, je n'en puis douter, le
+remords qui la tue; voilà de la grandeur dans les sentiments. Mais
+comment ai-je pu inspirer un tel amour, moi, si pauvre, si mal élevé, si
+ignorant, quelquefois si grossier dans mes façons?</p>
+
+<p>Une nuit, l'enfant fut au plus mal. Vers les deux heures du matin, M. de
+Rênal vint le voir. L'enfant, dévoré par la fièvre, était fort rouge et
+ne put reconnaître son père. Tout à coup M<sup>me</sup> de Rênal se jeta aux pieds
+de son mari: Julien vit qu'elle allait tout dire et se perdre à jamais.</p>
+
+<p>Par bonheur, ce mouvement singulier importuna M. de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! adieu! dit-il en s'en allant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, écoute-moi, s'écria sa femme à genoux devant lui, et cherchant à
+le retenir. Apprends toute la vérité. C'est moi qui tue mon fils. Je lui
+ai donné la vie, et je la lui reprends. Le ciel me punit; aux yeux de
+Dieu, je suis coupable de meurtre. Il faut que je me perde et m'humilie
+moi-même: peut-être ce sacrifice apaisera le Seigneur.</p>
+
+<p>Si M. de Rênal eût été un homme d'imagination, il savait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Idées romanesques, s'écria-t-il en éloignant sa femme qui cherchait à
+embrasser ses genoux. Idées romanesques que tout cela! Julien, faites
+appeler le médecin à la pointe du jour.</p>
+
+<p>Et il retourna se coucher. M<sup>me</sup> de Rênal tomba à genoux, à demi évanouie,
+en repoussant avec un mouvement convulsif Julien qui voulait la
+secourir.</p>
+
+<p>Julien resta étonné.</p>
+
+<p>Voilà donc l'adultère! se dit-il. Serait-il possible que ces prêtres si
+fourbes... eussent raison? Eux qui commettent tant de péchés, auraient
+le privilège de connaître la vraie théorie du péché? Quelle
+bizarrerie!...</p>
+
+<p>Depuis vingt minutes que M. de Rênal s'était retiré Julien voyait la
+femme qu'il aimait, la tête appuyée sur le petit lit de l'enfant,
+immobile et presque sans connaissance. Voilà une femme d'un génie
+supérieur, réduite au comble du malheur parce qu'elle m'a connu, se
+dit-il.</p>
+
+<p>Les heures avancent rapidement. Que puis-je pour elle? Il faut se
+décider. Il ne s'agit plus de moi ici. Que m'importent les hommes et
+leurs plates simagrées? Que puis-je pour elle?... la quitter? Mais je la
+laisse seule en proie à la plus affreuse douleur. Cet automate de mari
+lui nuit plus qu'il ne lui sert. Il lui dira quelque mot dur, à force
+d'être grossier; elle peut devenir folle, se jeter par la fenêtre.</p>
+
+<p>Si je la laisse, si je cesse de veiller sur elle, elle lui avouera
+tout. Et que sait-on, peut-être, malgré l'héritage qu'elle doit lui
+apporter, il fera un esclandre. Elle peut tout dire, grand dieu! à ce
+c...' d'abbé Maslon, qui prend prétexte de la maladie d'un enfant de six
+ans, pour ne plus bouger de cette maison et non sans dessein. Dans sa
+douleur et sa crainte de Dieu, elle oublie tout ce qu'elle sait de
+l'homme; elle ne voit que le prêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, lui dit tout à coup M<sup>me</sup> de Rênal, en ouvrant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerais mille fois ma vie, pour savoir ce qui peut t'être le plus
+utile, répondit Julien: jamais je ne t'ai tant aimée, mon cher ange, ou
+plutôt, de cet instant seulement, je commence à t'adorer comme tu
+mérites de l'être. Que deviendrai-je loin de toi, et avec la conscience
+que tu es malheureuse par moi! Mais qu'il ne soit pas question de mes
+souffrances. Je partirai oui, mon amour. Mais, si je te quitte, si je
+cesse de veiller sur toi, de me trouver sans cesse entre toi et ton
+mari, tu lui dis tout, tu te perds. Songe que c'est avec ignominie qu'il
+te chassera de sa maison; tout Verrières, tout Besançon parleront de ce
+scandale. On te donnera tous les torts; jamais tu ne te relèveras de
+cette honte...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je demande, s'écria-t-elle, en se levant debout. Je
+souffrirai, tant mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, par ce scandale abominable, tu feras aussi son malheur à lui!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je m'humilie moi-même, je me jette dans la fange; et, par là
+peut-être, je sauve mon fils. Cette humiliation, aux yeux de tous, c'est
+peut-être une pénitence publique? Autant que ma faiblesse peut en juger,
+n'est-ce pas le plus grand sacrifice que je puisse faire à Dieu?...
+Peut-être daignera-t-il prendre mon humiliation et me laisser mon fils.
+Indique-moi un autre sacrifice plus pénible, et j'y cours.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi me punir. Moi aussi, je suis coupable. Veux-tu que je me
+retire à la Trappe? L'austérité de cette vie peut apaiser ton Dieu...
+Ah! ciel! que ne puis-je prendre pour moi la maladie de Stanislas...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu l'aimes, toi, dit M<sup>me</sup> de Rênal, en se relevant et se jetant
+dans ses bras.</p>
+
+<p>Au même instant, elle le repoussa avec horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Je te crois! je te crois! continua-t-elle, après s'être remise à
+genoux; ô mon unique ami! ô pourquoi n'es-tu pas le père de Stanislas?
+Alors ce ne serait pas un horrible péché de t'aimer mieux que ton fils.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu me permettre de rester, et que désormais je ne t'aime que
+comme un frère? C'est la seule expiation raisonnable; elle peut apaiser
+la colère du Très-Haut.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, s'écria-t-elle, en se levant et prenant la tête de Julien
+entre ses deux mains, et la tenant devant ses yeux à distance, et moi,
+t'aimerai-je comme un frère? Est-il en mon pouvoir de t'aimer comme un
+frère?</p>
+
+<p>Julien fondait en larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'obéirai, dit-il, en tombant à ses pieds, je t'obéirai quoi que tu
+m'ordonnes c'est tout ce qui me reste à faire. Mon esprit est frappé
+d'aveuglement; je ne vois aucun parti à prendre. Si je te quitte, tu dis
+tout à ton mari, tu te perds et lui avec. Jamais, après ce ridicule, il
+ne sera nommé député. Si je reste, tu me crois la cause de la mort de
+ton fils, et tu meurs de douleur. Veux-tu essayer de l'effet de mon
+départ? Si tu veux, je vais me punir de notre faute, en te quittant pour
+huit jours. J'irai les passer dans la retraite où tu voudras. A l'abbaye
+de Bray-le-Haut, par exemple: mais jure-moi pendant mon absence de ne
+rien avouer à ton mari. Songe que je ne pourrai plus revenir si tu
+parles.</p>
+
+<p>Elle promit, il partit, mais fut rappelé au bout de deux jours.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est impossible sans toi de tenir mon serment. Je parlerai à mon
+mari, si tu n'es pas là constamment pour m'ordonner par tes regards de
+me taire. Chaque heure de cette vie abominable me semble durer une
+journée.</p>
+
+<p>Enfin le ciel eut pitié de cette mère malheureuse. Peu à peu Stanislas
+ne fut plus en danger. Mais la glace était brisée, sa raison avait connu
+l'étendue de son péché: elle ne put plus reprendre l'équilibre. Les
+remords restèrent et ils furent ce qu'ils devaient être dans un c&oelig;ur si
+sincère. Sa vie fut le ciel et l'enfer: l'enfer quand elle ne voyait pas
+Julien, le ciel quand elle était à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me fais plus aucune illusion, lui disait-elle, même dans les
+moments où elle osait se livrer à tout son amour: je suis damnée,
+irrésistiblement damnée. Tu es jeune, tu as cédé à mes séductions, le
+ciel peut te pardonner mais moi je suis damnée. Je le connais à un signe
+certain. J'ai peur: qui n'aurait pas peur devant la vue de l'enfer? Mais
+au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si
+elle était à commettre. Que le ciel seulement ne me punisse pas dès ce
+monde, et dans mes enfants, et j'aurai plus que je ne mérite. Mais toi,
+du moins, mon Julien, s'écriait-elle dans d'autres moments, es-tu
+heureux? Trouves-tu que je t'aime assez?</p>
+
+<p>La méfiance et l'orgueil souffrant de Julien qui avait surtout besoin
+d'un amour à sacrifices, ne tinrent pas devant la vue d'un sacrifice si
+grand, si indubitable et fait à chaque instant. Il adorait M<sup>me</sup> de
+Rênal. Elle a beau être noble, et moi le fils d'un ouvrier, elle
+m'aime... Je ne suis pas auprès d'elle un valet de chambre chargé des
+fonctions d'amant. Cette crainte éloignée, Julien tomba dans toutes les
+folies de l'amour, dans ses incertitudes mortelles.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, s'écriait-elle en voyant ses doutes sur son amour, que je te
+rende bien heureux pendant le peu de jours que nous avons à passer
+ensemble! Hâtons-nous; demain peut-être, je ne serai plus à toi. Si le
+ciel me frappe dans mes enfants, c'est en vain que je chercherai à ne
+vivre que pour t'aimer, à ne pas voir que c'est mon crime qui les tue.
+Je ne pourrai survivre à ce coup. Quand je le voudrais, je ne pourrais;
+je deviendrais folle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je pouvais prendre sur moi ton péché, comme tu m'offrais si
+généreusement de prendre la fièvre ardente de Stanislas!</p>
+
+<p>Cette grande crise morale changea la nature du sentiment qui unissait
+Julien à sa maîtresse. Son amour ne fut plus seulement de l'admiration
+pour la beauté, l'orgueil de la posséder.</p>
+
+<p>Leur bonheur était désormais d'une nature bien supérieure, la flamme qui
+les dévorait fut plus intense. Ils avaient des transports pleins de
+folie. Leur bonheur eût paru plus grand aux yeux du monde. Mais ils ne
+retrouvèrent plus la sérénité délicieuse, la félicité sans nuages le
+bonheur facile des premières époques de leurs amours, quand la seule
+crainte de M<sup>me</sup> de Rênal était de n'être pas assez aimée de Julien. Leur
+bonheur avait quelquefois la physionomie du crime.</p>
+
+<p>Dans les moments les plus heureux et en apparence les plus tranquilles:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand Dieu! je vois l'enfer, s'écriait tout à coup M<sup>me</sup> de Rênal,
+en serrant la main de Julien d'un mouvement convulsif. Quels supplices
+horribles! je les ai bien mérités.</p>
+
+<p>Elle le serrait, s'attachant à lui comme le lierre à la muraille.</p>
+
+<p>Julien essayait en vain de calmer cette âme agitée. Elle lui prenait la
+main, qu'elle couvrait de baisers. Puis, retombée dans une rêverie
+sombre:</p>
+
+<p>&mdash;L'enfer, disait-elle, l'enfer serait une grâce pour moi; j'aurais
+encore sur la terre quelques jours à passer avec lui, mais l'enfer dès
+ce monde, la mort de mes enfants... Cependant à ce prix, peut-être mon
+crime me serait pardonné... Ah! grand Dieu! ne m'accordez point ma grâce
+à ce prix. Ces pauvres enfants ne vous ont point offensé; moi, moi. Je
+suis la seule coupable! J'aime un homme qui n'est point mon mari.</p>
+
+<p>Julien voyait ensuite M<sup>me</sup> de Rênal arriver à des moments tranquilles en
+apparence. Elle cherchait à prendre sur elle, elle voulait ne pas
+empoisonner la vie de ce qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Au milieu de ces alternatives d'amour, de remords et de plaisir les
+journées passaient pour eux avec la rapidité de l'éclair. Julien perdit
+l'habitude de réfléchir.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Élisa alla suivre un petit procès qu'elle avait à Verrières. Elle
+trouva M. Valenod fort piqué contre Julien. Elle haïssait le précepteur,
+et lui en parlait souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me perdriez, monsieur, si je disais la vérité!... disait-elle un
+jour à M. Valenod. Les maîtres sont tous d'accord entre eux pour les
+choses importantes... On ne pardonne jamais certains aveux aux pauvres
+domestiques...</p>
+
+<p>Après ces phrases d'usage, que l'impatiente curiosité de M. Valenod
+trouva l'art d'abréger, il apprit les choses les plus mortifiantes pour
+son amour-propre.</p>
+
+<p>Cette femme la plus distinguée du pays, que pendant six ans il avait
+environnée de tant de soins, et malheureusement au vu et au su de tout
+le monde; cette femme si fière, dont les dédains l'avaient tant de fois
+fait rougir, elle venait de prendre pour amant un petit ouvrier déguisé
+en précepteur. Et afin que rien ne manquât au dépit de M. le directeur
+du dépôt, M<sup>me</sup> de Rênal adorait cet amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et ajoutait la femme de chambre avec un soupir, M. Julien ne s'est
+point donné de peine pour faire cette conquête, il n'est point sorti
+pour madame de sa froideur habituelle.</p>
+
+<p>Élisa n'avait eu des certitudes qu'à la campagne, mais elle croyait que
+cette intrigue datait de bien plus loin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute pour cela, ajouta-t-elle avec dépit, que dans le
+temps il a refusé de m'épouser. Et moi imbécile, qui allais consulter
+M<sup>me</sup> de Rênal! qui là priais de parler au précepteur!</p>
+
+<p>Dès le même soir, M. de Rênal reçut de la ville, avec son journal, une
+longue lettre anonyme qui lui apprenait dans le plus grand détail ce qui
+se passait chez lui. Julien le vit pâlir en lisant cette lettre écrite
+sur du papier bleuâtre, et jeter sur lui des regards méchants. De toute
+la soirée, le maire ne se remit point de son trouble; ce fut en vain que
+Julien lui fit la cour en lui demandant des explications sur la
+généalogie des meilleures familles de la Bourgogne.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX-1" id="CHAPITRE_XX-1"></a>CHAPITRE XX<br /><br />
+LES LETTRES ANONYMES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Do not give dalliance
+Too much the rein; the strongest oaths are straw
+To the fire i' the blood.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>TEMPEST.</small></span></p></div>
+
+<p>Comme on quittait le salon sur le minuit, Julien eut le temps de dire à
+son amie:</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous voyons pas ce soir, votre mari a des soupçons; je jurerais que
+cette grande lettre qu'il lisait en soupirant est une lettre anonyme.</p>
+
+<p>Par bonheur Julien se fermait à clef dans sa chambre. M<sup>me</sup> de Rênal eut
+la folle idée que cet avertissement n'était qu'un prétexte pour ne pas
+la voir. Elle perdit la tête absolument, et à l'heure ordinaire vint à
+sa porte. Julien qui entendit du bruit dans le corridor souffla sa lampe
+à l'instant. On faisait des efforts pour ouvrir sa porte était-ce M<sup>me</sup> de
+Rênal était-ce un mari jaloux?</p>
+
+<p>Le lendemain de fort bonne heure, la cuisinière qui protégeait Julien
+lui apporta un livre sur la couverture duquel il lut ces mots écrits en
+italien: <i>Guardate alla pagina 130</i>.</p>
+
+<p>Julien frémit de l'imprudence, chercha la page cent trente et y trouva
+attachée, avec une épingle, la lettre suivante écrite à la hâte, baignée
+de larmes et sans la moindre orthographe. Ordinairement M<sup>me</sup> de Rênal la
+mettait fort bien il fut touché de ce détail et oublia un peu
+l'imprudence effroyable.</p>
+
+<p>Tu n'as pas voulu me recevoir cette nuit? Il est des moments où je
+crois n'avoir jamais lu jusqu'au fond de ton âme. Tes regards
+m'effrayent. J'ai peur de toi. Grand Dieu! ne m'aurais-tu jamais aimée?
+En ce cas, que mon mari découvre nos amours, et qu'il m'enferme dans une
+éternelle prison, à la campagne, loin de mes enfants. Peut-être Dieu le
+veut ainsi. Je mourrai bientôt. Mais tu seras un monstre.</p>
+
+<p>Ne m'aimes-tu pas, es-tu las de mes folies, de mes remords, impie?
+Veux-tu me perdre? je t'en donne un moyen facile. Va, montre cette lettre
+dans tout Verrières ou plutôt montre-la au seul M. Valenod. Dis-lui que
+je t'aime; mais non, ne prononce pas un tel blasphème; dis-lui que je
+t'adore, que la vie n'a commencé pour moi que le jour où je t'ai vu; que
+dans les moments les plus fous de ma jeunesse, je n'avais jamais même
+rêvé le bonheur que je te dois; que je t'ai sacrifié ma vie, que je te
+sacrifie mon âme. Tu sais que je te sacrifie bien plus.</p>
+
+<p>Mais se connaît-il en sacrifices, cet homme? Dis-lui, dis-lui pour
+l'irriter, que je brave tous les méchants, et qu'il n'est plus au monde
+qu'un malheur pour moi, celui de voir changer le seul homme qui me
+retienne à la vie. Quel bonheur pour moi de la perdre, de l'offrir en
+sacrifice, et de ne plus craindre pour mes enfants!</p>
+
+<p>N'en doute pas cher ami, s'il y a une lettre anonyme, elle vient de cet
+être odieux qui, pendant six ans, m'a poursuivie de sa grosse voix, du
+récit de ses sauts à cheval, de sa fatuité, et de l'énumération
+éternelle de tous ses avantages.</p>
+
+<p>Y a-t-il une lettre anonyme? méchant, voilà ce que je voulais discuter
+avec toi; mais non, tu as bien fait. Te serrant dans mes bras, peut-être
+pour la dernière fois jamais je n'aurais pu discuter froidement, comme
+je fais étant seule. De ce moment, notre bonheur ne sera plus aussi
+facile. Sera-ce une contrariété pour vous? Oui les jours où vous n'aurez
+pas reçu de M. Fouqué quelque livre amusant. Le sacrifice est fait;
+demain, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas de lettre anonyme, moi aussi je
+dirai à mon mari que j'ai reçu une lettre anonyme et qu'il faut à
+l'instant te faire un pont d'or, trouver quelque prétexte honnête, et
+sans délai te renvoyer à tes parents.</p>
+
+<p>Hélas, cher ami, nous allons être séparés quinze jours, un mois
+peut-être! Va, je te rends justice, tu souffriras autant que moi. Mais
+enfin voilà le seul moyen de parer l'effet de cette lettre anonyme; ce
+n'est pas la première que mon mari ait reçue, et sur mon compte encore.
+Hélas! combien j'en riais!</p>
+
+<p>Tout le but de ma conduite, c'est de faire penser à mon mari que la
+lettre vient de M. Valenod; je ne doute pas qu'il n'en soit l'auteur. Si
+tu quittes la maison, ne manque pas d'aller t'établir à Verrières. Je
+ferai en sorte que mon mari ait l'idée d'y passer quinze jours, pour
+prouver aux sots qu'il n'y a pas de froid entre lui et moi. Une fois à
+Verrières, lie-toi d'amitié avec tout le monde, même avec les libéraux.
+Je sais que toutes ces dames te rechercheront.</p>
+
+<p>Ne va pas te fâcher avec M. Valenod, ni lui couper les oreilles, comme
+tu disais un jour; fais-lui au contraire toutes tes bonnes grâces.
+L'essentiel est que l'on croie à Verrières que tu vas entrer chez le
+Valenod, ou chez tout autre, pour l'éducation des enfants.</p>
+
+<p>Voilà ce que mon mari ne souffrira jamais. Dût-il s'y résoudre, eh
+bien! au moins tu habiteras Verrières, et je te verrai quelquefois. Mes
+enfants qui t'aiment tant iront te voir. Grand Dieu! je sens que j'aime
+mieux mes enfants, parce qu'ils t'aiment. Quel remords! comment tout
+ceci finira-t-il?... Je m'égare... Enfin tu comprends ta conduite; sois
+doux, poli, point méprisant avec ces grossiers personnages, je te le
+demande à genoux: ils vont être les arbitres de notre sort. Ne doute pas
+un instant que mon mari ne se conforme à ton égard à ce que lui
+prescrira l'opinion publique.</p>
+
+<p>C'est toi qui vas me fournir la lettre anonyme arme-toi de patience et
+d'une paire de ciseaux. Coupé dans un livre les mots que tu vas voir;
+colle-les ensuite, avec de la colle à bouche sur la feuille de papier
+bleuâtre que je t'envoie; elle me vient de M. Valenod. Attends-toi à une
+perquisition chez toi; brûle les pages du livre que tu auras mutilé. Si
+tu ne trouves pas les mots tout faits, aie la patience de les former
+lettre par lettre. Pour épargner ta peine, j'ai fait la lettre anonyme
+trop courte. Hélas! si tu ne m'aimes plus, comme je le crains, que la
+mienne doit te sembler longue!</p>
+
+<p class="c top5">
+LETTRE ANONYME<br />
+</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;"><span style="margin-left: 2em;">«MADAME,</span></span><br />
+</p>
+
+<p>»Toutes vos petites menées sont connues, mais les personnes qui ont
+intérêt à les réprimer sont averties. Par un reste d'amitié pour vous,
+je vous engage à vous détacher totalement du petit paysan. Si vous êtes
+assez sage pour cela, votre mari croira que l'avis qu'il a reçu le
+trompe, et on lui laissera son erreur. Songez que j'ai votre secret
+tremblez, malheureuse; il faut à cette heure <i>marcher droit</i> devant
+moi.»</p>
+
+<p>»Dès que tu auras fini de coller les mots qui composent cette lettre (y
+as-tu reconnu les façons de parler du directeur?) sors dans la maison,
+je te rencontrerai.</p>
+
+<p>»J'irai dans le village, et reviendrai avec un visage troublé; je le
+serai en effet beaucoup. Grand Dieu! qu'est-ce que je hasarde, et tout
+cela parce que tu as cru deviner une lettre anonyme. Enfin, avec un
+visage renversé, je donnerai à mon mari cette lettre qu'un inconnu
+m'aura remise. Toi, va te promener sur le chemin des grands bois avec
+les enfants, et ne reviens qu'à l'heure du dîner.</p>
+
+<p>»Du haut des rochers, tu peux voir la tour du Colombier. Si nos affaires
+vont bien, j'y placerai un mouchoir blanc; dans le cas contraire, il n'y
+aura rien.</p>
+
+<p>»Ton c&oelig;ur, ingrat, ne te fera-t-il pas trouver le moyen de me dire que
+tu m'aimes, avant de partir pour cette promenade? Quoi qu'il puisse
+arriver, sois sûr d'une chose: je ne survivrais pas d'un jour à notre
+séparation définitive. Ah, mauvaise mère! Ce sont deux mots vains que je
+viens d'écrire là, cher Julien. Je ne les sens pas; je ne puis songer
+qu'à toi en ce moment, je ne les ai écrits que pour ne pas être blâmée
+de toi. Maintenant que je me vois au moment de te perdre, à quoi bon
+dissimuler? Oui! que mon âme te semble atroce, mais que je ne mente pas
+devant l'homme que j'adore! Je n'ai déjà que trop trompé en ma vie. Va,
+je te pardonne si tu ne m'aimes plus. Je n'ai pas le temps de relire ma
+lettre. C'est peu de chose à mes yeux que de payer de la vie les jours
+heureux que je viens de passer dans tes bras. Tu sais qu'ils me
+coûteront davantage.»</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI-1" id="CHAPITRE_XXI-1"></a>CHAPITRE XXI<br /><br />
+DIALOGUE AVEC UN MAÎTRE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Alas, our frailty is the cause, not we,
+For such as we are made of, such we be.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>TWELFTH NIGHT.</small></span></p></div>
+
+<p>Ce fut avec un plaisir d'enfant que pendant une heure Julien assembla
+des mots. Comme il sortait de sa chambre, il rencontra ses élèves et
+leur mère; elle prit la lettre avec une simplicité et un courage dont le
+calme l'effraya.</p>
+
+<p>&mdash;La colle à bouche est-elle assez séchée? lui dit-elle.</p>
+
+<p>Est-ce là cette femme que le remords rendait si folle? pensa-t-il.
+Quels sont ses projets en ce moment? Il était trop fier pour le lui
+demander; mais, jamais peut-être, elle ne lui avait plu davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Si ceci tourne mal, ajouta-t-elle, avec le même sang-froid, on m'ôtera
+tout. Enterrez ce dépôt dans quelque endroit de la montagne; ce sera
+peut-être un jour ma seule ressource.</p>
+
+<p>Elle lui remit un étui à verre, en maroquin rouge, rempli d'or et de
+quelques diamants.</p>
+
+<p>&mdash;Partez maintenant, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Elle embrassa les enfants, et deux fois le plus jeune. Julien restait
+immobile. Elle le quitta d'un pas rapide et sans le regarder.</p>
+
+<p>Depuis l'instant qu'il avait ouvert la lettre anonyme, l'existence de M.
+de Rênal avait été affreuse. Il n'avait pas été aussi agité depuis un
+duel qu'il avait failli avoir en 1816, et, pour lui rendre justice,
+alors la perspective de recevoir une balle l'avait rendu moins
+malheureux. Il examinait la lettre dans tous les sens: N'est-ce pas là
+une écriture de femme? se disait-il. En ce cas, quelle femme l'a
+écrite? Il passait en revue toutes celles qu'il connaissait à Verrières,
+sans pouvoir fixer ses soupçons. Un homme aurait-il dicté cette lettre?
+quel est cet homme? Ici pareille incertitude; il était jalousé et sans
+doute haï de la plupart de ceux qu'il connaissait. Il faut consulter
+ma femme, se dit-il par habitude, en se levant du fauteuil où il était
+abîmé.</p>
+
+<p>A peine levé:</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! dit-il, en se frappant la tête, c'est d'elle surtout qu'il
+faut que je me méfie; elle est mon ennemie en ce moment. Et de colère,
+les larmes lui vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>Par une juste compensation de la sécheresse de c&oelig;ur qui fait toute la
+sagesse pratique de la province, les deux hommes que, dans ce moment, M.
+de Rênal redoutait le plus, étaient ses deux amis les plus intimes.</p>
+
+<p>Après ceux-là, j'ai dix amis peut-être, et il les passa en revue,
+estimant à mesure le degré de consolation qu'il pourrait tirer de
+chacun. A tous! à tous, s'écria-t-il avec rage, mon affreuse aventure
+fera le plus extrême plaisir! Par bonheur, il se croyait fort envié, non
+sans raison. Outre sa superbe maison de la ville, que le roi de ***
+venait d'honorer à jamais en y couchant, il avait fort bien arrangé son
+château de Vergy. La façade était peinte en blanc, et les fenêtres
+garnies de beaux volets verts. Il fut un instant consolé par l'idée de
+cette magnificence. Le fait est que ce château était aperçu de trois ou
+quatre lieues de distance, au grand détriment de toutes les maisons de
+campagne ou soi-disant châteaux du voisinage, auxquels on avait laissé
+l'humble couleur grise donnée par le temps.</p>
+
+<p>M. de Rênal pouvait compter sur les larmes et la pitié d'un de ses amis,
+le marguillier de la paroisse, mais c'était un imbécile qui pleurait de
+tout. Cet homme était cependant sa seule ressource.</p>
+
+<p>Quel malheur est comparable au mien! s'écria-t-il avec rage; quel
+isolement!</p>
+
+<p>Est-il possible se disait cet homme vraiment à plaindre, est-il
+possible que, dans mon infortune, je n'aie pas un ami à qui demander
+conseil, car ma raison s'égare, je le sens! Ah! Falcoz! Ah!
+Ducros! s'écria-t-il avec amertume. C'étaient les noms de deux amis
+d'enfance qu'il avait éloignés par ses hauteurs en 1814. Ils n'étaient
+pas nobles, et il avait voulu changer le ton d'égalité sur lequel ils
+vivaient depuis l'enfance.</p>
+
+<p>L'un d'eux, Falcoz, homme d'esprit et de c&oelig;ur, marchand de papier à
+Verrières, avait acheté une imprimerie dans le chef-lieu du département
+et entrepris un journal. La congrégation avait résolu de le ruiner: son
+journal avait été condamné, son brevet d'imprimeur lui avait été retiré.
+Dans ces tristes circonstances, il essaya d'écrire à M. de Rênal pour la
+première fois depuis dix ans. Le maire de Verrières crut devoir répondre
+en vieux Romain: Si le ministre du roi me faisait l'honneur de me
+consulter, je lui dirais: Ruinez sans pitié tous les imprimeurs de
+province et mettez l'imprimerie en monopole comme le tabac. Cette lettre
+à un ami intime, que tout Verrières admira dans le temps, M. de Rênal
+s'en rappelait les termes avec horreur. Qui m'eût dit qu'avec mon rang,
+ma fortune, mes croix, je le regretterais un jour? Ce fut dans ces
+transports de colère, tantôt contre lui-même, tantôt contre tout ce qui
+l'entourait, qu'il passa une nuit affreuse; mais, par bonheur, il n'eut
+pas l'idée d'épier sa femme.</p>
+
+<p>Je suis accoutumé à Louise, se disait-il, elle sait toutes mes
+affaires; je serais libre de me marier demain que je ne trouverais pas à
+la remplacer. Alors il se complaisait dans l'idée que sa femme était
+innocente; cette façon de voir ne le mettait pas dans la nécessité de
+montrer du caractère, et l'arrangeait bien mieux; combien de femmes
+calomniées n'a-t-on pas vues!</p>
+
+<p>Mais quoi! s'écriait-il tout à coup en marchant d'un pas convulsif;
+souffrirai-je comme si j'étais un homme de rien, un va-nu-pieds, quelle
+se moque de moi avec son amant? Faudra-t-il que tout Verrières fasse des
+gorges chaudes sur ma débonnaireté? Que n'a-t-on pas dit de Charmier
+(c'était un mari notoirement trompé du pays)? Quand on le nomme, le
+sourire n'est-il pas sur toutes les lèvres? Il est bon avocat, qui
+est-ce qui parle jamais de son talent pour la parole? Ah, Charmier,
+dit-on! le Charmier de Bernard, on le désigne ainsi le nom de l'homme
+qui fait son opprobre.</p>
+
+<p>Grâce au ciel, disait M. de Rênal dans d'autres moments, je n'ai point
+de fille, et la façon dont je vais punir la mère ne nuira point à
+l'établissement de mes enfants; je puis surprendre ce petit paysan avec
+ma femme et les tuer tous les deux, dans ce cas le tragique de l'aventure
+en ôtera peut-être le ridicule. Cette idée lui sourit; il la suivit dans
+tous ses détails. Le code pénal est pour moi, et, quoiqu'il arrive,
+notre congrégation et mes amis du jury me sauveront. Il examina son
+couteau de chasse qui était fort tranchant; mais l'idée du sang lui fit
+peur.</p>
+
+<p>Je puis rouer de coups ce précepteur insolent et le chasser; mais quel
+éclat dans Verrières et même dans tout le département! Après la
+condamnation du journal de Falcoz, quand son rédacteur en chef sortit de
+prison, je contribuai à lui faire perdre sa place de six cents francs.
+On dit que cet écrivailleur ose se remontrer dans Besançon, il peut me
+tympaniser avec adresse et de façon à ce qu'il soit impossible de
+l'amener devant les tribunaux. L'amener devant les tribunaux...
+L'insolent insinuera de mille façons qu'il a dit vrai. Un homme bien né,
+qui tient son rang comme moi, est haï de tous les plébéiens. Je me
+verrai dans ces affreux journaux de Paris, ô mon Dieu! quel abîme! voir
+l'antique nom de Rênal plongé dans la fange du ridicule... Si je voyage
+jamais, il faudra changer de nom quoi! quitter ce nom qui fait ma gloire
+et ma forcé. Quel comble de misère!</p>
+
+<p>Si je ne tue pas ma femme, et que je la chasse avec ignominie, elle a
+sa tante à Besançon, qui lui donnera de la main à la main toute sa
+fortune. Ma femme ira vivre à Paris avec Julien, on le saura à
+Verrières, et je serai encore pris pour dupe. Cet homme malheureux
+s'aperçut alors à la pâleur de sa lampe que le jour commençait à
+paraître. Il alla chercher un peu d'air frais au jardin. En ce moment il
+était presque résolu à ne point faire d'éclat, par cette idée surtout
+qu'un éclat comblerait de joie ses bons amis de Verrières.</p>
+
+<p>La promenade au jardin le calma un peu. Non, s'écria-t-il, je ne me
+priverai point de ma femme, elle m'est trop utile. Il se figura avec
+horreur ce que serait sa maison sans sa femme; il n'avait pour toute
+parente que la marquise de R... vieille, imbécile et méchante.</p>
+
+<p>Une idée d'un grand sens lui apparut, mais l'exécution demandait une
+force de caractère bien supérieure au peu que le pauvre homme en
+avait. Si je garde ma femme, se dit-il, je me connais, un jour, dans un
+moment où elle m'impatientera, je lui reprocherai sa faute. Elle est
+fière, nous nous brouillerons, et tout cela arrivera avant qu'elle n'ait
+hérité de sa tante. Alors, comme on se moquera de moi! ma femme aime ses
+enfants, tout finira par leur revenir. Mais moi, je serai la fable de
+Verrières. Quoi, diront-ils, il n'a pas su même se venger de sa femme!
+Ne vaudrait-il pas mieux m'en tenir aux soupçons et ne rien vérifier? A
+ors je me lie les mains, je ne puis par la suite lui rien reprocher.</p>
+
+<p>Un instant après M. de Rênal repris par la vanité blessée se rappelait
+laborieusement tous les moyens cités au billard du Casino ou Cercle
+noble de Verrières, quand quelque beau parleur interrompt la poule pour
+s'égayer aux dépens d'un mari trompé. Combien, en cet instant, ces
+plaisanteries lui paraissaient cruelles!</p>
+
+<p>Dieu! que ma femme n'est-elle morte! alors je serais inattaquable au
+ridicule. Que ne suis-je veuf! j'irais passer six mois à Paris dans les
+meilleures sociétés. Après ce moment de bonheur donné par l'idée du
+veuvage son imagination en revint aux moyens de s'assurer de la vérité.
+Répandrait-il à minuit, après que tout le monde serait couché une légère
+couche de son devant la porte de la chambré de Julien? Le lendemain
+matin, au jour, il verrait l'impression des pas.</p>
+
+<p>Mais ce moyen ne vaut rien, s'écria-t-il tout à coup avec rage, cette
+coquine d'Élisa s'en apercevrait, et l'on saurait bientôt dans la maison
+que je suis jaloux.</p>
+
+<p>Dans un autre conte fait au Casino, un mari s'était assuré de sa
+mésaventure en attachant avec un peu de cire un cheveu qui fermait comme
+un scellé la porte de sa femme et celle du galant.</p>
+
+<p>Après tant d'heures d'incertitudes, ce moyen d'éclaircir son sort lui
+semblait décidément le meilleur, et il songeait à s'en servir, lorsque
+au détour d'une allée il rencontra cette femme qu'il eût voulu voir
+morte.</p>
+
+<p>Elle revenait du village. Elle était allée entendre la messe dans
+l'église de Vergy. Une tradition fort incertaine aux yeux du froid
+philosophe, mais à laquelle elle ajoutait foi, prétend que la petite
+église dont on se sert aujourd'hui était la chapelle du château du sire
+de Vergy. Cette idée obséda M<sup>me</sup> de Rênal tout le temps qu'elle comptait
+passer à prier dans cette église. Elle se figurait sans cesse son mari
+tuant Julien à la chasse, comme par accident, et ensuite le soir lui
+faisant manger son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mon sort, se dit-elle, dépend de ce qu'il va penser en m'écoutant.
+Après ce quart d'heure fatal, peut-être ne trouverai-je plus l'occasion
+de lui parler. Ce n'est pas un être sage et dirigé par la raison. Je
+pourrais alors, à l'aide de ma faible raison, prévoir ce qu'il fera ou
+dira. Lui décidera notre sort commun, il en a le pouvoir. Mais ce sort
+est dans mon habileté, dans l'art de diriger les idées de ce fantasque,
+que sa colère rend aveugle, et empêche de voir la moitié des choses.
+Grand Dieu! il me faut du talent, du sang-froid; où les prendre?</p>
+
+<p>Elle retrouva le calme comme par enchantement en entrant au jardin et
+voyant de loin son mari. Ses cheveux et ses habits en désordre
+annonçaient qu'il n'avait pas dormi.</p>
+
+<p>Elle lui remit une lettre décachetée mais repliée. Lui, sans l'ouvrir,
+regardait sa femme avec des yeux fous.</p>
+
+<p>&mdash;Voici une abomination, lui dit-elle, qu'un homme de mauvaise mine, qui
+prétend vous connaître et vous devoir de la reconnaissance, m'a remise
+comme je passais derrière le jardin du notaire. J'exige une chose de
+vous, c'est que vous renvoyiez à ses parents, et sans délai, ce M.
+Julien.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal se hâta de dire ce mot, peut-être un peu avant le moment,
+pour se débarrasser de l'affreuse perspective d'avoir à le dire.</p>
+
+<p>Elle fut saisie de joie en voyant celle qu'elle causait à son mari. A la
+fixité du regard qu'il attachait sur elle, elle comprit que Julien avait
+deviné juste. Au lieu de s'affliger de ce malheur fort réel, quel génie,
+pensa-t-elle, quel tact parfait! et dans un jeune homme encore sans
+aucune expérience! A quoi n'arrivera-t-il pas par la suite? Hélas! alors
+ses succès feront qu'il m'oubliera.</p>
+
+<p>Ce petit acte d'admiration pour l'homme qu'elle adorait la remit tout à
+fait de son trouble.</p>
+
+<p>Elle s'applaudit de sa démarche. Je n'ai pas été indigne de Julien, se
+dit-elle, avec une douce et intime volupté.</p>
+
+<p>Sans dire un mot, de peur de s'engager, M. de Rênal examinait la seconde
+lettre anonyme composée, si le lecteur s'en souvient, de mots imprimés
+collés sur un papier tirant sur le bleu. On se moque de moi de toutes
+les façons, se disait M. de Rênal accablé de fatigue.</p>
+
+<p>Encore de nouvelles insultes à examiner, et toujours à cause de ma
+femme! Il fut sur le point de l'accabler des injures les plus
+grossières, la perspective de l'héritage de Besançon l'arrêta à grande
+peine. Dévoré du besoin de s'en prendre à quelque chose, il chiffonna le
+papier de cette seconde lettre anonyme, et se mit à se promener à grands
+pas, il avait besoin de s'éloigner de sa femme. Quelques instants après,
+il revint auprès d'elle, et plus tranquille.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de prendre un parti et de renvoyer Julien lui dit-elle
+aussitôt; ce n'est après tout que le fils d'un ouvrier. Vous le
+dédommagerez par quelques écus, et d'ailleurs il est savant et trouvera
+facilement à se placer, par exemple chez M. Valenod ou chez le
+sous-préfet de Maugiron qui ont des enfants. Ainsi vous ne lui ferez
+point de tort...</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez là comme une sotte que vous êtes s'écria M. de Rênal d'une
+voix terrible. Quel bon sens peut-on espérer d'une femme? Jamais vous ne
+prêtez attention à ce qui est raisonnable, comment sauriez-vous quelque
+chose? Votre nonchalance, votre paresse ne vous donnent d'activité que
+pour la chasse aux papillons êtres faibles et que nous sommes malheureux
+d'avoir dans nos familles...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal le laissait dire, et il dit longtemps; <i>il passait sa
+colère</i>, c'est le mot du pays.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui répondit-elle enfin, je parle comme une femme outragée
+dans son honneur, c'est-à-dire dans ce qu'elle a de plus précieux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal eut un sang-froid inaltérable pendant toute cette pénible
+conversation, de laquelle dépendait la possibilité de vivre encore sous
+le même toit avec Julien. Elle cherchait les idées qu'elle croyait les
+plus propres à guider la colère aveugle de son mari. Elle avait été
+insensible à toutes les réflexions injurieuses qu'il lui avait
+adressées, elle ne les écoutait pas, elle songeait alors à
+Julien. Sera-t-il content de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ce petit paysan que nous avons comblé de prévenances et même de
+cadeaux, peut être innocent, dit-elle enfin, mais il n'en est pas moins
+l'occasion du premier affront que je reçois... Monsieur! quand j'ai lu
+ce papier abominable, je me suis promis que lui ou moi sortirions de
+votre maison.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous faire un esclandre pour me déshonorer et vous aussi? vous
+faites bouillir du lait à bien des gens dans Verrières.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, on envie généralement l'état de prospérité où la sagesse
+de votre administration a su placer vous, votre famille et la ville...
+Eh bien! je vais engager Julien à vous demander un congé pour aller
+passer un mois chez ce marchand de bois de la montagne, digne ami de ce
+petit ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous d'agir, reprit M. de Rênal avec assez de tranquillité. Ce
+que j'exige avant tout, c'est que vous ne lui parliez pas. Vous y
+mettriez de la colère, et me brouilleriez avec lui, vous savez combien
+ce petit Monsieur est sur l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Ce jeune homme n'a point de tact, reprit M<sup>me</sup> de Rênal, il peut être
+savant, vous vous y connaissez, mais ce n'est au fond qu'un véritable
+paysan. Pour moi, je n'en ai jamais eu bonne idée depuis qu'il a refusé
+d'épouser Élisa; c'était une fortune assurée; et cela sous prétexte que
+quelquefois, en secret, elle fait des visites à M. Valenod.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit M. de Rênal, élevant le sourcil d'une façon démesurée, quoi,
+Julien vous a dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas précisément, il m'a toujours parlé de la vocation qui
+l'appelle au saint ministère; mais, croyez-moi, la première vocation
+pour ces petites gens, c'est d'avoir du pain. Il me faisait assez
+entendre qu'il n'ignorait pas ces visites secrètes.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, moi, je les ignorais! s'écria M. de Rênal reprenant toute sa
+fureur, et pesant sur les mots. Il se passe chez moi des choses que
+j'ignore... Comment! il y a eu quelque chose entre Élisa et Valenod?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! c'est de l'histoire ancienne, mon cher ami, dit M<sup>me</sup> de Rênal en
+riant, et peut-être il ne s'est point passé de mal. C'était dans le
+temps que votre bon ami Valenod n'aurait pas été fâché que l'on pensât
+dans Verrières qu'il s'établissait entre lui et moi un petit amour tout
+platonique.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu cette idée une fois, s'écria M. de Rênal se frappant la tête
+avec fureur, et marchant de découvertes en découvertes, et vous ne m'en
+avez rien dit?</p>
+
+<p>&mdash;Fallait-il brouiller deux amis pour une petite bouffée de vanité de
+notre cher directeur? Où est la femme de la société à laquelle il n'a
+pas adressé quelques lettres extrêmement spirituelles et même un peu
+galantes?</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aurait écrit?</p>
+
+<p>&mdash;Il écrit beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Montrez-moi ces lettres à l'instant, je l'ordonne, et M. de Rênal se
+grandit de six pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en garderai bien, lui répondit-on avec une douceur qui allait
+presque jusqu'à la nonchalance, je vous les montrerai un jour quand vous
+serez plus sage.</p>
+
+<p>&mdash;A l'instant même, morbleu! s'écria M. de Rênal ivre de colère, et
+cependant plus heureux qu'il ne l'avait été depuis douze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Me jurez-vous, dit M<sup>me</sup> de Rênal fort gravement, de n'avoir jamais de
+querelle avec le directeur du dépôt au sujet de ces lettres?</p>
+
+<p>&mdash;Querelle ou non, je puis lui ôter les enfants trouvés; mais,
+continua-t-il avec fureur, je veux ces lettres à l'instant, où
+sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Dans un tiroir de mon secrétaire; mais certes, je ne vous en donnerai
+pas la clef.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai le briser, s'écria-t-il, en courant vers la chambre de sa
+femme.</p>
+
+<p>Il brisa, en effet, avec un pal de fer un précieux secrétaire d'acajou
+ronceux venu de Paris, qu'il frottait souvent avec le pan de son habit,
+quand il croyait y apercevoir quelque tache.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal avait monté en courant les cent vingt marches du colombier,
+elle attachait le coin d'un mouchoir blanc à l'un des barreaux de fer de
+la petite fenêtre. Elle était la plus heureuse des femmes. Les larmes
+aux yeux, elle regardait vers les grands bois de la montagne. Sans
+doute, se disait-elle, de dessous un de ces hêtres touffus, Julien épie
+ce signal heureux. Longtemps elle prêta l'oreille, ensuite elle maudit
+le bruit monotone des cigales et le chant des oiseaux. Sans ce bruit
+importun, un cri de joie, parti des grandes roches, aurait pu arriver
+jusqu'ici. Son &oelig;il avide dévorait cette pente immense de verdure sombre
+et unie comme un pré, que forme le sommet des arbres. Comment n'a-t-il
+pas l'esprit, se dit-elle tout attendrie d'inventer quelque signal pour
+me dire que son bonheur est égal au mien? Elle ne descendit du
+colombier, que quand elle eut peur que son mari ne vînt l'y chercher.</p>
+
+<p>Elle le trouva furieux. Il parcourait les phrases anodines de M.
+Valenod, peu accoutumées à être lues avec tant d'émotion.</p>
+
+<p>Saisissant un moment où les exclamations de son mari lui laissaient la
+possibilité de se faire entendre:</p>
+
+<p>&mdash;J'en reviens toujours à mon idée, dit M<sup>me</sup> de Rênal, il convient que
+Julien fasse un voyage. Quelque talent qu'il ait pour le latin, ce n'est
+après tout qu'un paysan souvent grossier et manquant de tact; chaque
+jour, croyant être poli, il m'adresse des compliments exagérés et de
+mauvais goût, qu'il apprend par c&oelig;ur dans quelque roman...</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en lit jamais, s'écria M. de Rênal; je m'en suis assuré.
+Croyez-vous que je sois un maître de maison aveugle et qui ignore ce qui
+se passe chez lui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! s'il ne lit nulle part ces compliments ridicules, il les
+invente, et c'est encore tant pis pour lui. Il aura parlé de moi sur ce
+ton dans Verrières... et sans aller si loin, dit M<sup>me</sup> de Rênal avec
+l'air de faire une découverte, il aura parlé ainsi devant Élisa, c'est à
+peu près comme s'il eût parlé devant M. Valenod.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria M. de Rênal en ébranlant la table et l'appartement par un
+des plus grands coups de poing qui aient jamais été donnés, la lettre
+anonyme imprimée et les lettres du Valenod sont écrites sur le même
+papier.</p>
+
+<p>Enfin!... pensa M<sup>me</sup> de Rênal; elle se montra atterrée de cette
+découverte et sans avoir le courage d'ajouter un seul mot, alla
+s'asseoir au loin sur le divan, au fond du salon.</p>
+
+<p>La bataille était désormais gagnée; elle eut beaucoup à faire pour
+empêcher M. de Rênal d'aller parler à l'auteur supposé de la lettre
+anonyme.</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne sentez-vous pas que faire une scène, sans preuves
+suffisantes, à M. Valenod, est la plus insigne des maladresses? Vous
+êtes envié, monsieur, à qui la faute? à vos talents: votre sage
+administration, vos bâtisses pleines de goût, la dot que je vous ai
+apportée, et surtout l'héritage considérable que nous pouvons espérer de
+ma bonne tante, héritage dont on exagère infiniment l'importance, ont
+fait de vous le premier personnage de Verrières.</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez la naissance, dit M. de Rênal, en souriant un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes l'un des gentilshommes les plus distingués de la province
+reprit avec empressement M<sup>me</sup> de Rênal, si le roi était libre et pouvait
+rendre justice à la naissance, vous figureriez sans doute à la chambre
+des pairs, etc. Et c'est dans cette position magnifique que vous voulez
+donner à l'envie un fait à commenter?</p>
+
+<p>Parler à M. Valenod de sa lettre anonyme, c'est proclamer dans tout
+Verrières, que dis-je, dans Besançon, dans toute la province, que ce
+petit bourgeois, admis imprudemment peut-être à l'intimité <i>d'un Rênal</i>, a
+trouvé le moyen de l'offenser. Quand ces lettres que vous venez de
+surprendre prouveraient que j'ai répondu à l'amour de M. Valenod, vous
+devriez me tuer, je l'aurais mérité cent fois, mais non pas lui
+témoigner de la colère. Songez que tous vos voisins n'attendent qu'un
+prétexte pour se venger de votre supériorité; songez qu'en 1816 vous
+avez contribué à certaines arrestations. Cet homme réfugié sur son
+toit...</p>
+
+<p>&mdash;Je songe que vous n'avez ni égards, ni amitié pour moi, s'écria M. de
+Rênal, avec toute l'amertume que réveillait un tel souvenir, et je n'ai
+pas été pair!...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, mon ami, reprit en souriant M<sup>me</sup> de Rênal, que je serai plus
+riche que vous, que je suis votre compagne depuis douze ans, et qu'à
+tous ces titres, je dois avoir voix au chapitre, et surtout dans
+l'affaire d'aujourd'hui. Si vous me préférez un M. Julien, ajouta-t-elle
+avec un dépit mal déguisé, je suis prête à aller passer un hiver chez ma
+tante.</p>
+
+<p>Ce mot fut dit <i>avec bonheur</i>. Il y avait une fermeté qui cherche à
+s'environner de politesse; il décida M. de Rênal. Mais, suivant
+l'habitude de la province, il parla encore pendant longtemps, revint sur
+tous les arguments, sa femme le laissait dire, il y avait encore de la
+colère dans son accent. Enfin deux heures de bavardage inutile
+épuisèrent les forces d'un homme qui avait subi un accès de colère de
+toute une nuit. Il fixa la ligne de conduite qu'il allait suivre envers
+M. Valenod, Julien et même Élisa.</p>
+
+<p>Une ou deux fois, durant cette grande scène, M<sup>me</sup> de Rênal fut sur le
+point d'éprouver quelque sympathie pour le malheur fort réel de cet
+homme qui pendant douze ans avait été son ami. Mais les vraies passions
+sont égoïstes. D'ailleurs elle attendait à chaque instant l'aveu de la
+lettre anonyme qu'il avait reçue la veille, et cet aveu ne vint point.
+Il manquait à la sûreté de M<sup>me</sup> de Rênal de connaître les idées qu'on
+avait pu suggérer à l'homme duquel son sort dépendait. Car, en province,
+les maris sont maîtres de l'opinion. Un mari qui se plaint se couvre de
+ridicule, chose tous les jours moins dangereuse en France; mais sa
+femme, s'il ne lui donne pas d'argent, tombe à l'état d'ouvrière à
+quinze sols par journée; et encore les bonnes âmes se font-elles un
+scrupule de l'employer.</p>
+
+<p>Une odalisque du sérail peut à toute force aimer le sultan; il est
+tout-puissant, elle n'a aucun espoir de lui dérober son autorité par une
+suite de petites finesses. La vengeance du maître est terrible,
+sanglante, mais militaire, généreuse, un coup de poignard finit tout.
+C'est à coups de mépris public qu'un mari tue sa femme au XIXe siècle;
+c'est en lui fermant tous les salons.</p>
+
+<p>Le sentiment du danger fut vivement éveillé chez M<sup>me</sup> de Rênal, à son
+retour chez elle, elle fut choquée du désordre où elle trouva sa
+chambre. Les serrures de tous ses jolis petits coffres avaient été
+brisées; plusieurs feuilles de parquet étaient soulevées. Il eût été
+sans pitié pour moi, se dit-elle! Gâter ainsi ce parquet en bois de
+couleur, qu'il aime tant; quand un de ses enfants y entre avec des
+souliers humides, il devient rouge de colère. Le voilà gâté à jamais! La
+vue de cette violence éloigna rapidement les derniers reproches qu'elle
+se faisait pour sa trop rapide victoire.</p>
+
+<p>Un peu avant la cloche du dîner Julien rentra avec les enfants. Au
+dessert, quand les domestiques se furent retirés, M<sup>me</sup> de Rênal lui dit
+fort sèchement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez témoigné le désir d'aller passer une quinzaine de jours à
+Verrières, M. de Rênal veut bien vous accorder un congé. Vous pouvez
+partir quand bon vous semblera. Mais, pour que les enfants ne perdent
+pas leur temps, chaque jour on vous enverra leurs thèmes, que vous
+corrigerez.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, ajouta M. de Rênal, d'un ton fort aigre, je ne vous
+accorderai pas plus d'une semaine.</p>
+
+<p>Julien trouva sur sa physionomie l'inquiétude d'un homme profondément
+tourmenté.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'est pas encore arrêté à un parti, dit-il à son amie, pendant
+un instant de solitude qu'ils eurent au salon.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal lui conta rapidement tout ce qu'elle avait fait depuis le
+matin.</p>
+
+<p>&mdash;A cette nuit les détails, ajouta-t-elle en riant.</p>
+
+<p>Perversité de femme! pensa Julien. Quel plaisir, quel instinct les
+porte à nous tromper!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous trouve à la fois éclairée et aveuglée par votre amour, lui
+dit-il avec quelque froideur, votre conduite d'aujourd'hui est
+admirable; mais y a-t-il de la prudence à essayer de nous voir ce soir?
+Cette maison est pavée d'ennemis; songez à la haine passionnée qu'Élisa
+a pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cette haine ressemble beaucoup à de l'indifférence passionnée que vous
+auriez pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Même indifférent, je dois vous sauver d'un péril où je vous ai
+plongée. Si le hasard veut que M. de Rênal parle à Élisa, d'un mot elle
+peut tout lui apprendre. Pourquoi ne se cacherait-il pas près de ma
+chambre, bien armé...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pas même du courage, dit M<sup>me</sup> de Rênal, avec toute la hauteur
+d'une fille noble.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'abaisserai jamais à parler de mon courage, dit froidement
+Julien, c'est une bassesse. Que le monde juge sur les faits. Mais,
+ajouta-t-il en lui prenant la main, vous ne concevez pas combien je vous
+suis attaché, et quelle est ma joie de pouvoir prendre congé de vous
+avant cette cruelle absence.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII-1" id="CHAPITRE_XXII-1"></a>CHAPITRE XXII<br /><br />
+FAÇONS D'AGIR EN 1830</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>La parole a été donnée à l'homme pour cacher sa pensée.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>R. P. MAMAGRIDA</small></span></p></div>
+
+<p>A peine arrivé à Verrières, Julien se reprocha son injustice envers M<sup>me</sup>
+de Rênal. Je l'aurais méprisée comme une femmelette, si, par faiblesse,
+elle avait manqué sa scène avec M. de Rênal! Elle s'en tire comme un
+diplomate, et je sympathise avec le vaincu qui est mon ennemi. Il y a
+dans mon fait petitesse bourgeoise; ma vanité est choquée, parce que M.
+de Rênal est un homme! illustre et vaste corporation à laquelle j'ai
+l'honneur d'appartenir, je ne suis qu'un sot.</p>
+
+<p>M. Chélan avait refusé les logements que les libéraux les plus
+considérés du pays lui avaient offerts à l'envi lorsque sa destitution
+le chassa du presbytère. Les deux chambres qu'il avait louées étaient
+encombrées par ses livres. Julien, voulant montrer à Verrières ce que
+c'était qu'un prêtre, alla prendre chez son père une douzaine de
+planches de sapin, qu'il porta lui même sur le dos tout le long de la
+grande rue. Il emprunta des outils à un ancien camarade, et eut bientôt
+bâti une sorte de bibliothèque dans laquelle il rangea les livres de M.
+Chélan.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais corrompu par la vanité du monde, lui disait le vieillard
+pleurant de joie; voilà qui rachète bien l'enfantillage de ce brillant
+uniforme de garde d'honneur qui t'a fait tant d'ennemis.</p>
+
+<p>M. de Rênal avait ordonné à Julien de loger chez lui. Personne ne
+soupçonna ce qui s'était passé. Le troisième jour après son arrivée,
+Julien vit monter jusque dans sa chambre un non moindre personnage que
+M. le sous-préfet de Maugiron. Ce ne tut qu'après doux grandes heures de
+bavardage insipide et de grandes jérémiades sur la méchanceté des
+hommes, sur le peu de probité des gens chargés de l'administration des
+deniers publics, sur les dangers de cette pauvre France, etc., etc., que
+Julien vit poindre enfin le sujet de la visite. On était déjà sur le
+palier de l'escalier, et le pauvre précepteur à demi disgracié
+reconduisait avec le respect convenable le futur préfet de quelque
+heureux département, quand il plut à celui-ci de s'occuper de la fortune
+de Julien, de louer sa modération en affaires d'intérêt, etc., etc.
+Enfin M. de Maugiron le serrant dans ses bras de l'air le plus paterne
+lui proposa de quitter M. de Rênal et d'entrer chez un fonctionnaire qui
+avait des enfants à <i>éduquer</i>, et qui, comme le roi Philippe,
+remercierait le ciel, non pas tant de les lui avoir donnés que de les
+avoir fait naître dans le voisinage de M. Julien. Leur précepteur
+jouirait de huit cents francs d'appointements payables non pas de mois
+en mois, ce qui n'est pas noble, dit M. de Maugiron, mais par quartier,
+et toujours d'avance.</p>
+
+<p>C'était le tour de Julien, qui, depuis une heure et demie, attendait la
+parole avec ennui. Sa réponse fut parfaite, et surtout longue comme un
+mandement; elle laissait tout entendre, et cependant ne disait rien
+nettement. On y eût trouvé à la fois du respect pour M. de Rênal, de la
+vénération pour le public de Verrières et de la reconnaissance pour
+l'illustre sous-préfet. Ce sous-préfet étonné de trouver plus jésuite
+que lui essaya vainement d'obtenir quelque chose de précis. Julien,
+enchanté, saisit l'occasion de s'exercer, et recommença sa réponse en
+d'autres termes. Jamais ministre éloquent, qui veut user la fin d'une
+séance où la Chambre a l'air de vouloir se réveiller, n'a moins dit en
+plus de paroles. A peine M. de Maugiron sorti, Julien se mit à rire
+comme un fou. Pour profiter de sa verve jésuitique, il écrivit une
+lettre de neuf pages à M. de Rênal, dans laquelle il lui rendait compte
+de tout ce qu'on lui avait dit, et lui demandait humblement conseil. Ce
+coquin ne m'a pourtant pas dit le nom de la personne qui fait l'offre!
+Ce sera M. Valenod qui voit dans mon exil à Verrières l'effet de sa
+lettre anonyme.</p>
+
+<p>Sa dépêche expédiée, Julien, content comme un chasseur qui, à six heures
+du matin, par un beau jour d'automne, débouche dans une plaine abondante
+en gibier, sortit pour aller demander conseil à M. Chélan. Mais avant
+d'arriver chez le bon curé, le ciel qui voulait lui ménager des
+jouissances, jeta sous ses pas M. Valenod, auquel il ne cacha point que
+son c&oelig;ur était déchiré; un pauvre garçon comme lui se devait tout
+entier à la vocation que le ciel avait placée dans son c&oelig;ur, mais la
+vocation n'était pas tout dans ce bas monde. Pour travailler dignement à
+la vigne du Seigneur, et n'être pas tout à fait indigne de tant de
+savants collaborateurs, il fallait l'instruction; il fallait passer au
+séminaire de Besançon deux années bien dispendieuses, il devenait donc
+indispensable et l'on pouvait dire que c'était en quelque sorte un
+devoir de faire des économies, ce qui était bien plus facile sur un
+traitement de huit cents francs payés par quartier qu'avec six cents
+francs qu'on mangeait de mois en mois. D'un autre côté, le ciel, en le
+plaçant auprès des jeunes de Rênal, et surtout en lui inspirant pour eux
+un attachement spécial, ne semblait-il pas lui indiquer qu'il n'était
+pas à propos d'abandonner cette éducation pour une autre...</p>
+
+<p>Julien atteignit un tel degré de perfection dans ce genre d'éloquence
+qui a remplacé la rapidité d'action de l'Empire, qu'il finit par
+s'ennuyer lui-même par le son de ses paroles.</p>
+
+<p>En rentrant, il trouva un valet de M. Valenod, en grande livrée, qui le
+cherchait dans toute la ville, avec un billet d'invitation à dîner pour
+le même jour.</p>
+
+<p>Jamais Julien n'était allé chez cet homme; quelques jours seulement
+auparavant il ne songeait qu'aux moyens de lui donner une volée de coups
+de bâton sans se faire une affaire en police correctionnelle. Quoique le
+dîner ne fût indiqué que pour une heure Julien trouva plus respectueux
+de se présenter dès midi et demi dans le cabinet de travail de M. le
+directeur du dépôt. Il le trouva étalant son importance au milieu d'une
+foule de cartons. Ses gros favoris noirs, son énorme quantité de
+cheveux, son bonnet grec placé de travers sur le haut de la tête, sa
+pipe immense ses pantoufles brodées, les grosses chaînes d'or croisées
+en tous sens sur sa poitrine et tout cet appareil d'un financier de
+province, qui se croit homme à bonnes fortunes, n'imposaient point à
+Julien; il n'en pensait que plus aux coups de bâton qu'il lui devait.</p>
+
+<p>Il demanda l'honneur d'être présenté à M<sup>me</sup> Valenod; elle était à sa
+toilette et ne pouvait recevoir. Par compensation, il eut l'avantage
+d'assister à celle de M. le directeur du dépôt. On passa ensuite chez
+M<sup>me</sup> Valenod, qui lui présenta ses enfants les larmes aux yeux. Cette
+dame, l'une des plus considérables de Verrières, avait une grosse figure
+d'homme, à laquelle elle avait mis du rouge pour cette grande cérémonie.
+Elle y déploya tout le pathos maternel.</p>
+
+<p>Julien pensait à M<sup>me</sup> de Rênal. Sa méfiance ne le laissait guère
+susceptible que de ce genre de souvenirs qui sont appelés par les
+contrastes, mais alors il en était saisi jusqu'à l'attendrissement.
+Cette disposition fut augmentée par l'aspect de la maison du directeur
+du dépôt. On la lui fit visiter. Tout y était magnifique et neuf, et on
+lui disait le prix de chaque meuble. Mais Julien y trouvait quelque
+chose d'ignoble et qui sentait l'argent volé. Jusqu'aux domestiques,
+tout le monde y avait l'air d'assurer sa contenance contre le mépris.</p>
+
+<p>Le percepteur des contributions, l'homme des impositions indirectes,
+l'officier de gendarmerie, et deux ou trois autres fonctionnaires
+publics arrivèrent avec leurs femmes. Ils furent suivis de quelques
+libéraux riches. On annonça le dîner. Julien, déjà fort mal disposé,
+vint à penser que de l'autre côté du mur de la salle à manger, se
+trouvaient de pauvres détenus, sur la portion de viande desquels on
+avait peut-être grivelé pour acheter tout ce luxe de mauvais goût dont
+on voulait l'étourdir.</p>
+
+<p>Ils ont faim peut-être en ce moment, se dit-il à lui-même; sa gorge se
+serra, il lui fut impossible de manger et presque de parler. Ce fut bien
+pis un quart d'heure après, on entendant de loin en loin quelques
+accents d'une chanson populaire et, il faut l'avouer, un peu ignoble,
+que chantait l'un des reclus. M. Valenod regarda un de ses gens en
+grande livrée, qui disparut, et bientôt on n'entendit plus chanter. Dans
+ce moment, un valet offrait à Julien du vin du Rhin, dans un verre vert,
+et M<sup>me</sup> Valenod avait soin de lui faire observer que ce vin coûtait neuf
+francs la bouteille pris sur place. Julien, tenant son verre vert, dit à
+M. Valenod:</p>
+
+<p>&mdash;On ne chante plus cette vilaine chanson.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! je le crois bien, répondit le directeur triomphant, j'ai fait
+imposer silence aux gueux.</p>
+
+<p>Ce mot fut trop fort pour Julien, il avait les manières, mais non pas
+encore le c&oelig;ur de son état. Malgré toute son hypocrisie si souvent
+exercée, il sentit une grosse larme couler le long de sa joue.</p>
+
+<p>Il essaya de la cacher avec le verre vert, mais il lui fut absolument
+impossible de faire honneur au vin du Rhin. <i>L'empêcher de chanter!</i> se
+disait-il à lui-même, ô mon Dieu! et tu le souffres.</p>
+
+<p>Par bonheur, personne ne remarqua son attendrissement de mauvais ton. Le
+percepteur des contributions avait entonné une chanson royaliste.
+Pendant le tapage du refrain, chanté en ch&oelig;ur: Voilà donc, se disait
+la conscience de Julien, la sale fortune à laquelle tu parviendras, et
+tu n'en jouiras qu'à cette condition et en pareille compagnie! Tu auras
+peut-être une place de vingt mille francs, mais il faudra que, pendant
+que tu te gorges de viandes, tu empêches de chanter le pauvre
+prisonnier; tu donneras à dîner avec l'argent que tu auras volé sur sa
+misérable pitance, et pendant ton dîner il sera encore plus
+malheureux!&mdash;O Napoléon! qu'il était doux de ton temps de monter à la
+fortune par les dangers d'une bataille; mais augmenter lâchement la
+douleur du misérable!</p>
+
+<p>J'avoue que la faiblesse, dont Julien fait preuve dans ce monologue, me
+donne une pauvre opinion de lui. Il serait digne d'être le collègue de
+ces conspirateurs en gants jaunes, qui prétendent changer toute la
+manière d'être d'un grand pays, et ne veulent pas avoir à se reprocher
+la plus petite égratignure.</p>
+
+<p>Julien fut violemment rappelé à son rôle. Ce n'était pas pour rêver et
+ne rien dire qu'on l'avait invité à dîner en si bonne compagnie.</p>
+
+<p>Un fabricant de toiles peintes retiré, membre correspondant de
+l'académie de Besançon et de celle d'Uzès, lui adressa la parole, d'un
+bout de la table à l'autre, pour lui demander si ce que l'on disait
+généralement de ses progrès étonnants dans l'étude du Nouveau Testament
+était vrai.</p>
+
+<p>Un silence profond s'établit tout à coup; un Nouveau Testament latin se
+rencontra comme par enchantement dans les mains du savant membre de deux
+académies. Sur la réponse de Julien, une demi-phrase latine fut lue au
+hasard. Il récita: sa mémoire se trouva fidèle, et ce prodige fut admiré
+avec toute la bruyante énergie de la fin d'un dîner. Julien regardait la
+figure enluminée des dames; plusieurs n'étaient pas mal. Il avait
+distingué la femme du percepteur beau chanteur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai honte, en vérité, de parler si longtemps latin devant ces dames,
+dit-il en la regardant. Si M. Rubigneau, c'était le membre des deux
+académies, a la bonté de lire au hasard une phrase latine, au lieu de
+répondre en suivant le texte latin, j'essayerai de le traduire
+impromptu.</p>
+
+<p>Cette seconde épreuve mit le comble à sa gloire.</p>
+
+<p>Il y avait là plusieurs libéraux riches, mais heureux pères d'enfants
+susceptibles d'obtenir des bourses, et en cette qualité subitement
+convertis depuis la dernière mission. Malgré ce trait de fine politique,
+jamais M. de Rênal n'avait voulu les recevoir chez lui. Ces braves gens
+qui ne connaissaient Julien que de réputation et pour lavoir vu à cheval
+le jour de l'entrée du roi de *** étaient ses plus bruyants
+admirateurs. Quand ces sots se lasseront-ils d'écouter ce style
+biblique, auquel ils ne comprennent rien? pensait-il. Mais au contraire
+ce style les amusait par son étrangeté; ils en riaient. Mais Julien se
+lassa.</p>
+
+<p>Il se leva gravement comme six heures sonnaient et parla d'un chapitre
+de la nouvelle théologie de Ligorio qu'il avait à apprendre pour le
+réciter le lendemain à M. Chélan. Car mon métier, ajouta-t-il
+agréablement est de faire réciter des leçons et d'en réciter moi-même.</p>
+
+<p>On rit beaucoup, on admira, tel est l'esprit à l'usage de Verrières.
+Julien était déjà debout tout le monde se leva malgré le décorum; tel
+est l'empire du génie. M<sup>me</sup> Valenod le retint encore un quart d'heure: il
+fallait bien qu'il entendît les enfants réciter leur catéchisme, ils
+firent les plus drôles de contusions, dont lui seul s'aperçut. Il n'eut
+garde de les relever. Quelle ignorance des premiers principes de la
+religion, pensait-il! Il saluait enfin et croyait pouvoir s'échapper,
+mais il fallut essuyer une fable de La Fontaine.</p>
+
+<p>&mdash;Cet auteur est bien immoral, dit Julien à M<sup>me</sup> Valenod, certaine fable,
+sur messire Jean Chouart, ose déverser le ridicule sur ce qu'il y a de
+plus vénérable. Il est vivement blâmé par les meilleurs commentateurs.</p>
+
+<p>Julien reçut avant de sortir quatre ou cinq invitations à dîner. Ce
+jeune homme fait honneur au département, s'écriaient tous à la fois les
+convives fort égayés. Ils allèrent jusqu'à parler d'une pension votée
+sur les fonds communaux, pour le mettre à même de continuer ses études à
+Paris.</p>
+
+<p>Pendant que cette idée imprudente faisait retentir la salle à manger,
+Julien avait gagné lestement la porte cochère. Ah! canaille! canaille!
+s'écria-t-il à voix basse trois ou quatre fois de suite, en se donnant
+le plaisir de respirer l'air frais.</p>
+
+<p>Il se trouvait tout aristocrate en ce moment, lui qui, pendant
+longtemps, avait été tellement choqué du sourire dédaigneux et de la
+supériorité hautaine qu'il découvrait au fond de toutes les politesses
+qu'on lui adressait chez M. de Rênal. Il ne put s'empêcher de sentir
+l'extrême différence. Oublions même, se disait-il en s'en allant, qu'il
+s'agit d'argent volé aux pauvres détenus, et encore qu'on empêche de
+chanter! Jamais M. de Rênal s'avisa-t-il de dire à ses hôtes le prix de
+chaque bouteille de vin qu'il leur présente? Et ce M. Valenod, dans
+l'énumération de ses propriétés, qui revient sans cesse, il ne peut
+parler de sa maison, de son domaine, etc., si sa femme est présente,
+sans dire ta maison, ton domaine.</p>
+
+<p>Cette dame, apparemment si sensible au plaisir de la propriété, venait
+de faire une scène abominable, pendant le dîner, à un domestique qui
+avait cassé un verre à pied et dépareillé une de ses douzaines; et ce
+domestique avait répondu avec la dernière insolence.</p>
+
+<p>Quel ensemble! se disait Julien; ils me donneraient la moitié de tout
+ce qu'ils volent, que je ne voudrais pas vivre avec eux. Un beau jour,
+je me trahirais; je ne pourrais retenir l'expression du dédain qu'ils
+m'inspirent.</p>
+
+<p>Il fallut cependant, d'après les ordres de M<sup>me</sup> de Rênal, assister à
+plusieurs dîners du même genre, Julien fut à la mode, on lui pardonnait
+son habit de garde d'honneur, ou plutôt cette imprudence était la cause
+véritable de ses succès. Bientôt il ne fut plus question dans Verrières
+que de voir qui l'emporterait dans la lutte pour obtenir le savant jeune
+homme, de M. de Rênal, ou du directeur du dépôt. Ces messieurs formaient
+avec M. Maslon un triumvirat qui, depuis nombre d'années tyrannisait la
+ville. On jalousait le maire, les libéraux avaient à s'en plaindre; mais
+après tout il était noble et fait pour la supériorité, tandis que le
+père de M. Valenod ne lui avait pas laissé six cents livres de rente. Il
+avait fallu passer pour lui de la pitié pour le mauvais habit vert pomme
+que tout le monde lui avait connu dans sa jeunesse, à l'envie pour ses
+chevaux normands, pour ses chaînes d'or, pour ses habits venus de Paris,
+pour toute sa prospérité actuelle.</p>
+
+<p>Dans le flot de ce monde nouveau pour Julien, il crut découvrir un
+honnête homme; il était géomètre, s'appelait Gros, et passait pour
+jacobin. Julien, s'étant voué à ne jamais dire que des choses qui lui
+semblaient fausses à lui-même, fut obligé de s'en tenir au soupçon à
+l'égard de M. Gros. Il recevait de Vergy de gros paquets de thèmes. On
+lui conseillait de voir souvent son père, il se conformait à cette
+triste nécessité. En un mot, il raccommodait assez bien sa réputation,
+lorsqu'un matin il fut bien surpris de se sentir réveiller par deux
+mains qui lui fermaient les yeux.</p>
+
+<p>C'était M<sup>me</sup> de Rênal, qui avait fait un voyage à la ville, et qui,
+montant les escaliers quatre à quatre, et laissant ses enfants occupés
+d'un lapin favori qui était du voyage, était parvenue à la chambre de
+Julien un instant avant eux. Ce moment fut délicieux, mais bien court:
+M<sup>me</sup> de Rênal avait disparu quand les enfants arrivèrent avec le lapin,
+qu'ils voulaient montrer à leur ami. Julien fit bon accueil à tous même
+au lapin. Il lui semblait retrouver sa famille, il sentit qu'il aimait
+ces enfants qu'il se plaisait à jaser avec eux. Il était étonné de là
+douceur de leur voix, de la simplicité et de la noblesse de leurs
+petites façons, il avait besoin de laver son imagination de toutes les
+façons d'agir vulgaires, de toutes les pensées désagréables au milieu
+desquelles il respirait à Verrières. C'était toujours la crainte de
+manquer, c'étaient toujours le luxe et la misère se prenant aux cheveux.
+Les gens chez qui il dînait, à propos de leur rôti faisaient des
+confidences humiliantes pour eux, et nauséabondes pour qui les
+entendait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres nobles, vous avez raison d'être fiers disait-il à M<sup>me</sup> de
+Rênal. Et il lui racontait tous les dîners qu'il avait subis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc à la mode! Et elle riait de bon c&oelig;ur en songeant au
+rouge que M<sup>me</sup> Valenod se croyait obligée de mettre toutes les fois
+qu'elle attendait Julien. Je crois qu'elle a des projets sur votre
+c&oelig;ur, ajoutait-elle.</p>
+
+<p>Le déjeuner fut délicieux. La présence des enfants, quoique gênante en
+apparence, dans le fait augmentait le bonheur commun. Ces pauvres
+enfants ne savaient comment témoigner leur joie de revoir Julien. Les
+domestiques n'avaient pas manqué de leur conter qu'on lui offrait deux
+cents francs de plus, pour <i>éduquer</i> les petits Valenod.</p>
+
+<p>Au milieu du déjeuner, Stanislas-Xavier, encore pâle de sa grande
+maladie, demanda tout à coup à sa mère combien valaient son couvert
+d'argent et le gobelet dans lequel il buvait.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux les vendre pour en donner le prix à M. Julien, et qu'il ne
+soit pas <i>dupe</i> en restant avec nous.</p>
+
+<p>Julien l'embrassa, les larmes aux yeux. Sa mère pleurait tout à fait,
+pendant que Julien, qui avait pris Stanislas sur ses genoux, lui
+expliquait qu'il ne fallait pas se servir de ce mot dupe, qui, employé
+dans ce sens, était une façon de parler de laquais. Voyant le plaisir
+qu'il faisait à M<sup>me</sup> de Rênal, il chercha à expliquer par des exemples
+pittoresques, qui amusaient les enfants, ce que c'était qu'être dupe.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Stanislas, c'est le corbeau qui a la sottise de
+laisser tomber son fromage, que prend le renard qui était un flatteur.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, folle de joie, couvrait ses enfants de baisers, ce qui ne
+pouvait guère se faire sans s'appuyer un peu sur Julien.</p>
+
+<p>Tout à coup la porte s'ouvrit; c'était M. de Rênal. Sa figure sévère et
+mécontente fit un étrange contraste avec la douce joie que sa présence
+chassait. M<sup>me</sup> de Rênal pâlit; elle se sentait hors d'état de rien nier.
+Julien saisit la parole et, parlant très haut, se mit à raconter à M. le
+maire le trait du gobelet d'argent que Stanislas voulait vendre. Il
+était sûr que cette histoire serait mal accueillie. D'abord M. de Rênal
+fronçait le sourcil par bonne habitude au seul nom d'argent. La mention
+de ce métal disait-il, est toujours une préface à quelque mandat tiré
+sur ma bourse.</p>
+
+<p>Mais ici il y avait plus qu'intérêt d'argent; il y avait augmentation de
+soupçons. L'air de bonheur qui animait sa famille en son absence n'était
+pas fait pour arranger les choses, auprès d'un homme dominé par une
+vanité aussi chatouilleuse. Comme sa femme lui vantait la manière
+remplie de grâce et d'esprit avec laquelle Julien donnait des idées
+nouvelles à ses élèves:</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! je le sais, il me rend odieux à mes enfants; il lui est bien
+aisé d'être pour eux cent fois plus aimable que moi qui, au fond suis le
+maître. Tout tend dans ce siècle à jeter de l'odieux sur l'autorité
+<i>légitime</i>. Pauvre France!</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal ne s'arrêta point à examiner les nuances de l'accueil que
+lui faisait son mari. Elle venait d'entrevoir la possibilité de passer
+douze heures avec Julien. Elle avait une foule d'emplettes à faire à la
+ville, et déclara qu'elle voulait absolument aller dîner au <i>cabaret</i>;
+quoi que pût dire ou faire son mari, elle tint à son idée. Les enfants
+étaient ravis de ce seul mot cabaret, que prononce avec tant de plaisir
+la pruderie moderne.</p>
+
+<p>M. de Rênal laissa sa femme dans la première boutique de nouveautés où
+elle entra, pour aller faire quelques visites. Il revint plus morose que
+le matin, il était convaincu que toute la ville s'occupait de lui et de
+Julien. A la vérité, personne ne lui avait encore laissé soupçonner la
+partie offensante des propos du public. Ceux qu'on avait redits à M. le
+maire avaient trait uniquement à savoir si Julien resterait chez lui
+avec six cents francs, ou accepterait les huit cents francs offerts par
+M. le directeur du dépôt.</p>
+
+<p>Ce directeur, qui rencontra M. de Rênal dans le monde, lui <i>battit froid</i>.
+Cette conduite n'était pas sans habileté, il y a peu d'étourderie en
+province: les sensations y sont si rares, qu'on les coule à fond.</p>
+
+<p>M. Valenod était ce qu'on appelle, à cent lieues de Paris, un <i>faraud</i>;
+c'est une espèce d'un naturel effronté et grossier. Son existence
+triomphante, depuis 1815, avait renforcé ses belles dispositions. Il
+régnait, pour ainsi dire, à Verrières, sous les ordres de M. de Rênal,
+mais beaucoup plus actif, ne rougissant de rien, se mêlant de tout, sans
+cesse allant, écrivant, parlant, oubliant les humiliations, n'ayant
+aucune prétention personnelle il avait fini par balancer le crédit de
+son maire, aux yeux du pouvoir ecclésiastique. M. Valenod avait dit en
+quelque sorte aux épiciers du pays: Donnez-moi les deux plus sots
+d'entre vous; aux gens de loi: indiquez-moi les deux plus ignares; aux
+officiers de santé: désignez-moi les deux plus charlatans. Quand il
+avait eu rassemblé les plus effrontés de chaque métier, il leur avait
+dit: régnons ensemble.</p>
+
+<p>Les façons de ces gens-là blessaient M. de Rênal. La grossièreté du
+Valenod n'était offensée de rien, pas même des démentis que le petit
+abbé Maslon ne lui épargnait pas en public.</p>
+
+<p>Mais, au milieu de cette prospérité, M. Valenod avait besoin de se
+rassurer, par de petites insolences de détail contre les grosses vérités
+qu'il sentait bien que tout le monde était en droit de lui adresser. Son
+activité avait redoublé depuis les craintes que lui avait laissées la
+visite de M. Appert; il avait fait trois voyages à Besançon; il écrivait
+plusieurs lettres chaque courrier; il en envoyait d'autres par des
+inconnus qui passaient chez lui à la tombée de la nuit. Il avait eu tort
+peut-être de faire destituer le vieux curé Chélan; car cette démarche
+vindicative l'avait fait regarder, par plusieurs dévotes de bonne
+naissance, comme un homme profondément méchant. D'ailleurs ce service
+rendu l'avait mis dans la dépendance absolue de M. le grand vicaire de
+Frilair, et il en recevait d'étranges commissions. Sa politique en était
+à ce point, lorsqu'il céda au plaisir d'écrire une lettre anonyme. Pour
+surcroît d'embarras sa femme lui déclara qu'elle voulait avoir Julien
+chez elle; sa vanité s'en était coiffée.</p>
+
+<p>Dans cette position, M. Valenod prévoyait une scène décisive avec son
+ancien confédéré M. de Rênal. Celui-ci lui adresserait des paroles
+dures, ce qui lui était assez égal; mais il pouvait écrire à Besançon et
+même à Paris. Un cousin de quelque ministre pouvait tomber tout à coup à
+Verrières, et prendre le dépôt de mendicité. M. Valenod pensa à se
+rapprocher des libéraux: c'est pour cela que plusieurs étaient invités
+au dîner où Julien récita. Il aurait été puissamment soutenu contre le
+maire. Mais des élections pouvaient survenir, et il était trop évident
+que le dépôt et un mauvais vote étaient incompatibles. Le récit de cette
+politique fort bien devinée par M<sup>me</sup> de Rênal, avait été fait à Julien,
+pendant qu'il lui donnait le bras pour aller d'une boutique à l'autre,
+et peu à peu les avait entraînés au COURS DE LA FIDÉLITÉ, où ils
+passèrent plusieurs heures, presque aussi tranquilles qu'à Vergy.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, M. Valenod essayait d'éloigner une scène décisive avec
+son ancien patron, en prenant lui-même l'air audacieux envers lui. Ce
+jour-là ce système réussit, mais augmenta l'humeur du maire.</p>
+
+<p>Jamais la vanité aux prises avec tout ce que le petit amour de l'argent
+peut avoir de plus âpre et de plus mesquin n'ont mis un homme dans un
+plus piètre état que celui où se trouvait M. de Rênal, en entrant au
+cabaret. Jamais au contraire ses enfants n'avaient été plus joyeux et
+plus gais. Ce contraste acheva de le piquer.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de trop dans ma famille, à ce que je puis voir! dit-il en
+entrant, d'un ton qu'il voulut rendre imposant.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, sa femme le prit à part, et lui exprima la nécessité
+d'éloigner Julien. Les heures de bonheur qu'elle venait de trouver lui
+avaient rendu l'aisance et la fermeté nécessaires pour suivre le plan de
+conduite qu'elle méditait depuis quinze jours. Ce qui achevait de
+troubler de fond en comble le pauvre maire de Verrières, c'est qu'il
+savait que l'on plaisantait publiquement dans la ville sur son
+attachement pour l'espèce. M. Valenod était généreux comme un voleur, et
+lui, il s'était conduit d'une manière plus prudente que brillante dans
+les cinq ou dix dernières quêtes pour la confrérie de Saint-Joseph, pour
+la congrégation de la Vierge, pour la congrégation du Saint-Sacrement,
+etc., etc., etc.</p>
+
+<p>Parmi les hobereaux de Verrières et des environs adroitement classés sur
+le registre des frères collecteurs d'après le montant de leurs
+offrandes, on avait vu plus d'une fois le nom de M. de Rênal occuper la
+dernière ligne. En vain disait-il que lui ne <i>gagnait rien</i>. Le clergé ne
+badine pas sur cet article.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII-1" id="CHAPITRE_XXIII-1"></a>CHAPITRE XXIII<br /><br />
+CHAGRINS D'UN FONCTIONNAIRE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Il piacere di alzar la testa tutto l'anno, è ben pagato da certi quarti
+d'ora che bisogna passar.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>CASTI.</small></span></p></div>
+
+<p>Mais laissons ce petit homme à ses petites craintes pourquoi a-t-il pris
+dans sa maison un homme de c&oelig;ur tandis qu'il lui fallait l'âme d'un
+valet? Que ne sait-il choisir ses gens? La marche ordinaire du XIXe
+siècle est que, quand un être puissant et noble rencontre un homme de
+c&oelig;ur, il le tue, l'exile, l'emprisonne ou l'humilie tellement, que
+l'autre a la sottise d'en mourir de douleur. Par hasard ici, ce n'est
+pas encore l'homme de c&oelig;ur qui souffre. Le grand malheur des petites
+villes de France et des gouvernements par élections comme celui de New
+York, c'est de ne pas pouvoir oublier qu'il existe au monde des êtres
+comme M. de Rênal. Au milieu d'une ville de vingt mille habitants, ces
+hommes font l'opinion publique, et l'opinion publique est terrible dans
+un pays qui a la charte. Un homme doué d'une âme noble, généreuse, et
+qui eût été votre ami, mais qui habite à cent lieues, juge de vous par
+l'opinion publique de votre ville, laquelle est faite par les sots que
+le hasard a fait naître nobles, riches et modérés. Malheur à qui se
+distingue.</p>
+
+<p>Aussitôt après le dîner, on repartit pour Vergy; mais, dès le
+surlendemain, Julien vit revenir toute la famille à Verrières.</p>
+
+<p>Une heure ne s'était pas écoulée, qu'à son grand étonnement, il
+découvrit que M<sup>me</sup> de Rênal lui faisait mystère de quelque chose. Elle
+interrompait ses conversations avec son mari dès qu'il paraissait et
+semblait presque désirer qu'il s'éloignât. Julien né se fit pas donner
+deux fois cet avis. Il devint froid et réservé; M<sup>me</sup> de Rênal s'en
+aperçut et ne chercha pas d'explication. Va-t-elle me donner un
+successeur? pensa Julien. Avant-hier encore, si intime avec moi! Mais on
+dit que c'est ainsi que ces grandes dames en agissent. C'est comme les
+rois, jamais plus de prévenances qu'au ministre qui, en rentrant chez
+lui, va trouver sa lettre de disgrâce.</p>
+
+<p>Julien remarqua que dans ces conversations, qui cessaient brusquement à
+son approche, il était souvent question d'une grande maison appartenant
+à la commune de Verrières, vieille, mais vaste et commode, et située
+vis-à-vis l'église, dans l'endroit le plus marchand de la ville. Que
+peut-il y avoir de commun entre cette maison et un nouvel amant? se
+disait Julien. Dans son chagrin, il se répétait ces jolis vers de
+François I<sup>er</sup>, qui lui semblaient nouveaux, parce qu'il n'y avait pas un
+mois que M<sup>me</sup> de Rênal les lui avait appris. Alors, par combien de
+serments, par combien de caresses chacun de ces vers n'était-il pas
+démenti!</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Souvent femme varie</td></tr>
+<tr><td align="left">Bien fol qui s'y fie.</td></tr>
+</table>
+
+<p>M. de Rênal partit en poste pour Besançon. Ce voyage se décida en deux
+heures, il paraissait fort tourmenté. Au retour, il jeta un gros paquet
+couvert de papier gris sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà cette affaire, dit-il à sa femme.</p>
+
+<p>Une heure après, Julien vit l'afficheur qui emportait ce gros paquet; il
+le suivit avec empressement. Je vais savoir le secret au premier coin de
+rue.</p>
+
+<p>Il attendait, impatient, derrière l'afficheur, qui, avec son gros
+pinceau, barbouillait le dos de l'affiche. A peine fut-elle en place,
+que la curiosité de Julien y vit l'annonce fort détaillée de la location
+aux enchères publiques de cette grande et vieille maison, dont le nom
+revenait si souvent dans les conversations de M. de Rênal avec sa femme.
+L'adjudication du bail était annoncée pour le lendemain à deux heures en
+la salle de la commune, à l'extinction du troisième feu. Julien fut fort
+désappointé; il trouvait bien le délai un peu court: comment tous les
+concurrents auraient-ils le temps d'être avertis? Mais du reste, cette
+affiche, qui était datée de quinze jours auparavant et qu'il relut tout
+entière en trois endroits différents, ne lui apprenait rien.</p>
+
+<p>Il alla visiter la maison à louer. Le portier, ne le voyant pas
+approcher, disait mystérieusement à un voisin:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! peine perdue. M. Maslon lui a promis qu'il l'aura pour trois
+cents francs, et comme le maire regimbait, il a été mandé à l'évêché par
+M. le grand vicaire de Frilair.</p>
+
+<p>L'arrivée de Julien eut l'air de déranger beaucoup les deux amis qui
+n'ajoutèrent plus un mot.</p>
+
+<p>Julien né manqua pas l'adjudication du bail. Il y avait foule dans une
+salle mal éclairée; mais tout le monde se toisait d'une façon
+singulière. Tous les yeux étaient fixés sur une table, où Julien
+aperçut, dans un plat d'étain, trois petits bouts de bougie allumés.
+L'huissier criait: <i>Trois cents francs, messieurs!</i></p>
+
+<p>&mdash;Trois cents francs! c'est trop fort, dit un homme, à voix basse, à son
+voisin. Et Julien était entre eux deux. Elle en vaut plus de huit cents;
+je veux couvrir cette enchère.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cracher en l'air. Que gagneras-tu à te mettre à dos M. Maslon,
+M. Valenod, l'évêque, son terrible grand vicaire de Frilair, et toute la
+clique.</p>
+
+<p>&mdash;Trois cent vingt francs, dit l'autre en criant.</p>
+
+<p>&mdash;Vilaine bête! répliqua son voisin. Et voilà justement un espion du
+maire, ajouta-t-il, en montrant Julien.</p>
+
+<p>Julien se retourna vivement pour punir ce propos; mais les deux
+Francs-Comtois ne faisaient plus aucune attention à lui. Leur sang-froid
+lui rendit le sien. En ce moment, le dernier bout de bougie s'éteignit,
+et la voix traînante de l'huissier adjugeait la maison, pour neuf ans, à
+M. de Saint-Giraud, chef de bureau à la préfecture de ***, et pour trois
+cent trente francs.</p>
+
+<p>Dès que le maire fut sorti de la salle, les propos commencèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà trente francs que l'imprudence de Grogeot vaut à la commune,
+disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Mais M. de Saint-Giraud, répondait-on, se vengera de Grogeot, il la
+sentira passer.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle infamie! disait un gros homme à la gauche de Julien: une maison
+dont j'aurais donné, moi, huit cents francs pour ma fabrique, et
+j'aurais fait un bon marché.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! lui répondait un jeune fabricant libéral, M. de Saint-Giraud
+n'est-il pas de la congrégation? ses quatre enfants n'ont-ils pas des
+bourses? Le pauvre homme! Il faut que la commune de Verrières lui fasse
+un supplément de traitement de cinq cents francs, voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Et dire que le maire n'a pas pu l'empêcher! remarquait un troisième.
+Car il est ultra, lui, à la bonne heure; mais il ne vole pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vole pas? reprit un autre; non, c'est pigeon qui vole. Tout cela
+entre dans une grande bourse commune, et tout se partage au bout de
+l'an. Mais voilà ce petit Sorel; allons-nous-en.</p>
+
+<p>Julien rentra de très mauvaise humeur; il trouva M<sup>me</sup> de Rênal fort
+triste.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de l'adjudication? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, où j'ai eu l'honneur de passer pour l'espion de M. le
+maire.</p>
+
+<p>&mdash;S'il m'avait cru, il eût fait un voyage.</p>
+
+<p>A ce moment, M. de Rênal parut; if était fort sombre. Le dîner se passa
+sans mot dire. M. de Rênal ordonna à Julien de suivre les enfants à
+Vergy; le voyage fut triste. M<sup>me</sup> de Rênal consolait son mari:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez y être accoutumé, mon ami.</p>
+
+<p>Le soir, on était assis en silence, autour du foyer domestique; le bruit
+du hêtre enflammé était la seule distraction. C'était un des moments de
+tristesse qui se rencontrent dans les familles les plus unies. Un des
+enfants s'écria joyeusement:</p>
+
+<p>&mdash;On sonne! on sonne!</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu! si c'est M. de Saint-Giraud qui vient me relancer sous
+prétexte de remerciement, s'écria le maire, je lui dirai son fait, c'est
+trop fort. C'est au Valenod qu'il en aura l'obligation, et c'est moi qui
+suis compromis. Que dire, si ces maudits journaux jacobins vont
+s'emparer de cette anecdote, et faire de moi un M. Nonante-cinq?</p>
+
+<p>Un fort bel homme, aux gros favoris noirs, entrait en ce moment à la
+suite du domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le maire, je suis <i>il signor</i> Geronimo. Voici une lettre que M.
+le chevalier de Beauvaisis, attaché à l'ambassade de Naples, m'a remise
+pour vous à mon départ; il n'y a que neuf jours, ajouta le <i>signor</i>
+Geronimo, d'un air gai, en regardant M<sup>me</sup> de Rênal. Le <i>signor</i> de
+Beauvaisis, votre cousin, et mon bon ami, madame, dit que vous savez
+l'italien.</p>
+
+<p>La bonne humeur du Napolitain changea cette triste soirée en une soirée
+fort gaie. M<sup>me</sup> de Rênal voulut absolument lui donner à souper. Elle mit
+toute sa maison en mouvement; elle voulait à tout prix distraire Julien
+de la qualification d'espion que, deux fois dans cette journée, il avait
+entendu retentir à son oreille. Le <i>signor</i> Geronimo était un chanteur
+célèbre, homme de bonne compagnie, et cependant fort gai, qualités qui,
+en France, ne sont guère plus compatibles. Il chanta après souper un
+petit duettino avec M<sup>me</sup> de Rênal. Il fit des contes charmants. A une
+heure du matin, les enfants se récrièrent, quand Julien leur proposa
+d'aller se coucher.</p>
+
+<p>&mdash;Encore cette histoire, dit l'aîné.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la mienne, <i>Signorino</i>, reprit <i>il signor</i> Geronimo. Il y a huit
+ans, j'étais comme vous un jeune élève du conservatoire de Naples,
+j'entends j'avais votre âge; mais je n'avais pas l'honneur d'être le
+fils de l'illustre maire de la jolie ville de Verrières.</p>
+
+<p>Ce mot fit soupirer M. de Rênal, il regarda sa femme.</p>
+
+<p>Le <i>signor</i> Zingarelli, continua le jeune chanteur, outrant un peu son
+accent qui faisait pouffer de rire les enfants, le <i>signor</i> Zingarelli
+était un maître excessivement sévère. Il n'est pas aimé au
+conservatoire; mais il veut qu'on agisse toujours comme si on l'aimait.
+Je sortais le plus souvent que je pouvais; j'allais au petit théâtre de
+San Carlino, où j'entendais une musique des dieux: mais, ô ciel! comment
+faire pour réunir les huit sous que coûte l'entrée du parterre? Somme
+énorme, dit-il en regardant les enfants, et les enfants de rire. Le
+<i>signor</i> Giovannone, directeur de San Carlino, m'entendit chanter. J'avais
+seize ans: a Cet enfant il est un trésor, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu que je t'engage, mon cher ami? vint-il me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien me donnerez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quarante ducats par mois.</p>
+
+<p>Messieurs, c'est cent soixante francs. Je crus voir les cieux ouverts.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment, dis-je à Giovannone, obtenir que le sévère Zingarelli me
+laisse sortir?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Lascia fare a me.</i></p>
+
+<p>&mdash;Laissez faire à moi! s'écria l'aîné des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Justement, mon jeune seigneur. Le <i>signor</i> Giovannone il me dit: Caro,
+d'abord un petit bout d'engagement. Je signe: il me donne trois ducats.
+Jamais je n'avais vu tant d'argent. Ensuite il me dit ce que je dois
+faire.</p>
+
+<p>Le lendemain, je demande une audience au terrible <i>signor</i> Zingarelli.
+Son vieux valet de chambre me fait entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, mauvais sujet? dit Zingarelli.</p>
+
+<p>&mdash;Maestro, lui fis-je, je me repens de mes fautes; jamais je ne sortirai
+du conservatoire en passant par-dessus la grille de fer. Je vais
+redoubler d'application.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne craignais pas de gâter la plus belle voix de basse que j'aie
+jamais entendue, je te mettrais en prison au pain et à l'eau pour quinze
+jours, polisson.</p>
+
+<p>&mdash;Maestro, repris-je, je vais être le modèle de toute l'école, <i>credete
+a me</i>. Mais je vous demande une grâce; si quelqu'un vient me demander
+pour chanter dehors, refusez-moi. De grâce, dites que vous ne pouvez
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui diable veux-tu qui demande un mauvais garnement tel que toi?
+Est-ce que je permettrai jamais que tu quittes le conservatoire? Est-ce
+que tu veux te moquer de moi? Décampe, décampe, dit-il, en cherchant à
+me donner un coup de pied au c..., ou gare le pain sec et la prison.</p>
+
+<p>Une heure après, le <i>signor</i> Giovannone arrive chez le directeur:</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous demander de faire ma fortune, lui dit-il, accordez-moi
+Geronimo. Qu'il chante à mon théâtre, et cet hiver je marie ma fille.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu faire de ce mauvais sujet? lui dit Zingarelli. Je ne veux
+pas; tu ne l'auras pas; et d'ailleurs, quand j'y consentirais, jamais il
+ne voudra quitter le conservatoire, il vient de me le jurer.</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'est que de sa volonté qu'il s'agit, dit gravement Giovannone,
+en tirant de sa poche mon engagement, carta canta! voici sa signature.</p>
+
+<p>Aussitôt Zingarelli, furieux, se pend à sa sonnette:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on chasse Geronimo du conservatoire, cria-t-il bouillant de colère.</p>
+
+<p>On me chassa donc, moi riant aux éclats. Le même soir, je chantai l'air
+<i>del Moltiplico</i>. Polichinelle veut se marier et compte, sur ses doigts,
+les objets dont il aura besoin dans son ménage, et il s'embrouille à
+chaque instant dans ce calcul.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! veuillez, Monsieur, nous chanter cet air, dit M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Geronimo chanta, et tout le monde pleurait à force de rire. <i>Il signor</i>
+Geronimo n'alla se coucher qu'à deux heures du matin, laissant cette
+famille enchantée de ses bonnes manières, de sa complaisance et de sa
+gaieté.</p>
+
+<p>Le lendemain, M. et M<sup>me</sup> de Rênal lui remirent les lettres dont il avait
+besoin à la cour de France.</p>
+
+<p>Ainsi, partout de la fausseté, dit Julien. Voilà <i>il signor</i> Geronimo qui
+va à Londres avec soixante mille francs d'appointements. Sans le
+savoir-faire du directeur de San Carlino, sa voix divine n'eût peut-être
+été connue et admirée que dix ans plus tard... Ma foi, j'aimerais mieux
+être un Geronimo qu'un Rênal. Il n'est pas si honoré dans la société,
+mais il n'a pas le chagrin de faire des adjudications comme celle
+d'aujourd'hui, et sa vie est gaie.</p>
+
+<p>Une chose étonnait Julien: les semaines solitaires passées à Verrières,
+dans la maison de M. de Rênal avaient été pour lui une époque de
+bonheur. Il n'avait rencontré le dégoût et les tristes pensées qu'aux
+dîners qu'on lui avait donnés dans cette maison solitaire, ne pouvait-il
+pas lire, écrire, réfléchir, sans être troublé? A chaque instant, il
+n'était pas tiré de ses rêveries brillantes par la cruelle nécessité
+d'étudier les mouvements d'une âme basse, et encore afin de la tromper
+par des démarches ou des mots hypocrites.</p>
+
+<p>Le bonheur serait-il si près de moi?... La dépense d'une telle vie est
+peu de chose, je puis à mon choix épouser M<sup>lle</sup> Élisa, ou me faire
+l'associé de Fouqué... Mais le voyageur qui vient de gravir une montagne
+rapide s'assied au sommet, et trouve un plaisir parfait à se reposer.
+Serait-il heureux, si on le forçait à se reposer toujours?</p>
+
+<p>L'esprit de M<sup>me</sup> de Rênal était arrivé à des pensées fatales. Malgré ses
+résolutions, elle avait avoué à Julien toute l'affaire de
+l'adjudication. Il me fera donc oublier tous mes serments,
+pensait-elle!</p>
+
+<p>Elle eût sacrifié sa vie sans hésiter pour sauver celle de son mari, si
+elle l'eût vu en péril. C'était une de ces âmes nobles et romanesques,
+pour qui apercevoir la possibilité d'une action généreuse, et ne pas la
+faire, est la source d'un remords presque égal à celui du crime commis.
+Toutefois il y avait des jours funestes où elle ne pouvait chasser
+l'image de l'excès de bonheur qu'elle goûterait, si, devenant veuve tout
+à coup, elle pouvait épouser Julien.</p>
+
+<p>Il aimait ses fils beaucoup plus que leur père; malgré sa justice
+sévère, il en était adoré. Elle sentait bien qu'épousant Julien, il
+fallait quitter ce Vergy dont les ombrages lui étaient si chers. Elle se
+voyait vivant à Paris, continuant à donner à ses fils cette éducation
+qui faisait l'admiration de tout le monde. Ses enfants, elle, Julien,
+tous étaient parfaitement heureux.</p>
+
+<p>Étrange effet du mariage, tel que l'a fait le XIXe siècle! L'ennui de la
+vie matrimoniale fait périr l'amour sûrement, quand l'amour a précédé le
+mariage. Et cependant, dirait un philosophe, il amène bientôt chez les
+gens assez riches pour ne pas travailler, l'ennui profond de toutes les
+jouissances tranquilles. Et ce n'est que les âmes sèches, parmi les
+femmes, qu'il ne prédispose pas à l'amour.</p>
+
+<p>La réflexion du philosophe me fait excuser M<sup>me</sup> de Rênal mais on ne
+l'excusait pas à Verrières, et toute la ville, sans qu'elle s'en doutât,
+n'était occupée que du scandale de ses amours. A cause de cette grande
+affaire, cet automne-là on s'y ennuya moins que de coutume.</p>
+
+<p>L'automne, une partie de l'hiver passèrent bien vite. Il fallut quitter
+les bois de Vergy. La bonne compagnie de Verrières commençait à
+s'indigner de ce que ses anathèmes faisaient si peu d'impression sur M.
+de Rênal. En moins de huit jours, des personnes graves qui se
+dédommagent de leur sérieux habituel par le plaisir de remplir ces
+sortes de missions, lui donnèrent les soupçons les plus cruels, mais en
+se servant des termes les plus mesurés.</p>
+
+<p>M. Valenod qui jouait serré avait placé Élisa dans une famille noble et
+fort considérée où il y avait cinq femmes. Élisa craignant, disait-elle
+de ne pas trouver de place pendant l'hiver, n'avait demandé à cette
+famille que les deux tiers à peu près de ce qu'elle recevait chez M. le
+maire. D'elle-même, cette fille avait eu l'excellente idée d'aller se
+confesser à l'ancien curé Chélan et en même temps au nouveau, afin de
+leur raconter à tous les deux le détail des amours de Julien.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arrivée, dès six heures du matin l'abbé Chélan fit
+appeler Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous demande rien, lui dit-il, je vous prie et au besoin je vous
+ordonne de ne me rien dire, j'exige que sous trois jours vous partiez
+pour le séminaire de Besançon ou pour la demeure de votre ami Fouqué qui
+est toujours disposé à vous faire un sort magnifique. J'ai tout prévu,
+tout arrangé, mais il faut partir et ne pas revenir d'un an à Verrières.</p>
+
+<p>Julien ne répondit point; il examinait si son honneur devait s'estimer
+offensé des soins que M. Chélan, qui après tout n'était pas son père,
+avait pris pour lui.</p>
+
+<p>&mdash;Demain à pareille heure, j'aurai l'honneur de vous revoir, dit-il
+enfin au curé.</p>
+
+<p>M. Chélan, qui comptait l'emporter de haute lutte sur un si jeune homme,
+parla beaucoup. Enveloppé dans l'attitude et la physionomie la plus
+humble, Julien n'ouvrit pas la bouche.</p>
+
+<p>Il sortit enfin, et courut prévenir M<sup>me</sup> de Rênal, qu'il trouva au
+désespoir. Son mari venait de lui parler avec une certaine franchise. La
+faiblesse naturelle de son caractère s'appuyant sur la perspective de
+l'héritage de Besançon, l'avait décidé à la considérer comme
+parfaitement innocente. Il venait de lui avouer l'étrange état dans
+lequel il trouvait l'opinion publique de Verrières. Le public avait
+tort, il était égaré par des envieux, mais enfin que faire?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal eut un instant l'illusion que Julien pourrait accepter les
+offres de M. Valenod, et rester à Verrières. Mais ce n'était plus cette
+femme simple et timide de l'année précédente; sa fatale passion, ses
+remords l'avaient éclairée. Elle eut bientôt la douleur de se prouver à
+elle-même, tout en écoutant son mari, qu'une séparation au moins
+momentanée était devenue indispensable. Loin de moi Julien va retomber
+dans ses projets d'ambition si naturels quand on n'a rien. Et moi grand
+Dieu! je suis si riche! et si inutilement pour mon bonheur! Il
+m'oubliera. Aimable comme il est, il sera aimé, il aimera. Ah!
+malheureuse... De quoi puis-je me plaindre? Le ciel est juste, je n'ai
+pas eu le mérite de faire cesser le crime, il m'ôte le jugement. Il ne
+tenait qu'à moi de gagner Élisa à force d'argent, rien ne m'était plus
+facile. Je n'ai pas pris la peine de réfléchir un moment, les folles
+imaginations de l'amour absorbaient tout mon temps. Je péris.</p>
+
+<p>Julien fut frappé d'une chose: en apprenant la terrible nouvelle du
+départ à M<sup>me</sup> de Rênal, il ne trouva aucune objection égoïste. Elle
+faisait évidemment des efforts pour ne pas pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons besoin de fermeté, mon ami.</p>
+
+<p>Elle coupa une mèche de ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je ferai, lui dit-elle mais si je meurs,
+promets-moi de ne jamais oublier mes enfants. De loin ou de près, tâche
+d'en faire d'honnêtes gens. S'il y a une nouvelle révolution, tous les
+nobles seront égorgés, leur père s'émigrera peut-être à cause de ce
+paysan tué sur un toit. Veille sur la famille... Donne-moi ta main.
+Adieu, mon ami! Ce sont ici les derniers moments. Ce grand sacrifice
+fait, j'espère qu'en public j'aurai le courage de penser à ma
+réputation.</p>
+
+<p>Julien s'attendait à du désespoir. La simplicité de ces adieux le
+toucha.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne reçois pas ainsi vos adieux. Je partirai; ils le veulent;
+vous le voulez vous-même. Mais, trois jours après mon départ, je
+reviendrai vous voir de nuit.</p>
+
+<p>L'existence de M<sup>me</sup> de Rênal fut changée. Julien l'aimait donc bien,
+puisque de lui-même il avait trouvé l'idée de la revoir! Son affreuse
+douleur se changea en un des plus vifs mouvements de joie qu'elle eût
+éprouvés de sa vie. Tout lui devint facile. La certitude de revoir son
+ami était à ces derniers moments tout ce qu'ils avaient de déchirant.
+Dès cet instant, la conduite, comme la physionomie de M<sup>me</sup> de Rênal fut
+noble, ferme et parfaitement convenable.</p>
+
+<p>M. de Rênal rentra bientôt; il était hors de lui. Il parla enfin à sa
+femme de la lettre anonyme reçue deux mois auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux la porter au Casino, montrer à tous qu'elle est de cet infâme
+Valenod, que j'ai pris à la besace, pour en faire un des plus riches
+bourgeois de Verrières. Je lui en ferai honte publiquement, et puis me
+battrai avec lui. Ceci est trop fort.</p>
+
+<p>Je pourrais être veuve, grand Dieu! pensa M<sup>me</sup> de Rênal. Mais presque au
+même instant, elle se dit: Si je n'empêche pas ce duel, comme
+certainement je le puis, je serai la meurtrière de mon mari.</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait ménagé sa vanité avec autant d'adresse. En moins de
+deux heures elle lui fit voir, et toujours par des raisons trouvées par
+lui, qu'il fallait marquer plus d'amitié que jamais à M. Valenod, et
+même reprendre Élisa dans la maison. M<sup>me</sup> de Rênal eut besoin de courage
+pour se décider à revoir cette fille cause de tous ses malheurs. Mais
+cette idée venait de Julien.</p>
+
+<p>Enfin, après avoir été mis trois ou quatre fois sur la voie. M. de Rênal
+arriva tout seul à l'idée financièrement bien pénible, que ce qu'il y
+aurait de plus désagréable pour lui, ce serait que Julien au milieu de
+l'effervescence et des propos de tout Verrières, y restât comme
+précepteur des enfants de M. Valenod. L'intérêt évident de Julien était
+d'accepter les offres du directeur du dépôt de mendicité. Il importait
+au contraire à la gloire de M. de Rênal, que Julien quittât Verrières
+pour entrer au séminaire de Besançon ou à celui de Dijon. Mais comment
+l'y décider, et ensuite comment y vivrait-il?</p>
+
+<p>M. de Rênal voyant l'imminence du sacrifice d'argent, était plus au
+désespoir que sa femme. Pour elle, après cet entretien, elle était dans
+la position d'un homme de c&oelig;ur qui, las de la vie, a pris une dose de
+stramonium; il n'agit plus que par ressort, pour ainsi dire, et ne porte
+plus d'intérêt à rien. Ainsi il arriva à Louis XIV mourant, de dire: <i>Quand
+j'étais roi.</i> Parole admirable!</p>
+
+<p>Le lendemain, dès le grand matin, M. de Rênal reçut une lettre anonyme.
+Celle-ci était du style le plus insultant. Les mots les plus grossiers
+applicables à sa position s'y voyaient à chaque ligne. C'était l'ouvrage
+de quelque envieux subalterne. Cette lettre le ramena à la pensée de se
+battre avec M. Valenod. Bientôt son courage alla jusqu'aux idées
+d'exécution immédiate. Il sortit seul, et alla chez l'armurier prendre
+des pistolets qu'il fit charger.</p>
+
+<p>Au fait, se disait-il, l'administration sévère de l'empereur Napoléon
+reviendrait au monde, que moi je n'ai pas un sou de friponneries à me
+reprocher. J'ai tout au plus fermé les yeux; mais j'ai de bonnes lettres
+dans mon bureau qui m'y autorisent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal fut effrayée de la colère froide de son mari, elle lui
+rappelait la fatale idée de veuvage qu'elle avait tant de peine à
+repousser. Elle s'enferma avec lui. Pendant plusieurs heures elle lui
+parla en vain, la nouvelle lettre anonyme le décidait. Enfin elle
+parvint à transformer le courage de donner un soufflet à M. Valenod en
+celui d'offrir six cents francs à Julien, pour une année de sa pension
+dans un séminaire. M. de Rênal maudissant mille fois le jour où il avait
+eu la fatale idée de prendre un précepteur chez lui, oublia la lettre
+anonyme.</p>
+
+<p>Il se consola un peu par une idée, qu'il ne dit pas à sa femme: avec de
+l'adresse et en se prévalant des idées romanesques du jeune homme, il
+espérait l'engager, pour une somme moindre, à refuser les offres de M.
+Valenod.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal eut bien plus de peine à prouver à Julien que, faisant aux
+convenances de son mari le sacrifice d'une place de huit cents francs
+que lui offrait publiquement le directeur du dépôt, il pouvait sans
+honte accepter un dédommagement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, disait toujours Julien, jamais je n'ai eu, même pour un instant,
+le projet d'accepter ces offres. Vous m'avez trop accoutumé à la vie
+élégante, la grossièreté de ces gens-là me tuerait.</p>
+
+<p>La cruelle nécessité, avec sa main de fer, plia la volonté de Julien.
+Son orgueil lui offrait l'illusion de n'accepter que comme un prêt la
+somme offerte par le maire de Verrières, et de lui en faire un billet
+portant remboursement dans cinq ans avec intérêts.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal avait toujours quelques milliers de francs cachés dans la
+petite grotte de la montagne.</p>
+
+<p>Elle les lui offrit en tremblant, et sentant trop qu'elle serait refusée
+avec colère.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous, lui dit Julien, rendre le souvenir de nos amours
+abominable?</p>
+
+<p>Enfin Julien quitta Verrières. M. de Rênal fut bien heureux au moment
+fatal d'accepter de l'argent de lui, ce sacrifice se trouva trop fort
+pour Julien. Il refusa net. M. de Rênal lui sauta au cou les larmes aux
+yeux. Julien lui ayant demandé un certificat de bonne conduite, il ne
+trouva pas dans son enthousiasme de termes assez magnifiques pour
+exalter sa conduite. Notre héros avait cinq louis d'économies et
+comptait demander une pareille somme à Fouqué.</p>
+
+<p>Il était fort ému. Mais à une lieue de Verrières, où il laissait tant
+d'amour, il ne songea plus qu'au bonheur de voir une capitale, une
+grande ville de guerre comme Besançon.</p>
+
+<p>Pendant cette courte absence de trois jours, M<sup>me</sup> de Rênal fut trompée
+par une des plus cruelles déceptions de l'amour. Sa vie était passable,
+il y avait entre elle et l'extrême malheur cette dernière entrevue
+qu'elle devait avoir avec Julien. Elle comptait les heures, les minutes
+qui l'en séparaient. Enfin, pendant la nuit du troisième jour, elle
+entendit de loin le signal convenu. Après avoir traversé mille dangers,
+Julien parut devant elle.</p>
+
+<p>De ce moment, elle n'eut plus qu'une pensée: c'est pour la dernière
+fois que je le vois. Loin de répondre aux empressements de son ami, elle
+fut comme un cadavre à peine animé. Si elle se forçait à lui dire
+qu'elle l'aimait, c'était d'un air gauche qui prouvait presque le
+contraire. Rien ne put la distraire de l'idée cruelle de séparation
+éternelle. Le méfiant Julien crut un instant être déjà oublié. Ses mots
+piqués dans ce sens ne furent accueillis que par de grosses larmes
+coulant en silence, et des serrements de mains presque convulsifs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand Dieu! comment voulez-vous que je vous croie, répondait
+Julien aux froides protestations de son amie, vous montreriez cent fois
+plus d'amitié sincère à M<sup>me</sup> Derville, à une simple connaissance.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal, pétrifiée, ne savait que répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible d'être plus malheureuse... j'espère que je vais
+mourir... je sens mon c&oelig;ur se glacer...</p>
+
+<p>Telles furent les réponses les plus longues qu'il put en obtenir.</p>
+
+<p>Quand l'approche du jour vint rendre le départ nécessaire les larmes de
+M<sup>me</sup> de Rênal cessèrent tout à fait. Elle le vit attacher une corde nouée
+à la fenêtre sans mot dire, sans lui rendre ses baisers. En vain Julien
+lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici arrivés à l'état que vous avez tant souhaité. Désormais
+vous vivrez sans remords. A la moindre indisposition de vos enfants,
+vous ne les verrez plus dans la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fâchée que vous ne puissiez pas embrasser Stanislas, lui
+dit-elle froidement.</p>
+
+<p>Julien finit par être profondément frappé des embrassements sans chaleur
+de ce cadavre vivant; il ne put penser à autre chose pendant plusieurs
+lieues. Son âme était navrée, et avant de passer la montagne, tant qu'il
+put voir le clocher de l'église de Verrières, souvent il se retourna.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV-1" id="CHAPITRE_XXIV-1"></a>CHAPITRE XXIV<br /><br />
+UNE CAPITALE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Que de bruit, que de gens affairés! que d'idées pour l'avenir dans une
+tête de vingt ans! quelle distraction pour l'amour!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BARNAVE.</small></span></p></div>
+
+<p>Enfin il aperçut, sur une montagne lointaine, des murs noirs; c'était la
+citadelle de Besançon. Quelle différence pour moi, dit-il en soupirant,
+si j'arrivais dans cette noble ville de guerre, pour être
+sous-lieutenant dans un des régiments chargés de la défendre!</p>
+
+<p>Besançon n'est pas seulement une des plus jolies villes de France, elle
+abonde en gens de c&oelig;ur et d'esprit. Mais Julien n'était qu'un petit
+paysan et n'eut aucun moyen d'approcher les hommes distingués.</p>
+
+<p>Il avait pris chez Fouqué un habit bourgeois, et c'est dans ce costume
+qu'il passa les ponts-levis. Plein de l'histoire du siège de 1674, il
+voulut voir, avant de s'enfermer au séminaire, les remparts et la
+citadelle. Deux ou trois fois, il fut sur le point de se faire arrêter
+par les sentinelles il pénétrait dans des endroits que le génie
+militaire interdit au public, afin de vendre pour douze ou quinze francs
+de foin tous les ans.</p>
+
+<p>La hauteur des murs, la profondeur des fossés, l'air terrible des canons
+l'avaient occupé pendant plusieurs heures, lorsqu'il passa devant le
+grand café sur le boulevard. Il resta immobile d'admiration; il avait
+beau lire le mot café, écrit en gros caractères au-dessus des deux
+immenses portes, il ne pouvait en croire ses yeux. Il fit effort sur sa
+timidité; il osa entrer, et se trouva dans une salle longue de trente ou
+quarante pas, et dont le plafond est élevé de vingt pieds au moins. Ce
+jour-là, tout était enchantement pour lui.</p>
+
+<p>Deux parties de billard étaient en train. Les garçons criaient les
+points, les joueurs couraient autour des billards encombrés de
+spectateurs. Des flots de fumée de tabac, s'élançant de la bouche de
+tous, les enveloppaient d'un nuage bleu. La haute stature de ces hommes,
+leurs épaules arrondies, leur démarche lourde, leurs énormes favoris,
+les longues redingotes qui les couvraient, tout attirait l'attention de
+Julien. Ces nobles enfants de l'antique Bisontium ne parlaient qu'en
+criant, ils se donnaient les airs de guerriers terribles. Julien
+admirait immobile; il songeait à l'immensité et à la magnificence d'une
+grande capitale telle que Besançon. Il ne se sentait nullement le
+courage de demander une tasse de café à un de ces messieurs au regard
+hautain, qui criaient les points du billard.</p>
+
+<p>Mais la demoiselle du comptoir avait remarqué la charmante figure de ce
+jeune bourgeois de campagne, qui, arrêté à trois pas du poêle, et son
+petit paquet sous le bras, considérait le buste du roi, en beau plâtre
+blanc. Cette demoiselle, grande Franc-comtoise, fort bien faite, et mise
+comme il le faut pour faire valoir un café, avait déjà dit deux fois,
+d'une petite voix qui cherchait à n'être entendue que de Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur!</p>
+
+<p>Julien rencontra de grands yeux bleus fort tendres, et vit que c'était à
+lui qu'on parlait.</p>
+
+<p>Il s'approcha vivement du comptoir et de la jolie fille, comme il eût
+marché à l'ennemi. Dans ce grand mouvement, son paquet tomba.</p>
+
+<p>Quelle pitié notre provincial ne va-t-il pas inspirer aux jeunes lycéens
+de Paris qui, à quinze ans savent déjà entrer dans un café d'un air si
+distingué? Mais ces enfants, si bien stylés à quinze ans, à dix-huit
+tournent au commun. La timidité passionnée que l'on rencontre en
+province se surmonte quelquefois, et alors elle enseigne à vouloir. En
+s'approchant de cette jeune fille si belle, qui daignait lui adresser la
+parole, il faut que je lui dise la vérité, pensa Julien, qui devenait
+courageux à force de timidité vaincue.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je viens pour la première fois de ma vie à Besançon; je
+voudrais bien avoir, en payant, un pain et une tasse de café.</p>
+
+<p>La demoiselle sourit un peu et puis rougit; elle craignait, pour ce joli
+jeune homme, l'attention ironique et les plaisanteries des joueurs de
+billard. Il serait effrayé et ne reparaîtrait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Placez-vous ici près de moi, dit-elle en lui montrant une table de
+marbre, presque tout à fait cachée par l'énorme comptoir d'acajou qui
+s'avance dans la salle.</p>
+
+<p>La demoiselle se pencha en dehors du comptoir, ce qui lui donna
+l'occasion de déployer une taille superbe. Julien la remarqua, toutes
+ses idées changèrent. La belle demoiselle venait de placer devant lui
+une tasse, du sucre et un petit pain. Elle hésitait à appeler un garçon
+pour avoir du café, comprenant bien qu'à l'arrivée de ce garçon, son
+tête-à-tête avec Julien allait finir.</p>
+
+<p>Julien, pensif, comparait cette beauté blonde et gaie à certains
+souvenirs qui l'agitaient souvent. L'idée de la passion dont il avait
+été l'objet lui ôta presque toute sa timidité. La belle demoiselle
+n'avait qu'un instant; elle lut dans les regards de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fumée de pipe vous fait tousser, venez déjeuner demain avant
+huit heures du matin; alors, je suis presque seule.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre nom? dit Julien, avec le sourire caressant de la
+timidité heureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Amanda Binet.</p>
+
+<p>&mdash;Permettez-vous que je vous envoie, dans une heure, un petit paquet
+gros comme celui-ci?</p>
+
+<p>La belle Amanda réfléchit un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis surveillée: ce que vous me demandez peut me compromettre;
+cependant je m'en vais écrire mon adresse sur une carte, que vous
+placerez sur votre paquet. Envoyez-le-moi hardiment.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'appelle Julien Sorel, dit le jeune homme; je n'ai ni parents, ni
+connaissance à Besançon.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je comprends, dit-elle avec joie, vous venez pour l'école de
+droit?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, répondit Julien; on m'envoie au séminaire.</p>
+
+<p>Le découragement le plus complet éteignit les traits d'Amanda; elle
+appela un garçon: elle avait du courage maintenant. Le garçon versa du
+café à Julien, sans le regarder.</p>
+
+<p>Amanda recevait de l'argent au comptoir; Julien était fier d'avoir osé
+parler: on se disputa à l'un des billards. Les cris et les démentis des
+joueurs, retentissant dans cette salle immense, faisaient un tapage qui
+étonnait Julien. Amanda était rêveuse et baissait les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez mademoiselle, lui dit-il tout à coup avec assurance, je
+dirai que je suis votre cousin?</p>
+
+<p>Ce petit air d'autorité plut à Amanda. Ce n'est pas un jeune homme de
+rien, pensa-t-elle. Elle lui dit fort vite, sans le regarder, car son
+&oelig;il était occupé à voir si quelqu'un s'approchait du comptoir:</p>
+
+<p>&mdash;Moi je suis de Genlis, près de Dijon; dites que vous êtes aussi de
+Genlis, et cousin de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y manquerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les jeudis à cinq heures en été, MM. les séminaristes passent ici
+devant le café.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous pensez à moi, quand je passerai, ayez un bouquet de violettes
+à la main.</p>
+
+<p>Amanda le regarda d'un air étonné; ce regard changea le courage de
+Julien en témérité; cependant il rougit beaucoup en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Je sens que je vous aime de l'amour le plus violent.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc plus bas, lui dit-elle d'un air effrayé. Julien songeait à
+se rappeler les phrases d'un volume dépareillé de la <i>Nouvelle Héloïse</i>,
+qu'il avait trouvé à Vergy. Sa mémoire le servit bien; depuis dix
+minutes, il récitait la <i>Nouvelle Héloïse</i> à M<sup>lle</sup> Amanda, ravie, il était
+heureux de sa bravoure, quand tout à coup la belle Franc-comtoise prit
+un air glacial. Un de ses amants paraissait à la porte du café.</p>
+
+<p>Il s'approcha du comptoir, en sifflant et marchant des épaules; il
+regarda Julien. A l'instant, l'imagination de celui-ci, toujours dans
+les extrêmes, ne fut remplie que d'idées de duel. Il pâlit beaucoup,
+éloigna sa tasse, prit une mine assurée, et regarda son rival fort
+attentivement. Comme ce rival baissait la tête en se versant
+familièrement un verre d'eau-de-vie sur le comptoir, d'un regard Amanda
+ordonna à Julien de baisser les yeux. Il obéit, et, pendant deux
+minutes, se tint immobile à sa place pâle résolu et ne songeant qu'à ce
+qui allait arriver; il était vraiment bien en cet instant. Le rival
+avait été étonné des yeux de Julien, son verre d'eau-de-vie avalé d'un
+trait il dit un mot à Amanda, plaça ses deux mains dans les poches
+latérales de sa grosse redingote, et s'approcha d'un billard en
+soufflant et regardant Julien. Celui-ci se leva transporté de colères;
+mais il ne savait comment s'y prendre pour être insolent. Il posa son
+petit paquet, et, de l'air le plus dandinant qu'il put, marcha vers le
+billard.</p>
+
+<p>En vain la prudence lui disait: Mais avec un duel dès l'arrivée à
+Besançon, la carrière ecclésiastique est perdue.</p>
+
+<p>Qu'importe, il ne sera pas dit que je manque un insolent.</p>
+
+<p>Amanda vit son courage, il faisait un joli contraste avec la naïveté de
+ses manières; en un instant, elle le préféra au grand jeune homme en
+redingote. Elle se leva, et, tout en avant l'air de suivre de l'&oelig;il
+quelqu'un qui passait dans la rue, elle vint se placer rapidement entre
+lui et le billard:</p>
+
+<p>&mdash;Gardez-vous de regarder de travers ce monsieur, c'est mon beau-frère.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe? il m'a regardé.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me rendre malheureuse? Sans doute il vous a regardé,
+peut-être même il va venir vous parler. Je lui ai dit que vous êtes un
+parent de ma mère, et que vous arrivez de Genlis. Lui est Franc-comtois
+et n'a jamais dépassé Dole, sur la route de la Bourgogne; ainsi dites ce
+que vous voudrez, ne craignez rien.</p>
+
+<p>Julien hésitait encore, elle ajouta bien vite, son imagination de dame
+de comptoir lui fournissant des mensonges en abondance:</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute il vous a regardé, mais c'est au moment où il me demandait
+qui vous êtes; c'est un homme qui est manant avec tout le monde, il n'a
+pas voulu vous insulter.</p>
+
+<p>L'&oelig;il de Julien suivait le prétendu beau-frère; il le vit acheter un
+numéro à la poule que l'on jouait au plus éloigné des deux billards.
+Julien entendit sa grosse voix qui criait, d'un ton menaçant: Je prends
+à faire. Il passa vivement derrière M<sup>lle</sup> Amanda, et fit un pas vers le
+billard. Amanda le saisit par le bras:</p>
+
+<p>&mdash;Venez me payer d'abord, lui dit-elle.</p>
+
+<p>C'est juste, pensa Julien; elle a peur que je ne sorte sans
+payer. Amanda était aussi agitée que lui et fort rouge; elle lui rendit
+de la monnaie le plus lentement qu'elle put, tout en lui répétant à voix
+basse:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez à l'instant du café, ou je ne vous aime plus; et cependant, je
+vous aime bien.</p>
+
+<p>Julien sortit en effet, mais lentement. N'est-il pas de mon devoir, se
+répétait-il, d'aller regarder à mon tour en soufflant ce grossier
+personnage? Cette incertitude le retint une heure sur le boulevard
+devant le café; il regardait si son homme sortait. Il ne parut pas, et
+Julien s'éloigna.</p>
+
+<p>Il n'était à Besançon que depuis quelques heures, et déjà il avait
+conquis un remords. Le vieux chirurgien-major lui avait donné autrefois,
+malgré sa goutte, quelques leçons d'escrime, telle était toute la
+science que Julien trouvait au service de sa colère. Mais cet embarras
+n'eût rien été s'il eût su comment se fâcher autrement qu'en donnant un
+soufflet, et si l'on en venait aux coups de poing, son rival, homme
+énorme, l'eût battu et puis planté là.</p>
+
+<p>Pour un pauvre diable comme moi, se dit Julien, sans protecteurs et
+sans argent, il n'y aura pas grande différence entre un séminaire et une
+prison; il faut que je dépose mes habits bourgeois dans quelque auberge,
+où je reprendrai mon habit noir. Si jamais je parviens à sortir du
+séminaire pour quelques heures, je pourrai fort bien avec mes habits
+bourgeois revoir M<sup>lle</sup> Amanda. Ce raisonnement était beau; mais Julien,
+passant devant toutes les auberges, n'osait entrer dans aucune.</p>
+
+<p>Enfin, comme il repassait devant l'hôtel des Ambassadeurs, ses yeux
+inquiets rencontrèrent ceux d'une grosse femme, encore assez jeune,
+haute en couleur, à l'air heureux et gai. Il s'approcha d'elle et lui
+raconta son histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, mon joli petit abbé, lui dit l'hôtesse des Ambassadeurs,
+je vous garderai vos habits bourgeois et même les ferai épousseter
+souvent. De ce temps-ci, il ne fait pas bon laisser un habit de drap
+sans le toucher. Elle prit une clef et le conduisit elle-même dans une
+chambre, en lui recommandant d'écrire la note de ce qu'il laissait.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! que vous avez bonne mine comme ça, monsieur l'abbé Sorel,
+lui dit la grosse femme, quand il descendit à la cuisine, je m'en vais
+vous faire servir un bon dîner, et, ajouta-t-elle à voix basse, il ne
+vous coûtera que vingt sols au lieu de cinquante que tout le monde paye;
+car il faut bien ménager votre petit <i>boursicot</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dix louis, répliqua Julien, avec une certaine fierté.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu! répondit la bonne hôtesse alarmée, ne parlez pas si
+haut; il y a bien des mauvais sujets dans Besançon. On vous volera cela
+en moins de rien. Surtout n'entrez jamais dans les cafés, ils sont
+remplis de mauvais sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Julien, à qui ce mot donnait à penser.</p>
+
+<p>&mdash;Ne venez jamais que chez moi, je vous ferai faire du café.
+Rappelez-vous que vous trouverez toujours ici une amie et un bon dîner à
+vingt sols, c'est parler ça, j'espère. Allez vous mettre à table, je
+vais vous servir moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais manger, lui dit Julien, je suis trop ému, je vais entrer
+au séminaire, en sortant de chez vous.</p>
+
+<p>La bonne femme ne le laissa partir qu'après avoir empli ses poches de
+provisions. Enfin Julien s'achemina vers le lieu terrible; l'hôtesse, de
+dessus sa porte, lui en indiquait la route.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV-1" id="CHAPITRE_XXV-1"></a>CHAPITRE XXV<br /><br />
+LE SÉMINAIRE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Trois cent trente-six dîners à 83 centimes trois cent trente-six soupers
+à 38 centimes; du chocolat à qui; de droit; combien y a-t-il à gagner
+sur la soumission?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>LE VALENOD de BESANÇON.</small></span></p></div>
+
+<p>Il vit de loin la croix de fer doré sur la porte; il approcha lentement,
+ses jambes semblaient se dérober sous lui. Voilà donc cet enfer sur la
+terre, dont je ne pourrai sortir! Enfin il se décida à sonner. Le bruit
+de la cloche retentit, comme dans un lieu solitaire. Au bout de dix
+minutes un homme pâle, vêtu de noir, vint lui ouvrir. Julien le regarda
+et aussitôt baissa les yeux. Il trouva à ce portier une physionomie
+singulière. La pupille saillante et verte de ses yeux s'arrondissait
+comme celle d'un chat; les contours immobiles de ses paupières
+annonçaient l'impossibilité de toute sympathie, ses lèvres minces se
+développaient en demi-cercle sur des dents qui avançaient. Cependant
+cette physionomie ne montrait pas le crime mais plutôt cette
+insensibilité parfaite qui inspire bien plus de terreur à la jeunesse.
+Le seul sentiment que le regard rapide de Julien put deviner sur cette
+longue figure dévote fut un mépris profond pour tout ce dont on voudrait
+lui parler, et qui ne serait pas l'intérêt du ciel.</p>
+
+<p>Julien releva les yeux avec effort, et d'une voix que le battement de
+c&oelig;ur rendait tremblante, il expliqua qu'il désirait parler à M. Pirard,
+le directeur du séminaire. Sans dire une parole, l'homme noir lui fit
+signe de le suivre. Ils montèrent deux étages par un large escalier à
+rampe de bois, dont les marches déjetées penchaient tout à fait du côté
+opposé au mur, et semblaient prêtes à tomber. Une petite porte,
+surmontée d'une grande croix de cimetière en bois blanc peint en noir,
+fut ouverte avec difficulté et le portier le fit entrer dans une chambre
+sombre et basse, dont les murs blanchis à la chaux étaient garnis de
+deux grands tableaux noircis par le temps. Là, Julien fut laissé seul il
+était atterré, son c&oelig;ur battait violemment, il eût été heureux d'oser
+pleurer. Un silence de mort régnait dans toute la maison.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, qui lui parut une journée, le portier à
+figure sinistre reparut sur le pas d'une porte à l'autre extrémité de la
+chambre, et, sans daigner parler lui fit signe d'avancer. Il entra dans
+une pièce encore plus grande que la première et fort mal éclairée. Les
+murs aussi étaient blanchis, mais il n'y avait pas de meubles. Seulement
+dans un coin près de la porte, Julien vit en passant un lit de bois
+blanc, deux chaises de paille, et un petit fauteuil en planches de sapin
+sans coussin. A l'autre extrémité de la chambre, près d'une petite
+fenêtre à vitres jaunies garnie de vases de fleurs tenus salement, il
+aperçut un homme assis devant une table, et couvert d'une soutane
+délabrée, il avait l'air en colère, et prenait l'un après l'autre une
+foule de petits carrés de papier qu'il rangeait sur sa table, après y
+avoir écrit quelques mots. Il ne s'apercevait pas de la présence de
+Julien. Celui-ci était immobile debout vers le milieu de la chambre, là
+où l'avait laissé le portier, qui était ressorti en fermant la porte.</p>
+
+<p>Dix minutes se passèrent ainsi, l'homme mal vêtu écrivait toujours.
+L'émotion et la terreur de Julien étaient telles qu'il lui semblait être
+sur le point de tomber. Un philosophe eût dit, peut-être en se trompant:
+C'est la violente impression du laid sur une âme faite pour aimer ce qui
+est beau.</p>
+
+<p>L'homme qui écrivait leva la tête, Julien ne s'en aperçut qu'au bout
+d'un moment, et même, après l'avoir vu, il restait encore immobile,
+comme frappé à mort par le regard terrible dont il était l'objet. Les
+yeux troublés de Julien distinguaient à peine une figure longue et toute
+couverte de taches rouges, excepté sur le front, qui laissait voir une
+pâleur mortelle. Entre ces joues rouges et ce front blanc, brillaient
+deux petits yeux noirs faits pour effrayer le plus brave. Le vaste
+contour de ce front était marqué par des cheveux épais, plats et d'un
+noir de jais.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous approcher, oui ou non? dit enfin cet homme avec
+impatience.</p>
+
+<p>Julien s'avança d'un pas mal assuré, et enfin, prêt à tomber et pâle,
+comme de sa vie il ne l'avait été, il s'arrêta à trois pas de la petite
+table de bois blanc couverte de carrés de papier.</p>
+
+<p>&mdash;Plus près, dit l'homme.</p>
+
+<p>Julien s'avança encore en étendant la main, comme cherchant à s'appuyer
+sur quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Votre nom?</p>
+
+<p>&mdash;Julien Sorel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien tardé, lui dit-on, en attachant de nouveau sur lui un
+&oelig;il terrible.</p>
+
+<p>Julien ne put supporter ce regard, étendant la main comme pour se
+soutenir, il tomba tout de son long sur le plancher.</p>
+
+<p>L'homme sonna. Julien n'avait perdu que l'usage des yeux et la force de
+se mouvoir; il entendit des pas qui s'approchaient.</p>
+
+<p>On le releva, on le plaça sur le petit fauteuil de bois blanc. Il
+entendit l'homme terrible qui disait au portier:</p>
+
+<p>&mdash;Il tombe du haut mal apparemment, il ne manquait plus que ça.</p>
+
+<p>Quand Julien put ouvrir les yeux, l'homme à la figure rouge continuait à
+écrire; le portier avait disparu. Il faut avoir du courage, se dit notre
+héros, et surtout cacher ce que je sens: il éprouvait un violent mal de
+c&oelig;ur, s'il m'arrive un accident, Dieu sait ce qu'on pensera de
+moi. Enfin l'homme cessa d'écrire, et regardant Julien de côté:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous en état de me répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Julien, d'une voix affaiblie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est heureux.</p>
+
+<p>L'homme noir s'était levé à demi et cherchait avec impatience une lettre
+dans le tiroir de sa table de sapin qui, s'ouvrit en criant. Il la
+trouva, s'assit lentement, et regardant de nouveau Julien, d'un air à
+lui arracher le peu de vie qui lui restait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'êtes recommandé par M. Chélan, c'était le meilleur curé du
+diocèse, homme vertueux s'il en fut, et mon ami depuis trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est à M. Pirard que j'ai l'honneur de parler, dit Julien d'une
+voix mourante.</p>
+
+<p>&mdash;Apparemment, répliqua le directeur du séminaire, en le regardant avec
+humeur.</p>
+
+<p>Il y eut un redoublement d'éclat dans ses petits yeux, suivi d'un
+mouvement involontaire des muscles des coins de la bouche. C'était la
+physionomie du tigre goûtant par avance le plaisir de dévorer sa proie.</p>
+
+<p>&mdash;La lettre de Chélan est courte, dit-il, comme se parlant à lui-même.
+<i>Intelligenti pauca</i>; par le temps qui court, on ne saurait écrire trop
+peu. Il lut haut:</p>
+
+<p>«Je vous adresse Julien Sorel de cette paroisse, que j'ai baptisé il y
+aura bientôt vingt ans; fils d'un charpentier riche, mais qui ne lui
+donne rien. Julien sera un ouvrier remarquable dans la vigne du
+Seigneur. La mémoire, l'intelligence ne manquent point, il y a de la
+réflexion. Sa vocation sera-t-elle durable? est-elle sincère?»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Sincère!</i> répéta l'abbé Pirard, d'un air étonné, et en regardant
+Julien; mais déjà le regard de l'abbé était moins dénué de toute
+humanité; <i>sincère!</i> répéta-t-il en baissant la voix et reprenant sa
+lecture:</p>
+
+<p>«Je vous demande pour Julien Sorel une bourse; il la méritera en
+subissant les examens nécessaires. Je lui ai montré un peu de théologie,
+de cette ancienne et bonne théologie des Bossuet, des Arnault, des
+Fleury. Si ce sujet ne vous convient pas, renvoyez-le-moi; le directeur
+du dépôt de mendicité, que vous connaissez bien, lui offre huit cents
+francs pour être précepteur de ses enfants.&mdash;Mon intérieur est
+tranquille, grâce à Dieu. Je m'accoutume au coup terrible. <i>Vale
+et me ama</i>.»</p>
+
+<p>L'abbé Picard, ralentissant la voix comme il lisait la signature,
+prononça avec un soupir le mot <i>Chélan</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tranquille dit-il, en effet sa vertu méritait cette récompense;
+Dieu puisse-t-il me l'accorder, le cas échéant!</p>
+
+<p>Il regarda le ciel et fit un signe de croix. A la vue de ce signe sacré,
+Julien sentit diminuer l'horreur profonde qui, depuis son entrée dans
+cette maison, l'avait glacé.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ici trois cent vingt et un aspirants à l'état le plus saint, dit
+enfin l'abbé Pirard, d'un ton de voix sévère, mais non méchant: sept ou
+huit seulement me sont recommandés par des hommes tels que l'abbé
+Chélan; ainsi parmi les trois cent vingt et un, vous allez être le
+neuvième. Mais ma protection n'est ni faveur, ni faiblesse; elle est
+redoublement de soins et de sévérité contré les vices. Allez fermer
+cette porte à clef.</p>
+
+<p>Julien fit un effort pour marcher et réussit à ne pas tomber. Il
+remarqua qu'une petite fenêtre, voisine de la porte d'entrée, donnait
+sur la campagne. Il regarda les arbres; cette vue lui fit du bien, comme
+s'il eût aperçu d'anciens amis.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Loquerisne linguam latinam?</i> (Parlez-vous latin?) lui dit l'abbé
+Pirard, comme il revenait.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ita, pater optime</i> (Oui, mon excellent père), répondit Julien,
+revenant un peu à lui. Certainement jamais homme au monde ne lui avait
+paru moins excellent que M. Pirard, depuis une demi-heure.</p>
+
+<p>L'entretien continua en latin. L'expression des yeux de l'abbé
+s'adoucissait; Julien reprenait quelque sang-froid. Que je suis faible,
+pensa-t-il, de m'en laisser imposer par ces apparences de vertu! cet
+homme sera tout simplement un fripon comme M. Maslon; et Julien
+s'applaudit d'avoir caché presque tout son argent dans ses bottes.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard examina Julien sur la théologie, il fut surpris de
+l'étendue de son savoir. Son étonnement augmenta quand il l'interrogea
+en particulier sur les saintes écritures. Mais quand il arriva aux
+questions sur la doctrine des Pères, il s'aperçut que Julien ignorait
+presque jusqu'aux noms de saint Jérôme, de saint Augustin, de saint
+Bonaventure de saint Basile, etc., etc.</p>
+
+<p>Au fait, pensa l'abbé Pirard, voilà bien cette tendance fatale au
+protestantisme que j'ai toujours reprochée à Chélan. Une connaissance
+approfondie et trop approfondie des saintes écritures.</p>
+
+<p>(Julien venait de lui parler, sans être interrogé à ce sujet, du temps
+véritable où avaient été écrits la Genèse, le Pentateuque, etc.)</p>
+
+<p>A quoi mène ce raisonnement infini sur les saintes écritures, pensa
+l'abbé Pirard, si ce n'est à l'examen personnel, c'est-à-dire au plus
+affreux protestantisme? Et à côté de cette science imprudente, rien sur
+les Pères qui puisse compenser cette tendance.</p>
+
+<p>Mais l'étonnement du directeur du séminaire n'eut plus de bornes,
+lorsqu'interrogeant Julien sur l'autorité du Pape, et s'attendant aux
+maximes de l'ancienne église gallicane, le jeune homme lui récita tout
+le livre de M. de Maistre.</p>
+
+<p>Singulier homme que ce Chélan, pensa l'abbé Pirard; lui a-t-il montré
+ce livre pour lui apprendre à s'en moquer?</p>
+
+<p>Ce fut en vain qu'il interrogea Julien pour tâcher de deviner s'il
+croyait sérieusement à la doctrine de M. de Maistre. Le jeune homme ne
+répondait qu'avec sa mémoire. De ce moment, Julien fut réellement très
+bien, il sentait qu'il était maître de soi. Après un examen fort long,
+il lui sembla que la sévérité de M. Pirard envers lui n'était plus
+qu'affectée. En effet, sans les principes de gravité austère que, depuis
+quinze ans, il s'était imposés envers ses élèves en théologie, le
+directeur du séminaire eût embrassé Julien au nom de la logique tant il
+trouvait de clarté, de précision et de netteté dans ses réponses.</p>
+
+<p>Voilà un esprit hardi et sain, se disait-il, mais corpus débile (le
+corps est faible).</p>
+
+<p>&mdash;Tombez-vous souvent ainsi? dit-il à Julien en français et lui montrant
+du doigt le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la première fois de ma vie, la figure du portier m'avait glacé,
+ajouta Julien en rougissant comme un enfant.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard sourit presque.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà l'effet des vaines pompes du monde, vous êtes accoutumé
+apparemment à des visages riants, véritables théâtres de mensonge. La
+vérité est austère, monsieur. Mais notre tâche ici-bas n'est-elle pas
+austère aussi? Il faudra veiller à ce que votre conscience se tienne en
+garde contre cette faiblesse: <i>Trop de sensibilité aux vaines grâces de
+l'extérieur.</i></p>
+
+<p>Si vous ne m'étiez pas recommandé, dit l'abbé Pirard, en reprenant la
+langue latine avec un plaisir marqué, si vous ne m'étiez pas recommandé
+par un homme tel que l'abbé Chélan, je vous parlerais le vain langage de
+ce monde auquel il paraît que vous êtes trop accoutumé. La bourse
+entière que vous sollicitez, vous dirais-je, est la chose du monde la
+plus difficile à obtenir. Mais l'abbé Chélan a mérité bien peu, par
+cinquante-six ans de travaux apostoliques, s'il ne peut disposer d'une
+bourse au séminaire.</p>
+
+<p>Après ces mots, l'abbé Pirard recommanda à Julien de n'entrer dans
+aucune société ou congrégation secrète sans son consentement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en donne ma parole d'honneur, dit Julien avec l'épanouissement
+de c&oelig;ur d'un honnête homme.</p>
+
+<p>Le directeur du séminaire sourit pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot n'est point de mise ici, lui dit-il, il rappelle trop le vain
+honneur des gens du monde qui les conduit à tant de fautes, et souvent à
+des crimes. Vous me devez la sainte obéissance, en vertu du paragraphe
+dix-sept de la bulle <i>Unam ecclesiam</i> de saint Pie V. Je suis votre
+supérieur ecclésiastique. Dans cette maison, entendre, mon très-cher
+fils, c'est obéir. Combien avez-vous d'argent?</p>
+
+<p>Nous y voici, se dit Julien; c'était pour cela qu'était le très-cher
+fils.</p>
+
+<p>&mdash;Trente-cinq francs, mon père.</p>
+
+<p>&mdash;Écrivez soigneusement l'emploi de cet argent; vous aurez à m'en rendre
+compte.</p>
+
+<p>Cette pénible séance avait duré trois heures, Julien appela le portier.</p>
+
+<p>&mdash;Allez installer Julien Sorel dans la cellule nº 103, dit l'abbé Pirard
+à cet homme.</p>
+
+<p>Par une grande distinction, il accordait à Julien un logement séparé.</p>
+
+<p>&mdash;Portez-y sa malle, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Julien baissa les yeux et vit sa malle précisément en face de lui; il la
+regardait depuis trois heures, et ne l'avait pas reconnue.</p>
+
+<p>En arrivant au nº 103 (c'était une petite chambrette de huit pieds en
+carré, au dernier étage de la maison), Julien remarqua qu'elle donnait
+sur les remparts, et par-delà on apercevait la jolie plaine que le Doubs
+sépare de la ville.</p>
+
+<p>Quelle vue charmante! s'écria Julien; en se parlant ainsi, il ne
+sentait pas ce qu'exprimaient ces mots. Les sensations si violentes
+qu'il avait éprouvées depuis le peu de temps qu'il était à Besançon,
+avaient entièrement épuisé ses forces. Il s'assit près de la fenêtre sur
+l'unique chaise de bois qui fût dans sa cellule, et tomba aussitôt dans
+un profond sommeil. Il n'entendit point la cloche du souper, ni celle du
+salut; on l'avait oublié.</p>
+
+<p>Quand les premiers rayons du soleil le réveillèrent le lendemain matin,
+il se trouva couché sur le plancher.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI-1" id="CHAPITRE_XXVI-1"></a>CHAPITRE XXVI<br /><br />
+LE MONDE OU CE QUI MANQUE AU RICHE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Je suis seul sur la terre, personne ne daigne penser à moi. Tous
+ceux que je vois faire fortune ont une effronterie et une dureté de
+c&oelig;ur que je ne me sens point. Ils me haïssent à cause de ma bonté
+facile. Ah! bientôt je mourrai, soit de faim, soit du malheur de
+voir les hommes si durs.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>YOUNG.</small></span></p></div>
+
+<p>Il se hâta de brosser son habit et de descendre, il était en retard. Un
+sous-maître le gronda sévèrement, au lieu de chercher à se justifier,
+Julien croisa les bras sur sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Peccavi, pater optime</i> (j'ai pêché, j'avoue ma faute, ô mon père),
+dit-il d'un air contrit.</p>
+
+<p>Ce début eut un grand succès. Les gens adroits parmi les séminaristes
+virent qu'ils avaient affaire à un homme qui n'en était pas aux éléments
+du métier. L'heure de la récréation arriva, Julien se vit l'objet de la
+curiosité générale. Mais on ne trouva chez lui que réserve et silence.
+Suivant les maximes qu'il s'était faites, il considéra ses trois cent
+vingt et un camarades comme des ennemis; le plus dangereux de tous, à
+ses yeux, était l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>Peu de jours après Julien eut à choisir un confesseur, on lui présenta
+une liste.</p>
+
+<p>Eh! bon Dieu! pour qui me prend-on, se dit-il, croit-on que je ne
+comprenne pas ce que parler veut dire? et il choisit l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>Sans qu'il s'en doutât, cette démarche était décisive. Un petit
+séminariste tout jeune, natif de Verrières, et qui dès le premier jour,
+s'était déclaré son ami, lui apprit que s'il eût choisi M. Castanède, le
+sous-directeur du séminaire, il eût peut-être agi avec plus de prudence.</p>
+
+<p>&mdash;L'abbé Castanède est l'ennemi de M. Pirard qu'on soupçonne de
+jansénisme, ajouta le petit séminariste en se penchant vers son oreille.</p>
+
+<p>Toutes les premières démarches de notre héros qui se croyait si prudent
+furent, comme le choix d'un confesseur, des étourderies. Égaré par toute
+la présomption d'un homme à imagination, il prenait ses intentions pour
+des faits, et se croyait un hypocrite consommé. Sa folie allait jusqu'à
+se reprocher ses succès dans cet art de la faiblesse.</p>
+
+<p>Hélas! c'est ma seule arme! à une autre époque se disait-il, c'est par
+des actions parlantes, en face de l'ennemi, que j'aurais gagné mon
+pain.</p>
+
+<p>Julien, satisfait de sa conduite, regardait autour de lui; il trouvait
+partout l'apparence de la vertu la plus pure.</p>
+
+<p>Huit ou dix séminaristes vivaient en odeur de sainteté, et avaient des
+visions comme sainte Thérèse et saint François, lorsqu'il reçut les
+stigmates sur le mont <i>Vernia</i> dans l'Apennin. Mais c'était un grand
+secret, leurs amis le cachaient. Ces pauvres jeunes gens à visions
+étaient presque toujours à l'infirmerie. Une centaine d'autres
+réunissaient à une foi robuste une infatigable application. Ils
+travaillaient au point de se rendre malades, mais sans apprendre
+grand'chose. Deux ou trois se distinguaient par un talent réel et, entre
+autres, un nommé Chazel; mais Julien se sentait de l'éloignement pour
+eux et eux pour lui.</p>
+
+<p>Le reste des trois cent vingt et un séminaristes ne se composait que
+d'êtres grossiers qui n'étaient pas bien sûrs de comprendre les mots
+latins qu'ils répétaient tout le long de la journée. Presque tous
+étaient des fils de paysans, et ils aimaient mieux gagner leur pain en
+récitant quelques mots latins qu'en piochant la terre. C'est d'après
+cette observation que, dès les premiers jours, Julien se promit de
+rapides succès. Dans tout service, il faut des gens intelligents, car
+enfin, il y a un travail à faire, se disait-il. Sous Napoléon, j'eusse
+été sergent; parmi ces futurs curés, je serai grand vicaire.</p>
+
+<p>Tous ces pauvres diables, ajoutait-il, man&oelig;uvriers dès l'enfance, ont
+vécu jusqu'à leur arrivée ici de lait caillé et de pain noir. Dans leurs
+chaumières, ils ne mangeaient de la viande que cinq ou six fois par an.
+Semblables aux soldats romains qui trouvaient la guerre un temps de
+repos, ces grossiers paysans sont enchantés des délices du séminaire.</p>
+
+<p>Julien ne lisait jamais dans leur &oelig;il morne que le besoin physique
+satisfait après le dîner, et le plaisir physique attendu avant le repas.
+Tels étaient les gens au milieu desquels il fallait se distinguer; mais
+ce que Julien ne savait pas, ce qu'on se gardait de lui dire, c'est que,
+être le premier dans les différents cours de dogme, d'histoire
+ecclésiastique, etc., etc., que l'on suit au séminaire, n'était à leurs
+yeux qu'un péché <i>splendide</i>. Depuis Voltaire, depuis le gouvernement des
+deux chambres qui n'est au fond que <i>méfiance et examen personnel</i>, et
+donne à l'esprit des peuples cette mauvaise habitude de se méfier,
+l'Église de France semble avoir compris que les livres sont ses vrais
+ennemis. C'est la soumission de c&oelig;ur qui est tout à ses yeux. Réussir
+dans les études même sacrées lui est suspect et à bon droit. Qui
+empêchera l'homme supérieur de passer de l'autre côté, comme Sieyès ou
+Grégoire! L'Église tremblante s'attache au pape comme à la seule chance
+de salut. Le pape seul peut essayer de paralyser l'examen personnel, et,
+par les pieuses pompes des cérémonies de sa cour, faire impression sur
+l'esprit ennuyé et malade des gens du monde.</p>
+
+<p>Julien, pénétrant à demi ces diverses vérités, que cependant toutes les
+paroles prononcées dans un séminaire tendent à démentir, tombait dans
+une mélancolie profonde. Il travaillait beaucoup, et réussissait
+rapidement à apprendre des choses très utiles à un prêtre, très fausses
+à ses yeux, et auxquelles il ne mettait aucun intérêt. Il croyait
+n'avoir rien autre chose à faire.</p>
+
+<p>Suis-je donc oublié de toute la terre? pensait-il. Il ne savait pas
+que M. Pirard avait reçu et jeté au feu quelques lettres timbrées de
+Dijon, et où, malgré les formes du style le plus convenable, perçait la
+passion la plus vive. De grands remords semblaient combattre cet
+amour. Tant mieux, pensait l'abbé Pirard, ce n'est pas du moins une
+femme impie que ce jeune homme a aimée.</p>
+
+<p>Un jour l'abbé Pirard ouvrit une lettre qui semblait à demi effacée par
+les larmes, c'était un éternel adieu. Enfin, disait-on à Julien, le ciel
+m'a fait la grâce de haïr, non l'auteur de ma faute, il sera toujours ce
+que j'aurai de plus cher au monde, mais ma faute en elle-même. Le
+sacrifice est fait, mon ami. Ce n'est pas sans larmes comme vous voyez.
+Le salut des êtres auxquels je me dois et que vous avez tant aimés,
+l'emporte. Un Dieu juste mais terrible ne pourra plus se venger sur eux
+des crimes de leur mère. Adieu, Julien, soyez juste envers les hommes.</p>
+
+<p>Cette fin de lettre était presque absolument illisible. On donnait une
+adresse à Dijon, et cependant on espérait que jamais Julien ne
+répondrait, ou que du moins il se servirait de paroles qu'une femme
+revenue à la vertu pourrait entendre sans rougir.</p>
+
+<p>La mélancolie de Julien, aidée par la médiocre nourriture que
+fournissait au séminaire l'entrepreneur des dîners à 83 centimes,
+commençait à influer sur sa santé lorsque un matin Fouqué parut tout à
+coup dans sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin j'ai pu entrer. Je suis venu cinq fois à Besançon, sans
+reproche, pour te voir. Toujours visage de bois. J'ai aposté quelqu'un à
+la porte du séminaire; pourquoi diable est-ce que tu ne sors jamais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une épreuve que je me suis imposée.</p>
+
+<p>&mdash;Je te trouve bien changé. Enfin je te revois. Deux beaux écus de cinq
+francs viennent de m'apprendre que je n'étais qu'un sot de ne pas les
+avoir offerts dès le premier voyage.</p>
+
+<p>La conversation fut infinie entre les deux amis. Julien changea de
+couleur, lorsque Fouqué lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, sais-tu? la mère de tes élèves est tombée dans la plus haute
+dévotion.</p>
+
+<p>Et il parlait de cet air dégagé qui fait une si singulière impression
+sur l'âme passionnée de laquelle on bouleverse, sans s'en douter, les
+plus chers intérêts.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ami, dans la dévotion la plus exaltée. On dit qu'elle fait
+des pèlerinages. Mais à la honte éternelle de l'abbé Maslon, qui a
+espionné si longtemps ce pauvre M. Chélan, M<sup>me</sup> de Rênal n'a pas voulu de
+lui. Elle va se confesser à Dijon ou à Besançon.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vient à Besançon! dit Julien, le front couvert de rougeur.</p>
+
+<p>&mdash;Assez souvent, répondit Fouqué, d'un air interrogatif.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des <i>Constitutionnels</i> sur toi?</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? répliqua Fouqué.</p>
+
+<p>&mdash;Je te demande si tu as des <i>Constitutionnels</i>, reprit Julien, du ton de
+voix le plus tranquille. Ils se vendent trente sous le numéro ici.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! même au séminaire, des libéraux! s'écria Fouqué. Pauvre France!
+ajouta-t-il, en prenant la voix hypocrite et le ton doux de l'abbé
+Maslon.</p>
+
+<p>Cette visite eût fait une profonde impression sur notre héros, si, dès
+le lendemain, un mot que lui adressa ce petit séminariste de Verrières,
+qui lui semblait si enfant, ne lui eût fait faire une importante
+découverte. Depuis qu'il était au séminaire, la conduite de Julien
+n'avait été qu'une suite de fausses démarches. Il se moqua de lui-même
+avec amertume.</p>
+
+<p>A la vérité, les actions importantes de sa vie étaient savamment
+conduites mais il ne soignait pas les détails, et les habiles au
+séminaire ne regardent qu'aux détails. Aussi, passait-il déjà parmi ses
+camarades pour un esprit fort. Il avait été trahi par une foule de
+petites actions.</p>
+
+<p>A leurs yeux, il était convaincu de ce vice énorme, <i>il pensait, il
+jugeait par lui-même</i>, au lieu de suivre aveuglément <i>l'autorité</i> et
+l'exemple. L'abbé Pirard ne lui avait été d'aucun secours; il ne lui
+avait pas adressé une seule fois la parole hors du tribunal de la
+pénitence, où encore il écoutait plus qu'il ne parlait. Il en eût été
+bien autrement s'il eût choisi l'abbé Castanède.</p>
+
+<p>Du moment que Julien se fut aperçu de sa folie, il ne s'ennuya plus. Il
+voulut connaître toute l'étendue du mal et, à cet effet, sortit un peu
+de ce silence hautain et obstiné avec lequel il repoussait ses
+camarades. Ce fut alors qu'on se vengea de lui. Ses avances furent
+accueillies par un mépris qui alla jusqu'à la dérision. Il reconnut que,
+depuis son entrée au séminaire, il n'y avait pas eu une heure, surtout
+pendant les récréations, qui n'eût porté conséquence pour ou contre lui,
+qui n'eût augmenté le nombre de ses ennemis, ou ne lui eût concilié la
+bienveillance de quelque séminariste sincèrement vertueux ou un peu
+moins grossier que les autres. Le mal à réparer était immense, la tâche
+fort difficile. Désormais l'attention de Julien fut sans cesse sur ses
+gardes; il s'agissait de se dessiner un caractère tout nouveau.</p>
+
+<p>Les mouvements de ses yeux, par exemple, lui donnèrent beaucoup de
+peine. Ce n'est pas sans raison qu'en ces lieux-là on les porte
+baissés. Quelle n'était pas ma présomption à Verrières! se disait
+Julien, je croyais vivre; je me préparais seulement à la vie; me voici
+enfin dans le monde, tel que je le trouverai jusqu'à la fin de mon rôle,
+entouré de vrais ennemis. Quelle immense difficulté, ajoutait-il, que
+cette hypocrisie de chaque minute! c'est à faire pâlir les travaux
+d'Hercule. L'Hercule des temps modernes, c'est Sixte-Quint trompant
+quinze années de suite, par sa modestie quarante cardinaux qui l'avaient
+vu vif et hautain pendant toute sa Jeunesse.</p>
+
+<p>La science n'est donc rien ici! se disait-il avec dépit; les progrès
+dans le dogme, dans l'histoire sacrée, etc., ne comptent qu'en
+apparence. Tout ce qu'on dit à ce sujet est destiné à faire tomber dans
+le piège les fous tels que moi. Hélas! mon seul mérite consistait dans
+mes progrès rapides, dans ma façon de saisir ces balivernes. Est-ce
+qu'au fond ils les estimeraient à leur vraie valeur? les jugent-ils
+comme moi? Et j'avais la sottise d'en être fier! Ces premières places
+que j'obtiens toujours n'ont servi qu'à me donner de mauvaises notes
+pour les véritables places que l'on obtient à la sortie du séminaire et
+où l'on gagne de l'argent. Chazel, qui a plus de science que moi jette
+toujours dans ses compositions quelque balourdise qui le fait reléguer à
+la cinquantième place; s'il obtient la première, c'est par distraction.
+Ah! qu'un mot, un seul mot de M. Pirard m'eût été utile!</p>
+
+<p>Du moment que Julien fut détrompé, les longs exercices de piété
+ascétique, tels que le chapelet cinq fois la semaine, les cantiques au
+Sacré-C&oelig;ur, etc., etc., qui lui semblaient si mortellement ennuyeux,
+devinrent ses moments d'action les plus intéressants. En réfléchissant
+sévèrement sur lui-même, et cherchant surtout à ne pas s'exagérer ses
+moyens, Julien n'aspira pas d'emblée, comme les séminaristes qui
+servaient de modèles aux autres, à faire à chaque instant des actions
+<i>significatives</i>, c'est-à-dire prouvant un genre de perfection chrétienne.
+Au séminaire, il est une façon de manger un ouf à la coque, qui annonce
+les progrès faits dans la vie dévote.</p>
+
+<p>Le lecteur, qui sourit peut-être, daignerait-il se souvenir de toutes
+les fautes que fit, en mangeant un ouf l'abbé Delille invité à déjeuner
+chez une grande dame de la cour de Louis XVI.</p>
+
+<p>Julien chercha d'abord à arriver au <i>non culpa</i>; c'est l'état du jeune
+séminariste dont la démarche, dont la façon de mouvoir les bras, les
+yeux, etc., n'indiquent à la vérité rien de mondain, mais ne montrent
+pas encore l'être absorbé par l'idée de l'autre vie et le <i>pur néant</i> de
+celle-ci.</p>
+
+<p>Sans cesse Julien trouvait écrites au charbon, sur les murs des
+corridors, des phrases telles que celle-ci: Qu'est-ce que soixante ans
+d'épreuves, mis en balance avec une éternité de délices ou une éternité
+d'huile bouillante en enfer! Il ne les méprisa plus; il comprit qu'il
+fallait les avoir sans cesse devant les yeux. Que ferai-je toute ma vie?
+se disait-il; je vendrai aux fidèles une place dans le ciel. Comment
+cette place leur sera-t-elle rendue visible? par la différence de mon
+extérieur et de celui d'un laïc.</p>
+
+<p>Après plusieurs mois d'application de tous les instants, Julien avait
+encore l'air de penser. Sa façon de remuer les yeux et de porter la
+bouche n'annonçait pas la foi implicite et prête à tout croire et à tout
+soutenir, même par le martyre. C'était avec colère que Julien se voyait
+primé dans ce genre par les paysans les plus grossiers. Il y avait de
+bonnes raisons pour qu'ils n'eussent pas l'air penseur.</p>
+
+<p>Que de peine ne se donnait-il pas pour arriver à ce front béat et
+étroit, à cette physionomie de foi fervente et aveugle, prête à tout
+croire et à tout souffrir, que l'on trouve si fréquemment dans les
+couvents d'Italie, et dont à nous autres laïcs, le Guerchin a laissé de
+si parfaits modèles dans ses tableaux d'église.[*]</p>
+
+<p>[*] Voir, au musée du Louvre. François duc d'Aquitaine déposant la
+couronne et prenant l'habit de moine nº 1130.</p>
+
+<p>Les jours de grande fête, on donnait aux séminaristes des saucisses avec
+de la choucroute. Les voisins de table de Julien avaient observé qu'il
+était insensible à ce bonheur, ce fut là un de ses premiers crimes. Ses
+camarades y virent un trait odieux de la plus sotte hypocrisie; rien ne
+lui fit plus d'ennemis. Voyez ce bourgeois, voyez ce dédaigneux,
+disaient-ils, qui fait semblant de mépriser la meilleure <i>pitance</i>, des
+saucisses avec de la choucroute! fi, le vilain! l'orgueilleux! le
+damné! Il aurait dû s'abstenir par pénitence d'en manger une partie et
+faire ce sacrifice de dire à quelque ami, en montrant la choucroute:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que l'homme peut offrir à un être tout-puissant, si ce n'est
+la douleur volontaire?</p>
+
+<p>Julien n'avait pas l'expérience qui fait voir si facilement les choses
+de ce genre.</p>
+
+<p>Hélas! l'ignorance de ces jeunes paysans, mes camarades, est pour eux,
+un avantage immense, s'écriait-il, dans ses moments de découragement. A
+leur arrivée au séminaire, le professeur n'a point à les délivrer de ce
+nombre effroyable d'idées mondaines que j'y apporte, et qu'ils lisent
+sur ma figure quoi que je fasse.</p>
+
+<p>Julien étudiait, avec une attention voisine de l'envie les plus
+grossiers des petits paysans qui arrivaient au séminaire. Au moment où
+on les dépouillait de leur veste de ratine, pour leur faire endosser la
+robe noire, leur éducation se bornait à un respect immense et sans
+bornes pour l'argent sec et liquide, comme on dit en Franche-Comté.</p>
+
+<p>C'est la manière sacramentelle et héroïque d'exprimer l'idée sublime
+<i>d'argent comptant</i>.</p>
+
+<p>Le bonheur, pour ces séminaristes, comme pour les héros des romans de
+Voltaire, consiste surtout à bien dîner. Julien découvrait chez presque
+tous un respect inné pour l'homme qui porte un habit de <i>drap fin</i>. Ce
+sentiment apprécie la <i>justice distributive</i>, telle que nous la donnent
+nos tribunaux, à sa valeur et même au-dessous de sa valeur. Que peut-on
+gagner, répétaient-ils souvent entre eux, à plaider contre un gros?</p>
+
+<p>C'est le mot des vallées du Jura, pour exprimer un homme riche. Qu'on
+juge de leur respect pour l'être le plus riche de tous: le gouvernement!</p>
+
+<p>Ne pas sourire avec respect au seul nom de M. le préfet, passe, aux yeux
+des paysans de la Franche-Comté, pour une imprudence, or l'imprudence
+chez le pauvre est rapidement punie par le manque de pain.</p>
+
+<p>Après avoir été comme suffoqué dans les premiers temps par le sentiment
+du mépris, Julien finit par éprouver de la pitié: il était arrivé
+souvent aux pères de la plupart de ses camarades de rentrer le soir dans
+l'hiver à leur chaumière, et de n'y trouver ni pain, ni châtaignes, ni
+pommes de terre. Qu'y a-t-il donc d'étonnant, se disait Julien, si
+l'homme heureux, à leurs yeux, est d'abord celui qui vient de bien
+dîner, et ensuite celui qui possède un bon habit! Mes camarades ont une
+vocation ferme, c'est-à-dire qu'ils voient dans l'état ecclésiastique
+une longue continuation de ce bonheur: bien dîner et avoir un habit
+chaud en hiver.</p>
+
+<p>Il arriva à Julien d'entendre un jeune séminariste, doué d'imagination,
+dire à son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne deviendrais-je pas pape comme Sixte Quint, qui gardait les
+pourceaux?</p>
+
+<p>&mdash;On ne fait papes que des Italiens, répondit l'ami; mais pour sûr on
+tirera au sort parmi nous, pour des places de grands vicaires, de
+chanoines, et peut-être d'évêques. M. P..., évêque de Châlons, est fils
+d'un tonnelier: c'est l'état de mon père.</p>
+
+<p>Un jour, au milieu d'une leçon de dogme, l'abbé Pirard fit appeler
+Julien. Le pauvre jeune homme fut ravi de sortir de l'atmosphère
+physique et morale au milieu de laquelle il était plongé.</p>
+
+<p>Julien trouva chez M. le directeur l'accueil qui l'avait tant effrayé le
+jour de son entrée au séminaire.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-moi ce qui est écrit sur cette carte à jouer, lui dit-il, en
+le regardant de façon à le faire rentrer sous terre.</p>
+
+<p>Julien lut:</p>
+
+<p>«Amanda Binet, au café de la Girafe, avant huit heures. Dire que l'on
+est de Genlis, et le cousin de ma mère.»</p>
+
+<p>Julien vit l'immensité du danger; la police de l'abbé Castanède lui
+avait volé cette adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où j'entrai ici, répondit-il en regardant le front de l'abbé
+Pirard, car il ne pouvait supporter son &oelig;il terrible, j'étais
+tremblant: M. Chélan m'avait dit que c'était un lieu plein de délations
+et de méchancetés de tous les genres; l'espionnage et la dénonciation
+entre camarades y sont encouragés. Le ciel le veut ainsi, pour montrer
+la vie telle qu'elle est aux jeunes prêtres, et leur inspirer le dégoût
+du monde et de ses pompes.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est à moi que vous faites des phrases, dit l'abbé Pirard furieux.
+Petit coquin!</p>
+
+<p>&mdash;A Verrières, reprit froidement Julien, mes frères me battaient
+lorsqu'ils avaient sujet d'être jaloux de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! au fait! s'écria M. Pirard, presque hors de lui.</p>
+
+<p>Sans être le moins du monde intimidé, Julien reprit sa narration.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour de mon arrivée à Besançon, vers midi, j'avais faim, j'entrai
+dans un café. Mon c&oelig;ur était rempli de répugnance pour un lieu si
+profane; mais je pensai que mon déjeuner me coûterait moins cher là qu'à
+l'auberge. Une dame, qui paraissait être la maîtresse de la boutique,
+eut pitié de mon air novice. Besançon est rempli de mauvais sujets, me
+dit-elle, je crains pour vous, monsieur. S'il vous arrivait quelque
+mauvaise affaire, ayez recours à moi, envoyez chez moi avant huit
+heures. Si les portiers du séminaire refusent de faire votre commission,
+dites que vous êtes mon cousin, et natif de Genlis...</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce bavardage va être vérifié, s'écria l'abbé Pirard, qui, ne
+pouvant rester en place, se promenait dans la chambre. Qu'on se rende
+dans sa cellule.</p>
+
+<p>L'abbé suivit Julien et l'enferma à clef. Celui-ci se mit aussitôt à
+visiter sa malle, au fond de laquelle la fatale carte était
+précieusement cachée. Rien ne manquait dans la malle, mais il y avait
+plusieurs dérangements; cependant la clef ne le quittait jamais. Quel
+bonheur, se dit Julien, que, pendant le temps de mon aveuglement, je
+n'aie jamais accepté la permission de sortir, que M. Castanède m'offrait
+si souvent avec une bonté que je comprends maintenant. Peut-être
+j'aurais eu la faiblesse de changer d'habits et d'aller voir la belle
+Amanda, je me serais perdu. Quand on a désespéré de tirer parti du
+renseignement de cette manière, pour ne pas le perdre on en a fait une
+dénonciation.</p>
+
+<p>Deux heures après, le directeur le fit appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas menti, lui dit-il avec un regard moins sévère; mais
+garder une telle adresse est une imprudence dont vous ne pouvez
+concevoir la gravité. Malheureux enfant! dans dix ans, peut-être, elle
+vous portera dommage.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII-1" id="CHAPITRE_XXVII-1"></a>CHAPITRE XXVII<br /><br />
+PREMIÈRE EXPÉRIENCE DE LA VIE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le temps présent, grand Dieu! c'est l'arche du Seigneur. Malheur à qui y
+touche.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>DIDEROT.</small></span></p></div>
+
+<p>Le lecteur voudra bien nous permettre de donner très peu de faits clairs
+et précis sur cette époque de la vie de Julien. Ce n'est pas qu'ils nous
+manquent, bien au contraire; mais, peut-être ce qu'il vit au séminaire
+est-il trop noir pour le coloris modéré que l'on a cherché à conserver
+dans ces feuilles. Les contemporains qui souffrent de certaines choses
+ne peuvent s'en souvenir qu'avec une horreur qui paralyse tout autre
+plaisir, même celui de lire un conte.</p>
+
+<p>Julien réussissait peu dans ses essais d'hypocrisie de gestes; il tomba
+dans des moments de dégoût et même de découragement complet. Il n'avait
+pas de succès, et encore dans une vilaine carrière. Le moindre secours
+extérieur eût suffi pour soutenir sa constance, la difficulté à vaincre
+n'était pas bien grande; mais il était seul comme une barque abandonnée
+au milieu de l'Océan. Et quand je réussirais, se disait-il, avoir toute
+une vie à passer en si mauvaise compagnie! Des gloutons qui ne songent
+qu'à l'omelette au lard qu'ils dévoreront au dîner, ou des abbés
+Castanède, pour qui aucun crime n'est trop noir! ils parviendront au
+pouvoir; mais à quel prix, grand Dieu!</p>
+
+<p>La volonté de l'homme est puissante, je le lis partout; mais
+suffit-elle pour surmonter un tel dégoût? La tâche des grands hommes a
+été facile; quelque terrible que fût le danger, ils le trouvaient beau;
+et qui peut comprendre, excepté moi, la laideur de ce qui m'environne?</p>
+
+<p>Ce moment fut le plus éprouvant de sa vie. Il lui était si facile de
+s'engager dans un des beaux régiments en garnison à Besançon! Il
+pouvait se faire maître de latin; il lui fallait si peu pour sa
+subsistance! Mais alors plus de carrière, plus d'avenir pour son
+imagination: c'était mourir. Voici le détail d'une de ses tristes
+journées.</p>
+
+<p>Ma présomption s'est si souvent applaudie de ce que j'étais différent
+des autres jeunes paysans! Eh bien, j'ai assez vécu pour voir que
+<i>différence engendre haine</i>, se disait-il un matin. Cette grande vérité
+venait de lui être montrée par une de ses plus piquantes irréussites. Il
+avait travaillé huit jours à plaire à un élève qui vivait en odeur de
+sainteté. Il se promenait avec lui dans la cour, écoutant avec
+soumission des sottises à dormir debout. Tout à coup le temps tourna à
+l'orage, le tonnerre gronda, et le saint élève s'écria, le repoussant
+d'une façon grossière:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez; chacun pour soi dans ce monde, je ne veux pas être brûlé par
+le tonnerre: Dieu peut vous foudroyer comme un impie, comme un Voltaire.</p>
+
+<p>Les dents serrées de rage et les yeux ouverts vers ce ciel sillonné par
+la foudre: Je mériterais d'être submergé si je m'endors pendant la
+tempête! s'écria Julien. Essayons la conquête de quelque autre cuistre.</p>
+
+<p>Le cours d'histoire sacrée de l'abbé Castanède sonna.</p>
+
+<p>A ces jeunes paysans si effrayés du travail pénible et de la pauvreté de
+leurs pères, l'abbé Castanède enseignait ce jour-là que cet être si
+terrible à leurs yeux, le gouvernement, n'avait de pouvoir réel et
+légitime qu'en vertu de la délégation du vicaire de Dieu sur la terre.</p>
+
+<p>&mdash;Rendez-vous dignes des bontés du pape par la sainteté de votre vie,
+par votre obéissance, soyez comme un bâton entre ses mains, ajoutait-il,
+et vous allez obtenir une place superbe où vous commanderez en chef,
+loin de tout contrôle; une place inamovible, dont le gouvernement paie
+le tiers des appointements, et les fidèles, formés par vos prédications,
+les deux autres tiers.</p>
+
+<p>Au sortir de son cours, M. Castanède s'arrêta dans la cour, au milieu de
+ses élèves, ce jour-là plus attentifs.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien d'un curé que l'on peut dire: Tant vaut l'homme, tant vaut
+la place, disait-il aux élèves qui faisaient cercle autour de lui. J'ai
+connu, moi qui vous parle, des paroisses de montagne, dont le casuel
+valait mieux que celui de bien des curés de ville. Il y avait autant
+d'argent, sans compter les chapons gras, les &oelig;ufs, le beurre frais et
+mille agréments de détail, et là, le curé est le premier sans contredit:
+point de bon repas où il ne soit invité, fêté, etc.</p>
+
+<p>A peine M. Castanède fut-il remonté chez lui, que les élèves se
+divisèrent en groupes. Julien n'était d'aucun; on le laissait comme une
+brebis galeuse. Dans tous les groupes, il voyait un élève jeter un sol
+en l'air, et s'il devinait juste au jeu de croix ou pile, ses camarades
+en concluaient qu'il aurait bientôt une de ces cures à riche casuel.</p>
+
+<p>Vinrent ensuite les anecdotes. Tel jeune prêtre, à peine ordonné depuis
+un an, ayant offert un lapin privé à la servante d'un vieux curé, il
+avait obtenu d'être demandé pour vicaire, et peu de mois après, car le
+curé était mort bien vite, l'avait remplacé dans la bonne cure. Tel
+autre avait réussi à se faire désigner pour successeur à la cure d'un
+gros bourg fort riche, en assistant à tous les repas du vieux curé
+paralytique, et lui découpant ses poulets avec grâce.</p>
+
+<p>Les séminaristes, comme les gens dans toutes les carrières, s'exagèrent
+l'effet de ces petits moyens qui ont de l'extraordinaire et frappent
+l'imagination.</p>
+
+<p>Il faut, se disait Julien, que je me fasse à ces conversations. Quand
+on ne parlait pas de saucisses et de bonnes cures, on s'entretenait de
+la partie mondaine des doctrines ecclésiastiques; des différends des
+évêques et des préfets, des maires et des curés. Julien voyait
+apparaître l'idée d'un second Dieu, mais d'un Dieu bien plus à craindre
+et bien plus puissant que l'autre; ce second Dieu était le pape. On se
+disait mais en baissant la voix et quand on était bien sûr de n'être pas
+entendu par M. Pirard, que si le pape ne se donne pas la peine de nommer
+tous les préfets et tous les maires de France, c'est qu'il a commis à ce
+soin le roi de France, en le nommant fils aîné de l'Église.</p>
+
+<p>Ce fut vers ce temps que Julien crut pouvoir tirer parti pour sa
+considération du livre du Pape, par M. de Maistre. A vrai dire, il
+étonna ses camarades, mais ce fut encore un malheur. Il leur déplut en
+exposant mieux qu'eux-mêmes leurs propres opinions. M. Chélan avait été
+imprudent pour Julien comme il l'était pour lui-même. Après lui avoir
+donné l'habitude de raisonner juste et de ne pas se laisser payer de
+vaines paroles, il avait négligé de lui dire que, chez l'être peu
+considéré, cette habitude est un crime, car tout bon raisonnement
+offense.</p>
+
+<p>Le bien dire de Julien lui fut donc un nouveau crime. Ses camarades, à
+force de songer à lui, parvinrent à exprimer d'un seul mot toute
+l'horreur qu'il leur inspirait: ils le surnommèrent Martin Luther;
+surtout, disaient-ils, à cause de cette infernale logique qui le rend si
+fier.</p>
+
+<p>Plusieurs jeunes séminaristes avaient des couleurs plus fraîches et
+pouvaient passer pour plus jolis garçons que Julien, mais il avait les
+mains blanches et ne pouvait cacher certaines habitudes de propreté
+délicate. Cet avantage n'en était pas un dans la triste maison où le
+sort l'avait jeté. Les sales paysans au milieu desquels il vivait
+déclarèrent qu'il avait des m&oelig;urs fort relâchées. Nous craignons de
+fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros. Par
+exemple, les plus vigoureux de ses camarades voulurent prendre
+l'habitude de le battre; il fut obligé de s'armer d'un compas de fer et
+d'annoncer, mais par signes, qu'il en ferait usage. Les signes ne
+peuvent pas figurer, dans un rapport d'espion, aussi avantageusement que
+des paroles.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII-1" id="CHAPITRE_XXVIII-1"></a>CHAPITRE XXVIII<br /><br />
+UNE PROCESSION</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Tous les c&oelig;urs étaient émus. La présence de Dieu semblait
+descendue dans ces rues étroites et gothiques, tendues de toutes
+parts et bien sablées par les soins des fidèles.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>YOUNG.</small></span></p></div>
+
+<p>Julien avait beau se faire petit et sot, il ne pouvait plaire, il était
+trop différent. Cependant, se disait-il, tous ces professeurs sont gens
+très fins, et choisis entre mille; comment n'aiment-ils pas mon
+humilité? Un seul lui semblait abuser de sa complaisance à tout croire
+et à sembler dupe de tout. C'était l'abbé Chas-Bernard, directeur des
+cérémonies de la cathédrale, où, depuis quinze ans, on lui faisait
+espérer une place de chanoine; en attendant il enseignait l'éloquence
+sacrée au séminaire. Dans le temps de son aveuglement, ce cours était un
+de ceux où Julien se trouvait le plus habituellement le premier. L'abbé
+Chas était parti de là pour lui témoigner de l'amitié, et, à la sortie
+de son cours, il le prenait volontiers sous le bras pour faire quelques
+tours de Jardin.</p>
+
+<p>Où veut-il en venir? se disait Julien. Il voyait avec étonnement que,
+pendant des heures entières, l'abbé Chas lui parlait des ornements
+possédés par la cathédrale. Elle avait dix-sept chasubles galonnées,
+outre les ornements de deuil. On espérait beaucoup de la vieille
+présidente de Rubempré, cette dame, âgée de quatre-vingt-dix ans,
+conservait depuis soixante-dix au moins ses robes de noce en superbes
+étoffes de Lyon, brochées d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, mon ami, disait l'abbé Chas, en s'arrêtant tout court,
+et ouvrant de grands yeux, que ces étoffes se tiennent droites tant il y
+a d'or. C'est l'opinion commune de tous les honnêtes gens de Besançon
+que, par le testament de la présidente, le trésor de la cathédrale sera
+augmenté de plus de dix chasubles, sans compter quatre ou cinq chapes
+pour les grandes fêtes. Je vais plus loin, ajoutait l'abbé Chas en
+baissant la voix, j'ai des raisons pour penser que la présidente nous
+laissera huit magnifiques flambeaux d'argent doré, que l'on suppose
+avoir été achetés en Italie, par le duc de Bourgogne Charles le
+Téméraire, dont un de ses ancêtres fut le ministre favori.</p>
+
+<p>Mais où cet homme veut-il en venir avec toute cette friperie, pensait
+Julien? Cette préparation adroite dure depuis un siècle, et rien ne
+paraît. Il faut qu'il se méfie bien de moi! Il est plus adroit que tous
+les autres, dont en quinze jours on devine si bien le but secret. Je
+comprends, l'ambition de celui-ci souffre depuis quinze ans!</p>
+
+<p>Un soir, au milieu de la leçon d'armes, Julien fut appelé chez l'abbé
+Pirard, qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain la fête du <i>Corpus Domini</i> (la fête Dieu). M. l'abbé
+Chas-Bernard a besoin de vous pour l'aider à orner la cathédrale, allez
+et obéissez.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard le rappela, et, de l'air de la commisération, ajouta:</p>
+
+<p>-C'est à vous de voir si vous voulez profiter de l'occasion pour vous
+écarter dans la ville.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Incedo per ignes</i>, répondit Julien (j'ai des ennemis cachés).</p>
+
+<p>Le lendemain, dès le grand matin, Julien se rendit à la cathédrale, les
+yeux baissés. L'aspect des rues et de l'activité qui commençait à régner
+dans la ville lui fit du bien. De toutes parts on tendait le devant des
+maisons pour la procession. Tout le temps qu'il avait passé au séminaire
+ne lui sembla plus qu'un instant. Sa pensée était à Vergy et à cette
+jolie Amanda Binet, qu'il pouvait rencontrer, car son café n'était pas
+bien éloigné. Il aperçut de loin l'abbé Chas-Bernard sur la porte de sa
+chère cathédrale, c'était un gros homme à face réjouie et à l'air
+ouvert. Ce jour-là, il était triomphant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous attendais, mon cher fils, s'écria-t-il, du plus loin qu'il vit
+Julien, soyez le bienvenu. La besogne de cette journée sera longue et
+rude, fortifions-nous par un premier déjeuner; le second viendra à dix
+heures pendant la grand'messe.</p>
+
+<p>&mdash;Je désire, Monsieur, lui dit Julien d'un air grave, n'être pas un
+instant seul; daignez remarquer, ajouta-t-il en lui montrant l'horloge
+au-dessus de leur tête, que j'arrive à cinq heures moins une minute.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ces petits méchants du séminaire vous font peur! Vous êtes bien
+bon de penser à eux, dit l'abbé Chas. Un chemin est-il moins beau parce
+qu'il y a des épines dans les haies qui le bordent? Les voyageurs font
+route et laissent les épines méchantes se morfondre à leur place. Du
+reste, à l'ouvrage, mon cher ami, à l'ouvrage!</p>
+
+<p>L'abbé Chas avait raison de dire que la besogne serait rude. Il y avait
+eu la veille une grande cérémonie funèbre à la cathédrale, l'on n'avait
+pu rien préparer, il fallait donc, en une seule matinée, revêtir tous
+les piliers gothiques qui forment les trois nefs, d'une sorte d'habit de
+damas rouge qui monte à trente pieds de hauteur. M. l'évêque avait fait
+venir par la malle-poste quatre tapissiers de Paris, mais ces Messieurs
+ne pouvaient suffire à tout, et loin d'encourager la maladresse de leurs
+camarades bison tins, ils la redoublaient en se moquant d'eux.</p>
+
+<p>Julien vit qu'il fallait monter à l'échelle lui-même, son agilité le
+servit bien. Il se chargea de diriger les tapissiers de la ville. L'abbé
+Chas enchanté le regardait voltiger d'échelle en échelle. Quand tous les
+piliers furent revêtus de damas, il fut question d'aller placer cinq
+énormes bouquets de plumes sur le grand baldaquin, au-dessus du
+maître-autel. Un riche couronnement de bois doré est soutenu par huit
+grandes colonnes torses en marbre d'Italie. Mais pour arriver au centre
+du baldaquin, au-dessus du tabernacle, il fallait marcher sur une
+vieille corniche en bois, peut-être vermoulue et à quarante pieds
+d'élévation.</p>
+
+<p>L'aspect de ce chemin ardu avait éteint la gaieté, si brillante
+jusque-là, des tapissiers parisiens; ils regardaient d'en bas,
+discutaient beaucoup et ne montaient pas. Julien se saisit des bouquets
+de plumes, et monta l'échelle en courant. Il les plaça fort bien sur
+l'ornement en forme de couronne, au centre du baldaquin. Comme il
+descendait de l'échelle, l'abbé Chas-Bernard le serra dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Optime</i>, s'écria le bon prêtre, je conterai ça à Monseigneur.</p>
+
+<p>Le déjeuner de dix heures fut très gai. Jamais l'abbé Chas n'avait vu
+son église si belle.</p>
+
+<p>&mdash;Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était loueuse de chaises
+dans cette vénérable basilique, de sorte que j'ai été nourri dans ce
+grand édifice. La Terreur de Robespierre nous ruina; mais, à huit ans
+que j'avais alors, je servais déjà des messes en chambre, et l'on me
+nourrissait le jour de la messe. Personne ne savait plier une chasuble
+mieux que moi, jamais les galons n'étaient coupés. Depuis le
+rétablissement du culte par Napoléon, j'ai le bonheur de tout diriger
+dans cette vénérable métropole. Cinq fois par an, mes yeux la voient
+parée de ces ornements si beaux. Mais jamais elle n'a été si
+resplendissante, jamais les lais de damas n'ont été aussi bien attachés
+qu'aujourd'hui, aussi collants aux piliers.</p>
+
+<p>Enfin il va me dire son secret, pensa Julien, le voilà qui me parle de
+lui; il y a épanchement. Mais rien d'imprudent ne fut dit par cet homme
+évidemment exalté. Et pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux,
+se dit Julien, le bon vin n'a pas été épargné. Quel homme! quel exemple
+pour moi! à lui le pompon. (C'était un mauvais mot qu'il tenait du vieux
+chirurgien.)</p>
+
+<p>Comme le Sanctus de la grand'messe sonna, Julien voulut prendre un
+surplis pour suivre l'évêque à la superbe procession.</p>
+
+<p>&mdash;Et es voleurs, mon ami, et les voleurs! s'écria l'abbé Chas, vous n'y
+pensez pas. La procession va sortir; l'église restera déserte; nous
+veillerons vous et moi. Nous serons bien heureux s'il ne nous manque
+qu'une couple d'aunes de ce beau galon qui environne le bas des piliers.
+C'est encore un don de M<sup>me</sup> de Rubempré; il provient du fameux comte son
+bisaïeul, c'est de l'or pur mon cher ami, ajouta l'abbé, en lui parlant
+à l'oreille, et d'un air évidemment exalté, rien de faux! Je vous charge
+de l'inspection de l'aile du nord, n'en sortez pas. Je garde pour moi
+l'aile du midi et la grand'nef. Attention aux confessionnaux; c'est de
+là que les espionnes des voleurs épient le moment où nous avons le dos
+tourné.</p>
+
+<p>Comme il achevait de parler, onze heures trois quarts sonnèrent,
+aussitôt la grosse cloche se fit entendre. Elle sonnait à pleine volée,
+ces sons si pleins et si solennels émurent Julien. Son imagination
+n'était plus sur la terre.</p>
+
+<p>L'odeur de l'encens et des feuilles de roses jetées devant le
+Saint-Sacrement par les petits enfants déguisés en saint Jean acheva de
+l'exalter.</p>
+
+<p>Les sons si graves de cette cloche n'auraient dû réveiller chez Julien
+que l'idée du travail de vingt hommes payés à cinquante centimes, et
+aides peut-être par quinze ou vingt fidèles. Il eût dû penser à l'usure
+des cordes, à celle de la charpente, au danger de la cloche elle-même,
+qui tombe tous les deux siècles, et réfléchir au moyen de diminuer le
+salaire des sonneurs ou de les payer par quelque indulgence ou autre
+grâce tirée des trésors de l'église, et qui n'aplatit pas sa bourse.</p>
+
+<p>Au lieu de ces sages réflexions, l'âme de Julien, exaltée par ces sons
+si mâles et si pleins, errait dans les espaces imaginaires. Jamais il ne
+fera ni un bon prêtre, ni un grand administrateur. Les âmes qui
+s'émeuvent aussi sont bonnes tout au plus à produire un artiste. Ici
+éclate dans tout son jour la présomption de Julien. Cinquante,
+peut-être, des séminaristes ses camarades, rendus attentifs au réel de
+la vie par la haine publique et le jacobinisme qu'on leur montre en
+embuscade derrière chaque haie, en entendant la grosse cloche de la
+cathédrale, n'auraient songé qu'au salaire des sonneurs. Ils auraient
+examiné avec le génie de Barrême si le degré d'émotion du public valait
+l'argent qu'on donnait aux sonneurs. Si Julien eût voulu songer aux
+intérêts matériels de la cathédrale son imagination, s'élançant au-delà
+du but aurait pensé à économiser quarante francs à la fabrique et laissé
+perdre l'occasion d'éviter une dépense de vingt-cinq centimes.</p>
+
+<p>Tandis que, par le plus beau jour du monde, la procession parcourait
+lentement Besançon, et s'arrêtait aux brillants reposoirs élevés à
+l'envi par toutes les autorités l'église était restée dans un profond
+silence. Une demi-obscurité, une agréable fraîcheur y régnaient; elle
+était encore embaumée par le parfum des fleurs et de l'encens.</p>
+
+<p>Le silence, la solitude profonde, la fraîcheur des longues nefs
+rendaient plus douce la rêverie de Julien. Il ne craignait point d'être
+troublé par l'abbé fort occupé dans une autre partie de l'édifice. Son
+âme avait presque abandonné son enveloppe mortelle, qui se promenait à
+pas lents dans l'aile du nord confiée à sa surveillance. Il était
+d'autant plus tranquille, qu'il s'était assuré qu'il n'y avait dans les
+confessionnaux que quelques femmes pieuses son &oelig;il regardait sans voir.</p>
+
+<p>Cependant sa distraction fut à demi vaincue par l'aspect de deux femmes
+fort bien mises qui étaient à genoux, l'une dans un confessionnal, et
+l'autre tout près de la première, sur une chaise. Il regardait sans
+voir; cependant, soit sentiment vague de ses devoirs, soit admiration
+pour la mise noble et simple de ces dames, il remarqua qu'il n'y avait
+pas de prêtre dans ce confessionnal. Il est singulier, pensa-t-il, que
+ces belles dames ne soient pas à genoux devant quelque reposoir, si
+elles sont dévotes; ou placées avantageusement au premier rang de
+quelque balcon, si elles sont du monde. Comme cette robe est bien prise!
+quelle grâce! Il ralentit le pas pour chercher à les voir.</p>
+
+<p>Celle qui était à genoux dans le confessionnal, détourna un peu la tête
+en entendant le bruit des pas de Julien au milieu de ce grand silence.
+Tout à coup elle jeta un petit cri, et se trouva mal.</p>
+
+<p>En perdant ses forces, cette dame à genoux tomba en arrière; son amie,
+qui était près d'elle, s'élança pour la secourir. En même temps, Julien
+vit les épaules de la dame qui tombait en arrière. Un collier de grosses
+perles fines en torsade, de lui bien connu, frappa ses regards. Que
+devint-il en reconnaissant la chevelure de M<sup>me</sup> de Rênal! c'était elle.
+La dame qui cherchait à lui soutenir la tête, et à l'empêcher de tomber
+tout à fait, était M<sup>me</sup> Derville. Julien, hors de lui, s'élança; la chute
+de M<sup>me</sup> de Rênal eût peut-être entraîné son amie si Julien ne les eût
+soutenues. Il vit la tête de M<sup>me</sup> de Rênal pâle, absolument privée de
+sentiment, flottant sur son épaule. Il aida M<sup>me</sup> Derville à placer cette
+tête charmante sur l'appui d'une chaise de paille; il était à genoux.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> Derville se retourna et le reconnut:</p>
+
+<p>&mdash;Fuyez, monsieur, fuyez, lui dit-elle avec l'accent de la plus vive
+colère. Que surtout elle ne vous revoie pas. Votre vue doit en effet lui
+faire horreur, elle était si heureuse avant vous! Votre procédé est
+atroce. Fuyez; éloignez-vous, s'il vous reste quelque pudeur.</p>
+
+<p>Ce mot fut dit avec tant d'autorité, et Julien était si faible dans ce
+moment, qu'il s'éloigna. Elle m'a toujours haï, se dit-il en pensant à
+M<sup>me</sup> Derville.</p>
+
+<p>Au même instant, le chant nasillard des premiers prêtres de la
+procession retentit dans l'église; elle rentrait. L'abbé Chas-Bernard
+appela plusieurs fois Julien qui d'abord ne l'entendit pas: il vint
+enfin le prendre par le bras derrière un pilier où Julien s'était
+réfugié à demi mort. Il voulait le présenter à l'évêque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trouvez mal, mon enfant, lui dit l'abbé, en le voyant si
+pâle, et presque hors d'état de marcher; vous avez trop travaillé.</p>
+
+<p>L'abbé lui donna le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, asseyez-vous sur ce petit banc du donneur d'eau bénite,
+derrière moi; je vous cacherai. Ils étaient alors à côté de la grande
+porte. Tranquillisez-vous, nous avons encore vingt bonnes minutes avant
+que Monseigneur ne paraisse. Tâchez de vous remettre; quand il passera,
+je vous soulèverai, car je suis fort et vigoureux malgré mon âge.</p>
+
+<p>Mais quand l'évêque passa, Julien était tellement tremblant, que l'abbé
+Chas renonça à l'idée de le présenter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous affligez pas trop, lui dit-il, je retrouverai une occasion.</p>
+
+<p>Le soir, il fit porter à la chapelle du séminaire dix livres de cierges
+économisés, dit-il, par les soins de Julien, et la rapidité avec
+laquelle il avait fait éteindre. Rien de moins vrai. Le pauvre garçon
+était éteint lui-même, il n'avait pas eu une idée depuis la vue de M<sup>me</sup>
+de Rênal.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX-1" id="CHAPITRE_XXIX-1"></a>CHAPITRE XXIX<br /><br />
+LE PREMIER AVANCEMENT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Il a connu son siècle, il a connu son département, et il est riche.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>LE PRECURSEUR.</small></span></p></div>
+
+<p>Julien n'était pas encore revenu de la rêverie profonde où l'avait
+plongé l'événement de la cathédrale, lorsqu'un matin le sévère abbé
+Pirard le fit appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà M. l'abbé Chas-Bernard qui m'écrit en votre faveur. Je suis
+assez content de l'ensemble de votre conduite. Vous êtes extrêmement
+imprudent et même étourdi sans qu'il y paraisse; cependant, jusqu'ici le
+c&oelig;ur est bon et même généreux, l'esprit est supérieur. Au total, je
+vois en vous une étincelle qu'il ne faut pas négliger.</p>
+
+<p>Après quinze ans de travaux, je suis sur le point de sortir de cette
+maison: mon crime est d'avoir laissé les séminaristes à leur libre
+arbitre, et de n'avoir ni protégé, ni desservi cette société secrète
+dont vous m'avez parlé au tribunal de la pénitence. Avant de partir, je
+veux faire quelque chose pour vous; j'aurais agi deux mois plus tôt, car
+vous le méritez, sans la dénonciation fondée sur l'adresse d'Amanda
+Binet, trouvée chez vous. Je vous fais répétiteur pour le Nouveau et
+l'Ancien Testament.</p>
+
+<p>Julien, transporté de reconnaissance, eut bien l'idée de se jeter à
+genoux et de remercier Dieu mais il céda à un mouvement plus vrai. Il
+s'approcha de l'abbé Pirard, et lui prit la main, qu'il porta à ses
+lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ceci? s'écria le directeur, d'un air fâché mais les yeux de
+Julien en disaient encore plus que son action.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard le regarda avec étonnement, tel qu'un homme qui, depuis de
+longues années, a perdu l'habitude de rencontrer des émotions délicates.
+Cette attention trahit le directeur, sa voix s'altéra.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! oui, mon enfant je te suis attaché. Le ciel sait que c'est
+bien malgré moi. Je devrais être juste, et n'avoir ni haine ni amour
+pour personne. Ta carrière sera pénible. Je vois en toi quelque chose
+qui offense le vulgaire. La jalousie et la calomnie te poursuivront. En
+quelque lieu que la Providence te place, tes compagnons ne te verront
+jamais sans te haïr, et s'ils feignent de t'aimer, ce sera pour te
+trahir plus sûrement. A cela il n'y a qu'un remède: n'aie recours qu'à
+Dieu, qui t'a donné, pour te punir de ta présomption, cette nécessité
+d'être haï; que ta conduite soit pure; c'est la seule ressource que je
+te voie. Si tu tiens à la vérité d'une étreinte invincible, tôt ou tard
+tes ennemis seront confondus.</p>
+
+<p>Il y avait si longtemps que Julien n'avait entendu une voix amie, qu'il
+faut lui pardonner une faiblesse: il fondit en larmes. L'abbé Pirard lui
+ouvrit les bras; ce moment fut bien doux pour tous les deux.</p>
+
+<p>Julien était fou de joie; cet avancement était le premier qu'il
+obtenait; les avantages étaient immenses. Pour les concevoir, il faut
+avoir été condamné à passer des mois entiers sans un instant de
+solitude, et dans un contact immédiat avec des camarades pour le moins
+importuns, et la plupart intolérables. Leurs cris seuls eussent suffi
+pour porter le désordre dans une organisation délicate. La joie bruyante
+de ces paysans bien nourris et bien vêtus ne savait jouir d'elle-même,
+ne se croyait entière que lorsqu'ils criaient de toute la force de leurs
+poumons.</p>
+
+<p>Maintenant, Julien dînait seul, ou à peu près, une heure plus tard que
+les autres séminaristes. Il avait une clef du jardin, et pouvait s'y
+promener aux heures où il est désert.</p>
+
+<p>A son grand étonnement, Julien s'aperçut qu'on le haïssait moins; il
+s'attendait au contraire à un redoublement de haine. Ce désir secret
+qu'on ne lui adressât pas la parole, qui était trop évident et lui
+valait tant d'ennemis, ne fut plus une marque de hauteur ridicule. Aux
+yeux des êtres grossiers qui l'entouraient, ce fut un juste sentiment de
+sa dignité. La haine diminua sensiblement surtout parmi les plus jeunes
+de ses camarades devenus ses élèves, et qu'il traitait avec beaucoup de
+politesse. Peu à peu il eut même des partisans; il devint de mauvais ton
+de l'appeler Martin Luther.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon nommer ses amis, ses ennemis? Tout cela est laid, et
+d'autant plus laid que le dessein est plus vrai. Ce sont cependant là
+les seuls professeurs de morale qu'ait le peuple, et sans eux que
+deviendrait-il? Le journal pourra-t-il jamais remplacer le curé?</p>
+
+<p>Depuis la nouvelle dignité de Julien, le directeur du séminaire affecta
+de ne lui parler jamais sans témoins. Il y avait dans cette conduite
+prudence pour le maître, comme pour le disciple; mais il y avait surtout
+épreuve. Le principe invariable du sévère janséniste Pirard était: Un
+homme a-t-il du mérite à vos yeux? mettez obstacle à tout ce qu'il
+désire, à tout ce qu'il entreprend. Si le mérite est réel, il saura bien
+renverser ou tourner les obstacles.</p>
+
+<p>C'était le temps de la chasse. Fouqué eut l'idée d'envoyer au séminaire
+un cerf et un sanglier de la part des parents de Julien. Les animaux
+morts furent déposés dans le passage, entre la cuisine et le réfectoire.
+Ce fut là que tous les séminaristes les virent en allant dîner. Ce fut
+un grand objet de curiosité. Le sanglier, tout mort qu'il était, faisait
+peur aux plus jeunes, ils touchaient ses défenses. On ne parla d'autre
+chose pendant huit jours.</p>
+
+<p>Ce don qui classait la famille de Julien dans la partie de la société
+qu'il faut respecter, porta un coup mortel à l'envie. Il fut une
+supériorité consacrée par la fortune. Chazel et les plus distingués des
+séminaristes lui firent des avances, et se seraient presque plaints à
+lui de ce qu'il ne les avait pas avertis de la fortune de ses parents,
+et les avait ainsi exposés à manquer de respect à l'argent.</p>
+
+<p>Il y eut une conscription dont Julien fut exempté en sa qualité de
+séminariste. Cette circonstance l'émut profondément. Voilà donc passé à
+jamais l'instant où vingt ans plus tôt, une vie héroïque eût commencé
+pour moi.</p>
+
+<p>Il se promenait seul dans le jardin du séminaire, il entendit parler
+entre eux des maçons qui travaillaient au mur de clôture.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! y faut partir, v'là une nouvelle conscription.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le temps de l'autre à la bonne heure, un maçon y devenait
+officier, y devenait général, on a vu ça.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en voir maintenant! il n'y a que les gueux qui partent. Celui qui
+a de quoi reste au pays.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est né misérable, reste misérable, et v'là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, est-ce bien vrai, ce qu'ils disent, que l'autre est mort?
+reprit un troisième maçon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les gros qui disent ça, vois-tu! l'autre leur faisait peur.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle différence, comme l'ouvrage allait de son temps! Et dire qu'il
+a été trahi par ses maréchaux! Faut-y être traître!</p>
+
+<p>Cette conversation consola un peu Julien. En s'éloignant il répétait
+avec un soupir:</p>
+
+<p class="c">Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire!</p>
+
+<p>Le temps des examens arriva. Julien répondit d'une façon brillante; il
+vit que Chazel lui-même cherchait à montrer tout son savoir.</p>
+
+<p>Le premier jour, les examinateurs nommés par le fameux grand vicaire de
+Frilair, furent très contrariés de devoir toujours porter le premier ou
+tout au plus le second, sur leur liste, ce Julien Sorel, qui leur était
+signalé comme le benjamin de l'abbé Pirard. Il y eut des paris au
+séminaire, que dans la liste de l'examen général, Julien aurait le
+numéro premier, ce qui emportait l'honneur de dîner chez Mgr l'évêque.
+Mais à la fin d'une séance, où il avait été question des Pères de
+l'Église, un examinateur adroit, après avoir interrogé Julien sur saint
+Jérôme et sa passion pour Cicéron, vint à parler d'Horace, de Virgile et
+des autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, Julien avait
+appris par c&oelig;ur un grand nombre de passages de ces auteurs. Entraîné
+par ses succès, il oublia le lieu où il était, et, sur la demande
+réitérée de l'examinateur, récita et paraphrasa avec feu plusieurs odes
+d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer pendant vingt minutes, tout à
+coup l'examinateur changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le
+temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les idées inutiles ou
+criminelles qu'il s'était mises dans la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit Julien d'un air
+modeste, en reconnaissant le stratagème adroit dont il était victime.</p>
+
+<p>Cette ruse de l'examinateur fut trouvée sale, même au séminaire, ce qui
+n'empêcha pas M. l'abbé de Frilair, cet homme adroit qui avait organisé
+si savamment le réseau de la congrégation bisontine, et dont les
+dépêches à Paris faisaient trembler juges, préfet, et jusqu'aux
+officiers généraux de la garnison, de placer, de sa main puissante le
+numéro 198 à côté du nom de Julien. Il avait de la joie à mortifier son
+ennemi, le janséniste Pirard.</p>
+
+<p>Depuis dix ans, sa grande affaire était de lui enlever la direction du
+séminaire. Cet abbé, suivant pour lui-même le plan de conduite qu'il
+avait indiqué à Julien, était sincère, pieux, sans intrigues, attaché à
+ses devoirs. Mais le ciel, dans sa colère lui avait donné ce tempérament
+bilieux, fait pour sentir profondément les injures et la haine. Aucun
+des outrages qu'on lui adressait n'était perdu pour cette âme ardente.
+Il eût cent fois donné sa démission mais il se croyait utile dans le
+poste où la Providence l'avait placé. J'empêche les progrès du
+jésuitisme et de l'idolâtrie, se disait-il.</p>
+
+<p>A l'époque des examens, il y a avait deux mois peut-être qu'il n'avait
+parlé à Julien, et cependant il fut malade pendant huit jours, quand, en
+recevant la lettre officielle annonçant le résultat du concours, il vit
+le numéro 198 placé à côté du nom de cet élève qu'il regardait comme la
+gloire de sa maison. La seule consolation pour ce caractère sévère fut
+de concentrer sur Julien tous ses moyens de surveillance. Ce fut avec
+ravissement qu'il ne découvrit en lui ni colère, ni projets de
+vengeance, ni découragement.</p>
+
+<p>Quelques semaines après, Julien tressaillit en recevant une lettre; elle
+portait le timbre de Paris. Enfin, pensa-t-il, M<sup>me</sup> de Rênal se souvient
+de ses promesses. Un monsieur qui signait Paul Sorel et qui se disait
+son parent, lui envoyait une lettre de change de cinq cents francs. On
+ajoutait que si Julien continuait à étudier avec succès les bons auteurs
+latins, une somme pareille lui serait adressée chaque année.</p>
+
+<p>C'est elle, c'est sa bonté! se dit Julien attendri, elle veut me
+consoler; mais pourquoi pas une seule parole d'amitié?</p>
+
+<p>Il se trompait sur cette lettre, M<sup>me</sup> de Rênal, dirigée par son amie M<sup>me</sup>
+Derville, était tout entière à ses remords profonds. Malgré elle, elle
+pensait souvent à l'être singulier dont la rencontre avait bouleversé
+son existence, mais se fut bien gardée de lui écrire.</p>
+
+<p>Si nous parlions le langage du séminaire, nous pourrions reconnaître un
+miracle dans cet envoi de cinq cents francs, et dire que c'était de M.
+de Frilair lui-même, que le ciel se servait pour faire ce don à Julien.</p>
+
+<p>Douze années auparavant, M. l'abbé de Frilair était arrive à Besançon
+avec un porte-manteau des plus exigus, lequel, suivant la chronique,
+contenait toute sa fortune. Il se trouvait maintenant l'un des plus
+riches propriétaires du département. Dans le cours de ses prospérités il
+avait acheté la moitié d'une terre, dont l'autre partie échut par
+héritage de M. de La Mole. De là un grand procès entre ces personnages.</p>
+
+<p>Malgré sa brillante existence à Paris, et les emplois qu'il avait à la
+Cour, M. le marquis de La Mole sentit qu'il était dangereux de lutter à
+Besançon contre un grand vicaire qui passait pour faire et défaire les
+préfets. Au lieu de solliciter une gratification de cinquante mille
+francs, déguisée sous un nom quelconque admis par le budget, et
+d'abandonner à l'abbé de Frilair ce chétif procès de cinquante mille
+francs, le marquis se pique. Il croyait avoir raison: belle raison!</p>
+
+<p>Or, s'il est permis de le dire: quel est le juge qui n'a pas un fils ou
+du moins un cousin à pousser dans le monde?</p>
+
+<p>Pour éclairer les plus aveugles, huit jours après le premier arrêt qu'il
+obtint, M. l'abbé de Frilair prit le carrosse de Mgr l'évêque, et alla
+lui-même porter la croix de la Légion d'honneur à son avocat. M. de La
+Mole un peu étourdi de la contenance de sa partie adverse, et sentant
+faiblir ses avocats, demanda des conseils à l'abbé Chélan, qui le mit en
+relation avec M. Pirard.</p>
+
+<p>Ces relations avaient duré plusieurs années à l'époque de notre
+histoire. L'abbé Pirard porta son caractère passionné dans cette
+affaire. Voyant sans cesse les avocats du marquis, il étudia sa cause,
+et la trouvant juste, il devint ouvertement le solliciteur du marquis de
+La Mole contre le tout-puissant grand vicaire. Celui-ci fut outré de
+l'insolence, et de la part d'un petit janséniste encore!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez ce que c'est que cette noblesse de c&oelig;ur qui se prétend si
+puissante! disait à ses intimes l'abbé de Frilair; M. de La Mole n'a pas
+seulement envoyé une misérable croix à son agent à Besançon, et va le
+laisser platement destituer. Cependant, m'écrit-on, ce noble pair ne
+laisse pas passer de semaine sans aller étaler son cordon bleu dans le
+salon du garde des Sceaux, quel qu'il soit.</p>
+
+<p>Malgré toute l'activité de l'abbé Pirard, et quoique M. de La Mole fut
+toujours au mieux avec le ministre de la Justice et surtout avec ses
+bureaux, tout ce qu'il avait pu faire, après six années de soins, avait
+été de ne pas perdre absolument son procès.</p>
+
+<p>Sans cesse en correspondance avec l'abbé Pirard, pour une affaire qu'ils
+suivaient tous les deux avec passion, le marquis finis par goûter le
+genre d'esprit de l'abbé. Peu à peu, malgré l'immense distance des
+positions sociales, leur correspondance prit le ton de l'amitié. L'abbé
+Pirard disait au marquis qu'on voulait l'obliger à force d'avanies à
+donner sa démission. Dans la colère que lui inspire le stratagème
+infâme, suivant lui, employé contre Julien, il parla du jeune homme au
+marquis.</p>
+
+<p>Quoique fort riche, ce grand seigneur n'était point avare. De la vie, il
+n'avait pu faire accepter à l'abbé Pirard, même le remboursement des
+frais de poste occasionnés par le procès. Il saisit l'idée d'envoyer
+cinq cents francs à son élève favori.</p>
+
+<p>M. de La Mole se donna la peine d'écrire lui-même la lettre d'envoi.
+Cela le fit penser à l'abbé.</p>
+
+<p>Un jour celui-ci reçut un petit billet qui, pour affaire pressante
+l'engageait à passer sans délai dans une auberge du faubourg de
+Besançon. Il y trouva l'intendant de M. de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis m'a chargé de vous amener sa calèche, lui dit cet homme.
+Il espère qu'après avoir lu cette lettre, il vous conviendra de partir
+pour Paris, dans quatre ou cinq jours. Je vais employer le temps que
+vous voudrez bien m'indiquer à parcourir les terres de M. le marquis en
+Franche-Comté. Après quoi, le jour qui vous conviendra, nous partirons
+pour Paris.</p>
+
+<p>La lettre était courte:</p>
+
+<p>«Débarrassez-vous, mon cher monsieur, de toutes les tracasseries de
+province, venez respirer un air tranquille à Paris. Je vous envoie ma
+voiture, qui a l'ordre d'attendre votre détermination pendant quatre
+jours. Je vous attendrai moi-même à Paris jusqu'a mardi. Il ne me faut
+qu'un oui de votre part, monsieur, pour accepter en votre nom une des
+meilleures cures des environs de Paris. Le plus riche de vos future
+paroissiens ne vous a jamais vu, mais vous est dévoué plus que vous ne
+pouvez croire; c'est le marquis de La Mole.»</p>
+
+<p>Sans s'en douter, le sévère abbé Pirard aimait ce séminaire peuplé de
+ses ennemis, et auquel, depuis quinze ans, il consacrait toutes ses
+pensées. La lettre de M. de La Mole fut pour lui comme l'apparition du
+chirurgien chargé de faire une opération cruelle et nécessaire. Sa
+destitution était certaine. Il donna rendez-vous à l'intendant à trois
+jours de là.</p>
+
+<p>Pendant quarante-huit heures, il eut la fièvre d'incertitude. Enfin, il
+écrivit à M. de La Mole, et compose pour Mgr l'évêque une lettre,
+chef-d'&oelig;uvre de style ecclésiastique, mais un peu longue. Il eut été
+difficile de trouver des phrases plus irréprochables et respirant un
+respect plus sincère. Et toutefois cette lettre, destinée à donner une
+heure difficile à M. de Frilair, vis-à-vis de son patron articulait tous
+les sujets de plainte graves, et descendait jusqu'aux petites
+tracasseries sales qui, après avoir été endurées avec résignation
+pendant six ans, forçaient abbé Pirard à quitter le diocèse.</p>
+
+<p>On lui volait son bois dans son bûcher, on empoisonnait son chien, etc.,
+etc.</p>
+
+<p>Cette lettre finie, il fit réveiller Julien, qui à huit heures du soir
+dormait déjà, ainsi que tous les séminaristes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez où est l'évêché? lui dit-il en beau style latin; portez
+cette lettre à Monseigneur. Je ne vous dissimulerai point que je vous
+envoie au milieu des loups. Soyez tout yeux et tout oreilles. Point de
+mensonge dans vos réponses; mais songez que qui vous interroge
+éprouverait peut-être une joie véritable à pouvoir vous nuire. Je suis
+bien aise, mon enfant, de vous donner cette expérience avant de vous
+quitter, car je ne vous le cache point, la lettre que vous portez est ma
+démission.</p>
+
+<p>Julien resta immobile, il aimait l'abbé Pirard. La prudence avait beau
+lui dire: Après le départ de cet honnête homme, le parti du Sacré-C&oelig;ur
+va me dégrader et peut-être me chasser.</p>
+
+<p>Il ne pouvait penser à lui. Ce qui l'embarrassait, c'était une phrase
+qu'il voulait arranger d'une manière polie, et réellement il ne s'en
+trouvait pas l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Hé bien! mon ami, ne partez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'on dit, monsieur, dit timidement Julien, que pendant votre
+longue administration, vous n'avez rien mis de côté. J'ai six cents
+francs.</p>
+
+<p>Les larmes l'empêchèrent de continuer.</p>
+
+<p>&mdash;Cela aussi sera marqué, dit froidement l'ex-directeur du séminaire.
+Allez à l'évêché, il se fait tard.</p>
+
+<p>Le hasard voulut que, ce soir-là, M. l'abbé de Frilair fût de service
+dans le salon de l'évêché; Monseigneur dînait à la préfecture. Ce fut
+donc à M. de Frilair lui-même que Julien remit la lettre, mais il ne le
+connaissait pas.</p>
+
+<p>Julien vit avec étonnement cet abbé ouvrir hardiment la lettre adressée
+à l'évêque. La belle figure du grand vicaire exprima bientôt une
+surprise mêlée de vif plaisir, et redoubla de gravité. Pendant qu'il
+lisait, Julien, frappé de sa bonne mine, eut le temps de l'examiner.
+Cette figure eût eu plus de gravité sans la finesse extrême qui
+apparaissait dans certains traits, et qui fût allée jusqu'à dénoter la
+fausseté si le possesseur de ce beau visage eût cessé un instant de s'en
+occuper. Le nez très avancé formait une seule ligne parfaitement droite,
+et donnait par malheur à un profil, fort distingué d'ailleurs, une
+ressemblance irrémédiable avec la physionomie d'un renard. Du reste, cet
+abbé qui paraissait si occupé de la démission de M. Pirard, était mis
+avec une élégance qui plut beaucoup à Julien, et qu'il n'avait jamais
+vue à aucun prêtre.</p>
+
+<p>Julien ne sut que plus tard quel était le talent spécial de l'abbé de
+Frilair. Il savait amuser son évêque, vieillard aimable, fait pour le
+séjour de Paris, et qui regardait Besançon comme un exil. Cet évêque
+avait une fort mauvaise vue et aimait passionnément le poisson. L'abbé
+de Frilair ôtait les arêtes du poisson qu'on servait à Monseigneur.</p>
+
+<p>Julien regardait en silence l'abbé qui relisait la démission, lorsque
+tout à coup la porte s'ouvrit avec fracas. Un laquais, richement vêtu,
+passa rapidement. Julien n'eut que le temps de se retourner vers la
+porte; il aperçut un petit vieillard, portant une croix pectorale. Il se
+prosterna: l'évêque lui adressa un sourire de bonté, et passa. Le bel
+abbé le suivit, et Julien resta seul dans le salon, dont il put à loisir
+admirer la magnificence pieuse.</p>
+
+<p>L'évoque de Besançon, homme d'esprit éprouvé, mais non pas éteint par
+les longues misères de l'émigration, avait plus de soixante-quinze ans,
+et s'inquiétait infiniment peu de ce qui arriverait dans dix ans.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce séminariste, au regard fin, que je crois avoir vu en
+passant? dit l'évoque. Ne doivent-ils pas suivant mon règlement, être
+couchés à l'heure qu'il est?</p>
+
+<p>&mdash;Celui-ci est fort éveillé, je vous jure, Monseigneur, et il apporte
+une grande nouvelle: c'est la démission du seul janséniste qui restât
+dans votre diocèse. Ce terrible abbé Pirard comprend enfin ce que parler
+veut dire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit l'évêque avec un sourire malin, je vous défie de le
+remplacer par un homme qui le vaille. Et pour vous montrer tout le prix
+de cet homme, je l'invite à dîner pour demain.</p>
+
+<p>Le grand vicaire voulut glisser quelques mots sur le choix du
+successeur. Le prélat, peu disposé à parler d'affaires, lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Avant de faire entrer cet autre, sachons un peu comment celui-ci s'en
+va. Faites-moi venir ce séminariste, la vérité est dans la bouche des
+enfants.</p>
+
+<p>Julien fut appelé: Je vais me trouver au milieu de deux inquisiteurs,
+pensa-t-il. Jamais il ne s'était senti plus de courage.</p>
+
+<p>Au moment où il entra, deux grands valets de chambre, mieux mis que M.
+Valenod lui-même, déshabillaient Monseigneur. Ce prélat, avant d'en
+venir à M. Pirard crut devoir interroger Julien sur ses études. Il parla
+un peu de dogme, et fut étonné. Bientôt il en vint aux humanités, à
+Virgile, à Horace, à Cicéron. Ces noms-là, pensa Julien, m'ont valu mon
+numéro 198. Je n'ai rien à perdre, essayons de briller. Il réussit; le
+prélat, excellent humaniste lui-même, fut enchanté.</p>
+
+<p>Au dîner de la préfecture, une jeune fille justement célèbre avait
+récité le poème de la Madeleine. Il était en train de parler
+littérature et oublia bien vite l'abbé Pirard et toutes les affaires
+pour discuter, avec le séminariste, la question de savoir si Horace
+était riche ou pauvre. Le prélat cita plusieurs odes, mais quelquefois
+sa mémoire était paresseuse, et sur-le-champ Julien récitait l'ode tout
+entière, d'un air modeste; ce qui frappa l'évêque fut que Julien ne
+sortait point du ton de la conversation, il disait ses vingt ou trente
+vers latins comme il eût parlé de ce qui se passait dans son séminaire.
+On parla longtemps de Virgile, de Cicéron. Enfin le prélat ne put
+s'empêcher de faire compliment au jeune séminariste.</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible d'avoir fait de meilleures études.</p>
+
+<p>&mdash;Monseigneur, dit Julien, votre séminaire peut vous offrir cent
+quatre-vingt-dix-sept sujets bien moins indignes de votre haute
+approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? dit le prélat étonné de ce chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis appuyer d'une preuve officielle ce que j'ai l'honneur de dire
+devant Monseigneur.</p>
+
+<p>A l'examen annuel du séminaire, répondant précisément sur les matières
+qui me valent, dans ce moment, l'approbation de Monseigneur, j'ai obtenu
+le numéro 198.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est le Benjamin de l'abbé Pirard, s'écria l'évêque en riant et
+regardant M. de Frilair; nous aurions dû nous y attendre; mais c'est de
+bonne guerre. N'est-ce pas, mon ami, ajouta-t-il en s'adressant à
+Julien, qu'on vous a fait réveiller pour vous envoyer ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monseigneur. Je ne suis sorti seul du séminaire qu'une seule fois
+en ma vie, pour aller aider M. l'abbé Chas-Bernard à orner la
+cathédrale, le jour de la Fête-Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Optime</i>, dit l'évêque; quoi, c'est vous qui avez fait preuve de tant de
+courage, en plaçant les bouquets de plumes sur le baldaquin? Ils me font
+frémir chaque année; je crains toujours qu'ils ne me coûtent la vie d'un
+homme. Mon ami, vous irez loin mais je ne veux pas arrêter votre
+carrière, qui sera brillante, en vous faisant mourir de faim.</p>
+
+<p>Et sur l'ordre de l'évoque, on apporta des biscuits et du vin de Malaga,
+auxquels Julien fit honneur, et encore plus l'abbé de Frilair, qui
+savait que son évêque aimait à voir manger gaiement et de bon appétit.</p>
+
+<p>Le prélat, de plus en plus content de la fin de sa soirée, parla un
+instant d'histoire ecclésiastique. Il vit que Julien ne comprenait pas.
+Le prélat passa à l'état moral de l'Empire romain, sous les empereurs du
+siècle de Constantin. La fin du paganisme était accompagnée de cet état
+d'inquiétude et de doute qui, au dix-neuvième siècle, désole les esprits
+tristes et ennuyés. Monseigneur remarqua que Julien ignorait presque
+jusqu'au nom de Tacite.</p>
+
+<p>Julien répondit avec candeur, à l'étonnement de son évoque, que cet
+auteur ne se trouvait pas dans la bibliothèque du séminaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis vraiment bien aise, dit l'évêque gaiement. Vous me tirez
+d'embarras depuis dix minutes, je cherche le moyen de vous remercier de
+la soirée aimable que vous m'avez procurée, et certes de manière bien
+imprévue. Je ne m'attendais pas à trouver un docteur dans un élève de
+mon séminaire. Quoique le don ne soit pas trop canonique, je veux vous
+donner un Tacite.</p>
+
+<p>Le prélat se fit apporter huit volumes supérieurement reliés, et voulut
+écrire lui-même, sur le titre du premier un compliment latin pour Julien
+Sorel. L'évêque se piquait de belle latinité; il finit par lui dire,
+d'un ton sérieux, qui tranchait tout à fait avec celui du reste de la
+conversation:</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, <i>si vous êtes sage</i>, vous aurez un jour la meilleure cure
+de mon diocèse, et pas à cent lieues de mon palais épiscopal; mais il
+faut <i>être sage</i>.</p>
+
+<p>Julien, chargé de ses volumes, sortit de l'évêché fort étonné, comme
+minuit sonnait.</p>
+
+<p>Monseigneur ne lui avait pas dit un mot de l'abbé Pirard. Julien était
+surtout étonné de l'extrême politesse de l'évêque. Il n'avait pas l'idée
+d'une telle urbanité de formes, réunie à un air de dignité aussi
+naturel. Julien fut surtout frappé du contraste en revoyant le sombre
+abbé Pirard qui l'attendait en s'impatientant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Quid tibi dixerunt?</i> (Que vous ont-ils dit?) lui cria-t-il d'une voix
+forte, du plus loin qu'il l'aperçut.</p>
+
+<p>Julien s'embrouillant un peu à traduire en latin les discours de
+l'évêque:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez français, et répétez les propres paroles de Monseigneur, sans y
+ajouter rien, ni rien retrancher, dit l'ex-directeur du séminaire, avec
+son ton dur et ses manières profondément inélégantes.</p>
+
+<p>&mdash;Quel étrange cadeau de la part d'un évoque à un jeune séminariste!
+disait-il en feuilletant le superbe <i>Tacite</i>, dont la tranche dorée avait
+l'air de lui faire horreur.</p>
+
+<p>Deux heures sonnaient, lorsque après un compte rendu fort détaillé, il
+permit à son élève favori de regagner sa chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi le premier volume de votre Tacite, où est le compliment de
+Monseigneur l'évêque, lui dit-il. Cette ligne latine sera votre
+paratonnerre dans cette maison, après mon départ.</p>
+
+<p><i>Erit tibi fili mi, successor meus tanquam leo quoerens quem devoret.</i>
+(Car pour toi, mon fils, mon successeur sera comme un lion furieux, et
+qui cherche à dévorer.)</p>
+
+<p>Le lendemain matin Julien trouva quelque chose d'étrange dans la manière
+dont ses camarades lui parlaient. Il n'en fut que plus réservé. Voilà,
+pensa-t-il, l'effet de la démission de M. Pirard. Elle est connue de
+toute la maison, et je passe pour son favori. Il doit y avoir de
+l'insulte dans ces façons; mais il ne pouvait l'y voir. Il y avait, au
+contraire, absence de haine dans les yeux de tous ceux qu'il rencontrait
+le long des dortoirs: Que veut dire ceci? C'est un piège sans doute,
+jouons serré. Enfin le petit séminariste de Verrières lui dit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Cornelii Taciti opera omnia</i> (Oeuvres complètes de Tacite).</p>
+
+<p>A ce mot, qui fut entendu tous comme à l'envi firent compliment à
+Julien, non seulement sur le magnifique cadeau qu'il avait reçu de
+Monseigneur, mais aussi de la conversation de deux heures dont il avait
+été honoré. On savait jusqu'aux plus petits détails. De ce moment, il
+n'y eut plus d'envie; on lui fit la cour bassement: l'abbé Castanède,
+qui, la veille encore, était de la dernière insolence envers lui, vint
+le prendre par le bras et l'invita à déjeuner.</p>
+
+<p>Par une fatalité du caractère de Julien, l'insolence de ces êtres
+grossiers lui avait fait beaucoup de peine; leur bassesse lui causa du
+dégoût et aucun plaisir.</p>
+
+<p>Vers midi, l'abbé Pirard quitta ses élèves, non sans leur adresser une
+allocution sévère. «Voulez-vous les honneurs du monde, leur dit-il, tous
+les avantages sociaux, le plaisir de commander, celui de se moquer des
+lois et d'être insolent impunément envers tous? ou bien voulez-vous
+votre salut éternel? les moins avancés d'entre vous n'ont qu'à ouvrir
+les yeux pour distinguer les deux routes.»</p>
+
+<p>A peine fut-il sorti que les dévots du <i>Sacré-C&oelig;ur de Jésus</i> allèrent
+entonner un <i>Te Deum</i> dans la chapelle. Personne au séminaire ne prit au
+sérieux l'allocution de l'ex-directeur. Il a beaucoup d'humeur de sa
+destitution, disait-on de toutes parts. Pas un seul séminariste n'eut
+la simplicité de croire à la démission volontaire d'une place qui
+donnait tant de relations avec de gros fournisseurs.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard alla s'établir dans la plus belle auberge de Besançon; et
+sous prétexte d'affaires qu'il n'avait pas, voulut y passer deux jours.</p>
+
+<p>L'évêque l'avait invité à dîner, et, pour plaisanter son grand vicaire
+de Frilair, cherchait à le faire briller. On était au dessert,
+lorsqu'arriva de Paris l'étrange nouvelle que l'abbé Pirard était nommé
+à la magnifique cure de N..., à quatre lieues de la capitale. Le bon
+prélat l'en félicita sincèrement. Il vit dans toute cette affaire un
+bien joué qui le mit de bonne humeur et lui donna la plus haute opinion
+des talents de l'abbé. Il lui donna un certificat latin magnifique, et
+imposa silence à l'abbé de Frilair, qui se permettait des remontrances.</p>
+
+<p>Le soir, Monseigneur porta son admiration chez la marquise de Rubempré.
+Ce fut une grande nouvelle pour la haute société de Besançon; on se
+perdait en conjectures sur cette faveur extraordinaire. On voyait déjà
+l'abbé Pirard évêque. Les plus fins crurent M. de La Mole ministre, et
+se permirent ce jour-là de sourire des airs impérieux que M. l'abbé de
+Frilair portait dans le monde.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, on suivait presque l'abbé Pirard dans les rues, et
+les marchands venaient sur la porte de leurs boutiques, lorsqu'il alla
+solliciter les juges du marquis. Pour la première fois, il en fut reçu
+avec politesse. Le sévère janséniste, indigné de tout ce qu'il voyait,
+fit un long travail avec les avocats qu'il avait choisis pour le marquis
+de La Mole et partit pour Paris. Il eut la faiblesse de dire à deux ou
+trois amis de collège, qui l'accompagnaient jusqu'à la calèche dont ils
+admirèrent les armoiries, qu'après avoir administré le séminaire pendant
+quinze ans, il quittait Besançon avec cinq cent vingt francs d'économie.
+Ces amis l'embrassèrent en pleurant, et se dirent entre eux:</p>
+
+<p>&mdash;Le bon abbé eût pu s'épargner ce mensonge, il est aussi par trop
+ridicule.</p>
+
+<p>Le vulgaire, aveuglé par l'amour de l'argent, n'était pas fait pour
+comprendre que c'était dans sa sincérité que l'abbé Pirard avait trouvé
+la force nécessaire pour lutter seul pendant six ans contre Marie
+Alacoque, le Sacré-C&oelig;ur de Jésus, les jésuites et son évêque.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX-1" id="CHAPITRE_XXX-1"></a>CHAPITRE XXX<br /><br />
+UN AMBITIEUX</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Il n'y a plus qu'une seule noblesse, c'est le titre de duc, marquis est
+ridicule, au mot duc on tourne la tête.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>EDINBURGH REVIEW.</small></span></p></div>
+
+<p>L'abbé fut étonné de l'air noble et du ton presque gai du marquis.
+Cependant ce futur ministre le recevait sans aucune de ces petites
+façons de grand seigneur, si polies, mais si impertinentes pour qui les
+comprend. C'eût été du temps perdu, et le marquis était assez avant dans
+les grandes affaires pour n'avoir point de temps à perdre.</p>
+
+<p>Depuis six mois, il intriguait pour faire accepter à la fois au roi et à
+la nation un certain ministère, qui, par reconnaissance, le ferait duc.</p>
+
+<p>Le marquis demandait en vain, depuis de longues années, à son avocat de
+Besançon un travail clair et précis sur ses procès de Franche-Comté.
+Comment l'avocat célèbre les lui eût-il expliqués, s'il ne les
+comprenait pas lui-même?</p>
+
+<p>Le petit carré de papier, que lui remit l'abbé, expliquait tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher abbé, lui dit le marquis, après avoir expédié en moins de
+cinq minutes toutes les formules de politesse et d'interrogation sur les
+choses personnelles, mon cher abbé, au milieu de ma prétendue
+prospérité, il me manque du temps pour m'occuper sérieusement de deux
+petites choses assez importantes pourtant: ma famille et mes affaires.
+Je soigne en grand la fortune de ma maison, je puis la porter loin; je
+soigne mes plaisirs, et c'est ce qui doit passer avant tout, du moins à
+mes yeux, ajouta-t-il en surprenant de l'étonnement dans ceux de l'abbé
+Pirard.</p>
+
+<p>Quoique homme de sens, l'abbé était émerveillé de voir un vieillard
+parler si franchement de ses plaisirs.</p>
+
+<p>&mdash;Le travail existe sans doute à Paris, continua le grand seigneur, mais
+perché au cinquième étage; et dès que je me rapproche d'un homme, il
+prend un appartement au second, et la femme prend un jour, par
+conséquent plus de travail, plus d'effort que pour être ou paraître un
+homme du monde. C'est là leur unique affaire dès qu'ils ont du pain.</p>
+
+<p>Pour mes procès, exactement parlant, et encore pour chaque procès pris
+à part, j'ai des avocats qui se tuent; il m'en est mort un de la
+poitrine, avant-hier. Mais, pour mes affaires en général, croiriez-vous,
+monsieur, que, depuis trois ans, j'ai renoncé à trouver un homme qui,
+pendant qu'il écrit pour moi, daigne songer un peu sérieusement à ce
+qu'il fait? Au reste, tout ceci n'est qu'une préface.</p>
+
+<p>Je vous estime, et j'oserais ajouter, quoique vous voyant pour la
+première fois, je vous aime. Voulez-vous être mon secrétaire, avec huit
+mille francs d'appointements ou bien avec le double? J'y gagnerai
+encore, je vous jure; et je fais mon affaire de vous conserver votre
+belle cure, pour le jour où nous ne nous conviendrons plus.</p>
+
+<p>L'abbé refusa, mais vers la fin de la conversation le véritable embarras
+où il voyait le marquis lui suggéra une idée.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai laissé au fond de mon séminaire, dit-il au marquis, un pauvre
+jeune homme, qui, si je ne me trompe, va y être rudement persécuté. S'il
+n'était qu'un simple religieux, il serait déjà <i>in pace</i>.</p>
+
+<p>Jusqu'ici ce jeune homme ne sait que le latin et l'Écriture sainte;
+mais il n'est pas impossible qu'un jour il déploie de grands talents
+soit pour la prédication, soit pour la direction des âmes. J'ignore ce
+qu'il fera, mais il a le feu sacré, il peut aller loin. Je comptais le
+donner à notre évêque, si jamais il nous en était venu un qui eût un peu
+de votre manière de voir les hommes et les affaires.</p>
+
+<p>&mdash;D'où sort votre jeune homme? dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;On le dit fils d'un charpentier de nos montagnes, mais je le croirais
+plutôt fils naturel de quelque homme riche. Je lui ai vu recevoir une
+lettre anonyme ou pseudonyme avec une lettre de change de cinq cents
+francs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Julien Sorel, dit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;D'où savez-vous son nom? dit l'abbé étonné; et comme il rougissait de
+sa question:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne vous dirai pas, répondit le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit l'abbé, vous pourriez essayer d'en faire votre
+secrétaire; il a de l'énergie, de la raison; en un mot, c'est un essai à
+tenter.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? dit le marquis; mais serait-ce un homme à se laisser
+graisser la patte par le préfet de police ou par tout autre pour faire
+l'espion chez moi? Voilà toute mon objection.</p>
+
+<p>D'après les assurances favorables de l'abbé Pirard, le marquis prit un
+billet de mille francs:</p>
+
+<p>&mdash;Envoyez ce viatique à Julien Sorel; faites-le-moi venir.</p>
+
+<p>&mdash;L'habitude d'habiter Paris doit, en effet, M. le marquis, produire
+cette illusion dans votre esprit; vous ne connaissez pas, parce que vous
+êtes dans une position sociale élevée, la tyrannie qui pèse sur nous
+autres pauvres provinciaux, et en particulier sur les prêtres non amis
+des jésuites. On ne voudra pas laisser partir Julien Sorel, on saura se
+couvrir des prétextes les plus habiles on me répondra qu'il est malade,
+la poste aura perdu les lettres, etc., etc.</p>
+
+<p>&mdash;Je prendrai un de ces jours une lettre du ministre à l'évêque, dit le
+marquis.</p>
+
+<p>&mdash;J'oubliais une précaution, dit l'abbé: ce jeune homme quoique né bien
+bas a le c&oelig;ur haut, il ne sera d'aucune utilité dans vos affaires si
+l'on effarouche son orgueil; vous le rendriez stupide.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci me plaît, dit le marquis, j'en ferai le camarade de mon fils,
+cela suffira-t-il?</p>
+
+<p>Quelque temps après, Julien reçut une lettre d'une écriture inconnue et
+portant le timbre de Châlon, il y trouva un mandat sur un marchand de
+Besançon, et l'avis de se rendre à Paris sans délai. La lettre était
+signée d'un nom supposé, mais en l'ouvrant Julien avait tressailli: une
+grosse tache d'encre était tombée au milieu du treizième mot. C'était le
+signal dont il était convenu avec l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>Moins d'une heure après, Julien fut appelé à l'évêché où il se vit
+accueillir avec une bonté toute paternelle. Tout en citant Horace,
+Monseigneur lui fit, sur les hautes destinées qui l'attendaient à Paris,
+des compliments fort adroits et qui, pour remerciements, attendaient des
+explications. Julien ne put rien dire, d'abord parce qu'il ne savait
+rien et Monseigneur prit beaucoup de considération pour lui. Un des
+petits prêtres de l'évêché écrivit au maire qui se hâta d'apporter
+lui-même un passeport signé, mais où l'on avait laissé en blanc le nom
+du voyageur.</p>
+
+<p>Le soir avant minuit, Julien était chez Fouqué, dont l'esprit sage fut
+plus étonné que charmé de l'avenir qui semblait attendre son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Cela finira pour toi, dit cet électeur libéral, par une place de
+gouvernement, qui t'obligera à quelque démarche qui sera vilipendée dans
+les journaux. C'est par ta honte que j'aurai de tes nouvelles.
+Rappelle-toi que, même financièrement parlant, il vaut mieux gagner cent
+louis dans un bon commerce de bois, dont on est le maître que de
+recevoir quatre mille francs d'un gouvernement fût-il celui du roi
+Salomon.</p>
+
+<p>Julien ne vit dans tout cela que la petitesse d'esprit d'un bourgeois de
+campagne. Il allait enfin paraître sur le théâtre des grandes choses. Il
+aimait mieux moins de certitude et des chances plus vastes. Dans ce
+c&oelig;ur-là il n'y avait plus la moindre peur de mourir de faim. Le bonheur
+d'aller à Paris, qu'il se figurait peuplé de gens d'esprit fort
+intrigants, fort hypocrites, mais aussi polis que l'évêque de Besançon
+et que l'évêque d'Agde, éclipsait tout à ses yeux. Il se représenta
+humblement à son ami, comme privé de son libre arbitre par la lettre de
+l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>Le lendemain vers midi, il arriva dans Verrières le plus heureux des
+hommes; il comptait revoir M<sup>me</sup> de Rênal. Il alla d'abord chez son
+premier protecteur, le bon abbé Chélan. Il trouva une réception sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous m'avoir quelque obligation? lui dit M. Chélan, sans
+répondre à son salut. Vous allez déjeuner avec moi, pendant ce temps on
+ira vous louer un autre cheval, et vous quitterez Verrières, sans y voir
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Entendre c'est obéir, répondit Julien avec une mine de séminaire, et
+il ne fut plus question que de théologie et de belle latinité.</p>
+
+<p>Il monta à cheval, fit une lieue, après quoi apercevant un bois, et
+personne pour l'y voir entrer, il s'y enfonça. Au coucher du soleil, il
+renvoya le cheval par un paysan à la porte voisine. Plus tard, il entra
+chez un vigneron qui consentit à lui vendre une échelle et à le suivre
+en la portant jusqu'au petit bois qui domine le COURS DE LA FIDÉLITÉ, à
+Verrières.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un pauvre conscrit réfractaire...</p>
+
+<p>&mdash;Ou un contrebandier, dit le paysan, en prenant congé de lui, mais peu
+m'importe! mon échelle est bien payée, et moi-même je ne suis pas sans
+avoir passé quelques mouvements de montre en ma vie.</p>
+
+<p>La nuit était fort noire. Vers une heure du matin, Julien, chargé de son
+échelle, entra dans Verrières. Il descendit le plus tôt qu'il put dans
+le lit du torrent, qui traverse les magnifiques jardins de M. de Rênal à
+une profondeur de dix pieds, et contenu entre deux murs. Julien monta
+facilement avec l'échelle. Quel accueil me feront les chiens de garde?
+pensait-il. Toute la question est là. Les chiens aboyèrent, et
+s'avancèrent au galop sur lui; mais il siffla doucement, et ils vinrent
+le caresser.</p>
+
+<p>Remontant alors de terrasse en terrasse, quoique toutes les grilles
+fussent fermées, il lui fut facile d'arriver jusque sous la fenêtre de
+la chambre à coucher de M<sup>me</sup> de Rênal qui, du côté du jardin, n'est
+élevée que de huit ou dix pieds au-dessus du sol.</p>
+
+<p>Il y avait aux volets une petite ouverture en forme de c&oelig;ur, que Julien
+connaissait bien. A son grand chagrin, cette petite ouverture n'était
+pas éclairée par la lumière intérieure d'une veilleuse.</p>
+
+<p>Grand Dieu! se dit-il, cette nuit, cette chambre n'est pas occupée par
+M<sup>me</sup> de Rênal! Où sera-t-elle couchée? La famille est à Verrières,
+puisque j'ai trouvé les chiens; mais je puis rencontrer dans cette
+chambre, sans veilleuse, M. de Rênal lui-même ou un étranger, et alors
+quel esclandre!</p>
+
+<p>Le plus prudent était de se retirer; mais ce parti fit horreur à
+Julien. Si c'est un étranger, je me sauverai à toutes jambes,
+abandonnant mon échelle; mais si c'est elle, quelle réception m'attend?
+Elle est tombée dans le repentir et dans la plus haute piété, je n'en
+puis douter; mais enfin, elle a encore quelque souvenir de moi,
+puisqu'elle vient de m'écrire. Cette raison le décida.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur tremblant, mais cependant résolu à périr ou à la voir, il jeta
+de petits cailloux contre le volet; point de réponse. Il appuya son
+échelle à côté de la fenêtre, et frappa lui-même contre le volet,
+d'abord doucement, puis plus fort. Quelque obscurité qu'il fasse, on
+peut me tirer un coup de fusil, pensa Julien. Cette idée réduisit
+l'entreprise folle à une question de bravoure.</p>
+
+<p>Cette chambre est inhabitée cette nuit, pensa-t-il, ou, quelle que soit
+la personne qui y couche, elle est éveillée maintenant. Ainsi plus rien
+à ménager envers elle; il faut seulement tâcher de n'être pas entendu
+par les personnes qui couchent dans les autres chambres.</p>
+
+<p>Il descendit, plaça son échelle contre un des volets, remonta et passant
+la main dans l'ouverture en forme de c&oelig;ur, il eut le bonheur de trouver
+assez vite le fil de fer attaché au crochet qui fermait le volet. Il
+tira ce fil de fer ce fut avec une joie inexprimable qu'il sentit que ce
+volet n'était plus retenu et cédait à son effort. Il faut l'ouvrir petit
+à petit, et faire reconnaître ma voix. Il ouvrit le volet assez pour
+passer la tête, et en répétant à voix basse: C'est un ami.</p>
+
+<p>Il s'assura, en prêtant l'oreille, que rien ne troublait le silence
+profond de la chambre. Mais décidément, il n'y avait point de veilleuse
+même à demi éteinte, dans la cheminée; c'était un bien mauvais signe.</p>
+
+<p>Gare le coup de fusil! Il réfléchit un peu; puis, avec le doigt, il osa
+frapper contre la vitre: pas de réponse; il frappa plus fort. Quand je
+devrais casser la vitre, il faut en finir. Comme il frappait très fort,
+il crut entrevoir, au milieu de l'extrême obscurité comme une ombre
+blanche qui traversait la chambré. Enfin, il n'y eut plus de doute, il
+vit une ombre qui semblait s'avancer avec une extrême lenteur. Tout à
+coup il vit une joue qui s'appuyait à la vitre contre laquelle était son
+&oelig;il.</p>
+
+<p>Il tressaillit, et s'éloigna un peu. Mais la nuit était tellement noire
+que, même à cette distance, il ne put distinguer si c'était M<sup>me</sup> de
+Rênal. Il craignait un premier cri d'alarme; depuis un moment, il
+entendait les chiens rôder et gronder à demi autour du pied de son
+échelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, répétait-il assez haut, un ami.</p>
+
+<p>Pas de réponse; le fantôme blanc avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez m'ouvrir, il faut que je vous parle, je suis trop malheureux!
+et il frappait de façon à briser la vitre.</p>
+
+<p>Un petit bruit sec se fit entendre; l'espagnolette de la fenêtre cédait;
+il poussa la croisée, et sauta légèrement dans la chambre.</p>
+
+<p>Le fantôme blanc s'éloignait; il lui prit les bras; c'était une femme.
+Toutes ses idées de courage s'évanouirent. Si c'est elle, que va-t-elle
+dire? Que devint-il, quand il comprit à un petit cri que c'était M<sup>me</sup> de
+Rênal?</p>
+
+<p>Il la serra dans ses bras; elle tremblait, et avait à peine la force de
+le repousser.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux! que faites-vous?</p>
+
+<p>A peine si sa voix convulsive pouvait articuler ces mots. Julien y vit
+l'indignation la plus vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens vous voir après quatorze mois d'une cruelle séparation.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez, quittez-moi à l'instant. Ah! M. Chélan, pourquoi m'avoir
+empêché de lui écrire? j'aurais prévenu cette horreur. Elle le repoussa
+avec une force vraiment extraordinaire. Je me repens de mon crime, le
+ciel a daigné m'éclairer, répétait-elle d'une voix entrecoupée. Sortez!
+fuyez!</p>
+
+<p>&mdash;Après quatorze mois de malheur, je ne vous quitterai certainement pas
+sans vous avoir parlé. Je veux savoir tout ce que vous avez fait. Ah! je
+vous ai assez aimée pour mériter cette confidence... Je veux tout
+savoir.</p>
+
+<p>Malgré M<sup>me</sup> de Rênal, ce ton d'autorité avait de l'empire sur son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Julien, qui la tenait serrée avec passion, et résistait à ses efforts
+pour se dégager, cessa de la presser dans ses bras. Ce mouvement rassura
+un peu M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais retirer l'échelle, dit-il, pour qu'elle ne nous compromette
+pas si quelque domestique, éveillé par le bruit, fait une ronde.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! sortez, sortez au contraire, lui dit-on avec une véritable colère!
+Que m'importent les hommes? c'est Dieu qui voit l'affreuse scène que
+vous me faites et qui m'en punira. Vous abusez lâchement des sentiments
+que j'eus pour vous, mais que je n'ai plus. Entendez-vous, monsieur
+Julien?</p>
+
+<p>Il retirait l'échelle fort lentement pour ne pas faire de bruit.</p>
+
+<p>&mdash;Ton mari est-il à la ville? lui dit-il, non pour la braver mais
+emporté par l'ancienne habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas ainsi, de grâce, ou j'appelle mon mari. Je ne suis
+déjà que trop coupable de ne pas vous avoir chassé, quoi qu'il pût en
+arriver. J'ai pitié de vous lui dit-elle, cherchant à blesser son
+orgueil qu'elle connaissait si irritable.</p>
+
+<p>Ce refus de tutoiement, cette façon brusque de briser un lien si tendre,
+et sur lequel il comptait encore, portèrent jusqu'au délire le transport
+d'amour de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! est-il possible que vous ne m'aimiez plus! lui dit-il avec un de
+ces accents du c&oelig;ur, si difficiles à écouter de sang-froid.</p>
+
+<p>Elle ne répondit pas; pour lui, il pleurait amèrement.</p>
+
+<p>Réellement, il n'avait plus la force de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi je suis complètement oublié du seul être qui m'ait jamais aimé!
+A quoi bon vivre désormais? Tout son courage l'avait quitté dès qu'il
+n'avait plus eu à craindre le danger de rencontrer un homme; tout avait
+disparu de son c&oelig;ur, hors l'amour.</p>
+
+<p>Il pleura longtemps en silence; elle entendait le bruit de ses sanglots.
+Il prit sa main, elle voulut la retirer; et cependant, après quelques
+mouvements presque convulsifs, elle la lui laissa. L'obscurité était
+extrême; ils se trouvaient l'un et l'autre assis sur le lit de M<sup>me</sup> de
+Rênal.</p>
+
+<p>Quelle différence avec ce qui était il y a quatorze mois! pensa Julien;
+et ses larmes redoublèrent. Ainsi l'absence détruit sûrement tous les
+sentiments de l'homme! Il vaut mieux m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez me dire ce qui vous est arrivé, dit enfin Julien d'une voix
+presque éteinte par la douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit M<sup>me</sup> de Rênal d'une voix dure, et dont l'accent
+avait quelque chose de sec et de reprochant pour Julien, mes égarements
+étaient connus dans la ville, lors de votre départ. Il y avait eu tant
+d'imprudence dans vos démarches! Quelque temps après, alors j'étais au
+désespoir, le respectable M. Chélan vint me voir. Ce fut en vain que,
+pendant longtemps, il voulut obtenir un aveu. Un jour, il eut l'idée de
+me conduire dans cette église de Dijon, où j'ai fait ma première
+communion. Là, il osa parler le premier...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal fut interrompue par ses larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Quel moment de honte! J'avouai tout. Cet homme si bon daigna ne point
+m'accabler du poids de son indignation: il s'affligea avec moi. Dans ce
+temps-là, je vous écrivais tous les jours des lettres que je n'osais
+vous envoyer; je les cachais soigneusement, et quand j'étais trop
+malheureuse, je m'enfermais dans ma chambre et relisais mes lettres.</p>
+
+<p>Enfin, M. Chélan obtint que je les lui remettrais... Quelques-unes,
+écrites avec un peu plus de prudence, vous avaient été envoyées; vous ne
+me répondiez point.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, je te jure, je n'ai reçu aucune lettre de toi au séminaire.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! qui les aura interceptées?</p>
+
+<p>&mdash;Juge de ma douleur, avant le jour où je t'aperçut à la cathédrale, je
+ne savais si tu vivais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me fit la grâce de comprendre combien je péchais envers lui,
+envers mes enfants, envers mon mari reprit M<sup>me</sup> de Rênal. Il ne m'a
+jamais aimée comme je croyais alors que vous m'aimiez...</p>
+
+<p>Julien se précipita dans ses bras, réellement sans projet et hors de
+lui. Mais M<sup>me</sup> de Rênal le repoussa, et continuant avec assez de fermeté:</p>
+
+<p>&mdash;Mon respectable ami M. Chélan me fit comprendre qu'en épousant M. de
+Rênal, je lui avais engagé toutes mes affections, même celles que je ne
+connaissais pas, et que je n'avais jamais éprouvées avant une liaison
+fatale... Depuis le grand sacrifice de ces lettres, qui m'étaient si
+chères, ma vie s'est écoulée sinon heureusement, du moins avec assez de
+tranquillité. Ne la troublez point; soyez un ami pour moi... le
+meilleur de mes amis. Julien couvrit ses mains de baisers; elle sentit
+qu'il pleurait encore. Ne pleurez point, vous me faites tant de peine...
+Dites-moi à votre tour ce que vous avez fait. Julien ne pouvait parler.
+Je veux savoir votre genre de vie au séminaire, répéta-t-elle, puis vous
+vous en irez.</p>
+
+<p>Sans penser à ce qu'il racontait, Julien parla des intrigues et des
+jalousies sans nombre qu'il avait d'abord rencontrées, puis de sa vie
+plus tranquille depuis qu'il avait été nommé répétiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut alors, ajouta-t-il, qu'après un long silence, qui sans doute
+était destiné à me faire comprendre ce que je vois trop aujourd'hui, que
+vous ne m'aimiez plus et que j'étais devenu indifférent pour vous...</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal serra ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut alors que vous m'envoyâtes une somme de cinq cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, dit M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;C'était une lettre timbrée de Paris et signée Paul Sorel afin de
+déjouer tous les soupçons.</p>
+
+<p>Il s'éleva une petite discussion sur l'origine possible de cette lettre.
+La position morale changea. Sans le savoir, M<sup>me</sup> de Rênal et Julien
+avaient quitté le ton solennel; ils étaient revenus à celui d'une tendre
+amitié. Ils ne se voyaient point, tant l'obscurité était profonde, mais
+le son de la voix disait tout. Julien passa le bras autour de la taille
+de son amie, ce mouvement avait bien des dangers. Elle essaya d'éloigner
+le bras de Julien, qui avec assez d'habileté, attira son attention dans
+ce moment par une circonstance intéressante de son récit. Ce bras fut
+comme oublié et resta dans la position qu'il occupait.</p>
+
+<p>Après bien des conjectures sur l'origine de la lettre aux cinq cents
+francs, Julien avait repris son récit, il devenait un peu plus maître de
+lui en parlant de sa vie passée, qui auprès de ce qui lui arrivait en
+cet instant, l'intéressait si peu. Son attention se fixa tout entière
+sur la manière dont allait finir sa visite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez sortir, lui disait-on toujours, de temps en temps, et avec
+un accent bref.</p>
+
+<p>Quelle honte pour moi si je suis éconduit! ce sera un remords à
+empoisonner toute ma vie se disait-il, jamais elle ne m'écrira. Dieu
+sait quand je reviendrai en ce pays! De ce moment tout ce qu'il y avait
+de céleste dans la position de Julien disparut rapidement de son c&oelig;ur.
+Assis à côté d'une femme qu'il adorait, la serrant presque dans ses
+bras, dans cette chambre où il avait été si heureux, au milieu d'une
+obscurité profonde, distinguant fort bien que depuis un moment elle
+pleurait sentant, au mouvement de sa poitrine, qu'elle avait des
+sanglots, il eut le malheur de devenir un froid politique presque aussi
+calculant et aussi froid que lorsque, dans la cour du séminaire, il se
+voyait en butte à quelque mauvaise plaisanterie de la part d'un de ses
+camarades plus fort que lui. Julien faisait durer son récit, et parlait
+de la vie malheureuse qu'il avait menée depuis son départ de
+Verrières. Ainsi, se disait M<sup>me</sup> de Rênal, après un an d'absence, privé
+presque entièrement de marques de souvenir, tandis que moi je l'oubliais
+il n'était occupé que des jours heureux qu'il avait trouvés à Vergy. Ses
+sanglots redoublaient. Julien vit le succès de son récit. Il comprit
+qu'il fallait tenter la dernière ressource: il arriva brusquement à la
+lettre qu'il venait de recevoir de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pris congé de Monseigneur l'évêque.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne retournez pas à Besançon! vous nous quittez pour
+toujours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Julien, d'un ton résolu; oui, j'abandonne un pays où je
+suis oublié même de ce que j'ai le plus aimé en ma vie, et je le quitte
+pour ne jamais le revoir. Je vais à Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas à Paris! s'écria assez haut M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Sa voix était presque étouffée par les larmes, et montrait tout l'excès
+de son trouble. Julien avait besoin de cet encouragement; il allait
+tenter une démarche qui pouvait tout décider contre lui; et avant cette
+exclamation, n'y voyant point il ignorait absolument l'effet qu'il
+parvenait à produire. Il n'hésita plus, la crainte du remords lui
+donnait tout empire sur lui-même; il ajouta froidement en se levant:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, je vous quitte pour toujours, soyez heureuse, adieu.</p>
+
+<p>Il fit quelques pas vers la fenêtre; déjà il l'ouvrait. M<sup>me</sup> de Rênal
+s'élança vers lui. Il sentit sa tête sur son épaule et qu'elle le
+serrait dans ses bras, en collant sa joue contre la sienne.</p>
+
+<p>Ainsi, après trois heures de dialogue, Julien obtint ce qu'il avait
+désiré avec tant de passion pendant les deux premières. Un peu plus tôt
+arrivés, le retour aux sentiments tendres, l'éclipse des remords chez
+M<sup>me</sup> de Rênal eussent été un bonheur divin, ainsi obtenus avec art, ce ne
+fut plus qu'un triomphe. Julien voulut absolument, contre les instances
+de son amie, allumer la veilleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu donc, lui disait-il, qu'il ne me reste aucun souvenir de
+t'avoir vue? L'amour qui est sans doute dans ces yeux charmants sera
+donc perdu pour moi? la blancheur de cette jolie main me sera donc
+invisible? Songe que je te quitte pour bien longtemps peut-être!</p>
+
+<p>Quelle honte! se disait M<sup>me</sup> de Rênal, mais elle n'avait rien à refuser
+à cette idée de séparation pour toujours qui la faisait fondre en
+larmes. L'aube commençait à dessiner vivement les contours des sapins
+sur la montagne à l'orient de Verrières. Au lieu de s'en aller Julien
+ivre de volupté demanda à M<sup>me</sup> de Rênal de passer toute la journée caché
+dans sa chambre, et de ne partir que la nuit suivante.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas? répondit-elle. Cette fatale rechute m'ôte toute
+estime pour moi, et fait à jamais mon malheur: et elle le pressait
+contre son c&oelig;ur avec ravissement. Mon mari n'est plus le même, il a des
+soupçons; il croit que je l'ai mené dans toute cette affaire, et se
+montre fort piqué contre moi. S'il entend le moindre bruit je suis
+perdue, il me chassera comme une malheureuse que je suis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà une phrase de M. Chélan, dit Julien, tu ne m'aurais pas
+parlé ainsi avant ce cruel départ pour le séminaire, tu m'aimais alors!</p>
+
+<p>Julien fut récompensé du sang-froid qu'il avait mis dans ce mot: il vit
+son amie oublier en un clin d'&oelig;il le danger que la présence de son mari
+lui faisait courir pour songer au danger bien plus grand de voir Julien
+douter de son amour. Le jour croissait rapidement et éclairait vivement
+la chambre, Julien retrouva toutes les voluptés de l'orgueil, lorsqu'il
+put revoir dans ses bras et presque à ses pieds, cette femme charmante,
+la seule qu'il eût aimée et qui, peu d'heures auparavant, était tout
+entière à la crainte d'un Dieu terrible et à l'amour de ses devoirs. Des
+résolutions fortifiées par un an de constance n'avaient pu tenir devant
+son courage.</p>
+
+<p>Bientôt on entendit du bruit dans la maison, une chose à laquelle elle
+n'avait pas songé vint troubler M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Cette méchante Élisa va entrer dans la chambre: que faire de cette
+énorme échelle? dit-elle à son ami; où la cacher? Je vais la porter au
+grenier, s'écria-t-elle tout à coup, avec une sorte d'enjouement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ta physionomie d'autrefois! dit Julien ravi. Mais il faut
+passer dans la chambre du domestique.</p>
+
+<p>&mdash;Je laisserai l'échelle dans le corridor, j'appellerai le domestique et
+lui donnerai une commission.</p>
+
+<p>&mdash;Songe à préparer un mot pour le cas où le domestique passant devant
+l'échelle, dans le corridor, la remarquera.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon ange dit M<sup>me</sup> de Rênal en lui donnant un baiser. Toi, songé à
+te cacher bien vite sous le lit, si, pendant mon absence, Élisa entre
+ici.</p>
+
+<p>Julien fut étonné de cette gaieté soudaine. Ainsi, pensa-t-il l'approche
+d'un danger matériel, loin de la troubler, lui rend sa gaieté, parce
+qu'elle oublie ses remords! Femme vraiment supérieure! ah! voilà un
+c&oelig;ur dans lequel il est glorieux de régner! Julien était ravi.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal prit l'échelle; elle était évidemment trop pesante pour
+elle. Julien allait à son secours; il admirait cette taille élégante et
+qui était si loin d'annoncer de la force, lorsque tout à coup, sans
+aide, elle saisit l'échelle, et l'enleva comme elle eût fait une chaise.
+Elle la porta rapidement dans le corridor du troisième étage où elle la
+coucha le long du mur. Elle appela le domestique, et pour lui laisser le
+temps de s'habiller, monta au colombier. Cinq minutes après, à son
+retour dans le corridor, elle ne trouva plus l'échelle. Qu'était-elle
+devenue? Si Julien eût été hors de la maison, ce danger ne l'eût guère
+touchée. Mais, dans ce moment, si son mari voyait cette échelle! Cet
+incident pouvait être abominable. M<sup>me</sup> de Rênal courait partout. Enfin
+elle découvrit cette échelle sous le toit où le domestique l'avait
+portée et même cachée. Cette circonstance était singulière, autrefois
+elle l'eût alarmée.</p>
+
+<p>Que m'importe, pensa-t-elle, ce qui peut arriver dans vingt-quatre
+heures, quand Julien sera parti? tout ne sera-t-il pas alors pour moi
+horreur et remords?</p>
+
+<p>Elle avait comme une idée vague de devoir quitter la vie, mais
+qu'importe? Après une séparation qu'elle avait crue éternelle, il lui
+était rendu, elle le revoyait, et ce qu'il avait fait pour parvenir
+jusqu'à elle montrait tant d'amour!</p>
+
+<p>En racontant l'événement de l'échelle à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Que répondrai-je à mon mari, lui dit-elle, si le domestique lui conte
+qu'il a trouvé cette échelle? Elle rêva un instant. Il leur faudra
+vingt-quatre heures pour découvrir le paysan qui te l'a vendue; et se
+jetant dans les bras de Julien, en le serrant d'un mouvement convulsif:
+Ah! mourir, mourir ainsi! s'écriait-elle en le couvrant de baisers, mais
+il ne faut pas que tu meures de faim, dit-elle en riant.</p>
+
+<p>Viens; d'abord je vais te cacher dans la chambre de M<sup>me</sup> Derville, qui
+reste toujours fermée à clef. Elle alla veiller à l'extrémité du
+corridor, et Julien passa en courant. Garde-toi d'ouvrir, si l'on
+frappe, lui dit-elle en l'enfermant à clef; dans tous les cas, ce ne
+serait qu'une plaisanterie des enfants en jouant entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Fais-les venir dans le jardin, sous la fenêtre, dit Julien, que j'aie
+le plaisir de les voir, fais-les parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, lui cria M<sup>me</sup> de Rênal en s'éloignant.</p>
+
+<p>Elle revint bientôt avec des oranges, des biscuits, une bouteille de vin
+de Malaga, il lui avait été impossible de voler du pain.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait ton mari? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Il écrit des projets de marchés avec des paysans.</p>
+
+<p>Mais huit heures avaient sonné, on faisait beaucoup de bruit dans la
+maison. Si l'on n'eût pas vu M<sup>me</sup> de Rênal, on l'eût cherchée partout;
+elle fut obligée de le quitter.</p>
+
+<p>Bientôt elle revint, contre toute prudence, lui apportant une tasse de
+café, elle tremblait qu'il ne mourût de faim. Après le déjeuner, elle
+réussit à amener les enfants sous la fenêtre de la chambre de M<sup>me</sup>
+Derville. Il les trouva fort grandis, mais ils avaient pris l'air
+commun, ou bien ses idées avaient changé. M<sup>me</sup> de Rênal leur parla de
+Julien. L'aîné répondit avec amitié et regrets pour l'ancien précepteur;
+mais il se trouva que les cadets l'avaient presque oublié.</p>
+
+<p>M. de Rênal ne sortit pas ce matin-là; il montait et descendait sans
+cesse dans la maison, occupé à faire des marchés avec des paysans,
+auxquels il vendait sa récolte de pommes de terre. Jusqu'au dîner, M<sup>me</sup>
+de Rênal n'eut pas un instant à donner à son prisonnier. Le dîner sonné
+et servi, elle eut l'idée de voler pour lui une assiette de soupe
+chaude. Comme elle approchait sans bruit de la porte de la chambre qu'il
+occupait, portant cette assiette avec précaution, elle se trouva face à
+face avec le domestique qui avait caché l'échelle le matin. Dans ce
+moment il s'avançait aussi sans bruit dans le corridor et comme
+écoutant. Probablement Julien avait marché avec imprudence. Le
+domestique s'éloigna un peu confus. M<sup>me</sup> de Rênal entra hardiment chez
+Julien, cette rencontre le fit frémir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as peur! lui dit-elle; moi, je braverais tous les dangers du monde
+et sans sourciller. Je ne crains qu'une chose, c'est le moment où je
+serai seule après ton départ.</p>
+
+<p>Et elle le quitta en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se dit Julien exalté, le remords est le seul danger que redoute
+cette âme sublime!</p>
+
+<p>Enfin le soir vint. M. de Rênal alla au Casino. Sa femme avait annoncé
+une migraine affreuse, elle se retira chez elle, se hâta de renvoyer
+Élisa, et se releva bien vite pour aller ouvrir à Julien.</p>
+
+<p>Il se trouva que réellement il mourait de faim. M<sup>me</sup> de Rênal alla à
+l'office chercher du pain. Julien entendit un grand cri. M<sup>me</sup> de Rênal
+revint, et lui raconta qu'entrant dans l'office sans lumière,
+s'approchant d'un buffet où l'on serrait le pain, et étendant la main,
+elle avait touché un bras de femme. C'était Élisa qui avait jeté le cri
+entendu par Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisait-elle là?</p>
+
+<p>&mdash;Elle volait quelques sucreries, ou bien elle nous épiait, dit M<sup>me</sup> de
+Rênal avec une indifférence complète. Mais heureusement j'ai trouvé un
+pâté et un gros pain.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc là? dit Julien, en lui montrant les poches de son
+tablier.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal avait oublié que, depuis le dîner, elles étaient remplies
+de pain.</p>
+
+<p>Julien la serra dans ses bras avec la plus vive passion; jamais elle ne
+lui avait semblé si belle. Même à Paris, se disait-il confusément je ne
+pourrai rencontrer un plus grand caractère. Elle avait toute la
+gaucherie d'une femme peu accoutumée à ces sortes de soins, et en même
+temps le vrai courage d'un être qui ne craint que des dangers d'un autre
+ordre et bien autrement terribles.</p>
+
+<p>Pendant que Julien soupait de grand appétit, et que son amie le
+plaisantait sur la simplicité de ce repas, car elle avait horreur de
+parler sérieusement, la porte de la chambre fut tout à coup secouée avec
+force. C'était M. de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi t'es-tu enfermée? lui criait-il.</p>
+
+<p>Julien n'eut que le temps de se glisser sous le canapé.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous êtes tout habillée, dit M. de Rênal en entrant; vous
+soupez, et vous avez fermé votre porte à clef!</p>
+
+<p>Les jours ordinaires, cette question, faite avec toute la sécheresse
+conjugale, eût troublé M<sup>me</sup> de Rênal, mais elle sentait que son mari
+n'avait qu'à se baisser un peu pour apercevoir Julien; car M. de Rênal
+s'était jeté sur la chaise que Julien occupait un moment auparavant
+vis-à-vis le canapé.</p>
+
+<p>La migraine servit d'excuse à tout. Pendant qu'à son tour son mari lui
+contait longuement les incidents de la poule qu'il avait gagnée au
+billard du Casino, une poule de dix-neuf francs, ma foi! ajoutait-il,
+elle aperçut sur une chaise, à trois pas devant eux le chapeau de
+Julien. Son sang-froid redoubla, elle se mit à se déshabiller, et, dans
+un certain moment, passant rapidement derrière son mari, jeta une robe
+sur la chaise au chapeau.</p>
+
+<p>M. de Rênal partit enfin. Elle pria Julien de recommencer le récit de sa
+vie au séminaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hier je ne t'écoutais pas, je ne songeais, pendant que tu parlais,
+qu'à obtenir de moi le courage de te renvoyer.</p>
+
+<p>Elle était l'imprudence même. Ils parlaient très haut et il pouvait être
+deux heures du matin, quand ils furent interrompus par un coup violent à
+la porte. C'était encore M. de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez-moi bien vite, il y a des voleurs dans la maison! disait-il,
+Saint-Jean a trouvé leur échelle ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la fin de tout, s'écria M<sup>me</sup> de Rênal, en se jetant dans les bras
+de Julien. Il va nous tuer tous les deux, il ne croit pas aux voleurs,
+je vais mourir dans tes bras, plus heureuse à ma mort que je ne le fus
+de la vie.</p>
+
+<p>Elle ne répondait nullement à son mari qui se fâchait elle embrassait
+Julien avec passion.</p>
+
+<p>&mdash;Sauve la mère de Stanislas, lui dit-il avec le regard du commandement.
+Je vais sauter dans la cour par la fenêtre du cabinet, et me sauver dans
+le jardin, les chiens m'ont reconnu. Fais un paquet de mes habits, et
+jette-le dans le jardin aussitôt que tu pourras. En attendant, laisse
+enfoncer la porte. Surtout, point d'aveux je le défends, il vaut mieux
+qu'il ait des soupçons que des certitudes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas te tuer en sautant! fut sa seule réponse et sa seule
+inquiétude.</p>
+
+<p>Elle alla avec lui à la fenêtre du cabinet, elle prit ensuite le temps de
+cacher ses habits. Elle ouvrit enfin à son mari bouillant de colère. Il
+regarda dans la chambre dans le cabinet, sans mot dire, et disparut. Les
+habits de Julien lui furent jetés, il les saisit, et courut rapidement
+vers le bas du jardin du côté du Doubs.</p>
+
+<p>Comme il courait, il entendit siffler une balle, et aussitôt le bruit
+d'un coup de fusil.</p>
+
+<p>Ce n'est pas M. de Rênal, pensa-t-il, il tire trop mal pour cela. Les
+chiens couraient en silence à ses côtés un second coup cassa apparemment
+la patte à un chien car il se mit à pousser des cris lamentables. Julien
+sauta le mur d'une terrasse, fit à couvert une cinquantaine de pas, et
+se remit à fuir dans une autre direction. Il entendit des voix qui
+s'appelaient, et vit distinctement le domestique son ennemi tirer un
+coup de fusil; un fermier vint aussi tirailler de l'autre côté du
+jardin, mais déjà Julien avait gagné la rive du Doubs où il s'habillait.</p>
+
+<p>Une heure après, il était à une lieue de Verrières, sur la route de
+Genève; si l'on a des soupçons, pensa Julien, c'est sur la route de
+Paris qu'on me cherchera.</p>
+
+<p class="c">Fin du Premier Volume</p>
+
+<h2><a name="VOLUME_SECOND" id="VOLUME_SECOND"></a>VOLUME SECOND</h2>
+
+<div class="blockquot"><p>Elle n'est pas jolie, elle n'a point de rouge.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SAINTE-BEUVE</small></span></p></div>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER-2" id="CHAPITRE_PREMIER-2"></a>CHAPITRE PREMIER<br /><br />
+LES PLAISIRS DE LA CAMPAGNE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p><i>O rus quando ego te adspiciam!</i>
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>VIRGILE.</small></span></p></div>
+
+<p>&mdash;Monsieur vient sans doute attendre la malle-poste de Paris? lui dit le
+maître d'une auberge où il s'arrêta pour déjeuner.</p>
+
+<p>&mdash;Celle d'aujourd'hui ou celle de demain, peu m'importe, dit Julien.</p>
+
+<p>La malle-poste arriva comme il faisait l'indifférent. Il y avait deux
+places libres.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est toi, mon pauvre Falcoz, dit le voyageur qui arrivait du
+côté de Genève à celui qui montait en voiture en même temps que Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais établi aux environs de Lyon, dit Falcoz dans une
+délicieuse vallée près du Rhône?</p>
+
+<p>&mdash;Joliment établi. Je fuis.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu fuis? toi Saint-Giraud! avec cette mine sage, tu as commis
+quelque crime? dit Falcoz en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, autant vaudrait. Je fuis l'abominable vie que l'on mène en
+province. J'aime la fraîcheur des bois et la tranquillité champêtre,
+comme tu sais; tu m'as souvent accusé d'être romanesque. Je ne voulais
+de la vie entendre parler politique, et la politique me chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quel parti es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;D'aucun, et c'est ce qui me perd. Voici toute ma politique: J'aime la
+musique, la peinture, un bon livre est un événement pour moi; je vais
+avoir quarante-quatre ans. Que me reste-t-il à vivre? Quinze, vingt
+trente ans tout au plus? Eh bien! je tiens que dans trente ans, les
+ministres seront un peu plus adroits, mais tout aussi honnêtes gens que
+ceux d'aujourd'hui. L'histoire d'Angleterre me sert de miroir pour notre
+avenir. Toujours il se trouvera un roi qui voudra augmenter sa
+prérogative; toujours l'ambition de devenir député la gloire et les
+centaines de mille francs gagnés par Mirabeau empêcheront de dormir les
+gens riches de la province: ils appelleront cela être libéral et aimer
+le peuple. Toujours l'envie de devenir pair ou gentilhomme de la Chambre
+galopera les ultras. Sur le vaisseau de l'État, tout le monde voudra
+s'occuper de la man&oelig;uvre car elle est bien payée. N'y aura-t-il donc
+jamais une pauvre petite place pour le simple passager?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, au fait, qui doit être fort plaisant avec ton caractère
+tranquille. Sont-ce les dernières élections qui te chassent de ta
+province?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mal vient de plus loin. J'avais, il y a quatre ans, quarante ans
+et cinq cent mille francs. J'ai quatre ans de plus aujourd'hui, et
+probablement cinquante mille francs de moins que je vais perdre sur la
+vente de mon château de Monfleury, près du Rhône, position superbe.</p>
+
+<p>A Paris, j'étais las de cette comédie perpétuelle, à laquelle oblige ce
+que vous appelez la civilisation du dix-neuvième siècle. J'avais soif de
+bonhomie et de simplicité. J'achète une terre dans les montagnes près du
+Rhône, rien d'aussi beau sous le ciel.</p>
+
+<p>Le vicaire du village et les hobereaux du voisinage me font la cour
+pendant six mois; je leur donne à dîner; j'ai quitté Paris, leur dis-je,
+pour de ma vie ne parler ni n'entendre parler politique. Comme vous le
+voyez, je ne suis abonné à aucun journal. Moins le facteur de la poste
+m'apporte de lettres, plus je suis content.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le compte du vicaire; bientôt je suis en butte à mille
+demandes indiscrètes, tracasseries, etc. Je voulais donner deux ou trois
+cents francs par an aux pauvres, on me les demande pour des associations
+pieuses: celle de Saint-Joseph, celle de la Vierge etc., je refuse: alors
+on me fait cent insultes. J'ai la bêtise d'en être piqué. Je ne puis
+plus sortir le matin pour aller jouir de la beauté de nos montagnes,
+sans trouver quelque ennui qui me tire de mes rêveries, et me rappelle
+désagréablement les hommes et leur méchanceté. Aux processions des
+Rogations, par exemple, dont le chant me plaît (c'est probablement une
+mélodie grecque), on ne bénit plus mes champs, parce que, dit le
+vicaire, ils appartiennent à un impie. La vache d'une vieille paysanne
+dévote meurt, elle dit que c'est à cause du voisinage d'un étang qui
+appartient à moi impie, philosophe venant de Paris, et huit jours après
+je trouve tous mes poissons le ventre en l'air, empoisonnés avec de la
+chaux. La tracasserie m'environne sous toutes les formes. Le juge de
+paix, honnête homme, mais qui craint pour sa place, me donne toujours
+tort. La paix des champs est pour moi un enfer. Une fois que l'on m'a vu
+abandonné par le vicaire, chef de la congrégation du village, et non
+soutenu par le capitaine en retraite, chef des libéraux, tous me sont
+tombés dessus, jusqu'au maçon que je faisais vivre depuis un an,
+jusqu'au charron qui voulait me friponner impunément en raccommodant mes
+charrues.</p>
+
+<p>Afin d'avoir un appui et de gagner pourtant quelques-uns de mes procès,
+je me fais libéral, mais comme tu dis, ces diables d'élections arrivent,
+on me demande ma voix...</p>
+
+<p>&mdash;Pour un inconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pour un homme que je ne connais que trop. Je refuse,
+imprudence affreuse! dès ce moment, me voilà aussi les libéraux sur les
+bras, ma position devient intolérable. Je crois que s'il fût venu dans
+la tête au vicaire de m'accuser d'avoir assassiné ma servante, il y
+aurait eu vingt témoins des deux partis, qui auraient juré avoir vu
+commettre le crime.</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux vivre à la campagne sans servir les passions de tes voisins,
+sans même écouter leurs bavardages. Quelle faute!...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, elle est réparée. Monfleury est en vente, je perds cinquante
+mille francs, s'il le faut, mais je suis tout joyeux, je quitte cet
+enfer d'hypocrisie et de tracasseries. Je vais chercher la solitude et
+la paix champêtre au seul lieu où elles existent en France, dans un
+quatrième étage donnant sur les Champs-Élysées. Et encore j'en suis à
+délibérer, si je ne commencerai pas ma carrière politique, dans le
+quartier du Roule, par rendre le pain bénit à la paroisse.</p>
+
+<p>-Tout cela ne te fût pas arrivé sous Bonaparte, dit Falcoz avec des yeux
+brillants de courroux et de regret.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure, mais pourquoi n'a-t-il pas su se tenir en place, ton
+Bonaparte? tout ce dont je souffre aujourd'hui, c'est lui qui l'a fait.</p>
+
+<p>Ici l'attention de Julien redoubla. Il avait compris du premier mot que
+le bonapartiste Falcoz était l'ancien ami d'enfance de M. de Rênal, par
+lui répudié en 1816, et le philosophe Saint-Giraud devait être frère de
+ce chef de bureau à la préfecture de..., qui savait se faire adjuger à
+bon compte les maisons des communes.</p>
+
+<p>&mdash;Et tout cela c'est ton Bonaparte qui l'a fait, continuait
+Saint-Giraud: un honnête homme, inoffensif s'il en fut, avec quarante
+ans et cinq cent mille francs, ne peut pas s'établir en province et y
+trouver la paix, ses prêtres et ses nobles l'en chassent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne dis pas de mal de lui, s'écria Falcoz, jamais la France n'a été
+si haut dans l'estime des peuples que pendant les treize ans qu'il a
+régné. Alors, il y avait de la grandeur dans tout ce qu'on faisait.</p>
+
+<p>&mdash;Ton Empereur, que le diable emporte, reprit l'homme de quarante-quatre
+ans n'a été grand que sur ses champs de bataille, et lorsqu'il a rétabli
+les finances vers 1802. Que veut dire toute sa conduite depuis? Avec ses
+chambellans sa pompe et ses réceptions aux Tuileries, il a donné une
+nouvelle édition de toutes les niaiseries monarchiques. Elle était
+corrigée, elle eût pu passer encore un siècle ou deux. Les nobles et les
+prêtres ont voulu revenir à l'ancienne, mais ils n'ont pas la main de
+fer qu'il faut pour la débiter au public.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà bien le langage d'un ancien imprimeur!</p>
+
+<p>&mdash;Qui me chasse de ma terre? continua l'imprimeur en colère. Les
+prêtres, que Napoléon a rappelés par son concordat, au lieu de les
+traiter comme l'État traite les médecins, les avocats, les astronomes,
+de ne voir en eux que des citoyens, sans s'inquiéter de l'industrie par
+laquelle ils cherchent à gagner leur vie. Y aurait-il aujourd'hui des
+gentilshommes insolents, si ton Bonaparte n'eût fait des barons et des
+comtes? Non, la mode en était passée. Après les prêtres, ce sont les
+petits nobles campagnards qui m'ont donné le plus d'humeur, et m'ont
+forcé à me faire libéral.</p>
+
+<p>La conversation fut infinie, ce texte va occuper la France encore un
+demi-siècle. Comme Saint-Giraud répétait toujours qu'il était impossible
+de vivre en province, Julien proposa timidement l'exemple de M. de
+Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu, jeune homme, vous êtes bon! s'écria Falcoz il s'est fait
+marteau pour n'être pas enclume, et un terrible marteau encore. Mais je
+le vois débordé par le Valenod. Connaissez-vous ce coquin-là? voilà le
+véritable. Que dira votre M. de Rênal lorsqu'il se verra destitué un de
+ces quatre matins, et le Valenod mis à sa place?</p>
+
+<p>&mdash;Il restera tête à tête avec ses crimes, dit Saint-Giraud. Vous
+connaissez donc Verrières, jeune homme? Eh bien! Bonaparte, que le ciel
+confonde, lui et ses friperies monarchiques, a rendu possible le règne
+des Rênal et des Chélan, qui a amené le règne des Valenod et des Maslon.</p>
+
+<p>Cette conversation d'une sombre politique étonnait Julien, et le
+distrayait de ses rêveries voluptueuses.</p>
+
+<p>Il fut peu sensible au premier aspect de Paris, aperçu dans le lointain.
+Les châteaux en Espagne sur son sort à venir avaient à lutter avec le
+souvenir encore présent des vingt-quatre heures qu'il venait de passer à
+Verrières. Il se jurait de ne jamais abandonner les enfants de son amie,
+et de tout quitter pour les protéger, si les impertinences des prêtres
+nous donnent la république et les persécutions contre les nobles.</p>
+
+<p>Que serait-il arrivé la nuit de son arrivée à Verrières si au moment où
+il appuyait son échelle contre la croisée de la chambre à coucher de M<sup>me</sup>
+de Rênal, il avait trouvé cette chambre occupée par un étranger, ou par
+M. de Rênal?</p>
+
+<p>Mais aussi quelles délices, les deux premières heures, quand son amie
+voulait sincèrement le renvoyer et qu'il plaidait sa cause, assis auprès
+d'elle dans l'obscurité! Une âme comme celle de Julien est suivie par de
+tels souvenirs durant toute une vie. Le reste de l'entrevue se
+confondait déjà avec les premières époques de leurs amours, quatorze
+mois auparavant.</p>
+
+<p>Julien fut réveillé de sa rêverie profonde, parce que la voiture
+s'arrêta. On venait d'entrer dans la cour des postes, rue
+J.-J.-Rousseau.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux aller à la Malmaison, dit-il à un cabriolet qui s'approcha.</p>
+
+<p>&mdash;A cette heure, monsieur, et pour quoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe! marchez.</p>
+
+<p>Toute vraie passion ne songe qu'à elle. C'est pourquoi, ce me semble,
+toutes les passions sont si ridicules à Paris, où le voisin prétend
+toujours qu'on pense beaucoup à lui. Je me garderai de raconter les
+transports de Julien à la Malmaison. Il pleura. Quoi! malgré les vilains
+murs blancs construits cette année, et qui coupent ce parc en morceaux?
+&mdash;Oui, monsieur; pour Julien comme pour la postérité, il n'y avait rien
+entre Arcole, Sainte-Hélène et la Malmaison.</p>
+
+<p>Le soir, Julien hésita beaucoup avant d'entrer au spectacle, il avait
+des idées étranges sur ce lieu de perdition.</p>
+
+<p>Une profonde méfiance l'empêcha d'admirer le Paris vivant, il n'était
+touché que des monuments laissés par son héros.</p>
+
+<p>Me voici donc dans le centre de l'intrigue et de l'hypocrisie! Ici
+règnent les protecteurs de l'abbé de Frilair.</p>
+
+<p>Le soir du troisième jour, la curiosité l'emporta sur le projet de tout
+voir avant de se présenter à l'abbé Pirard. Cet abbé lui expliqua, d'un
+ton froid, le genre de vie qui l'attendait chez M. de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Si, au bout de quelques mois, vous n'êtes pas utile, vous rentrerez au
+séminaire, mais par la bonne porte. Vous allez loger chez le marquis,
+l'un des plus grands seigneurs de France. Vous porterez l'habit noir,
+mais comme un homme qui est en deuil, et non pas comme un
+ecclésiastique. J'exige que, trois fois la semaine, vous suiviez vos
+études en théologie dans un séminaire, où je vous ferai présenter.
+Chaque jour, à midi, vous vous établirez dans la bibliothèque du
+marquis, qui compte vous employer à faire des lettres pour des procès et
+d'autres affaires. Le marquis écrit, en deux mots, en marge de chaque
+lettre qu'il reçoit, le sommaire de la réponse qu'il faut y faire. J'ai
+prétendu qu'au bout de trois mois, vous seriez en état de faire ces
+réponses, de façon que, sur douze que vous présenterez à la signature du
+marquis, il puisse en signer huit ou neuf. Le soir, à huit heures, vous
+mettrez son bureau en ordre, et à dix vous serez libre.</p>
+
+<p>Il se peut, continua l'abbé Pirard, que quelque vieille dame ou quelque
+homme au ton doux vous fasse entrevoir des avantages immenses, ou tout
+grossièrement vous offre de l'or pour lui montrer les lettres reçues par
+le marquis...</p>
+
+<p>&mdash;Ah monsieur! s'écria Julien rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est singulier, dit l'abbé avec un sourire amer que pauvre comme
+vous l'êtes, et après une année de séminaire, il vous reste encore de
+ces indignations vertueuses. Il faut que vous ayez été bien aveugle!</p>
+
+<p>Serait-ce la force du sang? se dit l'abbé à demi-voix et comme se
+parlant à soi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a de singulier, ajouta-t-il en regardant Julien, c'est que
+le marquis vous connaît... Je ne sais comment. Il vous donne, pour
+commencer, cent louis d'appointements. C'est un homme qui n'agit que par
+caprices, c'est là son défaut, il luttera d'enfantillages avec vous.
+S'il est content, vos appointements pourront s'élever par la suite
+jusqu'à huit mille francs.</p>
+
+<p>Mais vous sentez bien, reprit l'abbé d'un ton aigre qu'il ne vous donne
+pas tout cet argent pour vos beaux yeux. Il s'agit d'être utile. A votre
+place, moi, je parlerais très peu, et surtout je ne parlerais jamais de
+ce que j'ignore.</p>
+
+<p>Ah! dit l'abbé, j'ai pris des informations pour vous; j'oubliais la
+famille de M. de La Mole. Il a deux enfants une fille et un fils de
+dix-neuf ans, élégant par excellence espèce de fou, qui ne sait jamais à
+midi ce qu'il fera à deux heures. Il a de l'esprit, de la bravoure il a
+fait la guerre d'Espagne. Le marquis espère je né sais pourquoi, que
+vous deviendrez l'ami du jeune comte Norbert. J'ai dit que vous étiez un
+grand latiniste, peut-être compte-t-il que vous apprendrez à son fils
+quelques phrases toutes faites, sur Cicéron et Virgile.</p>
+
+<p>A votre place, je ne me laisserais jamais plaisanter par ce beau jeune
+homme; et, avant de céder à ses avances parfaitement polies, mais un peu
+gâtées par l'ironie, je me les ferais répéter plus d'une fois.</p>
+
+<p>Je ne vous cacherai pas que le jeune comte de La Mole doit vous
+mépriser d'abord, parce que vous n'êtes qu'un petit bourgeois. Son aïeul
+à lui était de la Cour, et eut l'honneur d'avoir la tête tranchée en
+place de Grève le 26 avril 1574, pour une intrigue politique. Vous, vous
+êtes le fils d'un charpentier de Verrières, et de plus, aux gages de son
+père. Pesez bien ces différences et étudiez l'histoire de cette famille
+dans Moreri; tous les flatteurs qui dînent chez eux y font de temps en
+temps ce qu'ils appellent des allusions délicates.</p>
+
+<p>Prenez garde à la façon dont vous répondrez aux plaisanteries de M. le
+comte Norbert de La Mole, chef d'escadron de hussards et futur pair de
+France, et ne venez pas me faire des doléances par la suite.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit Julien en rougissant beaucoup, que je ne devrais pas
+même répondre à un homme qui me méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas idée de ce mépris-là; il ne se montrera que par des
+compliments exagérés. Si vous étiez un sot, vous pourriez vous y laisser
+prendre; si vous vouliez faire fortune, vous devriez vous y laisser
+prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le jour où tout cela ne me conviendra plus, dit Julien, passerai-je
+pour un ingrat, si je retourne à ma petite cellule nº 103?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, répondit l'abbé, tous les complaisants de la maison vous
+calomnieront, mais je paraîtrai, moi. <i>Adsum qui feci</i>. Je dirai que c'est
+de moi que vient cette résolution.</p>
+
+<p>Julien était navré du ton amer et presque méchant qu'il remarquait chez
+M. Pirard; ce ton gâtait tout à fait sa dernière réponse.</p>
+
+<p>Le fait est que l'abbé se faisait un scrupule de conscience d'aimer
+Julien, et c'est avec une sorte de terreur religieuse qu'il se mêlait
+aussi directement du sort d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez encore, ajouta-t-il avec la même mauvaise grâce, et comme
+accomplissant un devoir pénible vous verrez M<sup>me</sup> la marquise de La Mole.
+C'est une grande femme blonde, dévote, hautaine, parfaitement polie, et
+encore plus insignifiante. Elle est fille du vieux duc de Chaulnes, si
+connu par ses préjugés nobiliaires. Cette grande dame est une sorte
+d'abrégé en haut relief de ce qui fait au fond le caractère des femmes
+de son rang. Elle ne cache pas, elle, qu'avoir eu des ancêtres qui
+soient allés aux croisades est le seul avantage qu'elle estime. L'argent
+ne vient que longtemps après: cela vous étonne? nous ne sommes plus en
+province, mon ami.</p>
+
+<p>Vous verrez dans son salon plusieurs grands seigneurs parler de nos
+princes avec un ton de légèreté singulier. Pour M<sup>me</sup> de La Mole, elle
+baisse la voix par respect toutes les fois qu'elle nomme un prince et
+surtout une princesse. Je ne vous conseillerais pas de dire devant elle
+que Philippe II ou Henri VIII furent des monstres. Ils ont été rois, ce
+qui leur donne des droits imprescriptibles aux respects de tous et
+surtout aux respects d'êtres sans naissance, tels que vous et moi.
+Cependant, ajouta M. Pirard, nous sommes prêtres car elle vous prendra
+pour tel, à ce titre elle nous considère comme des valets de chambre
+nécessaires à son salut.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Julien, il me semble que je ne serai pas longtemps à
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure; mais remarquez qu'il n'y a de fortune, pour un homme
+de notre robe, que par les grands seigneurs. Avec ce je ne sais quoi
+d'indéfinissable, du moins pour moi, qu'il y a dans votre caractère, si
+vous ne faites pas fortune vous serez persécuté; il n'y a pas de moyen
+terme pour vous. Ne vous abusez pas. Les hommes voient qu'ils ne vous
+font pas plaisir en vous adressant la parole; dans un pays social comme
+celui-ci, vous êtes voué au malheur, si vous n'arrivez pas aux respects.</p>
+
+<p>Que seriez-vous devenu à Besançon, sans ce caprice du marquis de La
+Mole? Un jour, vous comprendrez toute la singularité de ce qu'il fait
+pour vous, et, si vous n'êtes pas un monstre, vous aurez pour lui et sa
+famille une éternelle reconnaissance. Que de pauvres abbés, plus savants
+que vous, ont vécu des années à Paris, avec les quinze sous de leur
+messe et les dix sous de leurs arguments en Sorbonne!... Rappelez-vous
+ce que je vous contais, l'hiver dernier des premières années de ce
+mauvais sujet de cardinal Dubois. Votre orgueil se croirait-il, par
+hasard, plus de talent que lui?</p>
+
+<p>Moi, par exemple, homme tranquille et médiocre, je comptais mourir dans
+mon séminaire; j'ai eu l'enfantillage de m'y attacher. Eh bien! j'allais
+être destitué quand j'ai donné ma démission. Savez-vous quelle était ma
+fortune? j'avais cinq cent vingt francs de capital, ni plus ni moins;
+pas un ami, à peine deux ou trois connaissances. M. de La Mole, que je
+n'avais jamais vu, m'a tiré de ce mauvais pas, il n'a eu qu'un mot à
+dire, et l'on m'a donné une cure dont tous les paroissiens sont des gens
+aisés, au-dessus des vices grossiers, et le revenu me fait honte, tant
+il est peu proportionné à mon travail. Je ne vous ai parlé aussi
+longtemps que pour mettre un peu de plomb dans cette tête.</p>
+
+<p>Encore un mot: j'ai le malheur d'être irascible, il est possible que
+vous et moi nous cessions de nous parler.</p>
+
+<p>Si les hauteurs de la marquise, ou les mauvaises plaisanteries de son
+fils, vous rendent cette maison décidément insupportable, je vous
+conseille de finir vos études dans quelque séminaire à trente lieues de
+Paris, et plutôt au nord qu'au midi. Il y a au nord plus de civilisation
+et moins d'injustices, et, ajouta-t-il en baissant la voix, il faut que
+je l'avoue, le voisinage des journaux de Paris fait peur aux petits
+tyrans.</p>
+
+<p>Si nous continuons à trouver du plaisir à nous voir, et que la maison
+du marquis ne vous convienne pas, je vous offre la place de mon vicaire,
+et je partagerai par moitié avec vous ce que rend cette cure. Je vous
+dois cela et plus encore, ajouta-t-il en interrompant les remerciements
+de Julien, pour l'offre singulière que vous m'avez faite à Besançon. Si
+au lieu de cinq cent vingt francs, je n'avais rien eu, vous m'eussiez
+sauvé.</p>
+
+<p>L'abbé avait perdu son ton de voix cruel. A sa grande honte Julien se
+sentit les larmes aux yeux il mourait d'envie de se jeter dans les bras
+de son ami: il ne put s'empêcher de lui dire, de l'air le plus mâle
+qu'il put affecter:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été haï de mon père depuis le berceau; c'était un de mes grands
+malheurs; mais je ne me plaindrai plus du hasard, j'ai retrouvé un père
+en vous, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, dit l'abbé embarrassé; puis rencontrant fort à
+propos un mot de directeur de séminaire: il ne faut jamais dire le
+hasard, mon enfant, dites toujours la Providence.</p>
+
+<p>Le fiacre s'arrêta; le cocher souleva le marteau de bronze d'une porte
+immense: c'était l'HÔTEL DE LA MOLE; et, pour que les passants ne
+pussent en douter, ces mots se lisaient sur un marbre noir au-dessus de
+la porte.</p>
+
+<p>Cette affectation déplut à Julien.</p>
+
+<p>Ils ont tant de peur des jacobins! Ils voient un Robespierre et sa
+charrette derrière chaque haie; ils en sont souvent à mourir de rire et
+ils affichent ainsi leur maison pour que la canaille la reconnaisse en
+cas d'émeute, et la pille. Il communiqua sa pensée à l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre enfant vous serez bientôt mon vicaire. Quelle épouvantable
+idée vous est venue là!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve rien de si simple, dit Julien.</p>
+
+<p>La gravité du portier et surtout la propreté de la cour l'avaient frappé
+d'admiration. Il faisait un beau soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle architecture magnifique! dit-il à son ami.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'un de ces hôtels à façade si plate du faubourg
+Saint-Germain, bâtis vers le temps de la mort de Voltaire. Jamais la
+mode et le beau n'ont été si loin l'un de l'autre.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II-2" id="CHAPITRE_II-2"></a>CHAPITRE II<br /><br />
+ENTRÉE DANS LE MONDE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Souvenir ridicule et touchant: Le premier salon où à dix-huit ans l'on a
+paru seul et sans appui! le regard d'une femme suffisait pour
+m'intimider. Plus je voulais plaire, plus je devenais gauche. Je me
+faisais de tout les idées les plus fausses; ou je me livrais sans
+motifs, ou je voyais dans un homme un ennemi parce qu'il m'avait regardé
+d'un air grave. Mais alors, au milieu des affreux malheurs de ma
+timidité, qu'un beau jour était beau!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>KANT.</small></span></p></div>
+
+<p>Julien s'arrêtait ébahi au milieu de la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez donc l'air raisonnable, dit l'abbé Pirard il vous vient des idées
+horribles, et puis vous n'êtes qu'un enfant! Où est le <i>nil mirari</i>
+d'Horace? (Jamais d'enthousiasme.) Songez que ce peuple de laquais, vous
+voyant établi ici, va chercher à se moquer de vous; ils verront en vous
+un égal, mis injustement au-dessus d'eux. Sous les dehors de la
+bonhomie, des bons conseils, du désir de vous guider, ils vont essayer
+de vous faire tomber dans quelque grosse balourdise.</p>
+
+<p>&mdash;Je les en défie dit Julien en se mordant la lèvre, et il reprit toute
+sa méfiance.</p>
+
+<p>Les salons que ces messieurs traversèrent au premier étage, avant
+d'arriver au cabinet du marquis, vous eussent semblé, ô mon lecteur,
+aussi tristes que magnifiques. On vous les donnerait tels qu'ils sont,
+que vous refuseriez de les habiter, c'est la patrie du bâillement et du
+raisonnement triste. Ils redoublèrent l'enchantement de Julien. Comment
+peut-on être malheureux, pensait-il quand on habite un séjour aussi
+splendide!</p>
+
+<p>Enfin, ces messieurs arrivèrent à la plus laide des pièces de ce superbe
+appartement: à peine s'il y faisait jour; là, se trouva un petit homme
+maigre, à l'&oelig;il vif et en perruque blonde. L'abbé se retourna vers
+Julien et le présenta. C'était le marquis. Julien eut beaucoup de peine
+à le reconnaître, tant il lui trouva l'air poli. Ce n'était plus le
+grand seigneur à mine si altière de l'abbaye de Bray-le-Haut. Il sembla
+à Julien que sa perruque avait beaucoup trop de cheveux. A l'aide de
+cette sensation il ne fut point du tout intimidé. Le descendant de l'ami
+de Henri III lui parut d'abord avoir une tournure assez mesquine. Il
+était fort maigre et s'agitait beaucoup. Mais il remarqua bientôt que le
+marquis avait une politesse encore plus agréable à l'interlocuteur que
+celle de l'évêque de Besançon lui-même. L'audience ne dura pas trois
+minutes. En sortant, l'abbé dit à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez regardé le marquis, comme vous eussiez fait un tableau. Je
+ne suis pas un grand grec dans ce que ces gens-ci appellent la
+politesse, bientôt vous en saurez plus que moi; mais enfin la hardiesse
+de votre regard m'a semblé peu polie.</p>
+
+<p>On était remonté en fiacre, le cocher arrêta près du boulevard; l'abbé
+introduisit Julien dans une suite de grands salons. Julien remarqua
+qu'il n'y avait pas de meubles. Il regardait une magnifique pendule
+dorée, représentant un sujet très indécent selon lui, lorsqu'un monsieur
+fort élégant s'approcha d'un air riant. Julien fit un demi-salut.</p>
+
+<p>Le monsieur sourit et lui mit la main sur l'épaule. Julien tressaillit
+et fit un saut en arrière. Il rougit de colère. L'abbé Pirard, malgré sa
+gravité, rit aux larmes. Le monsieur était un tailleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rends votre liberté pour deux jours, lui dit l'abbé en
+sortant; c'est alors seulement que vous pourrez être présenté à M<sup>me</sup> de
+la Mole. Un autre vous garderait comme une jeune fille en ces premiers
+moments de votre séjour dans cette nouvelle Babylone. Perdez-vous tout
+de suite si vous avez à vous perdre, et je serai délivré de la faiblesse
+que j'ai de penser à vous. Après-demain matin, ce tailleur vous portera
+deux habits; vous donnerez cinq francs au garçon qui vous les essaiera.
+Du reste, ne faites pas connaître le son de votre voix à ces
+Parisiens-là. Si vous dites un mot, ils trouveront le secret de se
+moquer de vous. C'est leur talent. Après-demain soyez chez moi à
+midi... Allez, perdez-vous... J'oubliais, allez commander des bottes,
+des chemises, un chapeau aux adresses que voici.</p>
+
+<p>Julien regardait l'écriture de ces adresses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la main du marquis, dit l'abbé; c'est un homme actif qui prévoit
+tout, et qui aime mieux faire que commander. Il vous prend auprès de lui
+pour que vous lui épargniez ce genre de peines. Aurez-vous assez
+d'esprit pour bien exécuter toutes les choses que cet homme vif vous
+indiquera à demi-mot? C'est ce que montrera l'avenir: gare à vous!</p>
+
+<p>Julien entra, sans dire un seul mot, chez les ouvriers indiqués par les
+adresses; il remarqua qu'il en était reçu avec respect, et le bottier,
+en écrivant son nom sur son registre, mit M. Julien de Sorel.</p>
+
+<p>Au cimetière du Père-Lachaise, un monsieur fort obligeant, et encore
+plus libéral dans ses propos, s'offrit pour indiquer à Julien le tombeau
+du maréchal Ney, qu'une politique savante prive de l'honneur d'une
+épitaphe. Mais en se séparant de ce libéral, qui, les larmes aux yeux,
+le serrait presque dans ses bras, Julien n'avait plus de montre. Ce fut
+riche de cette expérience, que le surlendemain, à midi, il se présenta à
+l'abbé Pirard, qui le regarda beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez peut-être devenir un fat, lui dit l'abbé d'un air sévère.
+Julien avait l'air d'un fort jeune homme en grand deuil, il était à la
+vérité très bien, mais le bon abbé était trop provincial lui-même pour
+voir que Julien avait encore cette démarche des épaules qui en province,
+est à la fois élégance et importance. En voyant Julien, le marquis jugea
+ses grâces d'une manière si différente de celle du bon abbé, qu'il lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Auriez-vous quelque objection à ce que M. Sorel prît des leçons de
+danse?</p>
+
+<p>L'abbé resta pétrifié.</p>
+
+<p>&mdash;Non, répondit-il enfin, Julien n'est pas prêtre.</p>
+
+<p>Le marquis montant deux à deux les marches d'un petit escalier dérobé,
+alla lui-même installer notre héros dans une jolie mansarde qui donnait
+sur l'immense jardin de l'hôtel. Il lui demanda combien il avait pris de
+chemises chez la lingère.</p>
+
+<p>&mdash;Deux, répondit Julien, intimidé de voir un si grand seigneur descendre
+à ces détails.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, reprit le marquis d'un air sérieux et avec un certain ton
+impératif et bref, qui donna à penser à Julien; fort bien! prenez encore
+vingt-deux chemises. Voici le premier quartier de vos appointements.</p>
+
+<p>En descendant de la mansarde, le marquis appela un homme âgé:</p>
+
+<p>&mdash;Arsène, lui dit-il, vous servirez M. Sorel.</p>
+
+<p>Peu de minutes après, Julien se trouva seul dans une bibliothèque
+magnifique; ce moment fut délicieux. Pour n'être pas surpris dans son
+émotion, il alla se cacher dans un petit coin sombre; de là il
+contemplait avec ravissement le dos brillant des livres: Je pourrai
+lire tout cela, se disait-il. Et comment me déplairais-je ici? M. de
+Rênal se serait cru déshonoré à jamais de la centième partie de ce que
+le marquis de La Mole vient de faire pour moi.</p>
+
+<p>Mais, voyons les copies à faire. Cet ouvrage terminé Julien osa
+s'approcher des livres; il faillit devenir fou de oie en trouvant une
+édition de Voltaire. Il courut ouvrir la porte de la bibliothèque pour
+n'être pas surpris. Il se donna ensuite le plaisir d'ouvrir chacun des
+quatre-vingts volumes. Ils étaient reliés magnifiquement, c'était le
+chef-d'&oelig;uvre du meilleur ouvrier de Londres. Il n'en fallait pas tant
+pour porter au comble l'admiration de Julien.</p>
+
+<p>Une heure après, le marquis entra, regarda les copies et remarqua avec
+étonnement que Julien écrivait <i>cela</i> avec deux <i>ll</i>, <i>cella</i>. Tout ce que
+l'abbé m'a dit de sa science serait-il tout simplement un conte! Le
+marquis fort décourage, lui dit avec douceur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'êtes pas sûr de votre orthographe?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit Julien, sans songer le moins du monde au tort qu'il
+se faisait; il était attendri des bontés du marquis, qui lui rappelait
+le ton rogue de M. de Rênal.</p>
+
+<p>C'est du temps perdu que toute cette expérience de petit abbé
+franc-comtois, pensa le marquis; mais j'avais un si grand besoin d'un
+homme sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne s'écrit qu'avec un l, lui dit le marquis; quand vos copies
+seront terminées, cherchez dans le dictionnaire les mots de
+l'orthographe desquels vous ne serez pas sûr.</p>
+
+<p>A six heures, le marquis le fit demander; il regarda avec une peine
+évidente les bottes de Julien:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un tort à me reprocher, je ne vous ai pas dit que tous les jours
+à cinq heures et demie, il faut vous habiller.</p>
+
+<p>Julien le regardait sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire mettre des bas, Arsène vous en fera souvenir; aujourd'hui
+je ferai vos excuses.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, M. de La Mole faisait passer Julien dans un salon
+resplendissant de dorures. Dans les occasions semblables, M. de Rênal ne
+manquait jamais de doubler le pas pour avoir l'avantage de passer le
+premier à la porte. La petite vanité de son ancien patron fit que Julien
+marcha sur les pieds du marquis, et lui fit beaucoup de mal à cause de
+sa goutte. Ah! il est balourd par-dessus le marché, se dit celui-ci. Il
+le présenta à une femme de haute taille et d'un aspect imposant. C'était
+la marquise. Julien lui trouva l'air impertinent, un peu comme M<sup>me</sup> de
+Maugiron, la sous-préfète de l'arrondissement de Verrières, quand elle
+assistait au dîner de la Saint-Charles. Un peu troublé de l'extrême
+magnificence du salon, Julien n'entendit pas ce que disait M. de La
+Mole. La marquise daigna à peine le regarder. Il y avait quelques hommes
+parmi lesquels Julien reconnut avec un plaisir indicible le jeune évoque
+d'Agde, qui avait daigné lui parler quelques mois auparavant, à la
+cérémonie de Bray-le-Haut. Ce jeune prélat fut effrayé sans doute des
+yeux tendres que fixait sur lui la timidité de Julien, et ne se soucia
+point de reconnaître ce provincial.</p>
+
+<p>Les hommes réunis dans ce salon semblèrent à Julien avoir quelque chose
+de triste et de contraint; on parle bas à Paris, et l'on n'exagère pas
+les petites choses.</p>
+
+<p>Un joli jeune homme, avec des moustaches, très pâle et très élancé,
+entra vers les six heures et demie; il avait une tête fort petite.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous ferez toujours attendre, dit la marquise, à laquelle il
+baisait la main.</p>
+
+<p>Julien comprit que c'était le comte de La Mole. Il le trouva charmant
+dès le premier abord.</p>
+
+<p>Est-il possible, se dit-il, que ce soit là l'homme, dont les
+plaisanteries offensantes doivent me chasser de cette maison.</p>
+
+<p>A force d'examiner le comte Norbert, Julien remarqua qu'il était en
+bottes et en éperons; et moi je dois être en souliers apparemment
+comme inférieur. On se mit à table. Julien entendit la marquise qui
+disait un mot sévère, en élevant un peu la voix. Presque en même temps,
+il aperçut une jeune personne, extrêmement blonde et fort bien faite,
+qui vint s'asseoir vis-à-vis de lui. Elle ne lui plut point; cependant
+en la regardant attentivement, il pensa qu'il n'avait jamais vu des yeux
+aussi beaux; mais ils annonçaient une grande froideur d'âme. Par la
+suite, Julien trouva qu'ils avaient l'expression de l'ennui qui examine,
+mais qui se souvient de l'obligation d'être imposant. M<sup>me</sup> de Rênal
+avait cependant de bien beaux yeux, se disait-il, le monde lui en
+faisait compliment; mais ils n'avaient rien de commun avec ceux-ci.
+Julien n'avait pas assez d'usage pour distinguer que c'était du feu de
+la saillie, que brillaient de temps en temps les yeux de M<sup>lle</sup> Mathilde,
+c'est ainsi qu'il l'entendit nommer. Quand les yeux de M<sup>me</sup> de Rênal
+s'animaient, c'était du feu des passions, ou par l'effet d'une
+indignation généreuse au récit de quelque action méchante. Vers la fin
+du repas Julien trouva un mot pour exprimer le genre de beauté des yeux
+de M<sup>lle</sup> de La Mole: ils sont scintillants, se dit-il. Du reste, elle
+ressemblait cruellement à sa mère, qui lui déplaisait de plus en plus,
+et il cessa de la regarder. En revanche, le comte Norbert lui semblait
+admirable de tous points. Julien était tellement séduit, qu'il n'eut pas
+l'idée d'en être jaloux et de le haïr, parce qu'il était plus riche et
+plus noble que lui.</p>
+
+<p>Julien trouva que le marquis avait l'air de s'ennuyer.</p>
+
+<p>Vers le second service, il dit à son fils:</p>
+
+<p>&mdash;Norbert, je te demande tes bontés pour M. Julien Sorel que je viens de
+prendre à mon état-major, et dont je prétends faire un homme, si cella
+se peut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secrétaire, dit le marquis à son voisin, et il écrit <i>cela</i>
+avec deux <i>ll</i>.</p>
+
+<p>Tout le monde regarda Julien, qui fit une inclination de tête un peu
+trop marquée à Norbert; mais en général on fut content de son regard.</p>
+
+<p>Il fallait que le marquis eût parlé du genre d'éducation que Julien
+avait reçue, car un des convives l'attaqua sur Horace: C'est précisément
+en parlant d'Horace que j'ai réussi auprès de l'évêque de Besançon, se
+dit Julien, apparemment qu'ils ne connaissent que cet auteur. A partir
+de cet instant, il fut maître de lui. Ce mouvement tut rendu facile,
+parce qu'il venait de décider que M<sup>lle</sup> de La Mole ne serait jamais une
+femme à ses yeux. Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis, et
+se laissait difficilement intimider par eux. Il eût joui de tout son
+sang-froid, si la salle à manger eût été meublée avec moins de
+magnificence. C'était, dans le fait, deux glaces de huit pieds de haut
+chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur
+en parlant d'Horace, qui lui imposaient encore. Ses phrases n'étaient
+pas trop longues pour un provincial. Il avait de beaux yeux dont la
+timidité tremblante ou heureuse, quand il avait bien répondu, redoublait
+l'éclat. Il fut trouvé agréable. Cette sorte d'examen jetait un peu
+d'intérêt dans un dîner grave. Le marquis engagea par un signe
+l'interlocuteur de Julien à le pousser vivement. Serait-il possible
+qu'il sût quelque chose? pensait-il.</p>
+
+<p>Julien répondit en inventant ses idées, et perdit assez de sa timidité
+pour montrer non pas de l'esprit chose impossible à qui ne sait pas; a
+langue dont on se sert à paris, mais il eut des idées nouvelles quoique
+présentées sans grâce ni à-propos, et l'on vit qu'il savait parfaitement
+le latin.</p>
+
+<p>L'adversaire de Julien était un académicien des Inscriptions, qui, par
+hasard savait le latin, il trouva en Julien un très bon humaniste, n'eut
+plus la crainte de le faire rougir, et chercha réellement à
+l'embarrasser. Dans la chaleur du combat, Julien oublia enfin
+l'ameublement magnifique de la salle à manger il en vint à exposer sur
+les poètes latins des idées que l'interlocuteur n'avait lues nulle part.
+En honnête homme il en fit honneur au jeune secrétaire. Par bonheur, on
+entama une discussion sur la question de savoir si Horace a été pauvre
+ou riche: un homme aimable, voluptueux et insouciant, faisant des vers
+pour s'amuser, comme Chapelle, l'ami de Molière et de La Fontaine, ou un
+pauvre diable de poète lauréat suivant la cour et faisant des odes pour
+le jour de naissance du roi, comme Southey, l'accusateur de lord Byron.
+On parla de l'état de la société sous Auguste et sous George, aux deux
+époques l'aristocratie était toute-puissante; mais à Rome, elle se
+voyait arracher le pouvoir par Mécène, qui n'était que simple chevalier;
+et en Angleterre elle avait réduit George à peu près à l'état d'un doge
+de Venise. Cette discussion sembla tirer le marquis de l'état de
+torpeur, où l'ennui le plongeait au commencement du dîner.</p>
+
+<p>Julien ne comprenait rien à tous les noms modernes comme Southey, lord
+Byron, George, qu'il entendait prononcer pour la première fois. Mais il
+n'échappa à personne que, toutes les fois qu'il était question de faits
+passés à Rome, et dont la connaissance pouvait se déduire des ouvres
+d'Horace, de Martial, de Tacite, etc., il avait une incontestable
+supériorité. Julien s'empara sans façon de plusieurs idées qu'il avait
+apprises de l'évêque de Besançon, dans la fameuse discussion qu'il avait
+eue avec ce prélat; ce ne furent pas les moins goûtées.</p>
+
+<p>Lorsque l'on fut las de parler de poètes, la marquise, qui se faisait
+une loi d'admirer tout ce qui amusait son mari, daigna regarder Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Les manières gauches de ce jeune abbé cachent peut-être un homme
+instruit dit à la marquise l'académicien qui se trouvait près d'elle; et
+Julien en entendit quelque chose.</p>
+
+<p>Les phrases toutes faites convenaient assez à l'esprit de la maîtresse
+de la maison, elle adopta celle-ci sur Julien et se sut bon gré d'avoir
+engagé l'académicien à dîner. Il amuse M. de La Mole, pensait-elle.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III-2" id="CHAPITRE_III-2"></a>CHAPITRE III<br /><br />
+LES PREMIERS PAS</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Cette immense vallée remplie de lumières éclatantes et de tant de
+milliers d'hommes éblouit ma vue. Pas un ne me connaît, tous me sont
+supérieurs. Ma tête se perd.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Poemi dell'av.</i> REINA.</small></span></p></div>
+
+<p>Le lendemain, de fort bonne heure, Julien faisait des copies de lettres
+dans la bibliothèque, lorsque M<sup>lle</sup> Mathilde y entra par une petite porte
+de dégagement, fort bien cachée avec des dos de livres. Pendant que
+Julien admirait cette invention M<sup>lle</sup> Mathilde paraissait fort étonnée et
+assez contrariée de le rencontrer là. Julien lui trouva, en papillotes
+l'air dur, hautain et presque masculin. M<sup>lle</sup> de La Mole avait le secret
+de voler des livres dans la bibliothèque de son père, sans qu'il y
+parût. La présence de Julien rendait inutile sa course de ce matin, ce
+qui la contraria d'autant plus, qu'elle venait chercher le second volume
+de <i>la Princesse de Babylone</i> de Voltaire, digne complément d'une
+éducation éminemment monarchique et religieuse, chef-d'&oelig;uvre du
+Sacré-C&oelig;ur! Cette pauvre fille, à dix-neuf ans, avait déjà besoin du
+piquant de l'esprit pour s'intéresser à un roman.</p>
+
+<p>Le comte Norbert parut dans la bibliothèque vers les trois heures; il
+venait étudier un journal, pour pouvoir parler politique le soir, et fut
+bien aise de rencontrer Julien, dont il avait oublié l'existence. Il fut
+parfait pour lui: il lui offrit de monter à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père nous donne congé jusqu'au dîner.</p>
+
+<p>Julien comprit ce <i>nous</i> et le trouva charmant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, monsieur le comte, dit Julien, s'il s'agissait d'abattre un
+arbre de quatre-vingts pieds de haut, de! équarrir et d'en faire des
+planches, je m'en tirerais bien, J'ose le dire; mais monter à cheval,
+cela ne m'est pas arrivé six fois en ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sera la septième, dit Norbert.</p>
+
+<p>Au fond, Julien se rappelait l'entrée du roi de ***, à Verrières, et
+croyait monter à cheval supérieurement. Mais, en revenant du bois de
+Boulogne, au beau milieu de la rue du Bac, il tomba en voulant éviter
+brusquement un cabriolet et se couvrit de boue. Bien lui prit d'avoir
+deux habits. Au dîner, le marquis voulant lui adresser la parole, lui
+demanda des nouvelles de sa promenade; Norbert se hâta de répondre en
+termes généraux.</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte est plein de bontés pour moi, reprit Julien, je l'en
+remercie, et j'en sens tout le prix. Il a daigné me faire donner le
+cheval le plus doux et le plus joli; mais enfin il ne pouvait pas m'y
+attacher, et, faute de cette précaution, je suis tombé au beau milieu de
+cette rue si longue, près du pont.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> Mathilde essaya en vain de dissimuler un éclat de rire; ensuite son
+indiscrétion demanda des détails. Julien s'en tira avec beaucoup de
+simplicité; il eut de la grâce sans le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;J'augure bien de ce petit prêtre dit le marquis à l'académicien; un
+provincial simple en pareille occurrence! c'est ce qui ne s'est jamais
+vu et ne se verra plus; et encore il raconte son malheur devant des
+dames!</p>
+
+<p>Julien mit tellement les auditeurs à leur aise sur son infortune, qu'à
+la fin du dîner, lorsque la conversation générale eut pris un autre
+cours, M<sup>lle</sup> Mathilde faisait des questions à son frère sur les détails
+de l'événement malheureux. Ses questions se prolongeant, et Julien
+rencontrant ses yeux plusieurs fois, il osa répondre directement,
+quoiqu'il ne fût pas interrogé, et tous trois finirent par rire, comme
+auraient pu faire trois jeunes habitants d'un village au fond d'un bois.</p>
+
+<p>Le lendemain, Julien assista à deux cours de théologie, et revint
+ensuite transcrire une vingtaine de lettres. Il trouva établi près de
+lui, dans la bibliothèque, un jeune homme mis avec beaucoup de soin;
+mais la tournure était mesquine, et la physionomie celle de l'envie.</p>
+
+<p>Le marquis entra.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous ici, monsieur Tanbeau? dit-il au nouveau venu d'un ton
+sévère.</p>
+
+<p>&mdash;Je croyais..., reprit le jeune homme en souriant bassement.</p>
+
+<p>&mdash;Non monsieur, vous ne croyiez pas. Ceci est un essai, mais il est
+malheureux.</p>
+
+<p>Le jeune Tanbeau se leva furieux et disparut. C'était un neveu de
+l'académicien ami de M<sup>me</sup> de La Mole, il se destinait aux lettres.
+L'académicien avait obtenu que le marquis le prendrait pour secrétaire.
+Tanbeau, qui travaillait dans une chambre écartée, ayant su la faveur
+dont Julien était l'objet voulut la partager et le matin il était venu
+établir son écritoire dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>A quatre heures, Julien osa après un peu d'hésitation, paraître chez le
+comte Norbert. Celui-ci allait monter à cheval, et fut embarrassé, car
+il était parfaitement poli.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, dit-il à Julien, que bientôt vous irez au manège; et, après
+quelques semaines, je serai ravi de monter à cheval avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais avoir l'honneur de vous remercier des bontés que vous avez
+eues pour moi; croyez, monsieur, ajouta Julien d'un air fort sérieux,
+que je sens tout ce que je vous dois. Si votre cheval n'est pas blessé
+par suite de ma maladresse d'hier, et s'il est libre, je désirerais le
+monter ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, mon cher Sorel, à vos risques et périls. Supposez que je vous
+ai fait toutes les objections que réclame la prudence, le fait est qu'il
+est quatre heures, nous n'avons pas de temps à perdre.</p>
+
+<p>Une fois qu'il fut à cheval:</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il faire pour ne pas tomber? dit Julien au jeune comte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien des choses, répondit Norbert en riant aux éclats: par exemple,
+tenir le corps en arrière.</p>
+
+<p>Julien prit le grand trot. On était sur la place Louis XVI.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! jeune téméraire, dit Norbert, il y a trop de voitures, et encore
+menées par des imprudents! Une fois par terre, leurs tilburys vont vous
+passer sur le corps; ils n'iront pas risquer de gâter la bouche de leur
+cheval en l'arrêtant tout court.</p>
+
+<p>Vingt fois Norbert vit Julien sur le point de tomber; mais enfin la
+promenade finit sans accident. En rentrant le jeune comte dit à sa
+s&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous présente un hardi casse-cou.</p>
+
+<p>A dîner, parlant à son père, d'un bout de la table à l'autre, il rendit
+justice à la hardiesse de Julien; c'était tout ce qu'on pouvait louer
+dans sa façon de monter à cheval. Le jeune comte avait entendu le matin
+les gens qui pansaient les chevaux dans la cour prendre texte de la
+chute de Julien pour se moquer de lui outrageusement.</p>
+
+<p>Malgré tant de bonté, Julien se sentit bientôt parfaitement isolé au
+milieu de cette famille. Tous les usages lui semblaient singuliers, et
+il manquait à tous. Ses bévues faisaient la joie des valets de chambre.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard était parti pour sa cure. Si Julien est un faible roseau,
+qu'il périsse; si c'est un homme de c&oelig;ur qu'il se tire d'affaire tout
+seul, pensait-il.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV-2" id="CHAPITRE_IV-2"></a>CHAPITRE IV<br /><br />
+L'HÔTEL DE LA MOLE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Que fait-il ici? s'y plairait-il? penserait-il y plaire?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>RONSARD.</small></span></p></div>
+
+<p>Si tout semblait étrange à Julien, dans le noble salon de l'hôtel de La
+Mole, ce jeune homme, pâle et vêtu de noir, semblait à son tour fort
+singulier aux personnes qui daignaient le remarquer. M<sup>me</sup> de La Mole
+proposa à son mari de l'envoyer en mission les jours où l'on avait à
+dîner certains personnages.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai envie de pousser l'expérience jusqu'au bout, répondit le marquis.
+L'abbé Pirard prétend que nous avons tort de briser l'amour-propre des
+gens que nous admettons auprès de nous. <i>On ne s'appuie que sur ce qui
+résiste</i>, etc. Celui-ci n'est inconvenant que par sa figure inconnue,
+c'est du reste un sourd-muet.</p>
+
+<p>Pour que je puisse m'y reconnaître, il faut, se dit Julien, que
+j'écrive les noms et un mot sur le caractère des personnages que je vois
+arriver dans ce salon.</p>
+
+<p>Il plaça en première ligne cinq ou six amis de la maison, qui lui
+faisaient la cour à tout hasard, le croyant protégé par un caprice du
+marquis. C'étaient de pauvres hères, plus ou moins plats; mais, il faut
+le dire à la louange de cette classe d'hommes, telle qu'on la trouve
+aujourd'hui dans les salons de l'aristocratie, ils n'étaient pas plats
+également pour tous. Tel d'entre eux se fût laissé malmener par le
+marquis, qui se fût révolté contre un mot dur à lui adressé par M<sup>me</sup> de
+La Mole.</p>
+
+<p>Il y avait trop de fierté et trop d'ennui au fond du caractère des
+maîtres de la maison, ils étaient trop accoutumes à outrager pour se
+désennuyer, pour qu'ils pussent espérer de vrais amis. Mais, excepté les
+jours de pluie, et dans les moments d'ennui féroce, qui étaient rares,
+on les trouvait toujours d'une politesse parfaite.</p>
+
+<p>Si les cinq ou six complaisants qui témoignaient une amitié si
+paternelle à Julien eussent déserté l'hôtel de La Mole, la marquise eût
+été exposée à de grands moments de solitude; et, aux veux des femmes de
+ce rang, la solitude est affreuse: c'est l'emblème de la <i>disgrâce</i>.</p>
+
+<p>Le marquis était parfait pour sa femme; il veillait à ce que son salon
+fût suffisamment garni; non pas de pairs, il trouvait ses nouveaux
+collègues pas assez nobles pour venir chez lui comme amis, pas assez
+amusants pour y être admis comme subalternes.</p>
+
+<p>Ce ne fut que bien plus tard que Julien pénétra ces secrets. La
+politique dirigeante qui fait l'entretien des maisons bourgeoises n'est
+abordée dans celle de la classe du marquis, que dans les instants de
+détresse.</p>
+
+<p>Tel est encore, même dans ce siècle ennuyé, l'empire de la nécessité de
+s'amuser, que même les Jours de dîners, à peine le marquis avait-il
+quitté le salon, tout le monde prenait la fuite. Pourvu qu'on ne
+plaisantât ni de Dieu, ni des prêtres, ni du roi, ni des gens en place,
+ni des artistes protégés par la Cour, ni de tout ce qui est établi;
+pourvu qu'on ne dît du bien ni de Béranger, ni des journaux de
+l'opposition, ni de Voltaire, ni de Rousseau, ni de tout ce qui se
+permet un peu de franc-parler; pourvu surtout qu'on ne parlât jamais
+politique, on pouvait librement raisonner de tout.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de cent mille écus de rentes ni de cordon bleu qui puissent
+lutter contre une telle charte de salon. La moindre idée vive semblait
+une grossièreté. Malgré le bon ton, la politesse parfaite, l'envie
+d'être agréable, l'ennui se lisait sur tous les fronts. Les jeunes gens
+qui venaient rendre des devoirs, ayant peur de parler de quelque chose
+qui fît soupçonner une pensée, ou de trahir quelque lecture prohibée, se
+taisaient après quelques mots bien élégants sur Rossini et le temps
+qu'il taisait.</p>
+
+<p>Julien observa que la conversation était ordinairement maintenue vivante
+par deux vicomtes et cinq barons que M. de La Mole avait connus dans
+l'émigration. Ces messieurs jouissaient de six à huit mille livres de
+rente; quatre tenaient pour ta <i>Quotidienne</i>, et trois pour la Gazette de
+France. L'un d'eux avait tous les jours à raconter quelque anecdote du
+Château où le mot admirable n'était pas épargné. Julien remarqua qu'il
+avait cinq croix, les autres n'en avaient en général que trois.</p>
+
+<p>En revanche, on voyait dans l'antichambre dix laquais en livrée, et
+toute la soirée, on avait des glaces ou du thé tous les quarts d'heure;
+et, sur le minuit, une espèce de souper avec du vin de Champagne.</p>
+
+<p>C'était la raison qui quelquefois faisait rester Julien jusqu'à la fin;
+du reste, il ne comprenait presque pas que l'on pût écouter sérieusement
+la conversation ordinaire de ce salon si magnifiquement doré.
+Quelquefois il regardait les interlocuteurs, pour voir si eux-mêmes ne
+se moquaient pas de ce qu'ils disaient. Mon M. de Maistre, que je sais
+par c&oelig;ur, a dit cent fois mieux, pensait-il, et encore est-il bien
+ennuyeux.</p>
+
+<p>Julien n'était pas le seul à s'apercevoir de l'asphyxie morale. Les uns
+se consolaient en prenant force glaces; les autres par le plaisir de
+dire tout le reste de la soirée: je sors de l'hôtel de La Mole, où
+j'ai su que la Russie, etc...</p>
+
+<p>Julien apprit, d'un des complaisants, qu'il n'y avait pas encore six
+mois que M<sup>me</sup> de La Mole avait récompensé une assiduité de plus de vingt
+années en faisant préfet le pauvre baron Le Bourguignon, sous-préfet
+depuis la Restauration.</p>
+
+<p>Ce grand événement avait retrempé le zèle de tous ces messieurs, ils se
+seraient fâchés de bien peu de chose auparavant, ils ne se fâchèrent
+plus de rien. Rarement le manque d'égards était direct mais Julien avait
+déjà surpris à table deux ou trois petits dialogues brefs, entre le
+marquis et sa femme, cruels pour ceux qui étaient placés auprès d'eux.
+Ces nobles personnages ne dissimulaient pas le mépris sincère pour tout
+ce qui n'était pas issu de gens <i>montant dans les carrosses du roi</i>.
+Julien observa que le mot croisade était le seul qui donnât à leur
+figure l'expression du sérieux profond, mêlé de respect. Le respect
+ordinaire avait toujours une nuance de complaisance.</p>
+
+<p>Au milieu de cette magnificence et de cet ennui, Julien ne s'intéressait
+à rien qu'à M. de La Mole; il l'entendit avec plaisir protester un jour
+qu'il n'était pour rien dans l'avancement de ce pauvre Le Bourguignon.
+C'était une attention pour la marquise, Julien savait la vérité par
+l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>Un matin que l'abbé travaillait avec Julien dans la bibliothèque du
+marquis, à l'éternel procès de Frilair:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Julien tout à coup, dîner tous les jours avec M<sup>me</sup> la
+marquise, est-ce un de mes devoirs, ou est-ce une bonté que l'on a pour
+moi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un honneur insigne! reprit l'abbé, scandalisé. Jamais M. N...
+l'académicien, qui, depuis quinze ans, fait une cour assidue, n'a pu
+l'obtenir pour son neveu M. Tanbeau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour moi, monsieur, la partie la plus pénible de mon emploi. Je
+m'ennuyais moins au séminaire. Je vois bâiller quelquefois jusqu'à M<sup>lle</sup>
+de La Mole, qui pourtant doit être accoutumée à l'amabilité des amis de
+la maison. J'ai peur de m'endormir. De grâce, obtenez-moi la permission
+d'aller dîner à quarante sous dans quelque auberge obscure.</p>
+
+<p>L'abbé, véritable parvenu, était fort sensible à l'honneur de dîner avec
+un grand seigneur. Pendant qu'il s'efforçait de faire comprendre ce
+sentiment par Julien un bruit loger leur fit tourner la tête. Julien vit
+M<sup>lle</sup> de La Mole qui écoutait. Il rougit. Elle était venue chercher un
+livre et avait tout entendu; elle prit quelque considération pour
+Julien. Celui-là n'est pas né à genoux pensa-t-elle, comme ce vieil
+abbé. Dieu! qu'il est laid.</p>
+
+<p>A dîner, Julien n'osait pas regarder M<sup>lle</sup> de La Mole mais elle eut la
+bonté de lui adresser la parole. Ce jour-là on attendait beaucoup de
+monde, elle l'engagea à rester. Les jeunes filles de Paris n'aiment
+guère les gens d'un certain âge, surtout quand ils sont mis sans soin.
+Julien n'avait pas eu besoin de beaucoup de sagacité pour s'apercevoir
+que les collègues de M. Le Bourguignon restés dans le salon, avaient
+l'honneur d'être l'objet ordinaire des plaisanteries de M<sup>lle</sup> de La Mole.
+Ce jour-là, qu'il y eût ou non de l'affectation de sa part, elle fut
+cruelle pour les ennuyeux.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole était le centre d'un petit groupe qui se formait presque
+tous les soirs derrière l'immense bergère de la marquise. Là, se
+trouvaient le marquis de Croisenois, le comte de Caylus, le vicomte de
+Luz et deux ou trois autres jeunes officiers, amis de Norbert ou de sa
+s&oelig;ur. Ces messieurs s'asseyaient sur un grand canapé bleu. A
+l'extrémité du canapé, opposée à celle qu'occupait la brillante Mathilde
+Julien était placé silencieusement sur une petite chaise de paille assez
+basse. Ce poste modeste était envié par tous les complaisants, Norbert y
+maintenait décemment le jeune secrétaire de son père, en lui adressant
+la parole ou en le nommant une ou deux fois par soirée. Ce jour-là, M<sup>lle</sup>
+de La Mole lui demanda quelle pouvait être la hauteur de la montagne sur
+laquelle est placée la citadelle de Besançon. Jamais Julien ne put dire
+si cette montagne était plus ou moins haute que Montmartre. Souvent il
+riait de grand c&oelig;ur de ce qu'on disait dans ce petit groupe; mais il se
+sentait incapable de rien inventer de semblable. C'était comme une
+langue étrangère qu'il eût comprise et admirée, mais qu'il n'eût pu
+parler.</p>
+
+<p>Les amis de Mathilde étaient ce jour-là en hostilité continue avec les
+gens qui arrivaient dans ce magnifique salon. Les amis de la maison
+eurent d'abord la préférence, comme étant mieux connus. On peut juger si
+Julien était attentif; tout l'intéressait, et le fond des choses, et la
+manière d'en plaisanter.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici M. Descoulis, dit Mathilde, il n'a plus de perruque; est-ce
+qu'il voudrait arriver à la préfecture par le génie? il étale ce front
+chauve qu'il dit rempli de hautes pensées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un homme qui connaît toute la terre, dit le marquis de
+Croisenois; il vient aussi chez mon oncle le cardinal. Il est capable de
+cultiver un mensonge auprès de chacun de ses amis, pendant des années de
+suite, et il a deux ou trois cents amis. Il sait alimenter l'amitié,
+c'est son talent. Tel que vous le voyez, il est déjà crotté, à la porte
+d'un de ses amis, dès les sept heures du matin, en hiver.</p>
+
+<p>Il se brouille de temps en temps, et il écrit sept ou huit lettres pour
+la brouillerie. Puis il se réconcilie, et il a sept ou huit lettres pour
+les transports d'amitié. Mais c'est dans l'épanchement franc et sincère
+de l'honnête homme qui ne garde rien sur le c&oelig;ur, qu'il brille le plus.
+Cette man&oelig;uvre paraît, quand il a quelque service à demander. Un des
+grands vicaires de mon oncle est admirable quand il raconte la vie de M.
+Descoulis depuis la Restauration. Je vous l'amènerai.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je ne croirais pas à ces propos, c'est jalousie de métier entre
+petites gens, dit le comte de Caylus.</p>
+
+<p>&mdash;M. Descoulis aura un nom dans l'histoire, reprit le marquis, il a fait
+la Restauration avec l'abbé de Pradt et MM. de Talleyrand et Pozzo di
+Borgo.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a manié des millions, dit Norbert, et je ne conçois pas
+qu'il vienne ici embourser les épigrammes de mon père, souvent
+abominables. Combien avez-vous trahi de fois vos amis, mon cher
+Descoulis? Lui criait-il l'autre jour d'un bout de la table à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais est-il vrai qu'il ait trahi? dit M<sup>lle</sup> de La Mole. Qui n'a pas
+trahi?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit le comte de Caylus à Norbert, vous avez chez vous M.
+Sainclair, ce fameux libéral, et que diable vient-il y faire? Il faut
+que je l'approche, que je lui parle que je me fasse parler; on dit qu'il
+a tant d'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ta mère va-t-elle le recevoir? dit M. de Croisenois. Il a
+des idées si extravagantes, si généreuses, si indépendantes...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, dit M<sup>lle</sup> de La Mole, voilà l'homme indépendant, qui salue
+jusqu'à terre M. Descoulis, et qui saisit sa main. J'ai presque cru
+qu'il allait la porter à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que Descoulis soit mieux avec le pouvoir que nous ne le
+croyons, reprit M. de Croisenois.</p>
+
+<p>&mdash;Sainclair vient ici pour être de l'académie, dit Norbert, voyez comme
+il salue le baron L..., Croisenois.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait moins bas de se mettre à genoux, reprit M. de Luz.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Sorel, dit Norbert, vous qui avez de l'esprit, mais qui
+arrivez de vos montagnes, tâchez de ne jamais saluer comme fait ce grand
+poète, fût-ce Dieu le Père.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici l'homme d'esprit par excellence, M. le baron Bâton, dit M<sup>lle</sup>
+de La Mole, imitant un peu la voix du laquais qui venait de l'annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que même vos gens se moquent de lui. Quel nom, baron Bâton!
+dit M. de Caylus.</p>
+
+<p>&mdash;Que fait le nom? nous disait-il l'autre jour, reprit Mathilde
+Figurez-vous le duc de Bouillon annoncé pour la première fois: Il ne
+manque au public, à mon égard, qu'un peu d'habitude...</p>
+
+<p>Julien quitta le voisinage du canapé. Peu sensible encore aux charmantes
+finesses d'une moquerie légère pour rire d'une plaisanterie, il
+prétendait qu'elle fût fondée en raison. Il ne voyait, dans les propos
+de ces jeunes gens, que le ton de dénigrement général, et en était
+choqué. Sa pruderie provinciale ou anglaise allait jusqu'à y voir de
+l'envie, en quoi assurément il se trompait.</p>
+
+<p>Le comte Norbert, se disait-il, à qui j'ai vu faire trois brouillons
+pour une lettre de vingt lignes à son colonel, serait bien heureux s'il
+avait écrit de sa vie une page comme celles de M. Sainclair.</p>
+
+<p>Passant inaperçu à cause de son peu d'importance, Julien s'approcha
+successivement de plusieurs groupes; il suivait de loin le baron Bâton
+et voulait l'entendre. Cet homme de tant d'esprit avait l'air inquiet,
+et Julien ne le vit se remettre un peu que lorsqu'il eut trouvé trois ou
+quatre phrases piquantes. Il sembla à Julien que ce genre d'esprit avait
+besoin d'espace.</p>
+
+<p>Le baron ne pouvait pas dire des mots, il lui fallait au moins quatre
+phrases de six lignes chacune pour être brillant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Cet homme disserte</i>, il ne cause pas, disait quelqu'un derrière Julien.</p>
+
+<p>Il se retourna et rougit de plaisir quand il entendit nommer le comte
+Chalvet. C'est l'homme le plus fin du siècle. Julien avait souvent
+trouvé son nom dans le <i>Mémorial de Sainte-Hélène</i> et dans les morceaux
+d'histoire dictés par Napoléon. Le comte Chalvet était bref dans sa
+parole, ses traits étaient des éclairs, justes, vifs, quelquefois
+profonds. S'il parfait d'une affaire, sur-le-champ on voyait la
+discussion faire un pas. Il y portait des faits, c'était plaisir de
+l'entendre. Du reste, en politique, il était cynique effronté.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis indépendant, moi, disait-il à un monsieur portent trois
+plaques, et dont apparemment il se moquait. Pourquoi veut-on que je sois
+aujourd'hui de la même opinion qu'il y a six semaines? En ce cas, mon
+opinion serait mon tyran.</p>
+
+<p>Quatre jeunes gens graves, qui l'entouraient, firent la mine, ces
+messieurs n'aiment pas le genre plaisant. Le comte vit qu'il était allé
+trop loin. Heureusement, il aperçut l'honnête M. Balland, tartufe
+d'honnêteté. Le comte se mit à lui parler: on se rapprocha, on comprit
+que le pauvre Balland allait être immolé. A force de morale et de
+moralité, quoique horriblement laid, et après des premiers pas dans le
+monde, difficiles à raconter, M. Balland a épousé une femme fort riche,
+qui est morte; ensuite une seconde femme fort riche, que l'on ne volt
+point dans le monde. Il jouit en toute humilité de soixante mille livres
+de rentes, et a lui-même des flatteurs. Le comte Chalvet lui parla de
+tout cela et sans pitié. Il y eut bientôt autour d'eux un cercle de
+trente personnel. Tout le monde souriait, même les jeunes gens graves,
+l'espoir du siècle.</p>
+
+<p>Pourquoi vient-il chez M. de La Mole, où il est le plastron
+évidemment? pensa Julien. Il se rapprocha de l'abbé Pirard, pour le lui
+demander.</p>
+
+<p>M. Balland s'esquiva.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit Norbert, voilà un des espions de mon père parti il ne reste
+plus que le petit boiteux Napier.</p>
+
+<p>Serait-ce là le mot de l'énigme? pensa Julien. Mais en ce cas, pourquoi
+le marquis reçoit-il M. Balland?</p>
+
+<p>Le sévère abbé Pirard faisait la mine dans un coin du salon, en
+entendant les laquais annoncer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une caverne, disait-il comme Basile, je ne vois arriver que
+des gens tarés.</p>
+
+<p>C'est que le sévère abbé ne connaissait pas ce qui tient à la haute
+société. Mais, par ses amis les jansénistes, il avait des notions fort
+exactes sur ces hommes qui n'arrivent dans les salons que par leur
+extrême finesse au service de tous les partis, ou leur fortune
+scandaleuse. Pendant quelques minutes, ce soir-là, il répondit
+d'abondance de c&oelig;ur aux questions empressés de Julien, puis s'arrêta
+tout court, désolé d'avoir toujours du mal à dire de tout le monde, et
+se l'imputant à péché. Bilieux, janséniste, et croyant au devoir de la
+charité chrétienne sa vie dans le monde était un combat.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle figure a cet abbé Pirard! disait M<sup>lle</sup> de La Mole, comme Julien
+se rapprochait du canapé.</p>
+
+<p>Julien se sentit irrité, mais pourtant elle avait raison. M. Pirard
+était sans contredit le plus honnête homme du salon, mais sa figure
+couperosée, qui s'agitait des bourrèlements de sa conscience, le rendait
+hideux en ce moment. Croyez après cela aux physionomies pensa Julien;
+c'est dans le moment où la délicatesse de l'abbé Pirard se reproche
+quelque peccadille, qu'il a l'air atroce; tandis que sur la figure de ce
+Napier, espion connu de tous, on lit un bonheur pur et tranquille.
+L'abbé Pirard avait fait cependant de grandes concessions à son parti;
+il avait pris un domestique, il était fort bien vêtu.</p>
+
+<p>Julien remarqua quelque chose de singulier dans le salon: c'était un
+mouvement de tous les yeux vers la porte, et un demi-silence subit. Le
+laquais annonçait le fameux baron de Tolly, sur lequel les élections
+venaient de fixer tous les regards. Julien s'avança et le vit fort bien.
+Le baron présidait un collège: il eut l'idée lumineuse d'escamoter les
+petite carrés de papier portent les votes d'un des partis. Mais, pour
+qu'il y eût compensation, il les remplaçait à mesure par d'autres petite
+morceaux de papier portent un nom qui lui était agréable. Cette
+man&oelig;uvre décisive fut aperçue par quelques électeurs qui s'empressèrent
+de faire compliment au baron de Tolly. Le bonhomme était encore pâle de
+cette grande affaire. Des esprits mal faits avaient annoncé le mot de
+galères. M. de La Mole le reçut froidement. Le pauvre baron s'échappa.</p>
+
+<p>&mdash;S'il nous quitte si vite, c'est pour aller chez M. Comte, dit le
+comte Chalvet, et l'on rit.</p>
+
+<p>Au milieu de quelques grands seigneurs muets et des intrigants, la
+plupart tarés, mais tous gens d'esprit qui, ce soir-là, abordaient
+successivement dans le salon de M. de La Mole (on parlait de lui pour un
+ministère), le petit Tanbeau faisait ses premières armes. S'il n'avait
+pas encore la finesse des aperçus, il s'en dédommageait, comme on va
+voir, par l'énergie des paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas condamner cet homme à dix ans de prison? disait-il au
+moment où Julien approcha de son groupe; c'est dans un fond de
+basse-fosse qu'il faut confiner les reptiles; on doit les faire mourir à
+l'ombre, autrement leur venin s'exalte et devient plus dangereux. A quoi
+bon le condamner à mille écus d'amende? Il est pauvre, soit, tant mieux;
+mais son parti paiera pour lui. Il fallait cinq cents francs d'amende et
+dix ans de basse-fosse.</p>
+
+<p>Eh bon dieu! quel est donc le monstre dont on parle? pensa Julien, qui
+admirait le ton véhément et les gestes saccadés de son collègue. La
+petite figure maigre et tirée du neveu favori de l'académicien était
+hideuse en ce moment. Julien apprit bientôt qu'il s'agissait du plus
+grand poète de l'époque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, monstre! s'écria Julien à demi haut, et des larmes généreuses
+vinrent mouiller ses yeux. Ah, petit gueux! pensa-t-il, je te revaudrai
+ce propos.</p>
+
+<p>Voilà pourtant, pensa-t-il, les enfants perdus du parti dont le marquis
+est un des chefs! Et cet homme illustre qu'il calomnie, que de croix,
+que de sinécures n'eût-il pas accumulées, s'il se fût vendu, je ne dis
+pas au plat ministère de M. de Nerval, mais à quelqu'un de ces ministres
+passablement honnêtes que nous avons vus se succéder?</p>
+
+<p>L'abbé Pirard fit signe de loin à Julien, M. de La Mole venait de lui
+dire un mot. Mais quand Julien, qui dans ce moment écoutait, les yeux
+baissés les gémissements d'un évêque, fut libre enfin, et put approcher
+de son ami, il le trouva accaparé par cet abominable petit Tanbeau. Ce
+petit monstre l'exécrait comme la source de la faveur de Julien, et
+venait lui faire la court.</p>
+
+<p><i>Quand la mort nous délivrera-t-elle de cette vieille pourriture?</i> C'était
+dans ces termes, d'une énergie biblique, que le petit homme de lettres
+parfait en ce moment du respectable Lord Holland. Son mérite était de
+savoir très bien la biographie des hommes vivants, et il venait de faire
+une revue rapide de tous les hommes qui pouvaient aspirer à quelque
+influence sous le règne du nouveau roi d'Angleterre.</p>
+
+<p>L'abbé Pirard passe dans un salon voisin; Julien le suivit:</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis n'aime pas les écrivailleurs, je vous en avertis; c'est sa
+seule antipathie. Sachez le latin, le grec si vous pouvez, l'histoire
+des Égyptiens, des Perses, etc., il vous honorée et vous protégera comme
+un savant. Mais n'allez pas écrire une page en français, et surtout sur
+des matières graves et au-dessus de votre position dans le monde, il
+vous appellerait écrivailleur, et vous prendrait en guignon. Comment,
+habitant l'hôtel d'un grand seigneur, ne savez-vous pas le mot du duc de
+Castries sur d'Alembert et Rousseau: Cela veut raisonner de tout, et n'a
+pas mille écus de rente!</p>
+
+<p>Tout se sait, pensa Julien, ici comme au séminaire! Il avait écrit huit
+ou dix pages assez emphatiques: c'était une sorte d'éloge historique du
+vieux chirurgien-major qui disait-il, l'avait fait homme. Et ce petit
+cahier, se dit Julien, a toujours été enfermé à clef! Il monta chez lui
+brûla son manuscrit, et revint au salon. Les coquins brillants l'avaient
+quitté, il ne restait que les hommes à plaques.</p>
+
+<p>Autour de la table, que les gens venaient d'apporter toute servie, se
+trouvaient sept à huit femmes fort nobles, fort dévotes, fort affectées,
+âgées de trente à trente-cinq ans. La brillante maréchale de Fervaques
+entra en faisant des excuses sur l'heure tardive. Il était plus de
+minuit; elle alla prendre place auprès de la marquise. Julien fut
+profondément ému; elle avait les yeux et le regard de M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Le groupe de M<sup>lle</sup> de La Mole était encore peuplé. Elle était occupée
+avec ses amis à se moquer du malheureux comte de Thaler. C'était le fils
+unique de ce fameux juif, célèbre par les richesses qu'il avait acquises
+en prêtant de l'argent aux rois pour faire la guerre aux peuples. Le
+juif venait de mourir laissant à son fils cent mille écus de rente par
+mois, et un nom, hélas! trop connu. Cette position singulière eût exigé
+de la simplicité dans le caractère, ou beaucoup de force de volonté.</p>
+
+<p>Malheureusement, le comte n'était qu'un bon garçon garni de toutes
+sortes de prétentions qui se réveillaient successivement à la voix de
+ses flatteurs.</p>
+
+<p>M. de Caylus prétendait qu'on lui avait donné la volonté de demander en
+mariage M<sup>lle</sup> de La Mole (à laquelle le marquis de Croisenois, qui devait
+être duc avec cent mille livres de rente, faisait la cour).</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ne l'accusez pas d'avoir une volonté, disait piteusement Norbert.</p>
+
+<p>Ce qui manquait peut-être le plus à ce pauvre comte de Thaler, c'était
+la faculté de vouloir. Par ce côté de son caractère il eût été digne
+d'être roi. Prenant sans cesse conseil de tout le monde, il n'avait le
+courage de suivre aucun avis jusqu'au bout.</p>
+
+<p>Sa physionomie eût suffi à elle seule, disait M<sup>lle</sup> de La Mole, pour lui
+inspirer une joie éternelle. C'était un mélange singulier d'inquiétude
+et de désappointement; mais de temps à autre on y distinguait fort bien
+des bouffé es d'importance et de ce ton tranchant que doit avoir
+l'homme le plus riche de France, quand surtout il est assez bien fait de
+sa personne et n'a pas encore trente-six ans. Il est timidement
+insolent, disait M. de Croisenois. Le comte de Caylus, Norbert et deux
+ou trois jeunes gens à moustaches le persiflèrent tant qu'ils voulurent,
+sans qu'il s'en doutât, et enfin le renvoyèrent comme une heure sonnait:</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ce vos fameux chevaux arabes qui vous attendent à la porte par le
+temps qu'il fait? lui dit Norbert.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est un nouvel attelage bien moins cher répondit M. de Thaler.
+Le cheval de gauche me coûté cinq mille francs, et celui de droite ne
+vaut que cent louis, mais je vous prie de croire qu'on ne l'attelle que
+de nuit. C'est que son trot est parfaitement semblable à celui de
+l'autre.</p>
+
+<p>La réflexion de Norbert fit penser au comte qu'il était décent pour un
+homme comme lui d'avoir la passion des chevaux, et qu'il ne fallait pas
+laisser mouiller les siens. Il partit, et ces messieurs sortirent un
+instant après en se moquant de lui.</p>
+
+<p>Ainsi, pensait Julien en les entendant rire dans l'escalier, il m'a été
+donné de voir l'autre extrême de ma situation! Je n'ai pas vingt louis
+de rente, et je me suis trouvé côte à côte avec un homme qui a vingt
+louis de rente par heure, et l'on se moquait de lui... Une telle vue
+guérit de l'envie.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V-2" id="CHAPITRE_V-2"></a>CHAPITRE V<br /><br />
+LA SENSIBILITÉ ET UNE GRANDE DAME DÉVOTE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Une idée un peu vive y a l'air d'une grossièreté, tant on y est
+accoutumé aux mots sans relief. Malheur à qui invente en parlant!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>FAUBRAS</small></span></p></div>
+
+<p>Après plusieurs mois d'épreuves, voici où en était Julien le jour où
+l'intendant de la maison lui remit le troisième quartier de ses
+appointements. M. de La Mole l'avait chargé de suivre l'administration
+de ses terres en Bretagne et en Normandie. Julien y faisait de fréquents
+voyages. Il était chargé en chef de la correspondance relative au fameux
+procès avec l'abbé de Frilair; M. Pirard l'avait instruit.</p>
+
+<p>Sur les courtes notes que le marquis griffonnait en marge des papiers de
+tout genre qui lui étaient adressés, Julien composait des lettres, qui
+presque toutes étaient signées.</p>
+
+<p>A l'école de théologie, ses professeurs se plaignaient de son peu
+d'assiduité, mais ne l'en regardaient pas moins comme un de leurs élèves
+les plus distingués. Ces différents travaux, saisis avec toute l'ardeur
+de l'ambition souffrante, avaient bien vite enlevé à Julien les fraîches
+couleurs qu'il avait apportées de la province. Sa pâleur était un mérite
+aux yeux des jeunes séminaristes ses camarades; il les trouvait beaucoup
+moins méchants, beaucoup moins à genoux devant un écu que ceux de
+Besançon; eux le croyaient attaqué de la poitrine. Le marquis lui avait
+donné un cheval.</p>
+
+<p>Craignant d'être rencontré dans ses courses à cheval, Julien leur avait
+dit que cet exercice lui était prescrit par les médecins. L'abbé Pirard
+l'avait mené dans plusieurs maisons jansénistes. Julien fut étonné,
+l'idée de la religion était invinciblement liée dans son esprit à celle
+d'hypocrisie et d'espoir de gagner de l'argent. Il admira ces hommes
+pieux et sévères qui ne songent pas au budget. Plusieurs jansénistes
+l'avaient pris en amitié et lui donnaient des conseils. Un monde nouveau
+s'ouvrait devant lui. Il connut chez les jansénistes un comte Altamira
+qui avait près de six pieds de haut, libéral condamné à mort dans son
+pays, et dévot. Cet étrange contraste, la dévotion et l'amour de la
+liberté, le frappa.</p>
+
+<p>Julien était en froid avec le jeune comte. Norbert avait trouvé qu'il
+répondait trop vivement aux plaisanteries de quelques-uns de ses amis.
+Julien, ayant manqué une ou deux fois aux convenances, s'était prescrit
+de ne jamais adresser la parole à M<sup>lle</sup> Mathilde. On était toujours
+parfaitement poli à son égard à l'hôtel de La Mole mais il se sentait
+déchu. Son bon sens de province expliquait cet effet par le proverbe
+vulgaire, <i>tout beau tout nouveau</i>.</p>
+
+<p>Peut-être était-il un peu plus clairvoyant que les premiers jours, ou
+bien le premier enchantement produit par l'urbanité parisienne était
+passé.</p>
+
+<p>Dès qu'il cessait de travailler, il était en proie à un ennui mortel,
+c'est l'effet desséchant de la politesse admirable, mais si mesurée, si
+parfaitement graduée suivant les positions, qui distingue la haute
+société. Un c&oelig;ur un peu sensible voit l'artifice.</p>
+
+<p>Sans doute, on peut reprocher à la province un ton commun ou peu poli.
+Mais on se passionne un peu en vous répondant. Jamais à l'hôtel de La
+Mole l'amour-propre de Julien n'était blessé; mais souvent, à la fin de
+la journée, en prenant sa bougie dans l'antichambre, il se sentait
+l'envie de pleurer. En province, un garçon de café prend intérêt à vous,
+s'il vous arrive un accident en entrant dans son café. Mais si cet
+accident offre quelque chose de désagréable pour l'amour-propre, en vous
+plaignant, il répétera dix fois le mot qui vous torture. A Paris, on a
+l'attention de se cacher pour rire, mais vous êtes toujours un étranger.</p>
+
+<p>Nous passons sous silence une foule de petites aventures, qui eussent
+donné des ridicules à Julien, s'il n'eût pas été en quelque sorte
+au-dessous du ridicule. Une sensibilité folle lui faisait commettre des
+milliers de gaucheries. Tous ses plaisirs étaient de précaution: il
+tirait le pistolet tous les jours, il était un des bons élèves des plus
+fameux maîtres d'armes. Dès qu'il pouvait disposer d'un instant, au lieu
+de l'employer à lire comme autrefois, il courait au manège et demandait
+les chevaux les plus vicieux. Dans les promenades avec le maître du
+manège, il était presque régulièrement jeté par terre.</p>
+
+<p>Le marquis le trouvait commode à cause de son travail obstiné, de son
+silence, de son intelligence, et peu à peu, lui confia la suite de
+toutes les affaires un peu difficiles à débrouiller. Dans les moments où
+sa haute ambition lui laissait quelque relâche, le marquis faisait des
+affaires avec sagacité; à portée de savoir des nouvelles, il avait du
+bonheur à la Bourse. Il achetait des maisons, des bois; mais il prenait
+facilement de l'humeur. Il donnait des centaines de louis et plaidait
+pour des centaines de francs. Les hommes riches qui ont le c&oelig;ur haut
+cherchent dans les affaires de l'amusement et non des résultats. Le
+marquis avait besoin d'un chef d'état-major qui mît un ordre clair et
+facile à saisir dans toutes ses affaires d'argent.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Mole, quoique d'un caractère si mesuré, se moquait quelquefois
+de Julien. L'imprévu produit par la sensibilité est l'horreur des
+grandes dames; c'est l'antipode des convenances. Deux ou trois fois le
+marquis prit son parti: S'il est ridicule dans votre salon, il triomphe
+dans son bureau. Julien, de son côté, crut saisir le secret de la
+marquise. Elle daignait s'intéresser à tout dès qu'on annonçait le baron
+de La Joumate. C'était un être froid, à physionomie impassible. Il était
+petit, mince, laid, fort bien mis, passait sa vie au Château, et, en
+général, ne disait rien sur rien. Telle était sa façon de penser. M<sup>me</sup> de
+La Mole eût été passionnément heureuse pour la première fois de sa vie,
+si elle eût pu en faire le mari de sa fille.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI-2" id="CHAPITRE_VI-2"></a>CHAPITRE VI<br /><br />
+MANIÈRE DE PRONONCER</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Leur haute mission est de juger avec calme les petits événements de la
+vie journalière des peuples. Leur sagesse doit prévenir les grandes
+colères pour les petites causes, ou pour des événements que la voix de
+la renommée transfigure en les portant au loin.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>GRATIUS.</small></span></p></div>
+
+<p>Pour un nouveau débarqué, qui, par hauteur, ne faisait jamais de
+questions, Julien ne tomba pas dans de trop grandes sottises. Un jour,
+poussé dans un café de la rue Saint-Honoré, par une averse soudaine, un
+grand homme en redingote de castorine, étonné de son regard sombre le
+regarda à son tour, absolument comme jadis, à Besançon, l'amant de M<sup>lle</sup>
+Amanda.</p>
+
+<p>Julien s'était reproché trop souvent d'avoir laissé passer cette
+première insulte, pour souffrir ce regard. Il en demanda l'explication.
+L'homme en redingote lui adressa aussitôt les plus sales injures: tout
+ce qui était dans le café les entoura; les passants s'arrêtaient devant
+la porte. Par une précaution de provincial, Julien portait toujours des
+petits pistolets, sa main les serrait dans sa poche d'un mouvement
+convulsif. Cependant il fut sage, et se borna à répéter à son homme de
+minute en minute: <i>Monsieur votre adresse? je vous méprise.</i></p>
+
+<p>La constance avec laquelle il s'attachait à ces six mots finit par
+frapper la foule.</p>
+
+<p>Dame! il faut que l'autre qui parle tout seul lui donne son adresse.
+L'homme à la redingote, entendant cette décision souvent répétée, jeta
+au nez de Julien cinq ou six cartes. Aucune heureusement ne l'atteignit
+au visage, il s'était promis de ne faire usage de ses pistolets que dans
+le cas où il serait touché. L'homme s'en alla, non sans se retourner de
+temps en temps pour le menacer du poing et lui adresser des injures.</p>
+
+<p>Julien se trouva baigné de sueur. Ainsi il est au pouvoir du dernier des
+hommes de m'émouvoir à ce point! se disait-il avec rage. Comment tuer
+cette sensibilité si humiliante?</p>
+
+<p>Il eût voulu pouvoir se battre à l'instant. Mais une difficulté
+l'arrêtait. Dans tout ce grand Paris, où prendre un témoin? il n'avait
+pas un ami. Il avait eu plusieurs connaissances; mais toutes,
+régulièrement, au bout de six semaines de relations, s'éloignaient de
+lui. Je suis insociable, et m'en voilà cruellement puni, pensa-t-il.
+Enfin, il eut l'idée de chercher un ancien lieutenant du 96e, nommé
+Liévin, pauvre diable avec qui il faisait souvent des armes. Julien fut
+sincère avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux bien être votre témoin, dit Liévin, mais à une condition: si
+vous ne blessez pas votre homme, vous vous battrez avec moi, séance
+tenante.</p>
+
+<p>&mdash;Convenu, dit Julien en lui serrant la main avec enthousiasme; et ils
+allèrent chercher M. C. de Beauvoisis à l'adresse indiquée par ses
+billets, au fond du faubourg Saint-Germain.</p>
+
+<p>Il était sept heures du matin. Ce ne fut qu'en se faisant annoncer chez
+lui que Julien pensa que ce pouvait bien être le jeune parent de M<sup>me</sup> de
+Rênal, employé jadis à l'ambassade de Rome ou de Naples, et qui avait
+donné une lettre de recommandation au chanteur Geronimo.</p>
+
+<p>Julien avait remis à un grand valet de chambre une des cartes jetées la
+veille, et une des siennes.</p>
+
+<p>On le fit attendre, lui et son témoin, trois grands quarts d'heure;
+enfin ils furent introduits dans un appartement admirable d'élégance.
+Ils trouvèrent un grand jeune homme en redingote rose-orange et blanc,
+mis comme une poupée; ses traits offraient la perfection et
+l'insignifiance de la beauté grecque. Sa tête, remarquablement étroite,
+portait une pyramide de cheveux du plus beau blond. Ils étaient frisés
+avec beaucoup de soin, pas un cheveu ne dépassait l'autre. C'est pour se
+faire friser ainsi, pensa le lieutenant du 96e, que ce maudit fat nous a
+fait attendre. La robe de chambre bariolée, le pantalon du matin, tout,
+jusqu'aux pantoufles brodées, était correct et merveilleusement soigné.
+Sa physionomie, noble et vide, annonçait des idées convenables et rares
+l'idéal de l'homme aimable, l'horreur de l'imprévu et de la
+plaisanterie, beaucoup de gravité.</p>
+
+<p>Julien, auquel son lieutenant du 96<sup>e</sup> avait expliqué que se faire
+attendre si longtemps, après lui avoir jeté si grossièrement sa carte à
+la figure, était une offense de plus, entra brusquement chez M. de
+Beauvoisis. Il avait l'intention d'être insolent, mais il aurait bien
+voulu en même temps être de bon ton.</p>
+
+<p>Il fut si frappé de la douceur des manières de M. de Beauvoisis, de son
+air à la fois compassé, important et content de soi de l'élégance
+admirable de ce qui l'entourait, qu'il perdit en un clin d'&oelig;il toute
+idée d'être insolent. Ce n'était pas son homme de la veille. Son
+étonnement fut tel de rencontrer un être aussi distingué au lieu du
+grossier personnage rencontré au café, qu'il ne put trouver une seule
+parole. Il présenta une des cartes qu'on lui avait jetées.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon nom, dit l'homme à la mode, auquel l'habit noir de Julien
+dès sept heures du matin, inspirait assez peu de considération; mais je
+ne comprends pas, d'honneur...</p>
+
+<p>La manière de prononcer ces derniers mots rendit à Julien une partie de
+son humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour me battre avec vous, monsieur, et il expliqua d'un trait
+toute l'affaire.</p>
+
+<p>M. Charles de Beauvoisis, après y avoir mûrement pensé, était assez
+content de la coupe de l'habit noir de Julien. Il est de Staub, c'est
+clair, se disait-il en l'écoutant parler; ce gilet est de bon goût, ces
+bottes sont bien; mais, d'un autre côté, cet habit noir dès le grand
+matin!... Ce sera pour mieux échapper à la balle, se dit le chevalier de
+Beauvoisis.</p>
+
+<p>Dès qu'il se fut donné cette explication, il revint à une politesse
+parfaite, et presque d'égal à égal envers Julien. Le colloque fut assez
+long, l'affaire était délicate, mais enfin Julien ne put se refuser à
+l'évidence. Le jeune homme si bien né qu'il avait devant lui n'offrait
+aucun point de ressemblance avec le grossier personnage, qui la veille,
+l'avait insulté.</p>
+
+<p>Julien éprouvait une invincible répugnance à s'en aller, il faisait
+durer l'explication. Il observait la suffisance du chevalier de
+Beauvoisis, c'est ainsi qu'il s'était nommé en parlant de lui, choqué de
+ce que Julien l'appelait tout simplement monsieur.</p>
+
+<p>Il admirait sa gravité, mêlée d'une certaine fatuité modeste, mais qui
+ne l'abandonnait pas un seul instant. Il était étonné de sa manière
+singulière de remuer la langue en prononçant les mots... Mais enfin,
+dans tout cela, il n'y avait pas la plus petite raison de lui chercher
+querelle.</p>
+
+<p>Le jeune diplomate offrait de se battre avec beaucoup de grâce, mais
+l'ex-lieutenant du 96e, assis depuis une heure, les jambes écartées, les
+mains sur les cuisses, et les coudes en dehors, décida que son ami M.
+Sorel n'était point fait pour chercher une querelle d'Allemand à un
+homme, parce qu'on avait volé à cet homme ses billets de visite.</p>
+
+<p>Julien sortait de fort mauvaise humeur. La voiture du chevalier de
+Beauvoisis l'attendait dans la cour, devant le perron; par hasard,
+Julien leva les yeux et reconnut son homme de la veille dans le cocher.</p>
+
+<p>Le voir, le tirer par sa grande jaquette, le faire tomber de son siège
+et l'accabler de coups de cravache ne fut que l'affaire d'un instant.
+Deux laquais voulurent défendre leur camarade; Julien reçut des coups de
+poing: au même instant il arma un de ses petits pistolets et le tira sur
+eux; ils prirent la fuite. Tout cela fut l'affaire d'une minute.</p>
+
+<p>Le chevalier de Beauvoisis descendait l'escalier avec la gravité la plus
+plaisante, répétant avec sa prononciation de grand seigneur:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est ça? qu'est ça?</p>
+
+<p>Il était évidemment fort curieux, mais l'importance diplomatique ne lui
+permettait pas de marquer plus d'intérêt. Quand il sut de quoi il
+s'agissait, la hauteur le disputa encore dans ses traits au sang-froid
+légèrement badin qui ne doit jamais quitter une figure de diplomate.</p>
+
+<p>Le lieutenant du 96<sup>e</sup> comprit que M. de Beauvoisis avait envie de se
+battre; il voulut diplomatiquement aussi conserver à son ami les
+avantages de l'initiative.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le coup, s'écria-t-il, il y a là matière à duel!</p>
+
+<p>&mdash;Je le croirais assez, reprit le diplomate.</p>
+
+<p>&mdash;Je chasse ce coquin, dit-il à ses laquais; qu'un autre monte.</p>
+
+<p>On ouvrit la portière de la voiture: le chevalier voulut absolument en
+faire les honneurs à Julien et à son témoin. On alla chercher un ami de
+M. de Beauvoisis, qui indiqua une place tranquille. La conversation en
+allant fut vraiment bien. Il n'y avait de singulier que le diplomate en
+robe de chambre.</p>
+
+<p>Ces messieurs, quoique très nobles, pensa Julien, ne sont point
+ennuyeux comme les personnes qui viennent dîner chez M. de La Mole, et
+je vois pourquoi, ajouta-t-il un instant après ils se permettent d'être
+indécents. On parlait des danseuses que le public avait distinguées dans
+un ballet donné la veille. Ces messieurs faisaient allusion à des
+anecdotes piquantes que Julien et son témoin, le lieutenant du 96e,
+ignoraient absolument. Julien n'eut point la sottise de prétendre les
+savoir; il avoua de bonne grâce son ignorance. Cette franchise plut à
+l'ami du chevalier, il lui raconta ces anecdotes dans les plus grands
+détails, et fort bien.</p>
+
+<p>Une chose étonna infiniment Julien. Un reposoir que l'on construisait au
+milieu de la rue, pour la procession de la Fête-Dieu, arrêta un instant
+la voiture. Ces messieurs se permirent plusieurs plaisanteries; le curé,
+suivant eux, était fils d'un archevêque. Jamais chez le marquis de La
+Mole, qui voulait être duc, on n'eût osé prononcer un tel mot.</p>
+
+<p>Le duel fut fini en un instant: Julien eut une balle dans le bras, on le
+lui serra avec des mouchoirs; on les mouilla avec de l'eau-de-vie et le
+chevalier de Beauvoisis pria Julien très poliment de lui permettre de le
+reconduire chez lui dans la même voiture qui l'avait amené. Quand Julien
+indiqua l'hôtel de La Mole, il y eut échange de regards entre le jeune
+diplomate et son ami. Le fiacre de Julien était là, mais il trouvait la
+conversation de ces messieurs infiniment plus amusante que celle du bon
+lieutenant du 96e.</p>
+
+<p>Mon Dieu! un duel, n'est-ce que ça? pensait Julien. Que je suis heureux
+d'avoir retrouvé ce cocher! Quel serait mon malheur, si j'avais dû
+supporter encore cette injure dans un café! La conversation amusante
+n'avait presque pas été interrompue. Julien comprit alors que
+l'affectation diplomatique est bonne à quelque chose.</p>
+
+<p>L'ennui n'est donc point inhérent, se disait-il, à une conversation
+entre gens de haute naissance! Ceux-ci plaisantent de la procession de
+la Fête-Dieu, ils osent raconter et avec détails pittoresques des
+anecdotes fort scabreuses. Il ne leur manque absolument que le
+raisonnement sur la chose politique, et ce manque-là est plus que
+compensé par la grâce de leur ton et la parfaite justesse de leurs
+expressions. Julien se sentait une vive inclination pour eux. Que je
+serais heureux de les voir souvent!</p>
+
+<p>A peine se fut-on quitté, que le chevalier de Beauvoisis courut aux
+informations: elles ne furent pas brillantes.</p>
+
+<p>Il était fort curieux de connaître son homme; pouvait-il décemment lui
+faire une visite? Le peu de renseignements qu'il put obtenir n'étaient
+pas d'une nature encourageante.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est affreux! dit-il à son témoin. Il est impossible que
+j'avoue m'être battu avec un simple secrétaire de M. de La Mole, et
+encore parce que mon cocher m'a volé mes cartes de visite.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sûr qu'il y aurait dans tout cela possibilité de ridicule.</p>
+
+<p>Le soir même, le chevalier de Beauvoisis et son ami dirent partout que
+ce M. Sorel, d'ailleurs un jeune homme parfait, était fils naturel d'un
+ami intime du marquis de La Mole. Ce fait passa sans difficulté. Une
+fois qu'il fut établi, le jeune diplomate et son ami daignèrent faire
+quelques visites à Julien, pendant les quinze jours qu'il passa dans sa
+chambre. Julien leur avoua qu'il n'était allé qu'une fois en sa vie à
+l'Opéra.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est épouvantable, lui dit-on, on ne va que là; il faut que votre
+première sortie soit pour le <i>Comte Ory</i>.</p>
+
+<p>A l'Opéra, le chevalier de Beauvoisis le présenta au fameux chanteur
+Geronimo, qui avait alors un immense succès.</p>
+
+<p>Julien faisait presque la cour au chevalier; ce mélange de respect pour
+soi-même, d'importance mystérieuse et de fatuité de jeune homme
+l'enchantait. Par exemple le chevalier bégayait un peu, parce qu'il
+avait l'honneur de voir souvent un grand seigneur qui avait ce défaut.
+Jamais Julien n'avait trouvé réunis dans un seul être le ridicule qui
+amuse et la perfection des manières qu'un pauvre provincial doit
+chercher à imiter.</p>
+
+<p>On le voyait à l'Opéra avec le chevalier de Beauvoisis; cette liaison
+fit prononcer son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! lui dit un jour M. de La Mole, vous voilà donc le fils
+naturel d'un riche gentilhomme de Franche-Comté, mon ami intime?</p>
+
+<p>Le marquis coupa la parole à Julien, qui voulait protester qu'il n'avait
+contribué en aucune façon à accréditer ce bruit.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Beauvoisis n'a pas voulu s'être battu contre le fils d'un
+charpentier.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais, dit M. de La Mole; c'est à moi maintenant de
+donner de la consistance à ce récit, qui me convient. Mais j'ai une
+grâce à vous demander, et qui ne vous coûtera qu'une petite demi-heure
+de votre temps: tous les jours d'Opéra, à onze heures et demie, allez
+assister dans le vestibule à la sortie du beau monde. Je vous vois
+encore quelquefois des façons de province, il faudrait vous en défaire,
+d'ailleurs il n'est pas mal de connaître, au moins de vue, de grands
+personnages auprès desquels je puis un jour vous donner quelque mission.
+Passez au bureau de location pour vous faire reconnaître; on vous a
+donné les entrées.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII-2" id="CHAPITRE_VII-2"></a>CHAPITRE VII<br /><br />
+UNE ATTAQUE DE GOUTTE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Et j'eus de l'avancement, non pour mon mérite, mais parce que mon maître
+avait la goutte.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BERTOLOTTI.</small></span></p></div>
+
+<p>Le lecteur est peut-être surpris de ce ton libre et presque amical; nous
+avons oublié de dire que, depuis six semaines, le marquis était retenu
+chez lui par une attaque de goutte.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole et sa mère étaient à Hyères, auprès de la mère de la
+marquise. Le comte Norbert ne voyait son père que des instants, ils
+étaient fort bien l'un pour l'autre, mais n'avaient rien à se dire. M.
+de La Mole, réduit à Julien, fut étonné de lui trouver des idées. Il se
+faisait lire les journaux. Bientôt le jeune secrétaire fut en état de
+choisir les passages intéressants. Il y avait un journal nouveau que le
+marquis abhorrait; il avait juré de ne le jamais lire, et chaque jour en
+parlait. Julien riait et admirait la pauvreté du duel entre le pouvoir
+et une idée. Cette petitesse du marquis lui rendait tout le sang-froid
+qu'il était tenté de perdre en passant des soirées tête à tête avec un
+si grand seigneur. Le marquis, irrité contre le temps présent, se fit
+lire Tite-Live; la traduction improvisée sur le texte latin l'amusait.</p>
+
+<p>Un jour le marquis dit, avec ce ton de politesse excessive, qui souvent
+impatientait Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Permettez, mon cher Sorel, que je vous fasse cadeau d'un habit bleu:
+quand il vous conviendra de le prendre et de venir chez moi, vous serez,
+à mes yeux, le frère cadet du comte de Retz, c'est-à-dire le fils de mon
+ami le vieux duc.</p>
+
+<p>Julien ne comprenait pas trop de quoi il s'agissait; le soir même, il
+essaya une visite en habit bleu. Le marquis le traita comme un égal.
+Julien avait un c&oelig;ur digne de sentir la vraie politesse, mais il
+n'avait pas l'idée des nuances. Il eût juré, avant cette fantaisie du
+marquis, qu'il était impossible d'être reçu par lui avec plus
+d'égards. Quel admirable talent! se dit Julien; quand il se leva pour
+sortir, le marquis lui fit des excuses de ne pouvoir l'accompagner à
+cause de sa goutte.</p>
+
+<p>Cette idée singulière occupa Julien: se moquerait-il de
+moi? pensa-t-il. Il alla demander conseil à l'abbé Pirard, qui, moins
+poli que le marquis, ne lui répondit qu'en sifflant et parlant d'autre
+chose. Le lendemain matin, Julien se présenta au marquis, en habit noir,
+avec son portefeuille et ses lettres à signer. Il en fut reçu à
+l'ancienne manière. Le soir en habit bleu, ce fut un ton tout différent
+et absolument aussi poli que la veille.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous ne vous ennuyez pas trop dans les visites que vous avez
+la bonté de faire à un pauvre vieillard malade, lui dit le marquis, il
+faudrait lui parler de tous les petits incidents de votre vie, mais
+franchement et sans songer à autre chose qu'à raconter clairement et
+d'une façon amusante. Car il faut s'amuser continua le marquis; il n'y a
+que cela de réel dans la vie. Un homme ne peut pas me sauver la vie à la
+guerre tous les jours, ou me faire tous les jours cadeau d'un million;
+mais si j'avais Rivarol, ici, auprès de ma chaise longue, tous les jours
+il m'ôterait une heure de souffrances et d'ennui. Je l'ai beaucoup vu à
+Hambourg, pendant l'émigration.</p>
+
+<p>Et le marquis conta à Julien les anecdotes de Rivarol avec les
+Hambourgeois qui s'associaient quatre pour comprendre un bon mot.</p>
+
+<p>M. de La Mole, réduit à la société de ce petit abbé, voulut
+l'émoustiller. Il piqua d'honneur l'orgueil de Julien. Puisqu'on lui
+demandait la vérité, Julien résolut de tout dire; mais en taisant deux
+choses: son admiration fanatique pour un nom qui donnait de l'humeur au
+marquis, et la parfaite incrédulité qui n'allait pas trop bien à un
+futur curé. Sa petite affaire avec le chevalier de Beauvoisis arriva
+fort à propos. Le marquis rit aux larmes de la scène dans le café de la
+rue Saint-Honoré avec le cocher qui l'accablait d'injures sales. Ce fut
+l'époque d'une franchise parfaite dans les relations entre le maître et
+le protégé.</p>
+
+<p>M. de La Mole s'intéressa à ce caractère singulier. Dans les
+commencements, il caressait les ridicules de Julien, afin d'en jouir;
+bientôt il trouva plus d'intérêt à corriger tout doucement les fausses
+manières de voir de ce jeune homme. Les autres provinciaux qui arrivent
+à Paris admirent tout, pensait le marquis; celui-ci hait tout. Ils ont
+trop d'affectation, lui n'en a pas assez, et les sots le prennent pour
+un sot.</p>
+
+<p>L'attaque de goutte fut prolongée par les grands froids de l'hiver et
+dura plusieurs mois.</p>
+
+<p>On s'attache bien à un bel épagneul se disait le marquis, pourquoi
+ai-je tant de honte de m'attacher à ce petit abbé? il est original. Je
+le traite comme un fils, eh bien! où est l'inconvénient? Cette
+fantaisie, si elle dure me coûtera un diamant de cinq cents louis dans
+mon testament.</p>
+
+<p>Une fois que le marquis eut compris le caractère ferme de son protégé,
+chaque jour il le chargeait de quelque nouvelle affaire.</p>
+
+<p>Julien remarqua avec effroi qu'il arrivait à ce grand seigneur de lui
+donner des décisions contradictoires sur le même objet.</p>
+
+<p>Ceci pouvait le compromettre gravement. Julien ne travailla plus avec le
+marquis sans apporter un registre sur lequel il écrivait les décisions,
+et le marquis les paraphait. Julien avait pris un commis qui
+transcrivait les décisions relatives à chaque affaire sur un registre
+particulier. Ce registre recevait aussi la copie de toutes les lettres.</p>
+
+<p>Cette idée sembla d'abord le comble du ridicule et de l'ennui. Mais, en
+moins de deux mois, le marquis en sentit les avantages. Julien lui
+proposa de prendre un commis sortant de chez un banquier, et qui
+tiendrait en partie double le compte de toutes les recettes et de toutes
+les dépenses des terres que Julien était chargé d'administrer.</p>
+
+<p>Ces mesures éclaircirent tellement aux yeux du marquis ses propres
+affaires, qu'il put se donner le plaisir d'entreprendre deux ou trois
+nouvelles spéculations sans le secours de son prête-nom qui le volait.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez trois mille francs pour vous, dit-il un jour à son jeune
+ministre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, ma conduite peut être calomnie.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous faut-il donc? reprit le marquis avec humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Que vous veuilliez bien prendre un arrêté et l'écrire de votre main
+sur le registre; cet arrêté me donnera une somme de trois mille francs.
+Au reste, c'est M. l'abbé Pirard qui a eu l'idée de toute cette
+comptabilité. Le marquis, avec la mine ennuyée du marquis de Moncade,
+écoutant les comptes de M. Poisson, son intendant, écrivit la décision.</p>
+
+<p>Le soir, lorsque Julien paraissait en habit bleu, il n'était jamais
+question d'affaires. Les bontés du marquis étaient si flatteuses pour
+l'amour-propre toujours souffrant de notre héros, que bientôt, malgré
+lui, il éprouva une sorte d'attachement pour ce vieillard aimable. Ce
+n'est pas que Julien fût sensible, comme on l'entend à Paris; mais ce
+n'était pas un monstre, et personne, depuis la mort du vieux
+chirurgien-major, ne lui avait parlé avec tant de bonté. Il remarquait
+avec étonnement que le marquis avait pour son amour-propre des
+ménagements de politesse qu'il n'avait jamais trouvés chez le vieux
+chirurgien. Il comprit enfin que le chirurgien était plus fier de sa
+croix que le marquis de son cordon bleu. Le père du marquis était un
+grand seigneur.</p>
+
+<p>Un jour, à la fin d'une audience du matin, en habit noir et pour les
+affaires, Julien amusa le marquis, qui le retint deux heures, et voulut
+absolument lui donner quelques billets de banque que son prête-nom
+venait de lui apporter de la Bourse.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère, Monsieur le marquis, ne pas m'écarter du profond respect que
+je vous dois en vous suppliant de me permettre un mot.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Que Monsieur le marquis daigne souffrir que je refuse ce don. Ce n'est
+pas à l'homme en habit noir qu'il est adressé, et il gâterait tout à
+fait les façons que l'on a la bonté de tolérer chez l'homme en habit
+bleu.</p>
+
+<p>Il salua avec beaucoup de respect, et sortit sans regarder.</p>
+
+<p>Ce trait amusa le marquis. Il le conta le soir à l'abbé Pirard.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je vous avoue enfin une chose mon cher abbé. Je connais la
+naissance de Julien, et je vous autorise à ne pas me garder le secret
+sur cette confidence.</p>
+
+<p>Son procédé de ce matin est noble, pensa le marquis, et moi je
+l'anoblis.</p>
+
+<p>Quelque temps après, le marquis put enfin sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Allez passer deux mois à Londres, dit-il à Julien. Les courriers
+extraordinaires et autres vous porteront les lettres reçues par moi avec
+mes notes. Vous ferez les réponses et me les renverrez en mettant chaque
+lettre dans sa réponse. J'ai calculé que le retard ne sera que de cinq
+jours.</p>
+
+<p>En courant la poste sur la route de Calais, Julien s'étonnait de la
+futilité des prétendues affaires pour lesquelles on l'envoyait.</p>
+
+<p>Nous ne dirons point avec quel sentiment de haine et presque d'horreur,
+il toucha le sol anglais. On connaît sa folle passion pour Bonaparte. Il
+voyait dans chaque officier un sir Hudson Lowe, dans chaque grand
+seigneur un Lord Bathurst, ordonnant les infamies de Sainte-Hélène et en
+recevant la récompense par dix années de ministère.</p>
+
+<p>A Londres, il connut enfin la haute fatuité. Il s'était lié avec de
+jeunes seigneurs russes qui l'initièrent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes prédestiné, mon cher Sorel, lui disaient-ils vous avez
+naturellement cette mine froide et à mille lieues de la sensation
+présente, que nous cherchons tant à nous donner.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas compris votre siècle, lui disait le prince Korasoff:
+Faites toujours le contraire de ce qu'on attend de vous. Voilà,
+d'honneur, la seule religion de l'époque, ne soyez ni fou, ni affecté,
+car alors on attendrait de vous des folies et des affectations, et le
+précepte ne serait plus accompli.</p>
+
+<p>Julien se couvrit de gloire un jour dans le salon du duc de Fitz-Folke,
+qui l'avait engagé à dîner, ainsi que le prince Korasoff. On attendit
+pendant une heure. La façon dont Julien se conduisit, au milieu des
+vingt personnes qui attendaient, est encore citée parmi les jeunes
+secrétaires d'ambassade à Londres. Sa mine fut impayable.</p>
+
+<p>Il voulut voir, malgré les plaisanteries des dandys ses amis, le célèbre
+Philippe Vane, le seul philosophe que l'Angleterre ait eu depuis Locke.
+Il le trouva achevant sa septième année de prison. L'aristocratie ne
+badine pas en ce pays-ci, pensa Julien; de plus, Vane est déshonoré,
+vilipendé, etc.</p>
+
+<p>Julien le trouva gaillard; la rage de l'aristocratie le désennuyait.
+Voilà, se dit Julien en sortant de prison, le seul homme gai que j'aie
+vu en Angleterre.</p>
+
+<p><i>L'idée la plus utile aux tyrans est celle de Dieu</i>, lui avait dit Vane...</p>
+
+<p>Nous supprimons le reste du système comme cynique.</p>
+
+<p>A son retour:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée amusante m'apportez-vous d'Angleterre? lui dit M. de La
+Mole...</p>
+
+<p>Il se taisait.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle idée apportez-vous, amusante ou non? reprit le marquis
+vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Primo, dit Julien, l'Anglais le plus sage est fou une heure par jour;
+il est visité par le démon au suicide, qui est le dieu du pays.</p>
+
+<p>2º L'esprit et le génie perdent vingt-cinq pour cent de leur valeur en
+débarquant en Angleterre.</p>
+
+<p>3º Rien au monde n'est beau, admirable, attendrissant comme les paysages
+anglais.</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, dit le marquis:</p>
+
+<p>Primo pourquoi allez-vous dire, au bal chez l'ambassadeur de Russie,
+qu'il y a en France trois cent mille jeunes gens de vingt-cinq ans qui
+désirent passionnément la guerre? croyez-vous que cela soit obligeant
+pour les rois?</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait comment faire en parlant à nos grands diplomates, dit
+Julien. Ils ont la manie d'ouvrir des discussions sérieuses. Si l'on
+s'en tient aux lieux communs des journaux, on passe pour un sot. Si l'on
+se permet quelque chose de vrai et de neuf, ils sont étonnés, ne savent
+que répondre, et le lendemain matin, à sept heures, ils vous font dire
+par le premier secrétaire d'ambassade qu'on a été inconvenant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas mal, dit le marquis en riant. Au reste, je parie, monsieur l'homme
+profond, que vous n'avez pas deviné ce que vous êtes allé faire en
+Angleterre.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, reprit Julien; j'y ai été pour dîner une fois la
+semaine chez l'ambassadeur du roi, qui est le plus poli des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes allé chercher la croix que voilà, lui dit le marquis. Je ne
+veux pas vous faire quitter votre habit noir et je suis accoutumé au ton
+plus amusant que j'ai pris avec l'homme portant l'habit bleu. Jusqu'à
+nouvel ordre, entendez bien ceci: quand je verrai cette croix vous serez
+le fils cadet de mon ami le duc de Retz, qui sans s'en douter, est
+depuis six mois employé dans là diplomatie. Remarquez, ajouta le
+marquis, d'un air fort sérieux, et coupant court aux actions de grâces,
+que je ne veux point vous sortir de votre état. C'est toujours une faute
+et un malheur pour le protecteur comme pour le protégé. Quand mes procès
+vous ennuieront, ou que vous ne me conviendrez plus, je demanderai pour
+vous une bonne cure, comme celle de notre ami l'abbé Pirard, et n'en de
+plus, ajouta le marquis d'un ton fort sec.</p>
+
+<p>&mdash;Cette croix mit à l'aise l'orgueil de Julien; il parla beaucoup plus.
+Il se crut moins souvent offensé et pris de mire par ces propos,
+susceptibles de quelque explication peu polie et qui, dans une
+conversation animée, peuvent échapper à tout le monde.</p>
+
+<p>Cette croix lui valut une singulière visite; ce fut celle de M. le baron
+de Valenod, qui venait à Paris remercier le ministère de sa baronnie et
+s'entendre avec lui. Il allait être nommé maire de Verrières en
+remplacement de M. de Rênal destitué.</p>
+
+<p>Julien rit bien, intérieurement, quand M. de Valenod lui fit entendre
+qu'on venait de découvrir que M. de Rênal était un jacobin. Le fait est
+que, dans une réélection générale qu'on préparait pour la Chambre des
+députés, le nouveau baron était le candidat du ministère, et au grand
+collège du département, à la vérité fort ultra, c'était M. de Rênal qui
+était porté par les libéraux.</p>
+
+<p>Ce fut en vain que Julien essaya de savoir quelque chose de M<sup>me</sup> de
+Rênal; le baron parut se souvenir de leur ancienne rivalité, et fut
+impénétrable. Il finit par demander à Julien la voix de son père dans
+les élections qui allaient avoir lieu. Julien promit d'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez, Monsieur le chevalier, me présenter à M. le marquis de
+La Mole.</p>
+
+<p>En effet, <i>je le devrais</i>, pensa Julien; mais un tel coquin!...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, répondit-il, je suis un trop petit garçon à l'hôtel de La
+Mole pour prendre sur moi de présenter.</p>
+
+<p>Julien disait tout au marquis; le soir il lui conta la prétention du
+Valenod, ainsi que ses faits et gestes depuis 1814.</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement, reprit M. de La Mole, d'un air fort sérieux, vous me
+présenterez demain le nouveau baron, mais je l'invite à dîner pour
+après-demain. Ce sera un de nos nouveaux préfets.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, reprit Julien froidement, je demande la place de directeur
+du dépôt de mendicité pour mon père.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure dit le marquis en reprenant l'air gai; accordé; je
+m'attendais à des moralités. Vous vous formez.</p>
+
+<p>Julien apprit par M. de Valenod que le titulaire du bureau de loterie de
+Verrières venait de mourir, Julien trouva plaisant de donner cette place
+à M. de Cholin, ce vieil imbécile dont jadis il avait ramassé la
+pétition dans la chambre de M. de La Mole. Le marquis rit de bon c&oelig;ur
+de la pétition que Julien récita en lui faisant signer la lettre qui
+demandait cette place au ministre des finances.</p>
+
+<p>A peine M. de Cholin nommé, Julien apprit que cette place avait été
+demandée par la députation du département pour M. Gros, le célèbre
+géomètre: cet homme généreux n'avait que quatorze cents francs de rente,
+et chaque année prêtait six cents francs au titulaire qui venait de
+mourir, pour l'aider à élever sa famille.</p>
+
+<p>Julien fut étonné de ce qu'il avait fait. Cette famille du mort, comment
+vit-elle aujourd'hui? Cette idée lui serra le c&oelig;ur. Ce n'est rien, se
+dit-il; il faudra en venir à bien d'autres injustices, si je veux
+parvenir, et encore savoir les cacher sous de belles paroles
+sentimentales: pauvre M. Gros! c'est lui qui méritait la croix, c'est
+moi qui l'ai, et je dois agir dans le sens du gouvernement qui me la
+donne.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII-2" id="CHAPITRE_VIII-2"></a>CHAPITRE VIII<br /><br />
+QUELLE EST LA DÉCORATION QUI DISTINGUE?</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Ton eau ne me rafraîchit pas, dit le génie altéré.&mdash;C'est pourtant le
+puits le plus frais de tout le Diar-Békir.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>PELLICO.</small></span></p></div>
+
+<p>Un jour Julien revenait de la charmante terre de Villequier, sur les
+bords de la Seine, que M. de La Mole voyait avec intérêt, parce que, de
+toutes les siennes, c'était la seule qui eût appartenu au célèbre
+Boniface de La Mole. Il trouva à l'hôtel la marquise et sa fille, qui
+arrivaient d'Hyères.</p>
+
+<p>Julien était un dandy maintenant, et comprenait l'art de vivre à Paris.
+Il fut d'une froideur parfaite envers M<sup>lle</sup> de La Mole. Il parut n'avoir
+gardé aucun souvenir des temps où elle lui demandait si gaiement des
+détails sur sa manière de tomber de cheval avec grâce.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole le trouva grandi et pâli. Sa taille, sa tournure
+n'avaient plus rien du provincial; il n'en était pas ainsi de sa
+conversation; on y remarquait encore trop de sérieux, trop de positif.
+Malgré ces qualités raisonnables, grâce à son orgueil, elle n'avait rien
+de subalterne, on sentait seulement qu'il regardait encore trop de choses
+comme importantes. Mais on voyait qu'il était homme à soutenir son
+dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il manque de légèreté, mais non pas d'esprit, dit M<sup>lle</sup> de La Mole à
+son père, en plaisantant avec lui sur la croix qu'il avait donnée à
+Julien. Mon frère vous l'a demandée pendant dix-huit mois, et c'est un
+La Mole!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais Julien a de l'imprévu, c'est ce qui n'est jamais arrivé au
+La Mole dont vous me parlez.</p>
+
+<p>On annonça M. le duc de Retz.</p>
+
+<p>Mathilde se sentit saisie d'un bâillement irrésistible; à le voir, il
+lui semblait qu'elle reconnaissait les antiques dorures et les anciens
+habitués du salon paternel. Elle se faisait une image parfaitement
+ennuyeuse de la vie qu'elle allait reprendre à Paris. Et cependant, à
+Hyères, elle regrettait Paris.</p>
+
+<p>Et pourtant j'ai dix-neuf ans! pensait-elle; c'est l'âge du bonheur,
+disent tous ces nigauds à tranches dorées. Elle regardait huit ou dix
+volumes de poésies nouvelles accumulés, pendant le voyage de Provence,
+sur la consolé du salon. Elle avait le malheur d'avoir plus d'esprit que
+MM. de Croisenois, de Caylus, de Luz et ses autres amis. Elle se
+figurait tout ce qu'ils allaient lui dire sur le beau ciel de la
+Provence, la poésie, le midi, etc., etc.</p>
+
+<p>Ces yeux si beaux, où respiraient l'ennui le plus profond et, pis encore
+le désespoir de trouver le plaisir s'arrêtèrent sur Julien. Du moins, il
+n'était pas exactement comme un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sorel, dit-elle avec cette voix vive, brève et qui n'a rien
+de féminin, qu'emploient les jeunes femmes de la haute classe, Monsieur
+Sorel, venez-vous ce soir au bal de M. de Retz?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je n'ai pas eu l'honneur d'être présenté à M. le duc.
+(On eût dit que ces mots et ce titre écorchaient la bouche du provincial
+orgueilleux.)</p>
+
+<p>&mdash;Il a chargé mon frère de vous amener avec lui; et, si vous y étiez
+venu, vous m'auriez donné des détails sur la terre de Villequier, il est
+question d'y aller au printemps. Je voudrais savoir si le château est
+logeable, et si les environs sont aussi jolis qu'on le dit. Il y a tant
+de réputations usurpées!</p>
+
+<p>Julien ne répondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Venez au bal avec mon frère, ajouta-t-elle d'un ton fort sec.</p>
+
+<p>Julien salua avec respect. Ainsi, même au milieu du bal, je dois des
+comptes à tous les membres de la famille; ne suis-je pas payé comme
+homme d'affaires? Sa mauvaise humeur ajouta: Dieu sait encore si ce que
+je dirai à la fille ne contrariera pas les projets du père, du frère, de
+la mère! C'est une véritable cour de prince souverain. Il faudrait y
+être d'une nullité parfaite, et cependant ne donner à personne le droit
+de se plaindre.</p>
+
+<p>Que cette grande fille me déplaît! pensa-t-il en regardant marcher M<sup>lle</sup>
+de La Mole, que sa mère avait appelée pour la présenter à plusieurs
+femmes de ses amies. Elle outre toutes les modes; sa robe lui tombe des
+épaules... elle est encore plus pâle qu'avant son voyage... Quels
+cheveux sans couleur, à force d'être blonds; on dirait que le jour passe
+à travers!... Que de hauteur dans cette façon de saluer, dans ce regard!
+quels gestes de reine!</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole venait d'appeler son frère, au moment où il quittait le
+salon.</p>
+
+<p>Le comte Norbert s'approcha de Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Sorel, lui dit-il, où voulez-vous que je vous prenne à minuit
+pour le bal de M. de Retz? Il m'a chargé expressément de vous amener.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien à qui je dois tant de bontés, répondit Julien, en saluant
+jusqu'à terre.</p>
+
+<p>Sa mauvaise humeur, ne pouvant rien trouver à reprendre au ton de
+politesse et même d'intérêt avec lequel Norbert lui avait parlé, se mit
+à s'exercer sur la réponse que lui, Julien, avait faite à ce mot
+obligeant. Il y trouvait une nuance de bassesse.</p>
+
+<p>Le soir, en arrivant au bal, il fut frappé de la magnificence de l'hôtel
+de Retz. La cour d'entrée était couverte d'une immense tente de coutil
+cramoisi avec des étoiles en or: rien de plus élégant. Au-dessous de
+cette tente, la cour était transformée en un bois d'orangers et de
+lauriers-roses en fleurs. Comme on avait eu soin d'enterrer suffisamment
+les vases, les lauriers et les orangers avaient l'air de sortir de
+terre. Le chemin que parcouraient les voitures était sablé.</p>
+
+<p>Cet ensemble parut extraordinaire à notre provincial. Il n'avait pas
+l'idée d'une telle magnificence; en un instant, son imagination émue fut
+à mille lieues de la mauvaise humeur. Dans la voiture, en venant au bal,
+Norbert était heureux, et lui voyait tout en noir; à peine entrés dans
+la cour, les rôles changèrent.</p>
+
+<p>Norbert n'était sensible qu'à quelques détails, qui, au milieu de tant
+de magnificence, n'avaient pu être soignés. Il évaluait la dépense de
+chaque chose et, à mesure qu'il arrivait à un total élevé, Julien
+remarqua qu'il s'en montrait presque jaloux et prenait de l'humeur.</p>
+
+<p>Pour lui, il arriva séduit, admirant et presque timide à force
+d'émotion, dans le premier des salons où l'on dansait. On se pressait à
+la porte du second et la foule était si grande, qu'il lui fut impossible
+d'avancer. La décoration de ce second salon représentait l'Alhambra de
+Grenade.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la reine du bal, il faut en convenir, disait un jeune homme à
+moustaches, dont l'épaule entrait dans la poitrine de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Fourmont, qui tout l'hiver a été la plus jolie, lui répondait son
+voisin, s'aperçoit qu'elle descend à la seconde place; vois son air
+singulier.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment elle met toutes voiles dehors pour plaire. Vois, vois ce
+sourire gracieux au moment où elle figure seule dans cette contredanse.
+C'est, d'honneur impayable.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> de La Mole a l'air d'être maîtresse du plaisir que lui fait son
+triomphe, dont elle s'aperçoit fort bien. On dirait qu'elle craint de
+plaire à qui lui parle.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien! voilà l'art de séduire.</p>
+
+<p>Julien faisait de vains efforts pour apercevoir cette femme séduisante:
+sept ou huit hommes plus grands que lui l'empêchaient de la voir.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a bien de la coquetterie dans cette retenue si noble, reprit le
+jeune homme à moustaches.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces grands yeux bleus qui s'abaissent si lentement au moment où
+l'on dirait qu'ils sont sur le point de se trahir, reprit le voisin. Ma
+foi, rien de plus habile.</p>
+
+<p>&mdash;Vois comme auprès d'elle la belle Fourmont a l'air commun, dit un
+troisième.</p>
+
+<p>&mdash;Cet air de retenue veut dire: Que d'amabilité je déploierais pour
+vous, si vous étiez l'homme digne de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Et qui peut être digne de la sublime Mathilde? dit le premier; quelque
+prince souverain, beau, spirituel bien fait, un héros à la guerre, et
+âgé de vingt ans tout au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils naturel de l'empereur de Russie... auquel, en faveur de ce
+mariage, on ferait une souveraineté; ou tout simplement le comte de
+Thaler, avec son air de paysan habillé...</p>
+
+<p>La porte fut dégagée, Julien put entrer.</p>
+
+<p>Puisqu'elle passe pour si remarquable aux yeux de ces poupées, elle
+vaut la peine que je l'étudie, pensa-t-il. Je comprendrai quelle est la
+perfection pour ces gens-là.</p>
+
+<p>Comme il la cherchait des yeux, Mathilde le regarda. Mon devoir
+m'appelle, se dit Julien; mais il n'y avait plus d'humeur que dans son
+expression. La curiosité le faisait avancer avec un plaisir que la robe,
+fort basse des épaules, de Mathilde augmenta bien vite, à la vérité
+d'une manière peu flatteuse pour son amour-propre. Sa beauté a de la
+jeunesse, pensa-t-il. Cinq ou six jeunes gens, parmi lesquels Julien
+reconnut ceux qu'il avait entendus à la porte, étaient entre elle et
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous monsieur, qui avez été ici tout l'hiver, lui dit-elle, n'est-il
+pas vrai que ce bal est le plus joli de la saison?</p>
+
+<p>Il ne répondait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce quadrille de Coulon me semble admirable et ces dames le dansent
+d'une façon parfaite.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se retournèrent pour voir quel était l'homme heureux
+dont on voulait absolument avoir une réponse. Elle ne fut pas
+encourageante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais être un bon juge, mademoiselle; je passe ma vie à
+écrire: c'est le premier bal de cette magnificence que j'aie vu.</p>
+
+<p>Les jeunes gens à moustaches furent scandalisés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un sage, Monsieur Sorel, reprit-on avec un intérêt plus
+marqué; vous voyez tous ces bals, toutes ces fêtes, comme un philosophe,
+comme J.-J. Rousseau. Ces folies vous étonnent sans vous séduire.</p>
+
+<p>Un mot venait d'éteindre l'imagination de Julien, et de chasser de son
+c&oelig;ur toute illusion. Sa bouche prit l'expression d'un dédain un peu
+exagéré peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;J.-J. Rousscau, répondit-il, n'est à mes yeux qu'un sot, lorsqu'il
+s'avise de juger le grand monde; il ne le comprenait pas, et y portait
+le c&oelig;ur d'un laquais parvenu.</p>
+
+<p>&mdash;Il a fait le <i>Contrat Social</i>, dit Mathilde du ton de la vénération.</p>
+
+<p>&mdash;Tout en prêchant la république et le renversement des dignités
+monarchiques, ce parvenu est ivre de bonheur, si un duc change la
+direction de sa promenade après dîner, pour accompagner un de ses amis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le duc de Luxembourg à Montmorency accompagne un M. Coindet
+du côté de Paris..., reprit M<sup>lle</sup> de La Mole avec le plaisir et l'abandon
+de la première jouissance de pédanterie. Elle était ivre de son savoir à
+peu près comme l'académicien qui découvrit l'existence du roi Feretrius.
+L'&oelig;il de Julien resta pénétrant et sévère. Mathilde avait eu un moment
+d'enthousiasme, la froideur de son <i>partner</i> la déconcerta profondément.
+Elle fut d'autant plus étonnée, que c'était elle qui avait coutume de
+produire cet effet-là sur les autres.</p>
+
+<p>Dans ce moment, le marquis de Croisenois s'avançait avec empressement
+vers M<sup>lle</sup> de La Mole. Il fut un instant à trois pas d'elle, sans pouvoir
+pénétrer à cause de la foule. Il la regardait en souriant de l'obstacle.
+La jeune marquise de Rouvray était près de lui: c'était une cousine de
+Mathilde. Elle donnait le bras à son mari, qui ne l'était que depuis
+quinze jours. Le marquis de Rouvray, fort jeune aussi, avait tout
+l'amour niais qui prend un homme qui, faisant un mariage de convenance
+uniquement arrangé par les notaires, trouve une personne parfaitement
+belle. M. de Rouvray allait être duc à la mort d'un oncle fort âgé.</p>
+
+<p>Pendant que le marquis de Croisenois, ne pouvant percer la foule,
+regardait Mathilde d'un air riant elle arrêtait ses grands yeux, d'un
+bleu céleste, sur lui et ses voisins. Quoi de plus plat, se dit-elle que
+tout ce groupe! Voilà Croisenois qui prétend m'épouser, il est doux,
+poli, il a des manières parfaites comme M. de Rouvray. Sans l'ennui
+qu'ils donnent ces messieurs seraient fort aimables. Lui aussi me suivra
+au bal avec cet air borné et content. Un an après le mariage, ma
+voiture, mes chevaux, mes robes, mon château à vingt lieues de Paris,
+tout cela sera aussi bien que possible tout à fait ce qu'il faut pour
+faire périr d'envie une parvenue, une comtesse de Roiville par exemple;
+et après?...</p>
+
+<p>Mathilde s'ennuyait en espoir. Le marquis de Croisenois parvint à
+l'approcher, et lui parlait, mais elle rêvait sans l'écouter. Le bruit
+de ses paroles se confondait pour elle avec le bourdonnement du bal.
+Elle suivait de l'&oelig;il machinalement Julien, qui s'était éloigné d'un
+air respectueux, mais fier et mécontent. Elle aperçut dans un coin, loin
+de la foule circulante, le comte Altamira, condamné à mort dans son
+pays, que le lecteur connaît déjà. Sous Louis XIV, une de ses parentes
+avait épousé un prince de Conti; ce souvenir le protégeait un peu contre
+la police de la congrégation.</p>
+
+<p>Je ne vois que la condamnation à mort qui distingue un homme, pensa
+Mathilde, c'est la seule chose qui ne s'achète pas.</p>
+
+<p>Ah! c'est un bon mot que je viens de me dire! quel dommage qu'il ne
+soit pas venu de façon à m'en faire honneur. Mathilde avait trop de goût
+pour amener dans la conversation un bon mot fait d'avance, mais elle
+avait aussi trop de vanité pour ne pas être enchantée d'elle-même. Un
+air de bonheur remplaça dans ses traits l'apparence de l'ennui. Le
+marquis de Croisenois, qui lui parlait toujours, crut entrevoir le
+succès, et redoubla de faconde.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'un méchant pourrait objecter à mon bon mot? se dit
+Mathilde. Je répondrais au critique: Un titre de baron, de vicomte, cela
+s'achète; une croix, cela se donne; mon frère vient de l'avoir,
+qu'a-t-il fait? un grade, cela s'obtient. Dix ans de garnison, ou un
+parent ministre de la guerre, et l'on est chef d'escadron comme Norbert.
+Une grande fortune!... c'est encore ce qu'il y a de plus difficile et
+par conséquent de plus méritoire. Voilà ce qui est drôle! c'est le
+contraire de tout ce que disent les livres... Eh bien! pour la fortune,
+on épouse la fille de M. Rothschild.</p>
+
+<p>Réellement mon mot a de la profondeur. La condamnation à mort est
+encore la seule chose que l'on ne soit pas avisé de solliciter.</p>
+
+<p>&mdash;Connaissez-vous le comte Altamira? dit-elle à M. de Croisenois.</p>
+
+<p>Elle avait l'air de revenir de si loin, et cette question avait si peu
+de rapport avec tout ce que le pauvre marquis lui disait depuis cinq
+minutes, que son amabilité en fut déconcertée. C'était pourtant un homme
+d'esprit et fort renommé comme tel.</p>
+
+<p>Mathilde a de la singularité, pensa-t-il; c'est un inconvénient, mais
+elle donne une si belle position sociale à son mari! Je ne sais comment
+fait ce marquis de La Mole; il est lié avec ce qu'il y a de mieux dans
+toutes les nuances, c'est un homme qui ne peut sombrer. Et d'ailleurs,
+cette singularité de Mathilde peut passer pour du génie. Avec une haute
+naissance et beaucoup de fortune le génie n'est point un ridicule, et
+alors quelle distinction! Elle a si bien d'ailleurs, quand elle veut, ce
+mélange d'esprit, de caractère et d'à-propos, qui fait l'amabilité
+parfaite... Comme il est difficile de faire bien deux choses à la fois,
+le marquis répondait à Mathilde d'un air vide et comme récitant une
+leçon:</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne connaît ce pauvre Altamira? Et il lui faisait l'histoire de sa
+conspiration, ridicule, absurde.</p>
+
+<p>&mdash;Très absurde! dit Mathilde, comme se parlant à elle-même, mais il a
+agi. Je veux voir un homme; amenez-le-moi, dit-elle au marquis très
+choqué.</p>
+
+<p>Le comte Altamira était un des admirateurs les plus déclarés de l'air
+hautain et presque impertinent de M<sup>lle</sup> de La Mole, elle était suivant
+lui l'une des plus belles personnes de Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle serait belle sur un trône! dit-il à M. de Croisenois, et il
+se laissa amener sans difficulté.</p>
+
+<p>Il ne manque pas de gens dans le monde qui veulent établir que rien
+n'est de mauvais ton comme une conspiration; cela sent le jacobin. Et
+quoi de plus laid que le jacobin sans succès?</p>
+
+<p>Le regard de Mathilde se moquait du libéralisme d'Altamira avec M. de
+Croisenois, mais elle l'écoutait avec plaisir.</p>
+
+<p>Un conspirateur au bal, c'est un joli contraste, pensait-elle. Elle
+trouvait à celui-ci, avec ses moustaches noires, la figure du lion quand
+il se repose; mais elle s'aperçut bientôt que son esprit n'avait qu'une
+attitude: <i>l'utilité, l'admiration pour l'utilité</i>.</p>
+
+<p>Excepté ce qui pouvait donner à son pays le gouvernement de deux
+Chambres, le jeune comte trouvait que rien n'était digne de son
+attention. Il quitta avec plaisir Mathilde, la plus séduisante personne
+du bal, parce qu'il vit entrer un général péruvien.</p>
+
+<p>Désespérant de l'Europe, le pauvre Altamira en était réduit à penser
+que, quand les États de l'Amérique méridionale seront forts et
+puissants, ils pourront rendre à l'Europe la liberté que Mirabeau leur a
+envoyée. Un tourbillon de jeunes gens à moustaches s'était approché de
+Mathilde. Elle avait bien vu qu'Altamira n'était pas séduit, et se
+trouvait piquée de son départ; elle voyait son &oelig;il noir briller en
+parlant au général péruvien. M<sup>lle</sup> de La Mole promenait ses regards sur
+les jeunes Français avec ce sérieux profond qu'aucune de ses rivales ne
+pouvait imiter. Lequel d'entre eux, pensait-elle, pourrait se faire
+condamner à mort, en lui supposant même toutes les chances favorables?</p>
+
+<p>Ce regard singulier flattait ceux qui avaient peu d'esprit, mais
+inquiétait les autres. Ils redoutaient l'explosion de quelque mot
+piquant et de réponse difficile.</p>
+
+<p>Une haute naissance donne cent qualités dont l'absence m'offenserait,
+je le vois par l'exemple de Julien, pensait Mathilde, mais elle étiole
+ces qualités de l'âme qui font condamner à mort.</p>
+
+<p>En ce moment, quelqu'un disait près d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Ce comte Altamira est le second fils du prince de San Nazaro-Pimentel;
+c'est un Pimentel qui tenta de sauver Conradin, décapité en 1268. C'est
+l'une des plus nobles familles de Naples.</p>
+
+<p>Voilà, se dit Mathilde, qui prouve joliment ma maxime La haute
+naissance ôte la force de caractère sans laquelle on ne se fait point
+condamner à mort! Je suis donc prédestinée à déraisonner ce soir.
+Puisque je ne suis qu'une femme comme une autre, eh bien, il faut
+danser. Elle céda aux instances du marquis de Croisenois, qui depuis une
+heure sollicitait une galope. Pour se distraire de son malheur en
+philosophie, Mathilde voulut être parfaitement séduisante, M. de
+Croisenois fut ravi.</p>
+
+<p>Mais ni la danse, ni le désir de plaire à l'un des plus jolis hommes de
+la cour, rien ne put distraire Mathilde. Il était impossible d'avoir
+plus de succès. Elle était la reine du bal, elle le voyait, mais avec
+froideur.</p>
+
+<p>Quelle vie effacée je vais passer avec un être tel que Croisenois! se
+disait-elle, comme il la ramenait à sa place une heure après... Où est
+le plaisir pour moi, ajouta-t-elle tristement, si, après six mois
+d'absence, je ne le trouve pas au milieu d'un bal, qui fait l'envie de
+toutes les femmes de Paris? Et encore, j'y suis environnée des hommages
+d'une société que je ne puis pas imaginer mieux composée. Il n'y a ici
+de bourgeois que quelques pairs et un ou deux Julien peut-être. Et
+cependant, ajoutait-elle avec une tristesse croissante, quels avantages
+le sort ne m'a-t-il pas donnés: illustration, fortune jeunesse! hélas!
+tout, excepté le bonheur.</p>
+
+<p>Les plus douteux de mes avantages sont encore ceux dont ils m'ont parlé
+toute la soirée. L'esprit, j'y crois, car je leur fais peur évidemment à
+tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de cinq minutes de
+conversation, ils arrivent tout hors d'haleine, et comme faisant une
+grande découverte, à une chose que je leur répète depuis une heure. Je
+suis belle, j'ai cet avantage pour lequel M<sup>me</sup> de Staël eût tout
+sacrifié, et pourtant il est de fait que je meurs d'ennui. Y a-t-il une
+raison pour que je m'ennuie moins, quand j'aurai changé mon nom pour
+celui du marquis de Croisenois?</p>
+
+<p>Mais, mon Dieu! ajouta-t-elle presque avec l'envie de pleurer, n'est-ce
+pas un homme parfait? c'est le chef-d'&oelig;uvre de l'éducation de ce
+siècle; on ne peut le regarder sans qu'il trouve une chose aimable, et
+même spirituelle, à vous dire, il est brave... Mais ce Sorel est
+singulier, se dit-elle, et son &oelig;il quittait l'air morne pour l'air
+fâché. Je l'ai averti que j'avais à lui parler, et il ne daigne pas
+reparaître!</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX-2" id="CHAPITRE_IX-2"></a>CHAPITRE IX<br /><br />
+LE BAL</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le luxe des toilettes, l'éclat des bougies, les parfums; tant de jolis
+bras, de belles épaules! des bouquets! des airs de Rossini qui enlèvent,
+des peintures de Cicéri! Je suis hors de moi!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>Voyages d'Uzeri.</small></span></p></div>
+
+<p>&mdash;Vous avez de l'humeur, lui dit la marquise de La Mole, je vous en
+avertis, c'est de mauvaise grâce au bal.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me sens que mal à la tête, répondit Mathilde d'un air
+dédaigneux, il fait trop chaud ici.</p>
+
+<p>A ce moment, comme pour justifier M<sup>lle</sup> de La Mole le vieux baron de
+Tolly se trouva mal et tomba; on fut obligé de l'emporter. On parla
+d'apoplexie, ce fut un événement désagréable.</p>
+
+<p>Mathilde ne s'en occupa point. C'était un parti pris, chez elle, de ne
+regarder jamais les vieillards et tous les êtres reconnus pour dire des
+choses tristes.</p>
+
+<p>Elle dansa pour échapper à la conversation sur l'apoplexie, qui même
+n'en était pas une, car le surlendemain le baron reparut.</p>
+
+<p>Mais M. Sorel ne vient point, se dit-elle encore, après qu'elle eut
+dansé. Elle le cherchait presque des yeux, lorsqu'elle l'aperçut dans un
+autre salon. Chose étonnante, il semblait avoir perdu ce ton de froideur
+impassible qui lui était si naturel; il n'avait plus l'air anglais.</p>
+
+<p>Il cause avec le comte Altamira, mon condamné à mort! se dit Mathilde.
+Son &oelig;il est plein d'un feu sombre il a la tournure d'un prince déguisé,
+son regard à redoublé d'orgueil.</p>
+
+<p>Julien se rapprochait de la place où elle était, toujours causant avec
+Altamira, elle le regardait fixement étudiant ses traits pour y chercher
+ces hautes qualités qui peuvent valoir à un homme l'honneur d'être
+condamné à mort.</p>
+
+<p>Comme il passait près d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, disait-il au comte Altamira, Danton était un homme!</p>
+
+<p>O ciel! serait-il un Danton, se dit Mathilde, mais il a une figure si
+noble, et ce Danton était si horriblement laid un boucher, je crois.
+Julien était encore assez près d'elle, elle n'hésita pas à l'appeler,
+elle avait la conscience et l'orgueil de faire une question
+extraordinaire pour une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Danton n'était-il pas un boucher? lui dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, aux yeux de certaines personnes, lui répondit Julien, avec
+l'expression du mépris le plus mal déguisé, et l'&oelig;il encore enflammé de
+sa conversation avec Altamira mais malheureusement pour les gens bien
+nés, il était avocat à Méry-sur-Seine; c'est-à-dire, mademoiselle,
+ajouta-t-il d'un air méchant, qu'il a commencé comme plusieurs pairs que
+je vois ici. Il est vrai que Danton avait un désavantage énorme aux yeux
+de la beauté, il était fort laid.</p>
+
+<p>Ces derniers mots furent dits rapidement, d'un air extraordinaire et
+assurément fort peu poli.</p>
+
+<p>Julien attendit un instant, le haut du corps légèrement penché, et avec
+un air orgueilleusement humble. Il semblait dire: Je suis payé pour
+vous répondre, et je vis de mon salaire. Il ne daignait pas lever l'&oelig;il
+sur Mathilde. Elle, avec ses beaux yeux ouverts extraordinairement et
+fixés sur lui, avait l'air de son esclave. Enfin, comme le silence
+continuait, il la regarda ainsi qu'un valet regarde son maître, afin de
+prendre des ordres. Quoique ses veux rencontrassent en plein ceux de
+Mathilde, toujours fixés sur lui avec un regard étrange, il s'éloigna
+avec un empressement marqué.</p>
+
+<p>Lui, qui est réellement si beau se dit enfin Mathilde sortant de sa
+rêverie, faire un tel éloge de la laideur! Jamais de retour sur
+lui-même! Il n'est pas comme Caylus ou Croisenois. Ce Sorel a quelque
+chose de l'air que prend mon père quand il fait si bien Napoléon au
+bal. Elle avait tout à fait oublié Danton. Décidément ce soir, je
+m'ennuie. Elle saisit le bras de son frère, et, à son grand chagrin, le
+força de faire un tour dans le bal. L'idée lui vint de suivre la
+conversation du condamné à mort avec Julien.</p>
+
+<p>La foule était énorme. Elle parvint cependant à les rejoindre au moment
+où, à deux pas devant elle, Altamira s'approchait d'un plateau pour
+prendre une glace. Il parlait à Julien, le corps à demi tourné. Il vit
+un bras d'habit brodé qui prenait une glace à côté de la sienne. La
+broderie sembla exciter son attention; il se retourna tout à fait pour
+voir le personnage à qui appartenait ce bras. A l'instant, ces yeux
+noirs, si nobles et si naïfs prirent une légère expression de dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez cet homme, dit-il assez bas à Julien; c'est le prince
+d'Araceli, ambassadeur de ***. Ce matin il a demandé mon extradition à
+votre ministre des affaires étrangères de France, M. de Nerval. Tenez,
+le voilà là-bas, qui joue au whist. M. de Nerval est assez disposé à me
+livrer, car nous vous avons donné deux ou trois conspirateurs en 1862.
+Si l'on me rend à mon roi je suis pendu dans les vingt-quatre heures. Et
+ce sera quelqu'un de ces jolis messieurs à moustaches qui <i>m'empoignera</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Les infâmes! s'écria Julien à demi haut.</p>
+
+<p>Mathilde ne perdait pas une syllabe de leur conversation. L'ennui avait
+disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Pas si infâmes, reprit le comte Altamira. Je vous ai parlé de moi pour
+vous frapper d'une image vive. Regardez le prince d'Araceli, toutes les
+cinq minutes il jette les yeux sur sa toison d'or, il ne revient pas du
+plaisir de voir ce colifichet sur sa poitrine. Ce pauvre homme n'est au
+fond qu'un anachronisme. Il y a cent ans, la toison était un honneur
+insigne, mais alors elle eût passé bien au-dessus de sa tête.
+Aujourd'hui, parmi les gens bien nés, il faut être un Araceli pour en
+être enchanté. Il eût fait pendre toute une ville pour l'obtenir.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce à ce prix qu'il l'a eue? dit Julien avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas précisément, répondit Altamira froidement; il a peut-être
+fait jeter à la rivière une trentaine de riches propriétaires de son
+pays, qui passaient pour libéraux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel monstre! dit encore Julien.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole, penchant la tête avec le plus vif intérêt, était si
+près de lui, que ses beaux cheveux touchaient presque son épaule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien jeune! répondait Altamira. Je vous disais que j'ai une
+s&oelig;ur mariée en Provence; elle est encore jolie, bonne, douce, c'est une
+excellente mère de famille, fidèle à tous ses devoirs, pieuse et non
+dévote.</p>
+
+<p>Où veut-il en venir? pensait M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est heureuse, continua le comte Altamira; elle l'était en 1815.
+Alors j'étais caché chez elle, dans sa terre près d'Antibes; eh bien, au
+moment où elle apprit l'exécution du maréchal Ney, elle se mit à danser!</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? dit Julien atterré.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'esprit de parti, reprit Altamira. Il n'y a plus de passions
+véritables au XIXe siècle; c'est pour cela que l'on s'ennuie tant en
+France. On fait les plus grandes cruautés, mais sans cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! dit Julien; du moins, quand on fait des crimes, faut-il les
+faire avec plaisir; ils n'ont que cela de bon, et l'on ne peut même les
+justifier un peu que par cette raison.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole, oubliant tout à fait ce qu'elle se devait à elle-même,
+s'était placée presque entièrement entre Altamira et Julien. Son frère
+qui lui donnait le bras, accoutumé à lui obéir, regardait ailleurs dans
+la salle, et, pour se donner une contenance, avait l'air d'être arrêté
+par la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, disait Altamira; on fait tout sans plaisir et sans
+s'en souvenir, même les crimes. Je puis vous montrer dans ce bal dix
+hommes peut-être qui seront damnés comme assassins. Ils l'ont oublié, et
+le monde aussi.</p>
+
+<p>Plusieurs sont émus jusqu'aux larmes si leur chien se cas se la patte.
+Au Père-Lachaise, quand on jette des fleurs sur leur tombe, comme vous
+dites si plaisamment à Paris, on nous apprend qu'ils réunissaient toutes
+les vertus des preux chevaliers, et l'on parle des grandes actions de
+leur bisaïeul qui vivait sous Henri IV. Si, malgré les bons offices du
+prince d'Araceli, je ne suis pas pendu et que je jouisse jamais de ma
+fortune à Paris, je veux vous faire dîner avec huit ou dix assassins
+honorés et sans remords.</p>
+
+<p>Vous et moi, à ce dîner, nous serons les seuls purs de sang, mais je
+serai méprisé et presque haï, comme un monstre sanguinaire et jacobin,
+et vous, méprisé simplement comme homme du peuple intrus dans la bonne
+compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus vrai, dit M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>Altamira la regarda étonné; Julien ne daigna pas la regarder.</p>
+
+<p>&mdash;Notez que la révolution à la tête de laquelle je me suis trouvé,
+continua le comte Altamira, n'a pas réussi uniquement parce que je n'ai
+pas voulu faire tomber trois têtes et distribuer à nos partisans sept à
+huit millions qui se trouvaient dans une caisse dont j'avais la clef.
+Mon roi qui, aujourd'hui, brûle de me faire pendre, et qui, avant la
+révolte, me tutoyait, m'eût donné le grand cordon de son ordre si
+j'avais fait tomber ces trois têtes et distribuer l'argent de ces
+caisses, car j'aurais obtenu au moins un demi-succès, et mon pays eût eu
+une charte telle quelle... Ainsi va le monde, c'est une partie d'échecs.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, reprit Julien l'&oelig;il en feu, vous ne saviez pas le jeu,
+maintenant...</p>
+
+<p>&mdash;Je ferais tomber des têtes, voulez-vous dire, et je ne serais pas un
+Girondin comme vous me le faisiez entendre l'autre jour?... Je vous
+répondrai, dit Altamira, d'un air triste, quand vous aurez tué un homme
+en duel, ce qui encore est bien moins laid que de le faire exécuter par
+un bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Julien, qui veut la fin veut les moyens; si, au lieu
+d'être un atome, j'avais quelque pouvoir, je ferais pendre trois hommes
+pour sauver la vie à quatre.</p>
+
+<p>Ses yeux exprimaient le feu de la conscience et le mépris des vains
+jugements des hommes; ils rencontrèrent ceux de M<sup>lle</sup> de La Mole tout
+près de lui, et ce mépris, loin de se changer en air gracieux et civil,
+sembla redoubler.</p>
+
+<p>Elle en fut profondément choquée, mais il ne fut plus en son pouvoir
+d'oublier Julien; elle s'éloigna avec dépit, entraînant son frère.</p>
+
+<p>Il faut que je prenne du punch et que je danse beaucoup, se dit-elle,
+je veux choisir ce qu'il y a de mieux et faire effet à tout prix. Bon,
+voici ce fameux impertinent, le comte de Fervaques. Elle accepta son
+invitation, ils dansèrent. Il s'agit de voir, pensa-t-elle, qui des deux
+sera le plus impertinent; mais, pour me moquer pleinement de lui, il
+faut que je le fasse parler. Bientôt tout le reste de la contredanse ne
+dansa que par contenants. On ne voulait pas perdre une des reparties
+piquantes de Mathilde. M. de Fervaques se troublait, et, ne trouvant que
+des paroles élégantes au lieu d'idées faisait des mines, Mathilde, qui
+avait de l'humeur, fut cruelle pour lui, et s'en fit un ennemi. Elle
+dansa jusqu'au jour, et enfin se retira horriblement fatiguée. Mais, en
+voiture, le peu de forces qui lui restait était encore employé à la
+rendre triste et malheureuse. Elle avait été méprisée par Julien, et ne
+pouvait le mépriser.</p>
+
+<p>Julien était au comble du bonheur, ravi à son insu par la musique, les
+fleurs, les belles femmes, l'élégance générale, et, plus que tout, par
+son imagination qui rêvait des distinctions pour lui et la liberté pour
+tous.</p>
+
+<p>&mdash;Quel beau bal! dit-il au comte, rien n'y manque.</p>
+
+<p>&mdash;Il y manque la pensée, répondit Altamira.</p>
+
+<p>Et sa physionomie trahissait ce mépris, qui n'en est que plus piquant,
+parce qu'on voit que la politesse s'impose le devoir de le cacher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y êtes, Monsieur le comte. N'est-ce pas la pensée et conspirante
+encore?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici à cause de mon nom. Mais on hait la pensée dans vos
+salons. Il faut qu'elle ne s'élève pas au-dessus de la pointe d'un
+couplet de vaudeville, alors on la récompense. Mais l'homme qui pense,
+s'il a de l'énergie et de la nouveauté dans ses saillies, vous l'appelez
+cynique. N'est-ce pas ce nom-là qu'un de vos juges a donné à Courier?
+Vous l'avez mis en prison, ainsi que Béranger. Tout ce qui vaut quelque
+chose, chez vous, par l'esprit, la congrégation le jette à la police
+correctionnelle; et la bonne compagnie applaudit.</p>
+
+<p>C'est que votre société vieillie prise avant tout les convenances...
+Vous ne vous élèverez jamais au-dessus de la bravoure militaire; vous
+aurez des Murat, et jamais de Washington. Je ne vois en France que de la
+vanité. Un homme qui invente en parlant arrive facilement à une saillie
+imprudente, et le maître de la maison se croit déshonoré.</p>
+
+<p>A ces mots, la voiture du comte, qui ramenait Julien s'arrêta devant
+l'hôtel de La Mole. Julien était amoureux de son conspirateur. Altamira
+lui avait fait ce beau compliment, évidemment échappé à une profonde
+conviction: Vous n'avez pas la légèreté française et comprenez le
+principe de l'<i>utilité</i>. Or il se trouvait que, justement l'avant-veille,
+Julien avait vu <i>Marino Faliero</i>, tragédie de M. Casimir Delavigne.</p>
+
+<p>Israël Bertuccio, un simple charpentier de l'arsenal, n'a-t-il pas plus
+de caractère que tous ces nobles Vénitiens? se disait notre plébéien
+révolté, et cependant ce sont des gens dont la noblesse prouvée remonte
+à l'an 700, un siècle avant Charlemagne, tandis que tout ce qu'il y
+avait de plus noble ce soir, au bal de M. de Retz, ne remonte, et encore
+clopin-clopant, que jusqu'au XIIIe siècle. Eh bien! au milieu de ces
+nobles de Venise, si grands par la naissance, mais si étiolés, mais si
+effacés par le caractère, c'est d'Israël Bertuccio qu'on se souvient.</p>
+
+<p>Une conspiration anéantit tous les titres donnés par les caprices
+sociaux. Là, un homme prend d'emblée le rang que lui assigne sa manière
+d'envisager la mort. L'esprit lui-même perd de son empire...</p>
+
+<p>Que serait Danton aujourd'hui, dans ce siècle des Valenod et des Rênal?
+pas même substitut du procureur du roi...</p>
+
+<p>Que dis-je? il se serait vendu à la congrégation, il serait ministre,
+car enfin ce grand Danton a volé. Mirabeau aussi s'est vendu. Napoléon
+avait volé des millions en Italie, sans quoi il eût été arrêté tout
+court par la pauvreté, comme Pichegru. La Fayette seul n'a jamais volé.
+Faut-il voler, faut-il se vendre? pensa Julien. Cette question l'arrêta
+tout court. Il passa le reste de la nuit à lire l'histoire de la
+révolution.</p>
+
+<p>Le lendemain, en faisant ses lettres dans la bibliothèque, il ne
+songeait encore qu'à la conversation du comte Altamira.</p>
+
+<p>Dans le fait, se disait-il, après une longue rêverie, si ces Espagnols
+libéraux avaient compromis le peuple par des crimes, on ne les eût pas
+balayés avec cette facilité. Ce furent des enfants orgueilleux et
+bavards... comme moi! s'écria tout à coup Julien, comme se réveillant en
+sursaut.</p>
+
+<p>Qu'ai-je fait de difficile qui me donne le droit de juger de pauvres
+diables, qui enfin, une fois en la vie, ont osé, ont commencé à agir? Je
+suis comme un homme qui, au sortir de table, s'écrie: Demain je ne
+dînerai pas; ce qui ne m'empêchera point d'être fort et allègre comme je
+le suis aujourd'hui. Qui sait ce qu'on éprouve à moitié chemin d'une
+grande action? Car enfin ces choses-là ne se font pas comme on tire un
+coup de pistolet... Ces hautes pensées furent troublées par l'arrivée
+imprévue de M<sup>lle</sup> de La Mole, qui entrait dans la bibliothèque. Il était
+tellement animé par son admiration pour les grandes qualités de Danton,
+de Mirabeau, de Carnot, qui ont su n'être pas vaincus, que ses yeux
+s'arrêtèrent sur M<sup>lle</sup> de La Mole, mais sans songer à elle, sans la
+saluer, sans presque la voir. Quand enfin ses grands yeux si ouverts
+s'aperçurent de sa présence, son regard s'éteignit. M<sup>lle</sup> de La Mole le
+remarqua avec amertume.</p>
+
+<p>En vain elle lui demanda un volume de l'Histoire de France de Velly,
+placé au rayon le plus élevé ce qui obligeait Julien à aller chercher la
+plus grande des deux échelles; Julien avait approché l'échelle, il avait
+cherché le volume, il le lui avait remis, sans encore pouvoir songer à
+elle. En remportant l'échelle, dans sa préoccupation, il donna un coup
+de coude dans une des glaces de la bibliothèque; les éclats, en tombant
+sur le parquet le réveillèrent enfin. Il se hâta de faire des excuses à
+M<sup>lle</sup> de La Mole, il voulut être poli, mais il ne fut que poli. Mathilde
+vit avec évidence qu'elle l'avait troublé, et qu'il eût mieux aimé
+songer à ce qui l'occupait avant son arrivée, que lui parler. Après
+l'avoir beaucoup regardé elle s'en alla lentement. Julien la regardait
+marcher. Il jouissait du contraste de la simplicité de sa toilette
+actuelle, avec l'élégance magnifique de celle de la veille. La
+différence entre les deux physionomies était presque aussi frappante.
+Cette jeune fille, si altière au bal du duc de Retz, avait presque en ce
+moment un regard suppliant. Réellement, se dit Julien, cette robe noire
+fait briller encore mieux la beauté de sa taille. Elle a un port de
+reine, mais pourquoi est-elle en deuil?</p>
+
+<p>Si je demande à quelqu'un la cause de ce deuil, il se trouvera que je
+commets encore une gaucherie. Julien était tout à fait sorti des
+profondeurs de son enthousiasme. Il faut que je relise toutes les
+lettres que j'ai faites ce matin; Dieu sait les mots sautés et les
+balourdises que j'y trouverai. Comme il lisait avec une attention forcée
+la première de ces lettres, il entendit tout près de lui le bruissement
+d'une robe de soie, il se retourna rapidement; M<sup>lle</sup> de La Mole était à
+deux pas de sa table, elle riait. Cette seconde interruption donna de
+l'humeur à Julien.</p>
+
+<p>Pour Mathilde, elle venait de sentir vivement qu'elle n'était rien pour
+ce jeune homme; ce rire était fait pour cacher son embarras, elle y
+réussit.</p>
+
+<p>&mdash;Évidemment, vous songez à quelque chose de bien intéressant, Monsieur
+Sorel. N'est-ce point quelque anecdote curieuse sur la conspiration qui
+nous a envoyé à Paris M. le comte Altamira? Dites-moi ce dont il s'agit,
+je brûle de le savoir; je serai discrète, je vous le jure.</p>
+
+<p>Elle fut étonnée de ce mot en se l'entendant prononcer. Quoi donc, elle
+suppliait un subalterne! Son embarras augmentant, elle ajouta d'un petit
+air léger:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui a pu faire de vous, ordinairement si froid, un être
+inspiré, une espèce de prophète de Michel-Ange?</p>
+
+<p>Cette vive et indiscrète interrogation, blessant Julien profondément,
+lui rendit toute sa folie.</p>
+
+<p>&mdash;Danton a-t-il bien fait de voler? lui dit-il brusquement et d'un air
+qui devenait de plus en plus farouche. Les révolutionnaires du Piémont,
+de l'Espagne, devaient-ils compromettre le peuple par des crimes? donner
+à des gens même sans mérite toutes les places de l'armée, toutes les
+croix? les gens qui auraient porté ces croix n'eussent-ils pas redouté
+le retour du roi? fallait-il mettre le trésor de Turin au pillage? En un
+mot, mademoiselle, dit-il en s'approchant d'elle d'un air terrible,
+l'homme qui veut chasser l'ignorance et le crime de la terre, doit-il
+passer comme la tempête et faire le mal comme au hasard?</p>
+
+<p>Mathilde eut peur, ne put soutenir son regard, et recula deux pas. Elle
+le regarda un instant; puis, honteuse de sa peur, d'un pas léger elle
+sortit de la bibliothèque.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X-2" id="CHAPITRE_X-2"></a>CHAPITRE X<br /><br />
+LA REINE MARGUERITE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Amour! dans quelle folie ne parviens-tu pas à nous faire trouver du
+plaisir?
+<i>Lettre d'une</i> R<small>ELIGIEUSE PORTUGAISE.</small></p></div>
+
+<p>Julien relut ses lettres. Quand la cloche du dîner se fit entendre:
+Combien je dois avoir été ridicule aux yeux de cette poupée parisienne!
+se dit-il; quelle folie de lui dire réellement ce à quoi je pensais!
+mais peut-être folie pas si grande. La vérité dans cette occasion était
+digne de moi.</p>
+
+<p>Pourquoi aussi venir m'interroger sur des choses intimes? cette
+question est indiscrète de sa part. Elle a manqué d'usage. Mes pensés
+sur Danton ne font point partie du service pour lequel son père me
+paye.</p>
+
+<p>En arrivant dans la salle à manger, Julien fut distrait de son humeur
+par le grand deuil de M<sup>lle</sup> de La Mole, qui le frappa d'autant plus
+qu'aucune autre personne de la famille n'était en noir.</p>
+
+<p>Après dîner, il se trouva tout à fait débarrassé de l'accès
+d'enthousiasme qui l'avait obsédé toute la journée. Par bonheur,
+l'académicien qui savait le latin était de ce dîner. Voilà l'homme qui
+se moquera le moins de moi, se dit Julien, si, comme je le présume, ma
+question sur le deuil de M<sup>lle</sup> de La Mole est une gaucherie.</p>
+
+<p>Mathilde le regardait avec une expression singulière. Voilà bien la
+coquetterie des femmes de ce pays telle que M<sup>me</sup> de Rênal me l'avait
+peinte, se dit Julien. Je n'ai pas été aimable pour elle ce matin, je
+n'ai pas cédé à la fantaisie qu'elle avait de causer. J'en augmente de
+prix à ses yeux. Sans doute le diable n'y perd rien. Plus tard, sa
+hauteur dédaigneuse saura bien se venger. Je la mets à pis faire.
+Quelle différence avec ce que j'ai perdu! quel naturel charmant! quelle
+naïveté! Je savais ses pensées avant elle, je les voyais naître, je
+n'avais pour antagoniste, dans son c&oelig;ur, que la peur de la mort de ses
+enfants; c'était une affection raisonnable et naturelle, aimable même
+pour moi qui en souffrais. J'ai été un sot. Les idées que je me faisais
+de Paris m'ont empêché d'apprécier cette femme sublime.</p>
+
+<p>Quelle différence, grand Dieu! et qu'est-ce que je trouve ici? de la
+vanité sèche et hautaine, toutes les nuances de l'amour-propre et rien
+de plus.</p>
+
+<p>On se levait de table. Ne laissons pas engager mon académicien, se dit
+Julien. Il s'approcha de lui comme on passait au jardin, prit un air
+doux et soumis, et partagea sa fureur contre le succès d'<i>Hernani</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous étions encore au temps des lettres de cachet!... dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il n'eût pas osé, s'écria l'académicien avec un geste à la
+Talma.</p>
+
+<p>A propos d'une fleur, Julien cita quelques mots des Géorgiques de
+Virgile, et trouva que rien n'était égal aux vers de l'abbé Delille. En
+un mot, il flatta l'académicien de toutes les façons. Après quoi, de
+l'air le plus indifférent:</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, lui dit-il que M<sup>lle</sup> de La Mole a hérité de quelque oncle
+dont elle porte le deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous êtes de la maison, dit l'académicien en s'arrêtant tout
+court, et vous ne savez pas sa folie? Au fait, il est étrange que sa
+mère lui permette de telles choses, mais, entre nous, ce n'est pas
+précisément par la force du caractère qu'on brille dans cette maison.
+M<sup>lle</sup> Mathilde en a pour eux tous et les mène. C'est aujourd'hui le 30
+avril! et l'académicien s'arrêta en regardant Julien d'un air fin.
+Julien sourit de l'air le plus spirituel qu'il put.</p>
+
+<p>Quel rapport peut-il y avoir entre mener toute une maison, porter une
+robe noire et le 30 avril? se disait-il. Il faut que je sois encore plus
+gauche que je ne le pensais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avouerai..., dit-il à l'académicien, et son &oelig;il continuait à
+interroger.</p>
+
+<p>&mdash;Faisons un tour de jardin, dit l'académicien entrevoyant avec
+ravissement l'occasion de faire une longue narration élégante.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! est-il bien possible que vous ne sachiez pas ce qui s'est passé
+le 30 avril 1574?</p>
+
+<p>&mdash;Et où? dit Julien étonné.</p>
+
+<p>&mdash;En place de Grève.</p>
+
+<p>Julien était si étonné que ce mot ne le mit pas au fait. La curiosité,
+l'attente d'un intérêt tragique, si en rapport avec son caractère, lui
+donnaient ces yeux brillants qu'un narrateur aime tant à voir chez la
+personne qui écoute. L'académicien, ravi de trouver une oreille vierge,
+raconta longuement à Julien comme quoi, le 30 avril 1574, le plus joli
+garçon de son siècle, Boniface de La Mole et Annibal de Coconasso,
+gentilhomme piémontais, son ami, avaient eu la tête tranchée en place de
+Grève. La Mole était l'amant adoré de la reine Marguerite de Navarre.</p>
+
+<p>&mdash;Et remarquez, ajouta l'académicien, que M<sup>lle</sup> de La Mole s'appelle
+<i>Mathilde-Marguerite</i>. La Mole était en même temps le favori du duc
+d'Alençon et l'intime ami du roi de Navarre, depuis Henri IV, mari de sa
+maîtresse. Le jour du mardi-gras de cette année 1574, la cour se
+trouvait à Saint-Germain avec le pauvre roi Charles IX, qui s'en allait
+mourant. La Mole voulut enlever les princes ses amis, que la reine
+Catherine de Médicis retenait comme prisonniers à la cour. Il fit
+avancer deux cents chevaux sous les murs de Saint-Germain, le duc
+d'Alençon eut peur, et La Mole fut jeté au bourreau.</p>
+
+<p>Mais ce qui touche M<sup>lle</sup> Mathilde, ce qu'elle m'a avoué elle-même, il y
+a sept à huit ans, quand elle en avait douze, car c'est une tête, une
+tête!... et l'académicien leva les yeux au ciel. Ce qui l'a frappée dans
+cette catastrophe politique, c'est que la reine Marguerite de Navarre,
+cachée dans une maison de la place de Grève osa faire demander au
+bourreau la tête de son amant. Et la nuit suivante, à minuit, elle prit
+cette tête dans sa voiture, et alla l'enterrer elle-même dans une
+chapelle située au pied de la colline de Montmartre.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il possible? s'écria Julien touché.</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Mathilde méprise son frère, parce que, comme vous le voyez, il ne
+songe nullement à toute cette histoire ancienne, et ne prend point le
+deuil le 30 avril. C'est depuis ce fameux supplice, et pour rappeler
+l'amitié intime de La Mole pour Coconasso, lequel Coconasso comme un
+Italien qu'il était, s'appelait Annibal, que tous les hommes de cette
+famille portent ce nom. Et, ajouta l'académicien en baissant la voix, ce
+Coconasso fut, au dire de Charles IX lui-même, l'un des plus cruels
+assassins du 24 août 1572... Mais comment est-il possible, mon cher
+Sorel, que vous ignoriez ces choses, vous, commensal de cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc pourquoi, deux fois à dîner, M<sup>lle</sup> de La Mole a appelé son
+frère Annibal. Je croyais avoir mal entendu.</p>
+
+<p>&mdash;C'était un reproche. Il est étrange que la marquise souffre de telles
+folies... Le mari de cette grande fille en verra de belles!</p>
+
+<p>Ce mot fut suivi de cinq ou six phrases satiriques. La joie et
+l'intimité qui brillaient dans les yeux de l'académicien choquèrent
+Julien. Nous voici deux domestiques occupés à médire de leurs maîtres,
+pensa-t-il. Mais rien ne doit m'étonner de la part de cet homme
+d'académie.</p>
+
+<p>Un jour, Julien l'avait surpris aux genoux de la marquise de La Mole; il
+lui demandait une recette de tabac pour un neveu de province. Le soir,
+une petite femme de chambre de M<sup>lle</sup> de La Mole, qui faisait la cour à
+Julien comme jadis Élisa, lui donna cette idée, que le deuil de sa
+maîtresse n'était point pris pour attirer les regards. Cette bizarrerie
+tenait au fond de son caractère. Elle aimait réellement ce La Mole,
+amant aimé de la reine la plus spirituelle de son siècle et qui mourut
+pour avoir voulu rendre la liberté à ses amis. Et quels amis! le premier
+prince du sang et Henri IV.</p>
+
+<p>Accoutumé au naturel parfait qui brillait dans toute la conduite de M<sup>me</sup>
+de Rênal, Julien ne voyait qu'affectation dans toutes les femmes de
+Paris; et, pour peu qu'il fût disposé à la tristesse, ne trouvait rien à
+leur dire. M<sup>lle</sup> de La Mole fit exception.</p>
+
+<p>Il commençait à ne plus prendre pour de la sécheresse de c&oelig;ur le genre
+de beauté qui tient à la noblesse du maintien. Il eut de longues
+conversations avec M<sup>lle</sup> de La Mole, qui, pendant les beaux jours du
+printemps, se promenait avec lui dans le jardin, le long des fenêtres
+ouvertes du salon. Elle lui dit un jour qu'elle lisait l'histoire de
+d'Aubigné, et Brantôme. Singulière lecture pensa Julien; et la marquise
+ne lui permet pas de lire les romans de Walter Scott!</p>
+
+<p>Un jour elle lui raconta, avec ces veux brillants de plaisir qui
+prouvent la sincérité de l'admiration, ce trait d'une jeune femme du
+règne de Henri III, qu'elle venait de lire dans les <i>Mémoires</i> de
+l'Étoile: Trouvant son mari infidèle, elle le poignarda.</p>
+
+<p>L'amour-propre de Julien était flatté. Une personne environnée de tant
+de respects, et qui, au dire de l'académicien, menait toute la maison,
+daignait lui parler d'un air qui pouvait presque ressembler à de
+l'amitié.</p>
+
+<p>Je m'étais trompé, pensa bientôt Julien, ce n'est pas de la familiarité
+je ne suis qu'un confident de tragédie c'est le besoin de parler. Je
+passe pour savant dans cette famille. Je m'en vais lire Brantôme,
+d'Aubigné, l'Éstoile. Je pourrai contester quelques-unes des anecdotes
+dont me parle M<sup>lle</sup> de La Mole. Je veux sortir de ce rôle de confident
+passif.</p>
+
+<p>Peu à peu ses conversations avec cette jeune fille, d'un maintien si
+imposant et en même temps si aisé, devinrent plus intéressantes. Il
+oubliait son triste rôle de plébéien révolté. Il la trouvait savante, et
+même raisonnable. Ses opinions dans le jardin étaient bien différentes
+de celles qu'elle avouait au salon. Quelquefois elle avait avec lui un
+enthousiasme et une franchise qui formaient un contraste parfait avec sa
+manière d'être ordinaire, si altière et si froide.</p>
+
+<p>Les guerres de La Ligue sont les temps héroïques de la France lui
+disait-elle un jour, avec des yeux étincelants de génie et
+d'enthousiasme. Alors chacun se battait pour obtenir une certaine chose
+qu'il désirait, pour faire triompher son parti, et non pas pour gagner
+platement une croix, comme du temps de votre empereur. Convenez qu'il y
+avait moins d'égoïsme et de petitesse. J'aime ce siècle.</p>
+
+<p>&mdash;Et Boniface de La Mole en fut le héros, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins il fut aimé comme peut-être il est doux de l'être. Quelle
+femme actuellement vivante n'aurait horreur de toucher à la tête de son
+amant décapité?</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Mole appela sa fille. L'hypocrisie, pour être utile, doit se
+cacher; et Julien, comme on voit, avait fait à M<sup>lle</sup> de La Mole une
+demi-confidence sur son admiration pour Napoléon.</p>
+
+<p>Voilà l'immense avantage qu'ils ont sur nous, se dit Julien, resté seul
+au jardin. L'histoire de leurs aïeux les élève au-dessus des sentiments
+vulgaires, et ils n'ont pas toujours à songer à leur subsistance! Quelle
+misère! ajoutait-il avec amertume, je suis indigne de raisonner sur ces
+grands intérêts. Je les vois mal sans doute. Ma vie n'est qu'une suite
+d'hypocrisies, parce que je n'ai pas mille francs de rente pour acheter
+du pain.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi rêvez-vous là, monsieur? lui dit Mathilde, qui revenait en
+courant.</p>
+
+<p>Il y avait de l'intimité dans cette question, et elle revenait en
+courant et essoufflée pour être avec lui. Julien était las de se
+mépriser. Par orgueil, il dit franchement sa pensée. Il rougit beaucoup
+en parlant de sa pauvreté à une personne aussi riche. Il chercha à bien
+exprimer par son ton fier qu'il ne demandait rien. Jamais il n'avait
+semblé aussi joli à Mathilde; elle lui trouva une expression de
+sensibilité et de franchise qui souvent lui manquait.</p>
+
+<p>A moins d'un mois de là, Julien se promenait pensif, dans le jardin de
+l'hôtel de La Mole, mais sa figure n'avait plus la dureté et la roguerie
+philosophique qu'y imprimait le sentiment continu de son infériorité. Il
+venait de reconduire jusqu'à la porte du salon M<sup>lle</sup> de La Mole, qui
+prétendait s'être fait mal au pied en courant avec son frère.</p>
+
+<p>Elle s'est appuyée sur mon bras d'une façon bien singulière! se disait
+Julien. Suis-je un fat, ou serait-il vrai qu'elle a du goût pour moi?
+Elle m'écoute d'un air si doux, même quand je lui avoue toutes les
+souffrances de mon orgueil! Elle qui a tant de fierté avec tout le
+monde! On serait bien étonné au salon, si on lui voyait cette
+physionomie. Très certainement cet air doux et bon, elle ne l'a avec
+personne.</p>
+
+<p>Julien cherchait à ne pas s'exagérer cette singulière amitié. Il la
+comparait lui-même à un commerce armé. Chaque jour en se retrouvant,
+avant de reprendre le ton presque intime de la veille, on se demandait
+presque: Serons-nous aujourd'hui amis ou ennemis? Dans les premières
+phrases échangées, le fond des choses n'était plus rien. On n'était
+attentif des deux côtés qu'à la forme. Julien avait compris que se
+laisser offenser impunément une seule fois par cette fille si hautaine,
+c'était tout perdre. Si je dois me brouiller, ne vaut-il pas mieux que
+ce soit de prime abord, en défendant les justes droits de mon orgueil,
+qu'en repoussant les marques de mépris dont serait bientôt suivi le
+moindre abandon de ce que je dois à ma dignité personnelle?</p>
+
+<p>Plusieurs fois, en des jours de mauvaise humeur Mathilde essaya de
+prendre avec lui le ton d'une grande dame; elle mettait une rare finesse
+à ces tentatives, mais Julien les repoussait rudement.</p>
+
+<p>Un jour il l'interrompit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de La Mole a-t-elle quelque ordre à donner au secrétaire
+de son père? lui dit-il; il doit écouter ses ordres et les exécuter avec
+respect, mais du reste, il n'a pas le plus petit mot à lui adresser. Il
+n'est point payé pour lui communiquer ses pensées.</p>
+
+<p>Cette manière d'être et les singuliers doutes qu'avait Julien firent
+disparaître l'ennui qu'il avait trouvé durant les premiers mois dans ce
+salon si magnifique, mais où l'on avait peur de tout, et où il n'était
+convenable de plaisanter de rien.</p>
+
+<p>Il serait plaisant qu'elle m'aimât! Qu'elle m'aime ou non, continuait
+Julien, j'ai pour confidente intime une fille d'esprit, devant laquelle
+je vois trembler toute la maison, et, plus que tous les autres, le
+marquis de Croisenois. Ce jeune homme si poli, si doux, si brave, et qui
+réunit tous les avantages de naissance et de fortune dont un seul me
+mettrait le c&oelig;ur si à l'aise! Il en est amoureux fou, c'est-à-dire
+autant qu'un Parisien peut être amoureux, il doit l'épouser. Que de
+lettres M. de la Mole m'a fait écrire aux deux notaires pour arranger le
+contrat! Et moi qui me vois, le matin, si subalterne la plume à la main,
+deux heures après, ici dans le jardin, je triomphe de ce jeune homme si
+aimable, car enfin, les préférences sont frappantes, directes. Peut-être
+aussi elle hait en lui un mari futur. Elle a assez de hauteur pour cela.
+Et alors, les bontés qu'elle a pour moi, je les obtiens à titre de
+confident subalterne!</p>
+
+<p>Mais non, ou je suis fou, ou elle me fait la cour plus je me montre
+froid et respectueux avec elle, plus elle me recherche. Ceci pourrait
+être un parti pris, une affectation; mais je vois ses yeux s'animer,
+quand je parais à l'improviste. Les femmes de Paris savent-elles feindre
+à ce point? Que m'importe! j'ai l'apparence pour moi jouissons des
+apparences. Mon Dieu, qu'elle est belle! Que ses grands yeux bleus me
+plaisent, vus de près, et me regardant comme ils le font souvent! Quelle
+différence de ce printemps-ci à celui de l'année passée, quand je
+vivais malheureux et me soutenant à force de caractère, au milieu de ces
+trois cents hypocrites méchants et sales! J'étais presque aussi méchant
+qu'eux.</p>
+
+<p>Dans les jours de méfiance: Cette jeune fille se moque de moi, pensait
+Julien. Elle est d'accord avec son frère pour me mystifier. Mais elle a
+l'air de tellement mépriser le manque d'énergie de ce frère! Il est
+brave, et puis c'est tout, me dit-elle. Et encore, brave devant l'épée
+des Espagnols. A Paris tout lui fait peur, il voit partout le danger du
+ridicule. Il n'a pas une pensée qui ose s'écarter de la mode. C'est
+toujours moi qui suis obligé de prendre sa défense. Une jeune fille de
+dix-neuf ans! A cet âge peut-on être fidèle à chaque instant de la
+journée à l'hypocrisie qu'on s'est prescrite?</p>
+
+<p>D'un autre côté, quand M<sup>lle</sup> de La Mole fixe sur moi ses grands yeux
+bleus avec une certaine expression singulière, toujours le comte Norbert
+s'éloigne. Ceci m'est suspect; ne devrait-il pas s'indigner de ce que sa
+s&oelig;ur distingue un <i>domestique</i> de leur maison? car j'ai entendu le duc de
+Chaulnes parler ainsi de moi. A ce souvenir, la colère remplaçait tout
+autre sentiment. Est-ce amour du vieux langage chez ce duc maniaque?</p>
+
+<p>Eh bien, elle est jolie! continuait Julien avec des regards de tigre.
+Je l'aurai, je m'en irai ensuite, et malheur à qui me troublera dans ma
+fuite!</p>
+
+<p>Cette idée devint l'unique affaire de Julien; il ne pouvait plus penser
+à rien autre. Ses journées passaient comme des heures.</p>
+
+<p>A chaque instant, cherchant à s'occuper de quelque affaire sérieuse, sa
+pensée se perdait dans une rêverie profonde et il se réveillait un quart
+d'heure après, le c&oelig;ur palpitant d'ambition, la tête troublée et rêvant
+à cette idée: M'aime-t-elle?</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI-2" id="CHAPITRE_XI-2"></a>CHAPITRE XI<br /><br />
+L'EMPIRE D'UNE JEUNE FILLE!</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>J'admire sa beauté, mais je crains son esprit.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MERIMÉE.</small></span></p></div>
+
+<p>Si Julien eût employé à examiner ce qui se passait dans le salon le
+temps qu'il mettait à s'exagérer la beauté de Mathilde, ou à se
+passionner contre la hauteur naturelle à sa famille, qu'elle oubliait
+pour lui, il eût compris en quoi consistait son empire sur tout ce qui
+l'entourait. Dès qu'on déplaisait à M<sup>lle</sup> de La Mole, elle savait punir
+par une plaisanterie si mesurée, si bien choisie, si convenable en
+apparence, lancée si à propos, que la blessure croissait à chaque
+instant, plus on y réfléchissait. Peu à peu elle devenait atroce pour
+l'amour-propre offensé. Comme elle n'attachait aucun prix à bien des
+choses qui étaient des objets de désirs sérieux pour le reste de la
+famille, elle paraissait toujours de sang-froid à leurs yeux.</p>
+
+<p>Les salons de l'aristocratie sont agréables à citer, quand on en sort,
+mais voilà tout. L'insignifiance complète, les propos communs surtout
+qui vont au-devant même de l'hypocrisie finissent par impatienter à
+force de douceur nauséabonde. La politesse toute seule n'est quelque
+chose par elle-même que les premiers jours. Julien l'éprouvait; après le
+premier enchantement, le premier étonnement: La politesse, se
+disait-il, n'est que l'absence de la colère que donneraient les
+mauvaises manières. Mathilde s'ennuyait souvent, peut-être se fût-elle
+ennuyée partout. Alors aiguiser une épigramme était pour elle une
+distraction et un vrai plaisir.</p>
+
+<p>C'était peut-être pour avoir des victimes un peu plus amusantes que ses
+grands-parents, que l'académicien et les cinq ou six autres subalternes
+qui leur faisaient la cour, qu'elle avait donné des espérances au
+marquis de Croisenois, au comte de Caylus et deux ou trois autres jeunes
+gens de la première distinction. Ils n'étaient pour elle que de nouveaux
+objets d'épigramme.</p>
+
+<p>Nous avouerons avec peine, car nous aimons Mathilde, qu'elle avait reçu
+des lettres de plusieurs d'entre eux et leur avait quelquefois répondu.
+Nous nous hâtons d'ajouter que ce personnage fait exception aux m&oelig;urs
+du siècle. Ce n'est pas en général le manque de prudence que l'on peut
+reprocher aux élèves du noble couvent du Sacré-C&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un jour, le marquis de Croisenois rendit à Mathilde une lettre assez
+compromettante qu'elle lui avait écrite la veille. Il croyait par cette
+marque de haute prudence avancer beaucoup ses affaires. Mais c'était
+l'imprudence que Mathilde aimait dans ses correspondances. Son plaisir
+était de jouer son sort. Elle ne lui adressa pas la parole de six
+semaines.</p>
+
+<p>Elle s'amusait des lettres de ces jeunes gens; mais, suivant elle,
+toutes se ressemblaient. C'était toujours la passion la plus profonde,
+la plus mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont tous le même homme parfait, prêt à partir pour la Palestine,
+disait-elle à sa cousine. Connaissez-vous quelque chose de plus
+insipide? Voilà donc les lettres que je vais recevoir toute la vie! Ces
+lettres-là ne doivent changer que tous les vingt ans, suivant le genre
+d'occupation qui est à la mode. Elles devaient être moins décolorées du
+temps de l'Empire. Alors tous ces jeunes gens du grand monde avaient vu
+ou fait des actions qui <i>réellement</i> avaient de la grandeur. Le duc de
+N***, mon oncle, a été à Wagram.</p>
+
+<p>&mdash;Quel esprit faut-il pour donner un coup de sabre? Et quand cela leur
+est arrivé, ils en parlent si souvent! dit M<sup>lle</sup> de Sainte-Hérédité, la
+cousine de Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ces récits me font plaisir. Être dans une véritable bataille,
+une bataille de Napoléon, où l'on tuait dix mille soldats, cela prouve
+du courage. S'exposer au danger élève l'âme et la sauve de l'ennui où
+mes pauvres adorateurs semblent plongés; et il est contagieux, cet
+ennui. Lequel d'entre eux a l'idée de faire quelque chose
+d'extraordinaire? Ils cherchent à obtenir ma main, la belle affaire! Je
+suis riche et mon père avancera son gendre. Ah! pût-il en trouver un qui
+fût un peu amusant!</p>
+
+<p>La manière de voir vite, nette, pittoresque de Mathilde gâtait son
+langage comme on voit. Souvent un mot d'elle taisait tache aux yeux de
+ses amis si polis. Ils se seraient presque avoué, si elle eût été moins
+à la mode, que son parler avait quelque chose d'un peu coloré pour la
+délicatesse féminine.</p>
+
+<p>Elle, de son côté, était bien injuste envers les jolis cavaliers qui
+peuplent le bois de Boulogne. Elle voyait l'avenir non pas avec terreur,
+c'eût été un sentiment vif, mais avec un dégoût bien rare à son âge.</p>
+
+<p>Que pouvait-elle désirer? la fortune, la haute naissance, l'esprit, la
+beauté à ce qu'on disait, et à ce qu'elle croyait, tout avait été
+accumulé sur elle par les mains du hasard.</p>
+
+<p>Voilà quelles étaient les pensées de l'héritière la plus enviée du
+faubourg Saint-Germain, quand elle commença à trouver du plaisir à se
+promener avec Julien. Elle fut étonnée de son orgueil; elle admira
+l'adresse de ce petit bourgeois. Il saura se faire évêque comme l'abbé
+Maury, se dit-elle.</p>
+
+<p>Bientôt cette résistance sincère et non jouée, avec laquelle notre héros
+accueillait plusieurs de ses idées l'occupa; elle y pensait; elle
+racontait à son amie les moindres détails des conversations, et trouvait
+que jamais elle ne parvenait à en bien rendre toute la physionomie.</p>
+
+<p>Une idée l'illumina tout à coup: J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle
+un jour, avec un transport de joie incroyable. J'aime, j'aime, c'est
+clair! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle
+trouver des sensations, si ce n'est dans l'amour? J'ai beau faire, je
+n'aurai jamais d'amour pour Croisenois, Caylus, <i>et tutti quanti</i>. Ils sont
+parfaits, trop parfaits peut-être, enfin, ils m'ennuient.</p>
+
+<p>Elle repassa dans sa tête toutes les descriptions de passion qu'elle
+avait lues dans <i>Manon Lescaut</i>, la <i>Nouvelle Héloïse</i>, les <i>Lettres d'une
+Religieuse portugaise</i>, etc., etc. Il n'était question, bien entendu, que
+de la grande passion; l'amour léger était indigne d'une fille de son âge
+et de sa naissance. Elle ne donnait le nom d'amour qu'à ce sentiment
+héroïque que l'on rencontrait en France du temps de Henri III et de
+Bassompierre. Cet amour-là ne cédait point bassement aux obstacles,
+mais, bien loin de là, faisait faire de grandes choses. Quel malheur
+pour moi qu'il n'y ait pas une cour véritable, comme celle de Catherine
+de Médicis ou de Louis XIII! Je me sens au niveau de tout ce qu'il y a
+de plus hardi et de plus grand. Que ne ferais-je pas d'un roi homme de
+c&oelig;ur, comme Louis XIII, soupirant à mes pieds! Je le mènerais en
+Vendée, comme dit si souvent le baron de Tolly, et de là il
+reconquerrait son royaume; alors plus de charte... et Julien me
+seconderait. Que lui manque-t-il? un nom et de la fortune. Il se ferait
+un nom, il acquerrait de la fortune.</p>
+
+<p>Rien ne manque à Croisenois, et il ne sera toute sa vie qu'un duc à
+demi ultra, à demi libéral, un être indécis parlant quand il faut agir,
+toujours éloigné des extrêmes, et par conséquent se trouvant le second
+partout.</p>
+
+<p>Quelle est la grande action qui ne soit pas un extrême au moment où on
+l'entreprend? C'est quand elle est accomplie, qu'elle semble possible
+aux êtres du commun. Oui, c'est l'amour avec tous ses miracles qui va
+régner dans mon c&oelig;ur; je le sens au feu qui m'anime. Le ciel me devait
+cette faveur. Il n'aura pas en vain accumulé sur un seul être tous les
+avantages. Mon bonheur sera digne de moi. Chacune de mes journées ne
+ressemblera pas froidement à celle de la veille. Il y a déjà de la
+grandeur et de l'audace à oser aimer un homme placé si loin de moi par
+sa position sociale. Voyons: continuera-t-il à me mériter? A la première
+faiblesse que je vois en lui, je l'abandonne. Une fille de ma naissance,
+et avec le caractère chevaleresque que l'on veut bien m'accorder
+(c'était un mot de son père), ne doit pas se conduire comme une sotte.</p>
+
+<p>N'est-ce pas là le rôle que je jouerais si j'aimais le marquis de
+Croisenois? J'aurais une nouvelle édition du bonheur de mes cousines,
+que je méprise si complètement. Je sais d'avance tout ce que me dirait
+le pauvre marquis, tout ce que j'aurais à lui répondre. Qu'est-ce qu'un
+amour qui fait bâiller? autant vaudrait être dévote. J'aurais une
+signature de contrat comme celle de la cadette de mes cousines, où les
+grands-parents s'attendriraient, si pourtant ils n'avaient pas d'humeur
+à cause d'une dernière condition introduite la veille dans le contrat
+par le notaire de la partie adverse.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII-2" id="CHAPITRE_XII-2"></a>CHAPITRE XII<br /><br />
+SERAIT-CE UN DANTON?</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le besoin d'anxiété, tel était le caractère de la belle Marguerite de
+Valois, ma tante, qui bientôt épousa le roi de Navarre, que nous voyons
+de présent régner en France, sous le nom de Henry IVe. Le besoin de
+jouer formait tout le secret du caractère de cette princesse aimable; de
+là ses brouilles et ses raccommodements avec ses frères dès l'âge de
+seize ans. Or que peut jouer une jeune fille? Ce qu'elle a de plus
+précieux: sa réputation, la considération de toute sa vie.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Mémoires du duc</i> d'A<small>NGOULÊME</small>, <i>fils naturel de Charles IX</i>.</small></span></p></div>
+
+<p>Entre Julien et moi il n'y a point de signature de contrat, point de
+notaire pour la cérémonie bourgeoise; tout est héroïque, tout sera fils
+du hasard. A la noblesse près, qui lui manque, c'est l'amour de
+Marguerite de Valois pour le jeune La Mole, l'homme le plus distingué de
+son temps. Est-ce ma faute à moi, si les jeunes gens de la Cour sont de
+si grands partisans du convenable, et pâlissent à la seule idée de la
+moindre aventure un peu singulière? Un petit voyage en Grèce ou en
+Afrique est, pour eux, le comble de l'audace, et encore ne savent-ils
+marcher qu'en troupe. Dès qu'ils se voient seuls, ils ont peur, non de
+la lance du Bédouin, mais du ridicule, et cette peur les rend fous.</p>
+
+<p>Mon petit Julien, au contraire, n'aime à agir que seul. Jamais, dans
+cet être privilégié, la moindre idée de chercher de l'appui et du
+secours dans les autres! il méprise les autres et c'est pour cela que je
+ne le méprise pas.</p>
+
+<p>Si, avec sa pauvreté, Julien était noble, mon amour ne serait qu'une
+sottise vulgaire, une mésalliance plate; je n'en voudrais pas; il
+n'aurait point ce qui caractérise les grandes passions: l'immensité de
+la difficulté à vaincre et la noire incertitude de l'événement.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole était si préoccupée de ces beaux raisonnements, que le
+lendemain, sans s'en douter, elle vantait Julien au marquis de
+Croisenois et à son frère. Son éloquence alla si loin, qu'elle les
+piqua.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez bien garde à ce jeune homme qui a tant d'énergie, s'écria son
+frère; si la révolution recommence, il nous fera tous guillotiner.</p>
+
+<p>Elle se garda de répondre, et se hâta de plaisanter son frère et le
+marquis de Croisenois sur la peur que leur faisait l'énergie. Ce n'est
+au fond que la peur de rencontrer l'imprévu, que la crainte de rester
+court en présence de l'imprévu...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, toujours, messieurs, la peur du ridicule, monstre qui, par
+malheur, est mort en 1816.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de ridicule, disait M. de La Mole, dans un pays où il y
+a deux partis.</p>
+
+<p>Sa fille avait compris cette idée.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, messieurs, disait-elle aux ennemis de Julien, vous aurez eu
+bien peur toute votre vie, et après on vous dira:</p>
+
+<p class="c">Ce n'était pas un loup, ce n'en était que l'ombre.</p>
+
+<p>Mathilde les quitta bientôt. Le mot de son frère lui faisait horreur; il
+l'inquiéta beaucoup; mais, dès le lendemain, elle y voyait la plus belle
+des louanges.</p>
+
+<p>Dans ce siècle, où toute énergie est morte, son énergie leur fait peur.
+Je lui dirai le mot de mon frère, je veux voir la réponse qu'il y fera.
+Mais je choisirai un des moments où ses yeux brillent. Alors il ne peut
+me mentir.</p>
+
+<p>Ce serait un Danton! ajouta-t-elle après une longue et indistincte
+rêverie. Eh bien! la révolution aurait recommencé. Quels rôles
+joueraient alors Croisenois et mon frère? Il est écrit d'avance: La
+résignation sublime. Ce seraient des moutons héroïques, se laissant
+égorger sans mot dire. Leur seule peur en mourant serait encore d'être
+de mauvais goût. Mon petit Julien brûlerait la cervelle au jacobin qui
+viendrait l'arrêter, pour peu qu'il eût l'espérance de se sauver. Il n'a
+pas peur d'être de mauvais goût, lui.</p>
+
+<p>Ce dernier mot la rendit passive; il réveillait de pénibles souvenirs,
+et lui ôta toute sa hardiesse. Ce mot lui rappelait les plaisanteries de
+MM. de Caylus, de Croisenois, de Luz et de son frère. Ces messieurs
+reprochaient unanimement à Julien l'air prêtre: humble et hypocrite.</p>
+
+<p>Mais, reprit-elle tout à coup, l'&oelig;il brillant de joie, l'amertume et
+la fréquence de leurs plaisanteries prouvent, en dépit d'eux, que c'est
+l'homme le plus distingué que nous ayons eu cet hiver. Qu'importent ses
+défauts, ses ridicules? Il a de la grandeur et ils en sont choqués, eux
+d'ailleurs si bons et si indulgents. Il est sûr qu'il est pauvre et
+qu'il a étudié pour être prêtre; eux sont chefs d'escadron, et n'ont pas
+eu besoin d'études, c'est plus commode.</p>
+
+<p>Malgré tous les désavantages de son éternel habit noir et cette
+physionomie de prêtre, qu'il lui faut bien avoir, le pauvre garçon, sous
+peine de mourir de faim, son mérite leur fait peur, rien de plus clair.
+Et cette physionomie de prêtre, il ne l'a plus dès que nous sommes
+quelques instants seuls ensemble. Et quand ces messieurs disent un mot
+qu'ils croient fin et imprévu, leur premier regard n'est-il pas pour
+Julien? je l'ai fort bien remarqué. Et pourtant ils savent bien que
+jamais il ne leur parle, à moins d'être interrogé. Ce n'est qu'à moi
+qu'il adresse la parole, il me croit l'âme haute. Il ne répond à leurs
+objections que juste autant qu'il faut pour être poli. Il tourne au
+respect tout de suite. Avec moi, il discute des heures entières, il
+n'est pas sûr de ses idées tant que j'y trouve la moindre objection.
+Enfin, tout cet hiver, nous n'avons pas eu de coups de fusil, il ne
+s'est agi que d'attirer l'attention par des paroles. Eh bien, mon père,
+homme supérieur, et qui portera loin la fortune de notre maison,
+respecte Julien. Tout le reste le hait, personne ne le méprise, que les
+dévotes amies de ma mère.</p>
+
+<p>Le comte de Caylus avait ou feignait une grande passion pour les
+chevaux; il passait sa vie dans son écurie et souvent y déjeunait. Cette
+grande passion, jointe à l'habitude de ne jamais rire, lui donnait
+beaucoup de considération parmi ses amis: c'était l'aigle de ce petit
+cercle.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut réuni le lendemain derrière la bergère de M<sup>me</sup> de La Mole,
+Julien n'étant point présent, M. de Caylus, soutenu par Croisenois et
+par Norbert, attaqua vivement la bonne opinion que Mathilde avait de
+Julien, et cela sans à-propos, et presque au premier moment où il vit
+M<sup>lle</sup> de La Mole. Elle comprit cette finesse d'une lieue, et en fut
+charmée.</p>
+
+<p>Les voilà tous ligués, se dit-elle, contre un homme de génie qui n'a
+pas dix louis de rente, et qui ne peut leur répondre qu'autant qu'il est
+interrogé. Ils en ont peur sous son habit noir. Que serait-ce avec des
+épaulettes?</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait été plus brillante. Dès les premières attaques, elle
+couvrit de sarcasmes plaisants Caylus et ses alliés. Quand le feu des
+plaisanteries de ces brillants officiers fut éteint:</p>
+
+<p>&mdash;Que demain quelque hobereau des montagnes de la Franche-Comté,
+dit-elle à M. de Caylus, s'aperçoive que Julien est son fils naturel, et
+lui donne un nom et quelques milliers de francs, dans six semaines il a
+des moustaches comme vous, messieurs; dans six mois il est officier des
+housards comme vous, messieurs. Et alors la grandeur de son caractère
+n'est plus un ridicule. Je vous vois réduit, Monsieur le duc futur, à
+cette ancienne mauvaise raison: la supériorité de la noblesse de c&oelig;ur
+sur la noblesse de province. Mais que vous resterat-il si je veux vous
+pousser à bout, si j'ai la malice de donner pour père à Julien un duc
+espagnol, prisonnier de guerre à Besançon du temps de Napoléon, et qui,
+par scrupule de conscience, le reconnaît à son lit de mort?</p>
+
+<p>Toutes ces suppositions de naissance non légitime furent trouvées
+d'assez mauvais goût par MM. de Caylus et de Croisenois. Voilà tout ce
+qu'ils virent dans le raisonnement de Mathilde.</p>
+
+<p>Quelque dominé que fût Norbert, les paroles de sa s&oelig;ur étaient si
+claires, qu'il prit un air grave qui allait assez mal, il faut l'avouer,
+à sa physionomie souriante et bonne. Il osa dire quelques mots:</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous malade, mon ami? lui répondit Mathilde d'un petit air
+sérieux. Il faut que vous soyez bien mal pour répondre à des
+plaisanteries par de la morale.</p>
+
+<p>&mdash;De la morale, vous! est-ce que vous sollicitez une place de préfet?</p>
+
+<p>Mathilde oublia bien vite l'air piqué du comte de Caylus, l'humeur de
+Norbert et le désespoir silencieux de M. de Croisenois. Elle avait à
+prendre un parti sur une idée fatale qui venait de saisir son âme.</p>
+
+<p>Julien est assez sincère avec moi, se dit-elle; à son âge, dans une
+fortune inférieure, malheureux comme il l'est par une ambition
+étonnante, on a besoin d'une amie. Je suis peut-être cette amie; mais je
+ne lui vois point d'amour. Avec l'audace de son caractère, il m'eût
+parlé de cet amour.</p>
+
+<p>Cette incertitude, cette discussion avec soi-même, qui, dès cet instant,
+occupa chacun des instants de Mathilde, et pour laquelle, à chaque fois
+que Julien lui parlait, elle se trouvait de nouveaux arguments, chassa
+tout à fait ces moments d'ennui auxquels elle était tellement sujette.</p>
+
+<p>Fille d'un homme d'esprit qui pouvait devenir ministre et rendre ses
+bois au clergé, M<sup>lle</sup> de La Mole avait été, au couvent du Sacré-C&oelig;ur,
+l'objet des flatteries les plus excessives. Ce malheur jamais ne se
+répare. On lui avait persuadé qu'à cause de tous ses avantages de
+naissance, de fortune, etc., elle devait être plus heureuse qu'une
+autre. C'est la source de l'ennui des princes et de toutes leurs folies.</p>
+
+<p>Mathilde n'avait point échappé à la funeste influence de cette idée.
+Quelque esprit qu'on ait, l'on n'est pas en garde à dix ans contre les
+flatteries de tout un couvent, et aussi bien fondées en apparence.</p>
+
+<p>Du moment qu'elle eut décidé qu'elle aimait Julien, elle ne s'ennuya
+plus. Tous les jours, elle se félicitait du parti qu'elle avait pris de
+se donner une grande passion. Cet amusement a bien des dangers,
+pensait-elle. Tant mieux! mille fois tant mieux!</p>
+
+<p>Sans grande passion, j'étais languissante d'ennui au plus beau moment
+de la vie, de seize ans jusqu'à vingt. J'ai déjà perdu mes plus belles
+années obligée pour tout plaisir à entendre déraisonner les amies de ma
+mère, qui, à Coblentz en 1792, n'étaient pas tout à fait, dit-on, aussi
+sévères que leurs paroles d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>C'était pendant que ces grandes incertitudes agitaient Mathilde, que
+Julien ne comprenait pas ses longs regards qui s'arrêtaient sur lui. Il
+trouvait bien un redoublement de froideur dans les manières du comte
+Norbert, et un nouvel accès de hauteur dans celles de MM. de Caylus, de
+Luz et de Croisenois. Il y était accoutumé. Ce malheur lui arrivait
+quelquefois à la suite d'une soirée où il avait brillé plus qu'il ne
+convenait à sa position. Sans l'accueil particulier que lui faisait
+Mathilde, et la curiosité que tout cet ensemble lui inspirait, il eût
+évité de suivre au jardin ces brillants jeunes gens à moustaches,
+lorsque, les après-dîners, ils y accompagnaient M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>Oui, il est impossible que je me le dissimule, se disait Julien, M<sup>lle</sup>
+de La Mole me regarde d'une façon singulière. Mais, même quand ses beaux
+yeux bleus fixés sur moi sont ouverts avec le plus d'abandon, j'y lis
+toujours un fond d'examen, de sang-froid et de méchanceté. Est-ce
+possible que ce soit là de l'amour? Quelle différence avec les regards
+de M<sup>me</sup> de Rênal!</p>
+
+<p>Une après-dîner, Julien, qui avait suivi M. de La Mole dans son cabinet,
+revenait rapidement au jardin. Comme il approchait sans précaution du
+groupe de Mathilde, il surprit quelques mots prononcés très haut. Elle
+tourmentait son frère. Julien entendit son nom prononcé distinctement
+deux fois. Il parut; un silence profond s'établit tout à coup, et l'on
+fit de vains efforts pour le faire cesser. M<sup>lle</sup> de La Mole et son frère
+étaient trop animés pour trouver un autre sujet de conversation. MM. de
+Caylus, de Croisenois, de Luz et un de leurs amis parurent à Julien d'un
+froid de glace. Il s'éloigna.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII-2" id="CHAPITRE_XIII-2"></a>CHAPITRE XIII<br /><br />
+UN COMPLOT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Des propos décousus, des rencontres par effet du hasard se transforment
+en preuves de la dernière évidence aux yeux de l'homme à imagination
+s'il a quelque feu dans le c&oelig;ur.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>S<small>CHILLER</small>.</small></span></p></div>
+
+<p>Le lendemain, il surprit encore Norbert et sa s&oelig;ur qui parlaient de
+lui. A son arrivée, un silence de mort s'établit, comme la veille. Ses
+soupçons n'eurent plus de bornes. Ces aimables jeunes gens auraient-ils
+entrepris de se moquer de moi? Il faut avouer que cela est beaucoup plus
+probable, beaucoup plus naturel qu'une prétendue passion de M<sup>lle</sup> de La
+Mole, pour un pauvre diable de secrétaire. D'abord, ces gens-là ont-ils
+des passions? Mystifier est leur fort. Ils sont jaloux de ma pauvre
+petite supériorité de paroles. Être jaloux est encore un de leurs
+faibles. Tout s'explique dans ce système. M<sup>lle</sup> de La Mole veut me
+persuader qu'elle me distingue, tout simplement pour me donner en
+spectacle à son prétendu.</p>
+
+<p>Ce cruel soupçon changea toute la position morale de Julien. Cette idée
+trouva dans son c&oelig;ur un commencement d'amour qu'elle n'eut pas de peine
+à détruire. Cet amour n'était fondé que sur la rare beauté de Mathilde,
+ou plutôt sur ses façons de reine et sa toilette admirable. En cela
+Julien était encore un parvenu. Une jolie femme du grand monde est, à ce
+qu'on assure, ce qui étonne le plus un paysan homme d'esprit, quand il
+arrive aux premières classes de la société. Ce n'était point le
+caractère de Mathilde qui faisait rêver Julien les jours précédents. Il
+avait assez de sens pour comprendre qu'il ne connaissait point ce
+caractère. Tout ce qu'il en voyait pouvait n'être qu'une apparence.</p>
+
+<p>Par exemple, pour tout au monde, Mathilde n'aurait pas manqué la messe
+un dimanche; presque tous les jours elle y accompagnait sa mère. Si,
+dans le salon de l'hôtel de La Mole, quelque imprudent oubliait le lieu
+où il était et se permettait l'allusion la plus éloignée à une
+plaisanterie contre les intérêts vrais ou supposés du trône ou de
+l'autel, Mathilde devenait à l'instant d'un sérieux de glace. Son
+regard, qui était si piquant, reprenait toute la hauteur impassible d'un
+vieux portrait de famille.</p>
+
+<p>Mais Julien s'était assuré qu'elle avait toujours dans sa chambre un ou
+deux des volumes les plus philosophiques de Voltaire. Lui-même volait
+souvent quelques tomes de la belle édition si magnifiquement reliée. En
+écartant un peu chaque volume de son voisin, il cachait l'absence de
+celui qu'il emportait; mais bientôt il s'aperçut qu'une autre personne
+lisait Voltaire. Il eut recours à une finesse de séminaire, il plaça
+quelques petits morceaux de crin sur les volumes qu'il supposait pouvoir
+intéresser M<sup>lle</sup> de La Mole. Ils disparaissaient pendant des semaines
+entières.</p>
+
+<p>M. de La Mole, impatienté contre son libraire, qui lui envoyait tous les
+<i>faux Mémoires</i>, chargea Julien d'acheter toutes les nouveautés un peu
+piquantes. Mais, pour que le venin ne se répandît pas dans la maison, le
+secrétaire avait l'ordre de déposer ces livres dans une petite
+bibliothèque, placée dans la chambre même du marquis. Il eut bientôt la
+certitude que, pour peu que ces livres nouveaux fussent hostiles aux
+intérêts du trône et de l'autel, ils ne tardaient pas à disparaître.
+Certes, ce n'était pas Norbert qui lisait.</p>
+
+<p>Julien s'exagérant cette expérience, croyait à M<sup>lle</sup> de La Mole la
+duplicité de Machiavel. Cette scélératesse prétendue était un charme à
+ses yeux, presque l'unique charme moral qu'elle eût. L'ennui de
+l'hypocrisie et des propos de vertu le jetait dans cet excès.</p>
+
+<p>Il excitait son imagination plus qu'il n'était entraîné par son amour.</p>
+
+<p>C'était après s'être perdu en rêveries sur l'élégance de la taille de
+M<sup>lle</sup> de La Mole, sur l'excellent goût de sa toilette, sur la blancheur
+de sa main, sur la beauté de son bras, sur la disinvoltura de tous ses
+mouvements, qu'il se trouvait amoureux. Alors, pour achever le charme,
+il la croyait une Catherine de Médicis. Rien n'était trop profond ou
+trop scélérat pour le caractère qu'il lui prêtait. C'était l'idéal des
+Maslon, des Frilair et des Castanède par lui admirés dans sa jeunesse.
+C'était, en un mot, pour lui l'idéal de Paris.</p>
+
+<p>Y eut-il jamais rien de plus plaisant que de supposer de la profondeur
+ou de la scélératesse au caractère parisien?</p>
+
+<p>Il est possible que ce <i>trio</i> se moque de moi, pensait Julien. On
+connaît bien peu son caractère, si l'on ne voit pas déjà l'expression
+sombre et froide que prirent ses regards en répondant à ceux de
+Mathilde. Une ironie amère repoussa les assurances d'amitié que M<sup>lle</sup> de
+La Mole étonnée osa hasarder deux ou trois fois.</p>
+
+<p>Piqué par cette bizarrerie soudaine, le c&oelig;ur de cette jeune fille
+naturellement froid, ennuyé, sensible à l'esprit devint aussi passionné
+qu'il était dans sa nature de l'être. Mais il y avait aussi beaucoup
+d'orgueil dans le caractère de Mathilde, et la naissance d'un sentiment
+qui faisait dépendre d'un autre tout son bonheur fut accompagnée d'une
+sombre tristesse.</p>
+
+<p>Julien avait déjà assez profité depuis son arrivée à Paris, pour
+distinguer que ce n'était pas là la tristesse sèche de l'ennui. Au lieu
+d'être avide, comme autrefois, de soirées, de spectacles et de
+distractions de tous genres, elle les fuyait.</p>
+
+<p>La musique chantée par des Français ennuyait Mathilde à la mort, et
+cependant Julien qui se faisait un devoir d'assister à la sortie de
+l'Opéra, remarqua qu'elle s'y faisait mener le plus souvent qu'elle
+pouvait. Il crut distinguer qu'elle avait perdu un peu de la mesure
+parfaite qui brillait dans toutes ses actions. Elle répondait
+quelquefois à ses amis par des plaisanteries outrageantes à force de
+piquante énergie. Il lui sembla qu'elle prenait en guignon le marquis de
+Croisenois. Il faut que ce jeune homme aime furieusement l'argent, pour
+ne pas planter là cette fille, si riche qu'elle soit! pensait Julien. Et
+pour lui, indigné des outrages faits à la dignité masculine, il
+redoublait de froideur envers elle. Souvent il alla jusqu'aux réponses
+peu polies.</p>
+
+<p>Quelque résolu qu'il fût à ne pas être dupe des marques d'intérêt de
+Mathilde, elles étaient si évidentes de certains jours, et Julien dont
+les yeux commençaient à se dessiller, la trouvait si jolie, qu'il en
+était quelquefois embarrassé.</p>
+
+<p>L'adresse et la longanimité de ces jeunes gens du grand monde
+finiraient par triompher de mon peu d'expérience, se dit-il; il faut
+partir et mettre un terme à tout ceci. Le marquis venait de lui confier
+l'administration d'une quantité de petites terres et de maisons qu'il
+possédait dans le Bas-Languedoc. Un voyage était nécessaire: M. de La
+Mole y consentit avec peine. Excepté pour les matières de haute
+ambition, Julien était devenu un autre lui-même.</p>
+
+<p>Au bout du compte, ils ne m'ont point attrapé, se disait Julien, en
+préparant son départ. Que les plaisanteries que M<sup>lle</sup> de La Mole fait à
+ces messieurs soient réelles ou seulement destinées à m'inspirer de la
+confiance je m'en suis amusé.</p>
+
+<p>S'il n'y a pas conspiration contre le fils du charpentier, M<sup>lle</sup> de La
+Mole est inexplicable, mais elle l'est pour le marquis de Croisenois du
+moins autant que pour moi. Hier, par exemple, son humeur était bien
+réelle, et j'ai eu le plaisir de faire bouquer par ma faveur un jeune
+homme aussi noble et aussi riche que je suis gueux et plébéien. Voilà le
+plus beau de mes triomphes, il m'égaiera dans ma chaise de poste, en
+courant les plaines du Languedoc.</p>
+
+<p>Il avait fait de son départ un secret, mais Mathilde savait mieux que
+lui qu'il allait quitter Paris le lendemain, et pour longtemps. Elle eut
+recours à un mal de tête fou, qu'augmentait l'air étouffé du salon. Elle
+se promena beaucoup dans le jardin, et poursuivit tellement de ses
+plaisanteries mordantes Norbert le marquis de Croisenois, Caylus, de Luz
+et quelques autres jeunes gens qui avaient dîné à l'hôtel de La Mole,
+qu'elle les força de partir. Elle regardait Julien d'une façon étrange.</p>
+
+<p>Ce regard est peut-être une comédie, pensa Julien; mais cette
+respiration pressée, mais tout ce trouble! Bah! se dit-il, qui suis-je
+pour juger de toutes ces choses? Il s'agit ici de ce qu'il y a de plus
+sublime et de plus fin parmi les femmes de Paris. Cette respiration
+pressée qui a été sur le point de me toucher, elle l'aura étudiée chez
+Léontine Fay, qu'elle aime tant.</p>
+
+<p>Ils étaient restés seuls; la conversation languissait évidemment. Non!
+Julien ne sent rien pour moi, se disait Mathilde vraiment malheureuse.</p>
+
+<p>Comme il prenait congé d'elle, elle lui serra le bras avec force:</p>
+
+<p>&mdash;Vous recevrez ce soir une lettre de moi, lui dit-elle d'une voix
+tellement altérée, que le son n'en était pas reconnaissable.</p>
+
+<p>Cette circonstance toucha sur-le-champ Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, continua-t-elle, a une juste estime pour les services que
+vous lui rendez. Il faut ne pas partir demain, trouvez un prétexte.</p>
+
+<p>Et elle s'éloigna en courant.</p>
+
+<p>Sa taille était charmante. Il était impossible d'avoir un plus joli
+pied, elle courait avec une grâce qui ravit Julien; mais devinerait-on
+à quoi fut sa seconde pensée après qu'elle eut tout à fait disparu? Il
+fut offensé du ton impératif avec lequel elle avait dit ce mot <i>il faut</i>.
+Louis XV aussi, au moment de mourir, fut vivement piqué du mot <i>il faut</i>,
+maladroitement employé par son premier médecin, et Louis XV pourtant
+n'était pas un parvenu.</p>
+
+<p>Une heure après, un laquais remit une lettre à Julien; c'était tout
+simplement une déclaration d'amour.</p>
+
+<p>Il n'y a pas trop d'affectation dans le style, se dit Julien, cherchant
+par ses remarques littéraires à contenir la joie qui contractait ses
+joues et le forçait à rire malgré lui.</p>
+
+<p>Enfin moi, s'écria-t-il tout à coup, la passion étant trop forte pour
+être contenue, moi, pauvre paysan, j'ai donc une déclaration d'amour
+d'une grande dame!</p>
+
+<p>Quant à moi, ce n'est pas mal, ajouta-t-il en comprimant sa joie le
+plus possible. J'ai su conserver la dignité de mon caractère. Je n'ai
+point dit que j'aimais. Il se mit à étudier la forme des caractères,
+M<sup>lle</sup> de La Mole avait une jolie petite écriture anglaise. Il avait
+besoin d'une occupation physique pour se distraire d'une joie qui allait
+jusqu'au délire.</p>
+
+<p>Votre départ m'oblige à parler... Il serait au-dessus de mes forces de
+ne plus vous voir...</p>
+
+<p>Une pensée vint frapper Julien comme une découverte interrompre l'examen
+qu'il faisait de la lettre de Mathilde, et redoubler sa joie. Je
+l'emporte sur le marquis de Croisenois, s'écria-t-il, moi, qui ne dis
+que des choses sérieuses! Et lui est si joli! il a des moustaches, un
+charmant uniforme il trouve toujours à dire, juste au moment convenable
+un mot spirituel et fin.</p>
+
+<p>Julien eut un instant délicieux; il errait à l'aventure dans le jardin,
+fou de bonheur.</p>
+
+<p>Plus tard il monta à son bureau et se fit annoncer chez le marquis de La
+Mole, qui heureusement n'était pas sorti. Il lui prouva facilement, en
+lui montrant quelques papiers marqués arrivés de Normandie, que le soin
+des procès normands l'obligeait à différer son départ pour le Languedoc.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien aise que vous ne partiez pas lui dit le marquis, quand
+ils eurent fini de parler d'affaires, j'aime à vous voir. Julien sortit;
+ce mot le gênait.</p>
+
+<p>Et moi je vais séduire sa fille! rendre impossible peut-être ce mariage
+avec le marquis de Croisenois qui fait le charme de son avenir: s'il
+n'est pas duc, du moins sa fille aura un tabouret. Julien eut l'idée de
+partir pour le Languedoc malgré la lettre de Mathilde, malgré
+l'explication donnée au marquis. Cet éclair de vertu disparut bien vite.</p>
+
+<p>Que je suis bon, se dit-il; moi, plébéien, avoir pitié d'une famille de
+ce rang! Moi que le duc de Chaulnes appelle un domestique! Comment le
+marquis augmente-t-il son immense fortune? En vendant de la rente, quand
+il apprend au château qu'il y aura le lendemain apparence de coup
+d'État. Et moi, jeté au dernier rang par une providence marâtre, moi a
+qui elle a donne un c&oelig;ur noble et pas mille francs de rente,
+c'est-à-dire pas de pain, exactement parlant, pas de pain, moi refuser
+un plaisir qui s'offre! Une source limpide qui vient étancher ma soif
+dans le désert brûlant de la médiocrité que je traverse si péniblement!
+Ma foi, pas si bête chacun pour soi dans ce désert d'égoïsme qu'on
+appelle la vie.</p>
+
+<p>Et il se rappela quelques regards remplis de dédain, à lui adressés par
+M<sup>me</sup> de La Mole, et surtout par les dames ses amies.</p>
+
+<p>Le plaisir de triompher du marquis de Croisenois vint achever la déroute
+de ce souvenir de vertu.</p>
+
+<p>Que je voudrais qu'il se fâchât! dit Julien; avec quelle assurance je
+lui donnerais maintenant un coup d'épée. Et il faisait le geste du coup
+de seconde. Avant ceci j'étais un cuistre, abusant bassement d'un peu de
+courage. Après cette lettre, je suis son égal.</p>
+
+<p>Oui, se disait-il avec une volupté infinie et en parlant lentement, nos
+mérites, au marquis et à moi, ont été pesés, et le pauvre charpentier du
+Jura l'emporte.</p>
+
+<p>Bon! s'écria-t-il, voilà la signature de ma réponse trouvée. N'allez
+pas vous figurer, mademoiselle de La Mole, que j'oublie mon état. Je
+vous ferai comprendre et bien sentir que c'est pour le fils d'un
+charpentier que vous trahissez un descendant du fameux Guy de
+Croisenois, qui suivit saint Louis à la croisade.</p>
+
+<p>Julien ne pouvait contenir sa joie. Il fut obligé de descendre au
+jardin. Sa chambre, où il s'était enfermé à clef, lui semblait trop
+étroite pour y respirer.</p>
+
+<p>Moi, pauvre paysan du Jura, se répétait-il sans cesse, moi, condamné à
+porter toujours ce triste habit noir! Hélas! vingt ans plus tôt,
+j'aurais porté l'uniforme comme eux! Alors un homme comme moi était tué,
+ou général à trente-six ans. Cette lettre, qu'il tenait serrée dans sa
+main, lui donnait la taille et l'attitude d'un héros. Maintenant, il est
+vrai, avec cet habit noir, à quarante ans, on a cent mille francs
+d'appointements et le cordon bleu, comme M. l'évêque de Beauvais.</p>
+
+<p>Eh bien! se dit-il en riant comme Méphistophélès, j'ai plus d'esprit
+qu'eux; je sais choisir l'uniforme de mon siècle. Et il sentit redoubler
+son ambition et son attachement à l'habit ecclésiastique. Que de
+cardinaux nés plus bas que moi et qui ont gouverné! mon compatriote
+Granvelle, par exemple.</p>
+
+<p>Peu à peu l'agitation de Julien se calma; la prudence surnagea. Il se
+dit, comme son maître Tartuffe, dont il savait le rôle par c&oelig;ur:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Je puis croire ces mots un artifice honnête.</td></tr>
+<tr><td align="center">..................................</td></tr>
+<tr><td align="left">Je ne me firai point à des propos si doux;</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'un peu de ses faveurs, après quoi je soupire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire.</td></tr>
+<tr><td align="right">T<small>ARTUFFE</small>, acte IV, scène V.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Tartuffe aussi fut perdu par une femme, et il en valait bien un
+autre... Ma réponse peut être montrée..., à quoi nous trouvons ce
+remède, ajouta-t-il en prononçant lentement, et avec l'accent de la
+férocité qui se contient, nous la commençons par les phrases les plus
+vives de la lettre de la sublime Mathilde.</p>
+
+<p>Oui, mais quatre laquais de M. de Croisenois se précipitent sur moi et
+m'arrachent l'original.</p>
+
+<p>Non, car je suis bien armé, et j'ai l'habitude, comme on sait, de faire
+feu sur les laquais.</p>
+
+<p>Eh bien! l'un d'eux a du courage; il se précipite sur moi. On lui a
+promis cent napoléons. Je le tue ou je le blesse, à la bonne heure,
+c'est ce qu'on demande. On me jette en prison fort légalement; je parais
+en police correctionnelle, et l'on m'envoie, avec toute justice et
+équité de la part des juges, tenir compagnie dans Poissy à MM. Fontan et
+Magallon. Là, je couche avec quatre cents gueux pêle-mêle... Et j'aurais
+quelque pitié de ces gens-là? s'écria-t-il en se levant impétueusement.
+En ont-ils pour les gens du tiers-état, quand ils les tiennent? Ce mot
+fut le dernier soupir de sa reconnaissance pour M. de La Mole qui,
+malgré lui, le tourmentait jusque-là.</p>
+
+<p>Doucement, messieurs les gentilshommes, je comprends ce petit trait de
+machiavélisme, l'abbé Maslon ou M. Castanède du séminaire n'auraient pas
+mieux fait. Vous m'enlèverez la lettre <i>provocatrice</i>, et je serai le
+second tome du colonel Caron à Colmar.</p>
+
+<p>Un instant, messieurs, je vais envoyer la lettre fatale en dépôt dans
+un paquet bien cacheté à M. l'abbé Pirard. Celui-là est honnête homme,
+janséniste, et en cette qualité à l'abri des séductions du budget. Oui,
+mais il ouvre les lettres..., c'est à Fouqué que j'enverrai celle-ci.</p>
+
+<p>Il faut en convenir, le regard de Julien était atroce, sa physionomie
+hideuse; elle respirait le crime sans alliage. C'était l'homme
+malheureux en guerre avec toute la société.</p>
+
+<p>Aux armes! s'écria Julien. Et il franchit d'un saut les marches du
+perron de l'hôtel. Il entra dans l'échoppe de l'écrivain du coin de la
+rue; il lui fit peur.</p>
+
+<p>&mdash;Copiez, lui dit-il en lui donnant la lettre de M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>Pendant que l'écrivain travaillait, il écrivit lui-même à Fouqué; il le
+priait de lui conserver un dépôt précieux. Mais, se dit-il en
+s'interrompant, le cabinet noir à la poste ouvrira ma lettre et vous
+rendra celle que vous cherchez...; non, messieurs. Il alla acheter une
+énorme bible chez un libraire protestant, cacha fort adroitement la
+lettre de Mathilde dans la couverture, fit emballer le tout, et son
+paquet partit par la diligence, adressé à un des ouvriers de Fouqué,
+dont personne à Paris ne savait le nom.</p>
+
+<p>Cela fait, il rentra joyeux et leste à l'hôtel de La Mole. A nous!
+maintenant, s'écria-t-il, en s'enfermant à clef dans sa chambre, et
+jetant son habit:</p>
+
+<p>«Quoi! mademoiselle, écrivait-il à Mathilde, c'est M<sup>lle</sup> de La Mole qui,
+par les mains d'Arsène, laquais de son père, fait remettre une lettre
+trop séduisante à un pauvre charpentier du Jura, sans doute pour se
+jouer de sa simplicité...» Et il transcrivait les phrases les plus
+claires de la lettre qu'il venait de recevoir.</p>
+
+<p>La sienne eût fait honneur à la prudence diplomatique de M. le chevalier
+de Beauvoisis. Il n'était encore que dix heures; Julien, ivre de bonheur
+et du sentiment de sa puissance, si nouveau pour un pauvre diable, entra
+à l'Opéra italien. Il entendit chanter son ami Geronimo. Jamais la
+musique ne l'avait exalté à ce point. Il était un dieu.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV-2" id="CHAPITRE_XIV-2"></a>CHAPITRE XIV<br /><br />
+PENSÉES D'UNE JEUNE FILLE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Que de perplexités! Que de nuits passées sans sommeil! Grand Dieu!
+vais-je me rendre méprisable? Il me méprisera lui-même. Mais il part, il
+s'éloigne.
+<br /><span style="margin-left: 2em;">A<small>LFRED DE</small> M<small>USSET</small></span>.</p></div>
+
+<p>Ce n'était point sans combats que Mathilde avait écrit. Quel qu'eût été
+le commencement de son intérêt pour Julien, bientôt il domina l'orgueil
+qui, depuis qu'elle se connaissait, régnait seul dans son c&oelig;ur. Cette
+âme haute et froide était emportée pour la première fois par un
+sentiment passionné. Mais s'il dominait l'orgueil, il était encore
+fidèle aux habitudes de l'orgueil. Deux mois de combats et de sensations
+nouvelles renouvelèrent, pour ainsi dire, tout son être moral.</p>
+
+<p>Mathilde croyait voir le bonheur. Cette vue toute-puissante sur les âmes
+courageuses, liées à un esprit supérieur, eut à lutter longuement contre
+la dignité et tous les sentiments de devoirs vulgaires. Un jour, elle
+entra chez sa mère, dès sept heures du matin, la priant de lui permettre
+de se réfugier à Villequier. La marquise ne daigna pas même lui
+répondre, et lui conseilla d'aller se remettre au lit. Ce fut le dernier
+effort de la sagesse vulgaire et de la déférence aux idées reçues.</p>
+
+<p>La crainte de mal faire et de heurter les idées tenues pour sacrées par
+les Caylus, les de Luz, les Croisenois avait assez peu d'empire sur son
+âme; de tels êtres ne lui semblaient pas faits pour la comprendre; elle
+les eût consultés s'il eût été question d'acheter une calèche ou une
+terre. Sa véritable terreur était que Julien ne fût mécontent d'elle.</p>
+
+<p>Peut-être aussi n'a-t-il que les apparences d'un homme supérieur?</p>
+
+<p>Elle abhorrait le manque de caractère, c'était sa seule objection contre
+les beaux jeunes gens qui l'entouraient. Plus ils plaisantaient avec
+grâce tout ce qui s'écarte de la mode, ou la suit mal, croyant la
+suivre, plus ils se perdaient à ses yeux.</p>
+
+<p>Ils étaient braves, et voilà tout. Et encore, comment braves? se
+disait-elle: en duel. Mais le duel n'est plus qu'une cérémonie. Tout en
+est su d'avance, même ce que l'on doit dire en tombant. Étendu sur le
+gazon, et la main sur le c&oelig;ur, il faut un pardon généreux pour
+l'adversaire et un mot pour une belle souvent imaginaire, ou bien qui va
+au bal le jour de votre mort, de peur d'exciter les soupçons.</p>
+
+<p>On brave le danger à la tête d'un escadron tout brillant d'acier, mais
+le danger solitaire, singulier, imprévu vraiment laid?</p>
+
+<p>Hélas! se disait Mathilde, c'était à la cour de Henri III que l'on
+trouvait des hommes grands par le caractère comme par la naissance! Ah!
+si Julien avait servi à Jarnac ou à Moncontour, je n'aurais plus de
+doute. En ces temps de vigueur et de force, les Français n'étaient pas
+des poupées. Le jour de la bataille était presque celui des moindres
+perplexités.</p>
+
+<p>Leur vie n'était pas emprisonnée, comme une momie d'Égypte, sous une
+enveloppe toujours commune à tous, toujours la même. Oui, ajoutait-elle,
+il y avait plus de vrai courage à se retirer seul à onze heures du soir,
+en sortant de l'hôtel de Soissons, habité par Catherine de Médicis,
+qu'aujourd'hui à courir à Alger. La vie d'un homme était une suite de
+hasards. Maintenant la civilisation et le préfet de police ont chassé le
+hasard, plus d'imprévu. S'il paraît dans les idées, il n'est pas assez
+d'épigrammes pour lui; s'il paraît dans les événements, aucune lâcheté
+n'est au-dessus de notre peur. Quelque folie que nous fasse faire la
+peur, elle est excusée. Siècle dégénéré et ennuyeux! Qu'aurait dit
+Boniface de La Mole si, levant hors de la tombe sa tête coupée, il eût
+vu, en 1793, dix-sept de ses descendants, se laisser prendre comme des
+moutons, pour être guillotinés deux jours après? La mort était certaine,
+mais il eût été de mauvais ton de se défendre et de tuer au moins un
+jacobin ou deux. Ah! dans les temps héroïques de la France, au siècle de
+Boniface de La Mole, Julien eût été le chef d'escadron et mon frère le
+jeune prêtre, aux m&oelig;urs convenables, avec la sagesse dans les yeux et
+la raison à la bouche.</p>
+
+<p>Quelques mois auparavant, Mathilde désespérait de rencontrer un être un
+peu différent du patron commun. Elle avait trouvé quelque bonheur en se
+permettant d'écrire à quelques jeunes gens de la société. Cette
+hardiesse si inconvenante, si imprudente chez une jeune fille pouvait la
+déshonorer aux yeux de M. de Croisenois, du duc de Chaulnes son père, et
+de tout l'hôtel de Chaulnes, qui, voyant se rompre le mariage projeté,
+aurait voulu savoir pourquoi. En ce temps-là, les jours où elle avait
+écrit une de ces lettres, Mathilde ne pouvait dormir. Mais ces lettres
+n'étaient que des réponses.</p>
+
+<p>Ici elle osait dire qu'elle aimait. Elle écrivait la première (quel mot
+terrible!) à un homme placé dans les derniers rangs de la société.</p>
+
+<p>Cette circonstance assurait, en cas de découverte, un déshonneur
+éternel. Laquelle des femmes venant chez sa mère eût osé prendre son
+parti? Quelle phrase eût-on pu leur donner à répéter pour amortir le
+coup de l'affreux mépris des salons?</p>
+
+<p>Et encore parler était affreux, mais écrire! <i>Il est des choses qu'on
+n'écrit pas</i>, s'écriait Napoléon apprenant la capitulation de Baylen. Et
+c'était Julien qui lui avait conté ce mot! comme lui faisant d'avance
+une leçon.</p>
+
+<p>Mais tout cela n'était rien encore, l'angoisse de Mathilde avait
+d'autres causes. Oubliant l'effet horrible sur la société la tache
+ineffaçable et toute pleine de mépris, car elle outrageait sa caste,
+Mathilde allait écrire à un être d'une bien autre nature que les
+Croisenois, les de Luz, les Caylus.</p>
+
+<p>La profondeur, l'<i>inconnu</i> du caractère de Julien eussent effrayé, même en
+nouant avec lui une relation ordinaire. Et elle en allait faire son
+amant, peut-être son maître!</p>
+
+<p>Quelles ne seront pas ses prétentions, si jamais il peut tout sur moi?
+Eh bien! je me dirai comme Médée: <i>Au milieu de tant de périls, il me
+reste</i> M<small>OI</small>.</p>
+
+<p>Julien n'avait nulle vénération pour la noblesse du sang, croyait-elle.
+Bien plus, peut-être il n'avait nul amour pour elle!</p>
+
+<p>Dans ces derniers moments de doutes affreux, se présentèrent les idées
+d'orgueil féminin. Tout doit être singulier dans le sort d'une fille
+comme moi, s'écria Mathilde impatientée. Alors l'orgueil qu'on lui avait
+inspiré dès le berceau se trouvait un adversaire pour la vertu. Ce fut
+dans cet instant que le départ de Julien vint tout précipiter.</p>
+
+<p>(De tels caractères sont heureusement fort rares.)</p>
+
+<p>Le soir, fort tard, Julien eut la malice de faire descendre une malle
+très pesante chez le portier; il appela pour la transporter le valet de
+pied qui faisait la cour à la femme de chambre de M<sup>lle</sup> de La Mole. Cette
+man&oelig;uvre peut n'avoir aucun résultat, se dit-il, mais si elle réussit,
+elle me croit parti. Il s'endormit fort gai sur cette plaisanterie.
+Mathilde ne ferma pas l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Le lendemain, de fort grand matin, Julien sortit de l'hôtel sans être
+aperçu, mais il rentra avant huit heures.</p>
+
+<p>A peine était-il dans la bibliothèque, que M<sup>lle</sup> de La Mole parut sur la
+porte. Il lui remit sa réponse. Il pensait qu'il était de son devoir de
+lui parler, rien n'était plus commode du moins, mais M<sup>lle</sup> de La Mole ne
+voulut pas l'écouter et disparut. Julien en fut charmé, il ne savait que
+lui dire.</p>
+
+<p>Si tout ceci n'est pas un jeu convenu avec le comte Norbert, il est
+clair que ce sont mes regards pleins de froideur qui ont allumé l'amour
+baroque que cette fille de si haute naissance s'avise d'avoir pour moi.
+Je serais un peu plus sot qu'il ne convient, si jamais je me laissais
+entraîner à avoir du goût pour cette grande poupée blonde. Ce
+raisonnement le laissa plus froid et plus calculant qu'il n'avait été de
+sa vie.</p>
+
+<p>Dans la bataille qui se prépare, ajouta-t-il, l'orgueil de la naissance
+sera comme une colline élevée, formant position militaire entre elle et
+moi. C'est là-dessus qu'il faut man&oelig;uvrer. J'ai fort mal fait de rester
+à Paris; cette remise de mon départ m'avilit et m'expose, si tout ceci
+n'est qu'un jeu. Quel danger y avait-il à partir? Je me moquais d'eux,
+s'ils se moquent de moi. Si son intérêt pour moi a quelque réalité, je
+centuplais cet intérêt.</p>
+
+<p>La lettre de M<sup>lle</sup> de La Mole avait donné à Julien une jouissance de
+vanité si vive, que, tout en riant de ce qui lui arrivait, il avait
+oublié de songer sérieusement à la convenance du départ.</p>
+
+<p>C'était une fatalité de son caractère d'être extrêmement sensible à ses
+fautes. Il était fort contrarié de celle-ci et ne songeait presque plus
+à la victoire incroyable qui avait précédé ce petit échec, lorsque, vers
+les neuf heures, M<sup>lle</sup> de La Mole parut sur le seuil de la porte de la
+bibliothèque, lui jeta une lettre et s'enfuit.</p>
+
+<p>Il paraît que ceci va être le roman par lettres, dit-il en relevant
+celle-ci. L'ennemi fait un faux mouvement, moi je vais faire donner la
+froideur et la vertu.</p>
+
+<p>On lui demandait une réponse décisive avec une hauteur qui augmenta sa
+gaieté intérieure. Il se donna le plaisir de mystifier, pendant deux
+pages, les personnes qui voudraient se moquer de lui, et ce fut encore
+par une plaisanterie qu'il annonça, vers la fin de sa réponse, son
+départ décidé pour le lendemain matin.</p>
+
+<p>Cette lettre terminée: Le jardin va me servir pour la remettre,
+pensa-t-il, et il y alla. Il regardait la fenêtre de la chambre de M<sup>lle</sup>
+de La Mole.</p>
+
+<p>Elle était au premier étage, à côté de l'appartement de sa mère, mais il
+y avait un grand entresol.</p>
+
+<p>Ce premier était tellement élevé, qu'en se promenant sous l'allée de
+tilleuls, sa lettre à la main, Julien ne pouvait être aperçu de la
+fenêtre de M<sup>lle</sup> de La Mole. La voûte formée par les tilleuls, fort bien
+taillés, interceptait la vue. Mais quoi! se dit Julien avec humeur,
+encore une imprudence! Si l'on a entrepris de se moquer de moi, me faire
+voir une lettre à la main, c'est servir mes ennemis.</p>
+
+<p>La chambre de Norbert était précisément au-dessus de celle de sa s&oelig;ur,
+et si Julien sortait de la voûte formée par les branches taillées des
+tilleuls, le comte et ses amis pouvaient suivre tous ses mouvements.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole parut derrière sa vitre; il montra sa lettre à demi;
+elle baissa la tête. Aussitôt Julien remonta chez lui en courant, et
+rencontra par hasard, dans le grand escalier, la belle Mathilde, qui
+saisit sa lettre avec une aisance parfaite et des yeux riants.</p>
+
+<p>Que de passion il y avait dans les yeux de cette pauvre M<sup>me</sup> de Rênal,
+se dit Julien, quand, même après six mois de relations intimes, elle
+osait recevoir une lettre de moi! De sa vie, je crois, elle ne m'a
+regardé avec des yeux riants.</p>
+
+<p>Il ne s'exprima pas aussi nettement le reste de sa réponse, avait-il
+honte de la futilité des motifs? Mais aussi quelle différence, ajoutait
+sa pensée, dans l'élégance de la robe du matin, dans l'élégance de la
+tournure! En apercevant M<sup>lle</sup> de La Mole à trente pas de distance un
+homme de goût devinerait le rang qu'elle occupe dans la société. Voilà
+ce qu'on peut appeler un mérite explicite.</p>
+
+<p>Tout en plaisantant, Julien ne s'avouait pas encore toute sa pensée; M<sup>me</sup>
+de Rênal n'avait pas de marquis de Croisenois à lui sacrifier. Il
+n'avait pour rival que cet ignoble sous-préfet M. Charcot, qui se
+faisait appeler de Maugiron, parce qu'il n'y a plus de Maugirons.</p>
+
+<p>A cinq heures, Julien reçut une troisième lettre; elle lui fut lancée de
+la porte de la bibliothèque. M<sup>lle</sup> de La Mole s'enfuit encore. Quelle
+manie d'écrire! se dit-il en riant, quand on peut se parler si
+commodément! L'ennemi veut avoir de mes lettres c'est clair, et
+plusieurs! Il ne se hâtait point d'ouvrir celle-ci. Encore des phrases
+élégantes, pensait-il; mais il pâlit en lisant. Il n'y avait que huit
+lignes:</p>
+
+<p>«J'ai besoin de vous parler; il faut que je vous parle ce soir; au
+moment où une heure après minuit sonnera trouvez-vous dans le jardin.
+Prenez la grande échelle du jardinier auprès du puits, placez-la contre
+ma fenêtre et montez chez moi. Il fait clair de lune; n'importe.»</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV-2" id="CHAPITRE_XV-2"></a>CHAPITRE XV<br /><br />
+EST-CE UN COMPLOT?</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Ah! que l'intervalle est cruel entre un grand projet conçu et son
+exécution! Que de vaines terreurs! que d'irrésolutions! Il s'agit de la
+vie.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de bien plus: de l'honneur!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SCHILLER.</small></span></p></div>
+
+<p>Ceci devient sérieux, pensa Julien... et un peu trop clair ajouta-t-il
+après avoir pensé. Quoi! cette belle demoiselle peut me parler dans la
+bibliothèque avec une liberté qui, grâce à Dieu, est entière; le
+marquis, dans la peur qu'il a que je ne lui montre des comptes, n'y
+vient jamais. Quoi! M. de la Mole et le comte Norbert, les seules
+personnes qui entrent ici, sont absents presque toute la journée; on
+peut facilement observer le moment de leur rentrée à l'hôtel, et la
+sublime Mathilde, pour la main de laquelle un prince souverain ne serait
+pas trop noble, veut que je commette une imprudence abominable!</p>
+
+<p>C'est clair, on veut me perdre ou se moquer de moi, tout au moins.
+D'abord, on a voulu me perdre avec mes lettres; elles se trouvent
+prudentes; eh bien! il leur faut une action plus claire que le jour. Ces
+jolis petits messieurs me croient aussi trop bête ou trop fat. Diable!
+par le plus beau clair de lune du monde, monter ainsi par une échelle à
+un premier étage de vingt-cinq pieds d'élévation! on aura le temps de me
+voir, même des hôtels voisins. Je serai beau sur mon échelle! Julien
+monta chez lui et se mit à faire sa malle en sifflant. Il était résolu à
+partir et à ne pas même répondre.</p>
+
+<p>Mais cette sage résolution ne lui donnait pas la paix du c&oelig;ur. Si par
+hasard, se dit-il tout à coup, sa malle fermée, Mathilde était de bonne
+foi! alors moi je joue, à ses yeux, le rôle d'un lâche parfait. Je n'ai
+point de naissance, moi, il me faut de grandes qualités, argent
+comptant, sans suppositions complaisantes, bien prouvées par des actions
+parlantes...</p>
+
+<p>Il fut un quart d'heure à se promener dans sa chambre. A quoi bon le
+nier? dit-il enfin, je serai un lâche à ses veux. Je perds non seulement
+la personne la plus brillante de la haute société, ainsi qu'ils disaient
+tous au bal de M. le duc de Retz, mais encore le divin plaisir de me
+voir sacrifier le marquis de Croisenois, le fils d'un duc, et qui sera
+duc lui-même. Un jeune homme charmant qui a toutes les qualités qui me
+manquent: esprit d'à-propos, naissance, fortune...</p>
+
+<p>Ce remords va me poursuivre toute ma vie, non pour elle, il est tant de
+maîtresses!</p>
+
+<p class="c">...Mais il n'est qu'un honneur!</p>
+
+<p>dit le vieux don Diègue, et ici clairement et nettement, je recule
+devant le premier péril qui m'est offert, car ce duel avec M. de
+Beauvoisis se présentait comme une plaisanterie. Ceci est tout
+différent. Je puis être tiré au blanc par un domestique, mais c'est le
+moindre danger, je puis être déshonoré!</p>
+
+<p>Ceci devient sérieux, mon garçon, ajouta-t-il avec une gaieté et un
+accent gascons. Il y a de l'<i>honur</i>. Jamais un pauvre diable, jeté aussi
+bas que moi par le hasard, ne retrouvera une telle occasion: j'aurai des
+bonnes fortunes mais subalternes...</p>
+
+<p>Il réfléchit longtemps, il se promenait à pas précipités, s'arrêtant
+tout court de temps à autre. On avait déposé dans sa chambre un
+magnifique buste en marbre du cardinal de Richelieu qui, malgré lui,
+attirait ses regards. Ce buste éclairé par sa lampe avait l'air de le
+regarder d'une façon sévère, et comme lui reprochant le manque de cette
+audace qui doit être si naturelle au caractère français. De ton temps,
+grand homme, aurais-je hésité?</p>
+
+<p>Au pire, se dit enfin Julien, supposons que tout ceci soit un piège, il
+est bien noir et bien compromettant pour une jeune fille. On sait que je
+ne suis pas homme à me taire. Il faudra donc me tuer. Cela était bon en
+1574 du temps de Boniface de La Mole, mais jamais celui d'aujourd'hui
+n'oserait. Ces gens-là ne sont plus les mêmes. M<sup>lle</sup> de La Mole est si
+enviée! Quatre cents salons retentiraient demain de sa honte, et avec
+quel plaisir!</p>
+
+<p>Les domestiques jasent, entre eux, des préférences marquées dont je
+suis l'objet, je le sais, je les ai entendus...</p>
+
+<p>D'un autre côté, ses lettres!... ils peuvent croire que je les ai sur
+moi. Surpris dans sa chambre, on me les enlève. J'aurai affaire à deux,
+trois, quatre hommes que sais-je? Mais ces hommes, où les prendront-ils?
+où trouver des subalternes discrets à Paris? La justice leur fait
+peur... Parbleu! les Caylus, les Croisenois les de Luz eux-mêmes. Ce
+moment, et la sotte figure que je ferai au milieu d'eux sera ce qui les
+aura séduits. Gare le sort d'Abeilard, M. le secrétaire!</p>
+
+<p>Eh bien, parbleu! messieurs, vous porterez de mes marques, je frapperai
+à la figure, comme les soldats de César à Pharsale... Quant aux lettres,
+je puis les mettre en lieu sûr.</p>
+
+<p>Julien fit des copies des deux dernières, les cacha dans un volume du
+beau Voltaire de la bibliothèque, et porta lui-même les originaux à la
+poste.</p>
+
+<p>Quand il fut de retour: Dans quelle folie je vais me jeter! se dit-il
+avec surprise et terreur. Il avait été un quart d'heure sans regarder en
+face son action de la nuit prochaine.</p>
+
+<p>Mais, si je refuse, je me méprise moi-même dans la suite! Toute la vie,
+cette action sera un grand sujet de doute pour moi et un tel doute est
+le plus cuisant des malheurs. Ne l'ai-je pas éprouvé pour l'amant
+d'Amanda! Je crois que je me pardonnerais plus aisément un crime bien
+clair; une fois avoué, je cesserais d'y penser.</p>
+
+<p>Quoi! un destin, incroyable à force de bonheur, me tire de la foule
+pour me mettre en rivalité avec un homme portant un des plus beaux noms
+de France, et je me serai moi-même, de gaieté de c&oelig;ur, déclaré son
+inférieur! Au fond, il y a de la lâcheté à ne pas aller. Ce mot décide
+tout, s'écria Julien en se levant... d'ailleurs elle est bien jolie!</p>
+
+<p>Si ceci n'est pas une trahison, quelle folie elle fait pour moi!... Si
+c'est une mystification parbleu! messieurs, il ne tient qu'à moi de
+rendre la plaisanterie sérieuse, et ainsi ferai-je.</p>
+
+<p>Mais s'ils m'attachent les bras au moment de l'entrée dans la chambre;
+ils peuvent avoir placé quelque machine ingénieuse!</p>
+
+<p>C'est comme un duel, se dit-il en riant, il y a parade à tout, dit mon
+maître d'armes, mais le bon Dieu, qui veut qu'on en finisse, fait que
+l'un des deux oublie de parer. Du reste, voici de quoi leur répondre:
+il tirait ses pistolets de poche; et quoique l'amorce fût fulminante, il
+la renouvela.</p>
+
+<p>Il y avait encore bien des heures à attendre; pour faire quelque chose,
+Julien écrivit à Fouqué:</p>
+
+<p>«Mon ami, n'ouvre la lettre ci-incluse qu'en cas d'accident, si tu
+entends dire que quelque chose d'étrange m'est arrivé. Alors, efface les
+noms propres du manuscrit que je t'envoie et fais-en huit copies que tu
+enverras aux journaux de Marseille, Bordeaux, Lyon, Bruxelles, etc.; dix
+jours plus tard, fais imprimer ce manuscrit, envoie le premier
+exemplaire à M. le marquis de La Mole, et quinze jours après, jette les
+autres exemplaires de nuit dans les rues de Verrières.»</p>
+
+<p>Ce petit mémoire justificatif arrangé en forme de conte, que Fouqué ne
+devait ouvrir qu'en cas d'accident, Julien le fit aussi peu
+compromettant que possible pour M<sup>lle</sup> de La Mole; mais enfin, il peignait
+fort exactement sa position.</p>
+
+<p>Julien achevait de fermer son paquet, lorsque la cloche du dîner sonna,
+elle fit battre son c&oelig;ur. Son imagination préoccupée du récit qu'il
+venait de composer, était toute aux pressentiments tragiques. Il s'était
+vu saisi par des domestiques, garrotté, conduit dans une cave, avec un
+bâillon dans la bouche. Là, un domestique le gardait à vue, et si
+l'honneur de la noble famille exigeait que l'aventure eût une fin
+tragique, il était facile de tout finir avec ces poisons qui ne laissent
+point de traces; alors, on disait qu'il était mort de maladie, et on le
+transportait mort dans sa chambre.</p>
+
+<p>Ému de son propre conte comme un auteur dramatique Julien avait
+réellement peur lorsqu'il entra dans la salle à manger. Il regardait
+tous ces domestiques en grande livrée. Il étudiait leur
+physionomie. Quels sont ceux qu'on a choisis pour l'expédition de cette
+nuit? se disait-il. Dans cette famille, les souvenirs de la cour de
+Henri III sont si présents, si souvent rappelés, que, se croyant
+outragés, ils auront plus de décision que les autres personnages de leur
+rang. Il regarda M<sup>lle</sup> de La Mole pour lire dans ses yeux les projets de
+sa famille; elle était pâle, et il lui trouvait tout à fait une
+physionomie du Moyen Âge. Jamais il ne lui avait vu l'air si grand, elle
+était vraiment belle et imposante. Il en devint presque
+amoureux. <i>Pallida morte futura</i>, se dit-il (Sa pâleur annonce ses grands
+desseins).</p>
+
+<p>En vain, après dîner, il affecta de se promener longtemps dans le
+jardin, M<sup>lle</sup> de La Mole n'y parut pas. Lui parler eût, dans ce moment,
+délivré son c&oelig;ur d'un grand poids.</p>
+
+<p>Pourquoi ne pas l'avouer? il avait peur. Comme il était résolu à agir,
+il s'abandonnait à ce sentiment sans vergogne. Pourvu qu'au moment
+d'agir, je me trouve le courage qu'il faut, se disait-il, qu'importe ce
+que je puis sentir en ce moment? Il alla reconnaître la situation et le
+poids de l'échelle.</p>
+
+<p>C'est un instrument, se dit-il en riant, dont il est dans mon destin de
+me servir! ici comme à Verrières. Quelle différence! Alors, ajouta-t-il
+avec un soupir, je n'étais pas obligé de me méfier de la personne pour
+laquelle je m'exposais. Quelle différence aussi dans le danger!</p>
+
+<p>J'eusse été tué dans les jardins de M. de Rênal qu'il n'y avait point
+de déshonneur pour moi. Facilement on eût rendu ma mort inexplicable.
+Ici, quels récits abominables ne va-t-on pas faire dans les salons de
+l'hôtel de Chaulnes, de l'hôtel de Caylus, de l'hôtel de Retz, etc.,
+partout enfin. Je serai un monstre dans la postérité.</p>
+
+<p>Pendant deux ou trois ans, reprit-il en riant, et se moquant de soi.
+Mais cette idée l'anéantissait. Et moi, où pourra-t-on me justifier? En
+supposant que Fouqué imprime mon pamphlet posthume, ce ne sera qu'une
+infamie de plus. Quoi! Je suis reçu dans une maison, et pour prix de
+l'hospitalité que j'y reçois, des bontés dont on m'y accable, j'imprime
+un pamphlet sur ce qui s'y passe! j'attaque l'honneur des femmes! Ah,
+mille fois plutôt, soyons dupes!</p>
+
+<p>Cette soirée fut affreuse.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI-2" id="CHAPITRE_XVI-2"></a>CHAPITRE XVI<br /><br />
+UNE HEURE DU MATIN</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Ce jardin était fort grand, dessiné depuis peu d'années avec un goût
+parfait. Mais les arbres avaient figuré dans le fameux Pré-aux-Clercs,
+si célèbre du temps de Henry III, ils avaient plus d'un siècle. On y
+trouvait quelque chose de champêtre.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MASSINGER</small></span></p></div>
+
+<p>Il allait écrire un contre-ordre à Fouqué lorsque onze heures sonnèrent.
+Il fit jouer avec bruit la serrure de la porte de sa chambre, comme s'il
+se fût enferme chez lui. Il alla observer à pas de loup ce qui se
+passait dans toute la maison, surtout dans les mansardes du quatrième,
+habitées par les domestiques. Il n'y avait rien d'extraordinaire. Une
+des femmes de chambre de M<sup>me</sup> de La Mole donnait soirée, les domestiques
+prenaient du punch fort gaiement. Ceux qui rient ainsi, pensa Julien, ne
+doivent pas faire partie de l'expédition nocturne, ils seraient plus
+sérieux.</p>
+
+<p>Enfin il alla se placer dans un coin obscur du jardin. Si leur plan est
+de se cacher des domestiques de la maison, ils feront arriver par-dessus
+les murs du jardin les gens chargés de me surprendre.</p>
+
+<p>Si M. de Croisenois porte quelque sang-froid dans tout ceci, il doit
+trouver moins compromettant pour la jeune personne qu'il veut épouser de
+me faire surprendre avant le moment où je serai entré dans sa chambre.</p>
+
+<p>Il fit une reconnaissance militaire et fort exacte. Il s'agit de mon
+honneur, pensa-t-il; si je tombe dans quelque bévue, ce ne sera pas une
+excuse à mes propres yeux de me dire: Je n'y avais pas songé.</p>
+
+<p>Le temps était d'une sérénité désespérante. Vers les onze heures la lune
+s'était levée, à minuit et demi elle éclairait en plein la façade de
+l'hôtel donnant sur le Jardin.</p>
+
+<p>Elle est folle, se disait Julien comme une heure sonna, il y avait
+encore de la lumière aux fenêtres du comte Norbert. De sa vie Julien
+n'avait eu autant de peur il ne voyait que les dangers de l'entreprise,
+et n'avait aucun enthousiasme.</p>
+
+<p>Il alla prendre l'immense échelle, attendit cinq minutes, pour laisser
+le temps à un contre-ordre, et à une heure cinq minutes posa l'échelle
+contre la fenêtre de Mathilde. Il monta doucement le pistolet à la main,
+étonné de n'être pas attaqué. Comme il approchait de la fenêtre, elle
+s'ouvrit sans bruit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voilà, monsieur, lui dit Mathilde avec beaucoup d'émotion; je
+suis vos mouvements depuis une heure.</p>
+
+<p>Julien était fort embarrassé, il ne savait comment se conduire, il
+n'avait pas d'amour du tout. Dans son embarras, il pensa qu'il fallait
+oser, il essaya d'embrasser Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc? lui dit-elle en le repoussant.</p>
+
+<p>Fort content d'être éconduit, il se hâta de jeter un coup d'&oelig;il autour
+de lui: la lune était si brillante que les ombres qu'elle formait dans
+la chambre de M<sup>lle</sup> de La Mole étaient noires. Il peut fort bien y avoir
+là des hommes cachés sans que je les voie, pensa-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous dans la poche de côté de votre habit? lui dit Mathilde,
+enchantée de trouver un sujet de conversation. Elle souffrait
+étrangement, tous les sentiments de retenue et de timidité, si naturels
+à une fille bien née, avaient repris leur empire, et la mettaient au
+supplice.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toutes sortes d'armes et de pistolets, répondit Julien, non moins
+content d'avoir quelque chose à dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut abaisser l'échelle, dit Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est immense, et peut casser les vitres du salon en bas, ou de
+l'entresol.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas casser les vitres, reprit Mathilde essayant en vain de
+prendre le ton de la conversation ordinaire, vous pourriez, ce me
+semble, abaisser l'échelle au moyen d'une corde qu'on attacherait au
+premier échelon. J'ai toujours une provision de cordes chez moi.</p>
+
+<p>Et c'est là une femme amoureuse! pensa Julien, elle ose dire qu'elle
+aime! tant de sang-froid, tant de sagesse dans les précautions
+m'indiquent assez que je ne triomphe pas de M. de Croisenois comme je le
+croyais sottement, mais que tout simplement je lui succède. Au fait que
+m'importe! est-ce que je l'aime? je triomphe du marquis en ce sens,
+qu'il sera très fâché d'avoir un successeur, et plus fâché encore que ce
+successeur soit moi. Avec quelle hauteur il me regardait hier soir au
+café Tortoni, en affectant de ne pas me reconnaître; avec quel air
+méchant il me salua ensuite, quand il ne put plus s'en dispenser!</p>
+
+<p>Julien avait attaché la corde au dernier échelon de l'échelle, il la
+descendait doucement, et en se penchant beaucoup en dehors du balcon
+pour faire en sorte qu'elle ne touchât pas les vitres. Beau moment pour
+me tuer pensa-t-il, si quelqu'un est caché dans la chambre de Mathilde;
+mais un silence profond continuait à régner partout.</p>
+
+<p>L'échelle toucha la terre, Julien parvint à la coucher dans la
+plate-bande de fleurs exotiques le long du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Que va dire ma mère, dit Mathilde, quand elle verra ses belles plantes
+tout écrasées!... Il faut jeter la corde, ajouta-t-elle d'un grand
+sang-froid. Si on l'apercevait remontant au balcon, ce serait une
+circonstance difficile à expliquer.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment moi m'en aller? dit Julien d'un ton plaisant, et en
+affectant le langage créole. (Une des femmes de chambre de la maison
+était née à Saint-Domingue.)</p>
+
+<p>&mdash;Vous, vous en aller par la porte, dit Mathilde ravie de cette idée.</p>
+
+<p>Ah! que cet homme est digne de tout mon amour! pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Julien venait de laisser tomber la corde dans le jardin; Mathilde lui
+serra le bras. Il crut être saisi par un ennemi, et se retourna vivement
+en tirant un poignard. Elle avait cru entendre ouvrir une fenêtre. Ils
+restèrent immobiles et sans respirer. La lune les éclairait en plein. Le
+bruit ne se renouvelant pas, il n'y eut plus d'inquiétude.</p>
+
+<p>Alors l'embarras recommença, il était grand des deux parts. Julien
+s'assura que la porte était fermée avec tous ses verrous; il pensait
+bien à regarder sous le lit, mais n'osait pas; on avait pu y placer un
+ou deux laquais. Enfin il craignit un reproche futur de sa prudence et
+regarda.</p>
+
+<p>Mathilde était tombée dans toutes les angoisses de la timidité la plus
+extrême. Elle avait horreur de sa position.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait de mes lettres? dit-elle enfin.</p>
+
+<p>Quelle bonne occasion de déconcerter ces messieurs s'ils sont aux
+écoutes, et d'éviter la bataille! pensa Julien.</p>
+
+<p>&mdash;La première est cachée dans une grosse bible protestante que la
+diligence d'hier soir emporte bien loin d'ici.</p>
+
+<p>Il parlait fort distinctement en entrant dans ces détails, et de façon à
+être entendu des personnes qui pouvaient être cachées dans deux grandes
+armoires d'acajou qu'il n'avait pas osé visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Les deux autres sont à la poste, et suivent la même route que la
+première.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, grand Dieu! pourquoi toutes ces précautions? dit Mathilde étonnée.</p>
+
+<p>A propos de quoi est-ce que je mentirais? pensa Julien, et il lui avoua
+tous ses soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà donc la cause de la froideur de tes lettres! s'écria Mathilde
+avec l'accent de la folie plus que de la tendresse.</p>
+
+<p>Julien ne remarqua pas cette nuance. Ce tutoiement lui fit perdre la
+tête, ou du moins ses soupçons s'évanouirent, il se trouva élevé à ses
+propres yeux, il osa serrer dans ses bras cette fille si belle, et qui
+lui inspirait tant de respect. Il ne fut repoussé qu'à demi.</p>
+
+<p>Il eut recours à sa mémoire, comme jadis à Besançon auprès d'Amanda
+Binet, et récita plusieurs des plus belles phrases de la <i>Nouvelle
+Héloïse</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as un c&oelig;ur d'homme, lui répondit-on sans trop écouter ses phrases;
+j'ai voulu éprouver ta bravoure, je l'avoue. Tes premiers soupçons et ta
+résolution te montrent plus intrépide encore que je ne croyais.</p>
+
+<p>Mathilde faisait effort pour le tutoyer, elle était évidemment plus
+attentive à cette étrange façon de parler qu'au fond des choses qu'elle
+disait. Ce tutoiement dépouillé du ton de la tendresse, au bout d'un
+moment ne fit aucun plaisir à Julien; il s'étonnait de l'absence du
+bonheur; enfin, pour le sentir, il eut recours à sa raison. Il se voyait
+estimé par cette jeune fille si fière, et qui n'accordait jamais de
+louanges sans restriction; avec ce raisonnement il parvint à un bonheur
+d'amour-propre.</p>
+
+<p>Ce n'était pas, il est vrai, cette volupté de l'âme qu'il avait trouvée
+quelquefois auprès de M<sup>me</sup> de Rênal. Quelle différence, grand Dieu! Il
+n'y avait rien de tendre dans ses sentiments de ce premier moment.
+C'était le plus vif bonheur d'ambition, et Julien était surtout
+ambitieux. Il parla de nouveau des gens par lui soupçonnés, et des
+précautions qu'il avait inventées. En parlant, il songeait aux moyens de
+profiter de sa victoire.</p>
+
+<p>Mathilde encore fort embarrassée, et qui avait l'air atterrée de sa
+démarche, parut enchantée de trouver un sujet de conversation. On parla
+des moyens de se revoir. Julien jouit délicieusement de l'esprit et de
+la bravoure dont il fit preuve de nouveau pendant cette discussion. On
+avait affaire à des gens très clairvoyants, le petit Tanbeau était
+certainement un espion, mais Mathilde et lui n'étaient pas non plus sans
+adresse.</p>
+
+<p>Quoi de plus facile que de se rencontrer dans la bibliothèque, pour
+convenir de tout?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis paraître, sans exciter de soupçons, dans toutes les parties de
+l'hôtel, ajoutait Julien, et presque jusque dans la chambre de M<sup>me</sup> de La
+Mole. Il fallait absolument la traverser pour arriver à celle de sa
+fille. Si Mathilde trouvait mieux qu'il arrivât toujours par une échelle
+c'était avec un c&oelig;ur ivre de joie qu'il s'exposerait à ce faible
+danger.</p>
+
+<p>En l'écoutant parler, Mathilde était choquée de cet air de triomphe. Il
+est donc mon maître! se dit-elle. Déjà elle était en proie au remords.
+Sa raison avait horreur de l'insigne folie qu'elle venait de commettre.
+Si elle l'eût pu, elle eût anéanti elle et Julien. Quand, par instants
+la force de sa volonté faisait taire les remords, des sentiments de
+timidité et de pudeur souffrante la rendaient fort malheureuse. Elle
+n'avait nullement prévu l'état affreux où elle se trouvait.</p>
+
+<p>Il faut cependant que je lui parle, se dit-elle à la fin cela est dans
+les convenances, on parle à son amant. Et alors, pour accomplir un
+devoir et avec une tendresse qui était bien plus dans les paroles dont
+elle se servait que dans le son de sa voix, elle raconta les diverses
+résolutions qu'elle avait prises à son égard pendant ces derniers jours.</p>
+
+<p>Elle avait décidé que, s'il osait arriver chez elle avec le secours de
+l'échelle du jardinier, ainsi qu'il lui était prescrit, elle serait
+toute à lui. Mais jamais l'on ne dit d'un ton plus froid et plus poli
+des choses aussi tendres. Jusque-là ce rendez-vous était glacé. C'était
+à faire prendre l'amour en haine. Quelle leçon de morale pour une jeune
+imprudente! Vaut-il la peine de perdre son avenir pour un tel moment?</p>
+
+<p>Après de longues incertitudes, qui eussent pu paraître à un observateur
+superficiel l'effet de la haine la plus décidée, tant les sentiments
+qu'une femme se doit à elle-même avaient de peine à céder à une volonté
+aussi ferme, Mathilde finit par être pour lui une maîtresse aimable.</p>
+
+<p>A la vérité, ces transports étaient un peu voulus. L'amour passionné
+était bien plutôt un modèle qu'on imitait qu'une réalité.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole croyait remplir un devoir envers elle-même et envers son
+amant. Le pauvre garçon, se disait-elle, a été d'une bravoure achevée,
+il doit être heureux, ou bien c'est moi qui manque de caractère. Mais
+elle eût voulu racheter au prix d'une éternité de malheur la nécessité
+cruelle où elle se trouvait.</p>
+
+<p>Malgré la violence affreuse qu'elle s'imposait, elle fut parfaitement
+maîtresse de ses paroles.</p>
+
+<p>Aucun regret, aucun reproche ne vinrent gâter cette nuit qui sembla
+singulière plutôt qu'heureuse à Julien. Quelle différence, grand Dieu!
+avec son dernier séjour de vingt-quatre heures à Verrières! Ces belles
+façons de Paris ont trouvé le secret de tout gâter, même l'amour, se
+disait-il dans son injustice extrême.</p>
+
+<p>Il se livrait à ces réflexions debout dans une des grandes armoires
+d'acajou où on l'avait fait entrer aux premiers bruits entendus dans
+l'appartement voisin, qui était celui de M<sup>me</sup> de La Mole. Mathilde suivit
+sa mère à la messe, les femmes quittèrent l'appartement, et Julien
+s'échappa avant qu'elles ne revinssent terminer leurs travaux.</p>
+
+<p>Il monta à cheval et alla au pas rechercher les endroits les plus
+solitaires du bois de Meudon. Il était bien plus étonné qu'heureux. Le
+bonheur qui, de temps à autre, venait occuper son âme, était comme celui
+d'un jeune sous-lieutenant qui, à la suite de quelque action étonnante,
+aurait été nommé colonel d'emblée par le général en chef; il se sentait
+porté à une immense hauteur. Tout ce qui était au-dessus de lui la
+veille, était à ses côtés maintenant ou bien au-dessous. Peu à peu le
+bonheur de Julien augmenta à mesure qu'il s'éloignait.</p>
+
+<p>S'il n'y avait rien de tendre dans son âme, c'est que, quelque étrange
+que ce mot puisse paraître, Mathilde, dans toute sa conduite avec lui,
+avait accompli un devoir. Il n'y eut rien d'imprévu pour elle dans tous
+les événements de cette nuit que le malheur et la honte qu'elle avait
+trouvés au lieu de ces transports divins dont parlent les romans.</p>
+
+<p>Me serais-je trompée, n'aurais-je pas d'amour pour lui? se dit-elle.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII-2" id="CHAPITRE_XVII-2"></a>CHAPITRE XVII<br /><br />
+UNE VIEILLE ÉPÉE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>I now mean to be serious;&mdash;it is time,
+Since laughter now-a-days is deem'd too serious
+A jest at vice by virtue's called a crime.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i>, C. XIII.</small></span></p></div>
+
+<p>Elle ne parut point au dîner. Le soir elle vint un instant au salon,
+mais ne regarda pas Julien. Cette conduite lui parut étrange; mais,
+pensa-t-il, je dois me l'avouer, je ne connais les usages de la bonne
+compagnie que par les actions de la vie de tous les jours que j'ai vu
+faire cent fois, elle me donnera quelque bonne raison pour tout ceci.
+Toutefois, agité par la plus extrême curiosité, il étudiait l'expression
+des traits de Mathilde, il ne put pas se dissimuler qu'elle avait l'air
+sec et méchant. Évidemment ce n'était pas la même femme qui, la nuit
+précédente, avait ou feignait des transports de bonheur trop excessifs
+pour être vrais.</p>
+
+<p>Le lendemain, le surlendemain même froideur de sa part; elle ne le
+regardait point, elle ne s'apercevait pas de son existence. Julien,
+dévoré par la plus vive inquiétude, était à mille lieues des sentiments
+de triomphe qui l'avaient seuls animé le premier jour. Serait-ce, par
+hasard, se dit-il, un retour à la vertu? Mais ce mot était bien
+bourgeois pour l'altière Mathilde.</p>
+
+<p>Dans les positions ordinaires de la vie elle ne croit guère à la
+religion, pensait Julien, elle l'aime comme utile aux intérêts de sa
+caste.</p>
+
+<p>Mais par simple délicatesse féminine ne peut-elle pas se reprocher
+vivement la faute irréparable qu'elle a commise? Julien croyait être son
+premier amant.</p>
+
+<p>Mais, se disait-il dans d'autres instants, il faut avouer qu'il n'y a
+rien de naïf, de simple, de tendre dans toute sa manière d'être; jamais
+je ne l'ai vue plus semblable à une reine qui vient de descendre de son
+trône. Me mépriserait-elle? Il serait digne d'elle de se reprocher ce
+qu'elle a fait pour moi, à cause seulement de la bassesse de ma
+naissance.</p>
+
+<p>Pendant que Julien, rempli de ses préjugés puisés dans les livres et
+dans les souvenirs de Verrières, poursuivait la chimère d'une maîtresse
+tendre et qui ne songe plus à sa propre existence du moment qu'elle a
+fait le bonheur de son amant, la vanité de Mathilde était furieuse
+contre lui.</p>
+
+<p>Comme elle ne s'ennuyait plus depuis deux mois, elle ne craignait plus
+l'ennui; ainsi, sans pouvoir s'en douter le moins du monde, Julien avait
+perdu son plus grand avantage.</p>
+
+<p>Je me suis donc donné un maître! se disait M<sup>lle</sup> de La Mole en se
+promenant agitée dans sa chambre. Il est rempli d'honneur, à la bonne
+heure; mais si je pousse à bout sa vanité, il se vengera en faisant
+connaître la nature de nos relations. Tel est le malheur de notre
+siècle, les plus étranges égarements même ne guérissent pas de l'ennui.
+Julien était le premier amour de Mathilde, et, dans cette circonstance
+de la vie qui donne quelques illusions tendres même aux âmes les plus
+sèches, elle était en proie aux réflexions les plus amères.</p>
+
+<p>Il a sur moi un empire immense, puisqu'il règne par la terreur et peut
+me punir d'une peine atroce, si je le pousse à bout. Cette seule idée
+suffisait pour porter Mathilde à l'outrage, car le courage était la
+première qualité de son caractère. Rien ne pouvait lui donner quelque
+agitation et la guérir d'un fond d'ennui sans cesse renaissant que
+l'idée qu'elle jouait à croix ou pile son existence entière.</p>
+
+<p>Le troisième jour, comme M<sup>lle</sup> de La Mole s'obstinait à ne pas le
+regarder, Julien la suivit après dîner, et évidemment malgré elle dans
+la salle de billard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, vous croyez donc avoir acquis des droits bien
+puissants sur moi, lui dit-elle avec une colère à peine retenue, puisque
+en opposition à ma volonté bien clairement déclarée, vous prétendez me
+parler?... Savez-vous que personne au monde n'a jamais tant osé?</p>
+
+<p>Rien ne fut plaisant comme le dialogue de ces deux jeunes amants, sans
+s'en douter ils étaient animés l'un contre l'autre des sentiments de la
+haine la plus vive. Comme aucun des deux n'avait le caractère endurant
+que d'ailleurs ils avaient des habitudes de bonne compagnie, ils en
+furent bientôt à se déclarer nettement qu'ils se brouillaient à jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous jure un éternel secret, dit Julien, j'ajouterais même que
+jamais je ne vous adresserai la parole, si votre réputation ne pouvait
+souffrir de ce changement trop marqué.</p>
+
+<p>Il salua avec un parfait respect et partit.</p>
+
+<p>Il accomplissait sans trop de peine ce qu'il croyait un devoir, il était
+bien loin de se croire fort amoureux de M<sup>lle</sup> de La Mole. Sans doute il
+ne l'aimait pas trois jours auparavant, quand on l'avait caché dans la
+grande armoire d'acajou. Mais tout changea rapidement dans son âme, du
+moment qu'il se vit à jamais brouillé avec elle.</p>
+
+<p>Sa mémoire cruelle se mit à lui retracer les moindres circonstances de
+cette nuit qui, dans la réalité, l'avait laissé si froid.</p>
+
+<p>Dès la seconde nuit qui suivit la déclaration de brouille éternelle,
+Julien faillit devenir fou en étant obligé de s'avouer qu'il avait de
+l'amour pour M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>Des combats affreux suivirent cette découverte: tous ses sentiments
+étaient bouleversés.</p>
+
+<p>Huit jours après, au lieu d'être fier avec M. de Croisenois, il l'aurait
+presque embrassé en fondant en larmes.</p>
+
+<p>L'habitude du malheur lui donna une lueur de bon sens, il se décida à
+partir pour le Languedoc, fit sa malle et alla à la poste.</p>
+
+<p>Il se sentit défaillir quand, arrivé au bureau des malles-poste, on lui
+apprit que, par un hasard singulier, il y avait une place dès le
+lendemain dans la malle de Toulouse. Il l'arrêta et revint à l'hôtel de
+La Mole, annoncer son départ au marquis.</p>
+
+<p>M. de La Mole était sorti. Plus mort que vif, Julien alla l'attendre
+dans la bibliothèque. Que devint-il en y trouvant M<sup>lle</sup> de La Mole?</p>
+
+<p>En le voyant paraître, elle prit un air de méchanceté auquel il lui fut
+impossible de se méprendre.</p>
+
+<p>Emporté par son malheur, égaré par la surprise, Julien eut la faiblesse
+de lui dire, du ton le plus tendre et qui venait de l'âme:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous ne m'aimez plus?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai horreur de m'être livrée au premier venu, dit Mathilde, en
+pleurant de rage contre elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Au premier venu</i>! s'écria Julien, et il s'élança sur une vieille épée
+du Moyen Âge, qui était conservée dans la bibliothèque comme une
+curiosité.</p>
+
+<p>Sa douleur, qu'il croyait extrême au moment où il avait adressé la
+parole à M<sup>lle</sup> de La Mole, venait d'être centuplée par les larmes de
+honte qu'il lui voyait répandre. Il eût été le plus heureux des hommes
+de pouvoir la tuer.</p>
+
+<p>Au moment où il venait de tirer l'épée, avec quelque peine, de son
+fourreau antique, Mathilde, heureuse d'une sensation si nouvelle,
+s'avança fièrement vers lui; ses larmes s'étaient taries.</p>
+
+<p>L'idée du marquis de La Mole, son bienfaiteur, se présenta vivement à
+Julien. Je tuerais sa fille! se dit-il, quelle horreur! Il fit un
+mouvement pour jeter l'épée. Certainement, pensa-t-il, elle va éclater
+de rire à la vue de ce mouvement de mélodrame: il dut à cette idée le
+retour de tout son sang-froid. Il regarda la lame de la vieille épée
+curieusement et comme s'il y eût cherché quelque tache de rouille, puis
+il la remit dans le fourreau, et avec la plus grande tranquillité la
+replaça au clou de bronze doré qui la soutenait.</p>
+
+<p>Tout ce mouvement, fort lent sur la fin, dura bien une minute, M<sup>lle</sup> de
+La Mole le regardait étonnée: J'ai donc été sur le point d'être tuée
+par mon amant! se disait-elle.</p>
+
+<p>Cette idée la transportait dans les plus belles années du siècle de
+Charles IX et de Henri III.</p>
+
+<p>Elle était immobile, debout devant Julien qui venait de replacer l'épée,
+elle le regardait avec des yeux d'où la haine s'était envolée. Il faut
+convenir qu'elle était bien séduisante en ce moment, certainement jamais
+femme n'avait moins ressemblé à une poupée parisienne (Ce mot était la
+grande objection de Julien contre les femmes de ce pays).</p>
+
+<p>Je vais retomber dans quelque faiblesse pour lui pensa Mathilde; c'est
+bien pour le coup qu'il se croirait mon seigneur et maître, après une
+rechute, et au moment précis où je viens de lui parler si ferme. Elle
+s'enfuit.</p>
+
+<p>Mon Dieu! qu'elle est belle! dit Julien en la voyant courir: voilà cet
+être qui se précipitait dans mes bras avec tant de fureur il n'y a pas
+quinze jours... et ces instants ne reviendront jamais! et c'est par ma
+faute! et au moment d'une action si extraordinaire, si intéressante pour
+moi, je n'y étais pas sensible!... Il faut avouer que je suis né avec un
+caractère bien plat et bien malheureux.</p>
+
+<p>Le marquis parut; Julien se hâta de lui annoncer son départ.</p>
+
+<p>&mdash;Pour où? dit M. de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le Languedoc.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, s'il vous plaît, vous êtes réservé à de plus hautes
+destinées, si vous partez ce sera pour le Nord... même, en termes
+militaires, je vous consigne à l'hôtel. Vous m'obligerez de n'être
+jamais plus de deux ou trois heures absent, je puis avoir besoin de vous
+d'un moment à l'autre.</p>
+
+<p>Julien salua et se retira sans mot dire, laissant le marquis fort
+étonné, il était hors d'état de parler, il s'enferma dans sa chambre.
+Là, il put s'exagérer en liberté toute l'atrocité de son sort.</p>
+
+<p>Ainsi, pensait-il, je ne puis pas même m'éloigner! Dieu sait combien de
+jours le marquis va me retenir à Paris; grand Dieu! que vais-je devenir?
+et pas un ami que je puisse consulter: l'abbé Pirard ne me laisserait
+pas finir la première phrase, le comte Altamira me proposerait, pour me
+distraire, de m'affilier à quelque conspiration.</p>
+
+<p>Et cependant je suis fou, je le sens; je suis fou!</p>
+
+<p>Qui pourra me guider, que vais-je devenir?</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII-2" id="CHAPITRE_XVIII-2"></a>CHAPITRE XVIII<br /><br />
+MOMENTS CRUELS</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Et elle me l'avoue! Elle détaille jusqu'aux moindres circonstances! Son
+&oelig;il si beau fixé sur le mien peint l'amour qu'elle sent pour un autre!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SCHILLER</small></span></p></div>
+
+<p>Mademoiselle de la Mole ravie ne songeait qu'au bonheur d'avoir été sur
+le point d'être tuée. Elle allait jusqu'à se dire: il est digne d'être
+mon maître, puisqu'il a été sur le point de me tuer. Combien faudrait-il
+fondre ensemble de beaux jeunes gens de la société pour arriver à un tel
+mouvement de passion?</p>
+
+<p>Il faut avouer qu'il était bien joli au moment où il est monté sur la
+chaise, pour replacer l'épée précisément dans la position pittoresque
+que le tapissier décorateur lui a donnée! Après tout, je n'ai pas été si
+folle de l'aimer!</p>
+
+<p>Dans cet instant, s'il se fût présenté quelque moyen honnête de renouer,
+elle l'eût saisi avec plaisir. Julien enfermé à double tour dans sa
+chambre, était en proie au plus violent désespoir. Dans ses idées
+folles, il pensait à se jeter à ses pieds. Si au lieu de se tenir dans
+un lieu écarté, il eût erré au jardin et dans l'hôtel de manière à se
+tenir à portée des occasions, il eût peut-être, en un seul instant,
+changé en bonheur le plus vif son affreux malheur.</p>
+
+<p>Mais l'adresse dont nous lui reprochons l'absence aurait exclu le
+mouvement sublime de saisir l'épée qui, dans ce moment, le rendait si
+joli aux yeux de M<sup>lle</sup> de La Mole. Ce caprice, favorable à Julien dura
+toute la journée; Mathilde se faisait une image charmante des courts
+instants pendant lesquels elle l'avait aimé, elle les regrettait.</p>
+
+<p>Au fait, se disait-elle, ma passion pour ce pauvre garçon n'a duré à
+ses yeux que depuis une heure après minuit, quand je l'ai vu arriver par
+son échelle avec tous ses pistolets dans la poche de côté de son habit,
+jusqu'à neuf heures du matin. C'est un quart d'heure après, en entendant
+la messe à Sainte-Valère, que j'ai commencé à penser qu'il allait se
+croire mon maître, et qu'il pourrait bien essayer de me faire obéir au
+nom de la terreur.</p>
+
+<p>Après dîner, M<sup>lle</sup> de La Mole, loin de fuir Julien, lui parla et
+l'engagea en quelque sorte à la suivre au jardin; il obéit. Cette
+épreuve lui manquait. Mathilde cédait, sans trop s'en douter, à l'amour
+qu'elle reprenait pour lui. Elle trouvait un plaisir extrême à se
+promener à ses côtés; c'était avec curiosité qu'elle regardait ces mains
+qui, le matin, avaient saisi l'épée pour la tuer.</p>
+
+<p>Cependant, après tout ce qui s'était passé, il ne pouvait plus être
+question de leur ancienne conversation.</p>
+
+<p>Peu à peu, Mathilde se mit à lui parler avec confidence intime de l'état
+de son c&oelig;ur. Elle trouvait une singulière volupté dans ce genre de
+conversation, elle en vint à lui raconter longuement les mouvements
+d'enthousiasme passager qu'elle avait éprouvés jadis pour M. de
+Croisenois, ensuite pour M. de Caylus...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! pour M. de Caylus aussi! s'écria Julien; et toute l'amère
+jalousie d'un amant délaissé éclatait dans ce mot. Mathilde en jugea
+ainsi, et n'en fut point offensée.</p>
+
+<p>Elle continua à torturer Julien, en lui détaillant ses sentiments
+d'autrefois de la façon la plus pittoresque, et avec l'accent de la plus
+intime vérité. Il voyait qu'elle peignait ce qu'elle avait sous les
+yeux. Il avait la douleur de remarquer qu'en parlant, elle faisait des
+découvertes dans son propre c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Le malheur de la jalousie ne peut aller plus loin.</p>
+
+<p>Soupçonner qu'un rival est aimé est déjà bien cruel mais se voir avouer
+en détail l'amour qu'il inspire par là femme qu'on adore est peut-être
+le comble des douleurs.</p>
+
+<p>O combien étaient punis, en cet instant, les mouvements d'orgueil qui
+avaient porté Julien à se préférer aux Caylus, aux Croisenois! Avec quel
+malheur intime et senti, il s'exagérait leurs plus petits avantages!
+Avec quelle bonne foi ardente il se méprisait lui-même!</p>
+
+<p>Mathilde lui semblait un être au-dessus du divin; toute parole est
+faible pour exprimer l'excès de son admiration. En se promenant à côté
+d'elle, il regardait à la dérobée ses mains, ses bras, sa taille de
+reine. Il était sur le point de tomber à ses pieds, anéanti d'amour et
+de malheur, et en criant: Pitié!</p>
+
+<p>Et cette personne si belle, si supérieure à tout, qui une fois m'a aimé,
+c'est M. de Caylus qu'elle aimera sans doute bientôt.</p>
+
+<p>Julien ne pouvait douter de la sincérité de M<sup>lle</sup> de La Mole l'accent de
+la vérité était trop évident dans tout ce qu'elle disait. Pour que rien
+absolument ne manquât à son malheur, il y eut des moments où, à force de
+s'occuper des sentiments qu'elle avait éprouvés une fois pour M. de
+Caylus, Mathilde en vint à parler de lui comme si elle l'aimait
+actuellement. Certainement il y avait de l'amour dans son accent, Julien
+le voyait nettement.</p>
+
+<p>L'intérieur de sa poitrine eût été inondé de plomb fondu qu'il eût moins
+souffert. Comment, arrivé à cet excès de malheur, le pauvre garçon
+eût-il pu deviner que c'était parce qu'elle parlait à lui, que M<sup>lle</sup> de
+La Mole trouvait tant de plaisir à repenser aux velléités d'amour
+qu'elle avait éprouvées jadis pour M. de Caylus ou M. de Croisenois?</p>
+
+<p>Rien ne saurait exprimer les tortures de Julien. Il écoutait les
+confidences détaillées de l'amour éprouvé pour d'autres, dans cette même
+allée de tilleuls où, si peu de jours auparavant, il attendait qu'une
+heure sonnât pour pénétrer dans sa chambre. Un être humain ne peut
+soutenir le malheur à un plus haut degré.</p>
+
+<p>Ce genre d'intimité cruelle dura huit grands jours. Mathilde tantôt
+semblait rechercher, tantôt ne fuyait pas les occasions de lui parler;
+et le sujet de conversation, auquel ils semblaient tous deux revenir
+avec une sorte de volupté cruelle, c'était le récit des sentiments
+qu'elle avait éprouvés pour d'autres: elle lui racontait les lettres
+qu'elle avait écrites, elle lui en rappelait jusqu'aux paroles, elle lui
+récitait des phrases entières. Les derniers jours, elle semblait
+contempler Julien avec une sorte de joie maligne. Ses douleurs étaient
+une vive jouissance pour elle; elle y voyait la faiblesse de son tyran,
+elle pouvait donc se permettre de l'aimer.</p>
+
+<p>On voit que Julien n'avait aucune expérience de la vie, il n'avait pas
+même lu de romans; s'il eût été un peu moins gauche et qu'il eût dit
+avec quelque sang-froid à cette jeune fille, par lui si adorée et qui
+lui faisait des confidences si étranges:</p>
+
+<p>&mdash;Convenez que quoique je ne vaille pas tous ces messieurs, c'est
+pourtant moi que vous aimez...</p>
+
+<p>Peut-être eût-elle été heureuse d'être devinée; du moins le succès
+eût-il dépendu entièrement de la grâce avec laquelle Julien eût exprimé
+cette idée, et du moment qu'il eût choisi. Dans tous les cas, il sortait
+bien, et avec avantage pour lui, d'une situation qui allait devenir
+monotone aux yeux de Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne m'aimez plus, moi qui vous adore! lui dit un jour, après
+une longue promenade, Julien éperdu d'amour et de malheur.</p>
+
+<p>Cette sottise était à peu près la plus grande qu'il pût commettre.</p>
+
+<p>Ce mot détruisit en un clin d'&oelig;il tout le plaisir que M<sup>lle</sup> de La Mole
+trouvait à lui parler de l'état de son c&oelig;ur. Elle commençait à
+s'étonner qu'après ce qui s'était passé il ne s'offensât pas de ses
+récits; elle allait jusqu'à s'imaginer, au moment où il lui tint ce sot
+propos, que peut-être il ne l'aimait plus. La fierté a sans doute éteint
+son amour, se disait-elle. Il n'est pas homme à se voir impunément
+préférer des êtres comme Caylus, de Luz Croisenois, qu'il avoue lui être
+tellement supérieurs. Non je ne le verrai plus à mes pieds!</p>
+
+<p>Les jours précédents, dans la naïveté de son malheur Julien lui faisait
+un éloge passionné des brillantes qualités de ces messieurs; il allait
+jusqu'à les exagérer. Cette nuance n'avait point échappé à M<sup>lle</sup> de La
+Mole, elle en était étonnée. L'âme frénétique de Julien, en louant un
+rival qu'il croyait aimé, sympathisait avec son bonheur.</p>
+
+<p>Son mot si franc, mais si stupide, vint tout changer en un instant;
+Mathilde, sûre d'être aimée, le méprisa parfaitement.</p>
+
+<p>Elle se promenait avec lui au moment de ce propos maladroit; elle le
+quitta, et son dernier regard exprimait le plus affreux mépris. Rentrée
+au salon, de toute la soirée elle ne le regarda plus. Le lendemain ce
+mépris occupait tout son c&oelig;ur; il n'était plus question du mouvement
+qui, pendant huit jours, lui avait fait trouver tant de plaisir à
+traiter Julien comme l'ami le plus intime, sa vue lui était désagréable.
+La sensation de Mathilde alla bientôt jusqu'au dégoût; rien ne saurait
+exprimer l'excès du mépris qu'elle éprouvait en le rencontrant sous ses
+yeux.</p>
+
+<p>Julien n'avait rien compris à tout ce qui s'était passé dans le c&oelig;ur de
+Mathilde, mais sa vanité clairvoyante discerna le mépris. Il eut le bon
+sens de ne paraître devant elle que le plus rarement possible, et jamais
+ne la regarda.</p>
+
+<p>Mais ce ne fut pas sans une peine mortelle qu'il se priva en quelque
+sorte de sa présence. Il crut sentir que son malheur s'en augmentait
+encore. Le courage d'un c&oelig;ur d'homme ne peut aller plus loin, se
+disait-il. Il passait sa vie à une petite fenêtre dans les combles de
+l'hôtel; la persienne en était fermée avec soin, et de là du moins il
+pouvait apercevoir M<sup>lle</sup> de La Mole dans les instants où elle paraissait
+au jardin.</p>
+
+<p>Que devenait-il quand, après dîner, il la voyait se promener avec M. de
+Caylus, M. de Luz ou tel autre pour qui elle lui avait avoué quelque
+velléité d'amour autrefois éprouvée?</p>
+
+<p>Julien n'avait pas l'idée d'une telle intensité de malheur; il était sur
+le point de jeter des cris, cette âme si fermé était enfin bouleversée
+de fond en comble.</p>
+
+<p>Toute pensée étrangère à M<sup>lle</sup> de La Mole lui était devenue odieuse; il
+était incapable d'écrire les lettres les plus simples.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fou, lui dit un matin le marquis.</p>
+
+<p>Julien, tremblant d'être deviné, parla de maladie et parvint à se faire
+croire. Heureusement pour lui, M. de La Mole le plaisanta à dîner sur
+son prochain voyage: Mathilde comprit qu'il pouvait être fort long. Il y
+avait déjà plusieurs jours que Julien la fuyait, et les jeunes gens si
+brillants qui avaient tout ce qui manquait à cet être si pâle et si
+sombre autrefois aimé d'elle, n'avaient plus le pouvoir de la tirer de
+sa rêverie.</p>
+
+<p>Une fille ordinaire, se disait-elle, eût cherché l'homme qu'elle
+préfère parmi ces jeunes gens qui attirent tous les regards dans un
+salon; mais un des caractères du génie est de ne pas traîner sa pensée
+dans l'ornière tracée par le vulgaire.</p>
+
+<p>Compagne d'un homme tel que Julien, auquel il ne manque que de la
+fortune que j'ai, j'exciterai continuellement l'attention, je ne
+passerai point inaperçue dans la vie. Bien loin de redouter sans cesse
+une révolution comme mes cousines, qui, de peur du peuple, n'osent pas
+gronder un postillon qui les mène mal, je serai sûre de jouer un rôle et
+un grand rôle, car l'homme que j'ai choisi a du caractère et une
+ambition sans bornes. Que lui manque-t-il? des amis, de l'argent? je lui
+donne tout cela. Mais sa pensée traitait un peu Julien en être inférieur
+dont on fait la fortune quand et comment on veut et de l'amour duquel on
+ne se permet pas même de douter.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX-2" id="CHAPITRE_XIX-2"></a>CHAPITRE XIX<br /><br />
+L'OPÉRA BOUFFE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>O how this spring of love resembleth
+The uncertain glory of an April day;
+Which now shows all the beauty of the sun
+And by and by a cloud takes all away!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SHAKESPEARE.</small></span></p></div>
+
+<p>Occupée de l'avenir et du rôle singulier qu'elle espérait, Mathilde en
+vint bientôt jusqu'à regretter les discussions sèches et métaphysiques
+quelle avait jadis avec Julien. Fatiguée de si hautes pensées,
+quelquefois aussi elle regrettait les moments de bonheur qu'elle avait
+trouvés auprès de lui, ces derniers souvenirs ne paraissaient point sans
+remords, elle en était accablée dans de certains moments.</p>
+
+<p>Mais si l'on a une faiblesse, se disait-elle, il est digne d'une fille
+telle que moi de n'oublier ses devoirs que pour un homme de mérite; on
+ne dira point que ce sont ses jolies moustaches ni sa grâce à monter à
+cheval qui m'ont séduite, mais ses profondes discussions sur l'avenir
+qui attend la France, ses idées sur la ressemblance que les événements
+qui vont fondre sur nous peuvent avoir avec la révolution de 1688 en
+Angleterre. J'ai été séduite, répondait-elle à ses remords, je suis une
+faible femme, mais du moins je n'ai pas été égarée comme une poupée par
+les avantages extérieurs.</p>
+
+<p>S'il y a une révolution, pourquoi Julien Sorel ne jouerait-il pas le
+rôle de Roland, et moi celui de M<sup>me</sup> Roland? j'aime mieux ce rôle que
+celui de M<sup>me</sup> de Staël: l'immoralité de la conduite sera un obstacle dans
+notre siècle. Certainement on ne me reprochera pas une seconde faiblesse
+j'en mourrais de honte.</p>
+
+<p>Les rêveries de Mathilde n'étaient pas toutes aussi graves, il faut
+l'avouer, que les pensées que nous venons de transcrire.</p>
+
+<p>Elle regardait Julien à la dérobée, elle trouvait une grâce charmante à
+ses moindres actions.</p>
+
+<p>Sans doute, se disait-elle, je suis parvenue à détruire chez lui
+jusqu'à la plus petite idée qu'il a des droits.</p>
+
+<p>L'air de malheur et de passion profonde avec lequel le pauvre garçon
+m'a dit ce mot d'amour naïf, au jardin, il y a huit jours, le prouve de
+reste, il faut convenir que j'ai été bien extraordinaire de me fâcher
+d'un mot où brillaient tant de respect, tant de passion. Ne suis-je pas
+sa femme? Son mot était naturel, et, il faut l'avouer, il était bien
+aimable. Julien m'aimait encore après des conversations éternelles, dans
+lesquelles je ne lui avais parlé et avec bien de la cruauté j'en
+conviens, que des velléités d'amour que l'ennui de la vie que je mène
+m'avait inspirées pour ces jeunes gens de la société desquels il est si
+jaloux. Ah! s'il savait combien ils sont peu dangereux pour lui! combien
+auprès de lui ils me semblent étiolés et pâles copies les uns des
+autres.</p>
+
+<p>En faisant ces réflexions, Mathilde, pour se donner une contenance aux
+yeux de sa mère qui la regardait, traçait au hasard des traits de crayon
+sur une feuille de son album. Un des profils qu'elle venait d'achever
+l'étonna, la ravit: il ressemblait à Julien d'une façon frappante.
+C'est la voix du ciel! voilà un des miracles de l'amour, s'écria-t-elle
+avec transport: sans m'en douter, je fais son portrait.</p>
+
+<p>Elle s'enfuit dans sa chambre, s'y enferma, prit des couleurs,
+s'appliqua beaucoup, chercha sérieusement à faire le portrait de Julien,
+mais elle ne put réussir; le profil tracé au hasard se trouva toujours le
+plus ressemblant; Mathilde en fut enchantée, elle y vit une preuve
+évidente de grande passion.</p>
+
+<p>Elle ne quitta son album que fort tard, quand la marquise la fit appeler
+pour aller à l'Opéra italien. Elle n'eut qu'une idée, chercher Julien
+des yeux pour le faire engager par sa mère a les accompagner.</p>
+
+<p>Il ne parut point, ces dames n'eurent que des êtres vulgaires dans leur
+loge. Pendant tout le premier acte de l'opéra, Mathilde rêva à l'homme
+qu'elle aimait avec les transports de la passion la plus vive; mais au
+second acte, une maxime d'amour chantée, il faut l'avouer, sur une
+mélodie digne de Cimarosa, pénétra son c&oelig;ur. L'héroïne de l'opéra
+disait: Il faut me punir de l'excès d'adoration que je sens pour lui,
+c'est trop l'aimer!</p>
+
+<p>Du moment qu'elle eut entendu cette cantilène sublime, tout ce qui
+existait au monde disparut pour Mathilde. On lui parlait, elle ne
+répondait pas; sa mère la grondait, à peine pouvait-elle prendre sur
+elle de la regarder. Son extase arriva à un état d'exaltation et de
+passion comparable aux mouvements les plus violents que, depuis quelques
+jours, Julien avait éprouvés pour elle. La cantilène, pleine d'une grâce
+divine, sur laquelle était chantée la maxime qui lui semblait faire une
+application si frappante à sa position, occupait tous les instants où
+elle ne songeait pas directement à Julien. Grâce à son amour pour la
+musique, elle fut ce soir-là comme M<sup>me</sup> de Rênal était toujours en
+pensant à Julien. L'amour de tête a plus d'esprit sans doute que l'amour
+vrai, mais il n'a que des instants d'enthousiasme; il se connaît trop,
+il se juge sans cesse; loin d'égarer la pensée il n'est bâti qu'à force
+de pensées.</p>
+
+<p>De retour à la maison, quoi que pût dire M<sup>me</sup> de La Mole, Mathilde
+prétendit avoir la fièvre et passa une partie de la nuit à répéter cette
+cantilène sur son piano. Elle chantait les paroles de l'air célèbre qui
+l'avait charmée:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><i>Devo punirmi devo punirmi,</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Se troppo amai</i></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">etc.</p>
+
+<p>Le résultat de cette nuit de folie fut qu'elle crut être parvenue à
+triompher de son amour. (Cette page nuira de plus d'une façon au
+malheureux auteur. Les âmes glacées l'accuseront d'indécence. Il ne fait
+point l'injure aux jeunes personnes qui brillent dans les salons de
+Paris, de supposer qu'une seule d'entre elles soit susceptible des
+mouvements de folie qui dégradent le caractère de Mathilde. Ce
+personnage est tout à fait d'imagination, et même imaginé bien en
+dehors des habitudes sociales qui, parmi tous les siècles, assureront un
+rang si distingué à la civilisation du XIXe siècle.</p>
+
+<p>Ce n'est point la prudence qui manque aux jeunes filles qui ont fait
+l'ornement des bals de cet hiver.</p>
+
+<p>Je ne pense pas non plus que l'on puisse les accuser de trop mépriser
+une brillante fortune, des chevaux, de belles terres et tout ce qui
+assure une position agréable dans le monde. Loin de ne voir que de
+l'ennui dans tous ces avantages, ils sont en général l'objet des désirs
+les plus constants, et, s'il y a passion dans les cours, elle est pour
+eux.</p>
+
+<p>Ce n'est point l'amour non plus qui se charge de la fortune des jeunes
+gens doués de quelque talent comme Julien, ils s'attachent d'une
+étreinte invincible à une coterie, et quand la coterie fait fortune,
+toutes les bonnes choses de la société pleuvent sur eux. Malheur à
+l'homme d'étude qui n'est d'aucune coterie, on lui reprochera jusqu'à de
+petits succès fort incertains, et la haute vertu triomphera en le
+volant. Hé, monsieur, un roman est un miroir qui se promène sur une
+grande route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la
+fange des bourbiers de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa
+hotte sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange,
+et vous accusez le miroir! Accusez bien plutôt le grand chemin où est le
+bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes qui laisse l'eau
+croupir et le bourbier se former.</p>
+
+<p>Maintenant qu'il est bien convenu que le caractère de Mathilde est
+impossible dans notre siècle non moins prudent que vertueux, je crains
+moins d'irriter en continuant le récit des folies de cette aimable
+fille.)</p>
+
+<p>Pendant toute la journée du lendemain, elle épia les occasions de
+s'assurer de son triomphe sur sa folle passion. Son grand but fut de
+déplaire en tout à Julien; mais aucun de ses mouvements ne lui échappa.</p>
+
+<p>Julien était trop malheureux et surtout trop agité pour deviner une
+man&oelig;uvre de passion aussi compliquée, encore moins put-il voir tout ce
+qu'elle avait de favorable pour lui: il en fut la victime; jamais
+peut-être son malheur n'avait été aussi excessif. Ses actions étaient
+tellement peu sous la direction de son esprit, que si quelque philosophe
+chagrin lui eût dit: Songez à profiter rapidement des dispositions qui
+vont vous être favorables, dans ce genre d'amour de tête, que l'on voit
+à Paris, la même manière d'être ne peut durer plus de deux jours, il ne
+l'eût pas compris. Mais quelque exalté qu'il fût, Julien avait de
+l'honneur. Son premier devoir était la discrétion; il le comprit.
+Demander conseil, raconter son supplice au premier venu eût été un
+bonheur comparable à celui du malheureux qui, traversant un désert
+enflammé, reçoit du ciel une gorgée d'eau glacée. Il connut le péril, il
+craignit de répondre par un torrent de larmes à l'indiscret qui
+l'interrogerait; il s'enferma chez lui.</p>
+
+<p>Il vit Mathilde se promener longtemps au jardin; quand enfin elle l'eut
+quitté, il y descendit; il s'approcha d'un rosier où elle avait pris une
+fleur.</p>
+
+<p>La nuit était sombre, il put se livrer à tout son malheur sans craindre
+d'être vu. Il était évident pour lui que M<sup>lle</sup> de La Mole aimait un de
+ces jeunes officiers avec qui elle venait de parler si gaiement. Elle
+l'avait aimé lui, mais elle avait connu son peu de mérite.</p>
+
+<p>Et en effet, j'en ai bien peu! se disait Julien avec pleine conviction;
+je suis au total un être bien plat, bien vulgaire, bien ennuyeux pour
+les autres, bien insupportable à moi-même. Il était mortellement dégoûté
+de toutes ses bonnes qualités, de toutes les choses qu'il avait aimées
+avec enthousiasme; et dans cet état d'<i>imagination renversée</i>, il
+entreprenait de juger la vie avec son imagination. Cette erreur est d'un
+homme supérieur.</p>
+
+<p>Plusieurs fois l'idée du suicide s'offrit à lui, cette image état pleine
+de charmes c'était comme un repos délicieux, c'était le verre d'eau
+glacée offert au misérable qui, dans le désert, meurt de soif et de
+chaleur.</p>
+
+<p>Ma mort augmentera le mépris qu'elle a pour moi! s'écria-t-il. Quel
+souvenir je laisserai!</p>
+
+<p>Tombé dans ce dernier abîme du malheur, un être humain n'a de ressource
+que le courage. Julien n'eut pas assez de génie pour se dire: Il faut
+oser; mais comme le soir, il regardait la fenêtre de la chambre de
+Mathilde, il vit à travers les persiennes qu'elle éteignait sa lumière:
+il se figurait cette chambre charmante qu'il avait vue, hélas! une fois
+en sa vie. Son imagination n'allait pas plus loin.</p>
+
+<p>Une heure sonna; entendre le son de la cloche et se dire: Je vais
+monter avec l'échelle, ne fut qu'un instant.</p>
+
+<p>Ce fut l'éclair du génie, les bonnes raisons arrivèrent en
+foule. Puis-je être plus malheureux! se disait-il. Il courut à
+l'échelle, le jardinier l'avait enchaînée. A l'aide du chien d'un de ses
+petits pistolets, qu'il brisa, Julien animé dans ce moment d'une force
+surhumaine, tordit un des chaînons de la chaîne qui retenait l'échelle;
+il en fut maître en peu de minutes, et la plaça contre la fenêtre de
+Mathilde.</p>
+
+<p>Elle va se fâcher, m'accabler de mépris, qu'importe? Je lui donne un
+baiser, un dernier baiser, je monte chez moi et je me tue...; mes lèvres
+toucheront sa joue avant que de mourir!</p>
+
+<p>Il volait en montant l'échelle, il frappe à la persienne; après
+quelques instants Mathilde l'entend, elle veut ouvrir la persienne,
+l'échelle s'y oppose: Julien se cramponne au crochet de fer destiné à
+tenir la persienne ouverte, et, au risque de se précipiter mille fois,
+donne une violente secousse à l'échelle et la déplace un peu. Mathilde
+peut ouvrir la persienne.</p>
+
+<p>Il se jette dans la chambre plus mort que vif:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc toi! dit-elle en se précipitant dans ses bras.</p>
+
+<p class="top5">Qui pourra décrire l'excès du bonheur de Julien? celui de Mathilde fut
+presque égal.</p>
+
+<p>Elle lui parlait contre elle-même, elle se dénonçait à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Punis-moi de mon orgueil atroce, lui disait-elle, en le serrant dans
+ses bras de façon à l'étouffer; tu es mon maître, je suis ton esclave,
+il faut que je te demande pardon à genoux d'avoir voulu me révolter.</p>
+
+<p>Elle quittait ses bras pour tomber à ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu es mon maître, lui disait-elle encore, ivre de bonheur et
+d'amour; règne à jamais sur moi, punis sévèrement ton esclave quand elle
+voudra se révolter.</p>
+
+<p>Dans un autre moment, elle s'arrache de ses bras allume la bougie, et
+Julien a toutes les peines du mondé à l'empêcher de se couper tout un
+côté de ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux me rappeler, lui dit-elle, que je suis ta servante: si jamais
+un exécrable orgueil vient m'égarer, montre-moi ces cheveux et dis: Il
+n'est plus question d'amour, il ne s'agit pas de l'émotion que votre âme
+peut éprouver en ce moment, vous avez juré d'obéir, obéissez sur
+l'honneur.</p>
+
+<p>Mais il est plus sage de supprimer la description d'un tel degré
+d'égarement et de félicité.</p>
+
+<p>La vertu de Julien fut égale à son bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je descende par l'échelle, dit-il à Mathilde, quand il vit
+l'aube du jour paraître sur les cheminées lointaines du côté de
+l'orient, au-delà des jardins. Le sacrifice que je m'impose est digne de
+vous, je me prive de quelques heures du plus étonnant bonheur qu'une âme
+humaine puisse goûter, c'est un sacrifice que je fais à votre
+réputation: si vous connaissez mon c&oelig;ur, vous comprenez la violence que
+je me fais. Serez-vous toujours pour moi ce que vous êtes en ce moment?
+mais l'honneur parle, il suffit. Apprenez que, lors de notre première
+entrevue, tous les soupçons n'ont pas été dirigés contre les voleurs. M.
+de La Mole a fait établir une garde dans le jardin. M. de Croisenois est
+environné d'espions, on sait ce qu'il fait chaque nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre garçon, s'écria Mathilde et elle rit aux éclats. Sa mère et
+une femme de service furent éveillées; tout à coup on lui adressa la
+parole à travers la porte. Julien la regarda, elle pâlit en grondant la
+femme de chambre et ne daigna pas adresser la parole à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si elles ont l'idée d'ouvrir la fenêtre, elles voient l'échelle!
+lui dit Julien.</p>
+
+<p>Il la serra encore une fois dans ses bras, se jeta sur l'échelle et se
+laissa glisser plutôt qu'il ne descendit; en un moment il fut à terre.</p>
+
+<p>Trois secondes après, l'échelle était sous l'allée de tilleuls, et
+l'honneur de Mathilde sauvé. Julien, revenu à lui, se trouva tout en
+sang et presque nu, il s'était blessé en se laissant glisser sans
+précaution.</p>
+
+<p>L'excès du bonheur lui avait rendu toute l'énergie de son caractère:
+vingt hommes se fussent présentés, que les attaquer seul, en cet
+instant, n'eût été qu'un plaisir de plus. Heureusement sa vertu
+militaire ne fut pas mise à l'épreuve: il coucha l'échelle à sa place
+ordinaire; il replaça la chaîne qui la retenait: il n'oublia point de
+revenir effacer l'empreinte que l'échelle avait laissée dans la
+plate-bande de fleurs exotiques sous la fenêtre de Mathilde.</p>
+
+<p>Comme, dans l'obscurité, il promenait sa main sur la terre molle pour
+s'assurer que l'empreinte était entièrement effacée, il sentit tomber
+quelque chose sur ses mains, c'était tout un côté des cheveux de
+Mathilde qu'elle avait coupé et qu'elle lui jetait.</p>
+
+<p>Elle était à sa fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que t'envoie ta servante, lui dit-elle assez haut, c'est le
+signe d'une obéissance éternelle. Je renonce à l'exercice de ma raison,
+sois mon maître.</p>
+
+<p>Julien vaincu fut sur le point d'aller reprendre l'échelle et de
+remonter chez elle. Enfin la raison fut la plus forte.</p>
+
+<p>Rentrer du jardin dans l'hôtel n'était pas chose facile. Il réussit à
+forcer la porte d'une cave; parvenu dans la maison, il fut obligé
+d'enfoncer le plus silencieusement possible la porte de sa chambre. Dans
+son trouble il avait laissé, dans la petite chambre qu'il venait
+d'abandonner si rapidement, jusqu'à la clef qui était dans la poche de
+son habit. Pourvu pensa-t-il, qu'elle songe à cacher toute cette
+dépouillé mortelle!</p>
+
+<p>Enfin, la fatigue l'emporta sur le bonheur, et, comme le soleil se
+levait, il tomba dans un profond sommeil.</p>
+
+<p>La cloche du déjeuner eut grand'peine à l'éveiller, il parut à la salle
+à manger. Bientôt après Mathilde y entra. L'orgueil de Julien eut un
+moment bien heureux en voyant l'amour qui éclatait dans les yeux de
+cette personne si belle et environnée de tant d'hommages; mais bientôt
+sa prudence eut lieu d'être effrayée.</p>
+
+<p>Sous prétexte du peu de temps qu'elle avait eu pour soigner sa coiffure,
+Mathilde avait arrangé ses cheveux de façon à ce que Julien pût
+apercevoir du premier coup d'&oelig;il toute l'étendue du sacrifice qu'elle
+avait fait pour lui en les coupant la nuit précédente. Si une aussi
+belle figure avait pu être gâtée par quelque chose, Mathilde y serait
+parvenue; tout un côté de ses beaux cheveux, d'un blond cendré, était
+coupé inégalement à un demi-pouce de la tête.</p>
+
+<p>A déjeuner, toute la manière d'être de Mathilde répondit à cette
+première imprudence. On eût dit qu'elle prenait à tâche de faire savoir
+à tout le monde la folle passion qu'elle avait pour Julien.
+Heureusement, ce jour-là, M. de La Mole et la marquise étaient fort
+occupés d'une promotion de cordons bleus, qui allait avoir lieu, et dans
+laquelle M. de Chaulnes n'était pas compris. Vers la fin du repas, il
+arriva à Mathilde, qui parlait à Julien, de l'appeler mon maître. Il
+rougit jusqu'au blanc des yeux.</p>
+
+<p>Soit hasard ou fait exprès de la part de M<sup>lle</sup> de La Mole, Mathilde ne
+fut pas un instant seule ce jour-là. Le soir, en passant de la salle à
+manger au salon, elle trouva pourtant le moment de dire à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;Tous mes projets sont renversés. Croirez-vous que ce soit un prétexte
+de ma part? maman vient de décider qu'une de ses femmes s'établira la
+nuit dans mon appartement.</p>
+
+<p>Cette journée passa comme un éclair, Julien était au comble du bonheur.
+Dès sept heures du matin, le lendemain, il était installé dans la
+bibliothèque; il espérait que M<sup>lle</sup> de La Mole daignerait y paraître, il
+lui avait écrit une lettre infinie.</p>
+
+<p>Il ne la vit que bien des heures après, au déjeuner. Elle était ce
+jour-là coiffée avec le plus grand soin; un art merveilleux s'était
+chargé de cacher la place des cheveux coupés. Elle regarda une ou deux
+fois Julien, mais avec des yeux polis et calmes, il n'était plus
+question de l'appeler mon maître.</p>
+
+<p>L'étonnement de Julien l'empêchait de respirer... Mathilde se reprochait
+presque tout ce qu'elle avait fait pour lui.</p>
+
+<p>En y pensant mûrement, elle avait décidé que c'était un être, si ce
+n'est tout à fait commun, du moins ne sortant pas assez de la ligne pour
+mériter toutes les étranges folies qu'elle avait osées pour lui. Au
+total, elle ne songeait guère à l'amour; ce jour-là, elle était lasse
+d'aimer.</p>
+
+<p>Pour Julien, les mouvements de son c&oelig;ur furent ceux d'un enfant de
+seize ans. Le doute affreux, l'étonnement le désespoir l'occupèrent tour
+à tour pendant ce déjeuner qui lui sembla d'une éternelle durée.</p>
+
+<p>Dès qu'il put décemment se lever de table il se précipita plutôt qu'il
+ne courut à l'écurie, sella lui-même son cheval et partit au galop; il
+craignait de se déshonorer par quelque faiblesse. Il faut que je tue mon
+c&oelig;ur à force de fatigue physique, se disait-il en galopant dans les
+bois de Meudon. Qu'ai-je fait, qu'ai-je dit pour mériter une telle
+disgrâce?</p>
+
+<p>Il faut ne rien faire, ne rien dire aujourd'hui, pensa-t-il en rentrant
+à l'hôtel, être mort au physique comme je le suis au moral. Julien ne
+vit plus, c'est son cadavre qui s'agite encore.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX-2" id="CHAPITRE_XX-2"></a>CHAPITRE XX<br /><br />
+LE VASE DU JAPON</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Son c&oelig;ur ne comprend pas d'abord tout l'excès de son malheur: il est
+plus troublé qu'ému. Mais à mesure que la raison revient, il sent la
+profondeur de son infortune. Tous les plaisirs de la vie se trouvent
+anéantis pour lui, il ne peut sentir que les vives pointes du désespoir
+qui le déchire. Mais à quoi bon parler de douleur physique? Quelle
+douleur, sentie par le corps seulement, est comparable à celle-ci?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>JEAN-PAUL.</small></span></p></div>
+
+<p>On sonnait le dîner, Julien n'eut que le temps de s'habiller, il trouva
+au salon Mathilde, qui faisait des instances à son frère et à M. de
+Croisenois, pour les engager à ne pas aller passer la soirée à Suresnes,
+chez M<sup>me</sup> la maréchale de Fervaques.</p>
+
+<p>Il eût été difficile d'être plus séduisante et plus aimable pour eux.
+Après dîner parurent MM. de Luz, de Caylus et plusieurs de leurs amis.
+On eût dit que M<sup>lle</sup> de La Mole avait repris avec le culte de l'amitié
+fraternelle, celui des convenances les plus exactes. Quoique le temps
+fût charmant ce soir-là, elle insista pour ne pas aller au jardin elle
+voulut que l'on ne s'éloignât pas de la bergère où M<sup>me</sup> de La Mole était
+placée. Le canapé bleu fut le centre du groupe, comme en hiver.</p>
+
+<p>Mathilde avait de l'humeur contre le jardin, ou du moins il lui semblait
+parfaitement ennuyeux: il était lié au souvenir de Julien.</p>
+
+<p>Le malheur diminue l'esprit. Notre héros eut la gaucherie de s'arrêter
+auprès de cette petite chaise de paille, qui jadis avait été témoin de
+triomphes si brillants. Aujourd'hui personne ne lui adressa la parole;
+sa présence était comme inaperçue et pire encore. Ceux des amis de M<sup>lle</sup>
+de La Mole, qui étaient placés près de lui à l'extrémité du canapé,
+affectaient en quelque sorte de lui tourner le dos, du moins il en eut
+l'idée.</p>
+
+<p>C'est une disgrâce de cour, pensa-t-il. Il voulut étudier un instant
+les gens qui prétendaient l'accabler de leur dédain.</p>
+
+<p>L'oncle de M. de Luz avait une grande charge auprès du roi, d'où il
+résultait que ce bel officier plaçait au commencement de sa
+conversation, avec chaque interlocuteur qui survenait, cette
+particularité piquante: son oncle s'était mis en route à sept heures
+pour Saint-Cloud, et le soir il comptait y coucher. Ce détail était
+amené avec toute l'apparence de la bonhomie, mais toujours il arrivait.</p>
+
+<p>En observant M. de Croisenois avec l'&oelig;il sévère du malheur, Julien
+remarqua l'extrême influence que cet aimable et bon jeune homme
+supposait aux causes occultes. C'était au point qu'il s'attristait et
+prenait de l'humeur, s'il voyait attribuer un événement un peu important
+à une cause simple et toute naturelle. Il y a là un commencement de
+folie, se dit Julien. Ce caractère a un rapport frappant avec celui de
+l'empereur Alexandre, tel que me l'a décrit le prince Korasoff. Durant
+la première année de son séjour à Paris, le pauvre Julien sortant du
+séminaire, ébloui par les grâces pour lui si nouvelles de tous ces
+aimables jeunes gens, n'avait pu que les admirer. Leur véritable
+caractère commençait seulement à se dessiner à ses yeux.</p>
+
+<p>Je joue ici un rôle indigne, pensa-t-il tout à coup. Il s'agissait de
+quitter sa petite chaise de paille d'une façon qui ne fût pas trop
+gauche. Il voulut inventer, il demandait quelque chose de nouveau à une
+imagination tout occupée ailleurs. Il fallait avoir recours à la
+mémoire, la sienne était, il faut l'avouer, peu riche en ressources de
+ce genre; le pauvre garçon avait encore bien peu d'usage, aussi fut-il
+d'une gaucherie parfaite et remarquée de tous lorsqu'il se leva pour
+quitter le salon. Le malheur était trop évident dans toute sa manière
+d'être. Il jouait depuis trois quarts d'heure le rôle d'un importun
+subalterne auquel on ne se donne pas la peine de cacher ce qu'on pense
+de lui.</p>
+
+<p>Les observations critiques qu'il venait de faire sur ses rivaux,
+l'empêchèrent toutefois de prendre son malheur trop au tragique; il
+avait, pour soutenir sa fierté, le souvenir de ce qui s'était passé
+l'avant-veille. Quels que soient leurs mille avantages sur moi,
+pensait-il en entrant seul au jardin, Mathilde n'a été pour aucun d'eux
+ce que, deux fois dans ma vie, elle a daigné être pour moi.</p>
+
+<p>Sa sagesse n'alla pas plus loin. Il ne comprenait nullement le caractère
+de la personne singulière que le hasard venait de rendre maîtresse
+absolue de tout son bonheur.</p>
+
+<p>Il s'en tint, la journée suivante, à tuer de fatigue lui et son cheval.
+Il n'essaya plus de s'approcher, le soir, du canapé bleu, auquel
+Mathilde restait fidèle. Il remarqua que le comte Norbert ne daignait
+pas même le regarder en le rencontrant dans la maison. Il doit se faire
+une étrange violence, pensa-t-il, lui naturellement si poli.</p>
+
+<p>Pour Julien, le sommeil eût été le bonheur. En dépit de la fatigue
+physique, des souvenirs trop séduisants commençaient à envahir toute son
+imagination. Il n'eut pas le génie de voir que, par ses grandes courses
+à cheval dans les bois des environs de Paris, n'agissant que sur
+lui-même et nullement sur le c&oelig;ur ou sur l'esprit de Mathilde, il
+laissait au hasard la disposition de son sort.</p>
+
+<p>Il lui semblait qu'une chose apporterait à sa douleur un soulagement
+infini: ce serait de parler à Mathilde. Mais cependant qu'oserait-il lui
+dire?</p>
+
+<p>C'est à quoi, un matin, à sept heures, il rêvait profondément, lorsque
+tout à coup il la vit entrer dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, monsieur, que vous désirez me parler.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, que vous importe? Si vous manquez d'honneur, vous pouvez
+me perdre, ou du moins le tenter; mais ce danger, que je ne crois pas
+réel, ne m'empêchera certainement pas d'être sincère. Je ne vous aime
+plus, monsieur, mon imagination folle m'a trompée...</p>
+
+<p>A ce coup terrible, éperdu d'amour et de malheur, Julien essaya de se
+justifier. Rien de plus absurde. Se justifie-t-on de déplaire? Mais la
+raison n'avait plus aucun empire sur ses démarches. Un instinct aveugle
+le poussait à retarder la décision de son sort. Il lui semblait que tant
+qu'il parlait, tout n'était pas fini. Mathilde n'écoutait pas ses
+paroles, leur son l'irritait, elle ne concevait pas qu'il eût l'audace
+de l'interrompre.</p>
+
+<p>Les remords de la vertu et ceux de l'orgueil la rendaient, ce matin-là,
+également malheureuse. Elle était en quelque sorte anéantie par
+l'affreuse idée d'avoir donné des droits sur elle à un petit abbé fils
+d'un paysan. C'est à peu près, se disait-elle dans les moments où elle
+s'exagérait son malheur, comme si j'avais à me reprocher une faiblesse
+pour un des laquais.</p>
+
+<p>Dans les caractères hardis et fiers, il n'y a qu'un pas de la colère
+contre soi-même à l'emportement contre les autres; les transports de
+fureur sont dans ce cas un plaisir vif.</p>
+
+<p>En un instant, M<sup>lle</sup> de La Mole arriva au point d'accabler Julien des
+marques de mépris les plus excessives. Elle avait infiniment d'esprit,
+et cet esprit triomphait dans l'art de torturer les amours-propres et de
+leur infliger des blessures cruelles.</p>
+
+<p>Pour la première fois de sa vie, Julien se trouvait soumis à l'action
+d'un esprit supérieur animé contre lui de la haine la plus violente.
+Loin de songer le moins du monde à se défendre en cet instant, son
+imagination mobile en vint à se mépriser soi-même. En s'entendant
+accabler de marques de mépris si cruelles, et calculées avec tant
+d'esprit pour détruire toute bonne opinion qu'il pouvait avoir de soi,
+il lui semblait que Mathilde avait raison, et qu'elle n'en disait pas
+assez.</p>
+
+<p>Pour elle, elle trouvait un plaisir d'orgueil délicieux à punir ainsi
+elle et lui de l'adoration quelle avait sentie quelques jours
+auparavant.</p>
+
+<p>Elle n'avait pas besoin d'inventer et de penser pour la première fois
+les choses cruelles qu'elle lui adressait avec tant de complaisance.
+Elle ne faisait que répéter ce que depuis huit jours, disait dans son
+c&oelig;ur l'avocat du parti contraire à l'amour.</p>
+
+<p>Chaque mot centuplait l'affreux malheur de Julien. Il voulut fuir, M<sup>lle</sup>
+de La Mole le retint par le bras avec autorité.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez remarquer, lui dit-il, que vous parlez très haut, on vous
+entendra de la pièce voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! reprit fièrement M<sup>lle</sup> de La Mole, qui osera dire qu'on
+m'entend? Je veux guérir à jamais votre petit amour-propre des idées
+qu'il a pu se figurer sur mon compte.</p>
+
+<p>Lorsque Julien put sortir de la bibliothèque, il était tellement étonné,
+qu'il en sentait moins son malheur. Eh bien! elle ne m'aime plus, se
+répétait-il en se parlant tout haut comme pour s'apprendre sa position.
+Il paraît qu'elle m'a aimé huit ou dix jours, et moi je l'aimerai toute
+la vie.</p>
+
+<p>Est-il bien possible, elle n'était rien! rien pour mon c&oelig;ur, il y a si
+peu de jours!</p>
+
+<p>Les jouissances d'orgueil inondaient le c&oelig;ur de Mathilde; elle avait
+donc pu rompre à tout jamais! Triompher si complètement d'un penchant si
+puissant la rendrait parfaitement heureuse. Ainsi, ce petit monsieur
+comprendra, et une fois pour toutes, qu'il n'a et n'aura jamais aucun
+empire sur moi. Elle était si heureuse que réellement elle n'avait plus
+d'amour en ce moment.</p>
+
+<p>Après une scène aussi atroce, aussi humiliante, chez un être moins
+passionné que Julien, l'amour fût devenu impossible. Sans s'écarter un
+seul instant de ce qu'elle se devait à elle-même M<sup>lle</sup> de La Mole lui
+avait adressé de ces choses désagréables, tellement bien calculées,
+qu'elles peuvent paraître une vérité, même quand on s'en souvient de
+sang-froid.</p>
+
+<p>La conclusion que Julien tira dans le premier moment d'une scène si
+étonnante, fut que Mathilde avait un orgueil infini. Il croyait
+fermement que tout était fini à tout jamais entre eux, et cependant le
+lendemain, au déjeuner, il fut gauche et timide devant elle. C'était un
+défaut qu'on n'avait pu lui reprocher jusque-là. Dans les petites comme
+dans les grandes choses, il savait nettement ce qu'il devait et voulait
+faire, et l'exécutait.</p>
+
+<p>Ce jour-là, après le déjeuner, comme M<sup>me</sup> de La Mole lui demandait une
+brochure séditieuse et pourtant assez rare, que le matin son curé lui
+avait apportée en secret, Julien, en la prenant sur une console, fit
+tomber un vieux vase de porcelaine bleue, laid au possible.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Mole se leva en jetant un cri de détresse, et vint considérer
+de près les ruines de son vase chéri. C'était du vieux Japon,
+disait-elle il me venait de ma grand'tante abbesse de Chelles; c'était
+un présent des Hollandais au duc d'Orléans régent qui l'avait donné à sa
+fille...</p>
+
+<p>Mathilde avait suivi le mouvement de sa mère, ravie de voir brisé ce
+vase bleu qui lui semblait horriblement laid. Julien était silencieux et
+point trop troublé; il vit M<sup>lle</sup> de La Mole tout près de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce vase, lui dit-il, est à jamais détruit, ainsi en est-il d'un
+sentiment qui fut autrefois le maître de mon c&oelig;ur; je vous prie
+d'agréer mes excuses de toutes les folies qu'il m'a fait faire; et il
+sortit.</p>
+
+<p>&mdash;On dirait en vérité, dit M<sup>me</sup> de La Mole, comme il s'en allait, que ce
+M. Sorel est fier et content de ce qu'il vient de faire.</p>
+
+<p>Ce mot tomba directement sur le c&oelig;ur de Mathilde. Il est vrai, se
+dit-elle, ma mère a deviné juste, tel est le sentiment qui
+l'anime. Alors seulement cessa la joie de la scène qu'elle lui avait
+faite la veille. Eh bien, tout est fini, se dit-elle avec un calme
+apparent, il me reste un grand exemple, cette erreur est affreuse
+humiliante! elle me vaudra la sagesse pour tout le reste de la vie.</p>
+
+<p>Que n'ai-je dit vrai? pensait Julien, pourquoi l'amour que j'avais pour
+cette folle me tourmente-t-il encore?</p>
+
+<p>Cet amour, loin de s'éteindre comme il l'espérait, fit des progrès
+rapides. Elle est folle il est vrai, se disait-il en est-elle moins
+adorable? est-il possible d'être plus jolie? Tout ce que la civilisation
+la plus élégante peut présenter de vifs plaisirs, n'était-il pas réuni
+comme à l'envi chez M<sup>lle</sup> de La Mole? Ces souvenirs de bonheur passé
+s'emparaient de Julien, et détruisaient rapidement tout l'ouvrage de la
+raison.</p>
+
+<p>La raison lutte en vain contre les souvenirs de ce genre; ses essais
+sévères ne font qu'en augmenter le charme.</p>
+
+<p>Vingt-quatre heures après la rupture du vase de vieux Japon, Julien
+était décidément l'un des hommes les plus malheureux.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI-2" id="CHAPITRE_XXI-2"></a>CHAPITRE XXI<br /><br />
+LA NOTE SECRÈTE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Car tout ce que je raconte, je l'ai vu; et si j'ai pu me tromper en le
+voyant, bien certainement je ne vous trompe point en vous le disant.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>Lettre à l'Auteur.</small></span></p></div>
+
+<p>Le marquis le fit appeler; M. de La Mole semblait rajeuni, son &oelig;il
+était brillant.</p>
+
+<p>&mdash;Parlons un peu de votre mémoire, dit-il à Julien, on dit qu'elle est
+prodigieuse! Pourriez-vous apprendre par c&oelig;ur quatre pages et aller les
+réciter à Londres? mais sans changer un mot!...</p>
+
+<p>Le marquis chiffonnait avec humeur la <i>Quotidienne</i> du jour, et cherchait
+en vain à dissimuler un air fort sérieux et que Julien ne lui avait
+jamais vu, même lorsqu'il était question du procès Frilair.</p>
+
+<p>Julien avait déjà assez d'usage pour sentir qu'il devait paraître tout à
+fait dupe du ton léger qu'on lui montrait.</p>
+
+<p>&mdash;Ce numéro de la <i>Quotidienne</i> n'est peut-être pas fort amusant; mais, si
+Monsieur le marquis le permet, demain matin j'aurai l'honneur de le lui
+réciter tout entier.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! même les annonces?</p>
+
+<p>&mdash;Fort exactement, et sans qu'il y manque un mot.</p>
+
+<p>&mdash;M'en donnez-vous votre parole? reprit le marquis avec une gravité
+soudaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, la crainte d'y manquer pourrait seule troubler ma
+mémoire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai oublié de vous faire cette question hier: je ne vous
+demande pas votre serment de ne jamais répéter ce que vous allez
+entendre; je vous connais trop pour vous faire cette injure. J'ai
+répondu de vous, je vais vous mener dans un salon où se réuniront douze
+personnes; vous tiendrez note de ce que chacun dira.</p>
+
+<p>Ne soyez pas inquiet, ce ne sera point une conversation confuse, chacun
+parlera à son tour, je ne veux pas dire avec ordre, ajouta le marquis en
+reprenant l'air fin et léger qui lui était si naturel. Pendant que nous
+parlerons, vous écrirez une vingtaine de pages; vous reviendrez ici avec
+moi, nous réduirons ces vingt pages à quatre. Ce sont ces quatre pages
+que vous me réciterez demain matin, au lieu de tout le numéro de la
+<i>Quotidienne</i>. Vous partirez aussitôt après, il faudra courir la poste
+comme un jeune homme qui voyage pour ses plaisirs. Votre but sera de
+n'être remarqué de personne. Vous arriverez auprès d'un grand
+personnage. Là, il vous faudra plus d'adresse. Il s'agit de tromper tout
+ce qui l'entoure; car parmi ses secrétaires, parmi ses domestiques, il y
+a des gens vendus à nos ennemis, et qui guettent nos agents au passage
+pour les intercepter. Vous aurez une lettre de recommandation
+insignifiante.</p>
+
+<p>Au moment où Son Excellence vous regardera, vous tirerez ma montre que
+voici et que je vous prête pour le voyage. Prenez-la sur vous, c'est
+toujours autant de fait donnez-moi la vôtre.</p>
+
+<p>Le duc lui-même daignera écrire sous votre dictée les quatre pages que
+vous aurez apprises par c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Cela fait, mais non plus tôt, remarquez bien, vous pourrez, si Son
+Excellence vous interroge, raconter la séance à laquelle vous allez
+assister.</p>
+
+<p>Ce qui vous empêchera de vous ennuyer le long du voyage, c'est qu'entre
+Paris et la résidence du ministre, il y a des gens qui ne demanderaient
+pas mieux que de tirer un coup de fusil à M. l'abbé Sorel. Alors sa
+mission est finie et je vois un grand retard; car, mon cher, comment
+saurons-nous votre mort? votre zèle ne peut pas aller jusqu'à nous en
+faire part.</p>
+
+<p>Courez sur-le-champ acheter un habillement complet reprit le marquis
+d'un air sérieux. Mettez-vous à la mode d'il y a deux ans. Il faut ce
+soir que vous ayez l'air peu soigné. En voyage, au contraire, vous serez
+comme à l'ordinaire. Cela vous surprend, votre méfiance devine? Oui, mon
+ami, un des vénérables personnages que vous allez entendre opiner est
+fort capable d'envoyer des renseignements, au moyen desquels on pourra
+bien vous donner au moins de l'opium, le soir, dans quelque bonne
+auberge où vous aurez demandé à souper.</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux, dit Julien faire trente lieues de plus et ne pas
+prendre la route directe. Il s'agit de Rome, je suppose...</p>
+
+<p>Le marquis prit un air de hauteur et de mécontentement que Julien ne lui
+avait pas vu à ce point depuis Bray-le-Haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que vous saurez, monsieur, quand je jugerai à propos de vous
+le dire. Je n'aime pas les questions.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'en était pas une reprit Julien avec effusion; je vous le jure,
+monsieur, je pensais tout haut, je cherchais dans mon esprit la route la
+plus sûre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il paraît que votre esprit était bien loin. N'oubliez jamais
+qu'un ambassadeur, et de votre âge encore, ne doit pas avoir l'air de
+forcer la confiance.</p>
+
+<p>Julien fut très mortifié, il avait tort. Son amour-propre cherchait une
+excuse et ne la trouvait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comprenez donc, ajouta M. de La Mole que toujours on en appelle à son
+c&oelig;ur quand on a fait quelque sottise.</p>
+
+<p>Une heure après, Julien était dans l'antichambre du marquis avec une
+tournure subalterne, des habits antiques, une cravate d'un blanc
+douteux, et quelque chose de cuistre dans toute l'apparence.</p>
+
+<p>En le voyant, le marquis éclata de rire, et alors seulement la
+justification de Julien fut complète.</p>
+
+<p>Si ce jeune homme me trahit, se disait M. de La Mole, à qui se fier? et
+cependant quand on agit, il faut se fier à quelqu'un. Mon fils et ses
+brillants amis de même acabit ont du c&oelig;ur, de la fidélité pour cent
+mille; s'il fallait se battre, ils périraient sur les marches du trône,
+ils savent tout... excepté ce dont on a besoin dans le moment. Du diable
+si je vois un d'entre eux qui puisse apprendre par c&oelig;ur quatre pages et
+faire cent lieues sans être dépisté. Norbert saurait se faire tuer comme
+ses aïeux, c'est aussi le mérite d'un conscrit...</p>
+
+<p>Le marquis tomba dans une rêverie profonde: Et encore se faire tuer,
+dit-il avec un soupir, peut-être ce Sorel le saurait-il aussi bien que
+lui...</p>
+
+<p>&mdash;Montons en voiture, dit le marquis, comme pour chasser une idée
+importune.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Julien, pendant qu'on arrangeait cet habit, j'ai appris
+par c&oelig;ur la première page de la <i>Quotidienne</i> d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Le marquis prit le journal, Julien récita sans se tromper d'un seul
+mot. Bon, dit le marquis, fort diplomate ce soir-là; pendant ce temps,
+ce jeune homme ne remarque pas les rues par lesquelles nous passons.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent dans un grand salon d'assez triste apparence, en partie
+boisé et en partie tendu de velours vert. Au milieu du salon, un laquais
+renfrogné achevait d'établir une grande table à manger, qu'il changea
+plus tard en table de travail, au moyen d'un immense tapis vert tout
+taché d'encre, dépouille de quelque ministère.</p>
+
+<p>Le maître de la maison était un homme énorme, dont le nom ne fut point
+prononcé; Julien lui trouva la physionomie et l'éloquence d'un homme qui
+digère.</p>
+
+<p>Sur un signe du marquis, Julien était resté au bas bout de la table.
+Pour se donner une contenance, il se mit à tailler des plumes. Il compta
+du coin de l'&oelig;il sept interlocuteurs, mais Julien ne les apercevait que
+par le dos. Deux lui parurent adresser la parole à M. de La Mole sur le
+ton de l'égalité; les autres semblaient plus ou moins respectueux.</p>
+
+<p>Un nouveau personnage entra sans être annoncé. Ceci est singulier, pensa
+Julien, on n'annonce point dans ce salon. Est-ce que cette précaution
+serait prise en mon honneur? Tout le monde se leva pour recevoir le
+nouveau venu. Il portait la même décoration extrêmement distinguée que
+trois autres des personnes qui étaient déjà dans le salon. On parlait
+assez bas. Pour juger le nouveau venu, Julien en fut réduit à ce que
+pouvaient lui apprendre ses traits et sa tournure. Il était court et
+épais, haut en couleur, l'&oelig;il brillant et sans expression autre qu'une
+méchanceté de sanglier.</p>
+
+<p>L'attention de Julien fut vivement distraite par l'arrivée presque
+immédiate d'un être tout différent. C'était un grand homme très maigre
+et qui portait trois ou quatre gilets. Son &oelig;il était caressant, son
+geste poli.</p>
+
+<p>C'est toute la physionomie du vieil évêque de Besançon, pensa Julien.
+Cet homme appartenait évidemment à l'Église, il n'annonçait pas plus de
+cinquante à cinquante-cinq ans, on ne pouvait pas avoir l'air plus
+paterne.</p>
+
+<p>Le jeune évêque d'Agde parut, il eut l'air fort étonné quand, faisant la
+revue des présents, ses yeux arrivèrent à Julien. Il ne lui avait pas
+adressé la parole depuis la cérémonie de Bray-le-Haut. Son regard
+surpris embarrassa et irrita Julien. Quoi donc! se disait celui-ci
+connaître un homme me tournera-t-il toujours à malheur? Tous ces grands
+seigneurs que je n'ai jamais vus ne m'intimident nullement, et le regard
+de ce jeune évêque me glace! Il faut convenir que je suis un être bien
+singulier et bien malheureux.</p>
+
+<p>Un petit homme extrêmement noir entra bientôt avec fracas, et se mit à
+parler dès la porte, il avait le teint jaune et l'air un peu fou. Dès
+l'arrivée de ce parleur impitoyable, des groupes se formèrent,
+apparemment pour éviter l'ennui de l'écouter.</p>
+
+<p>En s'éloignant de la cheminée, on se rapprochait du bas bout de la
+table, occupé par Julien.. Sa contenance devenait de plus en plus
+embarrassée, car enfin, quelque effort qu'il fît, il ne pouvait pas ne
+pas entendre, et quelque peu d'expérience qu'il eût, il comprenait toute
+l'importance des choses dont on parlait sans aucun déguisement; et
+combien les hauts personnages qu'il avait apparemment sous les yeux
+devaient tenir à ce qu'elles restassent secrètes!</p>
+
+<p>Déjà, le plus lentement possible. Julien avait taillé une vingtaine de
+plumes; cette ressource allait lui manquer. Il cherchait en vain un
+ordre dans les yeux de M. de La Mole; le marquis l'avait oublié.</p>
+
+<p>Ce que je fais est ridicule, se disait Julien en taillant ses plumes;
+mais des gens à physionomie aussi médiocre, et chargés par d'autres ou
+par eux-mêmes d'aussi grands intérêts, doivent être fort susceptibles.
+Mon malheureux regard a quelque chose d'interrogatif et de peu
+respectueux, qui sans doute les piquerait. Si je baisse décidément les
+yeux, j'aurai l'air de faire collection de leurs paroles.</p>
+
+<p>Son embarras était extrême, il entendait de singulières choses.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII-2" id="CHAPITRE_XXII-2"></a>CHAPITRE XXII<br /><br />
+LA DISCUSSION</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>La république!&mdash;Pour un, aujourd'hui, qui sacrifierait tout au bien
+public, il en est des milliers et des millions qui ne connaissent que
+leurs jouissances, leur vanité. On est considéré, à Paris, à cause de sa
+voiture et non à cause de sa vertu.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>NAPOLÉON, Mémorial.</small></span></p></div>
+
+<p>Le laquais entra précipitamment en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc de ***:</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, vous n'êtes qu'un sot, dit le duc en entrant.</p>
+
+<p>Il dit si bien ce mot, et avec tant de majesté, que malgré lui, Julien
+pensa que savoir se fâcher contre un laquais était toute la science de
+ce grand personnage. Julien leva les yeux et les baissa aussitôt. Il
+avait si bien deviné la portée du nouvel arrivant, qu'il trembla que son
+regard ne fût une indiscrétion.</p>
+
+<p>Ce duc était un homme de cinquante ans, mis comme un dandy, et marchant
+par ressorts. Il avait la tête étroite, avec un grand nez, et un visage
+busqué et tout en avant; il eût été difficile d'avoir l'air plus noble
+et plus insignifiant. Son arrivée détermina l'ouverture de la séance.</p>
+
+<p>Julien fut vivement interrompu dans ses observations physiognomoniques
+par la voix de M. de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous présente M. l'abbé Sorel, disait le marquis; il est doué d'une
+mémoire étonnante; il n'y a qu'une heure que je lui ai parlé de la
+mission dont il pouvait être honoré, et, afin de donner une preuve de sa
+mémoire, il a appris par c&oelig;ur la première page de la <i>Quotidienne</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les nouvelles étrangères de ce pauvre N..., dit le maître de la
+maison.</p>
+
+<p>Il prit le journal avec empressement, et regardant Julien d'un air
+plaisant, à force de chercher à être important:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, monsieur, lui dit-il.</p>
+
+<p>Le silence était profond, tous les yeux fixés sur Julien; il récita si
+bien qu'au bout de vingt lignes:</p>
+
+<p>&mdash;Il suffit, dit le duc.</p>
+
+<p>Le petit homme au regard de sanglier s'assit. Il était le président, car
+à peine en place, il montra à Julien une table de jeu, et lui fit signe
+de l'apporter auprès de lui. Julien s'y établit avec ce qu'il faut pour
+écrire. Il compta douze personnes assises autour du tapis vert.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Sorel, dit le duc, retirez-vous dans la pièce voisine, on
+vous fera appeler.</p>
+
+<p>Le maître de la maison prit l'air fort inquiet:</p>
+
+<p>&mdash;Les volets ne sont pas fermés, dit-il à demi bas à son voisin.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile de regarder par la fenêtre, cria-t-il sottement à
+Julien. Me voici fourré dans une conspiration tout au moins, pensa
+celui-ci. Heureusement, elle n'est pas de celles qui conduisent en place
+de Grève. Quand il y aurait du danger, je dois cela et plus encore au
+marquis. Heureux s'il m'était donné de réparer tout le chagrin que mes
+folies peuvent lui causer un jour!</p>
+
+<p>Tout en pensant à ses folies et à son malheur, il regardait les lieux de
+façon à ne jamais les oublier. Il se souvint alors seulement qu'il
+n'avait point entendu le marquis dire au laquais le nom de la rue, et le
+marquis avait fait prendre un fiacre, ce qui ne lui arrivait jamais.</p>
+
+<p>Longtemps Julien fut laissé à ses réflexions. Il était dans un salon
+tendu en velours rouge avec de larges galons d'or. Il y avait sur la
+console un grand crucifix en ivoire, et sur la cheminée, le livre du
+Pape, de M. de Maistre, doré sur tranches, et magnifiquement relié.
+Julien l'ouvrit pour ne pas avoir l'air d'écouter. De moment en moment
+on parlait très haut dans la pièce voisine. Enfin, la porte s'ouvrit, on
+l'appela.</p>
+
+<p>&mdash;Songez, messieurs, disait le président, que de ce moment nous parlons
+devant le duc de ***. Monsieur, dit-il en montrant Julien, est un jeune
+lévite, dévoué à notre sainte cause, et qui redira facilement, à l'aide
+de sa mémoire étonnante, jusqu'à nos moindres discours.</p>
+
+<p>La parole est à monsieur, dit-il en indiquant le personnage à l'air
+paterne, et qui portait trois ou quatre gilets.</p>
+
+<p>Julien trouva qu'il eût été plus naturel de nommer le Monsieur aux
+gilets. Il prit du papier et écrivit beaucoup.</p>
+
+<p>(Ici l'auteur eût voulu placer une page de points. Cela aura mauvaise
+grâce, dit l'éditeur, et pour un écrit aussi frivole, manquer de grâce,
+c'est mourir.</p>
+
+<p>&mdash;La politique, reprend l'auteur, est une pierre attachée au cou de la
+littérature, et qui, en moins de six mois, la submerge. La politique au
+milieu des intérêts d'imagination, c'est un coup de pistolet au milieu
+d'un concert. Ce bruit est déchirant sans être énergique. Il ne
+s'accorde avec le son d'aucun instrument. Cette politique va offenser
+mortellement une moitié de lecteurs et ennuyer l'autre qui l'a trouvée
+bien autrement spéciale et énergique dans le journal du matin...</p>
+
+<p>&mdash;Si vos personnages ne parlent pas politique reprend l'éditeur, ce ne
+sont plus les Français de 1830, et votre livre n'est plus un miroir,
+comme vous en avez la prétention...)</p>
+
+<p>Le procès-verbal de Julien avait vingt-six pages; voici un extrait bien
+pâle, car il a fallu, comme toujours supprimer les ridicules dont
+l'excès eût semblé odieux où peu vraisemblable. (Voir la <i>Gazette des
+Tribunaux.</i>)</p>
+
+<p>L'homme aux gilets et à l'air paterne (c'était un évêque peut-être)
+souriait souvent, et alors ses yeux, entourés de paupières flottantes,
+prenaient un brillant singulier et une expression moins indécise que de
+coutume. Ce personnage, que l'on faisait parler le premier devant le duc
+(mais quel duc? se disait Julien), apparemment pour exposer les
+opinions et faire les fonctions d'avocat général, parut à Julien tomber
+dans l'incertitude et l'absence de conclusions décidées que l'on
+reproche souvent à ces magistrats. Dans le courant de la discussion, le
+duc alla même jusqu'à le lui reprocher.</p>
+
+<p>Après plusieurs phrases de morale et d'indulgente philosophie, l'homme
+aux gilets dit:</p>
+
+<p>&mdash;La noble Angleterre, guidée par un grand homme, l'immortel Pitt, a
+dépensé quarante milliards de francs pour contrarier la révolution. Si
+cette assemblée me permet d'aborder avec quelque franchise une idée
+triste, l'Angleterre ne comprit pas assez qu'avec un homme tel que
+Bonaparte, quand surtout on n'avait à lui opposer qu'une collection de
+bonnes intentions, il n'y avait de décisif que les moyens personnels...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! encore l'éloge de l'assassinat! dit le maître de la maison d'un
+air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Faites-nous grâce de vos homélies sentimentales, s'écria avec humeur
+le président, son &oelig;il de sanglier brilla d'un éclat féroce. Continuez,
+dit-il à l'homme aux gilets. Les joues et le front du président
+devinrent pourpres.</p>
+
+<p>&mdash;La noble Angleterre, reprit le rapporteur, est écrasée aujourd'hui;
+car chaque Anglais, avant de payer son pain, est obligé de payer
+l'intérêt des quarante milliards de francs qui furent employés contre
+les jacobins. Elle n'a plus de Pitt...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a le duc de Wellington, dit un personnage militaire qui prit
+l'air fort important.</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, silence, messieurs, s'écria le président; si nous disputons
+encore, il aura été inutile de faire entrer M. Sorel.</p>
+
+<p>&mdash;On sait que monsieur a beaucoup d'idées, dit le duc d'un air piqué, en
+regardant l'interrupteur, ancien général de Napoléon.</p>
+
+<p>Julien vit que ce mot faisait allusion à quelque chose de personnel et
+de fort offensant. Tout le monde sourit; le général transfuge parut
+outré de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus de Pitt, messieurs, reprit le rapporteur, de l'air
+découragé d'un homme qui désespère de faire entendre raison à ceux qui
+l'écoutent. Y eût-il un nouveau Pitt en Angleterre, on ne mystifie pas
+deux fois une nation par les mêmes moyens...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi un général vainqueur, un Bonaparte est désormais
+impossible en France, s'écria l'interrupteur militaire.</p>
+
+<p>Pour cette fois, ni le président ni le duc n'osèrent se fâcher, quoique
+Julien crût lire dans leurs yeux qu'ils en avaient bonne envie. Ils
+baissèrent les yeux, et le duc se contenta de soupirer de façon à être
+entendu de tous.</p>
+
+<p>Mais le rapporteur avait pris de l'humeur.</p>
+
+<p>&mdash;On est pressé de me voir finir, dit-il avec feu, et en laissant tout à
+fait de côté cette politesse souriante et ce langage plein de mesure que
+Julien croyait l'expression de son caractère, on est pressé de me voir
+finir, on ne me tient nul compte des efforts que je fais pour n'offenser
+les oreilles de personne, de quelque longueur qu'elles puissent être. Eh
+bien, messieurs, je serai bref.</p>
+
+<p>Et je vous dirai en paroles bien vulgaires: l'Angleterre n'a plus un
+sou au service de la bonne cause. Pitt lui-même reviendrait, qu'avec
+tout son génie il ne parviendrait pas à mystifier les petits
+propriétaires anglais car ils savent que la brève campagne de Waterloo
+leur à coûté, à elle seule, un milliard de francs. Puisque l'on veut des
+phrases nettes ajouta le rapporteur en s'animant de plus en plus, je
+vous dirai: Aidez-vous vous-mêmes, car l'Angleterre n'a pas une guinée à
+votre service, et quand l'Angleterre ne paye pas, l'Autriche, la Russie,
+la Prusse, qui n'ont que du courage et pas d'argent, ne peuvent faire
+contre la France plus d'une campagne ou deux.</p>
+
+<p>L'on peut espérer que les jeunes soldats rassemblés par le jacobinisme
+seront battus à la première campagne, à la seconde peut-être; mais à la
+troisième, dussé-je passer pour un révolutionnaire à vos yeux prévenus,
+à la troisième vous aurez les soldats de 1794, qui n'étaient plus les
+paysans enrégimentés de 1792.</p>
+
+<p>Ici l'interruption partit de trois ou quatre points à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le président à Julien, allez mettre au net dans la pièce
+voisine le commencement de procès-verbal que vous avez écrit. Julien
+sortit à son grand regret. Le rapporteur venait d'aborder des
+probabilités qui faisaient le sujet de ses méditations habituelles.</p>
+
+<p>Ils ont peur que je ne me moque d'eux, pensa-t-il. Quand on le
+rappela, M. de La Mole disait, avec un sérieux qui, pour Julien qui le
+connaissait, semblait bien plaisant:</p>
+
+<p>&mdash;... Oui, messieurs, c'est surtout de ce malheureux peuple qu'on peut
+dire:</p>
+
+<p>Sera-t-il dieu, table ou cuvette?</p>
+
+<p><i>Il sera dieu!</i> s'écrie le fabuliste. C'est à vous, messieurs que semble
+appartenir ce mot si noble et si profond. Agissez par vous-mêmes et la
+noble France reparaîtra telle à peu près que nos aïeux l'avaient faite
+et que nos regards l'ont encore vue avant la mort de Louis XVI.</p>
+
+<p>L'Angleterre, ses nobles lords du moins, exècre autant que nous
+l'ignoble jacobinisme: sans l'or anglais, l'Autriche, la Russie, la
+Prusse ne peuvent livrer que deux ou trois batailles. Cela suffira-t-il
+pour amener une heureuse occupation, comme celle que M. de Richelieu
+gaspilla si bêtement en 1817? Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>Ici il y eut interruption, mais étouffée par les chut de tout le monde.
+Elle partait encore de l'ancien général impérial, qui désirait le cordon
+bleu, et voulait marquer parmi les rédacteurs de la note secrète.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, reprit M. de La Mole après le tumulte.</p>
+
+<p>Il insista sur le <i>Je</i>, avec une insolence qui charma Julien. Voilà du
+bien joué, se disait-il, tout en faisant voler sa plume presque aussi
+vite que la parole du marquis. Avec un mot bien dit, M. de La Mole
+anéantit les vingt campagnes de ce transfuge.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à l'étranger tout seul, continua le marquis du ton le
+plus mesuré, que nous pouvons devoir une nouvelle occupation militaire.
+Toute cette jeunesse, qui fait des articles incendiaires dans le <i>Globe</i>,
+vous donnera trois ou quatre mille jeunes capitaines, parmi lesquels
+peut se trouver un Kléber, un Hoche, un Jourdan, un Pichegru, mais moins
+bien intentionné.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons pas su lui faire de la gloire, dit le président, il
+fallait le maintenir immortel.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut enfin qu'il y ait en France deux partis, reprit M. de La Mole,
+mais deux partis, non pas seulement de nom, deux partis bien nets bien
+tranchés. Sachons qui il faut écraser. D'un côté les journalistes, les
+électeurs l'opinion en un mot, la jeunesse et tout ce qui l'admire.
+Pendant qu'elle s'étourdit du bruit de ses vaines paroles, nous, nous
+avons l'avantage certain de consommer le budget.</p>
+
+<p>Ici encore l'interruption.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, monsieur, dit M. de La Mole à l'interrupteur avec une hauteur et
+une aisance admirables, vous ne consommez pas, si le mot vous choque,
+vous dévorez quarante mille francs portés au budget de l'État, et
+quatre-vingt mille que vous recevez de la liste civile.</p>
+
+<p>Eh bien, monsieur, puisque vous m'y forcez, je vous prends hardiment
+pour exemple. Comme vos nobles aïeux qui suivirent saint Louis à la
+croisade, vous devriez pour ces cent vingt mille francs, nous montrer au
+moins un régiment, une compagnie, que dis-je! une demi-compagnie, ne
+fût-elle que de cinquante hommes prêts à combattre, et dévoués à la
+bonne cause, à la vie et à la mort. Vous n'avez que des laquais qui, en
+cas de révolte, vous feraient peur à vous-même.</p>
+
+<p>Le trône, l'autel, la noblesse peuvent périr demain, messieurs, tant
+que vous n'aurez pas créé dans chaque département une force de cinq
+cents hommes <i>dévoués</i>; mais je dis dévoués, non seulement avec toute la
+bravoure française, mais aussi avec la constance espagnole.</p>
+
+<p>La moitié de cette troupe devra se composer de nos enfants, de nos
+neveux de vrais gentilshommes enfin. Chacun d'eux aura à ses côtés, non
+pas un petit bourgeois bavard, prêt à arborer la cocarde tricolore si
+1815 se présente de nouveau mais un bon paysan simple et franc comme
+Cathelineau; notre gentilhomme l'aura endoctriné, ce sera son frère de
+lait s'il se peut. Que chacun de nous sacrifie le cinquième de son
+revenu pour former cette petite troupe dévouée de cinq cents hommes par
+département. Alors vous pourrez compter sur une occupation étrangère.
+Jamais le soldat étranger ne pénétrera jusqu'à Dijon seulement, s'il
+n'est sûr de trouver cinq cents soldats amis dans chaque département.</p>
+
+<p>Les rois étrangers ne vous écouteront que quand vous leur annoncerez
+vingt mille gentilshommes prêts à saisir les armes pour leur ouvrir les
+portes de la France. Ce service est pénible, direz-vous, messieurs,
+notre tête est à ce prix. Entre la liberté de la presse et notre
+existence comme gentilshommes il y a guerre à mort. Devenez des
+manufacturiers, des paysans, ou prenez votre fusil. Soyez timides si
+vous voulez, mais ne soyez pas stupides; ouvrez les yeux.</p>
+
+<p><i>Formez vos bataillons</i>, vous dirai-je avec la chanson des jacobins;
+alors il se trouvera quelque noble GUSTAVE-ADOLPHE, qui, touché du péril
+imminent du principe monarchique, s'élancera à trois cents lieues de son
+pays, et fera pour vous ce que Gustave fit pour les princes protestants.
+Voulez-vous continuer à parler sans agir? Dans cinquante ans il n'y aura
+plus en Europe que des présidents de république, et pas un roi. Et avec
+ces trois lettres R, O, I s'en vont les prêtres et les gentilshommes. Je
+ne vois plus que des candidats faisant la cour à des majorités crottées.</p>
+
+<p>Vous avez beau dire que la France n'a pas en ce moment un général
+accrédité, connu et aimé de tous, que l'armée n'est organisée que dans
+l'intérêt du trône et de l'autel, qu'on lui a ôté tous les vieux
+troupiers, tandis que chacun des régiments prussiens et autrichiens
+compte cinquante sous-officiers qui ont vu le feu.</p>
+
+<p>Deux cent mille jeunes gens appartenant à la petite bourgeoisie sont
+amoureux de la guerre...</p>
+
+<p>&mdash;Trêve de vérités désagréables, dit d'un ton suffisant un grave
+personnage, apparemment fort avant dans les dignités ecclésiastiques,
+car M. de La Mole sourit agréablement au lieu de se fâcher, ce qui fut
+un grand signe pour Julien.</p>
+
+<p>Trêve de vérités désagréables, résumons-nous, messieurs: l'homme à qui
+il est question de couper une jambe gangrenée serait mal venu de dire à
+son chirurgien: cette jambe malade est fort saine. Passez-moi
+l'expression, messieurs, le noble duc de *** est notre chirurgien...</p>
+
+<p>Voilà enfin le grand mot prononcé, pensa Julien, c'est vers le...
+que je galoperai cette nuit.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII-2" id="CHAPITRE_XXIII-2"></a>CHAPITRE XXIII<br /><br />
+LE CLERGÉ, LES BOIS, LA LIBERTÉ</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>La première loi de tout être, c'est de se conserver, c'est de vivre.
+Vous semez de la ciguë et prétendez voir mûrir des épis!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MACHIAVEL.</small></span></p></div>
+
+<p>Le grave personnage continuait; on voyait qu'il savait; il exposait avec
+une éloquence douce et modérée, qui plut infiniment à Julien, ces
+grandes vérités:</p>
+
+<p>1º L'Angleterre n'a pas une guinée à notre service; l'économie et Hume y
+sont à la mode. Les Saints même ne nous donneront pas d'argent, et M.
+Brougham se moquera de nous.</p>
+
+<p>2º Impossible d'obtenir plus de deux campagnes des rois de l'Europe,
+sans l'or anglais; et deux campagnes ne suffiront pas contre la petite
+bourgeoisie.</p>
+
+<p>3º Nécessité de former un parti armé en France, sans quoi le principe
+monarchique d'Europe ne hasardera pas même ces deux campagnes.</p>
+
+<p>&mdash;Le quatrième point que j'ose vous proposer comme évident est celui-ci:</p>
+
+<p><i>Impossibilité de former un parti armé en France sans le clergé.</i> Je vous
+le dis hardiment, parce que je vais vous le prouver, messieurs. Il faut
+tout donner au clergé.</p>
+
+<p>1º Parce que s'occupant de son affaire nuit et jour, et guidé par des
+hommes de haute capacité établis loin des orages à trois cents lieues de
+vos frontières...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Rome, Rome! s'écria le maître de la maison...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, <i>Rome</i>! reprit le cardinal avec fierté. Quelles que
+soient les plaisanteries plus ou moins ingénieuses qui furent à la mode
+quand vous étiez jeune, je dirai hautement, en 1830, que le clergé,
+guidé par Rome, parle seul au petit peuple.</p>
+
+<p>Cinquante mille prêtres répètent les mêmes paroles au jour indiqué par
+les chefs, et le peuple, qui, après tout, fournit les soldats, sera plus
+touché de la voix de ses prêtres que de tous les petits vers du monde...</p>
+
+<p>(Cette personnalité excita des murmures.)</p>
+
+<p>&mdash;Le clergé a un génie supérieur au vôtre, reprit le cardinal en
+haussant la voix; tous les pas que vous avez faits vers ce point
+capital, <i>avoir en France un parti armé</i>, ont été faits par nous. Ici
+parurent des faits... Qui a envoyé quatre-vingt mille fusils en
+Vendée?... etc., etc.</p>
+
+<p>Tant que le clergé n'a pas ses bois, il ne tient rien. A la première
+guerre, le ministre des finances écrit à ses agents qu'il n'y a plus
+d'argent que pour les curés. Au fond, la France ne croit pas, et elle
+aime la guerre. Qui que ce soit qui la lui donne, il sera doublement
+populaire, car faire la guerre, c'est affamer les Jésuites, pour parler
+comme le vulgaire, faire la guerre, c'est délivrer ces monstres
+d'orgueil, les Français, de la menace de l'intervention étrangère.</p>
+
+<p>Le cardinal était écouté avec faveur...</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait, dit-il, que M. de Nerval quittât le ministère, son nom
+irrite inutilement.</p>
+
+<p>A ce mot, tout le monde se leva et parla à la fois. On va me renvoyer
+encore, pensa Julien, mais le sage président lui-même avait oublié la
+présence et l'existence de Julien.</p>
+
+<p>Tous les yeux cherchaient un homme que Julien reconnut. C'était M. de
+Nerval, le premier ministre qu'il avait aperçu au bal de M. le duc de
+Retz.</p>
+
+<p><i>Le désordre fut à son comble</i>, comme disent les journaux en parlant de la
+chambre. Au bout d'un gros quart d'heure, le silence se rétablit un peu.</p>
+
+<p>Alors M. de Nerval se leva, et, prenant le ton d'un apôtre:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous affirmerai point, dit-il d'une voix singulière, que je ne
+tiens pas au ministère.</p>
+
+<p>Il m'est démontré, messieurs, que mon nom double les forces des
+jacobins en décidant contre nous beaucoup de modérés. Je me retirerais
+donc volontiers; mais les voies du Seigneur sont visibles à un petit
+nombre; mais ajouta-t-il en regardant fixement le cardinal, j'ai une
+mission; le ciel m'a dit: Tu porteras ta tête sur un échafaud, ou tu
+rétabliras la monarchie en France, et réduiras les Chambres à ce
+qu'était le parlement sous Louis XV, et cela, messieurs, <i>je le ferai</i>.</p>
+
+<p>Il se tut, se rassit, et il y eut un grand silence.</p>
+
+<p>Voilà un bon acteur, pensa Julien. Il se trompait toujours comme à
+l'ordinaire, en supposant trop d'esprit aux gens. Animé par les débats
+d'une soirée aussi vive, et surtout par la sincérité de la discussion
+dans ce moment M. de Nerval croyait à sa mission. Avec un grand courage,
+cet homme n'avait pas de sens.</p>
+
+<p>Minuit sonna pendant le silence qui suivit le beau mot <i>je le ferai</i>.
+Julien trouva que le son de la pendule avait quelque chose d'imposant et
+de funèbre. Il était ému.</p>
+
+<p>La discussion reprit bientôt avec une énergie croissante, et surtout une
+incroyable naïveté. Ces gens-ci me feront empoisonner, pensait Julien
+dans de certains moments. Comment dit-on de telles choses devant un
+plébéien?</p>
+
+<p>Deux heures sonnaient que l'on parlait encore. Le maître de la maison
+dormait depuis longtemps; M. de La Mole fut obligé de sonner pour faire
+renouveler les bougies. M. de Nerval, le ministre, était sorti à une
+heure trois quarts, non sans avoir souvent étudié la figure de Julien
+dans une glace que le ministre avait à ses côtés. Son départ avait paru
+mettre à l'aise tout le monde.</p>
+
+<p>Pendant qu'on renouvelait les bougies:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait ce que cet homme va dire au roi! dit tout bas à son voisin
+l'homme aux gilets. Il peut nous donner bien des ridicules et gâter
+notre avenir.</p>
+
+<p>Il faut convenir qu'il y a chez lui suffisance bien rare et même
+effronterie à se présenter ici. Il y paraissait avant d'arriver au
+ministère, mais le portefeuille change tout, noie tous les intérêts d'un
+homme, il eût dû le sentir.</p>
+
+<p>A peine le ministre sorti, le général de Bonaparte avait fermé les yeux.
+En ce moment, il parla de sa santé, de ses blessures, consulta sa montre
+et s'en alla.</p>
+
+<p>&mdash;Je parierais, dit l'homme aux gilets, que le général court après le
+ministre; il va s'excuser de s'être trouvé ici, et prétendre qu'il nous
+mène.</p>
+
+<p>Quand les domestiques à demi endormis eurent terminé le renouvellement
+des bougies:</p>
+
+<p>&mdash;Délibérons enfin, messieurs, dit le président, n'essayons plus de nous
+persuader les uns les autres. Songeons à la teneur de la note qui, dans
+quarante-huit heures, sera sous les yeux de nos amis du dehors. On a
+parlé des ministres. Nous pouvons le dire maintenant que M. de Nerval
+nous a quittés, que nous importent les ministres? nous les ferons
+vouloir.</p>
+
+<p>Le cardinal approuva par un sourire fin.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus facile, ce me semble, que de résumer notre position, dit
+le jeune évêque d'Agde, avec le feu concentré et contraint du fanatisme
+le plus exalté. Jusque-là il avait gardé le silence son &oelig;il, que Julien
+avait observé, d'abord doux et calme s'était enflammé après la première
+heure de discussion. Maintenant son âme débordait comme la lave du
+Vésuve.</p>
+
+<p>&mdash;De 1806 à 1814, l'Angleterre n'a eu qu'un tort, dit-il, c'est de ne
+pas agir directement et personnellement sur Napoléon. Dès que cet homme
+eut fait des ducs et des chambellans dès qu'il eut rétabli le trône, la
+mission que Dieu lui avait confiée était finie; il n'était plus bon qu'à
+immoler. Les saintes Écritures nous enseignent en plus d'un endroit la
+manière d'en finir avec les tyrans. (Ici il y eut plusieurs citations
+latines.)</p>
+
+<p>Aujourd'hui, messieurs, ce n'est plus un homme qu'il faut immoler,
+c'est Paris. Toute la France copie Paris. A quoi bon armer vos cinq
+cents hommes par département? Entreprise hasardeuse et qui n'en finira
+pas. A quoi bon mêler la France à la chose qui est personnelle à Paris?
+Paris seul avec ses journaux et ses salons a fait le mal, que la
+nouvelle Babylone périsse.</p>
+
+<p>Entre l'autel et Paris, il faut en finir. Cette catastrophe est même
+dans les intérêts mondains du trône. Pourquoi Paris n'a-t-il pas osé
+souffler sous Bonaparte? Demandez-le au canon de Saint-Roch...</p>
+
+<p class="top5">Ce ne fut qu'à trois heures du matin que Julien sortit avec M. de La
+Mole.</p>
+
+<p>Le marquis était honteux et fatigué. Pour la première fois, en parlant à
+Julien, il y eut de la prière dans son accent. Il lui demandait sa
+parole de ne jamais révéler les excès de zèle, ce fut son mot, dont le
+hasard venait de le rendre témoin.</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlez à notre ami de l'étranger que s'il insiste sérieusement
+pour connaître nos jeunes fous. Que leur importe que l'état soit
+renversé? ils seront cardinaux, et se réfugieront à Rome. Nous, dans nos
+châteaux, nous serons massacrés par les paysans.</p>
+
+<p>La note secrète que le marquis rédigea d'après le grand procès-verbal de
+vingt-six pages, écrit par Julien, ne fut prête qu'à quatre heures trois
+quarts.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis fatigué à la mort, dit le marquis, et on le voit bien à cette
+note qui manque de netteté vers la fin, j'en suis plus mécontent que
+d'aucune chose que j'aie faite en ma vie. Tenez, mon ami, ajouta-t-il,
+allez vous reposer quelques heures, et de peur qu'on ne vous enlève, moi
+je vais vous enfermer à clef dans votre chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, le marquis conduisit Julien à un château isolé assez
+éloigné de Paris. Là se trouvèrent des hôtes singuliers, que Julien
+jugea être prêtres. On lui remit un passeport qui portait un nom suppose,
+mais Indiquait enfin le véritable but du voyage qu'il avait toujours
+feint d'ignorer. Il monta seul dans une calèche.</p>
+
+<p>Le marquis n'avait aucune inquiétude sur sa mémoire Julien lui avait
+récité plusieurs fois la note secrète, mais il craignait tort qu'il ne
+fût intercepté.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout n'ayez l'air que d'un fat qui voyage pour tuer le temps, lui
+dit-il avec amitié, au moment où il quittait le salon. Il y avait
+peut-être plus d'un faux frère dans notre assemblée d'hier soir.</p>
+
+<p>Le voyage fut rapide et fort triste. A peine Julien avait-il été hors de
+la vue du marquis qu'il avait oublié et la note secrète et la mission,
+pour ne songer qu'aux mépris de Mathilde.</p>
+
+<p>Dans un village à quelques lieues au-delà de Metz, le maître de poste
+vint lui dire qu'il n'y avait pas de chevaux. Il était dix heures du
+soir; Julien, fort contrarié, demanda à souper. Il se promena devant la
+porte, et insensiblement, sans qu'il y parût, passa dans la cour des
+écuries. Il n'y vit pas de chevaux.</p>
+
+<p>L'air de cet homme était pourtant singulier, se disait Julien; son &oelig;il
+grossier m'examinait.</p>
+
+<p>Il commençait, comme on voit, à ne pas croire exactement tout ce qu'on
+lui disait. Il songeait à s'échapper après souper, et pour apprendre
+toujours quelque chose sur le pays, il quitta sa chambre pour aller se
+chauffer au feu de la cuisine. Quelle ne fut pas sa joie d'y trouver <i>il
+signor</i> Geronimo, le célèbre chanteur!</p>
+
+<p>Établi dans un fauteuil qu'il avait fait apporter près du feu, le
+Napolitain gémissait tout haut, et parlait plus, à lui tout seul, que
+les vingt paysans allemands qui l'entouraient ébahis.</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-ci me ruinent, cria-t-il à Julien, j'ai promis de chanter
+demain à Mayence. Sept princes souverains, sont accourus pour
+m'entendre. Mais allons prendre l'air, ajouta-t-il d'un air
+significatif.</p>
+
+<p>Quand il fut à cent pas sur la route, et hors de la possibilité d'être
+entendu:</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous de quoi il retourne? dit-il à Julien; ce maître de poste
+est un fripon. Tout en me promenant, j'ai donné vingt sous à un petit
+polisson qui m'a tout dit. Il y a plus de douze chevaux dans une écurie
+à l'autre extrémité du village. On veut retarder quelque courrier.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? dit Julien d'un air innocent.</p>
+
+<p>Ce n'était pas le tout que de découvrir la fraude, il fallait partir:
+c'est à quoi Geronimo et son ami ne purent réussir.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons le jour, dit enfin le chanteur, on se méfie de nous. C'est
+peut-être à vous ou à moi qu'on en veut. Demain matin nous commandons un
+bon déjeuner; pendant qu'on le prépare nous allons nous promener, nous
+nous échappons, nous louons des chevaux et gagnons la poste prochaine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vos effets? dit Julien, qui pensait que peut-être Geronimo lui-même
+pouvait être envoyé pour l'intercepter.</p>
+
+<p>Il fallut souper et se coucher. Julien était encore dans le premier
+sommeil, quand il fut réveillé en sursaut par la voix de deux personnes
+qui parlaient dans sa chambre, sans trop se gêner.</p>
+
+<p>Il reconnut le maître de poste, armé d'une lanterne sourde. La lumière
+était dirigée vers le coffre de la calèche, que Julien avait fait monter
+dans sa chambre. A côté du maître de poste était un homme qui fouillait
+tranquillement dans le coffre ouvert. Julien ne distinguait que les
+manches de son habit, qui étaient noires et fort serrées.</p>
+
+<p>C'est une soutane, se dit-il, et il saisit doucement de petits
+pistolets qu'il avait placés sous son oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez pas qu'il se réveille, monsieur le curé, disait le maître
+de poste. Le vin qu'on leur a servi était de celui que vous avez préparé
+vous-même.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne trouve aucune trace de papiers, répondait le curé. Beaucoup de
+linge, d'essences, de pommades, de futilités, c'est un jeune homme du
+siècle, occupé de ses plaisirs. L'émissaire sera plutôt l'autre, qui
+affecte de parler avec un accent italien.</p>
+
+<p>Ces gens se rapprochèrent de Julien pour fouiller dans les poches de son
+habit de voyage. Il était bien tenté de les tuer comme voleurs. Rien de
+moins dangereux pour les suites. Il en eut bonne envie... Je ne serais
+qu'un sot se dit-il, je compromettrais ma mission. &gt;, Son habit fouillé:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas là un diplomate, dit le prêtre: il s'éloigna et fit bien.</p>
+
+<p>S'il me touche dans mon lit, malheur à lui! se disait Julien; il peut
+fort bien venir me poignarder, et c'est ce que je ne souffrirai pas.</p>
+
+<p>Le curé tourna la tête, Julien ouvrait les yeux à demi; quel ne fut pas
+son étonnement! c'était l'abbé Castanède! En effet, quoique les deux
+personnes voulussent parler assez bas, il lui avait semblé, dès l'abord,
+reconnaître une des voix. Julien fut saisi d'une envie démesurée de
+purger la terre d'un de ses plus lâches coquins...</p>
+
+<p>Mais ma mission! se dit-il.</p>
+
+<p>Le curé et son acolyte sortirent. Un quart d'heure après, Julien fit
+semblant de s'éveiller. Il appela et réveilla toute la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis empoisonné, s'écriait-il, je souffre horriblement! Il voulait
+un prétexte pour aller au secours de Geronimo. Il le trouva à demi
+asphyxié par le laudanum contenu dans le vin.</p>
+
+<p>Julien craignant quelque plaisanterie de ce genre, avait soupé avec du
+chocolat apporté de Paris. Il ne put venir à bout de réveiller assez
+Geronimo pour le décider à partir.</p>
+
+<p>&mdash;On me donnerait tout le royaume de Naples disait le chanteur, que je
+ne renoncerais pas en ce moment à la volupté de dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les sept princes souverains!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils attendent.</p>
+
+<p>Julien partit seul et arriva sans autre incident auprès du grand
+personnage. Il perdit toute une matinée à solliciter en vain une
+audience. Par bonheur vers les quatre heures, le duc voulut prendre
+l'air. Julien le vit sortir à pied, il n'hésita pas à l'approcher et à
+lui demander l'aumône. Arrivé à deux pas du grand personnage, il tira la
+montre du marquis de La Mole, et la montra avec affectation.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Suivez-moi de loin</i>, lui dit-on sans le regarder.</p>
+
+<p>A un quart de lieue de là le duc entra brusquement dans un petit
+Café-hauss. Ce fut dans une chambre de cette auberge du dernier ordre
+que Julien eut l'honneur de réciter au duc ses quatre pages. Quand il
+eut fini:</p>
+
+<p>&mdash;Recommencez et allez plus lentement, lui dit-on.</p>
+
+<p>Le prince prit des notes.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Gagnez à pied la poste voisine. Abandonnez ici vos effets et votre
+calèche. Allez à Strasbourg comme vous pourrez et le vingt-deux du mois</i>
+(on était au dix) <i>trouvez-vous à midi et demi dans ce même Café-hauss
+N'en sortez que dans une demi-heure. Silence!</i></p>
+
+<p>Telles furent les seules paroles que Julien entendit. Elles suffirent
+pour le pénétrer de la plus haute admiration. C'est ainsi, pensa-t-il,
+qu'on traite les affaires, que dirait ce grand homme d'État, s'il
+entendait les bavards passionnés d'il y a trois jours?</p>
+
+<p>Julien en mit deux à gagner Strasbourg, il lui semblait qu'il n'avait
+rien à y faire. Il prit un grand détour. Si ce diable d'abbé Castanède
+m'a reconnu, il n'est pas homme à perdre facilement ma trace. Et quel
+plaisir pour lui de se moquer de moi, et de faire échouer ma mission!</p>
+
+<p>L'abbé Castanède, chef de la police de la congrégation, sur toute la
+frontière du nord, ne l'avait heureusement pas reconnu. Et les jésuites
+de Strasbourg, quoique très zélés, ne songèrent nullement à observer
+Julien, qui, avec sa croix et sa redingote bleue, avait l'air d'un jeune
+militaire fort occupé de sa personne.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV-2" id="CHAPITRE_XXIV-2"></a>CHAPITRE XXIV<br /><br />
+STRASBOURG</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Fascination! tu as de l'amour toute son énergie, toute sa puissance
+d'éprouver le malheur. Ses plaisirs enchanteurs, ses douces jouissances
+sont seuls au-delà de ta sphère. Je ne pouvais pas dire en la voyant
+dormir: elle est toute à moi, avec sa beauté d'ange et ses douces
+faiblesses! La voilà livrée à ma puissance, telle que le ciel la fit
+dans sa miséricorde pour enchanter un c&oelig;ur d'homme.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Ode</i> de SCHILLER</small></span></p></div>
+
+<p>Forcé de passer huit jours à Strasbourg, Julien cherchait à se distraire
+par des idées de gloire militaire et de dévouement à la patrie. Était-il
+donc amoureux? il n'en savait rien, il trouvait seulement dans son âme
+bourrelée Mathilde maîtresse absolue de son bonheur comme de son
+imagination. Il avait besoin de toute l'énergie de son caractère pour se
+maintenir au-dessus du désespoir. Penser à ce qui n'avait pas quelque
+rapport à M<sup>lle</sup> de La Mole était hors de sa puissance. L'ambition, les
+simples succès de vanité le distrayaient autrefois des sentiments que
+M<sup>me</sup> de Rênal lui avait inspirés. Mathilde avait tout absorbé, il la
+trouvait partout dans l'avenir.</p>
+
+<p>De toutes parts, dans cet avenir, Julien voyait le manque de succès. Cet
+être que l'on a vu à Verrières si rempli de présomption, si orgueilleux,
+était tombé dans un excès de modestie ridicule.</p>
+
+<p>Trois jours auparavant il eût tué avec plaisir l'abbé Castanède, et si,
+à Strasbourg, un enfant se fût pris de querelle avec lui, il eût donné
+raison à l'enfant. En repensant aux adversaires, aux ennemis qu'il avait
+rencontrés dans sa vie, il trouvait toujours que lui, Julien, avait eu
+tort.</p>
+
+<p>C'est qu'il avait maintenant pour implacable ennemie cette imagination
+puissante, autrefois sans cesse employée à lui peindre dans l'avenir des
+succès si brillants.</p>
+
+<p>La solitude absolue de la vie de voyageur augmentait l'empire de cette
+noire imagination. Quel trésor n'eût pas été un ami! Mais, se disait
+Julien, est-il donc un c&oelig;ur qui batte pour moi? Et quand j'aurais un
+ami, l'honneur ne me commande-t-il pas un silence éternel?</p>
+
+<p>Il se promenait à cheval tristement dans les environs de Kehl; c'est un
+bourg, sur le bord du Rhin, immortalisé par Desaix et Gouvion Saint-Cyr.
+Un paysan allemand lui montrait les petits ruisseaux, les chemins, les
+îlots du Rhin, auxquels le courage de ces grands généraux a fait un nom.
+Julien, conduisant son cheval de la main gauche tenait déployée de la
+droite la superbe carte qui orne les <i>Mémoires du maréchal Saint-Cyr</i>. Une
+exclamation de gaieté lui fit lever la tête.</p>
+
+<p>C'était le prince Korasoff cet ami de Londres, qui lui avait dévoilé
+quelques mois auparavant les premières règles de la haute fatuité.
+Fidèle à ce grand art, Korasoff arrivé de la veille à Strasbourg, depuis
+une heure à Kehl et qui de la vie n'avait lu une ligne sur le siège de
+1796, se mit à tout expliquer à Julien. Le paysan allemand le regardait
+étonné, car il savait assez de français pour distinguer les énormes
+bévues dans lesquelles tombait le prince. Julien était à mille lieues
+des idées du paysan, il regardait avec étonnement ce beau jeune homme,
+il admirait sa grâce à monter à cheval.</p>
+
+<p>L'heureux caractère! se disait-il. Comme son pantalon va bien, avec
+quelle élégance sont coupés ses cheveux! Hélas! si j'eusse été ainsi,
+peut-être qu'après m'avoir aimé trois jours, elle ne m'eût pas pris en
+aversion.</p>
+
+<p>Quand le prince eut fini son siège de Kehl:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez la mine d'un trappiste, dit-il à Julien, vous outrez le
+principe de la gravité que je vous ai donné à Londres. L'air triste ne
+peut être de bon ton, c'est l'air ennuyé qu'il faut. Si vous êtes
+triste, c'est donc quelque chose qui vous manque, quelque chose qui ne
+vous a pas réussi.</p>
+
+<p><i>C'est montrer soi inférieur</i>. Êtes-vous ennuyé, au contraire, c'est ce
+qui a essayé vainement de vous plaire qui est inférieur. Comprenez donc,
+mon cher, combien la méprise est grave.</p>
+
+<p>Julien jeta un écu au paysan qui les écoutait bouche béante.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! dit le prince, il y a de la grâce, un noble dédain! fort bien!
+et il mit son cheval au galop. Julien le suivit, rempli d'une admiration
+stupide.</p>
+
+<p>Ah! si j'eusse été ainsi, elle ne m'eût pas préféré Croisenois! Plus sa
+raison était choquée des ridicules du prince, plus il se méprisait de ne
+pas les admirer, et s'estimait malheureux de ne pas les avoir. Le dégoût
+de soi-même ne peut aller plus loin.</p>
+
+<p>Le prince le trouvait décidément triste:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! çà, mon cher, lui dit-il en rentrant à Strasbourg vous êtes de
+mauvaise compagnie, avez-vous perdu tout votre argent, ou seriez-vous
+amoureux de quelque petite actrice?</p>
+
+<p>Les Russes copient les m&oelig;urs françaises, mais toujours à cinquante ans
+de distance. Ils en sont maintenant au siècle de Louis XV.</p>
+
+<p>Ces plaisanteries sur l'amour mirent des larmes dans les yeux de Julien:</p>
+
+<p>Pourquoi ne consulterais-je pas cet homme si aimable? se dit-il tout à
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui, mon cher, dit-il au prince, vous me voyez à Strasbourg
+fort amoureux et même délaissé. Une femme charmante, qui habite une
+ville voisine, m'a planté là après trois jours de passion, et ce
+changement me tue.</p>
+
+<p>Il peignit au prince, sous des noms supposés, les actions et le
+caractère de Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;N'achevez pas, dit Korasoff: pour vous donner confiance en votre
+médecin, je vais terminer la confidence. Le mari de cette jeune femme
+jouit d'une fortune énorme, ou bien plutôt elle appartient, elle à la
+plus haute noblesse du pays. Il faut qu'elle soit fière de quelque
+chose.</p>
+
+<p>Julien fit un signe de tête, il n'avait plus le courage de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le prince, voici trois drogues assez amères que vous
+allez prendre sans délai:</p>
+
+<p>1º Voir tous les jours M<sup>me</sup>..., comment l'appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> de Dubois.</p>
+
+<p>&mdash;Quel nom! dit le prince en éclatant de rire; mais pardon, il est
+sublime pour vous. Il s'agit de voir chaque jour M<sup>me</sup> de Dubois, n'allez
+pas surtout paraître à ses yeux froid et piqué rappelez-vous le grand
+principe de votre siècle: soyez le contraire de ce à quoi l'on s'attend.
+Montrez-vous précisément tel que vous étiez huit jours avant d'être
+honoré de ses bontés.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'étais tranquille alors, s'écria Julien avec désespoir, je
+croyais la prendre en pitié...</p>
+
+<p>&mdash;Le papillon se brûle à la chandelle, continua le prince, comparaison
+vieille comme le monde.</p>
+
+<p>1º Vous la verrez tous les jours.</p>
+
+<p>2º Vous ferez la cour à une femme de sa société mais sans vous donner
+les apparences de la passion, entendez-vous? Je ne vous le cache pas,
+votre rôle est difficile; vous jouez la comédie, et si l'on devine que
+vous la jouez, vous êtes perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a tant d'esprit et moi si peu! Je suis perdu, dit Julien
+tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, vous êtes seulement plus amoureux que je ne le croyais. M<sup>me</sup> de
+Dubois est profondément occupée d'elle-même, comme toutes les femmes qui
+ont reçu du ciel ou trop de noblesse ou trop d'argent. Elle se regarde
+au lieu de vous regarder, donc elle ne vous connaît pas. Pendant les
+deux ou trois accès d'amour qu'elle s'est donnés en votre faveur, à
+grand effort d'imagination, elle voyait en vous le héros qu'elle avait
+rêvé, et non pas ce que vous êtes réellement.</p>
+
+<p>Mais que diable, ce sont là les éléments, mon cher Sorel, êtes-vous
+tout à fait un écolier?...</p>
+
+<p>Parbleu! entrons dans ce magasin, voilà un col noir charmant, on le
+dirait fait par John Anderson, de Burlington-street; faites-moi le
+plaisir de le prendre, et de jeter bien loin cette ignoble corde noire
+que vous avez au cou.</p>
+
+<p>Ah! çà, continua le prince en sortant de la boutique du premier
+passementier de Strasbourg, quelle est la société de M<sup>me</sup> de Dubois?
+grand Dieu! quel nom! Ne vous fâchez pas, mon cher Sorel, c'est plus
+fort que moi... A qui ferez-vous la cour?</p>
+
+<p>&mdash;A une prude par excellence, fille d'un marchand de bas immensément
+riche. Elle a les plus beaux yeux du monde et qui me plaisent
+infiniment, elle tient sans doute le premier rang dans le pays; mais au
+milieu de toutes ses grandeurs, elle rougit au point de se déconcerter
+si quelqu'un vient à parler de commerce et de boutique. Et par malheur,
+son père était l'un des marchands les plus connus de Strasbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi si l'on parle d'<i>industrie</i>, dit le prince en riant vous êtes sûr
+que votre belle songe à elle et non pas à vous. Ce ridicule est divin et
+fort utile, il vous empêchera d'avoir le moindre moment de folie auprès
+de ces beaux yeux. Le succès est certain.</p>
+
+<p>Julien songeait à M<sup>me</sup> la maréchale de Fervaques qui venait beaucoup à
+l'hôtel de La Mole. C'était une belle étrangère qui avait épousé le
+maréchal un an avant sa mort. Toute sa vie semblait n'avoir d'autre
+objet que de faire oublier qu'elle était fille d'un industriel, et, pour
+être quelque chose à Paris, elle s'était mise à la tête de la vertu.</p>
+
+<p>Julien admirait sincèrement le prince; que n'eût-il pas donné pour avoir
+ses ridicules! La conversation entre les deux amis fut infinie; Korasoff
+était ravi: jamais un Français ne l'avait écouté aussi longtemps. Ainsi,
+j'en suis enfin venu, se disait le prince charmé à me faire écouter en
+donnant des leçons à mes maîtres!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes bien d'accord, répétait-il à Julien pour la dixième fois,
+pas l'ombre de passion quand vous parlerez à la jeune beauté, fille du
+marchand de bas de Strasbourg, en présence de M<sup>me</sup> de Dubois. Au
+contraire, passion brûlante en écrivant. Lire une lettre d'amour bien
+écrite est le souverain plaisir pour une prude; c'est un moment de
+relâche. Elle ne joue pas la comédie, elle ose écouter son c&oelig;ur donc
+deux lettres par jour.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, jamais! dit Julien découragé; je me ferais plutôt piler dans
+un mortier que de composer trois phrases; je suis un cadavre, mon cher,
+n'espérez plus rien de moi. Laissez-moi mourir au bord de la route.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui vous parle de composer des phrases? J'ai dans mon nécessaire
+six volumes de lettres d'amour manuscrites. Il y en a pour tous les
+caractères de femme, j'en ai pour la plus haute vertu. Est-ce que
+Kalisky n'a pas fait la cour à Richemond-la-Terrasse, vous savez, à
+trois lieues de Londres, à la plus jolie quakeresse de toute
+l'Angleterre?</p>
+
+<p>Julien était moins malheureux quand il quitta son ami à deux heures du
+matin.</p>
+
+<p>Le lendemain le prince fit appeler un copiste, et, deux jours après,
+Julien eut cinquante-trois lettres d'amour bien numérotées, destinées à
+la vertu la plus sublime et la plus triste.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y en a pas cinquante-quatre, dit le prince, parce que Kalisky se
+fit éconduire; mais que vous importe d'être maltraité par la fille du
+marchand de bas, puisque vous ne voulez agir que sur le c&oelig;ur de M<sup>me</sup> de
+Dubois?</p>
+
+<p>Tous les jours on montait à cheval: le prince était fou de Julien, ne
+sachant comment lui témoigner son amitié soudaine, il finit par lui
+offrir la main d'une de ses cousines, riche héritière de Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Et une fois marié, ajouta-t-il, mon influence et la croix que vous
+avez là vous font colonel en deux ans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette croix n'est pas donnée par Napoléon, il s'en faut bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe, dit le prince, ne l'a-t-il pas inventée? Elle est encore
+de bien loin la première en Europe.</p>
+
+<p>Julien fut sur le point d'accepter; mais son devoir le rappelait auprès
+du grand personnage, en quittant Korasoff, il promit d'écrire. Il reçut
+la réponse à la note secrète qu'il avait apportée, et courut vers Paris;
+mais à peine eut-il été seul deux jours de suite, que quitter la France
+et Mathilde lui parut un supplice pire que la mort. Je n'épouserai pas
+les millions que m'offre Korasoff, se dit-il, mais je suivrai ses
+conseils.</p>
+
+<p>Après tout, l'art de séduire est son métier, il ne songe qu'à cette
+seule affaire depuis plus de quinze ans, car il en a trente. On ne peut
+pas dire qu'il manque d'esprit; il est fin et cauteleux; l'enthousiasme,
+la poésie sont une impossibilité dans ce caractère: c'est un procureur;
+raison de plus pour qu'il ne se trompe pas.</p>
+
+<p>Il le faut, je vais faire la cour à M<sup>me</sup> de Fervaques.</p>
+
+<p>Elle m'ennuiera bien peut-être un peu, mais je regarderai ces yeux si
+beaux, et qui ressemblent tellement à ceux qui m'ont le plus aimé au
+monde.</p>
+
+<p>Elle est étrangère; c'est un caractère nouveau à observer.</p>
+
+<p>Je suis fou, je me noie, je dois suivre les conseils d'un ami et ne pas
+m'en croire moi-même.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV-2" id="CHAPITRE_XXV-2"></a>CHAPITRE XXV<br /><br />
+LE MINISTÈRE DE LA VERTU</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais si je prends de ce plaisir avec tant de prudence et de
+circonspection, ce ne sera plus un plaisir pour moi.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>L<small>OPE DE</small> V<small>EGA.</small></small></span></p></div>
+
+<p>A peine de retour à Paris, et au sortir du cabinet du marquis de La
+Mole, qui parut fort déconcerté des dépêches qu'on lui présentait, notre
+héros courut chez le comte Altamira. A l'avantage d'être condamné à
+mort, ce bel étranger réunissait beaucoup de gravité et le bonheur
+d'être dévot; ces deux mérites, et, plus que tout, la haute naissance du
+comte, convenaient tout à fait à M<sup>me</sup> de Fervaques, qui le voyait
+beaucoup.</p>
+
+<p>Julien lui avoua gravement qu'il en était fort amoureux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vertu la plus pure et la plus haute, répondit Altamira,
+seulement un peu jésuitique et emphatique. Il est des jours où je
+comprends chacun des mots dont elle se sert, mais je ne comprends pas la
+phrase tout entière. Elle me donne souvent l'idée que je ne sais pas le
+français aussi bien qu'on le dit. Cette connaissance fera prononcer
+votre nom, elle vous donnera du poids dans le monde. Mais allons chez
+Bustos, dit le comte Altamira, qui était un esprit d'ordre; il a fait la
+cour à M<sup>me</sup> la maréchale.</p>
+
+<p>Don Diego Bustos se fit longtemps expliquer l'affaire, sans rien dire,
+comme un avocat dans son cabinet. Il avait une grosse figure de moine
+avec des moustaches noires, et une gravité sans pareille; du reste, bon
+carbonaro.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit-il enfin à Julien. La maréchale de Fervaques
+a-t-elle eu des amants, n'en a-t-elle pas eu? Avez-vous ainsi quelque
+espoir de réussir? voilà la question. C'est vous dire que, pour ma part,
+j'ai échoué. Maintenant que je ne suis plus piqué, je me fais ce
+raisonnement: souvent elle a de l'humeur, et, comme je vous le
+raconterai bientôt, elle n'est pas mal vindicative.</p>
+
+<p>Je ne lui trouve pas ce tempérament bilieux qui est celui du génie, et
+jette sur toutes les actions comme un vernis de passion. C'est au
+contraire à la façon d'être flegmatique et tranquille des Hollandais
+qu'elle doit sa rare beauté et ses couleurs si fraîches.</p>
+
+<p>Julien s'impatientait de la lenteur et du flegme inébranlable de
+l'Espagnol; de temps en temps, malgré lui, quelques monosyllabes lui
+échappaient.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous m'écouter? lui dit gravement don Diego Bustos.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez à la <i>furia francese</i>; je suis tout oreilles, dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;La maréchale de Fervaques est donc fort adonnée à la haine; elle
+poursuit impitoyablement des gens qu'elle n'a jamais vus, des avocats,
+de pauvres diables d'hommes de lettres qui ont fait des chansons comme
+Collé. Vous savez?</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><i>J'ai la marotte</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>D'aimer Marote.</i></td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">etc.</p>
+
+<p>Et Julien dut essuyer la citation tout entière. L'Espagnol était bien
+aise de chanter en français.</p>
+
+<p>Cette divine chanson ne fut jamais écoutée avec plus d'impatience. Quand
+elle fut finie:</p>
+
+<p>&mdash;La maréchale, dit don Diego Bustos, a fait destituer l'auteur de cette
+chanson:</p>
+
+<p class="c">Un jour l'amour au cabaret...</p>
+
+<p>Julien frémit qu'il ne voulût la chanter. Il se contenta de l'analyser.
+Réellement elle était impie et peu décente.</p>
+
+<p>&mdash;Quand la maréchale se prit de colère contre cette chanson, dit Don
+Diego, je lui fis observer qu'une femme de son rang ne devait point lire
+toutes les sottises qu'on publie. Quelques progrès que fassent la piété
+et la gravité, il y aura toujours en France une littérature de cabaret.
+Quand M<sup>me</sup> de Fervaques eut fait ôter à l'auteur, pauvre diable en
+demi-solde, une place de dix-huit cents francs: Prenez garde, lui
+dis-je, vous avez attaqué ce rimailleur avec vos armes, il peut vous
+répondre avec ses rimes: il fera une chanson sur la vertu. Les salons
+dorés seront pour vous; les gens qui aiment à rire répéteront ses
+épigrammes. Savez-vous, monsieur, ce que la maréchale me répondit?&mdash;Pour
+l'intérêt du Seigneur, tout Paris me verrait marcher au martyre; ce
+serait un spectacle nouveau en France. Le peuple apprendrait à respecter
+la qualité. Ce serait le plus beau jour de ma vie. Jamais ses yeux ne
+furent plus beaux.</p>
+
+<p>&mdash;Et elle les a superbes, s'écria Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que vous êtes amoureux... Donc, reprit gravement don Diego
+Bustos, elle n'a pas la constitution bilieuse qui porte à la vengeance.
+Si elle aime à nuire pourtant, c'est qu'elle est malheureuse, je
+soupçonne là malheur intérieur. Ne serait-ce point une prude lasse de
+son métier?</p>
+
+<p>L'Espagnol le regarda en silence pendant une grande minute.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà toute la question, ajouta-t-il gravement, et c'est de là que
+vous pouvez tirer quelque espoir. J'y ai beaucoup réfléchi pendant les
+deux ans que je me suis porté son très humble serviteur. Tout votre
+avenir, monsieur qui êtes amoureux, dépend de ce grand problème: Est-ce
+une prude lasse de son métier, et méchante parce qu'elle est
+malheureuse?</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, dit Altamira sortant enfin de son profond silence, serait-ce
+ce que je t'ai dit vingt fois? tout simplement de la vanité française;
+c'est le souvenir de son père, le fameux marchand de draps, qui fait le
+malheur de ce caractère naturellement morne et sec. Il n'y aurait qu'un
+bonheur pour elle, celui d'habiter Tolède, et d'être tourmentée par un
+confesseur qui chaque jour lui montrerait l'enfer tout ouvert.</p>
+
+<p>Comme Julien sortait:</p>
+
+<p>&mdash;Altamira m'apprend que vous êtes des nôtres, lui dit Don Diego,
+toujours plus grave. Un jour vous nous aiderez à reconquérir notre
+liberté, ainsi veux-je vous aider dans ce petit amusement. Il est bon
+que vous connaissiez le style de la maréchale; voici quatre lettres de
+sa main.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais les copier, s'écria Julien, et vous les rapporter.</p>
+
+<p>&mdash;Et jamais personne ne saura par vous un mot de ce que nous avons dit?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, sur l'honneur! s'écria Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Dieu vous soit en aide! ajouta l'Espagnol, et il reconduisit
+silencieusement, jusque sur l'escalier, Altamira et Julien.</p>
+
+<p>Cette scène égaya un peu notre héros, il fut sur le point de sourire. Et
+voilà le dévot Altamira, se disait-il, qui m'aide dans une entreprise
+d'adultère!</p>
+
+<p>Pendant toute la grave conversation de don Diego Bustos, Julien avait
+été attentif aux heures sonnées par l'horloge de l'hôtel d'Aligre.</p>
+
+<p>Celle du dîner approchait, il allait donc revoir Mathilde! Il rentra, et
+s'habilla avec beaucoup de soin.</p>
+
+<p>Première sottise, se dit-il en descendant l'escalier; il faut suivre à
+la lettre l'ordonnance du prince.</p>
+
+<p>Il remonta chez lui, et prit un costume de voyage on ne peut pas plus
+simple.</p>
+
+<p>Maintenant, pensa-t-il, il s'agit des regards. Il n'était que cinq
+heures et demie, et l'on dînait à six. Il eut l'idée de descendre au
+salon, qu'il trouva solitaire. A la vue du canapé bleu, il se précipita
+à genoux et baisa l'endroit où Mathilde appuyait son bras, il répandit
+des larmes, ses joues devinrent brûlantes. Il faut user cette
+sensibilité sotte, se dit-il avec colère; elle me trahirait. Il prit un
+journal pour avoir une contenance, et passa trois ou quatre fois du
+salon au jardin.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'en tremblant et bien caché par un grand chêne, qu'il osa
+lever les yeux jusqu'à la fenêtre de M<sup>lle</sup> de La Mole. Elle était
+hermétiquement fermée, il fut sur le point de tomber et resta longtemps
+appuyé contre le chêne; ensuite, d'un pas chancelant, il alla revoir
+l'échelle du jardinier.</p>
+
+<p>Le chaînon, jadis forcé par lui en des circonstances hélas! si
+différentes, n'avait point été raccommodé. Emporté par un mouvement de
+folie, Julien le pressa contre ses lèvres.</p>
+
+<p>Après avoir erré longtemps du salon au jardin, Julien se trouva
+horriblement fatigué; ce fut un premier succès qu'il sentit
+vivement. Mes regards seront éteints et ne me trahiront pas! Peu à
+peu les convives arrivèrent au salon, jamais la porte ne s'ouvrit sans
+jeter un trouble mortel dans le c&oelig;ur de Julien.</p>
+
+<p>On se mit à table. Enfin parut M<sup>lle</sup> de La Mole, toujours fidèle à son
+habitude de se faire attendre. Elle rougit beaucoup en voyant Julien; on
+ne lui avait pas dit son arrivée. D'après la recommandation du prince
+Korasoff, Julien regarda ses mains, elles tremblaient. Troublé lui-même
+au-delà de toute expression par cette découverte, il fut assez heureux
+pour ne paraître que fatigué.</p>
+
+<p>M. de La Mole fit son éloge. La marquise lui adressa la parole un
+instant après, et lui fit compliment sur son air de fatigue. Julien se
+disait à chaque instant: Je ne dois pas trop regarder M<sup>lle</sup> de La Mole,
+mais mes regards non plus ne doivent point la fuir. Il faut paraître ce
+que j'étais réellement huit jours avant mon malheur... Il eut lieu
+d'être satisfait du succès et resta au salon. Attentif pour la première
+fois envers la maîtresse de la maison, il fit tous ses efforts pour
+faire parler les hommes de sa société et maintenir la conversation
+vivante.</p>
+
+<p>Sa politesse fut récompensée, sur les huit heures, on annonça M<sup>me</sup> la
+maréchale de Fervaques. Julien s'échappa et reparut bientôt, vêtu avec
+le plus grand soin. M<sup>me</sup> de La Mole lui sut un gré infini de cette marque
+de respect, et voulut lui témoigner sa satisfaction, en parlant de son
+voyage à M<sup>me</sup> de Fervaques. Julien s'établit auprès de la maréchale, de
+façon à ce que ses yeux ne fussent pas aperçus de Mathilde. Placé ainsi,
+suivant toutes les règles de l'art, M<sup>me</sup> de Fervaques fut pour lui
+l'objet de l'admiration la plus ébahie. C'est par une tirade sur ce
+sentiment que commençait la première des cinquante-trois lettres dont le
+prince Korasoff lui avait fait cadeau.</p>
+
+<p>La maréchale annonça qu'elle allait à l'Opéra-Buffa. Julien y courut; il
+trouva le chevalier de Beauvoisis, qui l'emmena dans une loge de
+messieurs les gentilshommes de la chambre, justement à côté de la loge
+de M<sup>me</sup> de Fervaques. Julien la regarda constamment. Il faut, se dit-il
+en rentrant à l'hôtel, que je tienne un journal de siège; autrement
+j'oublierais mes attaques. Il se força à écrire deux ou trois pages sur
+ce sujet ennuyeux, et parvint ainsi, chose admirable, à ne presque pas
+penser à M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>Mathilde l'avait presque oublié pendant son voyage. Ce n'est après tout
+qu'un être commun, pensait-elle son nom me rappellera toujours la plus
+grande tache de ma vie. Il faut revenir de bonne foi aux idées vulgaires
+de sagesse et d'honneur; une femme a tout à perdre en les oubliant.
+Elle se montra disposée à permettre enfin la conclusion de l'arrangement
+avec le marquis de Croisenois, prépare depuis si longtemps. Il était fou
+de joie; on l'eût bien étonné en lui disant qu'il y avait de la
+résignation au fond de cette manière de sentir de Mathilde, qui le
+rendait si fier.</p>
+
+<p>Toutes les idées de M<sup>lle</sup> de La Mole changèrent en voyant Julien. Au
+vrai, c'est là mon mari, se dit-elle; si je reviens de bonne foi aux
+idées de sagesse, c'est évidemment lui que je dois épouser.</p>
+
+<p>Elle s'attendait à des importunités, à des airs de malheur de la part de
+Julien; elle préparait ses réponses: car sans doute, au sortir du dîner,
+il essaierait de lui adresser quelques mots. Loin de là, il resta ferme
+au salon, ses regards ne se tournèrent pas même vers le jardin. Dieu
+sait avec quelle peine! Il vaut mieux avoir tout de suite cette
+explication, se dit M<sup>lle</sup> de La Mole; elle alla seule au jardin, Julien
+n'y parut pas. Mathilde vint se promener près des portes-fenêtres du
+salon; elle le vit fort occupé à décrire à M<sup>me</sup> de Fervaques les vieux
+châteaux en ruine qui couronnent les coteaux des bords du Rhin et leur
+donnent tant de physionomie. Il commençait à ne pas mal se tirer de la
+phrase sentimentale et pittoresque qu'on appelle <i>esprit</i> dans certains
+salons.</p>
+
+<p>Le prince Korasoff eût été bien fier, s'il se fût trouvé à Paris: cette
+soirée était exactement ce qu'il avait prédit.</p>
+
+<p>Il eût approuvé la conduite que tint Julien les jours suivants.</p>
+
+<p>Une intrigue parmi les membres du gouvernement occulte allait disposer
+de quelques cordons bleus; M<sup>me</sup> la maréchale de Fervaques exigeait que
+son grand oncle fût chevalier de l'ordre. Le marquis de La Mole avait la
+même prétention pour son beau-père; ils réunirent leurs efforts, et la
+maréchale vint presque tous les jours à l'hôtel de La Mole. Ce fut
+d'elle que Julien apprit que le marquis allait être ministre: il offrait
+à la <i>Camarilla</i> un plan fort ingénieux pour anéantir la Charte, sans
+commotion, en trois ans.</p>
+
+<p>Julien pouvait espérer un évêché, si M. de La Mole arrivait au
+ministère; mais, à ses yeux, tous ces grands intérêts s'étaient comme
+recouverts d'un voile. Son imagination ne les apercevait plus que
+vaguement et pour ainsi dire dans le lointain. L'affreux malheur qui en
+faisait un maniaque lui montrait tous les intérêts de la vie dans sa
+manière d'être avec M<sup>lle</sup> de La Mole. Il calculait qu'après cinq ou six
+ans de soins, il parviendrait à s'en faire aimer de nouveau.</p>
+
+<p>Cette tête si froide était, comme on voit, tombée à l'état de déraison
+complet. De toutes les qualités qui l'avaient distingué autrefois il ne
+lui restait qu'un peu de fermeté. Matériellement fidèle au plan de
+conduite dicté par le prince Korasoff, chaque soir il se plaçait assez
+près du fauteuil de M<sup>me</sup> de Fervaques, mais il lui était impossible de
+trouver un mot à dire.</p>
+
+<p>L'effort qu'il s'imposait pour paraître guéri aux yeux de Mathilde
+absorbait toutes les forces de son âme, il restait auprès de la
+maréchale comme un être à peine animé; ses yeux même, ainsi que dans
+l'extrême souffrance physique, avaient perdu tout leur feu.</p>
+
+<p>Comme la manière de voir de M<sup>me</sup> de La Mole n'était jamais qu'une
+contre-épreuve des opinions de ce mari qui pouvait la faire duchesse,
+depuis quelques jours elle portait aux nues le mérite de Julien.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI-2" id="CHAPITRE_XXVI-2"></a>CHAPITRE XXVI<br /><br />
+L'AMOUR MORAL</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>There also was of course in Adeline
+That calm patrician polish in the address,
+Which ne'er can pass the equinoctial line
+Of any thing which Nature would express:
+Just as a Mandarin finds nothing fine,
+At least his manner suffers not to guess
+That any thing he views can greatly please.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i>. C. XIII, stanza 84.</small></span></p></div>
+
+<p>Il y a un peu de folie dans la manière de voir de toute cette famille,
+pensait la maréchale; ils sont engoués de leur jeune abbé, qui ne sait
+qu'écouter, avec d'assez beaux yeux, il est vrai.</p>
+
+<p>Julien, de son côté, trouvait dans les façons de la maréchale un exemple
+à peu près parfait de ce <i>calme patricien</i> qui respire une politesse
+exacte et encore plus l'impossibilité d'aucune vive émotion. L'imprévu
+dans les mouvements, le manque d'empire sur soi-même, eût scandalisé M<sup>me</sup>
+de Fervaques presque autant que l'absence de majesté envers les
+inférieurs. Le moindre signe de sensibilité eût été à ses yeux comme une
+sorte d'<i>ivresse morale</i> dont il faut rougir, et qui nuit fort à ce qu'une
+personne d'un rang élevé se doit à soi-même. Son grand bonheur était de
+parler de la dernière chasse du roi, son livre favori les <i>Mémoires du
+duc de Saint-Simon</i>, surtout pour la partie généalogique.</p>
+
+<p>Julien savait la place qui, d'après la disposition des lumières,
+convenait au genre de beauté de M<sup>me</sup> de Fervaques. Il s'y trouvait
+d'avance, mais avait grand soin de tourner sa chaise de façon à ne pas
+apercevoir Mathilde. Étonnée de cette constance à se cacher d'elle un
+jour elle quitta le canapé bleu et vint travailler auprès d'une petite
+table voisine du fauteuil de la maréchale. Julien la voyait d'assez près
+par-dessous le chapeau de M<sup>me</sup> de Fervaques. Ces yeux, qui disposaient de
+son sort, l'effrayèrent d'abord, aperçus de si près, ensuite le jetèrent
+violemment hors de son apathie habituelle, il parla et fort bien.</p>
+
+<p>Il adressait la parole à la maréchale, mais son but unique était d'agir
+sur l'âme de Mathilde. Il s'anima de telle sorte que M<sup>me</sup> de Fervaques
+arriva à ne plus comprendre ce qu'il disait.</p>
+
+<p>C'était un premier mérite. Si Julien eût eu l'idée de le compléter par
+quelques phrases de mysticité allemande, de haute religiosité et de
+jésuitisme, la maréchale l'eût rangé d'emblée parmi les hommes
+supérieurs appelés à régénérer le siècle.</p>
+
+<p>Puisqu'il est d'assez mauvais goût, se disait M<sup>lle</sup> de La Mole, pour
+parler aussi longtemps et avec tant de feu à M<sup>me</sup> de Fervaques, je ne
+l'écouterai plus. Pendant toute la fin de cette soirée, elle tint
+parole, quoique avec peine.</p>
+
+<p>A minuit, lorsqu'elle prit le bougeoir de sa mère pour l'accompagner à
+sa chambre, M<sup>me</sup> de La Mole s'arrêta sur l'escalier pour faire un éloge
+complet de Julien. Mathilde acheva de prendre de l'humeur, elle ne
+pouvait trouver le sommeil Une idée la calma: ce que je méprise peut
+encore faire un homme de grand mérite aux yeux de la maréchale.</p>
+
+<p>Pour Julien, il avait agi, il était moins malheureux; ses yeux tombèrent
+par hasard sur le portefeuille en cuir de Russie, où le prince Korasoff
+avait enfermé les cinquante-trois lettres d'amour dont il lui avait fait
+cadeau. Julien vit en note, au bas de la première lettre: <i>On envoie le
+nº 1 huit jours après la première vue</i>.</p>
+
+<p>Je suis en retard! s'écria Julien, car il y a bien longtemps que je
+vois M<sup>me</sup> de Fervaques. Il se mit aussitôt à transcrire cette première
+lettre d'amour c'était une homélie remplie de phrases sur la vertu et
+ennuyeuse à périr; Julien eut le bonheur de s'endormir à la seconde
+page.</p>
+
+<p>Quelques heures après, le grand soleil le surprit appuyé sur sa table.
+Un des moments les plus pénibles de sa vie était celui où, chaque matin,
+en s'éveillant, il s'apprenait son malheur. Ce jour-là, il acheva la
+copie de sa lettre presque en riant. Est-il possible, se disait-il,
+qu'il se soit trouvé un jeune homme pour écrire ainsi! Il compta
+plusieurs phrases de neuf lignes. Au bas de l'original, il aperçut une
+note au crayon:</p>
+
+<p><i>On porte ces lettres soi-même: à cheval, cravate notre, redingote bleue.
+On remet la lettre au portier d'un air contrit; profonde mélancolie dans
+le regard. Si l'on aperçoit quelque femme de chambre, essuyer ses yeux
+furtivement. Adresser la parole à la femme de chambre.</i></p>
+
+<p>Tout cela fut exécuté fidèlement.</p>
+
+<p>Ce que je fais est bien hardi, pensa Julien en sortant de l'hôtel de
+Fervaques, mais tant pis pour Korasoff. Oser écrire à une vertu si
+célèbre! Je vais en être traité avec le dernier mépris, et rien ne
+m'amusera davantage. C'est, au fond, la seule comédie à laquelle je
+puisse être sensible. Oui couvrir de ridicule cet être si odieux, que
+j'appelle moi, m'amusera. Si je m'en croyais, je commettrais quelque
+crime pour me distraire.</p>
+
+<p>Depuis un mois, le plus beau moment de la vie de Julien était celui où
+il remettait son cheval à l'écurie. Korasoff avait expressément défendu
+de regarder, sous quelque prétexte que ce fût, la maîtresse qui l'avait
+quitté. Mais le pas de ce cheval qu'elle connaissait si bien, la manière
+avec laquelle Julien frappait de sa cravache à la porte de l'écurie pour
+appeler un homme attiraient quelquefois Mathilde derrière le rideau de
+sa fenêtre. La mousseline était si légère que Julien voyait au travers.
+En regardant d'une certaine façon sous le bord de son chapeau, il
+apercevait la taille de Mathilde sans voir ses yeux. Par conséquent, se
+disait-il, elle ne peut voir les miens, et ce n'est point là la
+regarder.</p>
+
+<p>Le soir, M<sup>me</sup> de Fervaques fut pour lui exactement comme si elle n'eût
+pas reçu la dissertation philosophique, mystique et religieuse que, le
+matin, il avait remise à son portier avec tant de mélancolie. La veille,
+le hasard avait révélé à Julien le moyen d'être éloquent; il s'arrangea
+de façon à voir les yeux de Mathilde. Elle, de son côté, un instant
+après l'arrivée de la maréchale, quitta le canapé bleu: c'était déserter
+sa société habituelle. M. de Croisenois parut consterné de ce nouveau
+caprice; sa douleur évidente ôta à Julien ce que son malheur avait de
+plus atroce.</p>
+
+<p>Cet imprévu dans sa vie le fit parler comme un ange; et comme
+l'amour-propre se glisse même dans les cours qui servent de temple à la
+vertu la plus auguste M<sup>me</sup> de La Mole a raison, se dit la maréchale en
+remontant en voiture, ce jeune prêtre a de la distinction. Il faut que,
+les premiers jours, ma présence l'ait intimidé. Dans le fait, tout ce
+que l'on rencontre dans cette maison est bien léger; je n'y vois que des
+vertus aidées par la vieillesse, et qui avaient grand besoin des glaces
+de l'âge. Ce jeune homme aura su voir la différence, il écrit bien mais
+je crains fort que cette demande de l'éclairer de mes conseils, qu'il me
+fait dans sa lettre, ne soit au fond qu'un sentiment qui s'ignore
+soi-même.</p>
+
+<p>Toutefois, que de conversions ont ainsi commencé! Ce qui me fait bien
+augurer de celle-ci, c'est la différence de son style avec celui des
+jeunes gens dont j'ai eu l'occasion de voir les lettres. Il est
+impossible de ne pas reconnaître de l'onction, un sérieux profond et
+beaucoup de conviction dans la prose de ce jeune lévite, il aura la
+doute vertu de Massillon.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII-2" id="CHAPITRE_XXVII-2"></a>CHAPITRE XXVII<br /><br />
+LES PLUS BELLES PLACES DE L'ÉGLISE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Des services! des talents! du mérite! bah! soyez d'une coterie.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>TÉLÉMAQUE.</small></span></p></div>
+
+<p>Ainsi l'idée d'évêché était pour la première fois mêlée avec celle de
+Julien dans la tête d'une femme qui, tôt ou tard, devait distribuer les
+plus belles places de l'Église de France. Cet avantage n'eût guère
+touché Julien; en cet instant, sa pensée ne s'élevait à rien d'étranger
+à son malheur actuel: tout le redoublait, par exemple, la vue de sa
+chambre lui était devenue insupportable. Le soir, quand il rentrait avec
+sa bougie, chaque meuble, chaque petit ornement lui semblait prendre une
+voix pour lui annoncer aigrement quelque nouveau détail de son malheur.</p>
+
+<p>Ce jour-là, j'ai un travail forcé, se dit-il en rentrant et avec une
+vivacité que, depuis longtemps, il ne connaissait plus: espérons que la
+seconde lettre sera aussi ennuyeuse que la première.</p>
+
+<p>Elle l'était davantage. Ce qu'il copiait lui semblait si absurde, qu'il
+en vint à transcrire ligne par ligne, sans songer au sens.</p>
+
+<p>C'est encore plus emphatique, se disait-il, que les pièces officielles
+du traité de Münster, que mon professeur de diplomatie me faisait copier
+à Londres.</p>
+
+<p>Il se souvint seulement alors des lettres de M<sup>me</sup> de Fervaques dont il
+avait oublié de rendre les originaux au grave Espagnol don Diego Bustos.
+Il les chercha; elles étaient réellement presque aussi amphigouriques
+que celles du jeune seigneur russe. Le vague était complet. Cela voulait
+tout dire et ne rien dire. C'est la harpe éolienne du style, pensa
+Julien. Au milieu des plus hautes pensées sur le néant, sur la mort, sur
+l'infini, etc., je ne vois de réel qu'une peur abominable du ridicule.</p>
+
+<p>Le monologue que nous venons d'abréger fut répété pendant quinze jours
+de suite. S'endormir en transcrivant une sorte de commentaire de
+l'Apocalypse, le lendemain aller porter une lettre d'un air
+mélancolique, remettre le cheval à l'écurie avec l'espérance
+d'apercevoir la robe de Mathilde, travailler, le soir paraître à l'Opéra
+quand M<sup>me</sup> de Fervaques ne venait pas à l'hôtel de La Mole, tels étaient
+les événements monotones de la vie de Julien. Elle avait plus d'intérêt
+quand M<sup>me</sup> de Fervaques venait chez la marquise; alors il pouvait
+entrevoir les yeux de Mathilde sous une aile du chapeau de la maréchale,
+et il était éloquent. Ses phrases pittoresques et sentimentales
+commençaient à prendre une tournure plus frappante à la fois et plus
+élégante.</p>
+
+<p>Il sentait bien que ce qu'il disait était absurde aux yeux de Mathilde,
+mais il voulait la frapper par l'élégance de la diction. Plus ce que je
+dis est faux, plus je dois lui plaire, pensait Julien, et alors, avec
+une hardiesse abominable, il exagérait certains aspects de la nature. Il
+s'aperçut bien vite que, pour ne pas paraître vulgaire aux yeux de la
+maréchale il fallait surtout se bien garder des idées simples et
+raisonnables. Il continuait ainsi, ou abrégeait ses amplifications
+suivant qu'il voyait le succès ou l'indifférence dans les yeux des deux
+grandes dames auxquelles il fallait plaire.</p>
+
+<p>Au total, sa vie était moins affreuse que lorsque ses journées se
+passaient dans l'inaction.</p>
+
+<p>Mais, se disait-il un soir, me voici transcrivant la quinzième de ces
+abominables dissertations; les quatorze premières ont été fidèlement
+remises au suisse de la maréchale. Je vais avoir l'honneur de remplir
+toutes les cases de son bureau. Et cependant elle me traite exactement
+comme si je n'écrivais pas! Quelle peut être la fin de tout ceci? Ma
+constance l'ennuierait-elle autant que moi? Il faut convenir que ce
+Russe, ami de Korasoff et amoureux de la belle quakeresse de Richemond,
+fut en son temps un homme terrible; on n'est pas plus assommant.</p>
+
+<p>Comme tous les êtres médiocres que le hasard met en présence des
+man&oelig;uvres d'un grand général, Julien ne comprenait rien à l'attaque
+exécutée par le jeune Russe sur le c&oelig;ur de la sévère Anglaise. Les
+quarante premières lettres n'étaient destinées qu'à se faire pardonner
+la hardiesse d'écrire. Il fallait faire contracter à cette douce
+personne, qui peut-être s'ennuyait infiniment, l'habitude de recevoir
+des lettres peut-être un peu moins insipides que sa vie de tous les
+jours.</p>
+
+<p>Un matin, on remit une lettre à Julien; il reconnut les armes de M<sup>me</sup> de
+Fervaques, et brisa le cachet avec un empressement qui lui eût semblé
+bien impossible quelques jours auparavant: ce n'était qu'une invitation
+à dîner.</p>
+
+<p>Il courut aux instructions du prince Korasoff. Malheureusement, le jeune
+Russe avait voulu être léger comme Dorat, là où il eût fallu être simple
+et intelligible; Julien ne put deviner la position morale qu'il devait
+occuper au dîner de la maréchale.</p>
+
+<p>Le salon était de la plus haute magnificence, doré comme la galerie de
+Diane aux Tuileries, avec des tableaux à l'huile au lambris. Il y avait
+des taches claires dans ces tableaux. Julien apprit plus tard que les
+sujets avaient semblé peu décents à la maîtresse du logis, qui avait
+fait corriger les tableaux. <i>Siècle moral!</i> pensa-t-il.</p>
+
+<p>Dans ce salon, il remarqua trois des personnages qui avaient assisté à
+la rédaction de la note secrète. L'un d'eux, Mgr l'évoque de ***, oncle
+de la maréchale, avait la feuille des bénéfices et, disait-on, ne savait
+rien refuser à sa nièce. Quel pas immense j'ai fait se dit Julien en
+souriant avec mélancolie, et combien il m'est indifférent! Me voici
+dînant avec le fameux évêque de ***.</p>
+
+<p>Le dîner fut médiocre et la conversation impatientante. C'est la table
+d'un mauvais livre, pensait Julien. Tous les plus grands sujets des
+pensées des hommes y sont fièrement abordés. Écoute-t-on trois minutes,
+on se demande ce qui l'emporte, de l'emphase du parleur ou de son
+abominable ignorance.</p>
+
+<p>Le lecteur a sans doute oublié ce petit homme de lettres, nommé Tanbeau,
+neveu de l'académicien et futur professeur, qui, par ses basses
+calomnies, semblait chargé d'empoisonner le salon de l'hôtel de La Mole.</p>
+
+<p>Ce fut par ce petit homme que Julien eut la première idée qu'il se
+pourrait bien que M<sup>me</sup> de Fervaques, tout en ne répondant pas à ses
+lettres, vit avec indulgence le sentiment qui les dictait. L'âme noire
+de M. Tanbeau était déchirée en pensant aux succès de Julien, mais comme
+d'un autre côté, un homme de mérite, pas plus qu'un sot ne peut être en
+deux endroits à la fois, si Sorel devient l'amant de la sublime
+maréchale se disait le futur professeur, elle le placera dans l'Église
+de quelque manière avantageuse, et j'en serai délivré à l'hôtel de La
+Mole.</p>
+
+<p>M. l'abbé Pirard adressa aussi à Julien de longs sermons sur ses succès
+à l'hôtel de Fervaques. Il y avait <i>jalousie de secte</i> entre l'austère
+janséniste et le salon jésuitique, régénérateur et monarchique de la
+vertueuse maréchale.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII-2" id="CHAPITRE_XXVIII-2"></a>CHAPITRE XXVIII<br /><br />
+MANON LESCAUT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Or, une fois qu'il fut bien convaincu de la sottise et ânerie du prieur,
+il réussissait assez ordinairement en appelant noir ce qui était blanc,
+et blanc ce qui était noir.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>LICHTENBERG.</small></span></p></div>
+
+<p>Les instructions russes prescrivaient impérieusement de ne jamais
+contredire de vive voix la personne à qui on écrivait. On ne devait
+s'écarter sous aucun prétexte, du rôle de l'admiration la plus
+extatique; les lettres partaient toujours de cette supposition.</p>
+
+<p>Un soir, à l'Opéra, dans la loge de M<sup>me</sup> de Fervaques Julien portait aux
+nues le ballet de <i>Manon Lescaut</i>. Sa seule raison pour parler ainsi,
+c'est qu'il le trouvait insignifiant.</p>
+
+<p>La maréchale dit que ce ballet était bien inférieur au roman de l'abbé
+Prévost.</p>
+
+<p>Comment! pensa Julien étonné et amusé, une personne d'une si haute
+vertu vanter un roman! M<sup>me</sup> de Fervaques faisait profession, deux ou
+trois fois la semaine, du mépris le plus complet pour les écrivains qui,
+au moyen de ces plats ouvrages, cherchent à corrompre une jeunesse qui
+n'est, hélas! que trop disposée aux erreurs des sens.</p>
+
+<p>Dans ce genre immoral et dangereux, <i>Manon Lescaut</i> continua la
+maréchale, occupe, dit-on, un des premiers rangs. Les faiblesses et les
+angoisses méritées d'un c&oelig;ur bien criminel y sont, dit-on, dépeintes
+avec une vérité qui a de la profondeur, ce qui n'empêche pas votre
+Bonaparte de prononcer à Sainte-Hélène que c'est un roman écrit pour des
+laquais.</p>
+
+<p>Ce mot rendit toute son activité à l'âme de Julien. On a voulu me perdre
+auprès de la maréchale; on lui a dit mon enthousiasme pour Napoléon. Ce
+fait l'a assez piquée pour qu'elle cède à la tentation de me le faire
+sentir. Cette découverte l'amusa toute la soirée, et le rendit amusant.
+Comme il prenait congé de la maréchale sous le vestibule de l'Opéra:</p>
+
+<p>&mdash;Souvenez-vous, monsieur, lui dit-elle, qu'il ne faut pas aimer
+Bonaparte quand on m'aime; on peut tout au plus l'accepter comme une
+nécessité imposée par la Providence. Du reste, cet homme n'avait pas
+l'âme assez flexible pour sentir les chefs-d'&oelig;uvre des arts.</p>
+
+<p><i>Quand on m'aime!</i> se répétait Julien, cela ne veut rien dire, ou veut
+tout dire. Voilà des secrets de langage qui manquent à nos pauvres
+provinciaux. Et il songea beaucoup à M<sup>me</sup> de Rênal, en copiant une lettre
+immense destinée à la maréchale.</p>
+
+<p>&mdash;Comment se fait-il, lui dit-elle le lendemain d'un air d'indifférence
+qu'il trouva mal joué, que vous me parliez de <i>Londres</i> et de <i>Richemond</i>
+dans une lettre que vous avez écrite hier soir, à ce qu'il semble, au
+sortir de l'Opéra?</p>
+
+<p>Julien fut très embarrassé, il avait copié ligne par ligne, sans songer
+à ce qu'il écrivait, et apparemment avait oublié de substituer aux mots
+<i>Londres</i> et <i>Richemond</i>, qui se trouvaient dans l'original, ceux de <i>Paris</i>
+et <i>Saint-Cloud</i>. Il commença deux ou trois phrases, mais sans possibilité
+de les achever il se sentait sur le point de céder au rire fou. Enfin en
+cherchant ses mots il parvint à cette idée: Exalté par la discussion
+des plus sublimes, des plus grands intérêts de l'âme humaine, la mienne,
+en vous écrivant, a pu avoir une distraction.</p>
+
+<p>Je produis une impression se dit-il donc je puis m'épargner l'ennui du
+reste de la soirée. Il sortit en courant de l'hôtel de Fervaques. Le
+soir, en revoyant l'original de la lettre par lui copiée la veille, il
+arriva bien vite à l'endroit fatal où le jeune Russe parlait de Londres
+et de Richemond. Julien fut bien étonné de trouver cette lettre presque
+tendre.</p>
+
+<p>C'était le contraste de l'apparente légèreté de ses propos, avec la
+profondeur sublime et presque apocalyptique de ses lettres qui l'avait
+fait distinguer. La longueur des phrases plaisait surtout à la
+maréchale; ce n'est pas là ce style sautillant mis à la mode par
+Voltaire, cet homme immoral! Quoique notre héros fît tout au monde pour
+bannir toute espèce de bon sens de sa conversation, elle avait encore
+une couleur antimonarchique et impie qui n'échappait pas à M<sup>me</sup> de
+Fervaques. Environnée de personnages éminemment moraux, mais qui souvent
+n'avaient pas une idée par soirée cette dame était profondément frappée
+de tout ce qui ressemblait à une nouveauté, mais en même temps, elle
+croyait se devoir à elle-même d'en être offensée. Elle appelait ce
+défaut, <i>garder l'empreinte de la légèreté du siècle</i>...</p>
+
+<p>Mais de tels salons ne sont bons à voir que quand on sollicite. Tout
+l'ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute
+partagé par le lecteur. Ce sont là les landes de notre voyage.</p>
+
+<p>Pendant tout le temps usurpé dans la vie de Julien par l'épisode
+Fervaques, M<sup>lle</sup> de La Mole avait besoin de prendre sur elle pour ne pas
+songer à lui. Son âme était en proie à de violents combats: quelquefois
+elle se flattait de mépriser ce jeune homme si triste; mais, malgré
+elle, sa conversation la captivait. Ce qui l'étonnait surtout, c'était
+sa fausseté parfaite, il ne disait pas un mot à la maréchale qui ne fût
+un mensonge, ou du moins un déguisement abominable de sa façon de
+penser, que Mathilde connaissait si parfaitement sur presque tous les
+sujets. Ce machiavélisme la frappait. Quelle profondeur! se disait-elle;
+quelle différence avec les nigauds emphatiques ou les fripons communs,
+tels que M. Tanbeau, qui tiennent le même langage!</p>
+
+<p>Toutefois, Julien avait des journées affreuses. C'était pour accomplir
+le plus pénible des devoirs qu'il paraissait chaque jour dans le salon
+de la maréchale. Ses efforts pour jouer un rôle achevaient d'ôter toute
+force à son âme. Souvent, la nuit, en traversant la cour immense de
+l'hôtel de Fervaques ce n'était qu'à force de caractère et de
+raisonnement qu'il parvenait à se maintenir un peu au-dessus du
+désespoir.</p>
+
+<p>J'ai vaincu le désespoir au séminaire, se disait-il: pourtant quelle
+affreuse perspective j'avais alors! Je faisais ou je manquais ma
+fortune, dans l'un comme dans l'autre cas, je me voyais obligé de passer
+toute ma vie en société intime avec ce qu'il y a sous le ciel de plus
+méprisable et de plus dégoûtant. Le printemps suivant onze petits mois
+après seulement, j'étais le plus heureux peut-être des jeunes gens de
+mon âge.</p>
+
+<p>Mais bien souvent, tous ces beaux raisonnements étaient sans effet
+contre l'affreuse réalité. Chaque jour il voyait Mathilde au déjeuner et
+à dîner. D'après les lettres nombreuses que lui dictait M. de La Mole,
+il la savait à la veille d'épouser M. de Croisenois. Déjà cet aimable
+jeune homme paraissait deux fois par jour à l'hôtel de La Mole: l'&oelig;il
+jaloux d'un amant délaissé ne perdait pas une seule de ses démarches.</p>
+
+<p>Quand il avait cru voir que M<sup>lle</sup> de La Mole traitait bien son prétendu,
+en rentrant chez lui, Julien ne pouvait s'empêcher de regarder ses
+pistolets avec amour.</p>
+
+<p>Ah! que je serais plus sage, se disait-il, de démarquer mon linge, et
+d'aller dans quelque forêt solitaire, à vingt lieues de Paris, finir
+cette exécrable vie! Inconnu dans le pays, ma mort serait cachée pendant
+quinze jours, et qui songerait à moi après quinze jours! &gt;.</p>
+
+<p>Ce raisonnement était fort sage. Mais le lendemain, le bras de Mathilde,
+entrevu entre la manche de sa robe et son gant, suffisait pour plonger
+notre jeune philosophe dans des souvenirs cruels, et qui cependant
+l'attachaient à la vie. Eh bien! se disait-il alors, je suivrai jusqu'au
+bout cette politique russe. Comment cela finira-t-il?</p>
+
+<p>A l'égard de la maréchale, certes, après avoir transcrit ces
+cinquante-trois lettres, je n'en écrirai pas d'autres.</p>
+
+<p>A l'égard de Mathilde, ces six semaines de comédie si pénible, ou ne
+changeront rien à sa colère, ou m'obtiendront un instant de
+réconciliation. Grand Dieu! j'en mourrais de bonheur! Et il ne pouvait
+achever sa pensée.</p>
+
+<p>Quand, après une longue rêverie, il parvenait à reprendre son
+raisonnement: Donc, se disait-il, j'obtiendrais un jour de bonheur,
+après quoi recommenceraient ses rigueurs fondées, hélas! sur le peu de
+pouvoir que j'ai de lui plaire et il ne me resterait plus aucune
+ressource, je serais ruiné, perdu à jamais...</p>
+
+<p>Quelle garantie peut-elle me donner avec son caractère? Hélas! mon peu
+de mérite répond à tout. Je manquerai d'élégance dans mes manières, ma
+façon de parler sera lourde et monotone. Grand Dieu! Pourquoi suis-je
+moi?</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIX-2" id="CHAPITRE_XXIX-2"></a>CHAPITRE XXIX<br /><br />
+L'ENNUI</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Se sacrifier à ses passions, passe: mais à des passions qu'on n'a pas! O
+triste dix-neuvième siècle!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>GIRODET.</small></span></p></div>
+
+<p>Après avoir lu sans plaisir d'abord les longues lettres de Julien, M<sup>me</sup>
+de Fervaques commençait à en être occupée; mais une chose la désolait:
+quel dommage que M. Sorel ne soit pas décidément prêtre! On pourrait
+l'admettre à une sorte d'intimité; avec cette croix et cet habit presque
+bourgeois, on est exposé à des questions cruelles, et que répondre?
+Elle n'achevait pas sa pensée: quelque amie maligne peut supposer et
+même répandre que c'est un petit cousin subalterne, parent de mon père,
+quelque marchand décoré par la garde nationale.</p>
+
+<p>Jusqu'au moment où elle avait vu Julien, le plus grand plaisir de M<sup>me</sup> de
+Fervaques avait été d'écrire le mot maréchale à côté de son nom. Ensuite
+une vanité de parvenue, maladive et qui s'offensait de tout, combattit
+un commencement d'intérêt.</p>
+
+<p>Il me serait si facile, se disait la maréchale, d'en faire un grand
+vicaire dans quelque diocèse voisin de Paris! Mais M. Sorel tout court,
+et encore petit secrétaire de M. de La Mole! c'est désolant.</p>
+
+<p>Pour la première fois, cette âme qui craignait tant, était émue d'un
+intérêt étranger à ses prétentions de rang et de supériorité sociale.
+Son vieux portier remarqua que lorsqu'il apportait une lettre de ce beau
+jeune homme qui avait l'air si triste, il était sûr de voir disparaître
+l'air distrait et mécontent que la maréchale avait toujours soin de
+prendre à l'arrivée d'un de ses gens.</p>
+
+<p>L'ennui d'une façon de vivre toute ambitieuse d'effet sur le public,
+sans qu'il y eût au fond du c&oelig;ur jouissance réelle pour ce genre de
+succès, était devenu si intolérable depuis qu'on pensait à Julien, que
+pour que les femmes de chambre ne fussent pas maltraitées de toute une
+journée, il suffisait que, pendant la soirée de la veille, on eût passé
+une heure avec ce jeune homme singulier. Son crédit naissant résista à
+des lettres anonymes, fort bien faites. En vain le petit Tanbeau fournit
+à MM. de Luz, de Croisenois, de Caylus deux ou trois calomnies fort
+adroites, et que ces messieurs prirent plaisir à répandre sans trop se
+rendre compte de la vérité des accusations. La maréchale, dont l'esprit
+n'était pas fait pour résister à ces moyens vulgaires, racontait ses
+doutes à Mathilde, et toujours était consolée.</p>
+
+<p>Un jour, après avoir demandé trois fois s'il y avait des lettres, M<sup>me</sup> de
+Fervaques se décida subitement à répondre à Julien. Ce fut une victoire
+de l'ennui. A la seconde lettre, la maréchale fut presque arrêtée par
+l'inconvenance d'écrire de sa main une adresse aussi vulgaire: <i>A M.
+Sorel, chez M. le marquis de La Mole</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, dit-elle le soir à Julien d'un air fort sec, que vous
+m'apportiez des enveloppes sur lesquelles il y aura votre adresse.</p>
+
+<p>Me voilà constitué amant valet de chambre, pensa Julien, et il
+s'inclina en prenant plaisir à se grimer comme Arsène, le vieux valet de
+chambre du marquis.</p>
+
+<p>Le même soir, il apporta des enveloppes, et le lendemain, de fort bonne
+heure, il eut une troisième lettre: il en lut cinq ou six lignes au
+commencement, et deux ou trois vers la fin. Elle avait quatre pages
+d'une petite écriture fort serrée.</p>
+
+<p>Peu à peu on prit la douce habitude d'écrire presque tous les jours.
+Julien répondait par des copies fidèles des lettres russes, et tel est
+l'avantage du style emphatique: M<sup>me</sup> de Fervaques n'était point étonnée
+du peu de rapport des réponses avec ses lettres.</p>
+
+<p>Quelle n'eût pas été l'irritation de son orgueil, si le petit Tanbeau,
+qui s'était constitué espion volontaire des démarches de Julien, eût pu
+lui apprendre que toutes ses lettres non décachetées étaient jetées au
+hasard dans le tiroir de Julien.</p>
+
+<p>Un matin, le portier lui apportait dans la bibliothèque une lettre de la
+maréchale, Mathilde rencontra cet homme, vit la lettre et l'adresse de
+l'écriture de Julien. Elle entra dans la bibliothèque comme le portier
+en sortait, la lettre était encore sur le bord de la table; Julien, fort
+occupé à écrire, ne l'avait pas placée dans son tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je ne puis souffrir, s'écria Mathilde en s'emparant de la
+lettre; vous m'oubliez tout à fait, moi qui suis votre épouse. Votre
+conduite est affreuse, Monsieur.</p>
+
+<p>A ces mots, son orgueil, étonné de l'effroyable inconvenance de sa
+démarche, la suffoqua; elle fondit en larmes, et bientôt parut à Julien
+hors d'état de respirer.</p>
+
+<p>Surpris, confondu, Julien ne distinguait pas bien tout ce que cette
+scène avait d'admirable et d'heureux pour lui. Il aida Mathilde à
+s'asseoir; elle s'abandonnait presque dans ses bras.</p>
+
+<p>Le premier instant où il s'aperçut de ce mouvement fut de joie extrême.
+Le second fut une pensée pour Korasoff: je puis tout perdre par un seul
+mot.</p>
+
+<p>Ses bras se raidirent, tant l'effort imposé par la politique était
+pénible. Je ne dois pas même me permettre de presser contre mon c&oelig;ur ce
+corps souple et charmant, ou elle me méprise et me maltraite. Quel
+affreux caractère!</p>
+
+<p>Et en maudissant le caractère de Mathilde, il l'en aimait cent fois
+plus; il lui semblait avoir dans ses bras une reine.</p>
+
+<p>L'impassible froideur de Julien redoubla le malheur d'orgueil qui
+déchirait l'âme de M<sup>lle</sup> de La Mole. Elle était loin d'avoir le
+sang-froid nécessaire pour chercher à deviner dans ses yeux ce qu'il
+sentait pour elle en cet instant. Elle ne put se résoudre à le regarder;
+elle tremblait de rencontrer l'expression du mépris.</p>
+
+<p>Assise sur le divan de la bibliothèque immobile et la tête tournée du
+côté opposé à Julien, elle était en proie aux plus vives douleurs que
+l'orgueil et l'amour puissent faire éprouver à une âme humaine. Dans
+quelle atroce démarche elle venait de tomber!</p>
+
+<p>Il m'était réservé, malheureuse que je suis! de voir repousser les
+avances les plus indécentes! et repoussées par qui? ajoutait l'orgueil
+fou de douleur, repoussées par un domestique de mon père.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne souffrirai pas, dit-elle à haute voix.</p>
+
+<p>Et, se levant avec fureur, elle ouvrit le tiroir de la table de Julien
+placée à deux pas devant elle. Elle resta comme glacée d'horreur en y
+voyant huit ou dix lettres non ouvertes, semblables en tout à celle que
+le portier venait de monter. Sur toutes les adresses, elle reconnaissait
+l'écriture de Julien, plus ou moins contrefaite.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, s'écria-t-elle hors d'elle-même, non seulement vous êtes bien
+avec elle, mais encore vous la méprisez. Vous, un homme de rien,
+mépriser M<sup>me</sup> la maréchale de Fervaques!</p>
+
+<p>Ah! pardon, mon ami, ajouta-t-elle en se jetant à ses genoux,
+méprise-moi si tu veux, mais aime-moi, je ne puis plus vivre privée de
+ton amour. Et elle tomba tout à fait évanouie.</p>
+
+<p>La voilà donc, cette orgueilleuse, à mes pieds! se dit Julien.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXX-2" id="CHAPITRE_XXX-2"></a>CHAPITRE XXX<br /><br />
+UNE LOGE AUX BOUFFES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>As the blackest sky
+Foretells the heaviest tempest.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small><i>Don Juan</i>, C. I, st. 75.</small></span></p></div>
+
+<p>Au milieu de tous ces grands mouvements, Julien était plus étonné
+qu'heureux. Les injures de Mathilde lui montraient combien la politique
+russe était sage. <i>Peu parler peu agir</i>, voilà mon unique moyen de salut.</p>
+
+<p>Il releva Mathilde, et sans mot dire la replaça sur le divan. Peu à peu
+les larmes la gagnèrent.</p>
+
+<p>Pour se donner une contenance, elle prit dans ses mains les lettres de
+M<sup>me</sup> de Fervaques; elle les décachetait lentement. Elle eut un mouvement
+nerveux bien marqué, quand elle reconnut l'écriture de la maréchale.
+Elle tournait sans les lire les feuilles de ces lettres; la plupart
+avaient six pages.</p>
+
+<p>&mdash;Répondez-moi, du moins, dit enfin Mathilde du ton de voix le plus
+suppliant, mais sans oser regarder Julien. Vous savez bien que j'ai de
+l'orgueil; c'est le malheur de ma position et même de mon caractère, je
+l'avouerai; M<sup>me</sup> de Fervaques m'a donc enlevé votre c&oelig;ur... A-t-elle
+fait pour vous tous les sacrifices où ce fatal amour m'a entraînée?</p>
+
+<p>Un morne silence fut toute la réponse de Julien. De quel droit
+pensait-il, me demande-t-elle une indiscrétion indigne d'un honnête
+homme?</p>
+
+<p>Mathilde essaya de lire les lettres; ses yeux remplis de larmes lui en
+ôtaient la possibilité.</p>
+
+<p>Depuis un mois elle était malheureuse, mais cette âme hautaine était
+loin de s'avouer ses sentiments. Le hasard tout seul avait amené cette
+explosion. Un instant la jalousie et l'amour l'avaient emporté sur
+l'orgueil. Elle était placée sur le divan et fort près de Julien. Il
+voyait ses cheveux et son cou d'albâtre, un moment il oublia tout ce
+qu'il se devait; il passa le bras autour de sa taille, et la serra
+presque contre sa poitrine.</p>
+
+<p>Elle tourna la tête vers lui lentement: il fut étonné de l'extrême
+douleur qui était dans ses yeux, c'était à ne pas reconnaître leur
+physionomie habituelle.</p>
+
+<p>Julien sentit ses forces l'abandonner, tant était mortellement pénible
+l'acte de courage qu'il s'imposait.</p>
+
+<p>Ces yeux n'exprimeront bientôt que le plus froid dédain, se dit Julien,
+si je me laisse entraîner au bonheur de l'aimer. Cependant, d'une voix
+éteinte et avec des paroles qu'elle avait à peine la force d'achever,
+elle lui répétait, en ce moment l'assurance de tous ses regrets pour des
+démarches que trop d'orgueil avait pu conseil.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai aussi de l'orgueil, lui dit Julien d'une voix à peine formée, et
+ses traits peignaient le point extrême de l'abattement physique.</p>
+
+<p>Mathilde se retourna vivement vers lui. Entendre sa voix était un
+bonheur à l'espérance duquel elle avait presque renoncé. En ce moment
+elle ne se souvenait de sa hauteur que pour la maudire, elle eût voulu
+trouver des démarches insolites, incroyables, pour lui prouver jusqu'à
+quel point elle l'adorait et se détestait elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probablement à cause de cet orgueil, continua Julien, que vous
+m'avez distingué un instant; c'est certainement à cause de cette fermeté
+courageuse et qui convient à un homme, que vous m'estimez en ce moment.
+Je puis avoir de l'amour pour la maréchale...</p>
+
+<p>Mathilde tressaillit; ses yeux prirent une expression étrange. Elle
+allait entendre prononcer son arrêt. Ce mouvement n'échappa point à
+Julien; il sentit faiblir son courage.</p>
+
+<p>Ah! se disait-il en écoutant le son des vaines paroles que prononçait
+sa bouche, comme il eût fait un bruit étranger; si je pouvais couvrir de
+baisers ces joues si pâles, et que tu ne le sentisses pas!</p>
+
+<p>&mdash;Je puis avoir de l'amour pour la maréchale, continuait-il... et sa
+voix s'affaiblissait toujours; mais certainement, je n'ai de son intérêt
+pour moi aucune preuve décisive...</p>
+
+<p>Mathilde le regarda; il soutint ce regard, du moins il espéra que sa
+physionomie ne l'avait pas trahi. Il se sentait pénétré d'amour jusque
+dans les replis les plus intimes de son c&oelig;ur. Jamais il ne l'avait
+adorée à ce point, il était presque aussi fou que Mathilde. Si elle se
+fût trouvé assez de sang-froid et de courage pour man&oelig;uvrer, il fût
+tombé à ses pieds, en abjurant toute vaine comédie. Il eut assez de
+force pour pouvoir continuer à parler. Ah! Korasoff, s'écria-t-il
+intérieurement, que n'êtes-vous ici! quel besoin j'aurais d'un mot pour
+diriger ma conduite! Pendant ce temps sa voix disait:</p>
+
+<p>&mdash;A défaut de tout autre sentiment la reconnaissance suffirait pour
+m'attacher à la maréchale; elle m'a montré de l'indulgence, elle m'a
+consolé quand on me méprisait... Je puis ne pas avoir une foi illimitée
+en de certaines apparences extrêmement flatteuses sans doute, mais
+peut-être aussi bien peu durables.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand Dieu! s'écria Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quelle garantie me donnerez-vous? reprit Julien avec un
+accent vif et ferme, et qui semblait abandonner pour un instant les
+formes prudentes de la diplomatie. Quelle garantie, quel dieu me
+répondra que la position que vous semblez disposée à me rendre en cet
+instant vivra plus de deux jours?</p>
+
+<p>&mdash;L'excès de mon amour et de mon malheur si vous ne m'aimez plus, lui
+dit-elle en lui prenant les mains et se tournant vers lui.</p>
+
+<p>Le mouvement violent qu'elle venait de faire avait un peu déplacé sa
+pèlerine; Julien apercevait ses épaules charmantes. Ses cheveux un peu
+dérangés lui rappelèrent un souvenir délicieux...</p>
+
+<p>Il allait céder. Un mot imprudent, se dit-il, et je fais recommencer
+cette longue suite de journées passées dans le désespoir. M<sup>me</sup> de Rênal
+trouvait des raisons pour faire ce que son c&oelig;ur lui dictait: cette
+jeune fille du grand monde ne laisse son c&oelig;ur s'émouvoir que
+lorsqu'elle s'est prouvé par bonnes raisons qu'il doit être ému.</p>
+
+<p>Il vit cette vérité en un clin d'&oelig;il et, en un clin d'&oelig;il aussi,
+retrouva du courage.</p>
+
+<p>Il retira ses mains que Mathilde pressait dans les siennes et, avec un
+respect marqué, s'éloigna un peu d'elle. Un courage d'homme ne peut
+aller plus loin. Il s'occupa ensuite à réunir toutes les lettres de M<sup>me</sup>
+de Fervaques qui étaient éparses sur le divan, et ce fut avec
+l'apparence d'une politesse extrême et si cruelle en ce moment qu'il
+ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle de La Mole daignera me permettre de réfléchir sur tout
+ceci.</p>
+
+<p>Il s'éloigna rapidement et quitta la bibliothèque; elle l'entendit
+refermer successivement toutes les portes.</p>
+
+<p>Le monstre n'est point troublé, se dit-elle.</p>
+
+<p>Mais que dis-je, monstre! il est sage, prudent, bon; c'est moi qui ai
+plus de torts qu'on ne pourrait imaginer.</p>
+
+<p>Cette manière de voir dura. Mathilde fut presque heureuse ce jour-là,
+car elle fut toute à l'amour; on eût dit que jamais cette âme n'avait
+été agitée par l'orgueil, et quel orgueil!</p>
+
+<p>Elle tressaillit d'horreur quand, le soir au salon, un laquais annonça
+M<sup>me</sup> de Fervaques, la voix de cet homme lui parut sinistre. Elle ne put
+soutenir la vue de la maréchale et s'éloigna bien vite. Julien, peu
+enorgueilli de sa pénible victoire, avait craint ses propres regards, et
+n'avait pas dîné à l'hôtel de La Mole.</p>
+
+<p>Son amour et son bonheur augmentaient rapidement à mesure qu'il
+s'éloignait du moment de la bataille; il en était déjà à se
+blâmer. Comment ai-je pu lui résister! se disait-il, si elle allait ne
+plus m'aimer! un moment peut changer cette âme altière, et il faut
+convenir que je l'ai traitée d'une façon affreuse.</p>
+
+<p>Le soir, il sentit bien qu'il fallait absolument paraître aux Bouffes,
+dans la loge de M<sup>me</sup> de Fervaques. Elle l'avait expressément invité:
+Mathilde ne manquerait pas de savoir sa présence ou son absence impolie.
+Malgré l'évidence de ce raisonnement, il n'eut pas la force, au
+commencement de la soirée, de se plonger dans la société. En parlant, il
+allait perdre la moitié de son bonheur.</p>
+
+<p>Dix heures sonnèrent: il fallut absolument se montrer.</p>
+
+<p>Par bonheur, il trouva la loge de la maréchale remplie de femmes et fut
+relégué près de la porte, et tout à fait caché par les chapeaux. Cette
+position lui sauva un ridicule; les accents divins du désespoir de
+Caroline dans le <i>Matrimonio segreto</i> le firent fondre en larmes. M<sup>me</sup> de
+Fervaques vit ces larmes, elles faisaient un tel contraste avec la mâle
+fermeté de sa physionomie habituelle, que cette âme de grande dame, dès
+longtemps saturée de tout ce que la fierté de parvenue a de plus
+corrodant, en fut touchée. Le peu qui restait chez elle d'un c&oelig;ur de
+femme la porta à parler. Elle voulut jouir du son de sa voix en ce
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu les dames de La Mole, lui dit-elle, elles sont aux
+troisièmes. A l'instant, Julien se pencha dans la salle en s'appuyant
+assez impoliment sur le devant de la loge: il vit Mathilde; ses yeux
+étaient brillants de larmes.</p>
+
+<p>Et cependant ce n'est pas leur jour d'opéra, pensa Julien, quel
+empressement!</p>
+
+<p>Mathilde avait décidé sa mère à venir aux Bouffes, malgré l'inconvenance
+du rang de la loge qu'une complaisante de la maison s'était empressée de
+leur offrir. Elle voulait voir si Julien passerait cette soirée avec la
+maréchale.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXI-2" id="CHAPITRE_XXXI-2"></a>CHAPITRE XXXI<br /><br />
+LUI FAIRE PEUR</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Voilà donc le beau miracle de votre civilisation! De l'amour vous avez
+fait une affaire ordinaire.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BARNAVE.</small></span></p></div>
+
+<p>Julien courut dans la loge de M<sup>me</sup> de La Mole. Ses regards rencontrèrent
+d'abord les yeux en larmes de Mathilde; elle pleurait sans nulle
+retenue, il n'y avait là que des personnages subalternes, l'amie qui
+avait prêté la loge et des hommes de sa connaissance. Mathilde posa sa
+main sur celle de Julien; elle avait comme oublié toute crainte de sa
+mère. Presque étouffée par ses larmes, elle ne lui dit que ce seul mot:</p>
+
+<p>&mdash;Des garanties!</p>
+
+<p>Au moins, que je ne lui parle pas, se disait Julien fort ému lui-même,
+et se cachant tant bien que mal les yeux avec la main, sous prétexte du
+lustre qui éblouit le troisième rang de loges. Si je parle, elle ne peut
+plus douter de l'excès de mon émotion, le son de ma voix me trahira,
+tout peut être perdu encore.</p>
+
+<p>Ses combats étaient bien plus pénibles que le matin, son âme avait eu le
+temps de s'émouvoir. Il craignait de voir Mathilde se piquer de vanité.
+Ivre d'amour et de volupté, il prit sur lui de ne pas lui parler.</p>
+
+<p>C'est, selon moi, l'un des plus beaux traits de son caractère, un être
+capable d'un tel effort sur lui-même peut aller loin, <i>si fata sinant</i>.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole insista pour ramener Julien à l'hôtel. Heureusement il
+pleuvait beaucoup. Mais la marquise le fit placer vis-à-vis d'elle, lui
+parla constamment et empêcha qu'il ne pût dire un mot à sa fille. On eût
+pensé que la marquise soignait le bonheur de Julien; ne craignant plus
+de tout perdre par l'excès de son émotion, il s'y livrait avec folie.</p>
+
+<p>Oserai-je dire qu'en rentrant dans sa chambre, Julien se jeta à genoux
+et couvrit de baisers les lettres d'amour données par le prince
+Korasoff?</p>
+
+<p>O grand homme! que ne te dois-je pas? s'écria-t-il dans sa folie.</p>
+
+<p>Peu à peu quelque sang-froid lui revint. Il se compara à un général qui
+vient de gagner à demi une grande bataille. L'avantage est certain,
+immense, se dit-il; mais que se passera-t-il demain? Un instant peut
+tout perdre.</p>
+
+<p>Il ouvrit d'un mouvement passionné les <i>Mémoires</i> dictés à Sainte-Hélène
+par Napoléon, et pendant deux longues heures se força à les lire, ses
+yeux seuls lisaient n'importe, il s'y forçait. Pendant cette singulière
+lecture sa tête et son c&oelig;ur montés au niveau de tout ce qu'il y à de
+plus grand, travaillaient à son insu. Ce c&oelig;ur est bien différent de
+celui de M<sup>me</sup> de Rênal, se disait-il, mais il n'allait pas plus loin.</p>
+
+<p>L<small>UI FAIRE PEUR</small> s'écria-t-il tout à coup en jetant le livre au loin.
+L'ennemi ne m'obéira qu'autant que je lui ferai peur, alors il n'osera
+me mépriser.</p>
+
+<p>Il se promenait dans sa petite chambre ivre de joie. A la vérité, ce
+bonheur était plus d'orgueil que d'amour.</p>
+
+<p>Lui faire peur! se répétait-il fièrement, et il avait raison d'être
+fier. Même dans ses moments les plus heureux, M<sup>me</sup> de Rênal doutait
+toujours que mon amour fût égal au sien. Ici, c'est un démon que je
+subjugue, donc il faut subjuguer.</p>
+
+<p>Il savait bien que le lendemain dès huit heures du matin, Mathilde
+serait à la bibliothèque; il n'y parut qu'à neuf heures, brûlant
+d'amour, mais sa tête dominait son c&oelig;ur. Une seule minute peut-être ne
+se passa pas sans qu'il ne se répétât: la tenir toujours occupée de ce
+grand doute, m'aime-t-il? Sa brillante position, les flatteries de tout
+ce qui lui parle la portent un peu trop à se rassurer.</p>
+
+<p>Il la trouva pâle, calme, assise sur le divan, mais hors d'état
+apparemment de faire un seul mouvement. Elle lui tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ami, je t'ai offensé, il est vrai; tu peux être fâché contre moi.</p>
+
+<p>Julien ne s'attendait pas à ce ton si simple. Il fut sur le point de se
+trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez des garanties, mon ami, ajouta-t-elle après un silence
+qu'elle avait espéré voir rompre; il est juste. Enlevez-moi, partons
+pour Londres... Je serai perdue à jamais, déshonorée...</p>
+
+<p>Elle eut le courage de retirer sa main à Julien pour s'en couvrir les
+yeux. Tous les sentiments de retenue et de vertu féminine étaient
+rentrés dans cette âme...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! déshonorez-moi, dit-elle enfin avec un soupir; c'est une
+garantie.</p>
+
+<p>Hier j'ai été heureux, parce que j'ai eu le courage d'être sévère avec
+moi-même, pensa Julien. Après un petit moment de silence, il eut assez
+d'empire sur son c&oelig;ur pour dire d'un ton glacial:</p>
+
+<p>&mdash;Une fois en route pour Londres, une fois déshonorée, pour me servir de
+vos expressions, qui me répond que vous m'aimerez? que ma présence dans
+la chaise de poste ne vous semblera point importune? Je ne suis pas un
+monstre, vous avoir perdue dans l'opinion ne sera pour moi qu'un malheur
+de plus. Ce n'est pas votre position avec le monde qui fait obstacle,
+c'est par malheur votre caractère. Pouvez-vous vous répondre à vous-même
+que vous m'aimerez huit jours?</p>
+
+<p>Ah! qu'elle m'aime huit jours, huit jours seulement, se disait tout bas
+Julien, et j'en mourrai de bonheur. Que m'importe l'avenir, que
+m'importe la vie? et ce bonheur divin peut commencer en cet instant si
+je veux, il ne dépend que de moi!</p>
+
+<p>Mathilde le vit pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis donc tout à fait indigne de vous, dit-elle en lui prenant la
+main.</p>
+
+<p>Julien l'embrassa, mais à l'instant la main de fer du devoir saisit son
+c&oelig;ur. Si elle voit combien je l'adore, je la perds. Et, avant de
+quitter ses bras, il avait repris toute la dignité qui convient à un
+homme.</p>
+
+<p>Ce jour-là et les suivants, il sut cacher l'excès de sa félicité; il y
+eut des moments où il se refusait jusqu'au plaisir de la serrer dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Dans d'autres instants, le délire du bonheur l'emportait sur tous les
+conseils de la prudence.</p>
+
+<p>C'était auprès d'un berceau de chèvrefeuilles disposé pour cacher
+l'échelle, dans le jardin, qu'il avait coutume d'aller se placer pour
+regarder de loin la persienne de Mathilde, et pleurer son inconstance.
+Un fort grand chêne était tout près, et le tronc de cet arbre
+l'empêchait d'être vu des indiscrets.</p>
+
+<p>Passant avec Mathilde dans ce même lieu qui lui rappelait si vivement
+l'excès de son malheur, le contraste du désespoir passé et de la
+félicité présente fut trop fort pour son caractère; des larmes
+inondèrent ses yeux, et, portant à ses lèvres la main de son amie:</p>
+
+<p>&mdash;Ici, je vivais en pensant à vous; ici, je regardais cette persienne,
+j'attendais des heures entières le moment fortuné où je verrais cette
+main l'ouvrir...</p>
+
+<p>Sa faiblesse fut complète. Il lui peignit, avec ces couleurs vraies
+qu'on n'invente point, l'excès de son désespoir d'alors. De courtes
+interjections témoignaient de son bonheur actuel qui avait fait cesser
+cette peine atroce...</p>
+
+<p>Que fais-je, grand Dieu! se dit Julien revenant à lui tout à coup. Je
+me perds.</p>
+
+<p>Dans l'excès de son alarme, il crut déjà voir moins d'amour dans les
+yeux de M<sup>lle</sup> de La Mole. C'était une illusion, mais la figure de Julien
+changea rapidement et se couvrit d'une pâleur mortelle. Ses yeux
+s'éteignirent un instant, et l'expression d'une hauteur non exempte de
+méchanceté succéda bientôt à celle de l'amour le plus vrai et le plus
+abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc mon ami? lui dit Mathilde avec tendresse et
+inquiétude.</p>
+
+<p>&mdash;Je mens, dit Julien avec humeur, et je mens à vous. Je me le reproche,
+et cependant Dieu sait que je vous estime assez pour ne pas mentir. Vous
+m'aimez, vous m'êtes dévouée, et je n'ai pas besoin de faire des phrases
+pour vous plaire.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! ce sont des phrases que tout ce que vous me dites de
+ravissant depuis dix minutes?</p>
+
+<p>&mdash;Et je me les reproche vivement, chère amie. Je les ai composées
+autrefois pour une femme qui m'aimait et m'ennuyait... C'est le défaut
+de mon caractère, je me dénonce moi-même à vous, pardonnez-moi.</p>
+
+<p>Des larmes amères inondaient les joues de Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Dès que par quelque nuance qui m'a choqué, j'ai un moment de rêverie
+forcée, continuait Julien, mon exécrable mémoire, que je maudis en ce
+moment, m'offre une ressource et j'en abuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens donc de tomber à mon insu dans quelque action qui vous aura
+déplu, dit Mathilde avec une naïveté charmante.</p>
+
+<p>&mdash;Un jour, je m'en souviens, passant près de ces chèvrefeuilles, vous
+avez cueilli une fleur, M. de Luz vous l'a prise, et vous la lui avez
+laissée. J'étais à deux pas.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Luz? c'est impossible, reprit Mathilde, avec la hauteur qui lui
+était si naturelle: je n'ai point ces façons.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr, répliqua vivement Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il est vrai, mon ami, dit Mathilde en baissant les yeux
+tristement.</p>
+
+<p>Elle savait positivement que, depuis bien des mois, elle n'avait pas
+permis une telle action à M. de Luz.</p>
+
+<p>Julien la regarda avec une tendresse inexprimable: Non, se dit-il, elle
+ne m'aime pas moins.</p>
+
+<p>Elle lui reprocha le soir, en riant, son goût pour M<sup>me</sup> de Fervaques:</p>
+
+<p>&mdash;Un bourgeois aimer une parvenue! Les cours de cette espèce sont
+peut-être les seuls que mon Julien ne puisse rendre fous. Elle avait
+fait de vous un vrai dandy, disait-elle en jouant avec ses cheveux.</p>
+
+<p>Dans le temps qu'il se croyait méprisé de Mathilde, Julien était devenu
+l'un des hommes les mieux mis de Paris. Mais encore avait-il un avantage
+sur les gens de cette espèce; une fois sa toilette arrangée, il n'y
+songeait plus.</p>
+
+<p>Une chose piquait Mathilde, Julien continuait à copier les lettres
+russes, et à les envoyer à la maréchale.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXII-2" id="CHAPITRE_XXXII-2"></a>CHAPITRE XXXII<br /><br />
+LE TIGRE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Hélas! pourquoi ces choses et non pas d'autres?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>BEAUMARCHAIS.</small></span></p></div>
+
+<p>Un voyageur anglais raconte l'intimité où il vivait avec un tigre; il
+n'avait élevé et le caressait, mais toujours sur sa table tenait un
+pistolet armé.</p>
+
+<p>Julien ne s'abandonnait à l'excès de son bonheur que dans les instants
+où Mathilde ne pouvait en lire l'expression dans ses yeux. Il
+s'acquittait avec exactitude du devoir de lui dire de temps à autre
+quelque mot dur.</p>
+
+<p>Quand la douceur de Mathilde, qu'il observait avec étonnement, et
+l'excès de son dévouement étaient sur le point de lui ôter tout empire
+sur lui-même, il avait le courage de la quitter brusquement.</p>
+
+<p>Pour la première fois Mathilde aima.</p>
+
+<p>La vie, qui toujours pour elle s'était traînée à pas de tortue, volait
+maintenant.</p>
+
+<p>Comme il fallait cependant que l'orgueil se fît jour de quelque façon,
+elle voulait s'exposer avec témérité à tous les dangers que son amour
+pouvait lui faire courir.</p>
+
+<p>C'était Julien qui avait de la prudence, et c'était seulement quand il
+était question de danger qu'elle ne cédait pas à sa volonté; mais soumise
+et presque humble avec lui, elle n'en montrait que plus de hauteur
+envers tout ce qui dans la maison l'approchait, parents ou valets.</p>
+
+<p>Le soir au salon, au milieu de soixante personnes, elle appelait Julien
+pour lui parler en particulier et longtemps.</p>
+
+<p>Le petit Tanbeau s'établissant un jour à côté d'eux, elle le pria
+d'aller lui chercher dans la bibliothèque le volume de Smollett où se
+trouve la révolution de 1682; et comme il hésitait:</p>
+
+<p>&mdash;Que rien ne vous presse, ajouta-t-elle avec une expression
+d'insultante hauteur qui fut un baume pour l'âme de Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqué le regard de ce petit monstre? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Son oncle a dix ou douze ans de service dans ce salon, sans quoi je le
+ferais chasser à l'instant.</p>
+
+<p>Sa conduite envers MM. de Croisenois, de Luz, etc., parfaitement polie
+pour la forme, n'était guère moins provocante au fond. Mathilde se
+reprochait vivement toutes les confidences faites jadis à Julien, et
+d'autant plus qu'elle n'osait lui avouer qu'elle avait exagéré les
+marques d'intérêt presque tout à fait innocentes dont ces messieurs
+avaient été l'objet.</p>
+
+<p>Malgré les plus belles résolutions, sa fierté de femme l'empêchait tous
+les jours de dire à Julien:</p>
+
+<p>&mdash;C'est parce que je parlais à vous que je trouvais du plaisir à décrire
+la faiblesse que j'avais de ne pas retirer ma main, lorsque M. de
+Croisenois posant la sienne sur une table de marbre, venait à
+l'effleurer un peu.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, à peine un de ces messieurs lui parlait-il quelques
+instants, qu'elle se trouvait avoir une question à faire à Julien, et
+c'était un prétexte pour le retenir auprès d'elle.</p>
+
+<p>Elle se trouva enceinte et l'apprit avec joie à Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant douterez-vous de moi? N'est-ce pas une garantie? Je suis
+votre épouse à jamais.</p>
+
+<p>Cette annonce frappa Julien d'un étonnement profond. Il fut sur le point
+d'oublier le principe de sa conduite. Comment être volontairement froid
+et offensant envers cette pauvre jeune fille qui se perd pour moi?
+Avait-elle l'air un peu souffrant, même les jours où la sagesse faisait
+entendre sa voix terrible, il ne se trouvait plus le courage de lui
+adresser un de ces mots cruels si indispensables selon son expérience, à
+la durée de leur amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux écrire à mon père, lui dit un jour Mathilde; c'est plus qu'un
+père pour moi, c'est un ami: comme tel, je trouverais indigne de vous et
+de moi de chercher à le tromper, ne fût-ce qu'un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! qu'allez-vous faire? dit Julien effrayé.</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir, répondit-elle avec des yeux brillants de joie.</p>
+
+<p>Elle se trouvait plus magnanime que son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me chassera avec ignominie!</p>
+
+<p>&mdash;C'est son droit, il faut le respecter. Je vous donnerai le bras et
+nous sortirons par la porte cochère, en plein midi.</p>
+
+<p>Julien étonné la pria de différer d'une semaine.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, répondit-elle l'honneur parle, j'ai vu le devoir, il faut
+le suivre, et à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous ordonne de différer, dit enfin Julien. Votre honneur
+est à couvert, je suis votre époux. Notre état à tous les deux va être
+changé par cette démarche capitale. Je suis aussi dans mon droit. C'est
+aujourd'hui mardi; mardi prochain c'est le jour du duc de Retz, le soir,
+quand M. de La Mole rentrera, le portier lui remettra la lettre
+fatale... Il ne pense qu'à vous faire duchesse, j'en suis certain, jugez
+de son malheur!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous dire: jugez de sa vengeance?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis avoir pitié de mon bienfaiteur, être navré de lui nuire; mais
+je ne crains et ne craindrai jamais personne.</p>
+
+<p>Mathilde se soumit. Depuis qu'elle avait annoncé son nouvel état à
+Julien, c'était la première fois qu'il lui parlait avec autorité; jamais
+il ne l'avait tant aimée. C'était avec bonheur que la partie tendre de
+son âme saisissait le prétexte de l'état où se trouvait Mathilde pour se
+dispenser de lui adresser des mots cruels. L'aveu à M. de La Mole
+l'agita profondément. Allait-il être séparé de Mathilde? et avec quelque
+douleur qu'elle le vît partir, un mois après son départ, songerait-elle
+à lui?</p>
+
+<p>Il avait une horreur presque égale des justes reproches que le marquis
+pouvait lui adresser.</p>
+
+<p>Le soir, il avoua à Mathilde ce second sujet de chagrin, et ensuite,
+égaré par son amour, il fit l'aveu du premier.</p>
+
+<p>Elle changea de couleur.</p>
+
+<p>&mdash;Réellement, lui dit-elle, six mois passés loin de moi seraient un
+malheur pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Immense, le seul au monde que je voie avec terreur.</p>
+
+<p>Mathilde fut bien heureuse. Julien avait suivi son rôle avec tant
+d'application, qu'il était parvenu à lui faire penser qu'elle était
+celle des deux qui avait le plus d'amour.</p>
+
+<p>Le mardi fatal arriva bien vite. A minuit, en rentrant, le marquis
+trouva une lettre avec l'adresse qu'il fallait pour qu'il l'ouvrît
+lui-même, et seulement quand il serait sans témoins.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">«Mon père,</span></p>
+
+<p>»Tous les liens sociaux sont rompus entre nous, il ne reste plus que
+ceux de la nature. Après mon mari, vous êtes et serez toujours l'être
+qui me sera le plus cher. Mes yeux se remplissent de larmes, je songe à
+la peine que je vous cause; mais pour que ma honte ne soit pas publique,
+pour vous laisser le temps de délibérer et d'agir, je n'ai pu différer
+plus longtemps l'aveu que je vous dois. Si votre amitié, que je sais
+être extrême pour moi, veut m'accorder une petite pension, j'irai
+m'établir où vous voudrez, en Suisse par exemple, avec mon mari. Son nom
+est tellement obscur, que personne ne reconnaîtra votre fille dans M<sup>me</sup>
+Sorel, belle-fille d'un charpentier de Verrières. Voilà ce nom qui m''a
+fait tant de peine à écrire. Je redoute pour Julien votre colère, si
+juste en apparence. Je ne serai pas duchesse, mon père; mais je le
+savais en l'aimant car c'est moi qui l'ai aimé la première, c'est moi
+qui l'ai séduit. Je tiens de vous et de nos aïeux une âme trop élevée
+pour arrêter mon attention à ce qui est ou me semble vulgaire. C'est en
+vain que, dans le dessein de vous plaire, j'ai songé à M. de Croisenois.
+Pourquoi aviez-vous placé le vrai mérite sous mes yeux? vous me l'avez
+dit vous-même à mon retour d'Hyères: ce jeune Sorel est le seul être qui
+m'amuse; le pauvre garçon est aussi affligé que moi, s'il est possible,
+de la peine que vous fait cette lettre. Je ne puis empêcher que vous ne
+soyez irrité comme père; mais aimez-moi toujours comme ami.</p>
+
+<p>»Julien me respectait. S'il me parlait quelquefois, c'était uniquement à
+cause de sa profonde reconnaissance pour vous: car la hauteur naturelle
+de son caractère le porte à ne jamais répondre qu'officiellement à tout
+ce qui est tellement au-dessus de lui. Il a un sentiment vif et inné de
+la différence des positions sociales. C'est moi, je l'avoue, en
+rougissant, à mon meilleur ami, et jamais un tel aveu ne sera fait à un
+autre, c'est moi qui un jour au jardin lui ai serré le bras.</p>
+
+<p>»Après vingt-quatre heures, pourquoi seriez-vous irrité contre lui? Ma
+faute est irréparable. Si vous l'exigez, c'est par moi que passeront les
+assurances de son profond respect et de son désespoir de vous déplaire.
+Vous ne le verrez jamais, mais J'irai le rejoindre où il voudra. C'est
+son droit, c'est mon devoir, il est le père de mon enfant. Si votre
+bonté veut bien nous accorder six mille francs pour vivre, je les
+recevrai avec reconnaissance: sinon Julien compte s'établir à Besançon
+où il commencera le métier de maître de latin et de littérature. De
+quelque bas degré qu'il parte, j'ai la certitude qu'il s'élèvera. Avec
+lui, je ne crains pas l'obscurité. S'il y a révolution, je suis sûre
+pour lui d'un premier rôle. Pourriez-vous en dire autant d'aucun de ceux
+qui ont demandé ma main? Ils ont de belles terres! Je ne puis trouver
+dans cette seule circonstance une raison pour admirer. Mon Julien
+atteindrait une haute position même sous le régime actuel, s'il avait un
+million et la protection de mon père...»</p>
+
+<p>Mathilde, qui savait que le marquis était un homme tout de premier
+mouvement, avait écrit huit pages.</p>
+
+<p>Que faire? se disait Julien, en se promenant à minuit dans le jardin
+pendant que M. de La Mole lisait cette lettre, où est 1º mon devoir, 2º
+mon intérêt? Ce que je lui dois est immense: j'eusse été sans lui un
+coquin subalterne, et pas assez coquin pour n'être point haï et
+persécuté par les autres. Il m'a fait un homme du monde. Mes coquineries
+<i>nécessaires</i> seront 1º plus rares, 2º moins ignobles. Cela est plus que
+s'il m'eût donné un million. Je lui dois cette croix et l'apparence de
+services diplomatiques qui me tirent du pair.</p>
+
+<p>S'il tenait la plume pour prescrire ma conduite, qu'est-ce qu'il
+écrirait?...</p>
+
+<p>Julien fut brusquement interrompu par le vieux valet de chambre de M. de
+La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Le marquis vous demande à l'instant, vêtu ou non vêtu.</p>
+
+<p>Le valet ajouta à voix basse, en marchant à côté de Julien:</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis est hors de lui, prenez garde à vous.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIII-2" id="CHAPITRE_XXXIII-2"></a>CHAPITRE XXXIII<br /><br />
+L'ENFER DE LA FAIBLESSE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>En taillant ce diamant un lapidaire malhabile lui a ôté quelques-unes de
+ses plus vives étincelles. Au Moyen Âge, que dis-je? encore sous
+Richelieu, le Français avait la force de vouloir.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MIRABEAU.</small></span></p></div>
+
+<p>Julien trouva le marquis furieux: pour la première fois de sa vie,
+peut-être, ce seigneur fut de mauvais ton; il accabla Julien de toutes
+les injures qui lui vinrent à la bouche. Notre héros fut étonné,
+impatienté, mais sa reconnaissance n'en fut point ébranlée. Que de beaux
+projets depuis longtemps chéris au fond de sa pensée le pauvre homme voit
+crouler en un instant! Mais je lui dois de lui répondre, mon silence
+augmenterait sa colère. La réponse fut fournie par le rôle de Tartuffe.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je ne suis pas un ange</i>... Je vous ai bien servi, vous m'avez payé avec
+générosité... J'étais reconnaissant, mais j'ai vingt-deux ans... Dans
+cette maison, ma pensée n'était comprise que de vous et de cette
+personne aimable...</p>
+
+<p>&mdash;Monstre! s'écria le marquis. Aimable! aimable! Le jour où vous l'avez
+trouvée aimable, vous deviez fuir.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai tenté; alors, je vous demandai de partir pour le Languedoc.</p>
+
+<p>Las de se promener avec fureur, le marquis, dompté par la douleur, se
+jeta dans un fauteuil; Julien l'entendit se dire à demi-voix: Ce n'est
+point là un méchant homme.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le suis pas pour vous, s'écria Julien en tombant à ses
+genoux.</p>
+
+<p>Mais il eut une honte extrême de ce mouvement et se releva bien vite.</p>
+
+<p>Le marquis était réellement égaré. A la vue de ce mouvement, il
+recommença à l'accabler d'injures atroces et dignes d'un cocher de
+fiacre. La nouveauté de ces jurons était peut-être une distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ma fille s'appellera M<sup>me</sup> Sorel! quoi! ma fille ne sera pas
+duchesse! Toutes les fois que ces deux idées se présentaient aussi
+nettement, M. de La Mole était torturé et les mouvements de son âme
+n'étaient plus volontaires. Julien craignit d'être battu.</p>
+
+<p>Dans les intervalles lucides, et lorsque le marquis commençait à
+s'accoutumer à son malheur, il adressait à Julien des reproches assez
+raisonnables:</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait fuir, monsieur, lui disait-il... Votre devoir était de
+fuir... Vous êtes le dernier des hommes...</p>
+
+<p>Julien s'approcha de la table et écrivit:</p>
+
+<p>«<i>Depuis longtemps ta vie m'est insupportable, j'y mets un terme. Je prie
+monsieur le marquis d'agréer, avec l'expression d'une reconnaissance
+sans bornes, mes excuses de l'embarras que ma mort dans son hôtel peut
+causer.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;Que monsieur le marquis daigne parcourir ce papier... Tuez-moi, dit
+Julien, ou faites-moi tuer par votre valet de chambre. Il est une heure
+du matin, je vais me promener au jardin vers le mur du fond.</p>
+
+<p>&mdash;Allez à tous les diables, lui cria le marquis comme il s'en allait.</p>
+
+<p>Je comprends, pensa Julien; il ne serait pas fâché de me voir épargner
+la façon de ma mort à son valet de chambre... Qu'il me tue, à la bonne
+heure c'est une satisfaction que je lui offre... Mais, parbleu, j'aime
+la vie... Je me dois à mon fils.</p>
+
+<p>Cette idée qui, pour la première fois, paraissait aussi nettement à son
+imagination, l'occupa tout entier après les premières minutes de
+promenade données au sentiment du danger.</p>
+
+<p>Cet intérêt si nouveau en fit un être prudent. Il me faut des conseils
+pour me conduire avec cet homme fougueux... Il n'a aucune raison, il est
+capable de tout. Fouqué est trop éloigné, d'ailleurs il ne comprendrait
+pas les sentiments d'un c&oelig;ur tel que celui du marquis.</p>
+
+<p>Le comte Altamira... Suis-je sûr d'un silence éternel? Il ne faut pas
+que ma demande de conseils soit une action et complique ma position.
+Hélas! il ne me reste que le sombre abbé Pirard... Son esprit est
+rétréci par le jansénisme... Un coquin de jésuite connaîtrait le monde,
+et serait mieux mon fait... M. Pirard est capable de me battre, au seul
+énoncé du crime.</p>
+
+<p>Le génie de Tartuffe vint au secours de Julien: Eh bien j'irai me
+confesser à lui. Telle fut la dernière résolution qu'il prit au jardin,
+après s'être prononcé deux grandes heures. Il ne pensait plus qu'il
+pouvait être surpris par un coup de fusil; le sommeil le gagnait.</p>
+
+<p>Le lendemain, de très grand matin, Julien était à plusieurs lieues de
+Paris, frappant à la porte du sévère janséniste. Il trouva, à son grand
+étonnement, qu'il n'était point trop surpris de sa confidence.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peut-être des reproches à me faire, se disait l'abbé plus
+soucieux qu'irrité. J'avais cru deviner cet amour... Mon amitié pour
+vous, petit malheureux, m'a empêché d'avertir le père...</p>
+
+<p>&mdash;Que va-t-il faire? lui dit vivement Julien.</p>
+
+<p>(Il aimait l'abbé en ce moment, et une scène lui eût été fort pénible.)</p>
+
+<p>&mdash;Je vois trois partis, continua Julien: 1º M. de La Mole peut me faire
+donner la mort, et il raconta la lettre de suicide qu'il avait laissée
+au marquis. 2º Me faire tirer au blanc par le comte Norbert, qui me
+demanderait un duel.</p>
+
+<p>&mdash;Vous accepteriez? dit l'abbé furieux, et se levant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me laissez pas achever. Certainement je ne tirerai jamais sur
+le fils de mon bienfaiteur.</p>
+
+<p>3º Il peut m'éloigner. S'il me dit: Allez à Edimbourg, à New York,
+j'obéirai. Alors on peut cacher la position de M<sup>lle</sup> de La Mole; mais je
+ne souffrirai point qu'on supprime mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera là, n'en doutez point, la première idée de cet homme
+corrompu...</p>
+
+<p>A Paris, Mathilde était au désespoir. Elle avait vu son père vers les
+sept heures. Il lui avait montré la lettre de Julien, elle tremblait
+qu'il n'eût trouvé noble de mettre fin à sa vie: Et sans ma
+permission? se disait-elle avec une douleur qui était de la colère.</p>
+
+<p>&mdash;S'il est mort, je mourrai, dit-elle à son père. C'est vous qui serez
+cause de sa mort... Vous vous en réjouirez peut-être... Mais je le jure
+à ses mânes, d'abord je prendrai le deuil, et serai publiquement <i>M<sup>me</sup>
+veuve Sorel</i>; j'enverrai mes billets de faire-part, comptez là-dessus...
+Vous ne me trouverez ni pusillanime ni lâche.</p>
+
+<p>Son amour allait jusqu'à la folie. A son tour, M. de La Mole fut
+interdit.</p>
+
+<p>Il commença à voir les événements avec quelque raison. Au déjeuner,
+Mathilde ne parut point. Le marquis fut délivré d'un poids immense et
+surtout flatté, quand il s'aperçut qu'elle n'avait rien dit à sa mère.</p>
+
+<p>Vers les midi Julien arriva. On entendit le pas du cheval retentir dans
+la cour. Julien descendit. Mathilde le fit appeler, et se jeta dans ses
+bras presque à la vue de sa femme de chambre. Julien ne fut pas très
+reconnaissant de ce transport, il sortait fort diplomate et fort
+calculateur de sa longue conférence avec l'abbé Pirard. Son imagination
+était éteinte par le calcul des possibles. Mathilde, les larmes aux
+yeux, lui apprit qu'elle avait vu sa lettre de suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père peut se raviser; faites-moi le plaisir de partir à l'instant
+même pour Villequier. Remontez à cheval, sortez de l'hôtel avant qu'on
+ne se lève de table.</p>
+
+<p>Comme Julien ne quittait point l'air étonné et froid elle eut un accès
+de larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi conduire nos affaires, s'écria-t-elle avec transport, et en
+le serrant dans ses bras. Tu sais bien que ce n'est pas volontairement
+que je me sépare de toi. Ecris sous le couvert de ma femme de chambre,
+que l'adresse soit d'une main étrangère, moi je t'écrirai des volumes.
+Adieu! fuis.</p>
+
+<p>Ce dernier mot blessa Julien, il obéit cependant. Il est fatal,
+pensait-il, que, même dans leurs meilleurs moments, ces gens-là trouvent
+le secret de me choquer.</p>
+
+<p>Mathilde résista avec fermeté à tous les projets prudents de son père.
+Elle ne voulut jamais établir la négociation sur d'autres bases que
+celles-ci: Elle serait M<sup>me</sup> Sorel, et vivrait pauvrement avec son mari en
+Suisse, ou chez son père à Paris. Elle repoussait bien loin la
+proposition d'un accouchement clandestin.</p>
+
+<p>&mdash;Alors commencerait pour moi la possibilité de la calomnie et du
+déshonneur. Deux mois après le mariage, j'irai voyager avec mon mari, et
+il nous sera facile de supposer que mon fils est né à une époque
+convenable.</p>
+
+<p>D'abord accueillie par des transports de colère, cette fermeté finit par
+donner des doutes au marquis.</p>
+
+<p>Dans un moment d'attendrissement:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il à sa fille voilà une inscription de dix mille livres de
+rente, envoie-la à ton Julien, et qu'il me mette bien vite dans
+l'impossibilité de la reprendre.</p>
+
+<p>Pour <i>obéir</i> à Mathilde, dont il connaissait l'amour pour le commandement
+Julien avait fait quarante lieues inutiles: il était à Villequier,
+réglant les comptes des fermiers; ce bienfait du marquis fut l'occasion
+de son retour. Il alla demander asile à l'abbé Pirard, qui, pendant son
+absence, était devenu l'allié le plus utile de Mathilde. Toutes les fois
+qu'il était interrogé par le marquis, il lui prouvait que tout autre
+parti que le mariage public serait un crime aux yeux de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Et par bonheur, ajoutait l'abbé, la sagesse du monde est ici d'accord
+avec la religion. Pourrait-on compter un instant, avec le caractère
+fougueux de M<sup>lle</sup> de La Mole, sur le secret qu'elle ne se serait pas
+imposé à elle-même? Si l'on n'admet pas la marche franche d'un mariage
+public la société s'occupera beaucoup plus longtemps de cette
+mésalliance étrange. Il faut tout dire en une fois, sans apparence ni
+réalité du moindre mystère.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, dit le marquis pensif. Dans ce système, parler de ce
+mariage après trois jours, devient un rabâchage d'homme qui n'a pas
+d'idées. Il faudrait profiter de quelque grande mesure anti-jacobine du
+gouvernement et se glisser incognito à la suite.</p>
+
+<p>Deux ou trois amis de M. de La Mole pensaient comme l'abbé Pirard. Le
+grand obstacle, à leurs yeux, était le caractère décidé de Mathilde.
+Mais après tant de beaux raisonnements, l'âme du marquis ne pouvait
+s'accoutumer à renoncer à l'espoir du tabouret pour sa fille.</p>
+
+<p>Sa mémoire et son imagination étaient nourries des roueries et des
+faussetés de tous genres qui étaient encore possibles dans sa jeunesse.
+Céder à la nécessité, avoir peur de la loi lui semblait chose absurde et
+déshonorante pour un homme de son rang. Il payait cher maintenant ces
+rêveries enchanteresses qu'il se permettait depuis dix ans sur l'avenir
+de cette fille chérie.</p>
+
+<p>Qui l'eût pu prévoir? se disait-il. Une fille d'un caractère si altier,
+d'un génie si élevé, plus fière que moi du nom qu'elle porte! dont la
+main m'était demandée d'avance par tout ce qu'il y a de plus illustre en
+France!</p>
+
+<p>Il faut renoncer à toute prudence. Ce siècle est fait pour tout
+confondre! nous marchons vers le chaos.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIV-2" id="CHAPITRE_XXXIV-2"></a>CHAPITRE XXXIV<br /><br />
+UN HOMME D'ESPRIT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le préfet cheminant sur son cheval se disait: Pourquoi ne serais-je pas
+ministre, président du conseil, duc? Voici comment je ferais la
+guerre... Par ce moyen je jetterais les novateurs dans les fers...
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>LE GLOBE</small></span></p></div>
+
+<p>Aucun argument ne vaut pour détruire l'empire de dix années de rêveries
+agréables. Le marquis ne trouvait pas raisonnable de se fâcher, mais ne
+pouvait se résoudre à pardonner. Si ce Julien pouvait mourir par
+accident! se disait-il quelquefois. C'est ainsi que cette imagination
+attristée trouvait quelque soulagement à poursuivre les chimères les
+plus absurdes. Elles paralysaient l'influence des sages raisonnements de
+l'abbé Pirard. Un mois se passa ainsi sans que le négociation fît un
+pas.</p>
+
+<p>Dans cette affaire de famille, comme dans celles de la politique, le
+marquis avait des aperçus brillants dont il s'enthousiasmait pendant
+trois jours. Alors, un plan de conduite ne lui plaisait pas parce qu'il
+était étayé par de bons raisonnements; mais les raisonnements ne
+trouvaient grâce à ses yeux qu'autant qu'ils appuyaient son plan favori.
+Pendant trois jours, il travaillait avec toute l'ardeur et
+l'enthousiasme d'un poète, à amener les choses à une certaine position;
+le lendemain, il n'y songeait plus.</p>
+
+<p>D'abord Julien fut déconcerté des lenteurs du marquis; mais, après
+quelques semaines, il commença à deviner que M. de La Mole n'avait, dans
+cette affaire, aucun plan arrêté.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de La Mole et toute la maison croyaient que Julien voyageait en
+province pour l'administration des terres, il était caché au presbytère
+de l'abbé Pirard, et voyait Mathilde presque tous les jours; elle,
+chaque matin, allait passer une heure avec son père, mais quelquefois
+ils étaient des semaines entières sans parler de l'affaire qui occupait
+toutes leurs pensées.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas savoir où est cet homme, lui dit un jour le marquis;
+envoyez-lui cette lettre. Mathilde lut:</p>
+
+<p>«Les terres de Languedoc rendent 20.600 fr. Je donne 10.600 fr. à ma
+fille, et 10.000 fr. à M. Julien Sorel. Je donne les terres mêmes, bien
+entendu. Dites au notaire de dresser deux actes de donation séparés, et
+de me les apporter demain; après quoi, plus de relations entre nous. Ah!
+Monsieur, devais-je m'attendre à tout ceci?</p>
+
+<p class="r">
+»<i>Le marquis de</i> L<small>A</small> M<small>OLE.</small>»<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie beaucoup, dit Mathilde gaiement. Nous allons nous
+fixer au château d'Aiguillon, entre Agen et Marmande. On dit que c'est
+un pays aussi beau que l'Italie.</p>
+
+<p>Cette donation surprit extrêmement Julien. Il n'était plus l'homme
+sévère et froid que nous avons connu. La destinée de son fils absorbait
+d'avance toutes ses pensées. Cette fortune imprévue et assez
+considérable pour un homme si pauvre en fit un ambitieux. Il se voyait,
+à sa femme ou à lui 36.000 livres de rente. Pour Mathilde, tous ses
+sentiments étaient absorbés dans son adoration pour son mari, car c'est
+ainsi que son orgueil appelait toujours Julien. Sa grande, son unique
+ambition était de faire reconnaître son mariage. Elle passait sa vie à
+s'exagérer la haute prudence qu'elle avait montrée en liant son sort à
+celui d'un homme supérieur. Le mérite personnel était à la mode dans sa
+tête.</p>
+
+<p>L'absence presque continue, la multiplicité des affaires, le peu de
+temps que l'on avait pour parler d'amour, vinrent compléter le bon effet
+de la sage politique autrefois inventée par Julien.</p>
+
+<p>Mathilde finit par s'impatienter de voir si peu l'homme qu'elle était
+parvenue à aimer réellement.</p>
+
+<p>Dans un moment d'humeur, elle écrivit à son père, et commença sa lettre
+comme Othello:</p>
+
+<p>Que j'aie préféré Julien aux agréments que la société offrait à la
+fille de M. le marquis de La Mole, mon choix le prouve assez. Ces
+plaisirs de considération et de petite vanité sont nuls pour moi. Voici
+bientôt six semaines que je vis séparée de mon mari. C'est assez pour
+vous témoigner mon respect. Avant jeudi prochain, je quitterai la maison
+paternelle. Vos bienfaits nous ont enrichis. Personne ne connaît mon
+secret, que le respectable abbé Pirard. J'irai chez lui, il nous
+mariera, et une heure après la cérémonie, nous serons en route pour le
+Languedoc, et ne reparaîtrons jamais à Paris que d'après vos ordres.
+Mais ce qui me perce le c&oelig;ur, c'est que tout ceci va faire anecdote
+piquante contre moi, contre vous. Les épigrammes d'un public sot ne
+peuvent-elles pas obliger notre excellent Norbert à chercher querelle à
+Julien? Dans cette circonstance, je le connais, je n'aurais aucun empire
+sur lui. Nous trouverions dans son âme du plébéien révolté. Je vous en
+conjure à genoux, ô mon père! venez assister à mon mariage, dans
+l'église de M. Pirard, jeudi prochain. Le piquant de l'anecdote maligne
+sera adouci, et la vie de votre fils unique, celle de mon mari seront
+assurées, etc., etc.</p>
+
+<p>L'âme du marquis fut jetée par cette lettre dans un étrange embarras. Il
+fallait donc à la fin prendre un parti. Toutes les petites habitudes,
+tous les amis vulgaires avaient perdu leur influence.</p>
+
+<p>Dans cette étrange circonstance, les grands traits du caractère,
+imprimés par les événements de la jeunesse, reprirent tout leur empire.
+Les malheurs de l'émigration en avaient fait un homme à imagination.
+Après avoir joui pendant deux ans d'une fortune immense et de toutes les
+distinctions de la cour, 1790 l'avait jeté dans les affreuses misères
+des émigrés. Cette dure école avait changé une âme de vingt-deux ans. Au
+fond, il était campé au milieu de ses richesses actuelles, plus qu'il
+n'en était dominé. Mais cette même imagination qui avait préservé son
+âme de la gangrène de l'or, l'avait jeté en proie à une folle passion
+pour voir sa tille décorée d'un beau titre. Pendant les six semaines qui
+venaient de s'écouler, tantôt poussé par un caprice, le marquis avait
+voulu enrichir Julien, la pauvreté lui semblait ignoble, déshonorante
+pour lui M. de La Mole, impossible chez l'époux de sa fille; il jetait
+l'argent. Le lendemain, son imagination prenant un autre cours, il lui
+semblait que Julien allait entendre le langage muet de cette générosité
+d'argent, changer de nom, s'exiler en Amérique, écrire à Mathilde qu'il
+était mort pour elle... M. de La Mole supposait cette lettre écrite, il
+suivait son effet sur le caractère de sa fille...</p>
+
+<p>Le jour où il fut tiré de ces songes si jeunes par la lettre réelle de
+Mathilde après avoir pensé longtemps à tuer Julien ou à le faire
+disparaître, il rêvait à lui bâtir une brillante fortune. Il lui faisait
+prendre le nom d'une de ses terres, et pourquoi ne lui ferait-il pas
+passer sa pairie? M. le duc de Chaulnes, son beau-père, lui avait parlé
+plusieurs fois, depuis que son fils unique avait été tué en Espagne, du
+désir de transmettre son titre à Norbert...</p>
+
+<p>L'on ne peut refuser à Julien une singulière aptitude aux affaires, de
+la hardiesse, peut-être même du brillant se disait le marquis... mais au
+fond de ce caractère, je trouve quelque chose d'effrayant. C'est
+l'impression qu'il produit sur tout le monde. Donc il y a là quelque
+chose de réel (plus ce point réel était difficile à saisir, plus il
+effrayait l'âme imaginative du vieux marquis).</p>
+
+<p>Ma fille me le disait fort adroitement l'autre jour (dans une lettre
+supprimée): Julien ne s'est affilié à aucun salon, à aucune coterie. Il
+ne s'est ménagé aucun appui contre moi, pas la plus petite ressource si
+je l'abandonne... Mais est-ce là ignorance de l'état actuel de la
+société?... Deux ou trois fois je lui ai dit: Il n'y a de candidature
+réelle et profitable, que celle des salons...</p>
+
+<p>Non, il n'a pas le génie adroit et cauteleux d'un procureur qui ne perd
+ni une minute ni une opportunité... Ce n'est point un caractère à la
+Louis XI. D'un autre côté, je lui vois les maximes les plus
+antigénéreuses... Je m'y perds... Se répéterait-il ces maximes, pour
+servir de <i>digue</i> à ses passions?</p>
+
+<p>Du reste, une chose surnage: il est impatient du mépris, je le tiens
+par là.</p>
+
+<p>Il n'a pas la religion de la haute naissance, il est vrai, il ne nous
+respecte pas d'instinct... C'est un tort, mais enfin, l'âme d'un
+séminariste devrait n'être impatiente que du manque de jouissance et
+d'argent. Lui, bien différent, ne peut supporter le mépris à aucun
+prix.</p>
+
+<p>Pressé par la lettre de sa fille, M. de La Mole vit la nécessité de se
+décider: Enfin, voici la grande question: l'audace de Julien est-elle
+allée jusqu'à entreprendre de faire la cour à ma fille, parce qu'il sait
+que je l'aime avant tout, et que j'ai cent mille écus de rente?</p>
+
+<p>Mathilde proteste du contraire... Non, mon Julien, voilà un point sur
+lequel je ne veux pas me laisser faire illusion.</p>
+
+<p>Y a-t-il eu amour véritable, imprévu? ou bien désir vulgaire de
+s'élever à une belle position? Mathilde est clairvoyante, elle a senti
+d'abord que ce soupçon peut le perdre auprès de moi, de là cet aveu:
+c'est elle qui s'est avisée de l'aimer la première...</p>
+
+<p>Une fille d'un caractère si altier se serait oubliée jusqu'à faire des
+avances matérielles!... Lui serrer le bras au jardin, un soir, quelle
+horreur! comme si elle n'avait pas eu cent moyens moins indécents de lui
+faire connaître qu'elle le distinguait.</p>
+
+<p>Qui s'excuse s'accuse; je me défie de Mathilde... Ce jour-là, les
+raisonnements du marquis étaient plus concluants qu'à l'ordinaire.
+Cependant l'habitude l'emporta il résolut de gagner du temps et d'écrire
+à sa fille. Car on s'écrivait d'un côté de l'hôtel à l'autre; M. de La
+Mole n'osait discuter avec Mathilde et lui tenir tête. Il avait peur de
+tout finir par une concession subite.</p>
+
+<p>
+LETTRE<br />
+</p>
+
+<p>«Gardez-vous de faire de nouvelles folies voici un brevet de lieutenant
+de hussards, pour M. le chevalier Julien Sorel de La Vernaye. Vous voyez
+ce que je fais pour lui. Ne me contrariez pas, ne m'interrogez pas.
+Qu'il parte dans vingt-quatre heures, pour se faire recevoir à
+Strasbourg, où est son régiment. Voici un mandat sur mon banquier; qu'on
+m'obéisse.»</p>
+
+<p class="top5">L'amour et la joie de Mathilde n'eurent plus de bornes; elle voulut
+profiter de la victoire, et répondit à l'instant:</p>
+
+<p class="top5">«M. de La Vernaye serait à vos pieds, éperdu de reconnaissance, s'il
+savait tout ce que vous daignez faire pour lui. Mais au milieu de cette
+générosité, mon père m'a oubliée, l'honneur de votre fille est en
+danger. Une indiscrétion peut faire une tache éternelle et que vingt
+mille écus de rente ne répareraient pas. Je n'enverrai le brevet à M. de
+La Vernaye que si vous me donnez votre parole que, dans le courant du
+mois prochain, mon mariage sera célébré en public, à Villequier. Bientôt
+après cette époque, que je vous supplie de ne pas outrepasser, votre
+fille ne pourra paraître en public qu'avec le nom de M<sup>me</sup> de La Vernaye.
+Que je vous remercie, cher papa, de m'avoir sauvée de ce nom de Sorel,
+etc., etc.»</p>
+
+<p class="top5">Le réponse fut imprévue.</p>
+
+<p class="top5">«Obéissez, ou je me rétracte de tout. Tremblez, jeune imprudente. Je ne
+sais pas encore ce que c'est que votre Julien, et vous-même vous le
+savez moins que moi. Qu'il parte pour Strasbourg, et songe à marcher
+droit. Je ferai connaître mes volontés d'ici à quinze jours.»</p>
+
+<p class="top5">Cette réponse si ferme étonna Mathilde. <i>Je ne connais pas Julien</i>; ce mot
+la jeta dans une rêverie, qui bientôt finit par les suppositions les
+plus enchanteresses; mais elle les croyait la vérité. L'esprit de mon
+Julien n'a pas revêtu le petit <i>uniforme</i> mesquin des salons, et mon père
+ne croit pas à sa supériorité, précisément à cause de ce qui la
+prouve...</p>
+
+<p>Toutefois, si je n'obéis pas à cette velléité de caractère, je vois la
+possibilité d'une scène publique; un éclat abaisse ma position dans le
+monde, et peut me rendre moins aimable aux yeux de Julien. Après
+l'éclat... pauvreté pour dix ans; et la folie de choisir un mari à cause
+de son mérite ne peut se sauver du ridicule que par la plus brillante
+opulence. Si je vis loin de mon père, à son âge, il peut m'oublier...
+Norbert épousera une femme aimable adroite: le vieux Louis XIV fut
+séduit par la duchesse de Bourgogne...</p>
+
+<p>Elle se décida à obéir, mais se garda de communiquer la lettre de son
+père à Julien, ce caractère farouche eût pu être porté à quelque folie.</p>
+
+<p>Le soir, lorsqu'elle apprit à Julien qu'il était lieutenant de hussards,
+sa joie fut sans bornes. On peut se la figurer par l'ambition de toute
+sa vie, et par la passion qu'il avait maintenant pour son fils. Le
+changement de nom le frappait d'étonnement.</p>
+
+<p>Après tout, pensait-il, mon roman est fini, et à moi seul tout le
+mérite. J'ai su me faire aimer de ce monstre d'orgueil, ajoutait-il en
+regardant Mathilde; son père ne peut vivre sans elle, et elle sans moi.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXV-2" id="CHAPITRE_XXXV-2"></a>CHAPITRE XXXV<br /><br />
+UN ORAGE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Mon Dieu, donnez-moi la médiocrité!
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>MIRABEAU.</small></span></p></div>
+
+<p>Son âme était absorbée, il ne répondait qu'à demi à la vive tendresse
+qu'elle lui témoignait. Il restait silencieux et sombre. Jamais il
+n'avait paru si grand, si adorable aux yeux de Mathilde. Elle redoutait
+quelque subtilité de son orgueil qui viendrait déranger toute la
+position.</p>
+
+<p>Presque tous les matins, elle voyait l'abbé Pirard arriver à l'hôtel.
+Par lui, Julien ne pouvait-il pas avoir pénétré quelque chose des
+intentions de son père? Le marquis lui-même, dans un moment de caprice,
+ne pouvait-il pas lui avoir écrit? Après un aussi grand bonheur comment
+expliquer l'air sévère de Julien? Elle n'osa l'interroger.</p>
+
+<p>Elle n'osa! elle, Mathilde! Il y eut, dès ce moment, dans son sentiment
+pour Julien, du vague, de l'imprévu, presque de la terreur. Cette âme
+sèche sentit de la passion tout ce qui en est possible dans un être
+élevé au milieu de cet excès de civilisation que Paris admire.</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin, Julien était au presbytère de l'abbé
+Pirard. Des chevaux de poste arrivaient dans la cour avec une chaise
+délabrée, louée à la poste voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Un tel équipage n'est plus de saison, lui dit le sévère abbé d'un air
+rechigné. Voici vingt mille francs, dont M. de La Mole vous fait cadeau;
+il vous engage à les dépenser dans l'année, mais en tâchant de vous
+donner le moins de ridicules possibles. (Dans une somme aussi forte,
+jetée à un jeune homme, le prêtre ne voyait qu'une occasion de pécher.)</p>
+
+<p>Le marquis ajoute: M. Julien de La Vernaye aura reçu cet argent de son
+père, qu'il est inutile de désigner autrement. M. de La Vernaye jugera
+peut-être convenable de faire un cadeau à M. Sorel, charpentier à
+Verrières, qui soigna son enfance... Je pourrai me charger de cette
+partie de la commission, ajouta l'abbé; j'ai enfin déterminé M. de La
+Mole à transiger avec cet abbé de Frilair, si jésuite. Son crédit est
+décidément trop fort pour le nôtre. La reconnaissance implicite de votre
+haute naissance par cet homme qui gouverne Besançon, sera une des
+conditions tacites de l'arrangement.</p>
+
+<p>Julien ne fut plus maître de son transport, il embrassa l'abbé, il se
+voyait reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! dit M. Pirard en le repoussant, que veut dire cette vanité
+mondaine?... Quant à Sorel et à ses fils, je leur offrirai, en mon nom,
+une pension annuelle, de cinq cents francs, qui leur sera payée à
+chacun, tant que je serai content d'eux.</p>
+
+<p>Julien était déjà froid et hautain. Il remercia, mais en termes très
+vagues et n'engageant à rien. Serait-il bien possible, se disait-il que
+je fusse le fils naturel de quelque grand seigneur exilé dans nos
+montagnes par le terrible Napoléon? A chaque instant, cette idée lui
+semblait moins improbable... Ma haine pour mon père serait une preuve...
+Je ne serais plus un monstre!</p>
+
+<p>Peu de jours après ce monologue, le quinzième régiment de hussards, l'un
+des plus brillants de l'armée, était en bataille sur la place d'armes de
+Strasbourg. M. le chevalier de La Vernaye montait le plus beau cheval de
+l'Alsace, qui lui avait coûté six mille francs. Il était reçu
+lieutenant, sans avoir jamais été sous-lieutenant que sur les contrôles
+d'un régiment dont jamais il n'avait ouï parler.</p>
+
+<p>Son air impassible, ses yeux sévères et presque méchants, sa pâleur, son
+inaltérable sang-froid commencèrent sa réputation dès le premier jour.
+Peu après, sa politesse parfaite et pleine de mesure, son adresse au
+pistolet et aux armes, qu'il fit connaître sans trop d'affectation,
+éloignèrent l'idée de plaisanter à haute voix sur son compte. Après cinq
+ou six jours d'hésitation, l'opinion publique du régiment se déclara en
+sa faveur. Il y a tout dans ce jeune homme, disaient les vieux officiers
+goguenards, excepté de la jeunesse.</p>
+
+<p>De Strasbourg, Julien écrivit à M. Chélan, l'ancien curé de Verrières,
+qui touchait maintenant aux bornes de l'extrême vieillesse.</p>
+
+<p class="top5">«Vous aurez appris avec une joie, dont je ne doute pas les événements
+qui ont porté ma famille à m'enrichir. Voici cinq cents francs que je
+vous prie de distribuer sans bruit, ni mention aucune de mon nom, aux
+malheureux, pauvres maintenant comme je le fus autrefois, et que sans
+doute vous secourez comme autrefois vous m'avez secouru.»</p>
+
+<p class="top5">Julien était ivre d'ambition et non pas de vanité toutefois il donnait
+une grande part de son attention à l'apparence extérieure. Ses chevaux,
+ses uniformes, les livrées de ses gens étaient tenus avec une correction
+qui aurait fait honneur à la ponctualité d'un grand seigneur anglais. A
+peine lieutenant, par faveur et depuis deux jours, il calculait déjà
+que, pour commander en chef à trente ans, au plus tard, comme tous les
+grands généraux il fallait à vingt-trois être plus que lieutenant. Il né
+pensait qu'à la gloire et à son fils.</p>
+
+<p>Ce fut au milieu des transports de l'ambition la plus effrénée qu'il fut
+surpris par un jeune valet de pied de l'hôtel de La Mole, qui arrivait
+en courrier.</p>
+
+<p class="top5">«Tout est perdu, lui écrivait Mathilde, accourez le plus vite possible,
+sacrifiez tout, désertez s'il le faut. A peine arrivé, attendez-moi dans
+un fiacre, près la petite porte du jardin, au nº... de la rue... J'irai
+vous parler, peut-être pourrai-je vous introduire dans le jardin. Tout
+est perdu, et je le crains, sans ressource; comptez sur moi, vous me
+trouverez dévouée et ferme dans l'adversité. Je vous aime.»</p>
+
+<p class="top5">En quelques minutes, Julien obtint une permission du colonel, et partit
+de Strasbourg à franc étrier; mais l'affreuse inquiétude qui le dévorait
+ne lui permit pas de continuer cette façon de voyager au-delà de Metz.
+Il se jeta dans une chaise de poste; et ce fut avec une rapidité presque
+incroyable qu'il arriva au lieu indiqué, près la petite porte du jardin
+de l'hôtel de La Mole. Cette porte s'ouvrit, et à l'instant Mathilde,
+oubliant tout respect humain, se précipita dans ses bras. Heureusement
+il n'était que cinq heures du matin, et la rue était encore déserte.</p>
+
+<p>&mdash;Tout est perdu; mon père, craignant mes larmes, est parti dans la nuit
+de jeudi. Pour où? personne ne le sait. Voici sa lettre, lisez. Et elle
+monta dans le fiacre avec Julien.</p>
+
+<p class="top5">«Je pouvais tout pardonner, excepté le projet de vous séduire parce que
+vous êtes riche. Voilà, malheureuse fille, l'affreuse vérité. Je vous
+donne ma parole d'honneur que je ne consentirai jamais à un mariage avec
+cet homme. Je lui assure dix mille livres de rente s'il veut vivre au
+loin, hors des frontières de France, ou mieux encore en Amérique. Lisez
+la lettre que je reçois en réponse aux renseignements que j'avais
+demandés. L'impudent m'avait engagé lui-même à écrire à M<sup>me</sup> de Rênal.
+Jamais je ne lirai une ligne de vous relative à cet homme. Je prends en
+horreur Paris et vous. Je vous engage à recouvrir du plus grand secret
+ce qui doit arriver. Renoncez franchement à un homme vil, et vous
+retrouverez un père.»</p>
+
+<p class="top5">&mdash;Où est la lettre de M<sup>me</sup> de Rênal? dit froidement Julien.</p>
+
+<p>&mdash;La voici. Je n'ai voulu te la montrer qu'après que tu aurais été
+préparé.</p>
+
+<p class="c">LETTRE</p>
+
+<p>«Ce que je dois à la cause sacrée de la religion et de la morale
+m'oblige, monsieur, à la démarche pénible que je viens accomplir auprès
+de vous; une règle qui ne peut faillir m'ordonne de nuire en ce moment à
+mon prochain, mais afin d'éviter un plus grand scandale. La douleur que
+j'éprouve doit être surmontée par le sentiment du devoir. Il n'est que
+trop vrai, monsieur, la conduite de la personne au sujet de laquelle
+vous me demandez toute la vérité, a pu sembler inexplicable ou même
+honnête. On a pu croire convenable de cacher ou de déguiser une partie
+de la réalité, la prudence le voulait aussi bien que la religion. Mais
+cette conduite que vous désirez connaître, a été dans le fait
+extrêmement condamnable et plus que je ne puis le dire. Pauvre et avide,
+c'est à l'aide de l'hypocrisie la plus consommée, et par la séduction
+d'une femme faible et malheureuse, que cet homme a cherché à se faire un
+état et à devenir quelque chose. C'est une partie de mon pénible devoir
+d'ajouter que je suis obligée de croire que M. J... n'a aucun principe
+de religion. En conscience, je suis contrainte de penser qu'un de ses
+moyens pour réussir dans une maison est de chercher à séduire la femme
+qui a le principal crédit. Couvert par une apparence de désintéressement
+et par des phrases de roman, son grand et unique objet est de parvenir à
+disposer du maître de la maison et de sa fortune. Il laisse après lui le
+malheur et des regrets éternels», etc., etc., etc.»</p>
+
+<p>Cette lettre, extrêmement longue et à demi effacée par des larmes était
+bien de la main de M<sup>me</sup> de Rênal elle était même écrite avec plus de soin
+qu'à l'ordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis blâmer M. de La Mole, dit Julien après l'avoir finie; il
+est juste et prudent. Quel père voudrait donner sa fille chérie à un tel
+homme! Adieu!</p>
+
+<p>Julien sauta à bas du fiacre et courut à sa chaise de poste arrêtée au
+bout de la rue. Mathilde, qu'il semblait avoir oubliée, fit quelques pas
+pour le suivre; mais les regards des marchands qui s'avançaient sur la
+porte de leurs boutiques, et desquels elle était connue, la forcèrent à
+rentrer précipitamment au jardin.</p>
+
+<p>Julien était parti pour Verrières. Dans cette route rapide, il ne put
+écrire à Mathilde comme il en avait le projet, sa main ne formait sur le
+papier que des traits illisibles.</p>
+
+<p>Il arriva à Verrières un dimanche matin. Il entra chez l'armurier du
+pays qui l'accabla de compliments sur sa récente fortune. C'était la
+nouvelle du pays.</p>
+
+<p>Julien eut beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il voulait une
+paire de pistolets. L'armurier sur sa demande chargea les pistolets.</p>
+
+<p>Les <i>trois coups</i> sonnaient; c'est un signal bien connu dans les villages
+de France, et qui, après les diverses sonneries de la matinée, annonce
+le commencement immédiat de la messe.</p>
+
+<p>Julien entra dans l'église neuve de Verrières. Toutes les fenêtres
+hautes de l'édifice étaient voilées avec des rideaux cramoisis. Julien
+se trouva à quelques pas derrière le banc de M<sup>me</sup> de Rênal. Il lui sembla
+qu'elle priait avec ferveur. La vue de cette femme qui l'avait tant aimé
+fit trembler le bras de Julien d'une telle façon, qu'il ne put d'abord
+exécuter son dessein. Je ne le puis, se disait-il à lui-même;
+physiquement, je ne le puis.</p>
+
+<p>En ce moment, le jeune clerc qui servait la messe sonna pour
+l'<i>élévation</i>. M<sup>me</sup> de Rênal baissa la tête qui un instant se trouva
+presque entièrement cachée par les plis de son châle. Julien ne la
+reconnaissait plus aussi bien; il tira sur elle un coup de pistolet et
+la manqua; il tira un second coup, elle tomba.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVI-2" id="CHAPITRE_XXXVI-2"></a>CHAPITRE XXXVI<br /><br />
+DÉTAILS TRISTES</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Ne vous attendez point de ma part à de la faiblesse. Je me suis vengé.
+J'ai mérité la mort et me voici. Priez pour mon âme.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SCHILLER</small></span></p></div>
+
+<p>Julien resta immobile, il ne voyait plus. Quand il revint un peu à lui,
+il aperçut tous les fidèles qui s'enfuyaient de l'église; le prêtre
+avait quitté l'autel. Julien se mit à suivre d'un pas assez lent
+quelques femmes qui s'en allaient en criant. Une femme, qui voulait fuir
+plus vite que les autres, le poussa rudement, il tomba. Ses pieds
+s'étaient embarrassés dans une chaise renversée par la foule; en se
+relevant, il se sentit le cou serré; c'était un gendarme en grande tenue
+qui l'arrêtait. Machinalement Julien voulut avoir recours à ses petits
+pistolets; mais un second gendarme s'emparait de ses bras.</p>
+
+<p>Il fut conduit à la prison. On entra dans une chambre, on lui mit les
+fers aux mains, on le laissa seul, la porte se ferma sur lui à double
+tour; tout cela fut exécuté très vite, et il y fut insensible.</p>
+
+<p>Ma foi, tout est fini, dit-il tout haut en revenant à lui... Oui, dans
+quinze jours la guillotine... ou se tuer d'ici là.</p>
+
+<p>Son raisonnement n'allait pas plus loin il se sentait la tête comme si
+elle eût été serrée avec violence. Il regarda pour voir si quelqu'un le
+tenait. Après quelques instants, il s'endormit profondément.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal n'était pas blessée mortellement. La première balle avait
+percé son chapeau; comme elle se retournait le second coup était parti.
+La balle l'avait frappée à l'épaule et, chose étonnante, avait été
+renvoyée par l'os de l'épaule, que pourtant elle cassa, contre un pilier
+gothique, dont elle détacha un énorme éclat de pierre.</p>
+
+<p>Quand, après un pansement long et douloureux, le chirurgien, homme
+grave, dit à M<sup>me</sup> de Rênal: je réponds de votre vie comme de la mienne,
+elle fut profondément affligée.</p>
+
+<p>Depuis longtemps, elle désirait sincèrement la mort. La lettre qui lui
+avait été imposée par son confesseur actuel, et qu'elle avait écrite à
+M. de La Mole, avait donné le dernier coup à cet être affaibli par un
+malheur trop constant. Ce malheur était l'absence de Julien; elle
+l'appelait, elle, le remords. Le directeur, jeune ecclésiastique
+vertueux et fervent, nouvellement arrivé de Dijon, ne s'y trompait pas.</p>
+
+<p>Mourir ainsi, mais non de ma main, ce n'est point un péché, pensait M<sup>me</sup>
+de Rênal. Dieu me pardonnera peut-être de me réjouir de ma mort. Elle
+n'osait ajouter: Et mourir de la main de Julien, c'est le comble des
+félicités.</p>
+
+<p>A peine fut-elle débarrassée de la présence du chirurgien et de tous les
+amis accourus en foule, qu'elle fit appeler Élisa sa femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Le geôlier, lui dit-elle en rougissant beaucoup, est un homme cruel.
+Sans doute il va le maltraiter, croyant en cela faire une chose agréable
+pour moi... Cette idée m'est insupportable. Ne pourriez-vous pas aller
+comme de vous-même remettre au geôlier ce petit paquet qui contient
+quelques louis? Vous lui direz que la religion ne permet pas qu'il le
+maltraite... Il faut surtout qu'il n'aille pas parler de cet envoi
+d'argent.</p>
+
+<p>C'est à la circonstance dont nous venons de parler que Julien dut
+l'humanité du geôlier de Verrières; c'était toujours ce M. Noiroud,
+ministériel parfait, auquel nous avons vu la présence de M. Appert faire
+une si belle peur.</p>
+
+<p>Un juge parut dans la prison.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai donné la mort avec préméditation, lui dit Julien; j'ai acheté et
+fait charger les pistolets chez un tel, l'armurier. L'article 1342 du
+code pénal est clair, je mérite la mort et je l'attends.</p>
+
+<p>Le petit esprit du juge ne comprenant pas cette franchise, il
+multipliait les questions pour faire en sorte que l'accusé se coupât
+dans ses réponses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne voyez-vous pas, lui dit Julien en souriant, que je me fais
+aussi coupable que vous pouvez le désirer? Allez, monsieur, vous ne
+manquerez pas la proie que vous poursuivez. Vous aurez le plaisir de
+condamner. Épargnez-moi votre présence.</p>
+
+<p>Il me reste un ennuyeux devoir à remplir, pensa Julien, il faut écrire à
+M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p class="top5">«Je me suis vengé, lui disait-il. Malheureusement, mon nom paraîtra dans
+les journaux, et je ne puis m'échapper de ce monde incognito. Je vous en
+demande pardon. Je mourrai dans deux mois. La vengeance a été atroce,
+comme la douleur d'être séparé de vous. De ce moment, je m'interdis
+d'écrire et de prononcer votre nom. Ne parlez jamais de moi, même à mon
+fils: le silence est la seule façon de m'honorer. Pour le commun des
+hommes, je serai un assassin vulgaire... Permettez-moi la vérité en ce
+moment suprême: vous m'oublierez. Cette grande catastrophe dont je vous
+conseille de ne jamais ouvrir la bouche à être vivant, aura épuisé pour
+plusieurs années tout ce que je voyais de romanesque et de trop
+aventureux dans votre caractère. Vous étiez faite pour vivre avec les
+héros du moyen âge; montrez en cette occurrence leur ferme caractère.
+Que ce qui doit se passer soit accompli en secret et sans vous
+compromettre. Vous prendrez un faux nom, et n'aurez pas de confident.
+Sil vous faut absolument le secours d'un ami, je vous lègue l'abbé
+Pirard.</p>
+
+<p>»Ne parlez à nul autre, surtout pas de gens de votre classe: les de Luz,
+les Caylus.</p>
+
+<p>»Un an après ma mort, épousez M. de Croisenois, je vous en prie, je vous
+l'ordonne comme votre époux. Ne m'écrivez point, je ne répondrais pas.
+Bien moins méchant que Iago, à ce qu'il me semble, je vais dire comme
+lui: <i>From this time forth I never will speak word.</i></p>
+
+<p>»On ne me verra ni parler ni écrire; vous aurez eu mes dernières paroles
+comme mes dernières adorations.</p>
+
+<p class="r">
+«J. S.»<br />
+</p>
+
+<p class="top5">Ce fut après avoir fait partir cette lettre que, pour la première fois
+Julien, un peu revenu à lui, fut très malheureux. Chacune des espérances
+de l'ambition dut être arrachée successivement de son c&oelig;ur par ce grand
+mot: Je mourrai, il faut mourir. La mort en elle-même n'était pas
+horrible à ses yeux. Toute sa vie n'avait été qu'une longue préparation
+au malheur, et il n'avait eu garde d'oublier celui qui passe pour le
+plus grand de tous.</p>
+
+<p>Quoi donc! se disait-il, si dans soixante jours je devais me battre en
+duel avec un homme très fort sur les armes, est-ce que j'aurais la
+faiblesse d'y penser sans cesse, et la terreur dans l'âme? il passa plus
+d'une heure à chercher à se bien connaître sous ce rapport.</p>
+
+<p>Quand il eut vu clair dans son âme, et que la vérité parut devant ses
+yeux aussi nettement qu'un des piliers de sa prison, il pensa au
+remords.</p>
+
+<p>Pourquoi en aurais-je? J'ai été offensé d'une manière atroce; j'ai tué,
+je mérite la mort, mais voilà tout. Je meurs après avoir soldé mon
+compte envers l'humanité. Je ne laisse aucune obligation non remplie, je
+ne dois rien à personne; ma mort n'a rien de honteux que l'instrument:
+cela seul, il est vrai, suffit richement pour ma honte aux yeux des
+bourgeois de Verrières, mais sous le rapport intellectuel, quoi de plus
+méprisable! Il me reste un moyen d'être considérable à leurs yeux: c'est
+de jeter au peuple des pièces d'or en allant au supplice. Ma mémoire,
+liée à l'idée de l'or, sera resplendissante pour eux.</p>
+
+<p>Après ce raisonnement, qui au bout d'une minute lui sembla évident: Je
+n'ai plus rien à faire sur la terre, se dit Julien, et il s'endormit
+profondément.</p>
+
+<p>Vers les neuf heures du soir, le geôlier le réveilla en lui apportant à
+souper.</p>
+
+<p>&mdash;Que dit-on dans Verrières?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Julien, le serment que j'ai prêté devant le crucifix, à la
+cour royale, le jour que je fus installé dans ma place, m'oblige au
+silence.</p>
+
+<p>Il se taisait, mais restait. La vue de cette hypocrisie vulgaire amusa
+Julien. Il faut, pensa-t-il, que je lui fasse attendre longtemps les
+cinq francs qu'il désire pour me vendre sa conscience.</p>
+
+<p>Quand le geôlier vit le repas finir sans tentative de séduction:</p>
+
+<p>&mdash;L'amitié que j'ai pour vous, monsieur Julien, dit-il d'un air faux et
+doux, m'oblige à parler, quoiqu'on dise que c'est contre l'intérêt de la
+justice, parce que cela peut vous servir à arranger votre défense...
+Monsieur Julien, qui est bon garçon, sera bien content si je lui
+apprends que M<sup>me</sup> de Rênal va mieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! elle n'est pas morte? s'écria Julien en se levant de table hors
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous ne saviez rien! dit le geôlier d'un air stupide qui bientôt
+devint de la cupidité heureuse. Il sera bien juste que monsieur donne
+quelque chose au chirurgien qui, d'après la loi et justice, ne devait
+pas parler. Mais pour faire plaisir à monsieur, je suis allé chez lui,
+et il m'a tout conté...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, la blessure n'est pas mortelle, lui dit Julien impatienté en
+s'avançant vers lui, tu m'en réponds sur ta vie?</p>
+
+<p>Le geôlier, géant de six pieds de haut eut peur et se retira vers la
+porte. Julien vit qu'il prenait une mauvaise route pour arriver à la
+vérité, il se rassit et jeta un napoléon à M. Noiroud.</p>
+
+<p>A mesure que le récit de cet homme prouvait à Julien que la blessure de
+M<sup>me</sup> de Rênal n'était pas mortelle, il se sentait gagné par les larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! lui dit-il brusquement.</p>
+
+<p>Le geôlier obéit. A peine la porte fut-elle fermée: Grand Dieu! elle
+n'est pas morte! s'écria Julien, et il tomba à genoux, pleurant à
+chaudes larmes.</p>
+
+<p>Dans ce moment suprême, il était croyant. Qu'importent les hypocrisies
+des prêtres? peuvent-elles ôter quelque chose à la vérité et à la
+sublimité de l'idée de Dieu?</p>
+
+<p>Seulement alors, Julien commença à se repentir du crime commis. Par une
+coïncidence qui lui évita le désespoir, en cet instant seulement, venait
+de cesser l'état d'irritation physique et de demi-folie où il était
+plongé depuis son départ de Paris pour Verrières.</p>
+
+<p>Ses larmes avaient une source généreuse, il n'avait aucun doute sur la
+condamnation qui l'attendait.</p>
+
+<p>Ainsi elle vivra! se disait-il... Elle vivra pour me pardonner et pour
+m'aimer...</p>
+
+<p>Le lendemain matin fort tard, quand le geôlier le réveilla:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que vous ayez un fameux c&oelig;ur, monsieur Julien, lui dit cet
+homme. Deux fois je suis venu et j'ai fait conscience de vous réveiller.
+Voici deux bouteilles d'excellent vin que vous envoie M. Maslon notre
+curé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? ce coquin est encore ici? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, répondit le geôlier en baissant la voix, mais ne parlez
+pas si haut, cela pourrait vous compromettre.</p>
+
+<p>Julien rit de bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Au point où j'en suis, mon ami, vous seul pourriez me nuire si vous
+cessiez d'être doux et humain... Vous serez bien payé, dit Julien en
+s'interrompant et reprenant l'air impérieux.</p>
+
+<p>Cet air fut justifié à l'instant par le don d'une pièce de monnaie.</p>
+
+<p>M. Noiroud raconta de nouveau et dans les plus grands détails tout ce
+qu'il avait appris sur M<sup>me</sup> de Rênal, mais il ne parla point de la visite
+de M<sup>lle</sup> Élisa.</p>
+
+<p>Cet homme était bas et soumis autant que possible. Une idée traversa la
+tête de Julien: Cette espèce de géant difforme peut gagner trois ou
+quatre cents francs, car sa prison n'est guère fréquentée; je puis lui
+assurer dix mille francs, s'il veut se sauver en Suisse avec moi... La
+difficulté sera de le persuader de ma bonne foi. L'idée du long colloque
+à avoir avec un être aussi vil inspira du dégoût à Julien, il pensa à
+autre chose.</p>
+
+<p>Le soir, il n'était plus temps. Une chaise de poste vint le prendre à
+minuit. Il fut très content des gendarmes, ses compagnons de voyage. Le
+matin, lorsqu'il arriva à la prison de Besançon, on eut la bonté de le
+loger dans l'étage supérieur d'un donjon gothique. Il jugea
+l'architecture du commencement du XIXe siècle; il en admira la grâce et
+le légèreté piquante. Par un étroit intervalle entre deux murs au-delà
+d'une cour profonde, il avait une échappée de vue superbe.</p>
+
+<p>Le lendemain, il y eut un interrogatoire, après quoi, pendant plusieurs
+jours, on le laissa tranquille. Son âme était calme. Il ne trouvait rien
+que de simple dans son affaire: J'ai voulu tuer, je dois être tué.</p>
+
+<p>Sa pensée ne s'arrêta pas davantage à ce raisonnement. Le jugement,
+l'ennui de paraître en public la défense il considérait tout cela comme
+de légers embarras, des cérémonies ennuyeuses auxquelles il serait temps
+de songer le jour même. Le moment de la mort ne l'arrêtait guère plus:
+J'y songerai après le jugement. La vie n'était point ennuyeuse pour
+lui, il considérait toutes choses sous un nouvel aspect, il n'avait plus
+d'ambition. Il pensait rarement à M<sup>lle</sup> de La Mole. Ses remords
+l'occupaient beaucoup et lui présentaient souvent l'image de M<sup>me</sup> de
+Rênal, surtout pendant le silence des nuits troublé seulement, dans ce
+donjon élevé, par le chant de l'orfraie!</p>
+
+<p>Il remerciait le ciel de ne l'avoir pas blessée à mort. Chose étonnante!
+se disait-il, je croyais que par sa lettre à M. de La Mole elle avait
+détruit à jamais mon bonheur à venir et moins de quinze jours après la
+date de cette lettre, je ne songe plus à tout ce qui m'occupait alors...
+Deux ou trois mille livres de rente pour vivre tranquille dans un pays
+de montagnes comme Vergy... J'étais heureux alors... Je ne connaissais
+pas mon bonheur!</p>
+
+<p>Dans d'autres instants, il se levait en sursaut de sa chaise. Si j'avais
+blessé à mort M<sup>me</sup> de Rênal, je me serais tué... J'ai besoin de cette
+certitude pour ne pas me faire horreur à moi-même.</p>
+
+<p>Me tuer! voilà la grande question, se disait-il. Ces juges si
+formalistes, si acharnés après le pauvre accusé, qui feraient pendre le
+meilleur citoyen pour accrocher la croix... Je me soustrairais à leur
+empire, à leurs injures en mauvais français, que le journal du
+département va appeler de l'éloquence...</p>
+
+<p>Je puis vivre encore cinq ou six semaines, plus ou moins... Me tuer! ma
+foi non, se dit-il après quelques jours, Napoléon a vécu...</p>
+
+<p>D'ailleurs, la vie m'est agréable; ce séjour est tranquille; je n'y ai
+point d'ennuyeux, ajouta-t-il en riant, et il se mit à faire la note des
+livres qu'il voulait faire venir de Paris.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVII-2" id="CHAPITRE_XXXVII-2"></a>CHAPITRE XXXVII<br /><br />
+UN DONJON</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le tombeau d'un ami.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>STERNE.</small></span></p></div>
+
+<p>Il entendit un grand bruit dans le corridor; ce n'était pas l'heure où
+l'on montait dans sa prison; l'orfraie s'envola en criant, la porte
+s'ouvrit, et le vénérable curé Chélan tout tremblant et la canne à la
+main, se jeta dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! grand Dieu! est-il possible, mon enfant... Monstre! devrais-je
+dire.</p>
+
+<p>Et le bon vieillard ne put ajouter une parole. Julien craignit qu'il ne
+tombât. Il fut obligé de le conduire à une chaise. La main du temps
+s'était appesantie sur cet homme autrefois si énergique. Il ne parut
+plus à Julien que l'ombre de lui-même.</p>
+
+<p>Quand il eut repris haleine:</p>
+
+<p>&mdash;Avant-hier seulement, je reçois votre lettre de Strasbourg, avec vos
+cinq cents francs pour les pauvres de Verrières, on me l'a apportée dans
+la montagne, à Liveru où je suis retiré chez mon neveu Jean. Hier,
+J'apprends la catastrophe... O ciel! est-il possible!</p>
+
+<p>Et le vieillard ne pleurait plus, il avait l'air privé d'idée, et ajouta
+machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez besoin de vos cinq cents francs, je vous les rapporte.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de vous voir, mon père, s'écria Julien attendri. J'ai de
+l'argent de reste.</p>
+
+<p>Mais il ne put plus obtenir de réponse sensée. De temps à autre, M.
+Chélan versait quelques larmes qui descendaient silencieusement le long
+de sa joue; puis il regardait Julien, et était comme étourdi de le voir
+lui prendre les mains et les porter à ses lèvres. Cette physionomie si
+vive autrefois, et qui peignait avec tant d'énergie les plus nobles
+sentiments, ne sortait plus de l'air apathique. Une espèce de paysan
+vint bientôt chercher le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas le fatiguer et le faire trop parler, dit-il à Julien,
+qui comprit que c'était le neveu.</p>
+
+<p>Cette apparition laissa Julien plongé dans un malheur cruel et qui
+éloignait les larmes. Tout lui paraissait triste et sans consolation; il
+sentait son c&oelig;ur glacé dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Cet instant fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. Il
+venait de voir la mort, et dans toute sa laideur. Toutes les illusions
+de grandeur d'âme et de générosité s'étaient dissipées comme un nuage
+devant la tempête.</p>
+
+<p>Cette affreuse situation dura plusieurs heures. Après l'empoisonnement
+moral, il faut des remèdes physiques et du vin de Champagne. Julien se
+fût estimé un lâche d'y avoir recours. Vers la fin d'une journée
+horrible, passée tout entière à se promener dans son étroit donjon: Que
+je suis fou! s'écria-t-il. C'est dans le cas où je devrais mourir comme
+un autre, que la vue de ce pauvre vieillard aurait dû me jeter dans
+cette affreuse tristesse; mais une mort rapide et à la fleur des ans me
+met précisément à l'abri de cette triste décrépitude.</p>
+
+<p>Quelques raisonnements qu'il se fît, Julien se trouva attendri comme un
+être pusillanime, et par conséquent malheureux de cette visite.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus rien de rude et de grandiose en lui, plus de vertu
+romaine; la mort lui apparaissait à une plus grande hauteur, et comme
+chose moins facile.</p>
+
+<p>Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je suis à dix degrés
+au-dessous du courage qui me conduit de niveau à la guillotine. Ce
+matin, je l'avais ce courage. Au reste, qu'importe? pourvu qu'il me
+revienne au moment nécessaire. Cette idée de thermomètre l'amusa, et
+enfin parvint à le distraire.</p>
+
+<p>Le lendemain à son réveil, il eut honte de la journée de la veille. Mon
+bonheur, ma tranquillité sont enjeu. Il résolut presque d'écrire à M. le
+procureur général, pour demander que personne ne fût admis auprès de
+lui. Et Fouqué? pensa-t-il. S'il peut prendre sur lui de venir à
+Besançon, quelle ne serait pas sa douleur!</p>
+
+<p>Il y avait deux mois peut-être qu'il n'avait songé à Fouqué. J'étais un
+grand sot à Strasbourg, ma pensée n'allait pas au-delà du collet de mon
+habit. Le souvenir de Fouqué l'occupa beaucoup et le laissa plus
+attendri. Il se promenait avec agitation. Me voici décidément de vingt
+degrés au-dessous du niveau de la mort... Si cette faiblesse augmente,
+il vaudra mieux me tuer. Quelle joie pour les abbés Maslon et les
+Valenod, si je meurs comme un cuistre!</p>
+
+<p>Fouqué arriva, cet homme simple et bon était éperdu de douleur. Son
+unique idée, s'il en avait, était de vendre tout son bien pour séduire
+le geôlier et faire sauver Julien. Il lui parla longuement de l'évasion
+de M. de Lavalette.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me fais peine, lui dit Julien; M. de Lavalette était innocent, moi
+je suis coupable. Sans le vouloir, tu me fais songer à la différence...</p>
+
+<p>Mais, est-il vrai? Quoi! tu vendrais tout ton bien? dit Julien
+redevenant tout à coup observateur et méfiant.</p>
+
+<p>Fouqué ravi de voir enfin son ami répondre à son idée dominante, lui
+détaille longuement et à cent francs près, ce qu'il tirerait de chacune
+de ses propriétés.</p>
+
+<p>Quel effort sublime chez un propriétaire de province! pensa Julien. Que
+d'économies, que de petites demi-lésineries qui me faisaient tant rougir
+lorsque je les lui voyais faire il sacrifie pour moi! Un de ces beaux
+jeunes gens que j'ai vus à l'hôtel de La Mole, et qui lisent René,
+n'aurait aucun de ces ridicules; mais excepté ceux qui sont fort jeunes
+et encore enrichis par héritage, et qui ignorent la valeur de l'argent,
+quel est celui de ces beaux Parisiens qui serait capable d'un tel
+sacrifice?</p>
+
+<p>Toutes les fautes de français, tous les gestes communs de Fouqué
+disparurent, il se jeta dans ses bras. Jamais la province, comparée à
+Paris, n'a reçu un plus bel hommage. Fouqué, ravi du moment
+d'enthousiasme qu'il voyait dans les yeux de son ami, le prit pour un
+consentement à la fuite.</p>
+
+<p>Cette vue du sublime rendit à Julien toute la force que l'apparition de
+M. Chélan lui avait fait perdre. Il était encore bien jeune; mais,
+suivant moi, ce tut une belle plante. Au lieu de marcher du tendre au
+ruse, comme la plupart des hommes, l'âge lui eût donné la bonté facile à
+s'attendrir, il se fût guéri d'une méfiance folle... Mais à quoi bon ces
+vaines prédictions?</p>
+
+<p>Les interrogatoires devenaient plus fréquents en dépit des efforts de
+Julien, dont toutes les réponses tendaient à abréger l'affaire:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai tué ou du moins j'ai voulu donner la mort et avec préméditation,
+répétait-il chaque jour.</p>
+
+<p>Mais le juge était formaliste avant tout. Les déclarations de Julien
+n'abrégeaient nullement les interrogatoires, l'amour-propre du juge fut
+piqué. Julien ne sut pas qu'on avait voulu le transférer dans un affreux
+cachot, et que c'était grâce aux démarches de Fouqué qu'on lui laissait
+sa jolie chambre à cent quatre-vingts marches d'élévation.</p>
+
+<p>M. l'abbé de Frilair était au nombre des hommes importants qui
+chargeaient Fouqué de leur provision de bois de chauffage. Le bon
+marchand parvint jusqu'au tout-puissant grand vicaire. A son
+inexprimable ravissement, M. de Frilair lui annonça que, touché des
+bonnes qualités de Julien et des services qu'il avait autrefois rendus
+au séminaire, il comptait le recommander aux juges. Fouqué entrevit
+l'espoir de sauver son ami, et en sortant, et se prosternant jusqu'à
+terre, pria M. le grand vicaire de distribuer en messes, pour implorer
+l'acquittement de l'accusé, une somme de dix louis.</p>
+
+<p>Fouqué se méprenait étrangement. M. de Frilair n'était point un Valenod.
+Il refusa et chercha même à faire entendre au bon paysan qu'il ferait
+mieux de garder son argent. Voyant qu'il était impossible d'être clair
+sans imprudence, il lui conseilla de donner cette somme en aumône pour
+les pauvres prisonniers, qui, dans le fait, manquaient de tout.</p>
+
+<p>Ce Julien est un être singulier, son action est inexplicable, pensait
+M. de Frilair, et rien ne doit l'être pour moi... Peut-être sera-t-il
+possible d'en faire un martyr... Dans tous les cas, je saurai le fin de
+cette affaire et trouverai peut-être une occasion de faire peur à cette
+M<sup>me</sup> de Rênal, qui ne nous estime point, et au fond me déteste...
+Peut-être pourrai-je rencontrer dans tout ceci un moyen de
+réconciliation éclatante avec M. de La Mole, qui a un faible pour ce
+petit séminariste.</p>
+
+<p>La transaction sur le procès avait été signée quelques semaines
+auparavant, et l'abbé Pirard était reparti de Besançon, non sans avoir
+parlé de la mystérieuse naissance de Julien, le jour même où le
+malheureux assassinait M<sup>me</sup> de Rênal dans l'église de Verrières.</p>
+
+<p>Julien ne voyait plus qu'un événement désagréable entre lui et la mort,
+c'était la visite de son père. Il consulta Fouqué sur l'idée d'écrire à
+M. le procureur général, pour être dispensé de toute visite. Cette
+horreur pour la vue d'un père, et dans un tel moment, choqua
+profondément le c&oelig;ur honnête et bourgeois du marchand de bois.</p>
+
+<p>Il crut comprendre pourquoi tant de gens haïssaient passionnément son
+ami. Par respect pour le malheur, il cacha sa manière de sentir.</p>
+
+<p>&mdash;Dans tous les cas lui répondit-il froidement, cet ordre de secret ne
+serait pas appliqué à ton père.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXVIII-2" id="CHAPITRE_XXXVIII-2"></a>CHAPITRE XXXVIII<br /><br />
+UN HOMME PUISSANT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Mais il y a tant de mystère dans ses démarches et d'élégance dans sa
+taille! Qui peut-elle être?
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SCHILLER.</small></span></p></div>
+
+<p>Les portes du donjon s'ouvrirent de fort bonne heure le lendemain.
+Julien fut réveillé en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bon Dieu, pensa-t-il, voilà mon père. Quelle scène désagréable!</p>
+
+<p>Au même instant, une femme vêtue en paysanne se précipita dans ses bras
+en le serrant d'une façon convulsive; il eut peine à la reconnaître.
+C'était M<sup>lle</sup> de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Méchant, je n'ai su que par ta lettre où tu étais. Ce que tu appelles
+ton crime, et qui n'est qu'une noble vengeance qui me révèle toute la
+hauteur du c&oelig;ur qui bat dans cette poitrine, je ne l'ai su qu'à
+Verrières...</p>
+
+<p>Malgré ses préventions contre M<sup>lle</sup> de La Mole, que d'ailleurs il ne
+s'avouait pas bien nettement, Julien la trouva fort jolie. Comment ne
+pas voir dans toute cette façon d'agir et de parler un sentiment noble,
+désintéressé, bien au-dessus de tout ce qu'aurait osé une âme petite et
+vulgaire? Il crut encore aimer une reine, et après quelques instants, ce
+fut avec une rare noblesse d'élocution et de pensée qu'il lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir se dessinait à mes yeux fort clairement. Après ma mort, je
+vous remariais à M. de Croisenois, qui aurait épousé une veuve. L'âme
+noble mais un peu romanesque de cette veuve charmante, étonnée et
+convertie au culte de la prudence vulgaire par un événement singulier,
+tragique et grand pour elle, eût daigné comprendre le mérite fort réel
+du jeune marquis. Vous vous seriez résignée à être heureuse du bonheur
+de tout le monde: la considération, les richesses, le haut rang... Mais,
+chère Mathilde, votre arrivée à Besançon, si elle est soupçonnée, va
+être un coup mortel pour M. de La Mole, et voilà ce que jamais je ne me
+pardonnerai. Je lui ai déjà causé tant de chagrin! L'académicien va dire
+qu'il a réchauffé un serpent dans son sein.</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que je m'attendais peu à tant de froide raison, à tant de
+souci pour l'avenir, dit M<sup>lle</sup> de La Mole à demi fâchée. Ma femme de
+chambre, presque aussi prudente que vous, a pris un passeport pour elle,
+et c'est sous le nom de M<sup>me</sup> Michelet que j'ai couru la poste.</p>
+
+<p>&mdash;Et M<sup>me</sup> Michelet a pu arriver aussi facilement jusqu'à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu es toujours l'homme supérieur, celui que j'ai distingué!
+D'abord, j'ai offert cent francs à un secrétaire de juge, qui prétendait
+que mon entrée dans ce donjon était impossible. Mais l'argent reçu, cet
+honnête homme m'a fait attendre, a élevé des objections, j'ai pensé
+qu'il songeait à me voler...</p>
+
+<p>Elle s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Ne te fâche pas, mon petit Julien, lui dit-elle en l'embrassant, j'ai
+été obligée de dire mon nom à ce secrétaire, qui me prenait pour une
+jeune ouvrière de Paris amoureuse du beau Julien... En vérité, ce sont
+ses termes. Je lui ai juré que j'étais ta femme, et j'aurai une
+permission pour te voir chaque jour.</p>
+
+<p>La folie est complète, pensa Julien, je n'ai pu l'empêcher. Après tout,
+M. de La Mole est un si grand seigneur, que l'opinion saura bien trouver
+une excuse au jeune colonel qui épousera cette charmante veuve. Ma mort
+prochaine couvrira tout, et il se livra avec délices à l'amour de
+Mathilde; c'était de la folie, de la grandeur d'âme, tout ce qu'il y a
+de plus singulier. Elle lui proposa sérieusement de se tuer avec lui.</p>
+
+<p>Après ces premiers transports, et lorsqu'elle se fut rassasiée du
+bonheur de voir Julien, une curiosité vive s'empara tout à coup de son
+âme. Elle examinait son amant, qu'elle trouva bien au-dessus de ce
+qu'elle s'était imaginé. Boniface de La Mole lui semblait ressuscité,
+mais plus héroïque.</p>
+
+<p>Mathilde vit les premiers avocats du pays, qu'elle offensa en leur
+offrant de l'or trop crûment; mais ils finirent par accepter.</p>
+
+<p>Elle arriva rapidement à cette idée, qu'en fait de choses douteuses et
+d'une haute portée, tout dépendait à Besançon de M. l'abbé de Frilair.</p>
+
+<p>Sous le nom obscur de M<sup>me</sup> Michelet, elle trouva d'abord d'insurmontables
+difficultés pour parvenir jusqu'au tout-puissant congréganiste. Mais le
+bruit de la beauté d'une jeune marchande de modes, folle d'amour, et
+venue de Paris à Besançon, pour consoler le jeune abbé Julien Sorel, se
+répandit dans la ville.</p>
+
+<p>Mathilde courait seule à pied, dans les rues de Besançon, elle espérait
+n'être pas reconnue. Dans tous les cas, elle ne croyait pas inutile à sa
+cause de produire une grande impression sur le peuple. Sa folie songeait
+à le faire révolter pour sauver Julien marchant à la mort. M<sup>lle</sup> de La
+Mole croyait être vêtue simplement et comme il convient à une femme dans
+la douleur; elle l'était de façon à attirer tous les regards.</p>
+
+<p>Elle était à Besançon l'objet de l'attention de tous lorsque après huit
+jours de sollicitations, elle obtint une audience de M. de Frilair.</p>
+
+<p>Quel que fût son courage, les idées de congréganiste influent et de
+profonde et prudente scélératesse étaient tellement lices dans son
+esprit, qu'elle trembla en sonnant à la porte de l'évêché. Elle pouvait
+à peine marcher, lorsqu'il lui fallut monter l'escalier qui conduisait à
+l'appartement du premier grand vicaire. La solitude du palais épiscopal
+lui donnait froid. Je puis m'asseoir sur un fauteuil, et ce fauteuil me
+saisir les bras, j'aurai disparu. A qui ma femme de chambre
+pourra-t-elle me demander? Le capitaine de gendarmerie se gardera bien
+d'agir... Je suis isolée dans cette grande ville!</p>
+
+<p>A son premier regard dans l'appartement, M<sup>lle</sup> de La Mole fut rassurée.
+D'abord c'était un laquais en livrée fort élégante, qui lui avait
+ouvert. Le salon où on la fit attendre étalait ce luxe fin et délicat,
+si différent de la magnificence grossière, et que l'on ne trouve à Paris
+que dans les meilleures maisons. Dès qu'elle aperçut M. de Frilair qui
+venait à elle d'un air paterne, toutes les idées de crime atroce
+disparurent. Elle ne trouva pas même sur cette belle figure, l'empreinte
+de cette vertu énergique et quelque peu sauvage si antipathique à la
+société de Paris. Le demi-sourire qui animait les traits du prêtre, qui
+disposait de tout à Besançon, annonçait l'homme de bonne compagnie, le
+prélat instruit, l'administrateur habile. Mathilde se crut à Paris.</p>
+
+<p>Il ne fallut que quelques instants à M. de Frilair pour amener Mathilde
+à lui avouer qu'elle était la fille de son puissant adversaire, le
+marquis de La Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point en effet M<sup>me</sup> Michelet, dit-elle en reprenant toute la
+hauteur de son maintien, et cet aveu me coûte peu, car je viens vous
+consulter, monsieur, sur la possibilité de procurer l'évasion de M. de
+La Vernaye. D'abord il n'est coupable que d'une étourderie, la femme sur
+laquelle il a tiré se porte bien. En second lieu, pour séduire les
+subalternes, je puis remettre sur-le-champ cinquante mille francs, et
+m'engager pour le double. Enfin, ma reconnaissance et celle de ma
+famille ne trouvera rien d'impossible pour qui aura sauvé M. de La
+Vernaye.</p>
+
+<p>M. de Frilair paraissait étonné de ce nom. Mathilde lui montra plusieurs
+lettres du ministre de la guerre, adressées à M. Julien Sorel de La
+Vernaye.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, monsieur, que mon père se chargeait de sa fortune. C'est
+tout simple, je l'ai épousé en secret, mon père désirait qu'il fût
+officier supérieur, avant de déclarer ce mariage un peu singulier pour
+une La Mole.</p>
+
+<p>Mathilde remarqua que l'expression de la bonté et d'une gaieté douce
+s'évanouissait rapidement, à mesure que M. de Frilair arrivait à des
+découvertes importantes. Une finesse mêlée de fausseté profonde se
+peignit sur sa figure.</p>
+
+<p>L'abbé avait des doutes, il relisait lentement les documents officiels.</p>
+
+<p>Quel parti puis-je tirer de ces étranges confidences? se disait-il. Me
+voici tout d'un coup en relation intime avec une amie de la célèbre
+maréchale de Fervaques nièce toute-puissante de Mgr l'évoque de ***, par
+qui l'on est évêque en France.</p>
+
+<p>Ce que je regardais comme reculé dans l'avenir se présente à
+l'improviste. Ceci peut me conduire au but de tous mes v&oelig;ux.</p>
+
+<p>D'abord Mathilde fut effrayée du changement rapide de la physionomie de
+cet homme si puissant, avec lequel elle se trouvait seule dans un
+appartement reculé. Mais quoi! se dit-elle bientôt, la pire chance
+n'eût-elle pas été de ne faire aucune impression sur le froid égoïsme
+d'un prêtre rassasié de pouvoir et de jouissances?</p>
+
+<p>Ébloui de cette voie rapide et imprévue qui s'ouvrait à ses yeux pour
+arriver à l'épiscopat, étonné du génie de Mathilde, un instant M. de
+Frilair ne fut plus sur ses gardes. M<sup>lle</sup> de La Mole le vit presque à ses
+pieds, ambitieux et vif jusqu'au tremblement nerveux.</p>
+
+<p>Tout s'éclaircit, pensa-t-elle, rien ne sera impossible ici à l'amie de
+M<sup>me</sup> de Fervaques. Malgré un sentiment de jalousie encore bien
+douloureux, elle eut le courage d'expliquer que Julien était l'ami
+intime de la maréchale, et rencontrait presque tous les jours chez elle
+Mgr l'évêque de ***.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'on tirerait au sort quatre ou cinq fois de suite une liste de
+trente-six jurés parmi les notables habitants de ce département, dit le
+grand vicaire avec l'âpre regard de l'ambition et en appuyant sur les
+mots, je me considérerais comme bien peu chanceux, si, dans chaque
+liste, je ne comptais pas huit ou dix amis et les plus intelligents de
+la troupe. Presque toujours, j'aurais la majorité, plus qu'elle même
+pour condamner, voyez mademoiselle, avec quelle grande facilité je puis
+faire absoudre...</p>
+
+<p>L'abbé s'arrêta tout à coup, comme étonné du son de ses paroles; il
+avouait des choses que l'on ne dit jamais aux profanes.</p>
+
+<p>Mais, à son tour, il frappa Mathilde de stupeur, quand il lui apprit que
+ce qui étonnait et intéressait surtout la société de Besançon dans
+l'étrange aventure de Julien, c'est qu'il avait inspiré autrefois une
+grande passion à M<sup>me</sup> de Rênal, et l'avait longtemps partagée. M. de
+Frilair s'aperçut facilement du trouble extrême que produisait son
+récit.</p>
+
+<p>J'ai ma revanche! pensa-t-il. Enfin, voici un moyen de conduire cette
+petite personne si décidée; je tremblais de n'y pas réussir. L'air
+distingué et peu facile à mener redoublait à ses yeux le charme de la
+rare beauté qu'il voyait presque suppliante devant lui. Il reprit tout
+son sang-froid, et n'hésita point à retourner le poignard dans son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serais pas surpris après tout, lui dit-il d'un air léger, quand
+nous apprendrions que c'est par jalousie que M. Sorel a tiré deux coups
+de pistolet à cette femme autrefois tant aimée. Il s'en faut bien
+qu'elle soit sans agréments, et depuis peu elle voyait fort souvent un
+certain abbé Marquinot de Dijon, espèce de janséniste sans m&oelig;urs, comme
+ils sont tous.</p>
+
+<p>M. de Frilair tortura voluptueusement et à loisir le c&oelig;ur de cette
+jolie fille, dont il avait surpris le secret.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, disait-il en arrêtant des yeux ardents sur Mathilde, M.
+Sorel aurait-il choisi l'église, si ce n'est parce que, précisément en
+cet instant son rival y célébrait la messe? Tout le monde accorde
+infiniment d'esprit, et encore plus de prudence à l'homme heureux que
+vous protégez. Quoi de plus simple que de se cacher dans les jardins de
+M. de Rênal qu'il connaît si bien? là, avec la presque certitude de
+n'être ni vu, ni pris, ni soupçonné, il pouvait donner la mort à la
+femme dont il était jaloux.</p>
+
+<p>Ce raisonnement, si juste en apparence, acheva de jeter Mathilde hors
+d'elle-même. Cette âme altière, mais saturée de toute cette prudence
+sèche qui passe dans le grand monde pour peindre fidèlement le c&oelig;ur
+humain, n'était pas faite pour comprendre vite le bonheur de se moquer
+de toute prudence, qui peut être si vif pour une âme ardente. Dans les
+hautes classes de la société de Paris, où Mathilde avait vécu, la
+passion ne peut que bien rarement se dépouiller de prudence, et c'est du
+cinquième étage qu'on se jette par la fenêtre.</p>
+
+<p>Enfin, l'abbé de Frilair fut sûr de son empire. Il fit entendre à
+Mathilde (sans doute il mentait), qu'il pouvait disposer à son gré du
+ministère public, chargé de soutenir l'accusation contre Julien.</p>
+
+<p>Après que le sort aurait désigné les trente-six jurés de la session, il
+ferait une démarche directe et personnelle auprès de trente jurés au
+moins.</p>
+
+<p>Si Mathilde n'avait pas semblé si jolie à M. de Frilair, il ne lui eût
+parlé aussi clairement qu'à la cinq ou sixième entrevue.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXXIX-2" id="CHAPITRE_XXXIX-2"></a>CHAPITRE XXXIX<br /><br />
+L'INTRIGUE</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Castres 1676.&mdash;Un frère vient d'assassiner sa s&oelig;ur dans la maison
+voisine de la mienne; ce gentilhomme était déjà coupable d'un meurtre.
+Son père, en faisant distribuer secrètement cinq cents écus aux
+conseillers, lui a sauvé la vie.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>LOCKE, <i>Voyage en France.</i></small></span></p></div>
+
+<p>En sortant de l'évêché, Mathilde n'hésita pas à envoyer un courrier à
+M<sup>me</sup> de Fervaques; la crainte de se compromettre ne l'arrêta pas une
+seconde. Elle conjurait sa rivale d'obtenir une lettre pour M. de
+Frilair écrite en entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Elle allait
+jusqu'à la supplier d'accourir elle-même à Besançon. Ce trait fut
+héroïque de la part d'une âme jalouse et fière.</p>
+
+<p>D'après le conseil de Fouqué, elle avait eu la prudence de ne point
+parler de ses démarches à Julien. Sa présence le troublait assez sans
+cela. Plus honnête homme à l'approche de la mort qu'il ne l'avait été
+durant sa vie, il avait des remords non seulement envers M. de La Mole
+mais aussi pour Mathilde.</p>
+
+<p>Quoi donc! se disait-il, je trouve auprès d'elle des moments de
+distraction et même de l'ennui. Elle se perd pour moi, et c'est ainsi
+que je l'en récompense! Serais-je donc un méchant? Cette question l'eût
+bien peu occupé quand il était ambitieux; alors, ne pas réussir était la
+seule honte à ses yeux.</p>
+
+<p>Son malaise moral auprès de Mathilde, était d'autant plus décidé, qu'il
+lui inspirait en ce moment la passion la plus extraordinaire et la plus
+folle. Elle ne parlait que des sacrifices étranges qu'elle voulait faire
+pour le sauver.</p>
+
+<p>Exaltée par un sentiment dont elle était fière et qui l'emportait sur
+tout son orgueil, elle eût voulu ne pas laisser passer un instant de sa
+vie sans le remplir par quelque démarche extraordinaire. Les projets les
+plus étranges, les plus périlleux pour elle remplissaient ses longs
+entretiens avec Julien. Les geôliers, bien payés, la laissaient régner
+dans la prison. Les idées de Mathilde ne se bornaient pas au sacrifice
+de sa réputation; peu lui importait de faire connaître son état à toute
+la société. Se jeter à genoux pour demander la grâce de Julien, devant
+la voiture du roi allant au galop, attirer l'attention du prince, au
+risque de se faire mille fois écraser, était une des moindres chimères
+que rêvait cette imagination exaltée et courageuse. Par ses amis
+employés auprès du roi, elle était sûre d'être admise dans les parties
+réservées du parc de Saint-Cloud.</p>
+
+<p>Julien se trouvait peu digne de tant de dévouement, à vrai dire il était
+fatigué d'héroïsme. C'eût été à une tendresse simple, naïve et presque
+timide, qu'il se fût trouvé sensible, tandis qu'au contraire, il fallait
+toujours l'idée d'un public et des autres à l'âme hautaine de Mathilde.</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ses angoisses, de toutes ses craintes pour la vie de
+cet amant, auquel elle ne voulait pas survivre, Julien sentait qu'elle
+avait un besoin secret d'étonner le public par l'excès de son amour et
+la sublimité de ses entreprises.</p>
+
+<p>Julien prenait de l'humeur de ne point se trouver touché de tout cet
+héroïsme. Qu'eût-ce été s'il eût connu toutes les folies dont Mathilde
+accablait l'esprit dévoué, mais éminemment raisonnable et borné du bon
+Fouqué?</p>
+
+<p>Il ne savait trop que blâmer dans le dévouement de Mathilde; car lui
+aussi eût sacrifié toute sa fortune et exposé sa vie aux plus grands
+hasards pour sauver Julien. Il était stupéfait de la quantité d'or jeté
+par Mathilde. Les premiers jours, les sommes ainsi dépensées en
+imposèrent à Fouqué, qui avait pour l'argent toute la vénération d'un
+provincial.</p>
+
+<p>Enfin, il découvrit que les projets de M<sup>lle</sup> de La Mole variaient
+souvent, et, à son grand soulagement, trouva un mot pour blâmer son
+caractère si fatigant pour lui: elle était changeante. De cette épithète
+à celle de mauvaise tête, le plus grand anathème en province, il n'y a
+qu'un pas.</p>
+
+<p>Il est singulier, se disait Julien, un jour que Mathilde sortait de sa
+prison, qu'une passion si vive et dont je suis l'objet me laisse
+tellement insensible! et je l'adorais il y a deux mois! J'avais bien lu
+que l'approche de la mort désintéresse de tout, mais il est affreux de
+se sentir ingrat et de ne pouvoir se changer. Je suis donc un
+égoïste? Il se faisait à ce sujet les reproches les plus humiliants.</p>
+
+<p>L'ambition était morte en son c&oelig;ur, une autre passion y était sortie de
+ses cendres; il l'appelait le remords d'avoir assassiné M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>Dans le fait, il en était éperdument amoureux. Il trouvait un bonheur
+singulier quand laissé absolument seul et sans crainte d'être
+interrompu, il pouvait se livrer tout entier au souvenir des journées
+heureuses qu'il avait passées jadis à Verrières ou à Vergy. Les moindres
+incidents de ces temps trop rapidement envolés avaient pour lui une
+fraîcheur et un charme irrésistibles. Jamais il ne pensait à ses succès
+de Paris, il en était ennuyé.</p>
+
+<p>Ces dispositions qui s'accroissaient rapidement furent en partie
+devinées par la jalousie de Mathilde. Elle s'apercevait fort clairement
+qu'elle avait à lutter contre l'amour de la solitude. Quelquefois, elle
+prononçait avec terreur le nom de M<sup>me</sup> de Rênal. Elle voyait frémir
+Julien. Sa passion n'eut désormais ni bornes, ni mesure.</p>
+
+<p>S'il meurt, je meurs après lui, se disait-elle avec toute la bonne foi
+possible. Que diraient les salons de Paris en voyant une fille de mon
+rang adorer à ce point un amant destiné à la mort? Pour trouver de tels
+sentiments, il faut remonter au temps des héros, c'étaient des amours de
+ce genre qui faisaient palpiter les cours du siècle de Charles IX et de
+Henri III.</p>
+
+<p>Au milieu des transports les plus vifs, quand elle serrait contre son
+c&oelig;ur la tête de Julien: Quoi! se disait-elle avec horreur, cette tête
+charmante serait destinée à tomber! Eh bien! ajoutait-elle enflammée
+d'un héroïsme qui n'était pas sans bonheur, mes lèvres, qui se pressent
+contre ces jolis cheveux, seront glacées moins de vingt-quatre heures
+après.</p>
+
+<p>Les souvenirs de ces moments d'héroïsme et d'affreuse volupté
+l'attachaient d'une étreinte invincible! L'idée de suicide, si occupante
+par elle-même, et jusqu'ici si éloignée de cette âme altière, y pénétra,
+et ce fut pour y régner bientôt avec un empire absolu. Non, le sang de
+mes ancêtres ne s'est point attiédi en descendant jusqu'à moi, se disait
+Mathilde avec orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une grâce à vous demander, lui dit un jour son amant: mettez
+votre enfant en nourrice à Verrières, M<sup>me</sup> de Rênal surveillera la
+nourrice.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous me dites là est bien dur...</p>
+
+<p>Et Mathilde pâlit.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, et je t'en demande mille fois pardon, s'écria Julien
+sortant de sa rêverie et la serrant dans ses bras.</p>
+
+<p>Après avoir séché ses larmes, il revint à sa pensée, mais avec plus
+d'adresse. Il avait donné à la conversation un tour de philosophie
+mélancolique. Il parlait de cet avenir qui allait sitôt se fermer pour
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut convenir, chère amie, que les passions sont un accident dans
+la vie, mais cet accident ne se rencontre que chez les âmes
+supérieures... La mort de mon fils serait au fond un bonheur pour
+l'orgueil de votre famille, c'est ce que devineront les subalternes. La
+négligence sera le lot de cet enfant du malheur et de la honte...
+J'espère qu'à une époque que je ne veux point fixer, mais que pourtant
+mon courage entrevoit, vous obéirez à mes dernières recommandations:
+Vous épouserez M. le marquis de Croisenois.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, déshonorée!</p>
+
+<p>&mdash;Le déshonneur ne pourra prendre sur un nom tel que le vôtre. Vous
+serez une veuve et la veuve d'un fou, voilà tout. J'irai plus loin: mon
+crime n'ayant point l'argent pour moteur ne sera point déshonorant.
+Peut-être à cette époque, quelque législateur philosophe aura obtenu,
+des préjugés de ses contemporains, la suppression de la peine de mort.
+Alors, quelque voix amie dira comme un exemple: Tenez, le premier époux
+de M<sup>lle</sup> de La Mole était un fou, mais non pas un méchant homme, un
+scélérat. Il fut absurde de faire tomber cette tête... Alors ma mémoire
+ne sera point infâme; du moins après un certain temps... Votre position
+dans le monde, votre fortune, et, permettez-moi de le dire, votre génie
+feront jouer à M. de Croisenois, devenu votre époux, un rôle auquel tout
+seul il ne saurait atteindre. Il n'a que de la naissance et de la
+bravoure, et ces qualités toutes seules qui faisaient un homme accompli
+en 1729, sont un anachronisme un siècle plus tard, et ne donnent que des
+prétentions. Il faut encore d'autres choses pour se placer à la tête de
+la jeunesse française.</p>
+
+<p>Vous porterez le secours d'un caractère ferme et entreprenant au parti
+politique où vous jetterez votre époux. Vous pourrez succéder aux
+Chevreuse et aux Longueville de la Fronde... Mais alors, chère amie, le
+feu céleste qui vous anime en ce moment sera un peu attiédi.</p>
+
+<p>Permettez-moi de vous le dire, ajouta-t-il après beaucoup d'autres
+phrases préparatoires, dans quinze ans vous regarderez comme une folie
+excusable, mais pourtant comme une folie, l'amour que vous avez eu pour
+moi...</p>
+
+<p>Il s'arrêta tout à coup et devint rêveur. Il se trouvait de nouveau
+vis-à-vis cette idée si choquante pour Mathilde:</p>
+
+<p>&mdash;Dans quinze ans, M<sup>me</sup> de Rênal adorera mon fils, et vous l'aurez
+oublié.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XL-2" id="CHAPITRE_XL-2"></a>CHAPITRE XL<br /><br />
+LA TRANQUILLITÉ</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>C'est parce que alors j'étais fou qu'aujourd'hui je suis sage. O
+philosophe qui ne vois rien que d'instantané, que tes vues sont courtes!
+Ton mil n'est pas fait pour suivre le travail souterrain des passions.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>M<sup>me</sup> GOETHE.</small></span></p></div>
+
+<p>Cet entretien fut coupé par un interrogatoire, suivi d'une conférence
+avec l'avocat chargé de la défense. Ces moments étaient les seuls
+absolument désagréables d'une vie pleine d'incurie et de rêveries
+tendres.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a meurtre, et meurtre avec préméditation, dit Julien au juge
+comme à l'avocat. J'en suis fâché, messieurs, ajouta-t-il en souriant;
+mais ceci réduit votre besogne à bien peu de chose.</p>
+
+<p>Après tout, se disait Julien, quand il fut parvenu à se délivrer de ces
+deux êtres, il faut que je sois brave, et apparemment plus brave que ces
+deux hommes. Ils regardent comme le comble des maux, comme le roi des
+épouvantements, ce duel à issue malheureuse, dont je ne m'occuperai
+sérieusement que le jour même.</p>
+
+<p>C'est que j'ai connu un plus grand malheur, continua Julien en
+philosophant avec lui-même. Je souffrais bien autrement durant mon
+premier voyage à Strasbourg, quand je me croyais abandonné par
+Mathilde... Et pouvoir dire que j'ai désiré avec tant de passion cette
+intimité parfaite qui aujourd'hui me laisse si froid!... Dans le fait,
+je suis plus heureux seul que quand cette fille si belle partage ma
+solitude...</p>
+
+<p>L'avocat, homme de règle et de formalités, le croyait fou et pensait
+avec le public que c'était la jalousie qui lui avait mis le pistolet à
+la main. Un jour, il hasarda de faire entendre à Julien que cette
+allégation, vraie ou fausse, serait un excellent moyen de plaidoirie.
+Mais l'accusé redevint en un clin d'&oelig;il un être passionné et incisif.</p>
+
+<p>&mdash;Sur votre vie, monsieur, s'écria Julien hors de lui, souvenez-vous de
+ne plus proférer cet abominable mensonge.</p>
+
+<p>Le prudent avocat eut peur un instant d'être assassiné.</p>
+
+<p>Il préparait sa plaidoirie, parce que l'instant décisif approchait
+rapidement. Besançon et tout le département ne parlaient que de cette
+cause célèbre. Julien ignorait ce détail, il avait prié qu'on ne lui
+parlât jamais de ces sortes de choses.</p>
+
+<p>Ce jour-là, Fouqué et Mathilde ayant voulu lui apprendre certains bruits
+publics fort propres, selon eux, à donner des espérances, Julien les
+avait arrêtés dès le premier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi ma vie idéale. Vos petites tracasseries vos détails de la
+vie réelle, plus ou moins froissants pour moi, me tireraient du ciel. On
+meurt comme on peut; moi je ne veux penser à la mort qu'à ma manière.
+Que m'importent les autres? Mes relations avec les autres vont être
+tranchées brusquement. De grâce ne me parlez plus de ces gens-là: c'est
+bien assez d'être encore encanaillé à la vue du juge d'instruction et de
+l'avocat.</p>
+
+<p>Au fait, se disait-il à lui-même, il paraît que mon destin est de
+mourir en rêvant. Un être obscur, tel que moi, sûr d'être oublié avant
+quinze jours, serait bien dupe il faut l'avouer, de jouer la comédie...</p>
+
+<p>Il est singulier pourtant que je n'aie connu l'art de jouir de la vie
+que depuis que j'en vois le terme si près de moi.</p>
+
+<p>Il passait ces dernières journées à se promener sur l'étroite terrasse
+au haut du donjon, fumant d'excellents cigares que Mathilde avait envoyé
+chercher en Hollande par un courrier, et sans se douter que son
+apparition était attendue chaque jour par tous les télescopes de la
+ville. Sa pensée était à Vergy. Jamais il ne parlait de M<sup>me</sup> de Rênal à
+Fouqué, mais, deux ou trois fois, cet ami lui dit qu'elle se
+rétablissait rapidement, et ce mot retentit dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pendant que l'âme de Julien était presque toujours tout entière dans le
+pays des idées, Mathilde occupée des choses réelles, comme il convient à
+un c&oelig;ur aristocrate avait su avancer à un tel point l'intimité de la
+correspondance directe entre M<sup>me</sup> de Fervaques et M. de Frilair, que déjà
+le grand mot évêché avait été prononcé.</p>
+
+<p>Le vénérable prélat chargé de la feuille des bénéfices ajouta en
+apostille à une lettre de sa nièce: <i>Ce pauvre Sorel n'est qu'un étourdi
+j'espère qu'on nous le rendra.</i></p>
+
+<p>A la vue de ces lignes, M. de Frilair fut comme hors de lui. Il ne
+doutait pas de sauver Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Sans cette loi jacobine qui a prescrit la formation d'une liste
+innombrable de jurés, et qui n'a d'autre but réel que d'enlever toute
+influence aux gens bien nés, disait-il à Mathilde la veille du tirage au
+sort des trente-six jurés de la session, j'aurais répondu du verdict.
+J'ai bien fait acquitter le curé N...</p>
+
+<p>Ce fut avec plaisir que, le lendemain, parmi les noms sortis de l'urne,
+M. de Frilair trouva cinq congréganistes de Besançon, et parmi les
+étrangers à la ville, les noms de MM. Valenod, de Moirod, de Cholin.</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds d'abord de ces huit jurés-ci, dit-il à Mathilde. Les cinq
+premiers sont des machines. Valenod est mon agent, Moirod me doit tout,
+de Cholin est un imbécile qui a peur de tout.</p>
+
+<p>Le journal répandit dans le département les noms des jurés et M<sup>me</sup> de
+Rênal, à l'inexprimable terreur de son mari voulut venir à Besançon.
+Tout ce que M. de Rênal put obtenir fut qu'elle ne quitterait point son
+lit, afin de ne pas avoir le désagrément d'être appelée en témoignage.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas ma position, disait l'ancien maire de Verrières,
+je suis maintenant libéral de la défection, comme ils disent, nul doute
+que ce polisson de Valenod et M. de Frilair n'obtiennent facilement du
+procureur général et des juges tout ce qui pourra m'être désagréable.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal céda sans peine aux ordres de son mari. Si je paraissais à
+la cour d'assises, se disait-elle, j'aurais l'air de demander
+vengeance.</p>
+
+<p>Malgré toutes les promesses de prudence faites au directeur de sa
+conscience et à son mari, à peine arrivée à Besançon elle écrivit de sa
+main à chacun des trente-six jurés:</p>
+
+<p class="top5">«Je ne paraîtrai point le jour du jugement monsieur parce que ma
+présence pourrait jeter de la défaveur sur la cause de M. Sorel. Je ne
+désire qu'une chose au monde et avec passion, c'est qu'il soit sauvé.
+N'en doutez point, l'affreuse idée qu'à cause de moi un innocent a été
+conduit à la mort empoisonnerait le reste de ma vie et sans doute
+l'abrégerait. Comment pourriez-vous le condamner à mort, tandis que moi
+je vis? Non, sans doute, la société n'a point le droit d'arracher la
+vie, et surtout à un être tel que Julien Sorel. Tout le monde, à
+Verrières, lui a connu des moments d'égarement. Ce pauvre jeune homme a
+des ennemis puissants; mais, même parmi ses ennemis (et combien n'en
+a-t-il pas!) quel est celui qui met en doute ses admirables talents et
+sa science profonde? Ce n'est pas un sujet ordinaire que vous allez
+juger, monsieur. Durant près de dix-huit mois, nous l'avons tous connu
+pieux, sage, appliqué; mais, deux ou trois fois par an, il était saisi
+par des accès de mélancolie qui allaient jusqu'à l'égarement. Toute la
+ville de Verrières, tous nos voisins de Vergy où nous passons la belle
+saison, ma famille entière, M. le sous-préfet lui-même, rendront justice
+à sa piété exemplaire; il sait par c&oelig;ur toute la sainte Bible. Un impie
+se fût-il appliqué pendant des années à apprendre le livre saint? Mes
+fils auront l'honneur de vous présenter cette lettre: ce sont des
+enfants. Daignez les interroger, monsieur, ils vous donneront sur ce
+pauvre jeune homme tous les détails qui seraient encore nécessaires pour
+vous convaincre de la barbarie qu'il y aurait à le condamner. Bien loin
+de me venger, vous me donneriez la mort.</p>
+
+<p>»Qu'est-ce que ses ennemis pourront opposer à ce fait? La blessure, qui
+a été le résultat d'un de ces moments de folie que mes enfants eux-mêmes
+remarquaient chez leur précepteur, est tellement peu dangereuse,
+qu'après moins de deux mois elle m'a permis de venir en poste de
+Verrières à Besançon. Si j'apprends, monsieur, que vous hésitiez le
+moins du monde à soustraire à la barbarie des lois un être si peu
+coupable, je sortirai de mon lit où me retiennent uniquement les ordres
+de mon mari et j'irai me jeter à vos pieds.</p>
+
+<p>»Déclarez, monsieur, que la préméditation n'est pas constante, et vous
+n'aurez pas à vous reprocher le sang d'un innocent, etc., etc.»</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLI-2" id="CHAPITRE_XLI-2"></a>CHAPITRE XLI<br /><br />
+LE JUGEMENT</h3>
+
+<div class="blockquot"><p>Le pays se souviendra longtemps de ce procès célèbre. L'intérêt pour
+l'accusé était porté jusqu'à l'agitation: c'est que son crime était
+étonnant et pourtant pas atroce. L'eût-il été, ce jeune homme était si
+beau! Sa haute fortune sitôt finie augmentait l'attendrissement. Le
+condamneront-ils? demandaient les femmes aux hommes de leur
+connaissance, et on les voyait pâlissantes attendre la réponse.
+<br /><span style="margin-left: 2em;"><small>SAINTE-BEUVE.</small></span></p></div>
+
+<p>Enfin parut ce jour, tellement redouté de M<sup>me</sup> de Rênal et de Mathilde.</p>
+
+<p>L'aspect étrange de la ville redoublait leur terreur, et ne laissait pas
+sans émotion même l'âme ferme de Fouqué. Toute la province était
+accourue à Besançon pour voir juger cette cause romanesque.</p>
+
+<p>Depuis plusieurs jours, il n'y avait plus de place dans les auberges. M.
+le président des assises était assailli par des demandes de billets,
+toutes les dames de la ville voulaient assister au jugement; on criait
+dans les rues le portrait de Julien, etc., etc.</p>
+
+<p>Mathilde tenait en réserve pour ce moment suprême une lettre écrite en
+entier de la main de Mgr l'évêque de ***. Ce prélat, qui dirigeait
+l'Église de France et faisait des évêques, daignait demander
+l'acquittement de Julien. La veille du jugement, Mathilde porta cette
+lettre au tout-puissant grand vicaire.</p>
+
+<p>A la fin de l'entrevue, comme elle s'en allait fondant en larmes:</p>
+
+<p>&mdash;Je réponds de la déclaration du jury, lui dit M. de Frilair sortant
+enfin de sa réserve diplomatique, et presque ému lui-même. Parmi les
+douze personnes chargées d'examiner si le crime de votre protégé est
+constant, et surtout s'il y a eu préméditation, je compte six amis
+dévoués à ma fortune, et je leur ai fait entendre qu'il dépendait d'eux
+de me porter à l'épiscopat. Le baron Valenod, que j'ai fait maire de
+Verrières, dispose entièrement de deux de ses administrés, MM. de Moirod
+et de Cholin. A la vérité, le sort nous a donné pour cette affaire deux
+jurés fort mal pensants; mais, quoique ultra-libéraux, ils sont fidèles
+à mes ordres dans les grandes occasions, et je les ai fait prier de
+voter comme M. Valenod. J'ai appris qu'un sixième juré industriel,
+immensément riche et bavard libéral, aspire en secret à une fourniture
+au ministère de la guerre, et sans doute il ne voudrait pas me déplaire.
+Je lui ai fait dire que M. de Valenod a mon dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel est ce M. Valenod? dit Mathilde inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous le connaissiez, vous ne pourriez douter du succès. C'est un
+parleur audacieux, impudent, grossier fait pour mener des sots. 1814 l'a
+pris à la misère, et je vais en faire un préfet. Il est capable de
+battre les autres jurés, s'ils ne veulent pas voter à sa guise.</p>
+
+<p>Mathilde fut un peu rassurée.</p>
+
+<p>Une autre discussion l'attendait dans la soirée. Pour ne pas prolonger
+une scène désagréable et dont, à ses yeux, le résultat était certain,
+Julien était résolu à ne pas prendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Mon avocat parlera, c'est bien assez, dit-il à Mathilde. Je ne serai
+que trop longtemps exposé en spectacle à tous mes ennemis. Ces
+provinciaux ont été choqués de la fortune rapide que je vous dois, et,
+croyez-m'en, il n'en est pas un qui ne désire ma condamnation, sauf à
+pleurer comme un sot quand on me mènera à la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Ils désirent vous voir humilié, il n'est que trop vrai, répondit
+Mathilde, mais je ne les crois point cruels. Ma présence à Besançon et
+le spectacle de ma douleur ont intéressé toutes les femmes: votre jolie
+figure fera le reste. Si vous dites un mot devant vos juges, tout
+l'auditoire est pour vous, etc., etc.</p>
+
+<p>Le lendemain à neuf heures, quand Julien descendit de sa prison pour
+aller dans la grande salle du palais de justice, ce fut avec beaucoup de
+peine que les gendarmes parvinrent à écarter la foule immense entassée
+dans la cour. Julien avait bien dormi, il était fort calme et
+n'éprouvait d'autre sentiment qu'une pitié philosophique pour cette
+foule d'envieux qui, sans cruauté, allaient applaudir à son arrêt de
+mort. Il fut bien surpris lorsque retenu plus d'un quart d'heure au
+milieu de la foule, il fut obligé de reconnaître que sa présence
+inspirait au public une pitié tendre. Il n'entendit pas un seul propos
+désagréable. Ces provinciaux sont moins méchants que je ne le croyais,
+se dit-il.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle du jugement, il fut frappé de l'élégance de
+l'architecture. C'était un gothique propre, et une foule de jolies
+petites colonnes taillées dans la pierre avec le plus grand soin. Il se
+crut en Angleterre.</p>
+
+<p>Mais bientôt toute son attention fut absorbée par douze ou quinze jolies
+femmes qui, placées vis-à-vis la sellette de l'accusé, remplissaient les
+trois balcons au-dessus des juges et des jurés. En se retournant vers le
+public, il vit que la tribune circulaire qui règne au-dessus de
+l'amphithéâtre était remplie de femmes: la plupart étaient jeunes et lui
+semblèrent fort jolies, leurs yeux étaient brillants et remplis
+d'intérêt. Dans le reste de la salle, la foule était énorme, on se
+battait aux portes, et les sentinelles ne pouvaient obtenir de silence.</p>
+
+<p>Quand tous les yeux qui cherchaient Julien s'aperçurent de sa présence,
+en le voyant occuper la place un peu plus élevée réservée à l'accusé, il
+fut accueilli par un murmure d'étonnement et de tendre intérêt.</p>
+
+<p>On eût dit, ce jour-là, qu'il n'avait pas vingt ans; il était mis fort
+simplement, mais avec une grâce parfaite, ses cheveux et son front
+étaient charmants; Mathilde avait voulu présider elle-même à sa
+toilette. La pâleur de Julien était extrême. A peine assis sur la
+sellette, il entendit dire de tous côtés:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! comme il est jeune! Mais c'est un enfant.... Il est bien mieux
+que son portrait.</p>
+
+<p>&mdash;Mon accusé, fui dit le gendarme assis à sa droite, voyez-vous ces six
+dames qui occupent ce balcon? Le gendarme lui indiquait une petite
+tribune en saillie au-dessus de l'amphithéâtre où sont placés les jurés.
+C'est M<sup>me</sup> la préfète, continua le gendarme, à côté M<sup>me</sup> la Marquise de
+N***, celle-là vous aime bien; je l'ai entendue parler au juge
+d'instruction. Après, c'est M<sup>me</sup> Derville...</p>
+
+<p>&mdash;M<sup>me</sup> Derville! s'écria Julien, et une vive rougeur couvrit son
+front. Au sortir d'ici, pensa-t-il, elle va écrire à M<sup>me</sup> de Rênal. Il
+ignorait l'arrivée de M<sup>me</sup> de Rênal à Besançon.</p>
+
+<p>Les témoins furent entendus; cela prit plusieurs heures. Dès les
+premiers mots de l'accusation soutenue par l'avocat général, deux de ces
+dames placées dans le petit balcon, tout à fait en face de Julien,
+fondirent en larmes. M<sup>me</sup> Derville ne s'attendrit point ainsi, pensa
+Julien. Cependant il remarqua qu'elle était fort rouge.</p>
+
+<p>L'avocat général faisait du pathos en mauvais français sur la barbarie
+du crime commis, Julien observa que les voisines de M<sup>me</sup> Derville avaient
+l'air de le désapprouver vivement. Plusieurs jurés, apparemment de la
+connaissance de ces dames leur parlaient et semblaient les
+rassurer. Voilà qui ne laisse pas d'être de bon augure, pensa Julien.</p>
+
+<p>Jusque-là il s'était senti pénétré d'un mépris sans mélange pour tous
+les hommes qui assistaient au jugement. L'éloquence plate de l'avocat
+général augmenta ce sentiment de dégoût. Mais peu à peu la sécheresse
+d'âme de Julien disparut devant les marques d'intérêt dont il était
+évidemment l'objet.</p>
+
+<p>Il fut content de la mine ferme de son avocat.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de phrases, lui dit-il tout bas comme il allait prendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Toute l'emphase pillée à Bossuet, qu'on a étalée contre vous, vous a
+servi, dit l'avocat.</p>
+
+<p>En effet, à peine avait-il parlé pendant cinq minutes, que presque
+toutes les femmes avaient leur mouchoir à la main. L'avocat, encouragé
+adressa aux jurés des choses extrêmement fortes. Julien frémit, il se
+sentait sur le point de verser des larmes. Grand Dieu! que diront mes
+ennemis?</p>
+
+<p>Il allait céder à l'attendrissement qui le gagnait, lorsque,
+heureusement pour lui, il surprit un regard insolent de M. le baron de
+Valenod.</p>
+
+<p>Les yeux de ce cuistre sont flamboyants, se dit-il; quel triomphe pour
+cette âme basse! Quand mon crime n'aurait amené que cette seule
+circonstance, je devrais le maudire. Dieu sait ce qu'il dira de moi,
+dans les soirées d'hiver, à M<sup>me</sup> de Rênal!</p>
+
+<p>Cette idée effaça toutes les autres. Bientôt après, Julien fut rappelé à
+lui-même par les marques d'assentiment du public. L'avocat venait de
+terminer sa plaidoirie. Julien se souvint qu'il était convenable de lui
+serrer la main. Le temps avait passé rapidement.</p>
+
+<p>On apporta des rafraîchissements à l'avocat et à l'accusé. Ce fut alors
+seulement que Julien fut frappé d'une circonstance: aucune femme n'avait
+quitté l'audience pour aller dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je meurs de faim, dit l'avocat, et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi de même, répondit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, voilà M<sup>me</sup> la préfète qui reçoit aussi son dîner, lui dit
+l'avocat en lui indiquant le petit balcon. Bon courage, tout va bien.</p>
+
+<p>La séance recommença.</p>
+
+<p>Comme le président faisait son résumé, minuit sonna. Le président fut
+obligé de s'interrompre, au milieu du silence de l'anxiété universelle,
+le retentissement de la cloche de l'horloge remplissait la salle.</p>
+
+<p>Voilà le dernier de mes jours qui commence, pensa Julien. Bientôt il
+se sentit enflammé par l'idée du devoir. Il avait dominé jusque-là son
+attendrissement, et gardé sa résolution de ne point parler; mais quand
+le président des assises lui demanda s'il avait quelque chose à ajouter,
+il se leva. Il voyait devant lui les yeux de M<sup>me</sup> Derville qui, aux
+lumières, lui semblèrent bien brillants. Pleurerait-elle, par
+hasard? pensa-t-il.</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 2em;">«Messieurs les jurés,</span><br />
+</p>
+
+<p>»L'horreur du mépris, que je croyais pouvoir braver au moment de la
+mort, me fait prendre la parole. Messieurs, je n'ai point l'honneur
+d'appartenir à votre classe, vous voyez en moi un paysan qui s'est
+révolté contré la bassesse de sa fortune.</p>
+
+<p>»Je ne vous demande aucune grâce continua Julien en affermissant sa
+voix. Je ne me fais point illusion, la mort m'attend: elle sera juste.
+J'ai pu attenter aux jours de la femme la plus digne de tous les
+respects, de tous les hommages. M<sup>me</sup> de Rênal avait été pour moi comme
+une mère. Mon crime est atroce, et il fut prémédité. J'ai donc mérité la
+mort, messieurs les jurés. Quand je serais moins coupable, je vois des
+hommes qui, sans s'arrêter à ce que ma jeunesse peut mériter de pitié,
+voudront punir en moi et décourager à jamais cette classe de jeunes gens
+qui, nés dans un ordre inférieur, et en quelque sorte opprimés par la
+pauvreté, ont le bonheur de se procurer une bonne éducation, et l'audace
+de se mêler à ce que l'orgueil des gens riches appelle la société.</p>
+
+<p>»Voilà mon crime, messieurs, et il sera puni avec d'autant plus de
+sévérité, que, dans le fait, je ne suis point jugé par mes pairs. Je ne
+vois point sur les bancs des jurés quelque paysan enrichi, mais
+uniquement des bourgeois indignés....»</p>
+
+<p>Pendant vingt minutes, Julien parla sur ce ton; il dit tout ce qu'il
+avait sur le c&oelig;ur; l'avocat général, qui aspirait aux faveurs de
+l'aristocratie, bondissait sur son siège; mais malgré le tour un peu
+abstrait que Julien avait donné à la discussion toutes les femmes
+fondaient en larmes. M<sup>me</sup> Derville elle-même avait son mouchoir sur ses
+yeux. Avant de finir, Julien revint à la préméditation, à son repentir,
+au respect, à l'adoration filiale et sans bornes que, dans des temps
+plus heureux, il avait pour M<sup>me</sup> de Rênal... M<sup>me</sup> Derville jeta un cri et
+s'évanouit.</p>
+
+<p>Une heure sonnait comme les jurés se retiraient dans leur chambre.
+Aucune femme n'avait abandonné sa place; plusieurs hommes avaient les
+larmes aux yeux. Les conversations furent d'abord très vives, mais peu à
+peu, la décision du jury se faisant attendre, la fatigue générale
+commença à jeter du calme dans l'assemblée. Ce moment était solennel;
+les lumières jetaient moins d'éclat. Julien, très fatigué, entendait
+discuter auprès de lui la question de savoir si ce retard était de bon
+ou de mauvais augure. Il vit avec plaisir que tous les v&oelig;ux étaient
+pour lui; le jury ne revenait point, et cependant aucune femme ne
+quittait la salle.</p>
+
+<p>Comme deux heures venaient de sonner, un grand mouvement se fit
+entendre. La petite porte de la chambre des jurés s'ouvrit. M. le baron
+de Valenod s'avança d'un pas grave et théâtral, il était suivi de tous
+les jurés. Il toussa, puis déclara qu'en son âme et conscience la
+déclaration unanime du jury était que Julien Sorel était coupable de
+meurtre, et de meurtre avec préméditation: cette déclaration entraînait
+la peine de mort; elle fut prononcée un instant après. Julien regarda sa
+montre, et se souvint de M. de Lavalette, il était deux heures et un
+quart. C'est aujourd'hui vendredi, pensa-t-il.</p>
+
+<p>Oui, mais ce jour est heureux pour le Valenod qui me condamne... Je
+suis trop surveillé pour que Mathilde puisse me sauver comme fit M<sup>me</sup> de
+Lavalette... Ainsi, dans trois jours, à cette même heure, je saurai à
+quoi m'en tenir sur le <i>grand peut-être</i>.</p>
+
+<p>En ce moment, il entendit un cri et fut rappelé aux choses de ce monde.
+Les femmes autour de lui sanglotaient il vit que toutes les figures
+étaient tournées vers une petite tribune pratiquée dans le couronnement
+d'un pilastre gothique. Il sut plus tard que Mathilde s'y était cachée.
+Comme le cri ne se renouvela pas, tout le monde se remit à regarder
+Julien, auquel les gendarmes cherchaient à faire traverser la foute.</p>
+
+<p>Tâchons de ne pas apprêter à rire à ce fripon de Valenod pensa Julien.
+Avec quel air contrit et patelin il a prononcé la déclaration qui
+entraîne la peine de mort! tandis que ce pauvre président des assises,
+tout juge qu'il est depuis nombre d'années, avait la larme à l'&oelig;il en
+me condamnant. Quelle joie pour le Valenod de se venger de notre
+ancienne rivalité auprès de M<sup>me</sup> de Rênal!... Je ne la verrai donc plus!
+C'en est fait... Un dernier adieu est impossible entre nous, je le
+sens... Que j'aurais été heureux de lui dire toute l'horreur que j'ai de
+mon crime!</p>
+
+<p>Seulement ces paroles: Je me trouve justement condamné.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLII-2" id="CHAPITRE_XLII-2"></a>CHAPITRE XLII</h3>
+
+<p>En ramenant Julien en prison, on l'avait introduit dans une chambre
+destinée aux condamnés à mort. Lui qui, d'ordinaire, remarquait
+jusqu'aux plus petites circonstances, ne s'était point aperçu qu'on ne
+le faisait pas remonter à son donjon. Il songeait à ce qu'il dirait à
+M<sup>me</sup> de Rênal, si, avant le dernier moment, il avait le bonheur de la
+voir. Il pensait qu'elle l'interromprait et voulait du premier mot
+pouvoir lui peindre tout son repentir. Après une telle action, comment
+lui persuader que je l'aime uniquement? car enfin, j'ai voulu la tuer
+par ambition ou par amour pour Mathilde.</p>
+
+<p>En se mettant au lit, il trouva des draps d'une toile grossière. Ses
+yeux se dessillèrent. Ah! je suis au cachot, se dit-il, comme condamné à
+mort. C'est juste...</p>
+
+<p>Le comte Altamira me racontait que, la veille de sa mort, Danton disait
+avec sa grosse voix: C'est singulier, le verbe guillotiner ne peut pas
+se conjuguer dans tous ses temps, on peut bien dire: Je serai
+guillotiné, tu seras guillotiné, mais on ne dit pas: J'ai été
+guillotiné.</p>
+
+<p>Pourquoi pas, reprit Julien, s'il y a une autre vie?...</p>
+
+<p>Ma foi, si je trouve le Dieu des chrétiens, je suis perdu: c'est un
+despote, et, comme tel, il est rempli d'idées de vengeance; sa Bible ne
+parle que de punitions atroces. Je ne l'ai jamais aimé, je n'ai même
+jamais voulu croire qu'on l'aimât sincèrement. Il est sans pitié (et il
+se rappela plusieurs passages de la Bible). Il me punira d'une manière
+abominable...</p>
+
+<p>Mais si je trouve le Dieu de Fénelon! Il me dira peut-être: Il te sera
+beaucoup pardonné, parce que tu as beaucoup aimé...</p>
+
+<p>Ai-je beaucoup aimé? Ah! j'ai aimé M<sup>me</sup> de Rênal mais ma conduite a été
+atroce. Là, comme ailleurs, le mérite simple et modeste a été abandonné
+pour ce qui est brillant...</p>
+
+<p>Mais aussi, quelle perspective!... Colonel de hussards, si nous avions
+la guerre; secrétaire de légation pendant la paix, ensuite
+ambassadeur... car bientôt j'aurais su les affaires... et quand je
+n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de La Mole a-t-il quelque
+rivalité à craindre? Toutes mes sottises eussent été pardonnées, ou
+plutôt comptées pour des mérites. Homme de mérite et jouissant de la
+plus grande existence à Vienne ou à Londres...</p>
+
+<p>&mdash;Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois jours.</p>
+
+<p>Julien rit de bon c&oelig;ur de cette saillie de son esprit. En vérité,
+l'homme a deux êtres en lui, pensa-t-il. Qui diable songeait à cette
+réflexion maligne?</p>
+
+<p>Eh bien, oui, mon ami, guillotiné dans trois jours répondit-il à
+l'interrupteur. M. de Cholin louera une fenêtre, de compte à demi avec
+l'abbé Maslon. Eh bien, pour le prix de location de cette fenêtre,
+lequel de ces deux dignes personnages volera l'autre?</p>
+
+<p>Ce passage du <i>Venceslas</i> de Rotrou lui revint tout à coup:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="center">LADISLAS.</td></tr>
+<tr><td align="center">... Mon âme est toute prête.</td></tr>
+<tr><td align="center">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td align="center">LE ROI, <i>père de Ladislas</i>.</td></tr>
+<tr><td align="center">L'échafaud l'est aussi; portez-y votre tête.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Belle réponse! pensa-t-il, et il s'endormit. Quelqu'un le réveilla le
+matin en le serrant fortement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, déjà! dit Julien en ouvrant un &oelig;il hagard. Il se croyait entre
+les mains du bourreau.</p>
+
+<p>C'était Mathilde. Heureusement, elle ne m'a pas compris. Cette réflexion
+lui rendit tout son sang-froid. Il trouva Mathilde changée comme par six
+mois de maladie: réellement elle n'était pas reconnaissable.</p>
+
+<p>&mdash;Cet infâme Frilair m'a trahie, lui disait-elle en se tordant les
+mains, la fureur l'empêchait de pleurer.</p>
+
+<p>&mdash;N'étais-je pas beau hier, quand j'ai pris la parole? répondit Julien.
+J'improvisais, et pour la première fois de ma vie! Il est vrai qu'il est
+à craindre que ce ne soit aussi la dernière.</p>
+
+<p>Dans ce moment, Julien jouait sur le caractère de Mathilde avec tout le
+sang-froid d'un pianiste habile qui touche un piano...</p>
+
+<p>&mdash;L'avantage d'une naissance illustre me manque, il est vrai,
+ajouta-t-il, mais la grande âme de Mathilde a élevé son amant jusqu'à
+elle. Croyez-vous que Boniface de La Mole ait été mieux devant ses
+juges?</p>
+
+<p>Mathilde, ce jour-là, était tendre sans affectation, comme une pauvre
+fille habitant un cinquième étage; mais elle ne put obtenir de lui des
+paroles plus simples. Il lui rendait, sans le savoir, le tourment
+qu'elle lui avait souvent infligé.</p>
+
+<p>On ne connaît point les sources du Nil, se disait Julien; il n'a point
+été donné à l'&oelig;il de l'homme de voir le roi des fleuves dans l'état de
+simple ruisseau: ainsi aucun &oelig;il humain ne verra Julien faible d'abord
+parce qu'il ne l'est pas. Mais j'ai le c&oelig;ur facile à toucher; la parole
+la plus commune, si elle est dite avec un accent vrai, peut attendrir ma
+voix et même faire couler mes larmes. Que de fois les c&oelig;urs secs ne
+m'ont-ils pas méprisé pour ce défaut! Ils croyaient que je demandais
+grâce: voilà ce qu'il ne faut pas souffrir.</p>
+
+<p>On dit que le souvenir de sa femme émut Danton au pied de l'échafaud
+mais Danton avait donné de la force à une nation de freluquets, et
+empêchait l'ennemi d'arriver à Paris... Moi seul, je sais ce que
+j'aurais pu faire... Pour les autres, je ne suis tout au plus qu'un
+<small>PEUT-ÊTRE</small>.</p>
+
+<p>Si M<sup>me</sup> de Rênal était ici, dans mon cachot, au lieu de Mathilde,
+aurais-je pu répondre de moi? L'excès de mon désespoir et de mon
+repentir eût passé, aux yeux des Valenod et de tous les patriciens du
+pays, pour l'ignoble peur de la mort; ils sont si fiers, ces c&oelig;urs
+faibles que leur position pécuniaire met au-dessus des tentations! Voyez
+ce que c'est, auraient dit MM. de Moirod et de Cholin, qui viennent de
+me condamner à mort, que de naître fils d'un charpentier! On peut
+devenir savant, adroit, mais le c&oelig;ur!... le c&oelig;ur ne s'apprend pas.
+Même avec cette pauvre Mathilde, qui pleure maintenant, ou plutôt qui ne
+peut plus pleurer, dit-il en regardant ses yeux rouges... et il la
+serra dans ses bras: l'aspect d'une douleur vraie lui fit oublier son
+syllogisme... Elle a pleuré toute la nuit peut-être, se dit-il mais un
+jour, quelle honte ne lui fera pas ce souvenir! Elle se regardera comme
+ayant été égarée, dans sa première jeunesse, par les façons de penser
+basses d'un plébéien... Le Croisenois est assez faible pour l'épouser,
+et, ma foi, il fera bien. Elle lui fera jouer un rôle.</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left">Du droit qu'un esprit ferme et vaste en ses desseins</td></tr>
+<tr><td align="left">A sur l'esprit grossier des vulgaires humains.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Ah çà! voici qui est plaisant: depuis que je dois mourir, tous les vers
+que j'ai jamais sus en ma vie me reviennent à la mémoire. Ce sera un
+signe de décadence...</p>
+
+<p>Mathilde lui répétait d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>&mdash;Il est là, dans la pièce voisine.</p>
+
+<p>Enfin il fit attention à ces paroles. Sa voix est faible, pensa-t-il,
+mais tout ce caractère impérieux est encore dans son accent. Elle baisse
+la voix pour ne pas se fâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui est là? lui dit-il d'un air doux.</p>
+
+<p>&mdash;L'avocat, pour vous faire signer votre appel.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'appellerai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous n'appellerez pas, dit-elle en se levant et les yeux
+étincelants de colère, et pourquoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, en ce moment, je me sens le courage de mourir sans trop
+faire rire à mes dépens. Et qui me dit que dans deux mois, après un long
+séjour dans ce cachot humide. Je serai aussi bien dispose? Je prévois
+des entrevues avec des prêtres, avec mon père... Rien au monde ne peut
+m'être aussi désagréable. Mourons.</p>
+
+<p>Cette contrariété imprévue réveilla toute la partie altière du caractère
+de Mathilde. Elle n'avait pu voir l'abbé de Frilair avant l'heure où
+l'on ouvre les cachots de la prison de Besançon; sa fureur retomba sur
+Julien. Elle l'adorait, et pendant un grand quart d'heure, il retrouva
+dans ses imprécations contre son caractère, de lui Julien, dans ses
+regrets de l'avoir aimé, toute cette âme hautaine qui jadis l'avait
+accablé d'injures si poignantes, dans la bibliothèque de l'hôtel de La
+Mole.</p>
+
+<p>&mdash;Le ciel devait à la gloire de ta race de te faire naître homme, lui
+dit-il.</p>
+
+<p>Mais quant à moi, pensait-il, je serais bien dupe de vivre encore deux
+mois dans ce séjour dégoûtant, en butte à tout ce que la faction
+patricienne peut inventer d'infâme et d'humiliant[*], et ayant pour
+unique consolation les imprécations de cette folle... Eh bien
+après-demain matin, je me bats en duel avec un homme connu par son
+sang-froid et par une adresse remarquable... Fort remarquable, dit le
+parti méphistophélès; il ne manque Jamais son coup.</p>
+
+<p>[*] C'est un jacobin qui parle.</p>
+
+<p>Eh bien, soit, à la bonne heure (Mathilde continuait à être éloquente).
+Parbleau non, se dit-il, je n'appellerai pas.</p>
+
+<p>Cette résolution prise, il tomba dans la rêverie... Le courrier en
+passant apportera le journal à six heures comme à l'ordinaire à huit
+heures, après que M. de Rênal l'aura lu, Élisa marchant sur la pointe du
+pied, viendra le déposer sur son lit. Plus tard elle s'éveillera: tout à
+coup en lisant, elle sera troublée, sa jolie main tremblera; elle lira
+jusqu'à ces mots... A dix heures et cinq minutes il avait cessé
+d'exister.</p>
+
+<p>Elle pleurera à chaudes larmes, je la connais, en vain j'ai voulu
+l'assassiner, tout sera oublié. Et la personne à qui j'ai voulu ôter la
+vie sera la seule qui sincèrement pleurera ma mort.</p>
+
+<p>Ah! ceci est une antithèse! pensa-t-il, et, pendant un grand quart
+d'heure que dura encore la scène que lui faisait Mathilde, il ne songea
+qu'à M<sup>me</sup> de Rênal. Malgré lui, et quoique répondant souvent à ce que
+Mathilde lui disait, il ne pouvait détacher son âme du souvenir de la
+chambre à coucher de Verrières. Il voyait la gazette de Besançon sur la
+courtepointe de taffetas orange. Il voyait cette main si blanche qui la
+serrait d'un mouvement convulsif, il voyait M<sup>me</sup> de Rênal pleurer... Il
+suivait la route de chaque larme sur cette figure charmante.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole ne pouvant rien obtenir de Julien, fit entrer l'avocat.
+C'était heureusement un ancien capitaine de l'armée d'Italie, de 1796,
+où il avait été camarade de Manuel.</p>
+
+<p>Pour la forme, il combattit la résolution du condamné. Julien, voulant
+le traiter avec estime, lui déduisit toutes ses raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, on peut penser comme vous, finit par lui dire M. Félix Vaneau,
+c'était le nom de l'avocat. Mais vous avez trois jours pleins pour
+appeler, et il est de mon devoir de revenir tous les jours. Si un volcan
+s'ouvrait sous la prison, d'ici à deux mois vous seriez sauvé. Vous
+pouvez mourir de maladie, dit-il en regardant Julien.</p>
+
+<p>Julien lui serra la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie, vous êtes un brave homme. A ceci je songerai.</p>
+
+<p>Et lorsque Mathilde sortit enfin avec l'avocat, il se sentait beaucoup
+plus d'amitié pour l'avocat que pour elle.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIII-2" id="CHAPITRE_XLIII-2"></a>CHAPITRE XLIII</h3>
+
+<p>Une heure après, comme il dormait profondément, il fut éveillé par des
+larmes qu'il sentait couler sur sa main. Ah! c'est encore Mathilde,
+pensa-t-il à demi éveillé. Elle vient, fidèle à la théorie, attaquer ma
+résolution par les sentiments tendres. Ennuyé de la perspective de cette
+nouvelle scène dans le genre pathétique, il n'ouvrit pas les yeux. Les
+vers de Belphégor fuyant sa femme lui revinrent à la pensée.</p>
+
+<p>Il entendit un soupir singulier; il ouvrit les yeux, c'était M<sup>me</sup> de
+Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je te revois avant que de mourir, est-ce une illusion?
+s'écria-t-il en se jetant à ses pieds.</p>
+
+<p>Mais pardon, madame, je ne suis qu'un assassin à vos yeux, dit-il à
+l'instant, en revenant à lui.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... je viens vous conjurer d'appeler, je sais que vous ne le
+voulez pas... Ses sanglots l'étouffaient; elle ne pouvait parler.</p>
+
+<p>&mdash;Daignez me pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu veux que je te pardonne, lui dit-elle en se levant et se jetant
+dans ses bras, appelle tout de suite de ta sentence de mort.</p>
+
+<p>Julien la couvrait de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Viendras-tu me voir tous les jours pendant ces deux mois?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure. Tous les jours, à moins que mon mari ne me le défende.</p>
+
+<p>&mdash;Je signe! s'écria Julien. Quoi! tu me pardonnes! est-il possible!</p>
+
+<p>Il la serrait dans ses bras; il était fou. Elle jeta un petit cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, lui dit-elle tu m'as fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;A ton épaule, s'écria Julien fondant en larmes. Il s'éloigna un peu,
+et couvrit sa main de baisers de flamme. Qui me l'eût dit, la dernière
+fois que je te vis, dans ta chambre à Verrières?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'eût dit alors que j'écrirais à M. de La Mole cette lettre
+infâme?...</p>
+
+<p>&mdash;Sache que je t'ai toujours aimée, que je n'ai aimé que toi.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il bien possible! s'écria M<sup>me</sup> de Rênal, ravie à son tour.</p>
+
+<p>Elle s'appuya sur Julien, qui était à ses genoux, et longtemps ils
+pleurèrent en silence.</p>
+
+<p>A aucune époque de sa vie, Julien n'avait trouvé un moment pareil.</p>
+
+<p>Bien longtemps après, quand on put parler:</p>
+
+<p>&mdash;Et cette jeune M<sup>me</sup> Michelet, dit M<sup>me</sup> de Rênal ou plutôt cette M<sup>lle</sup> de
+La Mole, car je commence en vérité à croire cet étrange roman.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est vrai qu'en apparence, répondit Julien. C'est ma femme, mais
+ce n'est pas ma maîtresse...</p>
+
+<p>En s'interrompant cent fois l'un l'autre, ils parvinrent à grand'peine à
+se raconter ce qu'ils ignoraient. La lettre écrite à M. de La Mole avait
+été faite par le jeune prêtre qui dirigeait la conscience de M<sup>me</sup> de
+Rênal, et ensuite copiée par elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle horreur m'a fait commettre la religion! lui disait-elle; et
+encore j'ai adouci les passages les plus affreux de cette lettre...</p>
+
+<p>Les transports et le bonheur de Julien lui prouvaient combien il lui
+pardonnait. Jamais il n'avait été aussi fou d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Je me crois pourtant pieuse, lui disait M<sup>me</sup> de Rênal dans la suite de
+la conversation. Je crois sincèrement en Dieu, je crois également, et
+même cela m'est prouvé, que le crime que je commets est affreux, et dès
+que je te vois, même après que tu m'as tiré deux coups de pistolet...</p>
+
+<p>Et ici, malgré elle, Julien la couvrit de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi, continua-t-elle, je veux raisonner avec toi, de peur de
+l'oublier... Dès que je te vois, tous les devoirs disparaissent, je ne
+suis plus qu'amour pour toi, ou plutôt, le mot amour est trop faible. Je
+sens pour toi ce que je devrais sentir uniquement pour Dieu: un mélange
+de respect, d'amour, d'obéissance... En vérité, je ne sais pas ce que tu
+m'inspires. Tu me dirais de donner un coup de couteau au geôlier, que le
+crime serait commis avant que j'y eusse songé. Explique-moi cela bien
+nettement avant que je te quitte je veux voir clair dans mon c&oelig;ur; car
+dans deux mois nous nous quittons... A propos, nous quitterons-nous? lui
+dit-elle en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Je retire ma parole, s'écria Julien en se levant; je n'appelle pas de
+la sentence de mort, si par poison, couteau, pistolet, charbon ou de
+toute autre manière quelconque, tu cherches à mettre fin ou obstacle à
+ta vie.</p>
+
+<p>La physionomie de M<sup>me</sup> de Rênal changea tout à coup; la plus vive
+tendresse fit place à une rêverie profonde.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous mourions tout de suite? lui dit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait ce que l'on trouve dans l'autre vie? répondit Julien;
+peut-être des tourments, peut-être rien du tout. Ne pouvons-nous pas
+passer deux mois ensemble d'une manière délicieuse? Deux mois, c'est
+bien des jours. Jamais je n'aurai été aussi heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais tu n'auras été aussi heureux!</p>
+
+<p>&mdash;Jamais, répéta Julien ravi, et je te parle comme je me parle à
+moi-même. Dieu me préserve d'exagérer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est me commander que de parler ainsi, dit-elle avec un sourire
+timide et mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! tu jures, sur l'amour que tu as pour moi de n'attenter à ta
+vie par aucun moyen direct, ni indirect... songe, ajouta-t-il, qu'il
+faut que tu vives pour mon fils, que Mathilde abandonnera à des laquais,
+dès qu'elle sera marquise de Croisenois.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, reprit-elle froidement, mais je veux emporter ton appel écrit
+et signé de ta main. J'irai moi-même chez M. le procureur général.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, tu te compromets.</p>
+
+<p>&mdash;Après la démarche d'être venue te voir dans ta prison, je suis à
+jamais, pour Besançon et toute la Franche-Comté, une héroïne
+d'anecdotes, dit-elle d'un air profondément affligé. Les bornes de
+l'austère pudeur sont franchies... Je suis une femme perdue d'honneur;
+il est vrai que c'est pour toi...</p>
+
+<p>Son accent était si triste que Julien l'embrassa avec un bonheur tout
+nouveau pour lui. Ce n'était plus l'ivresse de l'amour, c'était
+reconnaissance extrême. Il venait d'apercevoir, pour la première fois,
+toute l'étendue du sacrifice qu'elle lui avait fait.</p>
+
+<p>Quelque âme charitable informa, sans doute, M. de Rênal des longues
+visites que sa femme faisait à la prison de Julien; car, au bout de
+trois jours, il lui envoya sa voiture, avec l'ordre exprès de revenir
+sur-le-champ à Verrières.</p>
+
+<p>Cette séparation cruelle avait mal commencé la journée pour Julien. On
+l'avertit, deux ou trois heures après, qu'un certain prêtre intrigant et
+qui pourtant n'avait pu se pousser parmi les jésuites de Besançon,
+s'était établi depuis le matin en dehors de la porte de la prison, dans
+la rue. Il pleuvait beaucoup, et là cet homme prétendait jouer le
+martyr. Julien était mal disposé, cette sottise le toucha profondément.</p>
+
+<p>Le matin il avait déjà refusé la visite de ce prêtre, mais cet homme
+s'était mis en tête de confesser Julien et de se faire un nom parmi les
+jeunes femmes de Besançon, par toutes les confidences qu'il prétendrait
+en avoir reçues.</p>
+
+<p>Il déclarait à haute voix qu'il allait passer la journée et la nuit à la
+porte de la prison:</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'envoie pour toucher le c&oelig;ur de cet autre apostat...</p>
+
+<p>Et le bas peuple, toujours curieux d'une scène, commençait à
+s'attrouper.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes frères, leur disait-il, je passerai ici la journée, la nuit,
+ainsi que toutes les journées, et toutes les nuits qui suivront. Le
+Saint-Esprit m'a parlé, j'ai une mission d'en haut; c'est moi qui dois
+sauver l'âme du jeune Sorel. Unissez-vous à mes prières, etc., etc.</p>
+
+<p>Julien avait horreur du scandale et de tout ce qui pouvait attirer
+l'attention sur lui. Il songea à saisir le moment pour s'échapper du
+monde incognito; mais il avait quelque espoir de revoir M<sup>me</sup> de Rênal, et
+il était éperdument amoureux.</p>
+
+<p>La porte de la prison était située dans l'une des rues les plus
+fréquentées. L'idée de ce prêtre crotté, faisant foule et scandale,
+torturait son âme. Et, sans nul doute, à chaque instant il répète mon
+nom! Ce moment fut plus pénible que la mort.</p>
+
+<p>Il appela deux ou trois fois, à une heure d'intervalle, un porte-clefs
+qui lui était dévoué, pour l'envoyer voir si le prêtre était encore à la
+porte de la prison.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il est à deux genoux dans la boue, lui disait toujours le
+porte-clefs; il prie à haute voix et dit des litanies pour votre âme...</p>
+
+<p>L'impertinent! pensa Julien. En ce moment, en effet, il entendit un
+bourdonnement sourd, c'était le peuple répondant aux litanies. Pour
+comble d'impatience, il vit le porte-clefs lui-même agiter ses lèvres en
+répétant les mots latins.</p>
+
+<p>&mdash;On commence à dire, ajouta le porte-clefs, qu'il faut que vous ayez le
+c&oelig;ur bien endurci pour refuser le secours de ce saint homme.</p>
+
+<p>O ma patrie! que tu es encore barbare! s'écria Julien ivre de colère.
+Et il continua son raisonnement tout haut et sans songer à la présence
+du porte-clefs.</p>
+
+<p>Cet homme veut un article dans le journal, et le voilà sûr de
+l'obtenir.</p>
+
+<p>Ah! maudits provinciaux! à Paris, je ne serais pas soumis à toutes ces
+vexations. On y est plus savant en charlatanisme.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer ce saint prêtre dit-il enfin au porte-clefs, et la sueur
+coulait à grand flots sur son front.</p>
+
+<p>Le porte-clefs fit le signe de la croix et sortit tout joyeux.</p>
+
+<p>Ce saint prêtre se trouva horriblement laid, il était encore plus
+crotté. La pluie froide qu'il faisait augmentait l'obscurité et
+l'humidité du cachot. Le prêtre voulut embrasser Julien, et se mit à
+s'attendrir en lui parlant. La plus basse hypocrisie était trop
+évidente; de sa vie, Julien n'avait été aussi en colère.</p>
+
+<p>Un quart d'heure après l'entrée du prêtre, Julien se trouva tout à fait
+un lâche. Pour la première fois, la mort lui parut horrible. Il pensait
+à l'état de putréfaction où serait son corps deux jours après
+l'exécution, etc., etc.</p>
+
+<p>Il allait se trahir par quelque signe de faiblesse ou se jeter sur le
+prêtre et l'étrangler avec sa chaîne, lorsqu'il eut l'idée de prier le
+saint homme d'aller dire pour lui une bonne messe de quarante francs, ce
+jour-là même.</p>
+
+<p>Or, il était près de midi, le prêtre décampa.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLIV-2" id="CHAPITRE_XLIV-2"></a>CHAPITRE XLIV</h3>
+
+<p>Dès qu'il fut sorti, Julien pleura beaucoup et pleura de mourir. Peu à
+peu il se dit que, si M<sup>me</sup> de Rênal eût été à Besançon, il lui eût avoué
+sa faiblesse...</p>
+
+<p>Au moment où il regrettait le plus l'absence de cette femme adorée, il
+entendit le pas, de Mathilde.</p>
+
+<p>Le pire des malheurs en prison, pensa-t-il, c'est de ne pouvoir fermer
+sa porte. Tout ce que Mathilde lui dit ne fit que l'irriter.</p>
+
+<p>Elle lui raconta que, le jour du jugement, M. de Valenod ayant en poche
+sa nomination de préfet, il avait osé se moquer de M. de Frilair et se
+donner le plaisir de le condamner à mort.</p>
+
+<p>«Quelle idée a eue votre ami, vient de me dire M. de Frilair, d'aller
+réveiller et attaquer la petite vanité de cette <i>aristocratie bourgeoise</i>!
+Pourquoi parler de caste? Il leur a indiqué ce qu'ils devaient faire
+dans leur intérêt politique: ces nigauds n'y songeaient pas et étaient
+prêts à pleurer. Cet intérêt de caste est venu masquer à leurs yeux
+l'horreur de condamner à mort. Il faut avouer que M. Sorel est bien neuf
+aux affaires. Si nous ne parvenons à le sauver par le recours en grâce,
+sa mort sera une sorte de <i>suicide</i>...»</p>
+
+<p>Mathilde n'eut garde de dire à Julien ce dont elle ne se doutait pas
+encore: c'est que l'abbé de Frilair, voyant Julien perdu, croyait utile
+à son ambition d'aspirer à devenir son successeur.</p>
+
+<p>Presque hors de lui à force de colère impuissante et de contrariété:</p>
+
+<p>&mdash;Allez écouter une messe pour moi, dit-il à Mathilde, et laissez-moi un
+instant de paix.</p>
+
+<p>Mathilde, déjà fort jalouse des visites de M<sup>me</sup> de Rênal, et qui venait
+d'apprendre son départ, comprit la cause de l'humeur de Julien, et
+fondit en larmes.</p>
+
+<p>Sa douleur était réelle, Julien le voyait et n'en était que plus irrité.
+Il avait un besoin impérieux de solitude, et comment se la procurer?</p>
+
+<p>Enfin, Mathilde, après avoir essayé de tous les raisonnements pour
+l'attendrir, le laissa seul, mais presque au même instant Fouqué parut.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin d'être seul, dit-il à cet ami fidèle...</p>
+
+<p>Et comme il le vit hésiter:</p>
+
+<p>&mdash;Je compose un mémoire pour mon recours en grâce... du reste...
+fais-moi un plaisir, ne me parle jamais de la mort. Si j'ai besoin de
+quelques services particuliers ce jour-là, laisse-moi t'en parler le
+premier.</p>
+
+<p>Quand Julien se fut enfin procuré la solitude, il se trouva plus accablé
+et plus lâche qu'auparavant. Le peu de forces qui restait à cet âme
+affaiblie, avait été épuisé à déguiser son état à M<sup>lle</sup> de La Mole et à
+Fouqué.</p>
+
+<p>Vers le soir, une idée le consola:</p>
+
+<p>Si ce matin, dans un moment où la mort me paraissait si laide, on m'eût
+averti pour l'exécution, l'<i>&oelig;il du public eût été aiguillon de gloire</i>,
+peut-être ma démarche eût-elle eu quelque chose d'empesé, comme celle
+d'un fat timide qui entre dans un salon. Quelques gens clairvoyants,
+s'il en est parmi ces provinciaux, eussent pu deviner ma faiblesse...
+mais personne <i>ne l'eût vue</i>.</p>
+
+<p>Et il se sentit délivré d'une partie de son malheur. Je suis un lâche en
+ce moment, se répétait-il en chantant, mais personne ne le saura.</p>
+
+<p>Un événement presque plus désagréable encore l'attendait pour le
+lendemain. Depuis longtemps, son père annonçait sa visite, ce jour-là,
+avant le réveil de Julien, le vieux charpentier en cheveux blancs parut
+dans son cachot.</p>
+
+<p>Julien se sentit faible, il s'attendait aux reproches les plus
+désagréables. Pour achever de compléter sa pénible sensation, ce
+matin-là il éprouvait vivement le remords de ne pas aimer son père.</p>
+
+<p>Le hasard nous a placés l'un près de l'autre sur la terre, se disait-il
+pendant que le porte-clefs arrangeait un peu le cachot, et nous nous
+sommes fait à peu près tout le mal possible. Il vient au moment de ma
+mort me donner le dernier coup.</p>
+
+<p>Les reproches sévères du vieillard commencèrent dès qu'ils furent sans
+témoin.</p>
+
+<p>Julien ne put retenir ses larmes. Quelle indigne faiblesse! se dit-il
+avec rage. Il ira partout exagérer mon manque de courage; quel triomphe
+pour les Valenod et pour tous les plats hypocrites qui règnent à
+Verrières! Ils sont bien grands en France, ils réunissent tous les
+avantages sociaux. Jusqu'ici je pouvais au moins me dire: Ils reçoivent
+de l'argent, il est vrai, tous les honneurs s'accumulent sur eux, mais
+moi j'ai la noblesse du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Et voilà un témoin que tous croiront, et qui certifiera à tout
+Verrières, et en l'exagérant, que j'ai été faible devant la mort!
+J'aurai été un lâche dans cette épreuve que tous comprennent!</p>
+
+<p>Julien était près du désespoir. Il ne savait comment renvoyer son père.
+Et feindre de manière à tromper ce vieillard si clairvoyant se trouvait
+en ce moment tout à fait au-dessus de ses forces.</p>
+
+<p>Son esprit parcourait rapidement tous les possibles.</p>
+
+<p>&mdash;<i>J'ai fait des économies</i>! s'écria-t-il tout à coup.</p>
+
+<p>Ce mot de génie changea la physionomie du vieillard et la position de
+Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment dois-je en disposer? continua Julien plus tranquille: l'effet
+produit lui avait ôté tout sentiment d'infériorité.</p>
+
+<p>Le vieux charpentier brûlait du désir de ne pas laisser échapper cet
+argent, dont il semblait que Julien voulait laisser une partie à ses
+frères. Il parla longtemps et avec feu. Julien put être goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le Seigneur m'a inspiré pour mon testament. Je donnerai mille
+francs à chacun de mes frères et le reste à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le vieillard, ce reste m'est dû; mais puisque Dieu vous
+a fait la grâce de toucher votre c&oelig;ur, si vous voulez mourir en bon
+chrétien, il convient de payer vos dettes. Il y a encore les frais de
+votre nourriture et de votre éducation que j'ai avancés, et auxquels
+vous ne songez pas...</p>
+
+<p>Voilà donc l'amour de père! se répétait Julien l'âme navrée,
+lorsqu'enfin il fut seul. Bientôt parut le geôlier.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, après la visite des grands parents, j'apporte toujours à mes
+hôtes une bouteille de bon vin de Champagne. Cela est un peu cher, six
+francs la bouteille, mais cela réjouit le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Apportez trois verres, lui dit Julien avec un empressement d'enfant,
+et faites entrer deux des prisonniers que j'entends se promener dans le
+corridor.</p>
+
+<p>Le geôlier lui amena deux galériens tombés en récidive et qui se
+préparaient à retourner au bagne. C'étaient des scélérats fort gais et
+réellement très remarquables par la finesse, le courage et le
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous me donnez vingt francs, dit l'un d'eux à Julien, je vous
+conterai ma vie en détail. C'est du chenu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez me mentir? dit Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, répondit-il, mon ami que voilà, et qui est jaloux de mes
+vingt francs, me dénoncera si je dis faux.</p>
+
+<p>Son histoire était abominable. Elle montrait un c&oelig;ur courageux, où
+il n'y avait plus qu'une passion, celle de l'argent.</p>
+
+<p>Après leur départ, Julien n'était plus le même homme. Toute sa colère
+contre lui-même avait disparu. La douleur atroce, envenimée par la
+pusillanimité, à laquelle il était en proie depuis le départ de M<sup>me</sup> de
+Rênal, s'était tournée en mélancolie.</p>
+
+<p>A mesure que j'aurais été moins dupe des apparences, se disait-il,
+j'aurais vu que les salons de Paris sont peuplés d'honnêtes gens tels
+que mon père, ou de coquins habiles tels que ces galériens. Ils ont
+raison, jamais les hommes de salon ne se lèvent le matin avec cette
+pensée poignante: Comment dînerai-je? Et ils vantent leur probité! et,
+appelés au jury, ils condamnent fièrement l'homme qui a volé un couvert
+d'argent parce qu'il se sentait défaillir de faim!</p>
+
+<p>Mais y a-t-il une cour, s'agit-il de perdre ou de gagner un
+portefeuille, mes honnêtes gens de salon tombent dans des crimes
+exactement pareils à ceux que la nécessité de dîner a inspirés à ces
+deux galériens...</p>
+
+<p>Il n'y a point de droit naturel, ce mot n'est qu'une antique niaiserie
+bien digne de l'avocat général qui m'a donné chasse l'autre jour, et
+dont l'aïeul fut enrichi par une confiscation de Louis XIV. Il n'y a de
+droit que lorsqu'il y a une loi pour défendre de faire telle chose sous
+peine de punition. Avant la loi il n'y a de naturel que la force du
+lion, ou le besoin de l'être qui a faim, qui a froid, le besoin en un
+mot... Non, les gens qu'on honoré ne sont que des fripons qui ont eu le
+bonheur de n'être pas pris en flagrant délit. L'accusateur que la
+société lance après moi, a été enrichi par une infamie... J'ai commis un
+assassinat et je suis justement condamné mais, à cette seule action
+près, le Valenod qui m'a condamné est cent fois plus nuisible à la
+société.</p>
+
+<p>Eh bien! ajouta Julien tristement, mais sans colère malgré son avarice,
+mon père vaut mieux que tous ces hommes-là. Il ne m'a jamais aimé. Je
+viens combler la mesure en le déshonorant par une mort infâme. Cette
+crainte de manquer d'argent cette vue exagérée de la méchanceté des
+hommes qu'on appelle avarice, lui fait voir un prodigieux motif de
+consolation et de sécurité dans une somme de trois ou quatre cents louis
+que je puis lui laisser. Un dimanche après dîner, il montrera son or à
+tous ses envieux de Verrières. A ce prix, leur dira son regard, lequel
+d'entre vous ne serait pas charmé d'avoir un fils guillotiné?</p>
+
+<p>Cette philosophie pouvait être vraie, mais elle était de nature à faire
+désirer la mort. Ainsi se passèrent cinq longues journées. Il était poli
+et doux envers Mathilde qu'il voyait exaspérée par la plus vive
+jalousie. Un soir Julien songeait sérieusement à se donner la mort. Son
+âme était énervée par le malheur profond où l'avait jeté le départ de
+M<sup>me</sup> de Rênal. Rien ne lui plaisait plus, ni dans la vie réelle, ni dans
+l'imagination. Le défaut d'exercice commençait à altérer sa santé et à
+lui donner le caractère exalté et faible d'un jeune étudiant allemand.
+Il perdait cette mâle hauteur qui repousse par un énergique jurement
+certaines idées peu convenables, dont l'âme des malheureux est
+assaillie.</p>
+
+<p>J'ai aimé la vérité... Où est-elle?... Partout hypocrisie ou du moins
+charlatanisme, même chez les plus vertueux, même chez les plus grands;
+et ses lèvres prirent l'expression du dégoût... Non, l'homme ne peut pas
+se fier à l'homme.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de *** faisant une quête pour ses pauvres orphelins, me disait que
+tel prince venait de donner dix louis; mensonge. Mais que dis-je?
+Napoléon à Sainte-Hélène!... Pur charlatanisme, proclamation en faveur
+du roi de Rome.</p>
+
+<p>Grand Dieu! si un tel homme, et encore quand le malheur doit le
+rappeler sévèrement au devoir, s'abaisse jusqu'au charlatanisme, à quoi
+s'attendre du reste de l'espèce?...</p>
+
+<p>Où est la vérité? Dans la religion... Oui, ajouta-t-il avec le sourire
+amer du plus extrême mépris, dans la bouche des Maslon, des Frilair, des
+Castanède... Peut-être dans le vrai christianisme, dont les prêtres ne
+seraient pas plus payés que les apôtres ne l'ont été?... Mais saint Paul
+fut payé par le plaisir de commander, de parler, de faire parler de
+soi...</p>
+
+<p>Ah! s'il y avait une vraie religion... Sot que je suis! je vois une
+cathédrale gothique, des vitraux vénérables; mon c&oelig;ur faible se figure
+le prêtre de ces vitraux... Mon âme le comprendrait, mon âme en a
+besoin... Je ne trouve qu'un fat avec des cheveux sales... aux agréments
+près, un chevalier de Beauvoisis.</p>
+
+<p>Mais un vrai prêtre un Massillon un Fénelon... Massillon a sacré Dubois.
+Les Mémoires de Saint-Simon m'ont gâté Fénelon; mais enfin un vrai
+prêtre... Alors, les âmes tendres auraient un point de réunion dans le
+monde... Nous ne serions pas isolés... Ce bon prêtre nous parlerait de
+Dieu. Mais quel Dieu? Non celui de la Bible, petit despote cruel et
+plein de la soif de se venger... mais le Dieu de Voltaire, juste, bon,
+infini...</p>
+
+<p>Il fut agité par tous les souvenirs de cette Bible qu'il savait par
+c&oelig;ur... Mais comment, dès qu'on sera <i>trois ensemble</i>, croire à ce grand
+nom D<small>IEU</small>, après l'abus effroyable qu'en font nos prêtres?</p>
+
+<p>Vivre isolé!... Quel tourment!...</p>
+
+<p>Je deviens fou et injuste, se dit Julien en se frappant le front. Je
+suis isolé ici dans ce cachot, mais je n'ai pas <i>vécu isolé</i> sur la terre;
+j'avais la puissante idée du <i>devoir</i>. Le devoir que je m'étais prescrit,
+à tort ou à raison... a été comme le tronc d'un arbre solide auquel je
+m'appuyais pendant l'orage; je vacillais, j'étais agité. Après tout, je
+n'étais qu'un homme... mais je n'étais pas emporte.</p>
+
+<p>C'est l'air humide de ce cachot qui me fait penser à l'isolement...</p>
+
+<p>Et pourquoi être encore hypocrite en maudissant l'hypocrisie? Ce n'est
+ni la mort, ni le cachot, ni l'air humide, c'est l'absence de M<sup>me</sup> de
+Rênal qui m'accable. Si, à Verrières, pour la voir, j'étais obligé de
+vivre des semaines entières, caché dans les caves de sa maison est-ce
+que je me plaindrais?</p>
+
+<p>L'influence de mes contemporains l'emporte, dit-il tout haut et avec un
+rire amer. Parlant seul avec moi-même, à deux pas de la mort, je suis
+encore hypocrite... O dix-neuvième siècle!</p>
+
+<p>... Un chasseur tire un coup de fusil dans une forêt, sa proie tombe,
+il s'élance pour la saisir. Sa chaussure heurte une fourmilière haute de
+deux pieds, détruit l'habitation des fourmis, sème au loin les fourmis,
+leurs &oelig;ufs... Les plus philosophes parmi les fourmis ne pourront
+jamais comprendre ce corps noir, immense effroyable: la botte du
+chasseur, qui tout à coup a pénétré dans leur demeure, avec une
+incroyable rapidité, et précédée d'un bruit épouvantable, accompagné de
+gerbes d'un feu rougeâtre..</p>
+
+<p>... Ainsi la mort, la vie l'éternité, choses fort simples pour qui
+aurait les organes assez vastes pour les concevoir...</p>
+
+<p>Une mouche éphémère naît à neuf heures du matin dans les grands jours
+d'été, pour mourir à cinq heures du soir, comment comprendrait-elle le
+mot nuit?</p>
+
+<p>Donnez-lui cinq heures d'existence de plus, elle voit et comprend ce
+que c'est que la nuit.</p>
+
+<p>Ainsi moi, je mourrai à vingt-trois ans. Donnez-moi cinq années de vie
+de plus, pour vivre avec M<sup>me</sup> de Rênal...</p>
+
+<p>Il se mit à rire comme Méphistophélès. Quelle folie de discuter ces
+grands problèmes!</p>
+
+<p>1º Je suis hypocrite comme s'il y avait là quelqu'un pour m'écouter.</p>
+
+<p>2º J'oublie de vivre et d'aimer, quand il me reste si peu de jours à
+vivre... Hélas! M<sup>me</sup> de Rênal est absente; peut-être son mari ne la
+laissera plus revenir à Besançon, et continuer à se déshonorer.</p>
+
+<p>Voilà ce qui m'isole, et non l'absence d'un Dieu juste, tout-puissant,
+point méchant, point avide de vengeance...</p>
+
+<p>Ah! s'il existait... hélas! je tomberais à ses pieds: J'ai mérité la
+mort, lui dirais-je; mais, grand Dieu, Dieu bon, Dieu indulgent,
+rends-moi celle que j'aime!</p>
+
+<p>La nuit était alors fort avancée. Après une heure ou deux d'un sommeil
+paisible, arriva Fouqué.</p>
+
+<p>Julien se sentait fort et résolu comme l'homme qui voit clair dans son
+âme.</p>
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XLV-2" id="CHAPITRE_XLV-2"></a>CHAPITRE XLV</h3>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas jouer à ce pauvre abbé Chas-Bernard le mauvais tour de
+le faire appeler, dit-il à Fouqué; il n'en dînerait pas de trois jours.
+Mais tâche de me trouver un janséniste, ami de M. Pirard et inaccessible
+à l'intrigue.</p>
+
+<p>Fouqué attendait cette ouverture avec impatience. Julien s'acquitta avec
+décence de tout ce qu'on doit à l'opinion, en province. Grâce à M.
+l'abbé de Frilair, et malgré le mauvais choix de son confesseur, Julien
+était dans son cachot le protégé de la congrégation; avec plus d'esprit
+de conduite, il eût pu s'échapper. Mais le mauvais air du cachot
+produisant son effet, sa raison diminuait. Il n'en fut que plus heureux,
+au retour de M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Mon premier devoir est envers toi, lui dit-elle en l'embrassant; je me
+suis sauvée de Verrières...</p>
+
+<p>Julien n'avait point de petit amour-propre à son égard, il lui raconta
+toutes ses faiblesses. Elle fut bonne et charmante pour lui.</p>
+
+<p>Le soir, à peine sortie de la prison, elle fit venir chez sa tante le
+prêtre qui s'était attaché à Julien comme à une proie, comme il ne
+voulait que se mettre en crédit auprès des jeunes femmes appartenant à
+la haute société de Besançon, M<sup>me</sup> de Rênal l'engagea facilement à aller
+faire une neuvaine à l'abbaye de Bray-le-Haut.</p>
+
+<p>Aucune parole ne peut rendre l'excès et la folie de l'amour de Julien.</p>
+
+<p>A force d'or, et en usant et abusant du crédit de sa tante, dévote
+célèbre et riche, M<sup>me</sup> de Rênal obtint de le voir deux fois par jour.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, la jalousie de Mathilde s'exalta jusqu'à l'égarement.
+M. de Frilair lui avait avoué que tout son crédit n'allait pas jusqu'à
+braver toutes les convenances au point de lui faire permettre de voir
+son ami plus d'une fois chaque jour. Mathilde fit suivre M<sup>me</sup> de Rênal
+afin de connaître ses moindres démarches. M. de Frilair épuisait toutes
+les ressources d'un esprit fort adroit pour lui prouver que Julien était
+indigne d'elle.</p>
+
+<p>Au milieu de tous ces tourments, elle ne l'en aimait que plus, et,
+presque chaque jour, lui faisait une scène horrible.</p>
+
+<p>Julien voulait à toute force être honnête homme jusqu'à la fin envers
+cette pauvre jeune fille qu'il avait si étrangement compromise, mais, à
+chaque instant l'amour effréné qu'il avait pour M<sup>me</sup> de Rênal
+l'emportait. Quand, par de mauvaises raisons, il ne pouvait venir à bout
+de persuader Mathilde de l'innocence des visites de sa rivale:
+Désormais, la fin du drame doit être bien proche, se disait-il; c'est
+une excuse pour moi si je ne sais pas mieux dissimuler.</p>
+
+<p>M<sup>lle</sup> de La Mole apprit la mort du marquis de Croisenois. M. de Thaler,
+cet homme si riche, s'était permis des propos désagréables sur la
+disparition de Mathilde.</p>
+
+<p>M. de Croisenois alla le prier de les démentir: M. de Thaler lui montra
+des lettres anonymes à lui adressées, et remplies de détails rapprochés
+avec tant d'art qu'il fut impossible au pauvre marquis de ne pas
+entrevoir la vérité.</p>
+
+<p>M. de Thaler se permit des plaisanteries dénuées de finesse. Ivre de
+colère et de malheur, M. de Croisenois exigea des réparations tellement
+fortes, que le millionnaire préféra un duel. La sottise triompha, et
+l'un des hommes de Paris les plus dignes d'être aimés trouva la mort à
+moins de vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>Cette mort fit une impression étrange et maladive sur l'âme affaiblie de
+Julien.</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre Croisenois, disait-il à Mathilde, a été réellement bien
+raisonnable et bien honnête homme envers nous; il eût dû me haïr lors de
+vos imprudences dans le salon de madame votre mère, et me chercher
+querelle; car la haine qui succède au mépris est ordinairement
+furieuse...</p>
+
+<p>La mort de M. de Croisenois changea toutes les idées de Julien sur
+l'avenir de Mathilde, il employa plusieurs journées à lui prouver
+qu'elle devait accepter la main de M. de Luz. C'est un homme timide,
+point trop jésuite, lui disait-il, et qui, sans doute, va se mettre sur
+les rangs. D'une ambition plus sombre et plus suivie que le pauvre
+Croisenois, et sans duché dans sa famille, il ne fera aucune difficulté
+d'épouser la veuve de Julien Sorel.</p>
+
+<p>&mdash;Et une veuve qui méprise les grandes passions, répliqua froidement
+Mathilde; car elle a assez vécu pour voir, après six mois, son amant lui
+préférer une autre femme, et une femme origine de tous leurs malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes injuste, les visites de M<sup>me</sup> de Rênal fourniront des phrases
+singulières à l'avocat de Paris chargé de mon recours en grâce, il
+peindra le meurtrier honoré des soins de sa victime. Cela peut faire
+effet, et peut-être, un jour, vous me verrez le sujet de quelque
+mélodrame, etc., etc.</p>
+
+<p>Une jalousie furieuse et impossible à venger, la continuité d'un malheur
+sans espoir (car, même en supposant Julien sauvé, comment regagner son
+c&oelig;ur?) la honte et la douleur d'aimer plus que jamais cet amant
+infidèle, avaient jeté M<sup>lle</sup> de La Mole dans un silence morne, et dont
+les soins empressés de M. de Frilair, pas plus que la rude franchise de
+Fouqué, ne pouvaient la faire sortir.</p>
+
+<p>Pour Julien, excepté dans les moments usurpés par la présence de
+Mathilde, il vivait d'amour et sans presque songer à l'avenir. Par un
+étrange effet de cette passion, quand elle est extrême et sans feinte
+aucune, M<sup>me</sup> de Rênal partageait presque son insouciance et sa douce
+gaieté.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, lui disait Julien, quand j'aurais pu être si heureux
+pendant nos promenades dans les bois de Vergy, une ambition fougueuse
+entraînait mon âme dans les pays imaginaires. Au lieu de serrer contre
+mon c&oelig;ur ce bras charmant qui était si près de mes lèvres, l'avenir
+m'enlevait à toi; j'étais aux innombrables combats que j'aurais à
+soutenir pour bâtir une fortune colossale... Non, je serais mort sans
+connaître le bonheur, si vous n'étiez venue me voir dans cette prison.</p>
+
+<p>Deux événements vinrent troubler cette vie tranquille. Le confesseur de
+Julien, tout janséniste qu'il était, ne fut point à l'abri d'une
+intrigue de jésuites, et, à son insu, devint leur instrument.</p>
+
+<p>Il vint lui dire un jour qu'à moins de tomber dans l'affreux péché du
+suicide, il devait faire toutes les démarches possibles pour obtenir sa
+grâce. Or, le clergé avant beaucoup d'influence au ministère de la
+Justice à Paris, un moyen facile se présentait: il fallait se convertir
+avec éclat...</p>
+
+<p>&mdash;Avec éclat! répéta Julien. Ah! je vous y prends, vous aussi, mon père,
+jouant la comédie comme un missionnaire...</p>
+
+<p>&mdash;Votre âge, reprit gravement le janséniste, la figure intéressante que
+vous tenez de la Providence, le motif même de votre crime, qui reste
+inexplicable, les démarches héroïques que M<sup>lle</sup> de La Mole prodigue en
+votre faveur, tout enfin, jusqu'à l'étonnante amitié que montre pour
+vous votre victime, tout a contribué à vous faire le héros des jeunes
+femmes de Besançon. Elles ont tout oublié pour vous, même la
+politique...</p>
+
+<p>Votre conversion retentirait dans leurs c&oelig;urs et y laisserait une
+impression profonde. Vous pouvez être d'une utilité majeure à la
+religion, et moi j'hésiterais par la frivole raison que les jésuites
+suivraient la même marche en pareille occasion! Ainsi, même dans ce cas
+particulier qui échappe à leur rapacité, ils nuiraient encore! Qu'il
+n'en soit pas ainsi... Les larmes que votre conversion fera répandre
+annuleront l'effet corrosif de dix éditions des ouvres impies de
+Voltaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et que me restera-t-il, répondit froidement Julien, si je me méprise
+moi-même? J'ai été ambitieux, je ne veux point me blâmer; alors, j'ai
+agi suivant les convenances du temps. Maintenant, je vis au jour le
+jour. Mais à vue de pays, je me ferais fort malheureux, si je me livrais
+à quelque lâcheté...</p>
+
+<p>L'autre incident qui fut bien autrement sensible à Julien, vint de M<sup>me</sup>
+de Rênal. Je ne sais quelle amie intrigante était parvenue à persuader à
+cette âme naïve et si timide qu'il était de son devoir de partir pour
+Saint-Cloud, et d'aller se jeter aux genoux du roi Charles X.</p>
+
+<p>Elle avait fait le sacrifice de se séparer de Julien, et après un tel
+effort, le désagrément de se donner en spectacle qui, en d'autres temps,
+lui eût semblé pire que la mort n'était plus rien à ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai au roi, j'avouerai hautement que tu es mon amant; la vie d'un
+homme et d'un homme tel que Julien doit l'emporter sur toutes les
+considérations. Je dirai que c'est par jalousie que tu as attente à ma
+vie. Il y a de nombreux exemples de pauvres jeunes gens sauvés dans ce
+cas par l'humanité du jury, ou celle du roi...</p>
+
+<p>&mdash;Je cesse de te voir, je te fais fermer ma prison s'écria Julien, et
+bien certainement le lendemain je me tue de désespoir, si tu ne me jures
+de ne faire aucune démarche qui nous donne tous les deux en spectacle au
+public. Cette idée d'aller à Paris n'est pas de toi. Dis-moi le nom de
+l'intrigante qui te l'a suggérée...</p>
+
+<p>Soyons heureux pendant le petit nombre de jours de cette courte vie.
+Cachons notre existence, mon crime n'est que trop évident. M<sup>lle</sup> de La
+Mole a tout crédit à Paris, crois bien qu'elle fait ce qui est
+humainement possible. Ici en province, j'ai contre moi tous les gens
+riches et considérés. Ta démarche aigrirait encore ces hommes riches et
+surtout modérés, pour qui la vie est chose si facile... N'apprêtons
+point à rire aux Maslon, aux Valenod et à mille gens qui valent mieux.</p>
+
+<p>Le mauvais air du cachot devenait insupportable à Julien. Par bonheur,
+le jour où on lui annonça qu'il fallait mourir, un beau soleil
+réjouissait la nature, et Julien était en veine de courage. Marcher au
+grand air fut pour lui une sensation délicieuse, comme la promenade à
+terre pour le navigateur qui longtemps a été à la mer. Allons, tout va
+bien, se dit-il, je ne manque point de fermeté.</p>
+
+<p>Jamais cette tête n'avait été aussi poétique qu'au moment où elle allait
+tomber. Les plus doux moments qu'il avait trouvés jadis dans les bois de
+Vergy se peignaient en foule à sa pensée et avec une extrême énergie.</p>
+
+<p>Tout se passa simplement, convenablement, et de sa part sans aucune
+affectation.</p>
+
+<p>L'avant-veille, il avait dit à Fouqué:</p>
+
+<p>&mdash;Pour de l'émotion, je ne puis en répondre; ce cachot si laid, si
+humide, me donne des moments de fièvre où je ne me reconnais pas; mais
+de la peur, non on ne me verra point pâlir.</p>
+
+<p>Il avait pris ses arrangements d'avance pour que, le matin du dernier
+jour, Fouqué enlevât Mathilde et M<sup>me</sup> de Rênal.</p>
+
+<p>&mdash;Emmène-les dans la même voiture, lui avait-il dit. Arrange-toi pour
+que les chevaux de poste ne quittent pas le galop. Elles tomberont dans
+les bras l'une de l'autre, ou se témoigneront une haine mortelle. Dans
+les deux cas, les pauvres femmes seront un peu distraites de leur
+affreuse douleur.</p>
+
+<p>Julien avait exigé de M<sup>me</sup> de Rênal le serment qu'elle vivrait pour
+donner des soins au fils de Mathilde.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? peut-être avons-nous encore des sensations après notre mort,
+disait-il un jour à Fouqué. J'aimerais assez à reposer, puisque reposer
+est le mot, dans cette petite grotte de la grande montagne qui domine
+Verrières. Plusieurs fois, je te l'ai conté; retiré la nuit dans cette
+grotte, et ma vue plongeant au loin sur les plus riches provinces de
+France, l'ambition a enflammé mon c&oelig;ur: alors, c'était ma passion...
+Enfin, cette grotte m'est chère, et l'on ne peut disconvenir qu'elle ne
+soit située d'une façon à faire envie à l'âme d'un philosophe... eh
+bien! ces bons congréganistes de Besançon font argent de tout; si tu
+sais t'y prendre, ils te vendront ma dépouille mortelle...</p>
+
+<p>Fouqué réussit dans cette triste négociation. Il passait la nuit seul
+dans sa chambre, auprès du corps de son ami, lorsqu'à sa grande surprise
+il vit entrer Mathilde. Peu d'heures auparavant, il l'avait laissée à
+dix lieues de Besançon. Elle avait le regard et les yeux égarés.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le voir, lui dit-elle.</p>
+
+<p>Fouqué n'eut pas le courage de parler ni de se lever. Il lui montra du
+doigt un grand manteau bleu sur le plancher; là était enveloppé ce qui
+restait de Julien.</p>
+
+<p>Elle se jeta à genoux. Le souvenir de Boniface de La Mole et de
+Marguerite de Navarre lui donna sans doute un courage surhumain. Ses
+mains tremblantes ouvrirent le manteau. Fouqué détourna les yeux.</p>
+
+<p>Il entendit Mathilde marcher avec précipitation dans la chambre. Elle
+allumait plusieurs bougies. Lorsque Fouqué eut la force de la regarder,
+elle avait placé sur une petite table de marbre, devant elle, la tête de
+Julien, et la baisait au front...</p>
+
+<p>Mathilde suivit son amant jusqu'au tombeau qu'il s'était choisi. Un
+grand nombre de prêtres escortaient la bière et, à l'insu de tous, seule
+dans sa voiture drapée, elle porta sur ses genoux la tête de l'homme
+qu'elle avait tant aimé.</p>
+
+<p>Arrivés ainsi vers le point le plus élevé d'une des hautes montagnes du
+Jura, au milieu de la nuit, dans cette petite grotte magnifiquement
+illuminée d'un nombre infini de cierges, vingt prêtres célébrèrent le
+service des morts. Tous les habitants des petits villages de montagne,
+traversés par le convoi, l'avaient suivi, attirés par la singularité de
+cette étrange cérémonie.</p>
+
+<p>Mathilde parut au milieu d'eux en longs vêtements de deuil et, à la fin
+du service, leur fit jeter plusieurs milliers de pièces de cinq francs.</p>
+
+<p>Restée seule avec Fouqué, elle voulut ensevelir de ses propres mains la
+tête de son amant. Fouqué faillit en devenir fou de douleur.</p>
+
+<p>Par les soins de Mathilde, cette grotte sauvage fut ornée de marbres
+sculptés à grands frais, en Italie.</p>
+
+<p>M<sup>me</sup> de Rênal fut fidèle à sa promesse. Elle ne chercha en aucune manière
+à attenter à sa vie; mais, trois jours après Julien, elle mourut en
+embrassant ses enfants.</p>
+
+<p class="c">FIN</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Rouge et le noir, by Stendhal
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROUGE ET LE NOIR ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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+
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
+
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