diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:15:50 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 05:15:50 -0700 |
| commit | 1a1dbb7e6b061bce9698671cf8157e29670db142 (patch) | |
| tree | 0abe68420ef8dd2059621911a3708685efecb553 | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 797-8.txt | 4013 | ||||
| -rw-r--r-- | 797-8.zip | bin | 0 -> 87104 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/8cast07.zip | bin | 0 -> 88711 bytes |
6 files changed, 4029 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/797-8.txt b/797-8.txt new file mode 100644 index 0000000..96caee4 --- /dev/null +++ b/797-8.txt @@ -0,0 +1,4013 @@ +The Project Gutenberg EBook of L'Abbesse de Castro, by Stendhal + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'Abbesse de Castro + +Author: Stendhal + +Posting Date: October 5, 2013 [EBook #797] +Release Date: January, 1997 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBESSE DE CASTRO *** + + + + +Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp> and +ebooksgratuits.com + + + + + + +Stendhal + +L'ABBESSE DE CASTRO + +Chroniques italiennes (1839) + + + + +I + + +Le mélodrame nous a montré si souvent les brigands italiens du seizième +siècle, et tant de gens en ont parlé sans les connaître, que nous en +avons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général que +ces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui, +en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyran +fut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et, +pour séduire le bas peuple, il ornait la ville d'églises magnifiques et +de beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi de +Faenza, les Riario d'Imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio de +Bologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et les +plus hypocrites de tous, les Médicis de Florence. Parmi les historiens +de ces petits États, aucun n'a osé raconter les empoisonnements et +assassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait ces petits +tyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez que +chacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des républicains +dont il savait être exécré (le grand duc de Toscane Côme, par exemple, +connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent par +l'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les méfiances +éternelles qui donnèrent tant d'esprit et de courage aux Italiens du +seizième siècle, et tant de génie à leurs artistes. Vous verrez ces +passions profondes empêcher la naissance de ce préjugé assez ridicule +qu'on appelait l'honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui consiste +surtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le sujet +et pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l'activité d'un homme et +son mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérir +l'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans les +duels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace, +elles devinrent les juges suprêmes du mérite d'un homme. Alors naquit +l'esprit de galanterie, qui prépara l'anéantissement successif de toutes +les passions et même de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nous +obéissons tous: la vanité. Les rois protégèrent la vanité et avec grande +raison: de là l'empire des rubans. + +En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mérite, par +les grands coups d'épée comme par les découvertes dans les anciens +manuscrits: voyez Pétrarque, l'idole de son temps; et une femme du +seizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'elle +n'eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit des +passions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voilà la grande +différence entre l'Italie et la France, voilà pourquoi l'Italie a vu +naître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les Corrège, tandis que la +France produisait tous ces braves capitaines du seizième siècle, si +inconnus aujourd'hui et dont chacun avait tué un si grand nombre +d'ennemis. + +Je demande pardon pour ces rudes vérités. Quoi qu'il en soit, les +vengeances atroces et nécessaires des petits tyrans italiens du moyen +âne concilièrent aux brigands le coeur des peuples. On haïssait les +brigands quand ils volaient des chevaux, du blé, de l'argent, en un mot, +tout ce qui leur était nécessaire pour vivre; mais au fond le coeur des +peuples était pour eux; et les filles du village préféraient à tous les +autres le jeune garçon qui, une fois dans la vie, avait été forcé +d'andar alla macchia, c'est-à-dire de fuir dans les bois et de prendre +refuge auprès des brigands à la suite de quelque action trop imprudente. + +De nos jours encore tout le monde assurément redoute la rencontre des +brigands: mais subissent-ils des châtiments, chacun les plaint. C'est +que ce peuple si fin, si moqueur, qui rit de tous les écrits publiés +sous la censure de ses maîtres, fait sa lecture habituelle de petits +poèmes qui racontent avec chaleur la vie des brigands les plus renommés. +Ce qu'il trouve d'héroïque dans ces histoires ravit la fibre artiste qui +vit toujours dans les basses classes, et, d'ailleurs, il est tellement +las des louanges officielles données à certaines gens, que tout ce qui +n'est pas officiel en ce genre va droit à son coeur. Il faut savoir que +le bas peuple, en Italie souffre de certaines choses que le voyageur +n'apercevrait jamais, vécût-il dix ans dans le pays. Par exemple, il y a +quinze ans, avant que la sagesse des gouvernements n'eût supprimé les +brigands[1], il n'était pas rare de voir certains de leurs exploits punir +les iniquités des gouverneurs de petites villes. Ces gouverneurs, +magistrats absolus dont la paye ne s'élève pas à plus de vingt écus par +mois, sont naturellement aux ordres de la famille la plus considérable +du pays, qui, par ce moyen bien simple, opprime ses ennemis. Si les +brigands ne réussissaient pas toujours à punir ces petits gouverneurs +despotes, du moins ils se moquaient d'eux et les bravaient, ce qui n'est +pas peu de chose aux yeux de ce peuple spirituel. Un sonnet satirique le +console de tous ses maux, et jamais il n'oublia une offense. Voilà une +autre des différences capitales entre l'Italien et le Français. + + [1] Gasparone, le dernier brigand, traita avec le gouvernement en + 1826; il est enfermé dans la citadelle de Civita-Vecchia avec + trente-deux de ses hommes. Ce fut le manque d'eau sur les sommets + des Apennins, où il s'était réfugié, qui l'obligea à traiter. C'est + un homme d'esprit, d'une figure assez avenante. + +Au seizième siècle, le gouverneur d'un bourg avait-il condamné à mort un +pauvre habitant en butte à la haine de la famille prépondérante, souvent +on voyait les brigands attaquer la prison et essayer de délivrer +l'opprimé. De son côté, la famille puissante ne se fiant pas trop aux +huit ou dix soldats du gouvernement chargés de garder la prison, levait +à ses frais une troupe de soldats temporaires. Ceux-ci, qu'on appelait +des bravi, bivouaquaient dans les alentours de la prison, et se +chargeaient d'escorter jusqu'au lieu du supplice le pauvre diable dont +la mort avait été achetée. Si cette famille puissante comptait un jeune +homme dans son sein, il se mettait à la tête de ces soldats improvisés. + +Cet état de la civilisation fait gémir la morale, j'en conviens; de nos +jours on a le duel, l'ennui, et les juges ne se vendent pas; mais ces +usages du seizième siècle étaient merveilleusement propres à créer des +hommes dignes de ce nom. + +Beaucoup d'historiens, loués encore aujourd'hui par la littérature +routinière des académies, ont cherché à dissimuler cet état de choses, +qui, vers 1550, forma de si grands caractères. De leur temps, leurs +prudents mensonges furent récompensés par tous les honneurs dont +pouvaient disposer les Médicis de Florence, les d'Este de Ferrare, les +vice-rois de Naples, etc. Un pauvre historien, nommé Giannone, a voulu +soulever un coin du voile; mais, comme il n'a osé dire qu'une très +petite partie de la vérité, et encore en employant des formes +dubitatives et obscures, il est resté fort ennuyeux, ce qui ne l'a pas +empêché de mourir en prison à quatre-vingt-deux ans, le 7 mars 1758. + +La première chose à faire, lorsque l'on veut connaître l'histoire +d'Italie, c'est donc de ne point lire les auteurs généralement +approuvés; nulle part, on n'a mieux connu le prix du mensonge, nulle +part, il ne fut mieux payé[2]. + + [2] Paul Jove, évêque de Côme, l'Arétin et cent autres moins + amusants, et que l'ennui qu'ils distribuent a sauvé de l'infamie, + Robertson, Roscoe, sont remplis de mensonges. Guichardin se vendit + à Côme Ier, qui se moqua de lui. De nos jours, Coletta et Pignotti + ont dit la vérité, ce dernier avec la peur constante d'être + destitué, quoique ne voulant être imprimé qu'après sa mort. + +Les premières histoires qu'on ait écrites en Italie, après la grande +barbarie du neuvième siècle, font déjà mention des brigands, et en +parlent comme s'ils eussent existé de temps immémorial (voyez le recueil +de Muratori). Lorsque, par malheur pour la félicité publique, pour la +justice, pour le bon gouvernement, mais par bonheur pour les arts, les +républiques du moyen âge furent opprimées, les républicains les plus +énergiques, ceux qui aimaient la liberté plus que la majorité de leurs +concitoyens, se réfugièrent dans les bois. Naturellement le peuple vexé +par les Baglioni, par les Malatesti, par les Bentivoglio, par les +Médicis, etc., aimait et respectait leurs ennemis. Les cruautés des +petits tyrans qui succédèrent aux premiers usurpateurs, par exemple, les +cruautés de Côme, premier grand-duc de Florence, qui faisait assassiner +les républicains réfugiés jusque dans Venise, jusque dans Paris, +envoyèrent des recrues à ces brigands. Pour ne parler que des temps +voisins de ceux où vécut notre héroïne, vers l'an 1550, Alphonse +Piccolomini, duc de Monte Mariano, et Marco Sciarra dirigèrent avec +succès des bandes armées qui, dans les environs d'Albano, bravaient les +soldats du pape alors fort braves. La ligne d'opération de ces fameux +chefs que le peuple admire encore s'étendait depuis le Pô et les marais +de Ravenne jusqu'aux bois qui alors couvraient le Vésuve. La forêt de la +Faggiola, si célèbre par leurs exploits, située à cinq lieues de Rome, +sur la route de Naples, était le quartier général de Sciarra, qui, sous +le pontificat de Grégoire XIII, réunit quelquefois plusieurs milliers de +soldats. L'histoire détaillée de cet illustre brigand serait incroyable +aux yeux de la génération présente, en ce sens que jamais on ne voudrait +comprendre les motifs de ses actes. Il ne fut vaincu qu'en 1592. +Lorsqu'il vit ses affaires dans un état désespéré, il traita avec la +république de Venise et passa à son service avec ses soldats les plus +dévoués ou les plus coupables, comme on voudra. Sur les réclamations du +gouvernement romain, Venise, qui avait signé un traité avec Sciarra, le +fit assassiner, et envoya ses braves soldats défendre l'île de Candie +contre les Turcs. Mais la sagesse vénitienne savait bien qu'une peste +meurtrière régnait à Candie, et en quelques jours les cinq cents soldats +que Sciarra avait amenés au service de la république furent réduits à +soixante-sept. + +Cette forêt de la Faggiola, dont les arbres gigantesques couvrent un +ancien volcan, fut le dernier théâtre des exploits de Marco Sciarra. +Tous les voyageurs vous diront que c'est le site le plus magnifique de +cette admirable campagne de Rome, dont l'aspect sombre semble fait pour +la tragédie. Elle couronne de sa noire verdure les sommets du mont +Albano. + +C'est à une certaine éruption volcanique antérieure de bien des siècles +à la fondation de Rome que nous devons cette magnifique montagne. à une +époque qui a précédé toutes les histoires, elle surgit au milieu de la +vaste plaine qui s'étendait jadis entre les Apennins et la mer. Le Monte +Cavi, qui s'élève entouré par les sombres ombrages de la Faggiola, en +est le point culminant; on l'aperçoit de partout, de Terracine et +d'Ostie comme de Rome et de Tivoli, et c'est la montagne d'Albano, +maintenant couverte de palais, qui, vers le midi, termine cet horizon de +Rome si célèbre parmi les voyageurs. Un couvent de moines noirs a +remplacé, au sommet du Monte Cavi, le temple de Jupiter Férétrien, où +les peuples latins venaient sacrifier en commun et resserrer les liens +d'une sorte de fédération religieuse. Protégé par l'ombrage de +châtaigniers magnifiques, le voyageur parvient, en quelques heures, aux +blocs énormes que présentent les ruines du temple de Jupiter; mais sous +ces ombrages sombres, si délicieux dans ce climat, même aujourd'hui, le +voyageur regarde avec inquiétude au fond de la forêt; il a peur des +brigands. Arrivé au sommet du Monte Cavi, on allume du feu dans les +ruines du temple pour préparer les aliments. De ce point, qui domine +toute la campagne de Rome, on aperçoit, au couchant, la mer, qui semble +à deux pas, quoique à trois ou quatre lieues; on distingue les moindres +bateaux; avec la plus faible lunette, on compte les hommes qui passent à +Naples sur le bateau à vapeur. De tous les autres côtés, la vue s'étend +sur une plaine magnifique qui se termine, au levant, par l'Apennin, +au-dessus de Palestrine, et, au nord, par Saint-Pierre et les autres +grands édifices de Rome. Le Monte Cavi n'étant pas trop élevé, l'oeil +distingue les moindres détails de ce pays sublime qui pourrait se passer +d'illustration historique, et cependant chaque bouquet de bois, chaque +pan de mur en ruine, aperçu dans la plaine ou sur les pentes de la +montagne, rappelle une de ces batailles si admirables par le patriotisme +et la bravoure que raconte Tite-Live. + +Encore de nos jours l'on peut suivre, pour arriver aux blocs énormes, +restes du temple de Jupiter Férétrien, et qui servent de mur au jardin +des moines noirs, la route triomphale parcourue jadis par les premiers +rois de Rome. Elle est pavée de pierres taillées fort régulièrement; et, +au milieu de la forêt de la Faggiola, on en trouve de longs fragments. + +Au bord du cratère éteint qui, rempli maintenant d'une eau limpide, est +devenu le joli lac d'Albano de cinq à six milles de tour, si +profondément encaissé dans le rocher de lave, était située Albe, la mère +de Rome, et que la politique romaine détruisit dès le temps des premiers +rois. Toutefois ses ruines existent encore. Quelques siècles plus tard, +à un quart de lieue d'Albe, sur le versant de la montagne qui regarde la +mer, s'est élevée Albano, la ville moderne; mais elle est séparée du lac +par un rideau de rochers qui cachent le lac à la ville et la ville au +lac. Lorsqu'on l'aperçoit de la plaine, ses édifices blancs se détachent +sur la verdure noire et profonde de la forêt si chère aux brigands et si +souvent nommée, qui couronne de toutes parts la montagne volcanique. + +Albano, qui compte aujourd'hui cinq ou six mille habitants, n'en avait +pas trois mille en 1540, lorsque florissait, dans les premiers rangs de +la noblesse, la puissante famille Campireali, dont nous allons raconter +les malheurs. + +Je traduis cette histoire de deux manuscrits volumineux, l'un romain, et +l'autre de Florence. A mon grand péril, j'ai osé reproduire leur style, +qui est presque celui de nos vieilles légendes. Le style si fin et si +mesuré de l'époque actuelle eût été, ce me semble, trop peu d'accord +avec les actions racontées et surtout avec les réflexions des auteurs. +Ils écrivaient vers l'an 1598. Je sollicite l'indulgence du lecteur et +pour eux et pour moi. + + + + +II + + +«Après avoir écrit tant d'histoires tragiques, dit l'auteur du manuscrit +florentin, je finirai par celle de toutes qui me fait le plus de peine à +raconter. Je vais parler de cette fameuse abbesse du couvent de la +Visitation à Castro, Hélène de Campireali, dont le procès et la mort +donnèrent tant à parler à la haute société de Rome et de l'Italie. Déjà, +vers 1555, les brigands régnaient dans les environs de Rome, les +magistrats étaient vendus aux familles puissantes. En l'année 1572, qui +fut celle du procès, Grégoire XIII, Buoncompagni, monta sur le trône de +saint Pierre. Ce saint pontife réunissait toutes les vertus +apostoliques; mais on a pu reprocher quelque faiblesse à son +gouvernement civil; il ne sut ni choisir des juges honnêtes, ni réprimer +les brigands; il s'affligeait des crimes et ne savait pas les punir. Il +lui semblait qu'en infligeant la peine de mort il prenait sur lui une +responsabilité terrible. Le résultat de cette manière de voir fut de +peupler d'un nombre presque infini de brigands les routes qui conduisent +à la ville éternelle. Pour voyager avec quelque sûreté, il fallait être +ami des brigands. La forêt de la Faggiola, à cheval sur la route de +Naples par Albano, était depuis longtemps le quartier général d'un +gouvernement ennemi de celui de Sa Sainteté, et plusieurs fois Rome fut +obligée de traiter, comme de puissance à puissance, avec Marco Sciarra, +l'un des rois de la forêt. Ce qui faisait la force de ces brigands, +c'est qu'ils étaient aimés des paysans leurs voisins. + +«Cette jolie ville d'Albano, si voisine du quartier général des +brigands, vit naître, en 1542, Hélène de Campireali. Son père passait +pour le patricien le plus riche du pays, et, en cette qualité, il avait +épousé Victoire Carafa, qui possédait de grandes terres dans le royaume +de Naples. Je pourrais citer quelques vieillards qui vivent encore, et +ont fort bien connu Victoire Carafa et sa fille. Victoire fut un modèle +de prudence et d'esprit; mais, malgré tout son génie, elle ne put +prévenir la ruine de sa famille. Chose singulière! Les malheurs affreux +qui vont former le triste sujet de mon récit ne peuvent, ce me semble, +être attribués, en particulier, à aucun des acteurs que je vais +présenter au lecteur: je vois des malheureux, mais, en vérité, je ne +puis trouver des coupables. L'extrême beauté et l'âme si tendre de la +jeune Hélène étaient deux grands périls pour elle, et font l'excuse de +Jules Branciforte, son amant, tout comme le manque absolu d'esprit de +monsignor Cittadini, évêque de Castro, peut aussi l'excuser jusqu'à un +certain point. Il avait dû son avancement rapide dans la carrière des +honneurs ecclésiastiques à l'honnêteté de sa conduite, et surtout à la +mine la plus noble et à la figure la plus régulièrement belle que l'on +pût rencontrer. Je trouve écrit de lui qu'on ne pouvait le voir sans +l'aimer. + +«Comme je ne veux flatter personne, je ne dissimulerai point qu'un saint +moine du couvent de Monte Cavi, qui souvent avait été surpris, dans sa +cellule, élevé à plusieurs pieds au-dessus du sol, comme saint Paul, +sans que rien autre que la grâce divine pût le soutenir dans cette +position extraordinaire[3], avait prédit au seigneur de Campireali que sa +famille s'éteindrait avec lui, et qu'il n'aurait que deux enfants, qui +tous deux périraient de mort violente. Ce fut à cause de cette +prédiction qu'il ne put trouver à se marier dans le pays et qu'il alla +chercher fortune à Naples, où il eut le bonheur de trouver de grands +biens et une femme capable, par son génie, de changer sa mauvaise +destinée, si toutefois une telle chose eût été possible. Ce seigneur de +Campireali passait pour fort honnête homme et faisait de grandes +charités; mais il n'avait nul esprit, ce qui fit que peu à peu il se +retira du séjour de Rome, et finit par passer presque toute l'année dans +son palais d'Albano. Il s'adonnait à la culture de ses terres, situées +dans cette plaine si riche qui s'étend entre la ville et la mer. Par les +conseils de sa femme, il fit donner l'éducation la plus magnifique à son +fils Fabio, jeune homme très fier de sa naissance, et à sa fille Hélène, +qui fut un miracle de beauté, ainsi qu'on peut le voir encore par son +portrait, qui existe dans la collection Farnèse. Depuis que j'ai +commencé à écrire son histoire, je suis allé au palais Farnèse pour +considérer l'enveloppe mortelle que le ciel avait donnée à cette femme, +dont la fatale destinée fit tant de bruit de son temps, et occupe même +encore la mémoire des hommes. La forme de la tête est un ovale allongé, +le front est très grand, les cheveux sont d'un blond foncé. L'air de sa +physionomie est plutôt gai; elle avait de grands yeux d'une expression +profonde, et des sourcils châtains formant un arc parfaitement dessiné. +Les lèvres sont fort minces, et l'on dirait que les contours de la +bouche ont été dessinés par le fameux peintre Corrège. Considérée au +milieu des portraits qui l'entourent à la galerie Farnèse, elle a l'air +d'une reine. Il est bien rare que l'air gai soit joint à la majesté. + + [3] Encore aujourd'hui, cette position singulière est regardée, par + le peuple de la campagne de Rome, comme un signe certain de + sainteté. Vers l'an 1826, un moine d'Albano fut aperçu plusieurs + fois soulevé de terre par la grâce divine. On lui attribua de + nombreux miracles; on accourait de vingt lieues à la ronde pour + recevoir sa bénédiction; des femmes, appartenant aux premières + classes de la société, l'avaient vu se tenant, dans sa cellule, à + trois pieds de terre. Tout à coup il disparut. + +«Après avoir passé huit années entières, comme pensionnaire au couvent +de la Visitation de la ville de Castro, maintenant détruite, où l'on +envoyait, dans ce temps-là, les filles de la plupart des princes +romains, Hélène revint dans sa patrie, mais ne quitta point le couvent +sans faire offrande d'un calice magnifique au grand autel de l'église. A +peine de retour dans Albano, son père fit venir de Rome, moyennant une +pension considérable, le célèbre poète Cechino, alors fort âgé; il orna +la mémoire d'Hélène des plus beaux vers du divin Virgile, de Pétrarque, +de l'Arioste et du Dante, ses fameux élèves.» + +Ici le traducteur est obligé de passer une longue dissertation sur les +diverses parts de gloire que le seizième siècle faisait à ces grands +poètes. Il paraîtrait qu'Hélène savait le latin. Les vers qu'on lui +faisait apprendre parlaient d'amour, et d'un amour qui nous semblerait +bien ridicule, si nous le rencontrions en 1839; je veux dire l'amour +passionné qui se nourrit de grands sacrifices, ne peut subsister +qu'environné de mystère, et se trouve toujours voisin des plus affreux +malheurs. + +Tel était l'amour que sut inspirer à Hélène, à peine âgée de dix-sept +ans, Jules Branciforte. C'était un de ses voisins, fort pauvre; il +habitait une chétive maison bâtie dans la montagne, à un quart de lieue +de la ville, au milieu des ruines d'Albe et sur les bords du précipice +de cent cinquante pieds, tapissé de verdure, qui entoure le lac. Cette +maison, qui touchait aux sombres et magnifiques ombrages de la forêt de +la Faggiola, a depuis été démolie, lorsqu'on a bâti le couvent de +Palazzuola. Ce pauvre jeune homme n'avait pour lui que son air vif et +leste, et l'insouciance non jouée avec laquelle il supportait sa +mauvaise fortune. Tout ce que l'on pouvait dire de mieux en sa faveur, +c'est que sa figure était expressive sans être belle. Mais il passait +pour avoir bravement combattu sous les ordres du prince Colonne et parmi +ses bravi, dans deux ou trois entreprises fort dangereuses. Malgré sa +pauvreté, malgré l'absence de beauté, il n'en possédait pas moins, aux +yeux de toutes les jeunes filles d'Albano, le coeur qu'il eût été le +plus flatteur de conquérir. Bien accueilli partout, Jules Branciforte +n'avait eu que des amours faciles, jusqu'au moment où Hélène revint du +couvent de Castro. «Lorsque, peu après, le grand poète Cechino se +transporta de Rome au palais Campireali, pour enseigner les belles +lettres à cette jeune fille, Jules, qui le connaissait, lui adressa une +pièce de vers latins sur le bonheur qu'avait sa vieillesse de voir de si +beaux yeux s'attacher sur les siens, et une âme si pure être +parfaitement heureuse quand il daignait approuver ses pensées. La +jalousie et le dépit des jeunes filles auxquelles Jules faisait +attention avant le retour d'Hélène rendirent bientôt inutiles toutes les +précautions qu'il employait pour cacher une passion naissante, et +j'avouerai que cet amour entre un jeune homme de vingt-deux ans et une +fille de dix-sept fut conduit d'abord d'une façon que la prudence ne +saurait approuver. Trois mois ne s'étaient pas écoulés lorsque le +seigneur de Campireali s'aperçut que Jules Branciforte passait trop +souvent sous les fenêtres de son palais (que l'on voit encore vers le +milieu de la grande rue qui monte vers le lac).» + +La franchise et la rudesse, suites naturelles de la liberté que +souffrent les républiques, et l'habitude des passions franches, non +encore réprimées par les moeurs de la monarchie, se montrent à découvert +dans la première démarche du seigneur de Campireali. Le jour même où il +fut choqué des fréquentes apparitions du jeune Branciforte, il +l'apostropha en ces termes: + +«Comment oses-tu bien passer ainsi sans cesse devant ma maison, et +lancer des regards impertinents sur les fenêtres de ma fille, toi qui +n'as pas même d'habits pour te couvrir? Si je ne craignais que ma +démarche ne fût mal interprétée des voisins, je te donnerais trois +sequins d'or, et tu irais à Rome acheter une tunique plus convenable. Au +moins ma vue et celle de ma fille ne seraient plus si souvent offensées +par l'aspect de tes haillons.» + +Le père d'Hélène exagérait sans doute: les habits du jeune Branciforte +n'étaient point des haillons, ils étaient faits avec des matériaux fort +simples; mais, quoique fort propres et souvent brossés, il faut avouer +que leur aspect annonçait un long usage. Jules eut l'âme si profondément +navrée par les reproches du seigneur de Campireali, qu'il ne parut plus +de jour devant sa maison. + +Comme nous l'avons dit, les deux arcades, débris d'un aqueduc antique, +qui servaient de murs principaux à la maison bâtie par le père de +Branciforte, et par lui laissée à son fils, n'étaient qu'à cinq ou six +cents pas d'Albano. Pour descendre de ce lieu élevé à la ville moderne, +Jules était obligé de passer devant le palais Campireali; Hélène +remarqua bientôt l'absence de ce jeune homme singulier, qui, au dire de +ses amies, avait abandonné toute autre relation pour se consacrer en +entier au bonheur qu'il semblait trouver à la regarder. + +Un soir d'été, vers minuit, la fenêtre d'Hélène était ouverte, la jeune +fille respirait la brise de mer qui se fait fort bien sentir sur la +colline d'Albano, quoique cette ville soit séparée de la mer par une +plaine de trois lieues. La nuit était sombre, le silence profond; on eût +entendu tomber une feuille. Hélène, appuyée sur sa fenêtre, pensait +peut-être à Jules, lorsqu'elle entrevit quelque chose comme l'aile +silencieuse d'un oiseau de nuit qui passait doucement tout contre sa +fenêtre. Elle se retira effrayée. L'idée ne lui vint point que cet objet +pût être présenté par quelque passant: le second étage du palais où se +trouvait sa fenêtre était à plus de cinquante pieds de terre. Tout à +coup, elle crut reconnaître un bouquet dans cette chose singulière qui, +au milieu d'un profond silence, passait et repassait devant la fenêtre +sur laquelle elle était appuyée; son coeur battit avec violence. Ce +bouquet lui sembla fixé à l'extrémité de deux ou trois de ces cannes, +espèce de grands joncs, assez semblables au bambou, qui croissent dans +la campagne de Rome, et donnent des tiges de vingt à trente pieds. La +faiblesse des cannes et la brise assez forte faisaient que Jules avait +quelque difficulté à maintenir son bouquet exactement vis-à-vis la +fenêtre où il supposait qu'Hélène pouvait se trouver, et d'ailleurs, la +nuit était tellement sombre, que de la rue l'on ne pouvait rien +apercevoir à une telle hauteur. Immobile devant sa fenêtre, Hélène était +profondément agitée. Prendre ce bouquet, n'était-ce pas un aveu? Elle +n'éprouvait d'ailleurs aucun des sentiments qu'une aventure de ce genre +ferait naître, de nos jours, chez une jeune fille de la haute société, +préparée à la vie par une belle éducation. Comme son père et son frère +Fabio étaient dans la maison, sa première pensée fut que le moindre +bruit serait suivi d'un coup d'arquebuse dirigé sur Jules; elle eut +pitié du danger que courait ce pauvre jeune homme. Sa seconde pensée fut +que, quoiqu'elle le connût encore bien peu, il était pourtant l'être au +monde qu'elle aimait le mieux après sa famille. Enfin, après quelques +minutes d'hésitation, elle prit le bouquet, et, en touchant les fleurs +dans l'obscurité profonde, elle sentit qu'un billet était attaché à la +tige d'une fleur; elle courut sur le grand escalier pour lire ce billet +à la lueur de la lampe qui veillait devant l'image de la Madone. +«Imprudente! se dit-elle lorsque les premières lignes l'eurent fait +rougir de bonheur, si l'on me voit, je suis perdue, et ma famille +persécutera à jamais ce pauvre jeune homme.» Elle revint dans sa chambre +et alluma sa lampe. Ce moment fut délicieux pour Jules, qui, honteux de +sa démarche et comme pour se cacher même dans la profonde nuit, s'était +collé au tronc énorme d'un de ces chênes verts aux formes bizarres qui +existent encore aujourd'hui vis-à-vis le palais Campireali. + +Dans sa lettre, Jules racontait avec la plus parfaite simplicité la +réprimande hurlante qui lui avait été adressée par le père d'Hélène. «Je +suis pauvre, il est vrai, continuait-il, et vous vous figurerez +difficilement tout l'excès de ma pauvreté. Je n'ai que ma maison que +vous avez peut-être remarquée sous les ruines de l'aqueduc d'Albe; +autour de la maison se trouve un jardin que je cultive moi-même, et dont +les herbes me nourrissent. Je possède encore une vigne qui est affermée +trente écus par an. Je ne sais, en vérité, pourquoi je vous aime; +certainement je ne puis pas vous proposer de venir partager ma misère. +Et cependant, si vous ne m'aimez point, la vie n'a plus aucun prix pour +moi; il est inutile de vous dire que je la donnerais mille fois pour +vous. Et cependant, avant votre retour du couvent, cette vie n'était +point infortunée: au contraire, elle était remplie des rêveries les plus +brillantes. Ainsi je puis dire que la vue du bonheur m'a rendu +malheureux. Certes, alors personne au monde n'eût osé m'adresser les +propos dont votre père m'a flétri; mon poignard m'eût fait prompte +justice. Alors, avec mon courage et mes armes, je m'estimais l'égal de +tout le monde; rien ne me manquait. Maintenant tout est bien changé: je +connais la crainte. C'est trop écrire; peut-être me méprisez-vous. Si, +au contraire, vous avez quelque pitié de moi, malgré les pauvres habits +qui me couvrent, vous remarquerez que tous les soirs, lorsque minuit +sonne au couvent des Capucins au sommet de la colline, je suis caché +sous le grand chêne, vis-à-vis la fenêtre que je regarde sans cesse, +parce que je suppose qu'elle est celle de votre chambre. Si vous ne me +méprisez pas comme le fait votre père, jetez-moi une des fleurs du +bouquet, mais prenez garde qu'elle ne soit entraînée sur une des +corniches ou sur un des balcons de votre palais.» + +Cette lettre fut lue plusieurs fois; peu à peu les yeux d'Hélène se +remplirent de larmes; elle considérait avec attendrissement ce +magnifique bouquet dont les fleurs étaient liées avec un fil de soie +très fort. Elle essaya d'arracher une fleur mais ne put en venir à bout; +puis elle fut saisie d'un remords. Parmi les jeunes filles de Rome, +arracher une fleur, mutiler d'une façon quelconque un bouquet donné par +l'amour, c'est s'exposer à faire mourir cet amour. Elle craignait que +Jules ne s'impatientât, elle courut à sa fenêtre; mais, en y arrivant, +elle songea tout à coup qu'elle était trop bien vue, la lampe +remplissait la chambre de lumière. Hélène ne savait plus quel signe elle +pouvait se permettre; il lui semblait qu'il n'en était aucun qui ne dît +beaucoup trop. + +Honteuse, elle rentra dans sa chambre en courant. Mais le temps se +passait; tout à coup, il lui vint une idée qui la jeta dans un trouble +inexprimable: Jules allait croire que, comme son père, elle méprisait sa +pauvreté! Elle vit un petit échantillon de marbre précieux déposé sur la +table, elle le noua dans son mouchoir, et jeta ce mouchoir au pied du +chêne vis-à-vis sa fenêtre. Ensuite, elle fit signe qu'on s'éloignât; +elle entendit Jules lui obéir; car, en s'en allant, il ne cherchait plus +à dérober le bruit de ses pas. Quand il eut atteint le sommet de la +ceinture de rochers qui sépare le lac des dernières maisons d'Albano, +elle l'entendit chanter des paroles d'amour; elle lui fit des signes +d'adieu, cette fois moins timides, puis se mit à relire sa lettre. + +Le lendemain et les jours suivants, il y eut des lettres et des +entrevues semblables; mais, comme tout se remarque dans un village +italien, et qu'Hélène était de bien loin le parti le plus riche du pays, +le seigneur de Campireali fut averti que tous les soirs, après minuit, +on apercevait de la lumière dans la chambre de sa fille; et, chose bien +autrement extraordinaire, la fenêtre était ouverte, et même Hélène s'y +tenait comme si elle n'eût éprouvé aucune crainte des zinzare (sorte de +cousins, extrêmement incommodes et qui gâtent fort les belles soirées de +la campagne de Rome. Ici je dois de nouveau solliciter l'indulgence du +lecteur. Lorsque l'on est tenté de connaître les usages des pays +étrangers, il faut s'attendre à des idées bien saugrenues, bien +différentes des nôtres). Le seigneur de Campireali prépara son arquebuse +et celle de son fils. Le soir, comme onze heures trois quarts sonnaient, +il avertit Fabio, et tous les deux se glissèrent, en faisant le moins de +bruit possible, sur un grand balcon de pierre qui se trouvait au premier +étage du palais, précisément sous la fenêtre d'Hélène. Les piliers +massifs de la balustrade en pierre les mettaient à couvert jusqu'à la +ceinture des coups d'arquebuse qu'on pourrait leur tirer du dehors. +Minuit sonna: le père et le fils entendirent bien quelque bruit sous les +arbres qui bordaient la rue vis-à-vis leur palais; mais, ce qui les +remplit d'étonnement, il ne parut pas de lumière à la fenêtre d'Hélène. +Cette fille, si simple jusqu'ici et qui semblait un enfant à la vivacité +de ses mouvements, avait changé de caractère depuis qu'elle aimait. Elle +savait que la moindre imprudence compromettrait la vie de son amant; si +un seigneur de l'importance de son père tuait un pauvre homme tel que +Jules Branciforte, il en serait quitte pour disparaître pendant trois +mois, qu'il irait passer à Naples; pendant ce temps, ses amis de Rome +arrangeraient l'affaire, et tout se terminerait par l'offrande d'une +lampe d'argent de quelques centaines d'écus à l'autel de la Madone alors +à la mode. Le matin, au déjeuner, Hélène avait vu à la physionomie de +son père qu'il avait un grand sujet de colère, et, à l'air dont il la +regardait quand il croyait n'être pas remarqué, elle pensa qu'elle +entrait pour beaucoup dans cette colère. Aussitôt, elle alla jeter un +peu de poussière sur les bois des cinq arquebuses magnifiques que son +père tenait suspendues auprès de son lit. Elle couvrit également d'une +légère couche de poussière ses poignards et ses épées. Toute la journée +elle fut d'une gaieté folle, elle parcourait sans cesse la maison du +haut en bas; à chaque instant, elle s'approchait des fenêtres, bien +résolue de faire à Jules un signe négatif, si elle avait le bonheur de +l'apercevoir. Mais elle n'avait garde: le pauvre garçon avait été si +profondément humilié par l'apostrophe du riche seigneur de Campireali, +que de jour il ne paraissait jamais dans Albano; le devoir seul l'y +amenait le dimanche pour la messe de la paroisse. La mère d'Hélène, qui +l'adorait et ne savait lui rien refuser, sortit trois fois avec elle ce +jour-là, mais ce fut en vain: Hélène n'aperçut point Jules. Elle était +au désespoir. Que devint-elle lorsque, allant visiter sur le soir les +armes de son père, elle vit que deux arquebuses avaient été chargées, et +que presque tous les poignards et épées avaient été maniés! Elle ne fut +distraite de sa mortelle inquiétude que par l'extrême attention qu'elle +donnait au soin de paraître ne se douter de rien. En se retirant à dix +heures du soir, elle ferma à clef la porte de sa chambre, qui donnait +dans l'antichambre de sa mère, puis elle se tint collée à sa fenêtre et +couchée sur le sol, de façon à ne pouvoir pas être perçue du dehors. +Qu'on juge de l'anxiété avec laquelle elle entendit sonner les heures; +il n'était plus question des reproches qu'elle se faisait souvent sur la +rapidité avec laquelle elle s'était attachée à Jules, ce qui pouvait la +rendre moins digne d'amour à ses yeux. Cette journée-là avança plus les +affaires du jeune homme que six mois de constance et de protestations. +«À quoi bon mentir? se disait Hélène. Est-ce que je ne l'aime pas de +toute mon âme?» + +A onze heures et demie, elle vit fort bien son père et son frère se +placer en embuscade sur le grand balcon de pierre au-dessous de sa +fenêtre. Deux minutes après que minuit eut sonné au couvent des +Capucins, elle entendit fort bien aussi les pas de son amant, qui +s'arrêta sous le grand chêne; elle remarqua avec joie que son père et +son frère semblaient n'avoir rien entendu: il fallait l'anxiété de +l'amour pour distinguer un bruit aussi léger. + +«Maintenant, se dit-elle, ils vont me tuer, mais il faut à tout prix +qu'ils ne surprennent pas la lettre de ce soir; ils persécuteraient à +jamais ce pauvre Jules.» Elle fit un signe de croix et, se retenant +d'une main au balcon de fer de sa fenêtre, elle se pencha au dehors, +s'avançant autant que possible dans la rue. Un quart de minute ne +s'était pas écoulé lorsque le bouquet, attaché comme de coutume à la +longue canne, vint frapper sur son bras. Elle saisit le bouquet; mais, +en l'arrachant vivement à la canne sur l'extrémité de laquelle il était +fixé, elle fit frapper cette canne contre le balcon en pierre. A +l'instant partirent deux coups d'arquebuse suivis d'un silence parfait. +Son frère Fabio, ne sachant pas trop, dans l'obscurité, si ce qui +frappait violemment le balcon n'était pas une corde à l'aide de laquelle +Jules descendait de chez sa soeur, avait fait feu sur son balcon; le +lendemain, elle trouva la marque de la balle, qui s'était aplatie sur le +fer. Le seigneur de Campireali avait tiré dans la rue, au bas du balcon +de pierre, car Jules avait fait quelque bruit en retenant la canne prête +à tomber. Jules, de son côté, entendant du bruit au-dessus de sa tête, +avait deviné ce qui allait suivre et s'était mis à l'abri sous la +saillie du balcon. + +Fabio rechargea rapidement son arquebuse, et, quoi que son père pût lui +dire, courut au jardin de la maison, ouvrit sans bruit une petite porte +qui donnait sur une rue voisine, et ensuite s'en vint, à pas de loup, +examiner un peu les gens qui se promenaient sous le balcon du palais. A +ce moment, Jules, qui ce soir-là était bien accompagné, se trouvait à +vingt pas de lui, collé contre un arbre. Hélène, penchée sur son balcon +et tremblante pour son amant, entama aussitôt une conversation à très +haute voix avec son frère, qu'elle entendait dans la rue; elle lui +demanda s'il avait tué les voleurs. + +--Ne croyez pas que je sois dupe de votre ruse scélérate! lui cria +celui-ci de la rue, qu'il arpentait en tous sens, mais préparez vos +larmes, je vais tuer l'insolent qui ose s'attaquer à votre fenêtre. + +Ces paroles étaient à peine prononcées qu'Hélène entendit sa mère +frapper à la porte de sa chambre. + +Hélène se hâta d'ouvrir, en disant qu'elle ne concevait pas comment +cette porte se trouvait fermée. + +--Pas de comédie avec moi, mon cher ange, lui dit sa mère, ton père est +furieux et te tuera peut-être: viens te placer avec moi dans mon lit; +et, si tu as une lettre, donne-la-moi, je la cacherai. + +Hélène lui dit: + +--Voilà le bouquet, la lettre est cachée entre les fleurs. + +A peine la mère et la fille étaient-elles au lit, que le seigneur +Campireali rentra dans la chambre de sa femme, il revenait de son +oratoire, qu'il était allé visiter, et où il avait tout renversé. Ce qui +frappa Hélène, c'est que son père, pâle comme un spectre, agissait avec +lenteur et comme un homme qui a parfaitement pris son parti. «Je suis +morte!» se dit Hélène. + +--Nous nous réjouissons d'avoir des enfants, dit son père en passant +près du lit de sa femme pour aller à la chambre de sa fille, tremblant +de fureur, mais affectant un sang-froid parfait; nous nous réjouissons +d'avoir des enfants, nous devrions répandre des larmes de sang plutôt +quand ces enfants sont des filles. Grand Dieu! Est-il bien possible! +Leur légèreté peut enlever l'honneur à tel homme qui, depuis soixante +ans, n'a pas donné la moindre prise sur lui. + +En disant ces mots, il passa dans la chambre de sa fille. + +--Je suis perdue, dit Hélène à sa mère, les lettres sont sous le +piédestal du crucifix, à côté de la fenêtre. + +Aussitôt, la mère sauta hors du lit, et courut après son mari: elle se +mit à lui crier les plus mauvaises raisons possibles, afin de faire +éclater sa colère: elle y réussit complètement. Le vieillard devint +furieux, il brisait tout dans la chambre de sa fille; mais la mère put +enlever les lettres sans être aperçue. Une heure après, quand le +seigneur de Campireali fut rentré dans sa chambre à côté de celle de sa +femme, et tout étant tranquille dans la maison, la mère dit à sa +fille:--Voilà tes lettres, je ne veux pas les lire, tu vois ce qu'elles +ont failli nous coûter! A ta place, je les brûlerais. Adieu, +embrasse-moi. + +Hélène rentra dans sa chambre, fondant en larmes; il lui semblait que, +depuis ces paroles de sa mère, elle n'aimait plus Jules. Puis elle se +prépara à brûler ses lettres; mais, avant de les anéantir, elle ne put +s'empêcher de les relire. Elle les relut tant et si bien, que le soleil +était déjà haut dans le ciel quand enfin elle se détermina à suivre un +conseil salutaire. + +Le lendemain, qui était un dimanche, Hélène s'achemina vers la paroisse +avec sa mère; par bonheur, son père ne les suivit pas. La première +personne qu'elle aperçut dans l'église, ce fut Jules Branciforte. D'un +regard elle s'assura qu'il n'était point blessé. Son bonheur fut au +comble; les événements de la nuit étaient à mille lieues de sa mémoire. +Elle avait préparé cinq ou six petits billets tracés sur des chiffons de +vieux papier souillés avec de la terre détrempée d'eau, et tels qu'on +peut en trouver sur les dalles d'une église; ces billets contenaient +tous le même avertissement: + +«Ils avaient tout découvert, excepté son nom. Qu'il ne reparaisse plus +dans la rue; on viendra ici souvent.» + +Hélène laissa tomber un de ces lambeaux de papier; un regard avertit +Jules, qui ramassa et disparut. En rentrant chez elle, une heure après, +elle trouva sur le grand escalier du palais un fragment de papier qui +attira ses regards par sa ressemblance exacte avec ceux dont elle +s'était servie le matin. Elle s'en empara, sans que sa mère elle-même +s'aperçût de rien; elle y lut: + +«Dans trois jours il reviendra de Rome, où il est forcé d'aller. On +chantera en plein jour, les jours de marché, au milieu du tapage des +paysans, vers dix heures.» + +Ce départ pour Rome parut singulier à Hélène. «Est-ce qu'il craint les +coups d'arquebuse de mon frère?» se disait-elle tristement. L'amour +pardonne tout, excepté l'absence volontaire; c'est qu'elle est le pire +des supplices. Au lieu de se passer dans une douce rêverie et d'être +tout occupée à peser les raisons qu'on a d'aimer son amant, la vie est +agitée par des doutes cruels. «Mais, après tout, puis-je croire qu'il ne +m'aime plus?» se disait Hélène pendant les trois longues journées que +dura l'absence de Branciforte. Tout à coup ses chagrins furent remplacés +par une joie folle: le troisième jour, elle le vit paraître en plein +midi, se promenant dans la rue devant le palais de son père. Il avait +des habillements neufs et presque magnifiques. Jamais la noblesse de sa +démarche et la naïveté gaie et courageuse de sa physionomie n'avaient +éclaté avec plus d'avantage; jamais aussi, avant ce jour-là, on n'avait +parlé si souvent dans Albano de la pauvreté de Jules. C'étaient les +hommes et surtout les jeunes gens qui répétaient ce mot cruel; les +femmes et surtout les jeunes filles ne tarissaient pas en éloges de sa +bonne mine. + +Jules passa toute la journée à se promener par la ville; il semblait se +dédommager des mois de réclusion auxquels sa pauvreté l'avait condamné. +Comme il convient à un homme amoureux, Jules était bien armé sous sa +tunique neuve. Outre sa dague et son poignard, il avait mis son giacco +(sorte de gilet long en mailles de fil de fer, fort incommode à porter, +mais qui guérissait ces coeurs italiens d'une triste maladie, dont en ce +siècle-là on éprouvait sans cesse les atteintes poignantes, je veux +parler de la crainte d'être tué au détour de la rue par un des ennemis +qu'on se connaissait). Ce jour-là, Jules espérait entrevoir Hélène, et, +d'ailleurs, il avait quelque répugnance à se trouver seul avec lui-même +dans sa maison solitaire: voici pourquoi. Ranuce, un ancien soldat de +son père, après avoir fait dix campagnes avec lui dans les troupes de +divers condottieri, et, en dernier lieu, dans celles de Marco Sciarra, +avait suivi son capitaine lorsque ses blessures forcèrent celui-ci à se +retirer. Le capitaine Branciforte avait des raisons pour ne pas vivre à +Rome: il était exposé à y rencontrer les fils d'hommes qu'il avait tués; +même dans Albano, il ne se souciait pas de se mettre tout à fait à la +merci de l'autorité régulière. Au lieu d'acheter ou de louer une maison +dans la ville, il aima mieux en bâtir une située de façon à voir venir +de loin les visiteurs. Il trouva dans les ruines d'Albe une position +admirable: on pouvait sans être aperçu par les visiteurs indiscrets, se +réfugier dans la forêt où régnait son ancien ami et patron, le prince +Fabrice Colonna. Le capitaine Branciforte se moquait fort de l'avenir de +son fils. Lorsqu'il se retira du service, âgé de cinquante ans +seulement, mais criblé de blessures, il calcula qu'il pourrait vivre +encore quelque dix ans, et, sa maison bâtie, dépensa chaque année le +dixième de ce qu'il avait amassé dans les pillages des villes et +villages auxquels il avait eu l'honneur d'assister. + +Il acheta la vigne qui rendait trente écus de rente à son fils, pour +répondre à la mauvaise plaisanterie d'un bourgeois d'Albano, qui lui +avait dit, un jour qu'il disputait avec emportement sur les intérêts et +l'honneur de la ville, qu'il appartenait, en effet, à un aussi riche +propriétaire que lui de donner des conseils aux anciens d'Albano. Le +capitaine acheta la vigne, et annonça qu'il en achèterait bien d'autres +puis, rencontrant le mauvais plaisant dans un lieu solitaire, il le tua +d'un coup de pistolet. + +Après huit années de ce genre de vie, le capitaine mourut; son aide de +camp Ranuce adorait Jules; toutefois, fatigué de l'oisiveté, il reprit +du service dans la troupe du prince Colonna. Souvent il venait voir son +fils Jules, c'était le nom qu'il lui donnait, et, à la veille d'un +assaut périlleux que le prince devait soutenir dans sa forteresse de la +Petrella, il avait emmené Jules combattre avec lui. Le voyant fort +brave: + +--Il faut que tu sois fou, lui dit-il, et de plus bien dupe, pour vivre +auprès d'Albano comme le dernier et le plus pauvre de ses habitants, +tandis qu'avec ce que je te vois faire et le nom de ton père tu pourrais +être parmi nous un brillant soldat d'aventure, et de plus faire ta +fortune. + +Jules fut tourmenté par ces paroles; il savait le latin montré par un +prêtre; mais son père s'étant toujours moqué de tout ce que disait le +prêtre au delà du latin, il n'avait absolument aucune instruction. En +revanche, méprisé pour sa pauvreté, isolé dans sa maison solitaire, il +s'était fait un certain bon sens qui, par sa hardiesse, aurait étonné +les savants. Par exemple, avant d'aimer Hélène, et sans savoir pourquoi, +il adorait la guerre, mais il avait de la répugnance pour le pillage, +qui, aux yeux de son père le capitaine et de Ranuce, était comme la +petite pièce destinée à faire rire, qui suit la noble tragédie. Depuis +qu'il aimait Hélène, ce bon sens acquis par ses réflexions solitaires +faisait le supplice de Jules. Cette âme, si insouciante jadis, n'osait +consulter personne sur ses doutes, elle était remplie de passion et de +misère. Que ne dirait pas le seigneur de Campireali s'il le savait +soldat d'aventure? Ce serait pour le coup qu'il lui adresserait des +reproches fondés! Jules avait toujours compté sur le métier de soldat, +comme sur une ressource assurée pour le temps où il aurait dépensé le +prix des chaînes d'or et autres bijoux qu'il avait trouvés dans la +caisse de fer de son père. Si Jules n'avait aucun scrupule à enlever, +lui si pauvre, la fille du riche seigneur de Campireali, c'est qu'en ce +temps-là les pères disposaient de leurs biens après eux comme bon leur +semblait, et le seigneur de Campireali pouvait fort bien laisser mille +écus à sa fille pour toute fortune. Un autre problème tenait +l'imagination de Jules profondément occupée: 1° dans quelle ville +établirait-il la jeune Hélène après l'avoir épousée et enlevée à son +père? 2° Avec quel argent la ferait-il vivre? + +Lorsque le seigneur de Campireali lui adressa le reproche sanglant +auquel il avait été tellement sensible, Jules fut pendant deux jours en +proie à la rage et à la douleur la plus vive: il ne pouvait se résoudre +ni à tuer le vieillard insolent, ni à le laisser vivre. Il passait les +nuits entières à pleurer; enfin il résolut de consulter Ranuce, le seul +ami qu'il eût au monde; mais cet ami le comprendrait-il? Ce fut en vain +qu'il chercha Ranuce dans toute la forêt de la Faggiola, il fut obligé +d'aller sur la route de Naples, au delà de Velletri, où Ranuce +commandait une embuscade: il y attendait, en nombreuse compagnie, Ruiz +d'Avalos, général espagnol, qui se rendait à Rome par terre, sans se +rappeler que naguère, en nombreuse compagnie, il avait parlé avec mépris +des soldats d'aventure de la compagnie Colonna. Son aumônier lui rappela +fort à propos cette petite circonstance, et Ruiz d'Avalos prit le parti +de faire armer une barque et de venir à Rome par mer. + +Dès que le capitaine Ranuce eut entendu le récit de Jules: + +--Décris-moi exactement, lui dit-il, la personne de ce seigneur de +Campireali, afin que son imprudence ne coûte pas la vie à quelque bon +habitant d'Albano. Dès que l'affaire qui nous retient ici sera terminée +par oui ou par non, tu te rendras à Rome, où tu auras soin de te montrer +dans les hôtelleries et autres lieux publics, à toutes les heures de la +journée; il ne faut pas que l'on puisse te soupçonner à cause de ton +amour pour la fille. + +Jules eut beaucoup de peine à calmer la colère de l'ancien compagnon de +son père. Il fut obligé de se fâcher. + +--Crois-tu que je demande ton épée? Lui dit-il enfin. Apparemment que, +moi aussi, j'ai une épée! Je te demande un conseil sage. + +Ranuce finissait tous ses discours par ces paroles: + +--Tu es jeune, tu n'as pas de blessures; l'insulte a été publique: or, +un homme déshonoré est méprisé même des femmes. + +Jules lui dit qu'il désirait réfléchir encore sur ce que voulait son +coeur, et, malgré les instances de Ranuce, qui prétendait absolument +qu'il prît part à l'attaque de l'escorte du général espagnol, où, +disait-il, il y aurait de l'honneur à acquérir, sans compter les +doublons, Jules revint seul à sa petite maison. C'est là que la veille +du jour où le seigneur de Campireali lui tira un coup d'arquebuse, il +avait reçu Ranuce et son caporal, de retour des environs de Velletri. +Ranuce employa la force pour voir la petite caisse de fer où son patron, +le capitaine Branciforte, enfermait jadis les chaînes d'or et autres +bijoux dont il ne jugeait pas à propos de dépenser la valeur aussitôt +après une expédition. Ranuce y trouva deux écus. + +--Je te conseille de te faire moine, dit-il à Jules, tu en as toutes les +vertus: l'amour de la pauvreté, en voici la preuve; l'humilité, tu te +laisses vilipender en pleine rue par un richard d'Albano; il ne te +manque plus que l'hypocrisie et la gourmandise. + +Ranuce mit de force cinquante doublons dans la cassette de fer. + +--Je te donne ma parole, dit-il à Jules, que si d'ici à un mois le +seigneur Campireali n'est pas enterré avec tous les honneurs dus à sa +noblesse et à son opulence, mon caporal ici présent viendra avec trente +hommes démolir ta petite maison et brûler tes pauvres meubles. Il ne +faut pas que le fils du capitaine Branciforte fasse une mauvaise figure +en ce monde, sous prétexte d'amour. + +Lorsque le seigneur de Campireali et son fils tirèrent les deux coups +d'arquebuse, Ranuce et le caporal avaient pris position sous le balcon +de pierre, et Jules eut toutes les peines du monde à les empêcher de +tuer Fabio, ou du moins de l'enlever, lorsque celui-ci fit une sortie +imprudente en passant par le jardin, comme nous l'avons raconté en son +lieu. La raison qui calma Ranuce fut celle-ci: il ne faut pas tuer un +jeune homme qui peut devenir quelque chose et se rendre utile, tandis +qu'il y a un vieux pécheur plus coupable que lui, et qui n'est plus bon +qu'à enterrer. + +Le lendemain de cette aventure, Ranuce s'enfonça dans la forêt, et Jules +partit pour Rome. La joie qu'il eut d'acheter de beaux habits avec les +doublons que Ranuce lui avait donnés était cruellement altérée par cette +idée bien extraordinaire pour son siècle, et qui annonçait les hautes +destinées auxquelles il parvint dans la suite; il se disait: Il faut +qu'Hélène connaisse qui je suis. Tout autre homme de son âge et de son +temps n'eût songé qu'à jouir de son amour et à enlever Hélène, sans +penser en aucune façon à ce qu'elle deviendrait six mois après, pas plus +qu'à l'opinion qu'elle pourrait garder de lui. + +De retour dans Albano, et l'après-midi même du jour où Jules étalait à +tous les yeux les beaux habits qu'il avait rapportés de Rome, il sut par +le vieux Scotti, son ami, que Fabio était sorti de la ville à cheval, +pour aller à trois lieues de là à une terre que son père possédait dans +la plaine, sur le bord de la mer. Plus tard, il vit le seigneur +Campireali prendre, en compagnie de deux prêtres, le chemin de la +magnifique allée de chênes verts qui couronne le bord du cratère au fond +duquel s'étend le lac d'Albano. Dix minutes après, une vieille femme +s'introduisait hardiment dans le palais de Campireali, sous prétexte de +vendre de beaux fruits; la première personne qu'elle rencontra fut la +petite camériste Marietta, confidente intime de sa maîtresse Hélène, +laquelle rougit jusqu'au blanc des yeux en recevant un beau bouquet. La +lettre que cachait le bouquet était d'une longueur démesurée: Jules +racontait tout ce qu'il avait éprouvé depuis la nuit des coups +d'arquebuse; mais, par une pudeur bien singulière, il n'osait pas avouer +ce dont tout autre jeune homme de son temps eût été si fier, savoir: +qu'il était fils d'un capitaine célèbre par ses aventures, et que +lui-même avait déjà marqué par sa bravoure dans plus d'un combat. Il +croyait toujours entendre les réflexions que ces faits inspireraient au +vieux Campireali. Il faut savoir qu'au seizième siècle les jeunes +filles, plus voisines du bon sens républicain, estimaient beaucoup plus +un homme pour ce qu'il avait fait lui-même que pour les richesses +amassées par ses pères ou pour les actions célèbres de ceux-ci. Mais +c'étaient surtout les jeunes filles du peuple qui avaient ces pensées. +Celles qui appartenaient à la classe riche ou noble avaient peur des +brigands, et, comme il est naturel, tenaient en grande estime la +noblesse et l'opulence. Jules finissait sa lettre par ces mots: «Je ne +sais si les habits convenables que j'ai rapportés de Rome vous auront +fait oublier la cruelle injure qu'une personne que vous respectez +m'adressa naguère, à l'occasion de ma chétive apparence; j'ai pu me +venger, je l'aurais dû, mon honneur le commandait; je ne l'ai point fait +en considération des larmes que ma vengeance aurait coûté à des yeux que +j'adore. Ceci peut vous prouver, si, pour mon malheur, vous en doutiez +encore, qu'on peut être très pauvre et avoir des sentiments nobles. Au +reste, j'ai à vous révéler un secret terrible; je n'aurais assurément +aucune peine à le dire à toute autre femme; mais je ne sais pourquoi je +frémis en pensant à vous l'apprendre. Il peut détruire, en un instant, +l'amour que vous avez pour moi; aucune protestation ne me satisferait de +votre part. Je veux lire dans vos yeux l'effet que produira cet aveu. Un +de ces jours, à la tombée de la nuit, je vous verrai dans le jardin +situé derrière le palais. Ce jour-là, Fabio et votre père seront +absents: lorsque j'aurai acquis la certitude que, malgré leur mépris +pour un pauvre jeune homme mal vêtu, ils ne pourront nous enlever trois +quarts d'heure ou une heure d'entretien, un homme paraîtra sous les +fenêtres de votre palais, qui fera voir aux enfants du pays un renard +apprivoisé. Plus tard, lorsque l'Ave Maria sonnera, vous entendrez tirer +un coup d'arquebuse dans le lointain; à ce moment approchez-vous du mur +de votre jardin, et, si vous n'êtes pas seule, chantez. S'il y a du +silence, votre esclave paraîtra tout tremblant à vos pieds, et vous +racontera des choses qui peut-être vous feront horreur. En attendant ce +jour décisif et terrible pour moi, je ne me hasarderai plus à vous +présenter de bouquet à minuit; mais vers les deux heures de nuit je +passerai en chantant, et peut-être, placée au grand balcon de pierre, +vous laisserez tomber une fleur cueillie par vous dans votre jardin. Ce +sont peut-être les dernières marques d'affection que vous donnerez au +malheureux Jules.» + +Trois jours après, le père et le frère d'Hélène étaient allés à cheval à +la terre qu'ils possédaient sur le bord de la mer; ils devaient en +partir un peu avant le coucher du soleil, de façon à être de retour chez +eux vers les deux heures de nuit. Mais, au moment de se mettre en route, +non seulement leurs deux chevaux, mais tous ceux qui étaient dans la +ferme, avaient disparu. Fort étonnés de ce vol audacieux, ils +cherchèrent leurs chevaux, qu'on ne retrouva que le lendemain dans la +forêt de haute futaie qui borde la mer. Les deux Campireali, père et +fils, furent obligés de regagner Albano dans une voiture champêtre tirée +par des boeufs. + +Ce soir-là, lorsque Jules fut aux genoux d'Hélène, il était presque tout +à fait nuit, et la pauvre fille fut bien heureuse de cette obscurité; +elle paraissait pour la première fois devant cet homme qu'elle aimait +tendrement, qui le savait fort bien, mais enfin auquel elle n'avait +jamais parlé. + +Une remarque qu'elle fit lui rendit un peu de courage; Jules était plus +pâle et plus tremblant qu'elle. Elle le voyait à ses genoux: «En vérité, +je suis hors d'état de parler», lui dit-il. Il y eut quelques instants +apparemment fort heureux; ils se regardaient, mais sans pouvoir +articuler un mot, immobiles comme un groupe de marbre assez expressif. +Jules était à genoux, tenant une main d'Hélène; celle-ci la tête +penchée, le considérait avec attention. + +Jules savait bien que, suivant les conseils de ses amis, les jeunes +débauchés de Rome, il aurait dû tenter quelque chose; mais il eut +horreur de cette idée. Il fut réveillé de cet état d'extase et peut-être +du plus vif bonheur que puisse donner l'amour, par cette idée: le temps +s'envole rapidement; les Campireali s'approchent de leur palais. Il +comprit qu'avec une âme scrupuleuse comme la sienne il ne pouvait +trouver de bonheur durable, tant qu'il n'aurait fait à sa maîtresse cet +aveu terrible qui eût semblé une si lourde sottise à ses amis de Rome. + +--Je vous ai parlé d'un aveu que peut-être je ne devrais pas vous faire, +dit-il enfin à Hélène. + +Jules devint fort pâle; il ajouta avec peine et comme si la respiration +lui manquait: + +--Peut-être je vais voir disparaître ces sentiments dont l'espérance +fait ma vie. Vous me croyez pauvre; ce n'est pas tout: je suis brigand +et fils de brigand. + +A ces mots, Hélène, fille d'un homme riche et qui avait toutes les peurs +de sa caste, sentit qu'elle allait se trouver mal; elle craignit de +tomber. «Quel chagrin ne sera-ce pas pour ce pauvre Jules! pensait-elle: +il se croira méprisé.» Il était à ses genoux. Pour ne pas tomber, elle +s'appuya sur lui, et, peu après, tomba dans ses bras, comme sans +connaissance. Comme on voit, au seizième siècle, on aimait l'exactitude +dans les histoires d'amour. C'est que l'esprit ne jugeait pas ces +histoires-là, l'imagination les sentait, et la passion du lecteur +s'identifiait avec celle des héros. Les deux manuscrits que nous +suivons, et surtout celui qui présente quelques tournures de phrases +particulières au dialecte florentin, donnent dans le plus grand détail +l'histoire de tous les rendez-vous qui suivirent celui-ci. Le péril +ôtait les remords à la jeune fille. Souvent les périls furent extrêmes; +mais ils ne firent qu'enflammer ces deux coeurs pour qui toutes les +sensations provenant de leur amour étaient du bonheur. Plusieurs fois +Fabio et son père furent sur le point de les surprendre. Ils étaient +furieux, se croyant bravés: le bruit public leur apprenait que Jules +était l'amant d'Hélène, et cependant ils ne pouvaient rien voir. Fabio, +jeune homme impétueux et fier de sa naissance, proposait à son père de +faire tuer Jules. + +--Tant qu'il sera dans ce monde, lui disait-il, les jours de ma soeur +courent les plus grands dangers. Qui nous dit qu'au premier moment notre +honneur ne nous obligera pas à tremper les mains dans le sang de cette +obstinée? Elle est arrivée à ce point d'audace, qu'elle ne nie plus son +amour; vous l'avez vue ne répondre à vos reproches que par un silence +morne; eh bien! Ce silence est l'arrêt de mort de Jules Branciforte. + +--Songez quel a été son père, répondait le seigneur de Campireali. +Assurément il ne nous est pas difficile d'aller passer six mois à Rome, +et, pendant ce temps, ce Branciforte disparaîtra. Mais qui nous dit que +son père qui, au milieu de tous ses crimes, fut brave et généreux, +généreux au point d'enrichir plusieurs de ses soldats et de rester +pauvre lui-même, qui nous dit que son père n'a pas encore des amis, soit +dans la compagnie du duc de Monte Mariano, soit dans la compagnie +Colonna, qui occupe souvent les bois de la Faggiola, à une demi-lieue de +chez nous? En ce cas, nous sommes tous massacrés sans rémission, vous, +moi, et peut-être aussi votre malheureuse mère. + +Ces entretiens du père et du fils, souvent renouvelés, n'étaient cachés +qu'en partie à Victoire Carafa, mère d'Hélène, et la mettaient au +désespoir. Le résultat des discussions entre Fabio et son père fut qu'il +était inconvenant pour leur honneur de souffrir paisiblement la +continuation des bruits qui régnaient dans Albano. Puisqu'il n'était pas +prudent de faire disparaître ce jeune Branciforte qui, tous les jours, +paraissait plus insolent, et, de plus, maintenant revêtu d'habits +magnifiques, poussait la suffisance jusqu'à adresser la parole dans les +lieux publics, soit à Fabio, soit au seigneur de Campireali lui-même, il +y avait lieu de prendre l'un des deux partis suivants, ou peut-être même +tous les deux: il fallait que la famille entière revînt habiter Rome, il +fallait ramener Hélène au couvent de la Visitation de Castro, où elle +resterait jusqu'à ce que on lui eût trouvé un parti convenable. + +Jamais Hélène n'avait avoué son amour à sa mère: la fille et la mère +s'aimaient tendrement, elles passaient leur vie ensemble, et pourtant +jamais un seul mot sur ce sujet, qui les intéressait presque également +toutes les deux, n'avait été prononcé. Pour la première fois le sujet +presque unique de leurs pensées se trahit par des paroles, lorsque la +mère fit entendre à sa fille qu'il était question de transporter à Rome +l'établissement de la famille, et peut-être même de la renvoyer passer +quelques années au couvent de Castro. + +Cette conversation était imprudente de la part de Victoire Carafa, et ne +peut être excusée que par la tendresse folle qu'elle avait pour sa +fille. Hélène, éperdue d'amour, voulut prouver à son amant qu'elle +n'avait pas honte de sa pauvreté et que sa confiance en son honneur +était sans bornes. «Qui le croirait? s'écrie l'auteur florentin, après +tant de rendez-vous hardis et voisins d'une mort horrible, donnés dans +le jardin et même une fois ou deux dans sa propre chambre, Hélène était +pure! Forte de sa vertu, elle proposa à son amant de sortir du palais, +vers minuit, par le jardin, et d'aller passer le reste de la nuit dans +sa petite maison construite sur les ruines d'Albe, à plus d'un quart de +lieue de là. Ils se déguisèrent en moines de saint François. Hélène +était d'une taille élancée, et, ainsi vêtue, semblait un jeune frère +novice de dix-huit ou vingt ans. Ce qui est incroyable, et marque bien +le doigt de Dieu, c'est que, dans l'étroit chemin taillé dans le roc, et +qui passe encore contre le mur du couvent des Capucins, Jules et sa +maîtresse, déguisés en moines, rencontrèrent le seigneur de Campireali +et son fils Fabio, qui, suivis de quatre domestiques bien armés, et +précédés d'un page portant une torche allumée, revenaient de Castel +Gandolfo, bourg situé sur les bords du lac assez près de là. Pour +laisser passer les deux amants, les Campireali et leurs domestiques se +placèrent à droite et à gauche de ce chemin taillé dans le roc et qui +peut avoir huit pieds de large. Combien n'eût-il pas été plus heureux +pour Hélène d'être reconnue en ce moment! Elle eût été tuée d'un coup de +pistolet par son père ou son frère, et son supplice n'eût duré qu'un +instant: mais le ciel en avait ordonné autrement (superis aliter visum). + +«On ajoute encore une circonstance sur cette singulière rencontre, et +que la signora de Campireali, parvenue à une extrême vieillesse et +presque centenaire, racontait encore quelquefois à Rome devant des +personnages graves qui, bien vieux eux-mêmes, me l'ont redite lorsque +mon insatiable curiosité les interrogeait sur ce sujet-là et sur bien +d'autres. + +«Fabio de Campireali, qui était un jeune homme fier de son courage et +plein de hauteur, remarquant que le moine le plus âgé ne saluait ni son +père, ni lui, en passant si près d'eux, s'écria: + +«Voilà un fripon de moine bien fier! Dieu sait ce qu'il va faire hors du +couvent, lui et son compagnon, à cette heure indue! Je ne sais ce qui me +tient de lever leurs capuchons; nous verrions leurs mines.» + +«A ces mots, Jules saisit sa dague sous sa robe de moine, et se plaça +entre Fabio et Hélène. En ce moment il n'était pas à plus d'un pied de +distance de Fabio; mais le ciel en ordonna autrement, et calma par un +miracle la fureur de ces deux jeunes gens, qui bientôt devaient se voir +de si près.» + +Dans le procès que par la suite on intenta à Hélène de Campireali, on +voulut présenter cette promenade nocturne comme une preuve de +corruption. C'était le délire d'un jeune coeur enflammé d'un fol amour, +mais ce coeur était pur. + + + + +III + + +Il faut savoir que les Orsini, éternels rivaux des Colonna, et +tout-puissants alors dans les villages les plus voisins de Rome, avaient +fait condamner à mort, depuis peu, par les tribunaux du gouvernement, un +riche cultivateur nommé Balthazar Bandini, né à la Petrella. Il serait +trop long de rapporter ici les diverses actions que l'on reprochait à +Bandini: la plupart seraient des crimes aujourd'hui, mais ne pouvaient +être considérées d'une façon aussi sévère en 1559. Bandini était en +prison dans un château appartenant aux Orsini, et situé dans la montagne +du côté de Valmontone, à six lieues d'Albano. Le barigel de Rome, suivi +de cent cinquante de ses sbires, passa une nuit sur la grande route; il +venait chercher Bandini pour le conduire à Rome dans les prisons de +Tordinona; Bandini avait appelé à Rome de la sentence qui le condamnait +à mort. Mais, comme nous l'avons dit, il était natif de la Petrella, +forteresse appartenant aux Colonna, la femme de Bandini vint dire +publiquement à Fabrice Colonna, qui se trouvait à la Petrella. + +--Laisserez-vous mourir un de vos fidèles serviteurs? + +Colonna répondit: + +--A Dieu ne plaise que je m'écarte jamais du respect que je dois aux +décisions des tribunaux du pape mon seigneur! + +Aussitôt ses soldats reçurent des ordres, et il fit donner avis de se +tenir prêts à tous ses partisans. Le rendez-vous était indiqué dans les +environs de Valmontone, petite ville bâtie au sommet d'un rocher peu +élevé, mais qui a cour rempart un précipice continu et presque vertical +de soixante à quatre-vingts pieds de haut. C'est dans cette ville +appartenant au pape que les partisans des Orsini et les sbires du +gouvernement avaient réussi à transporter Bandini. Parmi les partisans +les plus zélés du pouvoir, on comptait le seigneur de Campireali et +Fabio, son fils, d'ailleurs un peu parents des Orsini. De tout temps, +aucontraire, Jules Branciforte et son père avaient été attachés aux +Colonna. + +Dans les circonstances où il ne convenait pas aux Colonna d'agir +ouvertement, ils avaient recours à une précaution fort simple: la +plupart des riches paysans romains, alors comme aujourd'hui, faisaient +partie de quelque compagnie de pénitents. Les pénitents ne paraissent +jamais en public que la tête couverte d'un morceau de toile qui cache +leur figures et se trouve percé de deux trous vis-à-vis les yeux. Quand +les Colonna ne voulaient pas avouer une entreprise, ils invitaient leurs +partisans à prendre leur habit de pénitent pour venir les joindre. + +Après de longs préparatifs, la translation de Bandini, qui depuis quinze +jours faisait la nouvelle du pays, fut indiquée pour un dimanche. Ce +jour-là, à deux heures du matin, le gouverneur de Valmontone fit sonner +le tocsin dans tous les villages de la forêt de la Faggiola. On vit des +paysans sortir en assez grand nombre de chaque village. (Les moeurs des +républiques du moyen âge, du temps desquelles on se battait pour obtenir +une certaine chose que l'on désirait, avaient conservé beaucoup de +bravoure dans le coeur des paysans; de nos jours, personne ne +bougerait.) + +Ce jour-là on put remarquer une chose assez singulière: à mesure que la +petite troupe de paysans armés sortie de chaque village s'enfonçait dans +la forêt, elle diminuait de moitié; les partisans des Colonna se +dirigeaient vers le lieu du rendez-vous désigné par Fabrice. Leurs chefs +paraissaient persuadés qu'on ne se battrait pas ce jour-là: ils avaient +eu ordre le matin de répandre ce bruit. Fabrice parcourait la forêt avec +l'élite de ses partisans, qu'il avait montés sur les jeunes chevaux à +demi sauvages de son haras. Il passait une sorte de revue des divers +détachements de paysans; mais il ne leur parlait point, toute parole +pouvant compromettre. Fabrice était un grand homme maigre, d'une agilité +et d'une force increvables: quoique à peine âgé de quarante-cinq ans ses +cheveux et sa moustache étaient d'une blancheur éclatante, ce qui le +contrariait fort: à ce signe on pouvait le reconnaître en des lieux où +il eût mieux aimé passer incognito. A mesure que les paysans le +voyaient, ils criaient: Vive Colonna! et mettaient leurs capuchons de +toile. Le prince lui-même avait son capuchon sur la poitrine, de façon à +pouvoir le passer dès qu'on apercevrait l'ennemi. + +Celui-ci ne se fit point attendre: le soleil se levait à peine lorsqu'un +millier d'hommes à peu près, appartenant au parti des Orsini, et venant +du côté de Valmontone, pénétrèrent dans la forêt et vinrent passer à +trois cents pas environ des partisans de Fabrice Colonna, que celui-ci +avait fait mettre ventre à terre. Quelques minutes après que les +derniers des Orsini formant cette avant-garde eurent défilé, le prince +mit ses hommes en mouvement: il avait résolu d'attaquer l'escorte de +Bandini un quart d'heure après qu'elle serait entrée dans le bois. En +cet endroit, la forêt est semée de petites roches hautes de quinze ou +vingt pieds; ce sont des coulées de lave plus ou moins antiques sur +lesquelles les châtaigniers viennent admirablement et interceptent +presque entièrement le jour. Comme ces coulées, plus ou moins attaquées +par le temps, rendent le sol fort inégal, pour épargner à la grande +route une foule de petites montées et descentes inutiles, on a creusé +dans la lave, et fort souvent la route est à trois ou quatre pieds en +contre-bas de la forêt. + +Vers le lieu de l'attaque projetée par Fabrice, se trouvait une +clairière couverte d'herbes et traversée à l'une de ses extrémités par +la grande route. Ensuite la route rentrait dans la forêt, qui, en cet +endroit, remplie de ronces et d'arbustes entre les troncs des arbres, +était tout à fait impénétrable. C'est à cent pas dans la forêt et sur +les deux bords de la route que Fabrice plaçait ses fantassins. A un +signe du prince, chaque paysan arrangea son capuchon, et prit poste avec +son arquebuse derrière un châtaignier; les soldats du prince se +placèrent derrière les arbres les plus voisins de la route. Les paysans +avaient l'ordre précis de ne tirer qu'après les soldats et ceux-ci ne +devaient faire feu que lorsque l'ennemi serait à vingt pas. Fabrice fit +couper à la hâte une vingtaine d'arbres, qui, précipités avec leurs +branches sur la route, assez étroite en ce lieu-là et en contre-bas de +trois pieds, l'interceptaient entièrement. Le capitaine Ranuce, avec +cinq cents hommes, suivit l'avant-garde; il avait l'ordre de ne +l'attaquer que lorsqu'il entendrait les premiers coups d'arquebuse qui +seraient tirés de l'abatis qui interceptait la route. Lorsque Fabrice +Colonna vit ses soldats et ses partisans bien placés chacun derrière son +arbre et pleins de résolution, il partit au galop avec tous ceux des +siens qui étaient montés, et parmi lesquels on remarquait Jules +Branciforte. Le prince prit un sentier à droite de la grande route et +qui le conduisait à l'extrémité de la clairière la plus éloignée de la +route. + +Le prince s'était à peine éloigné depuis quelques minutes, lorsqu'on vit +venir de loin, par la route de Valmontone, une troupe nombreuse d'hommes +à cheval, c'étaient les sbires et le barigel, escortant Bandini, et tous +les cavaliers des Orsini. Au milieu d'eux se trouvait Balthazar Bandini, +entouré de quatre bourreaux vêtus de rouge; ils avaient l'ordre +d'exécuter la sentence des premiers juges et de mettre Bandini à mort, +s'ils voyaient les partisans des Colonna sur le point de le délivrer. + +La cavalerie de Colonna arrivait à peine à l'extrémité de la clairière +ou prairie la plus éloignée de la route, lorsqu'il entendit les premiers +coups d'arquebuse de l'embuscade par lui placée sur la grande route en +avant de l'abatis. Aussitôt il mit sa cavalerie au galop, et dirigea sa +charge sur les quatre bourreaux vêtus de rouge qui entouraient Bandini. + +Nous ne suivrons point le récit de cette petite affaire, qui ne dura pas +trois quarts d'heure; les partisans des Orsini, surpris, s'enfuirent +dans tous les sens; mais, à l'avant-garde, le brave capitaine Ranuce fut +tué, événement qui eut une influence funeste sur la destinée de +Branciforte. A peine celui-ci avait donné quelques coups de sabre, +toujours en se rapprochant des hommes vêtus de rouge, qu'il se trouva +vis-à-vis de Fabio Campireali. + +Monté sur un cheval bouillant d'ardeur et revêtu d'un giacco doré (cotte +de mailles), Fabio s'écriait: + +--Quels sont ces misérables masqués? Coupons leur masque d'un coup de +sabre; voyez la façon dont je m'y prends! + +Presque au même instant, Jules Branciforte reçut de lui un coup de sabre +horizontal sur le front. Ce coup avait été lancé avec tant d'adresse, +que la toile qui lui couvrait le visage tomba en même temps qu'il se +sentit les yeux aveuglés par le sang qui coulait de cette blessure, +d'ailleurs fort peu grave. Jules éloigna son cheval pour avoir le temps +de respirer et de s'essuyer le visage. Il voulait, à tout prix, ne point +se battre avec le frère d'Hélène; et son cheval était déjà à quatre pas +de Fabio, lorsqu'il reçoit sur la poitrine un furieux coup de sabre qui +ne pénétra point, grâce à son giacco, mais lui ôta la respiration pour +un moment. Presque au même instant, il s'entendit crier aux oreilles: + +--Ti conosco, porco! Canaille, je te connais! C'est comme cela que tu +gagnes de l'argent pour remplacer tes haillons! + +Jules, vivement piqué, oublia sa première résolution et revint sur +Fabio: + +--Ed in mal punto tu venisti![4] s'écria-t-il. + + [4] Malheur à toi, tu arrives dans un moment fatal! + +A la suite de quelques coups de sabre précipités, le vêtement qui +couvrait leur cotte de mailles tombait de toutes parts. La cotte de +mailles de Fabio était dorée et magnifique, celle de Jules des plus +communes. + +--Dans quel égout as-tu ramassé ton giacco? lui cria Fabio. + +Au même moment, Jules trouva l'occasion qu'il cherchait depuis une +demi-minute: la superbe cotte de mailles de Fabio ne serrait pas assez +le cou, et Jules lui porta au cou, un peu découvert, un coup de pointe +qui réussit. L'épée de Jules entra d'un demi-pied dans la gorge de Fabio +et en fit jaillir un énorme jet de sang. + +--Insolent! s'écria Jules. + +Et il galopa vers les hommes habillés de rouge, dont deux étaient encore +à cheval à cent pas de lui. Comme il approchait d'eux, le troisième +tomba; mais, au moment où Jules arrivait tout près du quatrième +bourreau, celui-ci, se voyant environné de plus de dix cavaliers, +déchargea un pistolet à bout portant sur le malheureux Balthazar +Bandini, qui tomba. + +--Mes chers seigneurs, nous n'avons plus que faire ici! s'écria +Branciforte, sabrons ces coquins de sbires qui s'enfuient de toutes +parts. + +Tout le monde le suivit. + +Lorsque, une demi-heure après, Jules revint auprès de Fabrice Colonna, +ce seigneur lui adressa la parole pour la première fois de sa vie. Jules +le trouva ivre de colère; il croyait le voir transporté de joie, à cause +de la victoire, qui était complète et due tout entière à ses bonnes +dispositions; car les Orsini avaient près de trois mille hommes, et +Fabrice, à cette affaire, n'en avait pas réuni plus de quinze cents. + +--Nous avons perdu votre brave ami Ranuce! s'écria le prince en parlant +à Jules, je viens moi-même de toucher son corps; il est déjà froid. Le +pauvre Balthazar Bandini est mortellement blessé. Ainsi, au fond nous +n'avons pas réussi. Mais l'ombre du brave capitaine Ranuce paraîtra bien +accompagnée devant Pluton. J'ai donné l'ordre que l'on pende aux +branches des arbres tous ces coquins de prisonniers. N'y manquez pas, +messieurs! s'écria-t-il en haussant la voix. + +Et il repartit au galop pour l'endroit où avait eu lieu le combat +d'avant-garde. Jules commandait à peu près en second la compagnie de +Ranuce, il suivit le prince, qui, arrivé près du cadavre de ce brave +soldat, qui gisait entouré de plus de cinquante cadavres ennemis, +descendit une seconde fois de cheval pour prendre la main de Ranuce. +Jules l'imita, il pleurait. + +--Tu es bien jeune, dit le prince à Jules, mais je te vois couvert de +sang, et ton père fut un brave homme, qui avait reçu plus de vingt +blessures au service des Colonna. Prends le commandement de ce qui reste +de la compagnie de Ranuce, et conduis son cadavre à notre église de la +Petrella; songe que tu seras peut-être attaqué sur la route. + +Jules ne fut point attaqué, mais il tua d'un coup d'épée un de ses +soldats, qui lui disait qu'il était trop jeune pour commander. Cette +imprudence réussit, parce que Jules était encore tout couvert du sang de +Fabio. Tout le long de la route, il trouvait les arbres chargés d'hommes +que l'on pendait. Ce spectacle hideux, joint à la mort de Ranuce et +surtout à celle de Fabio, le rendait presque fou Son seul espoir était +qu'on ne saurait pas le nom du vainqueur de Fabio. Nous sautons les +détails militaires. Trois jours après celui du combat, il put revenir +passer quelques heure à Albano; il racontait à ses connaissances qu'une +fièvre violente l'avait retenu dans Rome, où il avait été obligé de +garder le lit toute la semaine. + +Mais on le traitait partout avec un respect marqué; les gens les plus +considérables de la ville le saluaient les premiers; quelques imprudents +allèrent même jusqu'à l'appeler seigneur capitaine. Il avait passé +plusieurs fois devant le palais Campireali, qu'il trouva entièrement +fermé, et, comme le nouveau capitaine était fort timide lorsqu'il +s'agissait de faire certaines questions, ce ne fut qu'au milieu de la +journée qu'il put prendre sur lui de dire à Scotti, vieillard qui +l'avait toujours traité avec bonté: + +--Mais où sont donc les Campireali? je vois leur palais fermé. + +--Mon ami, répondit Scotti avec une tristesse subite, c'est là un nom +que vous ne devez jamais prononcer. Vos amis sont bien convaincus que +c'est lui qui vous a cherché, et ils le diront partout; mais enfin, il +était le principal obstacle à votre mariage; mais enfin sa mort laisse +une soeur immensément riche, et qui vous aime. On peut même ajouter, et +l'indiscrétion devient vertu en ce moment, on peut même ajouter qu'elle +vous aime au point d'aller vous rendre visite la nuit dans votre petite +maison d'Albe. Ainsi l'on peut dire, dans votre intérêt, que vous étiez +mari et femme avant le fatal combat des Ciampi (c'est le nom qu'on +donnait dans le pays au combat que nous avons décrit.) + +Le vieillard s'interrompit, parce qu'il s'aperçut que Jules fondait en +larmes. + +--Montons à l'auberge, dit Jules. + +Scotti le suivit; on leur donna une chambre où ils s'enfermèrent à clef, +et Jules demanda au vieillard la permission de lui raconter tout ce qui +s'était passé depuis huit jours. Ce long récit terminé: + +--Je vois bien à vos larmes, dit le vieillard, que rien n'a été +prémédité dans votre conduite; mais la mort de Fabio n'en est pas moins +un événement bien cruel pour vous. Il faut absolument qu'Hélène déclare +à sa mère que vous êtes son époux depuis longtemps. + +Jules ne répondit pas, ce que le vieillard attribua à une louable +discrétion. Absorbé dans une profonde rêverie, Jules se demandait si +Hélène, irritée par la mort d'un frère, rendrait justice à sa +délicatesse; il se repentit de ce qui s'était passé autrefois. Ensuite, +à sa demande, le vieillard lui parla franchement de tout ce qui avait eu +lieu dans Albano le jour du combat. Fabio ayant été tué sur les six +heures et demie du matin, à plus de six lieues d'Albano, chose +incroyable! dès neuf heures on avait commencé à parler de cette mort. +Vers midi on avait vu le vieux Campireali, fondant en larmes et soutenu +par ses domestiques, se rendre au couvent des Capucins. Peu après, trois +de ces bons pères, montés sur les meilleurs chevaux de Campireali, et +suivis de beaucoup de domestiques, avaient pris la route du village des +Ciampi, près duquel le combat avait eu lieu. Le vieux Campireali voulait +absolument les suivre; mais on l'en avait dissuadé, par la raison que +Fabrice Colonna était furieux (on ne savait trop pourquoi) et pourrait +bien lui faire un mauvais parti s'il était fait prisonnier. + +Le soir, vers minuit, la forêt de la Faggiola avait semblé en feu: +c'étaient tous les moines et tous les pauvres d'Albano qui, portant +chacun un gros cierge allumé, allaient à la rencontre du corps du jeune +Fabio. + +--Je ne vous cacherai point, continua le vieillard en baissant la voix +comme s'il eût craint d'être entendu, que la route qui conduit à +Valmontone et aux Ciampi. + +--Eh bien? dit Jules. + +--Eh bien, cette route passe devant votre maison, et l'on dit que +lorsque le cadavre de Fabio est arrivé à ce point, le sang a jailli +d'une plaie horrible qu'il avait au cou. + +--Quelle horreur! s'écria Jules en se levant. + +--Calmez-vous, mon ami, dit le vieillard, vous voyez bien qu'il faut que +vous sachiez tout. Et maintenant je puis vous dire que votre présence +ici aujourd'hui, a semblé un peu prématurée. Si vous me faisiez +l'honneur de me consulter, j'ajouterais, capitaine, qu'il n'est pas +convenable que d'ici à un mois vous paraissiez dans Albano. Je n'ai pas +besoin de vous avertir qu'il ne serait point prudent de vous montrer à +Rome. On ne sait point encore quel parti le Saint-Père va prendre envers +les Colonna; on pense qu'il ajoutera foi à la déclaration de Fabrice, +qui prétend n'avoir appris le combat des Ciampi, que par la voix +publique, mais le gouverneur de Rome, qui est tout Orsini, enrage et +serait enchanté de faire pendre quelqu'un des braves soldats de Fabrice, +ce dont celui-ci ne pourrait se plaindre raisonnablement, puisqu'il jure +n'avoir point assisté au combat. J'irai plus loin, et, quoique vous ne +me le demandiez pas, je prendrai la liberté de vous donner un avis +militaire: vous êtes aimé dans Albano, autrement vous n'y seriez pas en +sûreté. Songez que vous vous promenez par la ville depuis plusieurs +heures, que l'un des partisans des Orsini peut se croire bravé, ou tout +au moins songer à la facilité de gagner une belle récompense. Le vieux +Campireali a répété mille fois qu'il donnera sa plus belle terre à qui +vous aura tué. Vous auriez dû faire descendre dans Albano quelques-uns +des soldats que vous avez dans votre maison. + +--Je n'ai point de soldats dans ma maison. + +--En ce cas, vous êtes fou, capitaine. Cette auberge a un jardin, nous +allons sortir par le jardin, et nous échapper à travers les vignes. Je +vous accompagnerai; je suis vieux et sans armes; mais, si nous +rencontrons des malintentionnés, je leur parlerai, et je pourrai du +moins vous faire gagner du temps. + +Jules eut l'âme navrée. Oserons-nous dire quelle était sa folie? Dès +qu'il avait appris que le palais Campireali était fermé et tous ses +habitants partis pour Rome, il avait formé le projet d'aller revoir ce +jardin où si souvent il avait eu des entrevues avec Hélène. Il espérait +même revoir sa chambre, où il avait été reçu quand sa mère était +absente. Il avait besoin de se rassurer contre sa colère, par la vue des +lieux où il l'avait vue si tendre pour lui. + +Branciforte et le généreux vieillard ne firent aucune mauvaise rencontre +en suivant les petits sentiers qui traversent les vignes et montent vers +le lac. + +Jules se fit raconter de nouveau les détails des obsèques du jeune +Fabio. Le corps de ce brave jeune homme, escorté par beaucoup de +prêtres, avait été conduit à Rome, et enseveli dans la chapelle de sa +famille, au couvent de Saint-Onuphre, au sommet du Janicule. On avait +remarqué, comme une circonstance fort singulière, que, la veille de la +cérémonie, Hélène avait été reconduite par son père au couvent de la +Visitation, à Castro; ce qui avait confirmé le bruit public qui voulait +qu'elle fût mariée secrètement avec le soldat d'aventure qui avait eu le +malheur de tuer son frère. + +Quand il fut près de sa maison, Jules trouva le caporal de sa compagnie +et quatre de ses soldats; ils lui dirent que jamais leur ancien +capitaine ne sortait de la forêt sans avoir auprès de lui quelques-uns +de ses hommes. Le prince avait dit plusieurs fois, que lorsqu'on voulait +se faire tuer par imprudence, il fallait auparavant donner sa démission, +afin de ne pas lui jeter sur les bras une mort à venger. + +Jules Branciforte comprit la justesse de ces idées, auxquelles jusqu'ici +il avait été parfaitement étranger. Il avait cru, ainsi que les peuples +enfants, que la guerre ne consiste qu'à se battre avec courage. Il obéit +sur-le-champ aux intentions du prince, il ne se donna que le temps +d'embrasser le sage vieillard qui avait eu la générosité de +l'accompagner jusqu'à sa maison. + +Mais, peu de jours après Jules, à demi fou de mélancolie, revint voir le +palais Campireali. A la nuit tombante, lui et trois de ses soldats, +déguisés en marchands napolitains, pénétrèrent dans Albano. Il se +présenta seul dans la maison de Scotti; il apprit qu'Hélène était +toujours reléguée au couvent de Castro. Son père, qui la croyait mariée +à celui qu'il appelait l'assassin de son fils, avait juré de ne jamais +la revoir. Il ne l'avait pas vue même en la ramenant au couvent. La +tendresse de sa mère semblait, au contraire, redoubler, et souvent elle +quittait Rome pour aller passer un jour ou deux avec sa fille. + + + + +IV + + +«Si je ne me justifie pas auprès d'Hélène, se dit Jules en regagnant, +pendant la nuit, le quartier que sa compagnie occupait dans la forêt, +elle finira par me croire un assassin. Dieu sait les histoires qu'on lui +aura faites sur ce fatal combat!» + +Il alla prendre les ordres du prince dans son château fort de la +Petrella, et lui demanda la permission d'aller à Castro. Fabrice Colonna +fronça le sourcil: + +--L'affaire du petit combat n'est point encore arrangée avec Sa +Sainteté. Vous devez savoir que j'ai déclaré la vérité, c'est-à-dire que +j'étais resté parfaitement étranger à cette rencontre, dont je n'avais +même su la nouvelle que le lendemain, ici, dans mon château de la +Petrella. J'ai tout lieu de croire que Sa Sainteté finira par ajouter +foi à ce récit sincère. Mais les Orsini sont puissants, mais tout le +monde dit que vous vous êtes distingué dans cette échauffourée. Les +Orsini vont jusqu'à prétendre que plusieurs prisonniers ont été pendus +aux branches des arbres. Vous savez combien ce récit est faux; mais on +peut prévoir des représailles. + +Le profond étonnement qui éclatait dans les regards naïfs du jeune +capitaine amusait le prince, toutefois il jugea, à la vue de tant +d'innocence, qu'il était utile de parler plus clairement. + +--Je vois en vous, continua-t-il, cette bravoure complète qui a fait +connaître dans toute l'Italie le nom de Branciforte. J'espère que vous +aurez pour ma maison cette fidélité qui me rendait votre père si cher, +et que j'ai voulu récompenser en vous. Voici le mot d'ordre de ma +compagnie: + +Ne dire jamais la vérité sur rien de ce qui a rapport à moi ou à mes +soldats. Si, dans le moment où vous êtes obligé de parler, vous ne voyez +l'utilité d'aucun mensonge, dites faux à tout hasard, et gardez-vous +comme de péché mortel de dire la moindre vérité. Vous comprenez que, +réunie à d'autres renseignements, elle peut mettre sur la voie de mes +projets. Je sais, du reste, que vous avez une amourette dans le couvent +de la Visitation, à Castro; vous pouvez aller perdre quinze jours dans +cette petite ville, où les Orsini ne manquent pas d'avoir des amis et +même des agents. Passez chez mon majordome, qui vous remettra deux cents +sequins. L'amitié que j'avais pour votre père, ajouta le prince en +riant, me donne l'envie de vous donner quelques directions sur la façon +de mener à bien cette entreprise amoureuse et militaire. Vous et trois +de vos soldats serez déguisés en marchands; vous ne manquerez pas de +vous fâcher contre un de vos compagnons, qui fera profession d'être +toujours ivre, et qui se fera beaucoup d'amis en payant du vin à tous +les désoeuvrés de Castro. Du reste, ajouta le prince en changeant de +ton, si vous êtes pris par les Orsini et mis à mort, n'avouez jamais +votre nom véritable, et encore moins que vous m'appartenez. Je n'ai pas +besoin de vous recommander de faire le tour de toutes les petites +villes, et d'y entrer toujours par la porte opposée au côté d'où vous +venez. + +Jules fut attendri par ces conseils paternels, venant d'un homme +ordinairement si grave. D'abord le prince sourit des larmes qu'il voyait +rouler dans les yeux du jeune homme; puis sa voix à lui-même s'altéra. +Il tira une des nombreuses bagues qu'il portait aux doigts; en la +recevant, Jules baisa cette main célèbre par tant de hauts faits. + +--Jamais mon père ne m'en eût tant dit! s'écria le jeune homme +enthousiasmé. + +Le surlendemain, un peu avant le point du jour, il entrait dans les murs +de la petite ville de Castro, cinq soldats le suivaient, déguisés ainsi +que lui: deux firent bande à part, et semblaient ne connaître ni lui ni +les trois autres. Avant même d'entrer dans la ville, Jules aperçut le +couvent de la Visitation, vaste bâtiment entouré de noires murailles, et +assez semblable à une forteresse. Il courut à l'église; elle était +splendide. Les religieuses, toutes nobles et la plupart appartenant à +des familles riches, luttaient d'amour-propre, entre elles, à qui +enrichirait cette église, seule partie du couvent qui fût exposée aux +regards du public. Il était passé en usage que celle de ces dames que le +pape nommait abbesse, sur une liste de trois noms présentée par le +cardinal protecteur de l'ordre de la Visitation, fît une offrande +considérable, destinée à éterniser son nom. Celle dont l'offrande était +inférieure au cadeau de l'abbesse qui l'avait précédée était méprisée, +ainsi que sa famille. + +Jules s'avança en tremblant dans cet édifice magnifique, resplendissant +de marbres et de dorures. A la vérité, il ne songeait guère aux marbres +et aux dorures; il lui semblait être sous les yeux d'Hélène. Le grand +autel, lui dit-on, avait coûté plus de huit cent mille francs; mais ses +regards, dédaignant les richesses du grand autel, se dirigeaient sur une +grille dorée, haute de près de quarante pieds, et divisée en trois +parties par deux pilastres en marbre. Cette grille, à laquelle sa masse +énorme donnait quelque chose de terrible, s'élevait derrière le grand +autel, et séparait le choeur des religieuses de l'église ouverte à tous +les fidèles. + +Jules se disait que derrière cette grille dorée se trouvaient, durant +les offices, les religieuses et les pensionnaires. Dans cette église +intérieure pouvait se rendre à toute heure du jour une religieuse ou une +pensionnaire qui avait besoin de prier; c'est sur cette circonstance +connue de tout le monde qu'étaient fondées les espérances du pauvre +amant. + +Il est vrai qu'un immense voile noir garnissait le côté intérieur de la +grille; mais ce voile, pensa Jules, ne doit guère intercepter la vue des +pensionnaires regardant dans l'église du public, puisque moi, qui ne +puis approcher qu'à une certaine distance, j'aperçois fort bien, à +travers le voile, les fenêtres qui éclairent le choeur, et que je puis +distinguer jusqu'aux moindres détails de leur architecture. Chaque +barreau de cette grille magnifiquement dorée portait une forte pointe +dirigée contre les assistants. + +Jules choisit une place très apparente vis-à-vis la partie gauche de la +grille, dans le lieu le plus éclairé; là il passait sa vie à entendre +des messes. Comme il ne se voyait entouré que de paysans, il espérait +être remarqué, même à travers le voile noir qui garnissait l'intérieur +de la grille. Pour la première fois de sa vie, ce jeune homme simple +cherchait l'effet; sa mise était recherchée; il faisait de nombreuses +aumônes en entrant dans l'église et en sortant. Ses gens et lui +entouraient de prévenances tous les ouvriers et petits fournisseurs qui +avaient quelques relations avec le couvent. Ce ne fut toutefois que le +troisième jour qu'enfin il eut l'espoir de faire parvenir une lettre à +Hélène. Par ses ordres, l'on suivait exactement les deux soeurs +converses chargées d'acheter une partie des approvisionnements du +couvent; l'une d'elles avait des relations avec un petit marchand. Un +des soldats de Jules, qui avait été moine, gagna l'amitié du marchand, +et lui promit un sequin pour chaque lettre qui serait remise à la +pensionnaire Hélène de Campireali. + +--Quoi! dit le marchand à la première ouverture qu'on lui fit sur cette +affaire, une lettre à la femme du brigand! + +Ce nom était déjà établi dans Castro, et il n'y avait pas quinze jours +qu'Hélène y était arrivée: tant ce qui donne prise à l'imagination court +rapidement chez ce peuple passionné pour tous les détails exacts! + +Le petit marchand ajouta: + +--Au moins, celle-ci est mariée! Mais combien de nos dames n'ont pas +cette excuse, et reçoivent du dehors bien autre chose que des lettres. + +Dans cette première lettre, Jules racontait avec des détails infinis +tout ce qui s'était passé dans la journée fatale marquée par la mort de +Fabio: «Me haïssez-vous?» disait-il en terminant. + +Hélène répondit par une ligne que, sans haïr personne, elle allait +employer tout le reste de sa vie à tâcher d'oublier celui par qui son +frère avait péri. + +Jules se hâta de répondre; après quelques invectives contre la destinée, +genre d'esprit imité de Platon et alors à la mode: + +«Tu veux donc, continuait-il, mettre en oubli la parole de Dieu à nous +transmise dans les saintes Écritures? Dieu dit: La femme quittera sa +famille et ses parents pour suivre son époux. Oserais-tu prétendre que +tu n'es pas ma femme? Rappelle-toi la nuit de la Saint-Pierre. Comme +l'aube paraissait déjà derrière le Monte Cavi, tu te jetas à mes genoux; +je voulus bien t'accorder grâce; tu étais à moi, si je l'eusse voulu; tu +ne pouvais résister à l'amour qu'alors tu avais pour moi. Tout à coup il +me sembla que, comme je t'avais dit plusieurs fois que je t'avais fait +depuis longtemps le sacrifice de ma vie et de tout ce que je pouvais +avoir de plus cher au monde, tu pouvais me répondre, quoique tu ne le +fisses jamais, que tous ces sacrifices, ne se marquant par aucun acte +extérieur, pouvaient bien n'être qu'imaginaires. Une idée, cruelle pour +moi, mais juste au fond, m'illumina. Je pensai que ce n'était pas pour +rien que le hasard me présentait l'occasion de sacrifier à ton intérêt +la plus grande félicité que j'eusse jamais pu rêver. Tu étais déjà dans +mes bras et sans défense, souviens-t'en; ta bouche même n'osait refuser. +A ce moment l'Ave Maria du matin sonna au couvent du Monte Cavi, et, par +un hasard miraculeux, ce son parvint jusqu'à nous. Tu me dis: Fais ce +sacrifice à la sainte Madone, cette mère de toute pureté. J'avais déjà +depuis un instant, l'idée de ce sacrifice suprême, le seul réel que +j'eusse jamais eu l'occasion de te faire. Je trouvai singulier que la +même idée te fût apparue. Le son lointain de cet Ave Maria me toucha, je +l'avoue; je t'accordai ta demande. Le sacrifice ne fut pas en entier +pour toi; je crus mettre notre union future sous la protection de la +Madone. Alors je pensais que les obstacles viendraient non de toi, +perfide, mais de ta riche et noble famille. S'il n'y avait pas eu +quelque intervention surnaturelle, comment cet Angelus fût-il parvenu de +si loin jusqu'à nous, par-dessus les sommets des arbres d'une moitié de +la forêt, agités en ce moment par la brise du matin? Alors, tu t'en +souviens, tu te mis à mes genoux; je me levai, je sortis de mon sein la +croix que j'y porte, et tu juras sur cette croix, qui est là devant moi, +et sur ta damnation éternelle, qu'en quelque lieu que tu pusses jamais +te trouver, que quelque événement qui pût jamais arriver, aussitôt que +je t'en donnerais l'ordre, tu te remettrais à ma disposition entière, +comme tu y étais à l'instant où l'Ave Maria du Monte Cavi vint de si +loin frapper ton oreille. Ensuite nous dîmes dévotement deux Ave et deux +Pater. Eh bien! par l'amour qu'alors tu avais pour moi, et, si tu l'as +oublié, comme je le crains, par ta damnation éternelle, je t'ordonne de +me recevoir cette nuit, dans ta chambre ou dans le jardin de ce couvent +de la Visitation.» + +L'auteur italien rapporte curieusement beaucoup de longues lettres +écrites par Jules Branciforte après celle-ci; mais il donne seulement +des extraits des réponses d'Hélène de Campireali. Après deux cent +soixante-dix-huit ans écoulés, nous sommes si loin des sentiments +d'amour et de religion qui remplissent ces lettres, que j'ai craint +qu'elles ne fissent longueur. + +Il paraît par ces lettres qu'Hélène obéit enfin à l'ordre contenu dans +celle que nous venons de traduire en l'abrégeant. Jules trouva le moyen +de s'introduire dans le couvent; on pourrait conclure d'un mot qu'il se +déguisa en femme. Hélène le reçut, mais seulement à la grille d'une +fenêtre du rez-de-chaussée donnant sur le jardin. A son inexprimable +douleur, Jules trouva que cette jeune fille, si tendre et même si +passionnée autrefois, était devenue comme une étrangère pour lui; elle +le traita presque avec politesse. En l'admettant dans le jardin, elle +avait cédé presque uniquement à la religion du serment. L'entrevue fut +courte: après quelques instants, la fierté de Jules, peut-être un peu +excitée par les événements qui avaient eu lieu depuis quinze jours, +parvint à l'emporter sur sa douleur profonde. + +--Je ne vois plus devant moi, dit-il à part soi, que le tombeau de cette +Hélène qui, dans Albano, semblait s'être donnée à moi pour la vie. + +Aussitôt, la grande affaire de Jules fut de cacher les larmes dont les +tournures polies qu'Hélène prenait pour lui adresser la parole +inondaient son visage. Quand elle eut fini de parler et de justifier un +changement si naturel, disait-elle, après la mort d'un frère, Jules lui +dit en parlant fort lentement: + +--Vous n'accomplissez pas votre serment, vous ne me recevez pas dans un +jardin, vous n'êtes point à genoux devant moi, comme vous l'étiez une +demi-minute après que nous eûmes entendu l'Ave Maria du Monte Cavi. +Oubliez votre serment si vous pouvez; quant à moi, je n'oublie rien; +Dieu vous assiste! + +En disant ces mots, il quitta la fenêtre grillée auprès de laquelle il +eût pu rester encore près d'une heure. Qui lui eût dit un instant +auparavant qu'il abrégerait volontairement cette entrevue tant désirée! +Ce sacrifice déchirait son âme; mais il pensa qu'il pourrait bien +mériter le mépris même d'Hélène s'il répondait à ses petitesses +autrement qu'en la livrant à ses remords. + +Avant l'aube, il sortit du couvent. Aussitôt il monta à cheval en +donnant l'ordre à ses soldats de l'attendre à Castro une semaine +entière, puis de rentrer à la forêt; il était ivre de désespoir. D'abord +il marcha vers Rome. + +--Quoi! je m'éloigne d'elle! se disait-il à chaque pas; quoi nous sommes +devenus étrangers l'un à l'autre! O Fabio! combien tu es vengé! + +La vue des hommes qu'il rencontrait sur la route augmentait sa colère; +il poussa son cheval à travers champs, et dirigea sa course vers la +plage déserte et inculte qui règne le long de la mer. Quand il ne fut +plus troublé par la rencontre de ces paysans tranquilles dont il enviait +le sort, il respira: la vue de ce lieu sauvage était d'accord avec son +désespoir et diminuait sa colère; alors il put se livrer à la +contemplation de sa triste destinée. + +--A mon âge, se dit-il, j'ai une ressource: aimer une autre femme! + +A cette triste pensée, il sentit redoubler son désespoir; il vit trop +bien qu'il n'y avait pour lui qu'une femme au monde. Il se figurait le +supplice qu'il souffrirait en osant prononcer le mot d'amour devant une +autre qu'Hélène: cette idée le déchirait. + +Il fut pris d'un accès de rire amer. + +--Me voici exactement, pensa-t-il, comme ces héros de l'Arioste qui +voyagent seuls parmi des pays déserts, lorsqu'ils ont à oublier qu'ils +viennent de trouver leur perfide maîtresse dans les bras d'un autre +chevalier. Elle n'est pourtant pas si coupable, se dit-il en fondant en +larmes après cet accès de rire fou; son infidélité ne va pas jusqu'à en +aimer un autre. Cette âme vive et pure s'est laissée égarer par les +récits atroces qu'on lui a faits de moi; sans doute on m'a représenté à +ses yeux comme ne prenant les armes pour cette fatale expédition que +dans l'espoir secret de trouver l'occasion de tuer son frère. On sera +allé plus loin: on m'aura prêté ce calcul sordide, qu'une fois son frère +mort, elle devenait seule héritière de biens immenses. Et moi, j'ai eu la +sottise de la laisser pendant quinze jours entiers en proie aux +séductions de mes ennemis! Il faut convenir que si je suis bien +malheureux, le ciel m'a fait aussi bien dépourvu de sens pour diriger ma +vie! Je suis un être bien misérable, bien méprisable! ma vie n'a servi à +personne, et moins à moi qu'à tout autre. + +A ce moment, le jeune Branciforte eut une inspiration bien rare en ce +siècle-là: son cheval marchait sur l'extrême bord du rivage, et +quelquefois avait les pieds mouillés par l'onde; il eut l'idée de le +pousser dans la mer et de terminer ainsi le sort affreux auquel il était +en proie. Que ferait-il désormais, après que le seul être au monde qui +lui eût jamais fait sentir l'existence du bonheur venait de +l'abandonner? Puis tout à coup une idée l'arrêta. + +--Que sont les peines que j'endure, se dit-il, comparées à celles que je +souffrirai dans un moment, une fois cette misérable vie terminée? Hélène +ne sera plus pour moi simplement indifférente comme elle l'est en +réalité; je la verrai dans les bras d'un rival, et ce rival sera quelque +jeune seigneur romain, riche et considéré; car, pour déchirer mon âme, +les démons chercheront les images les plus cruelles, comme c'est leur +devoir. Ainsi je ne pourrai trouver l'oubli d'Hélène, même dans ma mort; +bien plus, ma passion pour elle redoublera, parce que c'est le plus sûr +moyen que pourra trouver la puissance éternelle pour me punir de +l'affreux péché que j'aurai commis. + +Pour achever de chasser la tentation Jules se mit à réciter dévotement +des Ave Maria. C'était en entendant sonner l'Ave Maria du matin, prière +consacrée à la Madone, qu'il avait été séduit autrefois, et entraîné à +une action généreuse qu'il regardait maintenant comme la plus grande +faute de sa vie. Mais, par respect, il n'osait aller plus loin et +exprimer toute l'idée qui s'était emparée de son esprit. + +--Si, par l'inspiration de la Madone, je suis tombé dans une fatale +erreur, ne doit-elle pas, par effet de sa justice infinie, faire naître +quelque circonstance qui me rende le bonheur? + +Cette idée de la justice de la Madone chassa peu à peu le désespoir. Il +leva la tête et vit en face de lui, derrière Albano et la forêt, ce +Monte Cavi couvert de sa sombre verdure, et le saint couvent dont l'Ave +Maria du matin l'avait conduit à ce qu'il appelait maintenant son infâme +duperie. L'aspect imprévu de ce saint lieu le consola. + +--Non, s'écria-t-il, il est impossible que la Madone m'abandonne. Si +Hélène avait été ma femme, comme son amour le permettait et comme le +voulait ma dignité d'homme, le récit de la mort de son frère aurait +trouvé dans son âme le souvenir du lien qui l'attachait à moi. Elle se +fût dit qu'elle m'appartenait longtemps avant le hasard fatal qui, sur +un champ de bataille, m'a placé vis-à-vis de Fabio. Il avait deux ans de +plus que moi; il était plus expert dans les armes, plus hardi de toutes +façons, plus fort. Mille raisons fussent venues prouver à ma femme que +ce n'était point moi qui avais cherché ce combat. Elle se fût rappelé +que je n'avais jamais éprouvé le moindre sentiment de haine contre son +frère, même lorsqu'il tira sur elle un coup d'arquebuse. Je me souviens +qu'à notre premier rendez-vous après mon retour de Rome, je lui disais: +Que veux-tu l'honneur le voulait; je ne puis blâmer un frère! + +Rendu à l'espérance par sa dévotion à la Madone, Jules poussa son +cheval, et en quelques heures arriva au cantonnement de sa compagnie. Il +la trouva prenant les armes: on se portait sur la route de Naples à Rome +par le mont Cassin. Le jeune capitaine changea de cheval, et marcha avec +ses soldats. On ne se battit point ce jour-là. Jules ne demanda point +pourquoi l'on avait marché, peu lui importait. Au moment où il se vit à +la tête de ses soldats, une nouvelle vue de sa destinée lui apparut. + +--Je suis tout simplement un sot, se dit-il, j'ai eu tort de quitter +Castro; Hélène est probablement moins coupable que ma colère ne se l'est +figuré. Non, elle ne peut avoir cessé de m'appartenir, cette âme si +naïve et si pure, dont j'ai vu naître les premières sensations d'amour! +Elle était pénétrée pour moi d'une passion si sincère! Ne m'a-t-elle pas +offert plus de dix fois de s'enfuir avec moi, si pauvre, et d'aller nous +faire marier par un moine du Monte Cavi? A Castro, j'aurais dû, avant +tout, obtenir un second rendez-vous, et lui parler raison. Vraiment la +passion me donne des distractions d'enfant! Dieu! que n'ai-je un ami +pour implorer un conseil! La même démarche à faire me paraît exécrable +et excellente à deux minutes de distance! + +Le soir de cette journée, comme l'on quittait la grande route pour +rentrer dans la forêt, Jules s'approcha du prince, et lui demanda s'il +pouvait rester encore quelques jours où il savait. + +--Va-t'en à tous les diables! lui cria Fabrice, crois-tu que ce soit le +moment de m'occuper d'enfantillages? + +Une heure après, Jules repartit pour Castro. Il y retrouva ses gens; +mais il ne savait comment écrire à Hélène, après la façon hautaine dont +il l'avait quittée. Sa première lettre ne contenait que ces mots: +«Voudrait-on me recevoir la nuit prochaine?» On peut venir, fut aussi +toute la réponse. + +Après le départ de Jules, Hélène s'était crue à jamais abandonnée. Alors +elle avait senti toute la portée du raisonnement de ce pauvre jeune +homme si malheureux: elle était sa femme avant qu'il n'eût eu le malheur +de rencontrer son frère sur un champ de bataille. + +Cette fois, Jules ne fut point accueilli avec ces tournures polies qui +lui avaient semblé si cruelles lors de la première entrevue. Hélène ne +parut à la vérité que retranchée derrière sa fenêtre grillée; mais elle +était tremblante, et, comme le ton de Jules était fort réservé et que +ses tournures de phrases[5] étaient presque celles qu'il eût employées +avec une étrangère, ce fut le tour d'Hélène de sentir tout ce qu'il y a +de cruel dans le ton presque officiel lorsqu'il succède à la plus douce +intimité. Jules, qui redoutait surtout d'avoir l'âme déchirée par +quelque mot froid s'élançant du coeur d'Hélène, ayant pris le ton d'un +avocat pour prouver qu'Hélène était sa femme bien avant le fatal combat +des Ciampi. Hélène le laissait parler, parce qu'elle craignait d'être +gagnée par les larmes, si elle lui répondait autrement que par des mots +brefs. A la fin, se voyant sur le point de se trahir, elle engagea son +ami à revenir le lendemain. Cette nuit-là, veille d'une grande fête, les +matines se chantaient de bonne heure, et leur intelligence pouvait être +découverte. Jules, qui raisonnait comme un amoureux, sortit du jardin +profondément pensif; il ne pouvait fixer ses incertitudes sur le point +de savoir s'il avait été bien ou mal reçu; et, comme les idées +militaires, inspirées par les conversations avec ses camarades, +commençaient à germer dans sa tête: + + [5] En Italie, la façon d'adresser la parole par tu, par vous ou + par lei marque le degré d'intimité. Le tu, reste du latin, a moins + de portée que parmi nous. + +--Un jour, se dit-il, il faudra peut-être en venir à enlever Hélène. + +Et il se mit à examiner les moyens de pénétrer de vive force dans ce +jardin. Comme le couvent était fort riche et fort bon à rançonner, il +avait à sa solde un grand nombre de domestiques la plupart anciens +soldats; on les avait logés dans une sorte de caserne dont les fenêtres +grillées donnaient sur le passage étroit qui, de la porte extérieure du +couvent, percée au milieu d'un mur noir de plus de quatre-vingts pieds +de haut, conduisait à la porte intérieure gardée par la soeur tourière. +A gauche de ce passage étroit s'élevait la caserne, à droite le mur du +jardin haut de trente pieds. La façade du couvent, sur la place, était +un mur grossier noirci par le temps, et n'offrait d'ouvertures que la +porte extérieure et une seule petite fenêtre par laquelle les soldats +voyaient les dehors. On peut juger de l'air sombre qu'avait ce grand mur +noir percé uniquement d'une porte renforcée par de larges bandes de tôle +attachées par d'énormes clous, et d'une seule petite fenêtre de quatre +pieds de hauteur sur dix-huit pouces de large. + +Nous ne suivrons point l'auteur original dans le long récit des +entrevues successives que Jules obtint d'Hélène. Le ton que les deux +amants avaient ensemble était redevenu parfaitement intime, comme +autrefois dans le jardin d'Albano; seulement Hélène n'avait jamais voulu +consentir à descendre dans le jardin. Une nuit, Jules la trouva +profondément pensive: sa mère était arrivée de Rome pour la voir, et +venait s'établir pour quelques jours dans le couvent. Cette mère était +si tendre, elle avait toujours eu des ménagements si délicats pour les +affections qu'elle supposait à sa fille, que celle-ci sentait un remords +profond d'être obligée de la tromper; car, enfin, oserait-elle jamais +lui dire qu'elle recevait l'homme qui l'avait privée de son fils? Hélène +finit par avouer franchement à Jules que, si cette mère si bonne pour +elle l'interrogeait d'une certaine façon, jamais elle n'aurait la force +de lui répondre par des mensonges. Jules sentit tout le danger de sa +position; son sort dépendait du hasard qui pouvait dicter un mot à la +signora de Campireali. La nuit suivante il parla ainsi d'un air résolu: + +--Demain je viendrai de meilleure heure, je détacherai une des barres de +cette grille, vous descendrez dans le jardin, je vous conduirai dans une +église de la ville, où un prêtre à moi dévoué nous mariera. Avant qu'il +ne soit jour, vous serez de nouveau dans ce jardin. Une fois ma femme, +je n'aurai plus de crainte, et, si votre mère l'exige comme une +expiation de l'affreux malheur que nous déplorons tous également, je +consentirai à tout, fût-ce même à passer plusieurs mois sans vous voir. + +Comme Hélène paraissait consternée de cette proposition, Jules ajouta: + +--Le prince me rappelle auprès de lui; l'honneur et toutes sortes de +raisons m'obligent à partir. Ma proposition est la seule qui puisse +assurer notre avenir; si vous n'y consentez pas, séparons-nous pour +toujours, ici, dans ce moment. Je partirai avec le remords de mon +imprudence. J'ai cru à votre parole d'honneur, vous êtes infidèle au +serment le plus sacré, et j'espère qu'à la longue le juste mépris +inspiré par votre légèreté pourra me guérir de cet amour qui depuis trop +longtemps fait le malheur de ma vie. + +Hélène fondit en larmes: + +--Grand Dieu! s'écriait-elle en pleurant, quelle horreur pour ma mère! + +Elle consentit enfin à la proposition qui lui était faite. + +--Mais, ajouta-t-elle, on peut nous découvrir à l'aller ou au retour; +songez au scandale qui aurait lieu, pensez à l'affreuse position où se +trouverait ma mère; attendons son départ, qui aura lieu dans quelques +jours. + +--Vous êtes parvenue à me faire douter de la chose qui était pour moi la +plus sainte et la plus sacrée: ma confiance dans votre parole. Demain +soir nous serons mariés, ou bien nous nous voyons en ce moment pour la +dernière fois, de ce côté-ci du tombeau. + +La pauvre Hélène ne put répondre que par des larmes; elle était surtout +déchirée par le ton décidé et cruel que prenait Jules. Avait-elle donc +réellement mérité son mépris? C'était donc là cet amant autrefois si +docile et si tendre! Enfin elle consentit à ce qui lui était ordonné. +Jules s'éloigna. De ce moment, Hélène attendit la nuit suivante dans les +alternatives de l'anxiété la plus déchirante. Si elle se fût préparée à +une mort certaine, sa douleur eût été moins poignante; elle eût pu +trouver quelque courage dans l'idée de l'amour de Jules et de la tendre +affection de sa mère. Le reste de cette nuit se passa dans les +changements de résolution les plus cruels. Il y avait des moments où +elle voulait tout dire à sa mère. Le lendemain, elle était tellement +pâle, lorsqu'elle parut devant elle, que celle-ci, oubliant toutes ses +sages résolutions, se jeta dans les bras de sa fille en s'écriant: + +--Que se passe-t-il? grand Dieu! Dis-moi ce que tu as fait, ou ce que tu +es sur le point de faire? Si tu prenais un poignard et me l'enfonçais +dans le coeur, tu me ferais moins souffrir que par ce silence cruel que +je te vois garder avec moi. + +L'extrême tendresse de sa mère était si évidente aux yeux d'Hélène, elle +voyait si clairement qu'au lieu d'exagérer ses sentiments, elle +cherchait à en modérer l'expression, qu'enfin l'attendrissement la +gagna; elle tomba à ses genoux. Comme sa mère, cherchant quel pouvait +être le secret fatal, venait de s'écrier qu'Hélène fuirait sa présence, +Hélène répondit que, le lendemain et tous les jours suivants, elle +passerait sa vie auprès d'elle, mais qu'elle la conjurait de ne pas lui +en demander davantage. + +Ce mot indiscret fut bientôt suivi d'un aveu complet. La signora de +Campireali eut horreur de savoir si près d'elle le meurtrier de son +fils. Mais cette douleur fut suivie d'un élan de joie bien vive et bien +pure. Qui pourrait se figurer son ravissement lorsqu'elle apprit que sa +fille n'avait jamais manqué à ses devoirs? + +Aussitôt tous les desseins de cette mère prudente changèrent du tout au +tout; elle se crut permis d'avoir recours à la ruse envers un homme qui +n'était rien pour elle. Le coeur d'Hélène était déchiré par les +mouvements de passion les plus cruels: la sincérité de ses aveux fut +aussi grande que possible; cette âme bourrelée avait besoin +d'épanchement. La signora de Campireali, qui, depuis un instant, se +croyait tout permis, inventa une suite de raisonnements trop longs à +rapporter ici. Elle prouva sans peine à sa malheureuse fille qu'au lieu +d'un mariage clandestin, qui fait toujours tache dans la vie d'une +femme, elle obtiendrait un mariage public et parfaitement honorable, si +elle voulait différer seulement de huit jours l'acte d'obéissance +qu'elle devait à un amant si généreux. + +Elle, la signora de Campireali, allait partir pour Rome; elle exposerait +à son mari que, bien longtemps avant le fatal combat des Ciampi, Hélène +avait été mariée à Jules. La cérémonie avait été accomplie la nuit même +où, déguisée sous un habit religieux, elle avait rencontré son père et +son frère sur les bords du lac, dans le chemin taillé dans le roc qui +suit les murs du couvent des Capucins. La mère se garda bien de quitter +sa fille de toute cette journée, et enfin, sur le soir, Hélène écrivit à +son amant une lettre naïve et, selon nous, bien touchante, dans laquelle +elle lui racontait les combats qui avaient déchiré son coeur. Elle +finissait par lui demander à genoux un délai de huit jours: «En +t'écrivant, ajoutait-elle, cette lettre qu'un messager de ma mère +attend, il me semble que j'ai eu le plus grand tort de lui tout dire. Je +crois te voir irrité, tes yeux me regardent avec haine; mon coeur est +déchiré des remords les plus cruels. Tu diras que j'ai un caractère bien +faible, bien pusillanime, bien méprisable; je te l'avoue, mon cher ange. +Mais figure-toi ce spectacle: ma mère, fondant en larmes, était presque +à mes genoux. Alors il a été impossible pour moi de ne pas lui dire +qu'une certaine raison m'empêchait de consentir à sa demande, et, une +fois que je suis tombée dans la faiblesse de prononcer cette parole +imprudente, je ne sais ce qui s'est passé en moi, mais il m'est devenu +comme impossible de ne pas raconter tout ce qui s'était passé entre +nous. Autant que je puis me le rappeler, il me semble que mon âme, +dénuée de toute force, avait besoin d'un conseil. J'espérais le +rencontrer dans les paroles d'une mère. J'ai trop oublié, mon ami, que +cette mère si chérie avait un intérêt contraire au tien. J'ai oublié mon +premier devoir, qui est de t'obéir, et apparemment que je ne suis pas +capable de sentir l'amour véritable, que l'on dit supérieur à toutes les +épreuves. Méprise-moi, mon Jules; mais, au nom de Dieu, ne cesse pas de +m'aimer. Enlève-moi si tu veux, mais rends-moi cette justice que, si ma +mère ne se fût pas trouvée présente au couvent, les dangers les plus +horribles, la honte même, rien au monde n'aurait pu m'empêcher d'obéir à +tes ordres. Mais cette mère est si bonne! Elle a tant de génie! elle est +si généreuse! Rappelle-toi ce que je t'ai raconté dans le temps; lors de +la visite que mon père fit dans ma chambre, elle sauva tes lettres que +je n'avais plus aucun moyen de cacher: puis, le péril passé, elle me les +rendit sans vouloir les lire et sans ajouter un seul mot de reproche! Eh +bien, toute ma vie elle a été pour moi comme elle fut en ce moment +suprême. Tu vois si je devrais l'aimer, et pourtant, en t'écrivant +(chose horrible à dire), il me semble que je la hais. Elle a déclaré +qu'à cause de la chaleur elle voulait passer la nuit sous une tente dans +le jardin; j'entends les coups de marteau, on dresse cette tente en ce +moment; impossible de nous voir cette nuit. Je crains même que le +dortoir des pensionnaires ne soit fermé à clef, ainsi que les deux +portes de l'escalier tournant, chose que l'on ne fait jamais. Ces +précautions me mettraient dans l'impossibilité de descendre au jardin, +quand même je croirais une telle démarche utile pour conjurer ta colère. +Ah! comme je me livrerais à toi dans ce moment, si j'en avais les +moyens! comme je courrais à cette église où l'on doit nous marier!» + +Cette lettre finit par deux pages de phrases folles, et dans lesquelles +j'ai remarqué des raisonnements passionnés qui semblent imités de la +philosophie de Platon. J'ai supprimé plusieurs élégances de ce genre +dans la lettre que je viens de traduire. + +Jules Branciforte fut bien étonné en la recevant une heure environ avant +l'Ave Maria du soir; il venait justement de terminer les arrangements +avec le prêtre. Il fut transporté de colère. + +--Elle n'a pas besoin de me conseiller de l'enlever, cette créature +faible et pusillanime! + +Et il partit aussitôt pour la forêt de la Faggiola. + +Voici quelle était, de son côté, la position de la signora de +Campireali: son mari était sur son lit de mort, l'impossibilité de se +venger de Branciforte le conduisait lentement au tombeau. En vain il +avait fait offrir des sommes considérables à des bravi romains; aucun +n'avait voulu s'attaquer à un des caporaux, comme ils disaient, du +prince Colonna; ils étaient trop assurés d'être exterminés eux et leurs +familles. Il n'y avait pas un an qu'un village entier avait été brûlé +pour punir la mort d'un des soldats de Colonna, et tous ceux des +habitants, hommes et femmes, qui cherchaient à fuir dans la campagne, +avaient eu les mains et les pieds liés par des cordes, puis on les avait +lancés dans des maisons en flammes. + +La signora de Campireali avait de grandes terres dans le royaume de +Naples; son mari lui avait ordonné d'en faire venir des assassins, mais +elle n'avait obéi qu'en apparence: elle croyait sa fille irrévocablement +liée à Jules Brancifortc. Elle pensait, dans cette supposition, que +Jules devait aller faire une campagne ou deux dans les armées +espagnoles, qui alors faisaient la guerre aux révoltés de Flandre. S'il +n'était pas tué, ce serait, pensait-elle, une marque que Dieu ne +désapprouvait pas un mariage nécessaire; dans ce cas, elle donnerait à +sa fille les terres qu'elle possédait dans le royaume de Naples; Jules +Branciforte prendrait le nom d'une de ces terres, et il irait avec sa +femme passer quelques années en Espagne. Après toutes ces épreuves +peut-être elle aurait le courage de le voir. Mais tout avait changé +d'aspect par l'aveu de sa fille: le mariage n'était plus une nécessité: +bien loin de là; et, pendant qu'Hélène écrivait à son amant la lettre +que nous avons traduite, la signora Campireali écrivait à Pescara et à +Chieti ordonnant à ses fermiers de lui envoyer à Castro des gens sûrs et +capables d'un coup de main. Elle ne leur cachait point qu'il s'agissait +de venger la mort de son fils Fabio, leur jeune maître. Le courrier +porteur de ces lettres partit avant la fin du jour. + + + + +V + + +Mais, le surlendemain, Jules était de retour à Castro, il amenait huit +de ses soldats, qui avaient bien voulu le suivre et s'exposer à la +colère du prince, qui quelquefois avait puni de mort des entreprises du +genre de celle dans laquelle ils s'engageaient. Jules avait cinq hommes +à Castro, il arrivait avec huit; et toutefois quatorze soldats, quelque +braves qu'ils fussent, lui paraissaient insuffisants pour son +entreprise, car le couvent était comme un château fort. + +Il s'agissait de passer par force ou par adresse la première porte du +couvent; puis il fallait suivre un passage de plus de cinquante pas de +longueur. A gauche, comme on l'a dit, s'élevaient les fenêtres grillées +d'une sorte de caserne où les religieuses avaient placé trente ou +quarante domestiques, anciens soldats. De ces fenêtres grillées +partirait un feu bien nourri dès que l'alarme serait donnée. + +L'abbesse régnante, femme de tête, avait peur des exploits des chefs +Orsini, du prince Colonna, de Marco Sciarra et de tant d'autres qui +régnaient en maîtres dans les environs. Comment résister à huit cents +hommes déterminés, occupant à l'improviste une petite ville telle que +Castro, et croyant le couvent rempli d'or? + +D'ordinaire, la Visitation de Castro avait quinze ou vingt bravi dans la +caserne à gauche du passage qui conduisait à la seconde porte du +couvent; à droite de ce passage il y avait un grand mur impossible à +percer; au bout du passage on trouvait une porte de fer ouvrant sur un +vestibule à colonnes; après ce vestibule était la grande cour du +couvent, à droite le jardin. Cette porte en fer était gardée par la +tourière. + +Quand Jules, suivi de ses huit hommes, se trouva à trois lieues de +Castro, il s'arrêta dans une auberge écartée pour laisser passer les +heures de la grande chaleur. Là seulement il déclara son projet; ensuite +il dessina sur le sable de la cour le plan du couvent qu'il allait +attaquer. + +--A neuf heures du soir, dit-il à ses hommes, nous souperons hors la +ville; à minuit nous entrerons; nous trouverons vos cinq camarades qui +nous attendent près du couvent. L'un d'eux, qui sera à cheval, jouera le +rôle d'un courrier qui arrive de Rome pour rappeler la signora de +Campireali auprès de son mari, qui se meurt. Nous tâcherons de passer +sans bruit la première porte du couvent que voilà au milieu de la +caserne, dit-il en leur montrant le plan sur le sable. Si nous +commencions la guerre à la première porte, les bravi des religieuses +auraient trop de facilité à nous tirer des coups d'arquebuse pendant que +nous serions sur la petite place que voici devant le couvent, ou pendant +que nous parcourrions l'étroit passage qui conduit de la première porte +à la seconde. Cette seconde porte est en fer, mais j'en ai la clef. + +Il est vrai qu'il y a d'énormes bras de fer ou valets, attachés au mur +par un bout, et qui, lorsqu'ils sont mis à leur place, empêchent les +deux vantaux de la porte de s'ouvrir. Mais, comme ces deux barres de fer +sont trop pesantes pour que la soeur tourière puisse les manoeuvrer, +jamais je ne les ai vues en place; et pourtant j'ai passé plus de dix +fois cette porte de fer. Je compte bien passer encore ce soir sans +encombre. Vous sentez que j'ai des intelligences dans le couvent; mon +but est d'enlever une pensionnaire et non une religieuse; nous ne devons +faire usage des armes qu'à la dernière extrémité. Si nous commencions la +guerre avant d'arriver à cette seconde porte en barreaux de fer, la +tourière ne manquerait pas d'appeler deux vieux jardiniers de +soixante-dix ans, qui logent dans l'intérieur du couvent, et les +vieillards mettraient à leur place ces bras de fer dont je vous ai +parlé. Si ce malheur nous arrive, il faudra, pour passer au-delà de +cette porte, démolir le mur, ce qui nous prendra dix minutes; dans tous +les cas, je m'avancerai vers cette porte le premier. Un des jardiniers +est payé par moi; mais je me suis bien gardé, comme vous le pensez, de +lui parler de mon projet d'enlèvement. Cette seconde porte passée, on +tourne à droite, et l'on arrive au jardin; une fois dans ce jardin, la +guerre commence, il faut faire main basse sur tout ce qui se présentera. +Vous ne ferez usage, bien entendu, que de vos épées et de vos dagues, le +moindre coup d'arquebuse mettrait en rumeur toute la ville, qui pourrait +nous attaquer à la sortie. Ce n'est pas qu'avec treize hommes comme +vous, je ne me fisse fort de traverser cette bicoque: personne, certes, +n'oserait descendre dans la rue; mais plusieurs des bourgeois ont des +arquebuses, et ils tireraient des fenêtres. En ce cas, il faudrait +longer les murs des maisons, ceci soit dit en passant. Une fois dans le +jardin du couvent, vous direz à voix basse à tout homme qui se +présentera: Retirez-vous; vous tuerez à coups de dague tout ce qui +n'obéira pas à l'instant. Je monterai dans le couvent par la petite +porte du jardin avec ceux d'entre vous qui seront près de moi, trois +minutes plus tard je descendrai avec une ou deux femmes que nous +porterons sur nos bras, sans leur permettre de marcher. Aussitôt nous +sortirons rapidement du couvent et de la ville. Je laisserai deux de +vous près de la porte, ils tireront une vingtaine de coups d'arquebuse, +de minute en minute, pour effrayer les bourgeois et les tenir à +distance. + +Jules répéta deux fois cette explication. + +--Avez-vous bien compris? dit-il à ses gens. Il fera nuit sous ce +vestibule; à droite le jardin, à gauche la cour; il ne faudra pas se +tromper. + +--Comptez sur nous! s'écrièrent les soldats. + +Puis ils allèrent boire; le caporal ne les suivit point, et demanda la +permission de parler au capitaine. + +--Rien de plus simple, lui dit-il, que le projet de Votre Seigneurie. +J'ai déjà forcé deux couvents en ma vie, celui-ci sera le troisième; +mais nous sommes trop peu de monde. Si l'ennemi nous oblige à détruire +le mur qui soutient les gonds de la seconde porte, il faut songer que +les bravi de la caserne ne resteront pas oisifs durant cette longue +opération; ils vous tueront sept à huit hommes à coups d'arquebuse, et +alors on peut nous enlever la femme au retour. C'est ce qui nous est +arrivé dans un couvent prés de Bologne: on nous tua cinq hommes, nous en +tuâmes huit; mais le capitaine n'eut pas la femme. Je propose à Votre +Seigneurie deux choses: je connais quatre paysans des environs de cette +auberge où nous sommes, qui ont servi bravement sous Sciarra, et qui +pour un sequin se battront toute la nuit comme des lions. Peut-être ils +voleront quelque argenterie du couvent; peu vous importe, le péché est +pour eux; vous, vous les soldez pour avoir une femme, voilà tout. Ma +seconde proposition est ceci: Ugone est un garçon instruit et fort +adroit; il était médecin quand il tua son beau-frère, et prit la machia +(la forêt). Vous pouvez l'envoyer, une heure avant la nuit, à la porte +du couvent; il demandera du service, et fera si bien, qu'on l'admettra +dans le corps de garde; il fera boire les domestiques des nonnes; de +plus, il est bien capable de mouiller la corde à feu de leurs +arquebuses. + +Par malheur, Jules accepta la proposition du caporal. Comme celui-ci +s'en allait, il ajouta: + +--Nous allons attaquer un couvent, il y a excommunication majeure, et, +de plus ce couvent est sous la protection immédiate de la Madone. + +--Je vous entends! s'écria Jules comme réveillé par ce mot. Restez avec +moi. + +Le caporal ferma la porte et revint dire le chapelet avec Jules. Cette +prière dura une grande heure. A la nuit, on se remit en marche. + +Comme minuit sonnait, Jules, qui était entré seul dans Castro sur les +onze heures, revint prendre ses gens hors de la porte. Il entra avec ses +huit soldats, auxquels s'étaient joints trois paysans bien armés, il les +réunit aux cinq soldats qu'il avait dans la ville, et se trouva ainsi à +la tête de seize hommes déterminés; deux étaient déguisés en +domestiques, ils avaient pris une grande blouse noire pour cacher leurs +giacco (cottes de mailles), et leurs bonnets n'avaient pas de plumes. + +A minuit et demi, Jules, qui avait pris pour lui le rôle de courrier, +arriva au galop à la porte du couvent, faisant grand bruit et criant +qu'on ouvrît sans délai à un courrier envoyé par le cardinal. Il vit +avec plaisir que les soldats qui lui répondaient par la petite fenêtre, +à côté de la première porte, étaient plus qu'à demi-ivres. Suivant +l'usage, il donna son nom sur un morceau de papier; un soldat alla +porter ce nom à la tourière, qui avait la clef de la seconde porte, et +devait réveiller l'abbesse dans les grandes occasions. La réponse se fit +attendre trois mortels quarts d'heures; pendant ce temps, Jules eut +beaucoup de peine à maintenir sa troupe dans le silence: quelques +bourgeois commençaient même à ouvrir timidement leurs fenêtres, +lorsqu'enfin arriva la réponse favorable de l'abbesse. Jules entra dans +le corps de garde, au moyen d'une échelle de cinq ou six pieds de +longueur, qu'on lui tendit de la petite fenêtre, les bravi du couvent ne +voulant pas se donner la peine d'ouvrir la grande porte, il monta, suivi +des deux soldats déguisés en domestiques. En sautant de la fenêtre dans +le corps de garde, il rencontra les yeux d'Ugone; tout le corps de garde +était ivre, grâce à ses soins. Jules dit au chef que trois domestiques +de la maison Campireali, qu'il avait fait armer comme des soldats pour +lui servir d'escorte pendant sa route, avaient trouvé de bonne +eau-de-vie à acheter, et demandaient à monter pour ne pas s'ennuyer tout +seuls sur la place; ce qui fut accordé à l'unanimité. Pour lui, +accompagné de ses deux hommes, il descendit par l'escalier qui, du corps +de garde, conduisait dans le passage. + +--Tâche d'ouvrir la grande porte, dit-il à Ugone. + +Lui-même arriva fort paisiblement à la porte de fer. Là, il trouva la +bonne tourière, qui lui dit que, comme il était minuit passé, s'il +entrait dans le couvent, l'abbesse serait obligée d'en écrire à +l'évêque; c'est pourquoi elle le faisait prier de remettre ses dépêches +à une petite soeur que l'abbesse avait envoyée pour les prendre. A quoi +Jules répondit que, dans le désordre qui avait accompagné l'agonie +imprévue du seigneur de Campireali, il n'avait qu'une simple lettre de +créance écrite par le médecin, et qu'il devait donner tous les détails +de vive voix à la femme du malade et à sa fille, si ces dames étaient +encore dans le couvent, et, dans tous les cas, à madame l'abbesse. La +tourière alla porter ce message. Il ne restait auprès de la porte que la +jeune soeur envoyée par l'abbesse. Jules, en causant et jouant avec +elle, passa les mains à travers les gros barreaux de fer de la porte, +et, tout en riant, il essaya de l'ouvrir. La soeur, qui était fort +timide, eut peur et prit fort mal la plaisanterie; alors Jules, qui +voyait qu'un temps considérable se passait, eut l'imprudence de lui +offrir une poignée de sequins en la priant de lui ouvrir, ajoutant qu'il +était trop fatigué pour attendre. Il voyait bien qu'il faisait une +sottise, dit l'historien: c'était avec le fer et non avec l'or qu'il +fallait agir, mais il ne s'en sentit pas le coeur: rien de plus facile +que de saisir la soeur, elle n'était pas à un pied de lui de l'autre +côté de la porte. A l'offre des sequins, cette jeune fille prit +l'alarme. Elle a dit depuis qu'à la façon dont Jules lui parlait, elle +avait bien compris, que ce n'était pas un simple courrier: c'est +l'amoureux d'une de nos religieuses, pensa-t-elle, qui vient pour avoir +un rendez-vous, et elle était dévote. Saisie d'horreur, elle se mit à +agiter de toutes ses forces la corde d'une petite cloche qui était dans +la grande cour, et qui fit aussitôt un tapage à réveiller les morts. + +--La guerre commence, dit Jules à ses gens, garde à vous! + +Il prit sa clef, et, passant le bras à travers les barreaux de fer, +ouvrit la porte, au grand désespoir de la jeune soeur qui tomba à genoux +et se mit à réciter des Ave Maria en criant au sacrilège. Encore à ce +moment, Jules devait faire taire la jeune fille, il n'en eut pas le +courage: un de ses gens la saisit et lui mit la main sur la bouche. + +Au même instant, Jules entendit un coup d'arquebuse dans le passage, +derrière lui. Ugone avait ouvert la grande porte; le restant des soldats +entrait sans bruit, lorsqu'un des bravi de gardes moins ivre que les +autres, s'approcha d'une des fenêtres grillées, et, dans son étonnement +de voir tant de gens dans le passage, leur défendit d'avancer en jurant. +Il fallait ne pas répondre et continuer à marcher vers la porte de fer; +c'est ce que firent les premiers soldats; mais celui qui marchait le +dernier de tous, et qui était un des paysans recrutés dans l'après-midi, +tira un coup de pistolet à ce domestique du couvent qui parlait par la +fenêtre, et le tua. Ce coup de pistolet, au milieu de la nuit, et les +cris des ivrognes en voyant tomber leur camarade, réveillèrent les +soldats du couvent qui passaient cette nuit-là dans leurs lits, et +n'avaient pas pu goûter du vin d'Ugone. Huit ou dix des bravi du couvent +sautèrent dans le passage à demi-nus, et se mirent à attaquer vertement +les soldats de Branciforte. + +Comme nous l'avons dit, ce bruit commença au moment où Jules venait +d'ouvrir la porte de fer. Suivi de ses deux soldats, il se précipita +dans le jardin, courant vers la petite porte de l'escalier des +pensionnaires; mais il fut accueilli par cinq ou six coups de pistolet. +Ses deux soldats tombèrent, lui eut une balle dans le bras droit. Ces +coups de pistolet avaient été tirés par les gens de la signora de +Campireali, qui, d'après ses ordres, passaient la nuit dans le jardin, à +ce autorisés par une permission qu'elle avait obtenue de l'évêque. Jules +courut seul vers la petite porte, de lui si bien connue, qui, du jardin, +communiquait à l'escalier des pensionnaires. Il fit tout au monde pour +l'ébranler, mais elle était solidement fermée. Il chercha ses gens, qui +n'eurent garde de répondre, ils mouraient; il rencontra dans l'obscurité +profonde trois domestiques de Campireali contre lesquels il se défendit +à coups de dague. + +Il courut sous le vestibule, vers la porte de fer, pour appeler ses +soldats; il trouva cette porte fermée: les deux bras de fer si lourds +avaient été mis en place et cadenassés par les vieux jardiniers qu'avait +réveillés la cloche de la petite soeur. + +--Je suis coupé, se dit Jules. + +Il le dit à ses hommes; ce fut en vain qu'il essaya de forcer un des +cadenas avec son épée: s'il eut réussi, il enlevait un des bras de fer +et ouvrait un des vantaux de la porte. Son épée se cassa dans l'anneau +du cadenas; au même irritant il fut blessé à l'épaule par un des +domestiques venus du jardin: il se retourna, et, acculé contre la porte +de fer, il se sentit attaqué par plusieurs hommes. Il se défendait avec +sa dague; par bonheur, comme l'obscurité était complète, presque tous +les coups d'épée portaient dans sa cotte de mailles. Il fut blessé +douloureusement au genou; il s'élança sur un des hommes qui s'était trop +fendu pour lui porter ce coup d'épée, il le tua d'un coup de dague dans +la figure, et eut le bonheur de s'emparer de son épée. Alors il se crut +sauvé; il se plaça au côté gauche de la porte, du côté de la cour. Ses +gens qui étaient accourus tirèrent cinq ou six coups de pistolet à +travers les barreaux de fer de la porte et firent fuir les domestiques. +On n'y voyait sous ce vestibule qu'à la clarté produite par les coups de +pistolet. + +--Ne tirez pas de mon côté! criait Jules à ses gens. + +--Vous voilà pris comme dans une souricière, lui dit le caporal d'un +grand sang-froid, parlant à travers les barreaux; nous avons trois +hommes tués. Nous allons démolir le jambage de la porte du côté opposé à +celui où vous êtes; ne vous approchez pas, les balles vont tomber sur +nous; il paraît qu'il y a des ennemis dans le jardin? + +--Les coquins de domestiques de Campireali, dit Jules. + +Il parlait encore au caporal, lorsque des coups de pistolet, dirigés sur +le bruit et venant de la partie du vestibule qui conduisait au jardin, +furent tirés sur eux. Jules se réfugia dans la loge de la tourière, qui +était à gauche en entrant; à sa grande joie, il y trouva une lampe +presque imperceptible qui brûlait devant l'image de la Madone; il la +prit avec beaucoup de précautions pour ne pas l'éteindre; il s'aperçut +avec chagrin qu'il tremblait. Il regarda sa blessure au genou, qui le +faisait beaucoup souffrir; le sang coulait en abondance. + +En jetant les yeux autour de lui, il fut bien surpris de reconnaître, +dans une femme qui était évanouie sur un fauteuil de bois, la petite +Marietta, la camériste de confiance d'Hélène; il la secoua vivement. + +--Eh quoi! seigneur Jules, s'écria-t-elle en pleurant, est-ce que vous +voulez tuer la Marietta, votre amie? + +--Bien loin de là; dis à Hélène que je lui demande pardon d'avoir +troublé son repos et qu'elle se souvienne de l'Ave Maria du Monte Cavi. +Voici un bouquet que j'ai cueilli dans son jardin d'Albano; mais il est +un peu taché de sang; lave-le avant de le lui donner. + +A ce moment, il entendit une décharge de coups d'arquebuse dans le +passage; les bravi des religieuses attaquaient ses gens. + +--Dis-moi donc où est la clef de la petite porte? dit-il à la Marietta. + +--Je ne la vois pas; mais voici les clefs des cadenas des bras de fer +qui maintiennent la grande porte. Vous pourrez sortir. + +Jules prit les clefs et s'élança hors de la loge. + +--Ne travaillez plus à démolir la muraille, dit-il à ses soldats, j'ai +enfin la clef de la porte. + +Il y eut un moment de silence complet, pendant qu'il essayait d'ouvrir +un cadenas avec l'une des petites clefs; il s'était trompé de clef, il +prit l'autre; enfin, il ouvrit le cadenas; mais, au moment où il +soulevait le bras de fer, il reçut presque à bout portant un coup de +pistolet dans le bras droit. Aussitôt il sentit que ce bras lui refusait +le service. + +--Soulevez le valet de fer, cria-t-il à ses gens. + +Il n'avait pas besoin de le leur dire. + +A la clarté du coup de pistolet, ils avaient vu l'extrémité recourbée du +bras de fer à moitié hors de l'anneau attaché à la porte. Aussitôt trois +ou quatre mains vigoureuses soulevèrent le bras de fer; lorsque son +extrémité fut hors de l'anneau, on le laissa tomber. Alors on put +entr'ouvrir l'un des battants de la porte; le caporal entra, et dit à +Jules en parlant fort bas: + +--Il n'y a plus rien à faire, nous ne sommes plus que trois ou quatre +sans blessures, cinq sont morts. + +--J'ai perdu du sang, reprit Jules, je sens que je vais m'évanouir; +dites-leur de m'emporter. + +Comme Jules parlait au brave caporal, les soldats du corps de garde +tirèrent trois ou quatre coups d'arquebuse, et le caporal tomba mort. +Par bonheur, Ugone avait entendu l'ordre donné par Jules, il appela par +leurs noms deux soldats qui enlevèrent le capitaine. Comme il ne +s'évanouissait point, il leur ordonna de le porter au fond du jardin, à +la petite porte. Cet ordre fit jurer les soldats; ils obéirent +toutefois. + +--Cent sequins à qui ouvre cette porte! s'écria Jules. + +Mais elle résista aux efforts de trois hommes furieux. Un des vieux +jardiniers, établi à une fenêtre du second étage, leur tirait force +coups de pistolet, qui servaient à éclairer leur marche. + +Après les efforts inutiles contre la porte, Jules s'évanouit tout à +fait; Ugone dit aux soldats d'emporter le capitaine au plus vite. Pour +lui, il entra dans la loge de la soeur tourière, il jeta à la porte la +petite Marietta en lui ordonnant d'une voix terrible de se sauver et de +ne jamais dire qui elle avait reconnu. Il tira la paille du lit, cassa +quelques chaises et mit le feu à la chambre. Quand il vit le feu bien +allumé, il se sauva à toutes jambes, au milieu des coups d'arquebuse +tirés par les bravi du couvent. + +Ce ne fut qu'à plus de cent cinquante pas de la Visitation qu'il trouva +le capitaine, entièrement évanoui, qu'on emportait à toute course. +Quelques minutes après on était hors de la ville, Ugone fit faire halte: +il n'avait plus que quatre soldats avec lui; il en renvoya deux dans la +ville, avec l'ordre de tirer des coups d'arquebuse de cinq minutes en +cinq minutes. + +--Tâchez de retrouver vos camarades blessés, leur dit-il, sortez de la +ville avant le jour; nous allons suivre le sentier de la Croce Rossa. Si +vous pouvez mettre le feu quelque part, n'y manquez pas. + +Lorsque Jules reprit connaissance, l'on se trouvait à trois lieues de la +ville, et le soleil était déjà fort élevé sur l'horizon. Ugone lui fit +son rapport. + +--Votre troupe ne se compose plus que de cinq hommes, dont trois +blessés. Deux paysans qui ont survécu ont reçu deux sequins de +gratification chacun et se sont enfuis; j'ai envoyé les deux hommes non +blessés au bourg voisin chercher un chirurgien. + +Le chirurgien, vieillard tout tremblant, arriva bientôt monté sur un âne +magnifique; il avait fallu le menacer de mettre le feu à sa maison pour +le décider à marcher. On eut besoin de lui faire boire de l'eau-de-vie +pour le mettre en état d'agir, tant sa peur était grande. Enfin il se +mit à l'oeuvre; il dit à Jules que ses blessures n'étaient d'aucune +conséquence. + +--Celle du genou n'est pas dangereuse, ajouta-t-il; mais elle vous fera +boiter toute la vie, si vous ne gardez pas un repos absolu pendant +quinze jours ou trois semaines. + +Le chirurgien pansa les soldats blessés. Ugone fit un signe de l'oeil à +Jules; on donna deux sequins au chirurgien, qui se confondit en actions +de grâces; puis, sous prétexte de le remercier, on lui fit boire une +telle quantité d'eau-de-vie, qu'il finit par s'endormir profondément. +C'était ce qu'on voulait. On le transporta dans un champ voisin, on +enveloppa quatre sequins dans un morceau de papier que l'on mit dans sa +poche: c'était le prix de son âne sur lequel on plaça Jules et l'un des +soldats blessé à la jambe. On alla passer le moment de la grande chaleur +dans une ruine antique au bord d'un étang; on marcha toute la nuit en +évitant les villages, fort peu nombreux sur cette route, et enfin le +surlendemain, au lever du soleil, Jules, porté par ses hommes, se +réveilla au centre de la forêt de la Faggiola, dans la cabane de +charbonnier qui était son quartier général. + + + + +VI + + +Le lendemain du combat, les religieuses de la Visitation trouvèrent avec +horreur neuf cadavres dans leur jardin et dans le passage qui conduisait +de la porte extérieure à la porte en barreaux de fer; huit de leurs +bravi étaient blessés. Jamais on n'avait eu une telle peur au couvent: +parfois on avait bien entendu des coups d'arquebuse tirés sur la place, +mais jamais cette quantité de coups de feu tirés dans le jardin, au +centre des bâtiments et sous les fenêtres des religieuses. L'affaire +avait bien duré une heure et demie, et, pendant ce temps, le désordre +avait été à son comble dans l'intérieur du couvent. Si Jules Branciforte +avait eu la moindre intelligence avec quelqu'une des religieuses ou des +pensionnaires, il eût réussi: il suffisait qu'on lui ouvrît l'une des +nombreuses portes qui donnent sur le jardin; mais, transporté +d'indignation et de colère contre ce qu'il appelait le parjure de la +jeune Hélène, Jules voulait tout emporter de vive force. Il eût cru +manquer à ce qu'il se devait s'il eût confié ce dessein à quelqu'un qui +pût le redire à Hélène. Un seul mot, cependant, à la petite Marietta eût +suffi pour le succès: elle eût ouvert l'une des portes donnant sur le +jardin, et un seul homme paraissant dans les dortoirs du couvent, avec +ce terrible accompagnement de coups d'arquebuse entendu au dehors, eût +été obéi à la lettre. Au premier coup de feu, Hélène avait tremblé pour +les jours de son amant, et n'avait plus songé qu'à s'enfuir avec lui. + +Comment peindre son désespoir lorsque la petite Marietta lui parla de +l'effroyable blessure que Jules avait reçue au genou et dont elle avait +vu couler le sang en abondance? Hélène détestait sa lâcheté et sa +pusillanimité: + +--J'ai eu la faiblesse de dire un mot à ma mère, et le sang de Jules a +coulé; il pouvait perdre la vie dans cet assaut sublime où son courage a +tout fait. + +Les bravi admis au parloir avaient dit aux religieuses, avides de les +écouter, que de leur vie ils n'avaient été témoins d'une bravoure +comparable à celle du jeune homme habillé en courrier qui dirigeait les +efforts des brigands. Si toutes écoutaient ces récits avec le plus vif +intérêt, on peut juger de l'extrême passion avec laquelle Hélène +demandait à ces bravi des détails sur le jeune chef des brigands. A la +suite des longs récits qu'elle se fit faire par eux et par les vieux +jardiniers, témoins fort impartiaux, il lui sembla qu'elle n'aimait plus +du tout sa mère. Il y eut même un moment de dialogue fort vif entre ces +personnes qui s'aimaient si tendrement la veille du combat; la signora +de Campireali fut choquée des taches de sang qu'elle apercevait sur les +fleurs d'un certain bouquet dont Hélène ne se séparait plus un seul +instant. + +--Il faut jeter ces fleurs souillées de sang. + +--C'est moi qui ai fait verser ce sang généreux, et il a coulé parce que +j'ai eu la faiblesse de vous dire un mot. + +--Vous aimez encore l'assassin de votre frère? + +--J'aime mon époux, qui, pour mon éternel malheur, a été attaqué par mon +frère. + +Après ces mots, il n'y eut plus une seule parole échangée entre la +signora de Campireali et sa fille pendant les trois journées que la +signora passa encore au couvent. + +Le lendemain de son départ, Hélène réussit à s'échapper, profitant de la +confusion qui régnait aux deux portes du couvent par suite de la +présence d'un grand nombre de maçons qu'on avait introduits dans le +jardin et qui travaillaient à y élever de nouvelles fortifications. La +petite Marietta et elle s'étaient déguisées en ouvriers. Mais les +bourgeois faisaient une garde sévère aux portes de la ville. L'embarras +d'Hélène fut assez grand pour sortir. Enfin, ce même petit marchand qui +lui avait fait parvenir les lettres de Branciforte consentit à la faire +passer pour sa fille et à l'accompagner jusque dans Albano. Hélène y +trouva une cachette chez sa nourrice, que ses bienfaits avaient mise à +même d'ouvrir une petite boutique. A peine arrivée, elle écrivit à +Branciforte, et la nourrice trouva, non sans de grandes peines, un homme +qui voulut bien se hasarder à s'enfoncer dans la forêt de la Faggiola, +sans avoir le mot d'ordre des soldats de Colonna. + +Le messager envoyé par Hélène revint au bout de trois jours, tout +effaré; d'abord, il lui avait été impossible de trouver Branciforte, et +les questions qu'il ne cessait de faire sur le compte du jeune capitaine +ayant fini par le rendre suspect, il avait été obligé de prendre la +fuite. + +--Il n'en faut point douter, le pauvre Jules est mort, se dit Hélène, et +c'est moi qui l'ai tué! Telle devait être la conséquence de ma misérable +faiblesse et de ma pusillanimité; il aurait dû aimer une femme forte, la +fille de quelqu'un des capitaines du prince Colonna. + +La nourrice crut qu'Hélène allait mourir. Elle monta au couvent des +Capucins, voisin du chemin taillé dans le roc, où jadis Fabio et son +père avaient rencontré les deux amants au milieu de la nuit. La nourrice +parla longtemps à son confesseur, et, sous le secret du sacrement, lui +avoua que la jeune Hélène de Campireali voulait aller rejoindre Jules +Branciforte, son époux, et qu'elle était disposée à placer dans l'église +du couvent une lampe d'argent de la valeur de cent piastres espagnoles. + +--Cent piastres! répondit le moine irrité. Et que deviendra notre +couvent, si nous encourons la haine du seigneur de Campireali? Ce n'est +pas cent piastres, mais bien mille, qu'il nous a données pour être allés +relever le corps de son fils sur le champ de bataille des Ciampi, sans +compter la cire. + +Il faut dire en l'honneur du couvent que deux moines âgés, ayant eu +connaissance de la position exacte de la jeune Hélène, descendirent dans +Albano, et l'allèrent voir dans l'intention d'abord de l'amener de gré +ou de force à prendre son logement dans le palais de sa famille: ils +savaient qu'ils seraient richement récompensés par la signora de +Campireali. Tout Albano était rempli du bruit de la fuite d'Hélène et du +récit des magnifiques promesses faites par sa mère à ceux qui pourraient +lui donner des nouvelles de sa fille. Mais les deux moines furent +tellement touchés du désespoir de la pauvre Hélène, qui croyait Jules +Branciforte mort, que, bien loin de la trahir en indiquant à sa mère le +lieu où elle s'était retirée, ils consentirent à lui servir d'escorte +jusqu'à la forteresse de la Petrella. Hélène et Marietta, toujours +déguisées en ouvriers, se rendirent à pied et de nuit à une certaine +fontaine située dans la forêt de la Faggiola, à une lieue d'Albano. Les +moines y avaient fait conduire des mulets, et, quand le jour fut venu, +l'on se mit en route pour la Petrella. Les moines que l'on savait +protégés par le prince, étaient salués avec respect par les soldats +qu'ils rencontraient dans la forêt; mais il n'en fut pas de même des +deux petits hommes qui les accompagnaient: les soldats les regardaient +d'abord d'un oeil fort sévère et s'approchaient d'eux, puis éclataient +de rire et faisaient compliment aux moines sur les grâces de leurs +muletiers. + +--Taisez-vous, impies, et croyez que tout se fait par ordre du prince +Colonna, répondaient les moines en cheminant. + +Mais la pauvre Hélène avait du malheur; le prince était absent de la +Petrella, et quand, trois jours après, à son retour, il lui accorda +enfin une audience, il se montra très dur. + +--Pourquoi venez-vous ici, mademoiselle? Que signifie cette démarche mal +avisée? Vos bavardages de femme ont fait périr sept hommes des plus +braves, qui fussent en Italie, et c'est ce qu'aucun homme sensé ne vous +pardonnera jamais. En ce monde, il faut vouloir, ou ne pas vouloir. +C'est sans doute aussi par suite de nouveaux bavardages que Jules +Branciforte vient d'être déclaré sacrilège et condamné à être tenaillé +pendant deux heures avec des tenailles rougies au feu, et ensuite brûlé +comme un juif, lui, un des meilleurs chrétiens que je connaisse! Comment +eût-on pu, sans quelque bavardage infâme de votre part, inventer ce +mensonge horrible, savoir que Jules Branciforte était à Castro le jour +de l'attaque du couvent? Tous mes hommes vous diront que ce jour-là même +on le voyait ici à la Petrella, et que, sur le soir, je l'envoyai à +Velletri. + +--Mais est-il vivant? s'écriait pour la dixième fois la jeune Hélène +fondant en larmes. + +--Il est mort pour vous, reprit le prince, vous ne le reverrez jamais. +Je vous conseille de retourner à votre couvent de Castro; tâchez de ne +plus commettre d'indiscrétions, et je vous ordonne de quitter la +Petrella d'ici à une heure. Surtout ne racontez à personne que vous +m'avez vu, ou je saurai vous punir. + +La pauvre Hélène eut l'âme navrée d'un pareil accueil de la part de ce +fameux prince Colonna pour lequel Jules avait tant de respect, et +qu'elle aimait parce qu'il l'aimait. + +Quoi qu'en voulût dire le prince Colonna, cette démarche d'Hélène +n'était point mal avisée. Si elle fût venue trois jours plus tôt à la +Petrella, elle y eût trouvé Jules Branciforte; sa blessure au genou le +mettait hors d'état de marcher, et le prince le faisait transporter au +gros bourg d'Avezzano, dans le royaume de Naples. A la première nouvelle +du terrible arrêt acheté contre Branciforte par le seigneur de +Campireali, et qui le déclarait sacrilège et violateur de couvent, le +prince avait vu que, dans le cas où il s'agirait de protéger +Branciforte, il ne pouvait plus compter sur les trois quarts de ses +hommes. Ceci était un péché contre la Madone, à la protection de +laquelle chacun de ces brigands croyait avoir des droits particuliers. +S'il se fût trouvé un barigel à Rome assez osé pour venir arrêter Jules +Branciforte au milieu de la forêt de la Faggiola, il aurait pu réussir. + +En arrivant à Avezzano, Jules s'appelait Fontana, et les gens qui le +transportaient furent discrets. A leur retour à la Petrella, ils +annoncèrent avec douleur que Jules était mort en route, et de ce moment +chacun des soldats du prince sut qu'il y avait un coup de poignard dans +le coeur pour qui prononcerait ce nom fatal. + +Ce fut donc en vain qu'Hélène, de retour dans Albano, écrivit lettres +sur lettres, et dépensa, pour les faire porter à Branciforte, tous les +sequins qu'elle avait. Les deux moines âgés, qui étaient devenus ses +amis, car l'extrême beauté, dit le chroniqueur de Florence, ne laisse +pas d'avoir quelque empire, même sur les coeurs endurcis par ce que +l'égoïsme et l'hypocrisie ont de plus bas; les deux moines, disons-nous, +avertirent la pauvre jeune fille que c'était en vain qu'elle cherchait à +faire parvenir un mot à Branciforte: Colonna avait déclaré qu'il était +mort, et certes Jules ne reparaîtrait au monde que quand le prince le +voudrait. La nourrice d'Hélène lui annonça en pleurant que sa mère +venait enfin de découvrir sa retraite, et que les ordres les plus +sévères étaient donnés pour qu'elle fût transportée de vive force au +palais Campireali, dans Albano. Hélène comprit qu'une fois dans ce +palais sa prison pouvait être d'une sévérité sans bornes, et que l'on +parviendrait à lui interdire absolument toutes communications avec le +dehors, tandis qu'au couvent de Castro elle aurait, pour recevoir et +envoyer des lettres, les mêmes facilités que toutes les religieuses. +D'ailleurs, et ce fut ce qui la détermina, c'était dans le jardin de ce +couvent que Jules avait répandu son sang pour elle: elle pourrait revoir +ce fauteuil de bois de la tourière, où il s'était placé un moment pour +regarder sa blessure au genou; c'était là qu'il avait donné à Marietta +ce bouquet taché de sang, qui ne la quittait plus. Elle revint donc +tristement au couvent de Castro, et l'on pourrait terminer ici son +histoire: ce serait bien pour elle, et peut-être aussi pour le lecteur. +Nous allons, en effet, assister à la longue dégradation d'une âme noble +et généreuse. Les mesures prudentes et les mensonges de la civilisation, +qui désormais vont l'obséder de toutes parts, remplaceront les +mouvements sincères des passions énergiques et naturelles. Le +chroniqueur romain fait ici une réflexion pleine de naïveté: parce +qu'une femme se donne la peine de faire une belle fille, elle croit +avoir le talent qu'il faut pour diriger sa vie, et, parce que +lorsqu'elle avait six ans, elle lui disait avec raison: Mademoiselle, +redressez votre collerette, lorsque cette fille a dix-huit ans et elle +cinquante, lorsque cette fille a autant et plus d'esprit que sa mère, +celle-ci, emportée par la manie de régner, se croit le droit de diriger +sa vie et même d'employer le mensonge. Nous verrons que c'est Victoire +Carafa, la mère d'Hélène, qui, par une suite de moyens adroits et fort +savamment combinés, amena la mort cruelle de sa fille si chérie, après +avoir fait son malheur pendant douze ans, triste résultat de la manie de +régner. + +Avant de mourir, le seigneur de Campireali avait eu la joie de voir +publier dans Rome la sentence qui condamnait Branciforte à être tenaillé +pendant deux heures avec des fers rouges dans les principaux carrefours +de Rome, à être ensuite brûlé à petit feu, et ses cendres jetées dans le +Tibre. Les fresques du cloître de Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence, +montrent encore aujourd'hui comment on exécutait ces sentences cruelles +envers les sacrilèges. En général, il fallait un grand nombre de gardes +pour empêcher le peuple indigné de remplacer les bourreaux dans leur +office. Chacun se croyait ami intime de la Madone. Le seigneur de +Campireali s'était encore fait lire cette sentence peu de moments avant +sa mort, et avait donné à l'avocat qui l'avait procurée sa belle terre +située entre Albano et la mer. Cet avocat n'était point sans mérite. +Branciforte était condamné à ce supplice atroce, et cependant aucun +témoin n'avait dit l'avoir reconnu sous les habits de ce jeune homme +déguisé en courrier qui semblait diriger avec tant d'autorité les +mouvements des assaillants. La magnificence de ce don mit en émoi tous +les intrigants de Rome. II y avait alors à la cour un certain fratone +(moine), homme profond et capable de tout, même de forcer le pape à lui +donner le chapeau; il prenait soin des affaires du prince Colonna, et ce +client terrible lui valait beaucoup de considération. Lorsque la signora +de Campireali vit sa fille de retour à Castro, elle fit appeler ce +fratone. + +--Votre révérence sera magnifiquement récompensée, si elle veut bien +aider à la réussite de l'affaire fort simple que je vais lui expliquer. +D'ici à peu de jours, la sentence qui condamne Jules Branciforte à un +supplice terrible va être publiée et rendue exécutoire aussi dans le +royaume de Naples. J'engage votre révérence à lire cette lettre du +vice-roi, un peu mon parent, qui daigne m'annoncer cette nouvelle. Dans +quel pays Branciforte pourra-t-il chercher un asile? Je ferai remettre +cinquante mille piastres au prince avec prière de donner le tout ou +partie à Jules Branciforte, sous la condition qu'il ira servir le roi +d'Espagne, mon seigneur, contre les rebelles de Flandre. Le vice-roi +donnera un brevet de capitaine à Branciforte, et, afin que la sentence +de sacrilège, que j'espère bien aussi rendre exécutoire en Espagne, ne +l'arrête point dans sa carrière, il portera le nom de baron Lizzara; +c'est une petite terre que j'ai dans les Abruzzes, et dont, à l'aide de +ventes simulées, je trouverai moyen de lui faire passer la propriété. Je +pense que votre révérence n'a jamais vu une mère traiter ainsi +l'assassin de son fils. Avec cinq cents piastres, nous aurions pu depuis +longtemps nous débarrasser de cet être odieux; mais nous n'avons point +voulu nous brouiller avec Colonna. Ainsi daignez lui faire remarquer que +mon respect pour ses droits me coûte soixante ou quatre-vingt mille +piastres. Je veux n'entendre jamais parler de ce Branciforte, et sur le +tout présentez mes respects au prince. + +Le fratone dit que sous trois jours il irait faire une promenade du côté +d'Ostie, et la signora de Campireali lui remit une bague valant mille +piastres. + +Quelques jours plus tard, le fratone reparut dans Rome, et dit à la +signora de Campireali qu'il n'avait point donné connaissance de sa +proposition au prince; mais qu'avant un mois le jeune Branciforte serait +embarqué pour Barcelone, où elle pourrait lui faire remettre par un des +banquiers de cette ville la somme de cinquante mille piastres. + +Le prince trouva bien des difficultés auprès de Jules; quelques dangers +que désormais il dût courir en Italie, le jeune amant ne pouvait se +déterminer à quitter ce pays. En vain le prince laissa-t-il entrevoir +que la signora de Campireali pouvait mourir; en vain promit-il que dans +tous les cas, au bout de trois ans, Jules pourrait revenir voir son +pays, Jules répandait des larmes, mais ne consentait point. Le prince +fut obligé d'en venir à lui demander ce départ comme un service +personnel; Jules ne put rien refuser à l'ami de son père; mais, avant +tout, il voulait prendre les ordres d'Hélène. Le prince daigna se +charger d'une longue lettre; et, bien plus, permit à Jules de lui écrire +de Flandre une fois tous les mois. Enfin, l'amant désespéré s'embarqua +pour Barcelone. Toutes ses lettres furent brûlées pal le prince, qui ne +voulait pas que Jules revînt jamais en Italie. Nous avons oublié de dire +que, quoique fort éloigné par caractère de toute fatuité, le prince +s'était cru obligé de dire, pour faire réussir la négociation, que +c'était lui qui croyait convenable d'assurer une petite fortune de +cinquante mille piastres au fils unique d'un des plus fidèles serviteur +de la maison Colonna. + +La pauvre Hélène était traitée en princesse au couvent de Castro. La +mort de son père l'avait mise en possession d'une fortune considérable, +et il lui survint des héritages immenses. A l'occasion de la mort de son +père, elle fit donner cinq aunes de drap noir à tous ceux des habitants +de Castro ou des environs qui déclarèrent vouloir porter le deuil du +seigneur de Campireali. Elle était encore dans les premiers jours de son +grand deuil, lorsqu'une main parfaitement inconnue lui remit une lettre +de Jules. Il serait difficile de peindre les transports avec lesquels +cette lettre fut ouverte, non plus que la profonde tristesse qui en +suivit la lecture. C'était pourtant bien l'écriture de Jules; elle fut +examinée avec la plus sévère attention. La lettre parlait d'amour; mais +quel amour, grand Dieu! La signora de Campireali, qui avait tant +d'esprit, l'avait pourtant composée. Son dessein était de commencer la +correspondance par sept à huit lettres d'amour passionné; elle voulait +préparer ainsi les suivantes, où l'amour semblerait s'éteindre peu à +peu. + +Nous passerons rapidement sur dix années d'une vie malheureuse. Hélène +se croyait tout à fait oubliée, et cependant avait refusé avec hauteur +les hommages des jeunes seigneurs les plus distingués de Rome. Pourtant +elle hésita un instant lorsqu'on lui parla du jeune Octave Colonna, fils +aîné du fameux Fabrice, qui jadis l'avait si mal reçue à la Petrella. Il +lui semblait que, devant absolument prendre un mari pour donner un +protecteur aux terres qu'elle avait dans l'État romain et dans le +royaume de Naples, il lui serait moins odieux de porter le nom d'un +homme que jadis Jules avait aimé. Si elle eût consenti à ce mariage, +Hélène arrivait bien rapidement à la vérité sur Jules Branciforte. Le +vieux prince Fabrice parlait souvent et avec transports des traits de +bravoure surhumaine du colonel Lizzara (Jules Branciforte), qui, tout à +fait semblable aux héros des vieux romans, cherchait à se distraire par +de belles actions de l'amour malheureux qui le rendait insensible à tous +les plaisirs. Il croyait Hélène mariée depuis longtemps; la signora de +Campireali l'avait environné, lui aussi, de mensonges. + +Hélène s'était réconciliée à demi avec cette mère si habile. Celle-ci +désirant passionnément la voir mariée, pria son ami, le vieux cardinal +Santi-Quatro, protecteur de la Visitation, et qui allait à Castro, +d'annoncer en confidence aux religieuses les plus âgées du couvent que +son voyage avait été retardé par un acte de grâce. Le bon pape Grégoire +XIII, mû de pitié pour l'âme d'un brigand nommé Jules Branciforte, qui +autrefois avait tenté de violer leur monastère, avait voulu, en +apprenant sa mort, révoquer la sentence qui le déclarait sacrilège, bien +convaincu que, sous le poids d'une telle condamnation, il ne pourrait +jamais sortir du purgatoire, si toutefois Branciforte, surpris au +Mexique et massacré par des sauvages révoltés, avait eu le bonheur de +n'aller qu'en purgatoire. Cette nouvelle mit en agitation tout le +couvent de Castro; elle parvint à Hélène, qui alors se livrait à toutes +les folies de vanité que peut inspirer à une personne profondément +ennuyée la possession d'une grande fortune. A partir de ce moment, elle +ne sortit plus de sa chambre. Il faut savoir que, pour arriver à pouvoir +placer sa chambre dans la petite loge de la portière où Jules s'était +réfugié un instant dans la nuit du combat, elle avait fait reconstruire +une moitié du couvent. Avec des peines infinies et ensuite un scandale +fort difficile à apaiser, elle avait réussi à découvrir et à prendre à +son service les trois bravi employés par Branciforte et survivant encore +aux cinq qui jadis échappèrent au combat de Castro. Parmi eux se +trouvait Ugone, maintenant vieux et criblé de blessures. La vue de ces +trois hommes avait causé bien des murmures; mais enfin la crainte que le +caractère altier d'Hélène inspirait à tout le couvent l'avait emporté, +et tous les jours on les voyait, revêtus de sa livrée, venir prendre ses +ordres à la grille extérieure, et souvent répondre longuement à ses +questions toujours sur le même sujet. + +Après les six mois de réclusion et de détachement pour toutes les choses +du monde qui suivirent l'annonce de la mort de Jules, la première +sensation qui réveilla cette âme déjà brisée par un malheur sans remède +et un long ennui fut une sensation de vanité. + +Depuis peu, l'abbesse était morte. Suivant l'usage, le cardinal +Santi-Quatro, qui était encore protecteur de la Visitation malgré son +grand âge de quatre-vingt douze ans, avait formé la liste des trois +dames religieuses entre lesquelles le pape devait choisir une abbesse. +Il fallait des motifs bien graves pour que Sa Sainteté lût les deux +derniers noms de la liste, elle se contentait ordinairement de passer un +trait de plume sur ces noms, et la nomination était faite. + +Un jour, Hélène était à la fenêtre de l'ancienne loge de la tourière, +qui était devenue maintenant l'extrémité de l'aile des nouveaux +bâtiments construits par ses ordres. Cette fenêtre n'était pas élevée de +plus de deux pieds au-dessus du passage arrosé jadis du sang de Jules et +qui maintenant faisait partie du jardin. Hélène avait les yeux +profondément fixés sur la terre. Les trois dames que l'on savait depuis +quelques heures être portées sur la liste du cardinal pour succéder à la +défunte abbesse vinrent à passer devant la fenêtre d'Hélène. Elle ne les +vit pas, et par conséquent ne put les saluer. L'une des trois dames fut +piquée et dit assez haut aux deux autres: + +--Voilà une belle façon pour une pensionnaire d'étaler sa chambre aux +yeux du public! + +Réveillée par ces paroles, Hélène leva les yeux et rencontra trois +regards méchants. + +--Eh bien, se dit-elle en fermant la fenêtre sans saluer, voici assez de +temps que je suis agneau dans ce couvent, il faut être loup, quand ce ne +serait que pour varier les amusements de messieurs les curieux de la +ville. + +Une heure après, un de ses gens, expédié en courrier, portait la lettre +suivante à sa mère, qui depuis dix années habitait Rome et y avait su +acquérir un grand crédit. + + «MÈRE TRÈS RESPECTABLE, + + «Tous les ans tu me donnes trois cent mille francs le jour de ma + fête; j'emploie cet argent à faire ici des folies, honorables à la + vérité, mais qui n'en sont pas moins des folies. Quoique tu ne me + le témoignes plus depuis longtemps, je sais que j'aurais deux + façons de te prouver ma reconnaissance pour toutes les bonnes + intentions que tu as eues à mon égard. Je ne me marierai point, + mais je deviendrais avec plaisir abbesse de ce couvent; ce qui m'a + donné cette idée, c'est que les trois dames que notre cardinal + Santi-Quatro a portées sur la liste par lui présentée au Saint-Père + sont mes ennemies; et, quelle que soit l'élue, je m'attends à + éprouver toutes sortes de vexations. Présente le bouquet de ma fête + aux personnes auxquelles il faut l'offrir; faisons d'abord retarder + de six mois la nomination, ce qui rendra folle de bonheur la + prieure du couvent, mon amie intime, et qui aujourd'hui tient les + rênes du gouvernement. Ce sera déjà pour moi une source de bonheur, + et c'est bien rarement que je puis employer ce mot en parlant de ta + fille. Je trouve mon idée folle; mais, si tu vois quelque chance de + succès, dans trois jours je prendrai le voile blanc, huit années de + séjour au couvent, sans découcher, me donnant droit à une exemption + de six mois. La dispense ne se refuse pas, et coûte quarante écus. + + «Je suis avec respect, ma vénérable mère,» etc. + +Cette lettre combla de joie la signora de Campireali. Lorsqu'elle la +reçut, elle se repentait vivement d'avoir fait annoncer à sa fille la +mort de Branciforte; elle ne savait comment se terminerait cette +profonde mélancolie où elle était tombée; elle prévoyait quelque coup de +tête, elle allait jusqu'à craindre que sa fille ne voulut aller visiter +au Mexique le lieu où l'on avait prétendu que Branciforte avait été +massacré, auquel cas il était très possible qu'elle apprît à Madrid le +vrai nom du colonel Lizzara. D'un autre côté, ce que sa fille demandait +par son courrier était la chose du monde la plus difficile et l'on peut +même dire la plus absurde. Une jeune fille qui n'était pas même +religieuse, et qui d'ailleurs n'était connue que par la folle passion +d'un brigand, que peut-être elle avait partagée, être mise à la tête +d'un couvent où tous les princes romains comptaient quelques parentes! +Mais, pensa la signora de Campireali, on dit que tout procès peut être +plaidé et par conséquent gagné. Dans sa réponse, Victoire Carafa donna +des espérances à sa fille, qui, en général, n'avait que des volontés +absurdes, mais par compensation s'en dégoûtait très facilement. Dans la +soirée, en prenant des informations sur tout ce qui, de près ou de loin, +pouvait tenir au couvent de Castro, elle apprit que depuis plusieurs +mois son ami le cardinal Santi-Quatro avait beaucoup d'humeur: il +voulait marier sa nièce à don Octave Colonna, fils aîné du prince +Fabrice, dont il a été parlé si souvent dans la présente histoire. Le +prince lui offrait son second fils don Lorenzo, parce que, pour arranger +sa fortune, étrangement compromise par la guerre que le roi de Naples et +le pape, enfin d'accord, faisaient aux brigands de la Faggiola, il +fallait que la femme de son fils aîné apportât une dot de six cent mille +piastres (3 210 000 francs) dans la maison Colonna. Or le cardinal +Santi-Quatro, même en déshéritant de la façon la plus ridicule tous ses +autres parents, ne pouvait offrir qu'une fortune de trois cent +quatre-vingts ou quatre cent mille écus. + +Victoire Carafa passa la soirée et une partie de la nuit à se faire +confirmer ces faits par tous les amis du vieux Santi-Quatro. Le +lendemain, dès sept heures, elle se fit annoncer chez le vieux cardinal. + +--Éminence, lui dit-elle, nous sommes bien vieux tous les deux; il est +inutile de chercher à nous tromper, en donnant de beaux noms à des +choses qui ne sont pas belles; je viens vous proposer une folie; tout ce +que je puis dire pour elle, c'est qu'elle n'est pas odieuse; mais +j'avouerai que je la trouve souverainement ridicule. Lorsqu'on traitait +le mariage de don Octave Colonna avec ma fille Hélène, j'ai pris de +l'amitié pour ce jeune homme, et, le jour de son mariage, je vous +remettrai deux cent mille piastres en terres ou en argent, que je vous +prierai de lui faire tenir. Mais, pour qu'une pauvre veuve telle que moi +puisse faire un sacrifice aussi énorme, il faut que ma fille Hélène, qui +a présentement vingt-sept ans, et qui depuis l'âge de dix-neuf ans n'a +pas découché du couvent, soit faite abbesse de Castro; il faut pour cela +retarder l'élection de six mois, la chose est canonique. + +--Que dites-vous, madame? s'écria le vieux cardinal hors de lui; Sa +Sainteté elle-même ne pourrait pas faire ce que vous venez demander à un +pauvre vieillard impotent. + +--Aussi ai-je dit à Votre Éminence que la chose était ridicule: les sots +la trouveront folle; mais les gens bien instruits de ce qui se passe à +la cour penseront que notre excellent prince, le bon pape Grégoire XIII, +a voulu récompenser les loyaux et longs services de Votre Éminence en +facilitant un mariage que tout Rome sait qu'elle désire. Du reste, la +chose est fort possible, tout à fait canonique, j'en réponds; ma fille +prendra le voile blanc dès demain. + +--Mais la simonie, madame! s'écria le vieillard d'une voix terrible. + +La signora de Campireali s'en allait. + +--Quel est ce papier que vous laissez? + +--C'est la liste des terres que je présenterais comme valant deux cent +mille piastres si l'on ne voulait pas d'argent comptant; le changement +de propriété de ces terres pourrait être tenu secret pendant fort +longtemps; par exemple, la maison Colonna me ferait des procès que je +perdrais. + +--Mais la simonie, madame! l'effroyable simonie! + +--Il faut commencer par différer l'élection de six mois, demain je +viendrai prendre les ordres de Votre Éminence. + +Je sens qu'il faut expliquer pour les lecteurs nés au nord des Alpes le +ton presque officiel de plusieurs parties de ce dialogue; je rappellerai +que, dans les pays strictement catholiques, la plupart des dialogues sur +les sujets scabreux finissent par arriver au confessionnal, et alors il +n'est rien moins qu'indifférent de s'être servi d'un mot respectueux ou +d'un terme ironique. + +Le lendemain dans la journée, Victoire Carafa sut que, par suite d'une +grande erreur de fait, découverte dans la liste des trois dames +présentées pour la place d'abbesse de Castro, cette élection était +différée de six mois: la seconde dame portée sur la liste avait un +renégat dans sa famille; un de ses grands oncles s'était fait protestant +à Udine. + +La signora de Campireali crut devoir faire une démarche auprès du prince +Fabrice Colonna, à la maison duquel elle allait offrir une si notable +augmentation de fortune. Après deux jours de soins, elle parvint à +obtenir une entrevue dans un village voisin de Rome, mais elle sortit +tout effrayée de cette audience; elle avait trouvé le prince, +ordinairement si calme, tellement préoccupé de la gloire militaire du +colonel Lizzara (Jules Branciforte), qu'elle avait jugé absolument +inutile de lui demander le secret sur cet article. Le colonel était pour +lui comme un fils, et, mieux encore, comme un élève favori. Le prince +passait sa vie à lire et relire certaines lettres arrivées de Flandre. +Que devenait le dessein favori auquel la signora de Campireali +sacrifiait tant de choses depuis dix ans, si sa fille apprenait +l'existence et la gloire du colonel Lizzara? + +Je crois devoir passer sous silence beaucoup de circonstances qui, à la +vérité, peignent les moeurs de cette époque, mais qui me semblent +tristes à raconter. L'auteur du manuscrit romain s'est donné des peines +infinies pour arriver à la date exacte de ces détails que je supprime. + +Deux ans après l'entrevue de la signora de Campireali avec le prince +Colonna, Hélène était abbesse de Castro; mais le vieux cardinal +Santi-Quatro était mort de douleur après ce grand acte de simonie. En ce +temps-là, Castro avait pour évêque le plus bel homme de la cour du pape, +monsignor Francesco Cittadini, noble de la ville de Milan. Ce jeune +homme, remarquable par ses grâces modestes et son ton de dignité, eut +des rapports fréquents avec l'abbesse de la Visitation à l'occasion +surtout du nouveau cloître dont elle entreprit d'embellir son couvent. +Ce jeune évêque Cittadini, alors âgé de vingt-neuf ans, devint amoureux +fou de cette belle abbesse. Dans le procès qui fut dressé un an plus +tard, une foule de religieuses, entendues comme témoins, rapportent que +l'évêque multipliant le plus possible ses visites au couvent, disant +souvent à leur abbesse: «Ailleurs je commande, et, je l'avoue à ma +honte, j'y trouve quelque plaisir; auprès de vous j'obéis comme un +esclave, mais avec un plaisir qui surpasse de bien loin celui de +commander ailleurs. Je me trouve sous l'influence d'un être supérieur; +quand je l'essayerais, je ne pourrais avoir d'autre volonté que la +sienne, et j'aimerais mieux me voir pour une éternité le dernier de ses +esclaves que d'être roi loin de ses yeux.» + +Les témoins rapportent qu'au milieu de ces phrases élégantes souvent +l'abbesse lui ordonnait de se taire, et en des termes durs et qui +montraient le mépris. + +--A vrai dire, continue un autre témoin, madame le traitait comme un +domestique; dans ces cas-là, le pauvre évêque baissait les yeux, se +mettait à pleurer, mais ne s'en allait point. Il trouvait tous les jours +de nouveaux prétextes pour reparaître au couvent, ce que scandalisait +fort les confesseurs des religieuses et les ennemies de l'abbesse. Mais +madame l'abbesse était vivement défendue par la prieure, son amie +intime, et qui, sous ses ordres immédiats, exerçait le gouvernement +intérieur. + +--Vous savez, mes nobles soeurs, disait celle-ci, que, depuis cette +passion contrariée que notre abbesse éprouva dans sa première jeunesse +pour un soldat d'aventures, il lui est resté beaucoup de bizarrerie dans +les idées, mais vous savez toutes que son caractère a ceci de +remarquable, que jamais elle ne revient sur le compte des gens pour +lesquels elle a montré du mépris. Or, dans toute sa vie peut-être, elle +n'a pas prononcé autant de paroles outrageantes qu'elle en a adressées +en notre présence au pauvre monsignor Cittadini. Tous les jours, nous +voyons celui-ci subir des traitements qui nous font rougir pour sa haute +dignité. + +--Oui, répondaient les religieuses scandalisées, mais il revient tous +les jours; donc, au fond, il n'est pas si maltraité, et, dans tous les +cas, cette apparence d'intrigue nuit à la considération du saint ordre +de la Visitation. + +Le maître le plus dur n'adresse pas au valet le plus inepte le quart des +injures dont tous les jours l'altière abbesse accablait ce jeune évêque +aux façons si onctueuses; mais il était amoureux, et avait apporté de +son pays cette maxime fondamentale, qu'une fois une entreprise de ce +genre commencée, il ne faut plus s'inquiéter que du but, et ne pas +regarder les moyens. + +--Au bout du compte, disait l'évêque à son confident César del Bene, le +mépris est pour l'amant qui s'est désisté de l'attaque avant d'y être +contraint par des moyens de force majeure. + +Maintenant ma triste tâche va se borner à donner un extrait +nécessairement fort sec du procès à la suite duquel Hélène trouva la +mort. Ce procès, que j'ai lu dans une bibliothèque dont je dois taire le +nom, ne forme pas moins de huit volumes in-folio. L'interrogatoire et le +raisonnement sont en langue latine, les réponses en italien. J'y vois +qu'au mois de novembre 1572, sur les onze heures du soir, le jeune +évêque se rendit seul à la porte de l'église où toute la journée les +fidèles sont admis; l'abbesse elle-même lui ouvrit cette porte, et lui +permit de la suivre. Elle le reçut dans une chambre qu'elle occupait +souvent et qui communiquait par une porte secrète aux tribunes qui +règnent sur les nefs de l'église. Une heure s'était à peine écoulée +lorsque l'évêque fort surpris, fut renvoyé chez lui; l'abbesse elle-même +le reconduisit à la porte de l'église, et lui dit ces propres paroles: + +--Retournez à votre palais et quittez-moi bien vite. Adieu, monseigneur, +vous me faites horreur; il me semble que je me suis donnée à un laquais. + +Toutefois, trois mois après, arriva le temps du carnaval. Les gens de +Castro étaient renommés par les fêtes qu'ils se donnaient entre eux à +cette époque, la ville entière retentissait du bruit des mascarades. +Aucune ne manquait de passer devant une petite fenêtre qui donnait un +jour de souffrance à une certaine écurie du couvent. L'on sent bien que +trois mois avant le carnaval cette écurie était changée en salon, et +qu'elle ne désemplissait pas les jours de mascarade. Au milieu de toutes +les folies du public, l'évêque vint à passer dans son carrosse; +l'abbesse lui fit un signe, et, la nuit suivante, à une heure, il ne +manqua pas de se trouver à la porte de l'église. Il entra; mais, moins +de trois quarts d'heure après, il fut renvoyé avec colère. Depuis le +premier rendez-vous au mois de novembre, il continuait à venir au +couvent à peu près tous les huit jours. On trouvait sur sa figure un +petit air de triomphe et de sottise qui n'échappait à personne, mais qui +avait le privilège de choquer grandement le caractère altier de la jeune +abbesse. Le lundi de Pâques, entre autres jours, elle le traita comme le +dernier des hommes, et lui adressa des paroles que le plus pauvre des +hommes de peine du couvent n'eût pas supportées. Toutefois, peu de jours +après, elle lui fit un signe à la suite duquel le bel évêque ne manqua +pas de se trouver, à minuit, à la porte de l'église; elle l'avait fait +venir pour lui apprendre qu'elle était enceinte. A cette annonce, dit le +procès, le beau jeune homme pâlit d'horreur et devint tout à fait +stupide de peur. L'abbesse eut la fièvre; elle fit appeler le médecin, +et ne lui fit point mystère de son état. Cet homme connaissait le +caractère généreux de la malade, et lui promit de la tirer d'affaire. Il +commença par la mettre en relation avec une femme du peuple jeune et +jolie, qui, sans porter le titre de sage-femme, en avait les talents. +Son mari était boulanger. Hélène fut contente de la conversation de +cette femme, qui lui déclara que, pour l'exécution des projets à l'aide +desquels elle espérait la sauver, il était nécessaire qu'elle eût deux +confidentes dans le couvent. + +--Une femme comme vous, à la bonne heure, mais une de mes égales! non; +sortez de ma présence. + +La sage-femme se retira. Mais, quelques heures plus tard, Hélène, ne +trouvant pas prudent de s'exposer aux bavardages de cette femme, fit +appeler le médecin, qui la renvoya au couvent, où elle fut traitée +généreusement. Cette femme jura que, même non rappelée, elle n'eût +jamais divulgué le secret confié; mais elle déclara de nouveau que, s'il +n'y avait pas dans l'intérieur du couvent deux femmes dévouées aux +intérêts de l'abbesse et sachant tout, elle ne pouvait se mêler de rien. +(Sans doute elle songeait à l'accusation d'infanticide). Après y avoir +beaucoup réfléchi, l'abbesse résolut de confier ce terrible secret à +madame Victoire, prieure du couvent, de la noble famille des ducs de C, +et à Madame Bernarde, fille du marquis P Elle leur fit jurer sur leurs +bréviaires de ne jamais dire un mot, même au tribunal de la pénitence, +de ce qu'elle allait leur confier. Ces dames restèrent glacées de +terreur. Elles avouent, dans leurs interrogatoires, que, préoccupées du +caractère si altier de leur abbesse, elles s'attendirent à l'aveu de +quelque meurtre. L'abbesse leur dit d'un air simple et froid: + +--J'ai manqué à tous mes devoirs, je suis enceinte. + +Madame Victoire, la prieure, profondément émue et troublée par l'amitié +qui, depuis tant d'années, l'unissait à Hélène, et non poussée par une +vaine curiosité, s'écria les larmes aux yeux: + +--Quel est donc l'imprudent qui a commis ce crime? + +--Je ne l'ai pas dit même à mon confesseur; jugez si je veux le dire à +vous! + +Ces deux dames délibérèrent aussitôt sur les moyens de cacher ce fatal +secret au reste du couvent. Elles décidèrent d'abord que le lit de +l'abbesse serait transporté dans sa chambre actuelle, lieu tout à fait +central, à la pharmacie que l'on venait d'établir dans l'endroit le plus +reculé du couvent, au troisième étage du grand bâtiment élevé par la +générosité d'Hélène. C'est dans ce lieu que l'abbesse donna le jour à un +enfant mâle. Depuis trois semaines la femme du boulanger était cachée +dans l'appartement de la prieure. Comme cette femme marchait avec +rapidité le long du cloître, emportant l'enfant, celui-ci jeta des cris, +et, dans sa terreur, cette femme se réfugia dans la cave. Une heure +après, madame Bernarde, aidée du médecin, parvint à ouvrir une petite +porte du jardin, la femme du boulanger sortit rapidement du couvent et +bientôt après de la ville. Arrivée en rase campagne et poursuivie par +une terreur panique, elle se réfugia dans une grotte que le hasard lui +fit rencontrer dans certains rochers. L'abbesse écrivit à César del +Bene, confident et premier valet de chambre de l'évêque, qui courut à la +grotte qu'on lui avait indiquée; il était à cheval: il prit l'enfant +dans ses bras, et partit au galop pour Montefiascone. L'enfant fut +baptisé dans l'église de Sainte-Marguerite, et reçut le nom d'Alexandre. +L'hôtesse du lieu avait procuré une nourrice à laquelle César remit huit +écus: beaucoup de femmes, s'étant rassemblées autour de l'église pendant +la cérémonie du baptême, demandèrent à grands cris au seigneur César le +nom du père de l'enfant. + +--C'est un grand seigneur de Rome, leur dit-il, qui s'est permis +d'abuser d'une pauvre villageoise comme vous. + +Et il disparut. + + + + +VII + + +Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvent, habité par plus de +trois cents femmes curieuses; personne n'avait rien vu, personne n'avait +rien entendu. Mais l'abbesse avait remis au médecin quelques poignées de +sequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donna +plusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Cette femme était jolie +et son mari jaloux; il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d'or si +brillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, le +couteau sur la gorge, à dire d'où elles provenaient. Après quelques +tergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Les +deux époux en vinrent à délibérer sur l'emploi d'une telle somme. La +boulangère voulait payer quelques dettes; mais le mari trouva plus beau +d'acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le +quartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes les +commères de la ville, amies et ennemies, venaient successivement +demander à la femme du boulanger quel était l'amant généreux qui l'avait +mise à même d'acheter un mulet. Cette femme, irritée, répondait +quelquefois en racontant la vérité. Un jour que César del Bene était +allé voir l'enfant, et revenait rendre compte de sa visite à l'abbesse, +celle-ci, quoique fort indisposée, se traîna jusqu'à la grille, et lui +fit des reproches sur le peu de discrétion des agents employés par lui. +De son côté, l'évêque tomba malade de peur; il écrivit à ses frères à +Milan pour leur raconter l'injuste accusation à laquelle il était en +butte: il les engageait à venir à son secours. Quoique gravement +indisposé, il prit la résolution de quitter Castro; mais, avant de +partir, il écrivit à l'abbesse: + +«Vous saurez déjà que tout ce qui a été fait est oublié. Ainsi, si vous +prenez intérêt à sauver non seulement ma réputation, mais peut-être ma +vie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculper +Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours; que si, par ce moyen, +vous ne réparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun +péril.» + +L'évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro. + +--Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l'abbesse. + +Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s'écria devant tout ce qui +se trouvait dans la chambre: + +--Ainsi méritent d'être traitées les vierges folles qui préfèrent la +beauté du corps à celle de l'âme! + +Le bruit de tout ce qui se passait à Castro parvint rapidement aux +oreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuis +quelques années, parce qu'il espérait, dans le prochain conclave, avoir +l'appui des cardinaux zelanti). Aussitôt il donna l'ordre au podestat de +Castro de faire arrêter l'évêque Cittadini. Tous les domestiques de +celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul César del +Bene resta fidèle à son maître, et lui jura qu'il mourrait dans les +tourments plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, se +voyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à ses +frères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Ils le trouvèrent détenu +dans la prison de Ronciglione. + +Je vois dans le premier interrogatoire de l'abbesse que, tout en avouant +sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l'évêque; son +complice avant été Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent. + +Le 9 septembre 1573, Grégoire XIII ordonna que le procès fût fait en +toute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un +commissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene, +premier valet de chambre de l'évêque, avoue seulement avoir porté un +enfant chez une nourrice. On l'interroge en présence de mesdames +Victoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite; il +souffre horriblement; mais, fidèle à sa parole, il n'avoue que ce qu'il +est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui. + +Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient été +témoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu'elles +ont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l'auteur +du crime; la plupart répondent avoir ouï dire que c'est monseigneur +l'évêque. Une des soeurs portières rapporte les paroles outrageantes que +l'abbesse avait adressées à l'évêque en le mettant à la porte de +l'église. Elle ajoute: + +«Quand on se parle sur ce ton, c'est qu'il y a bien longtemps que l'on +fait l'amour ensemble. En effet, monseigneur l'évêque, ordinairement +remarquable par l'excès de sa suffisance, avait, en sortant de l'église, +l'air tout penaud.» + +L'une des religieuses, interrogée en présence de l'instrument des +tortures, répond que l'auteur du crime doit être le chat, parce que +l'abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup. +Une autre religieuse prétend que l'auteur du crime devait être le vent, +parce que, les jours où il fait du vent, l'abbesse est heureuse et de +bonne humeur, elle s'expose à l'action du vent sur un belvédère qu'elle +a fait construire exprès; et, quand on va lui demander une grâce en ce +lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les +commères de Montefiascone, effrayées par les tortures qu'elles avaient +vu infliger à César, disent la vérité. + +Le jeune évêque était malade ou faisait le malade à Ronciglione, ce qui +donna l'occasion à ses frères, soutenus par le crédit et par les moyens +d'influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux +pieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu'à +ce que l'évêque eût recouvré sa santé. Sur quoi le terrible cardinal +Farnèse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison. +L'évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutes +leurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l'abbesse. Un +jour que sa mère lui avait fait dire d'avoir bon courage et de continuer +à tout nier, elle avoua tout. + +--Pourquoi avez-vous d'abord inculpé Jean-Baptiste Doleri? + +--Par pitié pour la lâcheté de l'évêque, et, d'ailleurs, s'il parvient à +sauver sa chère vie, il pourra donner des soins à mon fils. + +Après cet aveu, on enferma l'abbesse dans une chambre du couvent de +Castro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit pieds +d'épaisseur; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu'avec terreur, +et il était connu sous le nom de la chambre des moines; l'abbesse y fut +gardée à vue par trois femmes. + +La santé de l'évêque s'étant un peu améliorée, trois cents sbires ou +soldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome en +litière; on le déposa à la prison appelée Corte Savella. Peu de jours +après, les religieuses aussi furent amenées à Rome; l'abbesse fut placée +dans le monastère de Sainte-Marthe. Quatre religieuses étaient +inculpées: mesdames Victoire et Bernarde, la soeur chargée du tour et la +portière qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l'évêque +par l'abbesse. + +L'évêque fut interrogé par l'auditeur de la chambre. L'un des premiers +personnages de l'ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture le +pauvre César del Bene, qui non seulement n'avoua rien, mais dit des +choses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valut +une nouvelle séance de torture. Ce supplice préliminaire fut également +infligé à mesdames Victoire et Bernarde. L'évêque niait tout avec +sottise, mais avec une belle opiniâtreté; il rendait compte dans le plus +grand détail de tout ce qu'il avait fait dans les trois soirées +évidemment passées auprès de l'abbesse. + +Enfin, on confronta l'abbesse avec l'évêque, et, quoiqu'elle dit +constamment la vérité, on la soumit à la torture. Comme elle répétait ce +qu'elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l'évêque, fidèle à +son rôle, lui adressa des injures. + +Après plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entachées de +cet esprit de cruauté, qui après les règnes de Charles-Quint et de +Philippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d'Italie, +l'évêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au château +Saint-Ange; l'abbesse fut condamnée à être détenue toute sa vie dans le +couvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora de +Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un +passage souterrain. Ce passage partait de l'un des égouts laissés par la +magnificence de l'ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond où +l'on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe. +Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planches +pour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pour +voûte, à mesure que l'on avançait, deux planches placées comme les +jambages d'un A majuscule. + +On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Le +point important était de le diriger dans le sens convenable: à chaque +instant, des puits et des fondements d'anciens édifices obligeaient les +ouvriers à se détourner. Une autre grande difficulté, c'étaient les +déblais, dont on ne savait que faire, il paraît qu'on les semait pendant +la nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantité +de terre qui tombait, pour ainsi dire, du ciel. + +Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pour +essayer de sauver sa fille, son passage souterrain eut sans doute été +découvert, mais le pape Grégoire XIII vint à mourir en 1585, et le règne +du désordre commença avec le siège vacant. + +Hélène était fort mal à Sainte-Marthe; on peut penser si de simples +religieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fort +riche et convaincue d'un tel crime. Hélène attendait avec empressement +le résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout à coup son +coeur éprouva d'étranges émotions. Il y avait déjà six mois que Fabrice +Colonna, voyant l'état chancelant de la santé de Grégoire XIII, et ayant +de grands projets pour l'interrègne, avait envoyé un de ses officiers à +Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sous +le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie; Jules brûlait de +revoir son pays. Il débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit port +de l'Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il +vint jusqu'à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dit +à Jules qu'il l'avait fait appeler pour faire de lui son successeur et +lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte répondit +que, militairement parlant, l'entreprise ne valait plus rien, ce qu'il +prouva facilement; si jamais l'Espagne le voulait sérieusement, en six +mois et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d'aventure de +l'Italie. + +--Mais après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon +prince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi le +successeur du brave Ranuce tué aux Ciampi. + +Avant l'arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savait +ordonner, que personne dans la Petrella ne s'avisât de parler de Castro +et du procès de l'abbesse; la peine de mort, sans aucune rémission était +placée en perspective du moindre bavardage. Au milieu des transports +d'amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne point +aller à Albano sans lui, et sa façon d'effectuer ce voyage fut de faire +occuper la ville par mille de ses gens, et de placer une avant-garde de +douze cents hommes sur la route de Rome. Qu'on juge de ce que devint le +pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui +vivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier général, le +fit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès que +les deux amis se furent jetés dans les bras l'un de l'autre: + +--Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attends-toi à ce qu'il y a +de pis. + +Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant à clef les deux +amis. + +Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya +demander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de ne +pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince +avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la +mort de Grégoire XIII; il avait oublié son ami Jules et courait la +campagne. Il n'était resté autour de Jules qu'une trentaine d'hommes +appartenant à l'ancienne compagnie de Ranuce. L'on sait assez qu'en ce +temps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacun +songeait à satisfaire ses passions, et il n'y avait de force que la +force; c'est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonna +avait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules, +quoiqu'il n'eût pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome. + +Tous les domestiques de l'abbesse de Castro lui avaient été fidèles; ils +s'étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent de +Sainte-Marthe. L'agonie de Grégoire XIII avait duré plus d'une semaine; +la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de trouble +qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante +pas de son souterrain. Comme il s'agissait de traverser les caves de +plusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober au +public la fin de son entreprise. + +Dès le surlendemain de l'arrivée de Branciforte à la Petrella, les trois +anciens bravi de Jules, qu'Hélène avait pris à son service, semblèrent +atteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu'elle était +au secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui la +haïssaient, Ugone l'un des bravi vint à la porte du couvent, et fit les +instances les plus étranges pour qu'on lui permît de voir sa maîtresse, +et sur-le-champ. Il fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir, +cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune des +personnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient, +en leur disant ces précises paroles: Réjouissez-vous avec moi; le signor +Jules Branciforte est arrivé, il est vivant: dites cela à vos amis. + +Les deux camarades d'Ugone passèrent la journée à lui apporter des +bajocs, et ils ne cessèrent d'en distribuer jour et nuit en disant +toujours les mêmes paroles, que lorsqu'il ne leur en resta plus un seul. +Mais les trois bravi, se relevant l'un l'autre, ne continuèrent pas +moins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Marthe, +adressant toujours aux passants les mêmes paroles suivies de grandes +salutations: Le seigneur Jules est arrivé, etc. + +L'idée de ces braves gens eut du succès: moins de trente-six heures +après le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret au fond de +son cachot, savait que Jules était vivant; ce mot la jeta dans une sorte +de frénésie: + +--O ma mère! s'écriait-elle, m'avez-vous fait assez de mal! + +Quelques heures plus tard l'étonnante nouvelle lui fut confirmée par la +petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d'or, +obtint la permission de suivre la soeur tourière qui apportait ses repas +à la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de Joie. + +--Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avec +toi. + +--Certainement! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce +conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en un +simple exil. + +--Ah! ma chère, revoir Jules! et le revoir, moi coupable! + +Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie du +pavé de l'église enfonça avec un grand bruit; les religieuses de +Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s'abîmer. Le trouble fut +extrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ +après la chute du pavé de marbre de l'église, la signora de Campireali, +précédée par les trois bravi au service d'Hélène, pénétra dans le cachot +par le souterrain. + +--Victoire, victoire, madame! criaient les bravi. + +Hélène eut une peur mortelle; elle crut que Jules Branciforte était avec +eux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expression +sévère lorsqu'ils lui dirent qu'ils n'accompagnaient que la signora de +Campireali, et que Jules n'était encore que dans Albano, qu'il venait +d'occuper avec plusieurs milliers de soldats. + +Après quelques instante d'attente, la signora de Campireali parut; elle +marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui était +en grand costume et l'épée au côté; mais son habit magnifique était tout +souillé de terre. + +--O ma chère Hélène! je viens te sauver! s'écria la signora de +Campireali. + +--Et qui vous dit que je veuille être sauvée? + +La signora de Campireali restait étonnée; elle regardait sa fille avec +de grands yeux; elle parut fort agitée. + +--Eh bien, ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force à +t'avouer une action bien naturelle peut-être, après les malheurs +autrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens, et que je +te prie de me pardonner: Jules Branciforte est vivant. + +--Et c'est parce qu'il vit que je ne veux pas vivre. + +La signora de Campireali ne comprenait pas d'abord le langage de sa +fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres; mais +elle n'obtenait pas de réponse: Hélène s'était tournée vers son crucifix +et priait sans l'écouter. Ce fut en vain que, pendant une heure entière, +la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une +parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit: + +--C'est sous le marbre de ce crucifix qu'étaient cachées ses lettres, +dans ma petite chambre d'Albano; il eût mieux valu me laisser poignarder +par mon père! Sortez, et laissez-moi de l'or. + +La signora de Campireali, voulant continuer à parler à sa fille, malgré +les signes d'effroi que lui adressait son écuyer, Hélène s'impatienta. + +--Laissez-moi, du moins, une heure de liberté; vous avez empoisonné ma +vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort. + +--Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures; +j'ose espérer que tu te raviseras! s'écria la signora de Campireali +fondant en larmes. + +Et elle reprit la route du souterrain. + +--Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l'un de ses bravi, et sois +bien armé, mon garçon, car peut-être il s'agira de me défendre. Voyons +ta dague, ton épée, ton poignard! + +Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état. + +--Eh bien, tiens-toi là en dehors de ma prison; je vais écrire à Jules +une longue lettre que tu lui remettras toi-même; je ne veux pas qu'elle +passe par d'autres mains que les tiennes, n'ayant rien pour la cacheter. +Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches +tout cet or que ma mère vient de laisser, je n'ai besoin pour moi que de +cinquante sequins; place-les sur mon lit. + +Après ces paroles, Hélène se mit à écrire. + +«Je ne doute point de toi, mon cher Jules: si je m'en vais, c'est que je +mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur si +je n'eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j'aie jamais aimé +aucun être au monde après toi; bien loin de là, mon coeur était rempli +du plus vif mépris pour l'homme que j'admettais dans ma chambre. Ma +faute fut uniquement d'ennui, et, si l'on veut, de libertinage. Songe +que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis à +la Petrella, où le prince que je vénérais parce que tu l'aimais, me +reçut si cruellement; songe, dis-je, que mon esprit, fort affaibli, fut +assiégé par douze années de mensonge. Tout ce qui m'environnait était +faux et menteur, et je le savais. Je reçus d'abord une trentaine de +lettres de toi; juge des transports avec lesquels j'ouvris les +premières! mais, en les lisant, mon coeur se glaçait. J'examinais cette +écriture, je reconnaissais ta main, mais non ton coeur. Songe que ce +premier mensonge a dérangé l'essence de ma vie, au point de me faire +ouvrir sans plaisir une lettre de ton écriture! La détestable annonce de +ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps +heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends +bien, fut d'aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique où +l'on disait que les sauvages t'avaient massacré; si j'eusse suivi cette +pensée nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussent +le nombre et l'adresse des espions qu'une main vigilante eût pu semer +autour de moi, comme de mon côté j'eusse intéressé toutes les âmes dans +lesquelles il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probable +que je serais arrivée à la vérité; car déjà, mon Jules, tes belles +actions avaient fixé sur toi l'attention du monde, et peut-être +quelqu'un à Madrid savait que tu étais Branciforte. Veux-tu que je te +dise ce qui empêcha notre bonheur? D'abord le souvenir de l'atroce et +humiliante réception que le prince m'avait faite à la Petrella; que +d'obstacles puissants à affronter de Castro au Mexique! Tu le vois, mon +âme avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pensée de +vanité. J'avais fait construire de grands bâtiments dans le couvent, +afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourière, où tu te +réfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis, +pour moi, tu avais abreuvée de ton sang; j'entendis une parole de +mépris, je levai la tête, je vis des visages méchants; pour me venger, +je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant, +fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante. +Cette place ne fut, pour moi, qu'une source d'ennuis; elle acheva +d'avilir mon âme; je trouvai du plaisir à. marquer mon pouvoir souvent +par le malheur des autres; je commis des injustices. Je me voyais à +trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant +parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était +la bonté même, mais l'ineptie en personne. Son ineptie fit que je +supportai ses premiers propos. Mon âme était si malheureuse par tout ce +qui m'environnait depuis ton départ, qu'elle n'avait plus la force de +résister à la plus petite tentation. T'avouerai-je une chose bien +indécente? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu +liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui +n'auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me +fait de la peine, je ne voyais pas pourquoi je n'essayerais pas de +l'amour grossier, comme toutes nos dames romaines; j'eus une pensée de +libertinage, mais je n'ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver +un sentiment d'horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je +te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d'Albano, +lorsque la Madone t'inspira cette pensée généreuse en apparence, mais +qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n'étais +point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours; tu me +regardais; alors j'éprouvais des moments de colère pour cet autre homme +et j'allais jusqu'à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la +vérité, mon cher Jules: je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je +pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m'ôterait l'idée +de mourir. Je n'en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant, +si je me fusse conservée digne de toi. Je t'ordonne de vivre et de +continuer cette carrière militaire qui m'a causé tant de joie quand j'ai +appris tes succès. Qu'eût-ce été, grand Dieu! si j'eusse reçu tes +lettres, surtout après la bataille d'Achenne! Vis, et rappelle-toi +souvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d'Hélène, qui, +pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe.» + +Après avoir écrit, Hélène s'approcha du vieux soldat, qu'elle trouva +dormant; elle lui déroba sa dague, sans qu'il s'en aperçut, puis elle +l'éveilla. + +--J'ai fini, lui dit-elle, je crains que nos ennemis ne s'emparent du +souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la +toi-même à Jules, toi-même, entends-tu? De plus, donne-lui mon mouchoir +que voici; dis-lui que je ne l'aime pas plus en ce moment que je ne l'ai +toujours aimé, toujours, entends bien! + +Ugone debout ne partait pas. + +--Va donc! + +--Madame, avez-vous bien réfléchi? Le seigneur Jules vous aime tant! + +--Moi aussi, je l'aime, prends la lettre et remets-la toi-même. + +--Eh bien, que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne! + +Ugone alla et revint fort vite; il trouva Hélène morte: elle avait la +dague dans le coeur. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Abbesse de Castro, by Stendhal + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ABBESSE DE CASTRO *** + +***** This file should be named 797-8.txt or 797-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/7/9/797/ + +Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp> and +ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/797-8.zip b/797-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8c94ee --- /dev/null +++ b/797-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..089a3bc --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #797 (https://www.gutenberg.org/ebooks/797) diff --git a/old/8cast07.zip b/old/8cast07.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9f9606c --- /dev/null +++ b/old/8cast07.zip |
