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Nul n’était plus apte à +traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile, +l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux +Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de +la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre +qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses +travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre +les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en +France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de +vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par +le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il +fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement +étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de +ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il +suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses +vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut +contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les +livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste +au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient +tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en +Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres, +parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps +faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien +pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente +de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de +tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce +fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant +tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 +livres. + +Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant +d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses +richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit +cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation +d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une +foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait +pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si +difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au +public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du +cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas +les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait +les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les +innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques +ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal +Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la +Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à +Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France, +mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces +infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à +manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande +innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public +pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de +rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses +chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine +Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à +Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses, +des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les +principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes, +il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages +d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses +et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps. + +Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia +l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières +pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir, +sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, +habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant +l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire +défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les +Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin, +mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son +sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc +qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on +partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que +ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les +font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et +demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus +d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques +autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification +de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et +l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la +controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent +au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du +temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour +se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces +restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, +comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un +modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière +qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des +livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa +lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il +imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces +majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de +connaître. + +Alcide Bonneau. + + + + +AU LECTEUR + + +Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut +agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit +dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable: je n’avois point pensé à le +tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce +que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de +beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies; je me suis en fin +résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité +des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public, +auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir +de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne +demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa +félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé +de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront +rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy +louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir +au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur. + + + + +ADVIS + +POUR DRESSER + +Une Bibliothèque + +Présenté à Monseigneur le Président de MESME + + ... _Juvat immemorata ferentem + Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_ + + HORAT. lib. 1. Epist. 19. + + +Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que +je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je +vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le +service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le +nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à +la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel +on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à +la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec +profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque. + +Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste +Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale +Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement +passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il +point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en +donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous +espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise +ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute +sorte de blasme et de calomnie. + +Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer +en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de +s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences, +de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui +nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de +juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs, +sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est +vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à +propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et +novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._ + +Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces +Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon +jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si +difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle +me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres. +Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la +seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de +personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les +moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le +peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous +représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à +propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et +généreuse entreprise. + +C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis +d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon +affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus +dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous +n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du +Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos, +vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si +bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que +suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et +à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des +meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez +tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre +d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets +particuliers et non communs. + +Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de +vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en +toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de +vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures +que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable +à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir +facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles, +pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin +d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien +commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à +vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans +pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut +faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque +manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_. + + + + +CHAPITRE I + +On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy. + + +Or d’autant, Monseigneur, que toute la difficulté de ce dessein consiste +à ce que le pouvant exécuter avec facilité, vous jugiez qu’il soit à +propos de l’entreprendre, il est nécessaire, auparavant que de venir aux +préceptes qui peuvent servir à cette exécution, de vous déduire et +expliquer les raisons qui doivent vraysemblablement vous persuader +qu’elle est à vostre advantage, et que vous ne la devez en aucune façon +négliger. Car, pour ne point nous esloigner de la nature de cette +entreprise, le sens commun nous dicte que c’est une chose tout à fait +louable, généreuse et digne d’un courage qui ne respire que +l’immortalité, de tirer de l’oubly, conserver et redresser comme un +autre Pompée toutes ces images, non des corps, mais des esprits de tant +de galands hommes qui n’ont espargné ny leur temps ni leurs veilles pour +nous laisser les plus vifs traicts de ce qui estoit le plus excellent en +eux. Aussi est-ce une pratique à laquelle Pline le jeune, qui n’estoit +pas des moins ambitieux d’entre les Romains, semble nous vouloir +particulièrement encourager par ces beaux mots du cinquiesme de ses +Épistres, _Mihi pulchrum in primis videtur, non pati occidere quibus +æternitas debetur_[1]. Joint que cette recherche curieuse et non +triviale et commune peut légitimement passer pour un de ces bons +présages desquels parle Cardan au Chapitre _de signis eximiæ +potentiæ_[2], parce qu’estant extraordinaire, difficile et de grande +despence, il ne se peut faire autrement qu’elle ne donne sujet à un +chacun de parler en bons termes et quasi avec admiration de celuy qui la +pratique: _Existimatio autem et opinio_, dit le mesme Autheur, _rerum +humanarum reginæ sunt_[3]. Et à la vérité si nous ne trouvons point +estrange que Démétrius ait fait monstre et parade de ses instrumens de +guerre et machines vastes et prodigieuses, Alexandre le Grand de sa +façon de camper, les Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire mesme +Salomon de son Temple, et les autres de choses semblables; d’autant que +Tybère remarque fort bien dans Tacite, _cæteris mortalibus in eo stare +consilia quid sibi conducere putent, principum diversam esse sortem, +quibus omnia ad famam dirigenda_: combien d’estime devons-nous faire de +ceux qui n’ont point recherché ces inventions superflues et inutiles +pour la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il n’y avoit aucun moyen +plus honneste et asseuré pour s’acquérir une grande renommée parmy les +peuples, que de dresser de belles et magnifiques Bibliothèques, pour +puis après les vouer et consacrer à l’usage du public? Aussi est-il vray +que cette entreprise n’a jamais trompé ny déceu ceux qui l’ont bien sceu +mesnager, et qu’elle a tousjours esté jugée de telle conséquence, que +non seulement les particuliers l’ont fait réussir à leur avantage, comme +Richard de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, Sirlette, vostre grand père +Messire Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, le chevalier Anglois +Bodleui, feu M. le Président de Thou, et un grand nombre d’autres, mais +que les plus ambitieux mesmes ont tousjours voulu se servir d’icelle +pour couronner et perfectionner toutes leurs belles actions, comme l’on +fait de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre et d’ornement à +tout le reste de l’édifice. Et ne veux point d’autres preuves et +tesmoins de mon dire que ces grands Roys d’Égypte et de Pergame, ce +Xercès, cet Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse d’Arragon, Matthieu +Corvin, et ce grand Roy François premier, qui ont tous affectionné et +recherché particulièrement (entre le nombre presque infini de beaucoup +de Monarques et Potentats qui ont aussi pratiqué cette ruse et +stratagème) d’amasser grand nombre de Livres, et faire dresser des +Bibliothèques très-curieuses et bien fournies: non point qu’ils +manquassent d’autres sujets de louange et recommandation, s’en estant +assez acquis dans les triomphes de leurs grandes et signalées victoires; +mais parce qu’ils n’ignoroient pas que les personnes _quibus sola mentem +animosque perurit gloria_, ne doivent rien négliger de ce qui les peut +facilement eslever au suprême et souverain degré d’estime et de +réputation. Et de plus si on demandoit à Sénèque quelles doivent estre +les actions de ces forts et puissans Génies qui semblent n’estre mis au +monde que pour opérer des miracles, il respondroit infailliblement, +_Neminem excelsi ingenii virum humilia delectant et sordida, magnarum +rerum species ad se vocat et allicit_[4]. C’est pourquoy, Monseigneur, +il semble estre à propos, puis que vous dominez et tenez le dessus en +toutes les actions signalées, que vous ne demeuriez jamais dans la +médiocrité ès chose bonne et louable; et puis que vous n’avez rien de +bas et de commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus tous les autres +l’honneur et la réputation d’avoir une Bibliothèque la plus parfaite et +la mieux fournie et entretenue qui soit de vostre temps. Finalement si +ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette +entreprise, je me persuade au moins que celle de vostre contentement +particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire +résoudre: car s’il est possible d’avoir en ce monde quelque souverain +bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je croy certainement qu’il +n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le +divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle +Bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des +Livres, _ut illi sint cœnationum ornamenta, quam ut studiorum +instrumenta_[5], puis qu’il se peut à bon droit nommer au moyen d’icelle +Cosmopolite ou habitant de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, tout +voir, et ne rien ignorer, bref puis qu’il est maistre absolu de ce +contentement, qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, le prendre quand il +veut, le quitter quand il luy plaist, l’entretenir tant que bon luy +semble, et que sans contredit, sans travail et sans peine il se peut +instruire, et connoistre les particularitez plus précises de + + _Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre + En terre, en mer, au plus caché des Cieux._ + + [1] Epist. 5. + + [2] Lib. 3. _De utilit. capienda ex advers._ + + [3] _Ibidem._ + + [4] Epist. 39. + + [5] Seneca c. 9. lib. 1. _De tranquillit._ + +Je diray donc pour le résultat de ces raisons, et de beaucoup d’autres, +qu’il vous est plus facile de concevoir qu’à nul autre de les exprimer, +que je ne prétends point par icelles vous engager à une despence +superflue et grandement extraordinaire, n’estant point de l’opinion de +ceux qui croyent que l’or et l’argent sont les principaux nerfs d’une +Bibliothèque, et qui se persuadent (n’estimans les Livres qu’au prix +qu’ils ont cousté) que l’on ne peut rien avoir de bon s’il n’est bien +cher. Combien que ce ne soit pas aussi mon intention de vous persuader +que ce grand amas se puisse faire sans frais ny bourse deslier, sçachant +bien que le dire de Plaute est aussi véritable en cette occasion qu’en +beaucoup d’autres, _Necesse est facere sumptum qui quærit lucrum_: mais +bien de vous faire voir par ce présent discours, qu’il y a une infinité +d’autres moyens desquels on se peut servir avec beaucoup plus de +facilité et moins de despence pour parvenir et toucher finalement au but +que je vous propose. + + + + +CHAPITRE II + +La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une +Bibliothèque. + + +Or entre iceux, Monseigneur, j’estime qu’il n’y en a point de plus utile +et nécessaire que de se bien instruire auparavant que de rien advancer +en cette entreprise, de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément +garder pour en venir à bout. Ce qui se peut faire par deux moyens assez +faciles et asseurez: le premier desquels est de prendre l’advis et +conseil de ceux qui nous le peuvent donner, concerter et animer de vive +voix, soit qu’ils le puissent faire, ou pour estre personnes de lettres, +bon sens et jugement, qui par ce moyen sont en possession de parler à +propos et bien discourir et raisonner sur toutes choses: ou bien parce +qu’ils poursuivent la mesme entreprise avec estime et réputation d’y +mieux rencontrer et d’y procéder avec plus d’industrie, de précaution et +de jugement, que ne font pas les autres, tels que sont aujourd’huy +Messieurs de Fontenay, Halé, du Puis, Riber, des Cordes, et Moreau, +l’exemple desquels on ne peut manquer de suivre; puis que suivant le +dire de Pline le jeune, _Stultissimum esset ad imitandum, non optima +quæque sibi proponere_[6]: et que pour ce qui est de vostre particulier, +la diversité de leur procédé vous pourra tousjours fournir quelque +nouvelle addresse et lumière qui ne sera, peut estre, pas inutile au +progrez et à l’avancement de vostre Bibliothèque, par la recherche des +bons livres, et de ce qui est le plus curieux dans chacune des leurs. Le +second est de consulter et recueillir soigneusement le peu de préceptes +qui se peuvent tirer des livres de quelques Autheurs qui ont escrit +légèrement et quasi par manière d’acquit sur cette matière, comme par +exemple, du conseil de Baptiste Cardone, du _Philobiblion_ de Richard de +Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du livre de Possevin, _De cultura +ingeniorum_, de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, et de +toutes les diverses Tables, Indices et Catalogues: et se régler aussi +sur les plus grandes et renommées Bibliothèques que l’on ait jamais +dressées, veu que si l’on veut suivre l’advis et le précepte de Cardan, +_His maxime in unaquaque re credendum est qui ultimum de se experimentum +dederint_[7]. En suitte dequoy il ne faut point obmettre et négliger de +faire transcrire tous les Catalogues, non seulement des grandes et +renommées Bibliothèques, soit qu’elles soient vieilles ou modernes, +publiques ou particulières, et en la possession des nostres ou des +estrangers: mais aussi des Estudes et Cabinets, qui pour n’estre cognus +ny hantez demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne +semblera point estrange et nouveau si on considère quatre ou cinq +raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La +première desquelles est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des +autres Bibliothèques, si l’on ne sçait par le moyen des Catalogues qui +en sont dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous +peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur +impression. La troisiesme, d’autant qu’un esprit généreux et bien nay +doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un blot, tout ce +que les autres possèdent en particulier, _ut quæ divisa beatos +efficiunt, in se mixta fluant_. La quatriesme, parce que c’est faire +plaisir et service à un ami quand on ne luy peut fournir le livre duquel +il est en peine, de luy monstrer et désigner au vray le lieu où il en +pourroit trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le +moyen de ces Catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas par +nostre seule industrie sçavoir et connoistre les qualitez d’un si grand +nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos +de suivre le jugement des plus versez et entendus en cette matière, et +d’inférer en cette sorte: puisque ces livres ont esté recueillis et +achetez par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de +l’estre, pour quelque circonstance qui nous est incognue. Et en effect +je puis dire avec vérité, que pendant l’espace de deux ou trois ans que +j’ay eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les +Libraires, je luy ay veu souvent acheter de si vieux livres et si mal +couverts et imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et esmerveiller tout +ensemble: jusques à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les +circonstances pour lesquelles il les achetoit, ses causes et raisons me +sembloient si pertinentes, que je ne seray jamais diverti de croire +qu’il est plus versé en la cognoissance des livres, et qu’il en parle +avec plus d’expérience et de jugement qu’homme qui soit non seulement en +France, mais en tout le reste du monde. + + [6] Lib. 1. epist. 5. + + [7] Lib. 3. _De utilit. cap. ex advers._ cap. _de contemptu_. + + + + +CHAPITRE III + +La quantité de livres qu’il y faut mettre. + + +Cette difficulté première estant ainsi déduite et expliquée, celle qui +la doit suivre et costoyer de plus près nous oblige à rechercher s’il +est à propos de faire un grand amas de Livres, et rendre une +Bibliothèque célèbre, sinon par la qualité, au moins par la nompareille +et prodigieuse quantité de ses volumes. Car il est vray que c’est +l’opinion de beaucoup, que les Livres sont semblables aux loix et +sentences des Jurisconsultes, lesquelles _æstimantur pondere et +qualitate, non numero_, et qu’il appartient à celuy là seul de discourir +à propos sur quelque poinct de doctrine, qui s’est le moins occupé à la +diverse lecture de ceux qui en ont escrit. Et en effect il semble que +ces beaux préceptes et advertissemens moraux de Sénèque, _Paretur +librorum quantum satis est, nihil in apparatum. Onerat discentem turba, +non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere, quam +errare per multos. Quum legere non possis quantum habeas, sat est te +habere quantum legas_[8], et plusieurs autres semblables qu’il nous +donne en cinq ou six endroits de ses Œuvres, puissent aucunement +favoriser et fortifier cette opinion par l’auctorité de ce grand +personnage. Mais si nous la voulons renverser entièrement pour establir +la nostre, comme plus probable, il ne faut que se fonder sur la +différence qu’il y a entre le travail d’un particulier et l’ambition de +celuy qui veut paroistre par le moyen de sa Bibliothèque, ou entre celuy +qui ne veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy qui ne cherche qu’à +contenter et obliger le public. Car il est certain que toutes ces +raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction de ceux qui veulent +judicieusement et avec ordre et méthode faire quelque progrez en la +Faculté qu’ils suivent, ou plustost à la condamnation de ceux qui +tranchent des sçavans et contrefont les capables, encores qu’ils ne +voyent non plus ce grand amas de Livres qu’ils ont fait, que les bossus +(ausquels le Roy Alphonse avoit coustume de les comparer) cette grosse +masse qu’ils portent derrière eux. Ce qui est à bon droict blasmé par +Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et plus ouvertement encore quand il +dit: _Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, quarum dominus vix +tota vita sua indices perlegit[9]?_ comme aussi par cet Épigramme +qu’Ausone avec beaucoup de grace et naïfveté addresse _ad Philomusum_, + + _Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est, + Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas; + Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde, + Omnia mercatus, cras citharœdus eris._ + + [8] Epist. 2. lib. 4.--Lib. 1. _De tranquillit._ cap. 9. + + [9] Lib. 1. _De tranquill._ cap. 9. + +Mais vous, Monseigneur, qui estes en réputation de plus sçavoir que l’on +ne vous a peu enseigner, et qui vous privez de toute sorte de +contentement pour jouyr et vous plonger tout à fait dans celuy que vous +prenez à courtiser les bons Autheurs, c’est à vous proprement à qui il +appartient d’avoir une Bibliothèque des plus augustes et des plus amples +qui ait jamais esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir qu’il n’a +tenu qu’au peu de soin que vous aurez eu de donner cette pièce au public +et à vous mesme, que toutes les actions de vostre vie n’ayent surpassé +les faits héroïques de tous les plus grands personnages. C’est pourquoy +j’estimeray tousjours qu’il est très à propos de recueillir pour cet +effect toutes sortes de Livres (sous quelques précautions néantmoins que +je déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque dressée pour l’usage du +public doit estre universelle, et qu’elle ne peut pas estre telle si +elle ne contient tous les principaux Autheurs qui ont escrit sur la +grande diversité des sujets particuliers, et principalement sur tous les +Arts et Sciences, desquels si on vient à considérer le grand nombre dans +le _Panepistemon_ d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue fort exact +qui en a esté dressé depuis peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge par +la grande quantité de Livres qui se rencontre ordinairement dans les +Bibliothèques sur dix ou douze d’icelles, du plus grand nombre qu’il en +faudroit avoir pour contenter la curiosité des lecteurs sur toutes les +autres. D’où je ne m’estonne point si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit +amassé pour cet effet non cent mil volumes, comme veut Cedrenus, non +quatre cens mille, comme dit Sénèque, non cinq cens mille, comme +l’asseure Josèphe, mais sept cens mille, comme tesmoignent et demeurent +d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, Sabellic, et Volaterran[10]: ou si +Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly deux cens mille, Constantin +six vingts mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur Gordian le jeune, +soixante et deux mille, Epaphroditus, simple Grammairien, trente mille, +et si Richard de Bury, M. de Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait +si bonne provision, que le seul Catalogue de chacune de leurs +Bibliothèques peut faire un juste volume. Aussi faut-il confesser qu’il +n’y a rien qui rende une Bibliothèque plus recommandable que lors qu’un +chacun y trouve ce qu’il cherche, ne l’ayant peu trouver ailleurs, +estant nécessaire de poser pour maxime, qu’il n’y a livre, tant soit-il +mauvais ou descrié, qui ne soit recherché de quelqu’un avec le temps, +parce que, suivant le dire du Poëte Satyrique, + + _Mille hominum species, et rerum discolor usus, + Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno_[11], + +et qu’il est des lecteurs comme des trois conviez d’Horace, + + _Poscentes vario nimium diversa palato_[12], + +les Bibliothèques ne pouvans mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque, +où chaque animal trouve ce qui luy est propre: _Bos herbam, canis +leporem, ciconia lacertum_[13]. Et de plus il faut encore croire que +tout homme qui recherche un livre le juge bon, et le jugeant tel sans le +pouvoir trouver, est contraint de l’estimer curieux et grandement rare, +de sorte, que venant en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, il +se persuade facilement que le maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien +que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes intentions qui l’excitoient à +le rechercher, et en suitte de ce conçoit une estime nompareille et du +maistre et de la Bibliothèque: laquelle venant puis après à estre +publiée, il ne faut que peu de rencontres semblables, jointe à la +commune opinion du vulgaire, _cui magna pro bonis sunt_[14], pour +satisfaire et récompenser un homme qui a tant soit peu l’honneur et la +gloire en recommendation de tous ses frais et de toute sa peine. Et de +plus si on veut entrer en considération des temps, des lieux, et des +inventions nouvelles, personne de jugement ne peut douter qu’il ne nous +soit maintenant plus facile d’avoir des milliers de livres qu’il +n’estoit aux anciens d’en avoir des centaines, et que par conséquent ce +nous seroit une honte et un reproche éternel si nous leur estions +inférieurs en ce point, où ils peuvent estre surmontez avec tant +d’avantage et de facilité. Finalement, comme la qualité des livres +augmente de beaucoup l’estime d’une Bibliothèque envers ceux qui ont le +moyen et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il advouer que la +seule quantité d’iceux la met en lustre et en crédit, tant envers les +estrangers et passans, que beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ny +la commodité de la fueilleter aussi curieusement en particulier, comme +il leur est facile de juger promptement par le grand nombre de ses +volumes qu’il y en doit avoir une infinité de bons, signalez et +remarquables. Toutesfois pour ne laisser cette quantité infinie ne la +définissant point, et aussi pour ne jetter les curieux hors d’espérance +de pouvoir accomplir et venir à bout de cette belle entreprise, il me +semble qu’il est à propos de faire comme les Médecins, qui ordonnent la +quantité des drogues suivant la qualité d’icelles, et de dire que l’on +ne peut manquer de recueillir tous ceux qui auront les qualitez et +conditions requises pour estre mis dans une Bibliothèque. Ce que pour +connoistre il se faut servir de plusieurs diorismes et précautions, qui +peuvent estre beaucoup plus facilement pratiquées à la rencontre des +occasions par ceux qui ont une grande routine des livres, et qui jugent +sainement et sans passion de toutes choses, que déduites et couchées par +escrit, veu qu’elles sont presque infinies, et que, pour le confesser +ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent les opinions communes, et +tiennent du Paradoxe. + + [10] Lib. 22. lib. 1. _De tranquil._ c. 9.--L. 12. _Antiq. Jud._ cap. + 2.--L. 6. _Noct. Attic._ cap. ult.--_Enneade_ 6. lib. 7.--Lib. 17. + _Antrop. Alexand. ab Alexand._--Lib. 2. cap. 30. _Zonaras. Plutarch. + in Syll._ + + [11] Pers. sat. 5. + + [12] Lib. 2. epist. 2. + + [13] Epist. 118. + + [14] Senec. ep. 118. + + + + +CHAPITRE IV + +De quelle qualité et condition ils doivent estre. + + +Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de +guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y +doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les +premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des +meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs +plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en +chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par +conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des +Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo, +Tostat, Salmeron, pour la Positive; de sainct Thomas, Occham, Durand, +Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert +le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la +Scholastique; des Cours Civil et Canon; Balde, Barthole, Cujas, Alciat, +du Moulin, pour le Droict; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase, +Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine; Ptolomée, +Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie; +Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique; Diophante, +Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour +l’Arithmétique; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes: +et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de +spécifier et nommer précisément. + +Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de +considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont +servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin, +Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs +meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra +trouver: ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la +cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est +bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur +propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine +efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux +qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue, +comme les peintures en leur propre jour: pour ne rien dire de la +nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et +passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute. + +Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science +ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète +et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire +des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et +Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc. + +En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque +Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus +Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les +Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et +Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance +Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée: ce +qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou +modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs. + +Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur +quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu, +comme Sanchez qui a traicté amplement _de Matrimonio_, de Sainctes et du +Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier _de volucri +arborea_, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil: ce qui se doit entendre +de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict, +Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec +cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la +profession que l’on suit soit préférée aux autres. + +En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque +Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité +(sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de +quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne +doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait +profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si +doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des +Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes, +Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy +plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a +bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier +qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté +Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus; et +finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui +sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant +de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie +sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé. + +Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque +chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la +foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que +nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause +qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce +que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est +pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom +se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont +tout changé l’Astronomie; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et +Crollius la Médecine; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux +principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et +non jamais préveues: je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires +dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun, + + _Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum_: + +et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que +la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy +qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle +luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions, +lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de +tous intérests, + + _Nullius addictus jurare in verba magistri_, + +elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration, +qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner +sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance +et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres +et de mérite. + +On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de +regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière +de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes +comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette +qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation, +avec les redites, des autres: comme l’on voit par effet que Reuchlin qui +a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la +Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la +Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique, +ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en +escrire depuis eux. + +De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent +sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou +faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et +nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires, + + _Rara juvant, primis sic major gratia pomis, + Hybernæ pretium sic meruere rosæ._ + +Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques, +et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des +matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon +par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de +_spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum_, Tagliacotius de la +façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent +Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont +les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de +la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale, +Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la +plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles, +et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y +amusent; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les +foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux +qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en +traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une +Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux, +comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses; et +ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses +accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition. + +Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence, +qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux +Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la +nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y +a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que +des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes +personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et +trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de +l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que +ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après +un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et +les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de +l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent +quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de +traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup +d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire +que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M. +de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères +et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent +en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un +_Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre +Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des +Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant +ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de +manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables +qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent +emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et +pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos +actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il +n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque +(sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il +appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques, +tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze, +Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius, +Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les +Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres +de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_. + +Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et +assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels +que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères, +_Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_, +_Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus +magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_, +_Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores +Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables +recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques: +d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher +une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce +qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque; +tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce +qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux; +et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne, +estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il +faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils +contiennent. + +Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents, +qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont +escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle +dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les +ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun, + + ... _quorumque ex ore profuso, + Omnis posteritas latices in dogmata ducit_, + +et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la +cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière +de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non +seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments, +papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce +seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes +les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et +mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute +inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs +livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, +Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise, +Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres +desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant +pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont +beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne +peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi +ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne +doit espérer aucune utilité ou profit manifeste. + +Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires, +Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres +sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de +matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage, +estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et +d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces +mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se +prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens, +et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne +sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en +avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le +mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des +Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un +de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture +sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des +siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette +remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la +faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy +je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que +la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut +aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous +permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant +permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses +propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y +a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement +diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut +etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum +est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que +pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet +effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les +Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des +couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent. + + [15] Seneca, epist. 8. + +Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme +d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au +lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant +quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres, +et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos +de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au +moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on +s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de +l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement +dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive, +dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles +d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup +de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et +Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la +suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la +Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et +la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers +temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe +maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy, +pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans, +desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois +par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas +morosa displicet_[17]. + + [16] 17. aphorism. sect. 1. + + [17] Lib. 10. epist. 51. + +Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne +reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en +proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues +comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et +invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que +par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur +mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser +toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité, +semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté +dans ses œuvres, + + ... _laudator temporis acti, + Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]: + +la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et +amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas +regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur +n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de +Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture +des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des +Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de +l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens, +ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme +le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs +livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après +l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose +extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé +ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir +leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit +leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou +discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à +faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de +mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement +quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens +des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la +Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu +pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses +graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas +qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à +telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de +nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de +changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux +personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles +que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les +esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que +l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité, + + _Sumpserunt artes hac tempestate decorem, + Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_: + +ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du +sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam +parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce +seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une +Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle, +Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux +Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le +Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo, +auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès +d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et +Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et +d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron; +Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille, +Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi +consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si +le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les +anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort +peu qui les surpassent. + + [18] _In arte Poet._ + +La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe +que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui +n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien +aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs +Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce +qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de +petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts +et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les +lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses +indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque +estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et +ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio +fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres +monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que +l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas +et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la +fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce +qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins +de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur +d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan +fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer, +polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de +ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus +souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion, + + ... _rudis indigestaque moles, + Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem, + Non bene junctarum discordia semina rerum_[20]. + +Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns +et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de +Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara, +l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et +celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de +Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel +d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et +celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce +qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota +est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de +ses petites Elégies, + + _Nec minus est nobis per pauca volumina famæ, + Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._ + + [19] 6. Quæstion. nat. cap. 18. + + [20] Ovid. 1. _Metamorph._ + +Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel +négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles +sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir +quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel +négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles +ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque +celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de +beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus +disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce +qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes. +Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne +faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de +Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de +Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de +beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante +petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens +d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens, +parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après +les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux +n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on +peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par +l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit +seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont +esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon +droict comme Virgile des abeilles, + + _Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]: + +il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des +vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les +faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille +matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je +m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des +Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres +désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes. + + [21] _Georgic._ + +La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la +première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement +coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et +ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu +la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens +ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et +Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza, +Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes, +Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule +impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats +Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder +qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient +proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux +ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne +demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux +Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement. +Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la +Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la +philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes, +et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à +ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour +installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes +Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du +texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si +les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent +mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus +grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose +quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après +lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des +sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les +saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes: +en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la +Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur +de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle, +Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les +autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy +lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues +et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de +ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte +Calphurne, + + _Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis + Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22]. + +De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la +grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux +Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de +leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu +raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége +des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous +venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius, +Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et +d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous +suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous +faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus, +Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons +honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus +de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de +tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur +siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue +Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit +mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de +résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont +contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la +mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la +superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant, + + _Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23]. + +Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands +personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui +concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator, +qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix +plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions +trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et +quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des +Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que +tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il +me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la +cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient +estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront +d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est +comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse. + + [22] Eclog. 7. + + [23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340. + +Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le +choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à +cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont +maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire +plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse, +Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de +ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez: comme +s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les +imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui +employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures +et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou +suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà +consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer +facilement à un besoin: ou que ce ne fust pas une chose misérable et +digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de +quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité +de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le +temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit +auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire. +Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur +auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont +donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces +Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur +recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez +dignes d’estre mis dans les Bibliothèques, + + ... _tanta est penuria mentis ubique, + In nugas tam prona via est!_[25] + +C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir +grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus +estimez et les moins communs; j’estime, Monseigneur, sous le respect de +vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme +vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté +composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là +que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à +Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs +anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et +par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques; que non pas de +toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne +peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères +conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de +mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de +livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit +tousjours faire des Autographes; ou de ces deux sortes de Manuscripts +que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les +autres. + + [24] Lib. _de ratione corrigendi veteres auct._ + + [25] _Palingen._ lib. 3. _Zodiaci_. + + [26] In Præfat. _Gram. Græc._ + + [27] L. 17. _de variet. in Bibliot._ + + [28] Lib. _de ratione corrigendi veteres autores_. + +J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des +Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne +faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir +suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la _République_ +de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des +plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les +modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement +nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est +commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq +ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter +un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune +et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue, +quoy que l’Autheur ne soit pas estimé; et en pratiquer ainsi une +infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les +puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que +celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le +jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces +opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et +rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun +se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne +fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses +avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les +uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire +eu esgard à leur propre usage et nature. + + + + +CHAPITRE V + +Par quels moyens on les peut recouvrer. + + +Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la +façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de +combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle +qualité il les convient prendre et choisir; celuy qui suit maintenant +doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut +faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray +véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct, +est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert +tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune +façon. _Tolerabilius enim est, faciliusque_, dit Sénèque, _non acquirere +quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit +quam quos deseruit_. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup +augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre +et dépérir faute d’en avoir le soin: suivant quoy Ovide et les plus +sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de +bien conserver que d’acquérir, + + _Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri._ + +Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de +compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres: +comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et +autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et +assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent, +parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en +sorte, + + _Ut quæ non prosunt singula, multa juvent_: + +Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits +livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on +vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des +plus curieuses pièces d’une Bibliothèque. + +Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard +de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier +d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun +l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de +dresser une Bibliothèque: car cette chose estant commune et divulguée, +il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand +crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun +d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux +livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers +entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde +et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible: comme il +est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes, +que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare, +et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence. +_Succedentibus_, dit-il, _prosperis, Regiæ majestatis consecuti +notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus +ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam +delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum +sæcularium Bibliothecas_[29]: et un peu après, _Præstabatur nobis aditus +facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere +perscrutandas; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique +percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate +languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per +pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis +auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere +vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et +munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti +Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi; tunc +nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia, +et cistulæ solvebantur_, etc. A quoy il adjouste encore les divers +voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de +personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles +il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à +croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois +un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues, +Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette +seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais +desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute +personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les +intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point +aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures +qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne +la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses +amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois +volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et +exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs +charges: mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le +simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir +les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut +décédé; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour +transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain +un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre +lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et +deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires +d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis +au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa +vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit +tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et +Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny +expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées, +descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et +exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans +fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui +furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription, +_Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana_. + + [29] _Philobiblion_, cap. 8. + +Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup +prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes, +pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point +sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, +_quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_[30]; et ce, +d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et +manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les +livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant +jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa +couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne +sont cognus et respectez que par leur robe et vestement: de manière +qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande +quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir +seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez, +réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de +superfluité. + + [30] _De tranquill._ + +Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut +diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on +peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour +le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres, +celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque +entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un +jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui +ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je +le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il +faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin +avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et +curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de +celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait +beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit +composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et +que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement +de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don +qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne; celle de Lescurial par la +grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze; l’Ambroisienne de Milan par +nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et +de la ruine de celle de Pinelli; celle de Leyde par plus de deux cens +Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son +testament; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a +laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la +vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre +les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père, +laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à +la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et +presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté +mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu. + +Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier, +est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires +frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de +ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue +suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en +cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que +d’empescher, + + _Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis_: + +combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que +leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour +dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si +on les prenoit en divers endroits et pièces après autres; pourveu +néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et +considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains +Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville, + + _Quo primum nata est tempore, magna fuit_: + +estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où +Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, _libros faciendi non erit +finis_; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait +travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le +temps de leur vie; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus +à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir +atteindre en fait de Bibliothèque. + +Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et +augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les +livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en +toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont +entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis +estrangers et marchands forains; il seroit bien à propos de pratiquer le +mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois +marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur +diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de +nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on +leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de +pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en +recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher +indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les +diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre. + +Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus, +qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette +œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si +rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les +cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il +convient apporter à cette difficulté est de considérer que les +Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du +service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent +il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que +pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et +autres foibles considérations, comme sont le _Froissard_ que certains +marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le +_Bocace_ des _Nobles malheureux_ qui en estoit estimé cent, le _Missel_ +et la _Bible_ de Guinart, les _Heures_ que l’on dit bien souvent n’avoir +point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les _Tite-Live_ et +autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et +du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton +extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de +pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à +des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas +tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais +tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté +Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres +d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant +qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et +douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille +deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille +escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la +charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille +escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de +France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la +copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette +ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et +registres de leur Faculté. + +J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers +de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques +Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent +que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres, +soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la +despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte +de n’avoir pas bien rencontré; la liberté de leurs discours, le peu +d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé +d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat, +Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent +dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De +mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres +quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent +lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre +soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un +grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de +Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques, +tesmoin le _Traicté des Druides_ de M. Marsille, l’_Histoire_ et le +_Traicté des Magistrats François_ de M. Grangier, la _Géographie_ de M. +Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du +Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la +France. + +Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres +qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire +visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou +parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement +entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque. +Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par +l’exemple de Pogius, qui trouva le _Quintilian_ sur le comptoir d’un +Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par +celuy de Papire Masson qui rencontra l’_Agobardus_ chez un Relieur qui +en vouloit endosser ses livres, et de l’_Asconius_ qui nous a esté donné +par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi +extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le +laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le +prescrire comme une règle générale et nécessaire. + + + + +CHAPITRE VI + +La disposition du lieu où on les doit garder. + + +Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir +une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les +précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre +aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez +cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent +bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes +les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de +particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de +leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur +est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns: et à +dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les +Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois +pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon +opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le +pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté. + +Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir +ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun +dire, + + _Carmina secessum scribentis et otia quærunt_, + +nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus +reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais +aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la +cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est +possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son +jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans +infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son +bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune +disgrace ou incommodité manifeste. + +Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera +toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la +fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine +pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers +et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible +des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs +couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes, +neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile +d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la +hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit +l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant +à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon +le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la +natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou +bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume +peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des +autres saisons qui seront plus humides. + +Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient +rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer +bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a +qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi +pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et +qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez +et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à +observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque +(quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement, +sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce +moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure +beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures +soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque +en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent +de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air +grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs, +espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la +mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au +contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux +et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres, +parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à +pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la +vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en +recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri +auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_, +parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui +espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits, +offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à +toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra +avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen +de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et +conservent assez bien les livres et papiers. + + + + +CHAPITRE VII + +L’ordre qu’il convient leur donner. + + +Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les +précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder +les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans +icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict, +puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en +tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est +impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs +diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver +facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et +disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante +mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une +assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez +en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou +une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison, +s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un +bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature, +_quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner, +entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de +choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et +maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre +esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert +soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il +luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et +séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce +que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit +ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine +sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules +Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on +vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du +Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour +distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la +Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop +presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et +pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de +beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et +précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un +esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble +n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire +sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, +tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce +dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est +pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que +d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est +toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus +naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine, +Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et +autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant +leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement +connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en +Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières +suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets, +Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant +qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les +Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques, +Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En +Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus +ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle, +Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella, +Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier, +Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire +ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer +soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent +tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs +soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils +expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang +et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts +et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil +sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui +leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement +soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une +Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que +l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins +de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les +livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et +conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet, +estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que +d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec +d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne +s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien +que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui +accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et +placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et +le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque +quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits +d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres +qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a +beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un +peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller +il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous +ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on +pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en +laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux +où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me +semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on +achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les +autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en +porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois +l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera +tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la +Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres +sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et +des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce +se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les +incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à +beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue +fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées +jusques aux plus précises et particulières de leurs parties. + + [31] Aristot. 8. _Politic._ + + [32] 2. _De Orat._ + +Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent +estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la +Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer +d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et +estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les +voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a +coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et +destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point. +Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque +Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par +le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle +de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi +facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en +prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde +qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui +sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les +autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a +quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient +mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre +plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse +connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy +qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte +de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées, +lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les +matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant +qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les +transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou +empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent +estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres +arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit +suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre +davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et +semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de +l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de +l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie, +suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant +pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et +les opinions des autres. + + + + +CHAPITRE VIII + +L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter. + + +Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et +fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de +Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine +lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre +extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque, +puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que +suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes +machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem +comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la +passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de +frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté +moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer +quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques, +Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre +verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles +estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et +pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles +pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, +Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils +n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues +représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est +question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne +fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils +faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier +avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer +quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de +ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne +puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans +prodigalité. + + [33] Lib. _De fama_. + + [34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10. + +Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des +livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus +à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous +du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver; +si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux +des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez +tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques +fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au +Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi +au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les +transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et +figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en +l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des +volumes. + +Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une +Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues, + + _Et Curios jam dimidios, humeroque minorem + Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_; + +nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui +ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en +un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur +corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles +jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon +advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née +à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et +sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution. + +Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à +ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et +planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que +les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais +sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de +telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de +Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres, +et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour +l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser. + +Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une +Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes +garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à +l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les +livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le +lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables, +tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes, +papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et +instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement +nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux +qui négligent d’en faire provision. + + + + +CHAPITRE IX + +Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque. + + +Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour +l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin +et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine +et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner +tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal +recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la +Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam +subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini +ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est +pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai +d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de +pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable +après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au +public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes +qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable, + + _Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris + Proderit, obscuro veluti sine remige puppis, + Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_ + +Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre +les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que +de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer +et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes +que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, +et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si +certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que +Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre +les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous +ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des +anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec +d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que +j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du +Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on +puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme +celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis, +et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à +Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal +Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne; +de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à +Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui +sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un +chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour +ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen +comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le +public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du +tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque +que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire, +extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et +commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans +autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se +placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres +qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs, +qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la +Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en +icelle. + + [35] Seneca _de vita beata_, cap. 32. + + [36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_. + +Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions +requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et +élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de +Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le +tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir +esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de +galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette +charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande +doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus, +Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu +autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont +gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de +l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont +Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle +de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus +Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé, +Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie +par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la +diligence extrême qu’il y apporte. + +Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous +les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent +si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que +l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y +rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans +l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic +de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour +sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui +sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de +certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en +peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au +profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le +Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut +acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin +de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement +de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne +ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu +principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du +profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est +particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel +il disoit en ses Épistres, + + _Odisti claves et grata sigilla pudico: + Paucis ostendi gemis, et communia laudas._ + +Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec +indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit +premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours +estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux +qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y +estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté: +secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres +qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir, +chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils +auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et +de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de +volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze +jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust +soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé +par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux +autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année +de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce +qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour +de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui +auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation +des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant, +Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé, +et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou +en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges +nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et +bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en +parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les +galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront +veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour +dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de +gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour +le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps +de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès +maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet +Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle +sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et +parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté, +faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si +long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et +particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des +Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le +fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes, +la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les +divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé +sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous +supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de +recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres +de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un +jour avec plus grande suitte et meilleur équipage. + + _Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu, + Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._ + + [37] Virg. Eclog. 7. + + +FIN. + + + + +TABLE + +DES + +POINCTS PRINCIPAUX + +QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS + + + PAGES. + Chapitre I.--On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, + et pourquoy 7 + Chapitre II.--La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut + dresser une Bibliothèque 14 + Chapitre III.--La quantité de Livres qu’il y faut mettre 19 + Chapitre IV.--De quelle qualité et condition ils doivent estre 28 + Chapitre V.--Par quels moyens on les peut recouvrer 64 + Chapitre VI.--La disposition du lieu où on les doit garder 80 + Chapitre VII.--L’ordre qu’il convient leur donner 86 + Chapitre VIII.--L’ornement et la décoration que l’on y doit + apporter 96 + Chapitre IX.--Quel doit estre le but principal de cette + Bibliothèque 102 + + + + + ACHEVÉ D’IMPRIMER + CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE + RUE DU DRAGON, 31 + A PARIS + Le 10 Septembre 1876 + + + + +PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE + +Papier de Hollande, titres en rouge et noir + + + SINISTRARI (R. P.). _De la Démonialité_ et des animaux _Incubes et + Succubes_; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en + 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard. + 5 fr. + + ULRICH DE HUTTEN. _Julius_, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape + Jules II à la porte du Paradis (1515); traduction nouvelle par Edmond + Thion, texte Latin en regard. 3 fr. 50 + + LUTHER. _La Conférence entre Luther et le Diable_ au sujet de la + messe, racontée par Luther lui-même; traduction nouvelle par Isidore + Liseux, texte Latin en regard. 4 fr. + + THÉODORE DE BÈZE. _Épître de Maître Benoît Passavant au Président + Lizet_, traduite pour la première fois du Latin macaronique de + Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 3 fr. 50 + + _PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain: De la vie de ceux qui + sont allez demourer à Genève_: faict en forme de Dialogue (1556). + 3 fr. 50 + + _LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE_, leur nombre, celuy des Religieux et + Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (_Opuscule + anonyme du XVIIe siècle_). 2 fr. + + _REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS_, pour les induire à vivre en paix à + l’advenir (1576). 1 fr. + + LA MOTHE LE VAYER. _Hexaméron rustique_, avec la clef des personnages. + 3 fr. 50 + + LA MOTHE LE VAYER. _Soliloques sceptiques_. 2 fr. 50 + + POGGE. _Les Bains de Bade_ au XVe siècle. 2 fr. + + HENRI ESTIENNE. _La Foire de Francfort_ [Exposition universelle et + permanente au XVIe siècle]; traduit pour la première fois par Isidore + Liseux, texte Latin en regard. 4 fr. + + JOACHIM DU BELLAY. _Divers Jeux rustiques_. 3 fr. 50 + + JOACHIM DU BELLAY. _Les Regrets_. 3 fr. 50 + + VIVANT DENON. _Point de Lendemain._ Conte dédié à la Reine; avec + ornements typographiques de Marillier. 4 fr. + +Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens +et modernes (envoi franco sur demande). + + +Paris.--Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon. + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 *** diff --git a/77822-h/77822-h.htm b/77822-h/77822-h.htm new file mode 100644 index 0000000..d135e9b --- /dev/null +++ b/77822-h/77822-h.htm @@ -0,0 +1,3481 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <meta name="format-detection" content="telephone=no,date=no,address=no,email=no,url=no"> + <title>Advis pour dresser une bibliothèque | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; 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Motteroz"></p> + +<p class="c i">Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<p class="top4em i">L’<i>Advis pour dresser une bibliothèque</i> est +un de ces livres d’érudition aimable qui se +lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus +apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le +passionné bibliophile, l’organisateur des bibliothèques +du président de Mesmes, des cardinaux +Bagni et Barberini (deux des grands amateurs +du temps), de Mazarin et de la reine Christine. +Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre +qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses +observations et de ses travaux, alors que les +plus belles collections lui avaient passé entre +les mains et avaient été mises en ordre par lui, +tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est +au contraire au début de sa vie, à l’âge de +vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant +en médecine, recueilli par le président de +Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses +livres, qu’il fit preuve en rédigeant cet opuscule, +d’un savoir véritablement étonnant, de +connaissances déjà si étendues et si variées, et +surtout de ce remarquable esprit de classification +dont il était doué. Depuis, il suivit +toujours la même voie, sans s’en laisser détourner +même par ses vastes travaux d’érudition +et par les vives polémiques auxquelles il fut +contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa +sa vie dans les livres, classant ceux qu’il avait, +guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment +où les collections auxquelles ils appartenaient +pouvaient tomber en son pouvoir, achetant sans +cesse, en France, en Hollande, en Italie, en +Angleterre, presque toujours pour le compte +des autres, parfois aussi pour son propre compte +quand les malheurs des temps faisaient chanceler +la fortune de ses protecteurs. On le vit +bien pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte +du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque +du cardinal Mazarin dans laquelle +Naudé, au prix de tant de peines et de fatigues, +avait réuni près de 40,000 volumes. Ce +fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce +qu’il put, en y consacrant tout l’argent qu’il +avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000 +livres.</p> + +<p class="i">Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne +fut pas, comme tant d’autres, un bibliophile +égoïste, désireux de thésauriser d’immenses +richesses littéraires pour lui seul, ou tout au +plus pour un petit cercle d’amis. S’il proposait +comme premier résultat de la fondation +d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver +de la destruction une foule d’ouvrages exposés +à périr en restant disséminés, il entrevoyait +pour but principal de faire jouir tout le monde +de ces trésors si difficilement amassés. On lui +doit la première bibliothèque ouverte au public +en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, +sur l’ordre du cardinal, douze ou quinze +mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas les +garder pour lui, d’en faire part généreusement +à quiconque voudrait les consulter. La chose +sembla bien téméraire, comme toutes les innovations. +Il n’y avait alors, en Europe, que trois +bibliothèques ouvertes au public, l’Ambroisienne +fondée à Milan par le cardinal Borromée, +en 1608 ; la Bodleienne ouverte à Oxford +en 1612 et la Bibliothèque Angélique, du nom +de son fondateur Angelo Rocca, établie à +Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative +pût réussir en France, mais Naudé +aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, +à ces infatigables adversaires de toute idée +un peu neuve : « Qu’on leur donne à manger du +gland, car le pain fut aussi, dans son temps, +une grande innovation. » A la fin de 1643, il +eut le bonheur de voir le public pénétrer dans +la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt +suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut +assister à la dispersion de ses chers livres. Le +cœur navré, il partit pour Stockholm où la +reine Christine lui offrait la direction de sa +bibliothèque, puis revint à Paris reconstituer +celle du cardinal. Au milieu de toutes ces +traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre +tant pour visiter les principales collections +de l’Europe que pour en acquérir +quelques-unes, il trouva encore le temps +d’écrire cinq ou six grands ouvrages d’érudition +et une trentaine de dissertations, la plupart +fort curieuses et qui le placèrent à la +tête des plus savants hommes de son temps.</p> + +<p class="i">Savant, il l’était déjà au début de sa carrière +et lorsqu’il publia l’<i>Advis</i> que nous +réimprimons. On s’en apercevra dès les premières +pages de cet opuscule qu’il écrivit +comme en se jouant et sans vouloir, sans doute, +faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui, +habitué à une érudition plus sobre, +sourira peut-être en voyant l’auteur, à peine +entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, +faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, +les rois d’Égypte, évoquer les Pyramides et +le temple de Salomon ; il y a là un étalage un +peu enfantin, mais on tombe sous le charme +en voyant combien Naudé est plein de son +sujet, comme il connaît son antiquité et les +modernes ; on se convainc qu’il ne songe qu’à +vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on +partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne +voit rien de plus beau que ceux qui collectionnent +les livres, si ce n’est peut-être ceux +qui les font. Presque rien n’a vieilli dans +cet opuscule qui a deux siècles et demi de +date ; tout au plus le bibliophile contemporain +donnerait-il plus d’extension à quelques +parties et diminuerait-il d’autant quelques +autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, +dans la classification de Naudé, tout le développement +qu’on leur donnerait de nos jours, +et l’on trouverait aisément que la théologie, +la scolastique, la controverse religieuse, la +vieille jurisprudence et l’alchimie occupent au +contraire une trop grande place. C’est la conséquence +de la marche du temps et de l’esprit +humain : comme la mer, il se retire d’un côté +pour se reporter de l’autre. Encore y aurait-il +bien à redire à ces restrictions, car nombre de +ces livres sont d’une haute curiosité. Mais, +comme idées générales, l’<i>Advis pour dresser +une bibliothèque</i> reste un modèle de classification +méthodique et raisonnée. L’impression +dernière qui en résulte est saine ; l’auteur l’a +si bien pénétré de son amour des livres qu’on +se laisse insensiblement aller à sa passion. On +gagne à sa lecture sinon le désir de posséder +une de ces belles collections qu’il imagine, +désir chimérique pour la plupart, du moins le +respect de ces majestueux « réservoirs » du génie +de l’homme, et surtout la soif de connaître.</p> + +<p class="sign i">Alcide Bonneau.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">AU LECTEUR</h2> + + +<p>Cet advis n’ayant esté dressé +que par occasion d’une +dispute qui fut agitée il y +a quelques mois dans la Bibliothèque +de celuy qui me fit dès-lors +la faveur de l’avoir pour agréable : +je n’avois point pensé à le tirer de la +poudre de mon Estude pour le mettre +au jour, jusques à ce que ne pouvant +mieux ny plus promptement satisfaire +à la curiosité de beaucoup de +mes amis, qui m’en demandoient des +copies ; je me suis en fin résolu de le +faire, tant pour me délivrer des frais +et de l’incommodité des Copistes, que +pour estre naturellement porté à obliger +le public, auquel si cet Advis n’est +digne de satisfaire, au moins pourra-il +servir de guide à ceux qui luy en +voudront donner de meilleurs, afin +qu’il ne demeure si long-temps privé +d’une pièce qui semble manquer à sa +félicité, et pour le respect de laquelle je +me suis le premier efforcé de rompre +la glace et tracer le chemin en courant +à ceux qui le voudront rebattre plus à +loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray +de quoy louer ta bienvueillance et +courtoisie : sinon je te supplieray de +vouloir au moins excuser mes fautes +et celles de l’Imprimeur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak"><span class="i">ADVIS</span><br> +<span class="xsmall">POUR DRESSER</span><br> +<span class="large">Une Bibliothèque</span></h2> + +<p class="c sc">Présenté à Monseigneur le Président +de MESME</p> + +<blockquote class="epi"> +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i2">… <i lang="la" xml:lang="la">Juvat immemorata ferentem</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri</i></div> +</div> + +</div> +<p class="sign"><span class="sc">Horat.</span> lib. 1. Epist. 19.</p> + +</blockquote> + +<p>Je croy, Monseigneur, qu’il ne +vous semblera point hors de raison, +que je donne le titre et la +qualité de chose inouye à ce Discours, lequel +je vous présente avec autant d’affection +que vostre bienveillance et le service +que je vous dois m’obligent : puis qu’il +est vray qu’entre le nombre presque infini +de ceux qui ont jusques aujourd’huy +mis la main à la plume, aucun n’est encore +venu à ma connoissance sur l’advis duquel +on se puisse régler au choix des Livres, au +moyen de les recouvrer, et à la disposition +qu’il faut leur donner pour les faire +paroistre avec profit et honneur dans une +belle et somptueuse Bibliothèque.</p> + +<p>Car encore bien que nous ayons le conseil +que donna Jean Baptiste Cardone, +Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir +la Royale Bibliothèque de l’Escurial, +si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement +passé sur ce sujet, que si on ne le +compte pour nul, au moins ne doit-il point +retarder le bon dessein de ceux qui veulent +bien entreprendre d’en donner quelque +plus grande lumière et esclaircissement aux +autres, sous espérance que s’ils ne rencontrent +mieux, la difficulté de l’entreprise +ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, +et affranchis de toute sorte de blasme +et de calomnie.</p> + +<p>Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à +un chacun de bien rencontrer en cette +matière, et que la peine et la difficulté +qu’il y a de s’acquérir une cognoissance +superficielle de tous les arts et sciences, +de se délivrer de la servitude et esclavage +de certaines opinions qui nous font régler +et parler de toutes choses à nostre fantaisie, +et de juger à propos et sans passion du +mérite et de la qualité des Autheurs, sont +des difficultez plus que suffisantes pour +nous persuader qu’il est vray d’un Bibliothécaire +ce que Juste Lipse disoit élégamment +et fort à propos de deux autres +sortes de personnes, <i lang="la" xml:lang="la">Consules fiunt quotannis +et novi Proconsules. Solus aut Rex aut +Poeta non quotannis nascitur.</i></p> + +<p>Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, +de vous présenter ces Mémoires et Instructions, +ce n’est pas que j’aye si bonne +estime de mon jugement, que de le vouloir +interposer en cette affaire qui est si +difficile, ou que la Philautie me chatouille +jusques à ce poinct qu’elle me face reconnoistre +en moy ce qui ne se trouve que +rarement ès autres. Mais l’affection que +j’ay de faire chose qui vous soit agréable, +est la seule cause qui m’excite à joindre +les sentimens communs de beaucoup de +personnes sçavantes et versées en la connoissance +des Livres, et les moyens divers +pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, +à ce que le peu d’industrie et +d’expérience que j’ay me pourra fournir, +pour vous représenter en cet Advis les préceptes +et moyens sur lesquels il est à propos +de se régler, afin d’avoir un heureux +succez de cette belle et généreuse entreprise.</p> + +<p>C’est pourquoy, Monseigneur, après +vous avoir très-humblement requis d’attribuer +plustost ce long discours à la candeur +et sincérité de mon affection, que +non pas à quelque présomption de m’en +pouvoir plus dignement acquitter qu’un +autre ; je vous diray librement que si vous +n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque +Vaticane ou l’Ambrosienne du Cardinal +Borrommée, vous avez de quoy mettre +vostre esprit en repos, vous satisfaire et +contenter d’avoir une telle quantité de Livres, +et si bien choisis, que demeurant +hors de ces termes elle est plus que suffisante +non seulement de servir à vostre +contentement particulier, et à la curiosité +de vos amis ; mais aussi de se conserver le +nom d’une des meilleures et mieux fournies +Bibliothèques de France ; puis que +vous avez tous les principaux ès Facultez +principales, et un très-grand nombre d’autres +qui peuvent servir aux diverses rencontres +des sujets particuliers et non communs.</p> + +<p>Mais si vous ambitionnez de faire esclatter +vostre nom par celuy de vostre Bibliothèque, +et de joindre ce moyen à ceux que +vous pratiquez en toutes les occasions par +l’éloquence de vos discours, la solidité de +vostre jugement, et l’esclat des plus belles +Charges et Magistratures que vous avez +si heureusement exercées, pour donner +un lustre perdurable à vostre mémoire, +et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir +facilement vous desvelopper des +divers replis et roulemens des siècles, pour +vivre et dominer dans le souvenir des +hommes ; il est besoin d’augmenter et de +perfectionner tous les jours ce que vous +avez si bien commencé, et donner insensiblement +un tel et si avantageux progrez +à vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi +bien que vostre esprit, sans pair, sans esgale, +et autant belle, parfaite et accomplie +qu’il se peut faire par l’industrie de ceux +qui ne font jamais rien sans quelque manque +ou défaut, <i lang="la" xml:lang="la">adeo nihil est ab omni parte +beatum</i>.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE I<br> +<span class="small i">On doit estre curieux de dresser des +Bibliothèques, et pourquoy.</span></h2> + + +<p>Or d’autant, Monseigneur, que toute +la difficulté de ce dessein consiste à ce +que le pouvant exécuter avec facilité, vous +jugiez qu’il soit à propos de l’entreprendre, +il est nécessaire, auparavant que de venir +aux préceptes qui peuvent servir à cette exécution, +de vous déduire et expliquer les raisons +qui doivent vraysemblablement vous +persuader qu’elle est à vostre advantage, +et que vous ne la devez en aucune façon négliger. +Car, pour ne point nous esloigner +de la nature de cette entreprise, le sens +commun nous dicte que c’est une chose +tout à fait louable, généreuse et digne +d’un courage qui ne respire que l’immortalité, +de tirer de l’oubly, conserver et redresser +comme un autre Pompée toutes +ces images, non des corps, mais des esprits +de tant de galands hommes qui n’ont espargné +ny leur temps ni leurs veilles pour +nous laisser les plus vifs traicts de ce qui +estoit le plus excellent en eux. Aussi est-ce +une pratique à laquelle Pline le jeune, qui +n’estoit pas des moins ambitieux d’entre +les Romains, semble nous vouloir particulièrement +encourager par ces beaux +mots du cinquiesme de ses Épistres, <i lang="la" xml:lang="la">Mihi +pulchrum in primis videtur, non pati occidere +quibus æternitas debetur</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Joint que +cette recherche curieuse et non triviale et +commune peut légitimement passer pour +un de ces bons présages desquels parle +Cardan au Chapitre <i lang="la" xml:lang="la">de signis eximiæ potentiæ</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, +parce qu’estant extraordinaire, +difficile et de grande despence, il ne se peut +faire autrement qu’elle ne donne sujet à +un chacun de parler en bons termes et +quasi avec admiration de celuy qui la pratique : +<i lang="la" xml:lang="la">Existimatio autem et opinio</i>, dit le +mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">rerum humanarum reginæ +sunt</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et à la vérité si nous ne trouvons +point estrange que Démétrius ait fait monstre +et parade de ses instrumens de guerre et +machines vastes et prodigieuses, Alexandre +le Grand de sa façon de camper, les +Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire +mesme Salomon de son Temple, et les +autres de choses semblables ; d’autant que +Tybère remarque fort bien dans Tacite, +<i lang="la" xml:lang="la">cæteris mortalibus in eo stare consilia quid +sibi conducere putent, principum diversam +esse sortem, quibus omnia ad famam dirigenda</i> : +combien d’estime devons-nous +faire de ceux qui n’ont point recherché +ces inventions superflues et inutiles pour +la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il +n’y avoit aucun moyen plus honneste et +asseuré pour s’acquérir une grande renommée +parmy les peuples, que de dresser de +belles et magnifiques Bibliothèques, pour +puis après les vouer et consacrer à l’usage +du public ? Aussi est-il vray que cette entreprise +n’a jamais trompé ny déceu ceux +qui l’ont bien sceu mesnager, et qu’elle a +tousjours esté jugée de telle conséquence, +que non seulement les particuliers l’ont +fait réussir à leur avantage, comme Richard +de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, +Sirlette, vostre grand père Messire +Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, +le chevalier Anglois Bodleui, feu +M. le Président de Thou, et un grand +nombre d’autres, mais que les plus ambitieux +mesmes ont tousjours voulu se servir +d’icelle pour couronner et perfectionner +toutes leurs belles actions, comme l’on fait +de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre +et d’ornement à tout le reste de l’édifice. +Et ne veux point d’autres preuves et +tesmoins de mon dire que ces grands Roys +d’Égypte et de Pergame, ce Xercès, cet +Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse +d’Arragon, Matthieu Corvin, et ce grand +Roy François premier, qui ont tous affectionné +et recherché particulièrement (entre +le nombre presque infini de beaucoup +de Monarques et Potentats qui ont aussi +pratiqué cette ruse et stratagème) d’amasser +grand nombre de Livres, et faire dresser +des Bibliothèques très-curieuses et bien +fournies : non point qu’ils manquassent +d’autres sujets de louange et recommandation, +s’en estant assez acquis dans les +triomphes de leurs grandes et signalées +victoires ; mais parce qu’ils n’ignoroient +pas que les personnes <i lang="la" xml:lang="la">quibus sola mentem +animosque perurit gloria</i>, ne doivent rien +négliger de ce qui les peut facilement eslever +au suprême et souverain degré d’estime +et de réputation. Et de plus si on demandoit +à Sénèque quelles doivent estre les +actions de ces forts et puissans Génies qui +semblent n’estre mis au monde que pour +opérer des miracles, il respondroit infailliblement, +<i lang="la" xml:lang="la">Neminem excelsi ingenii virum +humilia delectant et sordida, magnarum +rerum species ad se vocat et allicit</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>. +C’est pourquoy, Monseigneur, il semble +estre à propos, puis que vous dominez et +tenez le dessus en toutes les actions signalées, +que vous ne demeuriez jamais dans +la médiocrité ès chose bonne et louable ; +et puis que vous n’avez rien de bas et de +commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus +tous les autres l’honneur et la réputation +d’avoir une Bibliothèque la plus +parfaite et la mieux fournie et entretenue +qui soit de vostre temps. Finalement si +ces raisons n’ont assez de pouvoir pour +vous disposer à cette entreprise, je me +persuade au moins que celle de vostre +contentement particulier sera seule assez +capable et puissante pour vous y faire résoudre : +car s’il est possible d’avoir en ce +monde quelque souverain bien, quelque +félicité parfaite et accomplie, je croy certainement +qu’il n’y en a point qui soit plus +à désirer que l’entretien et le divertissement +fructueux et agréable que peut recevoir +d’une telle Bibliothèque un homme +docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir +des Livres, <i lang="la" xml:lang="la">ut illi sint cœnationum +ornamenta, quam ut studiorum instrumenta</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>, +puis qu’il se peut à bon droit nommer +au moyen d’icelle Cosmopolite ou habitant +de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, +tout voir, et ne rien ignorer, bref +puis qu’il est maistre absolu de ce contentement, +qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, +le prendre quand il veut, le quitter +quand il luy plaist, l’entretenir tant que +bon luy semble, et que sans contredit, +sans travail et sans peine il se peut instruire, +et connoistre les particularitez plus +précises de</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i>Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre</i></div> +<div class="verse"><i>En terre, en mer, au plus caché des Cieux.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Epist. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. capienda ex advers.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibidem.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Epist. 39.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Seneca c. 9. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i></p> +</div> +<p>Je diray donc pour le résultat de ces raisons, +et de beaucoup d’autres, qu’il vous +est plus facile de concevoir qu’à nul autre +de les exprimer, que je ne prétends point +par icelles vous engager à une despence +superflue et grandement extraordinaire, +n’estant point de l’opinion de ceux qui +croyent que l’or et l’argent sont les principaux +nerfs d’une Bibliothèque, et qui se +persuadent (n’estimans les Livres qu’au +prix qu’ils ont cousté) que l’on ne peut +rien avoir de bon s’il n’est bien cher. +Combien que ce ne soit pas aussi mon +intention de vous persuader que ce grand +amas se puisse faire sans frais ny bourse +deslier, sçachant bien que le dire de Plaute +est aussi véritable en cette occasion qu’en +beaucoup d’autres, <i lang="la" xml:lang="la">Necesse est facere +sumptum qui quærit lucrum</i> : mais bien +de vous faire voir par ce présent discours, +qu’il y a une infinité d’autres moyens desquels +on se peut servir avec beaucoup plus +de facilité et moins de despence pour parvenir +et toucher finalement au but que je +vous propose.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br> +<span class="small i">La façon de s’instruire et sçavoir comme +il faut dresser une Bibliothèque.</span></h2> + + +<p>Or entre iceux, Monseigneur, j’estime +qu’il n’y en a point de plus utile et nécessaire +que de se bien instruire auparavant +que de rien advancer en cette entreprise, +de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément +garder pour en venir à bout. Ce +qui se peut faire par deux moyens assez faciles +et asseurez : le premier desquels est +de prendre l’advis et conseil de ceux qui +nous le peuvent donner, concerter et animer +de vive voix, soit qu’ils le puissent +faire, ou pour estre personnes de lettres, +bon sens et jugement, qui par ce moyen +sont en possession de parler à propos et +bien discourir et raisonner sur toutes choses : +ou bien parce qu’ils poursuivent la +mesme entreprise avec estime et réputation +d’y mieux rencontrer et d’y procéder +avec plus d’industrie, de précaution et de +jugement, que ne font pas les autres, tels +que sont aujourd’huy Messieurs de Fontenay, +Halé, du Puis, Riber, des Cordes, +et Moreau, l’exemple desquels on ne peut +manquer de suivre ; puis que suivant le +dire de Pline le jeune, <i lang="la" xml:lang="la">Stultissimum esset +ad imitandum, non optima quæque sibi proponere</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> : +et que pour ce qui est de vostre +particulier, la diversité de leur procédé +vous pourra tousjours fournir quelque +nouvelle addresse et lumière qui ne sera, +peut estre, pas inutile au progrez et à l’avancement +de vostre Bibliothèque, par la +recherche des bons livres, et de ce qui est +le plus curieux dans chacune des leurs. +Le second est de consulter et recueillir +soigneusement le peu de préceptes qui se +peuvent tirer des livres de quelques Autheurs +qui ont escrit légèrement et quasi +par manière d’acquit sur cette matière, +comme par exemple, du conseil de Baptiste +Cardone, du <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i> de Richard +de Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du +livre de Possevin, <i lang="la" xml:lang="la">De cultura ingeniorum</i>, +de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, +et de toutes les diverses Tables, +Indices et Catalogues : et se régler aussi +sur les plus grandes et renommées Bibliothèques +que l’on ait jamais dressées, veu +que si l’on veut suivre l’advis et le précepte +de Cardan, <i lang="la" xml:lang="la">His maxime in unaquaque +re credendum est qui ultimum de se +experimentum dederint</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. En suitte dequoy +il ne faut point obmettre et négliger +de faire transcrire tous les Catalogues, non +seulement des grandes et renommées Bibliothèques, +soit qu’elles soient vieilles ou +modernes, publiques ou particulières, et +en la possession des nostres ou des estrangers : +mais aussi des Estudes et Cabinets, +qui pour n’estre cognus ny hantez demeurent +ensevelis dans un perpétuel silence. +Ce qui ne semblera point estrange +et nouveau si on considère quatre ou cinq +raisons principales qui m’ont fait avancer +cette proposition. La première desquelles +est qu’on ne peut rien faire à l’imitation +des autres Bibliothèques, si l’on ne sçait +par le moyen des Catalogues qui en sont +dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, +parce qu’ils nous peuvent instruire +des livres, du lieu, du temps et de la forme +de leur impression. La troisiesme, d’autant +qu’un esprit généreux et bien nay doit +avoir le désir et l’ambition d’assembler, +comme en un blot, tout ce que les autres +possèdent en particulier, <i lang="la" xml:lang="la">ut quæ divisa +beatos efficiunt, in se mixta fluant</i>. La +quatriesme, parce que c’est faire plaisir et +service à un ami quand on ne luy peut +fournir le livre duquel il est en peine, de +luy monstrer et désigner au vray le lieu +où il en pourroit trouver quelque copie, +comme l’on peut faire facilement par le +moyen de ces Catalogues. Finalement, à +cause que nous ne pouvons pas par nostre +seule industrie sçavoir et connoistre les +qualitez d’un si grand nombre de livres +qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors +de propos de suivre le jugement des plus +versez et entendus en cette matière, et +d’inférer en cette sorte : puisque ces livres +ont esté recueillis et achetez par tels et +tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent +de l’estre, pour quelque circonstance +qui nous est incognue. Et en effect je puis +dire avec vérité, que pendant l’espace de +deux ou trois ans que j’ay eu l’honneur de +me rencontrer avec Monsieur de F. chez +les Libraires, je luy ay veu souvent acheter +de si vieux livres et si mal couverts et +imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et +esmerveiller tout ensemble : jusques à ce +que, prenant la peine de me dire le sujet et +les circonstances pour lesquelles il les +achetoit, ses causes et raisons me sembloient +si pertinentes, que je ne seray +jamais diverti de croire qu’il est plus versé +en la cognoissance des livres, et qu’il en +parle avec plus d’expérience et de jugement +qu’homme qui soit non seulement +en France, mais en tout le reste du monde.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Lib. 1. epist. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. cap. ex advers.</i> cap. <i lang="la" xml:lang="la">de contemptu</i>.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br> +<span class="small i">La quantité de livres qu’il y faut mettre.</span></h2> + + +<p>Cette difficulté première estant ainsi +déduite et expliquée, celle qui la doit +suivre et costoyer de plus près nous oblige +à rechercher s’il est à propos de faire un +grand amas de Livres, et rendre une Bibliothèque +célèbre, sinon par la qualité, +au moins par la nompareille et prodigieuse +quantité de ses volumes. Car il est +vray que c’est l’opinion de beaucoup, que +les Livres sont semblables aux loix et sentences +des Jurisconsultes, lesquelles <i lang="la" xml:lang="la">æstimantur +pondere et qualitate, non numero</i>, +et qu’il appartient à celuy là seul de discourir +à propos sur quelque poinct de +doctrine, qui s’est le moins occupé à la diverse +lecture de ceux qui en ont escrit. Et +en effect il semble que ces beaux préceptes +et advertissemens moraux de Sénèque, +<i lang="la" xml:lang="la">Paretur librorum quantum satis est, nihil +in apparatum. Onerat discentem turba, non +instruit, multoque satius est paucis te auctoribus +tradere, quam errare per multos. +Quum legere non possis quantum habeas, +sat est te habere quantum legas</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et plusieurs +autres semblables qu’il nous donne +en cinq ou six endroits de ses Œuvres, +puissent aucunement favoriser et fortifier +cette opinion par l’auctorité de ce grand +personnage. Mais si nous la voulons renverser +entièrement pour establir la nostre, +comme plus probable, il ne faut que se +fonder sur la différence qu’il y a entre le +travail d’un particulier et l’ambition de +celuy qui veut paroistre par le moyen de +sa Bibliothèque, ou entre celuy qui ne +veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy +qui ne cherche qu’à contenter et obliger +le public. Car il est certain que toutes ces +raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction +de ceux qui veulent judicieusement +et avec ordre et méthode faire quelque +progrez en la Faculté qu’ils suivent, +ou plustost à la condamnation de ceux +qui tranchent des sçavans et contrefont +les capables, encores qu’ils ne voyent non +plus ce grand amas de Livres qu’ils ont +fait, que les bossus (ausquels le Roy Alphonse +avoit coustume de les comparer) +cette grosse masse qu’ils portent derrière +eux. Ce qui est à bon droict blasmé par +Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et +plus ouvertement encore quand il dit : +<i lang="la" xml:lang="la">Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, +quarum dominus vix tota vita sua +indices perlegit<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ?</i> comme aussi par cet +Épigramme qu’Ausone avec beaucoup de +grace et naïfveté addresse <i lang="la" xml:lang="la">ad Philomusum</i>,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas ;</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Omnia mercatus, cras citharœdus eris.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Epist. 2. lib. 4. — Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i> cap. 9.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i> cap. 9.</p> +</div> +<p>Mais vous, Monseigneur, qui estes en +réputation de plus sçavoir que l’on ne +vous a peu enseigner, et qui vous privez +de toute sorte de contentement pour jouyr +et vous plonger tout à fait dans celuy que +vous prenez à courtiser les bons Autheurs, +c’est à vous proprement à qui il appartient +d’avoir une Bibliothèque des plus +augustes et des plus amples qui ait jamais +esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir +qu’il n’a tenu qu’au peu de soin que vous +aurez eu de donner cette pièce au public +et à vous mesme, que toutes les actions +de vostre vie n’ayent surpassé les faits héroïques +de tous les plus grands personnages. +C’est pourquoy j’estimeray tousjours +qu’il est très à propos de recueillir pour +cet effect toutes sortes de Livres (sous +quelques précautions néantmoins que je +déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque +dressée pour l’usage du public doit +estre universelle, et qu’elle ne peut pas +estre telle si elle ne contient tous les principaux +Autheurs qui ont escrit sur la +grande diversité des sujets particuliers, et +principalement sur tous les Arts et Sciences, +desquels si on vient à considérer le +grand nombre dans le <i lang="la" xml:lang="la">Panepistemon</i> +d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue +fort exact qui en a esté dressé depuis +peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge +par la grande quantité de Livres qui se +rencontre ordinairement dans les Bibliothèques +sur dix ou douze d’icelles, du plus +grand nombre qu’il en faudroit avoir pour +contenter la curiosité des lecteurs sur toutes +les autres. D’où je ne m’estonne point +si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit amassé +pour cet effet non cent mil volumes, +comme veut Cedrenus, non quatre cens +mille, comme dit Sénèque, non cinq cens +mille, comme l’asseure Josèphe, mais sept +cens mille, comme tesmoignent et demeurent +d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, +Sabellic, et Volaterran<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> : ou si +Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly +deux cens mille, Constantin six vingts +mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur +Gordian le jeune, soixante et deux +mille, Epaphroditus, simple Grammairien, +trente mille, et si Richard de Bury, M. de +Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait +si bonne provision, que le seul Catalogue +de chacune de leurs Bibliothèques peut +faire un juste volume. Aussi faut-il confesser +qu’il n’y a rien qui rende une Bibliothèque +plus recommandable que lors +qu’un chacun y trouve ce qu’il cherche, +ne l’ayant peu trouver ailleurs, estant nécessaire +de poser pour maxime, qu’il n’y +a livre, tant soit-il mauvais ou descrié, qui +ne soit recherché de quelqu’un avec le +temps, parce que, suivant le dire du Poëte +Satyrique,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Mille hominum species, et rerum discolor usus,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et qu’il est des lecteurs comme des trois +conviez d’Horace,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Poscentes vario nimium diversa palato</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">les Bibliothèques ne pouvans mieux estre +comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque +animal trouve ce qui luy est propre : +<i lang="la" xml:lang="la">Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>. +Et de plus il faut encore croire +que tout homme qui recherche un livre le +juge bon, et le jugeant tel sans le pouvoir +trouver, est contraint de l’estimer curieux +et grandement rare, de sorte, que venant +en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, +il se persuade facilement que le +maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien +que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes +intentions qui l’excitoient à le rechercher, +et en suitte de ce conçoit une estime nompareille +et du maistre et de la Bibliothèque : +laquelle venant puis après à estre publiée, +il ne faut que peu de rencontres +semblables, jointe à la commune opinion +du vulgaire, <i lang="la" xml:lang="la">cui magna pro bonis sunt</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, +pour satisfaire et récompenser un homme +qui a tant soit peu l’honneur et la gloire +en recommendation de tous ses frais et de +toute sa peine. Et de plus si on veut entrer +en considération des temps, des lieux, +et des inventions nouvelles, personne de +jugement ne peut douter qu’il ne nous +soit maintenant plus facile d’avoir des milliers +de livres qu’il n’estoit aux anciens +d’en avoir des centaines, et que par conséquent +ce nous seroit une honte et un +reproche éternel si nous leur estions inférieurs +en ce point, où ils peuvent estre +surmontez avec tant d’avantage et de facilité. +Finalement, comme la qualité des livres +augmente de beaucoup l’estime d’une +Bibliothèque envers ceux qui ont le moyen +et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il +advouer que la seule quantité d’iceux la +met en lustre et en crédit, tant envers les +estrangers et passans, que beaucoup d’autres +qui n’ont pas le temps ny la commodité +de la fueilleter aussi curieusement en +particulier, comme il leur est facile de juger +promptement par le grand nombre de +ses volumes qu’il y en doit avoir une infinité +de bons, signalez et remarquables. +Toutesfois pour ne laisser cette quantité +infinie ne la définissant point, et aussi +pour ne jetter les curieux hors d’espérance +de pouvoir accomplir et venir à bout de +cette belle entreprise, il me semble qu’il +est à propos de faire comme les Médecins, +qui ordonnent la quantité des drogues suivant +la qualité d’icelles, et de dire que l’on +ne peut manquer de recueillir tous ceux +qui auront les qualitez et conditions requises +pour estre mis dans une Bibliothèque. +Ce que pour connoistre il se faut servir +de plusieurs diorismes et précautions, +qui peuvent estre beaucoup plus facilement +pratiquées à la rencontre des occasions +par ceux qui ont une grande routine +des livres, et qui jugent sainement et sans +passion de toutes choses, que déduites et +couchées par escrit, veu qu’elles sont +presque infinies, et que, pour le confesser +ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent +les opinions communes, et tiennent +du Paradoxe.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lib. 22. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquil.</i> c. 9. — L. 12. <i lang="la" xml:lang="la">Antiq. +Jud.</i> cap. 2. — L. 6. <i lang="la" xml:lang="la">Noct. Attic.</i> cap. ult. — <i lang="la" xml:lang="la">Enneade</i> +6. lib. 7. — Lib. 17. <i lang="la" xml:lang="la">Antrop. Alexand. ab +Alexand.</i> — Lib. 2. cap. 30. <i lang="la" xml:lang="la">Zonaras. Plutarch. in +Syll.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Pers. sat. 5.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Lib. 2. epist. 2.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Epist. 118.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Senec. ep. 118.</p> +</div> +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br> +<span class="small i">De quelle qualité et condition ils doivent +estre.</span></h2> + + +<p>Je diray néantmoins, pour ne point obmettre +ce qui nous doit servir de guide et +de phanal en cette recherche, que la première +règle que l’on y doit observer est +de fournir premièrement une Bibliothèque +de tous les premiers et principaux Autheurs +vieux et modernes, choisis des meilleures +éditions, en corps ou en parcelles, +et accompagnez de leurs plus doctes et +meilleurs Interprètes et Commentateurs +qui se trouvent en chaque Faculté, sans +oublier celles qui sont le moins communes, +et par conséquent plus curieuses, +comme par exemple des diverses Bibles, +des Pères et des Conciles, pour le gros de +la Théologie, de Lyra, Hugo, Tostat, Salmeron, +pour la Positive ; de sainct Thomas, +Occham, Durand, Pierre Lombart, +Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles +de Rome, Albert le Grand, Aureolus, +Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, +pour la Scholastique ; des Cours Civil +et Canon ; Balde, Barthole, Cujas, Alciat, +du Moulin, pour le Droict ; d’Hipocrate, +Galien, Paul Éginète, Oribase, Æce, Traillian, +Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la +Médecine ; Ptolomée, Firmicus, Haly, +Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour +l’Astrologie ; Halhazen, Vitellio, Baccon, +Aguillonius, pour l’Optique ; Diophante, +Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc +de Burgo, Villefranche, pour l’Arithmétique ; +Artémidore, Apomazar, Synésius, +Cardan, pour les Songes : et ainsi de tous +les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux +de spécifier et nommer précisément.</p> + +<p>Secondement, d’y mettre tous les vieux +et nouveaux Autheurs dignes de considération, +en leur propre langue et en l’idiome +duquel ils se sont servis, les Bibles et +Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en +Latin, Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, +Pétrarque, en Italien ; et aussi leurs +meilleures versions Latines, Françoises, ou +telles qu’on les pourra trouver : ce dernier +pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la +cognoissance des langues estrangères, et le +premier d’autant qu’il est bien à propos +d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux +coulent en leur propre nature sans art ny +desguisement, et que, de plus, certaine efficace +et richesse de conceptions se rencontre +d’ordinaire en iceux qui ne peut retenir +et conserver son lustre que dans sa +propre langue, comme les peintures en +leur propre jour : pour ne rien dire de la +nécessité que l’on en peut avoir à la vérification +des textes et passages, qui sont ordinairement +controversez ou révoquez en +doute.</p> + +<p>Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté +les parties de quelque Science ou Faculté +telle qu’elle soit, comme Bellarmin +les Controverses, Tolète et Navarre les cas +de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole +l’histoire des plantes, Gesner et Aldroandus +celle des animaux, Rondelet et Salvianus +celles des poissons, Vicomercat les +Météores, etc.</p> + +<p>En quatriesme lieu, tous ceux qui ont +mieux commenté ou expliqué quelque +Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius +la Genèse, Villalpandus Ézéchiel, +Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella +les Analytiques, Scaliger l’histoire +des plantes de Théophraste, Proclus et +Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius +l’Aristote, Flurance Rivault l’Archimède, +Théon et Campanus l’Euclide, +Cardan Ptolomée : ce qui se doit observer +en toutes sortes de Livres et Traictez vieux +ou modernes qui auront rencontré des +Interprètes et Commentateurs.</p> + +<p>Puis après, tous ceux qui ont escrit et +fait des Livres et Traictez sur quelque sujet +particulier, soit qu’il concerne l’espèce +ou l’individu, comme Sanchez qui a traicté +amplement <i lang="la" xml:lang="la">de Matrimonio</i>, de Sainctes +et du Perron de l’Eucharistie, Gilbert de +l’aimant, Maier <i lang="la" xml:lang="la">de volucri arborea</i>, Scortia, +Vendelinus, Nugarola, du Nil : ce qui se +doit entendre de toutes sortes de Traictez +particuliers en matière de Droict, Théologie, +Histoire, Médecine, ou quelque autre +que ce puisse être, avec cette discrétion +néantmoins que celle qui approche le plus +de la profession que l’on suit soit préférée +aux autres.</p> + +<p>En suitte tous ceux qui ont escrit le +plus heureusement contre quelque Science, +ou qui se sont opposez avec plus de doctrine +et d’animosité (sans toutesfois rien +innover ou changer des principes) aux +Livres de quelques Autheurs des plus +célèbres et renommez. C’est pourquoy on +ne doit pas négliger Sextus Empiricus, +Sanchez, et Agrippa, qui ont fait profession +de renverser toutes les Sciences, Pic +de la Mirande qui a si doctement réfuté +les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé +l’impiété des Salmonées et irréligieux, Morisotus +qui a renversé l’abus des Chymistes, +Scaliger qui a si bien rencontré contre +Cardan qu’il est aujourd’huy plus suivy +en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, +Casaubon qui a bien osé attaquer les +Annales de ce grand Cardinal Baronius, +Argentier qui a pris Galien à tasche, Thomas +Éraste qui a pertinemment réfuté Paracelse, +Charpentier qui s’est vigoureusement +opposé à Ramus ; et finalement tous ceux +qui se sont exercez en pareille escrime, et +qui sont tellement enchaisnez les uns avec +les autres, qu’il y auroit autant de faute à +les lire séparément, comme à juger et entendre +une partie sans l’autre, ou un contraire +sans celuy qui luy est opposé.</p> + +<p>Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui +ont innové ou changé quelque chose ès +Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage +et la foiblesse de nostre esprit, que +de couvrir le peu de connoissance que nous +avons de ces Autheurs sous le mespris +qu’il en faut faire, à cause qu’ils se sont +opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement +examiné ce que les autres avoient +coustume de recevoir comme par tradition. +C’est pourquoy, veu que depuis peu +plus de trente ou quarante Autheurs de +nom se sont déclarez contre Aristote, que +Coopernic, Kepler et Galilæus ont tout +changé l’Astronomie ; Paracelse, Severin +le Danois, du Chesne et Crollius la Médecine ; +et que plusieurs autres ont introduit +de nouveaux principes, et basty sur +iceux des ratiocinations estranges, inouyes +et non jamais préveues : je dis que tous +ces Autheurs sont très-nécessaires dans +une Bibliothèque, puis que, suivant le dire +commun,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et que, pour n’en demeurer à cette raison +si foible, il est certain que la cognoissance +de ces livres est tellement utile et fructueuse +à celuy qui sçait faire réflexion et +tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle +luy fournit une milliace d’ouvertures et de +nouvelles conceptions, lesquelles estans +receues dans un esprit docile, universel et +desgagé de tous intérests,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nullius addictus jurare in verba magistri</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">elles le font parler à propos de toutes +choses, luy ostent l’admiration, qui est le +vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent +à raisonner sur tout ce qui se présente, +avec beaucoup plus de jugement, +prévoyance et résolution, que ne fait pas +le commun des autres personnes de lettres +et de mérite.</p> + +<p>On doit pareillement avoir cette considération +au choix des Livres, de regarder +s’ils sont les premiers qui ayent esté composez +sur la matière de laquelle ils traictent, +parce qu’il est de la doctrine des +hommes comme de l’eau, qui n’est jamais +plus belle, plus claire et plus nette qu’à sa +source, toute l’invention venant des premiers, +et l’imitation, avec les redites, des +autres : comme l’on voit par effet que Reuchlin +qui a le premier escrit de la langue +Hébraïque et de la Cabale, Budée de la +Grecque et des Monnoyes, Bodin de la +République, Coclès de la Physiognomie, +Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie +Scholastique, ont mieux rencontré +que beaucoup d’autres qui se sont meslez +d’en escrire depuis eux.</p> + +<p>De plus, il faut aussi prendre garde si les +matières qu’ils traictent sont triviales ou +peu communes, curieuses ou négligées, espineuses +ou faciles, d’autant que l’on peut +bien appliquer aux livres curieux et nouveaux, +ce que l’on dit de toutes les choses +non vulgaires,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Rara juvant, primis sic major gratia pomis,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hybernæ pretium sic meruere rosæ.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Sous l’adveu doncques de ce précepte on +doit ouvrir les Bibliothèques, et recevoir +en icelles ceux-là, premièrement, qui ont +escrit sur des matières peu cognues, et qui +n’avoient esté traictées auparavant sinon +par fragments et à bastons rompus, comme +Licetus qui a escrit de <i lang="la" xml:lang="la">spontaneo viventium +ortu, de lucernis antiquorum</i>, Tagliacotius +de la façon de refaire les nez +coupez, Libavius et Goclin de l’onguent +Magnétique. Secondement, tous les curieux +et non vulgaires, comme sont les livres +de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous +ceux qui traictent de la Cabale, Mémoire +artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale, +Divinations, et autres matières semblables. +Car encore bien que la plus-part +d’icelles n’enseignent rien que des choses +vaines et inutiles, et que je les tienne pour +des pierres d’achopement à tous ceux qui +s’y amusent ; si est-ce néantmoins que pour +avoir de quoy contenter les foibles esprits +aussi bien que les forts, et satisfaire au +moins à ceux qui les veulent voir pour +les réfuter, il faut recueillir ceux qui en +traictent, deussent-ils estre parmy les autres +livres d’une Bibliothèque, comme les +serpens et vipères entre les autres animaux, +comme l’ivroye dans le bon bled, comme +les espines entre les roses ; et ce à l’exemple +du monde où ces choses inutiles et dangereuses +accomplissent le chef-d’œuvre et +la fabrique de sa composition.</p> + +<p>Cette maxime nous doit faire passer à +une autre de pareille conséquence, qui est +de ne point négliger toutes les œuvres des +principaux Hérésiarques ou fauteurs de +Religions nouvelles et différentes de la +nostre plus commune et révérée, comme +plus juste et véritable. Car il y a bien de +l’apparence, puis que les premiers d’iceux +(pour ne parler que des nouveaux) ont +esté choisis et tirez d’entre les plus doctes +personnages du siècle précédent, qui, par +je ne sçay quelle fantaisie et trop grand +amour de la nouveauté, quittoient leur +froc et la bannière de l’Église Romaine +pour s’enroller sous celle de Luther et +Calvin, et que ceux d’aujourd’huy ne +sont admis à l’exercice de leur Ministère +qu’après un long et rude examen sur les +trois langues de la saincte Escriture, et +les principaux poincts de la Philosophie et +Théologie : il y a bien de l’apparence, +dy-je, qu’excepté les passages controversez +ils peuvent quelquefois bien rencontrer +sur les autres, comme en beaucoup de +traictez indifférents sur lesquels ils travaillent +souvent avec beaucoup d’industrie +et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est +nécessaire que nos Docteurs les trouvent +en quelques lieux pour les réfuter, que +M. de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, +que les anciens Pères et Docteurs +les avoient chez eux, que beaucoup de +Religieux les gardent en leurs Bibliothèques, +qu’on ne fait point scrupule d’avoir +un <i>Thalmud</i> ou un <i>Alcoran</i> qui vomissent +mille blasphèmes contre Jésus-Christ et +nostre Religion, beaucoup plus dangereux +que ceux des Hérétiques, que Dieu nous +permet de tirer profit de nos ennemis, +suivant ce qui est dit par le Psalmiste, +<i lang="la" xml:lang="la">Salutem ex inimicis nostris, et de manu +omnium qui oderunt nos</i>, qu’ils ne peuvent +estre préjudiciables qu’à ceux qui estans +destituez d’une bonne conduitte se laissent +emporter au premier vent qui souffle, et +s’ombragent de chènevotes ; et pour conclure +en un mot, puis que l’intention qui +détermine toutes nos actions au bien ou +mal n’est point vicieuse ny cautérisée : je +croy qu’il n’y a point d’extravagances ou +de danger d’avoir dans une Bibliothèque +(sous la caution néantmoins d’une licence +et permission prise de qui il appartiendra) +toutes les œuvres des plus doctes et fameux +Hérétiques, tels qu’ont esté Luther, +Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, +Bèze, Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, +Bulenger, Marlorat, Chemnitius, Bernard +Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, +Musculus, les Centuriateurs, du Jong, +Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs +autres de moindre conséquence, +<i lang="la" xml:lang="la">quos fama obscura recondit</i>.</p> + +<p>Il faut pareillement tenir pour maxime, +que tous les corps et assemblages des divers +Autheurs qui ont escrit sur un mesme +sujet, tels que sont le <i>Thalmud</i>, les Conciles, +la Bibliothèque des Pères, <i lang="la" xml:lang="la">Thesaurus +Criticus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Germanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Turcici</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Hispanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Gallici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Catalogus testium veritatis</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Monarchia Imperii</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Opus magnum +de balneis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Authores Gyneciorum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">De morbo +Neapolitano</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Rhetores antiqui</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Grammatici +veteres</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Oratores Græciæ</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Flores Doctorum</i>, +<i lang="la" xml:lang="la">Corpus Poetarum</i>, tous ceux qui +contiennent de semblables recueils, doivent +nécessairement estre mis dans les Bibliothèques : +d’autant qu’ils nous sauvent, +en premier lieu, la peine de rechercher +une infinité de livres grandement rares et +curieux ; secondement, parce qu’ils font +place à beaucoup d’autres, et soulagent +une Bibliothèque ; tiercement, parce qu’ils +nous ramassent en un volume et commodément +ce qu’il nous faudroit chercher +avec beaucoup de peine en plusieurs lieux ; +et finalement, pource qu’ils tirent après +eux une grande espargne, estant certain +qu’il ne faut pas tant de testons pour les +acheter, qu’il faudroit d’escus si on vouloit +avoir séparément tous ceux qu’ils contiennent.</p> + +<p>Je tiens encore pour un précepte autant +nécessaire que les précédents, qu’il faut +trier et choisir d’entre le grand nombre +de ceux qui ont escrit et escrivent journellement, +ceux qui paroissent comme un +Aigle dans les nuées, ou comme un Astre +brillant et lumineux parmy les ténèbres, +j’entends ces Esprits qui ne sont pas du +commun,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">quorumque ex ore profuso,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Omnis posteritas latices in dogmata ducit</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">et desquels on se peut servir comme de +Maistres très-parfaicts en la cognoissance +de toutes choses, et de leurs œuvres +comme d’une pépinière de toute sorte de +suffisance, pour enrichir une Bibliothèque +non seulement de tous leurs livres, mais +mesme de leurs moindres fragments, papiers +descousus, et mots qui leur eschappent. +Car tout ainsi que ce seroit mal employer +le lieu et l’argent que de vouloir +ramasser toutes les œuvres, et je ne sçay +quel fatras de certains Autheurs vulgaires +et mesprisez : aussi seroit-ce une oubliance +manifeste et une faute inexcusable à ceux +qui font profession d’avoir tous les meilleurs +livres, d’en négliger aucun, par +exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre, +Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, +Casaubon, Saumaise, Bodin, +Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et +autres, les œuvres desquels il faut prendre +à yeux clos et sans aucun choix, le réservant +pour ne point nous tromper ès livres +rampans de ces Autheurs qui sont beaucoup +plus rudes et grossiers : d’autant que tout +ainsi que l’on ne peut trop avoir de ce qui +est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi +ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui +est mauvais, et de quoy l’on ne doit espérer +aucune utilité ou profit manifeste.</p> + +<p>Il ne faut aussi oublier toutes sortes de +lieux communs, Dictionaires, Meslanges, +diverses Leçons, Recueils de sentences, et +telles autres sortes de Répertoires, parce +que c’est autant de chemin fait et de +matière préparée pour ceux qui ont l’industrie +d’en user avec advantage, estant +certain qu’il y en a beaucoup qui font +merveille de parler et d’escrire sans qu’ils +ayent guère veu d’autres volumes que ces +mentionnés ; d’où vient que l’on dit communément +que le Calepin, qui se prend +pour toutes sortes de Dictionaires, est le +gaignepain des Régens, et quand je diray +de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, +ce ne sera pas sans raison, puis +qu’un des plus célèbres entre les derniers +en avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit +perpétuellement, et que le mesme +ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture +du livre des Équivoques, comme il luy fut +présenté, il eut incontinent recours à l’un +de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy +plus d’une page d’escriture sur la marge +dudit livre, et ce, en présence de l’un de +mes amis et des siens, auquel il ne se peut +garder de dire que ceux qui verroient cette +remarque croiroient facilement qu’il auroit +esté plus de deux jours à la faire, +combien qu’il n’eust eu que la peine de la +descrire. Et pour moy je tiens ces collections +grandement utiles et nécessaires, eu +esgard que la briefveté de nostre vie et la +multitude des choses qu’il faut aujourd’huy +sçavoir pour être mis au rang des +hommes doctes ne nous permettent pas de +pouvoir tout faire de nous mesme : joint +que n’estant permis à un chacun ny en +tous siècles de pouvoir travailler à ses +propres frais et despens, et sans rien emprunter +d’autruy, quel mal y a-il si ceux +qui ont l’industrie d’imiter la nature et de +tellement diversifier et approprier à leur +sujet ce qu’ils tirent des autres, <i lang="la" xml:lang="la">ut etiam +si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen +esse quam unde sumptum est appareat</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, +empruntent de ceux qui semblent +n’estre faicts que pour prester, et puisent +dans les réservoirs et magasins destinez à +cet effet, puis que nous voyons d’ordinaire +que les Peintres et les Architectes font des +ouvrages excellens et admirables par le +moyen des couleurs et matériaux que les +autres leur broyent et leur préparent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Seneca, epist. 8.</p> +</div> +<p>Finalement, il faut pratiquer en cette occasion +l’aphorisme d’Hipocrate<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, qui +nous advertit de donner quelque chose au +temps, au lieu et à la coustume, c’est à +dire, que certaine sorte de livres ayant +quelque fois le bruit et la vogue en un +pays qui ne l’a pas en d’autres, et au siècle +présent qui ne l’avoit pas au passé, il est +bien à propos de faire plus grande provision +d’iceux que non pas des autres, ou +au moins d’en avoir une telle quantité, +qu’elle puisse tesmoigner que l’on s’accommode +au temps, et que l’on n’est pas ignorant +de la mode et de l’inclination des hommes. +Et de là vient que l’on trouve ordinairement +dans les Bibliothèques de Rome, +Naples et Florance beaucoup de Positive, +dans celles de Milan et Pavie beaucoup de +Jurisprudence, dans celles d’Espagne et les +vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre +beaucoup de Scholastique, et dans +celles de France beaucoup d’Histoires et +Controverses. Pareille diversité s’estant +fait aussi remarquer en la suitte des siècles, +à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement +la Philosophie de Platon, celle +d’Aristote, la Scholastique, les Langues et +la Controverse, qui ont toutes chacunes à +leur tour dominé en divers temps, comme +nous voyons que l’estude des Morales +et Politiques occupe maintenant la pluspart +des meilleurs et plus forts esprits de +celuy-cy, pendant que les plus foibles s’amusent +après les fictions et Romans, desquels +je ne diray rien autre chose, sinon +ce qui fut dit autrefois par Symmaque de +semblables narrations, <i lang="la" xml:lang="la">Sine argumento rerum +loquacitas morosa displicet</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 17. aphorism. sect. 1.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Lib. 10. epist. 51.</p> +</div> +<p>Ces préceptes et maximes communes +estans si amplement expliquées, il ne reste +plus pour accomplir ce Titre de la qualité +des Livres, que d’en proposer deux ou +trois autres, lesquelles seront indubitablement +receues comme extravagantes et +très-propres à heurter l’opinion commune +et invétérée dans les esprits de beaucoup, +qui n’estiment les Autheurs que par le +nombre ou la grosseur de leurs volumes, +et ne jugent de leur mérite et valeur que +par ce qui a coustume de nous faire mespriser +toutes les autres choses, sçavoir leur +grande vieillesse et caducité, semblables +en cela au vieillard d’Horace, lequel +nous est représenté dans ses œuvres,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Præsentis censor, castigatorque futuri</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">la nature de ces esprits dominez estant +pour l’ordinaire si esprise et amoureuse de +ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient +pas regarder de bien loing quelque +livre que ce puisse estre si son Autheur +n’est beaucoup plus vieil que la mère +d’Évandre, ou que les ayeuls de Carpentra, +ny croire que le temps puisse estre +bien employé à la lecture des modernes, +parce que suivant leur dire ils ne sont que +des Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, +et n’approchent en rien de l’esloquence, +de la doctrine et des belles conceptions des +anciens, ausquels pour cette cause ils se +tiennent aussi fermement attachez comme +le poulpe fait à la roche, sans se partir en +aucune façon de leurs livres ou de leur doctrine, +qu’ils n’estiment jamais comprendre +qu’après l’avoir remaschée tout le temps +de leur vie : d’où ce n’est point chose extraordinaire +si au bout du compte et après +avoir bien sué et travaillé ils ressemblent +à cet ignorant Marcellus qui se vantoit +partout d’avoir leu huict fois Thucidide, +ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui +avoit leu dix fois tout son Démosthène, +sans avoir jamais sceu plaider ou discourir +de chose quelconque. Et à vray dire il +n’y a rien si propre à faire devenir un +homme pédant et l’esloigner du sens commun, +que de mespriser tous les Autheurs +modernes, pour courtiser seulement quelques-uns +des anciens, comme s’ils estoient +seuls paisibles gardiens des plus grandes +faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, +ou que la Nature, jalouse de l’honneur +et du crédit de ses fils aisnez, eust +voulu pousser sa puissance jusques à l’extrémité +pour les combler de ses graces +et libéralitez à nostre préjudice : certes, +je ne croy pas qu’autres que ces Messieurs +les Antiquaires se puissent arrester à telles +opinions, ou se repaistre de telles fables, +veu que tant de nouvelles inventions, tant +de nouveaux dogmes et principes, tant de +changemens divers et inopinez, tant de livres +doctes, de fameux personnages, de +nouvelles conceptions, et finalement tant +de merveilles que nous voyons tous les +jours naistre, tesmoignent assez que les esprits +sont plus forts, polis et déliez qu’ils +ne furent jamais, et que l’on peut dire aujourd’huy +avec toute asseurance et vérité,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sumpserunt artes hac tempestate decorem,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Nullaque non melior quam prius ipsa fuit</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">ou faire le mesme jugement de nostre +siècle que Symmaque faisoit du sien, <i lang="la" xml:lang="la">Habemus +sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus +quisque gloriam parit, hominis est +culpa, non temporis</i>. D’où l’on peut inférer +que ce seroit une grande faute à celuy qui +fait profession d’assembler une Bibliothèque, +de ne point mettre en icelle Piccolomini, +Zabarelle, Achillin, Niphus, Pomponace, +Licetus, Cremonin, auprès des +vieux Interprètes d’Aristote ; Alciat, Tiraqueau, +Cujas, du Moulin, auprès le +Code et le Digeste ; la Somme d’Alexandre +de Ales et de Henry de Gandavo, auprès +de celle de S. Thomas ; Clavius, Maurolic +et Viette, auprès d’Euclide et Archimède ; +Montagne, Charon, Vérulam, auprès de +Sénèque et Plutarque ; Fernel, Sylvius, +Fusth, Cardan, auprès de Galien et d’Avicenne ; +Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, +auprès de Varron ; Commines, Guicciardin, +Sleidan, auprès de Tite-Live ; et +Corneille, Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, +auprès Homère et Virgile, et ainsi +consécutivement de tous les modernes plus +fameux et renommez : veu que si le capricieux +Boccalini avoit entrepris de les balancer +avec les anciens, peut-estre en trouveroit-il +beaucoup de plus foibles, et fort +peu qui les surpassent.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">In arte Poet.</i></p> +</div> +<p>La seconde maxime, qui ne semblera, +peut-estre, moins tenir du paradoxe que +cette première, est directement contre l’opinion +de ceux qui n’estiment les livres +qu’au prix et à la grosseur, et qui sont +bien aises, et se croyent bien honorez d’avoir +un Tostat dans leurs Bibliothèques, +parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, +parce qu’il y en a huict, négligeans +de recueillir et ramasser une infinité +de petits livrets parmy lesquels il s’en +trouve souvent de si bien faicts et doctement +composez, qu’il y a plus de profit et +de contentement à les lire, que non pas +beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes +masses indigestes et mal polies, au moins +pour la plus-part ; le dire de Sénèque +estant très-véritable, <i lang="la" xml:lang="la">Non est facile inter +magna non desipere</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, et ce que Pline +disoit d’une des Oraisons de Cicéron, +<i lang="la" xml:lang="la">M. Tullii oratio fertur optima quæ maxima</i>, +ne pouvant estre appliqué à ces livres +monstrueux et Gigantins : comme en +effet il est presque impossible que l’esprit +demeure tousjours tendu à ces grands +labeurs, et que le ramas et la grande confusion +des choses que l’on veut dire n’estouffent +la fantaisie et n’embrouillent trop +la raciocination ; ou au contraire ce qui +nous doit faire estimer les petits livres, +qui traictent néantmoins de choses sérieuses +ou de quelque beau point relevé, c’est +que l’Autheur d’iceux domine entièrement +à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan +fait à sa matière, et qu’il peut mieux le +remascher, cuire, digérer, polir et former +à sa fantaisie, que non pas les vastes collections +de ces grands et prodigieux volumes, +qui pour cette cause sont le plus +souvent des Panspermies, des cahos et +abysmes de confusion,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non bene junctarum discordia semina rerum</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Et de là vient un succez si inégal qui se +fait remarquer entre les uns et les autres, +comme par exemple entre les Satyres de +Perse et de Philelphe, l’Examen des esprits +de Huarto et celuy de Zara, l’Arithmétique +de Ramus et celle de Forcadel, le +Prince de Machiavel et celuy de plus de +cinquante Pédants, la Logique de du Moulin +et celle de Vallius, les Annales de Volusius +et l’Histoire de Saluste, le Manuel +d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, +les œuvres de Fracastor et celles +d’une infinité de Philosophes et Médecins ; +tant est véritable ce qu’a fort bien +dit S. Thomas, <i lang="la" xml:lang="la">Nusquam ars magis quam +in minimis tota est</i>, et ce que Cornelius +Gallus avoit aussi coustume de se promettre +de ses petites Elégies,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,</i></div> +<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Quam quos nulla satis Bibliotheca capit.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> 6. Quæstion. nat. cap. 18.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ovid. 1. <i lang="la" xml:lang="la">Metamorph.</i></p> +</div> +<p>Mais ce qui me fait le plus estonner en +cette rencontre, c’est que tel négligera les +œuvres et Opuscules de quelque Autheur, +pendant qu’elles sont esparses et séparées, +qui brusle par après du désir de les avoir +quand elles sont recueillies et ramassées +en un volume : et tel négligera, par exemple, +les Oraisons de Jacques Criton, parce +qu’elles ne se trouvent qu’imprimées séparément, +qui aura dans sa Bibliothèque +celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, +Bencius, Perpinian, et de beaucoup d’autres +Autheurs, non pas qu’elles soient +meilleures ou plus disertes et esloquentes +que celles de ce docte Escossois, mais +parce qu’elles se trouvent reserrées et contenues +dans de certains volumes. Certes, si +tous les petits livres devoient estre négligez, +il ne faudroit tenir compte des Opuscules +de S. Augustin, des Morales de Plutarque, +des livres de Galien, ny de la pluspart +de ceux d’Érasme, de Lipse, Turnèbe, +Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, +et de beaucoup d’Autheurs semblables, +non plus que de trente ou quarante petits +Autheurs en Médecine et Philosophie +des meilleurs et plus anciens d’entre les +Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre +les Théologiens, parce qu’ils ont tous esté +divulguez à part et séparément les uns +après les autres, et en si petit volume, que +les plus grands d’iceux n’excèdent pas souvent +un demy alphabet. C’est pourquoy, +puis que l’on peut assembler par la relieure +ce qui ne l’a point esté par l’impression, +conjoindre avec d’autres ce qui se +perdroit s’il estoit seul, et qu’il se rencontre +en effet une infinité de matières +qui n’ont esté traictées que dans ces petits +livres, desquels on peut dire à bon droict +comme Virgile des abeilles,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingentes animos angusto in corpore versant</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">il me semble qu’il est très à propos de les +tirer des estalages, des vieux magazins, et +de tous les lieux où ils se rencontrent, +pour les faire relier avec ceux qui sont ou +de mesme Autheur, ou de pareille matière, +et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, +où je m’asseure qu’ils feront admirer +l’industrie et la diligence des Esculapes +qui ont si bien sceu rejoindre et +rassembler les membres désunis et séparez +de ces pauvres Hippolytes.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Georgic.</i></p> +</div> +<p>La troisiesme, que l’on jugeroit de prime +face estre contraire à la première, combat +particulièrement l’opinion de ceux qui sont +tellement coiffez et embéguinez de tous les +nouveaux livres, qu’ils négligent et ne tiennent +compte non de tous les anciens, mais +des Autheurs qui ont eu la vogue et qui +ont paru fleurissans et renommez depuis +six ou sept cens ans, c’est à dire depuis le +siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et +Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, +Hermolaus, Gaza, Philelphe, Poge +et Trapezonce, comme sont beaucoup de +Philosophes, Théologiens, Jurisconsultes, +Médecins, et Astrologues, que leur seule +impression noire et Gothique met dans le +dégoust des plus délicats Estudians de ce +siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent +regarder qu’à la honte et au mespris de +ceux qui les ont composez. Ce qui vient +proprement de ce que les siècles ou les +esprits qui paroissent en iceux ont des +Génies divers et des inclinations du tout +différentes, ne demeurans guères dans un +mesme ton de pareille estude ou affection +aux Sciences, et n’ayans rien si asseuré +que leur vicissitude ou changement. +Comme en effet nous voyons qu’incontinent +après la naissance de la Religion +Chrestienne (pour ne prendre les choses +de plus haut) la philosophie de Platon +estoit universellement suivie dans les +Escholes, et que la plupart des Pères +estoient Platoniciens : ce qui dura jusques +à ce qu’Alexandre Aphrodisée luy +donna puissamment du coulde pour installer +celle des Péripatéticiens, et tracer le +chemin aux Interprètes Grecs et Latins, +qui demeurèrent tellement attachez à l’explication +du texte d’Aristote, que l’on y +croiroit encore sans beaucoup de fruict, si +les Questionnaires et Scholastiques, induits +par Abélard, ne se fussent mis sur les +rangs pour dominer par tout, avec une +approbation la plus grande et la plus universelle +qui ait jamais esté donnée à chose +quelconque, et ce, par l’espace d’environ +cinq ou six siècles, après lesquels les Hérétiques +nous rappellèrent à l’interprétation +des sainctes Lettres, et furent occasion +de nous faire lire la Bible et les saincts +Pères, qui avoient tousjours esté négligez +parmy ces ergotismes : en suitte de quoy +la Controverse a maintenant lieu pour ce +qui est de la Théologie, et les Questionnaires +avec les Novateurs, qui bastissent +sur de nouveaux principes, ou restablissent +ceux des anciens, Empédocle, Épicure, +Philolaus, Pithagore, et Démocrite, +pour la Philosophie ; les autres Facultez +n’ayans esté exemptes de pareils changemens, +parmy lesquels c’est tousjours l’ordinaire +des esprits qui suivent ces fougues +et changements, comme le poisson fait la +marée, de ne se plus soucier de ce qu’ils +ont une fois quitté, et de dire témérairement +avec le Poëte Calphurne,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">De façon que la plupart des bons Autheurs +demeurent par ce moyen sur la +grève abandonnez et négligez d’un chacun, +pendant que de nouveaux Censeurs +ou Plagiaires s’introduisent en leur place +et s’enrichissent de leurs despouilles. Et à +la vérité c’est une chose estrange et peu +raisonnable, que nous suivions et approuvions, +par exemple, le Collége des Conimbres +et Suarez en ce qui est de la Philosophie, +et que nous venions à négliger +les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, +Ægidius, Saxonia, Pomponace, Achillin, +Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et +d’un grand nombre de semblables, desquels +tous ces gros livres que nous suivons +maintenant sont compilez et transcrits +mot pour mot : que nous faisions une +estime nompareille d’Amatus, Thrivier, +Capivacce, Montanus, Valescus, et de presque +tous les Médecins modernes, et que +nous ayons honte de fournir une Bibliothèque +des livres de Hugo Senensis, Jacobus +de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, +Gordon, Thomas, Dinus, et de tous +les Avicennistes, qui ont véritablement +suivy le Génie de leur siècle, rude et grossier +en ce qui estoit de la barbarie de la +langue Latine, mais qui ont tellement pénétré +le fonds de la Médecine, au récit +mesme de Cardan, que beaucoup de nos +Modernes n’ayans pas assez de résolution, +de constance et d’assiduité pour les suivre +et imiter, sont contraints de prendre +quelques de leurs raisons pour les revestir +à la mode, et en faire parade et jactance, +demeurans tousjours sur la superficie des +fleurs et du langage, où sans pénétrer plus +avant,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Decerpunt flores, et summa cacumina captant</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et +Cardan, les deux plus grands personnages +du dernier siècle, s’accordent en un seul +poinct, qui concerne les louanges de Richard +Suisset, autrement nommé Calculator, +qui vivoit il n’y a que trois cens ans, +pour le mettre au rang des dix plus grands +esprits qui ayent jamais esté, sans que nous +puissions trouver ses œuvres dans toutes +les plus fameuses Bibliothèques ? Et quelle +apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, +Prince des Nominaux, soient éternellement +privez de voir ses œuvres, aussi +bien que tous les Philosophes celles de ce +grand et renommé Avicenne ? Certes, il me +semble que c’est apporter peu de jugement +au choix et à la cognoissance des livres, +que de négliger tous ces Autheurs qui devroient +estre tant plus recherchez que plus +ils sont rares, et qu’ils pourront d’oresnavant +tenir la place des Manuscripts, puis +que l’espérance est comme perdue qu’on +les remette jamais sous la presse.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Eclog. 7.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Lib. 16. <i lang="la" xml:lang="la">de Subtil.</i> Exercitat. 324. 340.</p> +</div> +<p>Finalement, la quatriesme et dernière +de ces maximes n’a pour but que le choix +et triage que l’on doit faire des Manuscripts, +pour s’opposer à cette façon introduitte +et receue de beaucoup par la grande +vogue qu’ont maintenant les Critiques, +qui nous ont appris et accoustumez à faire +plus d’estat de quelques Manuscripts de +Virgile, Suétone, Perse, Térence, ou quelques +autres d’entre les vieux Autheurs, +que non pas de ceux des galands hommes +qui n’ont jamais esté veus ny imprimez : +comme s’il y avoit quelque apparence de +suivre tousjours le caprice ou les imaginations +et tromperies de ces nouveaux Censeurs +et Grammairiens, qui employent +inutilement le meilleur de leur âge à forger +des conjectures et mandier les corrections +du Vatican, pour changer, corriger +ou suppléer le texte de quelque Autheur +qui aura, peut-estre, des-jà consommé le +labeur de dix ou douze hommes, quoy +qu’on s’en peut passer facilement à un besoin : +ou que ce ne fust pas une chose +misérable et digne de commisération de +laisser perdre et pourrir entre les mains +de quelques possesseurs ignorans les veilles +et les labeurs d’une infinité de grands +personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, +tout le temps de leur vie pour nous +donner la cognoissance de ce qui estoit +auparavant incognu, ou esclaircir quelque +matière utile et nécessaire. Et ce néantmoins +l’exemple de ces Censeurs a esté +telle, et leur auctorité si forte et puissante, +que nonobstant le dégoust que nous ont +donné Robortel et quelques autres d’entre +eux, mesme de ces Manuscripts<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ils +ont tellement néantmoins ensorcelé le +monde à leur recherche, qu’il n’y a qu’eux +aujourd’huy qui soient en vogue et jugez +dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">tanta est penuria mentis ubique,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">In nugas tam prona via est !</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence +d’une Bibliothèque d’avoir grand nombre +de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant +les plus estimez et les moins communs ; +j’estime, Monseigneur, sous le respect +de vostre meilleur advis, qu’il seroit +très à propos de poursuivre comme vous +avez commencé, en fournissant la vostre +de ceux qui ont esté composez à pur et +à plein sur quelque belle matière, pareils à +ceux-là que vous avez des-jà fait rechercher +non-seulement icy, mais à Constantinople, +et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup +d’Autheurs anciens et nouveaux, +spécifiez par Neander<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, Cardan<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>, +Gesner, et par tous les Catalogues des meilleures +Bibliothèques ; que non pas de toutes +ces copies de livres qui ont des-jà esté +imprimez, et qui ne peuvent tout au plus +nous soulager que de quelques et vaines +légères conjectures. Combien toutesfois +que ce ne soit pas mon intention de mettre +dans le mespris et faire négliger totalement +cette sorte de livres, sçachant bien +par l’exemple de Ptolomée quelle estime +on doit tousjours faire des Autographes ; +ou de ces deux sortes de Manuscripts que +Robortel<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, pour ce qui est de la Critique, +préfère à tous les autres.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres auct.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Palingen.</i> lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">Zodiaci</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> In Præfat. <i lang="la" xml:lang="la">Gram. Græc.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> L. 17. <i lang="la" xml:lang="la">de variet. in Bibliot.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres autores</i>.</p> +</div> +<p>J’adjouste en fin, pour clorre et fermer +ce poinct de la qualité des Livres, que +pour ce qui est tant de cette sorte que des +imprimez, il ne faut pas seulement observer +les circonstances susdites, et les choisir +suivant icelle, comme par exemple, +s’il est question de la <i>République</i> de Bodin, +inférer qu’on la doit prendre, parce +que l’Autheur a esté des plus fameux et +renommez de son siècle, et qui a le premier +entre les modernes traicté de ce sujet, +que la matière en est grandement nécessaire, +et recherchée au temps où nous +sommes, que le livre est commun, traduit +en plusieurs langues, et imprimé presque +tous les cinq ou six ans. Mais qu’il faut +encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter +un livre quand l’Autheur en est bon, +quoy que la matière en soit commune et +triviale, ou bien quand la matière en est +difficile et peu cognue, quoy que l’Autheur +ne soit pas estimé ; et en pratiquer ainsi +une infinité d’autres qui se rencontrent +dans les occasions, sans qu’on les puisse +facilement réduire en art ou méthode. Ce +qui me fait croire que celuy-là se peut +dignement acquitter de cette charge qui +n’a point le jugement fourbe, téméraire, +rempli d’extravagances, et préoccupé de +ces opinions puériles, qui excitent beaucoup +de personnes à mespriser et rebuter +promptement tout ce qui n’est pas à leur +goust, comme si chacun se devoit régler +suivant les caprices de leurs fantaisies, ou +que ce ne fust pas le devoir d’un homme +sage et prudent de parler de toutes choses +avec indifférence, et n’en juger jamais suivant +l’estime qu’en font les uns ou les autres, +mais plustost suivant le jugement +qu’il en faut faire eu esgard à leur +propre usage et nature.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br> +<span class="small i">Par quels moyens on les peut recouvrer.</span></h2> + + +<p>Or, Monseigneur, après avoir monstré +par ces trois premiers poincts la façon +qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser +une Bibliothèque, de combien de Livres +il est à propos qu’elle soit fournie, et de +quelle qualité il les convient prendre et +choisir ; celuy qui suit maintenant doit +rechercher par quels moyens on les peut +avoir, et ce qu’il faut faire pour le progrez +et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray +véritablement que le premier précepte +qu’on peut donner sur ce poinct, est de +conserver soigneusement ceux qui sont acquis +et que l’on acquiert tous les jours, +sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse +en aucune façon. <i lang="la" xml:lang="la">Tolerabilius enim +est, faciliusque</i>, dit Sénèque, <i lang="la" xml:lang="la">non acquirere +quam amittere, ideoque lætiores videbis +quos nunquam fortuna respexit quam +quos deseruit</i>. Joint que ce ne seroit pas +le moyen de beaucoup augmenter si ce +qui s’amasse avec peine et diligence venoit +à se perdre et dépérir faute d’en avoir +le soin : suivant quoy Ovide et les plus +sages ont eu raison de dire que ce n’estoit +pas une moindre vertu de bien conserver +que d’acquérir,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri.</i></div> +</div> + +</div> +<p>Le second est de ne rien négliger de +tout ce qui peut entrer en ligne de compte +et avoir quelque usage, soit à l’esgard de +vous ou des autres : comme sont les Libelles, +Placarts, Thèses, fragments, espreuves, +et autres choses semblables, que +l’on doit estre soigneux de joindre et assembler +suivant les diverses sortes et matières +qu’ils traictent, parce que c’est le moyen +de les mettre en considération, et faire +en sorte,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ut quæ non prosunt singula, multa juvent</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Autrement il arrive d’ordinaire que pour +avoir mesprisé ces petits livres qui ne semblent +que bagatelles et pièces de nulle conséquence, +on vient à perdre une infinité +de beaux recueils qui sont quelquefois +des plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.</p> + +<p>Le troisiesme se peut tirer des moyens +qui furent pratiquez par Richard de Bury, +Evesque de Dunelme et grand Chancelier +et Thrésorier d’Angleterre, qui consistent +à publier et faire cognoistre à un chacun +l’affection que l’on porte aux Livres, et le +grand désir que l’on a de dresser une Bibliothèque : +car cette chose estant commune +et divulguée, il est indubitable que +si celuy qui a ce dessein est en assez grand +crédit et auctorité pour faire plaisir à ses +amis, il n’y aura aucun d’iceux qui ne +tienne à faveur de luy faire présent des +plus curieux livres qui tomberont entre +ses mains, qui ne luy donne très-volontiers +entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles +de ses amis, bref qui n’ayde et ne contribue +à son dessein tout ce qui luy sera +possible : comme il est fort bien remarqué +par ledit Richard de Bury en ces +propres termes, que je transcris d’autant +plus volontiers que son livre est fort rare, +et du nombre de ceux qui se perdent par +nostre négligence. <i lang="la" xml:lang="la">Succedentibus</i>, dit-il, +<i lang="la" xml:lang="la">prosperis, Regiæ majestatis consecuti notitiam, +et in ipsius acceptati familia, facultatem +suscepimus ampliorem, ubilibet visitandi +pro libitu et venandi quasi saltus +quosdam delicatissimos, tum privatas, +tum communes, tum regularium, tum sæcularium +Bibliothecas</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> : et un peu après, +<i lang="la" xml:lang="la">Præstabatur nobis aditus facilis, regalis +favoris intuitu, ad librorum latebras libere +perscrutandas ; amoris quippe nostri +fama volatilis jam ubique percrebuit, +tantumque librorum et maxime veterum +ferebamur cupiditate languescere, posse +vero quemlibet per quaternos facilius quam +per pecuniam adipisci favorem. Quamobrem +cum supradicti Principis auctoritate +suffulti possemus obesse et prodesse, proficere +et officere vehementer tam majoribus +quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum +et munerum, locoque donorum et jocalium, +cœnulenti quaterni, ac decrepiti Codices +nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi ; +tunc nobilissimorum Monasteriorum +aperiebantur armaria, reserabantur scrinia, +et cistulæ solvebantur</i>, etc. A quoy +il adjouste encore les divers voyages qu’il +fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand +nombre de personnes doctes et curieuses, +du labeur et de l’industrie, desquelles il se +servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit +encore davantage à croire que ces pratiques +auroient quelque efficace, c’est que +je cognois un homme, lequel estant curieux +de Médailles, Peintures, Statues, Camayeux, +et autres pièces et jolivetez de +Cabinet, en amassa par cette seule industrie +pour plus de douze mille livres, +sans en avoir jamais desboursé quatre. Et +à la vérité, je tiens pour maxime, que +toute personne courtoise et de bon naturel +doit tousjours seconder les intentions +louables de ses amis, pourveu qu’elles ne +préjudicient point aux siennes. De sorte +que celuy qui a des Livres, Médailles ou +Peintures qui luy sont plustost venues par +hazard que non pas qu’il en affectionne la +jouyssance, ne fera point de difficulté d’en +accommoder celuy de ses amis qu’il cognoistra +les désirer et en estre curieux. Je +rapporterois volontiers à ce troisiesme précepte +la ruse que pourroient pratiquer et +exercer les Magistrats et personnes auctorisées +par le moyen de leurs charges : mais +je ne veux point l’expliquer plus ouvertement +que par le simple narré du stratagème +duquel se servirent les Vénitiens +pour avoir les meilleurs Manuscripts de +Pinellus incontinent après qu’il fut décédé ; +car sur l’advis qu’ils eurent que l’on +estoit après pour transporter sa Bibliothèque +de Padoue à Naples, ils envoyèrent +soudain un de leurs Magistrats qui saisit +cent balles de Livres, entre lesquelles il y +en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, +et deux d’icelles plus de trois +cens Commentaires sur toutes les affaires +d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore +bien qu’on eust permis au défunct Seigneur +Pinelli, eu esgard à sa condition, +son dessein, sa vie louable et sans reproche, +et principalement à l’amitié qu’il avoit +tousjours tesmoignée à la République, +de faire copier les Archives et Registres de +leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à +propos ny expédient pour eux que telles +pièces vinssent à estre divulguées, descouvertes +et communiquées après sa mort. +Sur quoy les héritiers et exécuteurs testamentaires +qui estoient puissants et auctorisez, +ayans fait instance, on retint seulement +deux cens de ces Commentaires, qui +furent mis dans une chambre particulière, +avec cette inscription, <i lang="la" xml:lang="la">Decerpta hæc imperio +Senatus e Bibliotheca Pinelliana</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i>, cap. 8.</p> +</div> +<p>Le quatriesme est de retrancher la despense +superflue que beaucoup prodiguent +mal à propos à la relieure et à l’ornement +de leurs volumes, pour l’employer à l’achapt +de ceux qui manquent, afin de +n’estre point sujets à la censure de Sénèque, +qui se moque plaisamment de ceux-là, +<i lang="la" xml:lang="la">quibus voluminum suorum frontes maxime +placent titulique</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; et ce, d’autant plus +volontiers que la relieure n’est rien qu’un +accident et manière de paroistre sans laquelle, +au moins si belle et somptueuse, +les livres ne laissent pas d’estre utiles, +commodes et recherchez, n’estant jamais +arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un +livre à cause de sa couverture, parce qu’il +n’est pas des volumes comme des hommes, +qui ne sont cognus et respectez que par +leur robe et vestement : de manière qu’il +est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par +exemple, grande quantité de livres fort +bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir +seulement plein quelque petite chambre ou +cabinet de lavez, dorez, réglez, et enrichis +avec toute sorte de mignardise, de luxe et +de superfluité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i></p> +</div> +<p>Le cinquiesme concerne l’achapt que +l’on doit faire d’iceux, et se peut diviser en +quatre ou cinq articles, suivant les divers +moyens que l’on peut tenir pour le pratiquer. +Or entre iceux je mettrois volontiers +pour le premier, le plus prompt, facile et +avantageux de tous les autres, celuy qui +se fait par l’acquisition de quelque autre +Bibliothèque entière et non dissipée. Je +l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un +jour vous pouvez avoir un grand nombre +de livres doctes et curieux, qui ne se pourroient +pas quelque fois ramasser pendant +la vie d’un homme. Je le dis facile, parce +que l’on espargne toute la peine et le +temps qu’il faudroit consommer à les +achepter séparément. Je le nomme en fin +avantageux, parce que si les Bibliothèques +qu’on achepte sont bonnes et curieuses, +elles servent à augmenter le crédit et la +réputation de celles qui en sont enrichies. +D’où nous voyons que Possevin fait beaucoup +d’estat de celle du Cardinal de +Joyeuse, parce qu’elle estoit composée de +trois autres, l’une desquelles avoit esté à +M. Pithou, et que toutes les plus renommées +Bibliothèques ont pris leur accroissement +de cette sorte, comme par exemple, +celle de S. Marc à Venise par le don qu’y +fit le Cardinal Bessarion de la sienne ; +celle de Lescurial par la grande qu’avoit +amassée Hurtado de Mendoze ; l’Ambroisienne +de Milan par nonante balles qui y +ont esté mises pour une seule fois du naufrage +et de la ruine de celle de Pinelli ; +celle de Leyde par plus de deux cens Manuscripts +ès Langues Orientales que Scaliger +y laissa par son testament ; et finalement +celle d’Ascagne Colomne par la très-belle +qu’a laissée le Cardinal Sirlette. D’où +je conjecture, Monseigneur, que la vostre +ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse +et renommée entre les plus grandes, +à l’occasion de celle de Monsieur vostre +Père, laquelle est des-jà si célèbre et cognue +par le récit qu’en ont fait à la postérité +La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, +Passerat, Lambin, et presque tous les galands +hommes de cette volée, qui n’ont +point esté mescognoissans du plaisir et de +l’instruction qu’ils en ont receu.</p> + +<p>Après quoy il me semble que le moyen +qui approche le plus de ce premier, est de +fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques +des Libraires frippiers et les vieux +fonds et magazins, tant de livres reliez +que de ceux qui ont tousjours esté réservez +en blanc depuis une si longue suitte +d’années, que beaucoup de personnes peu +entendues et versées en cette recherche ne +jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre +usage que d’empescher,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">combien qu’il s’y rencontre ordinairement +de très-bons livres, et que leur emploitte +estant bien mesnagée, il y ait moyen +d’en avoir plus pour dix escus que l’on n’en +pourroit acheter pour quarante ou cinquante +si on les prenoit en divers endroits +et pièces après autres ; pourveu néantmoins +que l’on se vueille garnir de soin +et de patience, et considérer que l’on ne +peut pas dire d’une Bibliothèque ce que +certains Poëtes flatteurs ont dit de nostre +ville,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quo primum nata est tempore, magna fuit</i> :</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">estant impossible de pouvoir venir à bout +si promptement d’une chose où Salomon +dit qu’il n’y aura jamais de fin, <i lang="la" xml:lang="la">libros faciendi +non erit finis</i> ; et à l’accomplissement +de laquelle, combien que M. de Thou +ait travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, +et beaucoup d’autres tout le temps de leur +vie ; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils +soient venus à la dernière perfection, que +l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir +atteindre en fait de Bibliothèque.</p> + +<p>Mais parce qu’il est encore nécessaire +pour l’accroissement et augmentation d’une +telle pièce, de la fournir soigneusement de +tous les livres nouveaux de quelque mérite +et considération qui s’impriment en +toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus +et les autres ont entretenu pour ce +faire des correspondances avec une infinité +d’amis estrangers et marchands forains ; +il seroit bien à propos de pratiquer +le mesme, ou au moins de choisir et faire +élection de deux ou trois marchands riches, +sçachans et pratiquez en leur vacation, +qui par leur diverses intelligences et +voyages pourroient fournir toutes sortes +de nouveautez, et faire diligente recherche +et perquisition de ceux qu’on leur demanderoit +par catalogues. Ce qu’il n’est pas +nécessaire de pratiquer pour les vieux livres, +d’autant que le plus seur moyen +d’en recouvrer beaucoup et à bon compte +c’est de les rechercher indifféremment +chez tous les Libraires, où la longueur +du temps et les diverses occasions ont +coustume de les disperser et respandre.</p> + +<p>Je ne veux toutesfois inférer par tout le +bon mesnage proposé cy-dessus, qu’il ne +soit quelquefois nécessaire de franchir les +bornes de cette œconomie pour acheter à +prix extraordinaire certains livres qui sont +si rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre +les mains de ceux qui les cognoissent que +par cette seule invention. Mais le tempérament +qu’il convient apporter à cette difficulté +est de considérer que les Bibliothèques +ne sont dressées ny estimées qu’en +considération du service et de l’utilité que +l’on en peut recevoir, et que par conséquent +il faut négliger tous ces livres et +Manuscripts qui ne sont prisez que pour +le respect de leur antiquité, figures, peintures, +relieures, et autres foibles considérations, +comme sont le <i>Froissard</i> que certains +marchands vouloient vendre il n’y a +pas long-temps trois cens escus, le <i>Bocace</i> +des <i>Nobles malheureux</i> qui en estoit estimé +cent, le <i>Missel</i> et la <i>Bible</i> de Guinart, +les <i>Heures</i> que l’on dit bien souvent +n’avoir point de prix à cause de leurs +figures et vignettes, les <i>Tite-Live</i> et autres +Historiens, manuscripts et enluminez, les +livres de la Chine et du Japon, ceux qui +sont tirez en parchemin, papier de couleur, +de coton extrêmement fin, et avec +de grandes marges, et plusieurs autres de +pareille estoffe, pour employer ces grandes +sommes qu’ils cousteroient à des volumes +qui soient plus utiles dans une Bibliothèque +que non pas tous ces précédens ou +ceux qui leur ressemblent, qui ne feront +jamais tant estimer ceux qui se passionnent +à les recouvrer, comme l’ont esté +Ptolomée Philadelphe pour avoir donné +quinze talents des œuvres d’Euripide, +Tarquin qui acheta les trois livres de la +Sibylle autant qu’il eust fait tous les neuf +ensemble, Aristote qui donna soixante et +douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, +Platon qui employa mille deniers +pour celles de Philolaus, Bessarion qui +acheta pour trente mille escus de livres +Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir +de Levant la charge d’un grand navire, +Pic de la Mirande qui despensa sept mille +escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques +et autres, et bref ce Roy de France +qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent +pour avoir la copie d’un livre qui +estoit dans la Bibliothèque des Médecins +de cette ville, comme il est amplement +tesmoigné par les vieilles pancartes et registres +de leur Faculté.</p> + +<p>J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de +sçavoir des parens et héritiers de beaucoup +de galands hommes s’ils n’ont point laissé +quelques Manuscripts desquels ils se veulent +deffaire, parce qu’il arrive souvent +que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer +la moitié de leurs œuvres, soit qu’ils +soient prévenus par la mort, ou empeschez +de ce faire par la despence, l’appréhension +des diverses censures et jugemens, la +crainte de n’avoir pas bien rencontré ; la +liberté de leurs discours, le peu d’envie +de paroistre, et autres raisons semblables +qui nous ont privé d’avoir beaucoup de +livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat, +Maldonat, etc., les Manuscripts desquels +se rencontrent assez souvent dans les Estudes +des particuliers, ou en la boutique +des Libraires. De mesme, aussi faudroit-il +avoir le soin de sçavoir d’années en autres +quels Traictez les plus doctes Régens des +Universitez prochaines doivent lire tant +en leurs Classes publiques que particulières, +pour estre soigneux d’en faire escrire +des copies, et avoir par ce moyen +facile un grand nombre de pièces aussi +bonnes et autant estimées que beaucoup +de Manuscripts que l’on achète bien cher +pour estre vieux et antiques, tesmoin le +<i>Traicté des Druides</i> de M. Marsille, l’<i>Histoire</i> +et le <i>Traicté des Magistrats François</i> +de M. Grangier, la <i>Géographie</i> de M. Belurgey, +les divers Escrits de Messieurs +Dautruy, Isambert, Seguin, du Val, d’Artis, +et en un mot des plus renommez Professeurs +de toute la France.</p> + +<p>Finalement celuy qui auroit autant d’affection +envers les Livres qu’avoit le Sieur +Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que +luy faire visiter les boutiques de ceux qui +achètent souvent des vieux papiers ou parchemins, +pour voir s’il ne leur tombe rien +par mesgarde ou autrement entre les +mains qui soit digne d’estre recueilli pour +une Bibliothèque. Et à la vérité, nous +devrions bien estre excitez à cette recherche +par l’exemple de Pogius, qui trouva +le <i>Quintilian</i> sur le comptoir d’un Charcutier +pendant qu’il estoit au Concile de +Constance, comme aussi par celuy de Papire +Masson qui rencontra l’<i>Agobardus</i> +chez un Relieur qui en vouloit endosser +ses livres, et de l’<i>Asconius</i> qui nous a esté +donné par semblable rencontre. Mais d’autant +néantmoins que ce moyen est aussi +extraordinaire que l’affection de ceux qui +s’en servent, j’ayme mieux le laisser à la +discrétion de ceux qui en voudront user, +que non pas de le prescrire comme une +règle générale et nécessaire.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br> +<span class="small i">La disposition du lieu où on les doit garder.</span></h2> + + +<p>Cette considération du lieu qu’il faut +choisir pour dresser et establir une Bibliothèque, +devroit bien estre d’aussi long +discours comme les précédentes, si les +préceptes que l’on en peut donner pouvoient +estre aussi facilement exécutez +comme ceux que nous avons déduits et +expliquez cy-dessus. Mais d’autant qu’il +n’appartient qu’à ceux-là qui veulent bastir +des lieux exprès pour cet effet, d’y +observer précisément toutes les règles et +circonstances qui dépendent de l’Architecture, +beaucoup de particuliers estans +contraints de se régler sur la diverse façon +de leurs logemens pour placer leurs +Bibliothèques au moins mal qu’il leur est +possible, il sembleroit quasi superflu d’en +prescrire aucuns : et à dire vray je croy +que c’est la seule occasion qui a meu tous +les Architectes à ne rien adjouster à ce +qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois pour ne +donner cet advis manque et imparfait, j’en +dirai briefvement mon opinion, afin qu’un +chacun s’en puisse servir suivant qu’il en +aura le pouvoir, ou qu’il la jugera véritable +et conforme à sa volonté.</p> + +<p>Pour ce qui est donc de la situation et +de la place où l’on doit bastir ou choisir +un lieu propre pour une Bibliothèque, il +semble que ce commun dire,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Carmina secessum scribentis et otia quærunt</i>,</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">nous doive obliger à le prendre dans une +partie de la maison plus reculée du bruit +et du tracas, non seulement de ceux de +dehors, mais aussi de la famille et des domestiques, +en l’éloignant des rues, de la +cuisine, sale du commun, et lieux semblables, +pour la mettre s’il est possible entre +quelque grande court et un beau jardin +où elle ait son jour libre, ses veues bien +estendues et agréables, son air pur, sans +infection de marets, cloaques, fumiers, et +toute la disposition de son bastiment si +bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne +participe aucune disgrace ou incommodité +manifeste.</p> + +<p>Or, pour en venir à bout avec plus de +plaisir et moins de peine, il sera toujours +à propos de la placer dans des estages du +milieu, afin que la fraischeur de la terre +n’engendre point le remugle, qui est une +certaine pourriture qui s’attache insensiblement +aux livres ; et que les greniers et +chambres d’enhaut servent pour l’empescher +d’estre aussi susceptible des intempéries +de l’air, comme sont celles qui pour +avoir leurs couvertures basses ressentent +facilement l’incommodité des pluyes, neiges +et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est +pas autrement facile d’observer, au moins +faut-il prendre garde qu’elles soient élevées +de la hauteur de quatre ou cinq degrez, +comme j’ay remarqué que l’estoit +l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut +exhaussées que l’on pourra, tant à raison de +la beauté que pour obvier aux incommodités +susdites : sinon le lieu se trouvant +humide et mal situé, il faudra avoir +recours ou à la natte, ou aux tapisseries +pour garnir les murailles, et au poisle ou +bien à la cheminée, dans laquelle on ne +bruslera que du bois qui fume peu pour +l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver +et les jours des autres saisons qui seront +plus humides.</p> + +<p>Mais il semble que toutes ces difficultez +et circonstances ne soient rien au prix de +celles qu’il faut observer pour donner +jour et percer bien à propos une Bibliothèque, +tant à cause de l’importance qu’il +y a qu’elle soit bien esclairée jusques à +ses coins plus éloignez, qu’aussi pour la +diverse nature des vents qui doivent y +souffler d’ordinaire, et qui produisent des +effects aussi différents que le sont leurs +qualitez et les lieux par où ils passent. Sur +quoy je dis que deux choses sont à observer : +la première, que les croisées et fenestres +de la Bibliothèque (quand elle sera +percée des deux costez) ne se regardent +diamétralement, sinon celles qui donneront +jour à quelque table ; d’autant que par ce +moyen les jours ne s’esvanoüyssant au +dehors, le lieu en demeure beaucoup +mieux esclairé. La seconde, que les principales +ouvertures soient tousjours vers +l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque +en pourra recevoir de bon matin, +qu’à l’occasion des vents qui soufflent +de ce costé, lesquels estans chauds et secs +de leur nature rendent l’air grandement +tempéré, fortifient les sens, subtilisent les +humeurs, espurent les esprits, conservent +nostre bonne disposition, corrigent la mauvaise, +et pour dire en un mot sont très-sains +et salubres : où au contraire ceux +qui soufflent du costé de l’Occident sont +plus fascheux et nuisibles, et les Méridionaux +plus dangereux que tous les autres, +parce qu’estans chauds et humides +ils disposent toutes choses à pourriture, +grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent +la vermine, fomentent et entretiennent +les maladies, et nous disposent à +en recevoir de nouvelles ; aussi sont-ils +appellez par Hippocrate, <i lang="la" xml:lang="la">Austri auditum +hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, +dissolventes</i>, parce qu’ils remplissent +la teste de certaines vapeurs et humiditez +qui espaississent les esprits, relaschent les +nerfs, bouschent les conduits, offusquent +les sens, et nous rendent paresseux et presque +inhabiles à toutes sortes d’actions. +C’est pourquoy au défaut des premiers il +faudra avoir recours à ceux qui soufflent du +Septentrion, et qui par le moyen de leurs +qualitez froide et seiche n’engendrent aucune +humidité, et conservent assez bien +les livres et papiers.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br> +<span class="small i">L’ordre qu’il convient leur donner.</span></h2> + + +<p>Le septiesme poinct qui semble absolument +devoir estre traicté après les précédens, +est celuy de l’ordre et de la disposition +que doivent garder les livres dans +une Bibliothèque : car il n’y a point de +doute que sans icelle toute nostre recherche +seroit vaine et nostre labeur sans +fruict, puis que les livres ne sont mis et +réservez en cet endroit que pour en tirer +service aux occasions qui se présentent. +Ce que toutesfois il est impossible de faire +s’ils ne sont rangez et disposez suivant +leurs diverses matières, ou en telle autre +façon qu’on les puisse trouver facilement +et à point nommé. Je dis davantage, que +sans cet ordre et disposition tel amas de +livre que ce peut estre, fust-il de cinquante +mille volumes, ne mériteroit pas le nom +de Bibliothèque, non plus qu’une assemblée +de trente mille hommes le nom d’armée, +s’ils n’estoient rangez en divers +quartiers sous la conduitte de leurs Chefs +et Capitaines, ou une grande quantité de +pierres et matériaux celui de Palais ou +Maison, s’ils n’estoient mis et posez suivant +qu’il est requis pour en faire un bastiment +parfait et accomply. Et tout ainsi +que nous voyons la Nature, <i lang="la" xml:lang="la">quæ nihil +unquam sine ordine meditata est vel effecit</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>, +gouverner, entretenir et conserver +par cette unique voye une si grande diversité +de choses, sans l’usage desquelles +nous ne pourrions pas sustenter et maintenir +nostre corps ; aussi faut-il croire que +pour entretenir nostre esprit il est besoin +que ses objets et les choses desquelles il se +sert soient disposées de telle sorte, qu’il +puisse toutes fois et quand il luy plaira les +discerner les uns d’avec les autres, et les +trier et séparer à sa fantaisie, sans labeur, +sans peine et sans confusion. Ce que +néantmoins il ne feroit jamais en fait de +livres si on les vouloit ranger suivant le +dessein de cent Bufets que propose la +Croix du Maine sur la fin de sa <i>Bibliothèque +Françoise</i>, ou les caprices que +Jules Camille expose en l’idée de son +Théâtre, et beaucoup moins encore si on +vouloit suivre la triple division que Jean +Mabun tire de ces mots du Psalmiste, +<i lang="la" xml:lang="la">Disciplinam, bonitatem et scientiam doce +me</i>, pour distribuer tous les livres en trois +classes et chefs principaux, de la Morale, +des Sciences, et de la Dévotion. Car tout +ainsi que pour trop presser l’anguille elle +eschappe, que la Mémoire artificielle gaste +et pervertit la naturelle, et que l’on manque +souvent de venir à bout de beaucoup +d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances +et précautions ; aussi est-il certain +qu’il seroit grandement difficile à un +esprit de se pouvoir régler et accoustumer +à cet ordre, lequel semble n’avoir autre +but que de gesner et crucifier éternellement +la Mémoire sous les espines de ces +vaines poinctilleries et subtilitez chymériques, +tant s’en faut qu’il la puisse soulager +en aucune façon, et vérifier ce dire de +Cicéron, <i lang="la" xml:lang="la">Ordo est maxime qui memoriæ +lumen affert</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. C’est pourquoy ne faisant +autre estime d’un ordre qui ne peut estre +suivi que d’un Autheur qui ne veut estre +entendu, je croy que le meilleur est toujours +celuy qui est le plus facile, le moins +intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit +les Facultez de Théologie, Médecine, +Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, +Humanitez, et autres, lesquelles +il faut subdiviser chacune en particulier, +suivant leurs diverses parties qui +doivent pour cet effet être médiocrement +connues par celui qui a la charge de la +Bibliothèque : comme en Théologie, par +exemple, il faut mettre toutes les Bibles +les premières suivant l’ordre des langues, +par après les Conciles, Synodes, Décrets, +Canons, et tout ce qui est des Constitutions +de l’Église, d’autant qu’elles tiennent +le second lieu d’auctorité parmy nous : +en suitte les Pères Grecs et Latins, et +après eux les Commentateurs, Scholastiques, +Docteurs meslez, Historiens ; et +finalement les Hérétiques. En Philosophie, +commencer par celle de Trismégiste +qui est la plus ancienne, poursuivre par +celle de Platon, d’Aristote, de Raymond +Lulle, Ramus, et achever par les Novateurs +Telesius, Patrice, Campanella, Verulam, +Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, +Gomesius, Charpentier, Gorlée, qui +sont les principaux d’entre une milliace +d’autres ; et faire ainsi de toutes les Facultez : +avec ces cautions qu’il faut observer +soigneusement, la première que les plus +universels et anciens marchent tousjours +en teste, la seconde que les Interprètes et +Commentateurs soient mis à part et rangez +suivant l’ordre des livres qu’ils expliquent, +la troisiesme que les Traictez particuliers +suivent le rang et la disposition +que doivent tenir leur matière et sujets +dans les Arts et Sciences, et la quatriesme +et dernière que tous les livres de pareil +sujet et mesme matière soient précisément +réduits et placez au lieu qui leur est destiné, +parce qu’en ce faisant la mémoire est +tellement soulagée, qu’il seroit facile en +un moment de trouver dans une Bibliothèque +plus grande que n’estoit celle de +Ptolomée, tel livre que l’on en pourroit +choisir ou désirer. Ce que pour faire encore +avec moins de peine et plus de contentement, +il faut bien prendre garde que +les livres qui sont trop menus pour estre +reliez seuls ne soient mis et conjoints +qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil +et mesme sujet, estant plus à propos en +tout cas de les faire relier seuls que d’apporter +une confusion extrême en une Bibliothèque, +les joignant avec d’autres d’un +sujet si extravagant et si éloigné, que l’on +ne s’adviseroit jamais de les chercher en +telles compagnies. Je sçay bien que l’on +me pourra représenter deux incommoditez +assez notables qui accompagnent cet +ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien +réduire et placer certains livres meslez à +quelque classe et Faculté principale, et le +travail continuel qu’il y a de tousjours remuer +une Bibliothèque quand il faut placer +une trentaine de volumes en divers +endroits d’icelle. Mais je responds pour le +premier, qu’il n’y a guères de livres qui ne +se puissent réduire à quelque ordre, principalement +quand on en a beaucoup, que +lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin +que d’un peu de mémoire pour se +souvenir où on les aura mis ; et qu’au pis +aller il ne gist qu’à destiner un certain +endroit pour les réduire tous ensemble. +Et quant à ce qui est du second, il est +bien vray que l’on pourroit éviter un peu +de peine en ne pressant point les livres, +ou en laissant quelque peu de place à +l’extrémité des tablettes ou des lieux où +finit chaque Faculté : mais néantmoins il +seroit plus à propos, ce me semble, de +choisir quelque lieu pour mettre tous les +livres que l’on achèteroit pendant six mois, +au bout desquels on les rangeroit avec les +autres chacun en leurs places ; d’autant +que par ce moyen ils s’en porteroient tous +beaucoup mieux estans espoudrez et maniez +deux fois l’an. Et en tout cas je croy +que cet ordre qui est le plus usité sera +tousjours pareillement estimé plus beau +et plus facile que celuy de la Bibliothèque +Ambroisienne, et de quelques autres, où +tous les livres sont peslemeslez et indifféremment +rangez suivant l’ordre des volumes +et des chiffres, et distinguez seulement +dans un catalogue où chaque pièce se +trouve sous le nom de son Autheur : d’autant +que pour éviter les incommoditez +précédentes il en traisne après soy une +Iliade d’autres, à beaucoup desquelles on +pourroit toutesfois remédier par un catalogue +fidèlement dressé suivant toutes les +Classes et Facultez subdivisées jusques +aux plus précises et particulières de leurs +parties.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Aristot. 8. <i lang="la" xml:lang="la">Politic.</i></p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> 2. <i lang="la" xml:lang="la">De Orat.</i></p> +</div> +<p>Maintenant il ne reste plus qu’à parler +des Manuscripts, qui ne peuvent estre +mieux ny plus à propos placez qu’en quelque +endroit de la Bibliothèque, n’y ayant +nulle apparence de les séparer et séquestrer +d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure +partie et la plus curieuse et estimée : +joint que plusieurs se persuadent facilement +quand ils ne les voyent point parmy +les autres livres, que toutes les chambres +où l’on a coustume de dire qu’ils sont enfermez +ne sont qu’imaginaires, et destinées +seulement pour servir d’excuse à +ceux qui n’en ont point. Aussi voyons-nous +qu’il y a un costé tout entier de la +Bibliothèque Ambroisienne rempli de +neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez +par le soin et la diligence du Sieur +Jean Antoine Olgiati, et que dans celle de +M. le Président de Thou il y a une chambre +de pareil pied et d’aussi facile entrée +que les autres destinée pour cet effet. +C’est pourquoy en prescrivant l’ordre que +l’on y peut observer, il faut prendre garde +qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et +que pour ce qui est de ceux qui sont de +juste volume et grosseur ils peuvent estre +rangez comme les autres livres, avec cette +précaution néantmoins, que s’il y en a +quelqu’un de grande conséquence, ou +prohibitez et défendus, ils soient mis aux +tablettes plus hautes, et sans aucun titre +extérieur, pour estre plus éloignez tant de +la main que de la veuë, afin qu’on ne les +puisse connoistre ny manier que suivant +la volonté et à la discrétion de celuy qui +en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer +pour l’autre sorte de Manuscripts qui +consistent en cahiers et petites pièces séparées, +lesquelles il faut assembler par +liaces et pacquets suivant les matières, et +les placer encore plus haut que les précédentes, +d’autant qu’à cause de leur petitesse +et du peu de temps qu’il faudroit à +les transcrire elles seroient tous les jours +sujettes à estre prises ou empruntées si +on venoit à les mettre en un endroit où +elles peussent estre veuës et maniées d’un +chacun, comme il arrive souvent aux +livres arrangez sur des pulpitres dans les +vieilles Bibliothèques. Ce qui doit suffire +pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin +de s’estendre davantage, puis que +l’ordre de la Nature qui est tousjours égal +et semblable à soy-mesme n’y pouvant +estre observé, à cause de l’extravagance et +de la diversité des livres, il ne reste que +celuy de l’art, lequel un chacun d’ordinaire +veut establir à sa fantaisie, suivant +qu’il le trouve plus à propos par son bon +sens et jugement tant pour satisfaire à +soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre +la trace et les opinions des autres.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br> +<span class="small i">L’ornement et la décoration que l’on y doit +apporter.</span></h2> + + +<p>Je passerois volontiers de ce dernier +poinct à celuy qui doit clorre et fermer +cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire +très-véritable de Typotius, <i lang="la" xml:lang="la">Ignota populo +est et mortua pene ipsa virtus sine lenocinio</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>, +de dire quelques mots en passant +de la monstre extérieure et de l’ornement +que l’on doit apporter à une Bibliothèque, +puis que ce fard et cette décoration semblent +nécessaires, veu que suivant le dire +du mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">Omnis apparatus bellicus, +omnes machinæ forenses, omnis +denique suppellex domestica, ad ostentationem +comparata sunt</i>. Et dire vray, ce +qui me fait plus facilement excuser la +passion de ceux qui recherchent aujourd’huy +cette pompe avec beaucoup de frais +et despences inutiles ; c’est que les anciens +y ont encore esté moins retenus que nous : +car si nous voulons en premier lieu considérer +quelle estoit la structure et le bastiment +de leurs Bibliothèques, Isidore nous +apprendra<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> qu’elles estoient toutes quarrelées +de marbre verd, et couvertes d’or +par les lambris, Boèce que les murailles +estoient revestues de verre et d’yvoire, +Sénèque que les armoires et pulpitres +estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons +quelles pièces rares et exquises +ils y mettoient, les deux Plines, Suétone, +Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes +leurs œuvres qu’ils n’espargnoient ny +or ny argent pour y mettre les images et +statues représentées au vif de tous les galands +hommes. Et finalement s’il est question +de sçavoir quel estoit l’ornement de +leurs volumes, Sénèque ne fait autre chose +que reprendre le luxe et la trop grande +despense qu’ils faisoient à les peindre, dorer, +enluminer, et faire couvrir et relier +avec toute sorte de bombance, mignardise +et superfluité. Mais pour tirer quelque +instruction de ces désordres, il nous faut +eslire et trier de ces extrémitez ce qui est +tellement requis à une Bibliothèque, qu’on +ne puisse en aucune façon le négliger sans +avarice, ou l’excéder sans prodigalité.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">De fama</i>.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Apud Lipsum, <i lang="la" xml:lang="la">Syntag. de Biblioth.</i> cap. 9. et 10.</p> +</div> +<p>Je dis, premièrement, qu’il n’est point +besoin pour ce qui est des livres de +faire une despense extraordinaire à leur +relieure, estant plus à propos de réserver +l’argent qu’on y despenseroit pour les +avoir tous du volume plus grand et de la +meilleure édition qui se pourra trouver ; +si ce n’est qu’on vueille pour contenter de +quelque apparence les yeux des spectateurs, +faire couvrir tous les dos de ceux +qui seront reliez tant en bazane qu’en +veau ou marroquin, de filets d’or et de +quelques fleurons, avec le nom des Autheurs : +pourquoy faire on aura recours +au Doreur qui aura coustume de travailler +pour la Bibliothèque, comme aussi au +Relieur pour refaire les dos et couvertures +escorchées, reprendre les transchefils, +accommoder les transpositions, recoler +les cartes et figures, nettoyer les fueilles +gastées, et bref entretenir tout en l’estat +nécessaire à l’ornement du lieu et à la +conservation des volumes.</p> + +<p>Il n’est point aussi question de rechercher +et entasser dans une Bibliothèque +toutes ces pièces et fragments des vieilles +statues,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et Curios jam dimidios, humeroque minorem</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem</i> ;</div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">nous estant assez d’avoir des copies bien +faictes et tirées de ceux qui ont esté les +plus célèbres en la profession des Lettres, +pour juger en un mesme temps de l’esprit +des Autheurs par leurs livres, et de leur +corps, figure et physiognomie par ces +tableaux et images, lesquelles jointes aux +discours que plusieurs ont fait de leur vie, +servent à mon advis d’un puissant esguillon +pour exciter une âme généreuse et +bien-née à suivre leurs pistes, et à demeurer +ferme et stable dans les airs et sentiers +battus de quelque belle entreprise et +résolution.</p> + +<p>Encore moins faut-il employer l’or à ses +lambris, l’yvoire et le verre à ses parois, +le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses +fonds et planchers, puis que telle façon de +paroistre n’est plus en usage, que les livres +ne se mettent plus sur des pulpitres à la +mode ancienne, mais sur des tablettes qui +cachent toutes les murailles ; et qu’au lieu +de telle dorure et paremens l’on peut faire +vicarier les instruments de Mathématiques, +Globes, Mappemonde, Sphères, +Peintures, animaux, pierres, et autres +curiositez tant de l’Art que de la Nature, +qui s’amassent pour l’ordinaire de temps +en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.</p> + +<p>Finalement ce seroit une grande oubliance, +si après avoir fourny une Bibliothèque +de toutes ces choses, elle n’avoit +point ses tablettes garnies de quelque petite +serge, bougran ou canevas accommodé +à l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, +tant pour conserver les livres de +la poudre, que pour donner une grâce +nompareille à tout le lieu ; et aussi si elle +venoit à manquer et estre despourveuë de +tables, tapis, siéges, espousettes, boules +jaspées, conserves, horloges, plumes, papier, +ancre, canif, pouldre, Almanach, et +autres petits meubles et instruments semblables, +qui sont de si petite valleur et tellement +nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse +capable de mettre à couvert ceux qui +négligent d’en faire provision.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br> +<span class="small i">Quel doit estre le but principal de cette +Bibliothèque.</span></h2> + + +<p>Toutes ces choses estans ainsi disposées, +il ne reste plus pour l’accomplissement de +ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre +leur fin et usage principal : car de s’imaginer +qu’il faille après tant de peine et de +despense cacher toutes ces lumières sous +le boisseau, et condamner tant de braves +esprits à un perpétuel silence et solitude, +c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque, +laquelle ne plus ne moins que la +Nature, <i lang="la" xml:lang="la">perditura est fructum sui, si tam +magna, tam præclara, tam subtiliter dicta, +tam nitida, et non uno genere formosa +solitudini ostenderet : scias illam spectari +voluisse, non tantum aspici</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. C’est pourquoy +je vous diray, Monseigneur, avec +autant de liberté comme j’ai d’affection +pour vostre service, qu’en vain celuy-là +s’efforce il de pratiquer aucun des moyens +susdits, ou de faire quelque despense notable +après les Livres, qui n’a dessein d’en +vouer et consacrer l’usage au public, et de +n’en desnier jamais la communication au +moindre des hommes qui en pourra avoir +besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vile latens virtus : quid enim demersa tenebris</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> ?</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Aussi estoit-ce une des principales maximes +des plus somptueux d’entre les Romains, +ou de ceux qui affectionnoient plus +le bien du public, que de faire dresser +beaucoup de ces Librairies, pour puis +après les vouer et destiner à l’usage de +tous les hommes de Lettres ; jusques là +mesmes que suivant le calcul de Pierre +Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et +suivant celuy de Palladius trente-sept, qui +estoient des marques si certaines de la +grandeur, magnificence et somptuosité des +Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer +à nostre négligence, et de ranger +entre les choses mémorables de l’antiquité +qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage +très-asseuré de la richesse et +de la bonne affection des anciens envers +ceux qui faisoient profession des Lettres ; +et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y +a maintenant, au moins suivant ce que +j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier +Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée +à Milan, et de la Maison des Augustins +à Rome, où l’on puisse entrer librement +et sans difficulté ; toutes les autres, comme +celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, +et du Vatican ; des Médicis, et de +Pierre Victor à Florence ; de Bessarion à +Venise, de S. Anthoine à Padoue ; des Jacobins +à Boulogne ; des Augustins à Crémone ; +du Cardinal Siripand à Naples ; du +Duc Fédéric à Urbain ; de Nunnesius à +Barcelonne ; de Ximénès à Complute ; de +Renzovius à Bradenberk ; des Foulcres à +Ausbourg ; et finalement du Roy, S. Victor, +et de M. de T… à Paris, qui sont toutes +belles et admirables, n’estans si communes, +ouvertes à un chacun, et de facile +entrée, comme sont les trois précédentes. +Car pour ne parler que de l’Ambroisienne +de Milan, et monstrer par mesme moyen +comme elle surpasse tant en grandeur et +magnificence que en obligeant le public +beaucoup de celles d’entre les Romains, +n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire +qu’un chacun y puisse entrer à toute +heure presque que bon luy semble, y demeurer +tant qu’il luy plaist, voir, lire, +extraire tel Autheur qu’il aura agréable, +avoir tous les moyens et commoditez de +ce faire, soit en public ou en particulier, +et ce sans autre peine que de s’y transporter +ès jours et heures ordinaires, se +placer dans des chaires destinées pour cet +effet, et demander les livres qu’il voudra +fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de +ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez +et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque +qu’à tous ceux qui viennent tous +les jours estudier en icelle.</p> + +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Seneca <i lang="la" xml:lang="la">de vita beata</i>, cap. 32.</p> +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Claudian. <i lang="la" xml:lang="la">de 4. Consul. Honorii</i>.</p> +</div> +<p>Mais pour régler cet usage avec la bienséance +et toutes les précautions requises, +j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement +choix et élection de quelque +honneste homme docte et bien entendu en +faict de Livres, pour luy donner avec la +charge et les appoinctemens requis le tiltre +et la qualité de Bibliothécaire, suivant +que nous voyons avoir esté pratiqué en +toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup +de galands hommes se sont tousjours +tenus bien honorez d’avoir cette charge, +et l’ont rendue plus illustre et recommandable +par leur grande doctrine et capacité, +comme par exemple, Démétrius Phalereus, +Callimachus, Apollonius Alexandrin, +Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois +la charge de celle d’Alexandrie ; +Varro et Hyginus qui ont gouverné celle +du Mont Palatin à Rome ; Leidrat et Agobard +celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous +Charlemagne ; Petrus Diaconus celle du +Mont Cassin ; Platine, Eugubinus et Sirlette +celle du Vatican ; Sabellius celle de +Venise ; Vuolphius de Basle ; Gruterus de +Heidelberc ; Douza et Paulus Merula de +Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé ; +comme après Budé, Gosselin et +Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy +la Royale establie par le Roy François +I, et augmentée de beaucoup par son +industrie et la diligence extrême qu’il y +apporte.</p> + +<p>Après quoy le plus nécessaire seroit de +faire deux Catalogues de tous les Livres +contenus dans la Bibliothèque, en l’un +desquels ils fussent si précisément disposez +suivant les diverses matières et Facultez, +que l’on peust voir et sçavoir en un +clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent +sur le premier sujet qui viendra +en fantaisie ; et dans l’autre ils fussent +fidèlement rangez et réduits sous l’ordre +alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de +n’en point acheter deux fois, que pour +sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire +à beaucoup de personnes qui sont quelquefois +curieuses de lire particulièrement +toutes les œuvres de certains Autheurs. +Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage +que l’on en peut tirer est à mon jugement +très-advantageux, soit qu’on regarde au +profit particulier qu’en peuvent recevoir +le Maistre et le Bibliothécaire, soit +qu’on ait esgard à la renommée qu’il se +peut acquérir par la communication d’iceux +à toute sorte de personnes ; afin de +ne point ressembler à ces avaricieux qui +n’ont jamais de contentement de leurs +richesses, ou à cet envieux serpent qui +empeschoit que personne ne peust aborder +et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides ; +veu principalement que les choses +ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit +et de l’usage que l’on en tire : et que pour +ce qui est particulièrement des Livres ils +sont semblables à celuy d’Horace, duquel +il disoit en ses Épistres,</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Odisti claves et grata sigilla pudico :</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Paucis ostendi gemis, et communia laudas.</i></div> +</div> + +</div> +<p class="noindent">Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas +raisonnable de profaner avec indiscrétion +ce qui doit estre mesnagé avec jugement, +il faudroit premièrement observer que +toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours +estre ouvertes comme l’Ambroisienne, +il fust au moins permis à tous +ceux qui y auroient affaire d’aborder +librement le Bibliothécaire pour y estre +introduits par iceluy sans aucune dilation +ny difficulté : secondement que ceux qui +seroient totalement incognus, et tous autres +qui n’auroient affaire que de quelques +passages, peussent veoir, chercher et extraire +de toutes sortes de livres imprimez +ce dont ils auroient besoin : tiercement +que l’on permist aux personnes de mérite +et de cognoissance d’emporter à leurs +logis les livres communs et de peu de volumes ; +avec ces cautions néantmoins, que +ce ne fust que pour quinze jours ou trois +semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire +fust soigneux de faire escrire +dans un livre choisi pour cet effet et divisé +par les lettres de l’Alphabet tout ce que +l’on presteroit aux uns et aux autres, avec +la date du jour, la forme du volume, et le +lieu et l’année de l’impression, le tout +souscrit par celuy à qui on aura presté : +ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu, +et marquer en marge le jour de la reddition, +pour voir combien on les auroit +gardé : et ceux qui auroient mérité par +leur diligence et le soin apporté à la conservation +des livres, qu’on leur en prestast +d’autres. Vous asseurant, Monseigneur, +que s’il vous plaist poursuivre comme +vous avez commancé, et augmenter vostre +Bibliothèque pour vous en servir en cette +sorte, ou en telle autre que vous jugerez +meilleure, vous en recevrez des louanges +nompareilles, des remercimens infinis, +des avantages non communs, et bref un +contentement indicible, lors que vous +recognoistrez en parcourant ce Catalogue +les courtoisies que vous aurez faictes, les +galands hommes que vous aurez obligez, +les personnes qui vous auront veu, les +nouveaux amis et serviteurs que vous +vous serez acquis, et pour dire en un mot +lors que vous jugerez au doigt et à l’œil +combien de gloire et de recommendation +vous aura apporté vostre Bibliothèque. +Pour le progrez et augmentation de +laquelle je proteste vouloir tout le temps +de ma vie contribuer tout ce qui me sera +possible, comme j’ay pris dès maintenant +la hardiesse de vous en donner quelque +tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère +bien avec le temps polir et augmenter de +telle sorte, qu’il n’appréhendera point de +sortir en lumière pour discourir et parler +amplement d’un sujet lequel n’a point +encore esté traicté, faisant voir sous le +titre de <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca Memmiana</i>, ce qu’il y +a si long-temps que l’on souhaite sçavoir, +l’histoire très-ample et particulière des +Lettres et des Livres, le jugement et censure +des Autheurs, le nom des meilleurs +et plus nécessaires en chaque Faculté, le +fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, +la diversité des Sectes, la révolution +des Arts et Disciplines, la décadence des +Anciens, les divers principes des Novateurs, +et le bon droict des Pyrrhoniens +fondé sur l’ignorance de tous les hommes : +sous le voile de laquelle je vous supplie +très-humblement, Monseigneur, d’excuser +la mienne, et de recevoir ce petit Advis, +quoy que grossier et mal tissu, pour des +arres de ma bonne volonté, et de celuy +que je vous promets et feray voir un jour +avec plus grande suitte et meilleur équipage.</p> + +<div class="flex"> +<div class="poetry"> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at tu,</i></div> +<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</i></div> +</div> + +</div> +<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Virg. Eclog. 7.</p> +</div> + +<p class="c gap small">FIN.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE<br> +<span class="xsmall">DES</span><br> +<span class="large i">POINCTS PRINCIPAUX</span><br> +<span class="xsmall">QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS</span></h2> + + +<div class="flex"> +<table> +<tr><td> </td> +<td class="bot r xsmall"><div>PAGES.</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre I.</span> — On doit estre curieux de dresser +des Bibliothèques, et pourquoy</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre II.</span> — La façon de s’instruire et sçavoir +comme il faut dresser une Bibliothèque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre III.</span> — La quantité de Livres qu’il y +faut mettre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — De quelle qualité et condition +ils doivent estre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4">28</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Par quels moyens on les peut +recouvrer</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5">64</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — La disposition du lieu où on les +doit garder</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6">80</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — L’ordre qu’il convient leur +donner</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7">86</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — L’ornement et la décoration +que l’on y doit apporter</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8">96</a></div></td></tr> +<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Quel doit estre le but principal +de cette Bibliothèque</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9">102</a></div></td></tr> +</table> +</div> +<div class="break"></div> + + +<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER</span><br> +<span class="i">CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE</span><br> +<span class="xsmall">RUE DU DRAGON</span>, 31<br> +<span class="xsmall">A PARIS</span><br> +<span class="i">Le 10 Septembre 1876</span></p> + + +<div class="break"></div> + +<p class="c top2em"><span class="b">PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE</span><br> +<span class="small">Papier de Hollande, titres en rouge et noir</span></p> + + +<table> +<tr><td class="hang">SINISTRARI (R. P.). <i>De la +Démonialité</i> et des animaux +<i>Incubes et Succubes</i> ; publié +d’après le manuscrit +original découvert à Londres +en 1872, et traduit du +Latin par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, +avec le texte en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">ULRICH DE HUTTEN. +<i>Julius</i>, Dialogue entre +Saint Pierre et le Pape +Jules II à la porte du Paradis +(1515) ; traduction nouvelle +par <span class="sc">Edmond Thion</span>, +texte Latin en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LUTHER. <i>La Conférence +entre Luther et le Diable</i> +au sujet de la messe, racontée +par Luther lui-même ; +traduction nouvelle par Isidore +Liseux, texte Latin en +regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">THÉODORE DE BÈZE. +<i>Épître de Maître Benoît +Passavant au Président +Lizet</i>, traduite pour la +première fois du Latin macaronique +de Théodore de +Bèze par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, +avec le texte en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>PASSEVENT PARISIEN +respondant à Pasquin Romain : +De la vie de ceux +qui sont allez demourer à +Genève</i> : faict en forme de +Dialogue (1556).</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>LES ECCLÉSIASTIQUES +DE FRANCE</i>, leur nombre, +celuy des Religieux et Religieuses, +ce dont ils subsistent +et à quoy ils servent +(<i>Opuscule anonyme du +<span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle</i>).</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang"><i>REMONSTRANCE AUX +FRANÇOIS</i>, pour les induire +à vivre en paix à l’advenir +(1576).</td> +<td class="bot r w4"><div>1 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER. +<i>Hexaméron rustique</i>, avec +la clef des personnages.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER. +<i>Soliloques sceptiques</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">POGGE. <i>Les Bains de Bade</i> +au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</td> +<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">HENRI ESTIENNE. <i>La +Foire de Francfort</i> [Exposition +universelle et permanente +au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle] ; traduit +pour la première fois +par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, texte +Latin en regard.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY. +<i>Divers Jeux rustiques</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY. +<i>Les Regrets</i>.</td> +<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr> +<tr><td class="hang">VIVANT DENON. <i>Point +de Lendemain.</i> Conte dédié +à la Reine ; avec ornements +typographiques de +Marillier.</td> +<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr> +</table> +<p class="hang i"><span class="i">Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et +curieux, anciens et modernes</span> (envoi franco sur demande).</p> + + +<p class="c gap small">Paris. — Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77822-h/images/cover.jpg b/77822-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f5cd376 --- /dev/null +++ b/77822-h/images/cover.jpg diff --git a/77822-h/images/motteroz.jpg b/77822-h/images/motteroz.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7e072ca --- /dev/null +++ b/77822-h/images/motteroz.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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