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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***
+
+
+
+
+
+ ADVIS
+ POUR DRESSER
+ UNE
+ Bibliothèque
+
+ Présenté à Monseigneur le Président
+ de Mesme
+ Par Gabriel NAUDÉ
+ Parisien
+
+ Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)
+
+
+ PARIS
+ Isidore LISEUX, Éditeur
+ Rue Bonaparte, nº 2
+ 1876
+
+
+
+
+[Vignette: C. MOTTEROZ]
+
+Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.
+
+
+
+
+L’_Advis pour dresser une bibliothèque_ est un de ces livres d’érudition
+aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus apte à
+traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile,
+l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux
+Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de
+la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre
+qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses
+travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre
+les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en
+France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de
+vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par
+le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il
+fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement
+étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de
+ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il
+suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses
+vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut
+contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les
+livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste
+au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient
+tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en
+Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres,
+parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps
+faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien
+pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente
+de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de
+tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce
+fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant
+tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000
+livres.
+
+Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant
+d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses
+richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit
+cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation
+d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une
+foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait
+pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si
+difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au
+public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du
+cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas
+les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait
+les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les
+innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques
+ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal
+Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la
+Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à
+Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France,
+mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces
+infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à
+manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande
+innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public
+pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de
+rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses
+chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine
+Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à
+Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses,
+des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les
+principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes,
+il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages
+d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses
+et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps.
+
+Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia
+l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières
+pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir,
+sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui,
+habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant
+l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire
+défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les
+Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin,
+mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son
+sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc
+qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on
+partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que
+ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les
+font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et
+demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus
+d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques
+autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification
+de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et
+l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la
+controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent
+au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du
+temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour
+se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces
+restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais,
+comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un
+modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière
+qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des
+livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa
+lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il
+imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces
+majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de
+connaître.
+
+Alcide Bonneau.
+
+
+
+
+AU LECTEUR
+
+
+Cet advis n’ayant esté dressé que par occasion d’une dispute qui fut
+agitée il y a quelques mois dans la Bibliothèque de celuy qui me fit
+dès-lors la faveur de l’avoir pour agréable: je n’avois point pensé à le
+tirer de la poudre de mon Estude pour le mettre au jour, jusques à ce
+que ne pouvant mieux ny plus promptement satisfaire à la curiosité de
+beaucoup de mes amis, qui m’en demandoient des copies; je me suis en fin
+résolu de le faire, tant pour me délivrer des frais et de l’incommodité
+des Copistes, que pour estre naturellement porté à obliger le public,
+auquel si cet Advis n’est digne de satisfaire, au moins pourra-il servir
+de guide à ceux qui luy en voudront donner de meilleurs, afin qu’il ne
+demeure si long-temps privé d’une pièce qui semble manquer à sa
+félicité, et pour le respect de laquelle je me suis le premier efforcé
+de rompre la glace et tracer le chemin en courant à ceux qui le voudront
+rebattre plus à loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray de quoy
+louer ta bienvueillance et courtoisie: sinon je te supplieray de vouloir
+au moins excuser mes fautes et celles de l’Imprimeur.
+
+
+
+
+ADVIS
+
+POUR DRESSER
+
+Une Bibliothèque
+
+Présenté à Monseigneur le Président de MESME
+
+ ... _Juvat immemorata ferentem
+ Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri_
+
+ HORAT. lib. 1. Epist. 19.
+
+
+Je croy, Monseigneur, qu’il ne vous semblera point hors de raison, que
+je donne le titre et la qualité de chose inouye à ce Discours, lequel je
+vous présente avec autant d’affection que vostre bienveillance et le
+service que je vous dois m’obligent: puis qu’il est vray qu’entre le
+nombre presque infini de ceux qui ont jusques aujourd’huy mis la main à
+la plume, aucun n’est encore venu à ma connoissance sur l’advis duquel
+on se puisse régler au choix des Livres, au moyen de les recouvrer, et à
+la disposition qu’il faut leur donner pour les faire paroistre avec
+profit et honneur dans une belle et somptueuse Bibliothèque.
+
+Car encore bien que nous ayons le conseil que donna Jean Baptiste
+Cardone, Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir la Royale
+Bibliothèque de l’Escurial, si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement
+passé sur ce sujet, que si on ne le compte pour nul, au moins ne doit-il
+point retarder le bon dessein de ceux qui veulent bien entreprendre d’en
+donner quelque plus grande lumière et esclaircissement aux autres, sous
+espérance que s’ils ne rencontrent mieux, la difficulté de l’entreprise
+ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables, et affranchis de toute
+sorte de blasme et de calomnie.
+
+Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à un chacun de bien rencontrer
+en cette matière, et que la peine et la difficulté qu’il y a de
+s’acquérir une cognoissance superficielle de tous les arts et sciences,
+de se délivrer de la servitude et esclavage de certaines opinions qui
+nous font régler et parler de toutes choses à nostre fantaisie, et de
+juger à propos et sans passion du mérite et de la qualité des Autheurs,
+sont des difficultez plus que suffisantes pour nous persuader qu’il est
+vray d’un Bibliothécaire ce que Juste Lipse disoit élégamment et fort à
+propos de deux autres sortes de personnes, _Consules fiunt quotannis et
+novi Proconsules. Solus aut Rex aut Poeta non quotannis nascitur._
+
+Et si je prends la hardiesse, Monseigneur, de vous présenter ces
+Mémoires et Instructions, ce n’est pas que j’aye si bonne estime de mon
+jugement, que de le vouloir interposer en cette affaire qui est si
+difficile, ou que la Philautie me chatouille jusques à ce poinct qu’elle
+me face reconnoistre en moy ce qui ne se trouve que rarement ès autres.
+Mais l’affection que j’ay de faire chose qui vous soit agréable, est la
+seule cause qui m’excite à joindre les sentimens communs de beaucoup de
+personnes sçavantes et versées en la connoissance des Livres, et les
+moyens divers pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires, à ce que le
+peu d’industrie et d’expérience que j’ay me pourra fournir, pour vous
+représenter en cet Advis les préceptes et moyens sur lesquels il est à
+propos de se régler, afin d’avoir un heureux succez de cette belle et
+généreuse entreprise.
+
+C’est pourquoy, Monseigneur, après vous avoir très-humblement requis
+d’attribuer plustost ce long discours à la candeur et sincérité de mon
+affection, que non pas à quelque présomption de m’en pouvoir plus
+dignement acquitter qu’un autre; je vous diray librement que si vous
+n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque Vaticane ou l’Ambrosienne du
+Cardinal Borrommée, vous avez de quoy mettre vostre esprit en repos,
+vous satisfaire et contenter d’avoir une telle quantité de Livres, et si
+bien choisis, que demeurant hors de ces termes elle est plus que
+suffisante non seulement de servir à vostre contentement particulier, et
+à la curiosité de vos amis; mais aussi de se conserver le nom d’une des
+meilleures et mieux fournies Bibliothèques de France; puis que vous avez
+tous les principaux ès Facultez principales, et un très-grand nombre
+d’autres qui peuvent servir aux diverses rencontres des sujets
+particuliers et non communs.
+
+Mais si vous ambitionnez de faire esclatter vostre nom par celuy de
+vostre Bibliothèque, et de joindre ce moyen à ceux que vous pratiquez en
+toutes les occasions par l’éloquence de vos discours, la solidité de
+vostre jugement, et l’esclat des plus belles Charges et Magistratures
+que vous avez si heureusement exercées, pour donner un lustre perdurable
+à vostre mémoire, et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir
+facilement vous desvelopper des divers replis et roulemens des siècles,
+pour vivre et dominer dans le souvenir des hommes; il est besoin
+d’augmenter et de perfectionner tous les jours ce que vous avez si bien
+commencé, et donner insensiblement un tel et si avantageux progrez à
+vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi bien que vostre esprit, sans
+pair, sans esgale, et autant belle, parfaite et accomplie qu’il se peut
+faire par l’industrie de ceux qui ne font jamais rien sans quelque
+manque ou défaut, _adeo nihil est ab omni parte beatum_.
+
+
+
+
+CHAPITRE I
+
+On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques, et pourquoy.
+
+
+Or d’autant, Monseigneur, que toute la difficulté de ce dessein consiste
+à ce que le pouvant exécuter avec facilité, vous jugiez qu’il soit à
+propos de l’entreprendre, il est nécessaire, auparavant que de venir aux
+préceptes qui peuvent servir à cette exécution, de vous déduire et
+expliquer les raisons qui doivent vraysemblablement vous persuader
+qu’elle est à vostre advantage, et que vous ne la devez en aucune façon
+négliger. Car, pour ne point nous esloigner de la nature de cette
+entreprise, le sens commun nous dicte que c’est une chose tout à fait
+louable, généreuse et digne d’un courage qui ne respire que
+l’immortalité, de tirer de l’oubly, conserver et redresser comme un
+autre Pompée toutes ces images, non des corps, mais des esprits de tant
+de galands hommes qui n’ont espargné ny leur temps ni leurs veilles pour
+nous laisser les plus vifs traicts de ce qui estoit le plus excellent en
+eux. Aussi est-ce une pratique à laquelle Pline le jeune, qui n’estoit
+pas des moins ambitieux d’entre les Romains, semble nous vouloir
+particulièrement encourager par ces beaux mots du cinquiesme de ses
+Épistres, _Mihi pulchrum in primis videtur, non pati occidere quibus
+æternitas debetur_[1]. Joint que cette recherche curieuse et non
+triviale et commune peut légitimement passer pour un de ces bons
+présages desquels parle Cardan au Chapitre _de signis eximiæ
+potentiæ_[2], parce qu’estant extraordinaire, difficile et de grande
+despence, il ne se peut faire autrement qu’elle ne donne sujet à un
+chacun de parler en bons termes et quasi avec admiration de celuy qui la
+pratique: _Existimatio autem et opinio_, dit le mesme Autheur, _rerum
+humanarum reginæ sunt_[3]. Et à la vérité si nous ne trouvons point
+estrange que Démétrius ait fait monstre et parade de ses instrumens de
+guerre et machines vastes et prodigieuses, Alexandre le Grand de sa
+façon de camper, les Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire mesme
+Salomon de son Temple, et les autres de choses semblables; d’autant que
+Tybère remarque fort bien dans Tacite, _cæteris mortalibus in eo stare
+consilia quid sibi conducere putent, principum diversam esse sortem,
+quibus omnia ad famam dirigenda_: combien d’estime devons-nous faire de
+ceux qui n’ont point recherché ces inventions superflues et inutiles
+pour la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il n’y avoit aucun moyen
+plus honneste et asseuré pour s’acquérir une grande renommée parmy les
+peuples, que de dresser de belles et magnifiques Bibliothèques, pour
+puis après les vouer et consacrer à l’usage du public? Aussi est-il vray
+que cette entreprise n’a jamais trompé ny déceu ceux qui l’ont bien sceu
+mesnager, et qu’elle a tousjours esté jugée de telle conséquence, que
+non seulement les particuliers l’ont fait réussir à leur avantage, comme
+Richard de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli, Sirlette, vostre grand père
+Messire Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire, le chevalier Anglois
+Bodleui, feu M. le Président de Thou, et un grand nombre d’autres, mais
+que les plus ambitieux mesmes ont tousjours voulu se servir d’icelle
+pour couronner et perfectionner toutes leurs belles actions, comme l’on
+fait de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre et d’ornement à
+tout le reste de l’édifice. Et ne veux point d’autres preuves et
+tesmoins de mon dire que ces grands Roys d’Égypte et de Pergame, ce
+Xercès, cet Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse d’Arragon, Matthieu
+Corvin, et ce grand Roy François premier, qui ont tous affectionné et
+recherché particulièrement (entre le nombre presque infini de beaucoup
+de Monarques et Potentats qui ont aussi pratiqué cette ruse et
+stratagème) d’amasser grand nombre de Livres, et faire dresser des
+Bibliothèques très-curieuses et bien fournies: non point qu’ils
+manquassent d’autres sujets de louange et recommandation, s’en estant
+assez acquis dans les triomphes de leurs grandes et signalées victoires;
+mais parce qu’ils n’ignoroient pas que les personnes _quibus sola mentem
+animosque perurit gloria_, ne doivent rien négliger de ce qui les peut
+facilement eslever au suprême et souverain degré d’estime et de
+réputation. Et de plus si on demandoit à Sénèque quelles doivent estre
+les actions de ces forts et puissans Génies qui semblent n’estre mis au
+monde que pour opérer des miracles, il respondroit infailliblement,
+_Neminem excelsi ingenii virum humilia delectant et sordida, magnarum
+rerum species ad se vocat et allicit_[4]. C’est pourquoy, Monseigneur,
+il semble estre à propos, puis que vous dominez et tenez le dessus en
+toutes les actions signalées, que vous ne demeuriez jamais dans la
+médiocrité ès chose bonne et louable; et puis que vous n’avez rien de
+bas et de commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus tous les autres
+l’honneur et la réputation d’avoir une Bibliothèque la plus parfaite et
+la mieux fournie et entretenue qui soit de vostre temps. Finalement si
+ces raisons n’ont assez de pouvoir pour vous disposer à cette
+entreprise, je me persuade au moins que celle de vostre contentement
+particulier sera seule assez capable et puissante pour vous y faire
+résoudre: car s’il est possible d’avoir en ce monde quelque souverain
+bien, quelque félicité parfaite et accomplie, je croy certainement qu’il
+n’y en a point qui soit plus à désirer que l’entretien et le
+divertissement fructueux et agréable que peut recevoir d’une telle
+Bibliothèque un homme docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir des
+Livres, _ut illi sint cœnationum ornamenta, quam ut studiorum
+instrumenta_[5], puis qu’il se peut à bon droit nommer au moyen d’icelle
+Cosmopolite ou habitant de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir, tout
+voir, et ne rien ignorer, bref puis qu’il est maistre absolu de ce
+contentement, qu’il le peut mesnager à sa fantaisie, le prendre quand il
+veut, le quitter quand il luy plaist, l’entretenir tant que bon luy
+semble, et que sans contredit, sans travail et sans peine il se peut
+instruire, et connoistre les particularitez plus précises de
+
+ _Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre
+ En terre, en mer, au plus caché des Cieux._
+
+ [1] Epist. 5.
+
+ [2] Lib. 3. _De utilit. capienda ex advers._
+
+ [3] _Ibidem._
+
+ [4] Epist. 39.
+
+ [5] Seneca c. 9. lib. 1. _De tranquillit._
+
+Je diray donc pour le résultat de ces raisons, et de beaucoup d’autres,
+qu’il vous est plus facile de concevoir qu’à nul autre de les exprimer,
+que je ne prétends point par icelles vous engager à une despence
+superflue et grandement extraordinaire, n’estant point de l’opinion de
+ceux qui croyent que l’or et l’argent sont les principaux nerfs d’une
+Bibliothèque, et qui se persuadent (n’estimans les Livres qu’au prix
+qu’ils ont cousté) que l’on ne peut rien avoir de bon s’il n’est bien
+cher. Combien que ce ne soit pas aussi mon intention de vous persuader
+que ce grand amas se puisse faire sans frais ny bourse deslier, sçachant
+bien que le dire de Plaute est aussi véritable en cette occasion qu’en
+beaucoup d’autres, _Necesse est facere sumptum qui quærit lucrum_: mais
+bien de vous faire voir par ce présent discours, qu’il y a une infinité
+d’autres moyens desquels on se peut servir avec beaucoup plus de
+facilité et moins de despence pour parvenir et toucher finalement au but
+que je vous propose.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut dresser une
+Bibliothèque.
+
+
+Or entre iceux, Monseigneur, j’estime qu’il n’y en a point de plus utile
+et nécessaire que de se bien instruire auparavant que de rien advancer
+en cette entreprise, de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément
+garder pour en venir à bout. Ce qui se peut faire par deux moyens assez
+faciles et asseurez: le premier desquels est de prendre l’advis et
+conseil de ceux qui nous le peuvent donner, concerter et animer de vive
+voix, soit qu’ils le puissent faire, ou pour estre personnes de lettres,
+bon sens et jugement, qui par ce moyen sont en possession de parler à
+propos et bien discourir et raisonner sur toutes choses: ou bien parce
+qu’ils poursuivent la mesme entreprise avec estime et réputation d’y
+mieux rencontrer et d’y procéder avec plus d’industrie, de précaution et
+de jugement, que ne font pas les autres, tels que sont aujourd’huy
+Messieurs de Fontenay, Halé, du Puis, Riber, des Cordes, et Moreau,
+l’exemple desquels on ne peut manquer de suivre; puis que suivant le
+dire de Pline le jeune, _Stultissimum esset ad imitandum, non optima
+quæque sibi proponere_[6]: et que pour ce qui est de vostre particulier,
+la diversité de leur procédé vous pourra tousjours fournir quelque
+nouvelle addresse et lumière qui ne sera, peut estre, pas inutile au
+progrez et à l’avancement de vostre Bibliothèque, par la recherche des
+bons livres, et de ce qui est le plus curieux dans chacune des leurs. Le
+second est de consulter et recueillir soigneusement le peu de préceptes
+qui se peuvent tirer des livres de quelques Autheurs qui ont escrit
+légèrement et quasi par manière d’acquit sur cette matière, comme par
+exemple, du conseil de Baptiste Cardone, du _Philobiblion_ de Richard de
+Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du livre de Possevin, _De cultura
+ingeniorum_, de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques, et de
+toutes les diverses Tables, Indices et Catalogues: et se régler aussi
+sur les plus grandes et renommées Bibliothèques que l’on ait jamais
+dressées, veu que si l’on veut suivre l’advis et le précepte de Cardan,
+_His maxime in unaquaque re credendum est qui ultimum de se experimentum
+dederint_[7]. En suitte dequoy il ne faut point obmettre et négliger de
+faire transcrire tous les Catalogues, non seulement des grandes et
+renommées Bibliothèques, soit qu’elles soient vieilles ou modernes,
+publiques ou particulières, et en la possession des nostres ou des
+estrangers: mais aussi des Estudes et Cabinets, qui pour n’estre cognus
+ny hantez demeurent ensevelis dans un perpétuel silence. Ce qui ne
+semblera point estrange et nouveau si on considère quatre ou cinq
+raisons principales qui m’ont fait avancer cette proposition. La
+première desquelles est qu’on ne peut rien faire à l’imitation des
+autres Bibliothèques, si l’on ne sçait par le moyen des Catalogues qui
+en sont dressez ce qu’elles contiennent. La seconde, parce qu’ils nous
+peuvent instruire des livres, du lieu, du temps et de la forme de leur
+impression. La troisiesme, d’autant qu’un esprit généreux et bien nay
+doit avoir le désir et l’ambition d’assembler, comme en un blot, tout ce
+que les autres possèdent en particulier, _ut quæ divisa beatos
+efficiunt, in se mixta fluant_. La quatriesme, parce que c’est faire
+plaisir et service à un ami quand on ne luy peut fournir le livre duquel
+il est en peine, de luy monstrer et désigner au vray le lieu où il en
+pourroit trouver quelque copie, comme l’on peut faire facilement par le
+moyen de ces Catalogues. Finalement, à cause que nous ne pouvons pas par
+nostre seule industrie sçavoir et connoistre les qualitez d’un si grand
+nombre de livres qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors de propos
+de suivre le jugement des plus versez et entendus en cette matière, et
+d’inférer en cette sorte: puisque ces livres ont esté recueillis et
+achetez par tels et tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent de
+l’estre, pour quelque circonstance qui nous est incognue. Et en effect
+je puis dire avec vérité, que pendant l’espace de deux ou trois ans que
+j’ay eu l’honneur de me rencontrer avec Monsieur de F. chez les
+Libraires, je luy ay veu souvent acheter de si vieux livres et si mal
+couverts et imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et esmerveiller tout
+ensemble: jusques à ce que, prenant la peine de me dire le sujet et les
+circonstances pour lesquelles il les achetoit, ses causes et raisons me
+sembloient si pertinentes, que je ne seray jamais diverti de croire
+qu’il est plus versé en la cognoissance des livres, et qu’il en parle
+avec plus d’expérience et de jugement qu’homme qui soit non seulement en
+France, mais en tout le reste du monde.
+
+ [6] Lib. 1. epist. 5.
+
+ [7] Lib. 3. _De utilit. cap. ex advers._ cap. _de contemptu_.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+La quantité de livres qu’il y faut mettre.
+
+
+Cette difficulté première estant ainsi déduite et expliquée, celle qui
+la doit suivre et costoyer de plus près nous oblige à rechercher s’il
+est à propos de faire un grand amas de Livres, et rendre une
+Bibliothèque célèbre, sinon par la qualité, au moins par la nompareille
+et prodigieuse quantité de ses volumes. Car il est vray que c’est
+l’opinion de beaucoup, que les Livres sont semblables aux loix et
+sentences des Jurisconsultes, lesquelles _æstimantur pondere et
+qualitate, non numero_, et qu’il appartient à celuy là seul de discourir
+à propos sur quelque poinct de doctrine, qui s’est le moins occupé à la
+diverse lecture de ceux qui en ont escrit. Et en effect il semble que
+ces beaux préceptes et advertissemens moraux de Sénèque, _Paretur
+librorum quantum satis est, nihil in apparatum. Onerat discentem turba,
+non instruit, multoque satius est paucis te auctoribus tradere, quam
+errare per multos. Quum legere non possis quantum habeas, sat est te
+habere quantum legas_[8], et plusieurs autres semblables qu’il nous
+donne en cinq ou six endroits de ses Œuvres, puissent aucunement
+favoriser et fortifier cette opinion par l’auctorité de ce grand
+personnage. Mais si nous la voulons renverser entièrement pour establir
+la nostre, comme plus probable, il ne faut que se fonder sur la
+différence qu’il y a entre le travail d’un particulier et l’ambition de
+celuy qui veut paroistre par le moyen de sa Bibliothèque, ou entre celuy
+qui ne veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy qui ne cherche qu’à
+contenter et obliger le public. Car il est certain que toutes ces
+raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction de ceux qui veulent
+judicieusement et avec ordre et méthode faire quelque progrez en la
+Faculté qu’ils suivent, ou plustost à la condamnation de ceux qui
+tranchent des sçavans et contrefont les capables, encores qu’ils ne
+voyent non plus ce grand amas de Livres qu’ils ont fait, que les bossus
+(ausquels le Roy Alphonse avoit coustume de les comparer) cette grosse
+masse qu’ils portent derrière eux. Ce qui est à bon droict blasmé par
+Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et plus ouvertement encore quand il
+dit: _Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas, quarum dominus vix
+tota vita sua indices perlegit[9]?_ comme aussi par cet Épigramme
+qu’Ausone avec beaucoup de grace et naïfveté addresse _ad Philomusum_,
+
+ _Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,
+ Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas;
+ Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,
+ Omnia mercatus, cras citharœdus eris._
+
+ [8] Epist. 2. lib. 4.--Lib. 1. _De tranquillit._ cap. 9.
+
+ [9] Lib. 1. _De tranquill._ cap. 9.
+
+Mais vous, Monseigneur, qui estes en réputation de plus sçavoir que l’on
+ne vous a peu enseigner, et qui vous privez de toute sorte de
+contentement pour jouyr et vous plonger tout à fait dans celuy que vous
+prenez à courtiser les bons Autheurs, c’est à vous proprement à qui il
+appartient d’avoir une Bibliothèque des plus augustes et des plus amples
+qui ait jamais esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir qu’il n’a
+tenu qu’au peu de soin que vous aurez eu de donner cette pièce au public
+et à vous mesme, que toutes les actions de vostre vie n’ayent surpassé
+les faits héroïques de tous les plus grands personnages. C’est pourquoy
+j’estimeray tousjours qu’il est très à propos de recueillir pour cet
+effect toutes sortes de Livres (sous quelques précautions néantmoins que
+je déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque dressée pour l’usage du
+public doit estre universelle, et qu’elle ne peut pas estre telle si
+elle ne contient tous les principaux Autheurs qui ont escrit sur la
+grande diversité des sujets particuliers, et principalement sur tous les
+Arts et Sciences, desquels si on vient à considérer le grand nombre dans
+le _Panepistemon_ d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue fort exact
+qui en a esté dressé depuis peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge par
+la grande quantité de Livres qui se rencontre ordinairement dans les
+Bibliothèques sur dix ou douze d’icelles, du plus grand nombre qu’il en
+faudroit avoir pour contenter la curiosité des lecteurs sur toutes les
+autres. D’où je ne m’estonne point si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit
+amassé pour cet effet non cent mil volumes, comme veut Cedrenus, non
+quatre cens mille, comme dit Sénèque, non cinq cens mille, comme
+l’asseure Josèphe, mais sept cens mille, comme tesmoignent et demeurent
+d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin, Sabellic, et Volaterran[10]: ou si
+Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly deux cens mille, Constantin
+six vingts mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur Gordian le jeune,
+soixante et deux mille, Epaphroditus, simple Grammairien, trente mille,
+et si Richard de Bury, M. de Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait
+si bonne provision, que le seul Catalogue de chacune de leurs
+Bibliothèques peut faire un juste volume. Aussi faut-il confesser qu’il
+n’y a rien qui rende une Bibliothèque plus recommandable que lors qu’un
+chacun y trouve ce qu’il cherche, ne l’ayant peu trouver ailleurs,
+estant nécessaire de poser pour maxime, qu’il n’y a livre, tant soit-il
+mauvais ou descrié, qui ne soit recherché de quelqu’un avec le temps,
+parce que, suivant le dire du Poëte Satyrique,
+
+ _Mille hominum species, et rerum discolor usus,
+ Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno_[11],
+
+et qu’il est des lecteurs comme des trois conviez d’Horace,
+
+ _Poscentes vario nimium diversa palato_[12],
+
+les Bibliothèques ne pouvans mieux estre comparées qu’au pré de Sénèque,
+où chaque animal trouve ce qui luy est propre: _Bos herbam, canis
+leporem, ciconia lacertum_[13]. Et de plus il faut encore croire que
+tout homme qui recherche un livre le juge bon, et le jugeant tel sans le
+pouvoir trouver, est contraint de l’estimer curieux et grandement rare,
+de sorte, que venant en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque, il
+se persuade facilement que le maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien
+que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes intentions qui l’excitoient à
+le rechercher, et en suitte de ce conçoit une estime nompareille et du
+maistre et de la Bibliothèque: laquelle venant puis après à estre
+publiée, il ne faut que peu de rencontres semblables, jointe à la
+commune opinion du vulgaire, _cui magna pro bonis sunt_[14], pour
+satisfaire et récompenser un homme qui a tant soit peu l’honneur et la
+gloire en recommendation de tous ses frais et de toute sa peine. Et de
+plus si on veut entrer en considération des temps, des lieux, et des
+inventions nouvelles, personne de jugement ne peut douter qu’il ne nous
+soit maintenant plus facile d’avoir des milliers de livres qu’il
+n’estoit aux anciens d’en avoir des centaines, et que par conséquent ce
+nous seroit une honte et un reproche éternel si nous leur estions
+inférieurs en ce point, où ils peuvent estre surmontez avec tant
+d’avantage et de facilité. Finalement, comme la qualité des livres
+augmente de beaucoup l’estime d’une Bibliothèque envers ceux qui ont le
+moyen et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il advouer que la
+seule quantité d’iceux la met en lustre et en crédit, tant envers les
+estrangers et passans, que beaucoup d’autres qui n’ont pas le temps ny
+la commodité de la fueilleter aussi curieusement en particulier, comme
+il leur est facile de juger promptement par le grand nombre de ses
+volumes qu’il y en doit avoir une infinité de bons, signalez et
+remarquables. Toutesfois pour ne laisser cette quantité infinie ne la
+définissant point, et aussi pour ne jetter les curieux hors d’espérance
+de pouvoir accomplir et venir à bout de cette belle entreprise, il me
+semble qu’il est à propos de faire comme les Médecins, qui ordonnent la
+quantité des drogues suivant la qualité d’icelles, et de dire que l’on
+ne peut manquer de recueillir tous ceux qui auront les qualitez et
+conditions requises pour estre mis dans une Bibliothèque. Ce que pour
+connoistre il se faut servir de plusieurs diorismes et précautions, qui
+peuvent estre beaucoup plus facilement pratiquées à la rencontre des
+occasions par ceux qui ont une grande routine des livres, et qui jugent
+sainement et sans passion de toutes choses, que déduites et couchées par
+escrit, veu qu’elles sont presque infinies, et que, pour le confesser
+ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent les opinions communes, et
+tiennent du Paradoxe.
+
+ [10] Lib. 22. lib. 1. _De tranquil._ c. 9.--L. 12. _Antiq. Jud._ cap.
+ 2.--L. 6. _Noct. Attic._ cap. ult.--_Enneade_ 6. lib. 7.--Lib. 17.
+ _Antrop. Alexand. ab Alexand._--Lib. 2. cap. 30. _Zonaras. Plutarch.
+ in Syll._
+
+ [11] Pers. sat. 5.
+
+ [12] Lib. 2. epist. 2.
+
+ [13] Epist. 118.
+
+ [14] Senec. ep. 118.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+De quelle qualité et condition ils doivent estre.
+
+
+Je diray néantmoins, pour ne point obmettre ce qui nous doit servir de
+guide et de phanal en cette recherche, que la première règle que l’on y
+doit observer est de fournir premièrement une Bibliothèque de tous les
+premiers et principaux Autheurs vieux et modernes, choisis des
+meilleures éditions, en corps ou en parcelles, et accompagnez de leurs
+plus doctes et meilleurs Interprètes et Commentateurs qui se trouvent en
+chaque Faculté, sans oublier celles qui sont le moins communes, et par
+conséquent plus curieuses, comme par exemple des diverses Bibles, des
+Pères et des Conciles, pour le gros de la Théologie, de Lyra, Hugo,
+Tostat, Salmeron, pour la Positive; de sainct Thomas, Occham, Durand,
+Pierre Lombart, Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles de Rome, Albert
+le Grand, Aureolus, Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez, pour la
+Scholastique; des Cours Civil et Canon; Balde, Barthole, Cujas, Alciat,
+du Moulin, pour le Droict; d’Hipocrate, Galien, Paul Éginète, Oribase,
+Æce, Traillian, Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la Médecine; Ptolomée,
+Firmicus, Haly, Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour l’Astrologie;
+Halhazen, Vitellio, Baccon, Aguillonius, pour l’Optique; Diophante,
+Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc de Burgo, Villefranche, pour
+l’Arithmétique; Artémidore, Apomazar, Synésius, Cardan, pour les Songes:
+et ainsi de tous les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux de
+spécifier et nommer précisément.
+
+Secondement, d’y mettre tous les vieux et nouveaux Autheurs dignes de
+considération, en leur propre langue et en l’idiome duquel ils se sont
+servis, les Bibles et Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en Latin,
+Avicenne en Arabe, Bocace, Dante, Pétrarque, en Italien; et aussi leurs
+meilleures versions Latines, Françoises, ou telles qu’on les pourra
+trouver: ce dernier pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la
+cognoissance des langues estrangères, et le premier d’autant qu’il est
+bien à propos d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux coulent en leur
+propre nature sans art ny desguisement, et que, de plus, certaine
+efficace et richesse de conceptions se rencontre d’ordinaire en iceux
+qui ne peut retenir et conserver son lustre que dans sa propre langue,
+comme les peintures en leur propre jour: pour ne rien dire de la
+nécessité que l’on en peut avoir à la vérification des textes et
+passages, qui sont ordinairement controversez ou révoquez en doute.
+
+Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté les parties de quelque Science
+ou Faculté telle qu’elle soit, comme Bellarmin les Controverses, Tolète
+et Navarre les cas de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole l’histoire
+des plantes, Gesner et Aldroandus celle des animaux, Rondelet et
+Salvianus celles des poissons, Vicomercat les Météores, etc.
+
+En quatriesme lieu, tous ceux qui ont mieux commenté ou expliqué quelque
+Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius la Genèse, Villalpandus
+Ézéchiel, Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella les
+Analytiques, Scaliger l’histoire des plantes de Théophraste, Proclus et
+Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius l’Aristote, Flurance
+Rivault l’Archimède, Théon et Campanus l’Euclide, Cardan Ptolomée: ce
+qui se doit observer en toutes sortes de Livres et Traictez vieux ou
+modernes qui auront rencontré des Interprètes et Commentateurs.
+
+Puis après, tous ceux qui ont escrit et fait des Livres et Traictez sur
+quelque sujet particulier, soit qu’il concerne l’espèce ou l’individu,
+comme Sanchez qui a traicté amplement _de Matrimonio_, de Sainctes et du
+Perron de l’Eucharistie, Gilbert de l’aimant, Maier _de volucri
+arborea_, Scortia, Vendelinus, Nugarola, du Nil: ce qui se doit entendre
+de toutes sortes de Traictez particuliers en matière de Droict,
+Théologie, Histoire, Médecine, ou quelque autre que ce puisse être, avec
+cette discrétion néantmoins que celle qui approche le plus de la
+profession que l’on suit soit préférée aux autres.
+
+En suitte tous ceux qui ont escrit le plus heureusement contre quelque
+Science, ou qui se sont opposez avec plus de doctrine et d’animosité
+(sans toutesfois rien innover ou changer des principes) aux Livres de
+quelques Autheurs des plus célèbres et renommez. C’est pourquoy on ne
+doit pas négliger Sextus Empiricus, Sanchez, et Agrippa, qui ont fait
+profession de renverser toutes les Sciences, Pic de la Mirande qui a si
+doctement réfuté les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé l’impiété des
+Salmonées et irréligieux, Morisotus qui a renversé l’abus des Chymistes,
+Scaliger qui a si bien rencontré contre Cardan qu’il est aujourd’huy
+plus suivy en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote, Casaubon qui a
+bien osé attaquer les Annales de ce grand Cardinal Baronius, Argentier
+qui a pris Galien à tasche, Thomas Éraste qui a pertinemment réfuté
+Paracelse, Charpentier qui s’est vigoureusement opposé à Ramus; et
+finalement tous ceux qui se sont exercez en pareille escrime, et qui
+sont tellement enchaisnez les uns avec les autres, qu’il y auroit autant
+de faute à les lire séparément, comme à juger et entendre une partie
+sans l’autre, ou un contraire sans celuy qui luy est opposé.
+
+Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui ont innové ou changé quelque
+chose ès Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage et la
+foiblesse de nostre esprit, que de couvrir le peu de connoissance que
+nous avons de ces Autheurs sous le mespris qu’il en faut faire, à cause
+qu’ils se sont opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement examiné ce
+que les autres avoient coustume de recevoir comme par tradition. C’est
+pourquoy, veu que depuis peu plus de trente ou quarante Autheurs de nom
+se sont déclarez contre Aristote, que Coopernic, Kepler et Galilæus ont
+tout changé l’Astronomie; Paracelse, Severin le Danois, du Chesne et
+Crollius la Médecine; et que plusieurs autres ont introduit de nouveaux
+principes, et basty sur iceux des ratiocinations estranges, inouyes et
+non jamais préveues: je dis que tous ces Autheurs sont très-nécessaires
+dans une Bibliothèque, puis que, suivant le dire commun,
+
+ _Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum_:
+
+et que, pour n’en demeurer à cette raison si foible, il est certain que
+la cognoissance de ces livres est tellement utile et fructueuse à celuy
+qui sçait faire réflexion et tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle
+luy fournit une milliace d’ouvertures et de nouvelles conceptions,
+lesquelles estans receues dans un esprit docile, universel et desgagé de
+tous intérests,
+
+ _Nullius addictus jurare in verba magistri_,
+
+elles le font parler à propos de toutes choses, luy ostent l’admiration,
+qui est le vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent à raisonner
+sur tout ce qui se présente, avec beaucoup plus de jugement, prévoyance
+et résolution, que ne fait pas le commun des autres personnes de lettres
+et de mérite.
+
+On doit pareillement avoir cette considération au choix des Livres, de
+regarder s’ils sont les premiers qui ayent esté composez sur la matière
+de laquelle ils traictent, parce qu’il est de la doctrine des hommes
+comme de l’eau, qui n’est jamais plus belle, plus claire et plus nette
+qu’à sa source, toute l’invention venant des premiers, et l’imitation,
+avec les redites, des autres: comme l’on voit par effet que Reuchlin qui
+a le premier escrit de la langue Hébraïque et de la Cabale, Budée de la
+Grecque et des Monnoyes, Bodin de la République, Coclès de la
+Physiognomie, Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie Scholastique,
+ont mieux rencontré que beaucoup d’autres qui se sont meslez d’en
+escrire depuis eux.
+
+De plus, il faut aussi prendre garde si les matières qu’ils traictent
+sont triviales ou peu communes, curieuses ou négligées, espineuses ou
+faciles, d’autant que l’on peut bien appliquer aux livres curieux et
+nouveaux, ce que l’on dit de toutes les choses non vulgaires,
+
+ _Rara juvant, primis sic major gratia pomis,
+ Hybernæ pretium sic meruere rosæ._
+
+Sous l’adveu doncques de ce précepte on doit ouvrir les Bibliothèques,
+et recevoir en icelles ceux-là, premièrement, qui ont escrit sur des
+matières peu cognues, et qui n’avoient esté traictées auparavant sinon
+par fragments et à bastons rompus, comme Licetus qui a escrit de
+_spontaneo viventium ortu, de lucernis antiquorum_, Tagliacotius de la
+façon de refaire les nez coupez, Libavius et Goclin de l’onguent
+Magnétique. Secondement, tous les curieux et non vulgaires, comme sont
+les livres de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous ceux qui traictent de
+la Cabale, Mémoire artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale,
+Divinations, et autres matières semblables. Car encore bien que la
+plus-part d’icelles n’enseignent rien que des choses vaines et inutiles,
+et que je les tienne pour des pierres d’achopement à tous ceux qui s’y
+amusent; si est-ce néantmoins que pour avoir de quoy contenter les
+foibles esprits aussi bien que les forts, et satisfaire au moins à ceux
+qui les veulent voir pour les réfuter, il faut recueillir ceux qui en
+traictent, deussent-ils estre parmy les autres livres d’une
+Bibliothèque, comme les serpens et vipères entre les autres animaux,
+comme l’ivroye dans le bon bled, comme les espines entre les roses; et
+ce à l’exemple du monde où ces choses inutiles et dangereuses
+accomplissent le chef-d’œuvre et la fabrique de sa composition.
+
+Cette maxime nous doit faire passer à une autre de pareille conséquence,
+qui est de ne point négliger toutes les œuvres des principaux
+Hérésiarques ou fauteurs de Religions nouvelles et différentes de la
+nostre plus commune et révérée, comme plus juste et véritable. Car il y
+a bien de l’apparence, puis que les premiers d’iceux (pour ne parler que
+des nouveaux) ont esté choisis et tirez d’entre les plus doctes
+personnages du siècle précédent, qui, par je ne sçay quelle fantaisie et
+trop grand amour de la nouveauté, quittoient leur froc et la bannière de
+l’Église Romaine pour s’enroller sous celle de Luther et Calvin, et que
+ceux d’aujourd’huy ne sont admis à l’exercice de leur Ministère qu’après
+un long et rude examen sur les trois langues de la saincte Escriture, et
+les principaux poincts de la Philosophie et Théologie: il y a bien de
+l’apparence, dy-je, qu’excepté les passages controversez ils peuvent
+quelquefois bien rencontrer sur les autres, comme en beaucoup de
+traictez indifférents sur lesquels ils travaillent souvent avec beaucoup
+d’industrie et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est nécessaire
+que nos Docteurs les trouvent en quelques lieux pour les réfuter, que M.
+de T. n’a point fait difficulté de les recueillir, que les anciens Pères
+et Docteurs les avoient chez eux, que beaucoup de Religieux les gardent
+en leurs Bibliothèques, qu’on ne fait point scrupule d’avoir un
+_Thalmud_ ou un _Alcoran_ qui vomissent mille blasphèmes contre
+Jésus-Christ et nostre Religion, beaucoup plus dangereux que ceux des
+Hérétiques, que Dieu nous permet de tirer profit de nos ennemis, suivant
+ce qui est dit par le Psalmiste, _Salutem ex inimicis nostris, et de
+manu omnium qui oderunt nos_, qu’ils ne peuvent estre préjudiciables
+qu’à ceux qui estans destituez d’une bonne conduitte se laissent
+emporter au premier vent qui souffle, et s’ombragent de chènevotes; et
+pour conclure en un mot, puis que l’intention qui détermine toutes nos
+actions au bien ou mal n’est point vicieuse ny cautérisée: je croy qu’il
+n’y a point d’extravagances ou de danger d’avoir dans une Bibliothèque
+(sous la caution néantmoins d’une licence et permission prise de qui il
+appartiendra) toutes les œuvres des plus doctes et fameux Hérétiques,
+tels qu’ont esté Luther, Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin, Bèze,
+Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré, Bulenger, Marlorat, Chemnitius,
+Bernard Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander, Musculus, les
+Centuriateurs, du Jong, Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs autres
+de moindre conséquence, _quos fama obscura recondit_.
+
+Il faut pareillement tenir pour maxime, que tous les corps et
+assemblages des divers Autheurs qui ont escrit sur un mesme sujet, tels
+que sont le _Thalmud_, les Conciles, la Bibliothèque des Pères,
+_Thesaurus Criticus_, _Scriptores Germanici_, _Turcici_, _Hispanici_,
+_Gallici_, _Catalogus testium veritatis_, _Monarchia Imperii_, _Opus
+magnum de balneis_, _Authores Gyneciorum_, _De morbo Neapolitano_,
+_Rhetores antiqui_, _Grammatici veteres_, _Oratores Græciæ_, _Flores
+Doctorum_, _Corpus Poetarum_, tous ceux qui contiennent de semblables
+recueils, doivent nécessairement estre mis dans les Bibliothèques:
+d’autant qu’ils nous sauvent, en premier lieu, la peine de rechercher
+une infinité de livres grandement rares et curieux; secondement, parce
+qu’ils font place à beaucoup d’autres, et soulagent une Bibliothèque;
+tiercement, parce qu’ils nous ramassent en un volume et commodément ce
+qu’il nous faudroit chercher avec beaucoup de peine en plusieurs lieux;
+et finalement, pource qu’ils tirent après eux une grande espargne,
+estant certain qu’il ne faut pas tant de testons pour les acheter, qu’il
+faudroit d’escus si on vouloit avoir séparément tous ceux qu’ils
+contiennent.
+
+Je tiens encore pour un précepte autant nécessaire que les précédents,
+qu’il faut trier et choisir d’entre le grand nombre de ceux qui ont
+escrit et escrivent journellement, ceux qui paroissent comme un Aigle
+dans les nuées, ou comme un Astre brillant et lumineux parmy les
+ténèbres, j’entends ces Esprits qui ne sont pas du commun,
+
+ ... _quorumque ex ore profuso,
+ Omnis posteritas latices in dogmata ducit_,
+
+et desquels on se peut servir comme de Maistres très-parfaicts en la
+cognoissance de toutes choses, et de leurs œuvres comme d’une pépinière
+de toute sorte de suffisance, pour enrichir une Bibliothèque non
+seulement de tous leurs livres, mais mesme de leurs moindres fragments,
+papiers descousus, et mots qui leur eschappent. Car tout ainsi que ce
+seroit mal employer le lieu et l’argent que de vouloir ramasser toutes
+les œuvres, et je ne sçay quel fatras de certains Autheurs vulgaires et
+mesprisez: aussi seroit-ce une oubliance manifeste et une faute
+inexcusable à ceux qui font profession d’avoir tous les meilleurs
+livres, d’en négliger aucun, par exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre,
+Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus, Casaubon, Saumaise,
+Bodin, Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et autres, les œuvres
+desquels il faut prendre à yeux clos et sans aucun choix, le réservant
+pour ne point nous tromper ès livres rampans de ces Autheurs qui sont
+beaucoup plus rudes et grossiers: d’autant que tout ainsi que l’on ne
+peut trop avoir de ce qui est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi
+ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui est mauvais, et de quoy l’on ne
+doit espérer aucune utilité ou profit manifeste.
+
+Il ne faut aussi oublier toutes sortes de lieux communs, Dictionaires,
+Meslanges, diverses Leçons, Recueils de sentences, et telles autres
+sortes de Répertoires, parce que c’est autant de chemin fait et de
+matière préparée pour ceux qui ont l’industrie d’en user avec advantage,
+estant certain qu’il y en a beaucoup qui font merveille de parler et
+d’escrire sans qu’ils ayent guère veu d’autres volumes que ces
+mentionnés; d’où vient que l’on dit communément que le Calepin, qui se
+prend pour toutes sortes de Dictionaires, est le gaignepain des Régens,
+et quand je diray de beaucoup d’entre les plus fameux personnages, ce ne
+sera pas sans raison, puis qu’un des plus célèbres entre les derniers en
+avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit perpétuellement, et que le
+mesme ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture du livre des
+Équivoques, comme il luy fut présenté, il eut incontinent recours à l’un
+de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy plus d’une page d’escriture
+sur la marge dudit livre, et ce, en présence de l’un de mes amis et des
+siens, auquel il ne se peut garder de dire que ceux qui verroient cette
+remarque croiroient facilement qu’il auroit esté plus de deux jours à la
+faire, combien qu’il n’eust eu que la peine de la descrire. Et pour moy
+je tiens ces collections grandement utiles et nécessaires, eu esgard que
+la briefveté de nostre vie et la multitude des choses qu’il faut
+aujourd’huy sçavoir pour être mis au rang des hommes doctes ne nous
+permettent pas de pouvoir tout faire de nous mesme: joint que n’estant
+permis à un chacun ny en tous siècles de pouvoir travailler à ses
+propres frais et despens, et sans rien emprunter d’autruy, quel mal y
+a-il si ceux qui ont l’industrie d’imiter la nature et de tellement
+diversifier et approprier à leur sujet ce qu’ils tirent des autres, _ut
+etiam si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen esse quam unde sumptum
+est appareat_[15], empruntent de ceux qui semblent n’estre faicts que
+pour prester, et puisent dans les réservoirs et magasins destinez à cet
+effet, puis que nous voyons d’ordinaire que les Peintres et les
+Architectes font des ouvrages excellens et admirables par le moyen des
+couleurs et matériaux que les autres leur broyent et leur préparent.
+
+ [15] Seneca, epist. 8.
+
+Finalement, il faut pratiquer en cette occasion l’aphorisme
+d’Hipocrate[16], qui nous advertit de donner quelque chose au temps, au
+lieu et à la coustume, c’est à dire, que certaine sorte de livres ayant
+quelque fois le bruit et la vogue en un pays qui ne l’a pas en d’autres,
+et au siècle présent qui ne l’avoit pas au passé, il est bien à propos
+de faire plus grande provision d’iceux que non pas des autres, ou au
+moins d’en avoir une telle quantité, qu’elle puisse tesmoigner que l’on
+s’accommode au temps, et que l’on n’est pas ignorant de la mode et de
+l’inclination des hommes. Et de là vient que l’on trouve ordinairement
+dans les Bibliothèques de Rome, Naples et Florance beaucoup de Positive,
+dans celles de Milan et Pavie beaucoup de Jurisprudence, dans celles
+d’Espagne et les vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre beaucoup
+de Scholastique, et dans celles de France beaucoup d’Histoires et
+Controverses. Pareille diversité s’estant fait aussi remarquer en la
+suitte des siècles, à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement la
+Philosophie de Platon, celle d’Aristote, la Scholastique, les Langues et
+la Controverse, qui ont toutes chacunes à leur tour dominé en divers
+temps, comme nous voyons que l’estude des Morales et Politiques occupe
+maintenant la pluspart des meilleurs et plus forts esprits de celuy-cy,
+pendant que les plus foibles s’amusent après les fictions et Romans,
+desquels je ne diray rien autre chose, sinon ce qui fut dit autrefois
+par Symmaque de semblables narrations, _Sine argumento rerum loquacitas
+morosa displicet_[17].
+
+ [16] 17. aphorism. sect. 1.
+
+ [17] Lib. 10. epist. 51.
+
+Ces préceptes et maximes communes estans si amplement expliquées, il ne
+reste plus pour accomplir ce Titre de la qualité des Livres, que d’en
+proposer deux ou trois autres, lesquelles seront indubitablement receues
+comme extravagantes et très-propres à heurter l’opinion commune et
+invétérée dans les esprits de beaucoup, qui n’estiment les Autheurs que
+par le nombre ou la grosseur de leurs volumes, et ne jugent de leur
+mérite et valeur que par ce qui a coustume de nous faire mespriser
+toutes les autres choses, sçavoir leur grande vieillesse et caducité,
+semblables en cela au vieillard d’Horace, lequel nous est représenté
+dans ses œuvres,
+
+ ... _laudator temporis acti,
+ Præsentis censor, castigatorque futuri_[18]:
+
+la nature de ces esprits dominez estant pour l’ordinaire si esprise et
+amoureuse de ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient pas
+regarder de bien loing quelque livre que ce puisse estre si son Autheur
+n’est beaucoup plus vieil que la mère d’Évandre, ou que les ayeuls de
+Carpentra, ny croire que le temps puisse estre bien employé à la lecture
+des modernes, parce que suivant leur dire ils ne sont que des
+Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires, et n’approchent en rien de
+l’esloquence, de la doctrine et des belles conceptions des anciens,
+ausquels pour cette cause ils se tiennent aussi fermement attachez comme
+le poulpe fait à la roche, sans se partir en aucune façon de leurs
+livres ou de leur doctrine, qu’ils n’estiment jamais comprendre qu’après
+l’avoir remaschée tout le temps de leur vie: d’où ce n’est point chose
+extraordinaire si au bout du compte et après avoir bien sué et travaillé
+ils ressemblent à cet ignorant Marcellus qui se vantoit partout d’avoir
+leu huict fois Thucidide, ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui avoit
+leu dix fois tout son Démosthène, sans avoir jamais sceu plaider ou
+discourir de chose quelconque. Et à vray dire il n’y a rien si propre à
+faire devenir un homme pédant et l’esloigner du sens commun, que de
+mespriser tous les Autheurs modernes, pour courtiser seulement
+quelques-uns des anciens, comme s’ils estoient seuls paisibles gardiens
+des plus grandes faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme, ou que la
+Nature, jalouse de l’honneur et du crédit de ses fils aisnez, eust voulu
+pousser sa puissance jusques à l’extrémité pour les combler de ses
+graces et libéralitez à nostre préjudice: certes, je ne croy pas
+qu’autres que ces Messieurs les Antiquaires se puissent arrester à
+telles opinions, ou se repaistre de telles fables, veu que tant de
+nouvelles inventions, tant de nouveaux dogmes et principes, tant de
+changemens divers et inopinez, tant de livres doctes, de fameux
+personnages, de nouvelles conceptions, et finalement tant de merveilles
+que nous voyons tous les jours naistre, tesmoignent assez que les
+esprits sont plus forts, polis et déliez qu’ils ne furent jamais, et que
+l’on peut dire aujourd’huy avec toute asseurance et vérité,
+
+ _Sumpserunt artes hac tempestate decorem,
+ Nullaque non melior quam prius ipsa fuit_:
+
+ou faire le mesme jugement de nostre siècle que Symmaque faisoit du
+sien, _Habemus sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus quisque gloriam
+parit, hominis est culpa, non temporis_. D’où l’on peut inférer que ce
+seroit une grande faute à celuy qui fait profession d’assembler une
+Bibliothèque, de ne point mettre en icelle Piccolomini, Zabarelle,
+Achillin, Niphus, Pomponace, Licetus, Cremonin, auprès des vieux
+Interprètes d’Aristote; Alciat, Tiraqueau, Cujas, du Moulin, auprès le
+Code et le Digeste; la Somme d’Alexandre de Ales et de Henry de Gandavo,
+auprès de celle de S. Thomas; Clavius, Maurolic et Viette, auprès
+d’Euclide et Archimède; Montagne, Charon, Vérulam, auprès de Sénèque et
+Plutarque; Fernel, Sylvius, Fusth, Cardan, auprès de Galien et
+d’Avicenne; Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise, auprès de Varron;
+Commines, Guicciardin, Sleidan, auprès de Tite-Live; et Corneille,
+Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas, auprès Homère et Virgile, et ainsi
+consécutivement de tous les modernes plus fameux et renommez: veu que si
+le capricieux Boccalini avoit entrepris de les balancer avec les
+anciens, peut-estre en trouveroit-il beaucoup de plus foibles, et fort
+peu qui les surpassent.
+
+ [18] _In arte Poet._
+
+La seconde maxime, qui ne semblera, peut-estre, moins tenir du paradoxe
+que cette première, est directement contre l’opinion de ceux qui
+n’estiment les livres qu’au prix et à la grosseur, et qui sont bien
+aises, et se croyent bien honorez d’avoir un Tostat dans leurs
+Bibliothèques, parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron, parce
+qu’il y en a huict, négligeans de recueillir et ramasser une infinité de
+petits livrets parmy lesquels il s’en trouve souvent de si bien faicts
+et doctement composez, qu’il y a plus de profit et de contentement à les
+lire, que non pas beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes masses
+indigestes et mal polies, au moins pour la plus-part; le dire de Sénèque
+estant très-véritable, _Non est facile inter magna non desipere_[19], et
+ce que Pline disoit d’une des Oraisons de Cicéron, _M. Tullii oratio
+fertur optima quæ maxima_, ne pouvant estre appliqué à ces livres
+monstrueux et Gigantins: comme en effet il est presque impossible que
+l’esprit demeure tousjours tendu à ces grands labeurs, et que le ramas
+et la grande confusion des choses que l’on veut dire n’estouffent la
+fantaisie et n’embrouillent trop la raciocination; ou au contraire ce
+qui nous doit faire estimer les petits livres, qui traictent néantmoins
+de choses sérieuses ou de quelque beau point relevé, c’est que l’Autheur
+d’iceux domine entièrement à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan
+fait à sa matière, et qu’il peut mieux le remascher, cuire, digérer,
+polir et former à sa fantaisie, que non pas les vastes collections de
+ces grands et prodigieux volumes, qui pour cette cause sont le plus
+souvent des Panspermies, des cahos et abysmes de confusion,
+
+ ... _rudis indigestaque moles,
+ Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,
+ Non bene junctarum discordia semina rerum_[20].
+
+Et de là vient un succez si inégal qui se fait remarquer entre les uns
+et les autres, comme par exemple entre les Satyres de Perse et de
+Philelphe, l’Examen des esprits de Huarto et celuy de Zara,
+l’Arithmétique de Ramus et celle de Forcadel, le Prince de Machiavel et
+celuy de plus de cinquante Pédants, la Logique de du Moulin et celle de
+Vallius, les Annales de Volusius et l’Histoire de Saluste, le Manuel
+d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot, les œuvres de Fracastor et
+celles d’une infinité de Philosophes et Médecins; tant est véritable ce
+qu’a fort bien dit S. Thomas, _Nusquam ars magis quam in minimis tota
+est_, et ce que Cornelius Gallus avoit aussi coustume de se promettre de
+ses petites Elégies,
+
+ _Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,
+ Quam quos nulla satis Bibliotheca capit._
+
+ [19] 6. Quæstion. nat. cap. 18.
+
+ [20] Ovid. 1. _Metamorph._
+
+Mais ce qui me fait le plus estonner en cette rencontre, c’est que tel
+négligera les œuvres et Opuscules de quelque Autheur, pendant qu’elles
+sont esparses et séparées, qui brusle par après du désir de les avoir
+quand elles sont recueillies et ramassées en un volume: et tel
+négligera, par exemple, les Oraisons de Jacques Criton, parce qu’elles
+ne se trouvent qu’imprimées séparément, qui aura dans sa Bibliothèque
+celles de Raymond, Gallutius, Nigronius, Bencius, Perpinian, et de
+beaucoup d’autres Autheurs, non pas qu’elles soient meilleures ou plus
+disertes et esloquentes que celles de ce docte Escossois, mais parce
+qu’elles se trouvent reserrées et contenues dans de certains volumes.
+Certes, si tous les petits livres devoient estre négligez, il ne
+faudroit tenir compte des Opuscules de S. Augustin, des Morales de
+Plutarque, des livres de Galien, ny de la pluspart de ceux d’Érasme, de
+Lipse, Turnèbe, Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic, et de
+beaucoup d’Autheurs semblables, non plus que de trente ou quarante
+petits Autheurs en Médecine et Philosophie des meilleurs et plus anciens
+d’entre les Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre les Théologiens,
+parce qu’ils ont tous esté divulguez à part et séparément les uns après
+les autres, et en si petit volume, que les plus grands d’iceux
+n’excèdent pas souvent un demy alphabet. C’est pourquoy, puis que l’on
+peut assembler par la relieure ce qui ne l’a point esté par
+l’impression, conjoindre avec d’autres ce qui se perdroit s’il estoit
+seul, et qu’il se rencontre en effet une infinité de matières qui n’ont
+esté traictées que dans ces petits livres, desquels on peut dire à bon
+droict comme Virgile des abeilles,
+
+ _Ingentes animos angusto in corpore versant_[21]:
+
+il me semble qu’il est très à propos de les tirer des estalages, des
+vieux magazins, et de tous les lieux où ils se rencontrent, pour les
+faire relier avec ceux qui sont ou de mesme Autheur, ou de pareille
+matière, et puis après, les mettre dans une Bibliothèque, où je
+m’asseure qu’ils feront admirer l’industrie et la diligence des
+Esculapes qui ont si bien sceu rejoindre et rassembler les membres
+désunis et séparez de ces pauvres Hippolytes.
+
+ [21] _Georgic._
+
+La troisiesme, que l’on jugeroit de prime face estre contraire à la
+première, combat particulièrement l’opinion de ceux qui sont tellement
+coiffez et embéguinez de tous les nouveaux livres, qu’ils négligent et
+ne tiennent compte non de tous les anciens, mais des Autheurs qui ont eu
+la vogue et qui ont paru fleurissans et renommez depuis six ou sept cens
+ans, c’est à dire depuis le siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et
+Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian, Hermolaus, Gaza,
+Philelphe, Poge et Trapezonce, comme sont beaucoup de Philosophes,
+Théologiens, Jurisconsultes, Médecins, et Astrologues, que leur seule
+impression noire et Gothique met dans le dégoust des plus délicats
+Estudians de ce siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent regarder
+qu’à la honte et au mespris de ceux qui les ont composez. Ce qui vient
+proprement de ce que les siècles ou les esprits qui paroissent en iceux
+ont des Génies divers et des inclinations du tout différentes, ne
+demeurans guères dans un mesme ton de pareille estude ou affection aux
+Sciences, et n’ayans rien si asseuré que leur vicissitude ou changement.
+Comme en effet nous voyons qu’incontinent après la naissance de la
+Religion Chrestienne (pour ne prendre les choses de plus haut) la
+philosophie de Platon estoit universellement suivie dans les Escholes,
+et que la plupart des Pères estoient Platoniciens: ce qui dura jusques à
+ce qu’Alexandre Aphrodisée luy donna puissamment du coulde pour
+installer celle des Péripatéticiens, et tracer le chemin aux Interprètes
+Grecs et Latins, qui demeurèrent tellement attachez à l’explication du
+texte d’Aristote, que l’on y croiroit encore sans beaucoup de fruict, si
+les Questionnaires et Scholastiques, induits par Abélard, ne se fussent
+mis sur les rangs pour dominer par tout, avec une approbation la plus
+grande et la plus universelle qui ait jamais esté donnée à chose
+quelconque, et ce, par l’espace d’environ cinq ou six siècles, après
+lesquels les Hérétiques nous rappellèrent à l’interprétation des
+sainctes Lettres, et furent occasion de nous faire lire la Bible et les
+saincts Pères, qui avoient tousjours esté négligez parmy ces ergotismes:
+en suitte de quoy la Controverse a maintenant lieu pour ce qui est de la
+Théologie, et les Questionnaires avec les Novateurs, qui bastissent sur
+de nouveaux principes, ou restablissent ceux des anciens, Empédocle,
+Épicure, Philolaus, Pithagore, et Démocrite, pour la Philosophie; les
+autres Facultez n’ayans esté exemptes de pareils changemens, parmy
+lesquels c’est tousjours l’ordinaire des esprits qui suivent ces fougues
+et changements, comme le poisson fait la marée, de ne se plus soucier de
+ce qu’ils ont une fois quitté, et de dire témérairement avec le Poëte
+Calphurne,
+
+ _Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis
+ Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim_[22].
+
+De façon que la plupart des bons Autheurs demeurent par ce moyen sur la
+grève abandonnez et négligez d’un chacun, pendant que de nouveaux
+Censeurs ou Plagiaires s’introduisent en leur place et s’enrichissent de
+leurs despouilles. Et à la vérité c’est une chose estrange et peu
+raisonnable, que nous suivions et approuvions, par exemple, le Collége
+des Conimbres et Suarez en ce qui est de la Philosophie, et que nous
+venions à négliger les œuvres d’Albert le Grand, Niphus, Ægidius,
+Saxonia, Pomponace, Achillin, Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et
+d’un grand nombre de semblables, desquels tous ces gros livres que nous
+suivons maintenant sont compilez et transcrits mot pour mot: que nous
+faisions une estime nompareille d’Amatus, Thrivier, Capivacce, Montanus,
+Valescus, et de presque tous les Médecins modernes, et que nous ayons
+honte de fournir une Bibliothèque des livres de Hugo Senensis, Jacobus
+de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus, Gordon, Thomas, Dinus, et de
+tous les Avicennistes, qui ont véritablement suivy le Génie de leur
+siècle, rude et grossier en ce qui estoit de la barbarie de la langue
+Latine, mais qui ont tellement pénétré le fonds de la Médecine, au récit
+mesme de Cardan, que beaucoup de nos Modernes n’ayans pas assez de
+résolution, de constance et d’assiduité pour les suivre et imiter, sont
+contraints de prendre quelques de leurs raisons pour les revestir à la
+mode, et en faire parade et jactance, demeurans tousjours sur la
+superficie des fleurs et du langage, où sans pénétrer plus avant,
+
+ _Decerpunt flores, et summa cacumina captant_[23].
+
+Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et Cardan, les deux plus grands
+personnages du dernier siècle, s’accordent en un seul poinct, qui
+concerne les louanges de Richard Suisset, autrement nommé Calculator,
+qui vivoit il n’y a que trois cens ans, pour le mettre au rang des dix
+plus grands esprits qui ayent jamais esté, sans que nous puissions
+trouver ses œuvres dans toutes les plus fameuses Bibliothèques? Et
+quelle apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham, Prince des
+Nominaux, soient éternellement privez de voir ses œuvres, aussi bien que
+tous les Philosophes celles de ce grand et renommé Avicenne? Certes, il
+me semble que c’est apporter peu de jugement au choix et à la
+cognoissance des livres, que de négliger tous ces Autheurs qui devroient
+estre tant plus recherchez que plus ils sont rares, et qu’ils pourront
+d’oresnavant tenir la place des Manuscripts, puis que l’espérance est
+comme perdue qu’on les remette jamais sous la presse.
+
+ [22] Eclog. 7.
+
+ [23] Lib. 16. _de Subtil._ Exercitat. 324. 340.
+
+Finalement, la quatriesme et dernière de ces maximes n’a pour but que le
+choix et triage que l’on doit faire des Manuscripts, pour s’opposer à
+cette façon introduitte et receue de beaucoup par la grande vogue qu’ont
+maintenant les Critiques, qui nous ont appris et accoustumez à faire
+plus d’estat de quelques Manuscripts de Virgile, Suétone, Perse,
+Térence, ou quelques autres d’entre les vieux Autheurs, que non pas de
+ceux des galands hommes qui n’ont jamais esté veus ny imprimez: comme
+s’il y avoit quelque apparence de suivre tousjours le caprice ou les
+imaginations et tromperies de ces nouveaux Censeurs et Grammairiens, qui
+employent inutilement le meilleur de leur âge à forger des conjectures
+et mandier les corrections du Vatican, pour changer, corriger ou
+suppléer le texte de quelque Autheur qui aura, peut-estre, des-jà
+consommé le labeur de dix ou douze hommes, quoy qu’on s’en peut passer
+facilement à un besoin: ou que ce ne fust pas une chose misérable et
+digne de commisération de laisser perdre et pourrir entre les mains de
+quelques possesseurs ignorans les veilles et les labeurs d’une infinité
+de grands personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre, tout le
+temps de leur vie pour nous donner la cognoissance de ce qui estoit
+auparavant incognu, ou esclaircir quelque matière utile et nécessaire.
+Et ce néantmoins l’exemple de ces Censeurs a esté telle, et leur
+auctorité si forte et puissante, que nonobstant le dégoust que nous ont
+donné Robortel et quelques autres d’entre eux, mesme de ces
+Manuscripts[24], ils ont tellement néantmoins ensorcelé le monde à leur
+recherche, qu’il n’y a qu’eux aujourd’huy qui soient en vogue et jugez
+dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,
+
+ ... _tanta est penuria mentis ubique,
+ In nugas tam prona via est!_[25]
+
+C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence d’une Bibliothèque d’avoir
+grand nombre de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant les plus
+estimez et les moins communs; j’estime, Monseigneur, sous le respect de
+vostre meilleur advis, qu’il seroit très à propos de poursuivre comme
+vous avez commencé, en fournissant la vostre de ceux qui ont esté
+composez à pur et à plein sur quelque belle matière, pareils à ceux-là
+que vous avez des-jà fait rechercher non-seulement icy, mais à
+Constantinople, et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup d’Autheurs
+anciens et nouveaux, spécifiez par Neander[26], Cardan[27], Gesner, et
+par tous les Catalogues des meilleures Bibliothèques; que non pas de
+toutes ces copies de livres qui ont des-jà esté imprimez, et qui ne
+peuvent tout au plus nous soulager que de quelques et vaines légères
+conjectures. Combien toutesfois que ce ne soit pas mon intention de
+mettre dans le mespris et faire négliger totalement cette sorte de
+livres, sçachant bien par l’exemple de Ptolomée quelle estime on doit
+tousjours faire des Autographes; ou de ces deux sortes de Manuscripts
+que Robortel[28], pour ce qui est de la Critique, préfère à tous les
+autres.
+
+ [24] Lib. _de ratione corrigendi veteres auct._
+
+ [25] _Palingen._ lib. 3. _Zodiaci_.
+
+ [26] In Præfat. _Gram. Græc._
+
+ [27] L. 17. _de variet. in Bibliot._
+
+ [28] Lib. _de ratione corrigendi veteres autores_.
+
+J’adjouste en fin, pour clorre et fermer ce poinct de la qualité des
+Livres, que pour ce qui est tant de cette sorte que des imprimez, il ne
+faut pas seulement observer les circonstances susdites, et les choisir
+suivant icelle, comme par exemple, s’il est question de la _République_
+de Bodin, inférer qu’on la doit prendre, parce que l’Autheur a esté des
+plus fameux et renommez de son siècle, et qui a le premier entre les
+modernes traicté de ce sujet, que la matière en est grandement
+nécessaire, et recherchée au temps où nous sommes, que le livre est
+commun, traduit en plusieurs langues, et imprimé presque tous les cinq
+ou six ans. Mais qu’il faut encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter
+un livre quand l’Autheur en est bon, quoy que la matière en soit commune
+et triviale, ou bien quand la matière en est difficile et peu cognue,
+quoy que l’Autheur ne soit pas estimé; et en pratiquer ainsi une
+infinité d’autres qui se rencontrent dans les occasions, sans qu’on les
+puisse facilement réduire en art ou méthode. Ce qui me fait croire que
+celuy-là se peut dignement acquitter de cette charge qui n’a point le
+jugement fourbe, téméraire, rempli d’extravagances, et préoccupé de ces
+opinions puériles, qui excitent beaucoup de personnes à mespriser et
+rebuter promptement tout ce qui n’est pas à leur goust, comme si chacun
+se devoit régler suivant les caprices de leurs fantaisies, ou que ce ne
+fust pas le devoir d’un homme sage et prudent de parler de toutes choses
+avec indifférence, et n’en juger jamais suivant l’estime qu’en font les
+uns ou les autres, mais plustost suivant le jugement qu’il en faut faire
+eu esgard à leur propre usage et nature.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+Par quels moyens on les peut recouvrer.
+
+
+Or, Monseigneur, après avoir monstré par ces trois premiers poincts la
+façon qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser une Bibliothèque, de
+combien de Livres il est à propos qu’elle soit fournie, et de quelle
+qualité il les convient prendre et choisir; celuy qui suit maintenant
+doit rechercher par quels moyens on les peut avoir, et ce qu’il faut
+faire pour le progrez et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray
+véritablement que le premier précepte qu’on peut donner sur ce poinct,
+est de conserver soigneusement ceux qui sont acquis et que l’on acquiert
+tous les jours, sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse en aucune
+façon. _Tolerabilius enim est, faciliusque_, dit Sénèque, _non acquirere
+quam amittere, ideoque lætiores videbis quos nunquam fortuna respexit
+quam quos deseruit_. Joint que ce ne seroit pas le moyen de beaucoup
+augmenter si ce qui s’amasse avec peine et diligence venoit à se perdre
+et dépérir faute d’en avoir le soin: suivant quoy Ovide et les plus
+sages ont eu raison de dire que ce n’estoit pas une moindre vertu de
+bien conserver que d’acquérir,
+
+ _Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri._
+
+Le second est de ne rien négliger de tout ce qui peut entrer en ligne de
+compte et avoir quelque usage, soit à l’esgard de vous ou des autres:
+comme sont les Libelles, Placarts, Thèses, fragments, espreuves, et
+autres choses semblables, que l’on doit estre soigneux de joindre et
+assembler suivant les diverses sortes et matières qu’ils traictent,
+parce que c’est le moyen de les mettre en considération, et faire en
+sorte,
+
+ _Ut quæ non prosunt singula, multa juvent_:
+
+Autrement il arrive d’ordinaire que pour avoir mesprisé ces petits
+livres qui ne semblent que bagatelles et pièces de nulle conséquence, on
+vient à perdre une infinité de beaux recueils qui sont quelquefois des
+plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.
+
+Le troisiesme se peut tirer des moyens qui furent pratiquez par Richard
+de Bury, Evesque de Dunelme et grand Chancelier et Thrésorier
+d’Angleterre, qui consistent à publier et faire cognoistre à un chacun
+l’affection que l’on porte aux Livres, et le grand désir que l’on a de
+dresser une Bibliothèque: car cette chose estant commune et divulguée,
+il est indubitable que si celuy qui a ce dessein est en assez grand
+crédit et auctorité pour faire plaisir à ses amis, il n’y aura aucun
+d’iceux qui ne tienne à faveur de luy faire présent des plus curieux
+livres qui tomberont entre ses mains, qui ne luy donne très-volontiers
+entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles de ses amis, bref qui n’ayde
+et ne contribue à son dessein tout ce qui luy sera possible: comme il
+est fort bien remarqué par ledit Richard de Bury en ces propres termes,
+que je transcris d’autant plus volontiers que son livre est fort rare,
+et du nombre de ceux qui se perdent par nostre négligence.
+_Succedentibus_, dit-il, _prosperis, Regiæ majestatis consecuti
+notitiam, et in ipsius acceptati familia, facultatem suscepimus
+ampliorem, ubilibet visitandi pro libitu et venandi quasi saltus quosdam
+delicatissimos, tum privatas, tum communes, tum regularium, tum
+sæcularium Bibliothecas_[29]: et un peu après, _Præstabatur nobis aditus
+facilis, regalis favoris intuitu, ad librorum latebras libere
+perscrutandas; amoris quippe nostri fama volatilis jam ubique
+percrebuit, tantumque librorum et maxime veterum ferebamur cupiditate
+languescere, posse vero quemlibet per quaternos facilius quam per
+pecuniam adipisci favorem. Quamobrem cum supradicti Principis
+auctoritate suffulti possemus obesse et prodesse, proficere et officere
+vehementer tam majoribus quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum et
+munerum, locoque donorum et jocalium, cœnulenti quaterni, ac decrepiti
+Codices nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi; tunc
+nobilissimorum Monasteriorum aperiebantur armaria, reserabantur scrinia,
+et cistulæ solvebantur_, etc. A quoy il adjouste encore les divers
+voyages qu’il fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand nombre de
+personnes doctes et curieuses, du labeur et de l’industrie, desquelles
+il se servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit encore davantage à
+croire que ces pratiques auroient quelque efficace, c’est que je cognois
+un homme, lequel estant curieux de Médailles, Peintures, Statues,
+Camayeux, et autres pièces et jolivetez de Cabinet, en amassa par cette
+seule industrie pour plus de douze mille livres, sans en avoir jamais
+desboursé quatre. Et à la vérité, je tiens pour maxime, que toute
+personne courtoise et de bon naturel doit tousjours seconder les
+intentions louables de ses amis, pourveu qu’elles ne préjudicient point
+aux siennes. De sorte que celuy qui a des Livres, Médailles ou Peintures
+qui luy sont plustost venues par hazard que non pas qu’il en affectionne
+la jouyssance, ne fera point de difficulté d’en accommoder celuy de ses
+amis qu’il cognoistra les désirer et en estre curieux. Je rapporterois
+volontiers à ce troisiesme précepte la ruse que pourroient pratiquer et
+exercer les Magistrats et personnes auctorisées par le moyen de leurs
+charges: mais je ne veux point l’expliquer plus ouvertement que par le
+simple narré du stratagème duquel se servirent les Vénitiens pour avoir
+les meilleurs Manuscripts de Pinellus incontinent après qu’il fut
+décédé; car sur l’advis qu’ils eurent que l’on estoit après pour
+transporter sa Bibliothèque de Padoue à Naples, ils envoyèrent soudain
+un de leurs Magistrats qui saisit cent balles de Livres, entre
+lesquelles il y en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts, et
+deux d’icelles plus de trois cens Commentaires sur toutes les affaires
+d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore bien qu’on eust permis
+au défunct Seigneur Pinelli, eu esgard à sa condition, son dessein, sa
+vie louable et sans reproche, et principalement à l’amitié qu’il avoit
+tousjours tesmoignée à la République, de faire copier les Archives et
+Registres de leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à propos ny
+expédient pour eux que telles pièces vinssent à estre divulguées,
+descouvertes et communiquées après sa mort. Sur quoy les héritiers et
+exécuteurs testamentaires qui estoient puissants et auctorisez, ayans
+fait instance, on retint seulement deux cens de ces Commentaires, qui
+furent mis dans une chambre particulière, avec cette inscription,
+_Decerpta hæc imperio Senatus e Bibliotheca Pinelliana_.
+
+ [29] _Philobiblion_, cap. 8.
+
+Le quatriesme est de retrancher la despense superflue que beaucoup
+prodiguent mal à propos à la relieure et à l’ornement de leurs volumes,
+pour l’employer à l’achapt de ceux qui manquent, afin de n’estre point
+sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là,
+_quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_[30]; et ce,
+d’autant plus volontiers que la relieure n’est rien qu’un accident et
+manière de paroistre sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les
+livres ne laissent pas d’estre utiles, commodes et recherchez, n’estant
+jamais arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un livre à cause de sa
+couverture, parce qu’il n’est pas des volumes comme des hommes, qui ne
+sont cognus et respectez que par leur robe et vestement: de manière
+qu’il est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par exemple, grande
+quantité de livres fort bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir
+seulement plein quelque petite chambre ou cabinet de lavez, dorez,
+réglez, et enrichis avec toute sorte de mignardise, de luxe et de
+superfluité.
+
+ [30] _De tranquill._
+
+Le cinquiesme concerne l’achapt que l’on doit faire d’iceux, et se peut
+diviser en quatre ou cinq articles, suivant les divers moyens que l’on
+peut tenir pour le pratiquer. Or entre iceux je mettrois volontiers pour
+le premier, le plus prompt, facile et avantageux de tous les autres,
+celuy qui se fait par l’acquisition de quelque autre Bibliothèque
+entière et non dissipée. Je l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un
+jour vous pouvez avoir un grand nombre de livres doctes et curieux, qui
+ne se pourroient pas quelque fois ramasser pendant la vie d’un homme. Je
+le dis facile, parce que l’on espargne toute la peine et le temps qu’il
+faudroit consommer à les achepter séparément. Je le nomme en fin
+avantageux, parce que si les Bibliothèques qu’on achepte sont bonnes et
+curieuses, elles servent à augmenter le crédit et la réputation de
+celles qui en sont enrichies. D’où nous voyons que Possevin fait
+beaucoup d’estat de celle du Cardinal de Joyeuse, parce qu’elle estoit
+composée de trois autres, l’une desquelles avoit esté à M. Pithou, et
+que toutes les plus renommées Bibliothèques ont pris leur accroissement
+de cette sorte, comme par exemple, celle de S. Marc à Venise par le don
+qu’y fit le Cardinal Bessarion de la sienne; celle de Lescurial par la
+grande qu’avoit amassée Hurtado de Mendoze; l’Ambroisienne de Milan par
+nonante balles qui y ont esté mises pour une seule fois du naufrage et
+de la ruine de celle de Pinelli; celle de Leyde par plus de deux cens
+Manuscripts ès Langues Orientales que Scaliger y laissa par son
+testament; et finalement celle d’Ascagne Colomne par la très-belle qu’a
+laissée le Cardinal Sirlette. D’où je conjecture, Monseigneur, que la
+vostre ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse et renommée entre
+les plus grandes, à l’occasion de celle de Monsieur vostre Père,
+laquelle est des-jà si célèbre et cognue par le récit qu’en ont fait à
+la postérité La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe, Passerat, Lambin, et
+presque tous les galands hommes de cette volée, qui n’ont point esté
+mescognoissans du plaisir et de l’instruction qu’ils en ont receu.
+
+Après quoy il me semble que le moyen qui approche le plus de ce premier,
+est de fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques des Libraires
+frippiers et les vieux fonds et magazins, tant de livres reliez que de
+ceux qui ont tousjours esté réservez en blanc depuis une si longue
+suitte d’années, que beaucoup de personnes peu entendues et versées en
+cette recherche ne jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre usage que
+d’empescher,
+
+ _Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis_:
+
+combien qu’il s’y rencontre ordinairement de très-bons livres, et que
+leur emploitte estant bien mesnagée, il y ait moyen d’en avoir plus pour
+dix escus que l’on n’en pourroit acheter pour quarante ou cinquante si
+on les prenoit en divers endroits et pièces après autres; pourveu
+néantmoins que l’on se vueille garnir de soin et de patience, et
+considérer que l’on ne peut pas dire d’une Bibliothèque ce que certains
+Poëtes flatteurs ont dit de nostre ville,
+
+ _Quo primum nata est tempore, magna fuit_:
+
+estant impossible de pouvoir venir à bout si promptement d’une chose où
+Salomon dit qu’il n’y aura jamais de fin, _libros faciendi non erit
+finis_; et à l’accomplissement de laquelle, combien que M. de Thou ait
+travaillé vingt ans, Pinelli cinquante, et beaucoup d’autres tout le
+temps de leur vie; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils soient venus
+à la dernière perfection, que l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir
+atteindre en fait de Bibliothèque.
+
+Mais parce qu’il est encore nécessaire pour l’accroissement et
+augmentation d’une telle pièce, de la fournir soigneusement de tous les
+livres nouveaux de quelque mérite et considération qui s’impriment en
+toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus et les autres ont
+entretenu pour ce faire des correspondances avec une infinité d’amis
+estrangers et marchands forains; il seroit bien à propos de pratiquer le
+mesme, ou au moins de choisir et faire élection de deux ou trois
+marchands riches, sçachans et pratiquez en leur vacation, qui par leur
+diverses intelligences et voyages pourroient fournir toutes sortes de
+nouveautez, et faire diligente recherche et perquisition de ceux qu’on
+leur demanderoit par catalogues. Ce qu’il n’est pas nécessaire de
+pratiquer pour les vieux livres, d’autant que le plus seur moyen d’en
+recouvrer beaucoup et à bon compte c’est de les rechercher
+indifféremment chez tous les Libraires, où la longueur du temps et les
+diverses occasions ont coustume de les disperser et respandre.
+
+Je ne veux toutesfois inférer par tout le bon mesnage proposé cy-dessus,
+qu’il ne soit quelquefois nécessaire de franchir les bornes de cette
+œconomie pour acheter à prix extraordinaire certains livres qui sont si
+rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre les mains de ceux qui les
+cognoissent que par cette seule invention. Mais le tempérament qu’il
+convient apporter à cette difficulté est de considérer que les
+Bibliothèques ne sont dressées ny estimées qu’en considération du
+service et de l’utilité que l’on en peut recevoir, et que par conséquent
+il faut négliger tous ces livres et Manuscripts qui ne sont prisez que
+pour le respect de leur antiquité, figures, peintures, relieures, et
+autres foibles considérations, comme sont le _Froissard_ que certains
+marchands vouloient vendre il n’y a pas long-temps trois cens escus, le
+_Bocace_ des _Nobles malheureux_ qui en estoit estimé cent, le _Missel_
+et la _Bible_ de Guinart, les _Heures_ que l’on dit bien souvent n’avoir
+point de prix à cause de leurs figures et vignettes, les _Tite-Live_ et
+autres Historiens, manuscripts et enluminez, les livres de la Chine et
+du Japon, ceux qui sont tirez en parchemin, papier de couleur, de coton
+extrêmement fin, et avec de grandes marges, et plusieurs autres de
+pareille estoffe, pour employer ces grandes sommes qu’ils cousteroient à
+des volumes qui soient plus utiles dans une Bibliothèque que non pas
+tous ces précédens ou ceux qui leur ressemblent, qui ne feront jamais
+tant estimer ceux qui se passionnent à les recouvrer, comme l’ont esté
+Ptolomée Philadelphe pour avoir donné quinze talents des œuvres
+d’Euripide, Tarquin qui acheta les trois livres de la Sibylle autant
+qu’il eust fait tous les neuf ensemble, Aristote qui donna soixante et
+douze mille sesterces des œuvres de Speusippe, Platon qui employa mille
+deniers pour celles de Philolaus, Bessarion qui acheta pour trente mille
+escus de livres Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir de Levant la
+charge d’un grand navire, Pic de la Mirande qui despensa sept mille
+escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques et autres, et bref ce Roy de
+France qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent pour avoir la
+copie d’un livre qui estoit dans la Bibliothèque des Médecins de cette
+ville, comme il est amplement tesmoigné par les vieilles pancartes et
+registres de leur Faculté.
+
+J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de sçavoir des parens et héritiers
+de beaucoup de galands hommes s’ils n’ont point laissé quelques
+Manuscripts desquels ils se veulent deffaire, parce qu’il arrive souvent
+que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer la moitié de leurs œuvres,
+soit qu’ils soient prévenus par la mort, ou empeschez de ce faire par la
+despence, l’appréhension des diverses censures et jugemens, la crainte
+de n’avoir pas bien rencontré; la liberté de leurs discours, le peu
+d’envie de paroistre, et autres raisons semblables qui nous ont privé
+d’avoir beaucoup de livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat,
+Maldonat, etc., les Manuscripts desquels se rencontrent assez souvent
+dans les Estudes des particuliers, ou en la boutique des Libraires. De
+mesme, aussi faudroit-il avoir le soin de sçavoir d’années en autres
+quels Traictez les plus doctes Régens des Universitez prochaines doivent
+lire tant en leurs Classes publiques que particulières, pour estre
+soigneux d’en faire escrire des copies, et avoir par ce moyen facile un
+grand nombre de pièces aussi bonnes et autant estimées que beaucoup de
+Manuscripts que l’on achète bien cher pour estre vieux et antiques,
+tesmoin le _Traicté des Druides_ de M. Marsille, l’_Histoire_ et le
+_Traicté des Magistrats François_ de M. Grangier, la _Géographie_ de M.
+Belurgey, les divers Escrits de Messieurs Dautruy, Isambert, Seguin, du
+Val, d’Artis, et en un mot des plus renommez Professeurs de toute la
+France.
+
+Finalement celuy qui auroit autant d’affection envers les Livres
+qu’avoit le Sieur Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que luy faire
+visiter les boutiques de ceux qui achètent souvent des vieux papiers ou
+parchemins, pour voir s’il ne leur tombe rien par mesgarde ou autrement
+entre les mains qui soit digne d’estre recueilli pour une Bibliothèque.
+Et à la vérité, nous devrions bien estre excitez à cette recherche par
+l’exemple de Pogius, qui trouva le _Quintilian_ sur le comptoir d’un
+Charcutier pendant qu’il estoit au Concile de Constance, comme aussi par
+celuy de Papire Masson qui rencontra l’_Agobardus_ chez un Relieur qui
+en vouloit endosser ses livres, et de l’_Asconius_ qui nous a esté donné
+par semblable rencontre. Mais d’autant néantmoins que ce moyen est aussi
+extraordinaire que l’affection de ceux qui s’en servent, j’ayme mieux le
+laisser à la discrétion de ceux qui en voudront user, que non pas de le
+prescrire comme une règle générale et nécessaire.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+La disposition du lieu où on les doit garder.
+
+
+Cette considération du lieu qu’il faut choisir pour dresser et establir
+une Bibliothèque, devroit bien estre d’aussi long discours comme les
+précédentes, si les préceptes que l’on en peut donner pouvoient estre
+aussi facilement exécutez comme ceux que nous avons déduits et expliquez
+cy-dessus. Mais d’autant qu’il n’appartient qu’à ceux-là qui veulent
+bastir des lieux exprès pour cet effet, d’y observer précisément toutes
+les règles et circonstances qui dépendent de l’Architecture, beaucoup de
+particuliers estans contraints de se régler sur la diverse façon de
+leurs logemens pour placer leurs Bibliothèques au moins mal qu’il leur
+est possible, il sembleroit quasi superflu d’en prescrire aucuns: et à
+dire vray je croy que c’est la seule occasion qui a meu tous les
+Architectes à ne rien adjouster à ce qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois
+pour ne donner cet advis manque et imparfait, j’en dirai briefvement mon
+opinion, afin qu’un chacun s’en puisse servir suivant qu’il en aura le
+pouvoir, ou qu’il la jugera véritable et conforme à sa volonté.
+
+Pour ce qui est donc de la situation et de la place où l’on doit bastir
+ou choisir un lieu propre pour une Bibliothèque, il semble que ce commun
+dire,
+
+ _Carmina secessum scribentis et otia quærunt_,
+
+nous doive obliger à le prendre dans une partie de la maison plus
+reculée du bruit et du tracas, non seulement de ceux de dehors, mais
+aussi de la famille et des domestiques, en l’éloignant des rues, de la
+cuisine, sale du commun, et lieux semblables, pour la mettre s’il est
+possible entre quelque grande court et un beau jardin où elle ait son
+jour libre, ses veues bien estendues et agréables, son air pur, sans
+infection de marets, cloaques, fumiers, et toute la disposition de son
+bastiment si bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne participe aucune
+disgrace ou incommodité manifeste.
+
+Or, pour en venir à bout avec plus de plaisir et moins de peine, il sera
+toujours à propos de la placer dans des estages du milieu, afin que la
+fraischeur de la terre n’engendre point le remugle, qui est une certaine
+pourriture qui s’attache insensiblement aux livres; et que les greniers
+et chambres d’enhaut servent pour l’empescher d’estre aussi susceptible
+des intempéries de l’air, comme sont celles qui pour avoir leurs
+couvertures basses ressentent facilement l’incommodité des pluyes,
+neiges et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est pas autrement facile
+d’observer, au moins faut-il prendre garde qu’elles soient élevées de la
+hauteur de quatre ou cinq degrez, comme j’ay remarqué que l’estoit
+l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut exhaussées que l’on pourra, tant
+à raison de la beauté que pour obvier aux incommodités susdites: sinon
+le lieu se trouvant humide et mal situé, il faudra avoir recours ou à la
+natte, ou aux tapisseries pour garnir les murailles, et au poisle ou
+bien à la cheminée, dans laquelle on ne bruslera que du bois qui fume
+peu pour l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver et les jours des
+autres saisons qui seront plus humides.
+
+Mais il semble que toutes ces difficultez et circonstances ne soient
+rien au prix de celles qu’il faut observer pour donner jour et percer
+bien à propos une Bibliothèque, tant à cause de l’importance qu’il y a
+qu’elle soit bien esclairée jusques à ses coins plus éloignez, qu’aussi
+pour la diverse nature des vents qui doivent y souffler d’ordinaire, et
+qui produisent des effects aussi différents que le sont leurs qualitez
+et les lieux par où ils passent. Sur quoy je dis que deux choses sont à
+observer: la première, que les croisées et fenestres de la Bibliothèque
+(quand elle sera percée des deux costez) ne se regardent diamétralement,
+sinon celles qui donneront jour à quelque table; d’autant que par ce
+moyen les jours ne s’esvanoüyssant au dehors, le lieu en demeure
+beaucoup mieux esclairé. La seconde, que les principales ouvertures
+soient tousjours vers l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque
+en pourra recevoir de bon matin, qu’à l’occasion des vents qui soufflent
+de ce costé, lesquels estans chauds et secs de leur nature rendent l’air
+grandement tempéré, fortifient les sens, subtilisent les humeurs,
+espurent les esprits, conservent nostre bonne disposition, corrigent la
+mauvaise, et pour dire en un mot sont très-sains et salubres: où au
+contraire ceux qui soufflent du costé de l’Occident sont plus fascheux
+et nuisibles, et les Méridionaux plus dangereux que tous les autres,
+parce qu’estans chauds et humides ils disposent toutes choses à
+pourriture, grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent la
+vermine, fomentent et entretiennent les maladies, et nous disposent à en
+recevoir de nouvelles; aussi sont-ils appellez par Hippocrate, _Austri
+auditum hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri, dissolventes_,
+parce qu’ils remplissent la teste de certaines vapeurs et humiditez qui
+espaississent les esprits, relaschent les nerfs, bouschent les conduits,
+offusquent les sens, et nous rendent paresseux et presque inhabiles à
+toutes sortes d’actions. C’est pourquoy au défaut des premiers il faudra
+avoir recours à ceux qui soufflent du Septentrion, et qui par le moyen
+de leurs qualitez froide et seiche n’engendrent aucune humidité, et
+conservent assez bien les livres et papiers.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+L’ordre qu’il convient leur donner.
+
+
+Le septiesme poinct qui semble absolument devoir estre traicté après les
+précédens, est celuy de l’ordre et de la disposition que doivent garder
+les livres dans une Bibliothèque: car il n’y a point de doute que sans
+icelle toute nostre recherche seroit vaine et nostre labeur sans fruict,
+puis que les livres ne sont mis et réservez en cet endroit que pour en
+tirer service aux occasions qui se présentent. Ce que toutesfois il est
+impossible de faire s’ils ne sont rangez et disposez suivant leurs
+diverses matières, ou en telle autre façon qu’on les puisse trouver
+facilement et à point nommé. Je dis davantage, que sans cet ordre et
+disposition tel amas de livre que ce peut estre, fust-il de cinquante
+mille volumes, ne mériteroit pas le nom de Bibliothèque, non plus qu’une
+assemblée de trente mille hommes le nom d’armée, s’ils n’estoient rangez
+en divers quartiers sous la conduitte de leurs Chefs et Capitaines, ou
+une grande quantité de pierres et matériaux celui de Palais ou Maison,
+s’ils n’estoient mis et posez suivant qu’il est requis pour en faire un
+bastiment parfait et accomply. Et tout ainsi que nous voyons la Nature,
+_quæ nihil unquam sine ordine meditata est vel effecit_[31], gouverner,
+entretenir et conserver par cette unique voye une si grande diversité de
+choses, sans l’usage desquelles nous ne pourrions pas sustenter et
+maintenir nostre corps; aussi faut-il croire que pour entretenir nostre
+esprit il est besoin que ses objets et les choses desquelles il se sert
+soient disposées de telle sorte, qu’il puisse toutes fois et quand il
+luy plaira les discerner les uns d’avec les autres, et les trier et
+séparer à sa fantaisie, sans labeur, sans peine et sans confusion. Ce
+que néantmoins il ne feroit jamais en fait de livres si on les vouloit
+ranger suivant le dessein de cent Bufets que propose la Croix du Maine
+sur la fin de sa _Bibliothèque Françoise_, ou les caprices que Jules
+Camille expose en l’idée de son Théâtre, et beaucoup moins encore si on
+vouloit suivre la triple division que Jean Mabun tire de ces mots du
+Psalmiste, _Disciplinam, bonitatem et scientiam doce me_, pour
+distribuer tous les livres en trois classes et chefs principaux, de la
+Morale, des Sciences, et de la Dévotion. Car tout ainsi que pour trop
+presser l’anguille elle eschappe, que la Mémoire artificielle gaste et
+pervertit la naturelle, et que l’on manque souvent de venir à bout de
+beaucoup d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances et
+précautions; aussi est-il certain qu’il seroit grandement difficile à un
+esprit de se pouvoir régler et accoustumer à cet ordre, lequel semble
+n’avoir autre but que de gesner et crucifier éternellement la Mémoire
+sous les espines de ces vaines poinctilleries et subtilitez chymériques,
+tant s’en faut qu’il la puisse soulager en aucune façon, et vérifier ce
+dire de Cicéron, _Ordo est maxime qui memoriæ lumen affert_[32]. C’est
+pourquoy ne faisant autre estime d’un ordre qui ne peut estre suivi que
+d’un Autheur qui ne veut estre entendu, je croy que le meilleur est
+toujours celuy qui est le plus facile, le moins intrigué, le plus
+naturel, usité, et qui suit les Facultez de Théologie, Médecine,
+Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques, Humanitez, et
+autres, lesquelles il faut subdiviser chacune en particulier, suivant
+leurs diverses parties qui doivent pour cet effet être médiocrement
+connues par celui qui a la charge de la Bibliothèque: comme en
+Théologie, par exemple, il faut mettre toutes les Bibles les premières
+suivant l’ordre des langues, par après les Conciles, Synodes, Décrets,
+Canons, et tout ce qui est des Constitutions de l’Église, d’autant
+qu’elles tiennent le second lieu d’auctorité parmy nous: en suitte les
+Pères Grecs et Latins, et après eux les Commentateurs, Scholastiques,
+Docteurs meslez, Historiens; et finalement les Hérétiques. En
+Philosophie, commencer par celle de Trismégiste qui est la plus
+ancienne, poursuivre par celle de Platon, d’Aristote, de Raymond Lulle,
+Ramus, et achever par les Novateurs Telesius, Patrice, Campanella,
+Verulam, Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson, Gomesius, Charpentier,
+Gorlée, qui sont les principaux d’entre une milliace d’autres; et faire
+ainsi de toutes les Facultez: avec ces cautions qu’il faut observer
+soigneusement, la première que les plus universels et anciens marchent
+tousjours en teste, la seconde que les Interprètes et Commentateurs
+soient mis à part et rangez suivant l’ordre des livres qu’ils
+expliquent, la troisiesme que les Traictez particuliers suivent le rang
+et la disposition que doivent tenir leur matière et sujets dans les Arts
+et Sciences, et la quatriesme et dernière que tous les livres de pareil
+sujet et mesme matière soient précisément réduits et placez au lieu qui
+leur est destiné, parce qu’en ce faisant la mémoire est tellement
+soulagée, qu’il seroit facile en un moment de trouver dans une
+Bibliothèque plus grande que n’estoit celle de Ptolomée, tel livre que
+l’on en pourroit choisir ou désirer. Ce que pour faire encore avec moins
+de peine et plus de contentement, il faut bien prendre garde que les
+livres qui sont trop menus pour estre reliez seuls ne soient mis et
+conjoints qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil et mesme sujet,
+estant plus à propos en tout cas de les faire relier seuls que
+d’apporter une confusion extrême en une Bibliothèque, les joignant avec
+d’autres d’un sujet si extravagant et si éloigné, que l’on ne
+s’adviseroit jamais de les chercher en telles compagnies. Je sçay bien
+que l’on me pourra représenter deux incommoditez assez notables qui
+accompagnent cet ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien réduire et
+placer certains livres meslez à quelque classe et Faculté principale, et
+le travail continuel qu’il y a de tousjours remuer une Bibliothèque
+quand il faut placer une trentaine de volumes en divers endroits
+d’icelle. Mais je responds pour le premier, qu’il n’y a guères de livres
+qui ne se puissent réduire à quelque ordre, principalement quand on en a
+beaucoup, que lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin que d’un
+peu de mémoire pour se souvenir où on les aura mis; et qu’au pis aller
+il ne gist qu’à destiner un certain endroit pour les réduire tous
+ensemble. Et quant à ce qui est du second, il est bien vray que l’on
+pourroit éviter un peu de peine en ne pressant point les livres, ou en
+laissant quelque peu de place à l’extrémité des tablettes ou des lieux
+où finit chaque Faculté: mais néantmoins il seroit plus à propos, ce me
+semble, de choisir quelque lieu pour mettre tous les livres que l’on
+achèteroit pendant six mois, au bout desquels on les rangeroit avec les
+autres chacun en leurs places; d’autant que par ce moyen ils s’en
+porteroient tous beaucoup mieux estans espoudrez et maniez deux fois
+l’an. Et en tout cas je croy que cet ordre qui est le plus usité sera
+tousjours pareillement estimé plus beau et plus facile que celuy de la
+Bibliothèque Ambroisienne, et de quelques autres, où tous les livres
+sont peslemeslez et indifféremment rangez suivant l’ordre des volumes et
+des chiffres, et distinguez seulement dans un catalogue où chaque pièce
+se trouve sous le nom de son Autheur: d’autant que pour éviter les
+incommoditez précédentes il en traisne après soy une Iliade d’autres, à
+beaucoup desquelles on pourroit toutesfois remédier par un catalogue
+fidèlement dressé suivant toutes les Classes et Facultez subdivisées
+jusques aux plus précises et particulières de leurs parties.
+
+ [31] Aristot. 8. _Politic._
+
+ [32] 2. _De Orat._
+
+Maintenant il ne reste plus qu’à parler des Manuscripts, qui ne peuvent
+estre mieux ny plus à propos placez qu’en quelque endroit de la
+Bibliothèque, n’y ayant nulle apparence de les séparer et séquestrer
+d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure partie et la plus curieuse et
+estimée: joint que plusieurs se persuadent facilement quand ils ne les
+voyent point parmy les autres livres, que toutes les chambres où l’on a
+coustume de dire qu’ils sont enfermez ne sont qu’imaginaires, et
+destinées seulement pour servir d’excuse à ceux qui n’en ont point.
+Aussi voyons-nous qu’il y a un costé tout entier de la Bibliothèque
+Ambroisienne rempli de neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez par
+le soin et la diligence du Sieur Jean Antoine Olgiati, et que dans celle
+de M. le Président de Thou il y a une chambre de pareil pied et d’aussi
+facile entrée que les autres destinée pour cet effet. C’est pourquoy en
+prescrivant l’ordre que l’on y peut observer, il faut prendre garde
+qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et que pour ce qui est de ceux qui
+sont de juste volume et grosseur ils peuvent estre rangez comme les
+autres livres, avec cette précaution néantmoins, que s’il y en a
+quelqu’un de grande conséquence, ou prohibitez et défendus, ils soient
+mis aux tablettes plus hautes, et sans aucun titre extérieur, pour estre
+plus éloignez tant de la main que de la veuë, afin qu’on ne les puisse
+connoistre ny manier que suivant la volonté et à la discrétion de celuy
+qui en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer pour l’autre sorte
+de Manuscripts qui consistent en cahiers et petites pièces séparées,
+lesquelles il faut assembler par liaces et pacquets suivant les
+matières, et les placer encore plus haut que les précédentes, d’autant
+qu’à cause de leur petitesse et du peu de temps qu’il faudroit à les
+transcrire elles seroient tous les jours sujettes à estre prises ou
+empruntées si on venoit à les mettre en un endroit où elles peussent
+estre veuës et maniées d’un chacun, comme il arrive souvent aux livres
+arrangez sur des pulpitres dans les vieilles Bibliothèques. Ce qui doit
+suffire pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin de s’estendre
+davantage, puis que l’ordre de la Nature qui est tousjours égal et
+semblable à soy-mesme n’y pouvant estre observé, à cause de
+l’extravagance et de la diversité des livres, il ne reste que celuy de
+l’art, lequel un chacun d’ordinaire veut establir à sa fantaisie,
+suivant qu’il le trouve plus à propos par son bon sens et jugement tant
+pour satisfaire à soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre la trace et
+les opinions des autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+L’ornement et la décoration que l’on y doit apporter.
+
+
+Je passerois volontiers de ce dernier poinct à celuy qui doit clorre et
+fermer cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire très-véritable de
+Typotius, _Ignota populo est et mortua pene ipsa virtus sine
+lenocinio_[33], de dire quelques mots en passant de la monstre
+extérieure et de l’ornement que l’on doit apporter à une Bibliothèque,
+puis que ce fard et cette décoration semblent nécessaires, veu que
+suivant le dire du mesme Autheur, _Omnis apparatus bellicus, omnes
+machinæ forenses, omnis denique suppellex domestica, ad ostentationem
+comparata sunt_. Et dire vray, ce qui me fait plus facilement excuser la
+passion de ceux qui recherchent aujourd’huy cette pompe avec beaucoup de
+frais et despences inutiles; c’est que les anciens y ont encore esté
+moins retenus que nous: car si nous voulons en premier lieu considérer
+quelle estoit la structure et le bastiment de leurs Bibliothèques,
+Isidore nous apprendra[34] qu’elles estoient toutes quarrelées de marbre
+verd, et couvertes d’or par les lambris, Boèce que les murailles
+estoient revestues de verre et d’yvoire, Sénèque que les armoires et
+pulpitres estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons quelles
+pièces rares et exquises ils y mettoient, les deux Plines, Suétone,
+Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes leurs œuvres qu’ils
+n’espargnoient ny or ny argent pour y mettre les images et statues
+représentées au vif de tous les galands hommes. Et finalement s’il est
+question de sçavoir quel estoit l’ornement de leurs volumes, Sénèque ne
+fait autre chose que reprendre le luxe et la trop grande despense qu’ils
+faisoient à les peindre, dorer, enluminer, et faire couvrir et relier
+avec toute sorte de bombance, mignardise et superfluité. Mais pour tirer
+quelque instruction de ces désordres, il nous faut eslire et trier de
+ces extrémitez ce qui est tellement requis à une Bibliothèque, qu’on ne
+puisse en aucune façon le négliger sans avarice, ou l’excéder sans
+prodigalité.
+
+ [33] Lib. _De fama_.
+
+ [34] Apud Lipsum, _Syntag. de Biblioth._ cap. 9. et 10.
+
+Je dis, premièrement, qu’il n’est point besoin pour ce qui est des
+livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus
+à propos de réserver l’argent qu’on y despenseroit pour les avoir tous
+du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver;
+si ce n’est qu’on vueille pour contenter de quelque apparence les yeux
+des spectateurs, faire couvrir tous les dos de ceux qui seront reliez
+tant en bazane qu’en veau ou marroquin, de filets d’or et de quelques
+fleurons, avec le nom des Autheurs: pourquoy faire on aura recours au
+Doreur qui aura coustume de travailler pour la Bibliothèque, comme aussi
+au Relieur pour refaire les dos et couvertures escorchées, reprendre les
+transchefils, accommoder les transpositions, recoler les cartes et
+figures, nettoyer les fueilles gastées, et bref entretenir tout en
+l’estat nécessaire à l’ornement du lieu et à la conservation des
+volumes.
+
+Il n’est point aussi question de rechercher et entasser dans une
+Bibliothèque toutes ces pièces et fragments des vieilles statues,
+
+ _Et Curios jam dimidios, humeroque minorem
+ Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem_;
+
+nous estant assez d’avoir des copies bien faictes et tirées de ceux qui
+ont esté les plus célèbres en la profession des Lettres, pour juger en
+un mesme temps de l’esprit des Autheurs par leurs livres, et de leur
+corps, figure et physiognomie par ces tableaux et images, lesquelles
+jointes aux discours que plusieurs ont fait de leur vie, servent à mon
+advis d’un puissant esguillon pour exciter une âme généreuse et bien-née
+à suivre leurs pistes, et à demeurer ferme et stable dans les airs et
+sentiers battus de quelque belle entreprise et résolution.
+
+Encore moins faut-il employer l’or à ses lambris, l’yvoire et le verre à
+ses parois, le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses fonds et
+planchers, puis que telle façon de paroistre n’est plus en usage, que
+les livres ne se mettent plus sur des pulpitres à la mode ancienne, mais
+sur des tablettes qui cachent toutes les murailles; et qu’au lieu de
+telle dorure et paremens l’on peut faire vicarier les instruments de
+Mathématiques, Globes, Mappemonde, Sphères, Peintures, animaux, pierres,
+et autres curiositez tant de l’Art que de la Nature, qui s’amassent pour
+l’ordinaire de temps en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.
+
+Finalement ce seroit une grande oubliance, si après avoir fourny une
+Bibliothèque de toutes ces choses, elle n’avoit point ses tablettes
+garnies de quelque petite serge, bougran ou canevas accommodé à
+l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez, tant pour conserver les
+livres de la poudre, que pour donner une grâce nompareille à tout le
+lieu; et aussi si elle venoit à manquer et estre despourveuë de tables,
+tapis, siéges, espousettes, boules jaspées, conserves, horloges, plumes,
+papier, ancre, canif, pouldre, Almanach, et autres petits meubles et
+instruments semblables, qui sont de si petite valleur et tellement
+nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse capable de mettre à couvert ceux
+qui négligent d’en faire provision.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+Quel doit estre le but principal de cette Bibliothèque.
+
+
+Toutes ces choses estans ainsi disposées, il ne reste plus pour
+l’accomplissement de ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre leur fin
+et usage principal: car de s’imaginer qu’il faille après tant de peine
+et de despense cacher toutes ces lumières sous le boisseau, et condamner
+tant de braves esprits à un perpétuel silence et solitude, c’est mal
+recognoistre le but d’une Bibliothèque, laquelle ne plus ne moins que la
+Nature, _perditura est fructum sui, si tam magna, tam præclara, tam
+subtiliter dicta, tam nitida, et non uno genere formosa solitudini
+ostenderet: scias illam spectari voluisse, non tantum aspici_[35]. C’est
+pourquoy je vous diray, Monseigneur, avec autant de liberté comme j’ai
+d’affection pour vostre service, qu’en vain celuy-là s’efforce il de
+pratiquer aucun des moyens susdits, ou de faire quelque despense notable
+après les Livres, qui n’a dessein d’en vouer et consacrer l’usage au
+public, et de n’en desnier jamais la communication au moindre des hommes
+qui en pourra avoir besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,
+
+ _Vile latens virtus: quid enim demersa tenebris
+ Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,
+ Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus[36]?_
+
+Aussi estoit-ce une des principales maximes des plus somptueux d’entre
+les Romains, ou de ceux qui affectionnoient plus le bien du public, que
+de faire dresser beaucoup de ces Librairies, pour puis après les vouer
+et destiner à l’usage de tous les hommes de Lettres; jusques là mesmes
+que suivant le calcul de Pierre Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome,
+et suivant celuy de Palladius trente-sept, qui estoient des marques si
+certaines de la grandeur, magnificence et somptuosité des Romains, que
+Pancirol a eu raison d’attribuer à nostre négligence, et de ranger entre
+les choses mémorables de l’antiquité qui ne sont venues jusques à nous
+ce tesmoignage très-asseuré de la richesse et de la bonne affection des
+anciens envers ceux qui faisoient profession des Lettres; et ce avec
+d’autant plus de raison qu’il n’y a maintenant, au moins suivant ce que
+j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier Bodleui à Oxfort, du
+Cardinal Borromée à Milan, et de la Maison des Augustins à Rome, où l’on
+puisse entrer librement et sans difficulté; toutes les autres, comme
+celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte, et du Vatican; des Médicis,
+et de Pierre Victor à Florence; de Bessarion à Venise, de S. Anthoine à
+Padoue; des Jacobins à Boulogne; des Augustins à Crémone; du Cardinal
+Siripand à Naples; du Duc Fédéric à Urbain; de Nunnesius à Barcelonne;
+de Ximénès à Complute; de Renzovius à Bradenberk; des Foulcres à
+Ausbourg; et finalement du Roy, S. Victor, et de M. de T... à Paris, qui
+sont toutes belles et admirables, n’estans si communes, ouvertes à un
+chacun, et de facile entrée, comme sont les trois précédentes. Car pour
+ne parler que de l’Ambroisienne de Milan, et monstrer par mesme moyen
+comme elle surpasse tant en grandeur et magnificence que en obligeant le
+public beaucoup de celles d’entre les Romains, n’est-ce pas une chose du
+tout extraordinaire qu’un chacun y puisse entrer à toute heure presque
+que bon luy semble, y demeurer tant qu’il luy plaist, voir, lire,
+extraire tel Autheur qu’il aura agréable, avoir tous les moyens et
+commoditez de ce faire, soit en public ou en particulier, et ce sans
+autre peine que de s’y transporter ès jours et heures ordinaires, se
+placer dans des chaires destinées pour cet effet, et demander les livres
+qu’il voudra fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de ses serviteurs,
+qui sont fort bien stipendiez et entretenus, tant pour servir à la
+Bibliothèque qu’à tous ceux qui viennent tous les jours estudier en
+icelle.
+
+ [35] Seneca _de vita beata_, cap. 32.
+
+ [36] Claudian. _de 4. Consul. Honorii_.
+
+Mais pour régler cet usage avec la bienséance et toutes les précautions
+requises, j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement choix et
+élection de quelque honneste homme docte et bien entendu en faict de
+Livres, pour luy donner avec la charge et les appoinctemens requis le
+tiltre et la qualité de Bibliothécaire, suivant que nous voyons avoir
+esté pratiqué en toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup de
+galands hommes se sont tousjours tenus bien honorez d’avoir cette
+charge, et l’ont rendue plus illustre et recommandable par leur grande
+doctrine et capacité, comme par exemple, Démétrius Phalereus,
+Callimachus, Apollonius Alexandrin, Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu
+autrefois la charge de celle d’Alexandrie; Varro et Hyginus qui ont
+gouverné celle du Mont Palatin à Rome; Leidrat et Agobard celle de
+l’Isle Barbe auprès Lyon sous Charlemagne; Petrus Diaconus celle du Mont
+Cassin; Platine, Eugubinus et Sirlette celle du Vatican; Sabellius celle
+de Venise; Vuolphius de Basle; Gruterus de Heidelberc; Douza et Paulus
+Merula de Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé; comme après Budé,
+Gosselin et Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy la Royale establie
+par le Roy François I, et augmentée de beaucoup par son industrie et la
+diligence extrême qu’il y apporte.
+
+Après quoy le plus nécessaire seroit de faire deux Catalogues de tous
+les Livres contenus dans la Bibliothèque, en l’un desquels ils fussent
+si précisément disposez suivant les diverses matières et Facultez, que
+l’on peust voir et sçavoir en un clin d’œil tous les Autheurs qui s’y
+rencontrent sur le premier sujet qui viendra en fantaisie; et dans
+l’autre ils fussent fidèlement rangez et réduits sous l’ordre alphabétic
+de leurs Autheurs, tant afin de n’en point acheter deux fois, que pour
+sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire à beaucoup de personnes qui
+sont quelquefois curieuses de lire particulièrement toutes les œuvres de
+certains Autheurs. Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage que l’on en
+peut tirer est à mon jugement très-advantageux, soit qu’on regarde au
+profit particulier qu’en peuvent recevoir le Maistre et le
+Bibliothécaire, soit qu’on ait esgard à la renommée qu’il se peut
+acquérir par la communication d’iceux à toute sorte de personnes; afin
+de ne point ressembler à ces avaricieux qui n’ont jamais de contentement
+de leurs richesses, ou à cet envieux serpent qui empeschoit que personne
+ne peust aborder et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides; veu
+principalement que les choses ne se doivent estimer qu’à l’esgal du
+profit et de l’usage que l’on en tire: et que pour ce qui est
+particulièrement des Livres ils sont semblables à celuy d’Horace, duquel
+il disoit en ses Épistres,
+
+ _Odisti claves et grata sigilla pudico:
+ Paucis ostendi gemis, et communia laudas._
+
+Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas raisonnable de profaner avec
+indiscrétion ce qui doit estre mesnagé avec jugement, il faudroit
+premièrement observer que toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours
+estre ouvertes comme l’Ambroisienne, il fust au moins permis à tous ceux
+qui y auroient affaire d’aborder librement le Bibliothécaire pour y
+estre introduits par iceluy sans aucune dilation ny difficulté:
+secondement que ceux qui seroient totalement incognus, et tous autres
+qui n’auroient affaire que de quelques passages, peussent veoir,
+chercher et extraire de toutes sortes de livres imprimez ce dont ils
+auroient besoin: tiercement que l’on permist aux personnes de mérite et
+de cognoissance d’emporter à leurs logis les livres communs et de peu de
+volumes; avec ces cautions néantmoins, que ce ne fust que pour quinze
+jours ou trois semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire fust
+soigneux de faire escrire dans un livre choisi pour cet effet et divisé
+par les lettres de l’Alphabet tout ce que l’on presteroit aux uns et aux
+autres, avec la date du jour, la forme du volume, et le lieu et l’année
+de l’impression, le tout souscrit par celuy à qui on aura presté: ce
+qu’il faudroit biffer après le livre rendu, et marquer en marge le jour
+de la reddition, pour voir combien on les auroit gardé: et ceux qui
+auroient mérité par leur diligence et le soin apporté à la conservation
+des livres, qu’on leur en prestast d’autres. Vous asseurant,
+Monseigneur, que s’il vous plaist poursuivre comme vous avez commancé,
+et augmenter vostre Bibliothèque pour vous en servir en cette sorte, ou
+en telle autre que vous jugerez meilleure, vous en recevrez des louanges
+nompareilles, des remercimens infinis, des avantages non communs, et
+bref un contentement indicible, lors que vous recognoistrez en
+parcourant ce Catalogue les courtoisies que vous aurez faictes, les
+galands hommes que vous aurez obligez, les personnes qui vous auront
+veu, les nouveaux amis et serviteurs que vous vous serez acquis, et pour
+dire en un mot lors que vous jugerez au doigt et à l’œil combien de
+gloire et de recommendation vous aura apporté vostre Bibliothèque. Pour
+le progrez et augmentation de laquelle je proteste vouloir tout le temps
+de ma vie contribuer tout ce qui me sera possible, comme j’ay pris dès
+maintenant la hardiesse de vous en donner quelque tesmoignage par cet
+Advis, lequel j’espère bien avec le temps polir et augmenter de telle
+sorte, qu’il n’appréhendera point de sortir en lumière pour discourir et
+parler amplement d’un sujet lequel n’a point encore esté traicté,
+faisant voir sous le titre de _Bibliotheca Memmiana_, ce qu’il y a si
+long-temps que l’on souhaite sçavoir, l’histoire très-ample et
+particulière des Lettres et des Livres, le jugement et censure des
+Autheurs, le nom des meilleurs et plus nécessaires en chaque Faculté, le
+fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences, la diversité des Sectes,
+la révolution des Arts et Disciplines, la décadence des Anciens, les
+divers principes des Novateurs, et le bon droict des Pyrrhoniens fondé
+sur l’ignorance de tous les hommes: sous le voile de laquelle je vous
+supplie très-humblement, Monseigneur, d’excuser la mienne, et de
+recevoir ce petit Advis, quoy que grossier et mal tissu, pour des arres
+de ma bonne volonté, et de celuy que je vous promets et feray voir un
+jour avec plus grande suitte et meilleur équipage.
+
+ _Nunc te marmoreum pro tempore fecimus; at tu,
+ Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto[37]._
+
+ [37] Virg. Eclog. 7.
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE
+
+DES
+
+POINCTS PRINCIPAUX
+
+QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS
+
+
+ PAGES.
+ Chapitre I.--On doit estre curieux de dresser des Bibliothèques,
+ et pourquoy 7
+ Chapitre II.--La façon de s’instruire et sçavoir comme il faut
+ dresser une Bibliothèque 14
+ Chapitre III.--La quantité de Livres qu’il y faut mettre 19
+ Chapitre IV.--De quelle qualité et condition ils doivent estre 28
+ Chapitre V.--Par quels moyens on les peut recouvrer 64
+ Chapitre VI.--La disposition du lieu où on les doit garder 80
+ Chapitre VII.--L’ordre qu’il convient leur donner 86
+ Chapitre VIII.--L’ornement et la décoration que l’on y doit
+ apporter 96
+ Chapitre IX.--Quel doit estre le but principal de cette
+ Bibliothèque 102
+
+
+
+
+ ACHEVÉ D’IMPRIMER
+ CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE
+ RUE DU DRAGON, 31
+ A PARIS
+ Le 10 Septembre 1876
+
+
+
+
+PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE
+
+Papier de Hollande, titres en rouge et noir
+
+
+ SINISTRARI (R. P.). _De la Démonialité_ et des animaux _Incubes et
+ Succubes_; publié d’après le manuscrit original découvert à Londres en
+ 1872, et traduit du Latin par Isidore Liseux, avec le texte en regard.
+ 5 fr.
+
+ ULRICH DE HUTTEN. _Julius_, Dialogue entre Saint Pierre et le Pape
+ Jules II à la porte du Paradis (1515); traduction nouvelle par Edmond
+ Thion, texte Latin en regard. 3 fr. 50
+
+ LUTHER. _La Conférence entre Luther et le Diable_ au sujet de la
+ messe, racontée par Luther lui-même; traduction nouvelle par Isidore
+ Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
+
+ THÉODORE DE BÈZE. _Épître de Maître Benoît Passavant au Président
+ Lizet_, traduite pour la première fois du Latin macaronique de
+ Théodore de Bèze par Isidore Liseux, avec le texte en regard. 3 fr. 50
+
+ _PASSEVENT PARISIEN respondant à Pasquin Romain: De la vie de ceux qui
+ sont allez demourer à Genève_: faict en forme de Dialogue (1556).
+ 3 fr. 50
+
+ _LES ECCLÉSIASTIQUES DE FRANCE_, leur nombre, celuy des Religieux et
+ Religieuses, ce dont ils subsistent et à quoy ils servent (_Opuscule
+ anonyme du XVIIe siècle_). 2 fr.
+
+ _REMONSTRANCE AUX FRANÇOIS_, pour les induire à vivre en paix à
+ l’advenir (1576). 1 fr.
+
+ LA MOTHE LE VAYER. _Hexaméron rustique_, avec la clef des personnages.
+ 3 fr. 50
+
+ LA MOTHE LE VAYER. _Soliloques sceptiques_. 2 fr. 50
+
+ POGGE. _Les Bains de Bade_ au XVe siècle. 2 fr.
+
+ HENRI ESTIENNE. _La Foire de Francfort_ [Exposition universelle et
+ permanente au XVIe siècle]; traduit pour la première fois par Isidore
+ Liseux, texte Latin en regard. 4 fr.
+
+ JOACHIM DU BELLAY. _Divers Jeux rustiques_. 3 fr. 50
+
+ JOACHIM DU BELLAY. _Les Regrets_. 3 fr. 50
+
+ VIVANT DENON. _Point de Lendemain._ Conte dédié à la Reine; avec
+ ornements typographiques de Marillier. 4 fr.
+
+Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et curieux, anciens
+et modernes (envoi franco sur demande).
+
+
+Paris.--Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***
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+<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***</div>
+<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div>
+<div class="x-ebookmaker-drop break"></div>
+<h1 class="top2em">ADVIS<br>
+<span class="small">POUR DRESSER</span><br>
+<span class="xsmall">UNE</span><br>
+<span class="xlarge">Bibliothèque</span></h1>
+
+<p class="c i">Présenté à Monseigneur le Président<br>
+de Mesme</p>
+
+<p class="c"><span class="large sc">Par Gabriel NAUDÉ</span><br>
+<span class="i">Parisien</span></p>
+
+<p class="c small">Réimprimé sur la deuxième édition (Paris, 1644)</p>
+
+
+<p class="c gap">PARIS<br>
+<span class="i">Isidore LISEUX, Éditeur</span><br>
+Rue Bonaparte, n<sup>o</sup> 2<br>
+<span class="i">1876</span></p>
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top4em"><img class="w15" src="images/motteroz.jpg" alt="C. Motteroz"></p>
+
+<p class="c i">Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<p class="top4em i">L’<i>Advis pour dresser une bibliothèque</i> est
+un de ces livres d’érudition aimable qui se
+lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus
+apte à traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le
+passionné bibliophile, l’organisateur des bibliothèques
+du président de Mesmes, des cardinaux
+Bagni et Barberini (deux des grands amateurs
+du temps), de Mazarin et de la reine Christine.
+Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre
+qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses
+observations et de ses travaux, alors que les
+plus belles collections lui avaient passé entre
+les mains et avaient été mises en ordre par lui,
+tant en Italie qu’en France et en Suède. C’est
+au contraire au début de sa vie, à l’âge de
+vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant
+en médecine, recueilli par le président de
+Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses
+livres, qu’il fit preuve en rédigeant cet opuscule,
+d’un savoir véritablement étonnant, de
+connaissances déjà si étendues et si variées, et
+surtout de ce remarquable esprit de classification
+dont il était doué. Depuis, il suivit
+toujours la même voie, sans s’en laisser détourner
+même par ses vastes travaux d’érudition
+et par les vives polémiques auxquelles il fut
+contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa
+sa vie dans les livres, classant ceux qu’il avait,
+guettant ceux qu’il n’avait pas juste au moment
+où les collections auxquelles ils appartenaient
+pouvaient tomber en son pouvoir, achetant sans
+cesse, en France, en Hollande, en Italie, en
+Angleterre, presque toujours pour le compte
+des autres, parfois aussi pour son propre compte
+quand les malheurs des temps faisaient chanceler
+la fortune de ses protecteurs. On le vit
+bien pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte
+du Parlement ordonna la vente de la bibliothèque
+du cardinal Mazarin dans laquelle
+Naudé, au prix de tant de peines et de fatigues,
+avait réuni près de 40,000 volumes. Ce
+fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce
+qu’il put, en y consacrant tout l’argent qu’il
+avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000
+livres.</p>
+
+<p class="i">Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne
+fut pas, comme tant d’autres, un bibliophile
+égoïste, désireux de thésauriser d’immenses
+richesses littéraires pour lui seul, ou tout au
+plus pour un petit cercle d’amis. S’il proposait
+comme premier résultat de la fondation
+d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver
+de la destruction une foule d’ouvrages exposés
+à périr en restant disséminés, il entrevoyait
+pour but principal de faire jouir tout le monde
+de ces trésors si difficilement amassés. On lui
+doit la première bibliothèque ouverte au public
+en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni,
+sur l’ordre du cardinal, douze ou quinze
+mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas les
+garder pour lui, d’en faire part généreusement
+à quiconque voudrait les consulter. La chose
+sembla bien téméraire, comme toutes les innovations.
+Il n’y avait alors, en Europe, que trois
+bibliothèques ouvertes au public, l’Ambroisienne
+fondée à Milan par le cardinal Borromée,
+en 1608 ; la Bodleienne ouverte à Oxford
+en 1612 et la Bibliothèque Angélique, du nom
+de son fondateur Angelo Rocca, établie à
+Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative
+pût réussir en France, mais Naudé
+aurait volontiers répondu, comme d’Alembert,
+à ces infatigables adversaires de toute idée
+un peu neuve : « Qu’on leur donne à manger du
+gland, car le pain fut aussi, dans son temps,
+une grande innovation. » A la fin de 1643, il
+eut le bonheur de voir le public pénétrer dans
+la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt
+suivi de rudes épreuves lorsqu’il lui fallut
+assister à la dispersion de ses chers livres. Le
+cœur navré, il partit pour Stockholm où la
+reine Christine lui offrait la direction de sa
+bibliothèque, puis revint à Paris reconstituer
+celle du cardinal. Au milieu de toutes ces
+traverses, des voyages qu’il lui fallut entreprendre
+tant pour visiter les principales collections
+de l’Europe que pour en acquérir
+quelques-unes, il trouva encore le temps
+d’écrire cinq ou six grands ouvrages d’érudition
+et une trentaine de dissertations, la plupart
+fort curieuses et qui le placèrent à la
+tête des plus savants hommes de son temps.</p>
+
+<p class="i">Savant, il l’était déjà au début de sa carrière
+et lorsqu’il publia l’<i>Advis</i> que nous
+réimprimons. On s’en apercevra dès les premières
+pages de cet opuscule qu’il écrivit
+comme en se jouant et sans vouloir, sans doute,
+faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui,
+habitué à une érudition plus sobre,
+sourira peut-être en voyant l’auteur, à peine
+entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque,
+faire défiler Alexandre, Démétrius, Tibère,
+les rois d’Égypte, évoquer les Pyramides et
+le temple de Salomon ; il y a là un étalage un
+peu enfantin, mais on tombe sous le charme
+en voyant combien Naudé est plein de son
+sujet, comme il connaît son antiquité et les
+modernes ; on se convainc qu’il ne songe qu’à
+vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on
+partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne
+voit rien de plus beau que ceux qui collectionnent
+les livres, si ce n’est peut-être ceux
+qui les font. Presque rien n’a vieilli dans
+cet opuscule qui a deux siècles et demi de
+date ; tout au plus le bibliophile contemporain
+donnerait-il plus d’extension à quelques
+parties et diminuerait-il d’autant quelques
+autres. Certaines branches du savoir n’ont pas,
+dans la classification de Naudé, tout le développement
+qu’on leur donnerait de nos jours,
+et l’on trouverait aisément que la théologie,
+la scolastique, la controverse religieuse, la
+vieille jurisprudence et l’alchimie occupent au
+contraire une trop grande place. C’est la conséquence
+de la marche du temps et de l’esprit
+humain : comme la mer, il se retire d’un côté
+pour se reporter de l’autre. Encore y aurait-il
+bien à redire à ces restrictions, car nombre de
+ces livres sont d’une haute curiosité. Mais,
+comme idées générales, l’<i>Advis pour dresser
+une bibliothèque</i> reste un modèle de classification
+méthodique et raisonnée. L’impression
+dernière qui en résulte est saine ; l’auteur l’a
+si bien pénétré de son amour des livres qu’on
+se laisse insensiblement aller à sa passion. On
+gagne à sa lecture sinon le désir de posséder
+une de ces belles collections qu’il imagine,
+désir chimérique pour la plupart, du moins le
+respect de ces majestueux « réservoirs » du génie
+de l’homme, et surtout la soif de connaître.</p>
+
+<p class="sign i">Alcide Bonneau.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">AU LECTEUR</h2>
+
+
+<p>Cet advis n’ayant esté dressé
+que par occasion d’une
+dispute qui fut agitée il y
+a quelques mois dans la Bibliothèque
+de celuy qui me fit dès-lors
+la faveur de l’avoir pour agréable :
+je n’avois point pensé à le tirer de la
+poudre de mon Estude pour le mettre
+au jour, jusques à ce que ne pouvant
+mieux ny plus promptement satisfaire
+à la curiosité de beaucoup de
+mes amis, qui m’en demandoient des
+copies ; je me suis en fin résolu de le
+faire, tant pour me délivrer des frais
+et de l’incommodité des Copistes, que
+pour estre naturellement porté à obliger
+le public, auquel si cet Advis n’est
+digne de satisfaire, au moins pourra-il
+servir de guide à ceux qui luy en
+voudront donner de meilleurs, afin
+qu’il ne demeure si long-temps privé
+d’une pièce qui semble manquer à sa
+félicité, et pour le respect de laquelle je
+me suis le premier efforcé de rompre
+la glace et tracer le chemin en courant
+à ceux qui le voudront rebattre plus à
+loisir. De quoy si tu me sçais gré, j’auray
+de quoy louer ta bienvueillance et
+courtoisie : sinon je te supplieray de
+vouloir au moins excuser mes fautes
+et celles de l’Imprimeur.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak"><span class="i">ADVIS</span><br>
+<span class="xsmall">POUR DRESSER</span><br>
+<span class="large">Une Bibliothèque</span></h2>
+
+<p class="c sc">Présenté à Monseigneur le Président
+de MESME</p>
+
+<blockquote class="epi">
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i2">… <i lang="la" xml:lang="la">Juvat immemorata ferentem</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingenuis oculisque legi, manibusque teneri</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="sign"><span class="sc">Horat.</span> lib. 1. Epist. 19.</p>
+
+</blockquote>
+
+<p>Je croy, Monseigneur, qu’il ne
+vous semblera point hors de raison,
+que je donne le titre et la
+qualité de chose inouye à ce Discours, lequel
+je vous présente avec autant d’affection
+que vostre bienveillance et le service
+que je vous dois m’obligent : puis qu’il
+est vray qu’entre le nombre presque infini
+de ceux qui ont jusques aujourd’huy
+mis la main à la plume, aucun n’est encore
+venu à ma connoissance sur l’advis duquel
+on se puisse régler au choix des Livres, au
+moyen de les recouvrer, et à la disposition
+qu’il faut leur donner pour les faire
+paroistre avec profit et honneur dans une
+belle et somptueuse Bibliothèque.</p>
+
+<p>Car encore bien que nous ayons le conseil
+que donna Jean Baptiste Cardone,
+Évesque de Tortose, pour dresser et entretenir
+la Royale Bibliothèque de l’Escurial,
+si est-ce toutesfois qu’il a si légèrement
+passé sur ce sujet, que si on ne le
+compte pour nul, au moins ne doit-il point
+retarder le bon dessein de ceux qui veulent
+bien entreprendre d’en donner quelque
+plus grande lumière et esclaircissement aux
+autres, sous espérance que s’ils ne rencontrent
+mieux, la difficulté de l’entreprise
+ne les rendra pas moins qu’iceluy excusables,
+et affranchis de toute sorte de blasme
+et de calomnie.</p>
+
+<p>Aussi est-il vray qu’il n’appartient pas à
+un chacun de bien rencontrer en cette
+matière, et que la peine et la difficulté
+qu’il y a de s’acquérir une cognoissance
+superficielle de tous les arts et sciences,
+de se délivrer de la servitude et esclavage
+de certaines opinions qui nous font régler
+et parler de toutes choses à nostre fantaisie,
+et de juger à propos et sans passion du
+mérite et de la qualité des Autheurs, sont
+des difficultez plus que suffisantes pour
+nous persuader qu’il est vray d’un Bibliothécaire
+ce que Juste Lipse disoit élégamment
+et fort à propos de deux autres
+sortes de personnes, <i lang="la" xml:lang="la">Consules fiunt quotannis
+et novi Proconsules. Solus aut Rex aut
+Poeta non quotannis nascitur.</i></p>
+
+<p>Et si je prends la hardiesse, Monseigneur,
+de vous présenter ces Mémoires et Instructions,
+ce n’est pas que j’aye si bonne
+estime de mon jugement, que de le vouloir
+interposer en cette affaire qui est si
+difficile, ou que la Philautie me chatouille
+jusques à ce poinct qu’elle me face reconnoistre
+en moy ce qui ne se trouve que
+rarement ès autres. Mais l’affection que
+j’ay de faire chose qui vous soit agréable,
+est la seule cause qui m’excite à joindre
+les sentimens communs de beaucoup de
+personnes sçavantes et versées en la connoissance
+des Livres, et les moyens divers
+pratiquez par les plus fameux Bibliothécaires,
+à ce que le peu d’industrie et
+d’expérience que j’ay me pourra fournir,
+pour vous représenter en cet Advis les préceptes
+et moyens sur lesquels il est à propos
+de se régler, afin d’avoir un heureux
+succez de cette belle et généreuse entreprise.</p>
+
+<p>C’est pourquoy, Monseigneur, après
+vous avoir très-humblement requis d’attribuer
+plustost ce long discours à la candeur
+et sincérité de mon affection, que
+non pas à quelque présomption de m’en
+pouvoir plus dignement acquitter qu’un
+autre ; je vous diray librement que si vous
+n’avez dessein d’esgaler la Bibliothèque
+Vaticane ou l’Ambrosienne du Cardinal
+Borrommée, vous avez de quoy mettre
+vostre esprit en repos, vous satisfaire et
+contenter d’avoir une telle quantité de Livres,
+et si bien choisis, que demeurant
+hors de ces termes elle est plus que suffisante
+non seulement de servir à vostre
+contentement particulier, et à la curiosité
+de vos amis ; mais aussi de se conserver le
+nom d’une des meilleures et mieux fournies
+Bibliothèques de France ; puis que
+vous avez tous les principaux ès Facultez
+principales, et un très-grand nombre d’autres
+qui peuvent servir aux diverses rencontres
+des sujets particuliers et non communs.</p>
+
+<p>Mais si vous ambitionnez de faire esclatter
+vostre nom par celuy de vostre Bibliothèque,
+et de joindre ce moyen à ceux que
+vous pratiquez en toutes les occasions par
+l’éloquence de vos discours, la solidité de
+vostre jugement, et l’esclat des plus belles
+Charges et Magistratures que vous avez
+si heureusement exercées, pour donner
+un lustre perdurable à vostre mémoire,
+et vous asseurer pendant vostre vie de pouvoir
+facilement vous desvelopper des
+divers replis et roulemens des siècles, pour
+vivre et dominer dans le souvenir des
+hommes ; il est besoin d’augmenter et de
+perfectionner tous les jours ce que vous
+avez si bien commencé, et donner insensiblement
+un tel et si avantageux progrez
+à vostre Bibliothèque, qu’elle soit aussi
+bien que vostre esprit, sans pair, sans esgale,
+et autant belle, parfaite et accomplie
+qu’il se peut faire par l’industrie de ceux
+qui ne font jamais rien sans quelque manque
+ou défaut, <i lang="la" xml:lang="la">adeo nihil est ab omni parte
+beatum</i>.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c1">CHAPITRE I<br>
+<span class="small i">On doit estre curieux de dresser des
+Bibliothèques, et pourquoy.</span></h2>
+
+
+<p>Or d’autant, Monseigneur, que toute
+la difficulté de ce dessein consiste à ce
+que le pouvant exécuter avec facilité, vous
+jugiez qu’il soit à propos de l’entreprendre,
+il est nécessaire, auparavant que de venir
+aux préceptes qui peuvent servir à cette exécution,
+de vous déduire et expliquer les raisons
+qui doivent vraysemblablement vous
+persuader qu’elle est à vostre advantage,
+et que vous ne la devez en aucune façon négliger.
+Car, pour ne point nous esloigner
+de la nature de cette entreprise, le sens
+commun nous dicte que c’est une chose
+tout à fait louable, généreuse et digne
+d’un courage qui ne respire que l’immortalité,
+de tirer de l’oubly, conserver et redresser
+comme un autre Pompée toutes
+ces images, non des corps, mais des esprits
+de tant de galands hommes qui n’ont espargné
+ny leur temps ni leurs veilles pour
+nous laisser les plus vifs traicts de ce qui
+estoit le plus excellent en eux. Aussi est-ce
+une pratique à laquelle Pline le jeune, qui
+n’estoit pas des moins ambitieux d’entre
+les Romains, semble nous vouloir particulièrement
+encourager par ces beaux
+mots du cinquiesme de ses Épistres, <i lang="la" xml:lang="la">Mihi
+pulchrum in primis videtur, non pati occidere
+quibus æternitas debetur</i><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Joint que
+cette recherche curieuse et non triviale et
+commune peut légitimement passer pour
+un de ces bons présages desquels parle
+Cardan au Chapitre <i lang="la" xml:lang="la">de signis eximiæ potentiæ</i><a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>,
+parce qu’estant extraordinaire,
+difficile et de grande despence, il ne se peut
+faire autrement qu’elle ne donne sujet à
+un chacun de parler en bons termes et
+quasi avec admiration de celuy qui la pratique :
+<i lang="la" xml:lang="la">Existimatio autem et opinio</i>, dit le
+mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">rerum humanarum reginæ
+sunt</i><a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Et à la vérité si nous ne trouvons
+point estrange que Démétrius ait fait monstre
+et parade de ses instrumens de guerre et
+machines vastes et prodigieuses, Alexandre
+le Grand de sa façon de camper, les
+Roys d’Égypte de leurs Pyramides, voire
+mesme Salomon de son Temple, et les
+autres de choses semblables ; d’autant que
+Tybère remarque fort bien dans Tacite,
+<i lang="la" xml:lang="la">cæteris mortalibus in eo stare consilia quid
+sibi conducere putent, principum diversam
+esse sortem, quibus omnia ad famam dirigenda</i> :
+combien d’estime devons-nous
+faire de ceux qui n’ont point recherché
+ces inventions superflues et inutiles pour
+la pluspart, croyans et jugeans bien qu’il
+n’y avoit aucun moyen plus honneste et
+asseuré pour s’acquérir une grande renommée
+parmy les peuples, que de dresser de
+belles et magnifiques Bibliothèques, pour
+puis après les vouer et consacrer à l’usage
+du public ? Aussi est-il vray que cette entreprise
+n’a jamais trompé ny déceu ceux
+qui l’ont bien sceu mesnager, et qu’elle a
+tousjours esté jugée de telle conséquence,
+que non seulement les particuliers l’ont
+fait réussir à leur avantage, comme Richard
+de Bury, Bessarion, Vincent Pinelli,
+Sirlette, vostre grand père Messire
+Henry de Mesme, de très-heureuse mémoire,
+le chevalier Anglois Bodleui, feu
+M. le Président de Thou, et un grand
+nombre d’autres, mais que les plus ambitieux
+mesmes ont tousjours voulu se servir
+d’icelle pour couronner et perfectionner
+toutes leurs belles actions, comme l’on fait
+de la clef qui ferme la voulte et sert de lustre
+et d’ornement à tout le reste de l’édifice.
+Et ne veux point d’autres preuves et
+tesmoins de mon dire que ces grands Roys
+d’Égypte et de Pergame, ce Xercès, cet
+Auguste, Luculle, Charlemagne, Alphonse
+d’Arragon, Matthieu Corvin, et ce grand
+Roy François premier, qui ont tous affectionné
+et recherché particulièrement (entre
+le nombre presque infini de beaucoup
+de Monarques et Potentats qui ont aussi
+pratiqué cette ruse et stratagème) d’amasser
+grand nombre de Livres, et faire dresser
+des Bibliothèques très-curieuses et bien
+fournies : non point qu’ils manquassent
+d’autres sujets de louange et recommandation,
+s’en estant assez acquis dans les
+triomphes de leurs grandes et signalées
+victoires ; mais parce qu’ils n’ignoroient
+pas que les personnes <i lang="la" xml:lang="la">quibus sola mentem
+animosque perurit gloria</i>, ne doivent rien
+négliger de ce qui les peut facilement eslever
+au suprême et souverain degré d’estime
+et de réputation. Et de plus si on demandoit
+à Sénèque quelles doivent estre les
+actions de ces forts et puissans Génies qui
+semblent n’estre mis au monde que pour
+opérer des miracles, il respondroit infailliblement,
+<i lang="la" xml:lang="la">Neminem excelsi ingenii virum
+humilia delectant et sordida, magnarum
+rerum species ad se vocat et allicit</i><a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>.
+C’est pourquoy, Monseigneur, il semble
+estre à propos, puis que vous dominez et
+tenez le dessus en toutes les actions signalées,
+que vous ne demeuriez jamais dans
+la médiocrité ès chose bonne et louable ;
+et puis que vous n’avez rien de bas et de
+commun, que vous enchérissiez aussi par-dessus
+tous les autres l’honneur et la réputation
+d’avoir une Bibliothèque la plus
+parfaite et la mieux fournie et entretenue
+qui soit de vostre temps. Finalement si
+ces raisons n’ont assez de pouvoir pour
+vous disposer à cette entreprise, je me
+persuade au moins que celle de vostre
+contentement particulier sera seule assez
+capable et puissante pour vous y faire résoudre :
+car s’il est possible d’avoir en ce
+monde quelque souverain bien, quelque
+félicité parfaite et accomplie, je croy certainement
+qu’il n’y en a point qui soit plus
+à désirer que l’entretien et le divertissement
+fructueux et agréable que peut recevoir
+d’une telle Bibliothèque un homme
+docte, et qui n’est point tant curieux d’avoir
+des Livres, <i lang="la" xml:lang="la">ut illi sint cœnationum
+ornamenta, quam ut studiorum instrumenta</i><a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>,
+puis qu’il se peut à bon droit nommer
+au moyen d’icelle Cosmopolite ou habitant
+de tout le monde, qu’il peut tout sçavoir,
+tout voir, et ne rien ignorer, bref
+puis qu’il est maistre absolu de ce contentement,
+qu’il le peut mesnager à sa fantaisie,
+le prendre quand il veut, le quitter
+quand il luy plaist, l’entretenir tant que
+bon luy semble, et que sans contredit,
+sans travail et sans peine il se peut instruire,
+et connoistre les particularitez plus
+précises de</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i>Tout ce qui est, qui fut, et qui peut estre</i></div>
+<div class="verse"><i>En terre, en mer, au plus caché des Cieux.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Epist. 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. capienda ex advers.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Ibidem.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Epist. 39.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Seneca c. 9. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i></p>
+</div>
+<p>Je diray donc pour le résultat de ces raisons,
+et de beaucoup d’autres, qu’il vous
+est plus facile de concevoir qu’à nul autre
+de les exprimer, que je ne prétends point
+par icelles vous engager à une despence
+superflue et grandement extraordinaire,
+n’estant point de l’opinion de ceux qui
+croyent que l’or et l’argent sont les principaux
+nerfs d’une Bibliothèque, et qui se
+persuadent (n’estimans les Livres qu’au
+prix qu’ils ont cousté) que l’on ne peut
+rien avoir de bon s’il n’est bien cher.
+Combien que ce ne soit pas aussi mon
+intention de vous persuader que ce grand
+amas se puisse faire sans frais ny bourse
+deslier, sçachant bien que le dire de Plaute
+est aussi véritable en cette occasion qu’en
+beaucoup d’autres, <i lang="la" xml:lang="la">Necesse est facere
+sumptum qui quærit lucrum</i> : mais bien
+de vous faire voir par ce présent discours,
+qu’il y a une infinité d’autres moyens desquels
+on se peut servir avec beaucoup plus
+de facilité et moins de despence pour parvenir
+et toucher finalement au but que je
+vous propose.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c2">CHAPITRE II<br>
+<span class="small i">La façon de s’instruire et sçavoir comme
+il faut dresser une Bibliothèque.</span></h2>
+
+
+<p>Or entre iceux, Monseigneur, j’estime
+qu’il n’y en a point de plus utile et nécessaire
+que de se bien instruire auparavant
+que de rien advancer en cette entreprise,
+de l’ordre et de la méthode qu’il faut précisément
+garder pour en venir à bout. Ce
+qui se peut faire par deux moyens assez faciles
+et asseurez : le premier desquels est
+de prendre l’advis et conseil de ceux qui
+nous le peuvent donner, concerter et animer
+de vive voix, soit qu’ils le puissent
+faire, ou pour estre personnes de lettres,
+bon sens et jugement, qui par ce moyen
+sont en possession de parler à propos et
+bien discourir et raisonner sur toutes choses :
+ou bien parce qu’ils poursuivent la
+mesme entreprise avec estime et réputation
+d’y mieux rencontrer et d’y procéder
+avec plus d’industrie, de précaution et de
+jugement, que ne font pas les autres, tels
+que sont aujourd’huy Messieurs de Fontenay,
+Halé, du Puis, Riber, des Cordes,
+et Moreau, l’exemple desquels on ne peut
+manquer de suivre ; puis que suivant le
+dire de Pline le jeune, <i lang="la" xml:lang="la">Stultissimum esset
+ad imitandum, non optima quæque sibi proponere</i><a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a> :
+et que pour ce qui est de vostre
+particulier, la diversité de leur procédé
+vous pourra tousjours fournir quelque
+nouvelle addresse et lumière qui ne sera,
+peut estre, pas inutile au progrez et à l’avancement
+de vostre Bibliothèque, par la
+recherche des bons livres, et de ce qui est
+le plus curieux dans chacune des leurs.
+Le second est de consulter et recueillir
+soigneusement le peu de préceptes qui se
+peuvent tirer des livres de quelques Autheurs
+qui ont escrit légèrement et quasi
+par manière d’acquit sur cette matière,
+comme par exemple, du conseil de Baptiste
+Cardone, du <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i> de Richard
+de Bury, de la vie de Vincent Pinelli, du
+livre de Possevin, <i lang="la" xml:lang="la">De cultura ingeniorum</i>,
+de celuy que Lipse a fait sur les Bibliothèques,
+et de toutes les diverses Tables,
+Indices et Catalogues : et se régler aussi
+sur les plus grandes et renommées Bibliothèques
+que l’on ait jamais dressées, veu
+que si l’on veut suivre l’advis et le précepte
+de Cardan, <i lang="la" xml:lang="la">His maxime in unaquaque
+re credendum est qui ultimum de se
+experimentum dederint</i><a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>. En suitte dequoy
+il ne faut point obmettre et négliger
+de faire transcrire tous les Catalogues, non
+seulement des grandes et renommées Bibliothèques,
+soit qu’elles soient vieilles ou
+modernes, publiques ou particulières, et
+en la possession des nostres ou des estrangers :
+mais aussi des Estudes et Cabinets,
+qui pour n’estre cognus ny hantez demeurent
+ensevelis dans un perpétuel silence.
+Ce qui ne semblera point estrange
+et nouveau si on considère quatre ou cinq
+raisons principales qui m’ont fait avancer
+cette proposition. La première desquelles
+est qu’on ne peut rien faire à l’imitation
+des autres Bibliothèques, si l’on ne sçait
+par le moyen des Catalogues qui en sont
+dressez ce qu’elles contiennent. La seconde,
+parce qu’ils nous peuvent instruire
+des livres, du lieu, du temps et de la forme
+de leur impression. La troisiesme, d’autant
+qu’un esprit généreux et bien nay doit
+avoir le désir et l’ambition d’assembler,
+comme en un blot, tout ce que les autres
+possèdent en particulier, <i lang="la" xml:lang="la">ut quæ divisa
+beatos efficiunt, in se mixta fluant</i>. La
+quatriesme, parce que c’est faire plaisir et
+service à un ami quand on ne luy peut
+fournir le livre duquel il est en peine, de
+luy monstrer et désigner au vray le lieu
+où il en pourroit trouver quelque copie,
+comme l’on peut faire facilement par le
+moyen de ces Catalogues. Finalement, à
+cause que nous ne pouvons pas par nostre
+seule industrie sçavoir et connoistre les
+qualitez d’un si grand nombre de livres
+qu’il est besoin d’avoir, il n’est pas hors
+de propos de suivre le jugement des plus
+versez et entendus en cette matière, et
+d’inférer en cette sorte : puisque ces livres
+ont esté recueillis et achetez par tels et
+tels, il y a bien de l’apparence qu’ils méritent
+de l’estre, pour quelque circonstance
+qui nous est incognue. Et en effect je puis
+dire avec vérité, que pendant l’espace de
+deux ou trois ans que j’ay eu l’honneur de
+me rencontrer avec Monsieur de F. chez
+les Libraires, je luy ay veu souvent acheter
+de si vieux livres et si mal couverts et
+imprimez, qu’ils me faisoient sousrire et
+esmerveiller tout ensemble : jusques à ce
+que, prenant la peine de me dire le sujet et
+les circonstances pour lesquelles il les
+achetoit, ses causes et raisons me sembloient
+si pertinentes, que je ne seray
+jamais diverti de croire qu’il est plus versé
+en la cognoissance des livres, et qu’il en
+parle avec plus d’expérience et de jugement
+qu’homme qui soit non seulement
+en France, mais en tout le reste du monde.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Lib. 1. epist. 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">De utilit. cap. ex advers.</i> cap. <i lang="la" xml:lang="la">de contemptu</i>.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c3">CHAPITRE III<br>
+<span class="small i">La quantité de livres qu’il y faut mettre.</span></h2>
+
+
+<p>Cette difficulté première estant ainsi
+déduite et expliquée, celle qui la doit
+suivre et costoyer de plus près nous oblige
+à rechercher s’il est à propos de faire un
+grand amas de Livres, et rendre une Bibliothèque
+célèbre, sinon par la qualité,
+au moins par la nompareille et prodigieuse
+quantité de ses volumes. Car il est
+vray que c’est l’opinion de beaucoup, que
+les Livres sont semblables aux loix et sentences
+des Jurisconsultes, lesquelles <i lang="la" xml:lang="la">æstimantur
+pondere et qualitate, non numero</i>,
+et qu’il appartient à celuy là seul de discourir
+à propos sur quelque poinct de
+doctrine, qui s’est le moins occupé à la diverse
+lecture de ceux qui en ont escrit. Et
+en effect il semble que ces beaux préceptes
+et advertissemens moraux de Sénèque,
+<i lang="la" xml:lang="la">Paretur librorum quantum satis est, nihil
+in apparatum. Onerat discentem turba, non
+instruit, multoque satius est paucis te auctoribus
+tradere, quam errare per multos.
+Quum legere non possis quantum habeas,
+sat est te habere quantum legas</i><a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et plusieurs
+autres semblables qu’il nous donne
+en cinq ou six endroits de ses Œuvres,
+puissent aucunement favoriser et fortifier
+cette opinion par l’auctorité de ce grand
+personnage. Mais si nous la voulons renverser
+entièrement pour establir la nostre,
+comme plus probable, il ne faut que se
+fonder sur la différence qu’il y a entre le
+travail d’un particulier et l’ambition de
+celuy qui veut paroistre par le moyen de
+sa Bibliothèque, ou entre celuy qui ne
+veut satisfaire qu’à soy mesme, et celuy
+qui ne cherche qu’à contenter et obliger
+le public. Car il est certain que toutes ces
+raisons précédentes ne butent qu’à l’instruction
+de ceux qui veulent judicieusement
+et avec ordre et méthode faire quelque
+progrez en la Faculté qu’ils suivent,
+ou plustost à la condamnation de ceux
+qui tranchent des sçavans et contrefont
+les capables, encores qu’ils ne voyent non
+plus ce grand amas de Livres qu’ils ont
+fait, que les bossus (ausquels le Roy Alphonse
+avoit coustume de les comparer)
+cette grosse masse qu’ils portent derrière
+eux. Ce qui est à bon droict blasmé par
+Sénèque ès lieux alléguez cy-dessus, et
+plus ouvertement encore quand il dit :
+<i lang="la" xml:lang="la">Quo mihi innumerabiles libros et Bibliothecas,
+quarum dominus vix tota vita sua
+indices perlegit<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a> ?</i> comme aussi par cet
+Épigramme qu’Ausone avec beaucoup de
+grace et naïfveté addresse <i lang="la" xml:lang="la">ad Philomusum</i>,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Emptis quod libris tibi Bibliotheca referta est,</i></div>
+<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Magnum et Grammaticum te, Philomuse, putas ;</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hoc genere et chordas, et plectra, et barbita conde,</i></div>
+<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Omnia mercatus, cras citharœdus eris.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Epist. 2. lib. 4. — Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquillit.</i> cap. 9.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i> cap. 9.</p>
+</div>
+<p>Mais vous, Monseigneur, qui estes en
+réputation de plus sçavoir que l’on ne
+vous a peu enseigner, et qui vous privez
+de toute sorte de contentement pour jouyr
+et vous plonger tout à fait dans celuy que
+vous prenez à courtiser les bons Autheurs,
+c’est à vous proprement à qui il appartient
+d’avoir une Bibliothèque des plus
+augustes et des plus amples qui ait jamais
+esté, à celle fin qu’il ne soit dit à l’advenir
+qu’il n’a tenu qu’au peu de soin que vous
+aurez eu de donner cette pièce au public
+et à vous mesme, que toutes les actions
+de vostre vie n’ayent surpassé les faits héroïques
+de tous les plus grands personnages.
+C’est pourquoy j’estimeray tousjours
+qu’il est très à propos de recueillir pour
+cet effect toutes sortes de Livres (sous
+quelques précautions néantmoins que je
+déduiray cy-après), puis qu’une Bibliothèque
+dressée pour l’usage du public doit
+estre universelle, et qu’elle ne peut pas
+estre telle si elle ne contient tous les principaux
+Autheurs qui ont escrit sur la
+grande diversité des sujets particuliers, et
+principalement sur tous les Arts et Sciences,
+desquels si on vient à considérer le
+grand nombre dans le <i lang="la" xml:lang="la">Panepistemon</i>
+d’Ange Politian, ou dans un autre Catalogue
+fort exact qui en a esté dressé depuis
+peu, je ne fay aucun doute qu’on ne juge
+par la grande quantité de Livres qui se
+rencontre ordinairement dans les Bibliothèques
+sur dix ou douze d’icelles, du plus
+grand nombre qu’il en faudroit avoir pour
+contenter la curiosité des lecteurs sur toutes
+les autres. D’où je ne m’estonne point
+si Ptolomée, Roy d’Egypte, avoit amassé
+pour cet effet non cent mil volumes,
+comme veut Cedrenus, non quatre cens
+mille, comme dit Sénèque, non cinq cens
+mille, comme l’asseure Josèphe, mais sept
+cens mille, comme tesmoignent et demeurent
+d’accord Aulugelle, Ammian Marcellin,
+Sabellic, et Volaterran<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> : ou si
+Eumènes, fils d’Attalus, en avoit recueilly
+deux cens mille, Constantin six vingts
+mille, Samonique, Précepteur de l’Empereur
+Gordian le jeune, soixante et deux
+mille, Epaphroditus, simple Grammairien,
+trente mille, et si Richard de Bury, M. de
+Thou, et le Chevalier Bodleui en ont fait
+si bonne provision, que le seul Catalogue
+de chacune de leurs Bibliothèques peut
+faire un juste volume. Aussi faut-il confesser
+qu’il n’y a rien qui rende une Bibliothèque
+plus recommandable que lors
+qu’un chacun y trouve ce qu’il cherche,
+ne l’ayant peu trouver ailleurs, estant nécessaire
+de poser pour maxime, qu’il n’y
+a livre, tant soit-il mauvais ou descrié, qui
+ne soit recherché de quelqu’un avec le
+temps, parce que, suivant le dire du Poëte
+Satyrique,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Mille hominum species, et rerum discolor usus,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Velle suum cuique est, nec voto vivitur uno</i><a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et qu’il est des lecteurs comme des trois
+conviez d’Horace,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Poscentes vario nimium diversa palato</i><a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">les Bibliothèques ne pouvans mieux estre
+comparées qu’au pré de Sénèque, où chaque
+animal trouve ce qui luy est propre :
+<i lang="la" xml:lang="la">Bos herbam, canis leporem, ciconia lacertum</i><a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>.
+Et de plus il faut encore croire
+que tout homme qui recherche un livre le
+juge bon, et le jugeant tel sans le pouvoir
+trouver, est contraint de l’estimer curieux
+et grandement rare, de sorte, que venant
+en fin à le rencontrer en quelque Bibliothèque,
+il se persuade facilement que le
+maistre d’icelle le cognoissoit aussi bien
+que luy, et l’avoit acheté pour les mesmes
+intentions qui l’excitoient à le rechercher,
+et en suitte de ce conçoit une estime nompareille
+et du maistre et de la Bibliothèque :
+laquelle venant puis après à estre publiée,
+il ne faut que peu de rencontres
+semblables, jointe à la commune opinion
+du vulgaire, <i lang="la" xml:lang="la">cui magna pro bonis sunt</i><a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>,
+pour satisfaire et récompenser un homme
+qui a tant soit peu l’honneur et la gloire
+en recommendation de tous ses frais et de
+toute sa peine. Et de plus si on veut entrer
+en considération des temps, des lieux,
+et des inventions nouvelles, personne de
+jugement ne peut douter qu’il ne nous
+soit maintenant plus facile d’avoir des milliers
+de livres qu’il n’estoit aux anciens
+d’en avoir des centaines, et que par conséquent
+ce nous seroit une honte et un
+reproche éternel si nous leur estions inférieurs
+en ce point, où ils peuvent estre
+surmontez avec tant d’avantage et de facilité.
+Finalement, comme la qualité des livres
+augmente de beaucoup l’estime d’une
+Bibliothèque envers ceux qui ont le moyen
+et le loisir de la reconnoistre, aussi faut-il
+advouer que la seule quantité d’iceux la
+met en lustre et en crédit, tant envers les
+estrangers et passans, que beaucoup d’autres
+qui n’ont pas le temps ny la commodité
+de la fueilleter aussi curieusement en
+particulier, comme il leur est facile de juger
+promptement par le grand nombre de
+ses volumes qu’il y en doit avoir une infinité
+de bons, signalez et remarquables.
+Toutesfois pour ne laisser cette quantité
+infinie ne la définissant point, et aussi
+pour ne jetter les curieux hors d’espérance
+de pouvoir accomplir et venir à bout de
+cette belle entreprise, il me semble qu’il
+est à propos de faire comme les Médecins,
+qui ordonnent la quantité des drogues suivant
+la qualité d’icelles, et de dire que l’on
+ne peut manquer de recueillir tous ceux
+qui auront les qualitez et conditions requises
+pour estre mis dans une Bibliothèque.
+Ce que pour connoistre il se faut servir
+de plusieurs diorismes et précautions,
+qui peuvent estre beaucoup plus facilement
+pratiquées à la rencontre des occasions
+par ceux qui ont une grande routine
+des livres, et qui jugent sainement et sans
+passion de toutes choses, que déduites et
+couchées par escrit, veu qu’elles sont
+presque infinies, et que, pour le confesser
+ingénuement, quelqu’unes d’icelles combattent
+les opinions communes, et tiennent
+du Paradoxe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> Lib. 22. lib. 1. <i lang="la" xml:lang="la">De tranquil.</i> c. 9. — L. 12. <i lang="la" xml:lang="la">Antiq.
+Jud.</i> cap. 2. — L. 6. <i lang="la" xml:lang="la">Noct. Attic.</i> cap. ult. — <i lang="la" xml:lang="la">Enneade</i>
+6. lib. 7. — Lib. 17. <i lang="la" xml:lang="la">Antrop. Alexand. ab
+Alexand.</i> — Lib. 2. cap. 30. <i lang="la" xml:lang="la">Zonaras. Plutarch. in
+Syll.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> Pers. sat. 5.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Lib. 2. epist. 2.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> Epist. 118.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Senec. ep. 118.</p>
+</div>
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c4">CHAPITRE IV<br>
+<span class="small i">De quelle qualité et condition ils doivent
+estre.</span></h2>
+
+
+<p>Je diray néantmoins, pour ne point obmettre
+ce qui nous doit servir de guide et
+de phanal en cette recherche, que la première
+règle que l’on y doit observer est
+de fournir premièrement une Bibliothèque
+de tous les premiers et principaux Autheurs
+vieux et modernes, choisis des meilleures
+éditions, en corps ou en parcelles,
+et accompagnez de leurs plus doctes et
+meilleurs Interprètes et Commentateurs
+qui se trouvent en chaque Faculté, sans
+oublier celles qui sont le moins communes,
+et par conséquent plus curieuses,
+comme par exemple des diverses Bibles,
+des Pères et des Conciles, pour le gros de
+la Théologie, de Lyra, Hugo, Tostat, Salmeron,
+pour la Positive ; de sainct Thomas,
+Occham, Durand, Pierre Lombart,
+Henry de Gand, Alexandre de Ales, Gilles
+de Rome, Albert le Grand, Aureolus,
+Burlée, Capreolus, Major, Vasquez, Suarez,
+pour la Scholastique ; des Cours Civil
+et Canon ; Balde, Barthole, Cujas, Alciat,
+du Moulin, pour le Droict ; d’Hipocrate,
+Galien, Paul Éginète, Oribase, Æce, Traillian,
+Avicenne, Avenzoar, Fernel, pour la
+Médecine ; Ptolomée, Firmicus, Haly,
+Cardan, Stofler, Gauric, Junctin, pour
+l’Astrologie ; Halhazen, Vitellio, Baccon,
+Aguillonius, pour l’Optique ; Diophante,
+Boece, Jordan, Tartaglia, Siliseus, Luc
+de Burgo, Villefranche, pour l’Arithmétique ;
+Artémidore, Apomazar, Synésius,
+Cardan, pour les Songes : et ainsi de tous
+les autres qu’il seroit trop long et ennuyeux
+de spécifier et nommer précisément.</p>
+
+<p>Secondement, d’y mettre tous les vieux
+et nouveaux Autheurs dignes de considération,
+en leur propre langue et en l’idiome
+duquel ils se sont servis, les Bibles et
+Rabias en Hébrieu, les Pères en Grec et en
+Latin, Avicenne en Arabe, Bocace, Dante,
+Pétrarque, en Italien ; et aussi leurs
+meilleures versions Latines, Françoises, ou
+telles qu’on les pourra trouver : ce dernier
+pour l’usage de plusieurs qui n’ont pas la
+cognoissance des langues estrangères, et le
+premier d’autant qu’il est bien à propos
+d’avoir les sources d’où tant de ruisseaux
+coulent en leur propre nature sans art ny
+desguisement, et que, de plus, certaine efficace
+et richesse de conceptions se rencontre
+d’ordinaire en iceux qui ne peut retenir
+et conserver son lustre que dans sa
+propre langue, comme les peintures en
+leur propre jour : pour ne rien dire de la
+nécessité que l’on en peut avoir à la vérification
+des textes et passages, qui sont ordinairement
+controversez ou révoquez en
+doute.</p>
+
+<p>Tiercement, ceux qui ont le mieux traicté
+les parties de quelque Science ou Faculté
+telle qu’elle soit, comme Bellarmin
+les Controverses, Tolète et Navarre les cas
+de conscience, Vesale l’Anatomie, Mathiole
+l’histoire des plantes, Gesner et Aldroandus
+celle des animaux, Rondelet et Salvianus
+celles des poissons, Vicomercat les
+Météores, etc.</p>
+
+<p>En quatriesme lieu, tous ceux qui ont
+mieux commenté ou expliqué quelque
+Autheur ou Livre particulier, comme Pérerius
+la Genèse, Villalpandus Ézéchiel,
+Maldonat les Évangiles, Monlorius et Zabarella
+les Analytiques, Scaliger l’histoire
+des plantes de Théophraste, Proclus et
+Marsile Ficin le Platon, Alexandre et Themistius
+l’Aristote, Flurance Rivault l’Archimède,
+Théon et Campanus l’Euclide,
+Cardan Ptolomée : ce qui se doit observer
+en toutes sortes de Livres et Traictez vieux
+ou modernes qui auront rencontré des
+Interprètes et Commentateurs.</p>
+
+<p>Puis après, tous ceux qui ont escrit et
+fait des Livres et Traictez sur quelque sujet
+particulier, soit qu’il concerne l’espèce
+ou l’individu, comme Sanchez qui a traicté
+amplement <i lang="la" xml:lang="la">de Matrimonio</i>, de Sainctes
+et du Perron de l’Eucharistie, Gilbert de
+l’aimant, Maier <i lang="la" xml:lang="la">de volucri arborea</i>, Scortia,
+Vendelinus, Nugarola, du Nil : ce qui se
+doit entendre de toutes sortes de Traictez
+particuliers en matière de Droict, Théologie,
+Histoire, Médecine, ou quelque autre
+que ce puisse être, avec cette discrétion
+néantmoins que celle qui approche le plus
+de la profession que l’on suit soit préférée
+aux autres.</p>
+
+<p>En suitte tous ceux qui ont escrit le
+plus heureusement contre quelque Science,
+ou qui se sont opposez avec plus de doctrine
+et d’animosité (sans toutesfois rien
+innover ou changer des principes) aux
+Livres de quelques Autheurs des plus
+célèbres et renommez. C’est pourquoy on
+ne doit pas négliger Sextus Empiricus,
+Sanchez, et Agrippa, qui ont fait profession
+de renverser toutes les Sciences, Pic
+de la Mirande qui a si doctement réfuté
+les Astrologues, Eugubinus qui a foudroyé
+l’impiété des Salmonées et irréligieux, Morisotus
+qui a renversé l’abus des Chymistes,
+Scaliger qui a si bien rencontré contre
+Cardan qu’il est aujourd’huy plus suivy
+en quelques endroits d’Allemagne qu’Aristote,
+Casaubon qui a bien osé attaquer les
+Annales de ce grand Cardinal Baronius,
+Argentier qui a pris Galien à tasche, Thomas
+Éraste qui a pertinemment réfuté Paracelse,
+Charpentier qui s’est vigoureusement
+opposé à Ramus ; et finalement tous ceux
+qui se sont exercez en pareille escrime, et
+qui sont tellement enchaisnez les uns avec
+les autres, qu’il y auroit autant de faute à
+les lire séparément, comme à juger et entendre
+une partie sans l’autre, ou un contraire
+sans celuy qui luy est opposé.</p>
+
+<p>Il ne faut aussi obmettre tous ceux qui
+ont innové ou changé quelque chose ès
+Sciences, car c’est proprement flatter l’esclavage
+et la foiblesse de nostre esprit, que
+de couvrir le peu de connoissance que nous
+avons de ces Autheurs sous le mespris
+qu’il en faut faire, à cause qu’ils se sont
+opposez aux Anciens, et qu’ils ont doctement
+examiné ce que les autres avoient
+coustume de recevoir comme par tradition.
+C’est pourquoy, veu que depuis peu
+plus de trente ou quarante Autheurs de
+nom se sont déclarez contre Aristote, que
+Coopernic, Kepler et Galilæus ont tout
+changé l’Astronomie ; Paracelse, Severin
+le Danois, du Chesne et Crollius la Médecine ;
+et que plusieurs autres ont introduit
+de nouveaux principes, et basty sur
+iceux des ratiocinations estranges, inouyes
+et non jamais préveues : je dis que tous
+ces Autheurs sont très-nécessaires dans
+une Bibliothèque, puis que, suivant le dire
+commun,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Est quoque cunctarum novitas gratissima rerum</i> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et que, pour n’en demeurer à cette raison
+si foible, il est certain que la cognoissance
+de ces livres est tellement utile et fructueuse
+à celuy qui sçait faire réflexion et
+tirer profit de tout ce qu’il voit, qu’elle
+luy fournit une milliace d’ouvertures et de
+nouvelles conceptions, lesquelles estans
+receues dans un esprit docile, universel et
+desgagé de tous intérests,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nullius addictus jurare in verba magistri</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">elles le font parler à propos de toutes
+choses, luy ostent l’admiration, qui est le
+vray signe de nostre foiblesse, et le façonnent
+à raisonner sur tout ce qui se présente,
+avec beaucoup plus de jugement,
+prévoyance et résolution, que ne fait pas
+le commun des autres personnes de lettres
+et de mérite.</p>
+
+<p>On doit pareillement avoir cette considération
+au choix des Livres, de regarder
+s’ils sont les premiers qui ayent esté composez
+sur la matière de laquelle ils traictent,
+parce qu’il est de la doctrine des
+hommes comme de l’eau, qui n’est jamais
+plus belle, plus claire et plus nette qu’à sa
+source, toute l’invention venant des premiers,
+et l’imitation, avec les redites, des
+autres : comme l’on voit par effet que Reuchlin
+qui a le premier escrit de la langue
+Hébraïque et de la Cabale, Budée de la
+Grecque et des Monnoyes, Bodin de la
+République, Coclès de la Physiognomie,
+Pierre Lombart et S. Thomas de la Théologie
+Scholastique, ont mieux rencontré
+que beaucoup d’autres qui se sont meslez
+d’en escrire depuis eux.</p>
+
+<p>De plus, il faut aussi prendre garde si les
+matières qu’ils traictent sont triviales ou
+peu communes, curieuses ou négligées, espineuses
+ou faciles, d’autant que l’on peut
+bien appliquer aux livres curieux et nouveaux,
+ce que l’on dit de toutes les choses
+non vulgaires,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Rara juvant, primis sic major gratia pomis,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Hybernæ pretium sic meruere rosæ.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Sous l’adveu doncques de ce précepte on
+doit ouvrir les Bibliothèques, et recevoir
+en icelles ceux-là, premièrement, qui ont
+escrit sur des matières peu cognues, et qui
+n’avoient esté traictées auparavant sinon
+par fragments et à bastons rompus, comme
+Licetus qui a escrit de <i lang="la" xml:lang="la">spontaneo viventium
+ortu, de lucernis antiquorum</i>, Tagliacotius
+de la façon de refaire les nez
+coupez, Libavius et Goclin de l’onguent
+Magnétique. Secondement, tous les curieux
+et non vulgaires, comme sont les livres
+de Cardan, Pomponace, Brunus, et tous
+ceux qui traictent de la Cabale, Mémoire
+artificielle, Art de Lulle, Pierre Philosophale,
+Divinations, et autres matières semblables.
+Car encore bien que la plus-part
+d’icelles n’enseignent rien que des choses
+vaines et inutiles, et que je les tienne pour
+des pierres d’achopement à tous ceux qui
+s’y amusent ; si est-ce néantmoins que pour
+avoir de quoy contenter les foibles esprits
+aussi bien que les forts, et satisfaire au
+moins à ceux qui les veulent voir pour
+les réfuter, il faut recueillir ceux qui en
+traictent, deussent-ils estre parmy les autres
+livres d’une Bibliothèque, comme les
+serpens et vipères entre les autres animaux,
+comme l’ivroye dans le bon bled, comme
+les espines entre les roses ; et ce à l’exemple
+du monde où ces choses inutiles et dangereuses
+accomplissent le chef-d’œuvre et
+la fabrique de sa composition.</p>
+
+<p>Cette maxime nous doit faire passer à
+une autre de pareille conséquence, qui est
+de ne point négliger toutes les œuvres des
+principaux Hérésiarques ou fauteurs de
+Religions nouvelles et différentes de la
+nostre plus commune et révérée, comme
+plus juste et véritable. Car il y a bien de
+l’apparence, puis que les premiers d’iceux
+(pour ne parler que des nouveaux) ont
+esté choisis et tirez d’entre les plus doctes
+personnages du siècle précédent, qui, par
+je ne sçay quelle fantaisie et trop grand
+amour de la nouveauté, quittoient leur
+froc et la bannière de l’Église Romaine
+pour s’enroller sous celle de Luther et
+Calvin, et que ceux d’aujourd’huy ne
+sont admis à l’exercice de leur Ministère
+qu’après un long et rude examen sur les
+trois langues de la saincte Escriture, et
+les principaux poincts de la Philosophie et
+Théologie : il y a bien de l’apparence,
+dy-je, qu’excepté les passages controversez
+ils peuvent quelquefois bien rencontrer
+sur les autres, comme en beaucoup de
+traictez indifférents sur lesquels ils travaillent
+souvent avec beaucoup d’industrie
+et de félicité. C’est pourquoy, puis qu’il est
+nécessaire que nos Docteurs les trouvent
+en quelques lieux pour les réfuter, que
+M. de T. n’a point fait difficulté de les recueillir,
+que les anciens Pères et Docteurs
+les avoient chez eux, que beaucoup de
+Religieux les gardent en leurs Bibliothèques,
+qu’on ne fait point scrupule d’avoir
+un <i>Thalmud</i> ou un <i>Alcoran</i> qui vomissent
+mille blasphèmes contre Jésus-Christ et
+nostre Religion, beaucoup plus dangereux
+que ceux des Hérétiques, que Dieu nous
+permet de tirer profit de nos ennemis,
+suivant ce qui est dit par le Psalmiste,
+<i lang="la" xml:lang="la">Salutem ex inimicis nostris, et de manu
+omnium qui oderunt nos</i>, qu’ils ne peuvent
+estre préjudiciables qu’à ceux qui estans
+destituez d’une bonne conduitte se laissent
+emporter au premier vent qui souffle, et
+s’ombragent de chènevotes ; et pour conclure
+en un mot, puis que l’intention qui
+détermine toutes nos actions au bien ou
+mal n’est point vicieuse ny cautérisée : je
+croy qu’il n’y a point d’extravagances ou
+de danger d’avoir dans une Bibliothèque
+(sous la caution néantmoins d’une licence
+et permission prise de qui il appartiendra)
+toutes les œuvres des plus doctes et fameux
+Hérétiques, tels qu’ont esté Luther,
+Mélancthon, Pomeran, Bucer, Calvin,
+Bèze, Daneau, Gaultier, Hospinian, Paré,
+Bulenger, Marlorat, Chemnitius, Bernard
+Occhim, Pierre Martyr, Illiricus, Osiander,
+Musculus, les Centuriateurs, du Jong,
+Mornay, du Moulin, voire mesmes plusieurs
+autres de moindre conséquence,
+<i lang="la" xml:lang="la">quos fama obscura recondit</i>.</p>
+
+<p>Il faut pareillement tenir pour maxime,
+que tous les corps et assemblages des divers
+Autheurs qui ont escrit sur un mesme
+sujet, tels que sont le <i>Thalmud</i>, les Conciles,
+la Bibliothèque des Pères, <i lang="la" xml:lang="la">Thesaurus
+Criticus</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Scriptores Germanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Turcici</i>,
+<i lang="la" xml:lang="la">Hispanici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Gallici</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Catalogus testium veritatis</i>,
+<i lang="la" xml:lang="la">Monarchia Imperii</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Opus magnum
+de balneis</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Authores Gyneciorum</i>, <i lang="la" xml:lang="la">De morbo
+Neapolitano</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Rhetores antiqui</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Grammatici
+veteres</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Oratores Græciæ</i>, <i lang="la" xml:lang="la">Flores Doctorum</i>,
+<i lang="la" xml:lang="la">Corpus Poetarum</i>, tous ceux qui
+contiennent de semblables recueils, doivent
+nécessairement estre mis dans les Bibliothèques :
+d’autant qu’ils nous sauvent,
+en premier lieu, la peine de rechercher
+une infinité de livres grandement rares et
+curieux ; secondement, parce qu’ils font
+place à beaucoup d’autres, et soulagent
+une Bibliothèque ; tiercement, parce qu’ils
+nous ramassent en un volume et commodément
+ce qu’il nous faudroit chercher
+avec beaucoup de peine en plusieurs lieux ;
+et finalement, pource qu’ils tirent après
+eux une grande espargne, estant certain
+qu’il ne faut pas tant de testons pour les
+acheter, qu’il faudroit d’escus si on vouloit
+avoir séparément tous ceux qu’ils contiennent.</p>
+
+<p>Je tiens encore pour un précepte autant
+nécessaire que les précédents, qu’il faut
+trier et choisir d’entre le grand nombre
+de ceux qui ont escrit et escrivent journellement,
+ceux qui paroissent comme un
+Aigle dans les nuées, ou comme un Astre
+brillant et lumineux parmy les ténèbres,
+j’entends ces Esprits qui ne sont pas du
+commun,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">quorumque ex ore profuso,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Omnis posteritas latices in dogmata ducit</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">et desquels on se peut servir comme de
+Maistres très-parfaicts en la cognoissance
+de toutes choses, et de leurs œuvres
+comme d’une pépinière de toute sorte de
+suffisance, pour enrichir une Bibliothèque
+non seulement de tous leurs livres, mais
+mesme de leurs moindres fragments, papiers
+descousus, et mots qui leur eschappent.
+Car tout ainsi que ce seroit mal employer
+le lieu et l’argent que de vouloir
+ramasser toutes les œuvres, et je ne sçay
+quel fatras de certains Autheurs vulgaires
+et mesprisez : aussi seroit-ce une oubliance
+manifeste et une faute inexcusable à ceux
+qui font profession d’avoir tous les meilleurs
+livres, d’en négliger aucun, par
+exemple d’Érasme, Chiaconus, Onuphre,
+Turnèbe, Lipse, Genébrard, Antonius Augustinus,
+Casaubon, Saumaise, Bodin,
+Cardan, Patrice, Scaliger, Mercurial, et
+autres, les œuvres desquels il faut prendre
+à yeux clos et sans aucun choix, le réservant
+pour ne point nous tromper ès livres
+rampans de ces Autheurs qui sont beaucoup
+plus rudes et grossiers : d’autant que tout
+ainsi que l’on ne peut trop avoir de ce qui
+est bon et choisi à l’eslite, de mesme aussi
+ne sçauroit-on avoir trop peu de ce qui
+est mauvais, et de quoy l’on ne doit espérer
+aucune utilité ou profit manifeste.</p>
+
+<p>Il ne faut aussi oublier toutes sortes de
+lieux communs, Dictionaires, Meslanges,
+diverses Leçons, Recueils de sentences, et
+telles autres sortes de Répertoires, parce
+que c’est autant de chemin fait et de
+matière préparée pour ceux qui ont l’industrie
+d’en user avec advantage, estant
+certain qu’il y en a beaucoup qui font
+merveille de parler et d’escrire sans qu’ils
+ayent guère veu d’autres volumes que ces
+mentionnés ; d’où vient que l’on dit communément
+que le Calepin, qui se prend
+pour toutes sortes de Dictionaires, est le
+gaignepain des Régens, et quand je diray
+de beaucoup d’entre les plus fameux personnages,
+ce ne sera pas sans raison, puis
+qu’un des plus célèbres entre les derniers
+en avoit plus d’une cinquantaine où il estudioit
+perpétuellement, et que le mesme
+ayant trouvé un mot difficile à l’ouverture
+du livre des Équivoques, comme il luy fut
+présenté, il eut incontinent recours à l’un
+de ces Dictionaires, et transcrivit d’iceluy
+plus d’une page d’escriture sur la marge
+dudit livre, et ce, en présence de l’un de
+mes amis et des siens, auquel il ne se peut
+garder de dire que ceux qui verroient cette
+remarque croiroient facilement qu’il auroit
+esté plus de deux jours à la faire,
+combien qu’il n’eust eu que la peine de la
+descrire. Et pour moy je tiens ces collections
+grandement utiles et nécessaires, eu
+esgard que la briefveté de nostre vie et la
+multitude des choses qu’il faut aujourd’huy
+sçavoir pour être mis au rang des
+hommes doctes ne nous permettent pas de
+pouvoir tout faire de nous mesme : joint
+que n’estant permis à un chacun ny en
+tous siècles de pouvoir travailler à ses
+propres frais et despens, et sans rien emprunter
+d’autruy, quel mal y a-il si ceux
+qui ont l’industrie d’imiter la nature et de
+tellement diversifier et approprier à leur
+sujet ce qu’ils tirent des autres, <i lang="la" xml:lang="la">ut etiam
+si apparuerit unde sumptum sit, aliud tamen
+esse quam unde sumptum est appareat</i><a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>,
+empruntent de ceux qui semblent
+n’estre faicts que pour prester, et puisent
+dans les réservoirs et magasins destinez à
+cet effet, puis que nous voyons d’ordinaire
+que les Peintres et les Architectes font des
+ouvrages excellens et admirables par le
+moyen des couleurs et matériaux que les
+autres leur broyent et leur préparent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Seneca, epist. 8.</p>
+</div>
+<p>Finalement, il faut pratiquer en cette occasion
+l’aphorisme d’Hipocrate<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, qui
+nous advertit de donner quelque chose au
+temps, au lieu et à la coustume, c’est à
+dire, que certaine sorte de livres ayant
+quelque fois le bruit et la vogue en un
+pays qui ne l’a pas en d’autres, et au siècle
+présent qui ne l’avoit pas au passé, il est
+bien à propos de faire plus grande provision
+d’iceux que non pas des autres, ou
+au moins d’en avoir une telle quantité,
+qu’elle puisse tesmoigner que l’on s’accommode
+au temps, et que l’on n’est pas ignorant
+de la mode et de l’inclination des hommes.
+Et de là vient que l’on trouve ordinairement
+dans les Bibliothèques de Rome,
+Naples et Florance beaucoup de Positive,
+dans celles de Milan et Pavie beaucoup de
+Jurisprudence, dans celles d’Espagne et les
+vieilles de Cambrige et Oxfort en Angleterre
+beaucoup de Scholastique, et dans
+celles de France beaucoup d’Histoires et
+Controverses. Pareille diversité s’estant
+fait aussi remarquer en la suitte des siècles,
+à raison de la vogue qu’ont eu consécutivement
+la Philosophie de Platon, celle
+d’Aristote, la Scholastique, les Langues et
+la Controverse, qui ont toutes chacunes à
+leur tour dominé en divers temps, comme
+nous voyons que l’estude des Morales
+et Politiques occupe maintenant la pluspart
+des meilleurs et plus forts esprits de
+celuy-cy, pendant que les plus foibles s’amusent
+après les fictions et Romans, desquels
+je ne diray rien autre chose, sinon
+ce qui fut dit autrefois par Symmaque de
+semblables narrations, <i lang="la" xml:lang="la">Sine argumento rerum
+loquacitas morosa displicet</i><a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> 17. aphorism. sect. 1.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Lib. 10. epist. 51.</p>
+</div>
+<p>Ces préceptes et maximes communes
+estans si amplement expliquées, il ne reste
+plus pour accomplir ce Titre de la qualité
+des Livres, que d’en proposer deux ou
+trois autres, lesquelles seront indubitablement
+receues comme extravagantes et
+très-propres à heurter l’opinion commune
+et invétérée dans les esprits de beaucoup,
+qui n’estiment les Autheurs que par le
+nombre ou la grosseur de leurs volumes,
+et ne jugent de leur mérite et valeur que
+par ce qui a coustume de nous faire mespriser
+toutes les autres choses, sçavoir leur
+grande vieillesse et caducité, semblables
+en cela au vieillard d’Horace, lequel
+nous est représenté dans ses œuvres,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">laudator temporis acti,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Præsentis censor, castigatorque futuri</i><a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">la nature de ces esprits dominez estant
+pour l’ordinaire si esprise et amoureuse de
+ces images et pièces antiques, qu’ils ne voudroient
+pas regarder de bien loing quelque
+livre que ce puisse estre si son Autheur
+n’est beaucoup plus vieil que la mère
+d’Évandre, ou que les ayeuls de Carpentra,
+ny croire que le temps puisse estre
+bien employé à la lecture des modernes,
+parce que suivant leur dire ils ne sont que
+des Rapsodeurs, Copistes ou Plagiaires,
+et n’approchent en rien de l’esloquence,
+de la doctrine et des belles conceptions des
+anciens, ausquels pour cette cause ils se
+tiennent aussi fermement attachez comme
+le poulpe fait à la roche, sans se partir en
+aucune façon de leurs livres ou de leur doctrine,
+qu’ils n’estiment jamais comprendre
+qu’après l’avoir remaschée tout le temps
+de leur vie : d’où ce n’est point chose extraordinaire
+si au bout du compte et après
+avoir bien sué et travaillé ils ressemblent
+à cet ignorant Marcellus qui se vantoit
+partout d’avoir leu huict fois Thucidide,
+ou à ce Nonnus duquel parle Suidas qui
+avoit leu dix fois tout son Démosthène,
+sans avoir jamais sceu plaider ou discourir
+de chose quelconque. Et à vray dire il
+n’y a rien si propre à faire devenir un
+homme pédant et l’esloigner du sens commun,
+que de mespriser tous les Autheurs
+modernes, pour courtiser seulement quelques-uns
+des anciens, comme s’ils estoient
+seuls paisibles gardiens des plus grandes
+faveurs que peut espérer l’esprit de l’homme,
+ou que la Nature, jalouse de l’honneur
+et du crédit de ses fils aisnez, eust
+voulu pousser sa puissance jusques à l’extrémité
+pour les combler de ses graces
+et libéralitez à nostre préjudice : certes,
+je ne croy pas qu’autres que ces Messieurs
+les Antiquaires se puissent arrester à telles
+opinions, ou se repaistre de telles fables,
+veu que tant de nouvelles inventions, tant
+de nouveaux dogmes et principes, tant de
+changemens divers et inopinez, tant de livres
+doctes, de fameux personnages, de
+nouvelles conceptions, et finalement tant
+de merveilles que nous voyons tous les
+jours naistre, tesmoignent assez que les esprits
+sont plus forts, polis et déliez qu’ils
+ne furent jamais, et que l’on peut dire aujourd’huy
+avec toute asseurance et vérité,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Sumpserunt artes hac tempestate decorem,</i></div>
+<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Nullaque non melior quam prius ipsa fuit</i> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">ou faire le mesme jugement de nostre
+siècle que Symmaque faisoit du sien, <i lang="la" xml:lang="la">Habemus
+sæculum virtuti amicum, quo nisi optimus
+quisque gloriam parit, hominis est
+culpa, non temporis</i>. D’où l’on peut inférer
+que ce seroit une grande faute à celuy qui
+fait profession d’assembler une Bibliothèque,
+de ne point mettre en icelle Piccolomini,
+Zabarelle, Achillin, Niphus, Pomponace,
+Licetus, Cremonin, auprès des
+vieux Interprètes d’Aristote ; Alciat, Tiraqueau,
+Cujas, du Moulin, auprès le
+Code et le Digeste ; la Somme d’Alexandre
+de Ales et de Henry de Gandavo, auprès
+de celle de S. Thomas ; Clavius, Maurolic
+et Viette, auprès d’Euclide et Archimède ;
+Montagne, Charon, Vérulam, auprès de
+Sénèque et Plutarque ; Fernel, Sylvius,
+Fusth, Cardan, auprès de Galien et d’Avicenne ;
+Érasme, Casaubon, Scaliger, Saumaise,
+auprès de Varron ; Commines, Guicciardin,
+Sleidan, auprès de Tite-Live ; et
+Corneille, Tacite, l’Arioste, Tasso, du Bartas,
+auprès Homère et Virgile, et ainsi
+consécutivement de tous les modernes plus
+fameux et renommez : veu que si le capricieux
+Boccalini avoit entrepris de les balancer
+avec les anciens, peut-estre en trouveroit-il
+beaucoup de plus foibles, et fort
+peu qui les surpassent.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">In arte Poet.</i></p>
+</div>
+<p>La seconde maxime, qui ne semblera,
+peut-estre, moins tenir du paradoxe que
+cette première, est directement contre l’opinion
+de ceux qui n’estiment les livres
+qu’au prix et à la grosseur, et qui sont
+bien aises, et se croyent bien honorez d’avoir
+un Tostat dans leurs Bibliothèques,
+parce qu’il y quatorze volumes, ou un Salmeron,
+parce qu’il y en a huict, négligeans
+de recueillir et ramasser une infinité
+de petits livrets parmy lesquels il s’en
+trouve souvent de si bien faicts et doctement
+composez, qu’il y a plus de profit et
+de contentement à les lire, que non pas
+beaucoup d’autres de ces rudes et pesantes
+masses indigestes et mal polies, au moins
+pour la plus-part ; le dire de Sénèque
+estant très-véritable, <i lang="la" xml:lang="la">Non est facile inter
+magna non desipere</i><a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>, et ce que Pline
+disoit d’une des Oraisons de Cicéron,
+<i lang="la" xml:lang="la">M. Tullii oratio fertur optima quæ maxima</i>,
+ne pouvant estre appliqué à ces livres
+monstrueux et Gigantins : comme en
+effet il est presque impossible que l’esprit
+demeure tousjours tendu à ces grands
+labeurs, et que le ramas et la grande confusion
+des choses que l’on veut dire n’estouffent
+la fantaisie et n’embrouillent trop
+la raciocination ; ou au contraire ce qui
+nous doit faire estimer les petits livres,
+qui traictent néantmoins de choses sérieuses
+ou de quelque beau point relevé, c’est
+que l’Autheur d’iceux domine entièrement
+à son sujet, comme l’ouvrier et l’artisan
+fait à sa matière, et qu’il peut mieux le
+remascher, cuire, digérer, polir et former
+à sa fantaisie, que non pas les vastes collections
+de ces grands et prodigieux volumes,
+qui pour cette cause sont le plus
+souvent des Panspermies, des cahos et
+abysmes de confusion,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">rudis indigestaque moles,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec quicquam nisi pondus iners congestaque eodem,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Non bene junctarum discordia semina rerum</i><a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Et de là vient un succez si inégal qui se
+fait remarquer entre les uns et les autres,
+comme par exemple entre les Satyres de
+Perse et de Philelphe, l’Examen des esprits
+de Huarto et celuy de Zara, l’Arithmétique
+de Ramus et celle de Forcadel, le
+Prince de Machiavel et celuy de plus de
+cinquante Pédants, la Logique de du Moulin
+et celle de Vallius, les Annales de Volusius
+et l’Histoire de Saluste, le Manuel
+d’Épictète et les Secrets Moraux de Loriot,
+les œuvres de Fracastor et celles
+d’une infinité de Philosophes et Médecins ;
+tant est véritable ce qu’a fort bien
+dit S. Thomas, <i lang="la" xml:lang="la">Nusquam ars magis quam
+in minimis tota est</i>, et ce que Cornelius
+Gallus avoit aussi coustume de se promettre
+de ses petites Elégies,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minus est nobis per pauca volumina famæ,</i></div>
+<div class="verse i1"><i lang="la" xml:lang="la">Quam quos nulla satis Bibliotheca capit.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> 6. Quæstion. nat. cap. 18.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Ovid. 1. <i lang="la" xml:lang="la">Metamorph.</i></p>
+</div>
+<p>Mais ce qui me fait le plus estonner en
+cette rencontre, c’est que tel négligera les
+œuvres et Opuscules de quelque Autheur,
+pendant qu’elles sont esparses et séparées,
+qui brusle par après du désir de les avoir
+quand elles sont recueillies et ramassées
+en un volume : et tel négligera, par exemple,
+les Oraisons de Jacques Criton, parce
+qu’elles ne se trouvent qu’imprimées séparément,
+qui aura dans sa Bibliothèque
+celles de Raymond, Gallutius, Nigronius,
+Bencius, Perpinian, et de beaucoup d’autres
+Autheurs, non pas qu’elles soient
+meilleures ou plus disertes et esloquentes
+que celles de ce docte Escossois, mais
+parce qu’elles se trouvent reserrées et contenues
+dans de certains volumes. Certes, si
+tous les petits livres devoient estre négligez,
+il ne faudroit tenir compte des Opuscules
+de S. Augustin, des Morales de Plutarque,
+des livres de Galien, ny de la pluspart
+de ceux d’Érasme, de Lipse, Turnèbe,
+Mizault, Sylvius, Calcagnin, François Pic,
+et de beaucoup d’Autheurs semblables,
+non plus que de trente ou quarante petits
+Autheurs en Médecine et Philosophie
+des meilleurs et plus anciens d’entre les
+Grecs, et de beaucoup d’avantage d’entre
+les Théologiens, parce qu’ils ont tous esté
+divulguez à part et séparément les uns
+après les autres, et en si petit volume, que
+les plus grands d’iceux n’excèdent pas souvent
+un demy alphabet. C’est pourquoy,
+puis que l’on peut assembler par la relieure
+ce qui ne l’a point esté par l’impression,
+conjoindre avec d’autres ce qui se
+perdroit s’il estoit seul, et qu’il se rencontre
+en effet une infinité de matières
+qui n’ont esté traictées que dans ces petits
+livres, desquels on peut dire à bon droict
+comme Virgile des abeilles,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ingentes animos angusto in corpore versant</i><a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">il me semble qu’il est très à propos de les
+tirer des estalages, des vieux magazins, et
+de tous les lieux où ils se rencontrent,
+pour les faire relier avec ceux qui sont ou
+de mesme Autheur, ou de pareille matière,
+et puis après, les mettre dans une Bibliothèque,
+où je m’asseure qu’ils feront admirer
+l’industrie et la diligence des Esculapes
+qui ont si bien sceu rejoindre et
+rassembler les membres désunis et séparez
+de ces pauvres Hippolytes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Georgic.</i></p>
+</div>
+<p>La troisiesme, que l’on jugeroit de prime
+face estre contraire à la première, combat
+particulièrement l’opinion de ceux qui sont
+tellement coiffez et embéguinez de tous les
+nouveaux livres, qu’ils négligent et ne tiennent
+compte non de tous les anciens, mais
+des Autheurs qui ont eu la vogue et qui
+ont paru fleurissans et renommez depuis
+six ou sept cens ans, c’est à dire depuis le
+siècle de Boece, Symmaque, Sydonius et
+Cassiodore, jusques à celuy de Picus, Politian,
+Hermolaus, Gaza, Philelphe, Poge
+et Trapezonce, comme sont beaucoup de
+Philosophes, Théologiens, Jurisconsultes,
+Médecins, et Astrologues, que leur seule
+impression noire et Gothique met dans le
+dégoust des plus délicats Estudians de ce
+siècle, et ne permet pas qu’ils les puissent
+regarder qu’à la honte et au mespris de
+ceux qui les ont composez. Ce qui vient
+proprement de ce que les siècles ou les
+esprits qui paroissent en iceux ont des
+Génies divers et des inclinations du tout
+différentes, ne demeurans guères dans un
+mesme ton de pareille estude ou affection
+aux Sciences, et n’ayans rien si asseuré
+que leur vicissitude ou changement.
+Comme en effet nous voyons qu’incontinent
+après la naissance de la Religion
+Chrestienne (pour ne prendre les choses
+de plus haut) la philosophie de Platon
+estoit universellement suivie dans les
+Escholes, et que la plupart des Pères
+estoient Platoniciens : ce qui dura jusques
+à ce qu’Alexandre Aphrodisée luy
+donna puissamment du coulde pour installer
+celle des Péripatéticiens, et tracer le
+chemin aux Interprètes Grecs et Latins,
+qui demeurèrent tellement attachez à l’explication
+du texte d’Aristote, que l’on y
+croiroit encore sans beaucoup de fruict, si
+les Questionnaires et Scholastiques, induits
+par Abélard, ne se fussent mis sur les
+rangs pour dominer par tout, avec une
+approbation la plus grande et la plus universelle
+qui ait jamais esté donnée à chose
+quelconque, et ce, par l’espace d’environ
+cinq ou six siècles, après lesquels les Hérétiques
+nous rappellèrent à l’interprétation
+des sainctes Lettres, et furent occasion
+de nous faire lire la Bible et les saincts
+Pères, qui avoient tousjours esté négligez
+parmy ces ergotismes : en suitte de quoy
+la Controverse a maintenant lieu pour ce
+qui est de la Théologie, et les Questionnaires
+avec les Novateurs, qui bastissent
+sur de nouveaux principes, ou restablissent
+ceux des anciens, Empédocle, Épicure,
+Philolaus, Pithagore, et Démocrite,
+pour la Philosophie ; les autres Facultez
+n’ayans esté exemptes de pareils changemens,
+parmy lesquels c’est tousjours l’ordinaire
+des esprits qui suivent ces fougues
+et changements, comme le poisson fait la
+marée, de ne se plus soucier de ce qu’ils
+ont une fois quitté, et de dire témérairement
+avec le Poëte Calphurne,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vilia sunt nobis quæcumque prioribus annis</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vidimus, et sordet quicquid Spectavimus olim</i><a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">De façon que la plupart des bons Autheurs
+demeurent par ce moyen sur la
+grève abandonnez et négligez d’un chacun,
+pendant que de nouveaux Censeurs
+ou Plagiaires s’introduisent en leur place
+et s’enrichissent de leurs despouilles. Et à
+la vérité c’est une chose estrange et peu
+raisonnable, que nous suivions et approuvions,
+par exemple, le Collége des Conimbres
+et Suarez en ce qui est de la Philosophie,
+et que nous venions à négliger
+les œuvres d’Albert le Grand, Niphus,
+Ægidius, Saxonia, Pomponace, Achillin,
+Hervié, Durand, Zimare, Buccaferre, et
+d’un grand nombre de semblables, desquels
+tous ces gros livres que nous suivons
+maintenant sont compilez et transcrits
+mot pour mot : que nous faisions une
+estime nompareille d’Amatus, Thrivier,
+Capivacce, Montanus, Valescus, et de presque
+tous les Médecins modernes, et que
+nous ayons honte de fournir une Bibliothèque
+des livres de Hugo Senensis, Jacobus
+de Forlivio, Jacques des Parts, Valescus,
+Gordon, Thomas, Dinus, et de tous
+les Avicennistes, qui ont véritablement
+suivy le Génie de leur siècle, rude et grossier
+en ce qui estoit de la barbarie de la
+langue Latine, mais qui ont tellement pénétré
+le fonds de la Médecine, au récit
+mesme de Cardan, que beaucoup de nos
+Modernes n’ayans pas assez de résolution,
+de constance et d’assiduité pour les suivre
+et imiter, sont contraints de prendre
+quelques de leurs raisons pour les revestir
+à la mode, et en faire parade et jactance,
+demeurans tousjours sur la superficie des
+fleurs et du langage, où sans pénétrer plus
+avant,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Decerpunt flores, et summa cacumina captant</i><a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>.</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Quoy doncques, sera-il dit que Scaliger et
+Cardan, les deux plus grands personnages
+du dernier siècle, s’accordent en un seul
+poinct, qui concerne les louanges de Richard
+Suisset, autrement nommé Calculator,
+qui vivoit il n’y a que trois cens ans,
+pour le mettre au rang des dix plus grands
+esprits qui ayent jamais esté, sans que nous
+puissions trouver ses œuvres dans toutes
+les plus fameuses Bibliothèques ? Et quelle
+apparence y a-t-il que les sectateurs d’Occham,
+Prince des Nominaux, soient éternellement
+privez de voir ses œuvres, aussi
+bien que tous les Philosophes celles de ce
+grand et renommé Avicenne ? Certes, il me
+semble que c’est apporter peu de jugement
+au choix et à la cognoissance des livres,
+que de négliger tous ces Autheurs qui devroient
+estre tant plus recherchez que plus
+ils sont rares, et qu’ils pourront d’oresnavant
+tenir la place des Manuscripts, puis
+que l’espérance est comme perdue qu’on
+les remette jamais sous la presse.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Eclog. 7.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a> Lib. 16. <i lang="la" xml:lang="la">de Subtil.</i> Exercitat. 324. 340.</p>
+</div>
+<p>Finalement, la quatriesme et dernière
+de ces maximes n’a pour but que le choix
+et triage que l’on doit faire des Manuscripts,
+pour s’opposer à cette façon introduitte
+et receue de beaucoup par la grande
+vogue qu’ont maintenant les Critiques,
+qui nous ont appris et accoustumez à faire
+plus d’estat de quelques Manuscripts de
+Virgile, Suétone, Perse, Térence, ou quelques
+autres d’entre les vieux Autheurs,
+que non pas de ceux des galands hommes
+qui n’ont jamais esté veus ny imprimez :
+comme s’il y avoit quelque apparence de
+suivre tousjours le caprice ou les imaginations
+et tromperies de ces nouveaux Censeurs
+et Grammairiens, qui employent
+inutilement le meilleur de leur âge à forger
+des conjectures et mandier les corrections
+du Vatican, pour changer, corriger
+ou suppléer le texte de quelque Autheur
+qui aura, peut-estre, des-jà consommé le
+labeur de dix ou douze hommes, quoy
+qu’on s’en peut passer facilement à un besoin :
+ou que ce ne fust pas une chose
+misérable et digne de commisération de
+laisser perdre et pourrir entre les mains
+de quelques possesseurs ignorans les veilles
+et les labeurs d’une infinité de grands
+personnages qui ont sué et travaillé, peut-estre,
+tout le temps de leur vie pour nous
+donner la cognoissance de ce qui estoit
+auparavant incognu, ou esclaircir quelque
+matière utile et nécessaire. Et ce néantmoins
+l’exemple de ces Censeurs a esté
+telle, et leur auctorité si forte et puissante,
+que nonobstant le dégoust que nous ont
+donné Robortel et quelques autres d’entre
+eux, mesme de ces Manuscripts<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, ils
+ont tellement néantmoins ensorcelé le
+monde à leur recherche, qu’il n’y a qu’eux
+aujourd’huy qui soient en vogue et jugez
+dignes d’estre mis dans les Bibliothèques,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse i4">… <i lang="la" xml:lang="la">tanta est penuria mentis ubique,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">In nugas tam prona via est !</i><a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">C’est pourquoy, puis qu’il est de l’essence
+d’une Bibliothèque d’avoir grand nombre
+de Manuscripts, parce qu’ils sont maintenant
+les plus estimez et les moins communs ;
+j’estime, Monseigneur, sous le respect
+de vostre meilleur advis, qu’il seroit
+très à propos de poursuivre comme vous
+avez commencé, en fournissant la vostre
+de ceux qui ont esté composez à pur et
+à plein sur quelque belle matière, pareils à
+ceux-là que vous avez des-jà fait rechercher
+non-seulement icy, mais à Constantinople,
+et tous ceux que l’on peut avoir de beaucoup
+d’Autheurs anciens et nouveaux,
+spécifiez par Neander<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>, Cardan<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>,
+Gesner, et par tous les Catalogues des meilleures
+Bibliothèques ; que non pas de toutes
+ces copies de livres qui ont des-jà esté
+imprimez, et qui ne peuvent tout au plus
+nous soulager que de quelques et vaines
+légères conjectures. Combien toutesfois
+que ce ne soit pas mon intention de mettre
+dans le mespris et faire négliger totalement
+cette sorte de livres, sçachant bien
+par l’exemple de Ptolomée quelle estime
+on doit tousjours faire des Autographes ;
+ou de ces deux sortes de Manuscripts que
+Robortel<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, pour ce qui est de la Critique,
+préfère à tous les autres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres auct.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Palingen.</i> lib. 3. <i lang="la" xml:lang="la">Zodiaci</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a> In Præfat. <i lang="la" xml:lang="la">Gram. Græc.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a> L. 17. <i lang="la" xml:lang="la">de variet. in Bibliot.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">de ratione corrigendi veteres autores</i>.</p>
+</div>
+<p>J’adjouste en fin, pour clorre et fermer
+ce poinct de la qualité des Livres, que
+pour ce qui est tant de cette sorte que des
+imprimez, il ne faut pas seulement observer
+les circonstances susdites, et les choisir
+suivant icelle, comme par exemple,
+s’il est question de la <i>République</i> de Bodin,
+inférer qu’on la doit prendre, parce
+que l’Autheur a esté des plus fameux et
+renommez de son siècle, et qui a le premier
+entre les modernes traicté de ce sujet,
+que la matière en est grandement nécessaire,
+et recherchée au temps où nous
+sommes, que le livre est commun, traduit
+en plusieurs langues, et imprimé presque
+tous les cinq ou six ans. Mais qu’il faut
+encore observer celle-cy, sçavoir, d’acheter
+un livre quand l’Autheur en est bon,
+quoy que la matière en soit commune et
+triviale, ou bien quand la matière en est
+difficile et peu cognue, quoy que l’Autheur
+ne soit pas estimé ; et en pratiquer ainsi
+une infinité d’autres qui se rencontrent
+dans les occasions, sans qu’on les puisse
+facilement réduire en art ou méthode. Ce
+qui me fait croire que celuy-là se peut
+dignement acquitter de cette charge qui
+n’a point le jugement fourbe, téméraire,
+rempli d’extravagances, et préoccupé de
+ces opinions puériles, qui excitent beaucoup
+de personnes à mespriser et rebuter
+promptement tout ce qui n’est pas à leur
+goust, comme si chacun se devoit régler
+suivant les caprices de leurs fantaisies, ou
+que ce ne fust pas le devoir d’un homme
+sage et prudent de parler de toutes choses
+avec indifférence, et n’en juger jamais suivant
+l’estime qu’en font les uns ou les autres,
+mais plustost suivant le jugement
+qu’il en faut faire eu esgard à leur
+propre usage et nature.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c5">CHAPITRE V<br>
+<span class="small i">Par quels moyens on les peut recouvrer.</span></h2>
+
+
+<p>Or, Monseigneur, après avoir monstré
+par ces trois premiers poincts la façon
+qu’il faut suivre pour s’instruire à dresser
+une Bibliothèque, de combien de Livres
+il est à propos qu’elle soit fournie, et de
+quelle qualité il les convient prendre et
+choisir ; celuy qui suit maintenant doit
+rechercher par quels moyens on les peut
+avoir, et ce qu’il faut faire pour le progrez
+et l’augmentation d’iceux. Sur quoy je diray
+véritablement que le premier précepte
+qu’on peut donner sur ce poinct, est de
+conserver soigneusement ceux qui sont acquis
+et que l’on acquiert tous les jours,
+sans permettre qu’aucun se perde ou dépérisse
+en aucune façon. <i lang="la" xml:lang="la">Tolerabilius enim
+est, faciliusque</i>, dit Sénèque, <i lang="la" xml:lang="la">non acquirere
+quam amittere, ideoque lætiores videbis
+quos nunquam fortuna respexit quam
+quos deseruit</i>. Joint que ce ne seroit pas
+le moyen de beaucoup augmenter si ce
+qui s’amasse avec peine et diligence venoit
+à se perdre et dépérir faute d’en avoir
+le soin : suivant quoy Ovide et les plus
+sages ont eu raison de dire que ce n’estoit
+pas une moindre vertu de bien conserver
+que d’acquérir,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nec minor est virtus quam quærere, parta tueri.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p>Le second est de ne rien négliger de
+tout ce qui peut entrer en ligne de compte
+et avoir quelque usage, soit à l’esgard de
+vous ou des autres : comme sont les Libelles,
+Placarts, Thèses, fragments, espreuves,
+et autres choses semblables, que
+l’on doit estre soigneux de joindre et assembler
+suivant les diverses sortes et matières
+qu’ils traictent, parce que c’est le moyen
+de les mettre en considération, et faire
+en sorte,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ut quæ non prosunt singula, multa juvent</i> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Autrement il arrive d’ordinaire que pour
+avoir mesprisé ces petits livres qui ne semblent
+que bagatelles et pièces de nulle conséquence,
+on vient à perdre une infinité
+de beaux recueils qui sont quelquefois
+des plus curieuses pièces d’une Bibliothèque.</p>
+
+<p>Le troisiesme se peut tirer des moyens
+qui furent pratiquez par Richard de Bury,
+Evesque de Dunelme et grand Chancelier
+et Thrésorier d’Angleterre, qui consistent
+à publier et faire cognoistre à un chacun
+l’affection que l’on porte aux Livres, et le
+grand désir que l’on a de dresser une Bibliothèque :
+car cette chose estant commune
+et divulguée, il est indubitable que
+si celuy qui a ce dessein est en assez grand
+crédit et auctorité pour faire plaisir à ses
+amis, il n’y aura aucun d’iceux qui ne
+tienne à faveur de luy faire présent des
+plus curieux livres qui tomberont entre
+ses mains, qui ne luy donne très-volontiers
+entrée dans sa Bibliothèque, ou en celles
+de ses amis, bref qui n’ayde et ne contribue
+à son dessein tout ce qui luy sera
+possible : comme il est fort bien remarqué
+par ledit Richard de Bury en ces
+propres termes, que je transcris d’autant
+plus volontiers que son livre est fort rare,
+et du nombre de ceux qui se perdent par
+nostre négligence. <i lang="la" xml:lang="la">Succedentibus</i>, dit-il,
+<i lang="la" xml:lang="la">prosperis, Regiæ majestatis consecuti notitiam,
+et in ipsius acceptati familia, facultatem
+suscepimus ampliorem, ubilibet visitandi
+pro libitu et venandi quasi saltus
+quosdam delicatissimos, tum privatas,
+tum communes, tum regularium, tum sæcularium
+Bibliothecas</i><a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a> : et un peu après,
+<i lang="la" xml:lang="la">Præstabatur nobis aditus facilis, regalis
+favoris intuitu, ad librorum latebras libere
+perscrutandas ; amoris quippe nostri
+fama volatilis jam ubique percrebuit,
+tantumque librorum et maxime veterum
+ferebamur cupiditate languescere, posse
+vero quemlibet per quaternos facilius quam
+per pecuniam adipisci favorem. Quamobrem
+cum supradicti Principis auctoritate
+suffulti possemus obesse et prodesse, proficere
+et officere vehementer tam majoribus
+quam pusillis, affluxerunt loco encæniorum
+et munerum, locoque donorum et jocalium,
+cœnulenti quaterni, ac decrepiti Codices
+nostris tam aspectibus quam affectibus pretiosi ;
+tunc nobilissimorum Monasteriorum
+aperiebantur armaria, reserabantur scrinia,
+et cistulæ solvebantur</i>, etc. A quoy
+il adjouste encore les divers voyages qu’il
+fit en qualité d’Ambassadeur, et le grand
+nombre de personnes doctes et curieuses,
+du labeur et de l’industrie, desquelles il se
+servoit en cette recherche. Et ce qui m’induit
+encore davantage à croire que ces pratiques
+auroient quelque efficace, c’est que
+je cognois un homme, lequel estant curieux
+de Médailles, Peintures, Statues, Camayeux,
+et autres pièces et jolivetez de
+Cabinet, en amassa par cette seule industrie
+pour plus de douze mille livres,
+sans en avoir jamais desboursé quatre. Et
+à la vérité, je tiens pour maxime, que
+toute personne courtoise et de bon naturel
+doit tousjours seconder les intentions
+louables de ses amis, pourveu qu’elles ne
+préjudicient point aux siennes. De sorte
+que celuy qui a des Livres, Médailles ou
+Peintures qui luy sont plustost venues par
+hazard que non pas qu’il en affectionne la
+jouyssance, ne fera point de difficulté d’en
+accommoder celuy de ses amis qu’il cognoistra
+les désirer et en estre curieux. Je
+rapporterois volontiers à ce troisiesme précepte
+la ruse que pourroient pratiquer et
+exercer les Magistrats et personnes auctorisées
+par le moyen de leurs charges : mais
+je ne veux point l’expliquer plus ouvertement
+que par le simple narré du stratagème
+duquel se servirent les Vénitiens
+pour avoir les meilleurs Manuscripts de
+Pinellus incontinent après qu’il fut décédé ;
+car sur l’advis qu’ils eurent que l’on
+estoit après pour transporter sa Bibliothèque
+de Padoue à Naples, ils envoyèrent
+soudain un de leurs Magistrats qui saisit
+cent balles de Livres, entre lesquelles il y
+en avoit quatorze qui contenoient les Manuscripts,
+et deux d’icelles plus de trois
+cens Commentaires sur toutes les affaires
+d’Italie, alléguant pour leurs raisons qu’encore
+bien qu’on eust permis au défunct Seigneur
+Pinelli, eu esgard à sa condition,
+son dessein, sa vie louable et sans reproche,
+et principalement à l’amitié qu’il avoit
+tousjours tesmoignée à la République,
+de faire copier les Archives et Registres de
+leurs affaires, il n’estoit pas néantmoins à
+propos ny expédient pour eux que telles
+pièces vinssent à estre divulguées, descouvertes
+et communiquées après sa mort.
+Sur quoy les héritiers et exécuteurs testamentaires
+qui estoient puissants et auctorisez,
+ayans fait instance, on retint seulement
+deux cens de ces Commentaires, qui
+furent mis dans une chambre particulière,
+avec cette inscription, <i lang="la" xml:lang="la">Decerpta hæc imperio
+Senatus e Bibliotheca Pinelliana</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">Philobiblion</i>, cap. 8.</p>
+</div>
+<p>Le quatriesme est de retrancher la despense
+superflue que beaucoup prodiguent
+mal à propos à la relieure et à l’ornement
+de leurs volumes, pour l’employer à l’achapt
+de ceux qui manquent, afin de
+n’estre point sujets à la censure de Sénèque,
+qui se moque plaisamment de ceux-là,
+<i lang="la" xml:lang="la">quibus voluminum suorum frontes maxime
+placent titulique</i><a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a> ; et ce, d’autant plus
+volontiers que la relieure n’est rien qu’un
+accident et manière de paroistre sans laquelle,
+au moins si belle et somptueuse,
+les livres ne laissent pas d’estre utiles,
+commodes et recherchez, n’estant jamais
+arrivé qu’à des ignorans de faire cas d’un
+livre à cause de sa couverture, parce qu’il
+n’est pas des volumes comme des hommes,
+qui ne sont cognus et respectez que par
+leur robe et vestement : de manière qu’il
+est bien plus utile et nécessaire d’avoir, par
+exemple, grande quantité de livres fort
+bien reliez à l’ordinaire, que d’en avoir
+seulement plein quelque petite chambre ou
+cabinet de lavez, dorez, réglez, et enrichis
+avec toute sorte de mignardise, de luxe et
+de superfluité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a> <i lang="la" xml:lang="la">De tranquill.</i></p>
+</div>
+<p>Le cinquiesme concerne l’achapt que
+l’on doit faire d’iceux, et se peut diviser en
+quatre ou cinq articles, suivant les divers
+moyens que l’on peut tenir pour le pratiquer.
+Or entre iceux je mettrois volontiers
+pour le premier, le plus prompt, facile et
+avantageux de tous les autres, celuy qui
+se fait par l’acquisition de quelque autre
+Bibliothèque entière et non dissipée. Je
+l’appelle prompt, parce qu’en moins d’un
+jour vous pouvez avoir un grand nombre
+de livres doctes et curieux, qui ne se pourroient
+pas quelque fois ramasser pendant
+la vie d’un homme. Je le dis facile, parce
+que l’on espargne toute la peine et le
+temps qu’il faudroit consommer à les
+achepter séparément. Je le nomme en fin
+avantageux, parce que si les Bibliothèques
+qu’on achepte sont bonnes et curieuses,
+elles servent à augmenter le crédit et la
+réputation de celles qui en sont enrichies.
+D’où nous voyons que Possevin fait beaucoup
+d’estat de celle du Cardinal de
+Joyeuse, parce qu’elle estoit composée de
+trois autres, l’une desquelles avoit esté à
+M. Pithou, et que toutes les plus renommées
+Bibliothèques ont pris leur accroissement
+de cette sorte, comme par exemple,
+celle de S. Marc à Venise par le don qu’y
+fit le Cardinal Bessarion de la sienne ;
+celle de Lescurial par la grande qu’avoit
+amassée Hurtado de Mendoze ; l’Ambroisienne
+de Milan par nonante balles qui y
+ont esté mises pour une seule fois du naufrage
+et de la ruine de celle de Pinelli ;
+celle de Leyde par plus de deux cens Manuscripts
+ès Langues Orientales que Scaliger
+y laissa par son testament ; et finalement
+celle d’Ascagne Colomne par la très-belle
+qu’a laissée le Cardinal Sirlette. D’où
+je conjecture, Monseigneur, que la vostre
+ne peut manquer d’estre un jour très-fameuse
+et renommée entre les plus grandes,
+à l’occasion de celle de Monsieur vostre
+Père, laquelle est des-jà si célèbre et cognue
+par le récit qu’en ont fait à la postérité
+La Croix, Fauchet, Marsille, Turnèbe,
+Passerat, Lambin, et presque tous les galands
+hommes de cette volée, qui n’ont
+point esté mescognoissans du plaisir et de
+l’instruction qu’ils en ont receu.</p>
+
+<p>Après quoy il me semble que le moyen
+qui approche le plus de ce premier, est de
+fouiller et revisiter souvent toutes les boutiques
+des Libraires frippiers et les vieux
+fonds et magazins, tant de livres reliez
+que de ceux qui ont tousjours esté réservez
+en blanc depuis une si longue suitte
+d’années, que beaucoup de personnes peu
+entendues et versées en cette recherche ne
+jugent pas qu’ils puissent avoir d’autre
+usage que d’empescher,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Ne toga cordyllis, ne pænula desit olivis</i> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">combien qu’il s’y rencontre ordinairement
+de très-bons livres, et que leur emploitte
+estant bien mesnagée, il y ait moyen
+d’en avoir plus pour dix escus que l’on n’en
+pourroit acheter pour quarante ou cinquante
+si on les prenoit en divers endroits
+et pièces après autres ; pourveu néantmoins
+que l’on se vueille garnir de soin
+et de patience, et considérer que l’on ne
+peut pas dire d’une Bibliothèque ce que
+certains Poëtes flatteurs ont dit de nostre
+ville,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Quo primum nata est tempore, magna fuit</i> :</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">estant impossible de pouvoir venir à bout
+si promptement d’une chose où Salomon
+dit qu’il n’y aura jamais de fin, <i lang="la" xml:lang="la">libros faciendi
+non erit finis</i> ; et à l’accomplissement
+de laquelle, combien que M. de Thou
+ait travaillé vingt ans, Pinelli cinquante,
+et beaucoup d’autres tout le temps de leur
+vie ; il ne faut pas croire toutesfois qu’ils
+soient venus à la dernière perfection, que
+l’on peut bien souhaitter sans la pouvoir
+atteindre en fait de Bibliothèque.</p>
+
+<p>Mais parce qu’il est encore nécessaire
+pour l’accroissement et augmentation d’une
+telle pièce, de la fournir soigneusement de
+tous les livres nouveaux de quelque mérite
+et considération qui s’impriment en
+toutes les parties de l’Europe, et que Pinellus
+et les autres ont entretenu pour ce
+faire des correspondances avec une infinité
+d’amis estrangers et marchands forains ;
+il seroit bien à propos de pratiquer
+le mesme, ou au moins de choisir et faire
+élection de deux ou trois marchands riches,
+sçachans et pratiquez en leur vacation,
+qui par leur diverses intelligences et
+voyages pourroient fournir toutes sortes
+de nouveautez, et faire diligente recherche
+et perquisition de ceux qu’on leur demanderoit
+par catalogues. Ce qu’il n’est pas
+nécessaire de pratiquer pour les vieux livres,
+d’autant que le plus seur moyen
+d’en recouvrer beaucoup et à bon compte
+c’est de les rechercher indifféremment
+chez tous les Libraires, où la longueur
+du temps et les diverses occasions ont
+coustume de les disperser et respandre.</p>
+
+<p>Je ne veux toutesfois inférer par tout le
+bon mesnage proposé cy-dessus, qu’il ne
+soit quelquefois nécessaire de franchir les
+bornes de cette œconomie pour acheter à
+prix extraordinaire certains livres qui sont
+si rares, qu’à peine les peut-on tirer d’entre
+les mains de ceux qui les cognoissent que
+par cette seule invention. Mais le tempérament
+qu’il convient apporter à cette difficulté
+est de considérer que les Bibliothèques
+ne sont dressées ny estimées qu’en
+considération du service et de l’utilité que
+l’on en peut recevoir, et que par conséquent
+il faut négliger tous ces livres et
+Manuscripts qui ne sont prisez que pour
+le respect de leur antiquité, figures, peintures,
+relieures, et autres foibles considérations,
+comme sont le <i>Froissard</i> que certains
+marchands vouloient vendre il n’y a
+pas long-temps trois cens escus, le <i>Bocace</i>
+des <i>Nobles malheureux</i> qui en estoit estimé
+cent, le <i>Missel</i> et la <i>Bible</i> de Guinart,
+les <i>Heures</i> que l’on dit bien souvent
+n’avoir point de prix à cause de leurs
+figures et vignettes, les <i>Tite-Live</i> et autres
+Historiens, manuscripts et enluminez, les
+livres de la Chine et du Japon, ceux qui
+sont tirez en parchemin, papier de couleur,
+de coton extrêmement fin, et avec
+de grandes marges, et plusieurs autres de
+pareille estoffe, pour employer ces grandes
+sommes qu’ils cousteroient à des volumes
+qui soient plus utiles dans une Bibliothèque
+que non pas tous ces précédens ou
+ceux qui leur ressemblent, qui ne feront
+jamais tant estimer ceux qui se passionnent
+à les recouvrer, comme l’ont esté
+Ptolomée Philadelphe pour avoir donné
+quinze talents des œuvres d’Euripide,
+Tarquin qui acheta les trois livres de la
+Sibylle autant qu’il eust fait tous les neuf
+ensemble, Aristote qui donna soixante et
+douze mille sesterces des œuvres de Speusippe,
+Platon qui employa mille deniers
+pour celles de Philolaus, Bessarion qui
+acheta pour trente mille escus de livres
+Grecs, Hurtado de Mendoze qui en fit venir
+de Levant la charge d’un grand navire,
+Pic de la Mirande qui despensa sept mille
+escus en Manuscripts Hébreux, Chaldaïques
+et autres, et bref ce Roy de France
+qui mit en dépost sa vaisselle d’or et d’argent
+pour avoir la copie d’un livre qui
+estoit dans la Bibliothèque des Médecins
+de cette ville, comme il est amplement
+tesmoigné par les vieilles pancartes et registres
+de leur Faculté.</p>
+
+<p>J’adjouste qu’il seroit aussi besoin de
+sçavoir des parens et héritiers de beaucoup
+de galands hommes s’ils n’ont point laissé
+quelques Manuscripts desquels ils se veulent
+deffaire, parce qu’il arrive souvent
+que la pluspart d’iceux ne font pas imprimer
+la moitié de leurs œuvres, soit qu’ils
+soient prévenus par la mort, ou empeschez
+de ce faire par la despence, l’appréhension
+des diverses censures et jugemens, la
+crainte de n’avoir pas bien rencontré ; la
+liberté de leurs discours, le peu d’envie
+de paroistre, et autres raisons semblables
+qui nous ont privé d’avoir beaucoup de
+livres de Postel, Bodin, Marsille, Passerat,
+Maldonat, etc., les Manuscripts desquels
+se rencontrent assez souvent dans les Estudes
+des particuliers, ou en la boutique
+des Libraires. De mesme, aussi faudroit-il
+avoir le soin de sçavoir d’années en autres
+quels Traictez les plus doctes Régens des
+Universitez prochaines doivent lire tant
+en leurs Classes publiques que particulières,
+pour estre soigneux d’en faire escrire
+des copies, et avoir par ce moyen
+facile un grand nombre de pièces aussi
+bonnes et autant estimées que beaucoup
+de Manuscripts que l’on achète bien cher
+pour estre vieux et antiques, tesmoin le
+<i>Traicté des Druides</i> de M. Marsille, l’<i>Histoire</i>
+et le <i>Traicté des Magistrats François</i>
+de M. Grangier, la <i>Géographie</i> de M. Belurgey,
+les divers Escrits de Messieurs
+Dautruy, Isambert, Seguin, du Val, d’Artis,
+et en un mot des plus renommez Professeurs
+de toute la France.</p>
+
+<p>Finalement celuy qui auroit autant d’affection
+envers les Livres qu’avoit le Sieur
+Vincent Pinelli, pourroit aussi bien que
+luy faire visiter les boutiques de ceux qui
+achètent souvent des vieux papiers ou parchemins,
+pour voir s’il ne leur tombe rien
+par mesgarde ou autrement entre les
+mains qui soit digne d’estre recueilli pour
+une Bibliothèque. Et à la vérité, nous
+devrions bien estre excitez à cette recherche
+par l’exemple de Pogius, qui trouva
+le <i>Quintilian</i> sur le comptoir d’un Charcutier
+pendant qu’il estoit au Concile de
+Constance, comme aussi par celuy de Papire
+Masson qui rencontra l’<i>Agobardus</i>
+chez un Relieur qui en vouloit endosser
+ses livres, et de l’<i>Asconius</i> qui nous a esté
+donné par semblable rencontre. Mais d’autant
+néantmoins que ce moyen est aussi
+extraordinaire que l’affection de ceux qui
+s’en servent, j’ayme mieux le laisser à la
+discrétion de ceux qui en voudront user,
+que non pas de le prescrire comme une
+règle générale et nécessaire.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c6">CHAPITRE VI<br>
+<span class="small i">La disposition du lieu où on les doit garder.</span></h2>
+
+
+<p>Cette considération du lieu qu’il faut
+choisir pour dresser et establir une Bibliothèque,
+devroit bien estre d’aussi long
+discours comme les précédentes, si les
+préceptes que l’on en peut donner pouvoient
+estre aussi facilement exécutez
+comme ceux que nous avons déduits et
+expliquez cy-dessus. Mais d’autant qu’il
+n’appartient qu’à ceux-là qui veulent bastir
+des lieux exprès pour cet effet, d’y
+observer précisément toutes les règles et
+circonstances qui dépendent de l’Architecture,
+beaucoup de particuliers estans
+contraints de se régler sur la diverse façon
+de leurs logemens pour placer leurs
+Bibliothèques au moins mal qu’il leur est
+possible, il sembleroit quasi superflu d’en
+prescrire aucuns : et à dire vray je croy
+que c’est la seule occasion qui a meu tous
+les Architectes à ne rien adjouster à ce
+qu’en avoit dit Vitruve. Toutesfois pour ne
+donner cet advis manque et imparfait, j’en
+dirai briefvement mon opinion, afin qu’un
+chacun s’en puisse servir suivant qu’il en
+aura le pouvoir, ou qu’il la jugera véritable
+et conforme à sa volonté.</p>
+
+<p>Pour ce qui est donc de la situation et
+de la place où l’on doit bastir ou choisir
+un lieu propre pour une Bibliothèque, il
+semble que ce commun dire,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Carmina secessum scribentis et otia quærunt</i>,</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">nous doive obliger à le prendre dans une
+partie de la maison plus reculée du bruit
+et du tracas, non seulement de ceux de
+dehors, mais aussi de la famille et des domestiques,
+en l’éloignant des rues, de la
+cuisine, sale du commun, et lieux semblables,
+pour la mettre s’il est possible entre
+quelque grande court et un beau jardin
+où elle ait son jour libre, ses veues bien
+estendues et agréables, son air pur, sans
+infection de marets, cloaques, fumiers, et
+toute la disposition de son bastiment si
+bien conduitte et ordonnée, qu’elle ne
+participe aucune disgrace ou incommodité
+manifeste.</p>
+
+<p>Or, pour en venir à bout avec plus de
+plaisir et moins de peine, il sera toujours
+à propos de la placer dans des estages du
+milieu, afin que la fraischeur de la terre
+n’engendre point le remugle, qui est une
+certaine pourriture qui s’attache insensiblement
+aux livres ; et que les greniers et
+chambres d’enhaut servent pour l’empescher
+d’estre aussi susceptible des intempéries
+de l’air, comme sont celles qui pour
+avoir leurs couvertures basses ressentent
+facilement l’incommodité des pluyes, neiges
+et grandes chaleurs. Ce que s’il n’est
+pas autrement facile d’observer, au moins
+faut-il prendre garde qu’elles soient élevées
+de la hauteur de quatre ou cinq degrez,
+comme j’ay remarqué que l’estoit
+l’Ambroisienne à Milan, et le plus haut
+exhaussées que l’on pourra, tant à raison de
+la beauté que pour obvier aux incommodités
+susdites : sinon le lieu se trouvant
+humide et mal situé, il faudra avoir
+recours ou à la natte, ou aux tapisseries
+pour garnir les murailles, et au poisle ou
+bien à la cheminée, dans laquelle on ne
+bruslera que du bois qui fume peu pour
+l’eschauffer et desseicher pendant l’Hyver
+et les jours des autres saisons qui seront
+plus humides.</p>
+
+<p>Mais il semble que toutes ces difficultez
+et circonstances ne soient rien au prix de
+celles qu’il faut observer pour donner
+jour et percer bien à propos une Bibliothèque,
+tant à cause de l’importance qu’il
+y a qu’elle soit bien esclairée jusques à
+ses coins plus éloignez, qu’aussi pour la
+diverse nature des vents qui doivent y
+souffler d’ordinaire, et qui produisent des
+effects aussi différents que le sont leurs
+qualitez et les lieux par où ils passent. Sur
+quoy je dis que deux choses sont à observer :
+la première, que les croisées et fenestres
+de la Bibliothèque (quand elle sera
+percée des deux costez) ne se regardent
+diamétralement, sinon celles qui donneront
+jour à quelque table ; d’autant que par ce
+moyen les jours ne s’esvanoüyssant au
+dehors, le lieu en demeure beaucoup
+mieux esclairé. La seconde, que les principales
+ouvertures soient tousjours vers
+l’Orient, tant à cause du jour que la Bibliothèque
+en pourra recevoir de bon matin,
+qu’à l’occasion des vents qui soufflent
+de ce costé, lesquels estans chauds et secs
+de leur nature rendent l’air grandement
+tempéré, fortifient les sens, subtilisent les
+humeurs, espurent les esprits, conservent
+nostre bonne disposition, corrigent la mauvaise,
+et pour dire en un mot sont très-sains
+et salubres : où au contraire ceux
+qui soufflent du costé de l’Occident sont
+plus fascheux et nuisibles, et les Méridionaux
+plus dangereux que tous les autres,
+parce qu’estans chauds et humides
+ils disposent toutes choses à pourriture,
+grossissent l’air, nourrissent les vers, engendrent
+la vermine, fomentent et entretiennent
+les maladies, et nous disposent à
+en recevoir de nouvelles ; aussi sont-ils
+appellez par Hippocrate, <i lang="la" xml:lang="la">Austri auditum
+hebetantes, caliginosi, caput gravantes, pigri,
+dissolventes</i>, parce qu’ils remplissent
+la teste de certaines vapeurs et humiditez
+qui espaississent les esprits, relaschent les
+nerfs, bouschent les conduits, offusquent
+les sens, et nous rendent paresseux et presque
+inhabiles à toutes sortes d’actions.
+C’est pourquoy au défaut des premiers il
+faudra avoir recours à ceux qui soufflent du
+Septentrion, et qui par le moyen de leurs
+qualitez froide et seiche n’engendrent aucune
+humidité, et conservent assez bien
+les livres et papiers.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c7">CHAPITRE VII<br>
+<span class="small i">L’ordre qu’il convient leur donner.</span></h2>
+
+
+<p>Le septiesme poinct qui semble absolument
+devoir estre traicté après les précédens,
+est celuy de l’ordre et de la disposition
+que doivent garder les livres dans
+une Bibliothèque : car il n’y a point de
+doute que sans icelle toute nostre recherche
+seroit vaine et nostre labeur sans
+fruict, puis que les livres ne sont mis et
+réservez en cet endroit que pour en tirer
+service aux occasions qui se présentent.
+Ce que toutesfois il est impossible de faire
+s’ils ne sont rangez et disposez suivant
+leurs diverses matières, ou en telle autre
+façon qu’on les puisse trouver facilement
+et à point nommé. Je dis davantage, que
+sans cet ordre et disposition tel amas de
+livre que ce peut estre, fust-il de cinquante
+mille volumes, ne mériteroit pas le nom
+de Bibliothèque, non plus qu’une assemblée
+de trente mille hommes le nom d’armée,
+s’ils n’estoient rangez en divers
+quartiers sous la conduitte de leurs Chefs
+et Capitaines, ou une grande quantité de
+pierres et matériaux celui de Palais ou
+Maison, s’ils n’estoient mis et posez suivant
+qu’il est requis pour en faire un bastiment
+parfait et accomply. Et tout ainsi
+que nous voyons la Nature, <i lang="la" xml:lang="la">quæ nihil
+unquam sine ordine meditata est vel effecit</i><a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>,
+gouverner, entretenir et conserver
+par cette unique voye une si grande diversité
+de choses, sans l’usage desquelles
+nous ne pourrions pas sustenter et maintenir
+nostre corps ; aussi faut-il croire que
+pour entretenir nostre esprit il est besoin
+que ses objets et les choses desquelles il se
+sert soient disposées de telle sorte, qu’il
+puisse toutes fois et quand il luy plaira les
+discerner les uns d’avec les autres, et les
+trier et séparer à sa fantaisie, sans labeur,
+sans peine et sans confusion. Ce que
+néantmoins il ne feroit jamais en fait de
+livres si on les vouloit ranger suivant le
+dessein de cent Bufets que propose la
+Croix du Maine sur la fin de sa <i>Bibliothèque
+Françoise</i>, ou les caprices que
+Jules Camille expose en l’idée de son
+Théâtre, et beaucoup moins encore si on
+vouloit suivre la triple division que Jean
+Mabun tire de ces mots du Psalmiste,
+<i lang="la" xml:lang="la">Disciplinam, bonitatem et scientiam doce
+me</i>, pour distribuer tous les livres en trois
+classes et chefs principaux, de la Morale,
+des Sciences, et de la Dévotion. Car tout
+ainsi que pour trop presser l’anguille elle
+eschappe, que la Mémoire artificielle gaste
+et pervertit la naturelle, et que l’on manque
+souvent de venir à bout de beaucoup
+d’affaires pour y avoir trop apporté de circonstances
+et précautions ; aussi est-il certain
+qu’il seroit grandement difficile à un
+esprit de se pouvoir régler et accoustumer
+à cet ordre, lequel semble n’avoir autre
+but que de gesner et crucifier éternellement
+la Mémoire sous les espines de ces
+vaines poinctilleries et subtilitez chymériques,
+tant s’en faut qu’il la puisse soulager
+en aucune façon, et vérifier ce dire de
+Cicéron, <i lang="la" xml:lang="la">Ordo est maxime qui memoriæ
+lumen affert</i><a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>. C’est pourquoy ne faisant
+autre estime d’un ordre qui ne peut estre
+suivi que d’un Autheur qui ne veut estre
+entendu, je croy que le meilleur est toujours
+celuy qui est le plus facile, le moins
+intrigué, le plus naturel, usité, et qui suit
+les Facultez de Théologie, Médecine,
+Jurisprudence, Histoire, Philosophie, Mathématiques,
+Humanitez, et autres, lesquelles
+il faut subdiviser chacune en particulier,
+suivant leurs diverses parties qui
+doivent pour cet effet être médiocrement
+connues par celui qui a la charge de la
+Bibliothèque : comme en Théologie, par
+exemple, il faut mettre toutes les Bibles
+les premières suivant l’ordre des langues,
+par après les Conciles, Synodes, Décrets,
+Canons, et tout ce qui est des Constitutions
+de l’Église, d’autant qu’elles tiennent
+le second lieu d’auctorité parmy nous :
+en suitte les Pères Grecs et Latins, et
+après eux les Commentateurs, Scholastiques,
+Docteurs meslez, Historiens ; et
+finalement les Hérétiques. En Philosophie,
+commencer par celle de Trismégiste
+qui est la plus ancienne, poursuivre par
+celle de Platon, d’Aristote, de Raymond
+Lulle, Ramus, et achever par les Novateurs
+Telesius, Patrice, Campanella, Verulam,
+Gilbert, Jordan Brun, Gassand, Basson,
+Gomesius, Charpentier, Gorlée, qui
+sont les principaux d’entre une milliace
+d’autres ; et faire ainsi de toutes les Facultez :
+avec ces cautions qu’il faut observer
+soigneusement, la première que les plus
+universels et anciens marchent tousjours
+en teste, la seconde que les Interprètes et
+Commentateurs soient mis à part et rangez
+suivant l’ordre des livres qu’ils expliquent,
+la troisiesme que les Traictez particuliers
+suivent le rang et la disposition
+que doivent tenir leur matière et sujets
+dans les Arts et Sciences, et la quatriesme
+et dernière que tous les livres de pareil
+sujet et mesme matière soient précisément
+réduits et placez au lieu qui leur est destiné,
+parce qu’en ce faisant la mémoire est
+tellement soulagée, qu’il seroit facile en
+un moment de trouver dans une Bibliothèque
+plus grande que n’estoit celle de
+Ptolomée, tel livre que l’on en pourroit
+choisir ou désirer. Ce que pour faire encore
+avec moins de peine et plus de contentement,
+il faut bien prendre garde que
+les livres qui sont trop menus pour estre
+reliez seuls ne soient mis et conjoints
+qu’avec ceux qui ont traicté de tout pareil
+et mesme sujet, estant plus à propos en
+tout cas de les faire relier seuls que d’apporter
+une confusion extrême en une Bibliothèque,
+les joignant avec d’autres d’un
+sujet si extravagant et si éloigné, que l’on
+ne s’adviseroit jamais de les chercher en
+telles compagnies. Je sçay bien que l’on
+me pourra représenter deux incommoditez
+assez notables qui accompagnent cet
+ordre, sçavoir la difficulté de pouvoir bien
+réduire et placer certains livres meslez à
+quelque classe et Faculté principale, et le
+travail continuel qu’il y a de tousjours remuer
+une Bibliothèque quand il faut placer
+une trentaine de volumes en divers
+endroits d’icelle. Mais je responds pour le
+premier, qu’il n’y a guères de livres qui ne
+se puissent réduire à quelque ordre, principalement
+quand on en a beaucoup, que
+lors qu’ils sont une fois placez il n’est besoin
+que d’un peu de mémoire pour se
+souvenir où on les aura mis ; et qu’au pis
+aller il ne gist qu’à destiner un certain
+endroit pour les réduire tous ensemble.
+Et quant à ce qui est du second, il est
+bien vray que l’on pourroit éviter un peu
+de peine en ne pressant point les livres,
+ou en laissant quelque peu de place à
+l’extrémité des tablettes ou des lieux où
+finit chaque Faculté : mais néantmoins il
+seroit plus à propos, ce me semble, de
+choisir quelque lieu pour mettre tous les
+livres que l’on achèteroit pendant six mois,
+au bout desquels on les rangeroit avec les
+autres chacun en leurs places ; d’autant
+que par ce moyen ils s’en porteroient tous
+beaucoup mieux estans espoudrez et maniez
+deux fois l’an. Et en tout cas je croy
+que cet ordre qui est le plus usité sera
+tousjours pareillement estimé plus beau
+et plus facile que celuy de la Bibliothèque
+Ambroisienne, et de quelques autres, où
+tous les livres sont peslemeslez et indifféremment
+rangez suivant l’ordre des volumes
+et des chiffres, et distinguez seulement
+dans un catalogue où chaque pièce se
+trouve sous le nom de son Autheur : d’autant
+que pour éviter les incommoditez
+précédentes il en traisne après soy une
+Iliade d’autres, à beaucoup desquelles on
+pourroit toutesfois remédier par un catalogue
+fidèlement dressé suivant toutes les
+Classes et Facultez subdivisées jusques
+aux plus précises et particulières de leurs
+parties.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a> Aristot. 8. <i lang="la" xml:lang="la">Politic.</i></p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a> 2. <i lang="la" xml:lang="la">De Orat.</i></p>
+</div>
+<p>Maintenant il ne reste plus qu’à parler
+des Manuscripts, qui ne peuvent estre
+mieux ny plus à propos placez qu’en quelque
+endroit de la Bibliothèque, n’y ayant
+nulle apparence de les séparer et séquestrer
+d’icelle, puis qu’ils en font la meilleure
+partie et la plus curieuse et estimée :
+joint que plusieurs se persuadent facilement
+quand ils ne les voyent point parmy
+les autres livres, que toutes les chambres
+où l’on a coustume de dire qu’ils sont enfermez
+ne sont qu’imaginaires, et destinées
+seulement pour servir d’excuse à
+ceux qui n’en ont point. Aussi voyons-nous
+qu’il y a un costé tout entier de la
+Bibliothèque Ambroisienne rempli de
+neuf mille Manuscripts qui ont esté assemblez
+par le soin et la diligence du Sieur
+Jean Antoine Olgiati, et que dans celle de
+M. le Président de Thou il y a une chambre
+de pareil pied et d’aussi facile entrée
+que les autres destinée pour cet effet.
+C’est pourquoy en prescrivant l’ordre que
+l’on y peut observer, il faut prendre garde
+qu’il y a deux sortes de Manuscripts, et
+que pour ce qui est de ceux qui sont de
+juste volume et grosseur ils peuvent estre
+rangez comme les autres livres, avec cette
+précaution néantmoins, que s’il y en a
+quelqu’un de grande conséquence, ou
+prohibitez et défendus, ils soient mis aux
+tablettes plus hautes, et sans aucun titre
+extérieur, pour estre plus éloignez tant de
+la main que de la veuë, afin qu’on ne les
+puisse connoistre ny manier que suivant
+la volonté et à la discrétion de celuy qui
+en aura la charge. Ce qu’il faut aussi pratiquer
+pour l’autre sorte de Manuscripts qui
+consistent en cahiers et petites pièces séparées,
+lesquelles il faut assembler par
+liaces et pacquets suivant les matières, et
+les placer encore plus haut que les précédentes,
+d’autant qu’à cause de leur petitesse
+et du peu de temps qu’il faudroit à
+les transcrire elles seroient tous les jours
+sujettes à estre prises ou empruntées si
+on venoit à les mettre en un endroit où
+elles peussent estre veuës et maniées d’un
+chacun, comme il arrive souvent aux
+livres arrangez sur des pulpitres dans les
+vieilles Bibliothèques. Ce qui doit suffire
+pour ce poinct, sur lequel il n’est pas besoin
+de s’estendre davantage, puis que
+l’ordre de la Nature qui est tousjours égal
+et semblable à soy-mesme n’y pouvant
+estre observé, à cause de l’extravagance et
+de la diversité des livres, il ne reste que
+celuy de l’art, lequel un chacun d’ordinaire
+veut establir à sa fantaisie, suivant
+qu’il le trouve plus à propos par son bon
+sens et jugement tant pour satisfaire à
+soy-mesme, que pour ne vouloir pas suivre
+la trace et les opinions des autres.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c8">CHAPITRE VIII<br>
+<span class="small i">L’ornement et la décoration que l’on y doit
+apporter.</span></h2>
+
+
+<p>Je passerois volontiers de ce dernier
+poinct à celuy qui doit clorre et fermer
+cet Advis, si je n’estois adverti par ce dire
+très-véritable de Typotius, <i lang="la" xml:lang="la">Ignota populo
+est et mortua pene ipsa virtus sine lenocinio</i><a id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>,
+de dire quelques mots en passant
+de la monstre extérieure et de l’ornement
+que l’on doit apporter à une Bibliothèque,
+puis que ce fard et cette décoration semblent
+nécessaires, veu que suivant le dire
+du mesme Autheur, <i lang="la" xml:lang="la">Omnis apparatus bellicus,
+omnes machinæ forenses, omnis
+denique suppellex domestica, ad ostentationem
+comparata sunt</i>. Et dire vray, ce
+qui me fait plus facilement excuser la
+passion de ceux qui recherchent aujourd’huy
+cette pompe avec beaucoup de frais
+et despences inutiles ; c’est que les anciens
+y ont encore esté moins retenus que nous :
+car si nous voulons en premier lieu considérer
+quelle estoit la structure et le bastiment
+de leurs Bibliothèques, Isidore nous
+apprendra<a id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a> qu’elles estoient toutes quarrelées
+de marbre verd, et couvertes d’or
+par les lambris, Boèce que les murailles
+estoient revestues de verre et d’yvoire,
+Sénèque que les armoires et pulpitres
+estoient d’ébène et de cèdre. Si nous recherchons
+quelles pièces rares et exquises
+ils y mettoient, les deux Plines, Suétone,
+Martial et Vopiscus tesmoignent par toutes
+leurs œuvres qu’ils n’espargnoient ny
+or ny argent pour y mettre les images et
+statues représentées au vif de tous les galands
+hommes. Et finalement s’il est question
+de sçavoir quel estoit l’ornement de
+leurs volumes, Sénèque ne fait autre chose
+que reprendre le luxe et la trop grande
+despense qu’ils faisoient à les peindre, dorer,
+enluminer, et faire couvrir et relier
+avec toute sorte de bombance, mignardise
+et superfluité. Mais pour tirer quelque
+instruction de ces désordres, il nous faut
+eslire et trier de ces extrémitez ce qui est
+tellement requis à une Bibliothèque, qu’on
+ne puisse en aucune façon le négliger sans
+avarice, ou l’excéder sans prodigalité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a> Lib. <i lang="la" xml:lang="la">De fama</i>.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a> Apud Lipsum, <i lang="la" xml:lang="la">Syntag. de Biblioth.</i> cap. 9. et 10.</p>
+</div>
+<p>Je dis, premièrement, qu’il n’est point
+besoin pour ce qui est des livres de
+faire une despense extraordinaire à leur
+relieure, estant plus à propos de réserver
+l’argent qu’on y despenseroit pour les
+avoir tous du volume plus grand et de la
+meilleure édition qui se pourra trouver ;
+si ce n’est qu’on vueille pour contenter de
+quelque apparence les yeux des spectateurs,
+faire couvrir tous les dos de ceux
+qui seront reliez tant en bazane qu’en
+veau ou marroquin, de filets d’or et de
+quelques fleurons, avec le nom des Autheurs :
+pourquoy faire on aura recours
+au Doreur qui aura coustume de travailler
+pour la Bibliothèque, comme aussi au
+Relieur pour refaire les dos et couvertures
+escorchées, reprendre les transchefils,
+accommoder les transpositions, recoler
+les cartes et figures, nettoyer les fueilles
+gastées, et bref entretenir tout en l’estat
+nécessaire à l’ornement du lieu et à la
+conservation des volumes.</p>
+
+<p>Il n’est point aussi question de rechercher
+et entasser dans une Bibliothèque
+toutes ces pièces et fragments des vieilles
+statues,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Et Curios jam dimidios, humeroque minorem</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Corvinum, et Galbam auriculis nasoque carentem</i> ;</div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">nous estant assez d’avoir des copies bien
+faictes et tirées de ceux qui ont esté les
+plus célèbres en la profession des Lettres,
+pour juger en un mesme temps de l’esprit
+des Autheurs par leurs livres, et de leur
+corps, figure et physiognomie par ces
+tableaux et images, lesquelles jointes aux
+discours que plusieurs ont fait de leur vie,
+servent à mon advis d’un puissant esguillon
+pour exciter une âme généreuse et
+bien-née à suivre leurs pistes, et à demeurer
+ferme et stable dans les airs et sentiers
+battus de quelque belle entreprise et
+résolution.</p>
+
+<p>Encore moins faut-il employer l’or à ses
+lambris, l’yvoire et le verre à ses parois,
+le cèdre à ses tablettes, et le marbre à ses
+fonds et planchers, puis que telle façon de
+paroistre n’est plus en usage, que les livres
+ne se mettent plus sur des pulpitres à la
+mode ancienne, mais sur des tablettes qui
+cachent toutes les murailles ; et qu’au lieu
+de telle dorure et paremens l’on peut faire
+vicarier les instruments de Mathématiques,
+Globes, Mappemonde, Sphères,
+Peintures, animaux, pierres, et autres
+curiositez tant de l’Art que de la Nature,
+qui s’amassent pour l’ordinaire de temps
+en temps et quasi sans rien mettre et desbourser.</p>
+
+<p>Finalement ce seroit une grande oubliance,
+si après avoir fourny une Bibliothèque
+de toutes ces choses, elle n’avoit
+point ses tablettes garnies de quelque petite
+serge, bougran ou canevas accommodé
+à l’ordinaire avec des cloux dorez ou argentez,
+tant pour conserver les livres de
+la poudre, que pour donner une grâce
+nompareille à tout le lieu ; et aussi si elle
+venoit à manquer et estre despourveuë de
+tables, tapis, siéges, espousettes, boules
+jaspées, conserves, horloges, plumes, papier,
+ancre, canif, pouldre, Almanach, et
+autres petits meubles et instruments semblables,
+qui sont de si petite valleur et tellement
+nécessaires, qu’il n’y a point d’excuse
+capable de mettre à couvert ceux qui
+négligent d’en faire provision.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak" id="c9">CHAPITRE IX<br>
+<span class="small i">Quel doit estre le but principal de cette
+Bibliothèque.</span></h2>
+
+
+<p>Toutes ces choses estans ainsi disposées,
+il ne reste plus pour l’accomplissement de
+ces discours, qu’à sçavoir quel doit estre
+leur fin et usage principal : car de s’imaginer
+qu’il faille après tant de peine et de
+despense cacher toutes ces lumières sous
+le boisseau, et condamner tant de braves
+esprits à un perpétuel silence et solitude,
+c’est mal recognoistre le but d’une Bibliothèque,
+laquelle ne plus ne moins que la
+Nature, <i lang="la" xml:lang="la">perditura est fructum sui, si tam
+magna, tam præclara, tam subtiliter dicta,
+tam nitida, et non uno genere formosa
+solitudini ostenderet : scias illam spectari
+voluisse, non tantum aspici</i><a id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a>. C’est pourquoy
+je vous diray, Monseigneur, avec
+autant de liberté comme j’ai d’affection
+pour vostre service, qu’en vain celuy-là
+s’efforce il de pratiquer aucun des moyens
+susdits, ou de faire quelque despense notable
+après les Livres, qui n’a dessein d’en
+vouer et consacrer l’usage au public, et de
+n’en desnier jamais la communication au
+moindre des hommes qui en pourra avoir
+besoin, le dire du Poëte estant très-véritable,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vile latens virtus : quid enim demersa tenebris</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Proderit, obscuro veluti sine remige puppis,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Vel lyra quæ reticet, vel qui non tenditur arcus<a id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a> ?</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Aussi estoit-ce une des principales maximes
+des plus somptueux d’entre les Romains,
+ou de ceux qui affectionnoient plus
+le bien du public, que de faire dresser
+beaucoup de ces Librairies, pour puis
+après les vouer et destiner à l’usage de
+tous les hommes de Lettres ; jusques là
+mesmes que suivant le calcul de Pierre
+Victor il y en avoit vingt-neuf à Rome, et
+suivant celuy de Palladius trente-sept, qui
+estoient des marques si certaines de la
+grandeur, magnificence et somptuosité des
+Romains, que Pancirol a eu raison d’attribuer
+à nostre négligence, et de ranger
+entre les choses mémorables de l’antiquité
+qui ne sont venues jusques à nous ce tesmoignage
+très-asseuré de la richesse et
+de la bonne affection des anciens envers
+ceux qui faisoient profession des Lettres ;
+et ce avec d’autant plus de raison qu’il n’y
+a maintenant, au moins suivant ce que
+j’en ay peu sçavoir, que celles du Chevalier
+Bodleui à Oxfort, du Cardinal Borromée
+à Milan, et de la Maison des Augustins
+à Rome, où l’on puisse entrer librement
+et sans difficulté ; toutes les autres, comme
+celles de Muret, Fulvius Ursinus, Montalte,
+et du Vatican ; des Médicis, et de
+Pierre Victor à Florence ; de Bessarion à
+Venise, de S. Anthoine à Padoue ; des Jacobins
+à Boulogne ; des Augustins à Crémone ;
+du Cardinal Siripand à Naples ; du
+Duc Fédéric à Urbain ; de Nunnesius à
+Barcelonne ; de Ximénès à Complute ; de
+Renzovius à Bradenberk ; des Foulcres à
+Ausbourg ; et finalement du Roy, S. Victor,
+et de M. de T… à Paris, qui sont toutes
+belles et admirables, n’estans si communes,
+ouvertes à un chacun, et de facile
+entrée, comme sont les trois précédentes.
+Car pour ne parler que de l’Ambroisienne
+de Milan, et monstrer par mesme moyen
+comme elle surpasse tant en grandeur et
+magnificence que en obligeant le public
+beaucoup de celles d’entre les Romains,
+n’est-ce pas une chose du tout extraordinaire
+qu’un chacun y puisse entrer à toute
+heure presque que bon luy semble, y demeurer
+tant qu’il luy plaist, voir, lire,
+extraire tel Autheur qu’il aura agréable,
+avoir tous les moyens et commoditez de
+ce faire, soit en public ou en particulier,
+et ce sans autre peine que de s’y transporter
+ès jours et heures ordinaires, se
+placer dans des chaires destinées pour cet
+effet, et demander les livres qu’il voudra
+fueilleter au Bibliothécaire ou à trois de
+ses serviteurs, qui sont fort bien stipendiez
+et entretenus, tant pour servir à la Bibliothèque
+qu’à tous ceux qui viennent tous
+les jours estudier en icelle.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a> Seneca <i lang="la" xml:lang="la">de vita beata</i>, cap. 32.</p>
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a> Claudian. <i lang="la" xml:lang="la">de 4. Consul. Honorii</i>.</p>
+</div>
+<p>Mais pour régler cet usage avec la bienséance
+et toutes les précautions requises,
+j’estime qu’il seroit à propos de faire premièrement
+choix et élection de quelque
+honneste homme docte et bien entendu en
+faict de Livres, pour luy donner avec la
+charge et les appoinctemens requis le tiltre
+et la qualité de Bibliothécaire, suivant
+que nous voyons avoir esté pratiqué en
+toutes les plus fameuses Librairies, où beaucoup
+de galands hommes se sont tousjours
+tenus bien honorez d’avoir cette charge,
+et l’ont rendue plus illustre et recommandable
+par leur grande doctrine et capacité,
+comme par exemple, Démétrius Phalereus,
+Callimachus, Apollonius Alexandrin,
+Aristoxenus et Zenodotus, qui ont eu autrefois
+la charge de celle d’Alexandrie ;
+Varro et Hyginus qui ont gouverné celle
+du Mont Palatin à Rome ; Leidrat et Agobard
+celle de l’Isle Barbe auprès Lyon sous
+Charlemagne ; Petrus Diaconus celle du
+Mont Cassin ; Platine, Eugubinus et Sirlette
+celle du Vatican ; Sabellius celle de
+Venise ; Vuolphius de Basle ; Gruterus de
+Heidelberc ; Douza et Paulus Merula de
+Leide, ausquels le docte Heinsius a succédé ;
+comme après Budé, Gosselin et
+Casaubon M. Rigault gouverne aujourd’huy
+la Royale establie par le Roy François
+I, et augmentée de beaucoup par son
+industrie et la diligence extrême qu’il y
+apporte.</p>
+
+<p>Après quoy le plus nécessaire seroit de
+faire deux Catalogues de tous les Livres
+contenus dans la Bibliothèque, en l’un
+desquels ils fussent si précisément disposez
+suivant les diverses matières et Facultez,
+que l’on peust voir et sçavoir en un
+clin d’œil tous les Autheurs qui s’y rencontrent
+sur le premier sujet qui viendra
+en fantaisie ; et dans l’autre ils fussent
+fidèlement rangez et réduits sous l’ordre
+alphabétic de leurs Autheurs, tant afin de
+n’en point acheter deux fois, que pour
+sçavoir ceux qui manquent, et satisfaire
+à beaucoup de personnes qui sont quelquefois
+curieuses de lire particulièrement
+toutes les œuvres de certains Autheurs.
+Ce qu’estant estably de la sorte, l’usage
+que l’on en peut tirer est à mon jugement
+très-advantageux, soit qu’on regarde au
+profit particulier qu’en peuvent recevoir
+le Maistre et le Bibliothécaire, soit
+qu’on ait esgard à la renommée qu’il se
+peut acquérir par la communication d’iceux
+à toute sorte de personnes ; afin de
+ne point ressembler à ces avaricieux qui
+n’ont jamais de contentement de leurs
+richesses, ou à cet envieux serpent qui
+empeschoit que personne ne peust aborder
+et cueillir les fruicts du jardin des Hespérides ;
+veu principalement que les choses
+ne se doivent estimer qu’à l’esgal du profit
+et de l’usage que l’on en tire : et que pour
+ce qui est particulièrement des Livres ils
+sont semblables à celuy d’Horace, duquel
+il disoit en ses Épistres,</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Odisti claves et grata sigilla pudico :</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Paucis ostendi gemis, et communia laudas.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<p class="noindent">Toutesfois, d’autant qu’il ne seroit pas
+raisonnable de profaner avec indiscrétion
+ce qui doit estre mesnagé avec jugement,
+il faudroit premièrement observer que
+toutes les Bibliothèques ne pouvant tousjours
+estre ouvertes comme l’Ambroisienne,
+il fust au moins permis à tous
+ceux qui y auroient affaire d’aborder
+librement le Bibliothécaire pour y estre
+introduits par iceluy sans aucune dilation
+ny difficulté : secondement que ceux qui
+seroient totalement incognus, et tous autres
+qui n’auroient affaire que de quelques
+passages, peussent veoir, chercher et extraire
+de toutes sortes de livres imprimez
+ce dont ils auroient besoin : tiercement
+que l’on permist aux personnes de mérite
+et de cognoissance d’emporter à leurs
+logis les livres communs et de peu de volumes ;
+avec ces cautions néantmoins, que
+ce ne fust que pour quinze jours ou trois
+semaines tout au plus, et que le Bibliothécaire
+fust soigneux de faire escrire
+dans un livre choisi pour cet effet et divisé
+par les lettres de l’Alphabet tout ce que
+l’on presteroit aux uns et aux autres, avec
+la date du jour, la forme du volume, et le
+lieu et l’année de l’impression, le tout
+souscrit par celuy à qui on aura presté :
+ce qu’il faudroit biffer après le livre rendu,
+et marquer en marge le jour de la reddition,
+pour voir combien on les auroit
+gardé : et ceux qui auroient mérité par
+leur diligence et le soin apporté à la conservation
+des livres, qu’on leur en prestast
+d’autres. Vous asseurant, Monseigneur,
+que s’il vous plaist poursuivre comme
+vous avez commancé, et augmenter vostre
+Bibliothèque pour vous en servir en cette
+sorte, ou en telle autre que vous jugerez
+meilleure, vous en recevrez des louanges
+nompareilles, des remercimens infinis,
+des avantages non communs, et bref un
+contentement indicible, lors que vous
+recognoistrez en parcourant ce Catalogue
+les courtoisies que vous aurez faictes, les
+galands hommes que vous aurez obligez,
+les personnes qui vous auront veu, les
+nouveaux amis et serviteurs que vous
+vous serez acquis, et pour dire en un mot
+lors que vous jugerez au doigt et à l’œil
+combien de gloire et de recommendation
+vous aura apporté vostre Bibliothèque.
+Pour le progrez et augmentation de
+laquelle je proteste vouloir tout le temps
+de ma vie contribuer tout ce qui me sera
+possible, comme j’ay pris dès maintenant
+la hardiesse de vous en donner quelque
+tesmoignage par cet Advis, lequel j’espère
+bien avec le temps polir et augmenter de
+telle sorte, qu’il n’appréhendera point de
+sortir en lumière pour discourir et parler
+amplement d’un sujet lequel n’a point
+encore esté traicté, faisant voir sous le
+titre de <i lang="la" xml:lang="la">Bibliotheca Memmiana</i>, ce qu’il y
+a si long-temps que l’on souhaite sçavoir,
+l’histoire très-ample et particulière des
+Lettres et des Livres, le jugement et censure
+des Autheurs, le nom des meilleurs
+et plus nécessaires en chaque Faculté, le
+fléau des Plagiaires, le progrez des Sciences,
+la diversité des Sectes, la révolution
+des Arts et Disciplines, la décadence des
+Anciens, les divers principes des Novateurs,
+et le bon droict des Pyrrhoniens
+fondé sur l’ignorance de tous les hommes :
+sous le voile de laquelle je vous supplie
+très-humblement, Monseigneur, d’excuser
+la mienne, et de recevoir ce petit Advis,
+quoy que grossier et mal tissu, pour des
+arres de ma bonne volonté, et de celuy
+que je vous promets et feray voir un jour
+avec plus grande suitte et meilleur équipage.</p>
+
+<div class="flex">
+<div class="poetry">
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Nunc te marmoreum pro tempore fecimus ; at tu,</i></div>
+<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Si fœtura gregem suppleverit, aureus esto<a id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</i></div>
+</div>
+
+</div>
+<div class="footnote"><p><a id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a> Virg. Eclog. 7.</p>
+</div>
+
+<p class="c gap small">FIN.</p>
+
+<div class="chapter"></div>
+
+<h2 class="nobreak">TABLE<br>
+<span class="xsmall">DES</span><br>
+<span class="large i">POINCTS PRINCIPAUX</span><br>
+<span class="xsmall">QUI SONT TRAICTEZ EN CET ADVIS</span></h2>
+
+
+<div class="flex">
+<table>
+<tr><td>&nbsp;</td>
+<td class="bot r xsmall"><div>PAGES.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre I.</span> — On doit estre curieux de dresser
+des Bibliothèques, et pourquoy</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c1">7</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre II.</span> — La façon de s’instruire et sçavoir
+comme il faut dresser une Bibliothèque</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c2">14</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre III.</span> — La quantité de Livres qu’il y
+faut mettre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c3">19</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IV.</span> — De quelle qualité et condition
+ils doivent estre</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c4">28</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre V.</span> — Par quels moyens on les peut
+recouvrer</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c5">64</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VI.</span> — La disposition du lieu où on les
+doit garder</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c6">80</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VII.</span> — L’ordre qu’il convient leur
+donner</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c7">86</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre VIII.</span> — L’ornement et la décoration
+que l’on y doit apporter</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c8">96</a></div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><span class="sc">Chapitre IX.</span> — Quel doit estre le but principal
+de cette Bibliothèque</td>
+<td class="bot r"><div><a href="#c9">102</a></div></td></tr>
+</table>
+</div>
+<div class="break"></div>
+
+
+<p class="c top4em"><span class="xsmall">ACHEVÉ D</span>’<span class="xsmall">IMPRIMER</span><br>
+<span class="i">CHEZ CL. MOTTEROZ, TYPOGRAPHE</span><br>
+<span class="xsmall">RUE DU DRAGON</span>, 31<br>
+<span class="xsmall">A PARIS</span><br>
+<span class="i">Le 10 Septembre 1876</span></p>
+
+
+<div class="break"></div>
+
+<p class="c top2em"><span class="b">PETITE COLLECTION ELZEVIRIENNE</span><br>
+<span class="small">Papier de Hollande, titres en rouge et noir</span></p>
+
+
+<table>
+<tr><td class="hang">SINISTRARI (R. P.). <i>De la
+Démonialité</i> et des animaux
+<i>Incubes et Succubes</i> ; publié
+d’après le manuscrit
+original découvert à Londres
+en 1872, et traduit du
+Latin par <span class="sc">Isidore Liseux</span>,
+avec le texte en regard.</td>
+<td class="bot r w4"><div>5 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">ULRICH DE HUTTEN.
+<i>Julius</i>, Dialogue entre
+Saint Pierre et le Pape
+Jules II à la porte du Paradis
+(1515) ; traduction nouvelle
+par <span class="sc">Edmond Thion</span>,
+texte Latin en regard.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LUTHER. <i>La Conférence
+entre Luther et le Diable</i>
+au sujet de la messe, racontée
+par Luther lui-même ;
+traduction nouvelle par Isidore
+Liseux, texte Latin en
+regard.</td>
+<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">THÉODORE DE BÈZE.
+<i>Épître de Maître Benoît
+Passavant au Président
+Lizet</i>, traduite pour la
+première fois du Latin macaronique
+de Théodore de
+Bèze par <span class="sc">Isidore Liseux</span>,
+avec le texte en regard.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><i>PASSEVENT PARISIEN
+respondant à Pasquin Romain :
+De la vie de ceux
+qui sont allez demourer à
+Genève</i> : faict en forme de
+Dialogue (1556).</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><i>LES ECCLÉSIASTIQUES
+DE FRANCE</i>, leur nombre,
+celuy des Religieux et Religieuses,
+ce dont ils subsistent
+et à quoy ils servent
+(<i>Opuscule anonyme du
+<span class="rm"><small>XVII</small><sup>e</sup></span> siècle</i>).</td>
+<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang"><i>REMONSTRANCE AUX
+FRANÇOIS</i>, pour les induire
+à vivre en paix à l’advenir
+(1576).</td>
+<td class="bot r w4"><div>1 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER.
+<i>Hexaméron rustique</i>, avec
+la clef des personnages.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">LA MOTHE LE VAYER.
+<i>Soliloques sceptiques</i>.</td>
+<td class="bot r w4"><div>2 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">POGGE. <i>Les Bains de Bade</i>
+au <small>XV</small><sup>e</sup> siècle.</td>
+<td class="bot r w4"><div>2 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">HENRI ESTIENNE. <i>La
+Foire de Francfort</i> [Exposition
+universelle et permanente
+au <small>XVI</small><sup>e</sup> siècle] ; traduit
+pour la première fois
+par <span class="sc">Isidore Liseux</span>, texte
+Latin en regard.</td>
+<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY.
+<i>Divers Jeux rustiques</i>.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">JOACHIM DU BELLAY.
+<i>Les Regrets</i>.</td>
+<td class="bot r w4"><div>3 fr. 50</div></td></tr>
+<tr><td class="hang">VIVANT DENON. <i>Point
+de Lendemain.</i> Conte dédié
+à la Reine ; avec ornements
+typographiques de
+Marillier.</td>
+<td class="bot r w4"><div>4 fr.</div></td></tr>
+</table>
+<p class="hang i"><span class="i">Catalogues à prix marqués de Livres choisis, rares et
+curieux, anciens et modernes</span> (envoi franco sur demande).</p>
+
+
+<p class="c gap small">Paris. — Typographie Motteroz, 31, rue du Dragon.</p>
+
+
+<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77822 ***</div>
+</body>
+</html>
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