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(_Épuisé._) + +Lois psychologiques de l’évolution des peuples. 1 vol. in-18, 17e +édition. + +Psychologie des foules. 1 vol. in-18, 24e édition. + +Psychologie du Socialisme. 1 vol. in-8º, 8e édition. + +Psychologie de l’Éducation. 1 vol. in-18, 21e mille. + +Psychologie politique. 1 vol. in-18, 18e mille. + +Les Opinions et les Croyances. 1 vol. in-18, 16e mille. + +La Révolution française et la Psychologie des révolutions. 1 vol. in-18, +15e mille. + +La Vie des Vérités. 1 vol. in-18, 10e mille. + +Enseignements Psychologiques de la guerre européenne. 1 vol. in-18, 36e +mille. + +Premières conséquences de la guerre. 1 vol. in-18, 29e mille. + +Hier et Demain. Pensées brèves. 1 vol. in-18, 10e mille. + +Psychologie des temps nouveaux. 1 vol. in-18, 10e mille. + + +Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, russe, +polonais, espagnol, portugais, suédois, danois, tchèque, arabe, turc, +hindoustani, japonais, etc. de plusieurs des précédents ouvrages. + + + + +Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays. + +Copyright 1923, + +by ERNEST FLAMMARION. + + + + + A + MON AMI + ARISTIDE BRIAND + ANCIEN PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES + + En souvenir + de nos longues causeries philosophiques + durant + les pesantes années de guerre + et les heures incertaines qui la suivent. + + Gustave Le Bon. + + + + +PRÉFACE + + +L’évolution scientifique moderne a fait naître des nécessités +économiques nettement contraires aux impulsions affectives et mystiques +qui, depuis les débuts de l’histoire, dirigent les actions des hommes. + +Cette opposition, accentuée chaque jour, est une des causes profondes du +déséquilibre actuel. Notre époque oscille entre les influences +héréditaires qui orientaient jadis le monde et les nécessités issues des +découvertes scientifiques nouvelles. + +Comment concilier les ambitions, les rivalités et les haines poussant +les races à de furieuses luttes, avec l’engrenage économique qui les lie +d’une si étroite interdépendance que le dommage subi par l’une d’elles +atteint bientôt toutes les autres? + +Si cette interdépendance n’a pas réussi à faire de la solidarité une des +lois du monde moderne, c’est que les passions et les sentiments, +générateurs habituels de la conduite, sont l’héritage d’un long passé, +alors que les nécessités économiques nouvelles, datant d’hier, pèsent +peu encore dans la balance des motifs qui font agir les hommes. + + * * * * * + +La domination des forces rationnelles par les forces affectives et +mystiques doit être toujours présente à l’esprit quand on veut +comprendre la genèse des grands événements qui perturbent la vie des +peuples. + +Croire ces événements déterminés par la pure logique rationnelle conduit +à de redoutables illusions. + +Ils en furent victimes, les pacifistes qui, à la veille de la guerre, +soutenaient, avec un éminent professeur de la Sorbonne, qu’un conflit +entre la France et l’Allemagne étant rationnellement impossible, une +coûteuse préparation militaire devenait inutile. + +Les faits leur prouvèrent bientôt que la logique savante des professeurs +ne régit pas encore l’Histoire. Les logiques affective et mystique qui +l’orientent obéissent à de tout autres lois. Nous aurons plus d’une fois +à en marquer la nature dans cet ouvrage. + + * * * * * + +Les réflexions provoquées par les agitations de l’heure présente varient +naturellement suivant les habitudes mentales de l’observateur. Les +points de vue du savant ne sauraient être ceux du croyant dont la foi +limite l’horizon, ni ceux de l’homme d’État absorbé par les nécessités +journalières, moins encore ceux des adeptes d’un parti politique, +uniquement préoccupés des intérêts de ce parti. + +S’élever au-dessus de ces barrières est nécessaire pour percevoir les +origines et les conséquences des problèmes qui troublent si profondément +aujourd’hui l’âme des nations. + + * * * * * + +Dans l’état présent de nos connaissances, et après les bouleversements +qui ont ébranlé l’antique armature sociale, quelles idées peut-on se +faire du droit, de la morale, des institutions, des croyances +religieuses, politiques et sociales qui ont guidé la marche des +civilisations et la guident encore? + +Une réponse suffisante à de telles questions exigerait des volumes. Mais +les phénomènes sociaux, de même d’ailleurs que les phénomènes physiques, +sont dominés, malgré leur complexité, par quelques principes +fondamentaux dont les cas particuliers découlent et qu’il est possible +de formuler brièvement. Ces principes, véritable substratum des choses, +sont plus suggestifs, souvent, que de longues explications. + +C’est pourquoi je me suis décidé une fois encore à condenser en pensées +brèves les observations dérivées des grands événements qui troublent +notre époque. + +Les vues d’un philosophe ayant beaucoup exploré le monde et recherché +aussi des vérités nouvelles dans le silence des laboratoires, +présenteront peut-être quelque intérêt. + +Dégagées des passions trompeuses et des récriminations stériles, elles +pourront contribuer à dissiper les brumes qui obscurcissent le présent +et rendent si incertain l’avenir. + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LA VIE POLITIQUE + + +I + +PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES CRÉÉES PAR LA GUERRE + +L’instabilité universelle est une des plus visibles conséquences de la +guerre: instabilité des institutions, instabilité des alliances, +instabilité des pensées. + + * * * * * + +Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais l’Europe morale, qu’il +faudrait pouvoir reconstruire. Cependant, les ambitions, les haines et +les besoins grandissent, alors que le goût du travail, la discipline et +le sentiment du devoir ne cessent de faiblir. + + * * * * * + +Toutes les anciennes armatures sociales ayant été ébranlées par la +conflagration universelle, les peuples cherchent à tâtons des +institutions nouvelles. S’ils reviennent invariablement aux anciennes, +c’est probablement qu’il n’en existe pas d’autres. + + * * * * * + +Les équilibres d’États formés avant la guerre étaient stables parce +qu’ils avaient mis des siècles à se former. Les équilibres artificiels +créés depuis la paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes +théoriques, étrangers aux réalités. + + * * * * * + +L’Europe marche visiblement vers de nouveaux groupements politiques qui +ne seront ni ceux antérieurs à la guerre, ni ceux fondés par elle. +L’Italie s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre et +la Russie, la France vers la Turquie, la Pologne et les États +balkaniques. Des luttes nombreuses deviendront nécessaires pour +stabiliser ces nouveaux équilibres. + + * * * * * + +La ruine des classes intellectuelles moyennes et leur retour forcé à un +demi-prolétariat coïncidant avec l’aisance des anciens prolétaires est +une des plus dangereuses conséquences de la guerre. + + * * * * * + +Le nombre des soldats victimes de la grande guerre est connu. Celui des +idées et des croyances détruites par elle reste encore ignoré. + + * * * * * + +Parmi les causes profondes du déséquilibre social actuel, figure la +perte partielle des habitudes mentales qui orientaient jadis la conduite +et dispensaient d’avoir trop à réfléchir avant d’agir. + + * * * * * + +Quand les idées qui soutiennent une société s’écroulent, cette société +tombe dans l’anarchie jusqu’au jour où elle retrouve d’autres principes +directeurs assez puissants pour lui constituer une nouvelle armature. +Tout changement d’idéal impliquant de profonds bouleversements, le +passage d’un idéal à un autre est toujours fort long. + + +II + +LES DIFFICULTÉS MODERNES DES GOUVERNEMENTS + +La vérité, pour la grande majorité des hommes, étant ce qu’ils croient, +c’est surtout avec leurs croyances qu’on doit gouverner les peuples. + + * * * * * + +Parmi les connaissances psychologiques les plus nécessaires aux +gouvernants figure l’art de pénétrer la mentalité d’hommes dont les +idées diffèrent des leurs et de raisonner avec ces idées. + + * * * * * + +Une des graves difficultés de la politique est l’obligation de gouverner +avec des idées tenues pour vraies par les multitudes alors que ces idées +sont erronées. + + * * * * * + +Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant sur des coutumes et +des traditions très fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions +populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer des opinions +acceptables et essayer de modifier celles qui ne le sont pas. + + * * * * * + +Un pays peut changer de gouvernement mais ses traditions politiques ne +changent guère. La Convention a continué sur bien des points la +politique de Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent en Orient +celle des tsars. + + * * * * * + +Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments qui font mouvoir +les hommes, sans se préoccuper beaucoup des influences rationnelles qui +devraient les faire agir. + + * * * * * + +Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit toujours à une +oligarchie: permanente dans le régime monarchique, éphémère dans le +régime démocratique. + + * * * * * + +Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent et ce qu’ils peuvent, +mais aussi ce que veulent et peuvent leurs adversaires. + + * * * * * + +Bien connaître les bornes de son pouvoir est nécessaire afin de ne +jamais s’approcher des limites où se manifesterait l’impuissance. + + * * * * * + +Le déclanchement des événements appartient souvent aux hommes d’État, +mais devant leur déroulement ils restent impuissants. L’Allemagne +pouvait décider ou ne pas décider la guerre sous-marine à outrance: une +fois commencée, elle entraînait fatalement l’intervention de l’Amérique. +Le premier ministre anglais conseillant aux Polonais de traiter avec +l’armée bolcheviste qui cernait leur capitale, préparait l’invasion de +l’Europe, s’il eût été écouté. + + * * * * * + +Dans les pays composés de peuples différant par la religion, la race et +la langue, un régime despotique est seul capable d’empêcher de +sanguinaires luttes intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant +massacrés que depuis leur affranchissement de la domination turque. Elle +seule avait réussi à maintenir la paix parmi eux pendant cinq cents ans. + + * * * * * + +Reculer devant un danger a pour résultat certain de le grandir. + + * * * * * + +Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste naissante est se +condamner à la voir devenir irrésistible. Les Girondins de tous les âges +en ont fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la révolution +russe, d’abord pacifique, à sombrer dans une sanglante dictature. + + * * * * * + +Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres, on ne triomphe des +meneurs qu’en leur opposant d’autres meneurs. + + * * * * * + +Un ministre ne saurait être le même homme au pouvoir et hors du pouvoir. +Au pouvoir, il s’occupe nécessairement des intérêts généraux. Hors du +pouvoir, il perçoit seulement ses intérêts personnels, dont le plus +essentiel est de remonter au pouvoir. + + * * * * * + +Entre hommes politiques de partis différents l’amitié est possible. +Entre hommes d’un même parti la jalousie est généralement trop intense +pour permettre l’amitié. + + * * * * * + +Si la carrière diplomatique exigeait un examen prouvant la connaissance +du caractère des divers peuples, de leurs réactions possibles suivant +les circonstances et des moyens d’influencer efficacement leur conduite, +on ne trouverait sans doute pas dix hommes en Europe capables de bien +passer cet examen. + + * * * * * + +Une science approfondie des choses paralyse souvent l’action. Des hommes +d’État possédant un esprit assez vaste pour percevoir toutes les +conséquences possibles de leurs décisions agiraient fort peu. + + * * * * * + +L’homme d’État capable de prévoir toutes les répercussions de ses actes +serait comparable au joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son +adversaire les possibilités invisibles résultant du déplacement des +pièces visibles. + + * * * * * + +La vie politique et sociale n’étant possible qu’au moyen de transactions +et de compromis, l’intransigeance constitue la plus dangereuse des +doctrines. + + * * * * * + +Un gouvernement quelconque est toujours entouré de forces hostiles. +L’habileté consiste à les orienter pour n’avoir pas à les combattre. + + * * * * * + +En politique, il est à peu près impossible de juger avec équité les +opinions d’un adversaire. + + * * * * * + +Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique rationnelle dans leurs +discours, mais ils ne doivent jamais oublier que les peuples sont +souvent conduits par des passions, des croyances, des intérêts fort +étrangers à la logique des livres. + + * * * * * + +Pour qu’une menace politique conserve son prestige, il faut reculer le +plus possible sa réalisation. + + * * * * * + +Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement les gouvernements +faibles. + + * * * * * + +Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir les vivants. Il leur +faut tenir compte aussi de l’impérieuse volonté des morts. + + +III + +LES CROYANCES POLITIQUES + +Croyances religieuses et croyances politiques ont des fondements +psychologiques identiques. Elles naissent et se propagent de la même +façon. + + * * * * * + +La propagation de certaines croyances politiques, telles que le +communisme, est incompréhensible quand on ignore le mystique besoin de +croyance qui domine la vie des peuples. + + * * * * * + +Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les croyances +politiques, tenues pour des vérités, représentent habituellement des +convictions transitoires, issues de passions et de sentiments que la +raison ne gouverne pas. + + * * * * * + +Alors même que les religions semblent ne plus agir sur les âmes, leur +puissance se maintient dans l’inconscient et reste mobile d’action. La +haine contre la Turquie, si énergiquement manifestée par les Anglais et +les Américains, représente une survivance ancestrale de la lutte +séculaire entre la Croix et le Croissant. + + * * * * * + +Une croyance politique n’est, souvent, qu’un acte de foi dépourvu de +support rationnel. Elle a pour origine le mécontentement chez les +illettrés, l’envie et l’ambition chez les hommes instruits. + + * * * * * + +Si destructive que soit une croyance politique, elle trouve toujours +pour la défendre des intellectuels dont les ambitions dépassaient les +capacités. + + * * * * * + +Certaines croyances politiques attirent une foule de rhéteurs totalement +indifférents à ces croyances, mais espérant les utiliser au profit de +leurs convoitises. Catilina vivant aujourd’hui se déclarerait +syndicaliste ou bolchéviste. + + * * * * * + +Une croyance rationnellement fausse, mais capable de solidariser les +hommes, est politiquement supérieure à une doctrine rationnellement +exacte, mais impuissante à créer l’unité de pensée sans laquelle les +peuples ne peuvent prospérer. C’est à la lumière de ce principe que +l’histoire des croyances politiques et religieuses doit se juger. + + * * * * * + +On se représente difficilement l’existence d’un peuple gouverné par des +réalités au lieu de l’être par des illusions religieuses, politiques ou +sociales. L’histoire n’en cite pas d’exemple. + + * * * * * + +Dans les cycles de l’affectif et du mystique, où s’élaborent les +croyances politiques et sociales, l’intelligence pénétrant fort peu, les +convictions des illettrés et des savants n’ont pas une valeur bien +différente. + + * * * * * + +L’exemple du dictateur bolcheviste envoyant du Kremlin ses ordres aux +révolutionnaires respectueusement réunis en congrès à Tours pour les +recueillir, contribue à montrer combien le besoin de soumission à des +dogmes reste intense même chez des révoltés s’imaginant libérés de toute +croyance. + + * * * * * + +Dès qu’elles atteignent un certain degré, les croyances mystiques, +religieuses ou politiques, deviennent fatalement destructives. + + * * * * * + +En art comme en politique, le prestige est un grand régulateur des +valeurs. Lorsque le Louvre achetait 700.000 francs un tableau qui lui +avait été offert pour 20.000 quelques années auparavant, il payait +simplement le prestige acquis par le nom de l’auteur. La valeur +numérique de ce prestige était exactement représentée par la différence +entre les deux sommes. Le prestige des formules politiques subit souvent +des variations du même ordre. + + * * * * * + +Les progrès du bolchevisme contribuent à prouver qu’une doctrine chargée +d’espérances s’impose plus facilement que les vérités rationnelles les +mieux démontrées. + + * * * * * + +Républicains et socialistes constituent, malgré leur collaboration +éphémère, deux partis politiques opposés. Les premiers représentent la +démocratie, les seconds la dictature. + + * * * * * + +Une des forces du convaincu est de ne pas discuter la valeur rationnelle +de sa croyance. + + * * * * * + +En politique et en religion, le rêve des convaincus fut toujours de +pouvoir massacrer sans pitié les hommes qui ne pensent pas comme eux. + + * * * * * + +Une excellente définition du radicalisme est celle qu’en donna jadis le +président Wilson. «Ce terme signifie, disait-il: simplisme, violence et +envie.» + + * * * * * + +Le radicalisme durera longtemps sans doute, parce que la nature humaine +suppose volontiers que des mesures simples et violentes peuvent remédier +instantanément à des maux résultant, en réalité, d’un ensemble de causes +lointaines et profondes. + + * * * * * + +Lorsque les raisons psychologiques des événements et leur complication +seront mieux comprises, bien peu d’hommes instruits consentiront à se +dire radicaux. + + * * * * * + +En politique, une vérité indiscutée n’est souvent qu’une erreur +suffisamment répétée. + + +IV + +LES FORMULES POLITIQUES + +Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure indépendante des +formules qui la traduisent. En politique ce sont uniquement les formules +qui agissent sur les multitudes. + + * * * * * + +Dans les assemblées politiques, le prestige du verbe domine généralement +la compétence. + + * * * * * + +Une idée n’acquiert d’influence qu’après être devenue collective. Elle +s’extériorise alors en formules, et peut devenir assez forte pour +orienter la vie d’un peuple. + + * * * * * + +Une formule bien choisie est capable de bouleverser le monde. Simple, +brève et violente, elle impressionne beaucoup plus que tous les +raisonnements. Avec la formule «Dieu le veut» l’Europe fut lancée sur +l’Orient à l’époque des croisades. La formule «dictature du prolétariat» +ruina la Russie. La formule «l’Allemagne paiera» a créé des gaspillages +financiers dont le poids nous écrase. + + * * * * * + +Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la condition d’avoir pour +soutiens des formules mystiques chargées d’espérances. + + * * * * * + +La puissance des formules politiques populaires disparaît généralement +avec leur réalisation. Après avoir fait plusieurs révolutions afin +d’obtenir le suffrage universel, les révolutionnaires de divers pays +fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes en Russie, +syndicalistes en France, etc., le rejettent de plus en plus pour lui +substituer des formes diverses de dictature. + + * * * * * + +Constituer un parti politique revient généralement à revêtir de noms +nouveaux des choses fort anciennes. + + * * * * * + +Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent aucun rapport avec +ces formules. Lorsque, par exemple, un gouvernement réclame la liberté +des détroits conduisant à Constantinople, cela signifie simplement qu’il +voudrait devenir maître de ces détroits pour empêcher, au besoin, ses +rivaux d’y pénétrer. + + * * * * * + +Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une formule politique pour +laquelle ils sont prêts à sacrifier leur vie, on n’en trouverait souvent +aucun capable de définir exactement le sens de cette formule. + + +V + +LES ERREURS DE PSYCHOLOGIE EN POLITIQUE + +Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant d’une succession +d’erreurs psychologiques que des perturbations économiques créées par la +guerre. + + * * * * * + +La logique qui mène le monde étant sans rapport avec la logique +livresque, il serait dangereux pour un pays d’avoir à sa tête trop +d’hommes uniquement formés par les livres. + + * * * * * + +Dans les temps modernes, les erreurs politiques sont chargées de +conséquences formidables. Les Anglais ont perdu l’Égypte, la +Mésopotamie, la Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde pour +avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie, considérée par tous les +musulmans comme le centre de leur foi. + + * * * * * + +Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais improbables, est +toujours imprudent. L’intervention de l’Amérique, la trahison de la +Russie, la défaite de l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien +d’autres événements de la dernière guerre montrent, une fois de plus, le +rôle de l’improbable en histoire. + + * * * * * + +Dans un parlement ou une assemblée délibérante quelconque, le parti qui +gouverne en réalité n’est pas le plus nombreux, mais le plus violent. +Notre Parlement resta pendant vingt ans dominé par une minorité +socialiste. + + * * * * * + +Malgré les illusions socialistes, le travail collectif exige des +capacités d’autant plus hautes qu’il est plus collectif. C’est pourquoi +notre époque a besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve. Le +célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait à ce sujet: «Si cette +décadence de l’individualité continue, aucun progrès n’est plus +possible.» + + * * * * * + +Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les avantages de +l’administration étatiste, il leur suffirait de remarquer que dans +certaines entreprises gérées par l’État, telles que les postes, les +frais du personnel représentent 78 % des dépenses totales de +l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne pourrait vivre dans +des conditions semblables. + + * * * * * + +Aux époques agitées, les grands problèmes qui surgissent chaque jour ne +comportent guère de solutions simples et immédiates. Suivre alors +l’opinion simpliste des foules conduit vite à des catastrophes. + + * * * * * + +Les impulsifs sont toujours dangereux, car les réalités échappent à +l’homme qui agit sans réfléchir. Les êtres capables de réflexion, mais +dépourvus de volonté, sont aussi nuisibles parce que leur irrésolution +les paralyse devant les événements exigeant une décision immédiate. + + * * * * * + +En politique, les conséquences d’un acte ont parfois plus d’importance +que cet acte lui-même. + + * * * * * + +Bien des catastrophes seront évitées le jour, probablement lointain, où +les gouvernants posséderont un thermomètre psychologique capable de leur +apprendre quand il faut résister et quand il faut céder. Charles Ier +perdit sa tête pour avoir trop résisté; Louis XVI pour avoir trop cédé. + + * * * * * + +Une pénétration psychologique supérieure peut seule prévoir les +réactions de l’âme des peuples sous des influences diverses. Les +Allemands n’auraient pas irrité l’Amérique et perdu la guerre, si leurs +chefs avaient possédé une telle pénétration. + + * * * * * + +Une des plus fréquentes sources d’erreurs politiques est d’attribuer à +des causes uniques des événements issus de causes nombreuses et +compliquées. + + * * * * * + +C’est la série d’erreurs psychologiques commises par les Alliés qui +permit à l’Allemagne d’obtenir ces deux grands résultats: dissocier +l’Entente et rendre impossible par la dépréciation de sa monnaie le +paiement de l’indemnité due aux vainqueurs. + + * * * * * + +La véritable force de l’Autriche résidait dans les aspirations +contraires des races différentes qui la composaient. Ce grand empire +était fondé sur un équilibre de haines. + + * * * * * + +Quelle que soit l’intelligence d’un homme d’État, en arrivant au pouvoir +il cherche à suivre l’opinion mobile des foules pour se rendre +populaire. C’est ainsi que, souvent, il perd le pouvoir. + + * * * * * + +La crainte des électeurs, la peur des responsabilités, la préoccupation +exclusive de l’heure présente, constituent pour un homme politique +moderne trois sources d’erreur auxquelles il lui est difficile +d’échapper. + + * * * * * + +Les interventions étatistes troublant le jeu des lois naturelles sont +chargées d’incidences invisibles qui perturbent profondément la vie d’un +pays. La taxe sur le blé pendant la guerre en constitue un exemple +frappant. Les paysans délaissèrent aussitôt sa culture et le +gouvernement dut se procurer à grands frais, au dehors, le blé +nécessaire, puis abolir la taxe. + + * * * * * + +Un gouvernement faible a pour terminaison nécessaire un gouvernement +anarchique, auquel succède bientôt un gouvernement despotique. + + * * * * * + +L’impartialité en politique est impossible parce que l’homme impartial +aurait immédiatement contre lui tous les partis, y compris celui auquel +il appartient. + + * * * * * + +Dans le régime démocratique, les chefs sont souvent plus disposés à +obéir qu’à commander. Ils finissent ainsi par perdre tout prestige. + + * * * * * + +Suivre toujours l’opinion mobile des multitudes, c’est se résigner à ne +rien prévoir, rien empêcher, rien pouvoir. + + * * * * * + +En politique comme en agriculture, on récolte ce qu’on a semé. Les +Anglais, reprochant à la France d’avoir favorisé la Turquie, oubliaient +les ennuis que pendant quatre ans ils nous suscitèrent un peu partout. + + * * * * * + +Les erreurs politiques peuvent engendrer par contagion mentale des +épidémies dévastatrices. La contagion bolcheviste a fait périr plus +d’hommes que bien des batailles et ramené la Russie aux périodes +sauvages de la préhistoire. + + * * * * * + +L’homme d’État qui ne sait pas orienter les événements est bientôt +submergé par eux. + + * * * * * + +Bien que la politique soit certainement l’art dont la pratique exigerait +le plus de jugement, c’est celui où il s’en dépense le moins. + + * * * * * + +L’arsenal psychologique contient des armes qui, bien maniées, peuvent +dépasser le pouvoir des canons. Ce maniement, que n’enseignent pas les +livres, exige une longue expérience. + + + + +CHAPITRE II + +LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT + + +I + +LES CAUSES FUTURES DE GUERRE ET LA REVANCHE GERMANIQUE + +Les anciennes guerres, dérivant surtout de l’ambition personnelle des +souverains, n’avaient aucun caractère de nécessité. Les conflits +modernes résultant de luttes d’intérêts collectifs sont bien plus +difficilement évitables. Alexandre et César pouvaient ne pas +entreprendre leurs conquêtes. De nos jours, la volonté de l’empereur +d’Allemagne fût, tôt ou tard, devenue impuissante à dominer les +aspirations d’un peuple hanté par le besoin mystique d’hégémonie. + + * * * * * + +Les accroissements de territoires récemment réalisés par l’Angleterre +montrent à quel point l’idée de s’agrandir au moyen de conquêtes reste +une des conceptions directrices de certains peuples. + + * * * * * + +A l’heure de la victoire, il est facile au vainqueur d’imposer ses +volontés. Cette possibilité s’atténue progressivement jusqu’au jour où +la résistance du vaincu ne pouvant plus être anéantie que par la force, +une nouvelle guerre devient nécessaire. + + * * * * * + +Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand ils se croient +supérieurs à leurs vainqueurs. Une tentative de revanche germanique peut +donc être considérée comme un des plus sûrs événements de la future +Histoire. + + * * * * * + +L’idéal de l’empereur Guillaume, d’après ses _Mémoires_, était d’avoir +une armée et une flotte assez puissantes pour que nul n’osât les +attaquer. Il oubliait alors que le possesseur de pareils moyens de +défense songe bientôt à les utiliser pour se débarrasser de rivaux +gênants. Ce fut justement la notion de sa force qui le conduisit à la +guerre. + + * * * * * + +Deux formes de revanche sont rêvées en Allemagne: 1º par les armes; 2º +par l’expansion commerciale. Le succès de la seconde tentative +entraînerait fatalement la réalisation de la première. + + * * * * * + +L’unique moyen--en dehors de formidables armements--d’empêcher une +future agression de l’Allemagne, eût été son retour aux provinces +autonomes qui la composaient avant 1871. Elle-même le réclamait après +l’armistice, pour se soustraire à la domination prussienne. Les +historiens s’étonneront sûrement que les auteurs du traité de paix +n’aient pas compris une telle évidence. + + * * * * * + +Beaucoup de phénomènes sociaux possèdent un point critique comparable à +celui de certains phénomènes physiques. Dans son voisinage, de faibles +influences peuvent déterminer des changements très grands, la paix ou la +guerre, par exemple. L’origine des guerres de 1870 et de 1914 vérifie +cette observation. + + * * * * * + +Le conflit mondial a révélé deux principes que les guerres antérieures +ne permettaient pas de pressentir. Le premier, que le vainqueur se +trouve aussi ruiné que le vaincu. Le second, que les indemnités +incombant au vaincu sont indirectement payées par les autres peuples, y +compris ceux qui n’ont pris aucune part au conflit. + + * * * * * + +Le capital matériel d’un peuple peut être détruit dans une guerre. Le +capital moral, constitué par l’intelligence, le pouvoir d’organisation +et la capacité technique, étant indestructible, permet de reconstituer +rapidement le capital matériel. L’Allemagne en fournit un nouvel +exemple. + + * * * * * + +La prochaine histoire de l’Europe dépendra surtout de l’intérêt +qu’auront les grandes nations à prolonger, durant la paix, les alliances +formées pendant la guerre. + + * * * * * + +Il est de toute évidence que si trois grands pays comme la France, +l’Angleterre et l’Amérique avaient accepté de s’unir contre un agresseur +quelconque, la paix se fût trouvée assurée. Les divergences d’intérêts +et de mentalité de ces nations et la méfiance réciproque de leurs +gouvernants, ayant empêché cette alliance de se réaliser, les peuples +sont condamnés à se ruiner en armements. + + * * * * * + +Si la raison pouvait exercer un rôle quelconque sur les relations entre +les peuples, ils seraient vite persuadés que leur intérêt est de +s’entr’aider au lieu de s’entre-détruire. + + +II + +LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE + +Les conséquences réelles de la grande guerre diffèrent beaucoup des +résultats prévus. Certains peuples s’aperçoivent maintenant qu’après +avoir écarté au prix de gigantesques efforts l’hégémonie militaire +allemande, il leur faut subir l’hégémonie économique et politique de +l’Angleterre. Elle ne paraît pas moins lourde. + + * * * * * + +L’hégémonie anglaise n’a plus aujourd’hui d’autre contrepoids que le +pouvoir grandissant des États-Unis. + + * * * * * + +Parmi les signes divers révélant l’aspiration à l’hégémonie figure le +langage des diplomates. L’Angleterre s’est emparée des flottes et des +colonies germaniques, puis a proclamé son protectorat sur la Perse et +l’Égypte; mais quand les alliés voulurent défendre leurs droits, le +langage des dirigeants anglais devint agressif. Le monde comprit alors +qu’une hégémonie nouvelle était née. + + * * * * * + +Le jour où l’expérience prouva que, malgré flottes et sous-marins, +l’Amérique pouvait envoyer en Europe un million d’hommes armés, la +situation mondiale de l’Angleterre s’est trouvée virtuellement +transformée. La domination des mers et la suprématie commerciale lui +échapperont fatalement dans l’avenir au profit de l’Amérique. + + * * * * * + +Si l’Angleterre avait réussi, au moyen de ses tentatives répétées, à +empêcher la France d’exiger les réparations dues par l’Allemagne, elle +eût retiré de la guerre ces deux immenses résultats: 1º se débarrasser +de la rivalité maritime allemande; 2º supprimer la rivalité commerciale +possible de la France, forcée de consacrer toutes ses ressources à la +restauration des départements dévastés. + + * * * * * + +Lorsque l’Allemagne rêvait d’une paix universelle par l’établissement de +son hégémonie, elle subissait une illusion psychologique dont furent +victimes tous les grands conquérants. Son succès eût fatalement +déclanché une série de coalitions qui auraient détruit sa puissance, +comme le fut celle de Napoléon. + + * * * * * + +La grande rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne s’est terminée par +l’hégémonie anglaise en Europe. La lutte pour l’hégémonie de l’Asie ne +fait que commencer. + + * * * * * + +L’importance donnée au Japon par la guerre et sa rapide conquête du +Pacifique hâteront nécessairement le choc colossal entre la race blanche +et la race jaune. Les résultats du conflit diront dans quelles mains le +sceptre de l’Asie devra passer. + + * * * * * + +Les hommes d’État actuels se défendent bien haut de toute pensée +d’impérialisme et affectent de considérer cette accusation comme une +injure. Ils savent cependant que seules des visées impérialistes ont +édifié et fait prospérer les grands empires dont est formée l’Europe. + + * * * * * + +Le premier acte de la guerre mondiale, la lutte militaire, est +aujourd’hui terminé. Le second acte, la guerre économique, commence. Le +troisième acte, lutte de la race jaune contre la race blanche pour +l’hégémonie de l’Asie, semble prochain. + + * * * * * + +Si la notion d’interdépendance des peuples n’arrive pas à remplacer +celle d’hégémonie, l’Europe devra subir des guerres d’extermination qui +la plongeront dans une décadence sans espoir. + + +III + +LES ILLUSIONS SUR LA POSSIBILITÉ D’UN DÉSARMEMENT + +A tous les âges de l’histoire, et aujourd’hui plus que jamais, le +respect qu’inspire un peuple dépend surtout de son prestige militaire. + + * * * * * + +Les grandes nations modernes sont oppressées par ce dilemme: renoncer à +leurs armements pour éviter une ruine financière, ou les accroître pour +empêcher des invasions plus coûteuses encore. + + * * * * * + +Un peuple ne se protège contre les attaques de ses rivaux qu’en restant +fort. Si les idées pacifistes propagées avant la guerre par les +socialistes n’avaient pas considérablement affaibli notre préparation +militaire, il est infiniment probable que l’Allemagne n’aurait jamais +songé à nous attaquer. + + * * * * * + +Guillaume II, dans ses _Mémoires_, écrit un véritable traité de la +guerre et de la paix en deux lignes quand il dit qu’un peuple doit être +assez armé sur terre et sur mer pour créer chez son adversaire la peur +du risque. On ne se permet guère, en effet, d’attaquer les forts, alors +que les faibles restent toujours menacés. + + * * * * * + +Les guerres ne pourront disparaître qu’avec la suppression des causes +qui les font naître: haine entre les races, besoin d’hégémonie des +peuples forts, rivalités économiques, etc. La science devra donc d’abord +découvrir un moyen de transformer complètement la nature de l’homme. + + * * * * * + +Depuis les origines de l’histoire, les relations entre peuples faibles +et peuples forts furent exactement celles du gibier avec le chasseur. + + * * * * * + +L’idée finit quelquefois par dominer le canon, mais privée de la +protection du canon elle reste sans force. + + * * * * * + +Les philosophes soutenant que la philanthropie occasionnera encore plus +de ravages que les épidémies et les canons auraient peut-être raison, si +les harangues des philanthropes avaient jamais exercé une influence +quelconque sur la conduite des peuples. Mais elles ne servent guère qu’à +orner des discours. + + * * * * * + +Aimez-vous les uns les autres, conseillent inutilement les religions; +supportez-vous, exigent simplement les codes. Aidez-vous deviendra la +maxime de l’avenir quand les peuples auront découvert l’interdépendance +qui les lie. + + * * * * * + +Dans l’état de déséquilibre du monde actuel, le terme désarmement est +synonyme de servitude. + + +IV + +LES INCERTITUDES SUR LES ORIGINES DE LA GUERRE + +Il n’est pas toujours facile de découvrir les vrais auteurs d’une +guerre. Il fallut longtemps pour reconnaître qu’en 1870, le roi de +Prusse et l’Empereur des Français firent la guerre malgré eux. + + * * * * * + +Les origines de la guerre mondiale sont incompréhensibles quand on +l’imagine issue de la volonté des trois empereurs qui l’ordonnèrent. Il +faut l’envisager comme la résultante inévitable non seulement de +l’histoire des États européens depuis un siècle, mais aussi de +l’enseignement des historiens et des universités germaniques depuis +cinquante ans. + + * * * * * + +Pour écrire aujourd’hui l’histoire de la grande guerre et de ses causes, +ce ne sont pas les documents qui manquent mais la sérénité de jugement +permettant de l’étudier comme s’il s’agissait d’événements anciens, tels +que les guerres puniques ou la bataille d’Actium. + + * * * * * + +Il est probable qu’en 1914 l’empereur d’Allemagne n’eût pas déclaré la +guerre si l’Angleterre avait manifesté plus tôt son intention de s’unir +à la France, mais étant donné l’état d’esprit créé par les militaires et +les universitaires allemands, il semble que le conflit eût été +simplement retardé. + + * * * * * + +Les guerres franco-allemandes ne sont intelligibles que considérées +comme des phases successives d’un conflit séculaire dont la fin ne +s’entrevoit pas encore. + + * * * * * + +Quand on recherche les origines lointaines de la dernière guerre, il +apparaît vite qu’une lutte armée entre l’hégémonie allemande et +l’hégémonie anglaise était aussi fatale que le fut, jadis, celle entre +Rome et Carthage. + + * * * * * + + +V + +LES CAUSES DES RÉVOLUTIONS + +Les peuples vivent surtout d’espérances. Leurs révolutions ont pour but +de substituer des espérances nouvelles à d’anciennes espérances devenues +sans force. + + * * * * * + +Un pays est voué aux révolutions dès que les partis ayant intérêt à +défendre l’ordre établi deviennent moins énergiques que ceux qui +aspirent à le détruire. + + * * * * * + +Le principal résultat des révolutions qui bouleversent l’histoire est de +changer les chefs incarnant le principe d’autorité. Les multitudes +profitent rarement de cette substitution. + + * * * * * + +Lorsque les nécessités économiques sont contraires aux impulsions +affectives et mystiques qui mènent les hommes, une révolution devient +inévitable. + + * * * * * + +L’envie et son inséparable compagne, la haine, forment les grands +ressorts des révolutions sociales. La Révolution Française eut pour +cause initiale les différences extérieures et les privilèges qui +séparaient la bourgeoisie de la noblesse. La révolution sociale dont +nous sommes menacés comptera parmi ses origines les distinctions +existant, non dans les codes, mais dans les mœurs, entre les diverses +classes. + + * * * * * + +Quand la haine remplace chez l’inférieur le respect du supérieur, une +révolution est proche. + + * * * * * + +Le bolchevisme représente un état mental qui a plusieurs fois sévi dans +l’histoire. Ses éléments psychologiques furent toujours les mêmes: +indiscipline, haine jalouse des supériorités, désir intense de s’emparer +par la violence des biens qu’on se sent incapable d’acquérir par le +travail ou l’intelligence. + + * * * * * + +Les civilisations modernes traînent derrière elles une foule croissante +d’inadaptés rêvant de les détruire afin de leur substituer des formes de +vie sociale moins compliquées, telles que le communisme. + + * * * * * + +L’armée des inadaptés devient aussi menaçante aujourd’hui que les +futures invasions germaniques. + + * * * * * + +Un des grands problèmes modernes consiste à savoir si des bolchevistes +sans culture--ou, ce qui est plus dangereux encore, munis d’une +demi-culture,--réussiront à ramener nos grandes civilisations à des +types inférieurs voisins de la barbarie. + + * * * * * + +La mentalité d’un peuple déterminant rigoureusement ses institutions et +ses lois, certaines nations l’Irlande en Europe, les républiques latines +dans l’Amérique, semblent condamnées par leur âme même à ne jamais +sortir des révolutions et de l’anarchie. + + * * * * * + +La Révolution Française, faite par la bourgeoisie contre la noblesse, +réussit parce que les capacités de cette bourgeoisie étaient devenues +supérieures à celles de la noblesse. De nos jours, une révolution +prolétarienne pourrait momentanément triompher, grâce à la puissance du +nombre, mais elle ne saurait durer parce que l’évolution industrielle +exige des compétences directrices que l’ouvrier ne possède pas. + + * * * * * + +Un parti révolutionnaire doué de prestige rallie facilement des +mécontents de tous les autres partis. Les bolchevistes recrutent des +adeptes en Perse et en Turquie, bien que l’islamisme et le communisme +n’aient aucun caractère commun. + + +VI + +LES RÉSULTATS DES RÉVOLUTIONS + +La première phase d’une révolution est consacrée à combattre les +nécessités économiques et sociales qui régissent la vie des peuples. +L’expérience prouvant bientôt que ces nécessités dominent les volontés, +l’ancienne organisation reparaît sous des noms nouveaux. Ainsi se +terminera nécessairement la révolution russe. + + * * * * * + +Les rêveurs n’ont aucun pouvoir créateur, mais ils possèdent parfois une +puissance destructive considérable. Sous leur dissolvante action, les +institutions péniblement édifiées par le temps se désagrègent avec une +extrême rapidité. Quelques mois suffirent aux communistes russes pour +ramener leur pays à la barbarie. + + * * * * * + +L’imagination créatrice prépare l’invention. Le laboratoire en fixe les +contours. L’usine la transforme en éléments de progrès qu’utilisent tous +les hommes. Le massacre des intellectuels par les communistes russes +montre combien est ignorée des foules cette genèse des découvertes dont +elles profitent. Le bolchevisme a révélé le degré de misère auquel peut +tomber l’ouvrier privé de la pensée capable d’orienter ses efforts. + + * * * * * + +Si équitable que puisse être un idéal révolutionnaire, il ne triomphe +qu’au prix de guerres acharnées. Vingt années de luttes meurtrières +furent nécessaires pour établir en Europe le principe d’égalité devant +la loi et supprimer les privilèges de certaines classes. + + * * * * * + +Un gouvernement révolutionnaire ne subsiste qu’à la condition de tomber +sous le despotisme de quelques meneurs. + + * * * * * + +Les révolutions ne durent jamais longtemps parce qu’elles se heurtent +bientôt au mur des nécessités économiques et sociales qui dominent le +monde. Percevant alors l’impuissance des théoriciens, la foule se +détourne d’eux. Avant d’arriver à cette dernière phase, bien des ruines +sont accumulées. La Russie en fait aujourd’hui l’expérience. + + * * * * * + +Les révolutions enrichissent quelques-uns des chefs qui leur survivent, +mais elles augmentent invariablement la misère des foules qui les ont +réalisées. Cette vérité étant inaccessible aux multitudes, les meneurs +révolutionnaires pourront continuer longtemps à bouleverser le monde. + + * * * * * + +L’histoire des assemblées révolutionnaires de tous les temps montre que +les fanatiques n’ont encore découvert aucune autre méthode de persuasion +que le massacre systématique de leurs adversaires. + + * * * * * + +Ce n’est pas à la liberté mais à la servitude que beaucoup de +révolutionnaires modernes aspirent sans le savoir. La liberté n’est +conçue par eux que sous forme de soumission à un maître dont les +moindres paroles sont des oracles. Toutes les révolutions modernes se +terminent par la création d’un autocrate. + + * * * * * + +La soif d’inégalité semble un besoin irréductible de la nature humaine. +On sait avec quelle ardeur les Conventionnels échappés à la guillotine +sollicitaient de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire qui +les avaient conduits à tant de massacres n’était donc en réalité qu’un +violent désir d’inégalité à leur profit. L’histoire n’a pas encore cité, +d’ailleurs, de pays où régnât l’égalité. + + * * * * * + +Jamais baron féodal ne manifesta pour les serfs un mépris égal à celui +que témoignent au peuple les chefs des nouveaux partis révolutionnaires, +le communisme russe notamment. Dès l’arrivée au pouvoir des dictateurs +bolchevistes, la liberté de la presse, la journée de huit heures, le +suffrage universel, furent supprimés et l’ouvrier devint un simple +esclave. + + * * * * * + +On ne rencontre guère d’exemple dans l’Histoire de révolutions n’ayant +pas finalement engendré des résultats absolument contraires à ceux que +poursuivaient leurs auteurs. + + * * * * * + +La Révolution bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux +combien les buts atteints par les révolutions peuvent différer des buts +poursuivis. Elle triompha en promettant la paix, et se trouva bientôt en +guerre avec tous ses voisins. Elle voulait supprimer le militarisme et +n’a fait qu’établir un régime militaire plus dur que tous les régimes +antérieurs. Elle prétendait abolir le droit de propriété et n’a réussi +qu’à créer la propriété individuelle dans un pays qui n’avait encore +connu que la propriété collective. + + * * * * * + +Étant donné le nombre immense de paysans russes devenus propriétaires et +possédant, dès lors, la mentalité particulière que détermine la +propriété, on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du monde +qui renfermera le moins de socialistes. + + * * * * * + +Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation profonde des +idées que résultent les réformes durables. + + * * * * * + +D’après tous les enseignements de l’histoire des révolutions, +l’extrémisme en politique a comme terminaison nécessaire soit la +destruction de la civilisation où il sévit, soit l’anarchie et la +dictature. + + * * * * * + +Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir un équilibre durable +et peu de temps pour le perdre. + + + + +CHAPITRE III + +LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES + + +I + +LES RELATIONS INTERNATIONALES + +Alors que la solidarité des peuples devrait être la loi des temps +modernes, une haine intense plane sur l’univers. Haine entre nations, +entre classes diverses d’une même nation, haine entre partis politiques +de chaque classe. L’interdépendance des peuples est une nécessité qui +finira peut-être par les solidariser, mais son influence reste +actuellement nulle. + + * * * * * + +La haine entre peuples, la défiance entre gouvernants, sont devenues les +grands ressorts psychologiques de la politique actuelle. On put évaluer +l’intensité de ces sentiments quand on vit l’Amérique et l’Angleterre +renoncer à la paix future, que leur promesse d’intervention en cas +d’attaque de l’Allemagne eût rendue certaine. + + * * * * * + +Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient avec autant de +mauvaise foi et de méfiance que les peuples entre eux, aucune société ne +pourrait durer. + + * * * * * + +L’union entre citoyens à l’intérieur, entre alliés à l’extérieur, est +reconnue comme seule base possible d’une paix durable. Les haines +grandissantes de peuple à peuple et d’une classe à l’autre, dans un même +pays, prouvent malheureusement que des intérêts évidents, mais +lointains, restent sans force contre les impulsions passionnelles du +moment. + + * * * * * + +L’amitié entre individus peut subsister malgré les différences +d’intérêts. Entre peuples, l’amitié ne représentant qu’une communauté +d’intérêts ne saurait survivre à leurs divergences. Ce principe de +psychologie collective conditionne la durée possible d’une alliance. + + * * * * * + +Le monde oscille aujourd’hui entre le nationalisme, impérialiste et +l’internationalisme. Le nationalisme implique, avec la solidarité +sociale, le culte de la patrie. L’internationalisme, remplaçant la +solidarité par la lutte des classes, rendrait un peuple aussi impuissant +à se protéger contre les guerres civiles que contre les invasions. + + * * * * * + +Le nationalisme, qui seul donne aux peuples leur cohésion, a des chances +de durée parce qu’il constitue un sentiment naturel. Mais la force même +de ce sentiment le fait souvent dégénérer en impérialisme agressif. Il +substitue alors les guerres extérieures aux guerres intérieures. + + * * * * * + +Si intense soit la haine entre peuples, elle n’est jamais aussi vive +qu’entre les partis politiques d’un même peuple. + + * * * * * + +Le monde changera de face et les rapports entre les divers pays seront +profondément transformés lorsque les politiciens qui en dirigent les +destinées auront découvert que l’intérêt d’une nation n’est pas basé sur +le dommage causé à une autre. Ils renonceront alors au besoin +d’hégémonie qui continue d’aveugler l’esprit des gouvernants. + + * * * * * + +En politique internationale, les coups d’épingle répétés finissent par +engendrer des coups de canon. + + +II + +LES FORCES ÉCONOMIQUES + +Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois économiques qui, dans +les temps modernes, déterminent la destinée des nations. + + * * * * * + +Si un bouleversement géologique avait détruit, il y a un siècle, toutes +les mines de charbon et de pétrole de l’univers, cet événement n’aurait +entraîné aucune conséquence importante. S’il se produisait aujourd’hui, +les chemins de fer et les usines cesseraient aussitôt de fonctionner. La +régression immédiate de nos civilisations en résulterait. Un abîme +sépare le monde actuel de son état antérieur. + + * * * * * + +Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes sont impuissantes à +combattre les nécessités économiques qui étreignent le monde. Il faut +s’y adapter ou périr. + + * * * * * + +Les vérités scientifiques s’établissent facilement parce qu’elles +s’adressent à l’intelligence. Les vérités économiques, se heurtant à des +sentiments et à des illusions sociales, ne s’imposent qu’après de +désastreuses expériences. La ruine de la Russie en est le plus récent +exemple. + + * * * * * + +Dans les questions économiques et sociales, les intérêts déterminent +l’opinion et les institutions qui en dérivent. Les Anglais resteront +libre-échangistes, les Américains protectionnistes, tant qu’ils +trouveront un avantage à maintenir leurs doctrines. + + * * * * * + +Dans une guerre prolongée, il arrive un moment où vaincu et vainqueur +étant également ruinés, les indemnités exigibles du vaincu ne peuvent +jamais compenser les pertes subies par le vainqueur. + + * * * * * + +On a justement observé que ce sont les pays à change élevé qui souffrent +le plus du chômage. Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement +les mêmes conséquences qu’une élévation considérable du prix des +marchandises. Ces marchandises devenant alors presque invendables, il en +résulte la fermeture des usines et le chômage. + + * * * * * + +Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement sous la +dépendance du prêteur obligé de surveiller les garanties de sa créance. +Une nation assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre finirait +par la dominer plus étroitement qu’au moyen d’une conquête militaire. + + * * * * * + +La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets sans garantie qu’il +peut émettre à volonté, mais dans son industrie et son agriculture. +L’Allemagne, n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste presque +aussi riche qu’avant la guerre malgré la perte à peu près totale de sa +monnaie. + + * * * * * + +Les problèmes financiers actuels n’auront de solution possible +qu’étudiés en fonction du temps. Avec son concours, la dette la plus +colossale devient aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime, +au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités seules sont +capables de réaliser des combinaisons basées sur la puissance du temps, +parce que leur vie est illimitée. + + * * * * * + +Le change représente simplement le degré de la confiance du monde dans +le crédit d’un État. On ne stabilise pas plus le change qu’on ne +stabilise un baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les +oscillations du change révèlent surtout les oscillations de la +confiance. + + * * * * * + +Une grève pour l’augmentation des salaires ne représente pas en réalité +une lutte entre ouvriers et patrons, mais entre les ouvriers et le +public. C’est le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de prix +déterminée par le succès d’une grève. S’il prend généralement le parti +des grévistes, c’est que les collectivités sont incapables de saisir les +conséquences un peu lointaines des phénomènes. + + * * * * * + +Les énergies invisibles qui mènent le monde sont comparables à +l’électricité, force de nature ignorée, connue seulement par les +résultats visibles qu’elle produit. + + +III + +LES TRAITÉS DE PAIX ET LES CONGRÈS POLITIQUES + +L’idée que des collectivités puissent découvrir la solution de problèmes +ayant échappé à des individualités compétentes serait reconnue erronée +depuis longtemps si les déterminations collectives ne représentaient, le +plus souvent, la décision d’une personnalité assez forte pour s’imposer. +La résolution supposée collective n’est alors, en réalité, qu’une +décision personnelle. + + * * * * * + +Il y a peu de rapports entre les principes formulés par les hommes +d’État dans les congrès et ceux qui guident leur conduite. Pendant les +conférences de la paix, l’âme des diplomates anglais fut dominée par +trois principes inavoués: 1º accroître les possessions britanniques, 2º +empêcher la France de devenir trop forte, 3º laisser l’Allemagne assez +puissante pour faire équilibre à la France. + + * * * * * + +Il faudrait supposer beaucoup de candeur aux dirigeants britanniques +pour admettre qu’ils aient cru remédier à la situation économique de +l’Europe en réunissant des conférences. Le but poursuivi était donc tout +autre que le but proclamé. + + * * * * * + +La plupart des congrès de l’histoire ont fait surgir des causes de +guerre et n’en ont empêché aucune. + + * * * * * + +La seule utilité possible d’un congrès aux yeux des hommes politiques +assez influents pour imposer leur volonté, est de renforcer par +l’autorité du nombre les décisions personnelles qu’ils veulent faire +accepter. + + * * * * * + +Si la rédaction du traité de paix eût été soumise à l’opinion publique, +et non discutée en secret, toute la subtilité de certains diplomates +n’aurait jamais fait admettre que le chiffre des réparations dues à la +France serait fixé par une commission composée en majorité des +représentants de pays n’ayant aucun intérêt à ces réparations. + + * * * * * + +Les conséquences du traité de paix qui termina la grande guerre, +montrent combien fut complète la cécité mentale de ses auteurs, +expulsant la Turquie de l’Europe et découpant l’Autriche en petits États +sans ressources économiques pouvant les soustraire à la misère et à +l’anarchie. Il devient évident aujourd’hui que, dans l’intérêt de +l’Europe, l’unité de l’Autriche devait être soigneusement conservée et +l’Allemagne ramenée à des États séparés comme elle l’était avant de +tomber sous la domination prussienne. + + * * * * * + +La rédaction du traité de Versailles ne fut pas gênée seulement par la +contradiction des intérêts en présence, mais aussi par le désir de céder +à certaines exigences en raison de la reconnaissance due à l’Angleterre +et à l’Amérique. Venus, croyait-on, au secours de la France, pour +sauvegarder le droit et la justice, ces États reconnaissent aujourd’hui +être entrés dans la lutte uniquement pour défendre leurs intérêts +menacés. + + * * * * * + +Les conférences atteignent fréquemment un but contraire à celui qu’elles +se proposaient. La conférence de Gênes ne fit que consolider la +situation des soviets et favoriser le rapprochement, si opposé aux +intérêts français, de la Russie et de l’Allemagne. + + * * * * * + +Lorsque des diplomates se réunissent pour résoudre une question sur +laquelle ils sont certains de ne pas s’entendre, la discussion se porte +immédiatement sur des détails accessoires afin d’éviter le sujet +principal. C’est ainsi qu’à Washington la question du libre +établissement des Japonais aux États-Unis, qui obsédait tous les +esprits, ne fut même pas effleurée. + + +IV + +LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR + +Il devient impossible de prévoir où conduira une alliance, et c’est sans +doute pourquoi certains grands peuples hésitent aujourd’hui à en +contracter. Ils n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la +Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison de l’alliée pour +laquelle nous étions entrés en lutte avec l’Allemagne faillit nous faire +perdre la guerre. + + * * * * * + +Quand on étudiera les origines de la grande guerre il faudra remonter +assez loin pour déterminer la genèse des sentiments qui animaient alors +les divers pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de l’Allemagne +pour aller vers la France, ce fut surtout parce que Bismarck, après le +conflit russo-turc, empêcha les Russes de prendre Constantinople. +L’empereur Guillaume le rappelle dans ses _Mémoires_ lorsqu’il dit qu’en +1914 «la revanche pour Sedan s’unit à la revanche pour Stefano». + + * * * * * + +Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable qu’un ennemi +déclaré. L’alliance d’un peuple faible avec un peuple fort ne constitue +généralement pour le peuple faible qu’une forme atténuée de la +servitude. + + * * * * * + +L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre est généralement très +stable, parce que leurs intérêts sont alors identiques. L’union pendant +la paix s’affaiblit au contraire très vite parce que les intérêts en +présence deviennent bientôt divergents. + + * * * * * + +Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne peuvent jamais être une +œuvre d’entière bonne foi. Les politiciens qui les signent connaissent +trop bien l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances liées par +des intérêts communs se dissout dès que disparaît la communauté +d’intérêts qui le fit naître. + + * * * * * + +Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction du traité de paix +figura l’obligation où se trouvaient nos gouvernants de choisir entre +une solitude pleine de futurs dangers et une alliance fertile en +déboires, mais qui semblait nécessaire. Il n’est pas certain que la +solution choisie fut la meilleure. + + * * * * * + +Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un écrit sans entente. Il +ne faut pas oublier, cependant, que ce fut surtout l’absence d’écrit +entre la France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne la +neutralité britannique, et lui suggéra de nous déclarer la guerre. + + * * * * * + +Les traités d’alliance chargés de réticences sont plus dangereux +qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils inspirent. + + * * * * * + +Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les alliances deviennent une +chaîne qui entrave, leur désagrégation est prochaine. + + +V + +LA SOCIÉTÉ DES NATIONS + +Le palais de la Société des nations à Gênes est aux yeux des +psychologues un palais d’illusions, mais ces illusions se trouvent +enveloppées d’espérances assez fortes pour en voiler la médiocrité. Les +peuples s’imaginent que cet aréopage de sages vieillards découvrira le +moyen de soustraire le monde à l’enfer de ruines et de désolation auquel +aboutissent les guerres modernes. + + * * * * * + +Les juristes vertueux mais bornés qui, aux conférences de la Haye, +prétendaient proscrire l’usage de certaines armes, ne soupçonnaient pas +la supériorité militaire qu’ils auraient ainsi attribuée aux pays +dédaignant leurs prescriptions sur ceux qui les auraient respectées. + + * * * * * + +Les rêveries humanitaires, et notamment le principe des nationalités, +ont contribué à plonger l’Europe dans un état d’anarchie dont nul ne +peut prévoir le terme. + + * * * * * + +La Société des nations restera une absurdité psychologique jusqu’au jour +où elle possédera une force morale ou matérielle suffisante pour la +transformer en un super-État dont les décisions seraient aussi +universellement respectées que celles des Papes au moyen âge. + + * * * * * + +Tous les projets d’arbitrage international par une Société des nations +semblent devoir rester bien illusoires lorsqu’il s’agira de concilier +des intérêts nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible +entre Rome et Carthage à l’époque des guerres puniques ou entre +l’Angleterre et la France quand elles se disputaient la domination de +l’Inde? Nul arbitrage n’est possible entre le Japon cherchant à déverser +sur les États-Unis l’excédent de sa population et la grande République +qui refuse l’invasion de la race jaune. De tels intérêts étant aussi +différents que ceux du mouton et du boucher, du gibier et du chasseur, +la guerre constitue le seul arbitre dont les décisions soient +respectées. + + * * * * * + +La lutte récente des Turcs contre les Grecs montre une fois de plus que +certaines questions ne peuvent être résolues que par le canon. + + + + +CHAPITRE IV + +LE DROIT ET LA MORALE + + +I + +LES COUTUMES ET LES LOIS + +Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers principes de +gouvernement. Les rois ayant perdu leur prestige restent sans force. +L’opinion est trop mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La +loi seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle cesse d’être +respectée, l’anarchie commence. + + * * * * * + +Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance, en un mot à une +contrainte, c’est se condamner à n’avoir pour guides que des impulsions +instinctives et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie dont les +peuples mirent tant de siècles à sortir. + + * * * * * + +La vie sociale et la vie scientifique constituent deux faces de la +civilisation régies par des principes bien différents. Dans la vie +sociale, le respect du principe d’autorité--autorité du chef, de la loi, +des coutumes--est une condition fondamentale d’existence. Dans la vie +scientifique, le rejet absolu du principe d’autorité représente, au +contraire, la condition nécessaire du progrès. Dès que le principe +d’autorité s’introduit dans une science, le développement de cette +science s’arrête. + + * * * * * + +Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts généraux, et ne +pouvant donc être observées, c’est ébranler dans les âmes le respect des +codes, ciment essentiel des grandes civilisations. + + * * * * * + +Prétendre combattre avec des lois les nécessités économiques qui mènent +le monde est une dangereuse erreur. Les lois restrictives accumulées +depuis quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens +simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle, agricole, +économique de plusieurs peuples. + + * * * * * + +Les luttes de l’avenir entre les diverses classes d’un même peuple ne se +feront probablement pas toujours à main armée. Elles se traduiront +surtout, comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales provoquant +la ruine totale des plus faibles. + + * * * * * + +Les lois répressives deviennent préventives dès qu’elles sont imposées +avec rigueur. La crainte du châtiment est alors plus efficace que son +application. La méconnaissance de ce principe psychologique contribua +beaucoup à l’accroissement de la criminalité dans divers pays. + + * * * * * + +Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité des hommes +qu’elle est destinée à régir. Les juristes répètent que les lois ne sont +rien sans les mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils +oublient cette maxime. + + * * * * * + +Les lois sociales, qui représentent des contraintes artificielles, +restent bientôt sans force. Les lois économiques résultant de nécessités +naturelles s’imposent au contraire toujours, malgré les efforts tentés +pour les violer. + + * * * * * + +Une des erreurs démocratiques les plus répandues est de croire que les +lois peuvent établir des coutumes. En réalité, les coutumes engendrent +finalement des lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes. + + * * * * * + +Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de +la justice, bien peu seraient capables de définir le droit et la +justice. + + +II + +LE DROIT ET LA FORCE + +La force ne prime pas le droit, mais le droit ne se démontre que par la +force. + + * * * * * + +Le droit sans force est comparable aux décors de forteresses peints sur +les toiles d’un théâtre. Incapables de résister au moindre choc, ils ne +conservent leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas. + + * * * * * + +Une force quelconque ne peut évidemment être annulée que par une autre +au moins égale. Assurer que le droit domine la force serait absurde si +l’on ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des forces +supérieures aux puissances matérielles qu’il doit vaincre. + + * * * * * + +On peut médire de la force et assurer qu’elle ne saurait triompher du +droit, mais en politique rien ne la remplace. Quelques semaines avant la +foudroyante victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait de +recevoir son envoyé. Le lendemain de la victoire, le même ministre +traitait sur un pied d’égalité avec la Turquie si méprisée la veille et +lui abandonnait des provinces où avait flotté le drapeau britannique. + + * * * * * + +Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir par leur association. +La force seule n’engendre pas de succès durable. Les Allemands en ont +fait l’expérience. + + * * * * * + +La force a toujours gouverné le monde, mais ce ne furent pas les mêmes +forces qui prédominèrent aux divers âges de l’histoire. Les forces +économiques tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel que les +forces religieuses le furent jadis. + + * * * * * + +Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant empêcher +l’inégalité, loi irréductible de la nature, il faut bien se résigner à +subir l’injustice. + + * * * * * + +Il est difficile de reprocher aux Allemands leur persistance à proclamer +la supériorité de la force. Vaincus par les armées que leur besoin +d’hégémonie déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque de +force peut conduire un peuple. + + +III + +LES FORCES MORALES + +Il n’est pas d’exemple de peuples arrivés à la civilisation sans +discipline, sans respect des lois et sans morale. + + * * * * * + +Un peuple ne sort de la barbarie que par l’acquisition d’une morale très +stable. Dès qu’il l’a perdue, il retourne à la barbarie. + + * * * * * + +La guerre a montré une fois encore que la puissance d’une nation réside +beaucoup plus dans sa force morale que dans sa culture intellectuelle. + + * * * * * + +La lutte mondiale fut peut-être la première au cours de l’histoire où le +succès final dépendit autant de la résistance des soldats que de la +capacité des généraux. Ludendorff, dans ses _Mémoires_, reconnaît que la +guerre lui sembla perdue quand il vit fléchir le moral de son armée. + + * * * * * + +Les liens moraux peuvent devenir aussi forts que des liens matériels. +Sur la trirème qui le ramenait volontairement à Carthage, où il se +savait condamné à périr, le consul Régulus était attaché par sa parole +plus rigoureusement qu’il ne l’eût été par des chaînes de fer. Rome +domina le monde tant qu’elle posséda de tels hommes. + + * * * * * + +Les lois scientifiques gardent leur invariabilité à travers le temps +chez les peuples les plus divers. La morale change au contraire selon +les besoins de chaque époque. Si, comme le remarquait Pascal, ce qu’on +appelle vice et vertu varie avec les climats, c’est que le vice et la +vertu, étant l’expression des nécessités sociales d’une époque, se +transforment forcément quand ces nécessités évoluent. Il est donc +naturel qu’en matière sociale «la vérité en deçà des Pyrénées devienne +erreur au delà». + + * * * * * + +La caractéristique des natures primitives est de céder facilement à +leurs impulsions. Il faut une longue éducation ancestrale pour apprendre +au cerveau à dominer les impulsions des sens, et acquérir ainsi ce +_self-control_ que les Anglais considèrent comme une des plus +importantes qualités du caractère. + + * * * * * + +L’homme vraiment moral n’a pas besoin de discuter sa morale avant +d’agir. Une morale débattue demeure généralement sans force. + + * * * * * + +Les canons restent des armes vaines quand ils ne sont pas soutenus par +la force morale des combattants. + + * * * * * + +Un peuple ayant perdu son armature morale est bien près d’avoir tout +perdu. + + +IV + +LES SOURCES DE LA MORALE + +La morale servant de guide dans la vie a de tout autres sources que +celle enseignée par les livres. + + * * * * * + +La discipline externe, momentanément imposée par une force matérielle, +disparaît avec cette force. Une discipline interne, fondée sur +l’habitude, se maintient au contraire sans la nécessité d’une loi ou +d’un maître. + + * * * * * + +Si la religion avait beaucoup d’influence sur la morale, les peuples les +plus religieux seraient les plus moraux. Or, si l’on vante la +religiosité des Espagnols et des Russes, personne ne loue beaucoup leur +moralité. + + * * * * * + +Une morale ayant la crainte de l’enfer et l’espoir du paradis pour bases +n’est qu’une forme un peu inférieure de la morale utilitaire. Les +théologiens auraient dû le remarquer depuis longtemps. + + * * * * * + +La vertu ne reposant que sur la crainte de l’enfer et l’espoir du +Paradis, est entièrement dépourvue de mérite. Les solitaires de +_Port-Royal_ obsédés par la terreur de la damnation suivaient des +mobiles égoïstes ne méritant aucune considération. + + * * * * * + +Les disciplines purement rationnelles qu’on prétend généraliser +aujourd’hui resteront toujours impuissantes à dominer les impulsions +instinctives. + + * * * * * + +Quelles sont les bases possibles de la morale? La peur des dieux? Leurs +châtiments sont lointains et peu redoutés aujourd’hui. La crainte des +lois? Elles s’éludent facilement. La raison? Il n’y a plus que de rares +professeurs pour lui attribuer un tel rôle. La seule morale efficace est +la morale inconsciente créée par les habitudes. Ces habitudes se +développent à l’école, puis à la caserne, par une discipline d’abord +sévèrement imposée, mais pratiquée ensuite sans effort grâce au +mécanisme de la répétition. + + * * * * * + +Les universitaires qui, depuis Kant, prétendent édifier la morale sur +une base à la fois rationnelle et mystique, au lieu de la fonder sur des +habitudes issues de l’éducation, ne donnent qu’un enseignement +totalement dépourvu d’efficacité. + + * * * * * + +La morale individuelle a pour soutien puissant la morale collective. +Dans les manifestations de leur vie journalière, les hommes pensent et +agissent généralement comme les autres membres du groupe professionnel, +politique ou social auquel ils appartiennent. Leurs actes individuels +sont alors régis par des influences collectives. + + * * * * * + +Le problème de l’organisation--industrielle ou sociale--représente +surtout une question de discipline morale. Il échappe à l’action des +institutions et des lois. + + + + +CHAPITRE V + +LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME + + +I + +L’EXTRÉMISME + +L’extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires est un état +mental où l’homme, dominé par une idée fixe, devient incapable de +percevoir les réalités et leurs conséquences. + + * * * * * + +Les extrémistes de toutes opinions possèdent, malgré la divergence des +buts poursuivis, des caractères identiques. L’extrémiste sincère est +mystique, violent et borné. + + * * * * * + +Un extrémiste qui posséderait quelque trace de jugement et de +clairvoyance cesserait aussitôt d’être extrémiste. + + * * * * * + +Le Conventionnel, pourvoyeur fervent de la guillotine, qui se déclarait +prêt à transformer son pays en cimetière pour imposer ses croyances, +traduisait la mentalité des extrémistes de tous les âges. Les apôtres du +syndicalisme, du communisme et du socialisme rêvent les mêmes massacres. + + * * * * * + +La suggestion et la contagion mentale conduisent facilement une foule à +l’extrémisme, mais cet extrémisme est généralement éphémère. + + * * * * * + +Dans les assemblées révolutionnaires, les opinions extrêmes tendent à +engendrer des opinions plus extrêmes encore. Après les Girondins, ce fut +la Terreur. Aux révolutionnaires russes modérés qui renversèrent le +tsarisme, se substituèrent bientôt les sanguinaires bolchevistes. + + * * * * * + +Depuis les origines de l’histoire, tous les partis politiques extrêmes +débutent dans la splendeur des illusions et finissent dans la bassesse +des rivalités intestines. + + * * * * * + +Les progrès de certaines opinions extrémistes, visiblement absurdes, +confirment cette fondamentale notion, que la force d’une théorie sociale +ou religieuse ne dépend pas de sa valeur rationnelle, mais seulement de +son empire sur les âmes. + + * * * * * + +L’ambition et le besoin de popularité ont pu conduire certains hommes +clairvoyants à l’extrémisme; mais, sachant très bien que son application +rendrait tout gouvernement impossible, ils le rejettent en arrivant au +pouvoir. + + * * * * * + +A la phase ultime de son évolution, l’extrémisme ressort beaucoup plus +du domaine de la pathologie mentale que de la politique. Les +établissements d’aliénés sont remplis d’extrémistes. + + +II + +LE SOCIALISME + +Le socialisme, terme incertain, recouvre, suivant les races, des +concepts très différents. Il en résulte que, dans leurs congrès, les +socialistes de divers pays ne s’entendent guère. + + * * * * * + +Le socialisme aux États-Unis diffère totalement du socialisme européen. +L’idéal du travailleur américain est de devenir patron, alors que +l’ouvrier latin rêve surtout la suppression du patron. + + * * * * * + +L’hypertrophie de certains sentiments est fort dangereuse pour un +peuple. Celle de l’envie, fondement principal du socialisme, a déjà +occasionné autant de ravages en Europe que les plus redoutables fléaux. + + * * * * * + +Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être éliminées de +l’univers, le socialisme disparaîtrait le même jour. + + * * * * * + +La haine des inégalités, base du socialisme, entraîne comme conséquence +nécessaire la destruction des élites qui font la grandeur d’un pays. Le +bolchevisme russe comprit parfaitement cette nécessité quand il procéda +au massacre systématique des intellectuels. Le socialisme +révolutionnaire qui triompha un instant en Allemagne et en Hongrie, +répéta les mêmes destructions. + + * * * * * + +Le socialisme niveleur, très accessible à l’âme simpliste des foules, +oriente facilement les forces aveugles et dévastatrices du nombre. + + * * * * * + +La haine intense des socialistes pour le capitalisme ne traduit souvent +qu’une forme aiguë du désir de richesse. Les pays comme les États-Unis, +où l’accès à la fortune est relativement facile, comptent peu de +socialistes. + + * * * * * + +Les lois dites sociales ont un pouvoir destructeur parfois supérieur à +celui des canons. C’est ainsi que l’application de la loi de huit heures +à notre marine commerciale l’aurait rapidement ruinée au profit de +concurrents trop intelligents pour accepter un tel décret. Il fallut +l’abroger. + + * * * * * + +Supprimer, comme le voudraient les socialistes, la concurrence entre +peuples et entre individus serait anéantir un grand facteur +psychologique du progrès. Sans l’émulation, la plupart des découvertes +dont bénéficie l’humanité n’eussent jamais vu le jour. + + * * * * * + +La population ouvrière des États-Unis montre expérimentalement que les +classes déclarées ennemies par les socialistes ont beaucoup plus +d’intérêt à s’associer qu’à se combattre. Si cette vérité pouvait +s’établir en France, notre vie économique et sociale serait transformée. + + * * * * * + +L’initiative, le jugement, l’émulation, le goût du risque, qualités +génératrices des grandes découvertes qui ont transformé le monde, sont +des aptitudes exclusivement individuelles qu’aucune collectivité ne +posséda jamais. Un pays où les socialistes réussiraient à ruiner +l’effort individuel ne réaliserait plus un seul progrès. + + * * * * * + +Puisque des expériences répétées pendant de longs siècles d’histoire +n’ont pas suffi à prouver que les progrès des peuples s’effectuent +seulement par leurs élites, il était utile que la ruine de la Russie +vînt le démontrer une fois encore. + + +III + +LE SYNDICALISME + +La Révolution avait divinisé la volonté du peuple. Nos révolutionnaires +modernes l’exaltent aussi, mais déjà ils en séparent une sorte +d’aristocratie qualifiée «prolétariat organisé et conscient». En vertu +de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le suffrage universel +et toutes les conquêtes démocratiques. + + * * * * * + +La discipline rigide acceptée par les adeptes du syndicalisme montre à +quel point il deviendra despotique. On peut se demander si l’esclavage +total de l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire de +l’évolution démocratique. + + * * * * * + +Si les syndicats groupaient seulement des intérêts matériels similaires +leur influence serait faible; mais, en associant des mécontentements et +des haines, ils acquièrent une grande puissance révolutionnaire. + + * * * * * + +Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se produiront pas toujours +entre peuples rivaux. Ils éclateront entre syndicats d’un même peuple, +rendus concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les républiques +syndicalistes italiennes du moyen âge, celle de Florence notamment, +périrent tour à tour en de pareils conflits. + + * * * * * + +Si la dictature du prolétariat que réclament les socialistes devait être +exercée par la totalité des travailleurs, elle ne différerait pas d’un +gouvernement démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par quelques +individus, elle serait identique à celle des anciens régimes +autocratiques. + + * * * * * + +Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été heureux dans leurs +tentatives pour l’appliquer au gouvernement des peuples. La première, +celle de la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile de Rousseau, +aboutit aux massacres de la Terreur et à vingt ans de guerres. La +seconde, celle de la Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena +la ruine totale du grand empire des tzars. + + +IV + +LE COMMUNISME + +Le bolchevisme communiste, comme le socialisme, a pour caractéristiques +essentielles le mécontentement, la haine des supériorités et le désir de +détruire violemment l’ordre de choses établi. + + * * * * * + +Quand, par une cause quelconque, le mécontentement grandit chez un +peuple, il accepte d’emblée la première doctrine proposée pour remédier +à ses maux. Le succès du communisme chez diverses nations est une +conséquence de cette loi. + + * * * * * + +On trouve facilement des hommes disposés à massacrer, mais fort peu qui +soient capables de diriger les mécanismes compliqués d’une civilisation. +Les communistes russes ne soupçonnaient pas cette vérité élémentaire +quand ils assassinèrent systématiquement les intellectuels de leur pays. +Ils n’aperçurent leur erreur que devant la ruine économique qui résulta +de ces hécatombes. + + * * * * * + +La désorganisation de la Russie, dont les ouvriers travaillent douze +heures par jour sous la férule de maîtres très durs, pour un maigre +morceau de pain, montre une fois encore combien les sociétés sont des +organismes compliqués. Fils de la nécessité et du temps, ils sont aussi +impossibles à transformer avec des décrets que la structure d’un être +vivant. + + * * * * * + +Contrairement à ses théories, le communisme évolue de plus en plus vers +un nationalisme jadis inconnu. Les Russes ne comprirent la force de +l’idée de patrie que le jour où cette patrie parut menacée par +l’étranger. + + * * * * * + +On a dit, avec raison, au Parlement anglais, que la Russie ne manquait +pas d’argent, mais des cerveaux de l’Occident. L’expérience seule put +faire entrer cette vérité dans la faible cervelle des communistes. + + * * * * * + +Si les théories communistes avaient régi l’humanité à travers les âges, +l’homme vivrait encore au fond des cavernes, vêtu de peaux de bêtes et +disputant aux animaux féroces une problématique pâture. La persistance +du bolchevisme en Russie ramènerait bientôt ce pays aux ténèbres de la +préhistoire. + + * * * * * + +Une société purement bolcheviste n’a pas plus besoin de savants que les +nègres du continent africain. + + * * * * * + +Le communisme russe a subi deux phases bien différentes. La première, +l’égalisation générale, obtenue par le pillage des fortunes et le +massacre des intellectuels. Ce fut l’âge d’or de la doctrine. Mais après +l’épuisement des stocks pillés, lorsque, faute de capacités, les usines, +les mines et les moyens de transports cessèrent d’être utilisables, +l’illusion s’évanouit. Il fallut alors solliciter les capitaux et +l’intelligence de l’Occident. + + * * * * * + +L’extension du socialisme égalitaire, qui ravage la Russie, ramènerait +l’Europe à la phase de barbarie qui suivit les anciennes invasions +germaniques. + + +V + +L’ÉGALITÉ ET LE BESOIN DE SERVITUDE + +La liberté n’est, le plus souvent, pour l’homme que la faculté de +choisir sa servitude. + + * * * * * + +Le premier ministre de l’Empire britannique assurait que «le monde +entier était las de toutes les souverainetés». En réalité, les peuples +n’ont jamais autant demandé qu’aujourd’hui à être gouvernés. Les +révolutionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer des dictateurs. + + * * * * * + +Le problème socialiste se ramène à savoir si l’égalité dans la misère, +sans moyen d’en sortir, est préférable à des inégalités qui, permettant +toutes les ambitions, constituent pour l’homme un stimulant énergique +d’efforts et de progrès. + + * * * * * + +Quelles que puissent être les combinaisons rêvées, une dictature du +prolétariat se ramènera toujours à la tyrannie absolue de quelques +meneurs. Le résultat final d’un tel régime serait, comme en Russie, +l’aggravation notable de l’ancien despotisme. + + * * * * * + +Si les bossus arrivaient à former la majorité d’une société, ils +feraient probablement exterminer tous les individus se permettant de +n’être pas contrefaits. C’est pour une raison du même ordre que les +communistes russes supprimèrent tant d’intellectuels. + + + + +CHAPITRE VI + +L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS + + +I + +COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT + +Les civilisations se fondent sur un petit nombre d’idées tenues pour des +certitudes et universellement respectées. Ce n’est pas leur valeur +rationnelle mais leur rôle qu’il importe de connaître. + + * * * * * + +Les grandes civilisations furent dominées chacune par un élément +différent. Élément militaire dans la civilisation romaine; élément +artistique et littéraire dans la civilisation grecque; élément religieux +dans la civilisation du moyen âge; élément industriel dans le monde +moderne. + + * * * * * + +La prédominance actuelle de la technique confère à l’ingénieur et à +l’ouvrier une autorité comparable à celle des hommes d’Église pendant le +moyen âge. + + * * * * * + +Les peuples dont l’âme est stabilisée par un long passé possèdent seuls, +malgré les divergences de partis, des opinions unanimes sur les +questions fondamentales concernant les intérêts collectifs de leur race. + + * * * * * + +L’histoire des peuples civilisés retombés dans la barbarie, comme le +monde romain après les invasions germaniques et la Russie de nos jours, +révèle l’importance de certains éléments de civilisation, tels que le +respect des contrats, de la propriété et de la vie des citoyens. Leur +possession semble très naturelle. Pour les acquérir il fallut cependant +des siècles d’efforts. + + * * * * * + +La civilisation crée forcément plus d’entraves à la liberté que l’état +sauvage, mais il faut supporter ces entraves pour s’élever de la +barbarie à la civilisation. + + * * * * * + +L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse. De leurs idées +dérive l’armature des grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que +la face du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si le nez de +Cléopâtre eût été plus court. Il est certain que de tout autres formes +de civilisations se fussent manifestées si de grands hallucinés comme +Bouddha et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux pouvoir de faire +accepter par des millions d’hommes les illusions issues de leurs rêves. + + * * * * * + +Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis par des conquêtes +périrent sous l’influence des guerres civiles, c’est-à-dire se +détruisirent eux-mêmes. Tel fut le sort de la Grèce dans le monde +antique, des républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de la +Pologne et probablement de l’Irlande dans les temps modernes. + + * * * * * + +Un peuple dont la population croît plus vite que ses moyens de +subsistance finit toujours par envahir ses voisins. En s’emparant de +toutes les colonies où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses +habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe une nation amenée +pour vivre à empiéter sur ses voisins, dès qu’elle se croira la plus +forte. + + * * * * * + +Il est dangereux pour un peuple de compter dans son sein trop de vanités +individuelles et pas assez d’orgueils collectifs. + + * * * * * + +A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence d’un seul homme +peut changer leur destinée. L’Angleterre était sur le point de rayer la +Turquie de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva cet empire de +l’abîme où il allait sombrer. + + * * * * * + +Les nouvelles conceptions politiques fondées sur le droit des nations à +disposer d’elles-mêmes ne peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes, +ne sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui sont incapables +de vouloir longtemps la même chose. + + * * * * * + +Les peuples, comme les individus, ne progressent que par des efforts +continus. Quand leur évolution progressive s’arrête, une évolution +régressive, créatrice de dégénérescence, lui succède bientôt. + + +II + +LES INSTITUTIONS POLITIQUES + +Bien des révolutions seront, sans doute, encore nécessaires pour prouver +que les changements d’institutions politiques ont une influence très +faible sur la vie des nations. C’est la mentalité des peuples et non les +institutions qui détermine leur histoire. + + * * * * * + +L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé par la succession de +ses états antérieurs, les transformations réalisables par chaque +génération sont toujours minimes. L’état social d’un peuple se trouvant +également conditionné par ses états antérieurs, les changements absolus +que rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables. + + * * * * * + +La trame de la vie mentale d’un peuple est composée d’idées, +d’habitudes, de croyances, de préjugés même, souvent dépourvus de valeur +rationnelle, mais indispensables cependant à l’existence de ce peuple. + + * * * * * + +Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait d’abord +transformer les sentiments et les rêves qui forment l’armature de son +âme. L’impossibilité de telles modifications explique pourquoi les +théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à imposer nos +institutions aux indigènes des colonies. + + * * * * * + +La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants des partis +socialistes et syndicalistes signifie uniquement la possession, pour ces +dirigeants, de tous les profits que l’exercice du pouvoir entraîne. + + * * * * * + +Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis longtemps remplacé +l’autorité des personnes. En politique, l’autorité personnelle reste +toujours nécessaire. + + * * * * * + +L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée par la force d’un +chef, mais elle dépend alors de l’action de ce chef et ne lui survit +pas. La seule unité durable est celle que réalise dans les âmes la +communauté d’institutions, d’intérêts et de croyances. + + * * * * * + +Un parti politique prétendant dominer tous les autres finit par +engendrer des réactions qui déterminent sa fin. Les croissants +privilèges de la noblesse et du clergé amenèrent la révolution +française. Les prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent la +guerre où elle devait sombrer. + + * * * * * + +Au point de vue des institutions politiques possibles, les peuples +peuvent être divisés en stables, instables et amorphes. + + * * * * * + +La Russie étant une masse amorphe de peuples primitifs sans intérêts +communs, sans traditions et sans culture que recouvre une mince +pellicule de civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité. + + * * * * * + +Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique ne subsiste qu’en +devenant absolutiste ou théocratique. + + * * * * * + +Les populations asiatiques ne supportant que des institutions +autocratiques, le communisme russe fut bientôt obligé d’adopter un +régime pratiquement identique à celui des anciens tsars. + + * * * * * + +En politique, l’action engendrant comme en mécanique une réaction égale +et contraire, toute tyrannie grandissante crée rapidement une réaction +destructrice de cette tyrannie. + + +III + +QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES + +Une démocratie se définit théoriquement: le gouvernement par le peuple. +En réalité, aucune démocratie ne se maintient sans la direction d’une +élite. Quand un gouvernement démocratique comme celui de l’Angleterre +dure longtemps, c’est qu’il a fini par devenir une aristocratie de la +fortune et de l’intelligence. + + * * * * * + +Le triomphe d’une démocratie marque souvent la fin du pays où il se +produit. Sous les influences démocratiques, la Grèce sombra dans la +servitude, Rome dans la décadence, les Républiques italiennes du moyen +âge et la Russie moderne dans l’anarchie et la dictature. + + * * * * * + +Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit humain sont dus à +l’aristocratie de l’intelligence. Contrairement à cette doctrine, les +dictateurs russes divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus +haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels et la plus basse +par les intellectuels. Une ruine totale montra vite les conséquences de +cette classification. + + * * * * * + +L’expérience russe aura définitivement prouvé qu’un gouvernement +bourgeois, si médiocre qu’on le suppose, est infiniment moins despotique +qu’un gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être. + + * * * * * + +Loin de réduire les haines internationales, le progrès des démocraties +les rend chaque jour plus fortes. + + * * * * * + +Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire consiste à +renverser les dirigeants au moment précis où les événements, dominant +les volontés, ne permettent pas aux successeurs des ministres renversés +de rien changer à la politique de leurs prédécesseurs. + + * * * * * + +Le principe du service universel obligatoire substituant aux petites +armées de jadis la totalité des habitants valides d’un pays, est +évidemment parfait au point de vue démocratique. Dans la pratique, il +engendre de véritables guerres d’extermination et, par conséquent, la +destruction des démocraties créatrices de ce principe. + + * * * * * + +L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre ensemble des hommes +exigeant l’égalité, alors que les progrès des civilisations, comme ceux +de la nature, se réalisent seulement par des inégalisations successives. + + +IV + +LES RÉCITS HISTORIQUES + +Les historiens se mettraient peut-être d’accord si les événements ne +présentaient qu’une seule face; mais comme ils en ont plusieurs, +susceptibles d’interprétations diverses, l’accord devient impossible. + + * * * * * + +Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances de leurs auteurs. + + * * * * * + +Si l’histoire est une science très conjecturale, ce n’est pas seulement +en raison de notre faible connaissance des événements, mais aussi parce +que les sentiments qui les déterminèrent restent ignorés. + + * * * * * + +Certains événements comme la Saint-Barthélemy semblent +incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons plus les sentiments qui +les firent naître. Il faudrait posséder la mentalité de l’époque pour +comprendre l’enthousiasme provoqué par ce massacre dans l’Europe +catholique. De nombreuses médailles furent frappées, notamment par +Grégoire XVI, pour fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce +pape pour en perpétuer les détails figurent toujours au Vatican. + + * * * * * + +Les narrations historiques sont tellement incertaines qu’on y rencontre +les mêmes erreurs répétées indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré +que l’empire byzantin constituait une période de décadence, tous les +écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de l’érudition moderne +pour démontrer que l’Empire byzantin posséda pendant mille ans une des +plus brillantes civilisations de l’histoire. + + * * * * * + +On a justement fait observer que les guerres modernes ruinent autant le +vainqueur que le vaincu. Il ne faudrait pas, cependant, les croire +inutiles, puisque quelques batailles suffisent parfois pour transformer +entièrement les conditions d’existence d’un peuple. C’est par sa lutte +avec la Russie que le Japon devint une grande puissance. C’est par sa +guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de disparaître, reprit +son ancienne puissance. C’est encore par la guerre que fut transférée à +l’Angleterre l’hégémonie germanique. + + * * * * * + +En politique, les principes théoriques déduits de la raison pure créent +facilement des désastres. Le principe d’équilibre résultant de la lente +action des siècles avait amené l’Europe à un certain état de stabilité. +Le nouveau principe théorique des nationalités la conduira fatalement à +des guerres répétées jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient +établis. + + * * * * * + +Des ententes provisoires sont supérieures aux alliances parce qu’une +alliance, quelle que soit sa forme, ne survit pas à l’évanouissement des +intérêts qui la firent naître. + + * * * * * + +Le grand talent des historiens doués de prestige est de rendre +vraisemblables les invraisemblances de l’histoire. + + * * * * * + +Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer que l’histoire +classique est le récit d’événements aussi incompris de leurs auteurs que +des écrivains qui les racontèrent. + + * * * * * + +L’étude de l’histoire ne semble pas donner aux historiens une grande +faculté de prévision. On sait avec quelle ardeur beaucoup de +professeurs, et surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la +réalisation de l’unité allemande qui nous valut les guerres de 1870 et +de 1914. + + + + +CHAPITRE VII + +L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION + + +I + +L’INCOMPRÉHENSION ET LES CONFLITS DE MENTALITÉS + +Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes, la communauté de +langage n’implique nullement celle des pensées. L’incompréhension domine +les relations entre individus de sexe, d’éducation, de race, différents. + + * * * * * + +Comment espérer une communauté de pensée quand on voit les plus usités +des termes abstraits Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des +conceptions très diverses suivant la mentalité des êtres qui les +entendent? + + * * * * * + +Vouloir interpréter au point de vue rationnel un sentiment ou une +croyance, c’est s’interdire de les comprendre. Le rationnel dont le rôle +se montre si grand dans la genèse des découvertes exerce une très faible +influence dans la vie des peuples. + + * * * * * + +La compréhension d’un code, d’une institution, d’un traité, variant avec +les passions, les croyances, les préjugés de chaque époque, les +interprétations des historiens changent constamment. + + * * * * * + +La jeunesse se montre toujours intolérante parce que, n’ayant ni le sens +des possibilités ni celui des nécessités, elle croit facile de réformer +ce qui choque sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps pour +découvrir que ce n’est pas cette logique qui mène le monde. + + * * * * * + +Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les romans même, sont +beaucoup plus véridiques que les livres d’histoire. Ils expriment la +sensibilité d’une époque, alors que le langage rationnel des historiens +ne la fait pas connaître. + + * * * * * + +Notre opinion des choses doit naturellement varier avec l’évolution de +ces choses. L’ignorant seul possède des opinions invariables. + + * * * * * + +Si l’incompréhension domine les relations entre peuples, c’est que la +plupart des questions impliquent des points de vue divers: rationnel, +sentimental et politique n’ayant pas de commune mesure. + + * * * * * + +La sympathie naît facilement entre nations éloignées ne se connaissant +pas. Dès qu’elles se trouvent en contact, leurs divergences de +sentiments, d’idées et de croyances éclatent et toute sympathie +s’évanouit. + + * * * * * + +Avec l’interdépendance économique croissante des peuples, l’Europe +cessera bientôt d’être le centre du monde. Elle ne l’est plus +militairement depuis que l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait +facilement franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement depuis +que les inventions du nouveau monde égalent celles de l’ancien. Elle ne +l’est plus économiquement depuis que la majeure partie de l’or européen +a passé en Amérique. + + * * * * * + +Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne changeant jamais +d’idées qu’avec ceux qui en changent constamment. + + * * * * * + +Des événements comme ceux de la grande guerre restent toujours mal +compris quand on les isole de leurs causes passées et de leurs effets +futurs. + + +II + +LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE DANS LA VIE DES PEUPLES + +L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le mènent et que, +d’ailleurs, il ne connaît pas toujours. Les révolutionnaires +extrémistes, dont la haine et l’envie sont les vrais guides, se croient +animés du désir d’établir le règne de la justice et du bonheur. + + * * * * * + +Les erreurs intellectuelles sont généralement sans durée. Les erreurs +d’origine sentimentale ou mystique persistent, au contraire, longtemps +et réussissent parfois à bouleverser le monde. + + * * * * * + +Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples l’envie est le plus +fort, l’amour du prochain le plus faible, l’espérance le plus incertain. + + * * * * * + +L’amitié représente un sentiment faible, mais durable; l’amour, un +sentiment fort, mais peu durable. L’envie, dont le rôle social devient +si prépondérant, constitue un des rares sentiments possédant à la fois +force et durée. + + * * * * * + +On trouve plus facilement mille hommes prêts à obéir qu’un seul capable +de prendre une initiative. + + * * * * * + +Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est si grand qu’on l’offre +avant tout autre aux souverains visitant un pays étranger. + + * * * * * + +Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie gouverner les hommes. Le +monde deviendrait vite un enfer si l’hypocrisie en était bannie. + + * * * * * + +On croyait jadis que la science adoucirait les mœurs. L’expérience +prouve, au contraire, qu’elle a rendu les guerres beaucoup plus féroces +et meurtrières que celles du passé. + + * * * * * + +Pour doser les sentiments, nous ne possédons encore aucun moyen de +mesure. Le passage du qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes +les sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif. + + * * * * * + +Si la science arrivait à découvrir un thermomètre des sentiments, des +passions et des volontés, la conduite de l’homme dans une circonstance +donnée serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une planète. + + * * * * * + +La civilisation réelle est celle des sentiments, disait un Japonais. On +pourrait ajouter que si quelques années d’enseignement universitaire +procurent une dose suffisante de civilisation intellectuelle, il faut +beaucoup plus de temps pour civiliser les sentiments. Les cruautés et +les dévastations des Allemands pendant la guerre ont de nouveau montré à +quel point la civilisation de l’intelligence reste étrangère à celle des +sentiments. + + * * * * * + +Le fondement principal de la grandeur d’un peuple ne réside ni dans le +chiffre de ses habitants, ni dans l’étendue de son territoire, ni dans +le nombre de ses canons, mais dans la force de son caractère. + + * * * * * + +Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la vie qu’une instruction +forte superposée à une volonté faible. + + * * * * * + +Loin d’être une preuve de caractère, la violence constitue souvent une +manifestation de faiblesse. L’homme faible se montre parfois violent +pour cacher sa faiblesse. + + * * * * * + +L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions instinctives devient +facilement esclave de ceux qui lui proposent de les satisfaire. + + * * * * * + +Dans toutes les affaires humaines il faut risquer pour réussir. C’est de +la juste évaluation des chances de gain et de perte que dépendent les +grands succès. + + * * * * * + +Bien des événements de la dernière guerre ont prouvé quels désastres +peuvent causer l’indécision et l’absence d’initiative. Il a été reconnu +devant le Parlement anglais que la guerre eût été très brève si, au +début des hostilités, les navires alliés avaient eu à leur tête un +amiral assez hardi pour entrer à Constantinople comme le firent les +Allemands. Pour tâcher de réparer cette insuffisance du caractère, +100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition des Dardanelles. + + * * * * * + +Dans les civilisations compliquées où la moindre profession se hérisse +de concours mnémoniques éliminatoires, il arrive fatalement que des +capacités réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles barrières. +Ainsi se produisent des pertes de forces et des haines de classes +inconnues dans les pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont +ignorées. + + * * * * * + +Un sentiment fort ne pouvant être dominé que par un sentiment plus fort, +on comprend l’usage de la terreur par les conquérants et les fondateurs +de croyances. Les codes civils ou religieux eurent toujours de +terrifiantes menaces pour soutiens. + + * * * * * + +Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la connaissance de leurs +défauts est parfois plus utile que celle de leurs qualités. + + * * * * * + +Une des grandes causes de faiblesse des peuples latins tient à ce que +tout leur personnel dirigeant est issu d’examens universitaires prouvant +la mémoire des candidats, mais nullement les qualités de caractère qui +font la valeur de l’homme dans la vie. + + +III + +L’INTELLIGENCE, LES SENTIMENTS ET L’INTUITION + +L’intelligence et les sentiments sont des compagnons inséparables, mais +qui, depuis l’origine des âges, ont rarement réussi à s’entendre. + + * * * * * + +L’intelligence ayant considérablement évolué dans le cours des siècles, +alors que les sentiments ont peu changé, il en résulte une discordance +croissante entre la logique sentimentale, qui détermine la conduite, et +la logique rationnelle, qui cherche à la diriger, mais y réussit +rarement. + + * * * * * + +Dans le domaine de l’intelligence, la différence entre les hommes est +immense. Dans les cycles de l’affectif et du mystique où s’élaborent les +causes de nos actions, l’inégalité disparaît. C’est pour cette raison +qu’un bolcheviste sans culture et un professeur instruit peuvent +accepter des illusions identiques. + + * * * * * + +La raison se met facilement au service des sentiments, alors que ces +derniers se mettent rarement au service de la raison. Cette loi +psychologique explique l’origine de guerres qu’aucun argument rationnel +ne pourrait justifier. + + * * * * * + +L’être dont l’intelligence ne réussit pas à dominer la sensibilité +pourra devenir un remarquable artiste, un éminent écrivain, mais non un +homme d’État supérieur. + + * * * * * + +Une conviction fondée seulement sur la raison devient rarement mobile +d’action. Les influences mystiques et sentimentales sont indispensables +pour faire agir. + + * * * * * + +L’homme est en progrès quand il commence a séparer sa raison de ses +passions. Le progrès s’accentue lorsque sa raison devient assez forte +pour dominer un sentiment présent en lui opposant l’influence d’un +sentiment lointain. + + * * * * * + +L’acquisition de l’aptitude à dominer ses sentiments exigea des siècles +d’efforts. Bien des peuples en sont restés à l’âge où Ésaü vendait +contre un plat de lentilles présent son droit d’aînesse futur. + + * * * * * + +Grâce au mode de connaissance qualifié intuition, les femmes arrivent à +deviner des conséquences que la logique rationnelle ne perçoit pas +aisément. + + * * * * * + +La raison seule peut montrer si les certitudes intuitives constituent +des réalités ou des erreurs. L’intelligence est donc le complément +nécessaire de l’intuition. + + * * * * * + +Les intuitions intellectuelles sont génératrices de découvertes dans +tous les domaines de l’art et de la pensée. Les intuitions sentimentales +représentent les véritables guides dans les circonstances difficiles de +la vie. + + * * * * * + +On reconnaît qu’une poussière d’hommes est devenue une nation lorsque, +dans les grands événements comme la dernière guerre, se forment +instantanément des intuitions collectives conduisant tous les citoyens à +une conduite identique malgré les divergences de croyances. + + * * * * * + +L’habitude, permettant de canaliser les intuitions et refréner les +impulsions, constitue un guide de la vie plus sûr que tous les +enseignements des livres. + + +IV + +L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION + +Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement, un éminent +orateur assurait que «l’hellénisme donne à l’esprit l’équilibre et +l’harmonie d’un temple». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas, sans +doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque les permanentes +dissensions des anciens Grecs les conduisirent à la servitude. + + * * * * * + +Chaque phase d’une civilisation, différant des phases antérieures, +nécessite une éducation adaptée aux besoins nouveaux et aux mentalités +nouvelles. C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer à la +jeunesse actuelle la culture gréco-latine du monde antique et du moyen +âge. + + * * * * * + +Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux étrangers ne se +corrigent guère. Tous connaissent l’infériorité de nos méthodes +universitaires, mais comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme +réelle n’est possible. + + * * * * * + +La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction est comparable à +la nourriture matérielle. Ce n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais +seulement ce qu’on digère. + + * * * * * + +Beaucoup de nos idées sociales seront transformées lorsqu’on découvrira +qu’un ouvrier habile est intellectuellement fort supérieur à un +bachelier médiocre. + + * * * * * + +Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les aptitudes spéciales +de chaque être. On obtient alors tout ce que l’élève peut donner sans +exiger un inutile travail. + + * * * * * + +En imposant à tous les élèves une instruction identique, on obtient un +minimum de rendement avec un maximum d’effort. + + * * * * * + +Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur la vie de nos colonies +fut de croire que l’instruction classique permettait de franchir +rapidement les étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un nègre +peut recevoir une éducation classique complète sans devenir un homme +civilisé. + + * * * * * + +Les expériences permettant de remplacer la tête d’un insecte par celle +d’un autre insecte de sexe différent ont montré que les femelles à tête +de mâle prennent les instincts des mâles. On peut se demander si +l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne réalisera pas +indirectement cette substitution. + + * * * * * + +Les méthodes propres à la culture de l’intelligence sont diverses. Pour +agir sur le caractère, il n’en existe qu’une: la pratique des qualités à +développer. L’initiative, la persévérance et la volonté ne s’acquièrent +pas autrement. + + * * * * * + +Notre enseignement universitaire se transformera seulement quand il sera +généralement admis que les livres ne suffisent pas à éduquer le +caractère, la morale et l’intelligence. + + * * * * * + +C’est avec raison que les Anglais et les Américains attribuent une forte +influence éducatrice aux jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment, +l’art d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de commander. + + * * * * * + +Les peuples ayant découvert que l’éducation du caractère est plus +importante que celle de l’intelligence sont très en avance sur ceux qui +n’ont pas fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont pas +réalisée encore. + + * * * * * + +La grande habileté de la Prusse fut de transformer, grâce à son système +d’éducation pratique et à sa discipline militaire, une poussière +d’individualités médiocres, provenant de races diverses, en un bloc +collectif très fort. + + * * * * * + +Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût du travail, +l’honnêteté professionnelle et la politesse disparaissaient de +l’Allemagne, une revue germanique attribuait très justement cette +décadence à ce que la jeunesse allemande n’est plus soumise à la +discipline militaire. + + * * * * * + +Un système quelconque d’instruction ou d’éducation est parfait s’il +réussit à créer des automatismes inconscients utiles. L’intelligence +possède alors des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres. Mal +dressés, ils ne les exécutent pas. + + * * * * * + +La discipline peut remplacer bien des qualités. Aucune ne remplace la +discipline. + + * * * * * + +L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments mais ne les +transforme pas. + + * * * * * + +Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour mais fortifient au +contraire l’amitié, même quand elle succède parfois à l’amour. + + * * * * * + +Le jugement sans volonté est aussi inutile que la volonté sans jugement. + + + + +CHAPITRE VIII + +LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES + + +I + +LA VIE CONSCIENTE ET LA VIE INCONSCIENTE + +La vie inconsciente est à la vie consciente ce qu’est une montagne à un +grain de sable, la mer profonde aux vagues qui la recouvrent. Son étude +éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles de la conduite. + + * * * * * + +C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer pour déterminer les +hommes à l’action. L’âme consciente peut être convaincue par persuasion, +mais la conviction seule ne suffit pas à faire agir. + + * * * * * + +Les causes de certains événements historiques, les origines de la grande +guerre notamment, demeurent incompréhensibles quand on ignore les +différences qui séparent la volonté consciente de la volonté +inconsciente. + + * * * * * + +La substitution de la pensée collective à la pensée individuelle +représente une des caractéristiques de l’âge actuel. Les hommes capables +de pensées personnelles deviennent chaque jour plus rares. En politique +ils ont à peu près disparu. + + * * * * * + +C’est parce que les influences collectives agissent profondément sur +l’inconscient, que la part d’indépendance possible à l’individu isolé +devient fort restreinte. + + * * * * * + +Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche de conformer les actes +aux discours. Les actes importants traduisent les impulsions +inconscientes de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent de +l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les socialistes qui avaient +juré de déserter en cas de guerre rejoignirent le front sans hésiter, +c’est que l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite fut +plus forte que la raison consciente inspirant leurs discours. + + * * * * * + +En politique, des mobiles inconscients dirigent souvent les actes que +leurs auteurs croient dictés seulement par la raison. Le projet de +démembrer la Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre, eut +pour principal auteur un pieux ministre anglais inconsciemment guidé par +l’idée d’une revanche de la croix sur le croissant. + + * * * * * + +Les grands bouleversements font naître des idées inconscientes qui, +substituées à celles servant habituellement de guide, engendrent des +mouvements sociaux imprévus. + + * * * * * + +Une opération intellectuelle consciente suffisamment répétée, passe dans +l’inconscient et devient habitude. Maintenue pendant plusieurs +générations, elle finit par constituer un caractère de race. + + * * * * * + +Une décision réfléchie ne conduit pas toujours à l’action. L’immense +majorité des hommes agit au contraire sous l’influence d’impulsions +inconscientes dont toute réflexion est exclue. + + * * * * * + +Il n’est de discipline réelle que la discipline devenue inconsciente. +Celle qui repose uniquement sur la contrainte est sans durée et sans +force. + + * * * * * + +Les habitudes inconscientes ont une force que ne possèdent jamais les +principes. + + +II + +LA VIE COLLECTIVE ET LE RÔLE DES MENEURS + +Les foules et les individus de mentalité inférieure possèdent ce +caractère commun d’être fortement influencés par les événements présents +et très peu par leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent +être. + + * * * * * + +L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès qu’elle devient +collective. Aucun argument rationnel ne peut alors l’ébranler. + + * * * * * + +Perdue dans les rouages complexes des civilisations modernes, enveloppée +d’effets dont les causes lui échappent, la foule attribue forcément à +des volontés particulières les événements dont elle ne peut saisir les +lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes. + + * * * * * + +Dans les grands événements intéressant la vie d’un peuple, l’homme agit +surtout sous des influences collectives. Son égoïsme individuel +s’évanouit alors au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à +des intérêts communs. + + * * * * * + +Les hommes se divisent en meneurs et en menés. L’immense majorité se +compose de menés. + + * * * * * + +Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de son meneur. + + * * * * * + +Croyances politiques et croyances religieuses ont un même mécanisme de +propagation. L’affirmation, la répétition, le prestige et la contagion +suffisent à créer des suggestions auxquelles les collectivités résistent +rarement. + + * * * * * + +Les plus évidentes vérités restent sans action sur l’âme des multitudes +quand elles manquent d’apôtres pour les propager. + + * * * * * + +Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir dans l’âme populaire +deviennent souvent redoutables. Si l’illusion des capacités politiques +et industrielles du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie, continuait +à se répandre, elle amènerait la fin des plus brillantes civilisations. + + * * * * * + +Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de donner des explications. +Les ordres expédiés au Congrès socialiste de Tours par les dictateurs de +Moscou et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation étaient +formulés en termes impérieux et brefs ne contenant aucun exposé de +doctrine. + + * * * * * + +La contagion mentale peut se produire sans l’intervention personnelle +d’un meneur. Un mot, une formule, un courant d’opinion suffisent parfois +à suggestionner une multitude. + + * * * * * + +La mentalité grégaire des foules permettra toujours aux meneurs +d’imposer une doctrine quelconque. Les plus absurdes croyances ne +manquèrent jamais d’adeptes. + + * * * * * + +Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière dépasse de beaucoup +celui des tyrans asiatiques. Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner +l’arrêt total des chemins de fer, imposé en Angleterre pendant un mois +par les chefs syndicalistes, ni la suppression des journaux imposée en +France pendant trois semaines par quelques meneurs. + + +III + +L’AME DES PEUPLES + +La vie politique d’un peuple reste incompréhensible quand on ignore +combien les sentiments individuels sont différents des sentiments +collectifs. + + * * * * * + +L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit par posséder des +éléments aussi fixes que les caractères anatomiques. Aucune éducation ne +peut alors lui faire subir des transformations profondes. + + * * * * * + +La connaissance du caractère d’un peuple, de sa morale, des idées qui le +guident et de l’éducation qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur +la voie du progrès ou sur celle de la décadence. + + * * * * * + +Parmi les facteurs déterminant la force des Anglo-Saxons, aussi bien en +Angleterre qu’en Amérique, il faut citer: le _self-control_ et le +respect des lois. Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour +acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans les livres. + + * * * * * + +Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens, Bismarck provoqua en +France une explosion d’indignation qui conduisit le gouvernement à +déclarer la guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il +fallait bien connaître la grande émotivité du peuple français pour +réussir une telle opération. Son succès eût été probablement nul en +Angleterre. + + * * * * * + +Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur discipline sociale que +les Grecs, dont la pensée et les arts charmèrent le monde, furent +asservis par des Romains ne possédant qu’une faible culture, mais dont +la discipline avait unifié les âmes. + + * * * * * + +Dans les grands événements menaçant l’existence d’un peuple, la volonté +des morts soutient énergiquement celle des vivants. Les nations n’ayant +pas assez de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel fut le cas +de la Russie vers la fin de la grande guerre. + + * * * * * + +La plupart des hommes, surtout quand ils font partie d’une collectivité, +éprouvent le besoin d’être dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin +de servitude est un des principaux éléments de succès du socialisme. + + * * * * * + +Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples sont dirigés par des +habitudes et des croyances. Dans les circonstances où ces mobiles +n’agissent plus, les illusions créées par les hasards du moment +deviennent les seuls guides. + + * * * * * + +Les découvertes individuelles transforment les civilisations. Les +croyances collectives régissent l’histoire. + + * * * * * + +La grande force des décisions collectives réside dans le pouvoir +mystique que le nombre exerce sur l’âme des multitudes. C’est pour cette +raison que les chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur +l’opinion populaire. + + * * * * * + +Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale est la contagion +mentale résultant de l’influence du milieu. Le vice aussi bien que la +vertu se propagent par contagion. + + +IV + +LES OSCILLATIONS DE L’OPINION + +Les lois de la genèse des opinions permettent seules de comprendre +comment devint belliqueuse la mentalité pacifique d’Américains désireux +de rester neutres pour commercer fructueusement avec les belligérants. +Sans doute l’hégémonie allemande menaçait leurs futurs intérêts. Mais +comment ces intérêts lointains devinrent-ils visibles? La guerre +sous-marine ne fut qu’une des causes de la transformation des sentiments +qui détermina l’envoi d’un million de soldats en Europe. + + * * * * * + +Tous les hommes sont plus ou moins suggestionnables, mais ils le sont +surtout dans les sujets qu’ils ne connaissent pas. Ainsi s’explique la +crédulité de nombreux savants. + + * * * * * + +Avec les moyens actuels de publicité, une opinion une croyance, une +doctrine, peuvent être lancés comme un produit pharmaceutique +quelconque. Ce fut par leur propagande que les communistes russes +recrutèrent tant d’adeptes à l’étranger. + + * * * * * + +Si la publicité des journaux constitue un moyen de persuasion très +efficace, c’est que peu d’esprits se trouvent assez forts pour résister +au pouvoir de la répétition. Chez la plupart des hommes elle crée +bientôt la certitude. + + * * * * * + +Les influences déterminant le vote d’un électeur sont bien rarement +d’origine rationnelle. Des haines, des craintes, des espérances, +provoquent généralement son choix. + + * * * * * + +En matière scientifique, pour être cru il faut prouver. En politique, +les discours d’un orateur doué de prestige suffisent à créer +d’imaginaires certitudes. + + * * * * * + +La presse canalise l’opinion beaucoup plus qu’elle ne la dirige. Elle +sert aussi à condenser en termes nets des milliers de petites opinions +fragmentaires trop incertaines pour être clairement formulées. + + * * * * * + +C’est parce que la répétition transforme facilement l’erreur en vérité +que fut acceptée dans les milieux militaires la croyance au respect de +la neutralité belge par les Allemands. Elle nous coûta l’invasion de dix +départements. + + * * * * * + +Les événements capables d’agir violemment sur la sensibilité collective +produisent ce qu’on appelle une explosion d’opinions, c’est-à-dire +l’orientation instantanée d’émotions collectives dans le même sens. +Ainsi naissent les révolutions. Telle, par exemple, celle du 4 septembre +1870 qui renversa instantanément l’Empire. Telle encore la révolution +allemande qui, au moment de l’armistice, contraignit l’empereur +d’Allemagne et tous les souverains germaniques à une abdication +immédiate. + + * * * * * + +C’est s’illusionner sur les hommes d’État que s’imaginer qu’ils +apporteront dans leurs actes l’énergie manifestée dans leurs discours. + + * * * * * + +Si les peuples sont souvent déçus par leurs gouvernants, c’est qu’ils +leur demandent de réaliser le meilleur, alors qu’un homme d’État ne peut +réaliser que le possible. + + * * * * * + +Pour beaucoup d’êtres la vie serait parfois bien lourde si la nature ne +leur avait donné la faculté de parler sans réfléchir et d’émettre des +opinions dépourvues de tout fondement. + + * * * * * + +C’est du besoin de récriminer que dérivent la plupart des opinions +populaires. Pour beaucoup d’esprits, récriminer représente un grand +bonheur, souvent même le seul bonheur. + + + + +CHAPITRE IX + +L’ÉVOLUTION DES DIEUX DANS L’HISTOIRE + + +I + +LE RÔLE DES DIEUX + +L’histoire des peuples est dominée par celle de leurs dieux. Dans les +temps modernes cette domination est restée aussi grande, mais les +divinités ont changé de nom. Elles sont remplacées par des idées et des +formules auxquelles leurs adorateurs attribuent la même puissance qu’aux +anciens dieux. + + * * * * * + +Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du temps, et non la raison, +quelquefois les renverse, mais leur trône ne reste jamais vide. Le +paganisme usé fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à +être remplacé par la foi socialiste. + + * * * * * + +Une civilisation entièrement dégagée d’influences mystiques serait-elle +viable? Nous l’ignorons. Aucune civilisation semblable ne s’est encore +manifestée à la surface du globe. + + * * * * * + +Bien que les croyances religieuses n’aient eu que des illusions pour +soutien, elles ont servi d’armature aux grandes civilisations. Pour les +propager ou les combattre, le monde fut souvent bouleversé. + + * * * * * + +Toutes les grandes divinités de l’histoire: Jupiter, Jéhovah, Bouddha, +Allah et tant d’autres que des millions d’hommes ont adorées ou vénèrent +encore ne furent pas des créations de la peur, comme le voulait Lucrèce. +Elles naquirent de l’espérance, seule divinité que le temps n’ait pu +ébranler. + + * * * * * + +Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant exercé le même rôle, +on ne saurait établir de hiérarchie entre eux. + + * * * * * + +Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu qu’ils adorent. Les +Hindous pacifiques attribuent à Bouddha leur tolérance et leur douceur. +Les Carthaginois, les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux de +l’esprit vindicatif qui les animait. + + * * * * * + +Un des plus utiles rôles des religions fut de créer des certitudes +d’existence future capables d’embellir la vie présente. L’homme assuré +d’un bonheur éternel est plus heureux que s’il croit son existence +éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche d’être tout à fait +heureux. + + * * * * * + +C’est principalement dans la manifestation des arts plastiques que les +religions montrèrent leur influence. Les grandes œuvres d’art de +l’Égypte, de l’Inde et de l’Europe furent surtout des monuments +religieux. A des dieux supposés éternels il fallait bien construire des +temples également éternels. + + * * * * * + +Une des forces des dieux réside dans la difficulté de les remplacer. Les +illusions socialistes sont encore moins satisfaisantes pour l’esprit que +les illusions religieuses. + + * * * * * + +La psychologie explique la propagation des croyances religieuses, mais +la naissance des dieux est d’une interprétation beaucoup plus difficile. +Comment naquirent: Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah et bien d’autres? +Certaines religions, comme l’islamisme, sortirent tout entières du +cerveau d’un halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à +l’histoire de tous les dieux. + + * * * * * + +Ce sera seulement sans doute avec les derniers hommes que disparaîtront +les derniers dieux. + + +II + +LE POUVOIR DES CROYANCES + +L’homme dominé par une croyance voit son énergie notablement accrue. La +foi constitua toujours un très puissant mobile d’action. On a dit +justement qu’elle peut soulever des montagnes. + + * * * * * + +La force d’une croyance telle que l’islamisme ou le bolchevisme ne +dépend pas des dogmes qu’elle enseigne, mais de l’énergie des +convictions qu’elle inspire. + + * * * * * + +L’unité de pensée, qui confère une grande force à un peuple, ne fut +guère fondée jusqu’ici que sur des croyances religieuses. La raison +seule n’a pas encore réussi à solidariser les hommes. + + * * * * * + +C’est surtout quand une religion est morte ou va mourir que son utilité +apparaît. Plusieurs peuples ont vu leur civilisation périr ou se +transformer avec la mort de leurs dieux. + + * * * * * + +Alors même que l’usure du temps fait disparaître une croyance, elle +conserve longtemps encore dans les âmes une influence assez forte pour +devenir mobile d’action. La haine de certains diplomates anglais +puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement pas d’autres causes. + + * * * * * + +La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la vie du monde, comme +l’affirmait un grand poète. Il faut y ajouter l’espoir créé par les +croyances. + + * * * * * + +Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures à des supplices +éternels pour des fautes légères eurent une utilité certaine aux âges de +grande barbarie. A une époque éclairée, leur férocité n’est plus +défendable. + + +III + +LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES + +Les adeptes des grandes religions monothéistes ne sauraient être +tolérants. Détenteurs de la vérité pure, ils considèrent comme un devoir +de massacrer les infidèles pour extirper l’erreur. Si le protestantisme +est devenu tolérant, c’est que sa division en sectes nombreuses l’a +rapproché du polythéisme. + + * * * * * + +Les religions polythéistes furent toujours tolérantes. Les croisades, +les guerres de religion, l’inquisition auraient été impossibles chez les +peuples polythéistes. Si Rome, dont la tolérance religieuse était +complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est qu’ils cherchaient à +ébranler son pouvoir politique. + + * * * * * + +Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité pour une +religion, il faudrait mettre l’islamisme au premier rang. Il représente, +en effet, la seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des Juifs +avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement. Le Dieu des +Chrétiens comprend trois personnes et une armée de saints, divinités +secondaires comparables à celles du paganisme. + + * * * * * + +Les fondateurs de religions ont sagement agi en dotant leurs dieux de +toutes les passions animant les hommes. Si ces dieux sont jaloux, +irritables et vindicatifs, c’est que, représentés autrement, ils +n’eussent séduit personne. + + * * * * * + +Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants. Les dieux +d’Homère exigeaient qu’Agamemnon leur sacrifiât sa fille. Les idées +modernes héritières des anciens dieux réclament encore plus +d’hécatombes. A l’époque de la Révolution les divinités nouvelles +désignées sous les noms de Liberté et d’Égalité ensanglantèrent vingt +ans l’Europe. On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée +communiste. + + * * * * * + +Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est inconnu. On ne +citerait pas au cours de l’histoire une seule croyance, si monstrueuse +qu’elle pût être, n’ayant pas trouvé de défenseurs. + + * * * * * + +L’ardeur des disciples de la religion communiste tient à ce que les +croyances religieuses nouvelles inspirent toujours à leurs adeptes un +désir intense de détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux +convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte, à sacrifier leur vie +pour détruire les faux dieux. + + * * * * * + +A chaque période de leur histoire les hommes adoptent des religions et +des philosophies à leur mesure. Bien que n’ayant généralement aucun +rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour créer les +explications dont l’esprit humain ne saurait se passer. + + * * * * * + +«S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment +incompréhensible... Nous sommes donc incapables de connaître, ni ce +qu’il est, ni s’il est.» La science n’est pas plus avancée aujourd’hui. +Elle admet cependant de plus en plus que si les Dieux existent, ils +n’interviennent jamais dans la vie des êtres. + + * * * * * + +Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire. + + +IV + +LA RAISON ET LA FOI + +L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur que l’absurdité d’une +croyance religieuse ou politique ne choque le croyant. Rêves et +croyances ont ce caractère commun d’échapper entièrement au pouvoir de +la raison. + + * * * * * + +L’irrésistible force des croyances religieuses et l’impuissance de la +raison sur elles apparaissent clairement quand on voit de grands génies +comme Descartes et Pascal accepter des dogmes religieux qui depuis +longtemps n’étaient plus défendables. Quand Newton, par exemple, +dissertait sur les divagations de l’Apocalypse, sa raison était +évidemment paralysée par des influences mystiques qui la dominaient +entièrement. + + * * * * * + +Au point de vue de la raison pure, toutes les croyances religieuses, +depuis l’adoration du serpent jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur +sensiblement égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques +identiques. + + * * * * * + +Si les croyants pouvaient se préoccuper de la valeur rationnelle de +leurs croyances, il n’y aurait bientôt plus de croyants. + + * * * * * + +Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne pas la perdre est +victime d’une crainte très chimérique. Une croyance n’est détruisible +par la raison que lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du +croyant. + + * * * * * + +Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit sur les croyances, il +faut se rappeler que, pendant plusieurs siècles, des milliers d’hommes +furent brûlés vifs à la suite de leurs relations supposées avec le +diable. + + * * * * * + +Prétendre détruire une religion en persécutant ses disciples, comme le +firent si longtemps les radicaux en France, montre à quel point les +fondements psychologiques des croyances restent méconnus. + + * * * * * + +«C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison», disait Pascal. Les dieux +périraient vite si les jugements du cœur étaient ceux de la raison. + + * * * * * + +Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à l’être Pascal et comme +l’étaient réellement les solitaires de Port-Royal, mènent une existence +assez misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux par une +horrible peur de l’enfer où ils redoutent de brûler toujours. + + * * * * * + +Une des erreurs du catholicisme moderne fut de ne pas avoir compris à +quel point il devenait inacceptable en continuant à parler de supplices +éternels dans un enfer sans espoir. + + * * * * * + +On peut se demander où en seraient aujourd’hui les civilisations, si +l’humanité avait consacré à la poursuite de vérités scientifiques une +faible partie des efforts accomplis pour obéir aux volontés de divinités +imaginaires. Mais peut-être ces illusoires fantômes étaient-ils seuls +capables de contraindre l’homme aux efforts dont tous ses progrès +naquirent. + + * * * * * + +La conversion à une religion nouvelle est généralement instantanée, mais +il lui faut des siècles pour s’implanter définitivement dans les âmes et +des siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue existence du +christianisme, le paganisme gréco-latin n’est pas complètement mort +puisque l’art sous toutes ses formes en reste imprégné. + + * * * * * + +Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du crocodile par les +Égyptiens ou du serpent par les Hindous ne se doutent pas que leurs +descendants jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant +nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter une désobéissance +à ses ordres. + + * * * * * + +Alors même que les civilisations futures n’accepteraient que la science +pour guide, elles auraient cependant intérêt à construire encore des +cathédrales, des mosquées, des pagodes, où les hommes se +solidariseraient un peu en méditant sur les forces mystérieuses dont ils +sont enveloppés et que personnifiaient leurs anciens Dieux. + + * * * * * + +Au point de vue purement rationnel le laboratoire est évidemment +supérieur à la caserne et à l’église, mais il s’écoulera probablement +bien des siècles avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à +la caserne. + + * * * * * + +Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu faire accepter pendant +vingt siècles à des esprits capables de raisonner la prodigieuse légende +d’un Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice et fabriquant un +enfer éternel pour y punir ses créatures. + + * * * * * + +Une des forces du Christianisme aux États-Unis est d’être uniquement +envisagé au point de vue de son utilité sociale sans se préoccuper de la +part de vérité ou d’erreur qu’il contient. + + * * * * * + +Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse espérance, mais +en échange ils l’enfermèrent pendant des siècles dans une prison +d’ignorance et d’erreurs. + + * * * * * + +Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte part d’illusions et +cependant aucun peuple n’a pu prospérer sans l’influence d’un idéal. + + * * * * * + +L’expression «je ne veux pas croire que» dérive d’une erreur +psychologique. Ce n’est jamais par un effort de la volonté consciente +que l’on croit ou que l’on ne croit pas. + + + + +CHAPITRE X + +VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE + + +I + +CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE + +Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé ou incréé, éphémère +ou éternel? La science n’entrevoit pas le moment où elle pourra répondre +à une seule de ces questions. + + * * * * * + +L’impossibilité de découvrir la nature intime de la vie de la matière et +de la force montre que l’esprit humain reste encore confiné dans la +connaissance des effets sans pouvoir remonter à leurs causes. + + * * * * * + +La physique est la science du réel, la métaphysique celle de l’irréel, +mais jusqu’ici le monde a été beaucoup plus guide par l’irréel que par +le réel. La métaphysique reste donc la grande théoricienne du monde. + + * * * * * + +Vouloir comprendre trop vite est se condamner à ne jamais comprendre. + + * * * * * + +Les grands progrès résultent de la substitution du quantitatif au +qualitatif. Des instruments de mesure comme la balance, le galvanomètre +et le thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos conditions +d’existence que toutes les dissertations philosophiques. + + * * * * * + +La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu d’organes des +sens et, par conséquent, de sensibilité, serait fort misérable. Homère +l’avait pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée par +Ulysse: «Je préférerais n’être qu’un pauvre laboureur sur terre que roi +dans l’empire des ombres.» + + * * * * * + +Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître, ils ne font +en réalité que changer de forme. L’évanouissement total étant +scientifiquement impossible, les éléments fondamentaux des êtres ne sont +concevables que sous un aspect éternel. + + * * * * * + +Le passé est formé d’événements définitivement fixés. L’éphémère présent +devient rapidement un passé, fixé à son tour. L’avenir se compose +d’éléments non fixés encore, mais déterminés déjà par l’état présent. + + * * * * * + +Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on peut dire que le +présent se compose surtout de passé. + + * * * * * + +Le temps ne nous est accessible que sous forme de changement: changement +de position d’un astre, de l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres +qui nous entourent. Les Cieux éternels des religions ne pouvant changer, +le temps y serait nécessairement inconnu. + + * * * * * + +Certains métaphysiciens contestent la réalité du temps, mais ils ne +sauraient nier qu’une loi universelle oblige les êtres à naître, +grandir, décliner et mourir. C’est à cette loi du changement que nous +pouvons donner le nom de temps. + + * * * * * + +Vivre c’est changer. Le changement est l’âme des choses. + + * * * * * + +La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au lieu de la +considérer à travers notre personnalité éphémère nous l’envisageons à +travers la personnalité collective durable de la race. Xerxès était +attristé à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne survivrait dans +un siècle. Revenu au bout de ce siècle et retrouvant la même armée +formée d’hommes aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût +compris que la mort n’est pas définitive puisque les défunts d’un jour +revivent bientôt dans leurs descendants. + + * * * * * + +Si tous les phénomènes physiques, chimiques et biologiques dépassant +notre compréhension devaient être qualifiés de surnaturels, il n’y +aurait guère que du surnaturel dans le monde. + + * * * * * + +Certains philosophes admettent que le monde perçu par nos sens est une +création artificielle de ces sens. Il importe peu que le monde observé +soit un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des déformations qui +le constituent est soumis à des lois dont l’observation vérifie la +constance. + + * * * * * + +Aimez-vous les uns les autres, disent les religions. Dévorez-vous les +uns les autres, prescrit la nature. Si l’homme n’avait pas, comme tous +les êtres, respecté les prescriptions de la nature, il vivrait encore au +fond des cavernes sans ébauche de civilisation. + + * * * * * + +La vie des plus grands génies semble avoir pour la nature juste autant +d’importance que celle d’une colonie de microbes ou d’une fourmilière. + + * * * * * + +La compréhension des causes premières semble si au-dessus de notre +intelligence qu’un être supérieur venu d’un monde lointain pour nous les +expliquer n’y réussirait probablement pas mieux que si nous voulions +apprendre l’algèbre à un singe. + + * * * * * + +Le savant est souvent embarrassé pour déterminer les causes d’un +phénomène. L’ignorant ne l’est jamais. + + * * * * * + +L’avenir est contenu dans le présent comme le chêne l’est dans le gland. +Le temps fait sortir le chêne du gland, mais ne le crée pas. + + +II + +LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE + +Les hommes se passent facilement de vérités. Ils n’ont jamais vécu sans +certitudes. + + * * * * * + +Les croyances les plus visiblement absurdes aux yeux de la raison sont +généralement celles qui font naître le plus de certitudes. Pendant de +longs siècles les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait qu’on +lui immolât des enfants et que Jéhovah condamnait à des supplices +éternels les créatures n’obéissant pas à ses lois. Les communistes +modernes possèdent des certitudes du même ordre. + + * * * * * + +L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent les +civilisations naquit seulement lorsque l’homme réussit à distinguer la +vérité de la certitude. + + * * * * * + +Les illusions tenues pour des certitudes furent parfois aussi fécondes +que des vérités. La raison construit des gares et des laboratoires, mais +elle n’eût jamais fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les +cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations. + + * * * * * + +Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. Les certitudes +religieuses ou politiques tenues pour des vérités sont généralement des +convictions transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant +aucun élément rationnel pour soutien. + + * * * * * + +Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables espérances, la +froide raison restera toujours impuissante contre elles. + + * * * * * + +Les philosophes qui, jadis, considéraient comme vérité toute opinion +acceptée par le consentement universel confondaient la vérité et la +certitude. L’adhésion universelle crée des certitudes. La science seule +édifie des vérités. + + * * * * * + +Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités peuplant les +cieux crurent posséder des certitudes. Il fallut des siècles de +réflexion pour découvrir qu’il n’existait aucune trace de vérité dans +ces certitudes. + + * * * * * + +Alors que les certitudes religieuses finissent toujours par périr, les +vérités scientifiques restent éternelles. Celles énoncées par Archimède +et Euclide gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans. + + * * * * * + +Dans le domaine de la science, les choses ont une valeur réelle +indépendante des opinions. Dans celui des croyances, elles n’ont guère +d’autre valeur que l’idée qu’on s’en fait. + + * * * * * + +Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité démontrée devienne une +vérité acceptée. + + * * * * * + +Les faits scientifiquement démontrés restent immuables mais leur +explication varie avec les progrès de la connaissance. Les théories de +Darwin et de Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle de +simplicité, est devenu miracle de complexité. + + * * * * * + +Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la forme offre peu +d’importance. Elle est essentielle au contraire dans la littérature, qui +s’adresse surtout aux sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la +vie, les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de puériles +conceptions. On les admire très justement pourtant, comme on admire la +forme d’une statue sans s’occuper de la matière qui la compose. + + * * * * * + +Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils jamais imaginé un monde +peuplé d’êtres dépourvus d’illusion? Sans doute parce que la vie de tels +êtres ne serait pas concevable. + + * * * * * + +Les réalités scientifiques les plus solides contiennent toujours, +cependant, une part notable d’illusions. Les progrès de la science +consistent surtout à la réduire. + + * * * * * + +Si une conviction d’origine sentimentale est toujours plus forte qu’une +conviction d’origine rationnelle, c’est que les sentiments dominent +facilement la raison, alors que la raison a peu d’action sur les +sentiments. + + +III + +LES LOIS DE LA VIE + +L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux, puisqu’il représente +la synthèse d’un immense passé. Son âme individuelle se trouve +constituée par une accumulation de résidus d’âmes ancestrales. + + * * * * * + +Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais le même être que de +constater, avec Héraclite, qu’on ne se baigne pas deux fois dans le même +fleuve. Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu tous +les progrès de la physiologie pour établir la première. + + * * * * * + +La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance directrice chargée de +passé, capable d’utiliser toutes les forces de la nature mais ne pouvant +être créée par elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle +seule peut obliger la microscopique cellule par laquelle débutent tous +les êtres à subir les transformations nécessaires pour devenir un homme, +un éléphant ou un chêne. L’impuissance de la science à interpréter ce +mystère marque nettement les limites de notre intelligence. + + * * * * * + +Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités exceptionnelles +représentent des monstruosités. Pour cette raison, sans doute, la nature +ramène leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont ils font +partie. + + * * * * * + +Pendant les centaines de siècles qui précédèrent l’apparition de +l’homme, tous les êtres vivaient fort bien sans posséder notre raison. +Affirmer qu’ils étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est +simplement constater l’état rudimentaire de notre psychologie. + + * * * * * + +Dans tous les actes de la vie organique, les choses se passent comme +s’il existait des modes de connaissance parfois très supérieurs, parfois +inférieurs à notre intelligence, mais toujours fort différents de cette +intelligence. + + * * * * * + +La vie est sans doute aussi indestructible que les autres forces. Si +donc, comme tout semble le prouver, la personnalité est entièrement +détruite par la mort, les éléments de cette personnalité servent à +former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective et non la vie +individuelle qui serait éternelle. + + * * * * * + +La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter aux variations de +milieu font survivre et évoluer les mieux doués des êtres. L’hérédité +transmet les changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts, la +science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires notions sur les +origines et l’évolution des êtres vivants. La partie essentielle de ces +phénomènes nous échappe entièrement. + + * * * * * + +La mort intellectuelle commence dès que les opinions deviennent trop +fixées pour changer. L’homme, même resté jeune, entre alors dans le +domaine des morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables pour +lui qu’enveloppés de passé. + + * * * * * + +Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte matière sont douées +d’intelligence, cette intelligence paraît dominée par d’aveugles +nécessités lui ôtant toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite +de raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants microbes. +Des raisons que ne comprend pas encore notre raison et où +l’intelligence, telle que nous la connaissons, ne saurait jouer aucun +rôle, semblent avoir dirigé l’évolution des êtres. + + * * * * * + +Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la vie de la matière, et +après des entassements de siècles surgir la pensée de la vie, tous les +êtres sont égaux. L’existence du plus pernicieux microbe est aussi +protégée par la nature que celle des autres êtres. + + +IV + +LA SAGESSE ET LE BONHEUR + +Unanimes pour admettre que le bonheur constitue le but principal de la +vie, les hommes furent rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir. +Suivre aveuglément ses passions? Elles procurent moins de joie que de +douleur.--Se guider d’après la raison? Ses clartés sont bien +incertaines.--Obéir aux ordres des dieux? Ils se taisent depuis +longtemps.--S’adapter simplement aux nécessités de son milieu semble le +plus sage. + + * * * * * + +On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur la destinée. La vraie +philosophie consiste peut-être à traverser la vie avec la sérénité +tranquille de l’animal broutant l’herbe du sentier qui le mène à +l’abattoir. Le même animal deviendrait fort misérable s’il soupçonnait +l’existence de l’abattoir. + + * * * * * + +Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à croire qu’on l’est +réellement ou qu’on le sera un jour. Les religions créant cette +certitude devaient pour cette seule raison jouer un rôle important dans +la vie des peuples. + + * * * * * + +Une course trop rapide au bonheur n’est souvent qu’une course au +malheur. + + * * * * * + +Il est utile de penser quelquefois. Pour rester heureux, on ne doit pas +trop penser. + + * * * * * + +L’espérance de posséder les choses rend-elle plus heureux que la +possession de ces choses? Répondre à cette question impliquerait la +connaissance d’un thermomètre du bonheur. + + * * * * * + +Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire, furent les principales +occupations des peuples depuis les origines de l’histoire. Rien +n’indique encore que leur existence puisse être différemment orientée. + + * * * * * + +Dans le monde physique comme dans le monde moral règne une dualité, loi +fondamentale des phénomènes. Attractions et répulsions du monde physique +deviennent plaisir et douleur, haine et amour du monde moral. + + * * * * * + +La hardiesse sans jugement est dangereuse; le jugement sans hardiesse, +inutile. + + * * * * * + +Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente pas utilement la +volonté d’agir. + + * * * * * + +Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir. + + * * * * * + +La vieillesse représente souvent une forme peu atténuée de la servitude. + + * * * * * + +Dans les relations entre individus et entre peuples la méfiance est +nécessaire, mais jusqu’au jour de sa justification elle doit rester +expectante et non agissante. + + * * * * * + +C’est surtout dans le déroulement des événements que le rigoureux +enchaînement qualifié de fatalité joue son rôle. + + * * * * * + +L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances difficiles, mais +c’est l’accumulation journalière de petites vertus qui détermine sa +grandeur. + + * * * * * + +L’injustice dont on profite devient vite de la justice. + + +V + +L’IMPRÉVISIBLE ET LA RÉGION DES CAUSES + +L’imprévisible domine l’Histoire. La bataille de la Marne, +l’intervention américaine, la trahison russe, la débâcle allemande, +constituent une série d’événements qu’aucun cerveau ne pouvait prévoir. +Le pessimisme actuel résulte en partie de ce que les peuples se sentent +enveloppés d’imprévisibles dangers. + + * * * * * + +Les Allemands furent vaincus dans la dernière guerre par l’immense part +d’imprévisible que les phénomènes sociaux contiennent. Alliances, +armements, tout avait été si minutieusement préparé que le triomphe de +l’Allemagne paraissait certain. Elle n’aboutit pourtant qu’à une +écrasante défaite. + + * * * * * + +Dans tous les phénomènes scientifiques ou sociaux les limites du +prévisible sont vite atteintes. Les astronomes eux-mêmes ne prévoient +que des faits très simples. Dès que les phénomènes se compliquent un +peu, toute prévision leur échappe. C’est ainsi que la détermination des +trajectoires de trois astres s’influençant réciproquement reste +impossible. + + * * * * * + +Dans les phénomènes sociaux, la complexité des causes empêche +généralement la prévision des effets. + + * * * * * + +Le calcul des probabilités qui permet de prédire certains phénomènes, +tels que le chiffre des décès à un âge donné pour un pays donné, +s’applique uniquement à des faits très répétés et non à des cas isolés. +Aux événements collectifs seuls les prévisions sont applicables. + + * * * * * + +L’ignorance de la véritable raison des choses constitua toujours une +source fréquente de luttes sociales et internationales. + + * * * * * + +C’est dans l’âme d’un peuple, beaucoup plus que dans les événements +extérieurs, qu’il faut chercher les causes de sa destinée. Rome déclina +quand, sous l’influence de croyances nouvelles et d’infiltrations +répétées d’étrangers, son âme nationale se trouva désagrégée. + + * * * * * + +Les véritables causes des événements échappent toujours lorsque, au lieu +de rechercher leurs sources lointaines, on se préoccupe seulement de +leurs origines immédiates. Beaucoup des faits de la grande guerre +restent inexpliqués pour cette seule raison. + + * * * * * + +Les idées fixes rendent impossible la perception des réalités les plus +visibles. Bien voir est souvent aussi difficile que prévoir. + + * * * * * + +Beaucoup d’effets visibles restent incompréhensibles parce qu’ils +constituent l’extériorisation de causes invisibles, inaccessibles. + + * * * * * + +Jamais il ne fut aussi difficile qu’aujourd’hui de pressentir +l’orientation prochaine de l’histoire. Certaines découvertes comme +celles des forces motrices issues de la houille et du pétrole ont, sur +la vie des peuples, une influence beaucoup plus considérable que celle +exercée jadis par les conflits religieux ou les ambitions des rois. + + * * * * * + +Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le règne du droit et de +la justice, combien en est-il capables de définir le droit et de +comprendre la justice? + + * * * * * + +Les événements seraient interprétés de façon bien différente si, pour +les juger, l’esprit et le cœur utilisaient la même mesure. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + Préface I + + CHAPITRE I + LA VIE POLITIQUE + + I. Perturbations politiques et morales créées par la guerre 3 + II. Les Difficultés modernes des Gouvernements 7 + III. Les Croyances politiques 15 + IV. Les Formules politiques 21 + V. Les Erreurs de psychologie en politique 25 + + CHAPITRE II + LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT + + I. Les Causes futures de guerres et la Revanche germanique 35 + II. Les Luttes pour l’hégémonie 41 + III. Les Illusions sur la possibilité d’un désarmement 45 + IV. Les Incertitudes sur les origines de la guerre 49 + V. Les Causes des Révolutions 51 + VI. Les Résultats des Révolutions 55 + + CHAPITRE III + LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES + + I. Les Relations internationales 63 + II. Les Forces économiques 67 + III. Les Traités de paix et les grands Congrès politiques 73 + IV. Les Traités d’alliance et leur valeur 77 + V. La Société des Nations 81 + + CHAPITRE IV + LE DROIT ET LA MORALE + + I. Les Coutumes et les Lois 87 + II. Le Droit et la Force 91 + III. Les Forces morales 95 + IV. Les Sources de la Morale 99 + + CHAPITRE V + LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME + + I. L’Extrémisme 105 + II. Le Socialisme 109 + III. Le Syndicalisme 113 + IV. Le Communisme 117 + V. L’Égalité et le Besoin de servitude 121 + + CHAPITRE VI + L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS + + I. Comment les Civilisations naissent et pourquoi elles + disparaissent 125 + II. Les Institutions politiques 131 + III. Quelques Conséquences des idées démocratiques 135 + IV. Les Récits historiques 139 + + CHAPITRE VII + L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION + + I. L’Incompréhension et les Conflits de mentalités 145 + II. Le Caractère et l’Intelligence dans la vie des Peuples 149 + III. L’Intelligence, les Sentiments et l’Intuition 155 + IV. L’Instruction et l’Éducation 159 + + CHAPITRE VIII + LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES + + I. La Vie consciente et la Vie inconsciente 167 + II. La Vie collective. Les Meneurs et les Menés 171 + III. L’Ame des peuples 175 + IV. Les Oscillations de l’opinion 179 + + CHAPITRE IX + LES DIEUX DANS L’HISTOIRE + + I. Le Rôle des Dieux 185 + II. Le Pouvoir des croyances 189 + III. Les Formes diverses des croyances 191 + IV. La Raison et la Foi 195 + + CHAPITRE X + VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE + + I. Les Conceptions philosophiques du Monde 203 + II. La Vérité et la Certitude 209 + III. Les Lois de la Vie 215 + IV. La Sagesse et le Bonheur 219 + V. L’Imprévisible et la Région des causes 224 + + +Sceaux.--Imp. Charaire. + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77734 *** diff --git a/77734-h/77734-h.htm b/77734-h/77734-h.htm new file mode 100644 index 0000000..fa38487 --- /dev/null +++ b/77734-h/77734-h.htm @@ -0,0 +1,5716 @@ +<!DOCTYPE html> +<html lang="fr"> +<head> + <meta charset="UTF-8"> + <title>Les incertitudes de l’heure présente | Project Gutenberg</title> + <link rel="icon" href="images/cover.jpg" type="image/x-cover"> + <style> + +p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; + margin: .3em 0;} + +h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } +h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } +h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 3em 0 1.5em 0; } + +div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; + margin: 1em 0; } +p.cc { text-align: center; text-indent: 0; margin: 1em 0; } + +.large { font-size: 130%; } +.xlarge {font-size: 150%; } +.small { font-size: 90%; } +.xsmall { font-size: 80%; } +small { font-size: 80%; letter-spacing: .05em; } + +.maigre { font-weight: normal; } +.i { font-style: italic; } +.i i, .i em { font-style: normal; } + +.sc { font-variant: small-caps; } + +span.box { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: center; + padding: .5em; margin: 1em 0; border: thin solid; } + +.offr { margin-left: 30%; text-indent: 0; text-align: center; } + +hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } + +sup { font-size: smaller; vertical-align: 30%; line-height: 1em; } + +li { list-style: none; text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } + +table { margin: 1em auto; } +td { vertical-align: top; } +td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; } +td.c div { text-align: center; padding-top: 1em; padding-bottom: .7em; } +td.r div { text-align: right; } +td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } + +span.cc { display: inline-block; text-indent: 0; text-align: right; + width: 1.2em; } + +a { text-decoration: none; } + +div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } +.break, .chapter { margin-top: 4em; } + +img { max-width: 100%; } + +@media screen { + body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } + img { max-height: 700px; } +} + +.x-ebookmaker .break, .x-ebookmaker .chapter { page-break-before: always; } +.top2em { padding-top: 2em; } +.top4em { padding-top: 4em; } +.nobreak { page-break-before: avoid; } + + </style> +</head> +<body> +<div style='text-align:center'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77734 ***</div> +<div class="x-ebookmaker-drop c"><img src="images/cover.jpg" alt=""></div> +<div class="x-ebookmaker-drop break"></div> +<p class="c top2em large">GUSTAVE LE BON</p> + +<h1><span class="xsmall">LES</span><br> +<span class="xlarge">INCERTITUDES</span><br> +de l’Heure présente</h1> + +<p class="cc"><span class="box">RÉFLEXIONS<br> +sur la politique, les guerres, les alliances,<br> +le droit, la morale,<br> +les religions, les philosophies, etc.</span></p> + + +<p class="c gap">PARIS<br> +<span class="large">ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR</span><br> +26, <span class="small">RUE RACINE</span></p> + +<p class="c">1923</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">DU MÊME AUTEUR :</p> + + +<ul><li><b>Voyage au Népal</b> (Publié par le <i>Tour du monde</i>.)</li> +<li><b>L’Évolution de la Matière</b>. 1 vol. in-18 illustré de 63 figures +photographiées au laboratoire de l’auteur, 37<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>L’Évolution des Forces</b>. 1 vol. in-18 illustré de 40 figures, +24<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Les Monuments de l’Inde</b>. In-folio illustré de 400 planches, +par l’auteur. (<i>Épuisé.</i>)</li> +<li><b>Lois psychologiques de l’évolution des peuples</b>. 1 vol. +in-18, 17<sup>e</sup> édition.</li> +<li><b>Psychologie des foules</b>. 1 vol. in-18, 24<sup>e</sup> édition.</li> +<li><b>Psychologie du Socialisme</b>. 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 8<sup>e</sup> édition.</li> +<li><b>Psychologie de l’Éducation</b>. 1 vol. in-18, 21<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Psychologie politique</b>. 1 vol. in-18, 18<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Les Opinions et les Croyances</b>. 1 vol. in-18, 16<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>La Révolution française et la Psychologie des révolutions</b>. +1 vol. in-18, 15<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>La Vie des Vérités</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Enseignements Psychologiques de la guerre européenne</b>. +1 vol. in-18, 36<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Premières conséquences de la guerre</b>. 1 vol. in-18, +29<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Hier et Demain. Pensées brèves</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li> +<li><b>Psychologie des temps nouveaux</b>. 1 vol. in-18, 10<sup>e</sup> mille.</li></ul> + +<p class="gap i">Il existe des traductions en allemand, anglais, italien, +russe, polonais, espagnol, portugais, suédois, danois, +tchèque, arabe, turc, hindoustani, japonais, etc. de +plusieurs des précédents ouvrages.</p> + +<div class="break"></div> + +<p class="c top4em">Droits de traduction et de reproduction réservés +pour tous les pays.</p> + +<p class="cc"><span lang="en" xml:lang="en">Copyright 1923,<br> +by</span> <span class="sc">Ernest Flammarion</span>.</p> + +<div class="chapter"></div> + + +<p class="cc top4em">A<br> +<span class="xsmall">MON AMI</span><br> +ARISTIDE BRIAND<br> +<span class="xsmall">ANCIEN PRÉSIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES</span></p> + +<p class="cc i">En souvenir<br> +de nos longues causeries philosophiques<br> +durant<br> +les pesantes années de guerre +<br>et les heures incertaines qui la suivent.</p> + +<p class="offr sc">Gustave Le Bon.</p> + + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c0">PRÉFACE</h2> + + +<p class="i">L’évolution scientifique moderne a fait naître des +nécessités économiques nettement contraires aux impulsions +affectives et mystiques qui, depuis les débuts de l’histoire, +dirigent les actions des hommes.</p> + +<p class="i">Cette opposition, accentuée chaque jour, est une des +causes profondes du déséquilibre actuel. Notre époque +oscille entre les influences héréditaires qui orientaient jadis +le monde et les nécessités issues des découvertes scientifiques +nouvelles.</p> + +<p class="i">Comment concilier les ambitions, les rivalités +et les haines poussant les races à de furieuses luttes, +avec l’engrenage économique qui les lie d’une si étroite +interdépendance que le dommage subi par l’une d’elles +atteint bientôt toutes les autres ?</p> + +<p class="i">Si cette interdépendance n’a pas réussi à faire de la +solidarité une des lois du monde moderne, c’est que les passions +et les sentiments, générateurs habituels de la conduite, +sont l’héritage d’un long passé, alors que les nécessités économiques +nouvelles, datant d’hier, pèsent peu encore dans +la balance des motifs qui font agir les hommes.</p> + +<hr> + + +<p class="i">La domination des forces rationnelles par les forces +affectives et mystiques doit être toujours présente à l’esprit +quand on veut comprendre la genèse des grands événements +qui perturbent la vie des peuples.</p> + +<p class="i">Croire ces événements déterminés par la pure logique +rationnelle conduit à de redoutables illusions.</p> + +<p class="i">Ils en furent victimes, les pacifistes qui, à la veille de +la guerre, soutenaient, avec un éminent professeur de la +Sorbonne, qu’un conflit entre la France et l’Allemagne +étant rationnellement impossible, une coûteuse préparation +militaire devenait inutile.</p> + +<p class="i">Les faits leur prouvèrent bientôt que la logique +savante des professeurs ne régit pas encore l’Histoire. +Les logiques affective et mystique qui l’orientent obéissent +à de tout autres lois. Nous aurons plus d’une fois à en +marquer la nature dans cet ouvrage.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Les réflexions provoquées par les agitations de l’heure +présente varient naturellement suivant les habitudes mentales +de l’observateur. Les points de vue du savant ne +sauraient être ceux du croyant dont la foi limite l’horizon, +ni ceux de l’homme d’État absorbé par les nécessités +journalières, moins encore ceux des adeptes d’un +parti politique, uniquement préoccupés des intérêts de ce +parti.</p> + +<p class="i">S’élever au-dessus de ces barrières est nécessaire pour +percevoir les origines et les conséquences des problèmes +qui troublent si profondément aujourd’hui l’âme des +nations.</p> + +<hr> + + +<p class="i">Dans l’état présent de nos connaissances, et après les +bouleversements qui ont ébranlé l’antique armature +sociale, quelles idées peut-on se faire du droit, de la +morale, des institutions, des croyances religieuses, +politiques et sociales qui ont guidé la marche +des civilisations et la guident encore ?</p> + +<p class="i">Une réponse suffisante à de telles questions exigerait +des volumes. Mais les phénomènes sociaux, de même d’ailleurs +que les phénomènes physiques, sont dominés, malgré +leur complexité, par quelques principes fondamentaux +dont les cas particuliers découlent et qu’il est possible de +formuler brièvement. Ces principes, véritable substratum +des choses, sont plus suggestifs, souvent, que de +longues explications.</p> + +<p class="i">C’est pourquoi je me suis décidé une fois encore à condenser +en pensées brèves les observations dérivées des +grands événements qui troublent notre époque.</p> + +<p class="i">Les vues d’un philosophe ayant beaucoup exploré le +monde et recherché aussi des vérités nouvelles dans le +silence des laboratoires, présenteront peut-être quelque +intérêt.</p> + +<p class="i">Dégagées des passions trompeuses et des récriminations +stériles, elles pourront contribuer à dissiper les brumes +qui obscurcissent le présent et rendent si incertain +l’avenir.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c1p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE PREMIER</span><br> +<span class="sc">La Vie Politique</span></h2> + + +<h3>I<br> +PERTURBATIONS POLITIQUES ET MORALES +CRÉÉES PAR LA GUERRE</h3> + +<p>L’instabilité universelle est une des plus visibles +conséquences de la guerre : instabilité des institutions, +instabilité des alliances, instabilité des pensées.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas seulement l’Europe matérielle, mais +l’Europe morale, qu’il faudrait pouvoir reconstruire. +Cependant, les ambitions, les haines et les besoins +grandissent, alors que le goût du travail, la discipline +et le sentiment du devoir ne cessent de faiblir.</p> + +<hr> + + +<p>Toutes les anciennes armatures sociales ayant été +ébranlées par la conflagration universelle, les peuples +cherchent à tâtons des institutions nouvelles. S’ils +reviennent invariablement aux anciennes, c’est probablement +qu’il n’en existe pas d’autres.</p> + +<hr> + + +<p>Les équilibres d’États formés avant la guerre +étaient stables parce qu’ils avaient mis des siècles +à se former. Les équilibres artificiels créés depuis la +paix sont instables parce qu’ils dérivent de principes +théoriques, étrangers aux réalités.</p> + +<hr> + + +<p>L’Europe marche visiblement vers de nouveaux +groupements politiques qui ne seront ni ceux antérieurs +à la guerre, ni ceux fondés par elle. L’Italie +s’oriente vers l’Angleterre, l’Allemagne vers l’Angleterre +et la Russie, la France vers la Turquie, la +Pologne et les États balkaniques. Des luttes nombreuses +deviendront nécessaires pour stabiliser ces +nouveaux équilibres.</p> + +<hr> + + +<p>La ruine des classes intellectuelles moyennes et +leur retour forcé à un demi-prolétariat coïncidant +avec l’aisance des anciens prolétaires est une des +plus dangereuses conséquences de la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Le nombre des soldats victimes de la grande guerre +est connu. Celui des idées et des croyances détruites +par elle reste encore ignoré.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les causes profondes du déséquilibre social +actuel, figure la perte partielle des habitudes mentales +qui orientaient jadis la conduite et dispensaient +d’avoir trop à réfléchir avant d’agir.</p> + +<hr> + + +<p>Quand les idées qui soutiennent une société +s’écroulent, cette société tombe dans l’anarchie jusqu’au +jour où elle retrouve d’autres principes directeurs +assez puissants pour lui constituer une nouvelle +armature. Tout changement d’idéal impliquant de +profonds bouleversements, le passage d’un idéal à +un autre est toujours fort long.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c1p2">II<br> +LES DIFFICULTÉS MODERNES DES GOUVERNEMENTS</h3> + +<p>La vérité, pour la grande majorité des hommes, +étant ce qu’ils croient, c’est surtout avec leurs +croyances qu’on doit gouverner les peuples.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les connaissances psychologiques les plus +nécessaires aux gouvernants figure l’art de pénétrer +la mentalité d’hommes dont les idées diffèrent des +leurs et de raisonner avec ces idées.</p> + +<hr> + + +<p>Une des graves difficultés de la politique est +l’obligation de gouverner avec des idées tenues pour +vraies par les multitudes alors que ces idées sont +erronées.</p> + +<hr> + + +<p>Jadis, les hommes d’État gouvernaient en s’appuyant +sur des coutumes et des traditions très +fixes. Obligés aujourd’hui de suivre des convictions +populaires mobiles, ils doivent se borner à suggérer +des opinions acceptables et essayer de modifier +celles qui ne le sont pas.</p> + +<hr> + + +<p>Un pays peut changer de gouvernement mais ses +traditions politiques ne changent guère. La Convention +a continué sur bien des points la politique de +Louis XIV. Les bolchevistes eux-mêmes poursuivent +en Orient celle des tsars.</p> + +<hr> + + +<p>Les gouvernants doivent savoir discerner les sentiments +qui font mouvoir les hommes, sans se préoccuper +beaucoup des influences rationnelles qui +devraient les faire agir.</p> + +<hr> + + +<p>Quel que soit le mode de gouvernement, il aboutit +toujours à une oligarchie : permanente dans le régime +monarchique, éphémère dans le régime démocratique.</p> + +<hr> + + +<p>Les gouvernants doivent savoir ce qu’ils veulent +et ce qu’ils peuvent, mais aussi ce que veulent et +peuvent leurs adversaires.</p> + +<hr> + + +<p>Bien connaître les bornes de son pouvoir est +nécessaire afin de ne jamais s’approcher des limites +où se manifesterait l’impuissance.</p> + +<hr> + + +<p>Le déclanchement des événements appartient +souvent aux hommes d’État, mais devant leur déroulement +ils restent impuissants. L’Allemagne pouvait +décider ou ne pas décider la guerre sous-marine +à outrance : une fois commencée, elle entraînait +fatalement l’intervention de l’Amérique. Le +premier ministre anglais conseillant aux Polonais de +traiter avec l’armée bolcheviste qui cernait leur +capitale, préparait l’invasion de l’Europe, s’il eût +été écouté.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les pays composés de peuples différant par +la religion, la race et la langue, un régime despotique +est seul capable d’empêcher de sanguinaires luttes +intestines. Jamais les Balkaniques ne se sont autant +massacrés que depuis leur affranchissement de la +domination turque. Elle seule avait réussi à maintenir +la paix parmi eux pendant cinq cents ans.</p> + +<hr> + + +<p>Reculer devant un danger a pour résultat certain +de le grandir.</p> + +<hr> + + +<p>Ne pas résister, en politique, à une force antagoniste +naissante est se condamner à la voir devenir +irrésistible. Les Girondins de tous les âges en ont +fait l’expérience. Cette éternelle loi conduisit la +révolution russe, d’abord pacifique, à sombrer dans +une sanglante dictature.</p> + +<hr> + + +<p>Les apôtres ne se combattant qu’avec des apôtres, +on ne triomphe des meneurs qu’en leur opposant +d’autres meneurs.</p> + +<hr> + + +<p>Un ministre ne saurait être le même homme au +pouvoir et hors du pouvoir. Au pouvoir, il s’occupe +nécessairement des intérêts généraux. Hors du pouvoir, +il perçoit seulement ses intérêts personnels, +dont le plus essentiel est de remonter au pouvoir.</p> + +<hr> + + +<p>Entre hommes politiques de partis différents l’amitié +est possible. Entre hommes d’un même parti la +jalousie est généralement trop intense pour permettre +l’amitié.</p> + +<hr> + + +<p>Si la carrière diplomatique exigeait un examen +prouvant la connaissance du caractère des divers +peuples, de leurs réactions possibles suivant les circonstances +et des moyens d’influencer efficacement +leur conduite, on ne trouverait sans doute pas dix +hommes en Europe capables de bien passer cet +examen.</p> + +<hr> + + +<p>Une science approfondie des choses paralyse +souvent l’action. Des hommes d’État possédant un +esprit assez vaste pour percevoir toutes les conséquences +possibles de leurs décisions agiraient fort +peu.</p> + +<hr> + + +<p>L’homme d’État capable de prévoir toutes les +répercussions de ses actes serait comparable au +joueur d’échecs lisant sur l’échiquier de son adversaire +les possibilités invisibles résultant du déplacement +des pièces visibles.</p> + +<hr> + + +<p>La vie politique et sociale n’étant possible qu’au +moyen de transactions et de compromis, l’intransigeance +constitue la plus dangereuse des doctrines.</p> + +<hr> + + +<p>Un gouvernement quelconque est toujours entouré +de forces hostiles. L’habileté consiste à les orienter +pour n’avoir pas à les combattre.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, il est à peu près impossible de juger +avec équité les opinions d’un adversaire.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes d’État font bien d’utiliser la logique +rationnelle dans leurs discours, mais ils ne doivent +jamais oublier que les peuples sont souvent conduits +par des passions, des croyances, des intérêts fort +étrangers à la logique des livres.</p> + +<hr> + + +<p>Pour qu’une menace politique conserve son prestige, +il faut reculer le plus possible sa réalisation.</p> + +<hr> + + +<p>Le temps aide les gouvernements forts, mais rarement +les gouvernements faibles.</p> + +<hr> + + +<p>Les maîtres des peuples n’ont pas seulement à régir +les vivants. Il leur faut tenir compte aussi de l’impérieuse +volonté des morts.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c1p3">III<br> +LES CROYANCES POLITIQUES</h3> + +<p>Croyances religieuses et croyances politiques ont +des fondements psychologiques identiques. Elles +naissent et se propagent de la même façon.</p> + +<hr> + + +<p>La propagation de certaines croyances politiques, +telles que le communisme, est incompréhensible +quand on ignore le mystique besoin de croyance qui +domine la vie des peuples.</p> + +<hr> + + +<p>Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. +Les croyances politiques, tenues pour des +vérités, représentent habituellement des convictions +transitoires, issues de passions et de sentiments que +la raison ne gouverne pas.</p> + +<hr> + + +<p>Alors même que les religions semblent ne plus +agir sur les âmes, leur puissance se maintient dans +l’inconscient et reste mobile d’action. La haine +contre la Turquie, si énergiquement manifestée par +les Anglais et les Américains, représente une survivance +ancestrale de la lutte séculaire entre la Croix +et le Croissant.</p> + +<hr> + + +<p>Une croyance politique n’est, souvent, qu’un acte +de foi dépourvu de support rationnel. Elle a pour +origine le mécontentement chez les illettrés, l’envie +et l’ambition chez les hommes instruits.</p> + +<hr> + + +<p>Si destructive que soit une croyance politique, +elle trouve toujours pour la défendre des intellectuels +dont les ambitions dépassaient les capacités.</p> + +<hr> + + +<p>Certaines croyances politiques attirent une foule +de rhéteurs totalement indifférents à ces croyances, +mais espérant les utiliser au profit de leurs convoitises. +Catilina vivant aujourd’hui se déclarerait syndicaliste +ou bolchéviste.</p> + +<hr> + + +<p>Une croyance rationnellement fausse, mais capable +de solidariser les hommes, est politiquement +supérieure à une doctrine rationnellement exacte, +mais impuissante à créer l’unité de pensée sans +laquelle les peuples ne peuvent prospérer. C’est à +la lumière de ce principe que l’histoire des croyances +politiques et religieuses doit se juger.</p> + +<hr> + + +<p>On se représente difficilement l’existence d’un +peuple gouverné par des réalités au lieu de l’être +par des illusions religieuses, politiques ou sociales. +L’histoire n’en cite pas d’exemple.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les cycles de l’affectif et du mystique, où +s’élaborent les croyances politiques et sociales, +l’intelligence pénétrant fort peu, les convictions des +illettrés et des savants n’ont pas une valeur bien +différente.</p> + +<hr> + + +<p>L’exemple du dictateur bolcheviste envoyant du +Kremlin ses ordres aux révolutionnaires respectueusement +réunis en congrès à Tours pour les +recueillir, contribue à montrer combien le besoin +de soumission à des dogmes reste intense même chez +des révoltés s’imaginant libérés de toute croyance.</p> + +<hr> + + +<p>Dès qu’elles atteignent un certain degré, les +croyances mystiques, religieuses ou politiques, +deviennent fatalement destructives.</p> + +<hr> + + +<p>En art comme en politique, le prestige est un +grand régulateur des valeurs. Lorsque le Louvre +achetait 700.000 francs un tableau qui lui avait +été offert pour 20.000 quelques années auparavant, +il payait simplement le prestige acquis par +le nom de l’auteur. La valeur numérique de ce +prestige était exactement représentée par la différence +entre les deux sommes. Le prestige des formules +politiques subit souvent des variations du +même ordre.</p> + +<hr> + + +<p>Les progrès du bolchevisme contribuent à prouver +qu’une doctrine chargée d’espérances s’impose +plus facilement que les vérités rationnelles les +mieux démontrées.</p> + +<hr> + + +<p>Républicains et socialistes constituent, malgré +leur collaboration éphémère, deux partis politiques +opposés. Les premiers représentent la démocratie, +les seconds la dictature.</p> + +<hr> + + +<p>Une des forces du convaincu est de ne pas discuter +la valeur rationnelle de sa croyance.</p> + +<hr> + + +<p>En politique et en religion, le rêve des convaincus +fut toujours de pouvoir massacrer sans pitié les +hommes qui ne pensent pas comme eux.</p> + +<hr> + + +<p>Une excellente définition du radicalisme est celle +qu’en donna jadis le président Wilson. « Ce terme +signifie, disait-il : simplisme, violence et envie. »</p> + +<hr> + + +<p>Le radicalisme durera longtemps sans doute, parce +que la nature humaine suppose volontiers que +des mesures simples et violentes peuvent remédier +instantanément à des maux résultant, en réalité, d’un +ensemble de causes lointaines et profondes.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque les raisons psychologiques des événements +et leur complication seront mieux comprises, +bien peu d’hommes instruits consentiront à se dire +radicaux.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, une vérité indiscutée n’est souvent +qu’une erreur suffisamment répétée.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c1p4">IV<br> +LES FORMULES POLITIQUES</h3> + +<p>Dans les sciences, la valeur d’une idée demeure +indépendante des formules qui la traduisent. En politique +ce sont uniquement les formules qui agissent +sur les multitudes.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les assemblées politiques, le prestige du +verbe domine généralement la compétence.</p> + +<hr> + + +<p>Une idée n’acquiert d’influence qu’après être +devenue collective. Elle s’extériorise alors en formules, +et peut devenir assez forte pour orienter la +vie d’un peuple.</p> + +<hr> + + +<p>Une formule bien choisie est capable de bouleverser +le monde. Simple, brève et violente, elle impressionne +beaucoup plus que tous les raisonnements. +Avec la formule « Dieu le veut » l’Europe fut lancée +sur l’Orient à l’époque des croisades. La formule +« dictature du prolétariat » ruina la Russie. La +formule « l’Allemagne paiera » a créé des gaspillages +financiers dont le poids nous écrase.</p> + +<hr> + + +<p>Les réformateurs n’influencent les âmes qu’à la +condition d’avoir pour soutiens des formules mystiques +chargées d’espérances.</p> + +<hr> + + +<p>La puissance des formules politiques populaires +disparaît généralement avec leur réalisation. Après +avoir fait plusieurs révolutions afin d’obtenir le suffrage +universel, les révolutionnaires de divers pays +fascistes en Italie, sinn-feiners en Irlande, communistes +en Russie, syndicalistes en France, etc., le +rejettent de plus en plus pour lui substituer des +formes diverses de dictature.</p> + +<hr> + + +<p>Constituer un parti politique revient généralement +à revêtir de noms nouveaux des choses fort +anciennes.</p> + +<hr> + + +<p>Les réalités cachées sous les formules n’ont souvent +aucun rapport avec ces formules. Lorsque, par exemple, +un gouvernement réclame la liberté des détroits +conduisant à Constantinople, cela signifie simplement +qu’il voudrait devenir maître de ces détroits pour +empêcher, au besoin, ses rivaux d’y pénétrer.</p> + +<hr> + + +<p>Sur mille hommes répétant avec enthousiasme une +formule politique pour laquelle ils sont prêts à sacrifier +leur vie, on n’en trouverait souvent aucun capable +de définir exactement le sens de cette formule.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c1p5">V<br> +LES ERREURS DE PSYCHOLOGIE +EN POLITIQUE</h3> + +<p>Le chaos où s’enlise l’Europe dérive tout autant +d’une succession d’erreurs psychologiques que des +perturbations économiques créées par la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>La logique qui mène le monde étant sans rapport +avec la logique livresque, il serait dangereux pour +un pays d’avoir à sa tête trop d’hommes uniquement +formés par les livres.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les temps modernes, les erreurs politiques +sont chargées de conséquences formidables. Les +Anglais ont perdu l’Égypte, la Mésopotamie, la +Perse et voient leur puissance menacée dans l’Inde +pour avoir voulu rayer de l’Europe la Turquie, +considérée par tous les musulmans comme le centre +de leur foi.</p> + +<hr> + + +<p>Ne pas tenir compte d’événements possibles, mais +improbables, est toujours imprudent. L’intervention +de l’Amérique, la trahison de la Russie, la défaite de +l’Allemagne après de nombreuses victoires et bien +d’autres événements de la dernière guerre montrent, +une fois de plus, le rôle de l’improbable en +histoire.</p> + +<hr> + + +<p>Dans un parlement ou une assemblée délibérante +quelconque, le parti qui gouverne en réalité n’est +pas le plus nombreux, mais le plus violent. Notre +Parlement resta pendant vingt ans dominé par une +minorité socialiste.</p> + +<hr> + + +<p>Malgré les illusions socialistes, le travail collectif +exige des capacités d’autant plus hautes qu’il +est plus collectif. C’est pourquoi notre époque a +besoin de beaucoup plus de chefs qu’elle n’en trouve. +Le célèbre industriel allemand, Hugo Stinnes, disait +à ce sujet : « Si cette décadence de l’individualité +continue, aucun progrès n’est plus possible. »</p> + +<hr> + + +<p>Pour ôter aux socialistes leurs illusions sur les +avantages de l’administration étatiste, il leur suffirait +de remarquer que dans certaines entreprises gérées +par l’État, telles que les postes, les frais du personnel +représentent 78 % des dépenses totales de +l’exploitation. Aucune industrie, aucun commerce ne +pourrait vivre dans des conditions semblables.</p> + +<hr> + + +<p>Aux époques agitées, les grands problèmes qui +surgissent chaque jour ne comportent guère de solutions +simples et immédiates. Suivre alors l’opinion +simpliste des foules conduit vite à des catastrophes.</p> + +<hr> + + +<p>Les impulsifs sont toujours dangereux, car les +réalités échappent à l’homme qui agit sans réfléchir. +Les êtres capables de réflexion, mais dépourvus de +volonté, sont aussi nuisibles parce que leur irrésolution +les paralyse devant les événements exigeant une +décision immédiate.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, les conséquences d’un acte ont parfois +plus d’importance que cet acte lui-même.</p> + +<hr> + + +<p>Bien des catastrophes seront évitées le jour, +probablement lointain, où les gouvernants posséderont +un thermomètre psychologique capable de leur +apprendre quand il faut résister et quand il faut +céder. Charles I<sup>er</sup> perdit sa tête pour avoir trop +résisté ; Louis XVI pour avoir trop cédé.</p> + +<hr> + + +<p>Une pénétration psychologique supérieure peut +seule prévoir les réactions de l’âme des peuples sous +des influences diverses. Les Allemands n’auraient +pas irrité l’Amérique et perdu la guerre, si leurs +chefs avaient possédé une telle pénétration.</p> + +<hr> + + +<p>Une des plus fréquentes sources d’erreurs politiques +est d’attribuer à des causes uniques des +événements issus de causes nombreuses et compliquées.</p> + +<hr> + + +<p>C’est la série d’erreurs psychologiques commises +par les Alliés qui permit à l’Allemagne d’obtenir ces +deux grands résultats : dissocier l’Entente et rendre +impossible par la dépréciation de sa monnaie le +paiement de l’indemnité due aux vainqueurs.</p> + +<hr> + + +<p>La véritable force de l’Autriche résidait dans les +aspirations contraires des races différentes qui la +composaient. Ce grand empire était fondé sur un +équilibre de haines.</p> + +<hr> + + +<p>Quelle que soit l’intelligence d’un homme d’État, +en arrivant au pouvoir il cherche à suivre l’opinion +mobile des foules pour se rendre populaire. C’est +ainsi que, souvent, il perd le pouvoir.</p> + +<hr> + + +<p>La crainte des électeurs, la peur des responsabilités, +la préoccupation exclusive de l’heure présente, +constituent pour un homme politique moderne +trois sources d’erreur auxquelles il lui est difficile +d’échapper.</p> + +<hr> + + +<p>Les interventions étatistes troublant le jeu des lois +naturelles sont chargées d’incidences invisibles qui +perturbent profondément la vie d’un pays. La taxe +sur le blé pendant la guerre en constitue un exemple +frappant. Les paysans délaissèrent aussitôt sa culture +et le gouvernement dut se procurer à grands frais, au +dehors, le blé nécessaire, puis abolir la taxe.</p> + +<hr> + + +<p>Un gouvernement faible a pour terminaison nécessaire +un gouvernement anarchique, auquel succède +bientôt un gouvernement despotique.</p> + +<hr> + + +<p>L’impartialité en politique est impossible parce +que l’homme impartial aurait immédiatement contre +lui tous les partis, y compris celui auquel il appartient.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le régime démocratique, les chefs sont souvent +plus disposés à obéir qu’à commander. Ils finissent +ainsi par perdre tout prestige.</p> + +<hr> + + +<p>Suivre toujours l’opinion mobile des multitudes, +c’est se résigner à ne rien prévoir, rien empêcher, +rien pouvoir.</p> + +<hr> + + +<p>En politique comme en agriculture, on récolte +ce qu’on a semé. Les Anglais, reprochant à la France +d’avoir favorisé la Turquie, oubliaient les ennuis +que pendant quatre ans ils nous suscitèrent un peu +partout.</p> + +<hr> + + +<p>Les erreurs politiques peuvent engendrer par contagion +mentale des épidémies dévastatrices. La contagion +bolcheviste a fait périr plus d’hommes que bien +des batailles et ramené la Russie aux périodes sauvages +de la préhistoire.</p> + +<hr> + + +<p>L’homme d’État qui ne sait pas orienter les +événements est bientôt submergé par eux.</p> + +<hr> + + +<p>Bien que la politique soit certainement l’art dont +la pratique exigerait le plus de jugement, c’est celui +où il s’en dépense le moins.</p> + +<hr> + + +<p>L’arsenal psychologique contient des armes qui, +bien maniées, peuvent dépasser le pouvoir des +canons. Ce maniement, que n’enseignent pas les livres, +exige une longue expérience.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c2p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE II</span><br> +<span class="sc">Les Guerres, +les Révolutions +et le Désarmement</span></h2> + + +<h3>I<br> +LES CAUSES FUTURES DE GUERRE +ET LA REVANCHE GERMANIQUE</h3> + +<p>Les anciennes guerres, dérivant surtout de l’ambition +personnelle des souverains, n’avaient aucun caractère +de nécessité. Les conflits modernes résultant +de luttes d’intérêts collectifs sont bien plus difficilement +évitables. Alexandre et César pouvaient ne +pas entreprendre leurs conquêtes. De nos jours, la +volonté de l’empereur d’Allemagne fût, tôt ou tard, +devenue impuissante à dominer les aspirations d’un +peuple hanté par le besoin mystique d’hégémonie.</p> + +<hr> + + +<p>Les accroissements de territoires récemment réalisés +par l’Angleterre montrent à quel point l’idée +de s’agrandir au moyen de conquêtes reste une des +conceptions directrices de certains peuples.</p> + +<hr> + + +<p>A l’heure de la victoire, il est facile au vainqueur +d’imposer ses volontés. Cette possibilité s’atténue +progressivement jusqu’au jour où la résistance du +vaincu ne pouvant plus être anéantie que par la +force, une nouvelle guerre devient nécessaire.</p> + +<hr> + + +<p>Les peuples ne se résignent pas à la défaite quand +ils se croient supérieurs à leurs vainqueurs. Une +tentative de revanche germanique peut donc être +considérée comme un des plus sûrs événements de +la future Histoire.</p> + +<hr> + + +<p>L’idéal de l’empereur Guillaume, d’après ses <i>Mémoires</i>, +était d’avoir une armée et une flotte assez +puissantes pour que nul n’osât les attaquer. Il oubliait +alors que le possesseur de pareils moyens de +défense songe bientôt à les utiliser pour se débarrasser +de rivaux gênants. Ce fut justement la notion +de sa force qui le conduisit à la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Deux formes de revanche sont rêvées en Allemagne : +1<sup>o</sup> par les armes ; 2<sup>o</sup> par l’expansion commerciale. +Le succès de la seconde tentative entraînerait +fatalement la réalisation de la première.</p> + +<hr> + + +<p>L’unique moyen — en dehors de formidables +armements — d’empêcher une future agression de +l’Allemagne, eût été son retour aux provinces autonomes +qui la composaient avant 1871. Elle-même +le réclamait après l’armistice, pour se soustraire à la +domination prussienne. Les historiens s’étonneront +sûrement que les auteurs du traité de paix n’aient +pas compris une telle évidence.</p> + +<hr> + + +<p>Beaucoup de phénomènes sociaux possèdent un +point critique comparable à celui de certains phénomènes +physiques. Dans son voisinage, de faibles +influences peuvent déterminer des changements très +grands, la paix ou la guerre, par exemple. L’origine +des guerres de 1870 et de 1914 vérifie cette +observation.</p> + +<hr> + + +<p>Le conflit mondial a révélé deux principes que les +guerres antérieures ne permettaient pas de pressentir. +Le premier, que le vainqueur se trouve +aussi ruiné que le vaincu. Le second, que les indemnités +incombant au vaincu sont indirectement payées +par les autres peuples, y compris ceux qui n’ont +pris aucune part au conflit.</p> + +<hr> + + +<p>Le capital matériel d’un peuple peut être détruit +dans une guerre. Le capital moral, constitué par l’intelligence, +le pouvoir d’organisation et la capacité +technique, étant indestructible, permet de reconstituer +rapidement le capital matériel. L’Allemagne +en fournit un nouvel exemple.</p> + +<hr> + + +<p>La prochaine histoire de l’Europe dépendra surtout +de l’intérêt qu’auront les grandes nations à +prolonger, durant la paix, les alliances formées pendant +la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Il est de toute évidence que si trois grands pays +comme la France, l’Angleterre et l’Amérique avaient +accepté de s’unir contre un agresseur quelconque, la +paix se fût trouvée assurée. Les divergences d’intérêts +et de mentalité de ces nations et la méfiance réciproque +de leurs gouvernants, ayant empêché cette +alliance de se réaliser, les peuples sont condamnés à se +ruiner en armements.</p> + +<hr> + + +<p>Si la raison pouvait exercer un rôle quelconque +sur les relations entre les peuples, ils seraient vite +persuadés que leur intérêt est de s’entr’aider au lieu +de s’entre-détruire.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c2p2">II<br> +LES LUTTES POUR L’HÉGÉMONIE</h3> + +<p>Les conséquences réelles de la grande guerre +diffèrent beaucoup des résultats prévus. Certains +peuples s’aperçoivent maintenant qu’après avoir +écarté au prix de gigantesques efforts l’hégémonie +militaire allemande, il leur faut subir l’hégémonie +économique et politique de l’Angleterre. Elle ne +paraît pas moins lourde.</p> + +<hr> + + +<p>L’hégémonie anglaise n’a plus aujourd’hui d’autre +contrepoids que le pouvoir grandissant des États-Unis.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les signes divers révélant l’aspiration à +l’hégémonie figure le langage des diplomates. +L’Angleterre s’est emparée des flottes et des colonies +germaniques, puis a proclamé son protectorat sur la +Perse et l’Égypte ; mais quand les alliés voulurent +défendre leurs droits, le langage des dirigeants +anglais devint agressif. Le monde comprit alors +qu’une hégémonie nouvelle était née.</p> + +<hr> + + +<p>Le jour où l’expérience prouva que, malgré +flottes et sous-marins, l’Amérique pouvait envoyer +en Europe un million d’hommes armés, la situation +mondiale de l’Angleterre s’est trouvée virtuellement +transformée. La domination des mers et la suprématie +commerciale lui échapperont fatalement dans +l’avenir au profit de l’Amérique.</p> + +<hr> + + +<p>Si l’Angleterre avait réussi, au moyen de ses tentatives +répétées, à empêcher la France d’exiger les réparations +dues par l’Allemagne, elle eût retiré de la +guerre ces deux immenses résultats : 1<sup>o</sup> se débarrasser +de la rivalité maritime allemande ; 2<sup>o</sup> supprimer +la rivalité commerciale possible de la France, forcée +de consacrer toutes ses ressources à la restauration +des départements dévastés.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque l’Allemagne rêvait d’une paix universelle +par l’établissement de son hégémonie, elle subissait +une illusion psychologique dont furent victimes +tous les grands conquérants. Son succès eût fatalement +déclanché une série de coalitions qui +auraient détruit sa puissance, comme le fut celle +de Napoléon.</p> + +<hr> + + +<p>La grande rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne +s’est terminée par l’hégémonie anglaise en +Europe. La lutte pour l’hégémonie de l’Asie ne +fait que commencer.</p> + +<hr> + + +<p>L’importance donnée au Japon par la guerre et sa +rapide conquête du Pacifique hâteront nécessairement +le choc colossal entre la race blanche et la +race jaune. Les résultats du conflit diront dans +quelles mains le sceptre de l’Asie devra passer.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes d’État actuels se défendent bien haut +de toute pensée d’impérialisme et affectent de considérer +cette accusation comme une injure. Ils savent +cependant que seules des visées impérialistes ont +édifié et fait prospérer les grands empires dont est +formée l’Europe.</p> + +<hr> + + +<p>Le premier acte de la guerre mondiale, la lutte +militaire, est aujourd’hui terminé. Le second acte, +la guerre économique, commence. Le troisième acte, +lutte de la race jaune contre la race blanche pour +l’hégémonie de l’Asie, semble prochain.</p> + +<hr> + + +<p>Si la notion d’interdépendance des peuples n’arrive +pas à remplacer celle d’hégémonie, l’Europe +devra subir des guerres d’extermination qui la plongeront +dans une décadence sans espoir.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c2p3">III<br> +LES ILLUSIONS SUR LA POSSIBILITÉ D’UN DÉSARMEMENT</h3> + +<p>A tous les âges de l’histoire, et aujourd’hui plus +que jamais, le respect qu’inspire un peuple dépend +surtout de son prestige militaire.</p> + +<hr> + + +<p>Les grandes nations modernes sont oppressées par +ce dilemme : renoncer à leurs armements pour +éviter une ruine financière, ou les accroître pour +empêcher des invasions plus coûteuses encore.</p> + +<hr> + + +<p>Un peuple ne se protège contre les attaques de +ses rivaux qu’en restant fort. Si les idées pacifistes +propagées avant la guerre par les socialistes n’avaient +pas considérablement affaibli notre préparation militaire, +il est infiniment probable que l’Allemagne +n’aurait jamais songé à nous attaquer.</p> + +<hr> + + +<p>Guillaume II, dans ses <i>Mémoires</i>, écrit un véritable +traité de la guerre et de la paix en deux lignes quand +il dit qu’un peuple doit être assez armé sur terre et +sur mer pour créer chez son adversaire la peur du +risque. On ne se permet guère, en effet, d’attaquer +les forts, alors que les faibles restent toujours +menacés.</p> + +<hr> + + +<p>Les guerres ne pourront disparaître qu’avec la suppression +des causes qui les font naître : haine entre +les races, besoin d’hégémonie des peuples forts, rivalités +économiques, etc. La science devra donc +d’abord découvrir un moyen de transformer complètement +la nature de l’homme.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis les origines de l’histoire, les relations entre +peuples faibles et peuples forts furent exactement +celles du gibier avec le chasseur.</p> + +<hr> + + +<p>L’idée finit quelquefois par dominer le canon, +mais privée de la protection du canon elle reste sans +force.</p> + +<hr> + + +<p>Les philosophes soutenant que la philanthropie +occasionnera encore plus de ravages que les épidémies +et les canons auraient peut-être raison, +si les harangues des philanthropes avaient jamais +exercé une influence quelconque sur la conduite des +peuples. Mais elles ne servent guère qu’à orner +des discours.</p> + +<hr> + + +<p>Aimez-vous les uns les autres, conseillent inutilement +les religions ; supportez-vous, exigent simplement +les codes. Aidez-vous deviendra la maxime +de l’avenir quand les peuples auront découvert l’interdépendance +qui les lie.</p> + +<hr> + + +<p>Dans l’état de déséquilibre du monde actuel, le +terme désarmement est synonyme de servitude.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c2p4">IV<br> +LES INCERTITUDES SUR LES ORIGINES +DE LA GUERRE</h3> + +<p>Il n’est pas toujours facile de découvrir les vrais +auteurs d’une guerre. Il fallut longtemps pour reconnaître +qu’en 1870, le roi de Prusse et l’Empereur des +Français firent la guerre malgré eux.</p> + +<hr> + + +<p>Les origines de la guerre mondiale sont incompréhensibles +quand on l’imagine issue de la volonté +des trois empereurs qui l’ordonnèrent. Il faut l’envisager +comme la résultante inévitable non seulement +de l’histoire des États européens depuis un siècle, +mais aussi de l’enseignement des historiens et des +universités germaniques depuis cinquante ans.</p> + +<hr> + + +<p>Pour écrire aujourd’hui l’histoire de la grande +guerre et de ses causes, ce ne sont pas les documents +qui manquent mais la sérénité de jugement permettant +de l’étudier comme s’il s’agissait d’événements +anciens, tels que les guerres puniques ou la bataille +d’Actium.</p> + +<hr> + + +<p>Il est probable qu’en 1914 l’empereur d’Allemagne +n’eût pas déclaré la guerre si l’Angleterre avait +manifesté plus tôt son intention de s’unir à la France, +mais étant donné l’état d’esprit créé par les militaires +et les universitaires allemands, il semble que le +conflit eût été simplement retardé.</p> + +<hr> + + +<p>Les guerres franco-allemandes ne sont intelligibles +que considérées comme des phases successives +d’un conflit séculaire dont la fin ne s’entrevoit pas +encore.</p> + +<hr> + + +<p>Quand on recherche les origines lointaines de la +dernière guerre, il apparaît vite qu’une lutte armée +entre l’hégémonie allemande et l’hégémonie anglaise +était aussi fatale que le fut, jadis, celle entre Rome +et Carthage.</p> + +<hr> + + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c2p5">V<br> +LES CAUSES DES RÉVOLUTIONS</h3> + +<p>Les peuples vivent surtout d’espérances. Leurs +révolutions ont pour but de substituer des espérances +nouvelles à d’anciennes espérances devenues +sans force.</p> + +<hr> + + +<p>Un pays est voué aux révolutions dès que les +partis ayant intérêt à défendre l’ordre établi deviennent +moins énergiques que ceux qui aspirent à le +détruire.</p> + +<hr> + + +<p>Le principal résultat des révolutions qui bouleversent +l’histoire est de changer les chefs incarnant +le principe d’autorité. Les multitudes profitent rarement +de cette substitution.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque les nécessités économiques sont contraires +aux impulsions affectives et mystiques qui +mènent les hommes, une révolution devient inévitable.</p> + +<hr> + + +<p>L’envie et son inséparable compagne, la haine, +forment les grands ressorts des révolutions sociales. +La Révolution Française eut pour cause initiale +les différences extérieures et les privilèges qui séparaient +la bourgeoisie de la noblesse. La révolution +sociale dont nous sommes menacés comptera parmi ses +origines les distinctions existant, non dans les codes, +mais dans les mœurs, entre les diverses classes.</p> + +<hr> + + +<p>Quand la haine remplace chez l’inférieur le +respect du supérieur, une révolution est proche.</p> + +<hr> + + +<p>Le bolchevisme représente un état mental qui a plusieurs +fois sévi dans l’histoire. Ses éléments psychologiques +furent toujours les mêmes : indiscipline, haine +jalouse des supériorités, désir intense de s’emparer +par la violence des biens qu’on se sent incapable +d’acquérir par le travail ou l’intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>Les civilisations modernes traînent derrière elles +une foule croissante d’inadaptés rêvant de les +détruire afin de leur substituer des formes de vie +sociale moins compliquées, telles que le communisme.</p> + +<hr> + + +<p>L’armée des inadaptés devient aussi menaçante +aujourd’hui que les futures invasions germaniques.</p> + +<hr> + + +<p>Un des grands problèmes modernes consiste à +savoir si des bolchevistes sans culture — ou, ce qui +est plus dangereux encore, munis d’une demi-culture, — réussiront +à ramener nos grandes civilisations à +des types inférieurs voisins de la barbarie.</p> + +<hr> + + +<p>La mentalité d’un peuple déterminant rigoureusement +ses institutions et ses lois, certaines nations +l’Irlande en Europe, les républiques latines dans +l’Amérique, semblent condamnées par leur âme même +à ne jamais sortir des révolutions et de l’anarchie.</p> + +<hr> + + +<p>La Révolution Française, faite par la bourgeoisie +contre la noblesse, réussit parce que les capacités de +cette bourgeoisie étaient devenues supérieures à +celles de la noblesse. De nos jours, une révolution +prolétarienne pourrait momentanément triompher, +grâce à la puissance du nombre, mais elle ne saurait +durer parce que l’évolution industrielle exige des +compétences directrices que l’ouvrier ne possède +pas.</p> + +<hr> + + +<p>Un parti révolutionnaire doué de prestige rallie +facilement des mécontents de tous les autres partis. +Les bolchevistes recrutent des adeptes en Perse +et en Turquie, bien que l’islamisme et le communisme +n’aient aucun caractère commun.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c2p6">VI<br> +LES RÉSULTATS DES RÉVOLUTIONS</h3> + +<p>La première phase d’une révolution est consacrée +à combattre les nécessités économiques et sociales +qui régissent la vie des peuples. L’expérience prouvant +bientôt que ces nécessités dominent les volontés, +l’ancienne organisation reparaît sous des noms nouveaux. +Ainsi se terminera nécessairement la révolution +russe.</p> + +<hr> + + +<p>Les rêveurs n’ont aucun pouvoir créateur, mais ils +possèdent parfois une puissance destructive considérable. +Sous leur dissolvante action, les institutions +péniblement édifiées par le temps se désagrègent +avec une extrême rapidité. Quelques mois suffirent +aux communistes russes pour ramener leur pays à la +barbarie.</p> + +<hr> + + +<p>L’imagination créatrice prépare l’invention. Le +laboratoire en fixe les contours. L’usine la transforme +en éléments de progrès qu’utilisent tous les hommes. +Le massacre des intellectuels par les communistes +russes montre combien est ignorée des foules cette +genèse des découvertes dont elles profitent. Le +bolchevisme a révélé le degré de misère auquel peut +tomber l’ouvrier privé de la pensée capable d’orienter +ses efforts.</p> + +<hr> + + +<p>Si équitable que puisse être un idéal révolutionnaire, +il ne triomphe qu’au prix de guerres acharnées. +Vingt années de luttes meurtrières furent +nécessaires pour établir en Europe le principe d’égalité +devant la loi et supprimer les privilèges de certaines +classes.</p> + +<hr> + + +<p>Un gouvernement révolutionnaire ne subsiste qu’à +la condition de tomber sous le despotisme de quelques +meneurs.</p> + +<hr> + + +<p>Les révolutions ne durent jamais longtemps parce +qu’elles se heurtent bientôt au mur des nécessités +économiques et sociales qui dominent le monde. +Percevant alors l’impuissance des théoriciens, la +foule se détourne d’eux. Avant d’arriver à cette +dernière phase, bien des ruines sont accumulées. La +Russie en fait aujourd’hui l’expérience.</p> + +<hr> + + +<p>Les révolutions enrichissent quelques-uns des +chefs qui leur survivent, mais elles augmentent +invariablement la misère des foules qui les ont réalisées. +Cette vérité étant inaccessible aux multitudes, +les meneurs révolutionnaires pourront continuer +longtemps à bouleverser le monde.</p> + +<hr> + + +<p>L’histoire des assemblées révolutionnaires de tous +les temps montre que les fanatiques n’ont encore +découvert aucune autre méthode de persuasion que +le massacre systématique de leurs adversaires.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas à la liberté mais à la servitude que +beaucoup de révolutionnaires modernes aspirent sans +le savoir. La liberté n’est conçue par eux que sous +forme de soumission à un maître dont les moindres +paroles sont des oracles. Toutes les révolutions +modernes se terminent par la création d’un autocrate.</p> + +<hr> + + +<p>La soif d’inégalité semble un besoin irréductible +de la nature humaine. On sait avec quelle ardeur les +Conventionnels échappés à la guillotine sollicitaient +de Napoléon des titres nobiliaires. Le rêve égalitaire +qui les avaient conduits à tant de massacres n’était +donc en réalité qu’un violent désir d’inégalité à leur +profit. L’histoire n’a pas encore cité, d’ailleurs, de +pays où régnât l’égalité.</p> + +<hr> + + +<p>Jamais baron féodal ne manifesta pour les serfs +un mépris égal à celui que témoignent au peuple les +chefs des nouveaux partis révolutionnaires, le communisme +russe notamment. Dès l’arrivée au pouvoir +des dictateurs bolchevistes, la liberté de la presse, +la journée de huit heures, le suffrage universel, +furent supprimés et l’ouvrier devint un simple +esclave.</p> + +<hr> + + +<p>On ne rencontre guère d’exemple dans l’Histoire +de révolutions n’ayant pas finalement engendré des +résultats absolument contraires à ceux que poursuivaient +leurs auteurs.</p> + +<hr> + + +<p>La Révolution bolcheviste est une de celles qui +montrent le mieux combien les buts atteints par les +révolutions peuvent différer des buts poursuivis. Elle +triompha en promettant la paix, et se trouva bientôt +en guerre avec tous ses voisins. Elle voulait +supprimer le militarisme et n’a fait qu’établir un +régime militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. +Elle prétendait abolir le droit de propriété +et n’a réussi qu’à créer la propriété individuelle +dans un pays qui n’avait encore connu que la propriété +collective.</p> + +<hr> + + +<p>Étant donné le nombre immense de paysans russes +devenus propriétaires et possédant, dès lors, la +mentalité particulière que détermine la propriété, +on peut affirmer que la Russie sera bientôt le pays du +monde qui renfermera le moins de socialistes.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas d’une révolution, mais d’une transformation +profonde des idées que résultent les +réformes durables.</p> + +<hr> + + +<p>D’après tous les enseignements de l’histoire des +révolutions, l’extrémisme en politique a comme +terminaison nécessaire soit la destruction de la civilisation +où il sévit, soit l’anarchie et la dictature.</p> + +<hr> + + +<p>Il faut beaucoup d’années à un peuple pour acquérir +un équilibre durable et peu de temps pour le +perdre.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c3p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE III</span><br> +<span class="sc">Les Relations +internationales +et les Alliances</span></h2> + + +<h3>I<br> +LES RELATIONS INTERNATIONALES</h3> + +<p>Alors que la solidarité des peuples devrait être +la loi des temps modernes, une haine intense plane +sur l’univers. Haine entre nations, entre classes +diverses d’une même nation, haine entre partis politiques +de chaque classe. L’interdépendance des +peuples est une nécessité qui finira peut-être par les +solidariser, mais son influence reste actuellement +nulle.</p> + +<hr> + + +<p>La haine entre peuples, la défiance entre gouvernants, +sont devenues les grands ressorts +psychologiques de la politique actuelle. On put évaluer +l’intensité de ces sentiments quand on vit l’Amérique +et l’Angleterre renoncer à la paix future, que leur +promesse d’intervention en cas d’attaque de l’Allemagne +eût rendue certaine.</p> + +<hr> + + +<p>Si, dans leurs relations, les individus se conduisaient +avec autant de mauvaise foi et de méfiance +que les peuples entre eux, aucune société ne pourrait +durer.</p> + +<hr> + + +<p>L’union entre citoyens à l’intérieur, entre alliés +à l’extérieur, est reconnue comme seule base possible +d’une paix durable. Les haines grandissantes de +peuple à peuple et d’une classe à l’autre, dans un +même pays, prouvent malheureusement que des +intérêts évidents, mais lointains, restent sans force +contre les impulsions passionnelles du moment.</p> + +<hr> + + +<p>L’amitié entre individus peut subsister malgré les +différences d’intérêts. Entre peuples, l’amitié ne +représentant qu’une communauté d’intérêts ne saurait +survivre à leurs divergences. Ce principe de psychologie +collective conditionne la durée possible +d’une alliance.</p> + +<hr> + + +<p>Le monde oscille aujourd’hui entre le nationalisme, +impérialiste et l’internationalisme. Le nationalisme +implique, avec la solidarité sociale, le culte de la +patrie. L’internationalisme, remplaçant la solidarité +par la lutte des classes, rendrait un peuple aussi +impuissant à se protéger contre les guerres civiles +que contre les invasions.</p> + +<hr> + + +<p>Le nationalisme, qui seul donne aux peuples leur +cohésion, a des chances de durée parce qu’il constitue +un sentiment naturel. Mais la force même de ce +sentiment le fait souvent dégénérer en impérialisme +agressif. Il substitue alors les guerres extérieures +aux guerres intérieures.</p> + +<hr> + + +<p>Si intense soit la haine entre peuples, elle +n’est jamais aussi vive qu’entre les partis politiques +d’un même peuple.</p> + +<hr> + + +<p>Le monde changera de face et les rapports entre +les divers pays seront profondément transformés +lorsque les politiciens qui en dirigent les destinées +auront découvert que l’intérêt d’une nation n’est pas +basé sur le dommage causé à une autre. Ils renonceront +alors au besoin d’hégémonie qui continue +d’aveugler l’esprit des gouvernants.</p> + +<hr> + + +<p>En politique internationale, les coups d’épingle +répétés finissent par engendrer des coups de canon.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c3p2">II<br> +LES FORCES ÉCONOMIQUES</h3> + +<p>Ce n’est plus la volonté des dieux, mais les lois +économiques qui, dans les temps modernes, déterminent +la destinée des nations.</p> + +<hr> + + +<p>Si un bouleversement géologique avait détruit, il y +a un siècle, toutes les mines de charbon et de +pétrole de l’univers, cet événement n’aurait entraîné +aucune conséquence importante. S’il se produisait +aujourd’hui, les chemins de fer et les usines cesseraient +aussitôt de fonctionner. La régression +immédiate de nos civilisations en résulterait. Un +abîme sépare le monde actuel de son état antérieur.</p> + +<hr> + + +<p>Les discours, les conférences, les lois elles-mêmes +sont impuissantes à combattre les nécessités économiques +qui étreignent le monde. Il faut s’y adapter +ou périr.</p> + +<hr> + + +<p>Les vérités scientifiques s’établissent facilement +parce qu’elles s’adressent à l’intelligence. Les vérités +économiques, se heurtant à des sentiments et à des +illusions sociales, ne s’imposent qu’après de désastreuses +expériences. La ruine de la Russie en est le +plus récent exemple.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les questions économiques et sociales, les +intérêts déterminent l’opinion et les institutions qui +en dérivent. Les Anglais resteront libre-échangistes, +les Américains protectionnistes, tant qu’ils trouveront +un avantage à maintenir leurs doctrines.</p> + +<hr> + + +<p>Dans une guerre prolongée, il arrive un moment +où vaincu et vainqueur étant également ruinés, les +indemnités exigibles du vaincu ne peuvent jamais +compenser les pertes subies par le vainqueur.</p> + +<hr> + + +<p>On a justement observé que ce sont les pays à +change élevé qui souffrent le plus du chômage. +Le change, en effet, a pour les acheteurs exactement +les mêmes conséquences qu’une élévation +considérable du prix des marchandises. Ces marchandises +devenant alors presque invendables, il +en résulte la fermeture des usines et le chômage.</p> + +<hr> + + +<p>Un peuple vivant d’emprunts étrangers tombe fatalement +sous la dépendance du prêteur obligé de +surveiller les garanties de sa créance. Une nation +assez riche pour prêter beaucoup à une nation pauvre +finirait par la dominer plus étroitement qu’au moyen +d’une conquête militaire.</p> + +<hr> + + +<p>La richesse d’un pays ne réside pas dans des billets +sans garantie qu’il peut émettre à volonté, mais +dans son industrie et son agriculture. L’Allemagne, +n’ayant perdu ni ses champs ni ses usines, reste +presque aussi riche qu’avant la guerre malgré la +perte à peu près totale de sa monnaie.</p> + +<hr> + + +<p>Les problèmes financiers actuels n’auront de solution +possible qu’étudiés en fonction du temps. +Avec son concours, la dette la plus colossale devient +aussi petite qu’on le désire. La somme la plus minime, +au contraire, peut devenir considérable. Les collectivités +seules sont capables de réaliser des combinaisons +basées sur la puissance du temps, parce que leur +vie est illimitée.</p> + +<hr> + + +<p>Le change représente simplement le degré de la +confiance du monde dans le crédit d’un État. On ne +stabilise pas plus le change qu’on ne stabilise un +baromètre ou tout autre instrument de mesure. Les +oscillations du change révèlent surtout les oscillations +de la confiance.</p> + +<hr> + + +<p>Une grève pour l’augmentation des salaires ne +représente pas en réalité une lutte entre ouvriers +et patrons, mais entre les ouvriers et le public. C’est +le public, en effet, qui paie toujours l’élévation de +prix déterminée par le succès d’une grève. S’il +prend généralement le parti des grévistes, c’est que +les collectivités sont incapables de saisir les conséquences +un peu lointaines des phénomènes.</p> + +<hr> + + +<p>Les énergies invisibles qui mènent le monde sont +comparables à l’électricité, force de nature ignorée, +connue seulement par les résultats visibles qu’elle +produit.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c3p3">III<br> +LES TRAITÉS DE PAIX ET LES CONGRÈS POLITIQUES</h3> + +<p>L’idée que des collectivités puissent découvrir la +solution de problèmes ayant échappé à des individualités +compétentes serait reconnue erronée depuis +longtemps si les déterminations collectives ne représentaient, +le plus souvent, la décision d’une personnalité +assez forte pour s’imposer. La résolution +supposée collective n’est alors, en réalité, qu’une +décision personnelle.</p> + +<hr> + + +<p>Il y a peu de rapports entre les principes formulés +par les hommes d’État dans les congrès et ceux qui +guident leur conduite. Pendant les conférences de +la paix, l’âme des diplomates anglais fut dominée +par trois principes inavoués : 1<sup>o</sup> accroître les possessions +britanniques, 2<sup>o</sup> empêcher la France de devenir +trop forte, 3<sup>o</sup> laisser l’Allemagne assez puissante +pour faire équilibre à la France.</p> + +<hr> + + +<p>Il faudrait supposer beaucoup de candeur aux +dirigeants britanniques pour admettre qu’ils aient +cru remédier à la situation économique de l’Europe +en réunissant des conférences. Le but poursuivi était +donc tout autre que le but proclamé.</p> + +<hr> + + +<p>La plupart des congrès de l’histoire ont fait surgir +des causes de guerre et n’en ont empêché aucune.</p> + +<hr> + + +<p>La seule utilité possible d’un congrès aux yeux des +hommes politiques assez influents pour imposer leur +volonté, est de renforcer par l’autorité du nombre les +décisions personnelles qu’ils veulent faire accepter.</p> + +<hr> + + +<p>Si la rédaction du traité de paix eût été soumise +à l’opinion publique, et non discutée en secret, +toute la subtilité de certains diplomates n’aurait +jamais fait admettre que le chiffre des réparations +dues à la France serait fixé par une commission +composée en majorité des représentants de pays +n’ayant aucun intérêt à ces réparations.</p> + +<hr> + + +<p>Les conséquences du traité de paix qui termina la +grande guerre, montrent combien fut complète la +cécité mentale de ses auteurs, expulsant la Turquie +de l’Europe et découpant l’Autriche en petits +États sans ressources économiques pouvant les +soustraire à la misère et à l’anarchie. Il devient +évident aujourd’hui que, dans l’intérêt de l’Europe, +l’unité de l’Autriche devait être soigneusement conservée +et l’Allemagne ramenée à des États séparés +comme elle l’était avant de tomber sous la domination +prussienne.</p> + +<hr> + + +<p>La rédaction du traité de Versailles ne fut pas +gênée seulement par la contradiction des intérêts en +présence, mais aussi par le désir de céder à certaines +exigences en raison de la reconnaissance due à +l’Angleterre et à l’Amérique. Venus, croyait-on, au +secours de la France, pour sauvegarder le droit et +la justice, ces États reconnaissent aujourd’hui être +entrés dans la lutte uniquement pour défendre leurs +intérêts menacés.</p> + +<hr> + + +<p>Les conférences atteignent fréquemment un but +contraire à celui qu’elles se proposaient. La conférence +de Gênes ne fit que consolider la situation des +soviets et favoriser le rapprochement, si opposé +aux intérêts français, de la Russie et de l’Allemagne.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque des diplomates se réunissent pour résoudre +une question sur laquelle ils sont certains de ne pas +s’entendre, la discussion se porte immédiatement sur +des détails accessoires afin d’éviter le sujet principal. +C’est ainsi qu’à Washington la question du libre +établissement des Japonais aux États-Unis, qui obsédait +tous les esprits, ne fut même pas effleurée.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c3p4">IV<br> +LES TRAITÉS D’ALLIANCE ET LEUR VALEUR</h3> + +<p>Il devient impossible de prévoir où conduira une +alliance, et c’est sans doute pourquoi certains grands +peuples hésitent aujourd’hui à en contracter. Ils +n’ont pas oublié que l’alliance de la France avec la +Russie entraîna une guerre ruineuse, et que la trahison +de l’alliée pour laquelle nous étions entrés en +lutte avec l’Allemagne faillit nous faire perdre la +guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Quand on étudiera les origines de la grande guerre +il faudra remonter assez loin pour déterminer la +genèse des sentiments qui animaient alors les divers +pays. Si, par exemple, la Russie se détourna de +l’Allemagne pour aller vers la France, ce fut surtout +parce que Bismarck, après le conflit russo-turc, +empêcha les Russes de prendre Constantinople. +L’empereur Guillaume le rappelle dans ses <i>Mémoires</i> +lorsqu’il dit qu’en 1914 « la revanche pour Sedan +s’unit à la revanche pour Stefano ».</p> + +<hr> + + +<p>Un allié trop puissant est parfois aussi redoutable +qu’un ennemi déclaré. L’alliance d’un peuple faible +avec un peuple fort ne constitue généralement pour le +peuple faible qu’une forme atténuée de la servitude.</p> + +<hr> + + +<p>L’alliance de plusieurs peuples durant une guerre +est généralement très stable, parce que leurs intérêts +sont alors identiques. L’union pendant la paix s’affaiblit +au contraire très vite parce que les intérêts +en présence deviennent bientôt divergents.</p> + +<hr> + + +<p>Les traités d’alliance ou de paix perpétuelle ne +peuvent jamais être une œuvre d’entière bonne foi. +Les politiciens qui les signent connaissent trop bien +l’Histoire pour ignorer qu’un pacte entre puissances +liées par des intérêts communs se dissout dès que disparaît +la communauté d’intérêts qui le fit naître.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les difficultés qui accompagnèrent la rédaction +du traité de paix figura l’obligation où se +trouvaient nos gouvernants de choisir entre une +solitude pleine de futurs dangers et une alliance +fertile en déboires, mais qui semblait nécessaire. Il +n’est pas certain que la solution choisie fut la meilleure.</p> + +<hr> + + +<p>Une entente sans écrit vaut mieux, dit-on, qu’un +écrit sans entente. Il ne faut pas oublier, cependant, +que ce fut surtout l’absence d’écrit entre la +France et l’Angleterre qui fit espérer à l’Allemagne +la neutralité britannique, et lui suggéra de +nous déclarer la guerre.</p> + +<hr> + + +<p>Les traités d’alliance chargés de réticences sont +plus dangereux qu’utiles par la fausse sécurité qu’ils +inspirent.</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque, après avoir été un lien qui unit, les +alliances deviennent une chaîne qui entrave, leur +désagrégation est prochaine.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c3p5">V<br> +LA SOCIÉTÉ DES NATIONS</h3> + +<p>Le palais de la Société des nations à Gênes est +aux yeux des psychologues un palais d’illusions, mais +ces illusions se trouvent enveloppées d’espérances +assez fortes pour en voiler la médiocrité. Les peuples +s’imaginent que cet aréopage de sages vieillards +découvrira le moyen de soustraire le monde à l’enfer +de ruines et de désolation auquel aboutissent les +guerres modernes.</p> + +<hr> + + +<p>Les juristes vertueux mais bornés qui, aux +conférences de la Haye, prétendaient proscrire +l’usage de certaines armes, ne soupçonnaient pas la +supériorité militaire qu’ils auraient ainsi attribuée +aux pays dédaignant leurs prescriptions sur ceux qui +les auraient respectées.</p> + +<hr> + + +<p>Les rêveries humanitaires, et notamment le principe +des nationalités, ont contribué à plonger +l’Europe dans un état d’anarchie dont nul ne peut prévoir +le terme.</p> + +<hr> + + +<p>La Société des nations restera une absurdité +psychologique jusqu’au jour où elle possédera une +force morale ou matérielle suffisante pour la +transformer en un super-État dont les décisions +seraient aussi universellement respectées que celles +des Papes au moyen âge.</p> + +<hr> + + +<p>Tous les projets d’arbitrage international par une +Société des nations semblent devoir rester bien illusoires +lorsqu’il s’agira de concilier des intérêts +nettement inconciliables. Était-il un arbitrage possible +entre Rome et Carthage à l’époque des guerres +puniques ou entre l’Angleterre et la France quand +elles se disputaient la domination de l’Inde ? Nul +arbitrage n’est possible entre le Japon cherchant +à déverser sur les États-Unis l’excédent de sa +population et la grande République qui refuse l’invasion +de la race jaune. De tels intérêts étant aussi +différents que ceux du mouton et du boucher, du +gibier et du chasseur, la guerre constitue le seul +arbitre dont les décisions soient respectées.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte récente des Turcs contre les Grecs +montre une fois de plus que certaines questions ne +peuvent être résolues que par le canon.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c4p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE IV</span><br> +<span class="sc">Le Droit et la Morale</span></h2> + + +<h3>I<br> +LES COUTUMES ET LES LOIS</h3> + +<p>Le roi, la loi et l’opinion représentent les divers +principes de gouvernement. Les rois ayant perdu +leur prestige restent sans force. L’opinion est trop +mobile pour donner de la stabilité à un peuple. La loi +seule peut aujourd’hui créer la stabilité. Dès qu’elle +cesse d’être respectée, l’anarchie commence.</p> + +<hr> + + +<p>Refuser d’obéir à un chef, à une loi, à une croyance, +en un mot à une contrainte, c’est se condamner à +n’avoir pour guides que des impulsions instinctives +et retourner, par conséquent, à l’état de barbarie +dont les peuples mirent tant de siècles à sortir.</p> + +<hr> + + +<p>La vie sociale et la vie scientifique constituent +deux faces de la civilisation régies par des principes +bien différents. Dans la vie sociale, le respect du +principe d’autorité — autorité du chef, de la loi, des +coutumes — est une condition fondamentale d’existence. +Dans la vie scientifique, le rejet absolu du +principe d’autorité représente, au contraire, la condition +nécessaire du progrès. Dès que le principe +d’autorité s’introduit dans une science, le développement +de cette science s’arrête.</p> + +<hr> + + +<p>Édicter des lois violant les habitudes et les intérêts +généraux, et ne pouvant donc être observées, +c’est ébranler dans les âmes le respect des codes, ciment +essentiel des grandes civilisations.</p> + +<hr> + + +<p>Prétendre combattre avec des lois les nécessités +économiques qui mènent le monde est une dangereuse +erreur. Les lois restrictives accumulées depuis +quelques années pour obéir aux exigences de théoriciens +simplistes, n’ont fait que paralyser la vie industrielle, +agricole, économique de plusieurs peuples.</p> + +<hr> + + +<p>Les luttes de l’avenir entre les diverses classes +d’un même peuple ne se feront probablement pas +toujours à main armée. Elles se traduiront surtout, +comme chez les anciens Grecs, par des lois sociales +provoquant la ruine totale des plus faibles.</p> + +<hr> + + +<p>Les lois répressives deviennent préventives dès +qu’elles sont imposées avec rigueur. La crainte du +châtiment est alors plus efficace que son application. +La méconnaissance de ce principe psychologique +contribua beaucoup à l’accroissement de la criminalité +dans divers pays.</p> + +<hr> + + +<p>Les effets d’une loi dépendent toujours de la mentalité +des hommes qu’elle est destinée à régir. Les +juristes répètent que les lois ne sont rien sans les +mœurs, mais dès qu’ils se mettent à légiférer, ils +oublient cette maxime.</p> + +<hr> + + +<p>Les lois sociales, qui représentent des contraintes +artificielles, restent bientôt sans force. Les lois économiques +résultant de nécessités naturelles s’imposent +au contraire toujours, malgré les efforts tentés +pour les violer.</p> + +<hr> + + +<p>Une des erreurs démocratiques les plus répandues +est de croire que les lois peuvent établir des coutumes. +En réalité, les coutumes engendrent finalement des +lois, mais les lois ne créent que rarement des coutumes.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le +règne du droit et de la justice, bien peu seraient +capables de définir le droit et la justice.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c4p2">II<br> +LE DROIT ET LA FORCE</h3> + +<p>La force ne prime pas le droit, mais le droit ne +se démontre que par la force.</p> + +<hr> + + +<p>Le droit sans force est comparable aux décors de +forteresses peints sur les toiles d’un théâtre. Incapables +de résister au moindre choc, ils ne conservent +leur aspect redoutable que si l’on n’y touche pas.</p> + +<hr> + + +<p>Une force quelconque ne peut évidemment être +annulée que par une autre au moins égale. Assurer +que le droit domine la force serait absurde si l’on +ne sous-entendait ainsi que le droit arrive à susciter des +forces supérieures aux puissances matérielles qu’il +doit vaincre.</p> + +<hr> + + +<p>On peut médire de la force et assurer qu’elle ne +saurait triompher du droit, mais en politique rien ne +la remplace. Quelques semaines avant la foudroyante +victoire de Kemal, le premier ministre anglais dédaignait +de recevoir son envoyé. Le lendemain de la +victoire, le même ministre traitait sur un pied d’égalité +avec la Turquie si méprisée la veille et lui abandonnait +des provinces où avait flotté le drapeau britannique.</p> + +<hr> + + +<p>Le droit et la force acquièrent un grand pouvoir +par leur association. La force seule n’engendre pas +de succès durable. Les Allemands en ont fait l’expérience.</p> + +<hr> + + +<p>La force a toujours gouverné le monde, mais ce +ne furent pas les mêmes forces qui prédominèrent aux +divers âges de l’histoire. Les forces économiques +tendent à devenir aussi souveraines du monde actuel +que les forces religieuses le furent jadis.</p> + +<hr> + + +<p>Où sévit l’inégalité, sévit aussi l’injustice. Ne pouvant +empêcher l’inégalité, loi irréductible de la +nature, il faut bien se résigner à subir l’injustice.</p> + +<hr> + + +<p>Il est difficile de reprocher aux Allemands leur +persistance à proclamer la supériorité de la force. +Vaincus par les armées que leur besoin d’hégémonie +déchaîna, ils voient à quel état misérable le manque +de force peut conduire un peuple.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c4p3">III<br> +LES FORCES MORALES</h3> + +<p>Il n’est pas d’exemple de peuples arrivés à la +civilisation sans discipline, sans respect des lois et +sans morale.</p> + +<hr> + + +<p>Un peuple ne sort de la barbarie que par l’acquisition +d’une morale très stable. Dès qu’il l’a perdue, +il retourne à la barbarie.</p> + +<hr> + + +<p>La guerre a montré une fois encore que la puissance +d’une nation réside beaucoup plus dans sa +force morale que dans sa culture intellectuelle.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte mondiale fut peut-être la première +au cours de l’histoire où le succès final dépendit +autant de la résistance des soldats que de la capacité +des généraux. Ludendorff, dans ses <i>Mémoires</i>, reconnaît +que la guerre lui sembla perdue quand il vit +fléchir le moral de son armée.</p> + +<hr> + + +<p>Les liens moraux peuvent devenir aussi forts que +des liens matériels. Sur la trirème qui le ramenait +volontairement à Carthage, où il se savait condamné +à périr, le consul Régulus était attaché par sa parole +plus rigoureusement qu’il ne l’eût été par des chaînes +de fer. Rome domina le monde tant qu’elle posséda +de tels hommes.</p> + +<hr> + + +<p>Les lois scientifiques gardent leur invariabilité à +travers le temps chez les peuples les plus divers. +La morale change au contraire selon les besoins +de chaque époque. Si, comme le remarquait Pascal, +ce qu’on appelle vice et vertu varie avec les climats, +c’est que le vice et la vertu, étant l’expression des +nécessités sociales d’une époque, se transforment +forcément quand ces nécessités évoluent. Il est donc +naturel qu’en matière sociale « la vérité en deçà des +Pyrénées devienne erreur au delà ».</p> + +<hr> + + +<p>La caractéristique des natures primitives est de +céder facilement à leurs impulsions. Il faut une longue +éducation ancestrale pour apprendre au cerveau +à dominer les impulsions des sens, et acquérir ainsi +ce <i lang="en" xml:lang="en">self-control</i> que les Anglais considèrent comme une +des plus importantes qualités du caractère.</p> + +<hr> + + +<p>L’homme vraiment moral n’a pas besoin de discuter +sa morale avant d’agir. Une morale débattue +demeure généralement sans force.</p> + +<hr> + + +<p>Les canons restent des armes vaines quand ils ne +sont pas soutenus par la force morale des combattants.</p> + +<hr> + + +<p>Un peuple ayant perdu son armature morale est +bien près d’avoir tout perdu.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c4p4">IV<br> +LES SOURCES DE LA MORALE</h3> + +<p>La morale servant de guide dans la vie a de tout +autres sources que celle enseignée par les livres.</p> + +<hr> + + +<p>La discipline externe, momentanément imposée +par une force matérielle, disparaît avec cette force. +Une discipline interne, fondée sur l’habitude, se +maintient au contraire sans la nécessité d’une loi ou +d’un maître.</p> + +<hr> + + +<p>Si la religion avait beaucoup d’influence sur la +morale, les peuples les plus religieux seraient les +plus moraux. Or, si l’on vante la religiosité des +Espagnols et des Russes, personne ne loue beaucoup +leur moralité.</p> + +<hr> + + +<p>Une morale ayant la crainte de l’enfer et l’espoir +du paradis pour bases n’est qu’une forme un peu +inférieure de la morale utilitaire. Les théologiens +auraient dû le remarquer depuis longtemps.</p> + +<hr> + + +<p>La vertu ne reposant que sur la crainte de l’enfer +et l’espoir du Paradis, est entièrement dépourvue de +mérite. Les solitaires de <i>Port-Royal</i> obsédés par la +terreur de la damnation suivaient des mobiles +égoïstes ne méritant aucune considération.</p> + +<hr> + + +<p>Les disciplines purement rationnelles qu’on +prétend généraliser aujourd’hui resteront toujours +impuissantes à dominer les impulsions instinctives.</p> + +<hr> + + +<p>Quelles sont les bases possibles de la morale ? La +peur des dieux ? Leurs châtiments sont lointains et +peu redoutés aujourd’hui. La crainte des lois ? Elles +s’éludent facilement. La raison ? Il n’y a plus que de +rares professeurs pour lui attribuer un tel rôle. La +seule morale efficace est la morale inconsciente créée +par les habitudes. Ces habitudes se développent à +l’école, puis à la caserne, par une discipline d’abord +sévèrement imposée, mais pratiquée ensuite sans +effort grâce au mécanisme de la répétition.</p> + +<hr> + + +<p>Les universitaires qui, depuis Kant, prétendent +édifier la morale sur une base à la fois rationnelle et +mystique, au lieu de la fonder sur des habitudes +issues de l’éducation, ne donnent qu’un enseignement +totalement dépourvu d’efficacité.</p> + +<hr> + + +<p>La morale individuelle a pour soutien puissant la +morale collective. Dans les manifestations de leur vie +journalière, les hommes pensent et agissent généralement +comme les autres membres du groupe professionnel, +politique ou social auquel ils appartiennent. +Leurs actes individuels sont alors régis par des +influences collectives.</p> + +<hr> + + +<p>Le problème de l’organisation — industrielle ou +sociale — représente surtout une question de discipline +morale. Il échappe à l’action des institutions et +des lois.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c5p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE V</span><br> +<span class="sc">Les Formes modernes +du Despotisme</span></h2> + + +<h3>I<br> +L’EXTRÉMISME</h3> + +<p>L’extrémisme observé chez tous les partis révolutionnaires +est un état mental où l’homme, dominé +par une idée fixe, devient incapable de percevoir les +réalités et leurs conséquences.</p> + +<hr> + + +<p>Les extrémistes de toutes opinions possèdent, +malgré la divergence des buts poursuivis, des caractères +identiques. L’extrémiste sincère est mystique, +violent et borné.</p> + +<hr> + + +<p>Un extrémiste qui posséderait quelque trace de +jugement et de clairvoyance cesserait aussitôt d’être +extrémiste.</p> + +<hr> + + +<p>Le Conventionnel, pourvoyeur fervent de la +guillotine, qui se déclarait prêt à transformer son +pays en cimetière pour imposer ses croyances, traduisait +la mentalité des extrémistes de tous les âges. +Les apôtres du syndicalisme, du communisme et +du socialisme rêvent les mêmes massacres.</p> + +<hr> + + +<p>La suggestion et la contagion mentale conduisent +facilement une foule à l’extrémisme, mais cet extrémisme +est généralement éphémère.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les assemblées révolutionnaires, les opinions +extrêmes tendent à engendrer des opinions plus +extrêmes encore. Après les Girondins, ce fut la +Terreur. Aux révolutionnaires russes modérés qui +renversèrent le tsarisme, se substituèrent bientôt les +sanguinaires bolchevistes.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis les origines de l’histoire, tous les partis +politiques extrêmes débutent dans la splendeur des +illusions et finissent dans la bassesse des rivalités +intestines.</p> + +<hr> + + +<p>Les progrès de certaines opinions extrémistes, +visiblement absurdes, confirment cette fondamentale +notion, que la force d’une théorie sociale ou +religieuse ne dépend pas de sa valeur rationnelle, +mais seulement de son empire sur les âmes.</p> + +<hr> + + +<p>L’ambition et le besoin de popularité ont pu conduire +certains hommes clairvoyants à l’extrémisme ; +mais, sachant très bien que son application rendrait +tout gouvernement impossible, ils le rejettent en arrivant +au pouvoir.</p> + +<hr> + + +<p>A la phase ultime de son évolution, l’extrémisme +ressort beaucoup plus du domaine de la pathologie +mentale que de la politique. Les établissements +d’aliénés sont remplis d’extrémistes.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c5p2">II<br> +LE SOCIALISME</h3> + +<p>Le socialisme, terme incertain, recouvre, suivant +les races, des concepts très différents. Il en résulte +que, dans leurs congrès, les socialistes de divers +pays ne s’entendent guère.</p> + +<hr> + + +<p>Le socialisme aux États-Unis diffère totalement +du socialisme européen. L’idéal du travailleur américain +est de devenir patron, alors que l’ouvrier +latin rêve surtout la suppression du patron.</p> + +<hr> + + +<p>L’hypertrophie de certains sentiments est fort +dangereuse pour un peuple. Celle de l’envie, fondement +principal du socialisme, a déjà occasionné +autant de ravages en Europe que les plus redoutables +fléaux.</p> + +<hr> + + +<p>Si la jalousie, l’envie et la haine pouvaient être +éliminées de l’univers, le socialisme disparaîtrait +le même jour.</p> + +<hr> + + +<p>La haine des inégalités, base du socialisme, +entraîne comme conséquence nécessaire la destruction +des élites qui font la grandeur d’un pays. +Le bolchevisme russe comprit parfaitement cette +nécessité quand il procéda au massacre systématique +des intellectuels. Le socialisme révolutionnaire qui +triompha un instant en Allemagne et en Hongrie, +répéta les mêmes destructions.</p> + +<hr> + + +<p>Le socialisme niveleur, très accessible à l’âme +simpliste des foules, oriente facilement les forces +aveugles et dévastatrices du nombre.</p> + +<hr> + + +<p>La haine intense des socialistes pour le capitalisme +ne traduit souvent qu’une forme aiguë du désir de +richesse. Les pays comme les États-Unis, où l’accès +à la fortune est relativement facile, comptent peu +de socialistes.</p> + +<hr> + + +<p>Les lois dites sociales ont un pouvoir destructeur +parfois supérieur à celui des canons. C’est ainsi que +l’application de la loi de huit heures à notre marine +commerciale l’aurait rapidement ruinée au profit de +concurrents trop intelligents pour accepter un tel +décret. Il fallut l’abroger.</p> + +<hr> + + +<p>Supprimer, comme le voudraient les socialistes, la +concurrence entre peuples et entre individus serait +anéantir un grand facteur psychologique du progrès. +Sans l’émulation, la plupart des découvertes dont +bénéficie l’humanité n’eussent jamais vu le jour.</p> + +<hr> + + +<p>La population ouvrière des États-Unis montre +expérimentalement que les classes déclarées ennemies +par les socialistes ont beaucoup plus d’intérêt à +s’associer qu’à se combattre. Si cette vérité pouvait +s’établir en France, notre vie économique et sociale +serait transformée.</p> + +<hr> + + +<p>L’initiative, le jugement, l’émulation, le goût du +risque, qualités génératrices des grandes découvertes +qui ont transformé le monde, sont des aptitudes +exclusivement individuelles qu’aucune collectivité ne +posséda jamais. Un pays où les socialistes réussiraient +à ruiner l’effort individuel ne réaliserait plus un seul +progrès.</p> + +<hr> + + +<p>Puisque des expériences répétées pendant de longs +siècles d’histoire n’ont pas suffi à prouver que les +progrès des peuples s’effectuent seulement par leurs +élites, il était utile que la ruine de la Russie vînt +le démontrer une fois encore.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c5p3">III<br> +LE SYNDICALISME</h3> + +<p>La Révolution avait divinisé la volonté du peuple. +Nos révolutionnaires modernes l’exaltent aussi, +mais déjà ils en séparent une sorte d’aristocratie qualifiée +« prolétariat organisé et conscient ». En vertu +de ce nouveau concept ils dédaignent la liberté, le +suffrage universel et toutes les conquêtes démocratiques.</p> + +<hr> + + +<p>La discipline rigide acceptée par les adeptes du +syndicalisme montre à quel point il deviendra despotique. +On peut se demander si l’esclavage total de +l’individu ne constitue pas l’aboutissement nécessaire +de l’évolution démocratique.</p> + +<hr> + + +<p>Si les syndicats groupaient seulement des intérêts +matériels similaires leur influence serait faible ; mais, +en associant des mécontentements et des haines, ils +acquièrent une grande puissance révolutionnaire.</p> + +<hr> + + +<p>Les plus dangereux conflits de l’avenir ne se +produiront pas toujours entre peuples rivaux. Ils +éclateront entre syndicats d’un même peuple, rendus +concurrents par leurs divergences d’intérêts. Les +républiques syndicalistes italiennes du moyen âge, +celle de Florence notamment, périrent tour à tour +en de pareils conflits.</p> + +<hr> + + +<p>Si la dictature du prolétariat que réclament les +socialistes devait être exercée par la totalité des +travailleurs, elle ne différerait pas d’un gouvernement +démocratique ordinaire. Pratiquée seulement par +quelques individus, elle serait identique à celle des +anciens régimes autocratiques.</p> + +<hr> + + +<p>Les théoriciens de la raison pure n’ont pas été +heureux dans leurs tentatives pour l’appliquer au +gouvernement des peuples. La première, celle de +la grande Révolution, réalisée suivant l’évangile +de Rousseau, aboutit aux massacres de la Terreur +et à vingt ans de guerres. La seconde, celle de la +Russie, inspirée par l’évangile de Karl Marx, amena +la ruine totale du grand empire des tzars.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c5p4">IV<br> +LE COMMUNISME</h3> + +<p>Le bolchevisme communiste, comme le socialisme, +a pour caractéristiques essentielles le mécontentement, +la haine des supériorités et le désir de +détruire violemment l’ordre de choses établi.</p> + +<hr> + + +<p>Quand, par une cause quelconque, le mécontentement +grandit chez un peuple, il accepte d’emblée la +première doctrine proposée pour remédier à ses +maux. Le succès du communisme chez diverses nations +est une conséquence de cette loi.</p> + +<hr> + + +<p>On trouve facilement des hommes disposés à +massacrer, mais fort peu qui soient capables de diriger +les mécanismes compliqués d’une civilisation. Les +communistes russes ne soupçonnaient pas cette vérité +élémentaire quand ils assassinèrent systématiquement +les intellectuels de leur pays. Ils n’aperçurent leur +erreur que devant la ruine économique qui résulta de +ces hécatombes.</p> + +<hr> + + +<p>La désorganisation de la Russie, dont les ouvriers +travaillent douze heures par jour sous la férule de +maîtres très durs, pour un maigre morceau de pain, +montre une fois encore combien les sociétés sont des +organismes compliqués. Fils de la nécessité et du +temps, ils sont aussi impossibles à transformer avec +des décrets que la structure d’un être vivant.</p> + +<hr> + + +<p>Contrairement à ses théories, le communisme évolue +de plus en plus vers un nationalisme jadis +inconnu. Les Russes ne comprirent la force de l’idée +de patrie que le jour où cette patrie parut menacée +par l’étranger.</p> + +<hr> + + +<p>On a dit, avec raison, au Parlement anglais, que +la Russie ne manquait pas d’argent, mais des cerveaux +de l’Occident. L’expérience seule put faire entrer +cette vérité dans la faible cervelle des communistes.</p> + +<hr> + + +<p>Si les théories communistes avaient régi l’humanité +à travers les âges, l’homme vivrait encore au fond +des cavernes, vêtu de peaux de bêtes et disputant +aux animaux féroces une problématique pâture. La +persistance du bolchevisme en Russie ramènerait +bientôt ce pays aux ténèbres de la préhistoire.</p> + +<hr> + + +<p>Une société purement bolcheviste n’a pas plus +besoin de savants que les nègres du continent +africain.</p> + +<hr> + + +<p>Le communisme russe a subi deux phases bien +différentes. La première, l’égalisation générale, obtenue +par le pillage des fortunes et le massacre des +intellectuels. Ce fut l’âge d’or de la doctrine. Mais +après l’épuisement des stocks pillés, lorsque, faute +de capacités, les usines, les mines et les moyens de +transports cessèrent d’être utilisables, l’illusion +s’évanouit. Il fallut alors solliciter les capitaux et l’intelligence +de l’Occident.</p> + +<hr> + + +<p>L’extension du socialisme égalitaire, qui ravage la +Russie, ramènerait l’Europe à la phase de barbarie +qui suivit les anciennes invasions germaniques.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c5p5">V<br> +L’ÉGALITÉ +ET LE BESOIN DE SERVITUDE</h3> + +<p>La liberté n’est, le plus souvent, pour l’homme +que la faculté de choisir sa servitude.</p> + +<hr> + + +<p>Le premier ministre de l’Empire britannique assurait +que « le monde entier était las de toutes les +souverainetés ». En réalité, les peuples n’ont jamais +autant demandé qu’aujourd’hui à être gouvernés. +Les révolutionnaires eux-mêmes ne cessent de réclamer +des dictateurs.</p> + +<hr> + + +<p>Le problème socialiste se ramène à savoir si l’égalité +dans la misère, sans moyen d’en sortir, est préférable +à des inégalités qui, permettant toutes les ambitions, +constituent pour l’homme un stimulant énergique +d’efforts et de progrès.</p> + +<hr> + + +<p>Quelles que puissent être les combinaisons rêvées, +une dictature du prolétariat se ramènera toujours à +la tyrannie absolue de quelques meneurs. Le résultat +final d’un tel régime serait, comme en Russie, +l’aggravation notable de l’ancien despotisme.</p> + +<hr> + + +<p>Si les bossus arrivaient à former la majorité d’une +société, ils feraient probablement exterminer tous les +individus se permettant de n’être pas contrefaits. +C’est pour une raison du même ordre que les communistes +russes supprimèrent tant d’intellectuels.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c6p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VI</span><br> +<span class="sc">L’Évolution +des Civilisations</span></h2> + + +<h3>I<br> +COMMENT LES CIVILISATIONS NAISSENT +ET COMMENT ELLES DISPARAISSENT</h3> + +<p>Les civilisations se fondent sur un petit nombre +d’idées tenues pour des certitudes et universellement +respectées. Ce n’est pas leur valeur rationnelle +mais leur rôle qu’il importe de connaître.</p> + +<hr> + + +<p>Les grandes civilisations furent dominées chacune +par un élément différent. Élément militaire dans la +civilisation romaine ; élément artistique et littéraire +dans la civilisation grecque ; élément religieux dans +la civilisation du moyen âge ; élément industriel dans +le monde moderne.</p> + +<hr> + + +<p>La prédominance actuelle de la technique confère +à l’ingénieur et à l’ouvrier une autorité comparable +à celle des hommes d’Église pendant le +moyen âge.</p> + +<hr> + + +<p>Les peuples dont l’âme est stabilisée par un +long passé possèdent seuls, malgré les divergences +de partis, des opinions unanimes sur les questions +fondamentales concernant les intérêts collectifs de +leur race.</p> + +<hr> + + +<p>L’histoire des peuples civilisés retombés dans la +barbarie, comme le monde romain après les invasions +germaniques et la Russie de nos jours, révèle l’importance +de certains éléments de civilisation, tels que le +respect des contrats, de la propriété et de la vie des +citoyens. Leur possession semble très naturelle. +Pour les acquérir il fallut cependant des siècles +d’efforts.</p> + +<hr> + + +<p>La civilisation crée forcément plus d’entraves à la +liberté que l’état sauvage, mais il faut supporter ces +entraves pour s’élever de la barbarie à la civilisation.</p> + +<hr> + + +<p>L’action des hallucinés dans le monde a été prodigieuse. +De leurs idées dérive l’armature des +grandes civilisations. Il n’est pas très sûr que la face +du monde aurait changé, comme l’affirmait Pascal, si +le nez de Cléopâtre eût été plus court. Il est certain +que de tout autres formes de civilisations se fussent +manifestées si de grands hallucinés comme Bouddha +et Mahomet n’avaient pas possédé le merveilleux +pouvoir de faire accepter par des millions d’hommes +les illusions issues de leurs rêves.</p> + +<hr> + + +<p>Tous les grands empires qui ne furent pas anéantis +par des conquêtes périrent sous l’influence des guerres +civiles, c’est-à-dire se détruisirent eux-mêmes. Tel +fut le sort de la Grèce dans le monde antique, des +républiques italiennes au moyen âge, tel sera celui de +la Pologne et probablement de l’Irlande dans les +temps modernes.</p> + +<hr> + + +<p>Un peuple dont la population croît plus vite que +ses moyens de subsistance finit toujours par envahir +ses voisins. En s’emparant de toutes les colonies +où l’Allemagne pouvait déverser l’excédent de ses +habitants, l’Angleterre encercla au centre de l’Europe +une nation amenée pour vivre à empiéter sur ses +voisins, dès qu’elle se croira la plus forte.</p> + +<hr> + + +<p>Il est dangereux pour un peuple de compter +dans son sein trop de vanités individuelles et pas +assez d’orgueils collectifs.</p> + +<hr> + + +<p>A certaines heures de la vie des peuples, l’intelligence +d’un seul homme peut changer leur destinée. +L’Angleterre était sur le point de rayer la Turquie +de l’Europe lorsque le génie d’un général sauva +cet empire de l’abîme où il allait sombrer.</p> + +<hr> + + +<p>Les nouvelles conceptions politiques fondées sur +le droit des nations à disposer d’elles-mêmes ne +peuvent s’appliquer ni aux peuples amorphes, ne +sachant pas au juste ce qu’ils veulent, ni à ceux qui +sont incapables de vouloir longtemps la même chose.</p> + +<hr> + + +<p>Les peuples, comme les individus, ne progressent +que par des efforts continus. Quand leur évolution +progressive s’arrête, une évolution régressive, créatrice +de dégénérescence, lui succède bientôt.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c6p2">II<br> +LES INSTITUTIONS POLITIQUES</h3> + +<p>Bien des révolutions seront, sans doute, encore +nécessaires pour prouver que les changements d’institutions +politiques ont une influence très faible sur la +vie des nations. C’est la mentalité des peuples et +non les institutions qui détermine leur histoire.</p> + +<hr> + + +<p>L’état actuel d’un être quelconque étant déterminé +par la succession de ses états antérieurs, +les transformations réalisables par chaque génération +sont toujours minimes. L’état social d’un +peuple se trouvant également conditionné par +ses états antérieurs, les changements absolus que +rêvent les partis politiques ne sont jamais réalisables.</p> + +<hr> + + +<p>La trame de la vie mentale d’un peuple est composée +d’idées, d’habitudes, de croyances, de préjugés +même, souvent dépourvus de valeur rationnelle, +mais indispensables cependant à l’existence de ce +peuple.</p> + +<hr> + + +<p>Pour changer les institutions d’un peuple, il faudrait +d’abord transformer les sentiments et les +rêves qui forment l’armature de son âme. L’impossibilité +de telles modifications explique pourquoi +les théoriciens du radicalisme n’ont jamais réussi à +imposer nos institutions aux indigènes des colonies.</p> + +<hr> + + +<p>La dictature du prolétariat réclamée par les dirigeants +des partis socialistes et syndicalistes signifie +uniquement la possession, pour ces dirigeants, de tous +les profits que l’exercice du pouvoir entraîne.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les sciences, l’autorité des faits a depuis +longtemps remplacé l’autorité des personnes. En +politique, l’autorité personnelle reste toujours nécessaire.</p> + +<hr> + + +<p>L’unité d’un peuple peut être artificiellement créée +par la force d’un chef, mais elle dépend alors de +l’action de ce chef et ne lui survit pas. La seule +unité durable est celle que réalise dans les âmes +la communauté d’institutions, d’intérêts et de +croyances.</p> + +<hr> + + +<p>Un parti politique prétendant dominer tous les +autres finit par engendrer des réactions qui déterminent +sa fin. Les croissants privilèges de la noblesse +et du clergé amenèrent la révolution française. Les +prétentions de l’Allemagne à l’hégémonie déclanchèrent +la guerre où elle devait sombrer.</p> + +<hr> + + +<p>Au point de vue des institutions politiques possibles, +les peuples peuvent être divisés en stables, +instables et amorphes.</p> + +<hr> + + +<p>La Russie étant une masse amorphe de peuples +primitifs sans intérêts communs, sans traditions et +sans culture que recouvre une mince pellicule de +civilisation, l’autocratie peut seule y établir l’unité.</p> + +<hr> + + +<p>Chez les peuples inférieurs, un pouvoir politique +ne subsiste qu’en devenant absolutiste ou théocratique.</p> + +<hr> + + +<p>Les populations asiatiques ne supportant que +des institutions autocratiques, le communisme russe +fut bientôt obligé d’adopter un régime pratiquement +identique à celui des anciens tsars.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, l’action engendrant comme en mécanique +une réaction égale et contraire, toute tyrannie +grandissante crée rapidement une réaction destructrice +de cette tyrannie.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c6p3">III<br> +QUELQUES CONSÉQUENCES DES IDÉES DÉMOCRATIQUES</h3> + +<p>Une démocratie se définit théoriquement : le gouvernement +par le peuple. En réalité, aucune démocratie +ne se maintient sans la direction d’une élite. +Quand un gouvernement démocratique comme celui +de l’Angleterre dure longtemps, c’est qu’il a fini par +devenir une aristocratie de la fortune et de l’intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>Le triomphe d’une démocratie marque souvent la +fin du pays où il se produit. Sous les influences +démocratiques, la Grèce sombra dans la servitude, +Rome dans la décadence, les Républiques italiennes +du moyen âge et la Russie moderne dans l’anarchie +et la dictature.</p> + +<hr> + + +<p>Platon soutenait que tous les progrès de l’esprit +humain sont dus à l’aristocratie de l’intelligence. +Contrairement à cette doctrine, les dictateurs russes +divisèrent les hommes en quatre classes, dont la plus +haute se trouvait représentée par les ouvriers manuels +et la plus basse par les intellectuels. Une ruine totale +montra vite les conséquences de cette classification.</p> + +<hr> + + +<p>L’expérience russe aura définitivement prouvé +qu’un gouvernement bourgeois, si médiocre qu’on le +suppose, est infiniment moins despotique qu’un +gouvernement prolétarien, si parfait qu’il puisse être.</p> + +<hr> + + +<p>Loin de réduire les haines internationales, le +progrès des démocraties les rend chaque jour plus +fortes.</p> + +<hr> + + +<p>Une des plus fréquentes erreurs du régime parlementaire +consiste à renverser les dirigeants au moment +précis où les événements, dominant les volontés, +ne permettent pas aux successeurs des ministres +renversés de rien changer à la politique de leurs +prédécesseurs.</p> + +<hr> + + +<p>Le principe du service universel obligatoire substituant +aux petites armées de jadis la totalité des +habitants valides d’un pays, est évidemment parfait +au point de vue démocratique. Dans la pratique, il +engendre de véritables guerres d’extermination et, +par conséquent, la destruction des démocraties créatrices +de ce principe.</p> + +<hr> + + +<p>L’âge moderne se trouve obligé de faire vivre +ensemble des hommes exigeant l’égalité, alors que +les progrès des civilisations, comme ceux de la +nature, se réalisent seulement par des inégalisations +successives.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c6p4">IV<br> +LES RÉCITS HISTORIQUES</h3> + +<p>Les historiens se mettraient peut-être d’accord si +les événements ne présentaient qu’une seule face ; +mais comme ils en ont plusieurs, susceptibles d’interprétations +diverses, l’accord devient impossible.</p> + +<hr> + + +<p>Les livres d’histoire révèlent surtout les croyances +de leurs auteurs.</p> + +<hr> + + +<p>Si l’histoire est une science très conjecturale, ce +n’est pas seulement en raison de notre faible connaissance +des événements, mais aussi parce que les +sentiments qui les déterminèrent restent ignorés.</p> + +<hr> + + +<p>Certains événements comme la Saint-Barthélemy +semblent incompréhensibles, parce que nous n’éprouvons +plus les sentiments qui les firent naître. Il +faudrait posséder la mentalité de l’époque pour comprendre +l’enthousiasme provoqué par ce massacre +dans l’Europe catholique. De nombreuses médailles +furent frappées, notamment par Grégoire XVI, pour +fêter l’événement. Les tableaux que fit exécuter ce +pape pour en perpétuer les détails figurent toujours +au Vatican.</p> + +<hr> + + +<p>Les narrations historiques sont tellement incertaines +qu’on y rencontre les mêmes erreurs répétées +indéfiniment. Quelques auteurs ayant assuré que l’empire +byzantin constituait une période de décadence, +tous les écrivains l’ont redit. Il fallut les ressources de +l’érudition moderne pour démontrer que l’Empire +byzantin posséda pendant mille ans une des plus +brillantes civilisations de l’histoire.</p> + +<hr> + + +<p>On a justement fait observer que les guerres +modernes ruinent autant le vainqueur que le vaincu. +Il ne faudrait pas, cependant, les croire inutiles, +puisque quelques batailles suffisent parfois pour +transformer entièrement les conditions d’existence +d’un peuple. C’est par sa lutte avec la Russie que +le Japon devint une grande puissance. C’est par sa +guerre avec la Grèce que la Turquie, sur le point de +disparaître, reprit son ancienne puissance. C’est +encore par la guerre que fut transférée à l’Angleterre l’hégémonie +germanique.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, les principes théoriques déduits de +la raison pure créent facilement des désastres. Le +principe d’équilibre résultant de la lente action +des siècles avait amené l’Europe à un certain état +de stabilité. Le nouveau principe théorique des +nationalités la conduira fatalement à des guerres répétées +jusqu’à ce que des équilibres nouveaux soient +établis.</p> + +<hr> + + +<p>Des ententes provisoires sont supérieures aux +alliances parce qu’une alliance, quelle que soit sa +forme, ne survit pas à l’évanouissement des intérêts +qui la firent naître.</p> + +<hr> + + +<p>Le grand talent des historiens doués de prestige +est de rendre vraisemblables les invraisemblances +de l’histoire.</p> + +<hr> + + +<p>Les découvertes de la psychologie suffisent à montrer +que l’histoire classique est le récit d’événements +aussi incompris de leurs auteurs que des écrivains qui +les racontèrent.</p> + +<hr> + + +<p>L’étude de l’histoire ne semble pas donner +aux historiens une grande faculté de prévision. On +sait avec quelle ardeur beaucoup de professeurs, et +surtout Renan, formaient jadis des vœux pour la réalisation +de l’unité allemande qui nous valut les guerres +de 1870 et de 1914.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c7p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VII</span><br> +<span class="sc">L’Intelligence, le Caractère et l’Éducation</span></h2> + + +<h3>I<br> +L’INCOMPRÉHENSION ET LES CONFLITS +DE MENTALITÉS</h3> + +<p>Les mêmes mots pouvant évoquer des idées différentes, +la communauté de langage n’implique nullement +celle des pensées. L’incompréhension domine +les relations entre individus de sexe, d’éducation, de +race, différents.</p> + +<hr> + + +<p>Comment espérer une communauté de pensée +quand on voit les plus usités des termes abstraits +Dieu, âme, nature, liberté, etc., évoquer des conceptions +très diverses suivant la mentalité des êtres +qui les entendent ?</p> + +<hr> + + +<p>Vouloir interpréter au point de vue rationnel un +sentiment ou une croyance, c’est s’interdire de les +comprendre. Le rationnel dont le rôle se montre si +grand dans la genèse des découvertes exerce une très +faible influence dans la vie des peuples.</p> + +<hr> + + +<p>La compréhension d’un code, d’une institution, +d’un traité, variant avec les passions, les croyances, +les préjugés de chaque époque, les interprétations +des historiens changent constamment.</p> + +<hr> + + +<p>La jeunesse se montre toujours intolérante parce +que, n’ayant ni le sens des possibilités ni celui des +nécessités, elle croit facile de réformer ce qui choque +sa logique rationnelle. Il faut réfléchir longtemps +pour découvrir que ce n’est pas cette logique qui +mène le monde.</p> + +<hr> + + +<p>Les contes, les légendes, les œuvres d’art, les +romans même, sont beaucoup plus véridiques que les +livres d’histoire. Ils expriment la sensibilité d’une +époque, alors que le langage rationnel des historiens +ne la fait pas connaître.</p> + +<hr> + + +<p>Notre opinion des choses doit naturellement varier +avec l’évolution de ces choses. L’ignorant seul +possède des opinions invariables.</p> + +<hr> + + +<p>Si l’incompréhension domine les relations entre +peuples, c’est que la plupart des questions impliquent +des points de vue divers : rationnel, sentimental +et politique n’ayant pas de commune mesure.</p> + +<hr> + + +<p>La sympathie naît facilement entre nations +éloignées ne se connaissant pas. Dès qu’elles +se trouvent en contact, leurs divergences de sentiments, +d’idées et de croyances éclatent et toute +sympathie s’évanouit.</p> + +<hr> + + +<p>Avec l’interdépendance économique croissante des +peuples, l’Europe cessera bientôt d’être le centre du +monde. Elle ne l’est plus militairement depuis que +l’expérience a prouvé qu’une armée pouvait facilement +franchir l’Océan. Elle ne l’est plus scientifiquement +depuis que les inventions du nouveau monde +égalent celles de l’ancien. Elle ne l’est plus économiquement +depuis que la majeure partie de l’or européen +a passé en Amérique.</p> + +<hr> + + +<p>Il est aussi difficile de vivre avec les hommes ne +changeant jamais d’idées qu’avec ceux qui en changent +constamment.</p> + +<hr> + + +<p>Des événements comme ceux de la grande guerre +restent toujours mal compris quand on les isole de +leurs causes passées et de leurs effets futurs.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c7p2">II<br> +LE CARACTÈRE ET L’INTELLIGENCE +DANS LA VIE DES PEUPLES</h3> + +<p>L’homme s’avoue rarement les sentiments qui le +mènent et que, d’ailleurs, il ne connaît pas toujours. +Les révolutionnaires extrémistes, dont la haine et +l’envie sont les vrais guides, se croient animés +du désir d’établir le règne de la justice et du +bonheur.</p> + +<hr> + + +<p>Les erreurs intellectuelles sont généralement sans +durée. Les erreurs d’origine sentimentale ou mystique +persistent, au contraire, longtemps et réussissent +parfois à bouleverser le monde.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les facteurs actuels de la vie des peuples +l’envie est le plus fort, l’amour du prochain le plus +faible, l’espérance le plus incertain.</p> + +<hr> + + +<p>L’amitié représente un sentiment faible, mais +durable ; l’amour, un sentiment fort, mais peu durable. +L’envie, dont le rôle social devient si prépondérant, +constitue un des rares sentiments possédant à la fois +force et durée.</p> + +<hr> + + +<p>On trouve plus facilement mille hommes prêts à +obéir qu’un seul capable de prendre une initiative.</p> + +<hr> + + +<p>Le plaisir de tuer, qui anime les chasseurs, est +si grand qu’on l’offre avant tout autre aux souverains +visitant un pays étranger.</p> + +<hr> + + +<p>Ne nous plaignons pas trop de voir l’hypocrisie +gouverner les hommes. Le monde deviendrait vite +un enfer si l’hypocrisie en était bannie.</p> + +<hr> + + +<p>On croyait jadis que la science adoucirait les +mœurs. L’expérience prouve, au contraire, qu’elle a +rendu les guerres beaucoup plus féroces et meurtrières +que celles du passé.</p> + +<hr> + + +<p>Pour doser les sentiments, nous ne possédons +encore aucun moyen de mesure. Le passage du +qualitatif au quantitatif, qui transforma toutes les +sciences, reste à réaliser dans le cycle de l’affectif.</p> + +<hr> + + +<p>Si la science arrivait à découvrir un thermomètre +des sentiments, des passions et des volontés, la +conduite de l’homme dans une circonstance donnée +serait aussi facile à calculer que la trajectoire d’une +planète.</p> + +<hr> + + +<p>La civilisation réelle est celle des sentiments, +disait un Japonais. On pourrait ajouter que si +quelques années d’enseignement universitaire procurent +une dose suffisante de civilisation intellectuelle, +il faut beaucoup plus de temps pour civiliser +les sentiments. Les cruautés et les dévastations +des Allemands pendant la guerre ont de nouveau +montré à quel point la civilisation de l’intelligence +reste étrangère à celle des sentiments.</p> + +<hr> + + +<p>Le fondement principal de la grandeur d’un +peuple ne réside ni dans le chiffre de ses habitants, +ni dans l’étendue de son territoire, ni dans le nombre +de ses canons, mais dans la force de son caractère.</p> + +<hr> + + +<p>Une volonté forte est beaucoup plus utile dans la +vie qu’une instruction forte superposée à une volonté +faible.</p> + +<hr> + + +<p>Loin d’être une preuve de caractère, la violence +constitue souvent une manifestation de faiblesse. +L’homme faible se montre parfois violent pour +cacher sa faiblesse.</p> + +<hr> + + +<p>L’être qui ne sait pas dominer ses impulsions +instinctives devient facilement esclave de ceux qui +lui proposent de les satisfaire.</p> + +<hr> + + +<p>Dans toutes les affaires humaines il faut risquer +pour réussir. C’est de la juste évaluation des chances +de gain et de perte que dépendent les grands succès.</p> + +<hr> + + +<p>Bien des événements de la dernière guerre ont +prouvé quels désastres peuvent causer l’indécision et +l’absence d’initiative. Il a été reconnu devant le Parlement +anglais que la guerre eût été très brève si, +au début des hostilités, les navires alliés avaient +eu à leur tête un amiral assez hardi pour entrer à +Constantinople comme le firent les Allemands. Pour +tâcher de réparer cette insuffisance du caractère, +100.000 hommes périrent inutilement dans l’expédition +des Dardanelles.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les civilisations compliquées où la moindre +profession se hérisse de concours mnémoniques +éliminatoires, il arrive fatalement que des capacités +réelles ne peuvent se libérer de ces artificielles +barrières. Ainsi se produisent des pertes +de forces et des haines de classes inconnues dans les +pays neufs comme l’Amérique, où ces entraves sont +ignorées.</p> + +<hr> + + +<p>Un sentiment fort ne pouvant être dominé que +par un sentiment plus fort, on comprend l’usage +de la terreur par les conquérants et les fondateurs de +croyances. Les codes civils ou religieux eurent +toujours de terrifiantes menaces pour soutiens.</p> + +<hr> + + +<p>Pour agir sur les êtres qui nous entourent, la +connaissance de leurs défauts est parfois plus utile que +celle de leurs qualités.</p> + +<hr> + + +<p>Une des grandes causes de faiblesse des peuples +latins tient à ce que tout leur personnel dirigeant est +issu d’examens universitaires prouvant la mémoire +des candidats, mais nullement les qualités de caractère +qui font la valeur de l’homme dans la vie.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c7p3">III<br> +L’INTELLIGENCE, LES SENTIMENTS ET L’INTUITION</h3> + +<p>L’intelligence et les sentiments sont des compagnons +inséparables, mais qui, depuis l’origine des +âges, ont rarement réussi à s’entendre.</p> + +<hr> + + +<p>L’intelligence ayant considérablement évolué dans +le cours des siècles, alors que les sentiments ont +peu changé, il en résulte une discordance croissante +entre la logique sentimentale, qui détermine la +conduite, et la logique rationnelle, qui cherche à la +diriger, mais y réussit rarement.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le domaine de l’intelligence, la différence +entre les hommes est immense. Dans les cycles de +l’affectif et du mystique où s’élaborent les causes +de nos actions, l’inégalité disparaît. C’est pour cette +raison qu’un bolcheviste sans culture et un professeur +instruit peuvent accepter des illusions identiques.</p> + +<hr> + + +<p>La raison se met facilement au service des sentiments, +alors que ces derniers se mettent rarement +au service de la raison. Cette loi psychologique +explique l’origine de guerres qu’aucun argument +rationnel ne pourrait justifier.</p> + +<hr> + + +<p>L’être dont l’intelligence ne réussit pas à dominer +la sensibilité pourra devenir un remarquable artiste, +un éminent écrivain, mais non un homme d’État +supérieur.</p> + +<hr> + + +<p>Une conviction fondée seulement sur la raison +devient rarement mobile d’action. Les influences +mystiques et sentimentales sont indispensables pour +faire agir.</p> + +<hr> + + +<p>L’homme est en progrès quand il commence a +séparer sa raison de ses passions. Le progrès +s’accentue lorsque sa raison devient assez forte +pour dominer un sentiment présent en lui opposant +l’influence d’un sentiment lointain.</p> + +<hr> + + +<p>L’acquisition de l’aptitude à dominer ses sentiments +exigea des siècles d’efforts. Bien des peuples +en sont restés à l’âge où Ésaü vendait contre un +plat de lentilles présent son droit d’aînesse futur.</p> + +<hr> + + +<p>Grâce au mode de connaissance qualifié intuition, +les femmes arrivent à deviner des conséquences que la +logique rationnelle ne perçoit pas aisément.</p> + +<hr> + + +<p>La raison seule peut montrer si les certitudes +intuitives constituent des réalités ou des erreurs. +L’intelligence est donc le complément nécessaire de +l’intuition.</p> + +<hr> + + +<p>Les intuitions intellectuelles sont génératrices +de découvertes dans tous les domaines de l’art et +de la pensée. Les intuitions sentimentales représentent +les véritables guides dans les circonstances +difficiles de la vie.</p> + +<hr> + + +<p>On reconnaît qu’une poussière d’hommes est +devenue une nation lorsque, dans les grands événements +comme la dernière guerre, se forment instantanément +des intuitions collectives conduisant tous +les citoyens à une conduite identique malgré les +divergences de croyances.</p> + +<hr> + + +<p>L’habitude, permettant de canaliser les intuitions +et refréner les impulsions, constitue un guide de la +vie plus sûr que tous les enseignements des livres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c7p4">IV<br> +L’INSTRUCTION ET L’ÉDUCATION</h3> + +<p>Dans les discussions sur la réforme de l’enseignement, +un éminent orateur assurait que « l’hellénisme +donne à l’esprit l’équilibre et l’harmonie d’un +temple ». Cet équilibre de l’esprit ne suffit pas, +sans doute, à créer l’équilibre des sentiments puisque +les permanentes dissensions des anciens Grecs les +conduisirent à la servitude.</p> + +<hr> + + +<p>Chaque phase d’une civilisation, différant des +phases antérieures, nécessite une éducation adaptée +aux besoins nouveaux et aux mentalités nouvelles. +C’est méconnaître cette vérité banale qu’imposer +à la jeunesse actuelle la culture gréco-latine du +monde antique et du moyen âge.</p> + +<hr> + + +<p>Les défauts d’un peuple n’étant visibles qu’aux +étrangers ne se corrigent guère. Tous connaissent +l’infériorité de nos méthodes universitaires, mais +comme nous ne l’apercevons pas, aucune réforme +réelle n’est possible.</p> + +<hr> + + +<p>La nourriture intellectuelle donnée par l’instruction +est comparable à la nourriture matérielle. Ce +n’est pas ce qu’on mange qui nourrit, mais seulement +ce qu’on digère.</p> + +<hr> + + +<p>Beaucoup de nos idées sociales seront transformées +lorsqu’on découvrira qu’un ouvrier habile est intellectuellement +fort supérieur à un bachelier médiocre.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’est d’éducation utile que celle cultivant les +aptitudes spéciales de chaque être. On obtient alors +tout ce que l’élève peut donner sans exiger un inutile +travail.</p> + +<hr> + + +<p>En imposant à tous les élèves une instruction +identique, on obtient un minimum de rendement avec +un maximum d’effort.</p> + +<hr> + + +<p>Une des erreurs latines qui ont le plus pesé sur +la vie de nos colonies fut de croire que l’instruction +classique permettait de franchir rapidement les +étapes séparant la barbarie de la civilisation. Un +nègre peut recevoir une éducation classique complète +sans devenir un homme civilisé.</p> + +<hr> + + +<p>Les expériences permettant de remplacer la tête +d’un insecte par celle d’un autre insecte de sexe +différent ont montré que les femelles à tête de mâle +prennent les instincts des mâles. On peut se demander +si l’éducation masculine donnée au sexe féminin ne +réalisera pas indirectement cette substitution.</p> + +<hr> + + +<p>Les méthodes propres à la culture de l’intelligence +sont diverses. Pour agir sur le caractère, il n’en +existe qu’une : la pratique des qualités à développer. +L’initiative, la persévérance et la volonté ne +s’acquièrent pas autrement.</p> + +<hr> + + +<p>Notre enseignement universitaire se transformera +seulement quand il sera généralement admis que les +livres ne suffisent pas à éduquer le caractère, la morale +et l’intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>C’est avec raison que les Anglais et les Américains +attribuent une forte influence éducatrice aux +jeux sportifs. Ces jeux enseignent, notamment, l’art +d’obéir, sans lequel ne saurait s’acquérir l’art de +commander.</p> + +<hr> + + +<p>Les peuples ayant découvert que l’éducation du +caractère est plus importante que celle de +l’intelligence sont très en avance sur ceux qui n’ont pas +fait cette découverte. Les universités latines ne l’ont +pas réalisée encore.</p> + +<hr> + + +<p>La grande habileté de la Prusse fut de transformer, +grâce à son système d’éducation pratique et à sa +discipline militaire, une poussière d’individualités +médiocres, provenant de races diverses, en un bloc +collectif très fort.</p> + +<hr> + + +<p>Après avoir constaté que, depuis la paix, le goût +du travail, l’honnêteté professionnelle et la politesse +disparaissaient de l’Allemagne, une revue germanique +attribuait très justement cette décadence à ce que la +jeunesse allemande n’est plus soumise à la discipline +militaire.</p> + +<hr> + + +<p>Un système quelconque d’instruction ou d’éducation +est parfait s’il réussit à créer des automatismes +inconscients utiles. L’intelligence possède alors +des serviteurs dociles prêts à exécuter ses ordres. +Mal dressés, ils ne les exécutent pas.</p> + +<hr> + + +<p>La discipline peut remplacer bien des qualités. +Aucune ne remplace la discipline.</p> + +<hr> + + +<p>L’intelligence est un vernis qui recouvre les sentiments +mais ne les transforme pas.</p> + +<hr> + + +<p>Le temps et l’habitude usent rapidement l’amour +mais fortifient au contraire l’amitié, même quand +elle succède parfois à l’amour.</p> + +<hr> + + +<p>Le jugement sans volonté est aussi inutile que la +volonté sans jugement.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c8p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE VIII</span><br> +<span class="sc">Les Influences +conscientes et inconscientes +dans la Vie des Peuples</span></h2> + + +<h3>I<br> +LA VIE CONSCIENTE +ET LA VIE INCONSCIENTE</h3> + +<p>La vie inconsciente est à la vie consciente ce +qu’est une montagne à un grain de sable, la mer profonde +aux vagues qui la recouvrent. Son étude +éclaire déjà d’une lumière toute nouvelle les mobiles +de la conduite.</p> + +<hr> + + +<p>C’est la volonté inconsciente qu’il faut influencer +pour déterminer les hommes à l’action. L’âme consciente +peut être convaincue par persuasion, mais la +conviction seule ne suffit pas à faire agir.</p> + +<hr> + + +<p>Les causes de certains événements historiques, les +origines de la grande guerre notamment, demeurent +incompréhensibles quand on ignore les différences +qui séparent la volonté consciente de la volonté +inconsciente.</p> + +<hr> + + +<p>La substitution de la pensée collective à la pensée +individuelle représente une des caractéristiques de +l’âge actuel. Les hommes capables de pensées +personnelles deviennent chaque jour plus rares. +En politique ils ont à peu près disparu.</p> + +<hr> + + +<p>C’est parce que les influences collectives agissent +profondément sur l’inconscient, que la part d’indépendance +possible à l’individu isolé devient fort +restreinte.</p> + +<hr> + + +<p>Ce n’est pas toujours la mauvaise foi qui empêche +de conformer les actes aux discours. Les actes +importants traduisent les impulsions inconscientes +de l’âme ancestrale, alors que les discours dérivent +de l’âme consciente individuelle. Si, en 1914, les +socialistes qui avaient juré de déserter en cas de +guerre rejoignirent le front sans hésiter, c’est que +l’âme inconsciente de la race qui dirigea leur conduite +fut plus forte que la raison consciente inspirant +leurs discours.</p> + +<hr> + + +<p>En politique, des mobiles inconscients dirigent +souvent les actes que leurs auteurs croient dictés +seulement par la raison. Le projet de démembrer la +Turquie, qui souleva tout l’Islam contre l’Angleterre, +eut pour principal auteur un pieux ministre anglais +inconsciemment guidé par l’idée d’une revanche de +la croix sur le croissant.</p> + +<hr> + + +<p>Les grands bouleversements font naître des idées +inconscientes qui, substituées à celles servant habituellement +de guide, engendrent des mouvements +sociaux imprévus.</p> + +<hr> + + +<p>Une opération intellectuelle consciente suffisamment +répétée, passe dans l’inconscient et devient +habitude. Maintenue pendant plusieurs générations, +elle finit par constituer un caractère de race.</p> + +<hr> + + +<p>Une décision réfléchie ne conduit pas toujours +à l’action. L’immense majorité des hommes agit au +contraire sous l’influence d’impulsions inconscientes +dont toute réflexion est exclue.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’est de discipline réelle que la discipline +devenue inconsciente. Celle qui repose uniquement +sur la contrainte est sans durée et sans force.</p> + +<hr> + + +<p>Les habitudes inconscientes ont une force que ne +possèdent jamais les principes.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c8p2">II<br> +LA VIE COLLECTIVE +ET LE RÔLE DES MENEURS</h3> + +<p>Les foules et les individus de mentalité inférieure +possèdent ce caractère commun d’être fortement influencés +par les événements présents et très peu par +leurs conséquences, si inévitables qu’elles puissent +être.</p> + +<hr> + + +<p>L’erreur individuelle est tenue pour vérité dès +qu’elle devient collective. Aucun argument rationnel +ne peut alors l’ébranler.</p> + +<hr> + + +<p>Perdue dans les rouages complexes des civilisations +modernes, enveloppée d’effets dont les causes lui +échappent, la foule attribue forcément à des volontés +particulières les événements dont elle ne peut saisir +les lois. Ses révoltes n’ont souvent pas d’autres causes.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les grands événements intéressant la vie +d’un peuple, l’homme agit surtout sous des influences +collectives. Son égoïsme individuel s’évanouit alors +au point de lui faire sacrifier sans hésiter sa vie à des +intérêts communs.</p> + +<hr> + + +<p>Les hommes se divisent en meneurs et en menés. +L’immense majorité se compose de menés.</p> + +<hr> + + +<p>Une collectivité n’a d’autre cerveau que celui de +son meneur.</p> + +<hr> + + +<p>Croyances politiques et croyances religieuses ont +un même mécanisme de propagation. L’affirmation, +la répétition, le prestige et la contagion suffisent +à créer des suggestions auxquelles les collectivités +résistent rarement.</p> + +<hr> + + +<p>Les plus évidentes vérités restent sans action sur +l’âme des multitudes quand elles manquent d’apôtres +pour les propager.</p> + +<hr> + + +<p>Les illusions que d’ambitieux meneurs font surgir +dans l’âme populaire deviennent souvent redoutables. +Si l’illusion des capacités politiques et industrielles +du prolétariat, qui a déjà ruiné la Russie, +continuait à se répandre, elle amènerait la fin des +plus brillantes civilisations.</p> + +<hr> + + +<p>Un meneur doué de prestige n’a pas besoin de +donner des explications. Les ordres expédiés au Congrès +socialiste de Tours par les dictateurs de Moscou +et dont ils obtinrent la respectueuse acceptation +étaient formulés en termes impérieux et brefs ne +contenant aucun exposé de doctrine.</p> + +<hr> + + +<p>La contagion mentale peut se produire sans l’intervention +personnelle d’un meneur. Un mot, une +formule, un courant d’opinion suffisent parfois à +suggestionner une multitude.</p> + +<hr> + + +<p>La mentalité grégaire des foules permettra toujours +aux meneurs d’imposer une doctrine quelconque. +Les plus absurdes croyances ne manquèrent +jamais d’adeptes.</p> + +<hr> + + +<p>Le despotisme des meneurs de la classe ouvrière +dépasse de beaucoup celui des tyrans asiatiques. +Aucun de ces derniers n’aurait osé ordonner l’arrêt +total des chemins de fer, imposé en Angleterre +pendant un mois par les chefs syndicalistes, ni la +suppression des journaux imposée en France pendant +trois semaines par quelques meneurs.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c8p3">III<br> +L’AME DES PEUPLES</h3> + +<p>La vie politique d’un peuple reste incompréhensible +quand on ignore combien les sentiments individuels +sont différents des sentiments collectifs.</p> + +<hr> + + +<p>L’âme d’un peuple stabilisée par un long passé finit +par posséder des éléments aussi fixes que les caractères +anatomiques. Aucune éducation ne peut alors +lui faire subir des transformations profondes.</p> + +<hr> + + +<p>La connaissance du caractère d’un peuple, de sa +morale, des idées qui le guident et de l’éducation +qu’il reçoit, révèle facilement s’il est sur la voie du +progrès ou sur celle de la décadence.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les facteurs déterminant la force des +Anglo-Saxons, aussi bien en Angleterre qu’en Amérique, +il faut citer : le <i lang="en" xml:lang="en">self-control</i> et le respect des lois. +Des siècles d’efforts sont parfois nécessaires pour +acquérir ces qualités. Elles ne s’apprennent pas dans +les livres.</p> + +<hr> + + +<p>Avec une dépêche anodine dont il altéra le sens, +Bismarck provoqua en France une explosion d’indignation +qui conduisit le gouvernement à déclarer la +guerre sans vérifier l’exactitude de cette dépêche. Il +fallait bien connaître la grande émotivité du peuple +français pour réussir une telle opération. Son succès +eût été probablement nul en Angleterre.</p> + +<hr> + + +<p>Ce fut surtout parce qu’ils avaient perdu leur +discipline sociale que les Grecs, dont la pensée et les +arts charmèrent le monde, furent asservis par des +Romains ne possédant qu’une faible culture, mais +dont la discipline avait unifié les âmes.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les grands événements menaçant l’existence +d’un peuple, la volonté des morts soutient énergiquement +celle des vivants. Les nations n’ayant pas assez +de morts pour les défendre ne résistent guère. Tel +fut le cas de la Russie vers la fin de la grande guerre.</p> + +<hr> + + +<p>La plupart des hommes, surtout quand ils font +partie d’une collectivité, éprouvent le besoin d’être +dirigés dans leurs moindres actes. Ce besoin de servitude +est un des principaux éléments de succès du +socialisme.</p> + +<hr> + + +<p>Dans l’immense majorité de leurs actes, les peuples +sont dirigés par des habitudes et des croyances. Dans +les circonstances où ces mobiles n’agissent plus, les +illusions créées par les hasards du moment deviennent +les seuls guides.</p> + +<hr> + + +<p>Les découvertes individuelles transforment les +civilisations. Les croyances collectives régissent +l’histoire.</p> + +<hr> + + +<p>La grande force des décisions collectives réside +dans le pouvoir mystique que le nombre exerce sur +l’âme des multitudes. C’est pour cette raison que les +chefs d’État sont obligés de paraître s’appuyer sur +l’opinion populaire.</p> + +<hr> + + +<p>Une des bases les plus efficaces de l’éducation morale +est la contagion mentale résultant de l’influence +du milieu. Le vice aussi bien que la vertu se propagent +par contagion.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c8p4">IV<br> +LES OSCILLATIONS DE L’OPINION</h3> + +<p>Les lois de la genèse des opinions permettent +seules de comprendre comment devint belliqueuse +la mentalité pacifique d’Américains désireux de +rester neutres pour commercer fructueusement avec +les belligérants. Sans doute l’hégémonie allemande +menaçait leurs futurs intérêts. Mais comment ces +intérêts lointains devinrent-ils visibles ? La guerre +sous-marine ne fut qu’une des causes de la transformation +des sentiments qui détermina l’envoi d’un +million de soldats en Europe.</p> + +<hr> + + +<p>Tous les hommes sont plus ou moins suggestionnables, +mais ils le sont surtout dans les sujets qu’ils ne +connaissent pas. Ainsi s’explique la crédulité de +nombreux savants.</p> + +<hr> + + +<p>Avec les moyens actuels de publicité, une opinion +une croyance, une doctrine, peuvent être lancés +comme un produit pharmaceutique quelconque. Ce +fut par leur propagande que les communistes russes +recrutèrent tant d’adeptes à l’étranger.</p> + +<hr> + + +<p>Si la publicité des journaux constitue un moyen +de persuasion très efficace, c’est que peu d’esprits +se trouvent assez forts pour résister au pouvoir de +la répétition. Chez la plupart des hommes elle crée +bientôt la certitude.</p> + +<hr> + + +<p>Les influences déterminant le vote d’un électeur +sont bien rarement d’origine rationnelle. Des haines, +des craintes, des espérances, provoquent généralement +son choix.</p> + +<hr> + + +<p>En matière scientifique, pour être cru il faut +prouver. En politique, les discours d’un orateur +doué de prestige suffisent à créer d’imaginaires +certitudes.</p> + +<hr> + + +<p>La presse canalise l’opinion beaucoup plus qu’elle +ne la dirige. Elle sert aussi à condenser en termes +nets des milliers de petites opinions fragmentaires +trop incertaines pour être clairement formulées.</p> + +<hr> + + +<p>C’est parce que la répétition transforme facilement +l’erreur en vérité que fut acceptée dans les milieux +militaires la croyance au respect de la neutralité +belge par les Allemands. Elle nous coûta l’invasion +de dix départements.</p> + +<hr> + + +<p>Les événements capables d’agir violemment sur la +sensibilité collective produisent ce qu’on appelle +une explosion d’opinions, c’est-à-dire l’orientation +instantanée d’émotions collectives dans le même +sens. Ainsi naissent les révolutions. Telle, par +exemple, celle du 4 septembre 1870 qui renversa +instantanément l’Empire. Telle encore la révolution +allemande qui, au moment de l’armistice, contraignit +l’empereur d’Allemagne et tous les souverains germaniques +à une abdication immédiate.</p> + +<hr> + + +<p>C’est s’illusionner sur les hommes d’État que +s’imaginer qu’ils apporteront dans leurs actes l’énergie +manifestée dans leurs discours.</p> + +<hr> + + +<p>Si les peuples sont souvent déçus par leurs gouvernants, +c’est qu’ils leur demandent de réaliser le +meilleur, alors qu’un homme d’État ne peut réaliser +que le possible.</p> + +<hr> + + +<p>Pour beaucoup d’êtres la vie serait parfois bien +lourde si la nature ne leur avait donné la faculté de +parler sans réfléchir et d’émettre des opinions +dépourvues de tout fondement.</p> + +<hr> + + +<p>C’est du besoin de récriminer que dérivent la +plupart des opinions populaires. Pour beaucoup +d’esprits, récriminer représente un grand bonheur, +souvent même le seul bonheur.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c9p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE IX</span><br> +<span class="sc">L’Évolution des Dieux +dans l’Histoire</span></h2> + + +<h3>I<br> +LE RÔLE DES DIEUX</h3> + +<p>L’histoire des peuples est dominée par celle de +leurs dieux. Dans les temps modernes cette domination +est restée aussi grande, mais les divinités ont +changé de nom. Elles sont remplacées par des idées +et des formules auxquelles leurs adorateurs attribuent +la même puissance qu’aux anciens dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Aucun peuple ne vécut sans dieux. L’usure du +temps, et non la raison, quelquefois les renverse, mais +leur trône ne reste jamais vide. Le paganisme usé +fit place au Christianisme, qui, usé à son tour, tend à +être remplacé par la foi socialiste.</p> + +<hr> + + +<p>Une civilisation entièrement dégagée d’influences +mystiques serait-elle viable ? Nous l’ignorons. +Aucune civilisation semblable ne s’est encore manifestée +à la surface du globe.</p> + +<hr> + + +<p>Bien que les croyances religieuses n’aient eu que +des illusions pour soutien, elles ont servi d’armature +aux grandes civilisations. Pour les propager ou les +combattre, le monde fut souvent bouleversé.</p> + +<hr> + + +<p>Toutes les grandes divinités de l’histoire : Jupiter, +Jéhovah, Bouddha, Allah et tant d’autres que des +millions d’hommes ont adorées ou vénèrent encore ne +furent pas des créations de la peur, comme le voulait +Lucrèce. Elles naquirent de l’espérance, seule divinité +que le temps n’ait pu ébranler.</p> + +<hr> + + +<p>Les dieux étant issus des mêmes illusions, et ayant +exercé le même rôle, on ne saurait établir de hiérarchie +entre eux.</p> + +<hr> + + +<p>Les croyants imaginent toujours à leur image le dieu +qu’ils adorent. Les Hindous pacifiques attribuent à +Bouddha leur tolérance et leur douceur. Les Carthaginois, +les Chrétiens et les Juifs dotèrent leurs Dieux +de l’esprit vindicatif qui les animait.</p> + +<hr> + + +<p>Un des plus utiles rôles des religions fut de créer +des certitudes d’existence future capables d’embellir +la vie présente. L’homme assuré d’un bonheur +éternel est plus heureux que s’il croit son existence +éphémère. Seule, la peur de l’enfer l’empêche +d’être tout à fait heureux.</p> + +<hr> + + +<p>C’est principalement dans la manifestation des arts +plastiques que les religions montrèrent leur influence. +Les grandes œuvres d’art de l’Égypte, de l’Inde +et de l’Europe furent surtout des monuments religieux. +A des dieux supposés éternels il fallait bien +construire des temples également éternels.</p> + +<hr> + + +<p>Une des forces des dieux réside dans la difficulté +de les remplacer. Les illusions socialistes sont encore +moins satisfaisantes pour l’esprit que les illusions +religieuses.</p> + +<hr> + + +<p>La psychologie explique la propagation des +croyances religieuses, mais la naissance des dieux +est d’une interprétation beaucoup plus difficile. Comment +naquirent : Moloch, Jupiter, Apollon, Jéhovah +et bien d’autres ? Certaines religions, comme l’islamisme, +sortirent tout entières du cerveau d’un +halluciné, mais cette genèse n’est pas applicable à +l’histoire de tous les dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Ce sera seulement sans doute avec les derniers +hommes que disparaîtront les derniers dieux.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c9p2">II<br> +LE POUVOIR DES CROYANCES</h3> + +<p>L’homme dominé par une croyance voit son +énergie notablement accrue. La foi constitua toujours +un très puissant mobile d’action. On a dit +justement qu’elle peut soulever des montagnes.</p> + +<hr> + + +<p>La force d’une croyance telle que l’islamisme ou +le bolchevisme ne dépend pas des dogmes qu’elle +enseigne, mais de l’énergie des convictions qu’elle +inspire.</p> + +<hr> + + +<p>L’unité de pensée, qui confère une grande force à +un peuple, ne fut guère fondée jusqu’ici que sur des +croyances religieuses. La raison seule n’a pas encore +réussi à solidariser les hommes.</p> + +<hr> + + +<p>C’est surtout quand une religion est morte ou va +mourir que son utilité apparaît. Plusieurs peuples +ont vu leur civilisation périr ou se transformer avec +la mort de leurs dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Alors même que l’usure du temps fait disparaître +une croyance, elle conserve longtemps encore dans les +âmes une influence assez forte pour devenir mobile +d’action. La haine de certains diplomates anglais +puritains à l’égard des Musulmans n’a probablement +pas d’autres causes.</p> + +<hr> + + +<p>La faim et l’amour ne suffiraient pas à soutenir la +vie du monde, comme l’affirmait un grand poète. Il +faut y ajouter l’espoir créé par les croyances.</p> + +<hr> + + +<p>Les dieux vindicatifs condamnant leurs créatures +à des supplices éternels pour des fautes légères eurent +une utilité certaine aux âges de grande barbarie. +A une époque éclairée, leur férocité n’est plus défendable.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c9p3">III<br> +LES FORMES DIVERSES DE CROYANCES</h3> + +<p>Les adeptes des grandes religions monothéistes +ne sauraient être tolérants. Détenteurs de la vérité +pure, ils considèrent comme un devoir de massacrer +les infidèles pour extirper l’erreur. Si le +protestantisme est devenu tolérant, c’est que sa +division en sectes nombreuses l’a rapproché du polythéisme.</p> + +<hr> + + +<p>Les religions polythéistes furent toujours tolérantes. +Les croisades, les guerres de religion, l’inquisition +auraient été impossibles chez les peuples polythéistes. +Si Rome, dont la tolérance religieuse était +complète, finit par persécuter les Chrétiens, c’est +qu’ils cherchaient à ébranler son pouvoir politique.</p> + +<hr> + + +<p>Si le fait d’être monothéiste constituait une supériorité +pour une religion, il faudrait mettre l’islamisme +au premier rang. Il représente, en effet, la +seule religion vraiment monothéiste. Le Jéhovah des +Juifs avait des rivaux qu’il ne domina jamais complètement. +Le Dieu des Chrétiens comprend trois personnes +et une armée de saints, divinités secondaires +comparables à celles du paganisme.</p> + +<hr> + + +<p>Les fondateurs de religions ont sagement agi en +dotant leurs dieux de toutes les passions animant les +hommes. Si ces dieux sont jaloux, irritables et vindicatifs, +c’est que, représentés autrement, ils n’eussent +séduit personne.</p> + +<hr> + + +<p>Tanit, à Carthage, ordonnait des immolations d’enfants. +Les dieux d’Homère exigeaient qu’Agamemnon +leur sacrifiât sa fille. Les idées modernes héritières +des anciens dieux réclament encore plus d’hécatombes. +A l’époque de la Révolution les divinités +nouvelles désignées sous les noms de Liberté +et d’Égalité ensanglantèrent vingt ans l’Europe. +On ne compte plus les massacres engendrés par l’idée +communiste.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le domaine de la foi religieuse l’absurde est +inconnu. On ne citerait pas au cours de l’histoire +une seule croyance, si monstrueuse qu’elle pût être, +n’ayant pas trouvé de défenseurs.</p> + +<hr> + + +<p>L’ardeur des disciples de la religion communiste +tient à ce que les croyances religieuses nouvelles inspirent +toujours à leurs adeptes un désir intense de +détruire les vestiges de l’ancienne foi. Les nouveaux +convertis n’hésitent pas, comme jadis Polyeucte, +à sacrifier leur vie pour détruire les faux dieux.</p> + +<hr> + + +<p>A chaque période de leur histoire les hommes +adoptent des religions et des philosophies à leur +mesure. Bien que n’ayant généralement aucun +rapport avec la réalité, elles sont fort utiles pour +créer les explications dont l’esprit humain ne saurait +se passer.</p> + +<hr> + + +<p>« S’il y a un Dieu, écrivait Pascal, il est infiniment +incompréhensible… Nous sommes donc incapables de +connaître, ni ce qu’il est, ni s’il est. » La science +n’est pas plus avancée aujourd’hui. Elle admet +cependant de plus en plus que si les Dieux existent, +ils n’interviennent jamais dans la vie des êtres.</p> + +<hr> + + +<p>Croire qu’on doit croire, c’est déjà croire.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c9p4">IV<br> +LA RAISON ET LA FOI</h3> + +<p>L’absurdité d’un rêve ne choque pas plus le rêveur +que l’absurdité d’une croyance religieuse ou politique +ne choque le croyant. Rêves et croyances ont ce caractère +commun d’échapper entièrement au pouvoir de +la raison.</p> + +<hr> + + +<p>L’irrésistible force des croyances religieuses et +l’impuissance de la raison sur elles apparaissent clairement +quand on voit de grands génies comme Descartes +et Pascal accepter des dogmes religieux qui +depuis longtemps n’étaient plus défendables. Quand +Newton, par exemple, dissertait sur les divagations de +l’Apocalypse, sa raison était évidemment paralysée par +des influences mystiques qui la dominaient entièrement.</p> + +<hr> + + +<p>Au point de vue de la raison pure, toutes les +croyances religieuses, depuis l’adoration du serpent +jusqu’à celle d’Allah, ont une valeur sensiblement +égale, parce qu’elles dérivent d’illusions psychologiques +identiques.</p> + +<hr> + + +<p>Si les croyants pouvaient se préoccuper de la +valeur rationnelle de leurs croyances, il n’y aurait +bientôt plus de croyants.</p> + +<hr> + + +<p>Le croyant refusant de raisonner sa foi pour ne +pas la perdre est victime d’une crainte très chimérique. +Une croyance n’est détruisible par la raison que +lorsqu’elle était près de mourir dans l’âme du croyant.</p> + +<hr> + + +<p>Pour concevoir avec quelle lenteur la raison agit +sur les croyances, il faut se rappeler que, pendant +plusieurs siècles, des milliers d’hommes furent brûlés +vifs à la suite de leurs relations supposées avec le +diable.</p> + +<hr> + + +<p>Prétendre détruire une religion en persécutant +ses disciples, comme le firent si longtemps les radicaux +en France, montre à quel point les fondements +psychologiques des croyances restent méconnus.</p> + +<hr> + + +<p>« C’est le cœur qui sent Dieu et non la raison », +disait Pascal. Les dieux périraient vite si les jugements +du cœur étaient ceux de la raison.</p> + +<hr> + + +<p>Les parfaits dévots, comme cherchait vainement à +l’être Pascal et comme l’étaient réellement les solitaires +de Port-Royal, mènent une existence assez +misérable. L’espoir du paradis est annulé chez eux +par une horrible peur de l’enfer où ils redoutent +de brûler toujours.</p> + +<hr> + + +<p>Une des erreurs du catholicisme moderne fut de +ne pas avoir compris à quel point il devenait inacceptable +en continuant à parler de supplices éternels dans +un enfer sans espoir.</p> + +<hr> + + +<p>On peut se demander où en seraient aujourd’hui +les civilisations, si l’humanité avait consacré à la +poursuite de vérités scientifiques une faible partie +des efforts accomplis pour obéir aux volontés de +divinités imaginaires. Mais peut-être ces illusoires +fantômes étaient-ils seuls capables de contraindre +l’homme aux efforts dont tous ses progrès naquirent.</p> + +<hr> + + +<p>La conversion à une religion nouvelle est généralement +instantanée, mais il lui faut des siècles pour +s’implanter définitivement dans les âmes et des +siècles encore pour en disparaître. Malgré la longue +existence du christianisme, le paganisme gréco-latin +n’est pas complètement mort puisque l’art sous toutes +ses formes en reste imprégné.</p> + +<hr> + + +<p>Les chrétiens qualifiant d’absurde l’adoration du +crocodile par les Égyptiens ou du serpent par les +Hindous ne se doutent pas que leurs descendants +jugeront aussi absurde l’adoration d’un Dieu jugeant +nécessaire de laisser crucifier son fils pour racheter +une désobéissance à ses ordres.</p> + +<hr> + + +<p>Alors même que les civilisations futures n’accepteraient +que la science pour guide, elles auraient cependant +intérêt à construire encore des cathédrales, des +mosquées, des pagodes, où les hommes se solidariseraient +un peu en méditant sur les forces mystérieuses +dont ils sont enveloppés et que personnifiaient leurs +anciens Dieux.</p> + +<hr> + + +<p>Au point de vue purement rationnel le laboratoire +est évidemment supérieur à la caserne et à l’église, +mais il s’écoulera probablement bien des siècles +avant qu’il soit possible de renoncer à l’église et à +la caserne.</p> + +<hr> + + +<p>Le vrai miracle du Christianisme est d’avoir pu +faire accepter pendant vingt siècles à des esprits +capables de raisonner la prodigieuse légende d’un +Dieu condamnant son fils à un dégradant supplice +et fabriquant un enfer éternel pour y punir +ses créatures.</p> + +<hr> + + +<p>Une des forces du Christianisme aux États-Unis +est d’être uniquement envisagé au point de vue de +son utilité sociale sans se préoccuper de la part de +vérité ou d’erreur qu’il contient.</p> + +<hr> + + +<p>Les créateurs des dieux ont donné à l’homme la précieuse +espérance, mais en échange ils l’enfermèrent +pendant des siècles dans une prison d’ignorance +et d’erreurs.</p> + +<hr> + + +<p>Il n’est guère d’idéal qui ne contienne une forte +part d’illusions et cependant aucun peuple n’a pu +prospérer sans l’influence d’un idéal.</p> + +<hr> + + +<p>L’expression « je ne veux pas croire que » dérive +d’une erreur psychologique. Ce n’est jamais par un +effort de la volonté consciente que l’on croit ou que +l’on ne croit pas.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak" id="c10p1"><span class="maigre xsmall">CHAPITRE X</span><br> +<span class="sc">Visions Philosophiques +du Monde</span></h2> + + +<h3>I<br> +CONCEPTIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE</h3> + +<p>Le monde est-il réel ou irréel, fini ou infini, créé +ou incréé, éphémère ou éternel ? La science n’entrevoit +pas le moment où elle pourra répondre à une +seule de ces questions.</p> + +<hr> + + +<p>L’impossibilité de découvrir la nature intime de +la vie de la matière et de la force montre que l’esprit +humain reste encore confiné dans la connaissance +des effets sans pouvoir remonter à leurs causes.</p> + +<hr> + + +<p>La physique est la science du réel, la métaphysique +celle de l’irréel, mais jusqu’ici le monde a été beaucoup +plus guide par l’irréel que par le réel. La +métaphysique reste donc la grande théoricienne du +monde.</p> + +<hr> + + +<p>Vouloir comprendre trop vite est se condamner à +ne jamais comprendre.</p> + +<hr> + + +<p>Les grands progrès résultent de la substitution +du quantitatif au qualitatif. Des instruments de +mesure comme la balance, le galvanomètre et le +thermomètre, ont plus modifié nos pensées et nos +conditions d’existence que toutes les dissertations +philosophiques.</p> + +<hr> + + +<p>La vie d’un pur esprit, c’est-à-dire d’un être dépourvu +d’organes des sens et, par conséquent, de +sensibilité, serait fort misérable. Homère l’avait +pressenti quand il fait dire à l’ombre d’Achille évoquée +par Ulysse : « Je préférerais n’être qu’un +pauvre laboureur sur terre que roi dans l’empire des +ombres. »</p> + +<hr> + + +<p>Lorsque les êtres qui nous entourent semblent disparaître, +ils ne font en réalité que changer de forme. +L’évanouissement total étant scientifiquement impossible, +les éléments fondamentaux des êtres ne sont +concevables que sous un aspect éternel.</p> + +<hr> + + +<p>Le passé est formé d’événements définitivement +fixés. L’éphémère présent devient rapidement un +passé, fixé à son tour. L’avenir se compose d’éléments +non fixés encore, mais déterminés déjà par +l’état présent.</p> + +<hr> + + +<p>Le présent résultant du passé qui l’a précédé, on +peut dire que le présent se compose surtout de +passé.</p> + +<hr> + + +<p>Le temps ne nous est accessible que sous forme de +changement : changement de position d’un astre, de +l’aiguille d’un cadran ou encore des êtres qui nous +entourent. Les Cieux éternels des religions ne +pouvant changer, le temps y serait nécessairement +inconnu.</p> + +<hr> + + +<p>Certains métaphysiciens contestent la réalité du +temps, mais ils ne sauraient nier qu’une loi universelle +oblige les êtres à naître, grandir, décliner et +mourir. C’est à cette loi du changement que nous +pouvons donner le nom de temps.</p> + +<hr> + + +<p>Vivre c’est changer. Le changement est l’âme +des choses.</p> + +<hr> + + +<p>La façon d’envisager la vie se transforme dès qu’au +lieu de la considérer à travers notre personnalité +éphémère nous l’envisageons à travers la personnalité +collective durable de la race. Xerxès était attristé +à l’idée qu’aucun homme de son immense armée ne +survivrait dans un siècle. Revenu au bout de ce +siècle et retrouvant la même armée formée d’hommes +aussi jeunes, possédant les mêmes visages, il eût +compris que la mort n’est pas définitive puisque +les défunts d’un jour revivent bientôt dans leurs +descendants.</p> + +<hr> + + +<p>Si tous les phénomènes physiques, chimiques et +biologiques dépassant notre compréhension devaient +être qualifiés de surnaturels, il n’y aurait guère que +du surnaturel dans le monde.</p> + +<hr> + + +<p>Certains philosophes admettent que le monde +perçu par nos sens est une création artificielle de +ces sens. Il importe peu que le monde observé soit +un monde artificiel déformé puisque l’ensemble des +déformations qui le constituent est soumis à des lois +dont l’observation vérifie la constance.</p> + +<hr> + + +<p>Aimez-vous les uns les autres, disent les religions. +Dévorez-vous les uns les autres, prescrit la nature. +Si l’homme n’avait pas, comme tous les êtres, respecté +les prescriptions de la nature, il vivrait encore au +fond des cavernes sans ébauche de civilisation.</p> + +<hr> + + +<p>La vie des plus grands génies semble avoir pour la +nature juste autant d’importance que celle d’une +colonie de microbes ou d’une fourmilière.</p> + +<hr> + + +<p>La compréhension des causes premières semble +si au-dessus de notre intelligence qu’un être supérieur +venu d’un monde lointain pour nous les expliquer +n’y réussirait probablement pas mieux que si +nous voulions apprendre l’algèbre à un singe.</p> + +<hr> + + +<p>Le savant est souvent embarrassé pour déterminer +les causes d’un phénomène. L’ignorant ne l’est +jamais.</p> + +<hr> + + +<p>L’avenir est contenu dans le présent comme le +chêne l’est dans le gland. Le temps fait sortir le chêne du +gland, mais ne le crée pas.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c10p2">II<br> +LA VÉRITÉ ET LA CERTITUDE</h3> + +<p>Les hommes se passent facilement de vérités. Ils +n’ont jamais vécu sans certitudes.</p> + +<hr> + + +<p>Les croyances les plus visiblement absurdes aux +yeux de la raison sont généralement celles qui font +naître le plus de certitudes. Pendant de longs siècles +les hommes eurent la certitude que Moloch exigeait +qu’on lui immolât des enfants et que Jéhovah +condamnait à des supplices éternels les créatures +n’obéissant pas à ses lois. Les communistes modernes +possèdent des certitudes du même ordre.</p> + +<hr> + + +<p>L’ère des grands progrès scientifiques qui transformèrent +les civilisations naquit seulement lorsque +l’homme réussit à distinguer la vérité de la certitude.</p> + +<hr> + + +<p>Les illusions tenues pour des certitudes furent +parfois aussi fécondes que des vérités. La raison construit +des gares et des laboratoires, mais elle n’eût jamais +fait surgir du néant les pyramides, les mosquées, les +cathédrales et toutes les merveilles qui ornent nos civilisations.</p> + +<hr> + + +<p>Les vérités scientifiques sont des vérités universelles. +Les certitudes religieuses ou politiques tenues +pour des vérités sont généralement des convictions +transitoires issues de passions et de sentiments n’ayant +aucun élément rationnel pour soutien.</p> + +<hr> + + +<p>Les certitudes chimériques étant chargées d’inépuisables +espérances, la froide raison restera toujours +impuissante contre elles.</p> + +<hr> + + +<p>Les philosophes qui, jadis, considéraient comme +vérité toute opinion acceptée par le consentement +universel confondaient la vérité et la certitude. +L’adhésion universelle crée des certitudes. La science +seule édifie des vérités.</p> + +<hr> + + +<p>Depuis l’origine des âges les adorateurs des divinités +peuplant les cieux crurent posséder des certitudes. +Il fallut des siècles de réflexion pour découvrir +qu’il n’existait aucune trace de vérité dans ces certitudes.</p> + +<hr> + + +<p>Alors que les certitudes religieuses finissent toujours +par périr, les vérités scientifiques restent éternelles. +Celles énoncées par Archimède et Euclide +gardent la même valeur qu’il y a 2000 ans.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le domaine de la science, les choses ont une +valeur réelle indépendante des opinions. Dans celui +des croyances, elles n’ont guère d’autre valeur que +l’idée qu’on s’en fait.</p> + +<hr> + + +<p>Il faut parfois longtemps pour qu’une vérité +démontrée devienne une vérité acceptée.</p> + +<hr> + + +<p>Les faits scientifiquement démontrés restent immuables +mais leur explication varie avec les progrès +de la connaissance. Les théories de Darwin et de +Pasteur sont déjà dépassées. L’atome, jadis miracle +de simplicité, est devenu miracle de complexité.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les sciences s’adressant à l’intelligence, la +forme offre peu d’importance. Elle est essentielle au +contraire dans la littérature, qui s’adresse surtout aux +sentiments. D’illustres écrivains n’eurent sur la vie, +les sociétés, les conflits des peuples, etc., que de +puériles conceptions. On les admire très justement +pourtant, comme on admire la forme d’une statue sans +s’occuper de la matière qui la compose.</p> + +<hr> + + +<p>Pourquoi les créateurs de légendes n’ont-ils +jamais imaginé un monde peuplé d’êtres dépourvus +d’illusion ? Sans doute parce que la vie de tels êtres +ne serait pas concevable.</p> + +<hr> + + +<p>Les réalités scientifiques les plus solides contiennent +toujours, cependant, une part notable d’illusions. +Les progrès de la science consistent surtout à +la réduire.</p> + +<hr> + + +<p>Si une conviction d’origine sentimentale est toujours +plus forte qu’une conviction d’origine rationnelle, +c’est que les sentiments dominent facilement +la raison, alors que la raison a peu d’action sur les +sentiments.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c10p3">III<br> +LES LOIS DE LA VIE</h3> + +<p>L’enfant venant à la lumière est déjà très vieux, +puisqu’il représente la synthèse d’un immense passé. +Son âme individuelle se trouve constituée par une +accumulation de résidus d’âmes ancestrales.</p> + +<hr> + + +<p>Il est aussi exact d’affirmer qu’on ne revoit jamais +le même être que de constater, avec Héraclite, qu’on +ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. +Cette seconde assertion est évidente, alors qu’il a fallu +tous les progrès de la physiologie pour établir la +première.</p> + +<hr> + + +<p>La vie apparaît aujourd’hui comme une puissance +directrice chargée de passé, capable d’utiliser toutes +les forces de la nature mais ne pouvant être créée par +elles. Jusqu’ici la vie n’est sortie que de la vie. Elle +seule peut obliger la microscopique cellule par +laquelle débutent tous les êtres à subir les transformations +nécessaires pour devenir un homme, un éléphant +ou un chêne. L’impuissance de la science à +interpréter ce mystère marque nettement les limites +de notre intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>Sur toute l’échelle des êtres, les supériorités +exceptionnelles représentent des monstruosités. +Pour cette raison, sans doute, la nature ramène +leurs descendants au niveau moyen de l’espèce dont +ils font partie.</p> + +<hr> + + +<p>Pendant les centaines de siècles qui précédèrent +l’apparition de l’homme, tous les êtres vivaient fort +bien sans posséder notre raison. Affirmer qu’ils +étaient guidés par d’aveugles instincts, c’est simplement +constater l’état rudimentaire de notre psychologie.</p> + +<hr> + + +<p>Dans tous les actes de la vie organique, les choses +se passent comme s’il existait des modes de connaissance +parfois très supérieurs, parfois inférieurs à +notre intelligence, mais toujours fort différents de +cette intelligence.</p> + +<hr> + + +<p>La vie est sans doute aussi indestructible que +les autres forces. Si donc, comme tout semble +le prouver, la personnalité est entièrement détruite +par la mort, les éléments de cette personnalité servent +à former de nouveaux êtres. C’est donc la vie collective +et non la vie individuelle qui serait éternelle.</p> + +<hr> + + +<p>La lutte pour l’existence et l’aptitude à s’adapter +aux variations de milieu font survivre et évoluer +les mieux doués des êtres. L’hérédité transmet les +changements ainsi acquis. Malgré de patients efforts, +la science ne peut rien ajouter à ces bien sommaires +notions sur les origines et l’évolution des êtres +vivants. La partie essentielle de ces phénomènes +nous échappe entièrement.</p> + +<hr> + + +<p>La mort intellectuelle commence dès que les opinions +deviennent trop fixées pour changer. L’homme, +même resté jeune, entre alors dans le domaine des +morts. Le présent et l’avenir ne sont plus concevables +pour lui qu’enveloppés de passé.</p> + +<hr> + + +<p>Si les forces qui ont fait surgir la vie de l’inerte +matière sont douées d’intelligence, cette intelligence +paraît dominée par d’aveugles nécessités lui ôtant +toute liberté. Ce n’est pas assurément à la suite de +raisonnements savants que furent créés tant de malfaisants +microbes. Des raisons que ne comprend pas +encore notre raison et où l’intelligence, telle que nous +la connaissons, ne saurait jouer aucun rôle, semblent +avoir dirigé l’évolution des êtres.</p> + +<hr> + + +<p>Pour les forces inexpliquées qui firent sortir la +vie de la matière, et après des entassements de siècles +surgir la pensée de la vie, tous les êtres sont égaux. +L’existence du plus pernicieux microbe est aussi protégée +par la nature que celle des autres êtres.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c10p4">IV<br> +LA SAGESSE ET LE BONHEUR</h3> + +<p>Unanimes pour admettre que le bonheur constitue +le but principal de la vie, les hommes furent +rarement d’accord sur les moyens de l’obtenir. Suivre +aveuglément ses passions ? Elles procurent moins de +joie que de douleur. — Se guider d’après la raison ? +Ses clartés sont bien incertaines. — Obéir aux ordres +des dieux ? Ils se taisent depuis longtemps. — S’adapter +simplement aux nécessités de son milieu +semble le plus sage.</p> + +<hr> + + +<p>On ne gagne pas beaucoup à trop réfléchir sur +la destinée. La vraie philosophie consiste peut-être à +traverser la vie avec la sérénité tranquille de l’animal +broutant l’herbe du sentier qui le mène à l’abattoir. +Le même animal deviendrait fort misérable s’il +soupçonnait l’existence de l’abattoir.</p> + +<hr> + + +<p>Un des meilleurs moyens d’être heureux consiste à +croire qu’on l’est réellement ou qu’on le sera un +jour. Les religions créant cette certitude devaient +pour cette seule raison jouer un rôle important dans +la vie des peuples.</p> + +<hr> + + +<p>Une course trop rapide au bonheur n’est souvent +qu’une course au malheur.</p> + +<hr> + + +<p>Il est utile de penser quelquefois. Pour rester +heureux, on ne doit pas trop penser.</p> + +<hr> + + +<p>L’espérance de posséder les choses rend-elle plus +heureux que la possession de ces choses ? Répondre +à cette question impliquerait la connaissance d’un +thermomètre du bonheur.</p> + +<hr> + + +<p>Se nourrir, se reproduire et s’entre-détruire, +furent les principales occupations des peuples depuis +les origines de l’histoire. Rien n’indique encore que +leur existence puisse être différemment orientée.</p> + +<hr> + + +<p>Dans le monde physique comme dans le monde +moral règne une dualité, loi fondamentale des phénomènes. +Attractions et répulsions du monde physique +deviennent plaisir et douleur, haine et amour du +monde moral.</p> + +<hr> + + +<p>La hardiesse sans jugement est dangereuse ; le jugement +sans hardiesse, inutile.</p> + +<hr> + + +<p>Rien ne sert d’agir si une idée directrice n’oriente +pas utilement la volonté d’agir.</p> + +<hr> + + +<p>Savoir sans vouloir ne crée pas de pouvoir.</p> + +<hr> + + +<p>La vieillesse représente souvent une forme peu +atténuée de la servitude.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les relations entre individus et entre peuples +la méfiance est nécessaire, mais jusqu’au jour de +sa justification elle doit rester expectante et non +agissante.</p> + +<hr> + + +<p>C’est surtout dans le déroulement des événements +que le rigoureux enchaînement qualifié de fatalité +joue son rôle.</p> + +<hr> + + +<p>L’héroïsme peut sauver un peuple dans les circonstances +difficiles, mais c’est l’accumulation journalière +de petites vertus qui détermine sa grandeur.</p> + +<hr> + + +<p>L’injustice dont on profite devient vite de la +justice.</p> + +<div class="chapter"></div> +<h3 id="c10p5">V<br> +L’IMPRÉVISIBLE ET LA RÉGION DES CAUSES</h3> + +<p>L’imprévisible domine l’Histoire. La bataille de la +Marne, l’intervention américaine, la trahison russe, +la débâcle allemande, constituent une série d’événements +qu’aucun cerveau ne pouvait prévoir. Le pessimisme +actuel résulte en partie de ce que les +peuples se sentent enveloppés d’imprévisibles dangers.</p> + +<hr> + + +<p>Les Allemands furent vaincus dans la dernière +guerre par l’immense part d’imprévisible que les +phénomènes sociaux contiennent. Alliances, armements, +tout avait été si minutieusement préparé que +le triomphe de l’Allemagne paraissait certain. Elle +n’aboutit pourtant qu’à une écrasante défaite.</p> + +<hr> + + +<p>Dans tous les phénomènes scientifiques ou sociaux +les limites du prévisible sont vite atteintes. Les +astronomes eux-mêmes ne prévoient que des faits +très simples. Dès que les phénomènes se compliquent +un peu, toute prévision leur échappe. +C’est ainsi que la détermination des trajectoires de +trois astres s’influençant réciproquement reste impossible.</p> + +<hr> + + +<p>Dans les phénomènes sociaux, la complexité des +causes empêche généralement la prévision des effets.</p> + +<hr> + + +<p>Le calcul des probabilités qui permet de prédire +certains phénomènes, tels que le chiffre des décès à +un âge donné pour un pays donné, s’applique uniquement +à des faits très répétés et non à des cas isolés. +Aux événements collectifs seuls les prévisions sont +applicables.</p> + +<hr> + + +<p>L’ignorance de la véritable raison des choses constitua +toujours une source fréquente de luttes sociales +et internationales.</p> + +<hr> + + +<p>C’est dans l’âme d’un peuple, beaucoup plus que +dans les événements extérieurs, qu’il faut chercher +les causes de sa destinée. Rome déclina quand, sous +l’influence de croyances nouvelles et d’infiltrations +répétées d’étrangers, son âme nationale se trouva désagrégée.</p> + +<hr> + + +<p>Les véritables causes des événements échappent +toujours lorsque, au lieu de rechercher leurs sources +lointaines, on se préoccupe seulement de leurs +origines immédiates. Beaucoup des faits de la grande +guerre restent inexpliqués pour cette seule raison.</p> + +<hr> + + +<p>Les idées fixes rendent impossible la perception +des réalités les plus visibles. Bien voir est souvent +aussi difficile que prévoir.</p> + +<hr> + + +<p>Beaucoup d’effets visibles restent incompréhensibles +parce qu’ils constituent l’extériorisation de +causes invisibles, inaccessibles.</p> + +<hr> + + +<p>Jamais il ne fut aussi difficile qu’aujourd’hui de +pressentir l’orientation prochaine de l’histoire. Certaines +découvertes comme celles des forces motrices +issues de la houille et du pétrole ont, sur la vie des +peuples, une influence beaucoup plus considérable +que celle exercée jadis par les conflits religieux ou +les ambitions des rois.</p> + +<hr> + + +<p>Parmi les milliers d’hommes aspirant à établir le +règne du droit et de la justice, combien en est-il +capables de définir le droit et de comprendre la +justice ?</p> + +<hr> + + +<p>Les événements seraient interprétés de façon +bien différente si, pour les juger, l’esprit et le cœur +utilisaient la même mesure.</p> + +<div class="chapter"></div> + +<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2> + + +<table> +<tr><td colspan="2" class="drap sc">Préface</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c0"><small>I</small></a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE I</span><br> +LA VIE POLITIQUE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Perturbations politiques et morales créées par la guerre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1p1">3</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Les Difficultés modernes des Gouvernements</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1p2">7</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Croyances politiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1p3">15</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Formules politiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1p4">21</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">Les Erreurs de psychologie en politique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c1p5">25</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE II</span><br> +LES GUERRES, LES RÉVOLUTIONS ET LE DÉSARMEMENT</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Les Causes futures de guerres et la Revanche germanique</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p1">35</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Les Luttes pour l’hégémonie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p2">41</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Illusions sur la possibilité d’un désarmement</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p3">45</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Incertitudes sur les origines de la guerre</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p4">49</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">Les Causes des Révolutions</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p5">51</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>VI.</div></td> +<td class="drap">Les Résultats des Révolutions</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c2p6">55</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE III</span><br> +LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LES ALLIANCES</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Les Relations internationales</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3p1">63</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Les Forces économiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3p2">67</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Traités de paix et les grands Congrès politiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3p3">73</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Traités d’alliance et leur valeur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3p4">77</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">La Société des Nations</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c3p5">81</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE IV</span><br> +LE DROIT ET LA MORALE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Les Coutumes et les Lois</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4p1">87</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Le Droit et la Force</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4p2">91</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Forces morales</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4p3">95</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Sources de la Morale</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c4p4">99</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE V</span><br> +LES FORMES MODERNES DU DESPOTISME</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">L’Extrémisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5p1">105</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Le Socialisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5p2">109</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Le Syndicalisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5p3">113</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Le Communisme</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5p4">117</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">L’Égalité et le Besoin de servitude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c5p5">121</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VI</span><br> +L’ÉVOLUTION DES CIVILISATIONS</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Comment les Civilisations naissent et pourquoi elles +disparaissent</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6p1">125</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Les Institutions politiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6p2">131</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Quelques Conséquences des idées démocratiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6p3">135</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Récits historiques</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c6p4">139</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VII</span><br> +L’INTELLIGENCE, LE CARACTÈRE ET L’ÉDUCATION</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">L’Incompréhension et les Conflits de mentalités</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7p1">145</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Le Caractère et l’Intelligence dans la vie des Peuples</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7p2">149</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">L’Intelligence, les Sentiments et l’Intuition</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7p3">155</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">L’Instruction et l’Éducation</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c7p4">159</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE VIII</span><br> +LES INFLUENCES CONSCIENTES ET INCONSCIENTES DANS LA VIE DES PEUPLES</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">La Vie consciente et la Vie inconsciente</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8p1">167</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">La Vie collective. Les Meneurs et les Menés</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8p2">171</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">L’Ame des peuples</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8p3">175</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">Les Oscillations de l’opinion</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c8p4">179</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE IX</span><br> +LES DIEUX DANS L’HISTOIRE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Le Rôle des Dieux</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9p1">185</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">Le Pouvoir des croyances</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9p2">189</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Formes diverses des croyances</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9p3">191</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">La Raison et la Foi</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c9p4">195</a></div></td></tr> +<tr><td colspan="3" class="c"><div><span class="small">CHAPITRE X</span><br> +VISIONS PHILOSOPHIQUES DU MONDE</div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>I.</div></td> +<td class="drap">Les Conceptions philosophiques du Monde</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10p1">203</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>II.</div></td> +<td class="drap">La Vérité et la Certitude</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10p2">209</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>III.</div></td> +<td class="drap">Les Lois de la Vie</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10p3">215</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>IV.</div></td> +<td class="drap">La Sagesse et le Bonheur</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10p4">219</a></div></td></tr> +<tr><td class="r"><div>V.</div></td> +<td class="drap">L’Imprévisible et la Région des causes</td> +<td class="bot r"><div><a href="#c10p5">224</a></div></td></tr> +</table> + +<p class="c gap small">Sceaux. — Imp. Charaire.</p> + + +<div style='text-align:center'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 77734 ***</div> +</body> +</html> diff --git a/77734-h/images/cover.jpg b/77734-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..546c563 --- /dev/null +++ b/77734-h/images/cover.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6c72794 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This book, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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